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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) + +Author: Ernest Mercier + +Release Date: February 2, 2009 [EBook #27970] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +HISTOIRE + +DE + +L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE + +(BERBÉRIE) + +DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS + +JUSQU'À LA CONQUÊTE FRANÇAISE (1830) + +PAR + +ERNEST MERCIER + +TOME PREMIER + +PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, 28 + +1888 + +DU MÊME AUTEUR + +=Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale=, +selon les auteurs arabes. 1 vol. grand in-8, avec deux cartes.--MARLE +(Constantine).--CHALLAMEL (Paris), 1875. + +=Le cinquantenaire de l'Algérie=.--L'Algérie en 1880. l vol. +in-8,--CHALLAMEL (Paris), 1880. + +=L'Algérie et les questions algériennes=. 1 vol. in-8.--CHALLAMEL, 1883. + +=Comment l'Afrique septentrionale a été arabisée=. Brochure +in-8.--MARLE, 1874. + +=La bataille de Poitiers et les vraies causes du recul de l'invasion +arabe=. Mémoire publié par la _Revue historique_.--Paris, 1878. + +=Constantine, avant la conquête française= (=1837=). Notice sur cette +ville à l'époque du dernier bey (avec une carte).--Mémoire publié par la +Société archéologique de Constantine, 1878.--BRAHAM, éditeur. + +=Constantine au XVIe siècle=. Elévation de la famille El +Feggoun.--Société archéologique de Constantine. 1878.--BRAHAM, éditeur. + +=Notice sur la confrérie des Khouan Abd-el Kader-el Djilani=, publiée +par la Société archéologique de Constantine, 1868. + +=Les Arabes d'Afrique= jugés par les auteurs musulmans. (_Revue +africaine_, nº 98, 1873.) + +=Examen des causes de la croisade de saint Louis contre Tunis (1270)=. +(_Revue africaine_, nº 94.) + +=Episodes de la conquête de l'Afrique par les Arabes. Kocéïla. La +Kahena=.--Mémoire publié par la Société archéologique de Constantine, +1883. + +=Les Indigènes de l'Algérie. Leur situation dans le passé et dans le +présent=. Revue libérale, 1884. + +=Le Cinquantenaire de la prise de Constantine= (=13 octobre 1837=). +Brochure in-8.--BRAHAM, éditeur à Constantine (Octobre 1887). + +=Commune de Constantine. Trois années d'administration municipale=. +Brochure in-8.--BRAHAM, éditeur à Constantine (Octobre 1887). + + +CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT. + +TABLE DES MATIÈRES + + PRÉFACE. + + SYSTÈME ADOPTÉ POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES. + + INTRODUCTION: Description physique et géographique de l'Afrique + septentrionale. + Divisions géographiques adoptées par les anciens. + Divisions géographiques adoptées par les Arabes. + + ETHNOGRAPHIE.--Origine et formation du peuple berbère. + + PREMIÈRE PARTIE + + PÉRIODE ANTIQUE + (Jusqu'en 642 de l'ère chrétienne) + + CHAPITRE I.--_Période phénicienne_ (1100-268 _av. J.-C_). + + Sommaire: + + Temps primitifs. + Les Phéniciens s'établissent en Afrique. + Fondation de Cyrène par les Grecs. + Données géographiques d'Hérodote. + Prépondérance de Karthage. + Découvertes de l'amiral Hannon. + Organisation politique de Karthage. + Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la + Méditerranée. + Guerres de Sicile. + Révolte des Berbères. + Suite des guerres de Sicile. + Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique. + Agathocle évacue l'Afrique. + Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée. + Anarchie en Sicile. + + CHAPITRE II.--_Première guerre punique_ (268-220). + + Sommaire: + + Causes de la première guerre punique. + Rupture de Rome avec Karthage. + Première guerre punique. + Succès des Romains en Sicile. + Les Romains portent la guerre en Afrique. + Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent + l'Afrique. + Reprise de la guerre en Sicile. + Grand siège de Lylibée. + Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique. + Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains. + Guerre des Mercenaires. + Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte la + guerre en Espagne. + Succès des Karthaginois en Espagne. + + CHAPITRE III.--_Deuxième guerre punique_ (220-201). + + Sommaire: + + Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte. + Hannibal marche sur l'Italie. + Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène. + Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de + Cannes. + Conséquences de la bataille de Cannes.--Énergique résistance + de Rome. + La guerre en Sicile. + Les Berbères prennent part à la lutte. Syphax et Massinissa. + Guerre d'Espagne. + Campagne de Hannibal en Italie. + Succès des Romains en Espagne et en Italie; bataille du Mètaure. + Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa. + Massinissa, roi de Numidie. + Massinissa est vaincu par Syphax. + Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue. + Campagne de Scipion en Afrique. + Syphax est fait prisonnier par Massinissa. + Bataille de Zama. + Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome. + + CHAPITRE IV.--_Troisième guerre punique_ (201-146). + + Sommaire: + + Situation des Berbères en l'an 201. + Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort. + Empiétements de Massinissa. + Prépondérance de Massinissa. + Situation de Karthage. + Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa. + Défaite des Karthaginois par Massinissa. + Troisième guerre punique. + Héroïque résistance de Karthage. + Mort de Massinissa. + Suite du siège de Karthage. + Scipion prend le commandement des opérations. + Chute de Karthage. + L'Afrique province romaine. + + CHAPITRE V.--_Les rois berbères vassaux de Rome_ (146-89). + + Sommaire: + + L'élément latin s'établit en Afrique. + Règne de Micipsa. + Première usurpation de Jugurtha. + Défaite et mort d'Adherbal. + Guerre de Jugurtha contre les Romains. + Première campagne de Métellus contre Jugurtha. + Deuxième campagne de Métellus. + Marius prend la direction des opérations. + Chute de Jugurtha. + Partage de la Numidie. + Coup d'œil sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée + à Rome. + + CHAPITRE VI.--_L'Afrique pendant les guerres civiles_ (89-46). + + Sommaire: + + Guerre entre Hiemsal II et Yarbas. + Défaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas. + Expéditions de Sertorius en Maurétanie. + Les pirates africains châtiés par Pompée. + Juba I successeur de Hiemsal II.--Il se prononce pour le parti + de Pompée. + Défaite de Curion et des Césariens par Juba. + Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de + Pharsale. + César débarque en Afrique. + Diversion de Sittius et des rois de Maurétanie. + Bataille de Thapsus, défaite des Pompéiens. + Mort de Juba.--La Numidie orientale est réduite en province + romaine. + Chronologie des rois de Numidie. + + CHAPITRE VII.--_Les derniers rois berbères_ (46 avant J.-C.--43 + après J.-C.). + + Sommaire: + + Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles. + Arabion rentre en possession de la Sétifienne. + Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave. + Arabion se prononce pour Octave. + Arabion s'allie à Sextius, lieutenant d'Antoine; sa mort. + L'Afrique sous Lépide. + Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute + la Maurétanie sous son autorité. + La Berbérie rentre sous l'autorité d'Octave. + Organisation de l'Afrique par Auguste. + Juba II roi de Numidie. + Juba roi de Maurétanie. + Révolte des Berbères. + Mort de Juba II; Ptolémée lui succède. + Révolte des Tacfarinas. + Assassinat de Ptolémée. + Révolte d'Ædémon. La Maurétanie est réduite en province romaine. + Division et organisation administrative de l'Afrique romaine. + CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE. + + + CHAPITRE VIII.--_L'Afrique sous l'autorité romaine_ (43-297). + + Sommaire: + + Etat de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations. + Etat des populations. + Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles. + L'Afrique sous Vespasien. + Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque. + Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême sud. + L'Afrique sous Trajan. + Nouvelle révolte des Juifs. + L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures. + Nouvelles révoltes sous Antonin, Mare-Aurèle et Commode, 138-190. + Les empereurs africains: Septime Sévère. + Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions. + Caracalla, son édit d'émancipation. + Macrin et Elagabal. + Alexandre Sévère. + Les Gordiens; révolte de Capellien et de Sabinianus. + Période d'anarchie; révoltes en Afrique. + Persécutions contre les chrétiens. + Période des trente tyrans. + Dioclétien; révolte des Quinquégentiens. + Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique + + CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous l'autorité romaine, suite_ (297-415). + + Sommaire: + + Etat de l'Afrique à la fin du IIIe siècle. + Grandes persécutions contre les chrétiens. + Tyrannie de Galère en Afrique. + Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre. + Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations. + Triomphe de Constantin. + Cessation des persécutions contre les chrétiens; les Donatistes; + schisme d'Arius. + Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin. + Puissance des Donatistes. Les Circoncellions. + Les fils de Constantin; persécution des Donatistes par Constant. + Constance et Julien; excès des Donatistes. + Exactions du comte Romanus. + Révolte de Firmus. + Pacification générale. + L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose. + Révolte de Gildon. + Chute de Gildon. + L'Afrique sous Honorius. + + CHAPITRE X.--_Période vandale_ (415-531). + + Sommaire: + + Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle. + Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales. + Les Vandales envahissent l'Afrique. + Lutte de Boniface contre les Vandales. + Fondation de l'empire vandale. + Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation de + l'Afrique Vandale. + Mort de Valentinien III; pillage de Rome par Genséric. + Suite des guerres des Vandales. + Apogée de la puissance de Genséric; sa mort. + Règne de Hunéric; persécutions contre les catholiques. + Révolte des Berbères. + Cruautés de Hunéric. + Concile de Karthage; mort de Hunéric. + Règne de Gondamond. + Règne de Trasamond. + Règne de Hildéric. + Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer. + + CHAPITRE XI.--_Période byzantine_ (531-642). + + Sommaire: + + Justinien prépare l'expédition d'Afrique. + Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada. + Première phase de la campagne. + Défaite des Vandales conduits par Animatas et Gibamund. + Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage. + Bélisaire à Karthage. + Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage. + Bataille de Tricamara. + Fuite de Gélimer. + Conquêtes de Bélisaire. + Gélimer se rend aux Grecs. + Disparition des Vandales d'Afrique. + Organisation de l'Afrique byzantine; état des Berbères. + Luttes de Salomon contre les Berbères. + Révolte de Stozas. + Expéditions de Salomon. + Révolte des Levathes; mort de Salomon. + Période d'anarchie. + Jean Troglita, gouverneur d'Afrique; il rétablit la paix. + État de l'Afrique au milieu du VIe siècle. + L'Afrique pendant la deuxième moitié du VIe siècle. + Derniers jours de la domination byzantine. + Appendice: Chronologie des rois Vandales. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + DEUXIÈME PARTIE + + PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE + + 641--1043 + + CHAPITRE I.--_Les Berbères et les Arabes_. + + Sommaire: + + Le peuple berbère; mœurs et religion. + Organisation politique. + Groupement des familles de la race. + Divisions des tribus berbères. + Position de ces tribus. + Les Arabes; notice sur ce peuple. + Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques. + Mahomet; fondation de l'islamisme. + Abou Beker, deuxième khalife; ses conquêtes. + Khalifat d'Omar: conquête de l'Egypte. + + CHAPITRE II.--_Conquête arabe_ (641-709). + + Sommaire: + + Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine. + Le khalife Othmane prépare l'expédition d'Ifrikiya. + Usurpation du patrice Grégoire; il se prépare à la lutte. + Défaite et mort de Grégoire. + Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya. + Guerres civiles en Arabie. + Les Kharedjites. Origine de ce schisme. + Mort de Ali; triomphe des Omèïades. + Etat de la Berbérie. Nouvelles courses des Arabes. + Suite des expéditions arabes en Mag'reb. + Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Kaïrouan. + Gouvernement de Dinar Abou-el-Mohadjer. + Deuxième gouvernement d'Okba. Sa grande expédition en Mag'reb. + Défaite de Tehouda. Mort d'Okba. + La Berbérie libre sous l'autorité de Kocéïla. + Nouvelles guerres civiles en Arabie. + Les Kharedjites et les Chiaïtes. + Victoire de Zohéïr sur les Berbères. Mort de Kocéïla. + Zohéïr évacue l'Ifrikiya. + Mort du fils de Zobéïr. Triomphe d'Abd-el-Malek. + Situation de l'Afrique. La Kahéna. + Expédition de Haçane en Mag'reb. Victoire de La Kahéna. + La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions. + Défaite et mort de la Kahéna. + Conquête et organisation de l'Ifrikiya par Haçane. + Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie. + + CHAPITRE III.--_Conquête de l'Espagne. Révolte kharedjite_ (709-750). + + Sommaire: + + Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne. + Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça. + Destitution de Mouça. + Situation de l'Afrique et de l'Espagne. + Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid. + Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah. + Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné. + Gouvernement de Bichr-ben-Safouane. + Gouvernement de Obéïda-ben-Abd-er-Rahman. + Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers. + Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab. + Despotisme et exactions des Arabes. + Révolte de Meïcera, soulèvement général des Berbères. + Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou. + Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya. + Révolte de l'Espagne; les Syriens y sont transportés. + Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya. + Chute de la dynastie oméïade: établissement de la dynastie abbasside. + + CHAPITRE IV.--_Révolte kharedjite. Fondations de royaumes + indépendants_ (750-772). + + Sommaire: + + Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle. + Victoires de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant. + Assassinat de Abd-er-Rahman. + Lutte entre El-Yas et El-Habib. + Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma. + Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa. + Guerres civiles en Espagne. + L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne. + Fondation de l'empire oméïade d'Espagne. + Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya. + Défaites des Kharedjites par Ibn-Achath. + Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du gouvernement. + Fondation de la dynastie rostemide à Tiharet. + Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem. + Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed. + Mort d'Omar. Prise de Kaïrouan par les kharedjites. + + CHAPITRE V.--_Derniers gouverneurs arabes_ (772-800). + + Sommaire: + + Yezid-ben Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya. + Gouvernement de Yezid-ben-Hatem. + Les petits royaumes berbères indépendants. + L'Espagne sous le premier khalife oméïade; expédition de + Charmelagne. + Intérim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem. + Edris-ben-Abd-Allah fonde à Oulili la dynastie edriside. + Conquêtes d'Edris; sa mort. + Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh. + Anarchie en Ifrikiya. + Gouvernement de Hertema-ben-Aïan. + Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel. + Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la milice. + Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde + la dynastie ar'lebite. + Naissance d'Edris II. + L'Espagne sous Hicham et El-Hakem. + Chronologie des gouverneurs de l'Afrique. + + CHAPITRE VI--_L'Ifrikiya sous les Ar'lebites. Conquête de la Sicile_ + (800-838). + + Sommaire: + + Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya. + Edris II est proclamé par les Berbères. + Fondation de Fès par Edris II. + Révoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim. + Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim. + Conquêtes d'Edris II. + Mort de Abd-Allah. Son frère Ziadet-Allah le remplace. + Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem. + Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes. + Mort d'Edris II; partage de son empire. + Etat de la Sicile au commencement du Ixe siècle. + Euphémius appelle les Arabes en Sicile. Expédition du cadi Aced. + Conquête de la Sicile. + Mort de Ziadet-Allah. Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb lui succède. + Guerres entre les descendants d'Edris II. + Les Midrarides à Sidjilmassa. + L'Espagne sous Abd-er-Rahman II. + + CHAPITRE VII.--_Les derniers Ar'lebites_ (838-902). + + Sommaire: + + Gouvernement d'Abou-Eïkal. + Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed. + Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed. + Événements d'Espagne. + Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik. + Guerre de Sicile. + Mort d'Abou-el-R'aranik. Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed. + Les souverains edrisides de Fez. + Succès des Musulmans en Sicile. + Ibrahim repousse l'invasion d'El-Albras-ben-Touloun. + Révoltes en Ifrikiya. Cruautés d'Ibrahim. + Progrès de la secte chïaïte en Berbérie. Arrivée d'Abou-Abd-Allah. + Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes. + Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Égypte. + Abdication d'Ibrahim. + Événements de Sicile. + Événements d'Espagne. + + CHAPITRE VIII.--_Établissement de l'empire obéïdite. Chute de + l'autorité arabe en Ifrikiya_ (902-909). + + Sommaire: + + Coup d'oeil sur les événements antérieurs et la situation de + l'Italie méridionale. + Ibrahim porte la guerre en Italie. Sa mort. + Progrès des Chiaïtes. Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama. + Court règne d'Abou-l'Abbas. Son fils Ziadet-Allah lui succède. + Le mehdi Obéïd-Allah passe en Mag'reb. + Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites. Ses succès. + Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III. + Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie. + Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa. + Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie. Fondation de l'empire + obéïdite. + Chronologie des gouverneurs ar'lebites. + + + CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous les Fatemides_ (910-934). + + Sommaire: + + Situation du Mag'reb en 910. + Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central. Chute des Rostemides. + Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de rébellion. + Événements de Sicile. + Événements d'Espagne. + Révoltes contre Obéïd-Allah. + Fondation d'El-Mehdia par Obéïd-Allah. + Expédition des Fatemides en Égyple, son insuccès. + L'autorité du Mehdi est rétablie en Sicile. + Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides. + Nouvelle expédition fatemide contre l'Égypte. + Conquêtes de Messala en Mag'reb. + Expéditions fatemides on Sicile, en Tripolilaine et en Égypte. + Succès des Mag'raoua. Mort de Messaia. + El-Haçan relève, à Fès, le trône edriside. Sa mort. + Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central. + Succès d'Ibn-Abon-l'Afia. + Mouça se prononce pour les Oméïades. Il est vaincu par les troupes + fatemides. + Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi. + Expéditions des Fatemides en Italie. + + CHAPITRE X.--_Suite des Fatemides. Révolte de l'Homme à l'âne_ + (934-947). + + Sommaire: + + Règne d'El-Kaïm; premières révoltes. + Succès de Meïçour, général fatemide, en Mag'reb. Mouça, vaincu, se + réfugie dans le désert. + Expéditions fatemides en Italie et en Égypte. + Puissance des Sanhadja. Ziri-ben-Menad. + Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Afia. + Révolte d'Abou-Yezid, l'_Homme à l'âne._ + Succès d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya. + Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid. + Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction. + Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid. + Levée du siège d'El-Mehdia. + Mort d'El-Kaïm. Règne d'Ismaïl-el-Mansour. + Défaites d'Abou-Yezid. + Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl. + Chute d'Abou-Yezid. + + CHAPITRE XI--_Fin de la domination fatemide_ (947-973). + + Sommaire: + + État du Mag'reb et de l'Espagne. + Expédition d'El-Mansour à Tiharet. + Retour d'El-Mansour en Ifrikiya. + Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en + Italie. + Mort d'El-Mansour. Avènement d'El-Moëzz. + Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie omèïade. + Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide. + Rupture entre les Oméïades et les Fatemides. + Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à + l'autorité fatemide. + Guerre d'Italie et de Sicile. + Événements d'Espagne; Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nâcer). + Son fils El-Hakem II lui succède. + Succès des Musulmans en Sicile et en Italie. + Progrès de l'influence oméïade en Mag'reb. + État de l'Orient. El-Moëzz prépare son expédition. + Conquête de l'Égypte par Djouher. + Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes. + Mort de Ziri-ben-Menad. Succès de son fils Bologguine dans le + Mag'reb. + El-Moëzz se prépare à quitter l'Ifrikiya. + El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide en Égypte. + Chronologie des Fatemides d'Afrique. + + CHAPITRE XII.--_L'Ifrikiya sous les Zirides (Sanhadja). Le Mag'reb + sous les Oméïades_ (973-997). + + Sommaire: + + Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central. + Succès des Oméïades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem. + Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les + Berg'ouata. + Expédition de Bologguine dans le Mag'reb: ses succès. + Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des + Berg'ouata. + Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède. + Guerre d'Italie. + Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur le + Mag'reb. + Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour. + Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre les + Mag'raoua et les Beni-Ifrene. + Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene. + Mort du gouverneur El-Mansour. Avènement de son fils Badis. + Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile. + Rupture de Ziri avec les Oméïades d'Espagne. + + CHAPITRE XIII.--_Affaiblissement des empires musulmans en + Afrique, en Espagne et en Sicile_ (997-1045). + + Sommaire: + + Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer. + Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central. + Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun. + Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalâa par Hammad. + Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri, est + nommé gouverneur du Mag'reb. + Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les Chrétiens y prennent + part. + Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne. + Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare + indépendant à la Kalâa. + Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avènement d'El-Moëzz. + Conclusion de la paix entre El-Moëzz et Hammad. + Espagne: Chute des Oméïades. L'edriside Ali-ben-Hammoud monte sur le + trône. + Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman. + Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene. + Luttes du Sanhadjien El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli. + Préludes de sa rupture avec les Fatemides. + Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene. + Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites. + Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard. + Rupture entre El-Moëzz et le Hammadile Kl-Kaïd. + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + +Carte de l'Afrique septentrionale au IIe siècle. + +Carte de l'Espagne. + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + + +PRÉFACE + + +Arrivé en Algérie il y a trente-quatre ans; lancé alors au milieu d'une +population que tout le monde considérait comme arabe, ce ne fut pas sans +étonnement que je reconnus les éléments divers la composant: Berbères, +Arabes et Berbères arabisés. Frappé du problème ethnographique et +historique qui s'offrait à ma vue, je commençai, tout en étudiant la +langue du pays, à réunir les éléments du travail que j'offre aujourd'hui +au public. + +Si l'on se reporte à l'époque dont je parle, on reconnaîtra que les +moyens d'étude, les ouvrages spéciaux se réduisaient à bien peu de +chose. Cependant M. de Slane commençait alors la publication du texte et +de la traduction d'Ibn-Khaldoun et de divers autres écrivains arabes. La +Société archéologique de Constantine, la Société historique d'Alger +venaient d'être fondées, et elles devaient rendre les plus grands +services aux travailleurs locaux, tout en conservant et vulgarisant les +découvertes. Enfin, la maison Didot publiait, dans sa collection de +l'_Univers pittoresque_, deux gros volumes descriptifs et historiques +sur l'Afrique, dus à la collaboration de MM. d'Avezac, Dureau de la +Malle, Yanosky, Carette, Marcel. + +Un des premiers résultats de mes études, portant sur les ouvrages des +auteurs arabes, me permit de séparer deux grands faits distincts qui +dominent l'histoire et l'ethnographie de l'Afrique septentrionale et que +l'on avait à peu près confondus, en attribuant au premier les effets du +second. Je veux parler de la conquête arabe du VIIe siècle, qui ne fut +qu'une conquête militaire, suivie d'une occupation de plus en plus +restreinte et précaire, laissant, au Xe siècle, le champ libre à la race +berbère, affranchie et retrempée dans son propre sang, et de +l'immigration hilalienne du XIe siècle, qui ne fut pas une conquête, +mais dont le résultat, obtenu par une action lente qui se continue +encore de nos jours, a été l'arabisation de l'Afrique et la destruction +de la nationalité berbère. + +Je publiai alors l'_Histoire de l'établissement des Arabes dans +l'Afrique septentrionale_ (1 vol. in-8, avec deux cartes, +Marle-Challamel, 1875), ouvrage dans lequel je m'efforçai de démontrer +ce que je demanderai la permission d'appeler cette découverte +historique. + +Mais je n'avais traité qu'un point, important, il est vrai, de +l'histoire africaine, et il me restait à présenter un travail +d'ensemble. Dans ces trente-quatre années, que de documents, que +d'ouvrages précieux avaient été mis au jour! En France, la conquête de +l'Algérie avait naturellement appelé l'attention des savants sur ce +pays. Nos membres de l'Institut, orientalistes, historiens, +archéologues, trouvaient en Afrique une mine inépuisable, et il suffit, +pour s'en convaincre, de citer les noms de MM. de Slane, Reynaud, +Quatremère, Hase, Walcknaer, d'Avezac, Dureau de la Malle, Marcel, +Carette, Yanosky, Fournel, de Mas-Latrie, Vivien de Saint-Martin, Léon +Rénier, Tissot, H. de Villefosse. + +En Hollande, le regretté Dozy publiait ses beaux travaux sur l'Espagne +musulmane. En Italie, M. Michele Amari nous donnait l'histoire des +Musulmans de Sicile, travail complet où le sujet a été entièrement +épuisé. Enfin l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne fournissaient aussi +leur contingent. + +Pendant ce temps, l'Algérie ne restait pas inactive. Un nombre +considérable de travaux originaux était produit par un groupe d'érudits +qui ont formé ici une véritable école historique. Je citerai parmi eux: +MM. Berbrugger, F. Lacroix enlevé par la mort avant d'avoir achevé son +œuvre, Poulle, le savant président de la Société archéologique de +Constantine, Reboud, Cherbonneau, général Creuly, Mac-Carthy, l'abbé +Godard, l'abbé Bargès, Brosselard, A. Rousseau, Féraud, de Voulx, +Gorguos, Vayssettes, Tauxier, Aucapitaine, Guin, Robin, Moll, Ragot, +Elie de la Primaudaie, de Grammont, président actuel de la Société +d'Alger, et bien d'autres, auxquels sont venus s'ajouter plus récemment +MM. Boissière, Masqueray, de la Blanchère, Basset, Houdas, Pallu de +Lessert, Poinssot, Cagnat..... + +Grâce aux efforts de ces érudits dont nous citerons souvent les +ouvrages, un grand nombre de points, autrefois obscurs, dans l'histoire +de l'Afrique, ont été éclairés, et s'il reste encore des lacunes, +particulièrement pour l'époque byzantine, le XVe siècle et les siècles +suivants, surtout en ce qui a trait au Maroc, elles se comblent peu à +peu. Je ne parle pas de l'époque phénicienne: là, il n'y a à peu près +rien à espérer. + +Comme sources, notre bibliothèque des auteurs anciens est aussi complète +qu'elle peut l'être. Quant aux écrivains arabes, elle est également à +peu près complète, mais il faudrait, pour le public, que deux +traductions importantes fussent entreprises,--et elles ne peuvent l'être +qu'avec l'appui de l'Etat.--Je veux parler du grand ouvrage +d'Ibn-el-Athir[1], qui renferme beaucoup de documents relatifs à +l'Occident, et du _Baïane_, d'Ibn-Adhari, dont Dozy a publié le texte +arabe, enrichi de notes. + +[Note 1: _Kamil-et-Touarikh_.] + +Il est donc possible, maintenant, d'entreprendre une histoire +d'ensemble. Je l'ai essayé, voulant d'abord me borner aux annales de +l'Algérie; mais il est bien difficile de séparer l'histoire du peuple +indigène qui couvre le nord de l'Afrique, en nous conformant à nos +divisions arbitraires, et j'ai été amené à m'occuper en même temps du +Maroc, à l'ouest, et de la Tunisie et de la Tripolitaine, à l'est. Cette +fatalité s'imposera à quiconque voudra faire ici des travaux de ce +genre, car l'histoire d'un pays, c'est celle de son peuple, et ce +peuple, dans l'Afrique du Nord, c'est le Berbère, dont l'aire s'étend de +l'Egypte à l'Océan, de la Méditerranée au Soudan. + +Fournel, qui a passé une partie de sa longue carrière à amasser des +matériaux sur cette question, a subi la fatalité dont je parle, et +lorsqu'il a publié le résultat de ses recherches, monument d'érudition +qui s'arrête malheureusement au XIe siècle, il n'a pu lui donner d'autre +titre que celui d'histoire des «_Berbers_». + +Mes intentions sont beaucoup plus modestes, car je n'ai pas écrit +uniquement pour les érudits, mais pour la masse des lecteurs français et +algériens. Je me suis appliqué à donner à mon livre la forme d'un manuel +pratique; mais, ne voulant pas étendre outre mesure ses proportions, je +me suis heurté à une difficulté inévitable, celle de suivre en même +temps l'histoire de divers pays, histoire qui est quelquefois confondue, +mais le plus souvent distincte. + +Dans ces conditions, je me suis vu forcé de renoncer à la forme suivie +et coulante de la grande histoire, pour adopter celle du manuel, divisé +par paragraphes distincts, dont chacun est indépendant de celui qui le +précède. Ce procédé s'oppose naturellement à tout développement d'ordre +littéraire: la sécheresse est sa condition d'être; mais il permet de +mener de front, sans interrompre l'ordre chronologique, l'exposé des +faits qui se sont produits simultanément dans divers lieux. De plus, il +facilite les recherches dans un fouillis de lieux et de noms, fait pour +rebuter le lecteur le plus résolu. + +Ecartant toutes les traditions douteuses transmises par les auteurs +anciens et les Musulmans, car elles auraient allongé inutilement le +récit ou nécessité des dissertations oiseuses, je n'ai retenu que les +faits certains ou présentant les plus grands caractères de probabilité. +Je me suis attaché surtout à suivre, le plus exactement possible, le +mouvement ethnographique qui a fait de la population de la Berbérie ce +qu'elle est maintenant. + +Deux cartes de l'Afrique septentrionale à différentes époques, et une de +l'Espagne, faciliteront les recherches. Enfin une table géographique +complète terminera l'ouvrage et chaque volume aura son index des noms +propres. + +Constantine, le 1er Janvier 1888. + +Ernest MERCIER. + + + + +SYSTÈME ADOPTÉ +POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES + + +Dans un ouvrage comme celui-ci, ne s'adressant pas particulièrement aux +orientalistes, le système de transcription du nombre considérable de +vocables arabes et berbères qu'il contient doit être, autant que +possible, simple et pratique. + +La difficulté, l'impossibilité même, de reproduire, avec nos caractères, +certaines articulations sémitiques, a eu pour conséquence de donner lieu +à un grand nombre de systèmes plus ou moins ingénieux. Divers signes +conventionnels, ajoutés à nos lettres, ont eu pour but de les modifier +théoriquement, en leur donnant une prononciation qu'elles n'ont pas; +pour d'autres, on a formé des groupes où l'_h_, cette lettre sans valeur +phonétique en français, joue un grand rôle. Chaque pays, chaque académie +a, pour ainsi dire, son système de transcription. Mais, pour le public +en général, tout cela ne signifie rien, et si l'on a, par exemple, +surmonté ou souscrit un _a_ d'un point, d'un esprit ou de tout autre +signe (_ạ, a˙, ả, à΄_), l'immense majorité des lecteurs ne le prononcera +pas autrement que le plus ordinaire de nos _a_. + +De même, ajoutez un _h_ à un _t_, à un _g_ ou à un _k_, vous aurez +augmenté, pour le profane, la difficulté matérielle de lecture, mais +sans donner la moindre idée de ce que peut être la prononciation arabe +des lettres que l'on veut reproduire. + +Enfin, on se bornant à rendre, d'une manière absolue, une lettre arabe +par celle que l'on a adoptée en français comme équivalente, on arrive +souvent à former de ces syllabes qui, dans notre langue, se prononcent +d'une manière sourde (_ein, in, an, on_) et ne répondent nullement à +l'articulation arabe. C'est ainsi qu'un Français prononcera toujours les +mots Amin, Mengoub, Hassein, comme s'ils étaient écrits: _Amain_, +_Maingoub_, _Hassain_. + +En présence de ces difficultés, je n'ai pas adopté de système absolu, ne +souffrant pas d'exception, m'efforçant au contraire, même aux dépens de +l'orthographe arabe, de retrancher toute lettre mutile et de rendre, +sous sa forme la plus simple pour des Français, les sons, tels qu'ils +frappent notre oreille en Algérie. N'oublions pas, en effet, qu'il +s'agit des hommes et des choses de ce pays, et non de ceux d'Egypte, de +Damas ou de Djedda. + +Quiconque a entendu prononcer ici le nom [arabe مسوک], ne s'avisera +jamais de le transcrire par _Masoud_, ainsi que l'exigeraient nos +professeurs, mais bien par _Meçaoud_. Il en est de même de [arabe سى], +qui vient de la même racine. La meilleure reproduction consistera à le +rendre par _Saad_, en ajoutant un _a_, et non par _Sad_, quels que +soient les signes dont on affectera ce seul _a_. + +J'ajouterai souvent un _e_ muet aux noms terminés par _in_, _eïn_, _an_, +_on_, et j'écrirai _Slimane_ au lieu de _Souleïman_ (ou _Soliman_), +_Houcéïne_, _Yar'moracene_, etc. + +Quant aux articulations qui manquent dans notre langue, voici comment je +les rendrai: + +Le [arabe: ث,] par _th_, _t_ ou _ts_. + +Le [arabe: ح,] par un _h_; ce qui, du reste, ne reproduit nullement la +prononciation de cette consonne forte, et comme je ne figurerai jamais +le [arabe: ة] par un _h_, le lecteur saura qu'il doit toujours +s'efforcer de prononcer cette lettre par une expiration s'appuyant sur +la voyelle suivante. + +Le [arabe: خ,] par le _kh_, groupe bizarre encore plus imparfait que +l'_h_ seul pour la précédente lettre. + +Le [arabe: ع,] généralement par un _a_ lié à une des voyelles _a_, _i_, +_o_; quelquefois par une de ces lettres seules ou par la diphthongue +_eu_ ou par l'_ë_. Cette lettre, dont la prononciation est impossible à +reproduire en français, conserve presque toujours, dans la pratique, un +premier son rapprochant de l'_a_ et provenant de la contraction du +gosier; ce son s'appuie ensuite sur la voyelle dont cette consonne, car +c'en est une, est affectée. C'est pourquoi j'écrirai _Chiaïte_ au lieu +de _Chïïte_, _Saad_ au lieu de _Sad_, etc. + +Le [arabe: غ,] généralement par un _r_'. Si tout le monde grasseyait +l'_r_, il n'y aurait pas de meilleure manière de rendre cette lettre +arabe; malheureusement, il y a en arabe l'_r_ non grasseyé, et il faut +bien les différencier. Dans le cas où ces deux lettres se rencontrent, +la prononciation de chacune s'accentue en sens inverse, et alors je +rends le [arabe: غ,]par un _g'_ Exemples: _Mag'reb_, _Berg'ouata_. + +Le [arabe: ۊ,] par un _k_, comme dans Kassem, ou par un _g_, comme dans +Gabès. Cette lettre possède encore une intonation gutturale que l'on ne +peut figurer en français. + +Le [arabe: ذ,] par un _h_. Quant au [arabe: ڈ ](_ta_ lié), dont la +prononciation est celle de notre syllabe muette _at_ dans contrat, je le +rends par un simple _a_ et j'écris: _Louata_, _Djerba_, _Médéa_. + +Je ne parle que pour mémoire des lettres , [arabe: ص,ض,ظ,ط,] dont il est +impossible de reproduire, en français, le son emphatique, et je les +rends simplement par _t_, _d_, _s_, _d_. + + + + +INTRODUCTION +DESCRIPTION PHYSIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE + + +DESCRIPTION ET LIMITES[2].--Le pays dont nous allons retracer l'histoire +est la partie du continent africain qui s'étend depuis la limite +occidentale de l'Egypte jusqu'à l'Océan Atlantique, et depuis la rive +méridionale de la Méditerranée jusqu'au Soudan. Cette vaste contrée est +désignée généralement sous le nom d'Afrique septentrionale, sans y +comprendre l'Egypte, qui a, pour ainsi dire, une situation à part. Les +Grecs l'ont appelée _Libye_; les Romains ont donné le nom d'_Afrique_ à +la Tunisie actuelle, et ce vocable s'est étendu à tout le continent. Les +Arabes ont appliqué à cette région la dénomination de _Mag'reb_, +c'est-à-dire Occident, par rapport à leur pays. Nous emploierons +successivement ces appellations, auxquelles nous ajouterons celle de +_Berbérie_, ou pays des Berbères. + +[Note 2: Suivre sur la carte de l'Afrique septentrional au XVe +siècle (vol II).] + +Nous avons indiqué les grandes limites de l'Afrique septentrionale. Sa +situation géographique est comprise entre les 24° et 37° de latitude +nord et les 25° de longitude orientale et 19° de longitude occidentale; +ainsi le méridien de Paris, qui passe à quelques lieues à l'ouest +d'Alger, en marque à peu près le centre. + +Les côtes de l'Afrique septentrionale se projettent d'une façon +irrégulière sur la Méditerranée. Du 31° de latitude, en partant de +l'Egypte, elles atteignent, au sommet de la Cyrénaïque, le 33°, puis +s'infléchissent brusquement, au fond de la grande Syrte, jusqu'au 30°. + +De là, la côte se prolonge assez régulièrement, en s'élevant vers le +nord-ouest jusqu'au fond de la petite Syrte (34°). Puis elle s'élève +perpendiculairement au nord et dépasse, au sommet de la Tunisie, le 37°. +Elle suit alors une direction ouest-sud-ouest assez régulière, en +s'abaissant jusqu'à la limite de la province d'Oran, pour, de là, se +relever encore et atteindre le 36°, au détroit de Gibraltar. + +Le littoral de l'Océan se prolonge au sud-sud-ouest, en s'abaissant du +8° de longitude occidentale jusqu'au 19°. + +La partie septentrionale de la Berbérie se rapproche en deux endroits de +l'Europe. C'est, au nord-est de la Tunisie, la Sicile, distante de cent +cinquante kilomètres environ, et, à l'ouest, l'Espagne, séparée de la +pointe du Mag'reb par le détroit de Gibraltar. Cette partie de l'Afrique +offre, du reste, beaucoup d'analogie avec les dites régions européennes, +tant sous le rapport de l'aspect et des productions que sous celui du +climat. + +Les écarts considérables de latitude que nous avons signalés en +décrivant les côtes influent sur les conditions physiques et +climatériques; aussi le littoral des Syrtes diffère-t-il sensiblement de +la région occidentale. + +OROGRAPHIE.--La région comprise entre la petite Syrte et l'Océan est +couverte d'un réseau montagneux se reliant au grand Atlas marocain, qui +pénètre dans le sud jusqu'au 30° et dont les plus hauts sommets +atteignent 3,500 mètres d'altitude. Toute cette contrée montagneuse +jouit d'un climat tempéré et d'une fertilité proverbiale. Les indigènes, +peut-être d'après les Romains, lui ont donné le nom de _Tel_. Ce Tel, en +Algérie et en Tunisie, ne dépasse guère, au midi, le 35° de latitude. + +Dans la partie moyenne de la Barbarie, c'est-à-dire ce qui forme +actuellement l'Afrique française, la région telienne aboutit au sud à +une ligne de _hauts plateaux_, dont l'altitude varie entre 600 et 1,200 +mètres. Le Djebel-Amour en marque le sommet; au delà, le pays s'abaisse +graduellement vers le sud et rapidement vers l'est, ce qui donne lieu, +dans cette dernière direction, à une série de bas-fonds reliés par des +cours d'eau aboutissant aux lacs Melr'ir et du Djerid, près du golfe de +la petite Syrte. Cette ligne de bas-fonds est parsemée d'oasis +produisant le palmier; c'est la région _dactylifère_. + +Des montagnes dont nous venons de parler descendent des cours d'eau, au +nord dans la Méditerranée, à l'ouest dans l'Océan. Ceux du versant nord +sont généralement peu importants, en raison du peu d'étendue de leur +cours: ce sont des torrents en hiver, presque à sec en été. Les rivières +du versant océanien, venant de montagnes plus élevées et ayant un cours +moins bref, ont en général une importance plus grande. + +Au delà des hauts plateaux et de la première ligne des oasis, s'étend le +_grand désert_ ou _Sahara_ jusqu'au Soudan. C'est une vaste contrée +généralement aride, entrecoupée de chaînes montagneuses, de vallées, de +plateaux desséchés et pierreux et de dunes de sable. Des régions d'oasis +s'y rencontrent. Le tout est traversé par des dépressions formant +vallées, dont les unes s'abaissent vers le Soudan et les autres se +dirigent vers le nord pour rejoindre les lacs Melr'ir et du Djerid. Les +vallées, les oasis et certaines parties montagneuses sont seules +habitées. + +Dans la Tripolitaine, la région telienne est moins élevée et a moins de +profondeur; en un mot, le désert est plus près. Cependant, derrière +Tripoli se trouve un massif montagneux assez étendu, donnant accès au +Hammada (plateau) tripolitain. + +Le littoral de la Cyrénaïque est bordé de collines qui forment les +pentes d'un plateau semblable à celui de Tripoli, mais moins étendu. +Quelques oasis se trouvent au sud de ce plateau. Au delà commence le +grand désert de Libye. + + +MONTAGNES PRINCIPALES + +De l'est à l'ouest, les principales montagnes de l'Afrique +septentrionale sont: + +CYRÉNAÏQUE.--Le _Djebel-el-Akhdar_, dans la partie supérieure +tripolitaine.--Le _Djebel-R'arïane_ et le _Djebel-Nefouça_, au sud de +Tripoli. + +ALGÉRIE.--Le _Djebel-Aourès_, s'élevant jusqu'à 2,300 mètres au midi de +Constantine et s'abaissant au sud, brusquement, sur la région des oasis. + +Le _Djebel-Amour_ (2,000 mètres), au midi de la province d'Alger formant +le sommet des hauts plateaux. + +Le _Djebel-Ouarensenis_ (2,000 mètres), au nord du Djebel-Amour, près de +la ligne du méridien de Paris. + +Le _Djebel-Djerdjera_ ou _grande Kabilie_ (2,300 mètres), près du +littoral, entre l'Ouad-Sahel et l'Isser. + +MAROC.--Les montagnes du _Grand Atlas_ ou _Deren_, notamment le +_Djebel-Hentata_, d'une altitude de 3,500 mètres et dont les sommets +sont couverts de neiges éternelles. + + +PRINCIPALES RIVIÈRES + +VERSANT MÉDITERRANÉEN.--L'_Ouad-Souf-Djine_ et l'_Ouad-Zemzem_, +descendant du Djebel-R'arïane et du plateau de Hammada et venant former +le marais situé au-dessous de Mesrata, sur le littoral de la grande +Syrte. + +L'_Ouad-Medjerda_, qui recueille les eaux du versant nord-est de +l'Aourès et du plateau tunisien et vient déboucher dans le golfe de +Karthage, au sommet de la Tunisie. + +L'_Ouad-Seybous_, recueillant les eaux de la partie orientale de la +province de Constantine et débouchant à Bône. + +L'_Ouad-el-Kebir_, formé de l'_Ouad-Remel_ et de l'_Ouad-Bou-Merzoug_, +dont le confluent est à Constantine et l'embouchure au nord de cette +ville. + +L'_Ouad-Sahel_, venant, d'un côté, du Djebel-Dira, près d'Aumale, et, de +l'autre, des plateaux situés à l'ouest de Sétif, et débouchant, sous le +nom de _Soumam_, dans le golfe de Bougie, à l'est du Djerdjera. + +L'_Ouad-Isser_, à l'ouest du Djerdjera, et ayant son embouchure près de +Dellis. + +Le _Chelif_, descendant du versant nord du Djebel-Amour et du +Ouarensenis, recevant le _Nehar-Ouacel_, venu du plateau de Seressou, au +sud de cette montagne, et après avoir décrit un coude à la hauteur de +Miliana, courant parallèlement à la côte de l'est à l'ouest, pour se +jeter dans la mer à l'extrémité orientale du golfe d'Arzeu. + +L'_Habra_ et le _Sig_, appelé dans son cours supérieur _Mekerra_, se +réunissant pour former le marais de la _Makta_, au fond du golfe +d'Arzeu. La plus grande partie des eaux de la province d'Oran est +recueillie par ces deux rivières. + +La _Tafna_, descendant des montagnes situées au midi de Tlemcen et qui +se jette dans la mer au nord de cette ville, après avoir recueilli +L'_Isli_, venant de la région d'Oudjda (Maroc). + +La _Moulouïa_, qui recueille les eaux du versant oriental et +septentrional de l'Atlas marocain et dont l'embouchure se trouve à +l'ouest de la limite algérienne. + + +VERSANT OCÉANIEN.--L'_Ouad-el-Kous_, qui se jette dans la mer près +d'El-Araïche, au sommet du Maroc. + +Le _Sebou_, descendant du versant nord-ouest de l'Atlas. + +Le _Bou-Regreg_, au midi du précédent et ayant son embouchure non loin +de lui, à Salé. + +L'_Ouad-Oum-er-Rebïa_, grande rivière recueillant les eaux du versant +occidental de l'Atlas et traversant de vastes plaines avant de déboucher +à Azemmor. + +Le _Tensift_, voisin du précédent, au midi. + +L'_Ouad-Sous_, qui coule entre les deux chaînes principales du grand +Atlas méridional et traverse la province de ce nom. + +L'_Ouad-Nouri_, débouchant près du cap du même nom. + +Et enfin l'_Ouad-Deraa_, descendant du grand Atlas au midi et formant, +dans la direction de l'ouest, une large vallée. Ce fleuve se jette dans +l'Océan vis-à-vis l'archipel des Canaries. + + +VERSANT INTÉRIEUR.--L'_Ouad-Djedi_, qui prend naissance au midi du +Djebel-Amour, court ensuite vers l'est, parallèlement au Tel, et va se +perdre aux environs du lac Melr'ir. + +L'_Ouad-Mïa_ et l'_Ouad-Ir'ar'ar_, venant tous deux de l'extrême sud et +concourant à former la vallée de l'_Ouad-Rir'_, qui se termine au chott +(lac) Melr'ir. + +L'_Ouad-Guir_, descendant des hauts plateaux, pour se perdre au sud non +loin de l'oasis de Touat. + +Enfin l'_Ouad-Ziz_, qui vient de l'Atlas marocain et disparaît aux +environs de l'oasis de Tafilala. + + +LACS + +Les lacs de l'Afrique septentrionale sont peu nombreux. Voici les +principaux: + +Le chott du _Djerid_, au sud de la Tunisie. + +Le _Melr'ir_, à l'ouest du précédent; entre eux se trouve la dépression +de _R'arça_. + +La sebkha du _Gourara_, à l'est du cours inférieur de l'Ouad-Guir. + +La sebhka de _Daoura_, près de Tafilala. + +On compte, en outre, un certain nombre de marais, parmi lesquels nous +citerons la sebkha de _Zar'ez_, dans le Hodna, et les chott _Chergui_ +(oriental) et _R'arbi_ (occidental), dans les hauts plateaux. Ce sont +souvent de vastes dépressions, avec des berges à pic, et dont le fond +est plus ou moins marécageux, selon l'époque de l'année. + + +CAPS + +Voici les principaux caps de l'Afrique, en suivant le littoral de l'est +à l'ouest. + +_Ras-Tourba_ et cap _Rozat_, au sommet de la Cyrénaïque. + +Cap _Mesurata_, près de la ville de Mesrata, à l'angle occidental du +golfe de la grande Syrte. + +_Ras-Capoudïa_ (l'ancien _Caput Vada_), au sommet de la petite Syrte. + +_Ras-Dimas_ (l'antique _Thapsus_), à l'angle méridional du golfe de +Hammamet. + +_Ras-Adar_, ou cap _Bon_, au sommet de la presqu'île de Cherik, angle +nord-est de la Tunisie. + +Promontoire d'_Apollon_ ou cap _Farina_, à l'angle occidental du golfe +de Tunis. + +_Ras-el-Abiod_, cap _Blanc_, à l'angle occidental du golfe de Bizerte. + +Cap de _Garde_, à l'angle occidental du golfe de Bône. + +Cap de _Fer_, à l'angle oriental du golfe de Philippeville. + +Cap _Bougarone_ ou _Sebà-Rous_ (les sept caps), à l'angle occidental du +même golfe. + +Cap _Cavallo_, à l'angle oriental du golfe de Bougie. + +Cap _Sigli_, à l'angle opposé, c'est-à-dire au pied occidental de la +grande Kabylie (Djerdjera). + +Cap _Matifou_ (régulièrement _Thaman'tafoust_), à l'angle oriental du +golfe d'Alger. + +Cap _Tenès_, à l'est et auprès de la ville de ce nom. + +Cap _Carbon_, à l'angle occidental du golfe d'Arzeu, entre cette ville +et Oran. + +Cap _Falcon_, à l'angle occidental du golfe d'Oran. + +Cap _Tres-Forcas_, à l'ouest du golfe formé par l'embouchure de la +Moulouïa, dominant Melila, qui est bâtie sur le versant oriental de ce +cap. + +Cap de _Ceuta_, à la pointe orientale du détroit de Gibraltar. + +Cap _Spartel_, sur l'Océan, à l'ouest de cette pointe. + +Cap _Blanc_, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Rebïa et d'Azemmor. + +Cap _Cantin_, un peu plus bas, au-dessus du Tensift. + +Cap _Guir_, au-dessus de l'embouchure du Sebou et d'Agadir. + +Cap _Noun_, à l'embouchure de la rivière de ce nom. + +Cap _Bojador_, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa. + +Cap _Blanc_, un peu au-dessus du 20° de longitude. + + +DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ANCIENS + +L'Algérie septentrionale, Libye des Grecs, a formé les divisions +suivantes: + +_Région littorale_ + +_Cyrénaïque_ (comprenant la Marmarique); depuis la frontière occidentale +de l'Égypte jusqu'au golfe de la grande Syrte. + +_Tripolitaine_; de cette limite jusqu'au golfe de la petite Syrte. +_Byzacène_, région au-dessus du lac Triton. _Zeugitane_, littoral +oriental de la Tunisie actuelle, et _Afrique propre_, comprenant d'abord +le territoire de Karthage (nord de la Tunisie), puis toute la région +entre la Numidie à l'ouest et la Tripolitaine à l'est. La Tripolitaine, +la Byzacène, la Zeugitane et l'Afrique propre ont été réunis, à l'époque +romaine, sous le nom de _province proconsulaire d'Afrique_. + +_Numidie_; depuis la limite occidentale de l'Afrique propre, qui a été +formée généralement par le cours supérieur de la Medjerda, avec une +ligne partant du coude de cette rivière pour rejoindre le littoral, et +de là jusqu'au golfe de Bougie, c'est-à-dire environ le 3° de longitude +est. La Numidie a été elle-même divisée en orientale et occidentale, +avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme limite séparative. + +_Mauritanie orientale_; depuis la Numidie jusqu'au Molochat (Moulouïa). +À la fin du IIIe siècle de l'ère chrétienne, elle a été divisée en +_Sétifienne_, comprenant la partie orientale avec Sétif, et +_Césarienne_, formée de la partie occidentale, avec _Yol-Cesarée_ +(Cherchel) comme capitales. + +_Maurétanie occidentale_ ou _Tingitane_, comprenant le reste de +l'Afrique jusqu'à l'Océan. + +_Région intérieure_ + +_Libye déserte_, comprenant la _Phazanie_ (Fezzan), au sud de la +Tripolitaine et de la Cyrénaïque. + +_Gétulie_, au sud de la Numidie et des Maurétanies, sur les hauts +plateaux et dans le désert. + +_Ethiopie_, comprenant la _Troglodytique_, au sud des deux précédents. + +_Populations anciennes_ + +CYRÉNAÏQUE et TRIPOLITAINE.--_Libyens_, nom générique se transformant en +_Lebataï_ dans Procope, _Ilanguanten_ dans Corippus, et que l'on peut +identifier aux Berbères Louata des auteurs arabes. + +_Barcites_, _Asbystes_, _Adyrmakhides_, _Ghiligammes_, etc., occupant le +nord de la Cyrénaïque. + +_Nasammons_, dans l'intérieur, sur la ligne des oasis et le golfe de la +grande Syrte, dont ils occupent en partie les rivages. + +_Psylles_, habitant en premier lieu la grande Syrte et refoulés ensuite +vers l'est. + +_Makes_, sur le littoral occidental de la grande Syrte. + +_Zaouekes_ (Arzugues de Corrippus), établis sur le littoral, entre les +deux Syrtes. Ils ont donné leur nom plus tard à la Zeugitane. On les +identifie aux Zouar'a. + +_Troglodytes_, dans les montagnes voisines de Tripoli. + +_Lotophages_, dans l'île de Djerba et sur le littoral voisin. + + +AFRIQUE PROPRE.--Les _Maxyes_ et les _Ghyzantes_ ou _Byzantes_. Ces +tribus, sous ces noms divers, y compris les Zaouèkes, paraissent être un +seul et même peuple, qui a donné son nom à la Byzacène. + +_Libo-Phéniciens_, peuplade mixte de la province de Karthage. + + +NUMIDIE.--_Numides_, nom générique. + +_Nabathres_, dans la région du nord-est. + +_Masséssyliens_, puis _Massyles_; occupaient le centre de la province. +Ont été remplacés par les peuplades suivantes, qu'ils ont peut-être +contribué à former: + +_Kedamousiens_, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel) et, de là, +jusqu'à l'Aourès. + +_Babares_ ou _Sababares_, dans les montagnes, au nord des précédents, +jusqu'à la mer. + + +MAURÉTANIE ORIENTALE.--_Maures_, nom générique, auquel on a associé plus +tard celui de _Maziques_. + +_Quinquegentiens_, divisés en _Isaflenses_, _Massinissenses_ et +_Nababes_, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera). + +_Masséssyliens_, puis _Massyles_, au sud-est du Mons-Ferratus. Remplacés +de bonne heure par d'autres populations. + +_Makhourèbes_ et _Banioures_, à l'ouest du Mons-Ferratus. + +_Makhrusiens_, sur le littoral montagneux, à l'ouest des précédents. + +_Nacmusïï_, dans la région des hauts plateaux, au midi des précédents. + +_Masséssyliens_, sur la rive droite du Molochath. + + +MAURÉTANIE OCCIDENTALE.--_Maures_, nom générique. + +_Masséssyliens_, établis dans le bassin de la Moulouïa. + +_Maziques_, sur le littoral nord et ouest. + +_Bacuates_, établis dans le bassin du Sebou et étendant leur domination +vers l'est (identifiés aux Berg'ouata). + +_Makenites_, cours supérieur du Sebou (identifiés aux Meknaça). + +_Autotoles_, _Banuires_, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Rebïa. + +_Daradæ_, bassin du Derâa. + + +_Région intérieure_ + + +LIBYE DÉSERTE.--_Garamantes_, appelés aussi _Gamphazantes_, oasis de +Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan). + +_Blemyes_, au sud-est des précédents, vers le désert de Libye (peuplade +donnant lieu à des récits fabuleux). + + +GÉTULIE.--_Gétules_, nom générique. Sur toute la ligne des hauts +plateaux et dans la partie septentrionale du désert. + +_Mélano-Gétules_ (_Gétules noirs_), au midi des précédents. + +_Perorses_, _Pharusiens_, sur la rive gauche du Darat (Ouad-Derâa). + + +ETHIOPIE.--_Ethiopiens_, terme générique, divisés en _Ethiopiens blancs_ +et _Ethiopiens noirs_. + +Quant aux _Ethiopiens rouges_ ou _Ganges_, que les auteurs placent au +midi de la Gétulie, sur les bords de l'Océan, nous ne pouvons nous +empêcher de les rapprocher des Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont +donné leur nom au Sénégal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire des +_Sanhaga au voile_ (_Mouletthemine_), le nom de Ouaggag, porté encore +par des chefs de ces peuplades. + + +DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ARABES + +Les Arabes, arrivant d'Orient au VIIe siècle, donnèrent, ainsi que nous +l'avons dit, à l'Afrique le nom générique de Mag'reb, qui s'étendit même +à l'Espagne musulmane. Mais, dans la pratique, une désignation ne +pouvait demeurer aussi vague, et les conquérants divisèrent le pays +comme suit: + +_Pays de Barka_, la Cyrénaïque (moins la Marmarique). + +_Ifrikiya_, la Tunisie proprement dite, à laquelle on a ajouté la +Tripolitaine à l'est, et la province de Constantine, jusqu'au méridien +de Bougie, à l'ouest. + +_El-Mag'reb-el-Aouçot_ (ou Mag'reb central), depuis le méridien de +Bougie jusqu'à la rivière Moulouïa. + +_El-Mag'reb-el-Akça_ (ou Mag'reb extrême). Tout le reste de l'Afrique, +jusqu'à l'Océan à l'ouest et à l'Ouad-Derâa au sud. + +_Sahara_, toute la région désertique. + + +_Population_ + +Là où les anciens n'avaient vu qu'une série de peuplades indigènes, sans +lien entre elles, les Arabes ont reconnu un peuple, une même race qui a +couvert tout le nord de l'Afrique. Ils lui ont donné le nom de +_Berbère_, que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se +subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous présentons les +tableaux complets au chapitre Ier de la deuxième partie. + + +ETHNOGRAPHIE + +ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBÈRE + +La question de l'origine et de la formation du peuple berbère n'a pas +fait un grand pas depuis une vingtaine d'années. Nous avons donc peu de +chose à ajouter au mémoire publié par nous en 1871, sous le titre: +_Notes sur l'origine du peuple berbère_[3]. De nouvelles hypothèses ont +été émises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide, sur lequel doivent +s'appuyer les données véritablement historiques, ne s'est augmenté en +rien, malgré les découvertes de l'anthropologie. + +En résumé, que possédons-nous, comme traditions historiques, sur ce +sujet? Diodore, Hérodote, Strabon, Pline, Ptolémée, ne disent rien sur +l'origine des peuplades dont ils parlent; ils voient là des +agglomérations de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altérés +et dont ils retracent les mœurs primitives, sinon fantastiques. + +Un seul, Salluste, s'inquiète de la formation des peuples africains et +il reproduit, à cet égard, les traditions qu'il prétend avoir +recueillies dans les livres du roi Hiemsal, «écrits en langue punique». +On connaît son système: L'Hercule tyrien aurait entraîné jusqu'au +détroit qui a reçu son nom[4] des guerriers mèdes, perses et arméniens. +Ces étrangers, restés dans le pays, auraient formé la souche des Maures +et des Numides. Ces nouveaux noms _leur auraient été donnés par les +Libyens_ dans leur jargon barbare[5]. Les colonies phéniciennes établies +sur le littoral auraient achevé de constituer la population de +l'Afrique, en lui ajoutant un élément nouveau. + +[Note 3: Revue africaine, 1871. Ce mémoire a été donné en appendice +à la fin de notre _Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique +septentrionale_.] + +[Note 4: Colonnes d'Hercule.] + +[Note 5: «..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes» +(Salluste).] + +Voilà, en quelques mots, le système de Salluste. + +Procope, reproduisant à cet égard les données de l'historien Josèphe, +dit que l'Afrique a été peuplée par des nations chassées de la Palestine +par les Hébreux[6]. Le rabbin Maïmounide, un des plus célèbres +commentateurs du Talmud, nous apprend que les Gergéséens, expulsés du +pays de Canaan par Josué, emigrèrent en Afrique. + +Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, après avoir examiné diverses +hypothèses sur la question, s'exprime comme suit: «Les Berbères sont les +enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noë; leur aïeul se nommait +Mazir'; ils avaient pour frères les Gergéséens et étaient parents des +Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath (Galout). Il y +eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélites, des guerres, etc. +Vers ce temps-là, les Berbères passèrent en Afrique[7].» + +[Note 6: Procope. _De bello Vandalico_.] + +[Note 7: _Histoire des Berbères_ (trad. de Slane), t. I. p. 184.] + +Ainsi, voilà toute une série de traditions d'origines diverses, +rappelant le souvenir d'invasions de peuples asiatiques dans le nord de +l'Afrique. + +Nous n'avons pas parlé des Hycsos, ces conquérants sémites, plus ou +moins mélangés de Mongols, qui, après avoir conquis l'Egypte, renversé +la XIIIe dynastie et occupé en maîtres le pays durant plusieurs siècles, +furent chassés par le Pharaon Ahmés I, de la XVIIIe dynastie. + +En effet, l'histoire de l'Egypte nous démontre péremptoirement +qu'autrefois sa vie a été intimement mêlée à celle de la Berbérie, et +c'est ce qui a été très bien caractérisé par M. Zaborowski[8] dans les +termes suivants: «L'action réciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une +sur l'autre est si ancienne, elle a été si longue et si profonde, qu'il +est impossible de démêler ce que la première a emprunté à la seconde, et +réciproquement.» + +[Note 8: _Peuples primitifs de l'Afrique_. (Nouvelle revue, 1er mars +1883.)] + +Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient passés en partie +dans le Mag'reb. Mais, en revanche, cette même histoire nous apprend +que, vers le XVe siècle avant J.-C., sous la XIXe dynastie, une invasion +de nomades, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de l'ouest +s'abattre sur l'Egypte. + +Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec les Libyens et +qu'ils nommaient _Tamahou_ (hommes blonds), d'où venaient-elles? +Arrivaient-elles d'Europe ou étaient-elles depuis longtemps établies +dans la Berbérie? Cette question est insoluble; mais, quand on examine +la quantité innombrable de dolmens qui couvrent l'Afrique +septentrionale, on ne peut s'empêcher d'y voir les sépultures de ces +hommes blonds ou un usage laissé par eux. Il faut, en outre, reconnaître +la parenté étroite qui existe entre les dolmens de l'Afrique et ceux de +l'Espagne, de l'ouest de la France et du Danemarck. + +_Berbères_, _Ibères_, _Celtibères_, voilà des peuples frères et dont +l'action réciproque des uns sur les autres est incontestable, sans même +qu'il soit besoin d'appeler à son aide l'identité de conformation +physique ou les rapprochements linguistiques, car ce sont des arguments +d'une valeur relative et dont il est facile de tirer parti en sens +divers. + +A quelle époque, par quels moyens se sont établies ces relations de +races entre le midi de l'Europe et l'Afrique septentrionale? Les +invasions ont-elles eu lieu de celle-ci en celui-là, ou de celui-là en +celle-ci? Autant de questions sur lesquelles les érudits ne parviendront +jamais à s'entendre, en l'absence de tout document précis. Pourquoi, du +reste, les deux faits ne se seraient-ils pas produits à des époques +différentes? + +Mais ne nous arrêtons pas à ces détails. + +Du rapide exposé qui précède résultent deux faits que l'on peut admettre +comme incontestables: + +1° Des invasions importantes de peuples asiatiques ont eu lieu, à +différentes époques, dans l'Afrique septentrionale; + +2° Cette région a été habitée anciennement par une race blonde, ayant de +grands traits de ressemblance, comme caractères physiologiques et comme +mœurs, avec certaines peuplades européennes. + +Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette constatation? + +Dirons-nous, comme certains, que la race berbère est d'origine purement +sémitique, ou, comme d'autres, purement aryenne? + +Nullement. La race berbère, en effet, peut avoir subi, à différents +degrés, cette double influence, et il peut exister parmi elle des +branches qu'il est possible de rattacher à l'une et à l'autre de ces +origines. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a +persisté avec son type spécial de race africaine, type bien connu en +Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve encore maintenant +dans toute l'Afrique septentrionale. + +Sans vouloir discuter la question de l'unité ou de la pluralité de la +famille humaine, il est certain qu'à une époque très reculée, la race +libyenne ou berbère s'est trouvée formée et a occupé l'aire qui lui est +propre, toute l'Afrique du nord. + +Sur ce substratum sont venues, à des époques relativement récentes, +s'étendre des invasions dont l'histoire a conservé de vagues souvenirs, +et ce contact a laissé son empreinte dans la langue, dans les mœurs et +dans les caractères physiologiques. Les peuples cananéens, les +Phéniciens ont eu une action indiscutable sur la langue berbère; et les +_blonds_, qui, peut-être, étaient en grande minorité, ont imposé pendant +un certain temps leur mode de sépulture aux Libyens du Tell. Malgré +l'adoption de la religion musulmane et la modification profonde subie +par les populations du nord de l'Afrique, du fait de l'introduction de +l'élément arabe, il existe encore en Algérie, notamment aux environs de +la Kalàa des Beni-Hammad, dans les montagnes au nord de Mecila, des +tribus qui construisent de véritables dolmens. + +Mais cette action des étrangers, que nous reconnaissons, a eu des effets +plus apparents que profonds, et il s'est passé en Afrique ce qui a eu +lieu presque partout et toujours, avec une régularité qui permettrait de +faire une loi de ce phénomène: la race vaincue, dominée, asservie, a, +peu à peu, par une action lente, imperceptible, absorbé son vainqueur en +l'incorporant dans son sein. + +Le même fait s'est produit au moyen âge à l'occasion de l'invasion +hilalienne, et cependant le nombre des Arabes était relativement +considérable et leur mélange avec la race indigène avait été favorisé +d'une manière toute particulière, par l'anarchie qui divisait les +Berbères et annihilait leurs forces. L'élément arabe a néanmoins été +absorbé; mais, en se fondant au milieu de la race autochthone disjointe, +il lui a fait adopter, en beaucoup d'endroits, sa langue et ses mœurs. + +N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est passé en Gaule: l'occupation +romaine a romanisé pour de longs siècles les provinces méridionales, +sans modifier, d'une manière sensible, l'ensemble de la race. Dans le +nord, les conquérants francks se sont rapidement fondus dans la race +conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur nom substitué à celui +des vaincus. Ces effets différents s'expliquent par le degré de +civilisation des conquérants, supérieur aux vaincus dans le premier cas, +inférieur dans le second. En résumé, ces conquêtes, ces changements dans +les dénominations, les lois et les mœurs, n'ont pas empêché la race +gauloise de rester, comme fond, celtique. + +De même, malgré les influences étrangères qu'elle a subies, la race +autochthone du nord de l'Afrique est restée libyque, c'est-à-dire +berbère. + + + + +PRÉCIS DE L'HISTOIRE +DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE +(BERBÉRIE) + +PREMIÈRE PARTIE + +PÉRIODE ANTIQUE +JUSQU'À 642 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE + + + + +CHAPITRE Ier + +PÉRIODE PHÉNICIENNE +1100-268 AVANT J.-C. + + +Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation de +Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance +de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de +Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le littoral de la +Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite des +guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en +Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de +Sicile.--Nouvelles guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile. + + +TEMPS PRIMITIFS.--L'incertitude la plus grande règne sur les temps +primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique est à peine +prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires tels que ceux +d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois répétée, les +détails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive +puisse s'en servir. Sur la façon dont s'est formée la race aborigène de +l'Afrique septentrionale, on ne peut émettre que des conjectures, et +l'hypothèse la plus généralement admise est qu'à un peuple véritablement +autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double +élément arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a +formé la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques. + +L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur la partie +occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses +tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la +Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait écrit +sérieusement sur ce pays (Ve siècle av. J.-C.); nous examinerons plus +loin son système géographique. + +Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant de +la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations sont des cabanes +tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent à volonté.» Plus +tard, Diodore les représentera comme menant une existence abrutie, +couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons, +sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils +obéissent à des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent +que de brigandage. «Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois +javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de +gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la +retraite..... En général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni +foi ni loi.» Ce tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains +nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les mœurs +devaient se modifier suivant les lieux. + +LES PHÉNICIENS S'ÉTABLISSENT EN AFRIQUE.--Dès le XIIe siècle avant notre +ère, les Phéniciens qui, selon Diodore, avaient déjà des colonies, non +seulement sur le littoral européen de la Méditerranée, mais encore sur +la rive océanienne de l'Ibérie, explorèrent les côtes de l'Afrique et +les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations +commerciales avec les indigènes étaient le but de ces courses +aventureuses et, pour assurer la régularité des échanges, des comptoirs +ne tardèrent pas à se former. Les Berbères ne firent probablement aucune +opposition à l'établissement de ces étrangers, qui, sous l'égide du +commerce, venaient les initier à une civilisation supérieure, et dans +lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il résulte +même de divers passages des auteurs anciens que les indigènes étaient +très empressés à retenir chez eux les Tyriens. Quant à ceux-ci, ils se +présentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les hôtes des +aborigènes et se soumettaient à l'obligation de leur payer un tribut[9]. + +Ainsi les colonies de _Leptis_ (Lebida), _Hadrumet_ (Souça), _Utique_, +_Tunès_ (Tunis), _Karthage_[10], _Hippo-Zarytos_ (Benzert), etc., furent +successivement établies sur le continent africain, et le littoral sud de +la Méditerranée fut ouvert au commerce par les Phéniciens, comme le +rivage nord et les îles l'avaient été par les Grecs. + +[Note 9: Mommsen, _Histoire romaine_, trad. de Guerle, t. II, p. 206 +et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompée et Virgile, sur +la fondation de Karthage par Didon.] + +[Note 10: En phénicien «la ville neuve» (_Kart-hadatch_) par +opposition à Utique (_Outik_) «la vieille».] + +FONDATION DE CYRÈNE PAR LES GRECS.--Les rivaux des Phéniciens dans la +colonisation du littoral méditerranéen furent les Grecs. Depuis +longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque +Psammetik Ier combla leurs vœux en leur ouvrant les ports de l'Egypte. +Après avoir exploré cette contrée jusqu'à l'extrême sud, ils firent un +pas vers l'Occident, et dans le VIIe siècle[11], une colonie de Grecs de +l'île de Théra vint, sous la conduite de son chef Aristée, surnommé +Battos, s'établir à Cyrène. Les peuplades indigènes que les Théréens y +rencontrèrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient _Loub_ ou _Loubim_, +ils donnèrent à leur pays le nom de Libye (Λιßύε), que l'antiquité +conserva à l'Afrique. La tradition a gardé le souvenir des luttes qui +éclatèrent entre les Grecs de Cyrène et leurs voisins de l'Ouest, les +Phéniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et +l'histoire retrace le dévouement des deux frères Karthaginois qui +consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre le territoire de +leur patrie jusqu'à l'endroit que l'on a appelé en leur honneur «Autel +des Philènes»[12]. + +[Note 11: On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de +Cyrène. Selon Théophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne +une date antérieure qui varie entre 758 et 631.] + +[Note 12: A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste, +_Bell. Jug._, XIX, LXXVIII.] + +DONNÉES GÉOGRAPHIQUES D'HÉRODOTE.--Vers 420, Hérodote, qui avait +lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails précis que +ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très étendues sur +l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye, jusqu'au +territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit les +récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs. + +Pour Hérodote, la Libye comprend le «territoire situé entre l'Egypte et +le promontoire de Soleïs (sans doute le cap Cantin). Elle est habitée +par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des +colonies grecques et phéniciennes établies sur le littoral. Ce qui +s'étend au-dessus de la côte est rempli de bêtes féroces; puis, après +cette région sauvage, ce n'est plus qu'un désert de sable +prodigieusement aride et tout à fait désert»[13]. + +[Note 13: Lib. IV.] + +Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes, Hérodote +s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins +ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du lac +Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées, habitées par des +populations de cultivateurs nommés _Maxyes_.» Enfin, il a entendu dire +que, bien loin, dans la même direction, était une montagne fabuleuse +nommée Atlas et dont les habitants se nommaient _Atlantes_ ou +_Atarantes_. Au midi de ces régions, au delà des déserts, se trouve la +noire Ethiopie. + +Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote, nous +citerons: + +Les _Adyrmakhides_, les _Ghiligammes_, les _Asbystes_, les _Auskhises_, +etc., habitant la Cyrénaïque. + +Les _Nasamons_ et les _Psylles_ établis sur le littoral de la Grande +Syrte. + +Les _Garamantes_ divisés en _Garamantes du nord_, habitant les montagnes +de Tripoli, et _Garamantes du sud_, établis dans l'oasis de _Garama_ +(actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom. + +Les _Troglodytes_, voisins des précédents et en guerre avec eux. + +Les _Lotophages_, établis dans l'île de Méninx (Djerba) et sur le +littoral voisin. + +Les _Makhlyes_, habitant le littoral jusqu'au lac Triton. + +Les _Maxyes_, les _Aœses_, les _Zaouekès_ et les _Ghyzantes_ au nord du +lac Triton et sur le littoral en face des îles Cercina (Kerkinna)[14]. + +Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hérodote. Comme détail des +mœurs de ces indigènes, il cite la vie nomade, l'absence de toute loi, +la promiscuité des femmes, etc. Il parle encore de peuplades fabuleuses +habitant l'extrême sud[15]. + +[Note 14: Hérodote, 1. IV, ch. 143.] + +[Note 15: Vivien de Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique dans +l'Antiquité_, passim.] + +PRÉPONDÉRANCE DE KARTHAGE.--La prospérité des comptoirs phéniciens, +augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage, +dont la fondation date du commencement du Xe siècle (av. J.-C.), devint +la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces métropoles +envoyaient à leurs possessions de la Méditerranée des troupes qui, +chargées d'abord de les protéger contre les indigènes, servirent ensuite +à dompter ceux-ci. Bientôt les villages agricoles avoisinant les +colonies phéniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbères durent +donner à leurs anciens locataires, devenus leurs maîtres, le quart du +revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent +vivre côte à côte sans que le plus civilisé, fût-il de beaucoup le moins +nombreux, arrive à imposer sa domination à l'autre. + +La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'étendit sur les +tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbères du sud, +maintenus dans une sorte de vasselage, servaient d'intermédiaires pour +le commerce de l'intérieur de l'Afrique[16]. Non seulement Karthage, +après avoir cessé de payer tribut aux indigènes, en exigea un de +ceux-ci, mais elle devint la capitale des autres colonies phéniciennes, +qui durent lui servir une redevance. De plus, elle s'était peu à peu +débarrassée des liens qui l'unissaient à la mère patrie et avait conquis +son autonomie à mesure que la puissance du royaume phénicien +déclinait[17]. + +[Note 16: Ragot. Sahara, de la province de Constantine, IIe partie, +p. 147 (_Recueil des notices de la Société arch. de Constantine_, +1875).] + +[Note 17: Justin, XIX, 1, 2.] + +En même temps les navigateurs puniques fondaient à l'ouest de nouvelles +colonies: _Djidjel_ (Djidjeli), _Salde_ (Bougie), _Kartenna_ (Ténès), +_Yol_ (Cherchel), _Tingis_ (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent +avec les rois ou chefs de tribus de ces contrées éloignées, des traités +de commerce et d'alliance. + +DÉCOUVERTES DE L'AMIRAL HANNON.--Mais cette extension ne suffisait pas à +l'ambition des Phéniciens; il leur fallait de nouvelles conquêtes. Entre +le VIe et le Ve siècle, le gouvernement de Karthage chargea l'amiral +Hannon de reconnaître le littoral de l'Atlantique et d'y établir des +colonies. Le hardi marin partit avec une flotte de soixante navires +portant trente mille colons phéniciens et libyens, et les provisions +nécessaires pour le voyage et les premiers temps de l'établissement. Il +franchit le détroit de Gadès, répartit son monde sur la côte africaine +de l'Océan et s'avança jusqu'au golfe formé par la pointe qu'il appelle +_Corne du Midi_ et que M. Vivien de Saint-Martin identifie à la pointe +du golfe de Guinée. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea à +s'arrêter. Il retourna sur ses pas après avoir accompli un voyage qui ne +devait être renouvelé que deux mille ans plus tard[18]. + +[Note 18: Par les Portugais en 1462.] + +Le succès de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens que +les principales circonstances de son voyage furent relatées en une +inscription qu'on plaça dans le temple de Karthage. Cette inscription, +traduite plus tard par un voyageur grec, nous est parvenue sous le nom +de _Périple de Hannon_; malheureusement la date manque. L'on sait +seulement, d'après Pline, que c'était à l'époque de la plus grande +puissance de Karthage, alors que, selon Erathosthène, cité par Strabon, +on comptait plus de trois cents colonies phéniciennes au delà du +détroit[19]. + +ORGANISATION POLITIQUE DE KARTHAGE.--La puissance acquise par Karthage +au milieu des populations berbères était le fruit de l'esprit +d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phéniciens avaient +sans cesse donné des preuves pendant de longs siècles. Chacun avait +coopéré à cette conquête; le gouvernement avait donc été d'abord une +république où le rang de chacun était égal. Puis, les fortunes +commerciales et militaires s'étant faites, les grandes familles avaient +conservé le pouvoir entre leurs mains, et il en était résulté une +oligarchie assez compliquée. Le pouvoir exécutif était dévolu à deux +rois[20], assistés d'un conseil dit des anciens, composé de vingt-huit +membres, tous paraissant avoir été élus par le peuple et pour un temps +assez court. L'exécutif nommait les généraux en chef, mais leur +déléguait une partie de ses pouvoirs, ce qui tendait à en faire de +véritables dictateurs, tout en offrant l'avantage de rétablir une unité +nécessaire dans le commandement. Pour compléter la machine +gouvernementale, un autre conseil, dit des Cent-Quatre, composé de +l'aristocratie, exerçait les fonctions judiciaires et contrôlait les +actes de tous[21]. Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages +d'une démocratie et en avait tous les inconvénients; il manquait d'unité +et, par suite, de force, et ouvrait la porte à toutes les intrigues et à +toutes les compétitions. + +[Note 19: Vivien de Saint-Martin.--Voir également: «_Navigation +d'Hannon capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, delà les colonnes +d'Hercule_,» par Léon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. XXV et +suiv.] + +[Note 20: Suffètes (_Chofetim_) ou juges. Les auteurs anciens leur +donnent le nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).] + +[Note 21: Mommsen, _Histoire romaine_, t. II, p. 217 et +suiv.--Aristote, _Polit._, 1. II.--Polybe, VI et pass.] + +CONQUÊTE DE KARTHAGE DANS LES ÎLES ET SUR LE LITTORAL DE LA +MÉDITERRANÉE.--Dès le sixième siècle avant notre ère, les Karthaginois +firent des expéditions guerrières dans les îles et sur le rivage +continental de la Méditerranée. En 543, à la suite d'une guerre contre +les Phocéens, ils restèrent maîtres de l'île de Corse. Quelques années +plus tard, eut lieu leur premier débarquement en Sicile (536). + +Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent à cette +époque; déjà les Etrusques l'avaient aidée dans sa guerre contre les +Phocéens; en 509 fut conclu son premier traité d'alliance avec les +Romains[22]. + +Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'étendit sur la +Méditerranée, dont tous les rivages reçurent la visite des vaisseaux de +Karthage se présentant, non plus comme de simples trafiquants, mais +comme les maîtres de la mer. Les Berbères de l'Afrique propre sont ses +vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses alliés: tous lui fournissent des +mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise +se répandit au loin et exerça la plus grande influence, particulièrement +sur la Grèce et le midi de l'Italie. + +[Note 22: Polybe.] + +GUERRES DE SICILE.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra +ses plus grands efforts; elle était attirée vers cette conquête par la +richesse et la proximité de l'île, et aussi par le désir d'abattre la +puissance des Grecs en Occident. Alors commença ce duel séculaire, qui +devait avoir pour résultat d'arrêter la colonisation grecque dans la +Méditerranée, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits. + +Alliés à Xerxès par un traité fait dans le but d'opérer simultanément +contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile une armée +considérable sous la conduite d'Amilcar[23], fils de Magon; mais cette +alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que les Perses étaient +écrasés à Salamine, les Phéniciens éprouvaient un véritable désastre en +Sicile (vers 480). + +La guerre continua pendant de longues années en Sicile, sans que les +Karthaginois y obtinssent de grands succès: les revers, la peste, les +calamités de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. Néanmoins, +vers la fin du Ve siècle, Hannibal et Himilcon, de la famille de Hannon, +remportèrent de grandes victoires et conquirent aux Karthaginois près +d'un tiers de l'île, avec des villes telles que Selinonte, Hymère, +Agrigente, etc.[24]. + +[Note 23: C'est à tort que M. Mommsen et les Allemands +orthographient ce nom par un H. La première lettre est un Aïn () et non +un Heth ().] + +[Note 24: Diodore.] + +Denys, tyran de Syracuse, les arrêta dans leurs succès et les força à +signer un traité, ou plutôt une trêve, pendant laquelle les deux +adversaires se préparèrent à une lutte plus sérieuse (404). + +En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, nommé +suffète, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, force +l'entrée du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'année suivante, +il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de Catane, de +presque toute l'île, vient mettre le siège devant Syracuse et porte le +ravage dans la contrée environnante. Au moment où il est sur le point de +triompher de son ennemi, la peste éclate dans son armée. Denys profite +de cette circonstance pour attaquer les Karthaginois démoralisés, les +bat sur terre et sur mer et force le suffète à souscrire à une +capitulation qui consacre la perte de toutes ses conquêtes. Ainsi finit +cette campagne si brillamment commencée[25]. + +[Note 25: Diodore, 1. XXIV.] + +RÉVOLTE DES BERBÈRES.--À la nouvelle de ce désastre, les indigènes de +l'Afrique croient que le moment est venu de reconquérir leur +indépendance. Ils se réunissent en grandes masses et viennent +tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe en leur pouvoir et +la métropole punique se trouve exposée au plus grand danger. Mais +bientôt la discorde se met parmi ces hordes sans chefs, qui ne veulent +obéir à aucune règle, et ce rassemblement se fond et se désagrège. Ainsi +nous verrons constamment les Berbères profiter des malheurs dont leurs +dominateurs sont victimes pour se lever contre eux: la révolte éclate +comme la foudre; mais bientôt la désunion et l'indiscipline font leur +œuvre, la réunion se dissout en quelques jours et les indigènes +retombent sous le joug de l'étranger[26]. + +[Note 26: Diodore, 1. XIV, ch. LXXII.] + +SUITE DES GUERRES DE SICILE.--À peine Karthage avait-elle triomphé des +Berbères qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La +guerre recommença aussitôt entre Denys et les Karthaginois, et se +prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs années. Magon, +ayant péri dans une bataille, fut remplacé par son fils portant le même +nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys +le jeune. Malgré ces changements, la guerre continuait avec acharnement +de part et d'autre: c'était comme un héritage que les pères +transmettaient en mourant à leurs enfants. + +Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvré une certaine puissance sous +la ferme main de Denys, le règne de son successeur ne leur procura pas +les mêmes avantages. Poussés à bout par les vices de Denys le jeune, les +Syracusains l'expulsèrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours +des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec +empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile +avec Magon, en chargeant ce général de reprendre avec vigueur les +opérations militaires. Vers le même temps elle concluait avec Rome un +nouveau traité d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait à +celle-ci de ne pas naviguer au delà du détroit de Gadès, à l'Ouest, et +du cap Bon, à l'Est, et lui interdisait même de faire du commerce en +Afrique (348). + +A l'arrivée de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car +la ville elle-même était divisée en plusieurs camps, fit appel aux +Corinthiens fondateurs de leur cité, en implorant leur secours. Ceux-ci +envoyèrent Timoléon avec une petite armée d'un millier d'hommes. +Syracuse était alors sur le point de tomber: un parti avait livré le +port aux Karthaginois; Denys occupait le château; Icetas le reste de la +ville. Timoléon obtint la soumission de Denys et la remise de la +citadelle et força les Karthaginois à une trêve pendant laquelle il +détacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu, +s'embarqua précipitamment et vint chercher un refuge à Karthage, où, +pour échapper à un supplice ignominieux, il se donna la mort. + +Karthage, brûlant du désir de tirer vengeance de ces échecs, fit passer, +en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal +et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus +complet désastre. Timoléon, bien qu'il disposât d'un nombre beaucoup +moins grand de soldats, réussit, après une lutte acharnée dans laquelle +les Karthaginois déployèrent le plus grand courage, à triompher d'eux. +En 338 un traité fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois. +Timoléon fit ainsi reconnaître l'intégrité de Syracuse et de son +territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant +aux Karthaginois la défense de soutenir à l'avenir les tyrans. + +AGATHOCLE, TYRAN DE SYRACUSE.--IL PORTE LA GUERRE EN AFRIQUE.--Quelques +années plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans mœurs, mais +d'un caractère énergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar, +à s'emparer par un coup de force de l'autorité à Syracuse; il mit à mort +les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319). +Bien qu'il eût juré à Amilcar, pour obtenir son appui, une fidélité +éternelle à Karthage, il se considéra comme dégagé de son serment par la +mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques. +Aussitôt, Karthage fit passer en Sicile une armée nombreuse sous la +conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportèrent sur +Agathocle une victoire décisive et vinrent mettre le siège devant +Syracuse. + +Agathocle, réduit à la dernière extrémité, ne possédant plus que la +ville dans laquelle il est bloqué, repoussé par les Grecs auxquels il +s'est rendu odieux par sa tyrannie, conçoit le dessein hardi de se +débarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il +supplie les Syracusains de résister encore quelques jours, parvient, au +moyen d'un stratagème, à attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du +port, profite de ce moment pour en sortir lui-même avec quelques +navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses +ennemis, il parvient à lui échapper et, après six jours d'une traversée +des plus périlleuses, aborde dans le golfe même de Tunis et se retranche +dans les carrières, après avoir brûlé ses vaisseaux afin d'enlever à ses +troupes toute pensée de retour (310). + +Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue, les +Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les +généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est déjà +emparé de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux +Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par Agathocle qui vient mettre +le siège devant Karthage (309). + +Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes à leurs +dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs propres +enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la nouvelle des +succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée Karthaginoise. +Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent en foule au camp +d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres ou leurs amis. + +En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt le +bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par un puissant +effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus (309). L'année +suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait +prisonnier et expire dans les supplices. + +Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de menacer +Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et à +l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères; dans une seule +campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Après +avoir, avec une audacieuse habileté, réprimé une révolte qui avait +éclaté contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en +pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrénaïque, ancien lieutenant +d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Séduit par ses promesses, +Ophellas n'hésita pas à amener son armée au tyran; mais Agathocle le fit +assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une +situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et +la guerre civile paralysaient ses forces. + +Agathocle, après avoir enlevé Utique et Hippo-Zarytos[27], laissa le +commandement de son armée à son fils Archagate, et rentra en Sicile, où +il tenait aussi à assurer son autorité (306); aussitôt après son départ, +les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et réduisirent les +Grecs à l'état d'assiégés. Agathocle s'empressa de venir au secours de +son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidèle aux conquérants et +il éprouva à son tour les revers de la fortune. + +[Note 27: Benzert.] + +AGATHOCLE ÉVACUE L'AFRIQUE.--Trahi par ses alliés berbères, n'ayant plus +autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés, Agathocle se +décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi de quelques officiers en +Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec l'armée; mais les soldats, se +voyant abandonnés, mirent à mort la famille de leur prince et traitèrent +avec les Karthaginois auxquels ils abandonnèrent toutes les villes +conquises par Agathocle. + +Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa perte se +terminait subitement au grand avantage de la métropole punique (306). Un +traité de paix ayant été conclu entre les deux puissances, les +Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs désastres et à reprendre +de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle établissait solidement son +autorité à Syracuse, devenait un véritable roi, et s'unissait à Pyrrhus +d'Epire en lui donnant sa fille en mariage. + +PYRRHUS, ROI DE SICILE.--NOUVELLES GUERRES DANS CETTE CONTRÉE--Mais la +paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être de longue durée. Après +la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'île devint de nouveau la proie +des factions et durant près de dix années l'anarchie y régna seule. +Enfin, en 279, les Syracusains menacés de l'attaque imminente de +Karthage appelèrent à leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà +fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgré les victoires +d'Héraclée et d'Asculum si chèrement achetées, le roi d'Epire se +trouvait dans la plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre +les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les +éléments hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une +seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés et +les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point de se +tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de +nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut de Rome, +une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva à Syracuse, où +il fut accueilli avec le plus grand empressement. + +Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur alliance +avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte dans la +dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance offensive et +défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce +temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer de la Sicile et +recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée de Pyrrhus, amenant des +troupes nombreuses et aguerries, arrêta net leurs progrès; bientôt même +ils se virent assiégés dans leur quartier général de Lilybée. Mais le +temps des succès de Pyrrhus était passé; ses troupes furent vaincues +dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidélité des populations +chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit +gémir l'île sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de +lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était +rappelé sur le continent par les Tarentins, se décida à laisser le champ +libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie +(276), où le sort ne devait pas lui être plus favorable. + + +ANARCHIE EN SICILE.--Le départ du roi laissait la Sicile en proie aux +factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient été +appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été amenés par Pyrrhus. +Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient d'abord livrés au brigandage, +puis avaient formé de petites colonies indépendantes. La principale +était celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'était donné un +groupe d'aventuriers campaniens établis à Messine. Les Syracusains, +après le départ de Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de +fortune nommé Hiéron qui avait pris en main la direction de la +résistance contre les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté +contre eux, non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à +des brigands de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en +face de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient +devenus un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les +Karthaginois et même pour les Romains. Cette situation allait donner +naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture, depuis +quelque temps imminente, entre Rome et Karthage. + + + + +CHAPITRE II + +PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE +268-220 + + +Causes de la première guerre punique.--Rupture de Rome avec +Karthage.--Première guerre punique.--Succès des Romains en Sicile.--Les +Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois à +Tunis; les Romains évacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en +Sicile.--Grand siège de Lilybèe.--Bataille des îles Egates; fin de la +première guerre punique.--Divisions géographiques adoptées par les +Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, après avoir établi son +autorité en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succès des +Karthaginois en Espagne. + + +CAUSES DE LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--Les échecs éprouvés par Pyrrhus +dans l'Italie méridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient +délivré Rome d'un des plus grands dangers qu'elle eût courus. Sa +puissance s'était augmentée d'autant, car elle avait hérité de presque +toutes les conquêtes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans +le moment du danger, recherché l'alliance des Karthaginois contre +l'ennemi commun, cette union momentanée de deux peuples ayant des +intérêts absolument opposés ne pouvait subsister après la disparition +des causes spéciales qui l'avaient amenée. Maîtresse de l'Italie +méridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage +considérait comme sa conquête, car depuis plusieurs siècles elle se +consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession; +c'est sur ce champ que la lutte de la race sémitique contre la race +ariane allait commencer. + +Un des premiers actes des Romains, après le départ de Pyrrhus, avait été +de détruire le nid de brigands campaniens établis à Rhige. Les Mamertins +de Messine, réduits ainsi à leurs seules forces, avaient alors été en +butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigés par Hiéron. Vers +268, leur situation n'étant plus tenable, ils se virent dans la +nécessité de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit +aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrèrent en pourparlers +avec ceux-ci; mais les autres se décidèrent à faire hommage de leur cité +aux Romains. Le Sénat de Rome, après quelque hésitation, admit les +brigands campaniens dans la confédération italique et, dès lors, la +rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les +prétextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les +Romains, notamment, reprochaient à Karthage d'avoir violé plus d'une +clause de leurs précédents traités et d'avoir profité des embarras que +leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente +et de prendre pied sur le continent. + +RUPTURE DE ROME AVEC KARTHAGE.--Tandis que Rome adressait à Hiéron +l'ordre de cesser toute agression contre ses alliés les Mamertins, et se +préparait à faire passer des troupes à Messine (265), elle envoyait à +Karthage une députation chargée de demander des explications sur +l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant[28]. C'était, en +réalité, un ultimatum, et Karthage parut essayer d'éviter la guerre en +désavouant les actes de son amiral. En même temps elle entrait en +pourparlers avec Hiéron; le groupe de Mamertins dissidents amenait un +rapprochement entre ces ennemis et obtenait que Messine fût livrée aux +Syracusains, leurs nouveaux alliés. Au moment donc où les troupes +romaines réunies à Rhège se disposaient à traverser le détroit, on +apprit que la flotte phénicienne commandée par Hiéron se trouvait dans +le port de Messine et que la forteresse de cette ville était occupée par +les Karthaginois (264). Sans se laisser arrêter par cette surprise, les +Romains mirent à la voile et parvinrent à s'emparer, plutôt par la ruse +que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, liés par des +instructions leur recommandant la plus grande prudence afin d'éviter une +rupture, n'osèrent pas repousser les Italiens par l'emploi de toutes +leurs forces. Maintenant la rupture était consommée et la guerre allait +commencer avec la plus grande énergie de part et d'autre. + +[Note 28: En vertu du traité d'alliance les unissant aux Romains, +les Karthaginois avaient envoyé à ceux-ci pour les aider dans leur +guerre contre Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris +ombrage à Rome de cet empressement et l'amiral punique avait dû +reprendre la mer. C'est alors qu'il était allé à Tarente offrir sa +médiation ou peut-être ses services à Pyrrhus. (Justin, XVIII).] + +PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--Dès qu'on eut appris à Karthage l'occupation +de Messine par les Italiens, la guerre fut décidée. Une flotte nombreuse +vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville par mer, tandis que +les troupes puniques, d'un côté, et Hiéron, avec les Syracusains, de +l'autre, l'assiégeaient par terre. Mais les Romains n'étaient pas +disposés à se laisser enlever leur nouvelle colonie. Le consul Appius +Claudius étant parvenu à passer le détroit contraignit bientôt les +alliés à lever le siège et vint même faire une démonstration contre +Syracuse. L'année suivante les Romains remportèrent de grands succès, +dont la conséquence fut de détacher Hiéron du parti des Karthaginois et +d'obtenir son alliance contre ceux-ci (263)[29]; les colonies grecques +de l'île suivirent son exemple et dès lors Karthage se trouva isolée, +sur un sol étranger, et obligée de faire face à des ennemis s'appuyant +sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientôt les +Phéniciens en furent réduits à se retrancher derrière leurs places +fortes. + +[Note 29: Diodore, XXIII.--Polybe, 1.] + +Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugèrent qu'il y avait lieu de +tenter un grand effort: ils réunirent une armée imposante de mercenaires +liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer en Sicile, la +répartirent dans leurs places fortes et s'établirent solidement à +Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le nœud de leur +résistance. Bientôt les consuls vinrent attaquer ce camp retranché, +mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent en faire le +siège régulier. Hannibal, fils de Giscon, défendait avec habileté la +ville et était aidé par Hiéron qui avait contracté une nouvelle alliance +avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils recevaient constamment +d'Italie des vivres et des renforts et resserraient chaque jour le +blocus. + +SUCCÈS DES ROMAINS EN SICILE.--Sur ces entrefaites, le général Hannon, +envoyé de Karthage avec une nouvelle et puissante armée, débarque en +Sicile et vient attaquer les Romains dans leur camp. Mais le sort des +armes est favorable à ceux-ci; les Karthaginois, écrasés, laissent leur +camp aux mains des vainqueurs; Hannon parvient, non sans peine, à se +réfugier dans Héraclée avec une poignée de soldats. Cette bataille +décida du sort d'Agrigente: Hannibal s'ouvrit un passage à la pointe de +l'épée, au milieu des ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262). +Les habitants de la cité furent vendus comme esclaves[30]. + +[Note 30: Polybe, 1. I, ch. 19, 20.] + +Malgré les succès des Italiens, la situation en Sicile n'était pas +désespérée pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une grande +partie de l'île et avaient souvent l'appui des colonies grecques. Une +guerre incessante, guerre d'escarmouches et de surprises, sur mer et sur +terre, remplaça les grandes batailles. La flotte punique, beaucoup plus +puissante que celle des Romains, causa de grands dommages sur les côtes +italiennes et fit un tort considérable au commerce. Force fut aux latins +de se construire des navires et de remplacer leurs barques par des +quinquirèmes[31], en état de lutter avec celles de leurs ennemis. Après +avoir créé les vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur +des Italiens pourvut à tout, et, en 280, une flotte imposante était +prête à tenir la mer. Le début ne fut pas heureux; une partie des +navires, avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port +de Lipari; mais bientôt les marins italiens prirent leur revanche dans +plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la grande victoire +navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise fut capturée ou +détruite. Duilius ayant débarqué en Sicile obtint sur les ennemis de +nouveaux et importants avantages (260). + +[Note 31: La quinquirème avait jusqu'à 300 rameurs et portait le +même nombre de soldats.] + +Encouragés par les succès de leur flotte, les Romains exécutèrent, +pendant les années suivantes, des descentes en Sardaigne et en Corse et +réussirent à arracher aux Karthaginois une partie des postes qu'ils +occupaient dans ces deux îles. En même temps la guerre de Sicile suivait +son cours avec des chances diverses, mais sans amener de résultat +décisif. Néanmoins, dans la campagne de 258, les consuls A. Calatinus et +S. Paterculus s'emparèrent de villes importantes; Hippane, Canarine, +Enna, Erbesse, etc. + +LES ROMAINS PORTENT LA GUERRE EN AFRIQUE.--La guerre durait depuis huit +ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaçant de +s'éterniser. Le plus sûr moyen de la terminer était d'attaquer les +ennemis chez eux, et de transporter le théâtre de la lutte dans leur +propre pays. En 256, les Romains résolurent d'exécuter ce hardi projet. +Ils réunirent une flotte de trois cents galères et firent voile vers +l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius et Régulus. Ils +rencontrèrent à Eknome les vaisseaux Karthaginois et leur livrèrent une +mémorable bataille navale qui se termina par la victoire des Romains. +Dès lors l'Afrique était ouverte. Les consuls abordèrent à l'est de +Karthage et allèrent s'établir solidement à Clypée (Iclibïa), pour y +grouper toutes les forces, hors de la portée de leurs ennemis. De là ils +lancèrent dans l'intérieur des expéditions qui portèrent au loin le +ravage et la terreur, et ramenèrent un grand nombre de prisonniers. Sur +ces entrefaites arriva l'ordre du Sénat de Rome, rappelant en Italie le +consul Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant à +Régulus de presser les opérations, au moyen de son armée réduite à +15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers. + +Après le premier moment de stupeur qui avait suivi à Karthage la +nouvelle du désastre d'Eknome, on s'était préparé avec ardeur à la +résistance; des mercenaires avaient été enrôlés et Amilcar, rappelé de +Sicile, avait ramené des forces importantes. Mais le sort des armes fut +encore défavorable aux Karthaginois: vaincus à Adis (Radès), ils ne +purent empêcher Régulus d'occuper Tunès (Tunis) (255). + +Menacée d'un siège immédiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs; +mais les conditions qui lui furent faites étaient si dures qu'elle +renonça à toute pensée de transaction et se prépara à lutter avec la +dernière énergie, préférant mourir en combattant que consommer elle-même +sa ruine. Sur ces entrefaites arrivèrent des vaisseaux chargés de +mercenaires grecs, parmi lesquels se trouvait le lacédémonien Xanthippe, +officier de mérite, formé à l'école des grands capitaines de son pays. +Les Karthaginois ayant eu l'heureuse inspiration de lui confier la +direction de la défense, le nouveau général changea complètement le +système qui avait été suivi jusque-là. Au lieu de tenir les troupes +derrière les murailles ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit +sortir dans la plaine et les tint constamment en haleine, les exerçant à +l'art de la guerre et leur donnant confiance en elles-mêmes et en leurs +chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Régulus +restait inactif à Tunès, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre le +siège de Karthage et ne pouvant se résoudre à abandonner sa conquête +pour se replier derrière ses retranchements de Clypée. + +VICTOIRE DES KARTHAGINOIS À TUNIS.--Les Romains évacuent +l'Afrique.--Bientôt les Karthaginois sont en état de marcher contre +leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, grâce aux +habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent sur eux une +victoire décisive. Régulus est fait prisonnier avec ses meilleurs +soldats, tandis que les débris de son armée, deux mille hommes à peine, +se réfugient à Clypée. + +C'était la perte de la campagne; en vain les Romains envoyèrent contre +l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle victoire; la +situation n'était plus tenable; on embarqua sur les vaisseaux la +garnison de Clypée et l'on fit voile vers la Sicile en abandonnant à la +vengeance des Karthaginois, non seulement les prisonniers, mais les +alliés indigènes qui avaient soutenu Régulus dans sa campagne. Cette +vengeance fut terrible: les tribus durent payer des contributions +écrasantes; quant aux chefs, ils périrent dans les tortures. Xanthippe +avait sauvé Karthage. Il fut largement récompensé et put quitter +l'Afrique avant d'avoir éprouvé les effets de l'ingratitude et de +l'envie des Karthaginois[32]. + +[Note 32: Polybe, I.] + +REPRISE DE LA GUERRE EN SICILE.--Après ce succès, Karthage se trouvait +en état de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec énergie. +Agrigente et plusieurs autres places tombèrent tout d'abord en son +pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur étaient loin +d'être abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits et, l'année +suivante (254), la flotte romaine se réunit à Messine. De là, les +consuls allèrent attaquer par mer Panorme (Palerme) et s'en rendirent +maîtres, après un siège vigoureusement mené. Ils s'emparèrent en outre +de presque tout le littoral septentrional de l'île, mais n'osèrent se +mesurer avec l'armée karthaginoise qui tenait le pays à l'intérieur. +L'année suivante, les Romains, ayant voulu tenter une nouvelle descente +en Afrique, virent la tempête disperser leur flotte, ce qui les força à +renoncer à ce projet. + +Pendant plusieurs années la guerre continua avec des chances diverses, +mais sans aucun résultat décisif; les ressources, de part et d'autre, +s'épuisaient et l'on pouvait prévoir, sinon la fin de ce grand duel, au +moins l'imminence d'une trêve. Les Karthaginois, voulant tenter un +effort décisif, s'adressèrent même, pour obtenir de l'argent, à leur +allié Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, qui leur refusa tout secours. +Les Romains, non moins gênés, se virent contraints de réduire le nombre +de vaisseaux qu'ils avaient créés et de renoncer à la guerre maritime. + +Cependant en 250, Metellus s'étant trouvé assez fort pour lutter contre +l'armée karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu affronter +depuis la défaite de Tunis, remporta une importante victoire sur +Asdrubal[33], qui s'était audacieusement avancé jusqu'aux portes de +Palerme. Les éléphants, qui avaient puissamment contribué aux succès de +Xanthippe, tombèrent aux mains des vainqueurs. + +[Note 33: C'est encore une erreur d'écrire Asdrubal, en phénicien +Azrou-Baâl «le secours de Baal», par un H.] + +A la suite de ce nouvel échec, Karthage, après avoir mis en croix son +général, se décida à faire encore une tentative pour obtenir la paix, et +c'est à cette occasion que l'histoire a placé le récit du dévouement de +Régulus. De même que la première fois, les conditions faites par les +Romains furent jugées inacceptables, et la guerre recommença (249). + +GRAND SIÈGE DE LILYBÉE.--Les Romains, qui avaient achevé la conquête du +littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur succès pour +expulser définitivement leurs ennemis de l'île. Ils vinrent en +conséquence les attaquer dans leur place forte de Lilybée et +commencèrent le siège de cette ville, siège aussi mémorable par l'ardeur +et le génie des assiégeants que par le courage et l'obstination des +assiégés, commandés par le général Himilcon. Pendant plusieurs mois les +machines de guerre battirent les remparts, tandis que la flotte romaine +bloquait étroitement le port; mais Himilcon triompha par son habileté de +tous les efforts des assiégeants, renversant par des sorties soudaines +les travaux par eux faits au prix des plus grandes difficultés, +incendiant leurs machines, déjouant tous leurs plans; en même temps, de +hardis marins parvenaient à faire entrer dans la ville, en passant au +milieu des vaisseaux ennemis, des vivres et même des renforts. Sur ces +entrefaites le consul P. Claudius Pulcher, désespérant d'enlever la +ville de vive force, se contenta de la bloquer et partit subitement avec +une flotte nombreuse pour écraser les navires karthaginois à l'ancre +dans le port de Drépane. Cette fois la victoire fut pour les +Karthaginois qui prirent leur revanche de leurs précédentes défaites +maritimes en infligeant aux Romains un véritable désastre. Une tempête, +qui suivit de près cette bataille, coûta encore aux Italiens un grand +nombre de vaisseaux. + +Ces nouvelles portèrent à Rome le découragement; si Karthage avait +profité de ce moment pour pousser vigoureusement les opérations, nul +doute que la guerre n'eût été promptement terminée à son avantage. Mais, +soit par l'effet de la vicieuse organisation gouvernementale, soit en +raison du caractère propre aux races sémitiques, qui ne s'inclinent que +devant la nécessité immédiate, on ne voit Karthage tenter d'efforts +décisifs que quand l'ennemi est aux portes et le danger imminent. On +resta donc sur cette victoire et la guerre continua pendant plusieurs +années, consistant en de petits combats sur terre et des courses de +piraterie sur mer. En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des +troupes de Karthage en Sicile, troupes assez peu dévouées et composées +en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar était un général +de grande valeur; il sut tirer parti de ces éléments mauvais et, sans +remporter de succès décisifs, empêcher tout progrès de la part des +Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit exécuter une razia dans +le Bruttium, puis il vint occuper le mont Ereté[34] qui domine Palerme, +et de là, surveillant les routes, ne manqua aucune occasion de tomber +sur ses ennemis et de couper les convois[35]. De leur côté les Romains +déployaient la plus grande ténacité, si bien que les deux armées rivales +en arrivèrent à reconnaître mutuellement l'impossibilité de se vaincre. + +[Note 34: Monte Pellegrino.] + +[Note 35: Polybe, 1. I, p. 57.] + +BATAILLE DES ÎLES ÉGATES.--FIN DE LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--La guerre +durait depuis vingt-deux ans et les deux puissances rivales donnaient +des signes non équivoques de lassitude, quand Rome, décidée à en finir, +eut l'heureuse inspiration de se refaire une marine et d'essayer encore +des luttes navales. Au commencement, de l'année 242, trois cents +galères, plus un grand nombre de bâtiments de transport, firent voile +vers la Sicile. Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara +sans difficulté de Drépane et de Lilybée, car les vaisseaux karthaginois +étaient absents, soit qu'ils fussent rentrés en Afrique, soit qu'ils se +trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle, +Karthage se prépara à envoyer des troupes en Sicile à son général, dont +la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux chargés de +vivres, de munitions et d'argent partirent bientôt d'Afrique sous la +conduite de Hannon, avec mission d'éviter à tout prix le combat et de +débarquer subrepticement les secours dans l'île; mais la vigilance de +Lutatius ne put être déjouée. Avec autant d'audace que de courage, il +attaqua la flotte punique en face d'Egusa (Favignano), une des Égates, +et remporta sur les ennemis une victoire décisive. Cinquante galères +karthaginoises furent coulées, soixante-dix capturées, et le reste se +dispersa. Ce beau succès allait mettre fin à la campagne. + +Démoralisée par sa défaite, Karthage autorisa Amilcar à traiter comme il +l'entendrait avec l'ennemi; mais un traité dans ces conditions ne +pouvait être que désastreux, c'est-à-dire entraîner la perte de la +Sicile, pour la possession de laquelle les Phéniciens luttaient depuis +si longtemps. Voici quelles furent les principales conditions imposées à +Karthage: + +Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, sans +rançon. + +Abandon définitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer +Hiéron ni ses alliés. + +Et paiement d'une contribution considérable, dont partie sur-le-champ, +et partie en dix annuités[36]. + +[Note 36: En tout 3200 talents euboïques d'argent.] + +De son côté, Rome reconnaissait l'intégrité du territoire de Karthage. + +Les conséquences de la première guerre punique furent considérables, et +permirent de mesurer la puissance acquise par Rome depuis un +demi-siècle. Suzeraine de l'Italie méridionale et de la Sicile et +maîtresse de la mer, voilà dans quelles conditions la laissait la +conclusion de la paix, ou plutôt de la trêve. Quant à Karthage, sa +situation était tout autre: son prestige maritime compromis, ses +finances ruinées, son autorité sur les Berbères ébranlée, tels étaient +pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle était encore +capable de grands efforts et devait le prouver avant peu; néanmoins ses +jours de grandeur étaient passés et son déclin approchait. + + +DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE ADOPTÉES PAR LES ROMAINS.--La +guerre des Romains contre Karthage et surtout leur descente en Afrique +leur donnèrent des connaissances précises sur le continent que les Grecs +avaient nommé Libye. Ils donnèrent, les premiers, le nom d'Afrique au +territoire de Karthage, en conservant celui de Libye pour l'ensemble du +pays, mais, peu à peu, l'appellation d'Afrique devint générale. Ils +surent dès lors que cette vaste contrée était habitée par un grand +nombre de peuplades indigènes, dont les Phéniciens n'étaient pas partout +les maîtres, mais souvent les alliés ou les hôtes. + +Voici quelles furent les divisions adoptées par les Romains pour la +géographie africaine: + +1° _Cyrénaïque_ ou _Libye pentapole_, bornée à l'est par la Marmarique +et, à l'ouest, par la Grande-Syrte, et habitée par différentes peuplades +parmi lesquelles les _Nasamons_ et les _Psylles_. + +2° _Région Syrtique_, comprenant les deux Syrtes, et habitée par les +_Troglodytes, Lothophages, Makes_, etc. + +3° _Afrique propre_ ou _Territoire de Karthage_, correspondant à peu +près à la Tunisie actuelle, sous la domination directe des Karthaginois. +Dans la partie méridionale se trouve la grande tribu des Musulames et, +près du Triton, celle des Zouèkes. + +4° _Numidie_, s'étendant de l'Afrique propre à la Molochath ou +Mouloeuia. Elle est divisée en deux royaumes: celui des _Massiliens_ à +l'est avec Hippo-Regius (Bône), ou Zama, pour capitale, et celui des +_Massèssyliens_ à l'ouest, capitale Siga[37]. La ville de Kirta (ou +Cirta) sur l'Amsaga était, en quelque sorte, la capitale de la Numidie +occidentale. + +[Note 37: Auprès de l'embouchure de la Tafna. Il est à remarquer, du +reste, que la Massœssylie, c'est à dire le pays situé à l'ouest de +l'Amsaga, constituait en réalité la partie orientale de la Maurétanie. +Nous lui verrons prendre ce nom, aussitôt que les conquêtes des Romains +leur auront mieux fait connaître le pays.] + +5° _Maurétanie_ ou _Maurusie_, s'étendant, à l'ouest de la Numidie +jusqu'à l'Océan. Elle est habitée par un grand nombre de peuplades +maures. + +6° _Gétulie_, région située au sud de la Numidie et de la Maurétanie, et +formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle est +habitée par les Gétules nomades. + +7° _Libye intérieure_, comprenant les déserts africains. Habitée par les +_Garamantes_, _Mélano-Gétules_, _Leucœthiopiens_ et des peuplades +fantastiques, telles que les _Blemmyes_, ayant le visage au milieu de la +poitrine, et les _Egypans_ aux jambes de boue. Strabon et Pline ne +tarderont pas à reproduire ces fables. + +Les peuplades berbères obéissent à des chefs, véritables rois, dont le +pouvoir se transmet à leurs enfants par hérédité et que nous allons voir +entrer en scène. + +GUERRE DES MERCENAIRES.--Au moment de la conclusion de la paix, vingt +mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut, tout d'abord, +évacuer cette armée composée des éléments les plus divers: Gaulois, +Ligures, Baléares, Macédoniens et surtout Libyens. Giscon, successeur de +Amilcar, les expédia par fractions à Karthage, où ils ne tardèrent pas à +créer une situation périlleuse, car non seulement il fallut les nourrir, +mais encore payer leur solde arriérée. Les désordres commis par cette +soldatesque devinrent si intolérables que le gouvernement de Karthage se +décida à donner à chaque homme une pièce d'or à la condition qu'il irait +s'établir à Sicca[38], sur la frontière de la Numidie. Les Phéniciens, +qui avaient espéré s'en débarrasser par ce moyen, jugèrent le moment +favorable pour proposer aux mercenaires une réduction considérable sur +leur solde. Aussitôt la révolte éclate: en vain Karthage essaie de +parlementer et dépêche aux stipendiés plusieurs parlementaires, et enfin +le général Giscon avec lequel ceux-ci avaient demandé à traiter; les +soldats redoublent d'exigences. Au milieu d'un tumulte effroyable, ils +élisent pour chefs deux des leurs, le campanien Spendius et le berbère +Mathos. Giscon, abreuvé d'outrages, est arrêté par les rebelles qui +adressent un appel aux indigènes. Aussitôt la révolte se propage et +l'armée des mercenaires devient formidable[39]; elle se divise en deux +troupes dont l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met +le siège devant Utique (239). + +[Note 38: Actuellement le Kef.] + +[Note 39: Polybe, LI, ch. LXVII et suiv.] + +Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la +direction de la guerre à Amilcar, le seul homme capable de la mener à +bien, préféra donner le commandement de ses troupes à Hannon, qui avait +déjà fourni la mesure de son incapacité en Sicile. De grands efforts +furent faits pour résister à l'attaque des rebelles; mais deux échecs +successifs essuyés par le général décidèrent les Karthaginois à le +remplacer par Amilcar. Il était temps, car la levée de boucliers des +Berbères était générale et les jours de Karthage semblaient comptes. +L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des +indigènes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui +s'éteignent d'eux-mêmes, si la résistance est entre des mains fermes et +expérimentées. + +En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientôt les +rebelles furent contraints de lever le siège d'Utique; le général +karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux +mercenaires une défaite sérieuse près du fleuve Bagradas (Medjerda) et +s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tunès était toujours +aux mains des stipendiés et Mathos continuait le siège de Hippo-Zarytos. +Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se détachèrent de ce blocus +pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand péril; mais +l'habile Amilcar, qui connaissait les indigènes, était parvenu à +détacher de la cause des rebelles un Berbère nommé Naravase. Soutenu par +les forces de son nouvel allié, il attaqua résolument les mercenaires +et, grâce à sa stratégie et au courage de ses soldats, parvint encore à +les vaincre; ils laissèrent un grand nombre de morts sur le champ de +bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs. + +Une des premières conséquences de cette défaite fut la mise à mort de +Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires +firent périr dans les tortures. Dès lors, la lutte fut, de part et +d'autre, suivie de cruautés atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le +nom de _guerre inexpiable_. En même temps, Karthage perdait la Sardaigne +qu'elle avait laissée à la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci, +suivant l'exemple de leurs collègues d'Afrique, massacrèrent les +Phéniciens qui se trouvaient dans l'île et, après avoir commis mille +excès, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et +Hippo-Zarytos, las de résister, ouvrirent leurs portes aux rebelles. +Mathos et Spendius, encouragés par ces succès, vinrent alors, à la tête +d'une grande multitude, mettre le siège devant Karthage. La métropole +punique réduite de nouveau à la dernière extrémité se vit contrainte +d'implorer le secours de Hiéron de Syracuse et des Romains, qui +s'empressèrent de l'aider à résister à l'attaque des mercenaires; en +même temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquiétait les rebelles sur +leurs derrières et les attirait à des combats en plaine, où il avait +presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le siège de +Karthage, les stipendiés se laissèrent pousser par Amilcar dans une +sorte de défilé que les historiens appellent _défilé de la Hache_, où +ils se trouvèrent étroitement bloqués, et, comme ils ne voulaient pas se +rendre, ils furent bientôt en proie à la plus affreuse famine et +contraints, dit l'histoire, de s'entre-dévorer. Ne pouvant plus résister +à leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbère du nom de +Zarzas et quelques autres, se présentèrent, pour traiter, à Amilcar, qui +stipula que dix rebelles à son choix seraient laissés à sa disposition +et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses +éléphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier. +Il en périt, dit-on, quarante mille. + +La révolte semblait domptée; mais Tunès tenait encore. Mathos s'y était +retranché avec des forces importantes. Amilcar, étant venu l'y assiéger, +fut défait, ce qui ajourna pour quelque temps encore l'issue de la +campagne. Enfin Karthage, s'étant résolue à un suprême effort, adjoignit +Hannon à Amilcar en chargeant les deux généraux d'en finir. Bientôt, en +effet, les Karthaginois amenèrent Mathos à tenter le sort d'une bataille +en rase campagne et parvinrent à l'écraser. Cette fois, c'en était fait +des mercenaires; la révolte était domptée et Karthage échappait à un des +plus grands dangers qu'elle eût courus. L'attitude des Berbères pendant +cette guerre put lui prouver combien sa domination en Afrique était +précaire, car, sans leur appui et leur coopération, les mercenaires +n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si longtemps et avec tant +de succès[40]. + +[Note 40: V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn. +Nepos, _Amilcar_, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.] + +KARTHAGE, APRÈS AVOIR RÉTABLI SON AUTORITÉ EN AFRIQUE, PORTE LA GUERRE +EN ESPAGNE.--Après avoir fait rentrer sous leur obéissance les villes +compromises par l'appui donné aux rebelles, et notamment Utique et +Hippo-Zarytos, qui opposèrent une résistance désespérée, les +Karthaginois firent plusieurs expéditions dans l'intérieur, tant pour +châtier les Berbères que pour garantir la limite méridionale par une +ligne de postes. Ils occupèrent notamment, alors, la ville de Theveste +(Tébessa). + +Dès qu'elle ne fut plus absorbée par le soin de son salut, Karthage +songea aussi à réoccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle +préparait une flotte expéditionnaire, imposa son veto absolu et, comme +on ne tenait pas compte de sa défense, elle se disposa à recommencer la +guerre contre sa rivale. Mais la métropole punique était encore trop +meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se résoudre à +entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les +exigences romaines et de renoncer à toute prétention sur la Sardaigne +(237). + +Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne où il semblait que Rome +devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour échapper à +l'envie de ses concitoyens qui, comme récompense de ses services, +l'avaient décrété d'accusation, que pour continuer à servir sa patrie, +accepta le commandement de l'expédition dont le prétexte était de +secourir Gadès (Cadix), colonie punique alors attaquée par ses voisins. +Pour mieux surprendre ses ennemis, il quitta Karthage en simulant une +expédition contre les Maures. Il emmenait avec lui ses fils, parmi +lesquels le jeune Hannibal[41], auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu +suprême, la haine du nom romain. Il marcha le long de la côte en +emmenant un grand nombre d'éléphants; la flotte le suivait, au large, à +sa hauteur. Parvenu à Tanger, il traversa le détroit. La victoire +couronna les efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de +conquérir des provinces à Karthage; mais en 228 il trouva la mort du +guerrier dans un combat contre les Lusitaniens[42]. + +[Note 41: Henn-baal, ou Baal Henna, _don de Dieu_, en punique.] + +[Note 42: Cornelius Nepos, _Amilcar_, III.] + +SUCCÈS DES KARTHAGINOIS EN ESPAGNE.--Asdrubal, gendre de Amilcar, +remplaça celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. Doué d'un +esprit politique supérieur, il consolida, par des alliances et des +traités avec les populations indigènes, les succès de son beau-père, +fonda la cité de Karthagène et réalisa en Espagne de grands progrès. +Tout le pays jusqu'à l'Ebre fut administré au nom du gouvernement +karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des Barcides[43], dont le +pouvoir fut, en réalité, celui d'un vice-roi à peu près indépendant. +Karthage, recevant de riches tributs et voyant dans les conquêtes de son +général une compensation à ses pertes dans la Méditerranée, lui laissa +le champ libre. + +[Note 43: De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).] + +Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis écrasés, ne virent +pas sans la plus grande jalousie les progrès des Karthaginois en +Espagne. Ils jugèrent bientôt qu'il était de la dernière importance de +les arrêter, et, à cet effet, ils conclurent un traité d'alliance avec +deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte[44] et Amporia (Ampurias). +Après s'être assuré ces points d'appui, ils forcèrent Asdrubal à signer +un traité par lequel il s'obligeait à respecter ces colonies et à ne pas +franchir l'Ebre. Malgré l'engagement auquel Asdrubal avait été forcé de +souscrire, la puissance punique avait continué à s'étendre dans la +péninsule; mais le poignard d'un esclave gaulois vint arrêter +l'exécution des projets de ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui +s'était fait remarquer à l'armée par ses brillantes et solides qualités +et qui avait en outre hérité de la popularité du nom de son père, fut +appelé, par le vœu de tous les officiers, à remplacer son beau-frère +Asdrubal, et, bien qu'il ne fût âgé que de vingt-neuf[45] ans, reçut le +commandement des possessions et de l'armée d'Espagne. Le Sénat de +Karthage se vit forcé de ratifier ce choix, malgré l'opposition de la +famille de Hannon opposée à celle des Barcides. Hannon voyait dans cette +nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains. +L'événement n'allait pas tarder à lui donner raison. + +[Note 44: Actuellement Murviedes dans la province de Valence.] + +[Note 45: Vingt-six selon Cliton (Fasti).] + + + + +CHAPITRE III + +DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE +220-201 + + +Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal +marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de +Trasimène.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de +Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la +lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal +en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du +Métaure.--Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de +Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par +Syphax.--Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est +résolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier +par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique; +traité avec Rome. + + +HANNIBAL COMMENCE LA GUERRE D'ESPAGNE. PRISE DE SAGONTE.--A peine +Hannibal fut-il revêtu du pouvoir qu'il se prépara à la guerre contre +les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des levées et réunit +une armée considérable formée presque en entier de Berbères: Numides, +Maures, Libyens et même Gétules et Ethiopiens[46], tous attirés par +l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il +commença le siège de Sagonte, malgré l'opposition des Romains; pendant +huit mois, les assiégés se défendirent avec un courage indomptable, +mais, abandonnés à eux-mêmes, écrasés par le grand nombre de leurs +ennemis, ils succombèrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur +cité que les derniers survivants incendièrent eux-mêmes (219). + +Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle ambassade +fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative inutile dans +un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre, +proposée par Fabius pour trancher le différend, fut acceptée avec +acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement +raison de leurs ennemis, chargèrent le consul Semprenius de se rendre en +Sicile pour y préparer une armée destinée à envahir l'Afrique; mais +c'est sur un autre théâtre que la guerre allait éclater. + +[Note 46: Tite-Live, XXII.] + +HANNIBAL MARCHE SUR L'ITALIE.--Le but de Hannibal était atteint: la +guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu'à appliquer un plan +de campagne depuis longtemps préparé par son père et par Asdrubal. Il ne +s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de +terre; la route avait été soigneusement étudiée par des émissaires, et +les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amitié avec les +peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller à +leurs yeux l'or de Karthage[47]. Ce ne fut donc pas une inspiration +soudaine, mais un plan parfaitement mûri que Hannibal mit à exécution. +Il commença par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont +la plus grande partie fut chargée de garder le détroit pour assurer les +communications, le reste allant coopérer à la défense de Karthage; il +laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents +cavaliers, une trentaine d'éléphants, le tout sous le commandement de +son frère Asdrubal. La flotte reçut la mission de croiser dans le +détroit. Des otages espagnols furent gardés en Afrique, tandis que des +Libyens des meilleures familles étaient répartis en Espagne ou emmenés à +l'armée. En même temps, on préparait à Karthage une flotte de guerre +destinée à attaquer les côtes d'Italie et de Sicile. + +[Note 47: Polybe.] + +Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la tête d'une +armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans +sa marche, il se débarrassa des éléments faibles et douteux, culbuta les +peuplades indigènes qui voulurent lui résister, laissa son frère Magon +entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant franchi cette chaîne de +montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille +cavaliers, tous soldats éprouvés, les deux tiers berbères; à sa suite +marchaient trente-sept éléphants. L'inertie inexplicable des Romains +semblait laisser le champ libre à l'audacieux Karthaginois. + +Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations +diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il gagna les +autres par ses présents, et passa sur le corps de celles qui refusèrent +de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés le Rhône. Non +loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés en éclaireurs, +soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par +mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrès de l'ennemi, s'était +arrêté dans la cité phocéenne. En vain, les Volks essayèrent de disputer +aux envahisseurs le passage du Rhône; Hannibal les trompa, franchit le +fleuve et se lança hardiment dans les Alpes. Par quel défilé passa +l'armée karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute +pendant longtemps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est +qu'à force d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des +souffrances les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal +parvint, malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible +montagne. Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille +fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la +moitié de son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir +l'Italie. + +COMBAT DU TESSIN; BATAILLES DE LA THÉBIE ET DE TRASIMÈNE.--D'immenses +difficultés avaient été surmontées par Hannibal, mais celles qu'il lui +restait à vaincre étaient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins, +qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il +ne pouvait décidément compter que sur ses soldats exténués par leur +marche et démoralisés par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son +flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut était dans +l'énergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands +hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses +troupes. Les Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour +garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide. +Scipion vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le +fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre +des secours. + +Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique, s'empressa de +rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'île de +Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collègue +Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait +une démonstration contre Lilybée, avait été écrasée par le préteur +Æmilius (218). + +En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère, ce général +réussissait à intercepter les communications des Karthaginois avec +l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par +mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succès du Tessin avait +décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui fournir leur appui; ses +troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnées par leurs +alliés et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient +qu'à combattre. + +Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu +d'un pays insurgé, rejoint P. Scipion[48], les forces romaines réunies +présentèrent un effectif considérable que les consuls jugèrent suffisant +pour triompher de l'armée karthaginoise. Après quelques combats sans +importance, Hannibal amena Sempronius à lui livrer une bataille décisive +sur les bords de la Trébie. L'armée romaine était forte de quarante +mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois +étaient moins nombreux, mais possédaient une plus forte cavalerie; de +plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira très +habilement parti; enfin, les Romains étaient exténués par les combats +des jours précédents, mouillés par la pluie et la grêle, et sans vivres. + +[Note 48: Pour les probabilités des itinéraires suivis tant par +Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant +Hennebert, _Hist. d'Annibal_.] + +La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie romaine y +montra une grande solidité; mais un mouvement tournant, opéré par un +corps d'élite karthaginois commandé par Hannon, frère de Hannibal, +décida de la victoire. Les Romains écrasés laissèrent trente mille +hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, commandé +par Sempronius, parvint seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les +Gaulois insurgés. + +Cette brillante victoire assurait à Hannibal la conquête de toute +l'Italie du nord. Elle ne lui coûtait, en outre de ses derniers +éléphants, qu'un nombre relativement peu considérable de guerriers, car +les principales pertes avaient été supportées par les Gaulois. Mais ces +pertes furent bientôt compensées par l'arrivée d'auxiliaires accourant +de toutes parts, et il ne tarda pas à se trouver à la tête d'une armée +de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal +laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrières, se jeta +résolument dans l'Apennin, et, l'ayant traversé au prix des plus grandes +fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son +camp retranché d'Arrétium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas +la faute d'aller l'y chercher; il le dépassa, et comme le général romain +s'était mis à sa poursuite, il manœuvra assez habilement pour l'attirer +dans une véritable souricière, sur les bords du lac de Trasimène. +L'armée romaine, surprise par les Karthaginois cachés dans les collines +entourant le lac, fut entièrement détruite; le consul y trouva la mort, +ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre égal fut fait +prisonnier[49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya +sans rançon les confédérés italiens, ne conservant que les Romains +(218). + +[Note 49: Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.] + +HANNIBAL AU CENTRE ET DANS LE MIDI DE L'ITALIE. BATAILLE DE CANNES.--Le +sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie était +ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître l'ennemi, coupait ses ponts +et se préparait à la résistance. Q. Fabius Maximus, nommé dictateur, fut +chargé de la périlleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant +Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et +ne voulant rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le +Picénum et s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à +la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante +cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie, +il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal +descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale, ravageant +tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans +cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'éviter une +grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur». Mais +l'impatience populaire, habilement exploitée par les ennemis du +dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armées romaines +avaient remporté des succès en Espagne et dans le nord de l'Italie; +quant à Hannibal, qui avait compté sur le soulèvement des populations de +la Grande-Grèce, il n'avait rencontré partout qu'hostilité et défiance; +abandonné à lui-même, il se trouvait dans une situation en somme assez +critique. C'est pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive. +Fabius ayant résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T. +Varron, tandis que la noblesse élisait Paul-Emile. + +Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie +et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut là que les +nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée forte de +quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux. +Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais +Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant tout à plaire à +l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour à tour, +le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille +hommes furent laissés à la garde du camp: le reste s'avança dans la +plaine en masses profondes, disposition qui avait été adoptée par Varron +pour donner plus de solidité à la résistance, mais qui lui enlevait son +principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces. + +Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur +ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il sut, avec son +génie habituel, disposer son armée pour envelopper celle de l'ennemi. +Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie numide, commandée +par Asdrubal, se couvrit de gloire, la défaite des Romains fut +consommée; un très petit nombre parvint à s'échapper. Paul-Emile et +presque tous les chevaliers romains restèrent sur le champ de bataille; +les dix mille hommes laissés à la garde du camp furent faits +prisonniers. Les pertes de Hannibal étaient, cette fois encore, peu +considérables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois. + +CONSÉQUENCES DE LA BATAILLE DE CANNES.--ENERGIQUE RÉSISTANCE DE +ROME.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore +marcher directement sur Rome; son armée, composée en partie de +mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se +lancer dans les périls d'une longue route au milieu de nations hostiles, +avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment +fortifiée et défendue par une population résolue. Il préféra continuer +méthodiquement la guerre qui lui avait si bien réussi jusqu'alors. Un +certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cité de +l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques +résistèrent généralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre +une série d'opérations de détail, afin de réduire par la force les +opposants. En même temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour +demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne, +car les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et, +soutenus par la puissante confédération des Celtibériens, ils +empêchaient absolument le passage des Pyrénées. + +Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage, +n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie et de leur +inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté, rendit à tous +la confiance. Les forces furent réorganisées; on appela aux armes tous +les hommes valides, même les esclaves, même les criminels. Le préteur +Marcus Claudius Marcellus reçut la mission de sauver la patrie; les voix +qui osèrent parler de traiter furent bientôt réduites au silence. + +A Karthage, tout autre était l'attitude. Là, nul enthousiasme; l'annonce +des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de +Hannon et la défiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts +en Italie eût été nécessaire pour terminer promptement la campagne, le +frère de Hannibal obtint avec beaucoup de difficulté le départ de quatre +mille Berbères et de quarante éléphants. On autorisa, il est vrai, +Magon, à lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se réalisa pas +(216). + +Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonné à lui-même, car ces +secours étaient insuffisants et le temps s'écoulait, permettant chaque +jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile +direction de Marcellus. La confédération italique était brisée, mais la +résistance était partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette +conjoncture, Hannibal, qui était en relations avec Philippe, roi de +Macédoine, signa avec lui un traité d'alliance offensive et défensive, +d'après lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux +(215). + +En attendant, la position de Hannibal, entouré par trois armées +romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour éviter d'être +cerné, le général karthaginois se décida même à se porter vers le +nord-est, espérant que le roi de Macédoine le rejoindrait sur les côtes +de l'Adriatique. + +En Sicile, Hiéronyme, roi de Syracuse, qui avait contracté alliance avec +les Karthaginois, était vaincu par les légions échappées à Cannes et +périssait assassiné. + +L'année 214 se passa en opérations militaires dans lesquelles les +généraux déployèrent de part et d'autre un véritable génie. Les succès +des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie était reconquise et +Capoue étroitement bloquée. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient +cessé de remporter des avantages décisifs: la plus grande partie de la +Péninsule avait été conquise par eux. Cependant les Karthaginois +tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est. + +LA GUERRE EN SICILE.--Après la mort de Hiéronyme, Karthage tenta de +recueillir l'héritage de son allié. Un parti avait proclamé à Syracuse +une sorte de république; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre +les deux grandes rivales; d'habiles émissaires, envoyés, dit-on, par +Hannibal, la décidèrent à appeler les Karthaginois. A cette nouvelle, +Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile; +le brave général commença aussitôt le siège de Syracuse; mais cette +ville avait été fortifiée avec soin par Hiéron, durant son long règne, +et elle était défendue par une population énergique, avec le génie +d'Archimède pour auxiliaire; aussi les Romains, après six mois d'efforts +infructueux, durent-ils renoncer aux opérations actives et se contenter +d'un blocus. En même temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre +atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient été envoyées par +Karthage, en Sicile. Bientôt la plus grande partie de l'île fut arrachée +aux Romains. Quant à Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre +Syracuse. + +Hannibal avait compté sur le secours que Philippe s'était engagé à lui +fournir par son traité, et il est certain que, si le roi de Macédoine +avait envoyé en Sicile ou en Italie des secours importants aux +Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son +indécision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en +profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la défiance +et l'esprit d'opposition parmi les confédérés grecs; le secours du roi +de Macédoine fut donc annulé. + +En 212, Syracuse se rendit à Marcellus, qui livra la ville au pillage. +La guerre, transformée en lutte de guérillas, devint dès lors funeste +aux Karthaginois. Le consul Lævinus leur enleva toutes leurs conquêtes. + +LES BERBÈRES PRENNENT PART À LA LUTTE. SYPHAX ET MASSINISSA.--Les +Berbères étaient depuis trop d'années mêlés, par leurs mercenaires, à la +lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il leur fût possible d'en demeurer +plus longtemps les spectateurs désintéressés. Gula, fils de ce Naravase +qui avait aidé Amilcar à triompher des Mercenaires, était chef des +Massyliens. Syphax[50] régnait sur les Masséssyliens, c'est-à-dire, sur +la Numidie occidentale. Par ses traditions, par sa situation, Gula +devait s'allier aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs +bons offices; c'est ce qu'il fit. Quant à Syphax, il accueillit, dit-on, +les propositions et les promesses que les Scipions lui envoyèrent +d'Espagne et se prononça pour Rome (213). Il s'occupa d'abord à +organiser son armée sous la direction de centurions romains, et, quand +il se crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens. + +Mais Gula, prévenu de ces dispositions, n'était pas resté inactif. Son +fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, doué des plus belles +qualités[51], marcha, à la tête de troupes massyliennes et +karthaginoises, à la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande +bataille, où celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, et le +contraignit à abandonner Siga, sa capitale, pour se réfugier dans les +montagnes de la Maurétanie. Syphax ayant voulu se reformer avec l'appui +des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute la Numidie se trouva alors +réunie sous le sceptre de Gula, dont le royaume s'étendit de la Molochat +à l'Afrique propre. + +[Note 50: Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom +l'orthographe Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon +la traduction.] + +[Note 51: Tite-Live.] + +GUERRE D'ESPAGNE.--Ces victoires éloignaient, pour le moment, un danger +qui avait menacé directement Karthage. Celle-ci songea alors à tenter un +grand effort en Espagne pour arrêter les succès des Scipions. Asdrubal, +qui était venu lui-même coopérer à la campagne contre Syphax, s'empressa +de retourner dans la péninsule, emmenant avec lui des renforts +considérables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux +Massinissa, dont il avait pu apprécier la valeur. + +Les Scipions appelèrent aux armes les populations espagnoles +nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divisé leurs +troupes en trois corps, ils formèrent aussi trois armées pour les leur +opposer. Le résultat fut désastreux pour eux. Publius Scipion, abandonné +par ses auxiliaires, fut d'abord défait, puis ce fut le tour de Cnéius. +Enfin les débris de l'armée furent sauvés par Caius Marcius qui se +retira derrière l'Ebre. Toute la ligne située au sud de ce fleuve rentra +ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides +avaient puissamment contribué à ces importants succès (212). + +Les deux Scipions étaient morts en combattant et il semblait qu'il +restait peu d'efforts à faire aux Karthaginois pour débloquer le nord de +l'Espagne et porter secours à Hannibal; mais la désunion qui régnait +parmi les chefs phéniciens, d'autre part, l'habile tactique de C. +Marcius et la promptitude de Rome à envoyer des secours arrêtèrent les +conséquences d'une campagne si bien commencée. La guerre, avec ses +péripéties, reprit son cours régulier. Massinissa d'un côté, le jeune +Publius Scipion, de l'autre, se rencontrèrent sur ces champs de +bataille. + +CAMPAGNES DE HANNIBAL EN ITALIE.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et +l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal abandonné, +enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables de son génie +pour tenir ses ennemis en échec. Un moment, en 213, il s'était trouvé +dans une situation si critique que le Sénat, jugeant sa chute prochaine, +avait cru pouvoir rappeler deux légions et les envoyer contre Capoue. +Aussitôt, le général karthaginois avait repris l'offensive, reconquis +une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était +même fort approché de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes +(212). Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de +cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre +régulièrement le siège. + +En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises étaient +retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une +marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la soudaineté de +son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait toutes les surprises; +il trouva tous les postes gardés et dut se contenter de ravager la +campagne environnante. Vers le même temps, Capoue était réduite à +capituler (211). L'année suivante se passa en opérations dans lesquelles +Hannibal obtint quelques succès; mais cette situation ne pouvait se +prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209, +tandis que les troupes karthaginoises étaient retenues dans le centre, +le vieux consul Fabius parvenait à rentrer en possession de Tarente; +quelque temps après le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait +sur le champ de bataille la mort du guerrier (208). + +SUCCÈS DES ROMAINS EN ESPAGNE ET EN ITALIE. BATAILLE DU MÉTAURE.--Cette +terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement égal de +part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir le dénouement, quand +les événements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209, +Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises étaient +disséminées à l'intérieur, alla surprendre et enlever Karthagène, +quartier général des Phéniciens, où il trouva des approvisionnements +considérables, un nombreux matériel de guerre, des vaisseaux, de +l'argent, des otages. Le tout lui fut livré par le général Magon, après +une résistance qui aurait pu être plus héroïque. Pour assurer les +conséquences de cet important succès, Scipion marcha contre Asdrubal et +le défit, mais il ne put empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec +des forces importantes, des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord. +En route, Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit +invasion en Gaule (208). + +Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le nord de +l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles +résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme +des citoyens et des alliés; les légions étaient disséminées, on les fit +rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides +aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Néron reçurent la mission +d'empêcher la jonction des Karthaginois. + +Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé, +s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son frère, +mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs actions +dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à Canusium, +en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que Marcus gardait la +frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoyé par Asdrubal +à son frère, étant tombé entre les mains des Romains, les mit au courant +du plan et de la situation de l'ennemi. Néron laissa alors son camp à la +garde d'une faible partie de son armée et se porta, par marches forcées, +avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il +connaissait la position et l'itinéraire. En combinant ses forces avec +celles de son collègue, il put surprendre les ennemis au moment où ils +franchissaient le Métaure. En vain Asdrubal essaya de se dérober par la +retraite à l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de +part et d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la +défaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze +jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et faisait lancer +dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal +apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être secouru et qu'il ne +pouvait plus compter que sur lui-même (207). Il se mit en retraite, +atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista pendant plusieurs +années encore aux attaques des troupes romaines. + +EVÉNEMENTS D'AFRIQUE. RIVALITÉ DE MASSINISSA ET DE SYPHAX.--Pendant que +l'Italie était le théâtre de ces événements, Scipion poursuivait en +Espagne le cours de ses succès. Vainqueur des généraux karthaginois +Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute +l'Espagne méridionale, de telle sorte que les Phéniciens ne conservèrent +plus que Gadès et son territoire. Scipion sut en outre détacher +Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa +séduire par la générosité du général romain qui avait laissé la liberté +à son neveu Massiva[52]; il accepta une entrevue avec Silanus, +lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'était +une nouvelle conquête, et l'on n'allait pas tarder à en avoir la preuve +en Afrique (207). + +[Note 52: Tite-Live, l. XXVII.] + +Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien arrêtée +d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite était d'avoir +l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec Syphax qui, +après avoir reconquis son royaume, avait recouvré une grande puissance +en Masséssylie et alla même audacieusement lui rendre visite en Afrique. +Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé auprès du prince numide; mais, +malgré tous ses efforts, il ne put empêcher Syphax de conclure avec +Scipion un traité d'alliance contre Karthage. Rentré en Espagne après +une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le +décida à se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut +habilement faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui +rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses +cavaliers numides, dans la péninsule (206). + +Mais Asdrubal, resté auprès de Syphax, n'eut pas de peine à tirer parti +de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbère et +le détacher des Romains. La main de sa fille, la célèbre Sophonisbe qui, +dit-on, avait autrefois été promise à Massinissa[53], scella la nouvelle +alliance. + +[Note 53: Ce fait, attesté par Appien, est passé sous silence par +Tite-Live.] + +MASSINISSA, ROI DE NUMIDIE.--Ce n'était pas sans motif que Massinissa +s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait +pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles à sa spoliation. Gula +étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains +de son frère Desalcès, vieillard fatigué, qui ne tarda pas à le suivre +au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le +premier hérita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule, +profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer à sa place +son jeune frère Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des +affaires. + +Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active à la +lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de Bokkar, roi +de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté, une escorte +pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il vit accourir un +grand nombre de Berbères las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda +pas, avec leur appui, à entrer en lutte ouverte contre son cousin. +Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à se réfugier auprès de Syphax et +obtint de lui un corps de troupe considérable avec lequel il vint offrir +la bataille à Massinissa; mais le sort des armes fut favorable à +celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en +pourparlers avec Lucumacès, lui offrant de partager le pouvoir avec lui, +ce qui fut accepté. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec +Mezétule. + +MASSINISSA EST VAINCU PAR SYPHAX.--Le but de Massinissa, par cette +transaction, avait été de ne pas diviser ses forces, dans la prévision +de l'attaque imminente de Syphax. Bientôt, en effet, les Masséssyliens +envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain +Massinissa essaya de tenir tête à ses ennemis: vaincu dans un grand +combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit réduit à fuir avec +quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non +loin de Clypée[54] et, ayant été rejoint par un certain nombre +d'aventuriers, y vécut pendant quelque temps de brigandage et du produit +de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'armée +envoyé par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y +relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhérents. + +[Note 54: Près de la côte orientale de la Tunisie.] + +Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne et +échappa à la mort grâce au dévouement de quelques hommes restés avec +lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à cheval, Massinissa rentra +dans la Numidie où il fut bien accueilli par les Berbères qui, avec leur +inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannière. +Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il était campé avec un +énorme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Masséssyliens +marcha contre lui et le défît dans une sanglante bataille, dont le gain +fut en grande partie dû à un habile mouvement tournant exécuté par +Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre +ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la +limite du désert en attendant les événements. Nous verrons, dans tous +les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à +Syphax, il demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors +s'établir à Cirta, ville qui, par son importance et sa situation +centrale, était la réelle capitale du royaume. + +ÉVÉNEMENTS D'ITALIE. L'INVASION DE L'AFRIQUE EST RÉSOLUE..--Tandis que +l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon, qui avait enfin +reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait +débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer son frère +Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet +quelques secours de ces peuplades; mais ce n'était pas avec de telles +forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige +qui donne la confiance et supplée à la faiblesse: après quelques +tentatives infructueuses, il fut à peu près réduit à l'inaction (205). + +Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne, +s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique, +mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs +n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les +mœurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir l'Espagne et +disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer à une +guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté l'Italie. A force +d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Sénat +l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les +forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile organiser la +flotte et former son armée des restes des légions de Cannes et des +aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir, mais sans lui +donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du général suppléèrent +à tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mît en état la +flotte, organisa l'armée et, au printemps de l'année 204, fit voile pour +l'Afrique en emmenant trente mille hommes. + +CAMPAGNE DE SCIPION EN AFRIQUE..--Débarqué heureusement au +Beau-Promontoire, près d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa +accouru avec quelques cavaliers[55]. Après divers engagements heureux +contre les troupes karthaginoises, le général romain vint mettre le +siège devant Utique. Mais Syphax, étant accouru avec une puissante armée +au secours de ses alliés, força Scipion à lever le siège d'Utique et à +aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranché, entre cette +ville et Karthage. Les troupes phéniciennes et berbères se contentèrent +de l'y bloquer étroitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la +sécurité dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des +propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un +mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les +campements de ses ennemis divisés en deux groupes, les Karthaginois sous +le commandement d'Asdrubal et les Berbères sous celui de Syphax, les +surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par +Lélius, son lieutenant, et par Massinissa; quant à lui, il se réserva +l'attaque de celui des Phéniciens. Le succès de ce coup de main fut +inespéré: quarante mille ennemis périrent, dit-on, dans cette nuit +funeste, car ceux qui essayaient d'échapper aux flammes et au tumulte +tombaient dans les embuscades des Romains (203). + +[Note 55: Tite-Live, XXIX, 29.] + +Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec activité +de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens furent +enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères, envoyés par Syphax, +arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête d'une trentaine de mille hommes, +marcha alors contre Scipion qui s'avança à sa rencontre et lui livra +bataille en un lieu que les historiens appellent «les grandes plaines». +Cette fois encore, la fortune se prononça pour les Romains. Scipion +remporta une victoire décisive, puis il marcha directement sur Karthage +et vint se rendre maître de Tunis. + +SYPHAX EST FAIT PRISONNIER PAR MASSINISSA..--Mais avant de porter les +derniers coups à la métropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la +priver de ses alliés; Massinissa brûlait trop du désir de tirer +vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut +Massinissa lui-même que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant +Lélius. Syphax marcha bravement à la rencontre de ses ennemis et leur +livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'étant abattu, il se +blessa et fut fait prisonnier. Après ce premier succès, Massinissa, +dépassant sans doute les instructions reçues, marche directement avec +Lélius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population +disposée à la lutte à outrance; mais il montre Syphax enchaîné et +profite de la stupeur des Berbères pour se faire ouvrir les portes. Il +pénètre dans la ville, court au château et en retire Sophonisbe[56]. +Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se présente à Scipion, +en traînant à sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais +dans un tout autre équipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se +disposait à en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle +Karthaginoise ne détachât de lui le prince numide, et exigea, malgré les +supplications de celui-ci, qu'elle lui fût livrée, sous le prétexte que +tout le butin appartenait à Rome. Mais Sophonisbe évita, par le poison, +la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au général +romain. + +[Note 56: Tite-Live, XXX, 13.] + +BATAILLE DE ZAMA.--La chute de Syphax acheva de démoraliser Karthage. On +s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la +flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais cette diversion, bien +qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de Tunis, n'eut aucune +conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent alors des ouvertures +de paix que Scipion accueillit; il fit connaître ses conditions, et, +comme elles étaient acceptables, les bases de la paix furent arrêtées et +des envoyés partirent pour Rome, afin de soumettre le traité à la +ratification du Sénat. + +Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier, +grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son +pays; quant à Hannibal, qui avait depuis longtemps pris ses +dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être inquiété, à +Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne voulaient pas +suivre sa fortune, et débarqua heureusement à Leptis[57]. Pour la +première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De +Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant dans l'intérieur des +terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer +à lui un certain nombre de chefs indigènes parmi lesquels Mezétule, et +fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et alliés de +son père, de sorte que son armée présenta bientôt un effectif imposant. + +[Note 57: Actuellement Lamta.] + +Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux +Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les +hostilités en attaquant une flotte romaine de transport et même un +vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce manque +de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur +son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientôt en +présence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs +de Souk-Ahras[58]. Après une entrevue entre les deux généraux, entrevue +dans laquelle ils ne purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains. + +[Note 58: A Naraggara. Voir «_Naraggara_» par M. Goyt. _Recueil de +la soc. arch. de Constantine_, 20e vol. et _Recherches sur le champ de +bataille de Zama_, par M. Lewal, _Revue afr._, t. II, p. 111.] + +Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de quatre-vingts, +et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en réserve ses +vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit +des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses +lignes des espaces pour que les éléphants pussent les traverser sans les +rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie à celle de Scipion. Dès le +commencement de l'action, le désordre fut mis dans l'armée de Hannibal +par ses éléphants qui se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires +karthaginois, se croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice +punique. Cependant l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en +ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage. +Mais la cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de +celle de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa +l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le général +karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, avec +une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté leur victoire par de +cruelles pertes (202). + +FIN DE LA IIE GUERRE PUNIQUE. TRAITÉ AVEC ROME.--Après ce dernier échec, +Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. Scipion, ayant +écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions à Tunis et à Utique. +Quant à Hannibal il s'efforçait, à Hadrumète, de reconstituer une armée, +mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il +conseilla énergiquement à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut +envoyée à Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était +maître absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer +cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il +craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au +désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures +pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. Un +armistice de trois mois fut conclu, à la condition que le gouvernement +punique paierait une première indemnité de vingt-cinq mille livres +d'argent, et fournirait à l'armée romaine tout ce dont elle aurait +besoin pour vivre. + +Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints à Scipion +pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases suivantes: + +Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux, +excepté dix, et tous ses éléphants. + +Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique. + +Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la +Méditerranée. + +Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera +cent otages. + +Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale, +recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié. + +Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre +sans l'autorisation de Rome. + +Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit +remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la +rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain nombre +de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit pour Rome, +où l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant à Syphax, envoyé +précédemment en Italie avec le butin, il était mort de misère et de +chagrin à Albe[59] (201). + +[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live, +Polybe et Appien. Voir aussi 1'«_Afrique ancienne_» dans l'«_Univers +pittoresque_», édition Didot, t. II et VII.] + +La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective de +Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à +l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance sur +l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux maîtres. + + + + +CHAPITRE IV + +TROISIÈME GUERRE PUNIQUE + + +201-146 Situation des Berbères en l'an 201.--Hannibal, dictateur de +Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empiètements de +Massinissa.--Prépondérance de Massinissa.--Situation de +Karthage.--Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.--Défaite +des Karthaginois par Massinissa. Troisième guerre punique.--Héroïque +résistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du siège de +Karthage.--Scipion prend le commandement des opérations.--Chute de +Karthage.--L'Afrique province romaine. + + +SITUATION DES BERBÈRES EN L'AN 201.--Jusqu'à présent, l'histoire de +l'Afrique s'est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A +mesure que la puissance phénicienne penche vers son déclin, nous allons +voir s'élever celle des princes indigènes, et les Berbères, qui n'ont +paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scène. Il est donc +utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes +indigènes. + +Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne +Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards +avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la +Tripolitaine. En attendant, il s'applique à discipliner les Berbères, à +les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés de +culture. + +La Masséssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu'à la Molochath, obéit +à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé sur le flanc +de Massinissa pour assurer sa fidélité. + +La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, à une +famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est +encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères de l'Ouest) ne +vont pas tarder à prendre part aux affaires de l'Afrique. + +Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et Sanhadja) +elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le désert, ne +perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de +chercher à s'y établir au détriment des anciennes populations. Mais +leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas, à proprement +parler, un royaume. + +De même, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc. +(Berbères de l'est), obéissant à des chefs distincts, continuent à +occuper la Tripolitaine, où l'influence phénicienne est en pleine +décadence. + +HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA +MORT.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les +dissensions, les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent les +Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde parmi ses +concitoyens, en leur représentant combien il était peu patriotique de +consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'œil de +l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer les désastres et +à se prémunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le +parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, ennemi irréconciliable des +Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dût-elle +entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété d'accusation, sous le +prétexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome après la bataille +de Cannes, échappa à une condamnation trop certaine, par une sorte de +coup d'état qu'il exécuta avec l'appui du parti populaire. Resté maître +du pouvoir, il exerça sa dictature pour le plus grand bien de la +république, rétablissant les finances, réorganissant les forces, se +créant des alliances et s'efforçant de cicatricer les maux de la +dernière guerre (195). + +Mais les Romains suivaient d'un œil jaloux le relèvement de Karthage, et +étaient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrès +accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs fois des représentations +aux Karthaginois, au sujet de prétendus préparatifs militaires; car ils +craignaient toujours de voir paraître Hannibal en Italie pendant que la +plupart des légions étaient occupées en Asie. Il fallait à tout prix se +débarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous +divers prétextes, à Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal +avec l'appui du parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui +avait pénétré le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de +nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus, +où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant ainsi +une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque +dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi +Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. Il +espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident un +contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit +l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir en +vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut assister à +ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint de +fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; mais la +haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où reposer sa tête, il +échappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183). + +EMPIÉTEMENTS DE MASSINISSA.--Cependant Massinissa avait, depuis +longtemps, commencé ses incursions sur le territoire soumis à Karthage, +et c'est en vain que la métropole punique avait fait parvenir ses +réclamations à Rome contre le prince berbère. Les Romains avaient éludé +toute mesure réparatrice et, passant au rôle d'accusateurs, avaient +reproché aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus, +leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se +faire l'écho, réclamait déjà la destruction de Karthage. + +Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193, une +expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabès, et +ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune +ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et, après quelques années +de luttes, resta maître de toute cette province[60] (183). + +Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires +viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et le prince +numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent à cet effet +à Karthage; mais, obéissant aux instructions reçues, ils s'arrangèrent +pour ne donner aucune décision, de sorte que l'usurpation de Massinissa +fut consacrée par une apparence de légalité[61]. + +[Note 60: Polybe.] + +[Note 61: Tite-Live.] + +PRÉPONDÉRANCE DE MASSINISSA.--Le prince numide avait donc le champ +libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait être plus +agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve Karthage. Il ne cessa +dès lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois +renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations contre la +violation des traités à eux consentis. En vain ils s'humilièrent; en +vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé pour aider leurs ennemis +dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine. Ils n'obtinrent que des +satisfactions dérisoires. Massinissa, lui aussi, en fidèle vassal, +envoyait à Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute +sorte, hommes, chevaux, grains et même des éléphants. + +Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit à +son autorité les nombreuses tribus indigènes établies entre la +Cyrénaïque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il +restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères de l'est purent +enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer à former +une véritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'efforça de +les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons déjà dit, à +des procédés de culture plus perfectionnés[62]. Etabli à Cirta, sa +capitale, il vivait entouré de tous les raffinements de la civilisation +romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces mœurs nouvelles, il avait +conservé ses qualités guerrières et était resté le premier cavalier de +son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrès et sa +magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se +plaisait à n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la +manière la plus simple et la plus rude[63]. + +[Note 62: Les auteurs anciens s'accordent à dire qu'il introduisit +l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire +qu'il s'attacha à la perfectionner.] + +[Note 63: Polybe.] + +SITUATION DE KARTHAGE.--Pendant que la puissance du prince berbère +s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son déclin. Trois +partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le +parti romain, était toujours prête aux plus grandes bassesses pour +conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, formé du peuple +et chez lequel se conservaient les dernières traditions du patriotisme +qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa, +tout disposé à ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgré +ces dissensions intestines, le génie commercial des Phéniciens n'avait +pas tardé à ramener dans la ville une certaine prospérité matérielle. + +Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois à +tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir justice. La +violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne fût pas obligé de +sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoyés +en Afrique. Parmi eux était Marcus Caton, vétéran des guerres contre +Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques +redoublèrent et il ne songea qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des +bonnes dispositions des commissaires, se soumit à leur décision; mais +les Karthaginois, non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de +les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir +rien fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome, +Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en prononçant le +célèbre _detenda Carthago_. + +KARTHAGE SE PRÉPARE À LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.--Dans cette +conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, et +comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il réunit une forte +armée de Berbères, en donna le commandement à Ariobarzane, petit-fils de +Syphax, et lui confia la garde de la frontière numide. Aussitôt que +cette nouvelle fut connue à Rome, Caton et son parti en profitèrent pour +recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore +chargés d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable; +cependant les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à +Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti +populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions +plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent +se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage, les +partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de la ville (152). + +Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour obtenir +que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents, mais les +princes furent fort mal reçus et eurent même quelque peine à se retirer +sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait déjà +fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues du Berbère, complétées +par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi de nouveaux commissaires en +Afrique. L'existence d'une armée et d'une flotte ayant été constatée, +sommation fut adressée à Karthage d'avoir à se conformer aux +stipulations du traité, sous peine de voir recommencer la guerre. + +DÉFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, +Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville punique, +nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes karthaginoises, +fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne +sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des +armes parut d'abord lui être favorable: il remporta quelques succès et +détacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbères. Mais +Massinissa, par d'habiles manœuvres, attira les Karthaginois dans un +terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps +indécise; le vieux chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans, +chargea lui-même à la tête de ses troupes et combattit avec une grande +bravoure[64]. L'issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal +entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le +jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était venu +chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les transfuges, +les négociations furent rompues. Massinissa parvint alors à entourer ses +ennemis et à les bloquer si étroitement qu'ils ne tardèrent pas à être +en proie à la famine. Après avoir supporté d'horribles souffrances et +perdu plus de la moitié de son effectif, le général karthaginois se +décida à se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les +transfuges, s'obliger à payer cinq cents talents d'argent en cinquante +ans et s'engager à rappeler les exilés. De plus, tous ses soldats +devaient être désarmés. Pendant que les débris de cette armée rentraient +à Karthage, Gulussa fondit sur eux à l'improviste et les tailla en +pièces. Ainsi finit cette campagne qui coûtait près de soixante mille +hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient été envoyés +à Asdrubal (150). + +[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.] + +TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.--Cette fois, Rome avait le prétexte depuis +longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage avait fait la +guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; il fallait +saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre +n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à décider une expédition en +Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnèrent à mort Asdrubal +et les autres chefs du parti populaire et envoyèrent à Rome une +ambassade pour implorer la paix. Mais, en même temps, arrivait une +députation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout +semblait conjuré contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques +n'obtinrent qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivés +en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois étaient prêts à +toutes les concessions, supplièrent les Romains de leur faire connaître +ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. «Ce que +nous voulons, répondit-on, vous devez le savoir.» + +En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient déjà en +Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna cependant dire +aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois +cents otages pris dans les premières familles. Les Karthaginois, dans +leur affolement, s'empressèrent de se soumettre à cette exigence, +espérant encore empêcher le départ de l'armée; mais les consuls, après +avoir expédié les otages à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en +faisant connaître aux envoyés que les autres conditions leur seraient +dictées à Utique. + +Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent les +Romains débarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et +s'établir à Utique. Le sénat de Karthage vint humblement se mettre aux +ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de +tout le matériel de guerre, et aussitôt les Karthaginois livrèrent à +leurs ennemis tout ce qui pouvait servir à lutter contre eux: des armes +de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des +vaisseaux, etc.[65]. + +[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous +suivons pas à pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.] + +Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu'ils devaient évacuer +leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage. + +HÉROÏQUE RÉSISTANCE DE KARTHAGE.--Lorsque cette exigence fut connue à +Karthage, l'indignation populaire fît explosion et se traduisit par une +formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part à la remise des +armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent +massacres et l'on jura de lutter jusqu'à la mort. On se mit en relation +avec Asdrubal, qui avait réussi à s'échapper et se tenait à quelque +distance, à la tête d'une vingtaine de mille hommes, presque tous +proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère, +prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes +et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de +trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce temps +suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle +admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards +travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans +les temples, dans les caves, à remplacer les armes et le matériel livrés +par la lâcheté à l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie, +transformant chaque objet en arme et remédiant, à force de génie et +d'énergie, à l'absence de moyens matériels. Bel exemple donné par une +nation qui va périr, mais qui sauve son honneur! + +A l'expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d'Utique et +marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient +tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de trouver toutes les +entrées soigneusement fermées et les murailles garnies de défenseurs en +armes. Une tentative d'assaut fut repoussée et les consuls purent se +convaincre qu'il fallait entreprendre des opérations régulières de +siège. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places +du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie, +tenait l'intérieur et était en communication avec Karthage, qu'il +ravitaillait régulièrement. Enfin une population de 700,000 âmes +occupait la ville et était décidée à une résistance héroïque. Quant à +Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une +ville qu'il considérait comme sa proie, il se tenait dans une réserve +absolue. + +Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés aussi +grandes qu'inattendues; néanmoins il commença avec activité le siège. +Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l'autre côté du lac, et ne +cessa d'inquiéter les assiégeants qui, d'autre part, avaient à résister +aux sorties des assiégés. Censorinus avait concentré ses efforts contre +le mur, plus faible, établi sur la langue de terre (_la tœnia_), +séparant le lac de Tunis de la mer; ayant réussi à y faire une brèche, +il ordonna l'assaut; mais les Phéniciens repoussèrent facilement leurs +ennemis. + +Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le +commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre le camp +d'Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée par un +véritable désastre pour lui, sans l'habileté et le dévouement de +Scipion. + +Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les Romains +pussent obtenir un seul avantage sérieux. + +MORT DE MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant +sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion Emilien, +tribun dans l'armée romaine, car il le désignait comme son exécuteur +testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, à son arrivée, +le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable +laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent désignés +comme devant hériter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et +Manastabal. Le premier avait reçu de Massinissa l'anneau, signe du +commandement. Une des dernières recommandations de leur père avait été +de conserver la fidélité aux Romains. + +Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa le +pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut +cependant l'autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa +reçut le commandement des troupes et la direction des choses relatives à +la guerre; enfin Manastabal fut chargé des affaires judiciaires. Tous +les trésors restèrent en commun. + +Après avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant +avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides[66]. + +[Note 66: Appien, _; Pun_., 185. Salluste, _Jug._, 5.] + +SUITE DU SIÈGE DE KARTHAGE.--La situation des Romains devant Karthage, +sans être critique, commençait à devenir difficile. Les maladies, +conséquence de l'agglomération, de la chaleur et des privations, +s'étaient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et +étaient souvent interceptés par l'ennemi: enfin les sorties des assiégés +et les attaques d'Asdrubal tenaient les assiégeants sans cesse en éveil +et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le +jeune Scipion avait su par son activité et ses talents militaires rendre +les plus grands services; plusieurs fois il avait sauvé l'armée, aussi +son nom était-il devenu très populaire parmi les soldats. Enfin sa +connaissance du pays et des indigènes le désignait pour le commandement +suprême, dans ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions. + +Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent +prendre la direction du siège, tandis que Scipion allait à Rome préparer +son élection à l'édilité (148). Les nouveaux généraux trouvèrent des +troupes fatiguées et démoralisées à ce point qu'ils renoncèrent, pour le +moment, à pousser les opérations contre Karthage. Pison entreprit une +expédition vers l'ouest et, après avoir pillé quelques places sans +importance, vint mettre le siège devant Hippône; mais il échoua +misérablement dans cette entreprise et dut opérer une retraite +désastreuse. La situation commençait à devenir inquiétante; la +discipline était complètement relâchée; on ne pouvait plus compter sur +les soldats; enfin les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun +renfort. + +Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient +d'activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement +les divisions intestines, qui avaient été si fatales à Karthage et qui +disparaissaient quand le danger était pressant, avaient recommencé leur +jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait +pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent à +mort. + +SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPÉRATIONS.--Les nouvelles d'Afrique +ne cessaient de porter à Rome le trouble et l'inquiétude. La voix +publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne; +cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'édilité, ne pouvait +encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d'une voix unanime, +le peuple le nomma consul (147). + +A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus +qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique, à Karthage +même, puis il vint s'établir avec toute son armée dans un camp fortifié, +non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au +rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son armée +à Néphéris, alla, accompagné d'un chef berbère nommé Bithya, prendre +position en face du camp romain. Mais l'on put bientôt s'apercevoir que +la direction du siège était passée dans d'autres mains. Une attaque de +nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion maître du faubourg de +Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais séparé d'elle par des +jardins coupés de murs et de clôtures faciles à défendre. + +Cette perte causa une vive douleur aux assiégés qui, sous l'impulsion de +leur chef Asdrubal, massacrèrent tous leurs prisonniers romains. Le camp +karthaginois avait dû être abandonné et tous les défenseurs se +trouvaient maintenant retranchés dans la ville. Scipion coupa toute +communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large +isthme qui donne accès à la presqu'île sur laquelle la ville est bâtie. +Une double ligne de circonvallation, formée de fossés et de palissades, +complétait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires +romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins +réussissaient à passer et à apporter des vivres aux assiégés. Scipion +entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un môle de +pierre ayant 92 ou 96 pieds à la base[67], et allant de la tœnia +jusqu'au môle, travail gigantesque renouvelé par Louis XIII au siège de +La Rochelle. + +[Note 67: Le pied romain était de 0 m. 296 mill.] + +Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant que +les Romains leur fermaient cette entrée, ils s'en taillaient une autre +dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à faire une flotte +en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment où les Romains +croyaient avoir achevé leur blocus, ils virent paraître les navires +puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis +et, quand ils se représentèrent trois jours après, les Romains, prêts à +combattre, forcèrent la flotte à rentrer dans le port après lui avoir +infligé de grandes pertes. Scipion profita de ce succès pour s'établir +dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages +qui couvraient le second port (_le Cothôn_). Mais des hommes déterminés +sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchèrent à la nage des lignes +romaines et incendièrent les machines des assiégeants. + +Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et avaient +été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un grand +résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la famine s'y +faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion +alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de Néphéris, où se trouvait +une puissante armée Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction. +Cette expédition réussit à merveille: le camp fut pris et enlevé et +toute l'armée ennemie taillée en pièces. Les cantons environnants ne +tardèrent pas à offrir leur soumission aux Romains (147). + +CHUTE DE KARTHAGE.--Depuis près d'un an Scipion avait pris la direction +des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès, la ville +assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré la famine à +laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année 146, le général +romain se décida à frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit +sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer son plan, incendia la partie sur +laquelle il semblait que l'effort des assiégeants allait se porter. Mais +pendant ce temps Lélius parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn +et à l'ouvrir à l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion +attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de +marcher sur Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal +et la citadelle. Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient; +mais à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent +écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte: +l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des +plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre +elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées pour que +l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel s'élevait la +citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers adhérents. +Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui venaient d'être +conquis, et cette opération barbare coûta la vie à un grand nombre de +Karthaginois, spécialement des vieillards, des femmes et des enfants qui +se tenaient cachés dans ces constructions. «... Le mouvement et +l'agitation,--dit Appien,--la voix des hérauts, les sons éclatants de la +trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui +dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville +prise et saccagée, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de +fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un +pareil spectacle.» + +Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des +Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assiégés, se trouvant +dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition qu'on leur +laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette demande, ne refusant +de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi +de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au +nombre de neuf cents environ. Tous se réfugièrent dans le temple et s'y +défendirent d'abord avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres, +la discorde et l'impossibilité d'espérer le salut poussèrent ces +malheureux au désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter +en suppliant à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents +incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait dans les +flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa honte[68] (146). + +[Note 68: Appien, _Pun._] + +L'AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.--Cette fois Karthage, la métropole de la +Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le vœu de Caton était +exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique avait vécu et allait +faire place à la colonisation latine. Scipion laissa son armée piller +les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome célébrait par des +offrandes aux dieux le succès de ses armes. Bientôt dix commissaires, +choisis parmi les patriciens, arrivèrent en Afrique pour régler avec +Scipion le sort de la nouvelle conquête. Ils commencèrent par achever la +destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans +les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu +de cérémonies religieuses, les imprécations les plus terribles contre +ceux qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par +eux aux dieux infernaux. + +Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre Karthage +et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phéniciens furent, +au contraire, privées de leur territoire et de leur libertés municipales +et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservèrent les +régions usurpées par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province +romaine s'étendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'aïn ou O. Berber), en +face de la Sicile, jusqu'à la ville de Thenæ (Tina) en face des îles +Kerkinna, au nord du golfe de Gabès[69]. Cette mince bande de terre +reçut le nom de _Province romaine d'Afrique_. Un gouverneur, résidant à +Utique, fut chargé de l'administration de ce territoire. + +Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître les +établissements phéniciens du littoral, à l'ouest de Karthage. Le récit +de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque dans son ouvrage, et +nous n'en connaissons que l'analyse incomplète donnée par Pline. Cette +perte est regrettable à tous les points de vue, car nous ignorons quelle +était l'action des Karthaginois sur la civilisation berbère. Cette +action est incontestable et il est à supposer qu'elle s'exerçait par des +colonies de marchands établis dans les principales villes. C'est ce qui +explique qu'à Cirta, par exemple, existait un temple dédié à Tanit. On +en a retrouvé les vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu'un grand +nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du +Louvre[70]. + +[Note 69: Pline, _H.N._, V, 3, 22.] + +[Note 70: V. _Recueil des notices et mémoires de la société +archéologique de Constantine_, années 1877, 1878.] + + + + +CHAPITRE V + +LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME +146-89 + + +L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première +usurpation de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha +contre les Romains.--première campagne de Métellus contre +Jugurtha.--Deuxième campagne de Métellus.--Marius prend la direction des +opérations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'œil sur +l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome. + + +L'ÉLÉMENT LATIN S'ÉTABLIT EN AFRIQUE.--A peine Scipion Emilien avait-il +quitté l'Afrique que l'on vit «affluer la troupe avide des négociants de +toute sorte, des chevaliers romains commerçants ou fermiers de l'État, +qui envahissent bientôt tout le trafic de la nouvelle province, aussi +bien que des pays numides et gétules, fermés jusqu'alors à leurs +entreprises[71]». Les Berbères, qui n'avaient subi que l'influence de la +civilisation punique, allaient connaître les mœurs et le génie romains. +Malgré les imprécations officielles lancées contre Karthage, cette +ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas à se +relever de ses ruines. + +Enfin, vingt-quatre ans s'étaient écoulées depuis la chute de Karthage, +lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi Rubria qui en +ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique avec six mille colons +latins, et les établit sur l'emplacement de la vieille cité punique à +laquelle il donna le nom nouveau de _Junonia_[72]. De là, les Italiens +allaient rayonner dans tout le pays et s'établir, comme artisans ou +comme commerçants, dans les villes de la Numidie. L'année suivante la +loi Rubria fut rapportée; mais Karthage, quoique déchue de son titre, +n'en continua pas moins à se relever de ses ruines et à reprendre son +importance politique et commerciale[73]. + +[Note 71: G. Boissière, _Esquisse d'une histoire de la conquête +romaine_, p. 183.] + +[Note 72: En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de +Junon, Gracchus rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage, +_la maîtresse Tanit, reflet de Baal_, que les Romains assimilèrent à +_Junon céleste_.] + +[Note 73: Voir «_Le Capitole de Carthage_», par M. Castau (_Comptes +rendus de l'Académie des Inscr. et B. Lettres_, 1885, p. 112).] + +RÈGNE DE MICIPSA.--Pendant que l'Afrique propre était le théâtre de ces +graves événements, Micipsa continuait à régner paisiblement à Cirta. +C'était un homme d'un caractère tranquille et studieux, tout occupé de +la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume +s'étendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave formée +par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux +frères et continua à exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux +fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de +Manastabal, s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des +Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de +Numance (133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, sous +la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser ainsi de +ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses +enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper à tous les +dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage; ses +talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la +renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu à augmenter +son influence sur les Berbères. Ainsi tout réussissait à ce jeune homme +que Micipsa avait dû adopter en lui accordant un rang égal à ses fils. + +En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses deux fils et à +son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la défense de +leur royaume numide. Il s'éteignit ensuite après un paisible règne de +trente années[74], pendant lequel il s'était appliqué à continuer +l'œuvre de civilisation commencée par Massinissa, appelant à lui les +artistes et les savants étrangers, pour orner la capitale de la Numidie. +Il léguait à ses successeurs un vaste royaume paisible et prospère. + +[Note 74: Salluste, _Bell. Jug._, VIII et suiv. Nous suivons pour, +l'usurpation et la guerre de Jugurtha, les détails précis donnés par cet +auteur et l'appendice de M. Marcus à la fin de sa traduction de +Mannert.] + +PREMIÈRE USURPATION DE JUGURTHA.--A peine Micipsa avait-il fermé les +yeux que des discussions s'élevèrent entre ses deux fils et son neveu, à +l'occasion du partage du royaume et des trésors. Ce conflit se termina +par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lésée et qu'elle +n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses, à la +première occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale, +s'étendant du Molochath à une ligne voisine du méridien de Saldæ +(Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi +tout le pays riche et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta +et toutes les conquêtes de l'est. + +Jugurtha n'était pas homme à s'accommoder d'une situation inférieure; il +lui fallait l'autorité suprême et, du reste, il devait songer à prévenir +les mauvaises dispositions de ses cousins à son égard. Sans différer +l'exécution de son plan, il fit, la même année, assassiner à +Thermida[75] Hiemsal, celui des deux frères qui, par son énergie, était +à craindre. Puis il envahit à la tête d'un grand nombre de partisans la +Numidie propre. Adherbal, déconcerté par une attaque si soudaine, +s'empressa de demander des secours à Rome, et essaya, néanmoins, de +tenir tête aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et +contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule +campagne, Jugurtha se rendit maître de la Numidie et s'assit sur le +trône de Cirta. + +Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur de la +province d'Afrique, se rendit à Rome où il réclama à haute voix justice +contre la spoliation dont il était victime. Mais Jugurtha, qui +connaissait parfaitement son terrain, envoyait en même temps, en Italie, +des émissaires chargés de répandre l'or en son nom et de lui gagner des +partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraça en +termes éloquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha; +il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun était favorable à +la cause de son ennemi. Néanmoins, comme la contestation était soumise +au Sénat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les règles de la +justice. Il décida qu'une commission de dix membres serait chargée +d'opérer entre les deux princes numides le partage de leurs états[76]. +Les commissaires, sous la présidence de Lucius Opimius, favorable à +Jugurtha, rendirent à celui-ci toute la Numidie occidentale et +replacèrent Adherbal à la tête de la Numidie propre, décision qui +n'avait pour elle que l'apparence de l'équité, en admettant que +Jugurtha, par son crime et son usurpation, n'eût pas perdu ses droits, +car il était certain qu'Adherbal, laissé à ses propres forces, ne +tarderait pas à devenir la victime de son cousin (114). + +[Note 75: Ville de la Proconsulaire.] + +[Note 76: Salluste, _Bell. Jug._, XVI.] + +DÉFAITE ET MORT D'ADHERBAL.--Après cette première tentative qui n'avait +réussi qu'à demi, Jugurtha s'appliqua à se mettre en mesure de +recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que, +malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se +créer un point d'appui sur ses derrières et, à cet effet, il entra en +relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella +son alliance avec lui, en épousant sa fille. Puis, il recommença ses +incursions sur les terres d'Adherbal, espérant le pousser à entamer la +lutte contre lui, de façon à lui donner tous les torts aux yeux des +Romains. Mais ce prince était bien résolu à tout supporter, et ce fut +Jugurtha lui-même qui, perdant patience, ouvrit les hostilités, en +envahissant le territoire de Cirta, à la tête d'une armée nombreuse. + +Adherbal se porta à sa rencontre, avec toutes les troupes dont il +pouvait disposer. Arrivé en présence de ses ennemis, il avait pris ses +dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit, +les troupes de Jugurtha se jetèrent sur son camp et l'enlevèrent par +surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se réfugier derrière les +remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et commença le siège de cette +place fortifiée par l'art et la nature, et dans laquelle se trouvaient +un grand nombre d'artisans et marchands italiens, décidés à défendre la +cause du prince légitime. Tandis qu'il pressait ces opérations, il reçut +trois députés envoyés de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il +les congédia avec force démonstrations de respect et assurances de +fidélité, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mandé, peu +après, à Utique, par de nouveaux envoyés du Sénat, il se rendit dans +cette ville, y accepta avec déférence les ordres à lui adressés; puis il +revint à Cirta, dont le blocus avait été rigoureusement maintenu. Cette +ville était alors réduite à la dernière extrémité par la famine. La +nouvelle de l'échec des négociateurs romains y porta le découragement et +le désespoir. Adherbal, voyant la fidélité de ses adhérents fléchir, se +décida à traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve; +mais, dès qu'il eut entre les mains les clés de la ville, il ordonna le +massacre général des habitants, sans épargner les Italiens, et fit périr +Adherbal dans les tourments[77]. + +[Note 77: Salluste, _Bell. Jug._, XXVI.] + +GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.--Cette fois Jugurtha restait +maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains eussent +fermé les yeux sur l'origine criminelle de sa royauté: mais des citoyens +latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible de tolérer +cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon droit la noblesse d'avoir +encouragé ces crimes. En vain Jugurtha envoya à Rome son fils et deux de +ses confidents: l'entrée du Sénat leur fut interdite et l'expédition +d'Afrique résolue. Calpurnius Bestia, en ayant reçu le commandement, +partit bientôt de Sicile à la tête des troupes, débarqua en Afrique, +s'avança jusqu'à Badja et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même, +envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant +perdu, eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la +corruption. Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un +traité après s'être fait livrer par le prince numide des éléphants, des +chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111). + +Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante et, quand +les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées par la voix +indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution +immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité sur ce honteux +traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena sous son égide le +prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entouré des +intrigues les plus basses. C'était son véritable terrain. Il parvint à +gagner à sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa +comparution devant le sénat, non seulement il fut protégé par lui contre +les violences de l'assemblée indignée, mais encore, le tribun, usant de +son droit de veto, lui défendit de répondre aux accusations dont il +était l'objet, lui permettant ainsi d'échapper à la nécessité d'une +justification impossible. + +Dès lors, l'audace de Jugurtha ne connaît plus de bornes: un fils de +Gulussa nommé Massiva se trouvait à Rome. Il le fait assassiner par +Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d'ambition qu'il +aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la +fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner à Jugurtha de sortir de +l'Italie. C'est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces +célèbres paroles, au moins étranges dans sa bouche: «_Ô ville vénale et +près de périr, si elle trouve un acheteur_[78]!» + +Cependant le propréteur Aulus, qui était resté en Afrique avec l'armée, +se disposa à prendre l'offensive, car le sénat avait annulé le traité +fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse de Jugurtha +triomphèrent bientôt de ce chef inhabile. Les troupes romaines +démoralisées, peut-être même gagnées par l'or numide, se laissèrent +surprendre dans leur camp, après avoir en vain essayé d'enlever +Suthul[79], où se trouvaient les trésors et les approvisionnements du +roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui +l'obligeait à quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l'armée à +passer sous le joug (109). Le Sénat ne ratifia pas ce traité. Il envoya +le consul Albinus, frère d'Aulus, prendre la direction des opérations; +mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre. + +[Note 78: Salluste, _Bell. Jug._, XXXV.] + +[Note 79: Actuellement Guelma.] + +PREMIÈRE CAMPAGNE DE MÉTELLUS CONTRE JUGURTHA.--Ces succès devaient être +les derniers du prince numide. Métellus, homme d'une intégrité reconnue, +ce qui avait motivé sa nomination, bien qu'il appartînt au parti de la +noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits à +l'honneur de Rome. Débarqué à Utique, il s'occupa d'abord, avec +activité, à rétablir la discipline dans l'armée qui avait perdu, sous +ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obéissance et de +fermeté. Jugurtha, connaissait Métellus et le savait incorruptible; il +essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands +témoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses était +passée, celle de l'expiation allait commencer. + +Au printemps de l'année 108[80], Métellus se met en marche, occupe Vacca +(Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme dans une position +par lui choisie près du Muthul[81]. L'armée berbère est divisée en deux +corps: l'infanterie avec les éléphants, sous le commandement de +Bomilcar, est retranchée derrière la rivière; la cavalerie, avec le roi, +est dissimulée dans les gorges environnantes. Métellus charge son +lieutenant Rufus d'aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitôt, +la cavalerie ennemie se précipite sur les flancs de la troupe romaine, +mais ne peut parvenir à l'ébranler. Pendant ce temps, Métellus, aidé de +Marius, marche vers les collines afin d'en déloger les Berbères et de +tourner Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand +acharnement, mais, à la fin de la journée, la victoire se décida pour +les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque +tous ses éléphants. + +[Note 80: Nous adoptons la date acceptée par M. Mommsen (t. IV, p. +261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.] + +[Note 81: Sans doute vers Tifech, au nord de Tébessa. M. Marcus +identifie le Muthul au Hamiz. Peut-être faut-il placer cette rivière +plus près de Badja.] + +Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer +en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il répartit ses +adhérents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiéter sans +cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en +bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut recueillir les +fruits de sa victoire, en achevant d'écraser l'ennemi, il ne trouva plus +personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se +contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser +entraîner dans les lieux déserts et n'offrant aucune ressource où +Jugurtha prétendait l'attirer. L'armée romaine, divisée en deux +principaux corps, l'un sous les ordres de Métellus, et l'autre commandé +par Marius, opérèrent quelque temps dans cette région, ruinant les +cultures des indigènes ennemis, et enlevant par la force les villes qui +ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaquée par eux, se défendit avec +énergie, ce qui permit à Jugurtha d'accourir à son secours et de forcer +les Romains à lever le siège. + +Ainsi finit cette première campagne. De grands résultats avaient été +obtenus, puisque l'armée romaine avait vu fuir devant elle le roi +numide, et cependant aucune conquête n'était conservée. Rentré dans la +province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver, Métellas songea à +obtenir le succès par d'autres moyens. Il parvint à détacher secrètement +Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant sa succession s'il +parvenait à le livrer entre ses mains. Bomilcar poussa donc le roi à +abandonner une lutte dont l'issue ne pouvait que lui être fatale et +l'amena à entrer en pourparlers avec Métellus. Les bases d'un traité +furent arrêtées; déjà une partie des clauses était exécutée par le +versement d'une somme considérable et la remise d'éléphants, de +transfuges, d'armes, etc., lorsque Jugurtha, mis en défiance par +l'insistance avec laquelle on l'invitait à se rendre au camp romain, +éventa le piège dans lequel il avait failli tomber et s'éloigna au plus +vite[82]. + +[Note 82: Salluste, _Bell. Jug._, LXVIII.] + +DEUXIÈME CAMPAGNE DE MÉTELLUS.--Il fallait donc recourir de nouveau au +sort des armes. Métellus alla d'abord s'emparer de Vacca (Badja), qui +s'était révoltée après son départ, et avait massacré sa garnison +romaine; il fit subir à cette ville un châtiment exemplaire. Sur ces +entrefaites, Jugurtha, ayant découvert la trahison de Bomilcar, le +condamna à expirer dans les tourments. + +Au printemps de l'année 107, Métellus reprit méthodiquement la campagne +et envahit la Numidie. Jugurtha, après avoir sans cesse reculé devant +lui, se décide à lui offrir le combat, mais les Berbères ne tiennent pas +et fuient lâchement devant les légionnaires. Cirta ouvre alors ses +portes à Métellus, tandis que Jugurtha se réfugie dans le sud; de là, le +prince berbère revient dans le Tel et va se retrancher, avec sa famille +et ses trésors, dans une localité fortifiée nommée Thala[83]. Métellus +l'y poursuit, mais Jugurtha s'échappe et va chercher la sécurité chez +les Gétules, pendant que les Romains font le siège régulier de la place. +Après quarante jours d'efforts, Thala est forcée, mais les défenseurs ne +livrent aux Romains que des ruines fumantes. + +[Note 83: Ce nom veut dire _source_ en berbère; il est commun à une +foule de localités et il est bien difficile, malgré toutes les +recherches de MM. Marcus, Dureau de la Malle, Guérin, etc., d'indiquer +d'une manière précise la situation de cette ville, qui devait se trouver +soit dans l'Aourès, soit vers la limite actuelle de la Tunisie.] + +Pendant que Métellus était devant Thala, il reçut une députation de la +colonie phénicienne de Leptis (parva)[84], venant lui demander +protection contre les attaques des Berbères. Quatre cohortes de +Liguriens allèrent prendre possession de cette localité au nom de Rome. + +[Note 84: Actuellement Lamta, près de Monastir, en Tunisie.] + +Quant à Jugurtha, il mit à profit son séjour parmi les Gétules pour les +gagner à sa cause, en faisant luire à leurs yeux l'appât du butin. Tout +en s'appliquant à former ces sauvages à la discipline, il envoya à son +beau-père, Bokkus, des émissaires, pour l'amener à lui fournir son +appui. Le roi de Maurétanie avait, dès le début de la guerre, adressé +des protestations de dévouement aux Romains, et était peu disposé à +entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une +entrevue, agit avec tant d'habileté sur son esprit, en lui représentant +que les Romains n'avaient d'autre but que de conquérir la Maurétanie, +après avoir pris la Numidie, qu'il lui arracha son adhésion. Bientôt les +alliés se mirent en marche directement sur Cirta. + +Prévenu de la ligue des deux rois, Métellus vint se placer dans un camp +solidement retranché, en avant de la capitale de la Numidie, afin de +couvrir cette contrée. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors +à Rome, venait d'être élevé au consulat par le peuple; que la mission de +terminer la guerre de Jugurtha lui avait été confiée et qu'il allait +arriver avec des renforts et de l'argent. Sans attendre son ancien +lieutenant, Métellus rentra en Italie (107). + +MARIUS PREND LA DIRECTION DES OPÉRATIONS.--Débarqué à Utique, Marius fut +bientôt sur le théâtre de la guerre. Il amenait avec lui des renforts +qui, ajoutés aux troupes déjà en campagne, devaient porter l'effectif +des forces romaines à environ 50,000 hommes[85]. Le mouvement offensif +des rois berbères avait été arrêté par les mesures de Métellus. Bokkus +avait en outre été travaillé par lui, de sorte que Jugurtha savait bien +qu'il ne pouvait pas compter sur son beau-père pour une action sérieuse. +Le roi numide ne se hasardait plus aux batailles rangées; à la tête des +cavaliers gétules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes du +camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait les +régions éloignées avant qu'on ait eu le temps de le combattre. Il avait +déposé ses trésors à Capsa[86] et tenait toute la ligne du désert. Quant +à Bokkus, il restait dans une prudente expectative. + +[Note 85: Poulle, _Étude sur la Maurétanie Sétifienne_ (_Recueil de +la Soc. arch. de Constantine_, 1863, p. 54).] + +[Note 86: Gafça, dans le Djerid tunisien.] + +Marius, voulant à tout prix sortir de cette situation, dans laquelle il +ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrès, se porta, par une marche +audacieuse, sur Capsa, quartier général de son ennemi, enleva cette +place, brûla et dévasta les villes voisines qui soutenaient Jugurtha et +força ce prince à évacuer le pays et à se jeter dans l'Ouest. C'était ce +qu'il cherchait car son plan était de reporter la campagne à l'Occident, +en conservant Cirta comme base d'opérations. Marius vint donc relancer +son ennemi dans les contrées de l'Ouest, et mena avec habileté et succès +cette campagne dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces +plaines au nord et à l'ouest[87]. Il réussit même à s'emparer d'une +forteresse établie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kalâa +que les Berbères savaient placer sur des pitons escarpés, où le prince +numide avait caché ses derniers trésors. + +Cette habile tactique du général romain enlevait à Jugurtha tous ses +avantages. Le prince numide adressa alors un appel désespéré à Bokkus, +lui promit le tiers de la Numidie en récompense de ses services et le +décida enfin à agir. Les deux rois, ayant opéré en secret leur jonction, +fondirent à l'improviste à la tête de masses considérables[88] sur les +troupes romaines. Surpris par l'impétuosité de l'attaque, Marius, +secondé par Sylla, qui lui a amené un corps de cavalerie, prend +d'habiles dispositions lui permettant de résister; on combat jusqu'au +soir sans résultat. Les Berbères entourent les Romains et passent toute +la nuit à chanter et à danser devant leurs feux, se croyant sûrs de la +victoire. Mais, au point du jour, les Romains se jettent sur les Gétules +et sur les Maures, qui viennent de céder à la fatigue, en font un +carnage horrible et mettent en fuite les survivants[89]. + +[Note 87: D'après Salluste, il se serait avancé jusqu'au Molochath; +mais nous considérons cette marche comme impossible et nous nous +rangeons à l'opinion de M. Poulle qui a discuté avec autorité cette +question dans son excellent travail sur la Maurétanie sétifienne +(_Annuaire du la Société archéologique_, 1863, pp. 40 et suiv). Quant à +l'opinion de M. Rinn (_Revue Africaine_, n° 171), tendant à placer le +Molochath à l'est de Cirta, il nous est impossible de l'admettre. M. +Tauxier (_Revue Africaine_, n° 174), propose d'identifier la Macta au +Mulucha (ou Molochath).] + +[Note 88: 60,000 hommes, selon Paul Orose.] + +[Note 89: Salluste, _Bell. Jug._, XCV, XCVI. M. Poulle, dans +l'article précité, place le théâtre de ces combats aux environs d'El +Anasser et de l'Ouad Gaamour, à l'O. de Sétif.] + +Après cette victoire, Marius conduisit habilement son armée vers Cirta +pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver, à l'abri de cette place. +En chemin, il fut de nouveau attaqué par les rois indigènes, qui avaient +rallié les fuyards et divisé leurs troupes en quatre corps. Le courage +de Marius et de Sylla, la prudence et l'habileté du général dans son +ordre de marche, sauvèrent encore l'armée romaine, qui dut, selon Paul +Orose, lutter pendant trois jours avec acharnement[90]. + +[Note 90: _Hist._, 1. V, cap. 15.] + +CHUTE DE JUGURTHA.--Ces défaites successives avaient suffi pour dégoûter +Bokkus de la guerre. Cinq jours après le dernier combat arrivèrent à +Cirta les envoyés du roi de Maurétanie, chargés de proposer la paix. Les +malheureux parlementaires, qui avaient suivi la route du désert, sans +doute pour éviter les partisans de Jugurtha, avaient été entièrement +dépouillés par des pillards Gétules, et se présentèrent nus et pleins de +terreur[91]. Néanmoins, leurs propositions ayant été acceptées en +principe, on les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le +sénat les justifications de leur maître. + +[Note 91: _Bell. Jug._, XCIX, C.] + +A la suite de ces négociations, Sylla fut envoyé vers Bokkus avec une +escorte de guerriers choisis et armés à la légère. Après cinq jours de +marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurétanie, venu à sa +rencontre pour lui faire escorte. Le même soir il faillit se jeter sur +le camp de Jugurtha et n'échappa à ce danger que par son audace et son +énergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla +fut fort surpris d'y trouver un envoyé de Jugurtha, qui l'y avait +précédé et devant lequel il lui était difficile de traiter de +l'extradition du prince numide. Néanmoins Sylla agit avec une telle +habileté qu'il finit par triompher des irrésolutions de Bokkus et le +décider à livrer son gendre. Un message fut envoyé à Jugurtha pour +l'engager à venir traiter de la paix; mais le Numide était trop fin pour +consentir à se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout +d'abord que Sylla lui fût remis en otage. + +Pendant plusieurs jours Bokkus hésita encore pour savoir s'il livrerait +Sylla à Jugurtha, ou Jugurtha à Sylla. Enfin, il se prononça pour le +dernier parti. Après bien des négociations, il fut convenu que chacun se +rendrait, sans armes, à un endroit désigné, afin d'arrêter les +conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par les assurances que lui +prodigua son beau-père, se décida à venir au rendez-vous; mais, à peine +était-on réuni, que des gardes, cachés aux environs, se jetèrent sur le +prince numide et le livrèrent garrotté à Sylla[92]. Ainsi la trahison +mit fin à cette guerre que le génie de Jugurtha aurait peut-être +prolongée encore. Le premier janvier 104, Marius fit son entrée +triomphale à Rome, précédé de Jugurtha en costume royal et couvert de +chaînes; puis le vaincu fut jeté dans le cachot du Capitole, où il +mourut misérablement. + +[Note 92: Salluste, _Bell. Jug._, CX.] + +La guerre de Jugurtha fut en résumé l'acte de résistance le plus sérieux +des Berbères contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince +numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son +indomptable énergie; et il faut reconnaître qu'avec lui tomba +l'indépendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractère des +indigènes tel que nous le retrouverons à toutes les époques, qu'il +s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn +R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours chez eux la même ardeur à +l'attaque, le même découragement après la défaite et la même ténacité à +recommencer la lutte jusqu'à ce que la trahison vienne y mettre fin. + +PARTAGE DE LA NUMIDIE.--Après la chute de Jugurtha, les Romains +n'osèrent encore prendre possession de toute la Numidie. Ils +attribuèrent à Bokkus, pour le récompenser de ses services, la Numidie +occidentale, l'ancienne Masséssylie, s'étendant depuis la Molochath +jusque vers le méridien de Saldæ. Le reste, la Numidie proprement dite, +fut donné à Gauda, frère de Jugurtha, depuis longtemps au service de +Rome, sauf toutefois une petite partie que l'on adjoignit à la province +d'Afrique. Gauda, vieillard chargé d'années et faible de caractère, +mourut peu de temps après son élévation au pouvoir. Les documents +historiques font absolument défaut pour ce qui se rapporte à cette +période. On sait seulement que la Numidie propre fut de nouveau partagée +entre Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la +famille royale, peut-être également fils de ce dernier. Il est probable +que Hiemsal II eut pour sa part la région orientale de la Numidie +confinant à la province romaine et l'entourant au sud, et que Yarbas +reçut la partie occidentale, s'étendant jusqu'à Saldæ, limite des +possessions du roi de Maurétanie. Peut-être, comme le pense M. +Poulle[93], un autre prince, du nom de Masintha, régnait-il déjà sur la +province sitifienne. + +Ces rois vassaux gouvernèrent sous la tutelle directe de Rome, exerçant +un pouvoir qui n'avait en réalité d'autre but que de préparer, par une +transition, l'asservissement du pays au peuple-roi. + +Des traités furent conclus avec les tribus gétules indépendantes, qui +furent comptées au nombre des alliés libres de Rome[94], premier pas +vers la soumission. + +[Note 93: Maurétanie sétifienne (_Annuaire de la Soc. arch. de +Constantine_, 1863).] + +[Note 94: Mommsen, _Hist. Rom._, t. IV, p. 272.] + +COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DE LA CYRÉNAIQUE.--CETTE PROVINCE EST LÉGUÉE +À ROME.--Nous avons jusqu'à présent négligé les faits de l'histoire de +la Cyrénaïque, car ils ne se rattachaient pas directement à celle de la +Berbérie. Nous avons dit[95] que Cyrène fut fondée par une colonie de +Grecs Théréens, vers le VIIe siècle avant notre ère. Après avoir vécu +plus d'un siècle heureuse et prospère sous l'autorité de ses rois de la +famille de Battos, la colonie fut vaincue et soumise par les Perses +(525). A la bataille de Platée, les Berbères libyens figurent parmi les +troupes de Xerxès. Dans le cours du Ve siècle une vaste révolte des +indigènes rend la liberté à la Cyrénaïque. Le régime républicain y est +proclamé[96]. Cyrène atteint alors une grande prospérité. Elle se +rencontre à l'ouest avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante +éclate entre les Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite +commune. La lutte se termine par un traité consacré par le dévouement +des Philènes, deux frères Karthaginois, qui, selon la tradition, +consentirent à être enterrés vivants pour agrandir, vers l'est, le +domaine de leur patrie (350). + +[Note 95: Voir _Fondation de Kyrène par les Grecs_, ch. I.] + +[Note 96: Diodore, Thucydide, Héraclide de Pont.] + +Lors du voyage d'Alexandre le Grand à l'oasis d'Ammon, les Cyrénéens lui +envoyèrent des ambassadeurs chargés de lui offrir l'hommage de leur +soumission et de lui remettre des présents consistant en chevaux et en +chars. Sans se détourner de sa route, le grand conquérant accueillit +cette démarche et admit les Cyrénéens parmi ses tributaires, ou +peut-être simplement ses alliés, car le pays conserva son indépendance, +jusqu'au jour où les Egyptiens, appelés par une faction vaincue à la +suite d'une longue guerre civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolémée le +Lagide laissa à Cyrène un gouverneur et une garnison (322). + +Quelque temps après, le Macédonien Oppellas, qui gouvernait la +Cyrénaïque pour le compte du souverain d'Egypte, se déclara roi +indépendant et, soutenu par ses amis de Grèce, acquit une grande +puissance. C'est alors que, cédant aux instances d'Agathocle qui était +venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre à lui pour +combattre les Karthaginois. Nous avons vu[97] que le roi de Sicile le +fit assassiner. A la suite de ces événements, Ptolémée voulut ressaisir +la Cyrénaïque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est, pour +combattre ses mortels ennemis, Antigone et Démétrius, fils de celui-ci, +qui avait épousé la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'après avoir triomphé +d'eux à la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper de la soumission +de la Cyrénaïque. Son beau-fils Magas accomplit cette mission et resta +gouverneur du pays. + +Ptolémée avait ramené de ses expéditions en Syrie un grand nombre de +Juifs; il les expédia en Cyrénaïque et dans les autres villes de la +Libye[98]. C'est ainsi que nous verrons, au XIe siècle de notre ère, le +kalife Fâtemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb les Arabes hilaliens +qu'il a également ramenés de ses guerres de Syrie et dont il ne sait que +faire. + +A la mort de Ptolémée (285), Magas se déclara indépendant et, après +avoir tenté de renverser du trône d'Egypte son frère utérin Ptolémée +Philadelphe, conclut avec lui un traité d'alliance et donna à la +Cyrénaïque des jours de calme et de prospérité. A sa mort, sa fille, la +célèbre Bérénice, épousa le beau Démétrius, fils du Polyorcète, et +partagea avec lui le trône de Cyrène. On connaît la fin tragique de +Démétrius et le second mariage de Bérénice, avec Ptolémée Evergète[99]. +Ainsi la Cyrénaïque fut encore une fois réunie à la couronne d'Egypte +(247). Mais Bérénice n'oublia pas sa patrie: elle y fit exécuter de +grands travaux et orna certaines villes avec magnificence. Son nom fut +donné à la ville d'Hespéride (Ben-Ghazi). + +[Note 97: Chapitre I, p. 10.] + +[Note 98: Josèphe.] + +[Note 99: Justin, _Hist._, XXVI.] + +A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frères Ptolémée +Philométor et Ptolémée Evergète, surnommé Physcon, qui avaient partagé +pendant quelque temps le trône de l'Egypte, Rome, sollicitée par le +premier (164), envoya des commissaires qui opérèrent le partage du +royaume entre les deux frères. Physcon obtint, pour sa part, la +Cyrénaïque avec la partie de la Libye y attenant[100]. Mécontent de son +lot, il essaya en vain de décider son frère ou Rome à réformer le +partage. En 147, Philométor étant mort, Physcon alla s'emparer du trône +d'Egypte et fit gémir le pays sous sa tyrannie, pendant un long règne +qui ne se termina qu'en l'année 117. Par son testament il léguait la +Cyrénaïque à son fils naturel Apion. + +[Note 100: Polybe.] + +Pour la dernière fois la Cyrénaïque formait un royaume indépendant. +Apion régna paisiblement, obscurément même, pendant vingt années, +entretenant avec Rome des rapports fréquents, et, à sa mort survenue en +l'an 96, il légua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province +s'étendait de l'Egypte à la grande Syrte. Rome laissa à la Cyrénaïque +ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre +possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir +les revenus du trésor public. En réalité, le pays demeura livré à +l'anarchie des factions jusqu'au moment où Lucullus, au retour de la +guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrénaïque et la +réduire en province romaine (86). + + + + +CHAPITRE VI + +L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES +89-46 + + +Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Défaite des partisans de Marius en +Afrique; mort de Yarbas.--Expéditions de Sertorius en Maurétanie.--Les +pirates africains châtiés par Pompée.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il +se prononce pour le parti de Pompée.--Défaite de Curion et des Césariens +par Juba.--Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de +Pharsale.--César débarque en Afrique.--Diversion de Sittius et des rois +de Maurétanie.--Bataille de Thapsus, défaite des Pompiens.--Mort de +Juba.--La Numidie orientale est réduite en province +Romaine.--Chronologie des rois de Numidie. + + +GUERRE ENTRE HIEMSAL II ET YARBAS.--Dans la situation de vassalité où se +trouvaient les rois numides vis-à-vis de Rome, il leur était difficile +de ne pas prendre une part, plus ou moins directe, aux troubles qui +l'agitaient. Marius, forcé de fuir, se réfugia en Afrique, comptant sur +le secours du roi Hiemsal II, auprès duquel il avait envoyé son fils. +Mais le Berbère voyait poindre la fortune de Sylla. Il se prononça pour +celui-ci, et le fils de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et +qui n'était parvenu à s'échapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que +grâce à l'intérêt que lui portait une concubine de son hôte, ayant +rejoint son père, lui apprit qu'il ne lui restait qu'à fuir. Marius qui +avait été repoussé de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le +rivage près de la limite de la Numidie; il put cependant prendre la mer, +gagner les îles Kerkinna, échappant ainsi aux sicaires de Hiemsal. Il +trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'était déclaré pour lui, et y +passa sans doute l'hiver de l'année 88. + +Bientôt Yarbas marcha contre son parent, le défit, et s'empara de son +royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, tandis qu'en +Europe il n'éprouvait que des revers. + +DÉFAITE DES PARTISANS DE MARIUS EN AFRIQUE. MORT DE YARBAS.--La province +africaine devint le refuge des partisans de Marius. Le préteur Hadrianus +en avait expulsé Métellus et Crassus, qui essayaient en vain de rallier +ce pays au parti des Optimates. Pour augmenter ses forces, Hadrianus +voulut affranchir les esclaves; mais les marchands d'Utique se +révoltèrent en masse et brûlèrent le préteur dans sa maison. Cependant +l'Afrique resta fidèle au parti Marianien. Domitius Ahénobarbus, gendre +de Cinna, y organisa la résistance. Un camp fut formé près d'Utique et +bientôt, grâce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille +hommes s'y trouvèrent réunis. + +Mais Sylla, sans laisser à ses ennemis le temps de se reformer, chargea +Cnéius Pompée d'une expédition en Afrique. Il lui confia à cet effet six +légions qui partirent sur une flotte de cent vingt galères, suivies d'un +grand nombre de bateaux de transport. + +Débarqué heureusement en Afrique, le général romain marcha contre ses +ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les attaqua en +profitant du désordre causé par un orage, les défit, et enleva leur +camp, avec leurs bagages et les éléphants du roi numide. D. Ahénobarbus +tomba en combattant; quant à ses soldats, il en fut fait un grand +carnage, puisque trois mille, seulement, d'entre eux purent s'échapper. + +Yarbas avait pris la fuite avec les débris de ses Numides et tâchait de +gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps de cavaliers +maures, envoyés par le roi Bogud, fils de Bokkus, au secours de Pompée. +Gauda fils de Bogud, commandant de cette colonne, contraignit Yarbas à +se réfugier derrière les remparts de Bulla-Regia[101], sa capitale. + +Pompée, qui avait envahi la Numidie, empêcha les Berbères de porter +secours à leur roi. Forcé de se rendre à Gauda, Yarbas fut mis à mort. +Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et reçut, comme +récompense de sa fidélité à Sylla, le territoire du vaincu[102] (81). +Ces luttes avaient duré sept ans. Vers la même époque Bokkus, roi de +Maurétanie, ayant cessé de vivre, son empire avait été partagé entre ses +deux fils: Bokkus II, qui obtint la partie orientale, avec Yol pour +capitale, et Bogud, à qui échut la partie occidentale, avec Tingis. Ce +dernier avait fourni son appui à Pompée pour écraser Yarbas. + +[Note 101: Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.] + +[Note 102: Florus, _Hist. Rom._] + +EXPÉDITIONS DE SERTORIUS EN MAURÉTANIE.--Tandis que la Numidie était le +théâtre de ces guerres, Sertorius était chassé de l'Espagne par Annius, +lieutenant de Sylla. Forcé de prendre la mer, il s'adjoignit à des +pirates ciliciens et vint tenter un débarquement sur les côtes de la +Maurétanie. Mais il fut reçu les armes à la main par les farouches +montagnards de l'ouest et parvint, non sans peine, à se rembarquer. Il +alla chercher un refuge dans les îles Fortunées (Canaries) et, de là, +attendit une occasion plus favorable d'intervenir. Cette occasion ne +tarda pas à se présenter. Un certain Ascalis, soutenu par une partie des +corsaires ciliciens dont nous avons parlé, s'était mis en état de +révolte contre le souverain maurétanien et s'était emparé de Tanger. + +Sertorius débarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et vint +mettre le siège devant Tanger. Un corps de troupes romaines, sous le +commandement de Paccianus (ou Pacciæcus), ayant été envoyé par Sylla au +secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, avant qu'il eût opéré +sa jonction avec ce dernier, le défit et tua Paccianus; puis il enleva +d'assaut Tanger et fit prisonnier le prétendant et sa famille (82). +Encouragé par ce succès et appelé par les Lusitaniens, Sertorius réunit +ses guerriers au nombre d'environ deux mille hommes, auxquels +s'adjoignirent sept cents Berbères. Etant passé en Espagne, il reçut +dans son armée le contingent des Lusitaniens et marcha contre les +Romains. On sait qu'il se rendit bientôt maître de toute l'Espagne (78) +et que sa puissance fut assez grande pour que Mithridate lui proposât +une alliance; on sait aussi qu'il fallut toute la science et les efforts +combinés de Métellus et de Pompée pour triompher de ce chef de partisans +(72). Ce fait prouve que les incursions des Berbères de l'ouest en +Espagne datent de loin. + +LES PIRATES AFRICAINS CHATIÉS PAR POMPÉE.--Nous avons vu plus haut des +pirates s'associer à Sertorius pour faire une expédition en Maurusie. La +Méditerranée était alors infestée par ces écumeurs de mer, précurseurs +des corsaires barbaresques, à l'industrie desquels la conquête de +l'Algérie par la France a mis fin. Le littoral des Syrtes et de la +Cyrénaïque était un des repaires de ces brigands qui enlevaient toute +sécurité à la navigation. Les Nasamons se faisaient remarquer parmi eux +par leur hardiesse. Des mercenaires et des officiers licenciés, des +proscrits, épaves de toutes les guerres civiles, des brigands de toutes +les nations complétaient les équipages. Plusieurs expéditions avaient +déjà été entreprises contre eux; mais les leçons qu'on leur avait +infligées n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun résultat. Leur audace ne +connaissait pas de bornes: «l'or, la pourpre, les tapis précieux +décoraient leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentées, et +chaque prise était suivie de longues orgies au son des instruments de +musique[103]». Ils possédaient, dit-on, plus de trois mille navires avec +lesquels ils entreprenaient de véritables expéditions et interceptaient +souvent les convois de grains venant non seulement de l'Afrique, mais de +la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient un véritable état +qui avait déclaré la guerre au reste du monde. Ils avaient établi des +règles d'obéissance et de hiérarchie auxquelles tous se soumettaient; +quant à leurs prises, ils les considéraient comme du butin légitimement +conquis par la guerre. + +[Note 103: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 779.] + +En 67 Pompée, chargé par décret de mettre fin à cette situation +insupportable, et ayant reçu à cet effet des forces considérables, +divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les +rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la +Méditerranée orientale, détruisit tous leurs navires, et força à la +soumission ceux qui n'avaient pas péri. + +En 59, lors du premier triumvirat, Pompée obtint dans son lot l'Afrique; +il fit administrer cette province par des lieutenants et conserva des +relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui devait tout[104]. + +[Note 104: Boissière, p. 169.] + +JUBA I, SUCCESSEUR DE HIEMSAL II. IL SE PRONONCE POUR LE PARTI DE +POMPÉE.--Après les événements qui avaient rendu à Hiemsal II son +royaume, augmenté de celui de Yarbas, ce prince régna tranquillement +pendant de longues années, aidé dans l'exercice du pouvoir, par son fils +Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite d'une contestation +survenue avec un chef berbère du nom de Masintha, le même qui, ainsi que +nous l'avons dit[105], gouvernait sans doute la Numidie occidentale, +voisine de la Maurétanie, les princes africains vinrent soumettre leur +procès au Sénat. Juba, représentant son père, obtint gain de cause +malgré l'opposition de César qui, d'après Suétone, serait allé, dans son +ardeur à défendre Masintha, jusqu'à saisir par la barbe son adversaire. +Juba garda un âpre ressentiment de cette violence et profita de son +séjour à Rome pour resserrer les liens qui unissaient son père au parti +pompéien. + +[Note 105: D'après M. Poulle, _loc. cit._] + +En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succéda. C'était un +homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables; ses rapports avec +les Romains l'avaient initié aux raffinements de la civilisation; mais +son goût pour les choses de la guerre l'avait empêché de tomber dans la +mollesse. Persuadé qu'il était appelé à jouer un grand rôle dans la +querelle qui divisait alors le peuple romain, son premier soin, en +prenant le pouvoir, fut d'organiser ses forces, non seulement au moyen +de ses guerriers numides, mais encore en attirant à lui des aventuriers +de toute race, qui, profitant de l'anarchie générale, s'étaient réunis +en bandes et guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi +préparé, il attendit, au cœur de son royaume, que le moment d'agir fût +arrivé. + +DÉFAITE DE CURION ET DES CÉSARIENS PAR JUBA.--L'occasion ne tarda pas à +se présenter. Après que César eut enlevé l'Italie aux Pompéiens, Attius +Varus, lieutenant de Pompée, se réfugia avec quelques forces en Afrique, +y proclama l'autorité de son maître et se mit en relations avec Juba. +Curion, ennemi personnel de ce dernier, dont il avait proposé au Sénat +la dépossession, fut dépêché par César pour réduire le rebelle et son +allié numide, déclaré ennemi public. Après quelques opérations dans +lesquelles il eut l'avantage, il contraignit Varus à se réfugier à +Utique et commença le siège de cette ville. La situation des Pompéiens +devenait critique, lorsque Juba accourut à leur secours, à la tête d'une +puissante armée, ce qui contraignit Curion à lever le siège et à +chercher lui-même un refuge derrière les retranchements du camp +Cornélien[106], où rien ne lui manquait. Il aurait pu résister avec +succès aux forces combinées de ses ennemis; mais ceux-ci employèrent la +ruse pour l'en faire sortir et leur stratagène réussit. Ils répandirent +le bruit que Juba, rappelé dans son royaume par une révolte subite, +avait emmené la plus grande partie de ses forces, en laissant le reste +sous le commandement de son général Sabura. Pour donner plus de sérieux +à cette feinte, le roi numide se tint en arrière avec le gros de son +armée et ses éléphants et fit avancer Sabura suivi de peu de monde. + +[Note 106: Les vestiges de ce camp se voient encore à Porto Farina.] + +Aussitôt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et se porta +sur la Medjerda (Bagradas), où il ne tarda pas à rencontrer +l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les précédents +rapports, à savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le général +romain se lança imprudemment à la poursuite des guerriers indigènes qui, +tantôt combattant, tantôt fuyant, l'attirèrent dans un terrain choisi, à +portée des renforts de Juba. Les Césariens, harassés de fatigue, +débandés, négligeant leurs précautions habituelles, car ils se croyaient +sûrs de la victoire, se virent tout à coup entourés par de nouveaux et +innombrables ennemis, parmi lesquels deux mille cavaliers espagnols et +gaulois de la garde de Juba. Il ne leur restait qu'à vendre chèrement +leur vie. Enflammés par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils +combattirent avec la plus grande bravoure et furent tous exterminés. La +tête du général romain fut apportée au prince berbère. + +Dès que la nouvelle de cette défaite parvint au camp cornélien, les +soldats furent pris d'une véritable panique, que le préteur M. Rufus fut +impuissant à calmer. Tous se précipitèrent vers la rivage afin de +s'embarquer sur des navires marchands ancrés dans le port; mais la +plupart de ces barques sombrèrent, étant surchargées; dans certains +navires, les marins jetèrent à l'eau les soldats, et il en résulta que, +de toute cette armée, bien peu de Césariens purent gagner la côte de +Sicile, où ils arrivèrent isolés et démoralisés. Ceux qui n'avaient pu +s'embarquer se rendirent à Juba qui les fit tous massacrer sans pitié +[107]. + +Rempli d'orgueil par ce succès, Juba entra solennellement à Utique et +commença à faire rudement sentir son arrogance aux Pompéiens. + +[Note 107: Appien, _passim_.] + +LES POMPÉIENS SE CONCENTRENT EN AFRIQUE APRÈS LA BATAILLE DE +PHARSALE.--Mais, tandis que l'Afrique était le théâtre de ces +événements, le grand duel de César et de Pompée se terminait à Pharsale +par la défaite de celui-ci, suivie bientôt de sa mort misérable +(août-juin 48). Les débris des Pompéiens vinrent en Afrique se réfugier +auprès de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba. + +Métellus Scipion, beau-père de Pompée, Labiénus et autres chefs du parti +pompéien, et enfin Caton, arrivé le dernier, après avoir mis la +Cyrénaïque en état de défense, se trouvèrent réunis et ne tardèrent pas +à grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme +matériel et vaisseaux. Ils enrôlèrent aussi un grand nombre d'indigènes +et renforcèrent leurs légions au moyen d'éléments divers. L'éloignement +de César, retenu en Egypte, favorisait cette réorganisation de leurs +forces. Malheureusement la concorde était loin de régner parmi les +Pompéiens: Scipion et Varus s'y disputaient le commandement, et Juba +faisait avec insolence sentir le poids de son autorité à tous. Il +fallait l'énergie de Caton pour éteindre ces discordes et rappeler +chacun à son devoir. Grâce à lui, Scipion fut reconnu général en chef +des forces pompéiennes; ce fut lui également qui sauva Utique de la +destruction, car Juba voulait raser cette cité comme étant attachée au +parti césarien. Il s'appliqua particulièrement à la fortifier et laissa +aux autres chefs le soin de diriger les opérations actives. Le roi +berbère, rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les +événements, s'entoura des insignes de la royauté et fit frapper des +monnaies à son effigie. Il avait imposé aux Pompéiens cette condition, +qu'en cas de succès, la province d'Afrique lui serait donnée, et il se +voyait déjà souverain d'un puissant empire[108]. + +[Note 108: Mommsen, _Hist. Rom_., t. VII, p. 128.] + +CÉSAR DÉBARQUE EN AFRIQUE.--Ainsi, il ne suffisait pas à César d'avoir +vaincu son rival à la suite d'une brillante campagne. Il fallait +recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent +et avec des forces bien inférieures à celles de ses ennemis. César +accepta les nécessités de la situation avec sa décision ordinaire. +Retenu à Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les +dispositions pour assurer la réussite de sa téméraire entreprise. Dans +le but d'entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompéiens, il le +proclama, ainsi que nous l'avons dit, ennemi public, et accorda ses +états aux deux rois de Maurétanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils +attaqueraient la frontière occidentale de la Numidie et feraient ainsi +une salutaire diversion. + +Au commencement de l'an 46, César débarqua non loin d'Hadrumète (Sousa), +après une périlleuse traversée dans laquelle sa flotte avait été +dispersée. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq mille fantassins et +cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette faible armée qu'il +allait affronter, loin de tout secours, des forces combinées montant à +soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des éléphants. +Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de +leurs avantages. Leurs nombreux navires restèrent à l'ancre, au lien +d'aller intercepter ses communications et empêcher l'arrivée de +renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d'une faiblesse +extrême et, pour plaire à ce prince, laissa ses soldats ravager la +province d'Afrique, ce qui détacha de lui la population coloniale qui ne +voulait à aucun prix subir la domination d'un Berbère. Enfin les +opérations de guerre furent menées sans énergie ni cohésion. + +Cependant César, après avoir en vain essayé de se rendre maître +d'Hadrumète, soit par la force, soit en achetant Considius qui défendait +cette place, se vit bientôt forcé de battre en retraite, poursuivi dans +sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie +gauloise était obligée de faire tête à chaque instant. Bien accueilli +par les habitants de Ruspina[109], il se retrancha dans cette localité +et reçut également la soumission de Leptis parva[110], ce qui lui +procura l'avantage d'un bon port où il ne tarda pas à recevoir des +renforts et des provisions. + +[Note 109: Monastir, selon M. Guérin.] + +[Note 110: Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le même.] + +Bientôt arriva Labiénus à la tête d'une armée de huit mille hommes, +comprenant un grand nombre de cavaliers numides. César leur offrit +aussitôt le combat, et, grâce à une liabile tactique, parvint à +repousser ses ennemis. Malgré ce succès, sa situation était des plus +critiques: Scipion arrivait avec huit légions et de nombreux cavaliers; +il n'était plus qu'à trois journées, et derrière lui s'avançait le gros +de l'armée de Juba, commandée par le prince berbère en personne. Bloqué, +manquant de tout, César déploya, dans cette conjoncture critique, les +ressources de son génie: construisant des machines de guerre, +démolissant des galères pour avoir le bois nécessaire aux palissades, +enfin nourrissant ses chevaux au moyen d'algues marines lavées dans +l'eau douce. Heureusement Salluste, alors préteur, parvint à surprendre +l'île de Kerkinna, où avaient été entassées de nombreuses provisions qui +assurèrent le salut des Césariens. + +DIVERSION DE SITTIUS ET DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Sur ces entrefaites, un +certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers, avec lequel César +était en pourparlers depuis quelque temps, se joignit aux troupes de +Bogud, roi de la Maurétanie orientale, et envahit la Numidie par +l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis dans la conspiration +de Catilina, et qui déjà, en 48, avait aidé Cassius, lieutenant de +César, à écraser Marcellus en Espagne, avait réuni en Afrique une +véritable armée de malandrins de tous les pays avec lesquels il se +mettait au service de quiconque le payait convenablement[111]. Homme +énergique et d'une grande audace, son appui, surtout après sa jonction +avec les troupes de Maurétanie, allait être d'un grand prix pour César. + +Marchant résolument sur Cirta, Sittius parvint sans empêchement sous les +remparts de cette ville, l'enleva après un siège de peu de jours[112] et +se rendit maître d'une autre place forte dont on ignore le nom, où se +trouvaient les magasins d'armes et de vivres de Juba. Appuyé sur cette +forteresse, il rayonna dans tous les sens, menaçant les villes et les +campagnes de la Numidie. + +A la réception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rétrograder une +partie de son armée pour s'opposer aux entreprises des envahisseurs et +couvrir sa capitale. Mais bientôt un autre sujet d'inquiétude le força à +porter ses regards vers le sud. Les Gétules, travaillés par les +émissaires de César, s'étaient lancés sur sa frontière méridionale. Il +fallut donc distraire encore de nouveaux soldats pour contenir les +nomades sahariens. Ainsi Juba, menacé sur ses derrières et sur son +flanc, fut contraint de suspendre son mouvement et de changer ses plans. +Il n'est pas douteux que ces diversions assurèrent le salut de César. + +[Note 111: Appien, _De bell. civ_., lib. IV, cap. 54. Salluste, +_Catil_., c. 21.] + +[Note 112: Hirtius, _De bell. afr_.] + +BATAILLE DE THAPSUS, DÉFAITE DES POMPÉIENS.--Cependant César, après +s'être solidement établi dans ses retranchements, avait cherché à +s'étendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, appuyé sur +Hadrumète, Thapsus[113] et Thysdruss[114]. Ce général restait, depuis +deux mois, dans une inaction incompréhensible, appelant sans cesse Juba +à son secours; mais le prince berbère avait d'autres soucis, ainsi qu'on +l'a vu. Peut-être aussi ne se souciait-il pas trop de débarrasser les +Pompéiens de leur ennemi et n'était-il pas fâché de les laisser à la +merci de César, pour arriver ensuite, écraser celui-ci et rester maître +du pays[115]. + +[Note 113: Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.] + +[Note 114: El Djem.] + +[Note 115: Cf. Hirtius.] + +Cédant enfin à des instances de plus en plus pressantes ou peut-être à +des promesses précises, Juba laissa le commandement des opérations +contre Sittius à son lieutenant Sabura, se porta vers l'est et établit +son camp en arrière de celui de Scipion. Les soldats de César, effrayés +de l'approche du prince numide dont la renommée avait considérablement +exagéré les forces, furent surpris de constater que son armée n'était +pas aussi puissante qu'on l'annonçait. Le dictateur, qui venait de +recevoir du renfort, profita habilement de cette impression pour prendre +l'offensive et attaquer Thapsus, ville construite sur une sorte de +presqu'île. Par son ordre, l'isthme qui reliait cette ville à la terre +fut coupé et toute communication se trouva interrompue entre les +assiégés et les Pompéiens. + +Déjà les Césariens avaient remporté quelques avantages sur terre et sur +mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de leurs ennemis +s'éclaircissaient par la désertion. La désaffection des populations +s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un exemple, était allé +détruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants avaient offert +leur soumission à César. Scipion ne pouvant plus persister dans son +inaction, se porta au secours de Thapsus où il fut rejoint par Juba. +Bientôt César, qui avait pris toutes ses dispositions pour l'offensive, +fit attaquer ses ennemis coalisés. Les Césariens déployèrent la plus +grande bravoure et forcèrent les Pompéiens à reculer. Les éléphants +affolés contribuèrent au désordre et empêchèrent la cavalerie numide de +donner. Le camp des Pompéiens et celui de Juba tombèrent successivement +aux mains des vainqueurs. Quant à l'armée coalisée, naguère si nombreuse +et si puissante, elle fuyait en désordre dans toutes les directions. Les +Césariens firent des vaincus un carnage horrible: dix mille cadavres +restèrent sur le champ de bataille. + +Cette belle victoire assurait le succès de César. Les villes +environnantes, Hadrumète, Thysdrus, qui étaient déjà pour lui, +s'empressèrent de se rendre à ses officiers pendant que sa cavalerie +marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la résistance, mais, on +l'a vu, les habitants de cette ville étaient pour César; aussi n'eut-il +bientôt d'autre ressource pour échapper au vainqueur que de se donner la +mort (avril 46). + +MORT DE JUBA; LA NUMIDIE ORIENTALE EST RÉDUITE EN PROVINCE +ROMAINE.--Après la bataille de Thapsus, les chefs pompéiens qui +échappèrent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour tâcher +d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, en +arrêta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le port +d'Hippone[116]. Scipion, repoussé en Afrique par la tempête, se perça de +son épée. + +[Note 116: Florus, _Hist. Rom_.] + +Quant à Juba, échappé de la mêlée, il évita la poursuite des vainqueurs; +en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint à atteindre +sa capitale Zama regia, où il avait laissé sa famille et où il espérait +trouver un refuge. Mais les habitants, effrayés par les préparatifs de +destruction générale qu'il avait faits avant son départ, en prévision +d'une défaite possible, refusèrent de lui ouvrir les portes de leur +cité: ni les prières ni les menaces ne purent les fléchir, et ils ne +voulurent même pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait, +pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle +l'était en effet, car Sittius avait vaincu et tué Sabura; le roi berbère +n'avait plus un asile. + +Juba se décida alors à se retirer à sa maison de campagne avec le +pompéien Pétréius et quelques serviteurs fidèles. Les Césariens, appelés +par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu +qu'à mourir. Il fit préparer un festin qu'il partagea avec Pétréius, +puis tous deux engagèrent un combat singulier où ils devaient périr l'un +et l'autre. Mais là encore la fortune fut contraire au prince numide: il +triompha de Pétréius, sans avoir reçu de blessure mortelle et en fut +réduit à se plonger lui-même son glaive dans le corps; enfin, comme la +mort n'arrivait pas, il se fit achever par un esclave. + +Ainsi finit le dernier roi de Numidie. + +La partie orientale de ce royaume fut réduite en province romaine (46) +sous le nom de _Nouvelle Numidie_ ou d'_Africa nova_. César plaça +Salluste à sa tête, avec le titre de proconsul. S'il faut s'en rapporter +au témoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien de la guerre de +Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s'y rendit coupable de +telles exactions qu'il fut traduit en justice et couvert de honte et +d'infamie (Dion). + +Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment résisté à leur roi, +furent affranchis d'impôts. + +Il restait quelqu'un à récompenser: Sittius, dont la coopération avait +été si décisive. César lui donna, ainsi qu'à ses compagnons, les +territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires, +selon Appien, appartenaient à un certain Masanassès, ami et allié de +Juba, et père d'Arabion, qui se réfugia en Espagne. Ainsi s'établit la +colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses à +Constantine[117]. + +[Note 117: Selon M. Poulle (_Maurétanie Sétifienne_, p. 86), la +colonie des Sittiens ou Cirtésiens s'étendit assez loin au sud-est et se +prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies +de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de +bourgs.] + +Juba laissait un fils. Le vainqueur l'épargna et l'envoya à Rome, où il +reçut une brillante éducation. Nous le verrons plus tard jouer un rôle +important dans l'histoire de l'Afrique. + +Enfin Bogud I reçut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de +la Numidie. + + CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE. + + Sifax, (ou Syphax), roi des Massésyliens. . | vers 225 + Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C. + + Massinissa, roi des Massésyliens. . . . . . . . | + Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201 + + Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?) + + Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149 + Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + + Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145 + + Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118 + Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C. + + Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117 + + Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112 + + Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . | + Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104 + + Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . | + Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?) + Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | + + Yarbas, Numidie orientale et centrale. | + Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 88 + + Hiemsal, Numidie orientale et centrale. | + Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 81 + + Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . | + Masanassès, sétifienne. . . . . . . . . . . . . | 50 + +En 46, la Numidie orientale et centrale est réduite en province romaine. +La sétifienne est réunie à la Maurétanie orientale. + + + + +CHAPITRE VII + +LES DERNIERS ROIS BERBÈRES +46 avant J.-C.--43 après J.-C. + + +Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion +rentre en possession de la Sétifienne.--Lutte entre les partisans +d'Antoine et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion +s'allie à Lélius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous +Lépide.--Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute +la Maurétanie sous son autorité.--La Berbérie l'entre sous l'autorité +d'Octave.--Organisation de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de +Numidie.--Juba roi de Maurétanie.--Révolte des Berbères.--Mort de Juba; +Ptolémée lui succède.--Révolte des Tacfarinas.--Assassinat de +Ptolémée.--Révolte d'Ædémon. La Maurétanic est réduite en province +Romaine.--Division et organisation administrative de l'Afrique +romaine.--CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE. + + +LES ROIS MAURÉTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.--Après +tant de secousses, la Berbérie ne recouvra pas encore la tranquillité +qui lui aurait été si nécessaire pour panser ses plaies. Liée désormais +au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les +luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre de César, les +compétitions qui en furent la conséquence fournirent aux Africains de +nouvelles occasions d'y participer. + +Bogud I, fidèle à César, avait aidé le dictateur à écraser en Espagne +les restes du parti pompéien (45). Il était logique, ou au moins +conforme à l'usage, que Bokkus II se prononçât dans un sens opposé; +aussi ses deux fils combattirent-ils à Munda pour Sextus et Cnéus +Pompée. + +ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA SÉTIFIENNE.--Nous avons vu que le +prince berbère Arabion, fils de Masanassès, après avoir été dépossédé du +royaume de son père (la Numidie sétifienne), avait rejoint, en Espagne, +les fils de Pompée. A la tête d'une bande d'aventuriers, il vécut +d'abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint +redoutable et lutta, non sans succès, contre les cohortes du dictateur. +Après la mort de César (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable +pour reconquérir l'héritage de son père. Il passa en Afrique et +s'appliqua à former une armée. On dit même qu'il envoya des Numides au +jeune Pompée, pour qu'ils apprissent, sous sa direction, à combattre à +la romaine[118]. Bientôt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par +son courage et son habileté, ne tarda pas à triompher de Bokkus III qui +avait succédé à son père Bogud I, et à rentrer en possession du royaume +paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services passés, réclama le +secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors d'autres occupations et +ainsi toute la contrée comprise entre Saldæ et l'Amsaga, la Numidie +sétifienne, échappa au prince maure pour rentrer en la possession de son +ancien chef. + +«Arabion était actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, doué de +qualités guerrières, avide de pouvoir[119].» Il n'est pas douteux qu'il +n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la Numidie. Son premier +acte d'hostilité fut d'attirer Sittius, le spoliateur de son père, dans +une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce +nouvel attentat serait jugé à Rome. Mais l'attention était absorbée dans +la métropole par des choses autrement graves que les usurpations d'un +Numide. + +[Note 118: Poulle, _Maurétanie Sétifienne_, p. 94 et passim.] + +[Note 119: Poulle _loc. cit_. Nous suivons entièrement son récit, +car il est impossible de mieux résumer cet épisode de l'histoire de la +Berbérie.] + +LUTTES ENTRE LES PARTISANS D'OCTAVE ET CEUX D'ANTOINE.--A la suite du +partage effectué entre les triumvirs, l'Afrique était échue à Octave. La +Numidie était alors gouvernée par Titus Sextius, tandis que l'ancienne +province d'Afrique obéissait à Cornificius. Octave donna à Sextius le +commandement des deux provinces réunies, et cet officier voulut prendre +possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d'évacuer +l'Afrique, en déclarant qu'il tenait son poste du sénat et qu'il n'avait +cure de ce qui pouvait avoir été fait par les dictateurs. Bientôt la +guerre éclata entre eux. + +Cornificius, qui disposait des forces les plus considérables, envahit la +Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi à la +retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumète et des localités +voisines. Cornificius, séparant ses forces, chargea son lieutenant +Décimus Lélius d'assiéger Cirta, avec une partie de son armée, et confia +le reste à P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette +tactique parut devoir être couronnée de succès, car Sextius, s'étant +laissé surprendre, fut battu et réduit à la fuite. + +ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.--Cependant Arabion, qui était sollicité +par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d'eux, gardait une +attitude expectante afin de saisir le moment d'intervenir avec profit. +Craignant, s'il laissait écraser Sextius, que son adversaire ne devînt +trop redoutable, ou, peut-être, prévoyant le triomphe d'Octave, le +prince berbère se déclara alors pour ce dernier, et entraîna avec lui +les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance à Sextius alors assiégé +par ses ennemis: ayant enflammé le courage de ses soldats, il opéra une +sortie heureuse et parvint à triompher de Ventidius, qui resta sur le +champ de bataille. + +La conséquence de ces événements fut la levée immédiate du siège de +Cirta et la retraite de Lélius sur Utique, où se trouvait le camp de +Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de +l'autre côté. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris entre deux +ennemis; mais il disposait de forces considérables et aurait été en +mesure de résister avec fruit, si la fortune ne s'était tournée si +manifestement contre lui. + +Lélius envoyé en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius, +qui l'attaqua avec violence. Secondé par un habile mouvement d'Arabion, +celui-ci parvint à le séparer du camp et à le contraindre à la retraite. +La cavalerie du prince numide le força de chercher un refuge sur une +montagne escarpée. Cornificius, voyant la position critique de son +lieutenant, sort du camp pour aller à son secours. Pendant ce temps +Arabion a détaché de son armée un corps d'hommes déterminés qui +escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les +soldats laissés à sa garde. + +Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue à pousser +hardiment sa marche pour opérer sa jonction avec Lélius; mais celui-ci +ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul exposé à +l'attaque combinée de Sextius et d'Arabion. Bientôt, tous ses soldats +tombent autour de lui, et lui-même trouve la mort du guerrier. Pendant +ce temps, Lélius désespéré se perçait de son épée et ses soldais +démoralisés n'essayaient pas de résister à leurs ennemis. + +«La journée avait été bonne pour Arabion; il avait donné une province à +Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilité contre César; il +rentra dans ses États chargés de dépouilles et peut-être y annexa-t-il +quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut +encore pour résultat de raffermir la couronne sur sa tête et de +consacrer son titre de roi[120]». + +[Note 120: Poulle, _Maurétanie_, p. 99. Appien, _de bell. civ._, +lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.] + +Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise à l'autorité de Sextius. En +43, après la réconciliation d'Octave et d'Antoine et la formation d'un +nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifié et remplacé par C, F. Fango. +L'Afrique avait été conservée par Octave. Mais, à la suite de la +bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les +triumvirs: Antoine reçut l'Orient et dans son lot se trouvèrent la +Cyrénaïque et l'Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait à +César-Octavien, avec les régions de l'Occident. + +ARABION S'ALLIE À SEXTIUS LIEUTENANT D'ANTOINE. SA MORT.--La femme +d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus n'avait de +féminin que le corps, chargea Sextius resté en Afrique de s'emparer de +la province échue à son mari. Fango, ne cédant qu'à la force, alla +prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration +ne l'avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et +bientôt une révolte générale éclata contre lui. Arabion et les Sittiens +soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint à rétablir son +autorité et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprès de +Sextius. + +Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbère et, sur son refus, +envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. Mais +Sextius, secondé par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant marché +contre lui, le força à une prompte retraite. Sur ces entrefaites, +Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les détails fournis par Dion +Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez +difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs, +Sextius aurait redouté la grande influence exercée sur les Berbères par +Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la +crainte. + +Quoi qu'il en fût, ce meurtre détacha de Sextius tous les cavaliers +numides, qui allèrent offrir leurs services à Fango et le poussèrent à +attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se +prononça pour Sextius: Fango vaincu et mis en déroute se donna la mort. +Zama, qui résistait encore, ne tarda pas à être réduite à la soumission. +Ainsi Sextius resta maître de toute l'Afrique. Il ajouta sans doute à +ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, la Numidie sétifienne. + +L'AFRIQUE SOUS LÉPIDE.--En l'an 40, Lépide, qui avait reçu l'Afrique +pour son lot, vint, avec six légions détachées de l'armée d'Antoine, en +prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et +durant quatre années, les deux Afriques obéirent à son administration. +Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette période. On +sait seulement que Lépide retira à Karthage, la Junonia de Gracchus, ses +privilèges de colonie romaine, et lui enleva même une partie de ses +habitants qu'il déporta au loin. Quelle fut la cause de cette sévérité? +Peut-être les colons de Karthage témoignèrent-ils des sentiments peu +favorables au triumvir, peut-être celui-ci céda-t-il aux conseils des +habitants d'Utique, dont la rivalité contre la colonie voisine était un +héritage des siècles. La nouvelle Karthage était en effet devenue très +florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est réduit à cet égard +à des conjectures. + +Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la +Maurétanie sous son autorité.--L'année 40 avait vu la mort de Bokkus II, +roi de la Tingitane, qui avait été remplacé par Bogud II, son fils. +Héritier de la haine de son père contre Octave, Bogud céda aux instances +de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans +la péninsule avec une armée, afin d'arracher cette province aux +lieutenants d'Octave. Mais à peine avait-il quitté l'Afrique qu'une +révolte éclatait dans sa capitale, à Tingis même. + +En même temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son +absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son +royaume et occuper les principales villes. + +Rappelé en Afrique par ces graves événements, Bogud trouva tous les +ports fermés et fut repoussé partout où il se présenta. Son absence lui +coûtait sa couronne. Il alla chercher un refuge à Alexandrie, auprès +d'Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait périr plus +tard à Methone[121]. + +[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il était tombé, lui fit +trancher la tête (31).] + +Bokkus III réunit ainsi sous son autorité deux les Maurétanies et vit +son usurpation ratifiée par Octave. Etabli à Yol (Cherchel), ce Berbère, +vassal de Rome, régna assez paisiblement, ou plutôt obscurément, pendant +plusieurs années. Il mourut en 33. + +LA BERBÉRIE RENTRE SOUS L'AUTORITÉ D'OCTAVE.--En 36, Lépide appelé par +Octave en Sicile pour coopérer à la guerre contre Sextus Pompée, quitta +l'Afrique à la tête de douze légions. Mais bientôt des discussions +s'élevèrent entre les deux triumvirs, et Lépide fut dépouillé de son +autorité par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius +Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de détails précis, des +incursions des Musulames et des Gétules, populations établies sur la +limite du désert, et des razzias qu'ils opéraient alors dans le Tel. Le +nouveau gouverneur dut faire plusieurs expéditions contre ces pillards +pour les forcer à rentrer dans leurs limites. + +En l'an 33, Octave vint lui-même en Afrique et réunit les possessions de +Bokkus au domaine du peuple romain. + +Karthage avait été privée par Lépide de ses privilèges de colonie +romaine et même dépeuplée en partie. Octave s'attacha à rendre à la +colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille +citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essayé de donner +à la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra à Vénus, +déesse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut +aussi éphémère que le précédent[122]. + +[Note 122: Appien, _Punic_. 136. Suétone, _Aug_., 47.] + +Vers le même temps, Antoine, entièrement subjugué par les charmes de +Cléopâtre, lui rendait la Cyrénaïque, et pour la dernière fois cette +province était rattachée à l'empire d'Egypte. Mais trois ans plus tard +(en 33), il se déclarait publiquement son époux et partageait ses +provinces entre les enfants de sa femme. C'est ainsi que la jeune +Cléopâtre Séléné, dont nous aurons bientôt à parler, reçut en dot la +Cyrénaïque. + +La longue rivalité d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre +31, par la bataille d'Actium. Après sa défaite, le triumvir songea à +s'appuyer sur les quatre légions qu'il avait laissées en Cyrénaïque à +son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livrées, ainsi que le +pays qu'il était chargé de défendre, à Gallus, officier d'Octavien. En +vain Antoine essaya-t-il, à Parœtonium, de rappeler ses soldats à la +fidélité; sa voix ne fut pas écoutée et, perdant tout espoir, il alla +chercher auprès de Cléopâtre un trépas misérable. + +Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise à l'autorité d'Octave. + +ORGANISATION DE L'AFRIQUE PAR AUGUSTE.--Octave avait conservé sous son +autorité directe les Maurétanies depuis la mort de Bokkus et tenté d'y +implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement les +indigènes à se façonner aux lois et aux usages des Romains et les +préparer à accepter sans mécontentement leur réunion définitive à +l'empire[123]. + +Après la mort d'Antoine et de Cléopâtre, leurs enfants furent recueillis +par Octave qui les traita avec les plus grands égards. Parmi eux se +trouvait la jeune Cléopâtre Séléné; il la donna en mariage au fils de +Juba, qui venait de combattre pour lui à Actium, et confia à celui-ci le +gouvernement de l'Egypte [124]. + +[Note 123: Poulle, _Maurétanie_, p. 102.] + +[Note 124: La date de cette nomination est incertaine.] + +Resté maître incontesté du pouvoir, Octave s'était sérieusement occupé +de l'organisation des provinces. Dans les dernières années de la +république, elles étaient au nombre de quatorze, gouvernées soit par des +préteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de l'an 27, au moment +où il constituait le régime impérial, Auguste maintint cette division: +les provinces paisibles et depuis longtemps conquises, où peu de forces +étaient nécessaires, furent appelées sénatoriales ou proconsulaires; les +autres, où stationnèrent particulièrement les légions, furent dites +prétoriennes ou de l'empereur, général en chef des armées[125]. +L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrénaïque avec la Crète, furent classées +parmi les provinces sénatoriales; mais ces divisions changèrent selon +les circonstances. + +La IIIe légion (Augusta) fut chargée de tenir garnison en Afrique. +Auguste plaça son quartier permanent à Theveste (Tebessa), au pied +oriental de l'Aourès, à cheval sur les routes de la province de +Karthage, de la Numidie et de la région des oasis et de la Tripolitaine. +Elle protégeait aussi le pays colonisé contre les invasions des Gétules. + +[Note 125: _Hist. des Romains_ par Duruy, t. IV, p. 2.] + +JUBA II, ROI DE NUMIDIE.--Vers le même temps, c'est-à-dire entre l'an 29 +et l'an 25, Auguste plaça Juba II à la tête de la Numidie, non comme un +simple gouverneur, mais comme roi vassal[126]. C'était une nouvelle +application de son système qui consistait à chercher à se rallier les +indigènes en les amenant à l'assimilation; il pensait ne pouvoir trouver +un meilleur intermédiaire qu'un compatriote parfaitement romanisé. + +Nous avons vu qu'après la mort de son père, le jeune Juba avait été +élevé à Rome avec le plus grand soin, sous l'œil de César. Les maîtres +les plus célèbres de la Grèce et de l'Italie l'initièrent à toutes les +connaissances de l'époque et firent de ce jeune Berbère un savant et un +raffiné[127]. C'était, au dire de Plutarque, un homme beau et +gracieux[128]. Ces dons naturels, rehaussés par la culture, lui +gagnèrent l'amitié d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune. +Hâtons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait placé en +lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu +l'espérer, les indigènes à l'assimilation, c'est que la tâche était +beaucoup trop difficile et ne pouvait être l'œuvre d'un homme. + +[Note 126: De la Blanchère: _De rege Juba, regis Jubæ filio_, Paris +1883.] + +[Note 127: Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.] + +[Note 128: _Auton_, c. VII.] + +Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigène sur +le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en +exerçant sur lui son autorité gouvernementale, il lui laissa ses +franchises communales et n'administra, à proprement parler, que la +partie orientale de la Numidie, cette _Africa nova_ que César avait +érigée en province après sa victoire. + +Que se passa-t-il en Numidie pendant les années qui suivirent +l'élévation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous en +sommes réduits à supposer que son règne fut tranquille. La nouvelle +fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble indiquer que son +administration avait été paisible et heureuse. + +JUBA, ROI DE MAURÉTANIE.--Nous avons vu qu'après la mort de Bokkus le +trône de Maurétanie était demeuré vacant. En l'an 17[129], Auguste, +renonçant à l'administration directe qu'il exerçait sur cette vaste +contrée, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souveraineté des +deux Maurétanies. Le prince numide vint régner, non sans éclat, à Yol +sur un vaste territoire s'étendant de Sitifis, ou peut-être de +Saldæ[130] jusqu'à l'Atlantique, et de la mer jusqu'au désert, +c'est-à-dire en englobant une partie des tribus gétules. + +Les deux Afriques ne formèrent qu'une seule province sous les ordres +d'un gouverneur nommé par le Sénat. La IIIe légion (_Augusta_) y fut +maintenue comme corps permanent d'occupation. + +Dans sa nouvelle capitale, à laquelle il donna le nom de Césarée, pour +complaire à son protecteur, Juba put s'adonner tout entier à ses chères +études. On le comparait aux Grecs les plus instruits et sa renommée +s'étendit jusqu'en Grèce: Athènes, selon le dire de Pausanias, lui +aurait élevé une statue[131]. Il composa un grand nombre d'ouvrages +d'histoire, de géographie, de botanique, etc. + +Mais ses travaux scientifiques ne le détournaient pas des soins de son +gouvernement. Il aurait, paraît-il, fait explorer les îles _Fortunées_ +(Canaries) et la découverte des îles Purpurariæ (Madère), lui serait +due[132]. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales assidues +avec l'Espagne, aurait été nommé consul de Cadix Gadès par Auguste et +était magistrat municipal de Carthagène. + +[Note 129: Ou 25, selon Dion, LIII, 26.] + +[Note 130: M. Poulie, _loc. cit._, penche pour la première de ces +localités et nous croyons qu'il a raison.] + +[Note 131: Berbrugger, _Dernière dynastie mauritanienne_, (_Revue +africaine_, Nº 26, p. 82 et suiv.).] + +[Note 132: Pline, cité par Berbrugger.] + +RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Nous avons vu que les Gétules et les Musulames du +désert ne cessaient de faire des incursions dans le Tel et que Taurus +avait dû les repousser plusieurs fois par les armes. En l'an 29, L.A. +Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient poursuivi, jusque dans le +désert, ces turbulents indigènes. Les succès de ces généraux leur +avaient valu les honneurs du triomphe; mais bientôt de nouvelles +_razzias_ avaient été opérées par ces incorrigibles pillards. + +Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes était infesté par les pirates +Nasamons, qui oubliaient la sévère leçon donnée à leurs pères par +Pompée. L'intérieur était livré aux Garamantes dont Tacite a dit: _gens +indomita et inter accolas latrociniis fecunda_. En l'an 19, L. Cornélius +Balbus, nommé proconsul, fut chargé de conduire une expédition dans ces +contrées; il s'enfonça au sud de Tripoli et, s'avançant sur la voie +fréquentée par les anciens marchands karthaginois, traversa le pays des +Troglodytes (les monts R'arian), seuls intermédiaires du commerce de la +pierre précieuse qui vient d'Ethiopie[133], et atteignit Garama (Djerma) +dans la Phazanie (Fezzan). Cette belle campagne étendit la domination +romaine jusqu'au désert. Comme récompense, le triomphe fut accordé à +Balbus, bien que n'étant pas citoyen romain. Pline nous a transmis les +noms fort altérés des tribus qui y figuraient[134]. + +Cependant les Gétules étaient toujours en état de révolte, et de +nouvelles incursions ayant coïncidé avec l'élévation de Juba au trône de +Numidie, les historiens en ont inféré, généralement, qu'ils s'étaient +soulevés contre lui; mais, en considérant que l'état normal des tribus +sahariennes a toujours été, jusqu'à ces derniers temps, l'anarchie, la +guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on rattache ces faits +l'un à l'autre. La révolte, il est vrai, s'étendit à l'est, gagna les +Musulames et se signala comme toujours par des dévastations et le +massacre de tout ce qui portait le nom de romain. Les armées de Juba +furent plusieurs fois battues et il fallut que l'empereur envoyât de +nouvelles forces en Afrique. Cn. Corn. Cossus, chargé de réduire ces +Berbères, lutta contre eux durant de longues années et finit pareil +triompher et les forcer à là soumission, en l'an 6 de notre ère. Il +reçut à cette occasion le surnom de Gétulicus. Les Garamantes et les +Nasamons s'étaient joints aux Gétules. Carinius fut spécialement chargé +de les en châtier. Ce général les poursuivit jusqu'à la Marmarique. Une +partie de la IIIe légion reçut la mission de garder la frontière +méridionale[135]. + +[Note 133: Pline.] + +[Note 134: Ibid., _Hist. nat._, V, 3.] + +[Note 135: Florus, l. IV, c. 12. Tacite, _Ann._, passim. D. Cassius, +lib. LV et suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.] + +MORT DE JUBA II; PTOLÉMÉE LUI SUCCÈDE.--Après cette secousse qui, +peut-être, se fit sentir principalement vers l'est, le règne de Juba +s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part à l'expédition d'Arabie, +et d'après M. Ch. Mùller[136], il aurait dans cette campagne épousé ou +pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archélaüs, roi de Cappadoce. Les +renseignements à ce sujet sont contradictoires, mais il paraît certain +qu'il ne ramena pas cette femme à Césarée. + +Cléopâtre Séléné mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterrée dans le +magnifique mausolée que Juba avait fait élever à l'est de sa +capitale[137], et qui est connu maintenant sous le nom de _tombeau de la +Chrétienne_. + +Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-même cessa de vivre et fut placé +auprès de son épouse dans le mausolée. Il laissait un fils, Ptolémée, +qui lui succéda. L'histoire nous représente ce prince comme adonné +entièrement à ses plaisirs et à ses études, abandonnant à ses affranchis +la direction des affaires. Juba avait reçu d'Auguste ou de Tibère le +titre de citoyen romain; il était en outre citoyen d'Athènes, duumvir de +Gadès et quinquennal de Karthagène[138]. + +[Note 136: _Num. de l'Afr. anc._] + +[Note 137: _Monumentun commune regiæ gentis Mauritaniæ_, d'après +Pomponius Mela.] + +[Note 138: Masqueray, _Compte rendu de la thèse de M. de la +Blanchère._; Voir aussi cette thèse intitulée _De rege Juba, régis Jubs +filio._; Thorin, 1883.] + +RÉVOLTE DE TACFARINAS.--Depuis quelques années, un Berbère du nom de +Tacfarinas avait relevé l'étendard de la révolte dans la Gétulie. +Déserteur de la légion romaine, il avait d'abord réuni une bande +d'aventuriers et vécu de pillage et de vols. Vers l'an 17, les +Musulames, alors établis dans les environs de l'Aourès[139], s'étant +laissés entraîner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans +leurs cantonnements. La révolte s'étendit à l'est jusqu'aux Syrtes et à +l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, lui fournit +son appui consistant particulièrement en cavalerie. Le proconsul M.F. +Camillus rassembla aussitôt ses troupes et les auxiliaires et, ayant +marché résolument à l'ennemi, le mit en complète déroute. Tacfarinas, +avec ses Gétules, se jeta dans les profondeurs du désert. + +L'année suivante, Tacfarinas, après avoir mis à profit son temps pour +former ses guerriers à la discipline en les habituant à combattre à la +romaine, les uns à pied, les autres à cheval, se porte de nouveau contre +les établissements romains, pâle les bourgades et les fermes, fait un +butin considérable et met en déroute une cohorte romaine qui lui +abandonne un poste fortifié sur le fleuve Pagyda[140]. Plein de +confiance, il entreprend le siège de Thala. + +[Note 139: C'est ce qui est établi par Ragot _Sahara_, 2e partie, p. +74.] + +[Note 140: Près de Lambèse, selon le même auteur.] + +Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction des +opérations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres et +le force à prendre encore la route du sud (20). + +Bien que les honneurs du triomphe eussent été accordés à Apronius, il +faut croire que ses succès n'avaient pas été bien décisifs, puisque, peu +de temps après, Tacfarinas poussa l'audace jusqu'à proposer à Tibère un +traité de paix, à la condition qu'on lui donnât des terres. Pour toute +réponse, l'empereur nomma en l'an 21 Blæsus, proconsul d'Afrique, et, +lui ayant fourni d'importants renforts (une partie de la IXe légion), le +chargea d'anéantir la puissance du chef indigène. Ce fut, avec la plus +grande habileté et une parfaite notion de cette sorte de guerre, que le +général romain mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes +fortifiés, furent divisées en plusieurs corps qui, durant un an, +poursuivirent les rebelles sans relâche ni trêve. Battu chaque fois +qu'il était rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les +profondeurs du désert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni +adhérents ni ressources d'aucune sorte, et l'on put à bon droit +considérer la guerre comme finie. Tibère s'empressa de faire rentrer en +Italie une partie des troupes (22). Blæsus reçut le titre d'_imperator_. + +Mais Tacfarinas n'était pas homme à se laisser abattre ainsi. La mort du +roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif pour +intriguer chez les indigènes et soulever les tribus de l'ouest. Soutenu +par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encouragé par le +départ de la IX légion, il se lança de nouveau sur le Tel et se heurta +au proconsul Dolabella, successeur de Blæsus. Profitant du petit nombre +de ses ennemis, il glissa entre leurs cohortes et vint audacieusement +mettre le siège devant Tubusuptus (Tiklat) dans la vallée du Sahel. + +Dolabella, dans cette conjoncture, voulant éviter que les tribus de +l'ouest et du sud (Musulames et Gétules) ne vinssent se joindre au +rebelle, les terrifia en mettant à mort leurs chefs; puis il fit garder +la ligne du sud par des postes et réclama au roi Ptolémée une armée de +secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que les divisions +maurélaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas et le force à +lever le siège de Tubusuptus. Le Berbère veut fuir vers le sud, mais les +issues sont gardées; il se porte vers l'ouest poursuivi l'épée dans les +reins par Dolabella qui l'atteint à Auzia (Aumale), surprend son camp +par une attaque de nuit et le tue, ainsi que tous ses adhérents (24). + +Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activité, +l'audace et la ténacité causèrent tant de soucis aux Romains. Cette +révolte avait duré huit ans[141]. + +Assassinat de Ptolémée.--A la suite de cette guerre, dans laquelle +Ptolémée avait coopéré si efficacement à réduire le rebelle, un sénateur +fut désigné pour porter au roi de Maurétanie le bâton d'ivoire et la +toge brodée, présents du Sénat, et de le saluer du titre de roi, d'allié +et d'ami. + +La révolte qui venait de causer de si grandes difficultés aux Romains +décida l'empereur à fortifier la Numidie en la détachant de la province +d'Afrique pour la placer sous l'autorité d'un commandant militaire, +légat de rang sénatorial, qui lui obéissait directement. Quant à la +province d'Afrique, s'étendant à l'est d'Hippone jusqu'aux limites de la +Cyrénaïque, elle resta sous l'autorité du Sénat, représentée par un +proconsul (37)[142]. + +Le règne de Ptolémée se continua sans que rien de saillant se produisit, +lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appelé à Rome, par son cousin +l'empereur Caligula[143]. Le tyran l'accabla d'abord de prévenances; +puis, soit qu'il fût jaloux de la magnificence du roi maurétanien et de +l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit qu'il voulût s'emparer +de ses immenses richesses, soit enfin qu'il cédât à un de ses caprices +sanguinaires dont il a donné tant d'exemples, il le fit assassiner. On +ignore si Ptolémée fut tué à la sortie du cirque, ou s'il fut envoyé en +exil et mis à mort secrètement, car les auteurs diffèrent dans leurs +versions. + +[Note 141: Tacite, _Annales_, 1. II, ch. LII.] + +[Note 142: Mommsen, _Hist. Rom_.] + +[Note 143: Ils étaient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de +Marc-Antoine.] + +RÉVOLTE D'ÆDÉMON. LA MAURÉTANIE EST RÉDUITE EN PROVINCE ROMAINE.--La +nouvelle de l'assassinat du roi Ptolémée causa la plus grande émotion en +Afrique. L'affranchi Ædemon saisit ce prétexte pour lever l'étendard de +la révolte. Les Maures et même les Gétules le soutinrent, et il fallut +plusieurs expéditions pour le réduire. L'empereur Claude se laissa +décerner le triomphe pour les victoires de ses lieutenants. + +Cependant la révolte n'était pas éteinte. En l'an 41, le préteur +Suétonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pénétra +au cœur de la Tingitane, traversa les chaînes neigeuses du Grand-Atlas +et, enfin, atteignit une rivière nommé le Ger (Guir), «à travers des +solitudes couvertes d'une poussière noire d'où surgissent çà et là des +rochers qui semblent noircis par le feu[144]». + +Hasidius Géta termina la conquête de la Maurétanie occidentale en +rejetant dans le désert les débris des troupes d'un certain Salabus, roi +des Maures, dernier adhérent d'Ædémon. + +La Maurétanie fut réduite en province romaine vers l'an 42, ou peut-être +un peu plus tard, lorsque la dernière résistance eut été écrasée. Quant +à l'ère provinciale de Maurétanie, son point de départ doit être fixé à +l'année 10, date de l'assassinat de Ptolémée[145]. Yol-Césarée reçut le +titre de colonie. + +[Note 144: Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.] + +[Note 145: Ce fait a été péremptoirement démontré par MM. Berbrugger +_Rev. afr_., t. p. 30; Général Creuly _Ann. de la soc. arch. de +Constantine_, 1857, p. 1, et Poulle, _id_., 1862, p. 261.] + +DIVISION ET ORGANISATION ADMINISTRATIVE DE L'AFRIQUE ROMAINE.--En l'an +42, il fut procédé, par ordre de Claude, à une nouvelle division des +provinces africaines. Les anciennes demeurèrent placées sous l'autorité +du Sénat. Voici quelle fut la répartition: + +1° _Cyrénaïque_ avec la _Crète_, régies par un proconsul. + +2° _Province proconsulaire d'Afrique_, subdivisée en Byzacène et +Zeugitane, formée de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, régie +par un proconsul résidant à Karthage. + +3° Numidie, régie par un légat impérial ou par le proconsul de la +province d'Afrique. + +4° Maurétanie césarienne, s'étendant de Sétif à la Moulouia. + +5° Et Maurélanie Tingitane, de la Moulouia à l'Océan. + +Ces deux dernières provinces, faisant partie du domaine de l'empereur, +furent régies par de simples chevaliers, avec le titre de procurateurs +(_procuratores augusti_), ne relevant que de l'empereur et ayant des +pouvoirs très étendus. Elles reçurent comme garnison des troupes de +second ordre. + +Jusqu'au règne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province ou +les provinces d'Afrique était en même temps le chef des troupes: la +nécessité obligeait de réunir les deux pouvoirs entre les mains du même +chef, afin de donner plus d'unité à la direction des affaires. Mais cet +empereur, craignant la grande influence exercée par le proconsul L. +Pison, qui disposait d'un effectif de troupes considérable, donna le +commandement de l'armée et des «nomades» à un lieutenant ou légat du +prince, et ne laissa à Pison que l'administration propre du pays, ce qui +engendra de nombreux conflits[146]. Les empereurs craignaient toujours +de laisser trop de troupes à leurs représentants en Afrique, et nous +avons vu, lors de la révolte de Tacfarinas, Tibère s'empresser de +rappeler la IXe légion, alors que le rebelle n'était pas encore vaincu. +C'est, qu'après des victoires, le proconsul sénatorial qui, déjà, était +un personnage considérable, pouvait être proclamé _imperator_ par ses +troupes. Cette séparation des pouvoirs fut maintenue. + +Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces était, pour ainsi dire, +illimité. Le pays, réduit en province romaine, perdait ses anciennes +institutions, et le personnage chargé d'appliquer le senatus-consulte +qui ordonnait cette incorporation élaborait un ensemble de lois +spéciales à la nouvelle province. Il était, généralement, tenu grand +compte des institutions locales. Quelquefois une commission de sénateurs +l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant dans son +commandement--et l'on sait que la durée de ses pouvoirs n'était que d'un +an--publiait un nouvel édit par lequel il pouvait modifier, selon son +caprice, la loi fondamentale. Il réunissait dans ses mains tous les +pouvoirs militaire, administratif et judiciaire. A. Thierry a dit à ce +sujet: «un arbitraire presque illimité pesait sur la vie comme sur la +fortune des provinciaux.» + +Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les +propriétés du peuple romain[147]. Les publicains et les banquiers qui +accompagnaient le proconsul complétaient son œuvre. + +Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste placer +Juba II, comme roi, à la tête de la Numidie qui venait d'être pressurée +par ses gouverneurs. Enfin Caligula décapita la puissance des proconsuls +en leur retirant le commandement militaire. L'action de l'empereur se +fit dès lors sentir directement dans les provinces, qui cessèrent d'être +pressurées aussi violemment par la métropole. Nous n'allons pas tarder à +voir celle d'Afrique exercer à son tour une grande influence sur la +capitale. + +A côté des proconsuls étaient des légats impériaux, officiers chargés de +diverses fonctions militaires et administratives et qui, bien que soumis +aux ordres généraux du gouverneur, étaient directement sous l'autorité +du prince, notamment pour le commandement des troupes. Un questeur était +attaché au proconsul et ajoutait à son titre celui de propréteur; il +était chargé de le suppléer par délégation. «Il n'y avait de questeurs +que dans les provinces du Sénat[148]». Un intendant (_procurator_) était +chargé de l'établissement et de la rentrée des impôts, ainsi que de +l'administration des domaines impériaux. + +[Note 146: V. Dion, LX, 9, et Tacite, _Ann_.] + +[Note 147: Boissière, _loc. cit._, p. 217. C'est à cet ouvrage que +nous renvoyons pour une partie de ces détails.] + +[Note 148: Boissière, p. 258.] + +Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand nombre +d'agents de toute sorte. + +L'autorité religieuse de la province était confiée à un _sacerdos +provinciae africae_. «Élu parmi les personnes les plus considérées et +les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occupé tous les emplois +dans leurs cités ou qui avaient obtenu le rang de chevalier romain, il +présidait l'assemblée religieuse réunie, tous les ans, à Karthage. Son +emploi était annuel et, au moment de sortir de charge, il organisait à +ses frais des jeux qui étaient appelés _ludi sacerdotales_[149]». + +Dans certaines provinces, l'assemblée (_concilium_) était annuelle: +c'était le cas de celle d'Afrique. Des délégués des cités y prenaient +part et, après la célébration des rites du culte de l'empereur, le +concilium s'occupait de questions administratives et de vœux à présenter +dans l'intérêt de la province. Ses membres exerçaient un contrôle sur +l'administration de leur gouverneur et avaient le droit de le mettre en +accusation. + +La confédération des quatre colonies cirtéennes (Cirta, Mileu, Rusicade +et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour toute chose, +d'une véritable autonomie; «elle formait, dit M. Duruy, un véritable +État, où l'édile municipal était investi des pouvoirs attribués au +questeur romain, dans les provinces proconsulaires[150]»; elle avait un +concilium particulier, dont les attributions étaient beaucoup plus +étendues que dans les provinces. Son clergé et son culte avaient une +physionomie spéciale; ses prêtres, des deux sexes, portaient le titre de +_flamines_. Chaque colonie était administrée, pour ses affaires +particulières, par un _ordo_, sorte de conseil municipal[151]. + +[Note 149: Héron de Villefosse, _Comptes rendus de l'Académie des +Inscriptions_, IVe série, t. XI, p. 216, 217.] + +[Note 150: _Hist. des Romains_, t. V, p. 360.] + +[Note 151: Voir l'intéressant travail de M. Pallu de Lessert, dans +le _Bulletin des Antiquités africaines_ de M. Poinssot, année 1884. Voir +également Duruy, _Histoire des Romains_, t. IV, p. 42 et suiv.] + +Les provinces, comme les cités, se choisissaient des patrons, +personnages influents, chargés de défendre leurs droits dans la +métropole. + +Les villes étaient divisées en plusieurs catégories: + +1° Les _colonies romaines_, dont les citoyens jouissaient de tous les +droits et privilèges du citoyen romain, notamment de l'exemption du +tribut. + +2° Les _municipes_, dont les habitants, tout en profitant de la plupart +des privilèges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de suffrage. + +3° Les _colonies latines_, dont les habitants avaient le droit +d'acquérir et de transmettre la propriété quiritaire (_jus commercii_), +mais qui ne possédaient pas le _jus connubii_, conférant la puissance +paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, à l'expiration de leur +charge, étaient capables du droit de cité romain. + +Il y avait encore les villes alliées, les villes libres et les villes +exemptes d'impôts. + +Les cités avaient, en général, la libre disposition de leurs revenus, +sous la direction d'une assemblée de magistrats municipaux: la _curie_ +ou _ordo decurionum_, composée de notables qui conféraient, à +l'élection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat, +pour s'assurer leurs suffrages, était obligé de verser des sommes +considérables dans la caisse municipale, et de promettre des fêtes et +des travaux. Une fois élu, il supportait une partie des dépenses de la +cité et était pécuniairement responsable de la rentrée de l'impôt. Il +arriva un temps où ces honneurs, autrefois si recherchés, furent refusés +et fuis par les citoyens, qui les considéraient, à bon droit, comme une +cause de ruine. + +Les terres ayant appartenu aux princes indigènes et celles qui +provenaient de séquestre, avaient été incorporées au domaine du peuple +romain. Le reste des terres était généralement laissé aux indigènes, +mais à titre de simple occupation et à charge de payer une redevance +représentative du fermage. + +Les obligations des provinciaux étaient de quatre sortes: l'impôt +personnel, l'impôt foncier, les douanes et droits régaliens, et les +réquisitions. + +L'impôt foncier, payable en nature ou en argent, devait représenter en +général le dizième de la récolte[152]. L'Afrique rachetait en général +cet impôt par une indemnité fixe en argent. + +La province devait fournir le blé nécessaire à la nourriture des armées +et des matelots employés à sa garde, procurer les logements nécessaires +pour les soldats et même équiper parfois des auxiliaires. + +Ces charges étaient du reste assez variables selon les localités. Ainsi, +la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la capitation, +même pour les femmes[153]. + +[Note 152: Cet impôt se perçoit encore sur les indigènes d'Afrique +sous le nom d'Achour (Dîme).] + +[Note 153: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 177 et suiv.] + +Quant à la condition des personnes, elle était la même que dans le reste +des conquêtes romaines. Le citoyen romain, qu'il provînt, soit des +municipes d'Italie, soit des _colonies_ romaines, était au sommet de +l'échelle. Il recevait des concessions de terres qu'il faisait cultiver +par l'esclave ou par le paysan. Les soldats étaient également pourvus de +concessions, mais ils formaient des colonies purement militaires, où les +civils ne pénétraient pas. + +Le colon ou paysan, bien qu'il ne fût pas esclave, était généralement +attaché à la glèbe. «Un certain nombre de gens du peuple était assigné +sur chaque propriété (_affixus, assignatus_); leur personne suivait la +condition de la terre. Les propriétaires s'appelaient leurs +maîtres»[154]. Plus tard, ils recevront le nom de serfs. + +La condition de l'esclave était particulièrement dure; ceux nés sur le +domaine étaient un peu moins maltraités que ceux achetés. + +[Note 154: Lacroix, _Revue africaine_, N° 79, p. 23.] + +CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Bokkus Ier règne sur les deux +Maurétanies vers l'an 106 av. J.-C. + +Vers l'an 80, ses deux fils lui succèdent et se partagent son royaume. + +Bokkus II reçoit la Maurétanie orientale. + +Bogud Ier, la Maurétanie occidentale, augmentée de la Sétifienne, en 46. + +En 44, Bokkus III succède à son père Bogud Ier. La même année il perd la +Sétifienne, qui est reprise par Arabion. + +En 40, Bogud II succède à son père Bokkus II. + +En 38, Bokkus III reste seul maître des deux Maurétanies. Il meurt en +33. + +La Maurétanie reste jusqu'en 25 sans roi. + +Juba II est nommé roi de Maurétanie en 25, et règne jusqu'en 23 ap. +J.-C. + +Ptolémée règne de 23 à 40. + + + + +CHAPITRE VIII + +L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE +43-297 + + +État de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations.--État +des populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres +civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la +Cyrénaïque.--Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême +sud.--L'Afrique sous Trajan.--Nouvelle révolte des Juifs.--L'Afrique +sous Hadrien; insurrection des Maures.--Nouvelles révoltes sous Antonin, +Marc-Aurèle et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime +Sévère.--Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières +persécutions.--Caracalla, son édit d'émancipation.--Macrin et +Elagabal.--Alexandre Sévère.--Les Gordiens; révolte, de Capellien et de +Sabianus.--Période d'anarchie; révoltes en Afrique.--Persécutions contre +les chrétiens.--Période des trente tyrans.--Dioclétien; révolte des +Quinquégentiens.--Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique. + + +ÉTAT DE L'AFRIQUE AU IER SIÈCLE; PRODUCTIONS, COMMERCE, +RELATIONS.--Ainsi l'autorité romaine régnait sans conteste sur toute +l'Afrique du nord, la Berbérie, de l'Egypte à l'Océan. Il avait fallu +près de deux siècles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer +cette conquête; mais nous avons vu avec quelle prudence, par quelle +suite de transitions habilement ménagées, il y était arrivé. + +Au moment où la Berbérie entre dans une ère nouvelle, il convient de se +rendre bien compte de sa situation matérielle et de l'état de ses +populations. + +L'Afrique propre, la première occupée, est couverte de colonies latines; +«les notables des villes recevaient avec reconnaissance le droit de +cité; leurs enfants prirent des noms romains, reçurent une éducation +romaine; la carrière des emplois et des honneurs s'ouvrit devant +eux[155]». Dans les campagnes de cette fertile province, les patriciens +s'étaient taillé de beaux domaines et le pays n'avait pas échappé à la +formation des _latifundia_, qui avaient eu, en Italie, des conséquences +si funestes. Mais, si «l'on y trouvait, selon Aggenus Urbicus, des +domaines privés plus vastes que ceux de l'État, ils étaient occupés par +un grand nombre de cultivateurs; la maison du maître était entourée de +villages qui lui faisaient une ceinture de fortifications[156]». Du +reste, la petite propriété était constituée aussi par les concessions +aux vétérans, ou par la vente ou la location à des émigrants. Ainsi les +progrès de la culture[157], loin d'avoir été arrêtés par la conquête, +lui durent, au contraire, une plus grande extension. Leptis Magna, +Hadrumète, Utique et surtout Karthage, étaient les principaux ports où +les céréales venaient s'entasser. Là les flottes de toute l'Italie +chargeaient les grains, et c'est particulièrement de l'Afrique que Rome +tirait ses approvisionnements. Les blés d'Egypte allaient dans les +autres parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibère, sous Claude, la +population romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et +faisait entendre ses murmures, ou se mettait en rébellion, au moindre +retard, car la conséquence immédiate était la famine. On l'avait bien +vu, lors de la lutte entre César et Pompée, quand celui-ci avait arrêté +les convois d'Afrique. + +[Note 155: Hase, _Sur l'établissement Romain_ (_Rev. afr._, p. +301).] + +[Note 156: F. Lacroix, _Afrique ancienne_ (_Rev. afr._, N° 73, p. +18).] + +[Note 157: On sait que les Karthaginois avaient perfectionné la +culture en Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux +cultivateurs italiens.] + +Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages +d'Afrique, Claude accorda des immunités particulières pour encourager +les importations de blé, Néron exempta de tout impôt les navires servant +au transport du blé. Commode créa la flotte d'Afrique, affectée +spécialement à cet usage, et ses successeurs perfectionnèrent cette +institution. Un préfet de l'_Annone_, résidant en Afrique, fut chargé +d'assurer les approvisionnements. + +Après le blé, l'huile était une des principales branches d'exportation, +mais, de même que l'huile faite actuellement par nos Kabiles, elle était +de qualité inférieure, et sa mauvaise odeur la dépréciait beaucoup, de +sorte qu'on ne l'employait guère que dans les gymnases. + +Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le +sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les +marbres, tels étaient ensuite les principaux articles +d'exportation[158]. A ces productions, il faut ajouter les bêtes féroces +servant aux combats du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux +éléphants, il est à peu près démontré qu'ils n'existaient plus en +Berbérie à l'état sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et +autres auteurs. Ils étaient sans doute amenés de l'intérieur par les +caravanes. + +[Note 158: Cf. Hirtius, _Bell. afr._, Pline, Hérodote, Strabon, +Appien, _Bell. civ._, Suétone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.] + +Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la métropole +punique, relevée de ses ruines et toujours la reine de l'Afrique par sa +magnificence et sa civilisation. Dans son port, les vaisseaux venus de +tous les points de la Méditerranée se pressaient pour charger les +grains, les bois précieux, la poudre d'or, l'ivoire, les marbres, les +bêtes féroces, les chevaux numides, les nègres. Une population punique +importante dominait dans cette ville, elle y avait conservé ses mœurs, +sa langue et sa religion. Le temple d'Astarté (_Tanit_), divinité +phénicienne admise par les Romains dans leur Panthéon, sous le nom de +Juno Cœlestis, avait été reconstruit avec une nouvelle splendeur; nous +verrons plus tard un empereur donner une consécration officielle à ce +culte barbare dont les divinités exigeaient des sacrifices humains. + +La Cyrénaïque fournissait en quantité les blés, l'huile et les vins. +«Derrière cette province passait la route commerciale qui unissait +l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane, partie de la +haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela et des Garamantes, +où elle trouvait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le +pays des Atarantes et des Atlantes, pour rencontrer ceux de la +Nigritie[159]». + +[Note 159: Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.] + +Dans la Numidie et la Maurétanie, les principaux ports de commerce +étaient Igilgilis (Djidjelli), Saldœ, Yol-Césarée, Siga (à l'embouchure +de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de l'ouest et +l'Espagne, et même jusqu'en Gaule, des relations suivies qui avaient +amené des alliances de famille. Nous avons vu que Juba II était +magistrat municipal de Carthagène. + +ÉTAT DES POPULATIONS.--Examinons maintenant ce que devenait le peuple +indigène en présence de la colonisation romaine. La vieille race berbère +commençait à subir une transformation; diminuée par les guerres +incessantes où elle prodiguait son sang avec tant de générosité, elle +était refoulée par la colonisation romaine et commençait à s'assimiler +ou à disparaître dans la province d'Afrique ou la Numidie. Mais dans +toute la Maurétanie et certains massifs montagneux, comme le _Mons +ferratus_ (la grande Kabilie), elle se conservait intacte et se +préparait à de nouvelles luttes. Sur la ligne des hauts plateaux, se +pressaient les tribus gétules, toujours prêtes à envahir le Tel pour le +piller et autant que possible s'y fixer. On a pu constater cette +tendance des tribus du désert, par la demande de terres faite par +Tacfarinas à Tibère. Nous les verrons s'avancer continuellement, par un +mouvement lent et irrésistible, pour s'étendre sur les restes des +vieilles tribus berbères et les remplacer à mesure que la puissance +romaine s'affaiblira. + +Ces Berbères, établis au delà de la limite de l'occupation romaine, +reconnaissaient en général la suzeraineté du peuple-roi, +particulièrement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en +temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre. «On +utilisait ainsi les Berbères soumis dans l'intérêt de Rome, mais on ne +les organisait pas à la manière romaine, comme aussi on ne les employait +pas dans l'armée. En dehors de leur propre province, les irréguliers de +Maurétanie furent aussi utilisés, plus tard, en grand nombre, surtout +comme cavaliers, tandis qu'on ne procédait pas ainsi pour les +Numides[160]». + +En Cyrénaïque, la population n'avait pas subi de grandes modifications. +Les Juifs, déportés autrefois de Palestine dans cette province[161], y +avaient prospéré malgré les mauvais traitements auxquels ils étaient en +butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils inspiraient. Ayant eu +recours à la justice d'Auguste pour être protégés, ce prince envoya des +ordres à Flavius, préteur de Lybie, pour qu'il veillât à ce qu'ils ne +fussent pas troublés dans leurs biens et l'exercice de leur culte. En +l'an 14 av. J.-C, un rescrit de Marcus Agrippa ordonna «qu'ils seraient +maintenus dans l'exercice de leurs droits et que si, dans quelque ville, +on avait diverti de l'argent sacré, il serait restitué aux Juifs par des +commissaires nommés à cet effet[162]». Nous verrons avant peu l'esprit +d'indiscipline de ces Juifs, surexcité par les événements de Judée, leur +attirer de terribles répressions. + +[Note 160: Mommsen, _Histoire Romaine_, t. V, trad. par M. Pallu de +Lessert.] + +[Note 161: A la suite de la prise de Jérusalem par Ptolémée Soter, +vers 320 av. J.-C. V. Josèphe, _contra Appio_, II, 4, cité par M. Cahen +dans son travail sur les Juifs (_Soc. arch._, 1867).] + +[Note 162: Passage reproduit par d'Avezac dans l'_Afrique ancienne_, +p. 124.] + +LES GOUVERNEURS D'AFRIQUE PRENNENT PART AUX GUERRES CIVILES.--Après +quelques années de tranquillité, l'Afrique ressentit le contre-coup de +l'anarchie qui termina et suivit le règne de Néron. Pendant que Vindex +levait l'étendard de la révolte en Gaule, Clodius Macer, légat +d'Afrique, retenait les convois de blé et prenait le titre de +propréteur, pour bien montrer qu'il avait abandonné le service de +l'empereur. Bientôt il se proclama indépendant et leva de nouvelles +troupes parmi les indigènes qu'il forma en légion[163]. + +Le 9 juin 68, Néron terminait sa triste carrière et était remplacé par +Galba, ancien proconsul d'Afrique[164]. Un de ses premiers soins fut de +se débarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la légion +Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes d'Afrique et +obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui commandait les +Maurétanies et disposait de troupes nombreuses. Mais bientôt Galba est +assassiné (juin 68)[165]. Othon et Vitellius lui succèdent. Ces trois +règnes avaient duré dix-huit mois, triste période remplie par les +meurtres, les révoltes et l'anarchie. + +[Note 163: Tacite, _Ann._., lib. II, cap. XCVII.] + +[Note 164: Il avait reçu cette fonction de Claude et la garda deux +ans.] + +[Note 165: Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurétanie +tingitane, Trébonius Garucianus.] + +A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se déclarer +indépendant à son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes et cinq +ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'étaient des forces +imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait espérer le succès; mais +au moment où il se préparait à passer dans la Tingitane, pour, de là, +envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province le fit assassiner, et +ses troupes se prononcèrent pour Vitellius, qui ne jouit pas longtemps +du pouvoir et succomba à son tour en décembre 69. + +L'AFRIQUE SOUS VESPASIEN.--Enfin Vespasien resta seul maître du pouvoir. +C'était aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il s'était fait +remarquer dans son commandement par une honnêteté bien rare pour +l'époque. On raconte même que les habitants d'Hadrumète, irrités de sa +parcimonie dans les fêtes, l'assaillirent un jour en lui lançant des +raves à la tête. + +Lucius Pison était alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement à +l'écart des factions et cependant on le soupçonnait d'être partisan de +Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'étaient réfugiés dans sa +province. Ce parti avait encore de nombreux adhérents en Gaule et l'on +craignait que Pison ne fit alliance avec eux, ce qui aurait eu pour +conséquence immédiate la famine. Le légat qui commandait les troupes, +Valérius Festus, cédant à son ambition, exploita perfidement cette +situation en peignant, dans ses rapports, la révolte comme imminente. Un +certain Papirius, qui avait déjà pris part au meurtre de Macer, arrive +en Afrique dans le but de tuer le proconsul. Pison prévenu le fait +mettre à mort et adresse une proclamation au peuple. Mais bientôt les +soldats auxiliaires dépêchés par Festus pénétrent dans sa demeure et +demandent le proconsul. Un esclave déclare qu'il est Pison et tombe sous +leurs coups. Ce dévouement ne sauve pas son maître, qui est reconnu par +le procurateur B. Massa et mis à mort. + +Ainsi délivré de son rival, Festus alla au camp, fit mettre à mort les +soldats sur la fidélité desquels il avait des doutes et récompensa les +autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui +divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuyés par +les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70). + +Pour châtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans leur +pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les défilés des +montagnes, chemin difficile et peu usité, mais plus court. La Phazanie +qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expédition de Balbus, +fut de nouveau contrainte à la soumission et au paiement d'un tribut. + +INSURRECTION DES JUIFS DE LA CYRÉNAÏQUE.--Un certain Jonathas ayant fait +partie de ces zélateurs, ou sicaires, dont les excès avaient attiré de +si grands malheurs à leur nation, vint se réfugier à Cyrène. Ayant réuni +autour de lui environ deux mille misérables de son espèce, il alla +camper au désert en proclamant son intention de réformer la religion +juive. Catullus prêteur de Libye, appelé par les orthodoxes juifs, +arriva à la tête de ses troupes et, ayant cerné les rebelles, les +massacra presque tous. Jonathas, le promoteur du mouvement, avait pu +s'échapper, mais il fut arrêté et comme le préteur voulait le faire +périr il prétendit qu'il avait des révélations importantes à lui faire +sur l'origine de la conspiration. Catullus qui, au dire de l'historien +Flavien Josèphe, était un homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait +tirer de son prisonnier; se faisant désigner par lui les juifs les plus +riches, il les mit à mort et s'empara de leur fortune. La plus grande +terreur pesa sur cette population qui vit périr en peu de temps trois +mille de ses principaux citoyens. + +Après cette exécution, Catullus se rendit à Rome en emmenant le délateur +et un certain nombre d'israélites notables d'Alexandrie, parmi lesquels +Josèphe lui-même, désignés comme chefs du complot. Mais Vespasien, +éclairé par son fils Titus, ne s'y trompa point. Il rendit aussitôt la +liberté aux prisonniers à l'exception de Jonathas qu'il fit brûler vif. + +EXPÉDITIONS EN TRIPOLITAINE ET DANS L'EXTRÊME SUD.--Après la mort de +Vespasien et le court règne de Titus, l'empire échut à Domitien. Sous +son règne, de nouvelles expéditions furent faites au sud de la +Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de cette province, se +rendit à Garama, puis à Audjela, et de là jusqu'en Ethiopie. + +Quelque temps après les Nasamons s'étant révoltés et ayant massacré les +collecteurs d'impôts, le même général marcha contre eux et après +différentes péripéties en fit un massacre horrible. Domitien annonça au +Sénat que ces incorrigibles pillards étaient détruits[166]. Vers la même +époque, Marsys, roi de cette peuplade, s'étant rendu auprès de Domitien, +alors dans les Gaules, le décida à faire une expédition en Ethiopie où, +disait-il, existaient de grandes quantités d'or. + +Julius Maternus, chargé du commandement de cette expédition, arriva dans +le pays des Garamantes où le roi de cette contrée se joignit à lui avec +des contingents. Ainsi guidées par les Garamantes, les troupes romaines +atteignirent, après sept mois de marche, le pays d'_Agisymba_[167], +«patrie des rhinocéros» (de 81 à 96). + +La réussite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu, est +vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous demander avec M. +Ragot[168] si, malgré nos connaissances et les moyens dont nous +disposons actuellement, nous serions à même d'en faire autant. +Malheureusement les détails que nous possédons sur cette expédition se +réduisent à quelques lignes. L'Afrique proprement dite paraît avoir été +assez calme pendant cette période. + +[Note 166: Zonare, _Ann._, 1. XI.] + +[Note 167: Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de +Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique_, p. 231.] + +[Note 168: _Sahara_, p. 191.] + +L'AFRIQUE SOUS TRAJAN.--Après le court règne de Nerva, Trajan fut +investi du pouvoir suprême (28 janvier 98). + +Ce prince guerrier employa largement l'élément berbère dans ses +campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire, qui +n'avait guère dépassé la ligne de Theveste-Lambèse, jusqu'au Djerid. Il +fonda notamment un établissement militaire au lieu appelé ad-Majores (au +nord de Negrin) point stratégique qui commandait les routes du sud et de +l'est[169]. Thamugas, voisine et rivale de Lambèse, date également de +cette époque. C'est là probablement que furent établis les vétérans de +la XXXe légion. Une autre colonie de vétérans était fondée vers la même +époque à Sitifis, sous la dénomination de Nerviana Augusta Martialis. + +Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait livrée +aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius Priscus, secondé +par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis le pays en coupe +réglée, vendant la justice et étendant à tout ses prévarications. +Poussés à bout par tant d'injustices, les habitants portèrent leurs +doléances au Sénat[170]. Ils trouvèrent comme défenseurs Tacite et Pline +le jeune et, grâce aux efforts de ces hommes illustres, obtinrent gain +de cause.....en principe, car le proconsul, déclaré coupable, fut +simplement exilé sans qu'on le dépouillât de ses richesses mal acquises. + +[Note 169: Ibid., p. 192.] + +[Note 170: Déjà en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrénaïque avait été +défendue devant le Sénat et c'est la grande voix de Cicéron qui avait +plaidé sa cause.] + +NOUVELLE RÉVOLTE DES JUIFS.--A la fin du règne de Trajan (en l'an 115), +les Juifs de la Cyrénaïque, devenus très nombreux depuis la destruction +du temple par Titus, fanatisés par leurs malheurs et irrités par les +mauvais traitements auxquels ils étaient soumis, se mirent en état de +révolte. Le général Lupus ayant marché contre eux, fut vaincu et +contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif nommé Andréas (ou Lucus), +était à la tête de ce mouvement qui fut caractérisé par des cruautés +épouvantables. Tout ce qui était romain et grec tomba sous les coups des +rebelles; ce fut une orgie de sang. Les juifs allèrent, dit-on, jusqu'à +manger la chair de leurs victimes et à se couvrir de leur sang. Par +représailles, ils les forcèrent, à leur tour, à combattre dans le +cirque, ou les firent déchirer par les bêtes féroces. Dans la seule +Cyrénaïque, deux cent vingt mille personnes auraient ainsi trouvé la +mort[171]. + +[Note 171: Dion Cassius.] + +Trajan était alors retenu en Orient par la guerre contre les Parthes, +qui nécessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations de +la Cyrénaïque abandonnées à elles-mêmes, étaient sans force pour +résister aux rebelles, dont le nombre était considérable. Alliés aux +révoltés d'Egypte, les juifs se livrèrent à tous les excès. Cependant +Marcius Turbo, ayant reçu de l'empereur l'ordre de marcher contre les +rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes, tant en +infanterie qu'en cavalerie et même une division navale. Mais c'était une +véritable guerre à entreprendre et il fallut toute l'habileté de ce +général pour triompher de cette révolte qui se prolongea jusqu'à +l'avènement d'Hadrien. La répression que les juifs s'étaient ainsi +attirée fut sévère, et il est probable qu'à cette occasion un grand +nombre d'entre eux émigrèrent dans l'ouest et se mêlèrent à la +population indigène de la Berbérie. + +L'AFRIQUE SOUS HADRIEN. INSURRECTIONS DES MAURES.--En 117, commença le +beau règne d'Hadrien. Un soulèvement général des Maures concorde avec +son élévation. C'est à la voix d'un Berbère latinisé du nom de Lusius +Quiétus que les indigènes prennent les armes. Ce chef avait été chargé +de conduire à Trajan un corps de troupes maures, et il s'était tellement +distingué, dans la guerre contre les Parthes et dans celle de Judée, que +l'empereur lui avait donné le gouvernement de la Palestine. Rappelé en +Afrique, il renia la fidélité dont il avait donné des preuves si +éclatantes, pour entraîner ses compatriotes à la révolte. + +Marcius Turbo appelé de la Cyrénaïque, et nommé proconsul d'Afrique, +reçut la difficile mission de réduire cette révolte qui avait pris des +proportions générales. Quiétus fut mis à mort; mais Turbo ne triompha +des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour le récompenser de ses +services, il reçut des honneurs particuliers et fut ensuite nommé +gouverneur de la Dacie. + +En 122 une nouvelle insurrection de la Maurétanie décida l'empereur à +passer en Afrique[172]. Après avoir apaisé la révolte, Hadrien visita la +contrée et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits. Ayant vu par +lui-même ce qui était nécessaire, il prescrivit l'ouverture de routes et +fit établir toute une ligne de postes avancés, pour préserver les +colonies contre les incursions des Maures. Vers la fin de 123, ou au +commencement de 124, le quartier général de la IIIe légion fut transféré +à Lambèse. L'achèvement de la route de Karthage à Théveste, venait +d'avoir lieu, et, en assurant la facilité des communications, permettait +de reporter les lignes plus à l'ouest. + +En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain nombre +de villes furent élevées par lui au rang de colonies et il concéda des +terres à ses vétérans. Il imprima une puissante impulsion à la +colonisation du pays, le dotant de monuments et de routes, si bien qu'il +reçut sur des monnaies le titre de «restaurateur de l'Afrique.» Les +villes imitèrent son exemple et une inscription nous apprend que Cirta +construisit à ses frais les ponts de la route de Rusicade[173]. C'est +sans doute dans ce voyage qu'il parcourut la Cyrénaïque. Ce pays était +ruiné et en partie dépeuplé depuis la révolte des juifs. Il y amena des +colons et fonda de nouveaux établissements, notamment une ville à +laquelle il donna son nom. Adrianopolis. + +[Note 172: Une inscription récemment découverte à _Rapidi_, Sour +Djouâb, confirme ce fait. Voir _Comptes rendus de l'Académie des +Inscriptions_, IVe série, t. IX, pp. 198 et suiv.] + +[Note 173: Duruy, _Hist. des Romains_, t. V, p. 54 et suiv.] + +Hadrien vint sans doute une troisième fois en Afrique (vers 129). Les +documents à cet égard manquent de précision. Dans tous les cas, il +s'occupa avec sollicitude du développement de la colonisation et le pays +garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de sa belle-mère +Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance particulière qui +prouve bien que les conditions physiques du pays n'ont pas changé: il +n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique et sa venue coïncida avec le +retour des pluies[174]. + +[Note 174: Spartien, _Hadrian_. XXII.] + +NOUVELLES RÉVOLTES SOUS ANTONIN, MARC-AURÈLE ET COMMODE +(138-190).--Antonin succéda à Hadrien en 138. Les Maures en profitèrent +pour envahir de nouveau les contrées colonisées et porter partout le feu +et la révolte. Il est probable que les Gétules se joignirent à cette +levée de boucliers. La situation devint si grave que l'empereur dut +venir en personne combattre les rebelles. Il les vainquit; dit +Pausanias, et les contraignit à se réfugier «aux extrémités de la Libye, +vers la chaîne du Mont-Atlas et les peuples qui y habitent». Les +documents fournis par l'histoire sont si pauvres qu'il est impossible de +se rendre compte de cette campagne et de conjecturer dans quelle +direction les Berbères furent repoussés. M. Ragot[175] pense que +l'empereur se décida à reporter alors la ligne d'occupation et de +fortification jusqu'au delà de l'Aourès, précaution qui devait, hélas, +être bien insuffisante. + +Sous le règne de Marc-Aurèle, nouvelle insurrection des Maures Maziques +et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en Espagne. «Ni les +garnisons romaines, ni le détroit de Gadès, n'empêchèrent les hordes de +l'Atlas de prendre l'offensive, de pénétrer en Europe et de ravager une +grande partie de l'Espagne[176].» Peut-être, comme le fait remarquer +Lacroix[177], ne s'agit-il ici que d'expéditions maritimes. Il est +certain d'autre part, que les proconsuls d'Afrique luttèrent pour ainsi +dire sans relâche contre les invasions des indigènes maures et gétules. +«Rome, dit encore Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de +préserver ses frontières.» Marc-Aurèle dut envoyer de nouvelles troupes. +L'Afrique cessa d'être une province sénatoriale, et le gouverneur de la +Maurétanie ne fut qu'un légat propréteur. + +En 188, les Maures étaient de nouveau en état de révolte. L'empereur +Commode parla d'aller les combattre en personne; mais après avoir obtenu +du Sénat l'argent nécessaire, il préféra l'employer à ses débauches et +se contenta d'envoyer en Afrique des lieutenants[178]. Pertinax dont le +règne éphémère devait faire suite au sien, opéra la pacification de +l'Afrique (190). + +[Note 175: _Loc. cit._, p. 194.] + +[Note 176: Jul. Capitolin.] + +[Note 177: _Numidie et Maurétanie_, p. 180.] + +[Note 178: Lampride_; Commode_, ch. IX et suiv.] + +LES EMPEREURS AFRICAINS. SEPTIME SÉVÈRE.--Septime Sévère, natif de +Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclamé empereur par +les légions de Pannonie. Ce prince fit largement profiter l'Afrique de +la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout à punir, et à +repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, ayant pu apprécier +par lui-même le tort que les incursions des nomades faisaient à la +colonisation. Les troupes romaines pénétrèrent encore dans la Phazanie +et établirent une ligne de postes fortifiés de Tripoli à Garama[179]. +Karthage et Leptis reçurent de lui le droit italique. + +Sévère montra constamment pour l'Afrique une grande prédilection. Il y +fit exécuter des travaux considérables dont de nombreuses inscriptions +ont conservé le souvenir. A Rome il s'entoura d'Africains et composa sa +garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains, +en Italie, se distinguèrent particulièrement dans le barreau et à +l'armée. La langue punique, ou peut-être berbère, car les historiens de +l'époque ne paraissent pas soupçonner qu'il en existât une, était parlée +dans l'entourage de l'empereur. L'impératrice Julia Domna, syrienne +d'origine, était très favorable aux orientaux. L'Afrique rendait à +Sévère l'affection qu'il lui témoignait; l'on dit qu'après sa mort les +Berbères le mirent au rang des dieux[180]; dans tous les cas, aucune +révolte n'est signalée sous son règne, dans cette Afrique, depuis si +longtemps en proie à l'insurrection. + +[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouvé les traces.] + +[Note 180: Hérodien]. + +On est porté à supposer que ce prince sépara la Numidie de la +proconsulaire, et envoya à celle-ci un légat impérial, tandis que +l'ancienne Afrique restait sous l'autorité administrative du proconsul. + +PROGRÈS DE LA RELIGION CHRÉTIENNE EN AFRIQUE; PREMIÈRES +PERSÉCUTIONS.--La religion chrétienne s'était introduite dans les villes +de l'Afrique à peu près en même temps qu'en Italie. La Cyrénaïque fut +une des premières contrées où les apôtres allèrent prêcher la nouvelle +doctrine. Dès l'an 40, saint Marc qui était juif cyrénéen, vint dans son +pays faire des prosélytes, jusque vers 61, époque où il alla à +Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette église, il +n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on, +les premiers évêques. + +Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pénétra avec moins d'éclat; +néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas à +devenir considérable. On sait quel était l'esprit de ces premiers +chrétiens: la vieille société devait disparaître pour faire place au +règne du Christ. Ce n'était rien moins qu'une profonde révolution +sociale qui se préparait et, si les Romains s'étaient montrés très +tolérants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne +pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui disait: «Mon royaume +n'est pas de ce monde», et qui prêchait l'égalité absolue de tous les +hommes. L'empereur, souverain pontife, divinisé après sa mort, était +directement attaqué, de même que l'état social reposant sur l'esclavage. +Enfin les chrétiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas +surprenant que le pouvoir cherchât à s'opposer aux progrès de pareils +adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande +modération. Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au +sujet des druides, prit les premières mesures contre ceux qui +_christianisaient_ ou _judaïsaient_, car, dans le principe, on confondit +les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger +d'une secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne +furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante, +commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles on ferma les +yeux. + +Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S'ils sont +accusés et convaincus,--écrivit-il à ses gouverneurs,--punissez-les.» +Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se +produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement +sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa déclaration, on +l'incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les +chrétiens du haut de son tribunal, en présence du peuple, que les +soldats avaient peine à contenir. S'ils persistaient, on les condamnait +à mort[181]. + +[Note 181: Duruy, _Hist. des Romains_.] + +Sous les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne fit +de grands progrès. Les néophytes, loin d'être terrifiés par les mauvais +traitements, recherchaient le martyre. La crédulité publique, les +révélations arrachées aux esclaves par la torture, étaient cause qu'on +les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'était plutôt la +vindicte publique que le représentant de la loi qui les châtiait. + +Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens d'Afrique. +Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au génie +de l'empereur, était puni de mort. En l'an 200, douze chrétiens, sept +hommes et cinq femmes, ayant été amenés à Saturnin, proconsul de la +province d'Afrique, subirent le martyre. On les considère comme les +douze premiers confesseurs de l'église d'Afrique. Peu après avait lieu à +Karthage le supplice de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les +chrétiens, dès lors, se mirent à chercher le martyre avec avidité et +l'on vit des épouses résister aux larmes de leur famille, repousser +leurs enfants, répondre aux exhortations, aux conseils du représentant +de l'autorité par des provocations, et ne chercher qu'à apaiser leur +soif de souffrance et de tourments. + +Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l'époque de +la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme tant +d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des +supplices qui l'avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi les +persécutions allaient directement contre leur but. + +CARACALLA. SON ÉDIT D'ÉMANCIPATION.--Caracalla continua les travaux +commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il cher aux +Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de leur +reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillité dont +il avait si grand besoin. + +Par son édit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen à tous les +habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en +principe que deux catégories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la +pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un +réel changement, «Si cet édit[182] proclamait une émancipation générale, +pourquoi les désignations de villes libres, ou municipales, ou +coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continué +à subsister? A-t-il empêché les nouveaux citoyens d'être décapités par +le bourreau ou cloués au gibet?» + +En réalité cette mesure n'avait de libéral que l'apparence: son but +était de se procurer de l'argent et des hommes, en étendant l'impôt à +tous et en supprimant les exemptions. + +[Note 182: Poulle, _loc. cit._, p. 115.] + +MACRIN ET ELAGABAL.--Macrin, le troisième empereur africain, était né à +Yol-Césarée. C'était un avocat que son audace et son succès portèrent au +poste de préfet du prétoire. Le meurtrier de Caracalla fut d'abord bien +accueilli par le sénat (217), mais bientôt on apprit qu'Elagabal, +grand-prêtre du soleil à Edesse, âgé seulement de 17 ans, avait été +proclamé par les soldats à l'instigation de Julia Mœsa, sœur de +l'impératrice Julia Domna. Ayant essayé de lutter contre son +compétiteur, Macrin périt avec son fils Diadumène à Chalcédoine (avril +218). Dans son règne aussi court qu'agité, il avait trouvé le temps de +réduire sensiblement les impôts. + +Bassien-Elagabal était fils de Socuzis, ancien légat de la IIIe légion, +et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en +Afrique [183]. Dans le cours de son règne, ce prince, qui avait importé +à Rome les rites et coutumes de l'Orient, procéda en grande pompe à une +ridicule cérémonie par laquelle il maria la déesse _Tanit_ de Karthage, +représentée par une pierre triangulaire, avec le Dieu _Gabal_ +(Alah-Gabal), un aérolithe rapporté de Syrie[184]. + +En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'était attribué les noms de +Marc-Aurèle Antonin. Après un court règne de cinq ans, il fut à son tour +mis à mort par les soldats. Une révolte avait eu lieu dans la Césarienne +peu de temps auparavant (222). + +[Note 183: Voir l'intéressante communication de M. L. Rénier à +l'Académie des Inscr. et Belles-Lettres, séance du 21 juin 1878.] + +[Note 184: Voir les _Comptes-rendus_ de cette Académie.] + +ALEXANDRE SÉVÈRE.--L'arrivée au pouvoir d'Alexandre Sévère mit fin à +l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'était que le +prélude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les +affaires reprirent leur marche régulière et chacun dut revenir à +l'obéissance. L'Afrique eut beaucoup à se louer de son administration. +Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta très loin au sud les +frontières de l'occupation[185]. La Tingitane aurait, paraît-il, été +alors le théâtre d'une révolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne +fournit aucun détail. + +[Note 185: Ragot, p. 200.] + +En 229, Marcus Antonius Gordianus avait été nommé par le sénat proconsul +d'Afrique, avec son fils comme légat. Pendant sept années, ses pouvoirs +lui furent prorogés, et l'Afrique vécut tranquille sous son autorité. + +LES GORDIENS. RÉVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.--Mais en 235, +Sévère tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitôt l'anarchie +reparut dans le monde romain. L'Afrique saisit cette occasion de +produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrités par la dureté et +les violences d'un intendant du fisc, le mirent à mort et, pour +s'assurer l'impunité, soulevèrent la province et proclamèrent empereur +le vieux Gordien, leur gouverneur, alors âgé de quatre vingts ans. + +Les soldats de la IIIe légion ratifièrent ce choix et, malgré la +résistance du proconsul, lui conférèrent le pouvoir, à Thysdrus, en lui +laissant son fils comme lieutenant. Des députés furent alors envoyés au +Sénat qui approuva l'élection et déclara Maximin ennemi public (237). A +cette nouvelle, le sénateur Capellien qui gouvernait la Maurétanie et, +disposant de forces importantes, était chargé de garder les limites, se +déclara pour Maximin. En même temps Gordien, avec lequel il avait eu des +démêlés, prononçait sa destitution. + +Bientôt Capellien envahit la Numidie à la tête de troupes aguerries +depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient contre +les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens réunissaient et armaient à la +hâte des adhérents nombreux, mais indisciplinés, et se portaient +bravement à la rencontre de l'ennemi. La bataille eut lieu en avant de +Karthage, elle se termina bientôt par le triomphe de Capellien et la +mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi, +le vieil empereur se donna la mort en s'étranglant avec sa ceinture, six +semaines après son élévation. + +Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en +Afrique les plus grandes cruautés[186]. Il suivait en cela les ordres de +son maître qui, furieux contre l'Afrique, avait promis à ses soldats les +biens des habitants de cette province, de même qu'il leur avait octroyé +les propriétés des sénateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance +contre ceux qui s'étaient prononcés contre lui. Il est probable que, +pour punir la IIIe légion, il la licencia[187]. + +[Note 186: Hérodien, _Hist._, 1. VIII.] + +[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constaté par une inscription +trouvée à Gemellæ, et d'où il résulte que cette légion fut rétablie en +253.--Voir l'article de M. Pallu de Lessert dans le _Bulletin des +Antiquités africaines_, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat +à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 26 mars +1886.] + +Sur ces entrefaites, Maximin fut assassiné par les soldats lassés de ses +cruautés (238). Le sénat, malgré la mort des Gordiens, avait persisté +dans son refus de reconnaître Maximin: deux sénateurs avaient été élus +empereurs et on leur avait adjoint comme césar, un petit-fils de Gordien +Ier, âgé de 13 ans. Après s'être défaits de Maximin, les prétoriens +mirent à mort les deux fantômes d'empereurs et proclamèrent à leur place +le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III. + +Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne nous le +dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il est probable que +la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la +Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n'est pas +téméraire de conjecturer qu'il fut mis à mort. En 240 un certain +Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son exemple, se proclama +empereur et voulut soulever sa province. Le præses de la Maurétanie +restait fidèle à Gordien. L'usurpateur marcha contre lui et obtint +d'abord quelques succès; mais, l'empereur ayant envoyé du renfort en +Maurétanie, le præses reprit l'offensive, chassa devant lui les +envahisseurs, et vint, à son tour, mettre le siège devant Karthage. Les +habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrèrent Sabinianus +aux troupes fidèles. + +PÉRIODE D'ANARCHIE. RÉVOLTES EN AFRIQUE.--A l'époque que nous avons +atteinte, les empereurs se succèdent au pouvoir avec une rapidité qui +démontre à quel état d'anarchie l'empire est tombé. + +L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu à l'emploi de +préfet du prétoire, tue Gordien III et se fait proclamer à sa place +(244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent +successivement au pouvoir et périssent tous sous les coups des soldats. +En 253, Valérien ancien chef de la IIIe légion, s'empare de l'autorité +et la conserve pendant quelques années, mais en 260, il est fait +prisonnier par Sapor, roi des Perses. + +Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence de +l'histoire est suppléé ici par les inscriptions relevées en Algérie. Les +tribus indigènes, particulièrement celles qui occupaient la région +montagneuse comprise entre Cirta, Sétif, Rusucurru (Dellis) et la mer en +profitèrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du +sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de +Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures +cantonnés à Auzia (Aumale), prend et met à mort un rebelle du nom de +Faraxen, chef des Fraxiniens. Après ce succès, Gargilius se met en +marche vers l'est pour rejoindre le légat de la Numidie qui accourt avec +les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dressée par +les Babares et périt en combattant. + +Vers le même temps, ou peu après, les Babares habitant le massif du +Babor, soutenus par quatre chefs berbères, envahirent les environs de +Mileu (Mila) et de là, portèrent le ravage jusque sur la limite de la +Numidie. Le légat C. M. Decianus propréteur de Numidie et de Norique, +les mit en pièces; puis il dut réduire les Quinquegentiens, réunion de +cinq peuplades, établies dans le territoire de la grande et de la petite +Kabilie [188]. Ces succès partiels ne furent pas suivis de pacifications +bien solides. + +[Note 188: Poulle, _Maurétanie_, p. 119-120. Berbrugger, _Époques +militaires de la grande Kabylie_, p. 212.] + +PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Malgré les persécutions, la religion +chrétienne faisait de rapides progrès en Afrique. Dans la Cyrénaïque +surtout, un clergé organisé relevait directement du pape. L'édit de +Decius, rendu en 250, organisa d'une manière régulière la persécution +contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C'est à la suite de +cette mesure que saint Denis d'Alexandrie fut exilé dans une petite +bourgade de la Cyrénaïque. Valérien prescrivit de nouvelles rigueurs +contre les chrétiens et, comme un certain nombre de tribus de la +Proconsulaire avait embrassé le nouveau culte, ce fut une cause de plus +de troubles en Afrique et de résistance au pouvoir central. Les +pasteurs, décorés du nom d'évêques, se réunirent plus d'une fois en +conciles pour traiter des points de doctrine, car déjà des hérésies se +produisaient et souvent le clergé africain était en lutte avec ses chefs +spirituels. Saint Cyprien qui, à Karthage, avait recueilli l'héritage de +Tertullien, était en butte aux haines de la populace. + +En 254 à Lambèse, et en 255 à Karthage, se réunirent deux conciles +d'évêques de la Numidie et de la Maurétanie, auxquels assistèrent, pour +le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq +membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli être jeté aux bêtes; +sous Valérien il trouva le martyre ainsi qu'un certain nombre d'évêques. + +Période des trente tyrans.--Après la chute de Valérien, avait commencé +le règne de Gallien et la période dite des trente tyrans. L'Afrique ne +pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius +Passienus et F. Pomponianus «duc de la frontière libyque,» allèrent +chercher dans ses terres un ancien tribun, nommé Celsus, et l'ayant +revêtu du manteau de pourpre de la déesse Tanit à Karthage, le +proclamèrent Auguste. Quelques jours après, le tyran était mis à mort +par la populace, qui l'avait élevé, et son cadavre livré en pâture aux +chiens. + +Vers la même époque, un parti de Franks, après avoir ravagé la Gaule et +l'Espagne, fit une descente en Maurétanie: c'était un prélude à +l'invasion Vandale. + +En 268, Claude II succède à Gallien, et est à son tour remplacé par +Aurélien (270). On devine ce que pouvaient faire les indigènes de +l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tête à la +puissance romaine sous Hadrien et sous Sévère: la révolte fut l'état +permanent. «Le débordement général des barbares fut comme une tempête +qui brise tout[189]». L'évêque de Karthage sollicitait la charité des +fidèles pour racheter les captifs faits par les «barbares» qui avaient +envahi la Numidie. C'est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus) +habité par les cinq nations (quinquegentiens), que l'étincelle était +partie. De là, la révolte s'était répandue, pendant le règne de Gallien +(265), sur la Maurétanie orientale et la Numidie occidentale. + +Le général Probus, après avoir rétabli la paix dans la Marmarique +insurgée, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef +des troupes. Un Berbère, du nom d'Aradion, avait soulevé les populations +de la Numidie. Tout était en révolte jusqu'aux portes de Karthage. +Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en déroute et tua +Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui +fit élever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de +largeur[190]. Il est assez difficile de se rendre compte du théâtre de +cette campagne; mais les probabilités semblent indiquer que c'est vers +Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbère trouva la mort[191]. + +[Note 189: Aurélius Victor.] + +[Note 190: Vopiscus, _Hist. de Probus_, cap. IX.] + +[Note 191: V. _Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1854-1855.] + +Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transportés par +lui en Asie-Mineure, parvinrent à s'échapper sur quelques navires. En +passant devant les côtes de la Maurétanie césarienne, ils y firent une +descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de +Karthage pour les forcer à reprendre la mer. Ils traversèrent le détroit +et rentrèrent chez eux par l'embouchure du Rhin. + +Lorsque Probus eut été proclamé empereur, l'Afrique, au lieu de se +souvenir de ses services, soutint son compétiteur Florien. Sous le règne +de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde +romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, fut donnée à Carus. + +DIOCLÉTIEN. RÉVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.--Dioclétien parvenu au trône en +284, essaya en vain de gouverner seul: deux années plus tard, il +s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l'Italie, +l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'était pas encore assez de deux +maîtres pour gouverner le monde romain dans l'état de désagrégation où +il se trouvait, et sous la pression générale des barbares qui +l'entouraient. Afin d'arrêter le débordement, les deux augustes +s'adjoignirent deux césars, Galere et Constance Chlore. Il fallut +partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva l'Afrique, moins +peut-être la Tingitane. La Cyrénaïque et la Libye échurent à Dioclétien +qui avait l'Orient pour lot. + +Le moment était trop opportun pour que l'Afrique le laissât échapper, et +du reste la révolte était pour ainsi dire à l'état permanent dans la +Maurétanie. Dès 288, la grande confédération des Quinquégentiens était +en pleine insurrection. Le præses de la Césarienne, Aurélius Litua, +obtint contre eux quelques avantages et les contraignit à une soumission +éphémère. + +Mais bientôt les Quinquégentiens reprennent les armes et portent le +ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage à l'est. Un certain +Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, est proclamé à +Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-même en +Afrique pour prendre la direction des opérations. Il combat les +farouches Quinquégentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque +sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la +répression est sérieuse et la soumission réelle. Pour en assurer les +effets, Maximien juge nécessaire de transporter une partie de ces tribus +indomptées[192] (297). + +Vers le même temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la +révolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que +l'empereur essaya de la réduire. + +[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1. +IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit où ces tribus ont +été transportées, M. Fournel penche pour le désert, mais cette +conjecture nous semble peu justifiée.] + +NOUVELLES DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE.--Sous le règne de +Dioclétien, les divisions administratives de l'empire furent modifiées +et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements +ont été effectués par Maximien, après sa victoire sur les +Quinquégentiens (297). Morcelli les place en 297, à la même date que la +reconstitution générale de l'empire. Il est probable que la +confédération des _cinq_ républiques cirtéennes, (_Cuicul_ (Djemila) +avait été ajoutée aux quatre précédentes), fut dissoute un peu +auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis l'époque +d'Alexandre Sévère. La séparation de la Numidie en territoire militaire +et territoire civil, fournit naturellement l'occasion de faire cesser +une anomalie qui ne pouvait être que préjudiciable au bon ordre, dans +une époque aussi troublée. + +La Maurétanie orientale fut divisée en deux parties: celle de l'est avec +Sitifis pour chef-lieu, reçut le nom de Sitifienne; celle de l'ouest +conservant Césarée, comme siège du gouverneur, continua à être appelée +Césarienne. + +Dès lors, l'Afrique fut divisée de la manière suivante: + +1° Cyrénaïque, ayant un gouverneur particulier, rattachée au diocèse +d'Orient. + +2° Diocèse d'Afrique comprenant: + +La Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu'au Triton. + +La Bysacène ou Valérie, du Triton jusqu'à Horréa. + +L'Afrique propre, d'Horréa à Tabarka. + +La Numidie divisée elle-même en Numidie cirtéenne (avec Cirta), et +Numidie militaire avec Lambèse, comme chef-lieu, de Tabarka à l'Amsaga. + +La Maurétanie sétifienne, de l'Amsaga à Saldæ. + +Et la Maurétanie césarienne de Saldæ à la Malua (Moulouïa). + +Ces provinces étaient administrées civilement par des _præses_ relevant +du _vicaire d'Afrique_. Le commandement militaire était confié au _comte +d'Afrique_, ayant sous ses ordres des _præpositi limitum_ [193]. + +[Note 193: Pallu de Lessert, _loc. cit._, p. 81.] + +3° Et la Maurétanie Tingitane, rattachée au diocèse d'Espagne, et +commandée par un _comes Tingitanæ_, relevant directement du _magister +peditum_ (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration +civile était confiée à un præses obéissant au vicaire d'Espagne. Le +manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Césarienne, +ses relations constantes avec l'Hispanie, si proches, expliquent ce +rattachement à l'Europe. + + + + +CHAPITRE IX + +L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE (_Suite_). +297-415. + + +État de l'Afrique à la fin du IIIe siècle.--Grandes persécutions contre +les chrétiens.--Tyrannie de Galère en Afrique.--Constantin et Maxence, +usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses +dévastations.--Triomphe de Constantin.--Cessation des persécutions +contre les chrétiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation +administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des +Dunatistes. Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; persécution des +Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excès des +Donatistes.--Exactions du comte Romanus.--Révolte de +Firmus.--Pacification générale.--L'Afrique sous Gratien, Valentinien II +et Théodose.--Révolte de Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous +Honorius. + + +ÉTAT DE L'AFRIQUE À LA FIN DU IIIe SIÈCLE.--Nous avons vu dans le +chapitre qui précède, combien les révoltes des indigènes rendaient +précaire la situation de la colonisation africaine. Quatre siècles et +demi s'étaient écoulés depuis la chute de Karthage, et les Romains +avaient effectué leur conquête avec la plus grande prudence, ménageant +les transitions et n'avançant que méthodiquement. Ils avaient fait des +efforts considérables pour coloniser l'Afrique et avaient pu croire un +instant au succès; mais sous les règnes les plus brillants, les révoltes +des Berbères avaient démontré la précarité de celle occupation et, +malgré le déploiement d'un appareil militaire formidable pour l'époque, +la puissance de l'empereur avait été insultée par les sauvages +africains. + +Cette situation, dont le danger déjà pressenti allait se démontrer par +des faits, était la conséquence d'une erreur ou d'un oubli des maîtres +du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient pas assez +tenu compte de la race indigène et, se contentant de la refouler dans +les plaines livrées aux colons, ils l'avaient laissée se concentrer, se +renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contrées comme le pays des +Quinquégentiens et le massif de l'Aourès. Ils voyaient bien aussi les +tribus nomades du sud se masser sur la ligne du désert, mais ils se +contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud. + +Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne +Numidie, la vieille race indigène avait disparu ou s'était assimilée. La +langue, la littérature et les institutions de Rome avaient été adoptées +par ces Berbères. Ceux-là n'étaient pas à craindre; mais, tout autour +d'eux, la race africaine se reconstituait et était prête à entrer en +lutte. L'anarchie, prélude du démembrement de l'empire, les luttes +religieuses, dont l'Afrique était sur le point de devenir le théâtre, +allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalité +africaine et permettre aux nouvelles tribus berbères de s'étendre en +couche épaisse sur les restes des anciennes. Il y a là un enseignement +que les colonisateurs actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre +de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conquête est +facile, il n'en est pas de même de la colonisation et que, tant que la +race autochthone reste à peu près intacte, l'établissement des étrangers +au milieu d'elle est précaire. + +GRANDES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Les persécutions exercées +contre les chrétiens semblaient n'avoir d'autre résultat que de +fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très nombreux en +Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indigènes +romanisés et même dans les tribus berbères. «Il est impossible de ne pas +être frappé de ce fait concluant que ce fut le sang indigène qui coula +ici le premier pour la foi chrétienne, car les victimes inscrites en +tête du martyrologe africain sont bien des berbères: Namphanio, Miggis, +Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul révélerait la +nationalité, si l'histoire n'avait eu soin de la constater +expressément[194].» + +Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d'abord pris racine, +il s'élevait et pénétrait l'administration et l'armée. Un jour c'était +un gardien de prison qui demandait à partager le sort des condamnés; une +autre fois c'était un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne +de commandement, se dépouillant de sa cuirasse et de ses insignes, +refusait de continuer à servir César pour entrer dans la milice du +Christ[195]; ailleurs des hommes enrôlés n'acceptaient pas leur +incorporation[196]. Pour tous c'était la mort, mais ils supportaient +avec joie les affres du supplice. + +[Note 194: Berbrugger, _Revue africaine_, N° 51, p. 193.] + +[Note 195: Voir les _Actes du centurion saint Marcellus, martyr à +Tanger_, 30 Oct. 298. _Acta prim. martyr_, p. 311.] + +[Note 196: V. _Actes de saint Maximilien de Théveste_ (12 mars +295).] + +Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des empereurs +en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son début, était +la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l'exécution des édits de +Décius et de Valérien, la persécution, tout en continuant, avait subi +une certaine modération. Dioclétien n'était pas porté aux mesures +extrêmes contre les chrétiens; mais Galère ne voyait le salut de +l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait +l'empereur de prendre les mesures les plus énergiques. Enfin, en 303, +Dioclétien, cédant aux instances de son césar, promulgua l'édit de +persécution connu sous le nom d'édit de Nicomédie. Les mesures +prescrites étaient terribles: destruction des églises et des livres et +ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrétiens dont les +biens devaient être saisis et qui devaient, eux-mêmes, être jetés en +prison ou livrés au bourreau. + +Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse +d'Occident qui était soumise au césar Constance Chlore, c'est-à-dire la +Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de +l'empire, les persécuteurs se mirent à l'œuvre. En Afrique, ils +déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius Félix, flamine +perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Généralement +les chrétiens restèrent fermes dans leur foi et des prêtres subirent le +martyre plutôt que de remettre aux persécuteurs leurs vases et leurs +livres qu'ils avaient cachés; mais un grand nombre faiblirent, renièrent +leur foi et livrèrent leur dépôt sacré. L'église de Cirta se signala par +sa faiblesse: son évêque Paulus se soumit à tout ce qu'on exigea de lui. + +Cette persécution n'était que le prélude de violences plus grandes +encore. Il ne suffisait pas d'avoir détruit les églises et les objets +extérieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de +l'année 303, un édit adressé au gouverneur de la Palestine fixait +certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux. +Ces jours déterminés furent appelés _dies thurificationis_ et l'on +avouera que c'était un excellent moyen de reconnaître les chrétiens. +Valérius Florus, præses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul +de la Proconsulaire, se firent les exécuteurs de ces mesures. Le sang +des chrétiens coula à flots en Afrique pendant cette période qui fut +appelée l'ère des martyrs[197]. + +[Note 197: Voir l'intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet +dans l'_Annuaire de la Société arch. de Constantine_, 1876-77, pp. 484 +et suiv.] + +TYRANNIE DE GALÈRE EN AFRIQUE.--En 305, Dioclétien et Maximien Hercule +abdiquèrent au profit des deux césars Constance Chlore et Galère, +lesquels s'adjoignirent comme césars Sévère et Maximin. Bien que +Constance Chlore eût l'Afrique dans son lot, il en abandonna +l'administration à Galère qui en confia le commandement au césar Sévère. +On sait qu'un des premiers actes de Galère, en prenant le pouvoir, fut +de prescrire un recensement général des personnes et des biens de +l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. «On procéda à l'exécution +de cette mesure avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la +désolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient +réunis et comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait +à la délation le fils contre le père, l'esclave contre le maître, +l'épouse contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations +de biens que l'on ne possédait pas[198].» Il est probable que l'Afrique, +qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de ces +mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées. Les troupes +seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui +quelque fidélité. + +[Note 198: Poulle, _loc, cit._, p. 481.] + +CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D'ALEXANDRE.--A la mort de Constance +Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamèrent auguste son +fils Constantin. De son côté, Galère donna le titre d'auguste à Sévère. + +Peu de temps après, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de +Galère, ayant gagné l'appui du préfet du prétoire Anulinus, prit aussi +la pourpre et fut acclamé par les soldats (28 octobre 306). + +En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui +avait d'abord reçu le titre de comte et, après le départ du proconsul, +avait été élevé aux fonctions de vicaire d'Afrique (mars 306). Il reçut +probablement la mission de proclamer l'autorité de Maxence, dans les +provinces africaines; mais, nous l'avons dit, les troupes tenaient pour +Galère. Elle refusèrent de reconnaître l'usurpateur et prirent le chemin +de l'Orient, afin de rejoindre, à Alexandrie, le lieutenant de leur +maître. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrèrent sur leur +route, toujours est-il qu'elles furent forcées de rentrer à Karthage, où +elle retrouvèrent leur chef Alexandre. A quel prince obéissait alors +l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle était +dans un état voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des +partisans. + +Sur ces entrefaites, Galère étant mort, les troupes exploitèrent +habilement un bruit, vrai ou faux, d'après lequel Maxence, doutant de la +fidélité d'Alexandre, aurait envoyé des émissaires pour le tuer. Bon gré +mal gré, elles le proclamèrent empereur. Alexandre dont l'origine est +incertaine, mais qu'on désigne généralement comme un paysan pannonien, +était alors un vieillard affaibli par l'âge au moral et au physique, +incapable de résistance autant que d'initiative. Il se laissa ainsi +porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l'affermir et le +conserver (308). + +TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DÉVASTATIONS.--Cependant Maxence, +après avoir défait et mis à mort Sévère, s'était emparé de Rome et de +toute d'Italie. Absorbé par le soin d'asseoir sa puissance, il ne +pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre régnait tranquillement à +Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnaître son +autorité, mais il ne paraît pas qu'il ait su gagner l'affection des +populations. + +En 311, Maxence pouvant détacher quelques troupes, les plaça sous le +commandement du préfet du prétoire, Rufus Volusianus, et du général +Zénas, et les envoya en Afrique. Karthage emportée d'assaut fut mise à +feu et à sang. Quant à Alexandre, il avait pu se réfugier derrière les +remparts de Cirta. Les généraux de Maxence l'y poursuivirent et s'étant +rendus maîtres de cette ville, s'emparèrent de l'usurpateur qui fut +étranglé[199]. + +[Note 199: Voir, pour la révolte d'Alexandre: Aur. Victor, +_Épitome_, Eutrope, _Épit._; Zosime. Tillemont, _Hist. des empereurs_, +etc. Nous avons adopté en grande partie les opinions de M. Poulle (_Soc. +arch. de Constantine_), 1876-77.] + +Cirta, comme Karthage, fut entièrement saccagée, puis brûlée par les +vainqueurs. Maxence fit cruellement expier à l'Afrique ce qu'il appelait +son manque de fidélité: un grand nombre de cités furent livrées aux +flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dépouillés de +leurs biens; beaucoup d'entre eux périrent dans les tortures, car toutes +les haines, toutes les rivalités purent exercer librement leurs +vengeances, et le pays gémit sous la plus épouvantable terreur. Les +campagnes, même, n'échappèrent pas à la fureur du vainqueur qui se fit +livrer les réserves de grain et porta la dévastation partout. + +TRIOMPHE DE CONSTANTIN.--Après avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence +s'appliqua à retirer de l'Afrique tout ce que la contrée pouvait lui +fournir en hommes et en argent, afin d'être en mesure de résister à son +compétiteur Constantin. En 312, la lutte commença entre les deux +empereurs et se termina bientôt par la défaite de Maxence devant Rome. +Malgré la supériorité de son armée, où les Berbères étaient en grand +nombre, il fut entièrement vaincu par son compétiteur et se noya dans le +Tibre (28 octobre). + +La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie; +on dit que Constantin envoya la tête du tyran à Karthage qui avait tant +eu à se plaindre de lui. Le vainqueur s'appliqua de toutes ses forces à +panser les plaies de la Berbérie: il envoya des secours en argent, +diminua les impôts, rendit les biens confisqués à leurs propriétaires, +et fit relever les cités détruites. + +Cirta, reconstruite pas ses ordres, reçut son nom et nous l'ap-pellerons +à l'avenir Constantine. Par ces mesures il mérita la reconnaissance de +ce pays si maltraité par ses prédécesseurs. + +CESSATION DES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS. LES DONATISTES. SCHISME +D'ARIUS.--A partir de l'année 305, les persécutions s'étaient ralenties; +selon le témoignage d'Eusèbe et de saint Optat, Maxence les fit +immédiatement cesser, dès son avènement. Le triomphe de la religion +nouvelle était proche, mais, avant même qu'il fût assuré, des divisions +se produisaient dans son sein et il allait en résulter de bien graves +événements. + +Au mois de mars 305, l'évêque de Cirta, Paulus, étant mort, un concile +se réunit dans cette ville, chez un particulier, car les églises étaient +détruites, pour lui donner un successeur. Dix évêques de Numidie y +prirent part. A peine la séance était-elle ouverte, que des discussions +s'élevèrent entre les membres: on reprocha à un certain nombre d'entre +eux d'avoir faibli pendant les persécutions et d'avoir remis les livres +et vases sacrés. Pour la première fois l'épithète de «_traditeurs_» fut +lancée. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra +dans l'assemblée une grande violence. Sylvain avait été proposé pour le +siège épiscopal, mais il était traditeur; grâce à l'appui de la populace +il fut élu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus éminents +étaient enfermés dans le «cimetière des martyrs.» Ce fait qui semblerait +de peu d'importance, fut le point de départ de la déplorable scission +qui se produisit dans l'église d'Afrique. + +Quelque temps après, en 311 mourait l'évêque de Karthage Mensurius, qui +avait su résister avec autant de fermeté que de prudence aux violences +des persécuteurs et conserver les vases de son église. Les fidèles +s'assemblèrent pour procéder à son remplacement et élurent le diacre +Cécilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientôt l'opposition +contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrés +que son prédécesseur avait cachés chez les fidèles. Une véritable +conspiration ayant à sa tête Donat, évêque des Cases-Noires[200] en +Numidie, s'ourdit contre lui; les prêtres de l'intérieur ne lui +pardonnaient pas de s'être fait élire sans leur participation. Ils +formèrent un groupe de soixante-dix prélats à la tête desquels était +Secundus, évêque de Ticisi[201]. Réunis en concile, ils citèrent +Cécilien à comparaître devant eux; mais, comme il s'y refusait, disant +qu'il avait été régulièrement sacré et ajoutant qu'il était prêt à +recevoir de nouveau l'imposition des mains, Purpurius, dont la violence +s'était fait remarquer à Cirta, s'écria: «Qu'il vienne la recevoir et on +lui cassera la tête pour pénitence.» + +[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l'Aourès.] + +[Note 201: Actuellement Tidjist (Aïn-el-Bordj), près de Sigus, au +sud de Constantine.] + +Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Cécilien, +fondée sur les trois points suivants: 1° il avait refusé de se rendre à +leur réunion; 2° il avait été sacré par des traditeurs; 3° il aurait, +lors des persécutions, empêché des fidèles de secourir les martyrs. Or +ces deux derniers chefs n'étaient rien moins que prouvés et, dans le +groupe des évêques qui s'érigeaient ainsi en juges, plusieurs s'étaient +reconnus eux-mêmes traditeurs. Pour compléter leur œuvre, ils +déclarèrent le siège de Karthage vacant et y élevèrent un certain +Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie +personnelle de Cécilien, avait, par ses instances et son argent, +contribué à ce résultat. + +Ainsi fut consommée la scission de l'église d'Afrique, au moment même où +sa cause triomphait. L'irritation réciproque des deux partis devint +extrême et amena des conflits journaliers. + +Constantin tenait essentiellement à la pacification de l'Afrique; bien +qu'inclinant vers le christianisme, il ménagea les adhérents de l'ancien +culte et fit même ériger un temple en l'honneur de la famille flavienne. +Il apprit donc avec peine les divisions de l'église d'Afrique et écrivit +au proconsul Anulinus, pour qu'il tâchât de les faire cesser. Dans ces +instructions il semble pencher pour le parti de Cécilien. Mais les +Donatistes, ainsi les appelait-on déjà, n'étaient pas gens à s'incliner +devant des conseils ou même des menaces; ils adressèrent à l'empereur +une supplique dans laquelle ils entassèrent toutes les accusations +contre leur ennemi. + +En présence de cette réclamation, Constantin ordonna la comparution des +deux parties devant un conseil d'évêques, et convoqua à ce concile un +grand nombre de prélats de la Gaule et de l'Italie. Tous se réunirent à +Rome, en octobre 313, sous la présidence du pape Miltiade. Cécilien et +Majorin accompagnés de clercs et de témoins, se présentèrent à ce +concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur +les griefs reprochés par eux à leur adversaire, que sur ce qui leur +était imputé. On devine ce que purent être de tels débats. Après bien +des jours d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il +reconnaissait Cécilien innocent et validait son ordination. Il disposait +en outre que les prêtres ordonnés par Majorin continueraient à exercer +leur ministère et que si, dans une localité, il se trouvait deux prêtres +ordonnés l'un par Cécilien, l'autre par Majorin, le plus ancien serait +conservé et l'autre placé ailleurs. Quant à Donat, on le condamnait +comme «auteur de tout le mal et coupable de grands crimes». + +A la suite de cette décision, Cécilien fut retenu provisoirement en +Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la +promesse qu'il ne reparaîtrait plus à Karthage. Des commissaires +ecclésiastiques furent envoyés en Afrique pour notifier cette décision +au clergé et faire une enquête qui confirma l'innocence de Cécilien. +Celui-ci rentra peu après à Karthage. Donat, de son côté, ne tarda pas à +y paraître, au mépris de son serment. Les luttes recommencèrent alors +avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, chargé d'informer par +l'empereur, conclut encore contre les Donatistes. + +Mais ceux-ci ayant réclamé le jugement d'un nouveau concile, l'empereur +voulut bien faire convoquer les évêques à Arles, pour le mois d'août +314. Ce fut encore un triomphe pour Cécilien; seulement le concile crut +devoir donner son avis sur le grand différend qui divisait l'église +d'Afrique et il opina «que ceux qui seraient reconnus coupables d'avoir +livré les écritures ou les vases sacrés ou dénoncé leurs frères, +devraient être déposés de l'ordre du clergé[202].» C'était donner aux +Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore +satisfaits et en appelèrent à l'empereur qui confirma à Milan, en 315, +les décisions des conciles de Rome et d'Arles. + +[Note 202: _L'Afrique chrétienne_ par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est +à cet ouvrage que nous avons emprunté la plus grande partie des +documents qui précèdent.] + +Constantin avait montré dans toute cette affaire une très grande +modération; mais, quand tous les degrés de juridiction eurent été +épuisés, il prescrivit à Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec +sévérité toute tentative de rébellion de la part des Donatistes. Ceux-ci +se virent donc bientôt l'objet d'une nouvelle persécution dans laquelle +les plus marquants d'entre eux furent bannis. Mais leurs partisans +étaient très nombreux, surtout dans l'intérieur, et ils gardèrent +souvent par la force leurs positions. + +Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le +succès devait être encore plus grand prenait naissance en Cyrénaïque. +Vers 320, le Libyen Arius se séparait de l'église orthodoxe, par suite +de divergences sur des points d'appréciation relativement à la trinité. +Là encore, l'empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix +pour ramener la pacification dans l'Église; mais le schisme arien était +fait. + +ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L'AFRIQUE PAR +CONSTANTIN.--En 323, Constantin attaqua brusquement son rival, +l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre à mort. +Resté ainsi seul maître de l'empire, il s'appliqua à rétablir l'unité de +commandement et à régulariser l'administration des provinces. L'empire +fut divisé en quatre grandes préfectures. + +L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacène, la Numidie et les +Maurétanies, sétifienne et césarienne, fît partie de la préfecture +d'Italie, et fut placée, pour l'administration civile, sous l'autorité +du préfet du prétoire de cette préfecture. + +La Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était sous +l'autorité du préfet du prétoire des Gaules. + +La Cyrénaïque dépendit de la préfecture d'Orient. + +Le préfet du prétoire d'Italie était représenté en Afrique: + +1° Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux légats la +proconsulaire; + +2° Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires la +Byzacène et la Numidie, et par trois præses la Tripolitaine, la +Sétifienne et la Césarienne. + +Le préfet des Gaules était représenté dans la Tingitane par un præses. + +Le _Comte des largesses sacrées_ avait la direction de tout ce qui se +rapporte aux finances; et le _Comte des choses privées_ était le +directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui +portaient le titre d'_illustres_, avaient un certain nombre de délégués +en Afrique. + +«L'armée et les choses militaires relevaient du _magister peditum_, +sorte de ministre de la guerre, résidant aussi à Rome, et représenté en +Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurétanie césarienne +et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique et de Tingitane. + +«Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize préposés des limites, +qui commandaient les troupes placées sur la frontière, plus les corps +mobiles. + +«Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un préfet de +cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles. + +«Le duc de la Césarienne avait huit préposés des limites. Il était aussi +præses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dépendre du +vicaire d'Afrique. + +«Le duc de la Tripolitaine avait douze préposés et deux camps où +étaient, sans doute, les troupes destinées à tenir la campagne. + +«Les troupes, on le voit, étaient divisées en deux classes: les troupes +mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontière[203].» + +Sous le Bas-Empire, l'organisation des assemblées provinciales fut +modifiée; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions +religieuses cessèrent et le concilium devint une assemblée purement +administrative, chargée d'éclairer les préfets et de leur fournir un +appui moral, car il n'avait aucun droit exécutif. La centralisation +établie par Constantin fit cesser l'autonomie des provinces. L'empereur +voulut tout diriger du fond de son palais et c'est dans ce but que les +fonctions furent multipliées. Des _curiosi_, inspecteurs plus ou moins +occultes, furent chargés de surveiller les fonctionnaires et de rendre +compte de leurs moindres actes au chef suprême; en même temps les cités +reçurent des _defensores_, dont la mission était de protéger les +citoyens contre l'injustice et la tyrannie des agents du prince. + +Le concilium provincial conserva le droit de présenter des vœux et des +doléances à l'empereur; sa réunion était l'occasion de fêtes et de +réjouissances publiques; la convocation était faite par le préfet. Le +sacerdos provineiæ, dont la fonction paraît avoir été conservée pendant +quelque temps encore, dut céder la présidence du concile au préfet ou à +son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prêtres devenus chrétiens, fut +entouré d'honneurs et d'immunités; mais il perdit toute occasion de +s'immiscer légalement dans les affaires administratives[204]. + +[Note 203: L'_Afrique septentrionale après le partage du monde +romain_, par Berbrugger, travail extrait de la _Notice des dignités_, de +Booking.] + +[Note 204: _Les Assemblées provinciales et le culte provincial_, par +M. Pallu de Lessert, passim.] + +PUISSANCE DES DONATISTES.--LES CIRCONCELLIONS.--Vers 321, les Donatistes +avaient obtenu le rappel de leurs exilés, et il se produisit une sorte +d'apaisement. En 326, Cécilien étant mort fut remplacé par Refus: de +leur côté, les Donatistes élirent Donat, homonyme de l'évêque des +Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu après, les nouveaux élus +réunissaient à Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix évêques +prirent part et où, grâce à des concessions mutuelles, on put consolider +la trêve. + +On sera peut-être étonné du grand nombre d'évêques se trouvant alors en +Afrique, mais il faut considérer ces prélats comme de simples curés. «La +création des sièges épiscopaux en Afrique n'a pas toujours été motivée +par l'importance des localités et le chiffre de la population. L'on +observe en effet dans l'histoire des Donatistes que ces habiles +sectaires, afin d'augmenter leur influence, multipliaient le nombre des +évêques et les préposaient à de simples hameaux... Or, on conçoit +parfaitement que l'Église, pour tenir tête aux Donatistes, ait imité +cette conduite et multiplié les évêchés... Au surplus, il était dans +l'esprit de l'Église d'Afrique de multiplier les diocèses afin que leur +peu d'étendue en facilitât l'administration[205].» + +Ainsi les deux églises vivaient côte à côte et essayaient de se tolérer, +mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits +les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, cédant à la demande de +Zezius, évêque de Constantine, ordonner la construction d'une basilique +pour les orthodoxes, attendu que «tout ce qui appartenait à l'Église +catholique était tombé au pouvoir des Donatistes» et que les orthodoxes +n'avaient aucun local pour tenir leurs assemblées[206]. + +[Note 205: _Observations sur la formation des diocèses dans +l'ancienne Eglise d'Afrique_, par l'abbé Léon Godart (_Revue africaine_, +2e année, pp. 399 et suiv.)] + +[Note 206: V. L'_Africa christiana_ de Morcelli, t. II, p. 234. +Cette église se trouvait dans l'emplacement occupé actuellement par +l'hôpital militaire.] + +A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un modus +vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés, les purs. +Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à parcourir le pays +dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la sainteté de leur foi. +Leur cri de ralliement était _Laudes Deo_ (Louanges à Dieu!), et il fut +bientôt redouté comme un signal de pillage et de mort. Faisant +profession de mépriser les biens de la terre et de vivre dans la +continence, ils ne tardèrent pas à ériger la destruction en principe. +Ils n'ont du reste rien à perdre, car la plupart sont des esclaves +fugitifs, des malheureux ruinés par les guerres civiles ou les exactions +du fisc. Ils prétendent établir l'égalité en détruissant les biens et +faire le salut des riches en les ruinant. + +Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaquèrent d'abord +aux fermes isolées; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie +furent stigmatisés du nom de Circoncellions[207]. Nous verrons avant peu +à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier général était +Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aourès, entre Lambèse et +Theveste[208]. + +[Note 207: De _Circumiens cellas_ (rôdant autour des fermes).] + +[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et +de saint Optat.] + +LES FILS DE CONSTANTIN.--PERSÉCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.--A la +mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionné en cinq parties; +mais bientôt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance, +restèrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls maîtres du +pouvoir. Un nouveau partage fut alors opéré entre eux (338). L'Afrique +demeura pendant plusieurs années un sujet de contestation entre Constant +et Constantin, et les deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains. +La mort de Constantin (340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe +de Constant. + +Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les païens, puis, des dissensions +nouvelles s'étant produites en Afrique entre les Donatistes et les +orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin à +ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage que les Donatistes +se soulevèrent de toutes parts. Aidés par les Circoncellions, ils +osèrent tenir tête aux armées de l'empereur. Mais bientôt ils furent +vaincus et réduits à la fuite, et la persécution commença; les évêques +compromis furent exilés ou mis à mort. Le principal résultat de ces +violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler +leur fureur, au grand préjudice de la colonisation. + +CONSTANCE ET JULIEN.--EXCÈS DES DONATISTES.--En 350, Constant fut mis à +mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trône et +étendit son autorité sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de +Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur maître. Elles +passèrent ensuite en Espagne, de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser +l'armée de Magnence, qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta +seul maître de l'empire. On sait qu'il s'érigea en protecteur de +l'arianisme. + +En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par l'Italie, +chercha à gagner l'Afrique à sa cause, mais ne put parvenir à la +détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste, Constance avait +pris des précautions sérieuses pour conserver sa province, et, bien +qu'il fût menacé par son compétiteur d'un côté, et par les Perses de +l'autre, il envoya en Afrique son secrétaire d'état Gaudentius avec +ordre de lever des troupes et de s'opposer à tout débarquement. +«Gaudentius remplit sa mission avec fidélité, il invita le comte Cretion +et les gouverneurs (rectores) à faire des levées, et il tira des deux +Maurétanies une cavalerie légère excellente avec laquelle il protégea +efficacement tout le littoral contre les troupes stationnées en Sicile +et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en +Afrique[209].» + +L'année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il +se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes, +fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs évêques leur furent +rendus et une violente réaction contre les orthodoxes se produisit. Les +Donatistes se vengèrent d'eux par les mêmes armes: les spoliations, les +dévastations, les meurtres. Un exemple donnera une idée du caractère de +ces luttes: «Félix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur +Lemelli[210], à la tête d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la +porte de la basilique fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions +montèrent sur le toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau +de tuiles. Un grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui +défendaient l'autel furent tués et les fastes de l'église inscrivent +deux martyrs de plus[211].» Ailleurs, à Typaza, en présence du +gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes +sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés +dans les entrailles de leurs mères.» + +Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se produire +dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, évêque de +Cartenna[212], qui imposait un nouveau baptême à tous les anciens +traditeurs. + +[Note 209: Poulle (_Soc. arch._), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi +_Rev. afr._ t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.] + +[Note 210: Zembia, dans la Medjana.] + +[Note 211: Poulle, _Maurétanie_, p. 129.] + +[Note 212: Tenès]. + +EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.--A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite, +dans les premiers temps du règne de Valentinien, une tribu indigène de +la Tripolitaine, les _Asturiens_, ainsi appelés par les auteurs[213], +causèrent les plus grands ravages dans cette contrée et vinrent même +attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelèrent à +leur secours le comte Romanus, nommé depuis peu maître des milices +d'Afrique; mais ce général ne voulut entrer en campagne que si on lui +fournissait quatre mille chevaux et une grande quantité de vivres, +conditions que les Tripolitains ruinés ne pouvaient remplir; de sorte +que les Berbères continuèrent leurs déprédations. À l'avènement de +Valentinien, les gens de Leptis envoyèrent des députés à l'empereur pour +lui exposer leurs doléances; mais les partisans de Romanus en +atténuèrent en partie l'effet. Cependant l'empereur chargea un +administrateur de l'ordre civil, auquel on confia des pouvoirs +militaires extraordinaires, de rétablir la paix. + +[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.] + +En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya un tribun +nommé Pallade pour faire une enquête sur les lieux, mais cet agent se +laissa corrompre et déclara que les plaintes n'étaient pas fondées. Pour +Romanus, c'était le triomphe, l'impunité assurée; aussi se livra-t-il, +sans retenue, à une prévarication effrénée. Une nouvelle plainte des +victimes ayant eu le même résultat que la précédente, l'empereur ordonna +la mise à mort des réclamants, _convaincus_ de calomnie. Un ancien +præses de la Tripolitaine, nommé Rurice, qui avait cherché à faire +triompher la vérité, fut englobé dans l'accusation et exécuté à Sitifis. + +RÉVOLTE DE FIRMUS.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des +Quinquégentiens vint à mourir en laissant plusieurs fils, Firmus, +Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacès et Zamma. Ce dernier était +fort lié avec Romanus, et, comme son frère aîné, Firmus, craignait +d'être victime d'une spoliation, il fit assassiner Zamma. C'était +s'exposer à la vengeance certaine du comte; aussi, après avoir essayé en +vain de se disculper auprès du pouvoir central, Firmus comprit-il qu'il +ne lui restait de salut que dans la révolte. Ces fils de Nubel étaient +tous empreints de civilisation latine, plusieurs d'entre eux étaient +chrétiens. + +En 372, Firmus lève l'étendard de l'insurrection dans les montagnes du +Djerdjera. Les Maurétanies le soutiennent; les Donatistes lui +fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruinés, tous ceux qui +recherchent le désordre, des soldats, on dit même une légion entière, +viennent se joindre à lui. Firmus disposant d'une vingtaine de mille +hommes se met aussitôt en campagne; un évêque de Rusagus, bourgade sur +la frontière de la Césarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les +Firmianiens, continuant leur marche vers l'ouest, assiègent Césarée, +s'en rendent maîtres et réduisent en cendres cette belle ville. Romanus +essaie en vain de lutter; il est défait et la révolte gagne la Numidie. +Les soldats proclamèrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le +diadème. + +À la réception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident envoya en +toute hâte des troupes en Afrique sous le commandement du comte +Théodose, maître de la cavalerie. Débarqué à Igilgili (Djidjelli), cet +habile générai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un +poste des environs nommé Panchariana, d'où il devait commencer les +opérations (373). Il avait été rejoint, tout en arrivant, par un corps +d'auxiliaires indigènes, commandé par Gildon, frère de Firmus. + +Le prince indigène, comprenant que la situation était changée, essaya de +traiter avec Théodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le général +ne voulut rien entendre avant d'avoir reçu des otages, et les choses en +restèrent là. Bientôt, du reste, Théodose entra en campagne, et porta +son camp à Tubusuptus[214]. Ayant repoussé un nouveau message du +rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commandés par +Mascizel et Duis, les mit en déroute, et porta le ravage dans toute la +contrée, sans cependant se départir d'une grande prudence et en +s'appuyant sur une place nommée Lamforte. De là, s'avançant vers +l'ouest, Théodose défit de nouveau Mascizel, qui avait osé l'attaquer. + +Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermédiaire de +prêtres chrétiens, et Théodose la lui accorda. Le prince berbère remit +au vainqueur Icosium[215] et lui livra, dans cette ville, ses enseignes, +sa couronne, son butin et des otages, mais il ne paraît pas qu'il soit +venu en personne signer le traité. + +[Note 214: Tiklat en Kabylie.] + +[Note 215: Alger]. + +Après avoir obtenu ce résultat, Théodose se rendit à Césarée et employa +ses légions à relever cette ville de ses ruines. Dans cette localité, il +fit mourir sous les verges ou décapiter les soldats qui étaient passés +au service du rebelle. + +Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau à +soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et +les Muzones. La tribu des Isaflenses, établie sur le versant sud du +Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son +chef Mazuca, mais elle fut encore défaite et son chef, fait prisonnier, +hâta sa mort en déchirant ses blessures. Firmus, réduit encore à la +fuite, se jette au cœur des montagnes, puis prend la direction de l'est, +suivi par les Romains. Au moment où ceux-ci vont l'atteindre, il leur +échappe encore et revient sur ses pas. Il entraîne de nouveau les +Isaflenses, avec leur chef Igmacen et réunit un grand nombre +d'adhérents. Théodose, qui s'est avancé contre lui et le croit sans +forces, est subitement attaqué par vingt mille indigènes; il a la +douleur de voir ses soldats lâcher pied et ne s'échappe lui-même qu'à la +faveur de la nuit[216]. + +Ayant pu, dans sa déroute, gagner le fort de Castellum Audiense[217], il +y rallia son armée et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la +dernière sévérité, brûlant les uns, mutilant les autres; et grâce à son +énergie, il rétablit promptement la discipline et put résister aux +attaques tumultueuses des indigènes. Il opéra ensuite sa retraite vers +Sitifis[218]. L'année suivante (375), il s'avança, à la tête de forces +considérables, contre les Isaflenses, toujours fidèles à Firmus, et leur +fit essuyer une nouvelle défaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors +gagner par les promesses de Théodose. Il cessa toute résistance et +arrêta Firmus au moment où celui-ci, devinant sa trahison, se disposait +à fuir. Prévoyant le sort qui l'attendait, le prince berbère se pendit +dans sa prison et le traître Igmacen ne put livrer à ses ennemis qu'un +cadavre qui fut apporté à leur camp, chargé sur un chameau. + +Ainsi finit cette révolte qui avait duré trois ans. + +[Note 216: Berbrugger, _Époques militaires de la grande Kabylie_.] + +[Note 217: Aïoun Bessem, au nord d'Aumale.] + +[Note 218: Les auteurs disent qu'il se retira à Typaza, mais cela +semble bien improbable et nous nous rallions à l'opinion de MM. Poulle +et Berbrugger, qui démontrent que c'est à Sétif que Théodose s'est +reformé.] + +Pacification générale.--Après avoir obtenu la pacification générale des +tribus soulevées, Théodose s'appliqua, par une série de sages mesures, à +rétablir la marche de l'administration et à faire oublier les maux +causés par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent +sévèrement punis. + +Mais le comte Théodose avait de nombreux ennemis qui le dénoncèrent à +l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son père, +Valentinien (375). On le présenta comme étant sur le point de se +déclarer indépendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prêtant +l'oreille à ces calomnies expédia l'ordre de le mettre à mort[219]. Le +vainqueur de Firmus, celui qui avait conservé l'Afrique à l'empire, fut +décapité à Karthage. + +[Note 219: Orose, _Hist._, 1. VII, ch. XXXIII.] + +La révolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain +qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies, +si romanisées qu'elles fussent, des tribus indigènes intactes, non +assimilées, ils avaient en quelque sorte préparé pour l'avenir la ruine +de leur colonisation. La levée de boucliers à laquelle la rébellion de +Firmus avait servi de prétexte, était le premier acte du drame. Les +Donatistes y avaient joué un rôle trop actif pour ne pas porter la peine +de la défaite. En 378, les édits qui les condamnaient furent remis en +vigueur et exécutés strictement. + +L'AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THÉODOSE.--Le monde romain, +assailli de tous côtés par les barbares, était dans une situation des +plus critiques, et Gratien n'avait ni l'énergie ni les talents qui +auraient été nécessaires dans un tel moment. Son frère, Valentinien II, +empereur d'Orient, était un enfant en bas âge. Pour soulager ses épaules +d'un tel fardeau, Gratien s'associa le général Théodose, fils du comte +Théodose, qui avait été mis à mort par ses ordres, et l'envoya défendre +les frontières de l'empire. Peu après, Maxime était proclamé par ses +soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant marché contre lui, fut +vaincu et tué par l'usurpateur, près de Lyon. On dit que sa défaite fut +due à la défection de sa cavalerie maure. + +Théodose, forcé de reconnaître l'usurpateur, obtint cependant que +l'Italie et l'Afrique fussent attribuées à Valentinien II. Mais Maxime +ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En 387, il attaqua +Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'année suivante, il était à son +tour vaincu par Théodose qui, après l'avoir tué, remit Valentinien II en +possession de l'Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant été assassiné, +le trône impérial resta à Théodose. + +Mais à cette époque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Théodose +mourut en 395 et l'empire échut à ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce +dernier, âgé de onze ans, eut l'Occident avec l'Afrique. + +RÉVOLTE DE GILDON.--Pendant ces compétitions, que pouvait faire +l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la révolte? Nous avons vu +qu'à l'arrivée du comte Théodose en Maurétanie, Gildon, frère de Firmus, +s'était mis à sa disposition et lui avait amené des renforts. On avait +été content de ses services et il était resté sans doute en relations +intimes avec la famille de ce général. Aussi, lorsque le fils du comte +Théodose eut été associé à l'empire, il songea à être utile à Gildon et +lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d'Afrique avec le +titre de _grand maître des deux milices_. Résidant à Karthage auprès du +proconsul Probinus, il joignit à la puissance dont il était revêtu +l'honneur de s'allier à la famille de Théodose, en donnant sa fille à un +des neveux de celui-ci. + +Dès lors, l'orgueil du prince indigène ne connut plus de bornes, et le +pays commença à sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorité du +proconsul était effacée par la sienne. Cependant, lors de la révolte +d'Eugène dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent +faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne montra pas +grand zèle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer les secours qu'il +lui réclamait. + +La mort de Théodose le décida à lever le masque, et, pour déclarer ses +intentions, il retint dans le port de Karthage les blés destinés à +l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est inévitable, car +la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est déclaré ennemi +public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa à le combattre. + +Dans cette conjoncture, Gildon appelle à lui le peuple indigène en se +déclarant restaurateur de son indépendance. Il comble les Donatistes de +ses faveurs et persécute les catholiques, Mascizel, son frère, s'étant +rendu à Milan pour un motif inconnu, Gildon le soupçonne d'être allé +intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il fait mettre à mort ses +deux fils[220]; puis il adresse, pour la forme, sa soumission à +l'empereur. + +[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.] + +CHUTE DE GILDON.--C'est à Mascizel, brûlant du désir de la vengeance, +que Stilicon donna le commandement de l'expédition. En 398, ce chef +débarqua en Afrique avec cinq mille légionnaires (Gaulois, Germains et +auxiliaires) et marcha contre son frère qui l'attendait à la tête d'un +rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal armés et demi-nus. +Parvenu auprès de Theveste, il se trouva isolé au milieu de montagnes +escarpées et entouré de ses innombrables ennemis. + +Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gétules et de ses +montagnards berbères; en voyant les faibles forces que son frère ose lui +opposer, il donne le signal du combat comme celui d'une exécution en +masse. L'action s'engage, et Mascizel, désespéré, s'avance pour +parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premières lignes: +un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les +Berbères croient à une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un +éclair, et bientôt cette immense armée, prise d'une terreur +inexplicable, tourne le dos à l'ennemi. En même temps, les légionnaires, +revenus de leur étonnement, chargent les indigènes et changent leur +retraite en déroute[221]. + +[Note 221: Zosime, _Hist._, 1. V. Orose, 1. VII.] + +Après cette inexplicable défaite, Gildon, abandonné de tous, parvint à +atteindre le littoral et à prendre la mer; il voulait gagner +Constantinople; mais les vents contraires le rejetèrent sur la côte +d'Afrique. Arrêté à Tabarka, il fut conduit à son frère qui l'accabla de +reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son supplice. +Gildon l'évita en s'étranglant de ses propres mains. Il avait gouverné +l'Afrique pendant douze ans. + +Mascizel, qui venait de rétablir si heureusement la paix en Afrique, et +d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit à Milan, afin d'obtenir +la récompense de ses services, c'est-à-dire sans doute la position de +son frère. Mais Stilicon venait de se convaincre par la révolte de +Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder aux Africains; il +se débarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux. + +L'AFRIQUE SOUS HONORIUS.--L'Afrique, qui depuis un an relevait de +l'empire d'Orient, fut rattachée à celui d'Occident; puis on envoya à +Karthage un proconsul qui réunit au fisc tous les domaines de la +succession de Nubel et de Gildon. Ces biens étaient considérables et +l'on dut nommer un fonctionnaire spécial pour les administrer. + +La chute de Gildon fut suivie de persécutions contre ceux qui avaient +pris part à sa révolte, et, comme ils étaient presque tous donatistes, +ces représailles prirent la forme d'une nouvelle persécution attisée par +les évèques orthodoxes. Quiconque était soupçonné d'avoir eu de la +sympathie pour les rebelles se voyait dépouillé de ses biens et chassé +du pays, trop heureux s'il échappait au supplice. L'évêque Optatus de +Thamugas, qui avait été un des principaux auxiliaires de Gildon, fut +jeté en prison et y périt. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les +Circoncellions une occasion de recommencer leurs désordres. + +En 399, Honorius promulgua un édit par lequel il prohibait d'une façon +absolue le culte des idoles. L'exécution de cette mesure rencontra en +Afrique une vive opposition, car les païens y étaient encore nombreux. +Le temple de Tanit à Karthage, qui avait été fermé par ordre de +Théodose, fut affecté au culte chrétien, mais comme les idolâtres +continuaient à y faire leurs sacrifices, on se décida à le démolir. + +Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se répandre sur +l'Europe. Dans les premières années du Ve siècle, les Vandales, les +Alains et les Suèves, poussés par les Huns, partis de la Pannonie, +traversent la Germanie, culbutent les Franks, pénètrent en Gaule et, +continuant leur marche à travers les Pyrénées, s'arrêtent en Espagne. En +409, ils opèrent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de +la même année, les Goths, conduits par Alaric, s'emparaient de Rome. +Assiégé par eux dans Ravenne, Honorius était obligé d'appeler à son +secours l'empereur d'Orient, son neveu Théodose II. + +Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidèle à l'empereur et continua +à assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs +tentatives infructueuses pour s'en emparer[222]. Le gouverneur, +Héraclien, défendit avec habileté sa province et la conserva à l'empire; +le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d'un +territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son côté, avait des vues +sur l'Afrique; il se disposait à se mettre en personne à la tête d'une +expédition et préparait une flotte à cet effet; mais la tempête +détruisit ses navires, et il dut y renoncer. + +[Note 222: Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, l. XXVIII.] + +Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la +Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licencié une +partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa de +prendre la mer en laissant les populations se défendre comme elles le +pourraient. + +En 413, Héraclien qui s'était emparé des biens des émigrants réfugiés en +Afrique pour fuir les Goths, se déclara indépendant et commença sa +révolte en retenant les blés. Bientôt il passa en Italie à la tête d'une +armée considérable, mais il fut entièrement défait près d'Orticoli; +après quoi il chercha un refuge à Karthage où il ne trouva que la mort. + + + + +CHAPITRE X + +PÉRIODE VANDALE +415-531 + + +Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle.--Boniface +gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales +envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les +Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau traité de Genséric +avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien +III; pillage de Rome par Genséric--Suite des guerres des +Vandales.--Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.--Règne de +Hunéric; persécutions contre les catholiques.--Révolte des +Berbères.--Cruautés de Hunéric.--Concile de Karthage; mort de +Hunéric.--Règne de Goudamond.--Règne de Trasamond.--Règne de +Hildéric.--Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer. + + +LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SIÈCLE.--Avant +d'entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer l'histoire +de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup +d'œil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve +siècle. Si nous sommes entrés dans des détails un peu plus complets que +ne semble le comporter le cadre de ce récit, sur cette question, c'est +que l'établissement de la religion chrétienne fut une des principales +causes du désastre de l'Afrique[223]. Les premières persécutions +commencèrent à porter un grand trouble dans la population coloniale et à +diminuer sa force en présence de l'élément berbère en reconstitution. Et +cependant cette période est la plus belle, car les chrétiens unis dans +un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde. +Aussitôt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à +triompher, une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur +sein et ils se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n'y a pas de +bêtes si cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les +uns aux autres.» Ainsi s'exprime Ammien Marcellin[224], qui les a vus de +près. Mais ce n'est pas tout: avec le succès, leurs mœurs deviennent +moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si bien +que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour avoir +prêché contre l'ivrognerie, s'écrie: «Les martyrs ont horreur de vos +bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries![225].» Il faut +ajouter à cela les schismes qui divisent l'église orthodoxe, en outre du +donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il paraît quelque +novateur: Pélage fonde l'hérésie qui porte son nom; Célestius, son +compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent +eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens. En Cyrénaïque et dans l'est de +la Berbérie, c'est l'hérésie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs +les Manichéens ont la majorité. + +Nous avons vu à quels excès s'étaient portés les Donatistes et les +orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de +succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste à la +colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation des +campagnes qui était le plus grand obstacle à l'expansion des indigènes; +les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les campagnes furent +toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre +peut-être pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces +sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres, +quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne +à frapper. + +Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus +belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste[226]; il étudia d'abord +à Madaure[227], puis à Karthage. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire +de ce grand moraliste. Disons seulement qu'après un long séjour en +Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain nombre de +ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, à combattre, +par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et surtout les +Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint Optat, évêque de +Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment une histoire des +Donatistes. + +En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l'entouraient, +rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur nombre était trop +grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matérielle +nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la +conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage, un concile auquel +prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques dont la moitié étaient +schismatiques, sous la présidence du tribun et notaire Flavius +Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en +appelèrent de la sentence, mais l'empereur leur répondit par un nouvel +édit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir +précédemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus sévères. +Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent +l'occasion de se venger. + +[Note 223: C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la +compétence ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se +dissimuler, dit-il dans son ouvrage inédit, que le christianisme eut une +large part à revendiquer dans le désastre de l'Afrique.... Nul doute que +les déplorables dissensions dont la population créole offrit alors le +triste spectacle n'ait hâté la chute du colosse,» (_Revue africaine_, n° +72 et suivants.)] + +[Note 224: Lib. XXII, cap. V.] + +[Note 225: _Sermon_ 273.] + +[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.] + +[Note 227: Medaourouch.] + +BONIFACE GOUVERNEUR D'AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.--Le 14 août +423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme héritier au trône un +jeune neveu, alors en exil à Constantinople, avec sa mère la docte +Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit reconnaître comme empereur +d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'après bien des +vicissitudes qu'il fut proclamé à Ravenne sous le nom de Valentinien +III. Comme il n'était âgé que de six ans, Placidie s'attribua, avec la +régence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires. + +Le général Boniface, qui s'était distingué dans une longue carrière +militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé des +limites à Tubuna[228], avait été nommé en 422, par Honorius, comte +d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste +sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines, +depuis si longtemps divisées par l'anarchie, et repousser les indigènes +qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé. Nommé gouverneur +de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grâce à ses +conseils et à l'envoi de secours de toute nature, à triompher de +l'usurpateur Jean. Ces éminents services avaient donné à Boniface un des +premiers rangs dans l'empire. + +[Note 228: Tobua, dans le Hodna.] + +Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant son temps +entre les lettres et la religion, était un terrain propice aux intrigues +de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des faveurs dont jouissait +Boniface, prétendit que le comte d'Afrique visait à l'indépendance et, +comme l'impératrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'éprouver +à lui donner l'ordre de venir immédiatement se justifier en personne. Ce +conseil ayant été suivi, il fit dire indirectement à Boniface qu'on +voulait attenter à ses jours. Cette odieuse machination réussit à +merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Dès lors sa rébellion +fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que +le comte d'Afrique venait d'épouser une princesse arienne de la famille +du roi des Vandales d'Espagne[229], on ne douta plus de sa trahison. + +Aussitôt l'impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher +contre lui trois corps d'armée (427); mais Boniface les repoussa sans +peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler toutes les garnisons +de l'intérieur et les Berbères en avaient profité pour se lancer dans la +révolte. L'année suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle armée +qui ne tarda pas à s'emparer de Karthage. La situation devenait critique +pour Boniface; attaqué par les forces de sa souveraine, menacé sur ses +derrières par les indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait +avoir pour l'Afrique les plus graves conséquences. Il s'adressa au roi +des Vandales et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui +cédait les trois Maurétanies, jusqu'à l'Amsaga, à la condition qu'il +conserverait pour lui la souveraineté du reste de l'Afrique[230]. + +[Note 229: Selon M. Creuly (_Annuaire de la Soc. arch. de +Constantine_, 1858-59, pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface, +nommée Pélagie, aurait été bien plus probablement une dame romaine ayant +des propriétés en Afrique.] + +[Note 230: Procope, _Bell. Vand._, 1. I, ch. III, Lebeau, _Hist. +du Bas-Empire_, t. IV, p. 24. Marcus, _Hist. des Vandales_, p. 143. +Dureau de la Malle, _Recherches_, etc., p. 36.] + +LES VANDALES ENVAHISSENT L'AFRIQUE.--Les Vandales, après avoir été +écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la Galice +(416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis, reconquis +l'Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance sur +l'Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des Goths (422). Au +moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène, ils n'avaient pas +tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu jeter des regards +sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui +explique la facilité avec laquelle la proposition de Boniface avait été +acceptée. + +Dans le mois de mai 429[231], les Vandales avec leurs alliés Alains, +Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille +personnes, dont cinquante mille combattants[232], traversèrent le +détroit et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses +vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser +d'eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage. + +[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429. +Nous adoptons celle de l'_Art de vérifier les dates_, t. I, p. 403.] + +[Note 232: Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V. +Victor de Vite, _Hist. pers. Vand._, p. 3, et Procope, l. I, ch. V.] + +Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est, +s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage. +Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait +d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère Gunderic, souverain +légitime. Les Vandales étaient ariens et grands ennemis des orthodoxes. +Les Donatistes les accueillirent comme des libérateurs et facilitèrent +leur marche. Il est très probable que les Maures, s'ils ne s'allièrent +pas à eux, s'avancèrent à leur suite pour profiter de leurs conquêtes. + +Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface +avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs. +Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses +efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de médiateur +entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesuré les +conséquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en +Afrique, essaya d'obtenir la rupture du traité conclu avec eux et leur +rentrée en Espagne; mais il était trop tard, car il est souvent plus +facile de déchaîner certaines calamités que de les arrêter. Encouragés +par leurs succès et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population, +les Vandales repoussèrent dédaigneusement ses propositions, et, pour +braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie. + +LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.--Le comte d'Afrique ayant marché +à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en +avant de Calama[233]; mais il fut entièrement défait et se vit contraint +de chercher un refuge derrière les murailles d'Hippône[234]. Les +Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employé une partie de leurs +forces pour investir cette ville, lancèrent le reste dans le cœur de la +Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang. Guidés sans doute par les +Donatistes, ils s'acharnèrent particulièrement à détruire les églises +des orthodoxes. Constantine résista à leurs efforts[235]. Le siège +d'Hippône durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour +démoraliser les assiégés et leur rendre le séjour de la ville +intolérable, amassaient les cadavres dans les fossés et au pied des murs +et mettaient à mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils +laissaient se décomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu +fuir, avait préféré rester dans son évêché et soutenir l'honneur de +cette église d'Afrique pour laquelle il avait tant lutté. Mais il ne put +résister aux souffrances et à la fatigue du siège et mourut le 28 août +430. + +[Note 233: Guelma]. + +[Note 234: Bône]. + +[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv. +Yanoski, _Hist. de la domination vandale en Afrique_, p. 12.] + +Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar, général de +l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à Hippône. Boniface +crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui +avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra bataille dans les +plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar +se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et Hippône +ne fut plus en état de résister. Les Vandales mirent cette ville au +pillage et l'incendièrent. + +Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter +devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita les +récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également +responsables de la perte de l'Afrique. + +FONDATION DE L'EMPIRE VANDALE.--Ainsi la Numidie et les Maurétanies +restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorbé par d'autres +guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir ces provinces; +il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il était +préférable de traiter avec Genséric et lui envoya un négociateur du nom +de Trigétius. Le 11 février 435, un traité de paix fut signé entre eux à +Hippône. Bien que les conditions particulières de cet acte ne soient pas +connues, on sait que Genséric consentit à payer un tribut annuel à +l'empereur, lui livra son fils Hunéric en otage, et s'engagea par +serment à ne pas franchir la limite orientale de la contrée qu'il +occupait en Afrique[236]. + +[Note 236: Fournel, _Berbers_, p. 79.] + +C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord de +grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent tellement +touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut +employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. Il avait, du +reste, à assurer sa propre sécurité menacée par les partisans de son +frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de +celui-ci qu'il détenait dans une étroite captivité et réduisit à néant +les derniers adhérents de son frère. Il s'était depuis longtemps déclaré +le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent +cruellement persécutés. En 137, les évêques catholiques avaient été +sommés par lui de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent +furent poursuivis et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de +s'assurer le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il +leur abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que +les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions. + +En même temps, Genséric suivait avec attention les événements d'Europe, +car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les Huns, avec +Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et au nord, les +Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439, le roi vandale, +profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les Gaules par la guerre +contre les Vizigoths, marcha inopinément sur Karthage et se rendit +facilement maître de cette belle cité, alors métropole de l'Afrique (19 +oct.). Les Vandales y trouvèrent de grandes richesses, notamment dans +les églises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus +ayant été arrêté avec un certain nombre de prêtres, on les accabla de +mauvais traitements, puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les +plaça sur des vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des +flots. Ils échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage +de Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi +cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près de six +siècles. + +Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, donna tous +ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les corsaires +vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent même l'audace +jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé chez lui, Valentinien +envoya des troupes pour garder les côtes, autorisa les habitants à +s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire +sur les Vandales. En 442, l'empereur Théodose envoya à son secours une +flotte; mais les navires furent rappelés avant d'avoir pu combattre, par +suite d'une invasion des Huns. + +NOUVEAU TRAITÉ DE GENSÉRIC AVEC L'EMPIRE.--ORGANISATION DE L'AFRIQUE +VANDALE.--Valentinien, dans l'espoir de préserver son trône, se décida à +traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il céda à Genséric la +Byzacène jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la +limite passant à l'ouest de _Theveste_, _Sicca-Veneria_ et +_Vacca_[237]. De son côté, le roi abandonna à l'empereur le reste de la +Numidie et les Maurétanies. Le traité fut signé à Karthage en 442[238]. +Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux +colonisé et le moins dévasté, et ils rendaient aux Romains des pays +ruinés, livrés à eux-mêmes, et où ils n'avaient plus aucune action. En +445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux +habitants de la Numidie et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs +impôts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique. +Quelque temps après, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des +emplois aux fonctionnaires destitués par les Vandales. + +[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.] + +[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p. +17.] + +Genséric divisa son empire en cinq provinces: la _Byzacène_, la +_Numidie_, l'_Abaritane_ (territoire situé sur le haut Bagrada, à l'est +de Tebessa), la _Gétulie_, comprenant le Djerid et les pays méridionaux, +et la _Zeugitane_ ou _Consulaire_. Il fit raser les fortifications de +toutes les villes, à l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide +des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea les +terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et +des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribués à ses deux +fils Hunéric et Genson[239]. Le deuxième, se composant particulièrement +des terres de la Byzacène et de la Zeugitane, fut donné aux soldats, en +leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisième lot, +le rebut, fut laissé aux colons.» De sévères persécutions contre les +catholiques achevèrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cités +et de colonies latines. + +En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la course, et les +indigènes y prirent une part active. Le butin était partagé entre le +prince et les corsaires[240] absolument comme nous le verrons plus tard +sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance, +quelquefois troublées il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et +autres barbares, qu'il s'efforçait d'exciter contre l'empire. + +[Note 239: Poulle, _Maurétanie_, p. 146, 147.] + +[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.] + +=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric=.--Genséric se +préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares, +et l'occasion n'allait pas tarder à se présenter, pour lui, d'exercer +ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II mourut et fut +remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre 450), Placidie +cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé de sa tutelle, prenait +en main un pouvoir pour lequel il avait été si mal préparé par son +éducation. Après avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte +de rage, Aétius son dernier soutien (454); mais peu après il fut à son +tour massacré par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à +venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien, +s'était donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit +Eudoxie, veuve de l'empereur, à devenir son épouse[241]. + +Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment +attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps +l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir équipé de +nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée dans laquelle les +Berbères avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime +se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré par ses troupes et par le +peuple (12 juin 455). + +Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien qu'il n'eût +éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura livrée pendant +quatorze jours à la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit +charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enlevées aux monuments +publics et aux habitations privées, et un grand nombre de prisonniers, +membres des principales familles, qui furent réduits à l'état +d'esclaves. Le tout fut amené à Karthage et partagé entre le prince et +les soldats. Genséric eut notamment pour sa part le trésor de Jérusalem +qui avait été rapporté de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage +Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage à son +fils Hunéric[242]. + +[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.] + +[Note 242: _Ibid._, 1. I, ch. V.] + +SUITE DES GUERRES DES VANDALES.--La conquête de Rome avait non seulement +donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la +souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer à cette +occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie, +après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il compléta l'organisation +de son empire et s'appliqua à entretenir chez ses sujets le goût des +courses sur mer, qui avaient ce double résultat de tenir les guerriers +en haleine et de remplir le trésor. Les rivages baignés par la +Méditerranée furent alors en butte aux incursions continuelles des +corsaires vandales. Malte et les petites îles voisines du littoral +africain durent reconnaître leur autorité; ils occupèrent même une +partie de la Corse. Mais Récimer, général de l'empire d'Occident, ayant, +été chargé de purger la Méditerranée de ces corsaires, fit subir aux +Vandales de sérieuses défaites navales et les expulsa de la Corse. + +En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un homme +actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en apercevoir, +car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé de sérieux +échecs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet, +il réunit à Carthagène une flotte de trois cents galères et dirigea sur +cette ville une armée considérable destinée à l'expédition (458). + +A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain essayé, par +des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour +retarder ou rendre impossible la marche de l'armée romaine, il donna +l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations étaient bien +inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux +chef des Vandales. Des divisions habilement fomentées par ses émissaires +dans le camp romain, amenèrent les auxiliaires Goths à lui livrer la +flotte qui fut entièrement détruite. Majorien se vit forcé d'ajourner +ses projets; mais en 462 il périt assassiné et, dès lors, Genséric put +recommencer ses courses. + +Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa même +l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. Pour venger +cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait encore comme +suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une armée contre les +Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le +commandement de Basiliscus. + +L'armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque, +tomba à l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur +Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé les Vandales de +Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de Karthage. La situation +de Genseric devenait critique, mais son esprit était assez fertile en +intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas: +profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi +eux la défiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint à +annuler leurs efforts, et, les ayant attaqués en détail, à les mettre en +déroute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis +qu'Héraclius gagnait par terre l'Egypte[243] (470). + +[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.] + +APOGÉE DE LA PUISSANCE DE GENSÉRIC; SA MORT.--Ainsi, tous les efforts +tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre résultat +que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, plus +audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires dans la +Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié avec les +Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient, ce qui +forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois d'août 476, il +eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba +avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, recueillit son +héritage. + +Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à ses +enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres et de +combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec Zenon, +empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi des Hérules une +partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui servir un tribut +annuel. Ces souverains consacraient les succès de Genséric en lui +reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des îles de la +Méditerranée occidentale (476). + +Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric +mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui n'avait été +qu'une suite non interrompue de succès. Ce prince est une des grandes +figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la +nature de son génie, on ne peut en méconnaître, la puissance. Si nous +nous en rapportons au portrait qui nous a été laissé de lui par +Jornandès[244], «Giseric était de taille moyenne, et une chute de cheval +l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, méprisant +le luxe, colère à en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art +et de prévoyance pour solliciter les peuples, il était infatigable à +semer les germes de division». Les historiens catholiques se sont plu à +entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain +qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des +mœurs de l'époque, il ne paraît pas que l'Afrique eût été malheureuse +sous son autorité. Après l'anarchie des périodes précédentes, c'était +presque le repos. + +Les conséquences de la conquête vandale furent considérables pour la +colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva pas; mais +sa ruine profita immédiatement à la population indigène; elle fit un pas +énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si une main comme +celle de Genséric était capable de contenir les Berbères en les +maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir qu'au premier +acte de faiblesse ils se présenteraient en maîtres[245]. + +[Note 244: _Histoire des Goths_, ch. XXXIII.] + +[Note 245: Fournel, _Berbers_, p. 86.] + +RÈGNE DE HUNÉRIC.--PERSÉCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.--La succession du +roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce prince n'avait aucune des +qualités qui distinguaient son père, et l'on n'allait pas tarder à s'en +apercevoir. A peine était-il monté sur le trône que des difficultés +s'élevèrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses +réclamations dont Genséric avait toujours su ajourner l'examen. Hunéric +céda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des +affaires religieuses et surtout de l'intérêt de l'arianisme. + +Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées par son +père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles les Ariens +étaient en butte dans d'autres contrées l'irritèrent profondément et lui +servirent de prétexte pour se lancer dans la voie opposée. Il prescrivit +des mesures d'une cruauté jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans +la foi catholique fut mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de +la plus noble naissance ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les +suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout +le corps au fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations +horribles et conduits ensuite au bûcher[246]. En 483, des évêques, +prêtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent +soixante-seize furent réunis à Sicca[247] et de là conduits au désert, +dans le pays des Maures, c'est-à-dire au trépas. + +[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.] + +[Note 247: Le Kef.] + +RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Le résultat d'une telle politique fut une +insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, de +la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes de l'Aourès et +des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au Djebel-Amour, les +indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. Ce fut une suite +ininterrompue de courses et de razias. Après quelques tentatives pour +s'opposer à ce mouvement, Hunéric se convainquit de son impuissance. +Tout le massif de l'Aourès échappa dès lors à l'autorité vandale, et les +tribus indépendantes se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au +Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions +littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de +l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les +indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il +ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés +pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire. + +CRUAUTÉS DE HUNÉRIC.--Mais Hunéric se préoccupait peu de faire respecter +les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions +sanguinaires l'absorbait uniquement et, après avoir persécuté les +catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric avait +institué comme règle pour la succession au trône vandale, que le pouvoir +appartiendrait toujours à l'homme le plus âgé de la famille, au décès du +prince régnant, même au détriment de ses fils. Soit pour modifier les +effets de cette clause, soit par crainte des compétitions, Hunéric +s'attacha à diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le +fils aîné de son frère Théodoric, accusés d'un crime imaginaire, furent +décapités par son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric +furent livrés aux bêtes. Ce n'était pas assez; Théodoric, lui-même, +Genzon, autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et +maltraités avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince +étaient traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait +envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un +caprice, il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien +de Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d'humanité +fut, par son ordre, brûlé en présence de la population[248]. + +[Note 248: Yanoski, _Vandales_, p. 34.] + +CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNÉRIC.--Zenon, empereur d'Orient, ayant +adressé à Hunéric des représentations au sujet des souffrances de la +religion catholique, le roi convoqua, en 584, à Karthage, un concile où +tous les évêques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent +appelés. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme +les Ariens étaient en majorité, les catholiques furent condamnés. +Hunéric, s'appuyant sur cette décision, rendit alors un édit longuement +motivé, où la main des prêtres se reconnaît, car il contient comme +préambule une longue controverse sur des questions de dogme et la +condamnation officielle du principe de la consubstantialité du Père, du +Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures +de coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus +grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres +ariens. + +Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis huit +années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains catholiques +prétendent qu'il mourut rongé par les vers. + +RÈGNE DE GONDAMOND.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succéda à +son oncle Hunéric, en vertu des règles posées par Genséric. Il se trouva +aussitôt aux prises avec les révoltes des Berbères et ne put empêcher +les indigènes de recouvrer entièrement leur indépendance sur toute la +ligne des frontières du Sud et de l'Ouest. Les Gétules s'avancèrent même +jusqu'auprès de Kapça[249]. + +[Note 249: Gafsa.] + +Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions contre les +catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et finit, vers 487, par +les laisser entièrement libres. Les orthodoxes rentrèrent d'exil et +reprirent peu à peu possession de leurs biens et de leurs églises. La +lutte contre les Berbères absorbait presque tout son temps et ses +forces; aussi, pour être tranquille du côté de l'Europe, se décida-t-il +à conclure avec Théodoric, souverain de l'Italie, un traité par lequel +il lui abandonna le reste de la Sicile. + +Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrière. + +RÈGNE DE TRASAMOND.--Après la mort de Gondamond, son frère Trasamond +hérita de la royauté vandale. Ce prince continua l'œuvre d'apaisement +commencée par son prédécesseur, et, bien qu'il fût ennemi du +catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs de cette religion par +la violence, et se borna à chercher à les en détacher en offrant des +avantages matériels à ceux qui étaient disposés à entrer dans le giron +de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit +pas la réorganisation de l'église orthodoxe et il exila en Sardaigne des +évêques qui s'étaient permis de faire des nominations. + +Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens qui +unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs bonnes +relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, propre sœur de +Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de prêter son appui à Gesalic. + +Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: ce +n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis de la +domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la +situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène de cette +contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des Berbères et attaquait +incessamment la frontière méridionale de la Byzacène. + +Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé en grande +partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais +Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous verrons les tribus +arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il +donna la forme d'un demi-cercle, d'une décuple rangée de chameaux et fit +placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros +de ses guerriers et ses bagages étaient abrités au milieu de cette +forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils +ne surent où frapper, et leurs chevaux, effrayés par l'odeur des +chameaux, portèrent le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce +temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon, +sortant de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis. +De toute l'armée vandale, il ne rentra à Karthage que quelques fuyards +isolés[250]. + +En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il +recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance envers les +catholiques. + +[Note 250: Procope, l. I, ch. IX.] + +RÈGNE DE HILDÉRIC.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond. Son +premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de +s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua, +en 524, à Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les précédents, +il fui impossible aux évêques d'arriver à une entente, et la controverse +à laquelle ils se livrèrent démontra une fois de plus l'impossibilité +d'une réconciliation. + +Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec l'appui des +Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter une révolte +qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis qu'elle cherchait, avec ses +adhérents, un refuge chez les Maures, elle fut jetée en prison; les +Goths furent exécutés, et elle-même périt quelque temps après de la main +du bourreau. Il en résulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie; +mais ceux-ci étaient trop occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les +craindre. + +Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel +il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de monter sur +le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui +hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle, il voulut que ses +propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur. + +RÉVOLTES DES BERBÈRES. USURPATION DE GÉLIMER.--Hildéric, doué d'un +caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait d'une manière +absolue la direction des affaires militaires à son général Oamer, appelé +l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène s'étant mis en état de +révolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut défait en bataille rangée +par ces Berbères commandés par leur chef Antallas. Toute la Byzacène +recouvra son indépendance, et les villes du nord, menacées par les +rebelles, durent improviser des retranchements pour résister à leurs +attaques imminentes. + +Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement général, déjà +provoqué par la protection accordée aux catholiques, par la rupture avec +les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait à l'empire: Gélimer, +petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se créer un +parti. Chargé de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques +avantages qui augmentèrent son ascendant sur l'armée. Il saisit cette +occasion pour faire proclamer par les soldats la déchéance d'Hildéric et +obtenir la royauté à sa place. Ayant marché sur Karthage, il s'en +empara. Hildéric fut jeté en prison (531). + +Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa guerre +contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours +à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade à +Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le trône au prince +captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés fut de rendre plus +dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte de bravade, Gélimer +fit crever les yeux à Oamer. + +L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle il +l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en Orient, à sa +cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire. +Gélimer lui répondit dans des termes hautains que Procope nous a +transmis: «Je ne dois point ma royauté à la violence... Hildéric +complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales +qui l'a renversé. Le trône était vacant; je m'y suis assis en vertu de +mon âge et de la loi de succession.» Après cette déclaration, il +ajoutait comme réponse aux menaces: «Un prince agit sagement lorsque, +livré tout entier à l'administration de son royaume, il ne porte pas ses +regards au dehors et ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des +autres états. Si tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la +force à la force...». + +Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de la +royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux maîtres. + + + + +CHAPITRE XI + +PÉRIODE BYZANTINE +531-642 + + +Justinien prépare l'expédition d'Afrique.--Départ de l'expédition. +Bélisaire débarque à Caput-Vada.--Première phase de la +campagne.--Défaite des Vandales conduits par Ammatas et +Gibamond.--Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.--Bélisaire à +Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur +Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Gélimer.--Conquêtes de +Bélisaire.--Gélimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales +d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; état des +Berbères.--Luttes de Salomon contre les Berbères.--Révolte de +Stozas.--Expéditions de Salomon.--Révolte des Levathes; mort de +Salomon.--Période d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il +rétablit la paix.--État de l'Afrique au milieu du VIe siècle.--L'Afrique +pendant la deuxième moitié du VIe siècle.--Derniers jours de la +domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales. + + +JUSTINIEN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'AFRIQUE.--Seul héritier de l'empire +romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rétablir dans son +intégrité et d'arracher aux barbares leurs conquêtes de l'Occident. +C'est pourquoi l'hommage d'Hildéric avait été accueilli à la cour de +Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume vandale, en +livrant à l'empereur la belle et fertile Afrique, était aussi une +première étape vers la reconstitution de l'empire. La nouvelle de +l'usurpation de Gélimer, arrivant sur ces entrefaites, émut Justinien +«comme si on lui avait arraché une de ses provinces»[251]. Renonçant à +poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait contre les Perses +depuis cinq ans, il leur acheta la paix moyennant un tribut évalué à +onze millions de francs, et s'appliqua à préparer l'expédition d'Afrique +malgré l'opposition qu'il rencontra chez ses ministres, effrayés de la +grandeur de l'entreprise. On dit même qu'il fut un instant sur le point +d'y renoncer et que c'est la prédiction d'un évêque d'Orient, saint +Sabas, lui promettant le succès, qui le décida à réaliser son projet. Il +apprit alors qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de +Tripoli et lui offrait d'entreprendre pour lui des conquêtes, s'il +recevait l'appui de quelques troupes. En même temps un certain Godas, +chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, se mettait en +état de révolte et offrait aussi son concours à l'empire. + +[Note 251: Yanoski, _Vandales_, p. 41.] + +Tous ces symptômes indiquaient que le moment d'agir était arrivé. +Justinien le comprit et organisa immédiatement l'expédition dont le +commandement fut confié à Bélisaire, habile général, jouissant d'une +grande autorité sur les troupes et d'une réelle influence à la cour par +sa femme Antonina, amie de l'impératrice. Des soldats réguliers, des +volontaires de divers pays, et même des barbares, Hérules et Huns, +accoururent avec enthousiasme au camp du général, où bientôt une +quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvèrent +réunis. On s'arrêta à ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite +armée solide et bien dirigée était préférable à un grand rassemblement +sans cohésion. Les officiers furent choisis avec soin par le général, +parmi eux se trouvaient Jean l'Arménien, préfet du prétoire, et Salomon, +dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres +officiers étaient originaires de la Thrace. Le patrice Archelaüs fut +adjoint à l'expédition comme questeur ou trésorier. Cinq cents vaisseaux +de toute grandeur furent rassemblés pour le transport de l'expédition; +vingt mille marins les montaient. + +DÉPART DE L'EXPÉDITION. BÉLISAIRE DÉBARQUE À CAPUT-VADA.--En 533, «vers +le solstice d'été»[252], on donna l'ordre de l'embarquement et ce fut +l'occasion d'une imposante cérémonie à laquelle présida l'empereur. +L'archevêque Epiphanius, en présence du peuple et de l'armée bénit le +vaisseau où s'embarqua Bélisaire, accompagné de sa femme et de Procope, +son secrétaire, qui nous a retracé l'histoire si complète de cette +expédition. L'immense flotte se mit en route et voyagea lentement, +troublée quelquefois dans sa marche par la tempête, et faisant souvent +escale dans les ports situés sur son chemin, pour se remettre de ces +secousses, ou se ravitailler. Bélisaire montra dans ce voyage autant +d'habileté que de fermeté; comme tous les hommes de guerre, il savait +qu'il n'y a pas d'armée sans discipline et réprimait avec la dernière +rigueur toute infraction aux règles, sans s'arrêter aux murmures ou aux +menaces des auxiliaires. + +[Note 252: Procope, _Bell. Vand._, lib. I, cap. XII.] + +Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, où l'armée, qui +souffrait cruellement de la mauvaise qualité des vivres et de l'eau, put +se refaire. Bélisaire manquait de nouvelles sur la situation et les +dispositions des Vandales et était fort incertain sur le choix du point +de débarquement. Il chargea Procope de se rendre à Syracuse pour tâcher +d'obtenir des renseignements et en même temps passer un marché avec les +Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'armée. L'envoyé +fut assez heureux pour apprendre d'une manière sûre que les Vandales, ne +s'attendant nullement à une attaque de l'empire, avaient envoyé presque +toutes leurs forces en Sardaigne à l'effet de réduire Godas. Quant à +Gélimer, il s'était retiré à Hermione, ville de la Byzacène, et ne +songeait nullement à défendre Karthage. + +Ainsi renseigné, Bélisaire donna l'ordre de mettre à la voile en se +dirigeant à l'ouest de Malte. Parvenue à la hauteur de cette île, la +flotte fut poussée par le vent vers la côte d'Afrique, en face du sommet +du golfe de Gabès; elle était partie depuis trois mois. Avant de +procéder au débarquement, le général en chef fit mettre en panne et +convoqua un conseil de guerre des principaux officiers à son bord. +Archélaüs, effrayé de l'éloignement de la localité et du manque de ports +pour abriter les navires, voulait que l'on remît à la voile et qu'on +allât directement à Karthage. Mais Bélisaire n'était pas de cet avis; il +redoutait la rencontre de la flotte vandale, et craignait que son armée +ne perdît ses avantages dans un combat naval. Son opinion ayant prévalu, +il ordonna aussitôt le débarquement, qui s'opéra sans encombre au lieu +dit Caput-Vada[253]. Des soldats furent laissés à la garde des navires +qui furent en outre disposés dans un ordre permettant la résistance à +une attaque de l'ennemi. A terre, le général s'attacha à couvrir son +camp de retranchements et à se garder soigneusement par des +avant-postes; toute tentative de pillage ou de maraudage fut sévèrement +réprimée. Cette prudence, cette observation constante des règles de la +guerre, allaient assurer le succès de l'expédition. + +[Note 253: Actuellement Capoudia.] + +PREMIÈRE PHASE DE LA CAMPAGNE.--Cependant Gélimer, toujours à Hermione, +ignorait encore le danger qui le menaçait. Les nouvelles données par +Procope étaient exactes. Après la double perte de la Tripolitaine et de +la Sardaigne, le prince vandale, remettant à plus tard le soin de faire +rentrer sous son autorité la province orientale, réunit cinq mille +soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frère +Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt +vaisseaux les conduisit dans cette île, et aussitôt les opérations +commencèrent contre Godas. + +Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expédition de +Sicile, lorsqu'il apprit enfin le débarquement de l'armée byzantine en +Afrique, et sa marche sur ses derrières. Bélisaire, en effet, après +s'être emparé sans coup férir de la petite place de Sylectum[254] avait +marché, dans un bel ordre, vers le nord, accompagné au large par la +flotte, et avait pris successivement possession de Leptis parva et +d'Hadrumète[255], accueilli comme un libérateur par les populations. Il +paraît même que les Berbères de la Numidie et de la Maurétanie lui +envoyèrent des députations, offrant leur soumission à l'empereur et +donnant comme otages les enfants de leurs chefs. En même temps, le +général byzantin adressait aux principales familles vandales un +manifeste de Justinien protestant qu'il ne faisait pas la guerre à leur +nation, mais qu'il combattait seulement l'usurpateur Gélimer. + +[Note 254: Selecta, au nord du golfe de Gabès.] + +[Note 255: Lemta et Souça.] + +Bientôt l'on apprit que l'armée envahissante n'était plus qu'à quatre +journées de Karthage. Gélimer écrivit à son frère Ammatas, resté dans +cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre à mort Hildéric et ses +partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer était +mort. Hildéric fut massacré avec tous les gens soupçonnés d'être ses +amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les +gorges de Décimum, à une quinzaine de kilomètres de cette ville. +Gélimer, qui opérait sur son flanc avec une autre armée, devait tenter +de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour +mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs à la tête de deux +mille Vandales. Ce plan était assez bien combiné et aurait pu avoir des +suites fâcheuses pour l'armée de Bélisaire, si l'on avait su le +réaliser. + +DÉFAITES DES VANDALES CONDUITS PAR AMMATAS ET GIBAMUND.--Ammatas avait +donné à ses troupes l'ordre du départ, mais, comme il était d'un +caractère ardent et téméraire, il se porta à l'avant-garde et hâta la +marche de la tête de colonne, sans s'inquiéter s'il était suivi par le +reste de l'armée. Il arriva vers midi à Décimum, à la tête de peu de +monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commandée par Jean +l'Arménien. Aussitôt, on en vint aux mains: malgré le courage d'Ammatas, +qui combattit comme un lion et tomba percé de coups, les Vandales ne +tardèrent pas à tourner le dos. Jean les poursuivit l'épée dans les +reins et rencontra bientôt le reste des soldats, qui arrivaient par +groupes isolés. Il en fit un grand carnage et s'avança jusqu'aux portes +de Karthage. + +Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour +attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui +avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoyé en +reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales +sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent +bientôt en déroute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de +bataille. + +SUCCÈS DE BÉLISAIRE. IL ARRIVE À KARTHAGE.--Bélisaire, ignorant le +double succès de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrêta en +arrière de Décimum et plaça son camp dans une position avantageuse où il +se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses +impedimenta et sa femme Antonina, il se mit à la tête d'une forte +colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Décimum. Les +cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde +et les informations qu'il prit sur place confirmèrent cette présomption, +mais il ne put avoir aucune nouvelle précise de Jean l'Arménien. + +Au même moment Gélimer débouchait dans la plaine où il espérait +retrouver son frère. Il était à la tête d'un corps nombreux de +cavalerie. Ayant rencontré les coureurs de Bélisaire, disséminés par +petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en déroute. Puis, +parvenu à Décimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la défaite de +son frère et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui +se passait à Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de compléter +son succès en écrasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui +et qui étaient démoralisés par leur premier échec. + +Tandis que Gélimer s'occupait des funérailles de son frère, le général +byzantin, voyant le grand danger auquel il était exposé, ralliait ses +fuyards, relevait leur courage en leur annonçant les succès déjà +remportés sur lesquels il était enfin renseigné, et, tentant un effort +désespéré, les entraînait dans une charge furieuse contre les Vandales. +Gélimer, surpris par cette attaque imprévue, n'eut pas le temps de +former ses lignes et vit bientôt toute son armée en déroute. Il alla se +réfugier à Bulla. Le lendemain, toute l'armée byzantine campa à Décimum, +y compris l'avant-garde et le corps des Huns. Le manque de décision de +Gélimer avait consommé sa perte au moment où il tenait la victoire[256]. +Bélisaire marcha aussitôt sur Karthage. + +[Note 256: M. Marcus (_Hist. des Vandales_, p. 378), cherche à +excuser Gélimer de la grande faute par lui commise en laissant à +Bélisaire le temps de rallier ses fuyards, au lieu de l'écraser et de +rentrer ensuite à Karthage. Il estime que le roi vandale était trop peu +sûr de la population de cette ville pour venir ainsi se mettre à sa +discrétion; et cependant il était certain qu'en l'abandonnant, il la +livrait à ses ennemis.] + +Bélisaire à Karthage.--L'arrivée des fuyards de Décimum avait apporté à +Karthage la nouvelle des succès de l'armée d'Orient. Aussitôt le vieux +parti romain avait relevé la tête et, aidé des ennemis de Gélimer, +s'était emparé du pouvoir en forçant à la fuite les adhérents de +l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de +Mercure, parut au large. Le questeur Archélaüs, ignorant les succès du +général et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage, +fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau, +commandé par Calonyme, s'écarta, au mépris des ordres donnés, du gros de +la flotte, et alla se présenter devant le Mandracium, premier port de +Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pénétré mit ses +hommes à terre et employa toute la nuit au pillage des marchands, +étrangers pour la plupart, établis aux alentours du port. + +Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de sa flotte, entra dans +Karthage sans rencontrer de résistance et, ayant traversé la ville, +monta sur la colline de Byrsa où se trouvait le palais royal. «Comme +représentant de Justinien, il s'assit sur le trône de Gélimer[257]» et +prononça sa déchéance. Fidèle au principe suivi dans cette remarquable +campagne, Bélisaire veilla avec le plus grand soin à ce qu'aucun pillage +ne fût commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait été +pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de +Vandales avaient cherché un refuge dans les églises. Le général leur +permit de sortir sans être inquiétés; puis il s'appliqua à relever les +fortifications de Karthage, qui étaient fort délabrées et à mettre cette +ville en état de défense. + +[Note 257: Yanoski, _Vandales_, p. 56.] + +Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y eût lieu de +craindre le retour de Tzazon avec l'armée de Sardaigne, on pouvait, dès +lors, considérer le succès de l'expédition comme assuré. La province +d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait +refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le +nom. Les églises catholiques que les Ariens occupaient rentrèrent +aussitôt en la possession des orthodoxes, qui célébrèrent avec éclat les +victoires de Bélisaire «si manifestement secondé par la protection +divine.» Les chefs indigènes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord +envoyé leur hommage au représentant de l'empereur, s'étaient ensuite +tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Après l'entrée +de Bélisaire à Karthage, ils ouvrirent auprès de lui de nouvelles +négociations, à l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le général +accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: «une +baguette d'argent doré, un bonnet d'argent en forme de couronne, un +manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite, une +tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, et des +chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements de +grosses sommes d'argent[258].» + +[Note 258: Yanoski, _Vandales_, p. 62.] + +RETOUR DES VANDALES DE SARDAIGNE. GÉLIMER MARCHE SUR +KARTHAGE.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il +continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait +les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de Karthage; +il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat grec qui lui +serait apportée. + +En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante, +dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus en Afrique +et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses cinq mille +guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en Sardaigne, vaincu +et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité vandale. Il avait +bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tenté une expédition en +Afrique, mais il était persuadé que cette attaque avait été facilement +repoussée. Aussi avait-il envoyé à Karthage même, au «roi des Vandales +et des Alains», un député chargé de rendre compte de ses victoires, et +c'est Bélisaire qui avait reçu sa lettre! + +Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux événements qui +avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher à ses soldats, +Tzazon fit embarquer aussitôt son armée et vint prendre terre sur un +point de la côte «où se rencontrent les frontières de la Numidie et de +la Maurétanie[259]», puis il se porta rapidement sur Bulla, où les deux +frères opérèrent leur jonction. + +[Note 259: Sans doute entre Djidjeli et Collo.] + +Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables. Peu +après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et +opéra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer +Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il chercha à fomenter +des trahisons à Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les +détacher de leurs alliés. + +Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas prendre +aux feintes des Vandales. Il tâcha de ramener à lui les Huns, mais ne +put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres. + +BATAILLE DE TRICAMARA.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire se décida +à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent en présence au lieu +dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage, et prirent position, +chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Bélisaire plaça au centre +de son front Jean l'Arménien avec les cavaliers d'élite et le drapeau. +Les Huns se tenaient à l'écart, afin de voir quelle tournure allait +prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur +côté, présentaient un front au centre duquel étaient le roi, Tzazon et +les soldats d'élite. En arrière se tenait un corps de cavaliers maures +dans les mêmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et +toutes les richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales. + +Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean l'Arménien +entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division: deux fois +il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé le courage de ses +troupes, il les ramena à l'assaut une troisième fois et on lutta de part +et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment où, Tzazon ayant +été tué, les Vandales commencèrent à faiblir. Bélisaire saisit avec +habileté cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se +replièrent en désordre; ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour +et déterminèrent la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son +camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain. + +Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée, Bélisaire +donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer occupant une +position fortifiée et ayant encore un grand nombre d'adhérents était en +état de résister. Mais les malheurs qu'il venait d'éprouver l'avaient +complètement démoralisé, car son âme n'était pas de la trempe de celles +dont l'énergie est doublée par les revers; à l'approche de l'ennemi, il +abandonna lâchement ses adhérents et s'enfuit à cheval, comme un +malfaiteur, suivi à peine de quelques serviteurs dévoués. Lorsque cette +nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprécations +et de cris de désespoir; les femmes, les enfants se répandirent en tous +sens en pleurant, et bientôt chacun chercha son salut dans la fuite, +sans s'occuper de son voisin. + +L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du camp et +fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portèrent aux +plus grands excès que Bélisaire ne put absolument empêcher (15 décembre +533). Le camp vandale renfermait un butin considérable: c'était le +produit de cinquante années de pillage. L'armée victorieuse resta +débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le général put +commencer à rallier ses soldats. Si un homme courageux, réunissant les +Vandales, avait tenté un retour offensif, c'en était fait de l'armée de +l'empire. + +FUITE DE GÉLIMER.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer l'effervescence +de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et +empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles. + +Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux cents +cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il suivit ses +traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement imprévu +permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis. Un officier grec du nom +d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape, avait trouvé le loisir de +s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flèche sur un oiseau; +mais le projectile, mal dirigé, alla frapper à la tête Jean l'Arménien +et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui +aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent pour lui rendre les devoirs +funéraires et firent porter la triste nouvelle au général en chef. +Bélisaire arriva bientôt et témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs +regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris, +mais les cavaliers l'assurèrent que les dernières paroles de Jean +avaient été pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à +lui accorder sa grâce. + +CONQUÊTES DE BÉLISAIRE.--Le roi s'était réfugié dans le mont Pappua, +montagne escarpée, située sur les confins de la Numidie et de la +Maurétanie[260]. Il avait obtenu l'appui des indigènes de cette contrée +qui lui avaient ouvert leur ville principale, nommée Midènos. Bélisaire +renonça pour le moment à le poursuivre. Il marcha sur Hippône et +s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et, +pour échapper au trépas qu'ils redoutaient, s'étaient réfugiés dans les +églises. Bélisaire les fit conduire à Karthage où ils furent réunis aux +autres prisonniers. Au moment où les affaires semblaient prendre une +mauvaise tournure pour lui, Gélimer avait envoyé à Hippône tous ses +trésors, en les confiant à un serviteur fidèle du nom de Boniface. +Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les +vents contraires le rejetèrent à Hippone et tout ce qu'il portait devint +la proie des Grecs. + +[Note 260: La situation du Pappua a donné lieu à de nombreuses +controverses. La commission de l'Académie avait d'abord identifié cette +montagne à l'Edough, près de Bône. Berbrugger (_Rev. afr._, vol. 6, p. +475), puis M. Papier (_Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, +1879-80, pp. 83 et suiv.), ont démontré l'impossibilité de cette +synonymie. Il est plus difficile de dire où était réellement le Pappua. +M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais, +en vérité, nous ne sommes pas là sur les confins de la Numidie et de la +Maurétanie.] + +Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer des +officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points importants +sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des +Baléares; enfin des secours furent envoyés à Pudentius qui, à Tripoli, +était pressé par les indigènes en révolte. Une forte division alla, sous +les ordres de Cyrille, reconquérir la Sardaigne. Enfin une autre +expédition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la +partie de cette île qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la +repoussèrent et ne laissèrent pas entamer le domaine d'Atalaric. + +Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où s'était +réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le +réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa +nation. Après avoir en vain essayé d'enlever Midènos de vive force, Fara +dut se borner à entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui +avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhérents +fidèles, manquait de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des +indigènes dans un pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir. +Néanmoins, il résista durant trois mois à toutes les privations, et ce +ne fut qu'à la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la +condition que Bélisaire lui garantît la vie sauve. + +Cette proposition, transmise par Fara au général, fut accueillie avec +empressement. Bélisaire dépêcha à Midènos des officiers chargés de lui +donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Gélimer fut reçu à +l'entrée de Karthage par son vainqueur (534). Peu après, Bélisaire +s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-même son prisonnier à +l'empereur. Son but était non seulement de recevoir des honneurs bien +mérités, mais encore de se justifier des accusations que les envieux +avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le +commandement suprême à Salomon avec une partie de ses vétérans. + +Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique +à l'empire, lui décerna le triomphe, honneur qui n'avait été donné à +aucun général depuis cinq siècles. Gélimer, revêtu d'un manteau de +pourpre, fut placé dans le cortège et dut, arrivé devant l'empereur, se +dépouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son maître. Bélisaire +reçut le titre de consul. Quant à Gélimer, on lui assigna un riche +domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y +finit tranquillement et obscurément sa vie. + +DISPARITION DES VANDALES D'AFRIQUE.--En moins de six mois l'Afrique +avait cessé d'être vandale, ce qui prouve combien peu de racines cette +occupation avait poussées dans le pays. Après la brillante conquête qui +leur avait livré la Berbérie, les Vandales s'étaient concentrés dans le +nord de l'Afrique propre et de là s'étaient lancés dans des courses +aventureuses qui les avaient conduits en Italie et dans toutes les îles +de la Méditerranée. Ainsi, malgré le partage des terres qu'ils avaient +opéré, ils n'avaient pas fait, en réalité, de colonisation. Ils +s'étaient prodigués dans des guerres qui n'avaient d'autre but que le +pillage et, tandis qu'ils augmentaient leurs richesses et leur puissance +d'un jour, ils diminuaient, en réalité, leur force comme nation. Aucune +assimilation ne s'était faite entre eux et les colons romains; quant aux +indigènes, ils continuaient à se reformer et l'on peut dire qu'il n'y +avait plus rien de commun entre eux et les étrangers établis sur leur +sol. + +Cela explique comment, après une occupation qui avait duré un siècle, +l'élément vandale disparut subitement de l'Afrique. Un assez grand +nombre de guerriers étaient morts dans la dernière guerre; d'autres +avaient été emmenés comme prisonniers en Orient par Bélisaire et +entrèrent au service de l'empire[261]. Or, les Vandales étaient +essentiellement un peuple militaire et ainsi l'élément actif se trouva +absorbé, car, nous le répétons, il s'était trop prodigué pour avoir +augmenté en nombre, quoi qu'en aient dit certains auteurs. Quant au +reste de la nation, une partie demeura en Afrique et se fondit bientôt +dans la population coloniale ou s'unit aux Byzantins, tandis que les +autres, émigrant isolément, allèrent chercher un asile ailleurs. + +[Note 261: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'empire romain_, ch. +41.] + +Les Vandales d'Afrique ne laissèrent d'autre souvenir dans le pays que +celui de leurs dévastations. Cela démontre une fois de plus combien est +fragile une conquête qui ne se complète pas par une forte colonisation +et se borne à une simple occupation, quelque solide qu'elle paraisse. + +ORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE. ÉTAT DES BERBÈRES.--Salomon[262], +premier gouverneur de l'Afrique, avait reçu la lourde charge d'achever +la conquête et d'organiser l'administration du pays. Par l'ordre de +l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire, la Byzacène, la +Tripolitaine, la Tingitane gouvernées par des consuls, et la Numidie, la +Maurétanie et la Sardaigne commandées par des _præses_. Mais cette +organisation était plus théorique que réelle. Sur bien des points le +pays restait absolument livré à lui-même. Ainsi, dans la Tingitane et +même dans la plus grande partie de la Césarienne, l'occupation se +réduisait à quelques points du littoral. Des garnisons furent envoyées +dans l'intérieur de la Numidie. Elles trouvèrent les villes en ruines et +s'appliquèrent à élever des retranchements, au moyen des pierres éparses +provenant des anciens édifices[263]. Quelques colons se hasardèrent à la +suite des soldats. «Que nos officiers s'efforcent avant tout de +préserver nos sujets des incursions de l'ennemi et d'étendre nos +provinces jusqu'au point où la république romaine, _avant les invasions +des Maures_ et des Vandales, avait fixé ses frontières.....» telles +étaient les instructions données par l'empereur[264]. + +[Note 262: Sur les inscriptions d'Afrique où le nom de ce général +est cité, il est toujours écrit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des +historiens byzantins.] + +[Note 263: Poulle, _Ruines de Bechilga_ (_Revue africaine_, n° 27, +p. 199).] + +[Note 264: Voir, dans l'_Afrique ancienne_ de D'Avezac, le texte +curieux des deux rescrits adressés, le 13 avril 534, par l'empereur à +Archélaüs pour l'organisation militaire et administrative de l'Afrique.] + +En même temps, la religion catholique fut rétablie dans tous ses +privilèges; par un édit de 535 les Ariens furent mis hors la loi, +dépouillés de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de +leur culte fut sévèrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents +et les Juifs furent également l'objet de mesures de proscription. +C'était encore semer des germes de mécontentement et de haine qui ne +devaient pas contribuer à asseoir solidement l'autorité byzantine. + +Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes +limites; mais la situation du pays était profondément modifiée et, si +les Vandales avaient disparu, il restait la population berbère qui avait +reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés par les +colons, à la suite de longs siècles de guerres et d'anarchie, et qui, +réunie maintenant en corps de nation, n'était nullement disposée à +laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire, +l'élément indigène se resserrait de toute part, autour de l'occupation +étrangère. + +Les Berbères, groupés par confédérations de tribus, avaient maintenant +des rois prêts à les conduire au combat et au pillage. _Antalas_ était +chef des Maures de la Byzacène. _Yabdas_ était roi indépendant du massif +de l'Aourès, ayant à l'est _Cutzinas_ et à l'ouest _Orthaïas_, dont +l'autorité s'étendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurétanie +obéissaient à _Massinas_. Voilà les chefs de la natioïî indigène contre +lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir à lutter. + +Cette reconstitution de la nationalité berbère a été très bien +caractérisée par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: «Les +Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable par sa +civilisation et sa force conquérante ne s'étaient jamais assimilé les +indigènes, dans le sens qu'on attache à ce mot. Le Berbère des villes, +des plaines et des vallées voisines des centres de population, fut +absorbé par les conquérants, cela va sans dire; mais l'indigène du +Sahara et des montagnes ne fut jamais pénétré par l'influence romaine. +Après sept siècles de domination italienne, je retrouve la race +autochtone ce qu'elle était avant l'occupation. Les insurgés qui, au VIe +siècle, se firent châtier par Salomon et Jean, dans l'Aurès, dans +l'Edough et dans la Byzacène, étaient les mêmes hommes qui combattaient +six cents ans auparavant sous la bannière de Jugurtha. Mêmes mœurs, +mêmes usages, même haine de l'étranger, même amour de l'indépendance, +même manière de combattre... Cette population était restée intacte, +imperméable à toute action extérieure... Le nombre immense des insurgés +qui tinrent en échec la puissance de Justinien, après l'expulsion des +Vandales, et l'impossibilité, pour les Romains, de rétablir leur +autorité dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions, +prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, mais la +grande masse des indigènes qui resta impénétrable[265].» + +[Note 265: _Revue africaine_, n° 72 et suiv. Voilà des enseignements +qui ne doivent pas être perdus pour nous, conquérants du XIXe siècle.] + +LUTTES DE SALOMON CONTRE LES BERBÈRES.--Ce fut la Byzacène qui donna le +signal de la révolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoyés +contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succès partiels, +lorsqu'ils se virent entourés par des masses de guerriers berbères +commandés par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur +un massif rocheux, d'où ils se défendirent avec la plus grande +opiniâtreté; mais leurs flèches étant épuisées, ils finirent par être +tous massacrés. + +Salomon, ayant reçu des renforts, marcha en personne contre les rebelles +et leur infligea une sanglante défaite, dans la plaine de Mamma (535), +où les indigènes l'avaient attendu derrière leurs chameaux, forteresse +vivante de douze rangs d'épaisseur. Il fit un butin considérable et +croyait avoir triomphé de la révolte; mais à peine était-il rentré à +Karthage qu'il apprenait que les Berbères avaient de nouveau envahi et +pillé la Byzacène. C'était une campagne à recommencer. Cette fois le +gouverneur s'avança vers le sud jusqu'à une montagne appelée par Procope +le mont Burgaon[266], où les ennemis s'étaient retranchés, et obtint sur +eux un nouveau et décisif succès, dans lequel il fut fait un grand +carnage de Maures[267]. + +Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aourès, allié à Massinas, portait le +ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, revenant d'une +razia et poussant devant lui un butin considérable, s'arrêta devant la +petite place de Ticisi[268], où s'était porté un officier byzantin du +nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria, à la tête de +soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accès de l'eau. Yabdas +lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais Athias refusa et proposa +au roi berbère un combat singulier qui fut accepté et eut lieu en +présence des troupes. Yabdas vaincu abandonna tout son butin et regagna +ses montagnes[269]. + +Après la défaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises +vinrent chercher asile auprès d'Yabdas, et lui offrirent leurs services. +Vers le même temps, Orthaias, qui avait à se plaindre du roi de +l'Aourès, et d'autres chefs indigènes mécontents offraient à Salomon +leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider dans +l'expédition qu'il préparait. Le général byzantin s'avança jusque sur +l'Abigas[270] et ayant pénétré dans les montagnes parvint jusqu'au mont +Aspidis[271], sans rencontrer l'ennemi qui s'était retranché au cœur du +pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver approcher, Salomon n'osa pas +s'engager davantage et rentra à Karthage sans avoir obtenu le moindre +succès. + +[Note 266: Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, à l'est de Tébessa.] + +[Note 267: Procope, _De bell. vand._, 1. II, cap. XII.] + +[Note 268: Au sud de Constantine, à Aïn-el-Bordj, non loin du +village de Sigus.] + +[Note 269: Cet épisode a été rappelé par M. Poulle dans le _Recueil +de la Soc. arch. de Constantine_, 1878, p. 375.] + +[Note 270: La rivière de Khenchela, selon Ragot (_loc. cit._, p. +301).] + +[Note 271: Le Djebel-Chelia.] + +RÉVOLTE DE STOZAS.--Au printemps de l'année 536, Salomon préparait une +grande expédition contre l'Aourès, lorsqu'il faillit tomber sous le +poignard de ses soldats révoltés. La sévérité des mesures prises contre +les Ariens paraît avoir été la cause de cette rébellion à la tête de +laquelle était un simple garde nommé Stozas. + +Salomon, après avoir échappé aux révoltés, parvint à s'embarquer et à +passer en Sicile, où Bélisaire avait été envoyé depuis l'année +précédente par l'empereur. La soldatesque, qui s'était livrée à tous les +excès, fut réunie par Stozas dans un camp, non loin de Karthage. Les +Vandales, des aventuriers de toute origine y accoururent et bientôt +Stozas se trouva à la tête de huit mille hommes, avec lesquels il marcha +sur Karthage. Mais en même temps, Bélisaire débarquait en Afrique, avec +un corps de cent hommes choisis. La présence du grand général ranima le +courage de tous et fit rentrer les hésitants dans le devoir. Ayant formé +un corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui +rétrogradèrent jusqu'à Membresa, sur la Medjerda[272], et leur livra +bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersèrent dans toutes les +directions, après un simulacre de résistance. + +Bélisaire voulait s'appliquer à tout remettre en ordre dans sa conquête, +lorsqu'il apprit que son armée venait de se révolter en Sicile. +Contraint de retourner dans cette île, il laissa le commandement de +l'Afrique à deux officiers: Ildiger et Théodore. Aussitôt Stozas qui se +tenait à Gazauphyla, à deux journées de Constantine, dans la Numidie, où +les fuyards l'avaient rejoint, releva la tête. Le gouverneur de cette +province marcha contre lui, à la tête de forces importantes, mais Stozas +sut entraîner sous ses étendards la plus grande partie des soldats +byzantins. Les officiers furent massacrés et le pays demeura livré à +l'anarchie (536). + +Germain, neveu de l'empereur, fut chargé de rétablir son autorité en +Afrique. Étant arrivé, il s'appliqua à relever la discipline et à +reconstituer son armée. Il en était temps, car Stozas marchait sur +Karthage et ne se trouvait plus qu'à une vingtaine de kilomètres. +Germain sortit bravement à sa rencontre et, comme Stozas avait en vain +essayé de débaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir leur choc et se +mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu dit +Cellas-Vatari[273]. Là, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs +contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur appui, il +offrit la bataille à Germain; mais ses soldats, sans cohésion, ne +tardèrent pas à plier, ce que voyant, les deux rois maures se jetèrent +sur son camp pour le livrer au pillage et achevèrent la déroute de son +armée. Stozas se réfugia dans la Maurétanie et Germain put s'appliquera +rétablir l'ordre en Afrique. + +[Note 272: A Medjez-el-Bab, à 75 kil. de Karthage.] + +[Note 273: M. D'Avezac place cette localité vers Tifech (_Afrique +ancienne_, p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localité _Scales +Veteres_, pense, en raison de la présence d'Orthaias, roi du Hodna, +qu'elle devait se trouver au sud de Constantine (_loc. cit._, p. 303).] + +EXPÉDITIONS DE SALOMON.--En 539 Germain fut rappelé par l'empereur et +remplacé par Salomon élevé, pour la seconde fois, aux fonctions de +gouverneur. Son premier soin, dès son arrivée en Afrique, fut de +reprendre l'organisation de l'expédition de l'Aourès, que la révolte +avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer la neutralité des +Maures de la Byzacène, il aurait, paraît-il[274], attribué à Antalas, le +commandement de tous les Berbères de l'est, en lui assignant une solde +et le titre de fédéré. Au printemps de l'année suivante, il se mit en +marche. La campagne débuta mal. Un officier du nom de Gontharis, ayant +poussé une reconnaissance jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta à un fort +rassemblement et fut contraint de chercher un refuge derrière les +murailles de la ville déserte de Baghaï. Les indigènes, se servant des +canaux d'irrigation, purent inonder son camp et rendre sa situation +intolérable. Il fallut que Salomon lui-même vînt le délivrer. Puis les +troupes byzantines, pénétrant dans la montagne, mirent en déroute Yabdas +et ses Berbères, malgré leur grand nombre et la force des positions +qu'ils occupaient. + +Le roi maure s'était réfugié à Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, après +avoir ravagé Thamugas. Forcé de fuir encore, Yabdas gagna Thumar, +«position défendue de tous côtés par des précipices et des rochers +taillés à pic». Le général byzantin l'y relança et, ne pouvant songer à +l'escalade, dut se contenter de bloquer étroitement l'ennemi. Ce siège +se prolongea et les troupes souffraient beaucoup du manque d'eau et de +provisions, lorsque des soldats réussirent à s'emparer d'un passage mal +gardé par les Maures: secondés par un assaut de l'armée, ils parvinrent +à enlever la position. Yabdas blessé put néanmoins s'échapper et se +réfugier en Maurétanie. + +Cette fois les Byzantins étaient maîtres de l'Aourès; ils y trouvèrent +les trésors du prince berbère. Après avoir fait occuper deux points +stratégiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le Zab et de là +dans le Hodna et la région de Sitifis, forçant partout les indigènes à +la soumission et relevant les ruines des cités et des forteresses. Le +souvenir de ses travaux dans la région sitifienne a été conservé par les +inscriptions. Zabi[275], la métropole du Hodna, fut réédifiée par lui et +reçut le nom de Justiniana[276] De là, Salomon s'avança sans doute, vers +l'ouest, jusque dans la région du haut Mina, car le récit de cette +expédition se trouve retracé sur une pierre, dont l'inscription est +relatée par les auteurs arabes[277] et a été retrouvée près de Frenda. + +[Note 274: Tauxier, _Notice sur la Johannide_ (_Rev. afr._, n° 118, +p. 293).] + +[Note 275: Actuellement Mecila.] + +[Note 276: Poulle, _Rev. afr._, n° 27, pp. 190 et suiv.] + +[Note 277: Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.] + +Ainsi Salomon acheva la conquête de l'Afrique que Bélisaire avait +enlevée aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indigènes. Une +tradition berbère qui annonçait la conquête de l'Afrique par un homme +sans barbe se trouva réalisée, car on sait que Salomon était eunuque et +avait le visage glabre. Après avoir terminé les opérations militaires, +le gouverneur s'appliqua à régulariser la marche de l'administration et +mérita par sa justice la reconnaissance des populations depuis si +longtemps opprimées. + +RÉVOLTE DES LEVATHES. MORT DE SALOMON.--En 543, l'empereur détacha la +Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, s'était appliqué à +relever les villes de la Cyrénaïque de leurs ruines et plaça à la tête +de cette province, comme gouverneur de la Pentapole, Cyrus, neveu de +Salomon. Sergius, autre neveu de Salomon, reçut le commandement de la +Tripolitaine, où se trouvait toujours Pudentius. + +Peu de temps après, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des +Levathes[278] étant venus à Leptis magna, où se trouvait Sergius, pour +recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement et présenter +leurs doléances, ces malheureux furent massacrés dans la salle où ils +étaient réunis, parce que, dit-on, ils étaient soupçonnés d'un complot. +Un seul d'entre eux s'échappa et appela aux armes les guerriers de la +tribu qui s'étaient rapprochés. Sergius marcha contre eux, les mit en +déroute et s'empara de tout leur butin, ainsi que de leurs femmes et de +leurs enfants. Pudentius avait trouvé la mort dans le combat. + +[Note 278: Les Louata des auteurs arabes.] + +Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers chez les Berbères de +la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, Salomon avait retiré +sa solde et ses avantages, se joignit à eux, avec ses guerriers, et tous +marchèrent vers le nord. Salomon se rendit à Tébessa pour les arrêter +dans leur marche. Il devait s'y rencontrer avec Coutzinas et les Maures +alliés et Pelagius, duc de Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent +vaincus isolément; le dernier périt même dans la bataille et il en +résulta que Salomon se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il +proposa aux rebelles de traiter, mais les Berbères, qui se sentaient en +forces, entamèrent le combat et ne tardèrent pas à mettre en fuite les +Byzantins. Salomon entraîné dans la déroute, ayant été désarçonné, fut +massacré parles indigènes. + +Les Levathes et leurs alliés s'avancèrent alors jusqu'à Laribus; mais +ils se retirèrent après avoir reçu des habitants de cette ville une +rançon de trois mille écus d'or (545). + +PÉRIODE D'ANARCHIE.--Sergius, l'auteur de ces désastres, fut nommé par +Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire un plus mauvais +choix. Bientôt il sut tourner tout le monde contre lui et l'anarchie +devint générale. + +Stozas, qui avait quitté la Maurétanie et s'était joint à Antalas +portait le ravage et la désolation dans les malheureuses campagnes de la +Byzacène et de la Numidie, sans que Sergius prît les moindres mesures +pour protéger les colons. Il en résulta une véritable émigration: les +populations quittèrent non seulement les campagnes, mais l'Afrique, et +allèrent se réfugier dans les îles de la Méditerranée et même en Orient. +Ce fut une des périodes les plus funestes à la colonisation africaine. +Stozas poussa l'audace jusqu'à proposer à Justinien de rétablir la paix, +si Sergius était rappelé. L'empereur, sans daigner répondre à cette +proposition, envoya en Afrique un sénateur du nom d'Aréobinde, +absolument étranger au métier des armes, en le chargeant de combattre +les Maures de la Numidie, tandis que Sergius réduirait ceux de la +Byzacène. + +Stozas, qui avait augmenté son armée d'un grand nombre d'aventuriers et +de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux environs de +Sicca-Veneria[279]. Aréobinde fit marcher contre lui un de ses meilleurs +officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en vinrent aux mains et, +dans le combat, Jean et Stozas trouvèrent la mort. Les Byzantins se +retirèrent en désordre, tandis que les rebelles élisaient un autre chef. + +[Note 279: Le Kef.] + +Ce nouvel échec décida Justinien à rappeler Sergius (546). Aréobinde +restait seul et il n'était pas de taille à tenir tête aux difficultés du +moment, car l'anarchie était à son comble et la révolte partout. +Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors en pourparlers avec +les principaux chefs berbères: Yabdas, Cutzinas et Antalas, et les +poussa à exécuter une attaque générale, de concert avec les bandes de +Stozas. A l'approche de l'ennemi, Aréobinde fit rentrer toutes ses +garnisons et confia le commandement des troupes à Gontharis lui-même. +Peu de jours après, le traître, ayant fomenté une sédition parmi les +soldats, en profita pour assassiner le gouverneur et s'emparer du +pouvoir. + +Gontharis avait promis à Antalas la moitié de l'Afrique, mais, une fois +maître de l'autorité, il refusa de tenir ses promesses, et il en résulta +une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de celui-ci, Cutzinas +vint se joindre à Gontharis en lui amenant les soldats de Stozas, +Vandales, Romains et Massagètes. Antalas fut battu par un officier +arménien du nom d'Artabane qui, peu après, assassina Gontharis dans un +festin (546); trente-six jours s'étaient écoulés depuis le meurtre +d'Aréobinde. + +JEAN TROGLITA GOUVERNEUR D'AFRIQUE. Il rétablit la paix.--Justinien +voulut récompenser Artabane en le nommant gouverneur de l'Afrique, mais +cet officier, ayant d'autres projets, déclina l'honneur qui lui était +offert[280]. L'empereur choisit alors un autre officier du nom de Jean +Troglita, qui se trouvait à la guerre de Mésopotamie et auquel il donna +le commandement de toute l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en +Berbérie, sous les ordres de Bélisaire et de Germain; il connaissait +donc les hommes et les choses du pays et, comme il était doué de +remarquables qualités militaires, le choix de l'empereur était fort +heureux; l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir. + +Débarqué à Caput-Vada, avec une très faible armée, Jean se porta en +trois jours jusqu'auprès de Karthage et recueillit dans son camp tous +les soldats dispersés, capables de rendre quelques services. Puis il +alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient la ville. «Les +Berbères s'étaient rangés en bataille et, de plus, selon une tactique +qui leur était familière, ils s'étaient, en cas d'insuccès, ménagé un +réduit dans une enceinte carrée formée de plusieurs rangs de chameaux et +de bêtes de somme. Ces précautions, pourtant, ne les sauvèrent pas d'une +défaite complète. Jerna, grand-prêtre de Louata, en essayant de sauver +du pillage l'idole adorée par ces peuples, s'attarda dans la déroute et +fut tué par un cavalier romain[281].» Antalas chercha un refuge dans le +désert. + +[Note 280: Fournel, _Berbers_, p. 101.] + +[Note 281: Tauxier, _Johannide_, (_loc. cit._), p. 296.] + +Karthage était débloquée et la Byzacène reconquise; mais les Berbères +étaient loin d'avoir été abattus. Bientôt Jean apprit que les Louata +(Levathes), alliés aux Nasamons et aux Garamantes, accouraient vers le +nord sous le commandement d'un nouveau et terrible chef, dont Corrippus +nous a transmis le nom sous la forme de Carcasan[282]. On était alors au +cœur de l'été de l'année 547. Jean se porta contre les envahisseurs, +mais il essuya une défaite et dut se réfugier derrière les remparts de +Laribus. La situation était critique. Jean n'hésita pas à faire appel +aux indigènes, en tirant parti de l'esprit de rivalité qui a toujours +été si fatal aux Berbères. Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de +l'Aourès, et Yabdas lui-même lui promirent leur appui. + +[Note 282: _Johannide_, poème en l'houneur de Jean Troglita, par Fl. +Cres. Corippus, lib.V.] + +Cependant les hordes d'Antalas dévastaient la Byzacène et arrivaient +jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assuré sur ses derrières et +ayant reçu d'importants renforts, quitta sa position fortifiée et alla +chercher Antalas dans la plaine. Les deux armées se rencontrèrent au +lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complète. +Un grand nombre d'indigènes restèrent sur le champ de bataille. Dix-sept +chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tués et +l'on promena leurs dépouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa +soumission (548). + +ÉTAT DE L'AFRIQUE AU MILIEU DU VIe SIÈCLE.--La nation berbère se +trouvait encore une fois vaincue et, grâce aux succès de Troglita, +l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien était précaire +la situation de cette colonie, réduite à une partie de la Tunisie et de +la province de Constantine actuelles. Partout l'élément indigène avait +repris son indépendance et ce n'était que grâce à l'appui des +principicules berbères, véritables rois tributaires, que les Byzantins +se maintenaient en Afrique. Les campagnes étaient absolument ruinées: +«Lorsque Procope débarqua en Afrique pour la première fois, il admira la +population des villes et des campagnes et l'activité du commerce et de +l'agriculture. En moins de vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une +immense solitude; les citoyens opulents se réfugièrent en Sicile et à +Constantinople et Procope assure que les guerres et le gouvernement de +Justinien coûtèrent cinq millions d'hommes à l'Afrique[283].» + +Selon Procope, les Maures, après les victoires de Troglita, semblaient +de véritables esclaves[284], et l'on vit un grand nombre d'entre eux, +qui étaient redevenus païens, se convertir au christianisme. Mais nous +pensons qu'il parle d'une manière trop générale, et que ces faits ne +peuvent s'appliquer qu'aux indigènes voisins des postes de l'Afrique +propre et de la Numidie. La race berbère prise dans son ensemble avait +trop bien reconquis son indépendance pour qu'on puisse croire que +l'action du gouverneur byzantin s'exerçât à ce point sur elle, et ce +serait une grave erreur de ranger dans cette catégorie les Louata de la +Tripolitaine, les Berbères de l'Aourès et les Maures de l'Ouest. + +[Note 283: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'Empire romain_, t. +II, ch. XLIII.] + +[Note 284: _Anecdotes_, ch. XVIII.] + +Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir +des incursions indigènes par des postes fortifiés: avec les ruines des +cités détruites, on construisit des retranchements et des forteresses +derrière lesquels les garnisons byzantines s'abritèrent, et quelques +colons cherchèrent sous leur protection à rentrer en possession de leurs +champs dévastés. + +L'AFRIQUE PENDANT LA DEUXIÈME MOITIÉ DU VIe SIÈCLE.--Privés des +documents si précis laissés par Procope, nous ne possédons, sur la phase +de l'histoire africaine par nous atteinte, que des détails épars et sans +suite. C'est ainsi qu'on ignore l'époque du départ de Jean Troglita. + +En 563, Rogathinus, préfet du prétoire d'Afrique, fit traîtreusement +assassiner Cutzinas, chef de la région orientale de l'Aourès, qui était +venu à Karthage réclamer au sujet d'immunités dont on l'avait frustré. +Les services rendus par ce chef eussent dû lui épargner un semblable +traitement; aussi la nouvelle de sa mort fut-elle le signal d'une levée +de boucliers des Berbères, appelés aux armes par ses fils. Justinien dut +envoyer en Afrique son neveu Marcien, maître de la milice[285], qui +contraignit les rebelles à la soumission. + +Justinien termina sa longue carrière le 14 novembre 565, sans avoir pu +réaliser le vaste projet qu'il avait conçu. Sa mort paraît avoir été le +signal de nouvelles révoltes en Berbérie. Un certain Gasmul, roi des +Maures, entre en scène et, se fait remarquer par son ardeur à combattre +l'étranger. Dans ces luttes périssent successivement: Théodore, préfet +d'Afrique (568), Théoctiste, maître de la milice (569), et Amabilis, +successeur du précédent (570). + +C'est Gasmul qui obtient ces succès. «Devenu tout puissant par ses +victoires, Gasmul, en 574, _donne à ses tribus errantes des +établissements fixes_, et s'empare peut-être de Césarée. L'année +suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des +Gaules, mais il échoue dans cette entreprise[286].» Si ces faits sont +exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques +précis à cet égard. + +[Note 285: D'Avezac, _Afrique ancienne_, p. 256.] + +[Note 286: _Morcelli et Travaux de l'Académie des Inscriptions_, +apud Ragot, (_loc. cit._, p. 317).] + +Cet état de rébellion permanente durait toujours lorsque l'empereur +Tibère II, qui venait de succéder à Justin II, nomma comme exarque de +l'Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d'une réelle +valeur. Dès lors la situation changea. En 580, ce général attaqua +Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et +leur reprit toutes les conquêtes qu'ils avaient faites. + +Gennadius fut nommé préfet du prétoire d'Afrique, et il est probable +que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de +tranquillité. Cependant, selon le rapport de Théophane, un soulèvement +général des Berbères aurait eu lieu en 588; mais nous ne possédons aucun +détail sur ce fait. Il est probable, en raison de l'état +d'affaiblissement où était tombé l'empire, que les gouverneurs byzantins +de l'Afrique étaient à peu près abandonnés à eux-mêmes, et que les +Berbères, réellement maîtres du pays, continuaient leur mouvement +d'expansion et de reconstitution. + +En 597, nouvelle révolte des Berbères: ils viennent tumultueusement +assiéger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils sont à peu près +maîtres du reste du pays. Gennadius, manquant de soldats pour +entreprendre une lutte ouverte, feint d'être disposé à traiter avec les +indigènes, et à accepter leurs exigences. Il leur envoie des vivres et +du vin et, profitant du moment où les Berbères se livrent à la joie et +font bombance, il les attaque à l'improviste et les massacre sans +peine[287]. + +[Note 287: Fournel, _Berbers_, p. 107.] + +Voilà quelle était la situation de l'Afrique à la fin du VIe siècle. + +DERNIERS JOURS DE LA DOMINATION BYZANTINE.--Le 16 novembre 602, le +centurion Phocas avait assassiné l'empereur Maurice et s'était emparé du +pouvoir. Il en résulta des révoltes et de longues luttes dans les +provinces. + +L'exarque Héraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grégoire, +comme légat, se mit en état de révolte (608) et retint les blés destinés +à l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Héraclius, portant le même nom +que son père, partait par mer pour Constantinople, en même temps que le +fils de Grégoire s'y rendait par terre, en passant par l'Egypte et la +Syrie. Arrivé le premier, Héraclius mettait fin à la tyrannie de Phocas +et s'emparait de l'autorité souveraine. En 618, il fut sur le point +d'abandonner son empire, alors ravagé par la famine et par la peste, et +de retourner dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conquête +arabe allait bientôt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se décida +à rester qu'en cédant aux supplications et aux larmes de ses sujets. + +Héraclius ne tarda pas à entreprendre une longue série de guerres dans +lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En +641, l'empereur mourait après avoir eu la douleur de voir la Syrie et la +Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains des conquérants arabes. + +Les premières courses des Arabes en Afrique datent de cette époque. +L'histoire de la Berbérie va entrer dans une autre phase. + +APPENDICE + +CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES + +Genséric.... 11 février 435... janvier 477. +Hunéric..... Janvier 477...... 13 décembre 484. +Gondamond. 13 décembre 484.. septembre 496. +Trasamond.. Septembre 496.... 523. +Hildéric.... 523............. 531. +Gélimer.... 531.............. 534. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE +641--1045 + + + + +CHAPITRE Ier + +LES BERBÈRES ET LES ARABES + + +Le peuple berbère; mœurs et religion.--Organisation +politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus +berbères.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce +peuple.--Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.--Mahomet; +fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxième khalife; ses +conquêtes.--Khalifat d'Omar; conquête de l'Egypte. + + +LE PEUPLE BERBÈRE. MŒURS ET RELIGION.--Nous nous sommes efforcé, dans la +première partie, de suivre les vicissitudes traversées par la race +indigène et d'indiquer les transformations survenues dans ses éléments +constitutifs, de façon à relier la chaîne de son histoire, si négligée +par les historiens de l'antiquité, avec la période qui va suivre. Grâce +aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte à la nation qu'ils ont +nommée eux-mêmes Berbère, en lui restituant son unité, va devenir +précis, et il convient, avant de reprendre le récit des faits, d'entrer +dans quelques détails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus, +et les positions respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux +désignations vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder +des appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont changer +également[288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre +l'histoire de l'Afrique septentrionale. + +[Note 288: Voir, au commencement du livre, la notice géographique.] + +Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les Arabes +appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils +avaient des mœurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les +vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés comme demeure: +cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient +attachés au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres +couvertes en chaume; pasteurs dans l'intérieur, ils menaient la vie +semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux +les hauts plateaux du Tel jusqu'à la limite du désert, selon la saison; +enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence étaient, en +outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant +aux dépens de leurs frères les Berbères pasteurs du nord que des +populations nègres du sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade, +dit Ibn-Khaldoun[289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours +la lance en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et +à dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière +d'être des habitants du désert. + +Le costume des Berbères se composait d'un vêtement de dessous rayé, dont +ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et d'un burnous noir mis +par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient souvent +aucune coiffure[290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au +moyen d'un voile, le _litham_, encore usité par les Touareg et autres +Berbères de l'extrême sud. Quant à leur langue, elle se composait de +plusieurs dialectes aux racines non sémitiques, se rattachant à la même +souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le désert sous le nom +de _Tamacher't_ et dont les différents idiomes, plus ou moins arabisés, +s'appellent en Algérie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sénégal: +_Chelha_, _Zenatïya_, _Chaouïa_, _Kebaïlïya_, _Zenaga_, _Tifinar'_, etc. + +[Note 289: _Hist. des Berbères_, trad. de Slane, t. I, p. 166.] + +[Note 290: Ibid.], p. 167. + +Comme religion, ils professaient généralement l'idolâtrie et le culte du +feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises, +et où la religion chrétienne avait régné, deux siècles auparavant, sans +conteste, il restait encore un grand nombre d'indigènes chrétiens. +Ailleurs, des tribus entières étaient juives. Enfin des peuplades +avaient conservé le souvenir des rites importés par les Phéniciens, et +s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixième siècle, +des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman et autres divinités barbares. +Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spéciale confiée au +soin d'un grand-prêtre. + +ORGANISATION POLITIQUE.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et +souvent plusieurs tribus formaient une confédération soumise au +commandement suprême du même prince. Ce droit de commandement était +spécial à certaines tribus qui exerçaient une sorte de suprématie sur +les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possédait, à +défaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perpétué en +Algérie dans les _Kanouns_ de nos Kabiles[291]. Au septième siècle, +n'ayant pas encore profité de la civilisation arabe, les Berbères +étaient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualités ne +devaient pas tarder à se développer et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun +a pu dire d'eux: «Les Berbères ont toujours été un peuple puissant, +redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans +ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les +Romains[292]....» «On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du +commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est +impossible de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.» + +[Note 291: Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et +Hanoteau. Voir aussi: _Coutumes kabyles_, par M. Féraud (_Revue +africaine_, nos 34, 36, 37, 38).] + +[Note 292: T. I, p. 199 et suiv.] + +GROUPEMENT ET SITUATION DES FAMILLES DE LA RACE.--Les auteurs arabes ont +divisé les Berbères en deux familles principales: les _Botr_, +descendants de Madghis-El-Abter, et les _Branès_, descendants de +Bernès. Les _Zenata_, qui sont quelquefois placés à part, sont compris +en général dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur +raison d'être à une époque reculée, sont devenues bien arbitraires, par +suite du mélange intime des divers éléments et de la constitution d'une +race unique. A peine peut-on placer à part les tribus de race Zénète, +qui semblent présenter des différences de traits et de mœurs avec les +vieux Berbères, et paraissent d'origine plus récente. Nous admettrions +volontiers qu'elles sont le produit d'une invasion venue de l'Orient, +car elles se sont insinuées comme un coin au milieu de la vieille race, +et se tiennent sur la limite du désert, prêtes à pénétrer dans le Tel, +comme le feront les Arabes Hilaliens quatre siècles plus tard. + +Renonçant à reproduire les généalogies plus ou moins ingénieuses des +auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation générale de +la race au moment que nous avons atteint, et, à défaut d'autre +classification, nous proposerons de diviser les Berbères en trois +groupes principaux de la manière suivante: + +1° Berbères de l'est ou _Race de Loua_[293], représentant les anciens +Libyens, les _Ilasguas_ et _Ilanguanten_ de Procope et de Corippus. Elle +couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses déserts, et le midi de +la Tunisie. + +2° Berbères de l'ouest ou _Race Sanhaga_[294], répondant aux Gétules et +aux Maures. Elle s'étend sur les deux Mag'reb, et leur désert jusqu'au +Soudan. + +3° _Race Zenète_. Elle est établie dans le désert, depuis l'ouest de la +Tripolitaine jusque vers le méridien d'Alger, en couvrant partie de +l'Aourès, l'Ouad Rir', le Zab méridional et les hauts plateaux du Rached +(Djebel Amour)[295]. + +[Note 293: Selon les auteurs arabes Loua est l'ancêtre des Louata, +des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171, +citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.] + +[Note 294: Telle est l'orthographe la plus régulière de ce nom.] + +[Note 295: Jean Léon l'Africain, qui avait des notions très précises +sur les populations africaines, divise les «blancs d'Afrique» en cinq +peuples: _Sanhagia_, _Masmuda_, _Zénéta_, _Haoara_ et _Gumera_ (t. I, p. +86 et suiv.).] + +DIVISIONS DES TRIBUS BERBÈRES.--Voici comment se divisaient les tribus +berbères. Nous en donnons le tableau complet, bien qu'au VIIe siècle la +plupart des subdivisions n'existassent pas encore, mais afin de ne pas +avoir à y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les +trouve toutes groupées. + + =I.--Berbères de l'Est.=; + _ + | Sedrata + | Atrouza + Louata -| Agoura + | Djermana + | Mar'ar'a + |_Zenara + _ _ + | Ouergha | Beni-Kici + | Kemlan -| Ourtagot + | Melila |_Heiouara + Houara -| R'arian( +Issus des Aourir'a) | Zeggaoua + | Mecellata + |_Medjeris + _ + | Maouès + | Azemmor + | Keba + | Mesraï + | Ouridjen (Ouriguen) + | Mendaça + | Kerkouda + Aourir'a -| Kosmana + | Ourstif + | Biata + | Bel + | Melila + | Satate + | Ourfel + | Ouacil + |_ Mesrata + _ + | Beni-Azemmor + Nefouça -| Beni-Meskour + |_Metouça + _ + _ | Beni-Ouriagol + | R'assaça | Gueznaïa + | Meklata -| Beni-Isliten + | Merniça | Beni-Dinar ou Rihoun. + | Zehila |_B. Seraïne + Nefzaoua -| Soumata _ + | Zatima | Ourtedin _ + | Oulhaça |_Zeggoula | Ourfedjouma + | Medjera |_ou Zeddjala + |_Ourcif + _ + | Ledjaïa (ou Legaïa) + | Anfaça + | Nidja + Aoureba -| Zehkoudja + | Meziata + | Reghioua + |_Dikouça + + =II.--Berbères de l'Ouest=; + _ + | Felaça + | Denhadja + | Matouça + | Latana + | Ouricen + | Messala _ + | Kalden | Inaou + | Maad -| Intacen + Ketama -| Lehiça |_Aïan + | Djemila + | R'asman + | Messalta + | Iddjana (Oudjana ou Addjana) + | Beni-Zeldoui + | Hechtioua + | Beni-Istiten + |_Beni-Kancila + + _ _ Anciennes _ Nouvelles + | | Siline | + | | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed + | | Torghian | + | | Moulit | + | | Kacha | O. Mehdi + | | Elmaï | + | | Gaïaza | + Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz + (_suite_)| | El-Bouéïra | + | | B. Merouan | + | | Ouarmekcen | O. Brahim + | | B. Eïad | + | | Meklata | + |_ |_Righa | B. Thabet + + _ Anciennes _ Nouvelles + | | B. Idjer + | Medjesta | B. Menguellat + | Mellikch | B. Itroun + | Beni-Koufi | B. Yenni + | Mecheddala | B. Bou-R'ardan + | B. Zerikof | B. Itrour' + Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youçof + | Keresfina | B. Chaïb + | Ouzeldja | B. Eïci + | Moudja | B. Sedka + | Zeglaoua | B. R'obrin + |_B. Merana |_B. Guechtoula + _ + | Metennane + | Ouennoura'a + | B. Othman + | B. Mezr'anna + Senhadja-| B. Djâad + | Telkata + | Botouïa + | B. Aïfaoun + |_B. Kkalil + _ + | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen + Dariça -| Mecettaça + |_Adjiça + _ + | Matr'ara + | Lemaïa + | Sadina + | Koumïa + B. Faten-| Mediouna + | Mar'ila + | Matmata + | Melzouza + | Kechana (ou Kechata) + |_Douna + _ _ + | Botouïa | B. Ouriagol + | Medjekça | Fechtala + Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta + | Lokaï | B. Hamid + |_ |_B. Amran, etc.... + _ _ + | | Moualat + | | B. Houat (ou Harat) + | | B. Ourflas + | Miknaça -| B. Ouridous (ou Ourtedous) + | | Kansara + | | Ourifleta + | |_Ourtifa + | _ + Oursettif -| | Sederdja + | -| Mekceta + |Ourtandja | Betâlça + | |_Kernita + | _ + | | B. Isliten + |Augma ou -| B. Toulalin + | Megma | B. Terin + |_ |_B. Idjerten + _ + | B. Hamid + | Metiona + R'omara ou -| Beni-Nal + Ghomara | Ar'saoua + | B. Ou-Zeroual + |_Medjekça + + Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de + bonne heure. + _ + | Hergha + | Hentata + | Tinemellal + | Guedmioua + | Guenfiça |Sekçioua + | Ourika + | Regraga + Masmouda -| Hezmira _ + | Dokkala _ | Dor'ar'a + | Haha | Mesfaoua -|_Youtanan + | Assaden -|_Mar'ous + | B. Ouazguit + | B. Maguer + |_Héïlana + _ + | Mestaoua + | R'odjdama + | Fetouaka + Heskoura -| Zemraoua + | Aïntift + | Aïnoultal + |_B. Sekour + + Guezoula (Forme de nombreuses branches) + _ + | Zegguen + Lamta |_ Lakhès + _ + | Guedala + | Lemtouna + | Messoufa + | Outzila + | Targa (Touareg) + | Zegaoua + | Lamta + Sanhadja au Litham -| Telkata + (Voile) | Mesrata + | B. Aoureth + | B. Mecheli + | B. Dekhir + | B. Ziyad + | B. Moussa + | B. Lemas + |_B. Fechtal + + =III.--Race Zenète.=; + _ + | Merendjica + Ifrene |_Ouarghou + _ + | B. Berzal + _ | B. Isdourine + | B. Ournid -| B. Sar'mar + | |_B. Itoueft + | B. Ourtantine + Demmer -| B. R'arzoul + | B. Toufourt + | Ourgma + |_Zouar'a + _ + | B. Ilent + | B. Zeddjak ou Zendak + | B. Ourak + Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar + | B. Bou-Saïd + | B. Ourcifen + | Lar'ouate + | B. Righa + | Sindjas + | B. Ouerra + |_B. Ourtadjen + + Irnïane + Djeraoua + Ouagdjidjen + Ouar'mert ou R'omert (Ghomra) + Ouargla--B. Zendak + Ouemannou + Iloumene (ou Iloumi) + _ _ _ + | | | B. Idleten + | | | B. Nemzi + | | | B. Madoun + | | B. Meden -| B. Zendak + | _ | | B. Oucil + | | Abd-El-Ouad | | B. Kadi + | | Toudjine -| |_B. Mamet + |B. Badine.-| B. Mezab | + | | B. Azerdane | _ + | |_ou Zerdal | | B. Tigherine + Ouacine -| B. Rached | B. Rour'enç -| B. Irnaten + (Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch + | + | _ + | | B. Ourtadjen + |B. Merine -| + |_ |_B. Ouattas + + +POSITION DE CES TRIBUS.--Voici maintenant, la situation générale de ces +tribus, par provinces, au VIIe siècle. + + +_Barka_ et _Tripolitaine_. + +_Houara_ et _Aourir'a_.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan: +s'avancent jusque vers le Djerid. +_Louata_.--Région syrtique, environs de Tripoli et de là jusque vers +Gabès. +_Nefouça_.--Région montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli. +_Zouar'a_ et _Ourgma_ (Zenèles Demmer), à l'ouest de Tripoli. + + +_Ifrikiya proprement dite._; +(Tunisie.) + +_Nefzaona_.--Djerid et intérieur de la Tunisie. _Merendjica_ et +_Ouargou_ (Ifrene), régions méridionales. + + +_Ifrikya occidentale._; +(Province de Constantine.) + +_Nefzaoua_.--Plaines de l'est de la province. +_Djeraoua_.--Djebel-Aourès. +_Aoureba_.--Région au nord du Zab. +_Ifrene_. _Magraoua_.--Hodna, Zab et région méridionale de l'Aourès. +_Ouargla_, _Ouacine_.--Ouad-Rir' et Sahara. +Ketâma.--Cette grande tribu occupe toute la région littorale, depuis +Bône jusqu'à l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance dans l'intérieur, +jusqu'à Constantine et Sétif. + + +_Mag'reb central._; + +_Zouaoua_.--Massif de la grande Kabilie. +_Sanhadja_.--Se rencontrent à l'ouest et au nord avec les Zouaoua et +s'étendent jusqu'à l'embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et +une partie du centre. +_B. Faten_.--Font suite aux Sanhadja, à l'ouest, jusqu'à la Moulouïa, +couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran. +_Lemaïa_ et _Matmata_, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis. +_Mar'ila_, sur la rive droite du Chelif. +_Azdadja_, (des Dariça), aux environs d'Oran. +_Koumïa_ et _Mediouna_, au nord et à l'ouesl de Tlemcen. +_Adjiça_ (Dariça), au sud des Zouaoua. +Les tribus Zenètes anciennes couvrent les hauts plateaux. +_Ouemannou_ et _Iloumi_, à l'ouest du Hodna. +_Ouar'mert_, dans le Rached (Djebel-Amour). +_Ournid_, à l'ouest de cette montagne. +Irniane, au sud de Tlemcen. + +_Mag'reb extrême._; + +_R'omara_.--Occupent la région littorale du Rif, de l'embouchure de la +Moulaïa à Tanger. +_Miknaça_, _Ourtandja_ et _Augma_, région centrale. +_Zanaga_.--Se rencontrent avec les précédents et occupent les premiers +contreforts de l'Atlas. +_Matr'ara_.--Vers la limite du Mag'reb central, où ils se rejoignent aux +autres Fatene. +_Berghouata_.--Sur le littoral de l'Océan, depuis Tanger jusqu'à +l'embouchure du Sebou. +_Masmouda_.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines et le +littoral de l'Océan, du Sebou à l'Ouad-Sous. +_Heskoura_.--Les montagnes du Grand-Atlas. +_Guezoula_ et _Lamta_.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'à +l'Ouad-Deraa. +Aucune tribu zénète n'a encore pénétré dans le Mag'reb extrême. + +_Grand-Désert._; + +_Sanhadja au Litham_ (_Messoufa Guedala_, _Lemtouna_, _Lamta_, etc.), +occupant toute la région saharienne jusqu'au Niger. + + +Ainsi était répartie la race berbère dans l'Afrique septentrionale. + +Il restait en outre quelques débris de la population coloniale dans le +nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occupés par les +Byzantins. + + +LES ARABES. NOTICE SUR CE PEUPLE.--Le peuple arabe devant désormais +mêler son histoire à celle de là Berbérie, il convient encore, avant de +reprendre notre récit, d'entrer dans quelques détails sur cette nation. + +La population de l'Arabie était divisée en deux groupes distincts: + +1° Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les +généalogistes, de _Kahtan_, le Yectan de la Bible. Établis depuis une +haute antiquité dans la partie méridionale du pays, l'_Arabie heureuse_, +l'Iémen, ils formèrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de +Himyer. On les désignait sous le terme général d'Iéménites; + +2° Et les Arabes de race mélangée, descendants de _Adnan_, et beaucoup +plus nombreux que les précédents. Ils ont formé les tribus de Moder, +Rebïa, Maad, etc.... Nous les désignerons sous le nom de Maadites. Ils +occupaient les vastes solitudes qui s'étendent de la Palestine à +l'Iémen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le +littoral[296]. + +[Note 296: Voir Abou-l-feda, _Rois des Arabes avant +l'Islamisme_.--Hamza d'Ispahan, _Annales des Himyérites_.--En-Nouéïri, +_Histoire des rois de Kahtan_.--Messaoudi, _Les prairies +d'or_.--Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbères_ et +_Prolégomènes_.--Ibn-El-Athir, _Histoire_, passim.] + +Une rivalité implacable divisait ces deux races et nous verrons ces +traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est que la +première, habitant des régions fertiles, établie en partie dans des +villes, se livrait à la culture et au commerce et vivait dans +l'abondance; tandis que l'autre, réduite à l'existence précaire du +nomade, dans des régions désertes, n'avait d'autre ressource, en dehors +du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette +rivalité n'avait au fond d'autre mobile que le combat pour la vie. + +En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en +citadins et gens des steppes (_bédouins_). + +MŒURS ET RELIGION DES ARABES ANTÉ-ISLAMIQUES.--La condition propre de +l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, à la tête de +laquelle est le cheikh, vieillard renommé par sa sagesse dans le +conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarité règne entre +les gens d'une même tribu, mais aucun lien ne réunit les tribus entre +elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine +particulière les unes contre les autres, car la vengeance est un culte +pour ces âmes ardentes. «Une infinité de tribus, les unes sédentaires, +le plus grand nombre constamment nomades, sans communauté d'intérêts, +sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres, +voilà l'Arabie au temps de Mahomet[297].» Les Arabes ne vivent que pour +la guerre, car sans cela «pas de butin, et c'est le butin surtout qui +fait vivre les Bédouins.» Aussi la bravoure est-elle estimée au-dessus +de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les +encourager, faire honte aux fuyards et même les marquer d'un signe +d'ignominie. «Les braves qui font face à l'ennemi, disent-elles, nous +les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient nous les délaissons et +nous leur refusons notre amour[298].» L'éloquence et la poésie sont +honorées après la bravoure. + +[Note 297: Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, l. I, p. 16.] + +[Note 298: Poésie citée par Caussin de Perceval dans son bel _Essai +sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme_, t. III, p. 99.] + +Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit, +s'adonnaient avec succès au commerce, et conservaient des relations avec +les Bédouins, leurs parents ou leurs alliés. + +La Mekke, ville située près du littoral du golfe arabique, était un +grand centre commercial et religieux. Les Koréichites, famille de la +race d'Adnan, y dominaient. C'étaient des marchands fort entendus aux +affaires. Ils gouvernaient la cité par un conseil dit des Sadate +(pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs[299]. + +Les Arabes pratiquaient différents cultes: certaines tribus adoraient +les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les +Juifs avaient, en Arabie, de très nombreux sectateurs; enfin, le chiffre +des chrétiens établis, surtout dans les villes, était assez +considérable. Mais la religion nationale était une sorte d'idolâtrie. La +Mekke était déjà la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la +Kaaba, une pierre noire, sans doute un aérolithe, et la construction du +temple était attribuée à Abraham par une ancienne tradition. Un grand +nombre d'idoles y étaient en outre enfermées. La tribu de Koréich avait +le privilège de fournir le grand-prêtre. + +«Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun[300],--en a fait une +race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever +un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hésitent +pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite dans le Désert.» C'est la +_razia_, le mode de combattre particulier à l'Arabe. «Les habitudes et +les usages de la vie nomade,--ajoute notre auteur,--ont fait des Arabes +un peuple rude et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue pour +eux une seconde nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour +servir d'appuis à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se +les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des +soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir. +Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est +édifice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont +toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher les +richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans retenue.» + +Tels sont, dépeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont +prendre une part prépondérante à l'histoire de l'Afrique. + +[Note 299: Michèle Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, +p. 47 et suiv.] + +[Note 300: _Prolégomènes_, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.] + +MAHOMET.--FONDATION DE L'ISLAMISME.--En 570 naquit Mahomet (Mohammed), +de la tribu de Koreich. Resté orphelin de bonne heure, il fut élevé par +son oncle, Abou-Taleb, et envoyé par lui dans une tribu bédouine selon +l'usage. C'était un jeune homme faible de corps, sujet à des attaques +nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plongé dans la +méditation. A l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de goût pour +la poésie, bien qu'il eût l'imagination assez développée. Il se vantait +de ne pas savoir écrire. + +Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commença à prophétiser et à +prétendre qu'il recevait des révélations de Dieu, par l'intermédiaire de +l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des moqueries et +tournèrent en dérision ses prédications. Rien ne l'arrêta, ni les +injures, ni les violences, et il finit par gagner à sa cause quelques +prosélytes. Mais si, après onze années d'apostolat, Mahomet avait obtenu +un si mince succès chez ses concitoyens, il avait rencontré à Yatrib, +ville rivale, habitée par des gens de race yéménite, des esprits mieux +disposés à accueillir la nouvelle religion, et s'y était créé des +adhérents dévoués. Menacé dans son existence par les Mekkois, le +prophète se décida à fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses +amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reçut le nom de _Médine_ +(la ville par excellence). De cette fuite (_Hégire_) date l'ère +musulmane. Les adhérents de Mahomet lui prêtèrent à Médine un solennel +serment et furent appelés ses _défenseurs_ (Ansar). On nommait _émigrés_ +les Mekkois qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitôt la lutte +commença entre eux et les Mekkois, et après différentes péripéties, +Mahomet entra en vainqueur à la Mekke. Cette fois, c'était le triomphe. +Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau +culte. L'islamisme était fondé. Nous croyons inutile d'analyser ici +cette religion dont chacun connaît les dogmes et qui a pour code le +Koran. L'Iman, chef de la religion, était en même temps souverain +politique de tous les musulmans. La _Guerre sainte_ imposée aux _vrais +croyants_, comme une obligation étroite, allait ouvrir la voie aux +conquêtes[301]. + +[Note 301: Voir le Koran et les _Hadith_ ou traditions sur +Mahomet.] + +ABOU-BEKER, DEUXIÈME KHALIFE.--SES CONQUÊTES.--En 632, Mahomet cessa de +vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se +lancer dans la révolte. Le Nedjd, l'Iémen, même, étaient au pouvoir d'un +rival Aïhala le Noir; l'insurrection devint alors générale. + +Mahomet, comme Charlemagne et peut-être à dessein, n'avait pas fixé les +règles de la succession au khalifat[302]. Son oncle Abou-Beker qui, par +son dévouement à toute épreuve, avait été le plus ferme soutien du +prophète, fut appelé à lui succéder. C'était un homme d'une rare énergie +et dont la violence se traduisait par d'implacables cruautés. Faisant +énergiquement tête aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les +siens et put ainsi battre les insurgés les uns après les autres. Ses +victoires furent suivies d'horribles massacres. Quiconque apostasiait ou +refusait de se convertir était aussitôt mis à mort. Les nouveaux +musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs +passions: la guerre et le pillage. Il n'est donc pas surprenant que sous +la direction d'Abou-Beker l'islamisme eût fait de si grands progrès. Les +_compagnons_ de Mahomet, les _défenseurs_ et les émigrés étaient comblés +d'honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte +une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les révoltés, Abou-Beker +entreprenait la guerre de conquête; dès la fin de 633, ses généraux +enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins. + +[Note 302: Ses successeurs reçurent le titre de Khalifes +(_successeurs_), d'où l'on a formé le mot de Khalifat pour désigner leur +trône.] + +KHALIFAT D'OMAR. CONQUÊTE DE L'ÉGYPTE.--Dans le mois d'août 634, +Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il désigna pour son +successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d'_Emir-el-Moumenin_ +(Prince des croyants). Peu après, Damas et le reste de la Syrie +tombaient au pouvoir des Arabes. La Mésopotamie et la Palestine +subissaient bientôt le même sort (638-40). + +En 640, le général Amer-ben-el-Aci enleva l'Égypte au représentant +d'Héraclius. L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie éclaira les +vertigineux succès des Arabes. En quelques années une peuplade à peine +connue avait fondé un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes +transporter au Mag'reb, le théâtre de leurs exploits. + + + + +CHAPITRE II. + +CONQUÊTE ARABE +641-709 + + +Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman +prépare l'expédition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grégoire. Il +se prépare à la lutte.--Défaite et mort de Grégoire.--Les Arabes +traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en +Arabie.--Les Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe +des Oméïades.--État de la Berbérie; nouvelles courses des Arabes.--Suite +des expéditions arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya; +fondation de Kaïrouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2e +gouvernement d'Okba; sa grande expédition en Mag'reb.--Défaite de +Tehouda; mort d'Okba.--La Berbérie sous l'autorité de +Koçéïla.--Nouvelles guerres civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les +Chïaïtes.--Victoire de Zohéïr sur les Berbères; mort de Koçéïla.--Zohéïr +évacue l'Ifrikiya.--Mort du fils de Zobéïr; triomphe +d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique; la Kahéna.--La Kahéna reine des +Berbères; ses destructions.--Défaite et mort de la Kahéna.--Conquête et +organisation de l'Ifrikiya par Haçane.--Mouça-ben-Nocéïr achève la +conquête de la Berbérie. + + +CAMPAGNES DE AMER EN CYRÉNAÏQUE ET EN TRIPOLITAINE.--Aussitôt après +avoir effectué la conquête de l'Egypte, Amer poussa une pointe vers +l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et Louata de cette contrée +furent contraints de se soumettre et, afin d'éviter l'esclavage, durent +se racheter au prix d'une contribution de treize mille pièces d'or. Ils +vendirent, dit-on, tout ce qu'ils possédaient, et même, en certains +endroits, leurs enfants pour s'acquitter[303]. Après cette fructueuse +razia, Amer rentra en Egypte (641). Pendant ce temps, un de ses +lieutenants, Okba-ben-Nafa, parcourait les régions méridionales et +s'avançait en vainqueur jusqu'à Zouila dans le Fezzan. + +[Note 303: Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et +suiv,). En-Nouéïri, id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.] + +Les campagnes dans l'Ouest étaient trop fructueuses pour que les +guerriers de l'Islam ne fussent pas tentés d'y effectuer de nouvelles +courses. En 612, Amer ayant organisé une expédition vint mettre le siège +devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut livrée au pillage. On +y trouva un riche butin qui fut réparti entre les soldats. Les habitants +qui purent se réfugier sur les vaisseaux et gagner le large furent +épargnés; quant aux autres, ils n'obtinrent aucun quartier. De cette +place, le général arabe envoya une reconnaisance de cavalerie sur Sabra, +tandis qu'un corps de troupes allait de nouveau vers le Fezzan, et +s'avançait jusqu'à Ouaddan. + +En vain. Amer sollicita de son maître l'autorisation d'envahir +l'Ifrikiya; mais ces opérations dans l'Ouest étaient faites contre le +gré du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce «lointain perfide», +comme il se plaisait, par un jeu de mots, à appeler le Mag'reb; de plus +il craignait un retour offensif des Byzantins en Égypte. Ces prévisions +n'étaient que trop justifiées; on apprit tout à coup qu'une flotte +grecque venait de s'emparer d'Alexandrie. Aussitôt Amer se porta contre +l'ennemi à la tête de forces imposantes et força les chrétiens à la +retraite. + +LE KHALIFE OTHMAN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'IFRIKIYA.--Le 31 octobre 644, +Omar fut poignardé par un esclave ou artisan de Koufa. Avant de mourir, +il désigna, comme candidats à sa succession, six des plus anciens +compagnons de Mahomet. Ceux-ci, après trois jours de discussion, +finirent par charger l'un d'eux, qui s'était désisté, de prononcer entre +eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan fut proclamé khalife, au grand +désappointement des trois autres candidats. Ali, gendre du prophète, qui +se considérait déjà comme ayant été frustré par les précédents khalifes, +fut surtout très irrité de ce nouvel échec. Deux autres candidats, +Zobéïr et Talha devaient également faire parler d'eux. + +Othman appartenait à la famille des Beni-Oméïa qui s'était montrée +l'adversaire acharnée de Mahomet; son triomphe était celui du parti +mekkois. C'était un vieillard affaibli par l'âge qui se laissait +entièrement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau +khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement de l'Egypte à +son frère de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers 646[304], ce général +envoya des reconnaissances qui lui rapportèrent des renseignements +précis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il eut réuni tous les +documents, il pressa le khalife d'entreprendre cette conquête qui, +disait-il, devait donner aux Musulmans une nouvelle gloire et un +abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait pas l'entreprise sous un +jour aussi favorable; le conseil réuni plusieurs fois hésita à +l'autoriser et ce ne fut qu'à force d'insistance que le khalife finit +par rallier les esprits et faire décider l'expédition. + +[Note 304: On sait que ces premières dates sont incertaines.] + +La guerre sainte fut alors proclamée et, un camp ayant été, dressé à +El-Djorf, près de Médine, la fleur des guerriers de l'Islam vint s'y +réunir[305]. Les tribus yéménites et maadites y envoyèrent leur +contingent. Othman contribua de ses deniers à l'organisation de l'armée, +qui se trouva prête dans l'automne de l'année 647. Au mois d'octobre le +khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines d'ardeur, se mirent +en route sous la direction d'El-Harith. De son côté, le gouverneur de +l'Egypte avait réuni toutes les forces dont il pouvait disposer. Lorsque +les troupes d'Orient furent arrivées, il leur adjoignit les siennes et +forma ainsi une armée d'environ cent vingt mille hommes, composée +d'autant de cavaliers que de fantassins. Laissant le commandement de +l'Egypte à Okba, il entraîna ses guerriers à la conquête des pays de +l'Ouest, depuis si longtemps convoités par les Musulmans. + +[Note 305: En-Nouéïri donne les noms des principaux guerriers, +presque tous compagnons de Mahomet (p. 314, 315).] + +USURPATION DU PATRICE GRÉGOIRE. IL SE PRÉPARE À LA LUTTE.--En présence +des préparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins d'Afrique? Nous +avons vu, à la fin de la première partie, que l'empereur Héraclius était +mort après avoir eu la douleur de voir l'Egypte lui échapper. A cette +nouvelle, le patrice Grégoire, fils du Grégoire dont il a été également +parlé, qui gouvernait l'Afrique au nom de l'empire, jugea le moment +favorable pour se déclarer indépendant. Il prit la pourpre, s'entoura +des insignes de la royauté et choisit Sbéïtla[306], comme siège de son +empire. + +[Note 306: L'antique Suffétula, au sud de Kaïrouan.] + +Karthage abandonnée fut occupée par un nouvel exarque, venu de +Constantinople, et autour duquel se groupèrent les chrétiens restés +fidèles. Bien que les détails fassent complètement défaut sur les +conditions dans lesquelles l'usurpation de Grégoire s'est effectuée, il +est probable que ce chef a été appuyé par les indigènes; le choix de +Sbéïtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au moment où les +Byzantins auraient dû grouper toutes leurs forces pour résister à +l'étranger, ils étaient divisés par la guerre civile. C'est ce qui +explique que, lors des premières razzias des Arabes, ils abandonnèrent +la Tripolitaine à elle-même. + +Cependant, Grégoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, n'était +pas resté inactif: il avait adressé un appel pressant aux débris de la +population coloniale et aux Berbères. Les tribus indigènes de cette +région, qui savaient, par ouï-dire, ce qu'était la rapacité des Arabes +et se voyaient menacés dans leur existence et dans leurs biens, +accoururent en foule sous ses étendards. Le patrice se trouva bientôt +entouré d'un rassemblement considérable dont les auteurs arabes portent +le chiffre à plus cent mille combattants, ce qui est évidemment exagéré. +A la tête de cette armée il se porta en avant de Sbéïtla et attendit, +dans une position retranchée, le choc de l'ennemi[307]. + +[Note 307: Lebeau, _Hist. du Bas-Empire_, t. II, p. 319 et suiv. +Ibn-Khald, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 208, 209. En-Nouéïri, p. 317 +et suiv. El-Kaïrouani, p. 39.] + +DÉFAITE ET MORT DE GRÉGOIRE.--Les guerriers arabes ne tardèrent pas à +paraître; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu +dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient les infidèles. +Dans leur marche, ils avaient laissé de côté les villes du littoral où +des sièges longs et difficiles les auraient retenus, et étaient venus +attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se +passèrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah proposait à Grégoire de se +convertir à l'islamisme, de reconnaître la suzeraineté du khalifat et de +payer tribut. Mais le prince grec refusa péremptoirement, et il fallut +en venir aux mains. Les premières rencontres n'eurent rien de décisif; +chaque matin, dit En-Nouéïri[308], on combattait entre les deux camps, +jusqu'au milieu du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses +lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs +réparaient leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour, +et les Arabes commençaient à douter du succès lorsqu'un événement +imprévu vint â leur aide. + +[Note 308: _Loc. cit._] + +Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait +dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr. Ce +chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers seulement; mais le +bruit causé par sa réception fit croire aux Grecs que leurs ennemis +avaient reçu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain +découragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en +profitèrent avec une grande habileté. Il fut convenu entre Abd-Allah et +ben-Zobéïr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde, +que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils +profiteraient de la trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer +le camp des infidèles, tandis qu'ils seraient plongés dans une fausse +sécurité. + +Il fut fait ainsi qu'il avait été convenu. Les chrétiens, s'attendant à +une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans, +qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un +grand acharnement. Grégoire, le diadème en tête et ayant auprès de lui +l'étendard surmonté de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les +chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que +d'habitude et, enfin, les combattants, fatigués par l'excessive chaleur +du jour, rentrèrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du +moment où les chrétiens avaient retiré leurs armures pour se reposer, +Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent sortir leurs guerriers et, à la tête de +ces troupes fraîches, se précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de: +«_Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!_» Les chrétiens, +surpris à l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre +en selle, sont renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l'armée, +prise d'une terreur panique, fuit en désordre dans toutes les +directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage. + +Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre à +celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l'action, frappé +par une main inconnue[309]. + +[Note 309: Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le +font mourir de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l'histoire trop +romanesque de sa fille.] + +LES ARABES TRAITENT AVEC LES GRECS ET ÉVACUENT L'IFRIKIYA.--Les Arabes, +après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui s'étaient réfugiés +à Sbéïtla et s'emparèrent de cette capitale éphémère. Elle était remplie +de richesses entassées tant par Grégoire que par la population +coloniale. Après le pillage et le massacre, conséquence habituelle des +victoires arabes, on réunit l'immense butin qui avait été fait, et le +général en chef en préleva le quint, selon la règle musulmane; puis le +reste fut partagé entre les guerriers, la part du cavalier étant triple +de celle d'un fantassin. De Sbéïtla où il s'était établi, Abd-Allah +lança ses bandes vers l'intérieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portèrent +ainsi la dévastation jusqu'aux bourgades de Gafça et au Djerid, et de +là, revenant vers le nord, ils s'avancèrent jusqu'à Mermadjenna[310]. + +[Note 310: A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.] + +Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s'étaient réfugiés dans les +places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage, où +s'étaient groupés les derniers restes de la population coloniale. Or, +les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de nouveaux sièges; ils +songeaient encore moins à s'établir dans le pays, la plupart brûlant au +contraire du désir de retourner en Orient pour montrer leur butin et +raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions +d'arrangement que leur firent les chrétiens furent accueillies avec +empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils +s'obligeaient à se retirer contre le versement d'une contribution de +trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut +énorme ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que +les Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des +régions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple. +Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent bien +traités par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait +été fait prisonnier, fut entouré d'honneurs et retourna librement dans +sa tribu (les Mag'raoua), après s'être converti à l'islamisme[311]. + +Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr partait +en hâte pour Médine afin d'y porter la nouvelle des succès de l'Islam. +Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre +d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les détails, quelque +peu embellis, de la conquête de l'Ifrikiya[312]. + +Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à Sbéïtla +un certain Djenaha[313], comme représentant du khalifat, mais sans +forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée d'occupation +permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières guerres: +c'étaient de véritables razias[314]. + +[Note 311: _Hist. des Berbères_, t. I, p. 120, t. II, p. 228.] + +[Note 312: Amari (_Storia_, t. I, p. 110, 111), donne une partie du +texte du discours.] + +[Note 313: Habahia, selon le Baïan.] + +[Note 314: Nous avons suivi dans le récit qui précède le texte +d'En-Nouéiri, (p. 314 et suiv.), complété par les documents fournis par +Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani, le Baïan. Pour les dates, +nous avons adopté celles données par M. Fournel, _Histoire des Berbers_, +p. 110 et suiv.] + +GUERRES CIVILES EN ARABIE.--Les événements d'Orient vinrent distraire +les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la conséquence fut +de laisser quelques années de répit à la Berbérie. La partialité du +khalife, qui n'était guidé dans le choix des gouverneurs que par des +intérêts de famille, avait suscité d'ardentes haines que les candidats +au trône surent habilement exploiter. Bientôt Othman fut assiégé dans +son propre palais, à Médine, et, comme il résistait avec une grande +fermeté aux sommations qui lui étaient adressées, les sicaires +pénétrèrent chez lui par une maison voisine et le mirent à mort (juin +656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut élevé au khalifat par les +_Défenseurs_. C'était le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de +Médine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien précaire et qui +allait donner lieu à de sanglantes représailles. + +Ali avait destitué tous les gouverneurs en les remplaçant par des +_Défenseurs_ et des hommes d'un dévouement à toute épreuve; mais l'un +d'eux, Moaouïa-ben-Abou-Sofiane, surnommé le _Fils de la, mangeuse de +foie_[315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande +puissance sous les précédents khalifes, refusa péremptoirement de le +reconnaître. D'autre part, ses complices Zobéïr et Talha, qui avaient +compté obtenir le khalifat, se retirèrent à La Mekke et, excités par +Aïcha, la veuve du prophète, femme perfide et ambitieuse, se mirent en +état de révolte. Ils appelèrent à eux les partisans d'Othman, avides de +venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalités qui +divisaient les tribus, réunirent bientôt un nombre considérable de +guerriers. Ali n'était soutenu que par les Défenseurs et les meurtriers +d'Othman; mais il parvint à gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il +marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite +du Chameau, qui coûta la vie à Talba (8 décembre 656). Zobéïr périt +assassiné dans sa fuite. Aïcha, échappée à la mort, était restée sur le +champ de bataille auprès de son chameau criblé de traits; elle implora +son pardon du vainqueur, qui le lui accorda. + +[Note 315: Sa mère, la féroce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre +de Hamza, oncle du prophète, à la suite de la bataille d'Ohod, et, en +ayant retiré le foie, l'avait déchiré avec ses dents.] + +Ali était maître de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait +toujours de le reconnaître, et Moaouïa aspirait ouvertement au khalifat. +De Koufa, où il avait transporté le siège de l'empire, Ali marcha à la +tête de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, après une +campagne longue et meurtrière, il fut décidé qu'un arbitrage trancherait +la question entre les deux compétiteurs. En vain Ali avait fait tous ses +efforts pour éviter de verser le sang musulman, il avait même proposé à +Moaouïa de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci +préféra l'emploi d'une diplomatie tortueuse, aboutissant à l'arbitrage +qui devait, sans danger, lui conférer le pouvoir. Ali, trahi par une +partie de ses adhérents, s'était retiré à Koufa; il refusa, non sans +raison, de reconnaître la légalité de la sentence qui le déposait. + +LES KHAREDJITES; ORIGINE DE CE SCHISME.--Lorsqu'Ali s'était décidé à +accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, après avoir en vain +essayé de l'en détourner, avaient déserté sa cause et s'étaient +eux-mêmes séparés de la religion officielle. Le nom de Kharedjites +(non-conformistes) leur fut appliqué à cette occasion. C'étaient des +puritains austères, fidèles aux premières prédications de Mahomet et +considérant tous les nouveaux convertis comme de purs infidèles. Le +caractère propre de leur doctrine était l'égalité absolue du croyant. +«Tous les Musulmans sont frères, répétaient-ils, d'après le Koran. Ne +nous demandez pas si nous descendons de Kaïs ou bien de Temim; nous +sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage à l'unité de +Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est celui qui lui montre +le mieux sa gratitude».[316] Ces principes ne plaisaient guère aux +Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui +prenaient des doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en +s'arrogeant le droit de juger les paroles du prophète. Les Kharedjites +ne l'entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant était pire que +l'infidèle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de +la société, le dissentiment religieux se complétait d'une rivalité +sociale. + +[Note 316: Moubarred, p. 588. (Cité par Dozy, t. I, p. 142.)] + +Ces dissidents en arrivèrent bientôt à contester aux Koréïchites le +droit exclusif au khalifat. Ils prétendaient que le chef des Musulmans +pouvait être pris dans tout le corps des fidèles, sans distinction +d'origine ni de race, même parmi les esclaves. Du reste, le rôle du +khalife, selon eux, devait se borner à contenir les méchants; quant aux +hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de chef. Tels étaient les +principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rôle +dans l'histoire de l'Afrique. + +MORT D'ALI. TRIOMPHE DES OMÉÏADES.--Les fidèles adhérents d'Ali étaient +devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage +épouvantable à la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les +lieutenants de Moaouïa s'emparaient de l'Egypte et de la Mésopotamie, et +le Hedjaz était envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des +Syriens, mais il avait d'autres ennemis. Les Kharedjites, qu'il avait +cru exterminer, se reformaient dans l'ombre; ne pouvant entrer en lutte +ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de +janvier 661, Ali tomba sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils +El-Haçane recueillit son héritage; mais cette charge était trop lourde +pour lui, et peu après il abdiquait en faveur de Moaouïa et allait se +retirer à Médine, avec son frère El-Houcéïne. C'était la défaite des +Défenseurs et le triomphe définitif des Oméïades et du parti mekkois. + +Les Syriens, qui avaient tant contribué au succès de Moaouïa, acquirent +dès lors une influence incontestée. Un grand nombre de tribus yéménites +s'étaient fixées dans cette province quelques années auparavant. Elles +s'y trouvèrent en rivalité avec celles de race maadite et déterminèrent +l'émigration d'une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kaïsistes +restèrent dans le pays, et entrèrent en lutte avec les Kelbites, une des +principales tribus yéménites. Leur rivalité prit bientôt un caractère +d'acuité extrême qui se traduisit par des luttes acharnées[317]. + +[Note 317: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 114 et suiv.] + +Cependant, l'Egypte demeurait livrée à la fureur des factions. Les +vengeurs d'Othman s'y étaient mis en état de révolte ouverte, puis Ali +s'y était créé un parti. Vers la fin de 659, Moaouïa envoya en Egypte +Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce général parvint à +placer toute la contrée sous l'autorité des Oméïades. + +ÉTAT DE LA BERBÉRIE. NOUVELLES COURSES DES ARABES.--Les vingt années de +guerre civile qui venaient de désoler l'Orient avaient eu pour +conséquence de laisser à la Berbérie un moment de répit que les Grecs et +les indigènes auraient dû employer pour organiser sérieusement leur +résistance. Un rapprochement semblait s'être opéré entre les Berbères et +les Byzantins après le départ des Arabes, mais il fallait rentrer dans +les sommes versées aux envahisseurs, et bientôt l'avidité des agents du +fisc impérial, les exactions des gouverneurs avaient entièrement détaché +d'eux les indigènes. + +Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et +s'étaient avancés jusque dans la Méditerranée antérieure. En 648, la +flotte de Moaouïa, envoyée de Syrie, avait opéré une descente à Chypre; +deux ans plus tard, son armée navale s'emparait de Rhodes, puis venait +faire une expédition en Sicile et rentrait en Orient chargée de butin et +de captives[318]. + +[Note 318: Amari, _Storia_, t. I, p. 79 et suiv.] + +Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conservé l'espoir +d'effectuer la conquête du Mag'reb, envoya de nouvelles expéditions, +tant par terre que par mer, contre ce pays et les îles, mais les détails +font absolument défaut relativement à ces entreprises que sa mort vint +arrêter (663). + +SUITE DES EXPÉDITIONS ARABES EN MAG'REB.--Vers l'an 665, Djenaha, cet +agent qui avait été laissé par les Arabes à Sbéïtla, s'étant rendu en +Orient auprès de Moaouïa, le décida à tenter une nouvelle expédition en +Mag'reb. Le khalife confia le commandement à Moaouïa-ben-Hodaïdj (ou +Khodaïdj); et ce général partit pour l'Ouest, à la tête d'une armée de +dix mille hommes[319], composée de guerriers choisis. L'empereur, averti +de cette expédition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement +du patrice Nicéphore. + +[Note 319: Selon El-Kaïrouani, p. 40.] + +Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu +appelé depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper +Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux, avaient débarqué à +Souça et s'étaient établis en avant de cette ville. Une forte colonne, +envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua avec l'impétuosité +habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent sur toute la ligne, et, +ayant regagné en hâte le littoral, se rembarquèrent sur leurs vaisseaux +et rentrèrent en Orient. Après ce succès, les Musulmans s'emparèrent de +Djeloula, qu'ils mirent au pillage et où ils trouvèrent un butin +considérable. Des discussions s'élevèrent alors entre les vainqueurs au +sujet du partage des prises, et il fallut en référer au khalife pour +trancher ces différends. + +D'autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans tous les +cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général Okba-ben-Nafa, +qui avait déjà joué un rôle dans les premières guerres d'Afrique, +parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation +d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considérables sur toutes les +populations du sud, et revint vers Barka après une campagne de cinq +mois, dans laquelle les plus grandes cruautés avaient été commises par +les Arabes. Vers le même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après +avoir réduit les localités du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de +l'île de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de +Fezara (Kaïs), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en +Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des +richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les +statues d'or et d'argent apportées de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir +un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale +aux Musulmans[320]. + +[Note 320: Amari, _Storia_, t. I, p. 99.] + +OKBA, GOUVERNEUR DE L'IFRIKIYA. FONDATION DE KAÏROUAN.--Le khalife nomma +alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette +contrée une nouvelle province de l'empire (669). Ce général, qui était +resté sans doute dans les environs de Barka, reçut d'Orient des +renforts, et, à la tête d'une armée d'une dizaine de mille hommes, dans +laquelle figuraient pour la première fois des Berbères convertis, se mit +en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de +Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya où les chrétiens +tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrême +contre les infidèles et répandit en Afrique la terreur de son nom. + +Du Djerid, Okba vint s'établir à l'endroit où son prédécesseur Moaouïa +avait campé, et y posa les fondations d'une ville destinée à servir de +centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traça lui-même le plan +des édifices publics de la nouvelle métropole qu'il établit dans des +proportions grandioses. Il lui donna le nom de _Kaïrouan_, sur le sens +duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement était aride et désert et il +fallut d'abord en expulser les bêtes sauvages et les serpents. Les +ruines des cités romaines environnantes, et particulièrement celles +d'une ville appelée Kamounïa ou Kamouda, lui fournirent des matériaux en +abondance. Tout en apportant ses soins à l'édification de Kaïrouan, Okba +étendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en +reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se +grouper autour de la nouvelle cité. + +GOUVERNEMENT DE DINAR-ABOU-EL-MOHADJER.--Sur ces entrefaites, le khalife +ayant replacé l'Ifrikiya sous l'autorité du défenseur +Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le +Mag'reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé Abou-el-Mohadjer, +pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on +récompensait Okba des importants services rendus, et cette manière +d'agir paraîtrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de +ces rivalités de race et d'opinion qui divisaient si profondément les +Arabes. + +Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l'accabla +d'humiliations, exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été +données par son maître. Mais la vengeance n'aurait pas été complète si +l'on ne s'était pas attaché à détruire l'œuvre du rival. Par l'ordre de +Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la ville +nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient, exposa +ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune réparation +et dut dévorer en silence son humiliation. + +Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ d'Okba. A +leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est +certain que ces indigènes avaient été en relations avec Okba, peut-être +même avaient-ils déjà accepté l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha +contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement +de Tlemcen. Les ayant forcés d'accepter le combat dans ce lieu, il leur +infligea une défaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour +éviter la mort, Koçéïla dut se convertir à la religion de Mahomet; il +fut traité alors avec bienveillance, mais conservé par le vainqueur dans +une demi-captivité. Après avoir apaisé tous les germes de sédition, +Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les +Grecs, retranchés dans les places du nord. On dit qu'à la suite de ces +opérations, les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la +presqu'île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens[321]. + +[Note 321: Fournel, _Berbers_, p. 163. Amari, _Storia_, t. I, p. +611.] + +DEUXIÈME GOUVERNEMENT D'OKBA. SA GRANDE EXPÉDITION EN MAG'REB.--Moaouïa +étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu'il avait déjà désigné +comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba obtenait la +réparation de l'injustice qu'il avait éprouvée et était nommé, pour la +seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya. + +A la fin de l'année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour, il jeta +Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait élevées et +entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de nouveau une +population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel +il avait fini par se lier d'amitié. + +Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le fanatisme +ardent ne pouvait s'accommoder du repos, décida une grande expédition +dans le Mag'reb, afin de soumettre à son autorité tous les Berbères de +l'Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence ses meilleurs +guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs, avec quelques troupes, à +Kaïrouan, il donna le signal du départ. Avant de se mettre en route, il +adressa à ceux qu'il laissait derrière lui, et notamment à ses fils, une +allocution dans laquelle il déclara qu'il s'engageait à ne s'arrêter que +lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidèles devant lui. + +Le général conduisit les troupes vers l'Aourès, afin de réduire les +populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans +l'indépendance. Il vint d'abord prendre position auprès de Bar'aï et +livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent le +désavantage; mais ceux-ci s'étant réfugiés dans la citadelle, Okba n'osa +en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et eut à supporter +une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens, qui vinrent +attaquer son camp et faillirent s'en rendre maîtres. Les Arabes +parvinrent cependant à repousser l'ennemi; mais Okba renonça à courir +les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea +vers le Zab, alors habité par de nombreuses tribus zenètes; dans les +oasis se trouvaient aussi des populations chrétiennes et quelques +soldats grecs. Après plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans, +mais ces succès, chèrement achetés, n'avaient pas pour conséquence cette +soumission générale qui était le but de l'expédition. + +Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet[322], où il +trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient quelques +troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante +bataille. De là, le général musulman conduisit son armée dans le Mag'reb +extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une grande opposition, la +région maritime occupée par les Romara, parvint à Ceuta, le seul point +qui, dans ces régions éloignées, reconnût encore l'autorité de Byzance. +Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup +plus fréquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint +au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements +précis sur l'intérieur de la contrée. Il lui apprit qu'il ne trouverait +plus de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les +plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbères ne +reconnaissant aucune autorité. + +Muni de ces renseignements, Okba s'enfonça dans le cœur des montagnes +marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fès). Les Berbères +Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités lui opposèrent une vive +résistance et il se trouva un moment cerné au milieu d'elles. Un secours +qui lui fut envoyé par les Mag'raoua lui permit de se dégager, Reprenant +l'offensive, il s'empara de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva +un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il +descendit vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces +régions, et atteignit enfin le rivage de l'Océan. On rapporte qu'ayant +fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu'il avait +accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de +sa religion à combattre[323]. + +[Note 322: C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.] + +[Note 323: Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun, +_Hist. des Berbères_, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri +(_loc. cit._, p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et +suiv. Le Baïan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.] + +DÉFAITE DE TEHOUDA. MORT D'OKBA.--Les Musulmans reprirent alors le +chemin de l'est, traînant à leur suite de nombreux esclaves et +rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amené +avec lui, dans le Mag'reb, Koçéïla et Dinar, et n'avait négligé aucune +occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbère +d'écorcher un mouton en sa présence; contraint de remplir ainsi le rôle +d'un esclave, Koçéïla passait de temps en temps sa main ensanglantée sur +sa barbe en regardant Okba d'une étrange façon. «Que signifie ce geste?» +demanda le gouverneur. «Rien, répondit le Berbère, c'est que le sang +fortifie la barbe!» + +Les assistants expliquèrent à Okba qu'il fallait y voir une menace, et +Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang +élevé parmi les siens, lui prédisant qu'il pourrait bien s'en repentir. +Mais Okba, gonflé d'orgueil par ses succès, voyant les populations +indigènes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menacé +d'un danger immédiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait +autour de lui. Koçéïla avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa +tribu et à ses alliés, et tout était préparé pour la révolte. + +Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag'reb comme soumis, +renvoya son armée par détachements vers sa capitale. Quant à lui, ne +conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnaître ces +forteresses des environs de l'Aourès où il avait éprouvé une résistance +inattendue, afin d'étudier les moyens de les réduire. Mais il avait +compté sans la vengeance de Koçéïla. Parvenu à Tehouda, au nord-est de +Biskra, le général qui, depuis quelque temps, était suivi par les +Berbères, se trouva tout à coup face à face avec d'autres ennemis, +commandés par des chefs chrétiens. La victoire, comme la fuite, était +impossible, il ne restait aux Arabes qu'à mourir en braves. Ils s'y +résolurent sans faiblesse et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, +attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été +rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes. +Le combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers +arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier +(683). + +Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus +contribué à la conquête de l'Afrique par les Arabes, l'apôtre farouche +de l'islamisme chez les Berbères. D'un caractère vindicatif, fanatique à +l'excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre ses victoires de +massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vénération pour +les fidèles et a donné son nom à l'oasis qui le renferme. + +LA BERBÉRIE LIBRE SOUS L'AUTORITÉ DE KOÇÉÏLA.--Un seul cri de guerre +poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda. +En un instant, tous les Berbères furent en armes, prêts à se ranger sous +la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs oppresseurs. Les débris des +populations coloniales firent cause commune avec eux. + +Zohéïr-ben-Kaïs essaya d'organiser la résistance, mais ses guerriers +avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu'à rentrer en Orient. +Force lui fut d'évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d'une partie des +habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt Koçéïla, à la +tête d'une foule immense, se présenta devant Kaïrouan dont les portes +lui furent ouvertes par les habitants. Grâce aux ordres sévères donnés +par le roi indigène, aucun pillage, aucun excès ne fut commis, rare +exemple de modération que les Musulmans n'avaient pas donné et qu'ils se +garderont bien d'imiter. + +La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla, +reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement dans ce +Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre +destination. Une alliance étroite fut cimentée entre lui et les +chrétiens, qui reconnurent même son autorité. Quant aux Berbères, en +reprenant leur liberté, ils s'étaient empressés de répudier le +mahométisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement. + +Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag'reb, avec +une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître[324]. La paix et la +tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce +pays désolé par la guerre; mais ce répit devait être de courte durée. + +[Note 324: Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 208 et suiv. +En-Nouéïri, p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.] + +NOUVELLES GUERRES CIVILES EN ARABIE.--La guerre civile, qui avait de +nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de +s'occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré d'ennemis, ou +plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l'étendard de la révolte fut +El-Houcéïn, deuxième fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de +l'Irak, mais il périt dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680). +Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a été déjà plusieurs fois question, +avait été le promoteur de la révolte d'El-Houcéïn; il recueillit son +héritage et sut gagner à sa cause un grand nombre d'_Emigrés_ et de +parents ou d'amis du prophète. La Mekke devint le centre de cette +révolte; bientôt Médine fut entraînée dans la conjuration, et les +Oméïades se virent expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé +de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée +qui rentra en possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et +les habitants emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient +l'occasion d'assouvir leur haine contre les Défenseurs. + +La Mekke, assiégée par l'armée du khalife, résistait avec vigueur, +lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les +assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr prit alors +le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales, rentra +en possession de Médine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte. + +Pendant ce temps, l'anarchie était à son comble en Syrie. Moaouïa, fils +aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur; mais aucune +précaution n'avait été prise, et, conformément aux principes posés par +Omar, le khalifat devait se transmettre par élection et non par +hérédité. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaouïa étant +petit-fils d'un kelbite, les kaïsites refusaient de le reconnaître, et +ils ne tardèrent pas à se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobéïr. + +Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l'on vit les prétendants +surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête à les appuyer. +Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites, l'oméïade +Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites (juillet 684). Peu +après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains dans la bataille dite +de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan était maître de la +Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut +obtenue par lui peu après, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobéïr +continuait à résister. Une armée de quatre mille hommes envoyée pour +surprendre Médine fut taillée en pièces en avant de cette ville par +Abd-Allah. + +Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda. Il +prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement difficiles, car, +en outre du puissant compétiteur contre lequel il avait à lutter, et de +l'anarchie qui s'étendait partout, il avait à réduire deux redoutables +ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans +quelques détails, en raison du rôle qu'elles sont appelées à jouer en +Afrique. + +LES KHAREDJITES ET LES CHIAÏTES.--Nous avons indiqué précédemment dans +quelles conditions le schisme des Kharedjites s'était formé. Se posant +en réformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalité +qui divisaient les Arabes, ils considéraient ceux qui n'étaient pas de +leur secte comme des infidèles, et étaient ainsi les ennemis de tous. On +a vu avec quelle rigueur ils furent traités. Retirés dans l'Ahouaz, ils +rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce +passage du Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune +famille infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs +et n'enfanteraient que des impies et des incrédules!», ils décidèrent +bientôt le massacre de tous les _infidèles_. Ils vinrent, en répandant +des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur que +ces _têtes rasées_[325] inspiraient était si grande que les gens de +Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant son +secours. + +L'autre secte, celle des _Chiaïtes_, avait été formée par les partisans +d'Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait être +pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (épouse +d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des +attributs divins et prêchaient la soumission absolue à ses paroles. +C'était une secte essentiellement persane, se recrutant de préférence +parmi les affranchis originaires de cette nation[326]. «Nulle autre +secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'était aussi simple et +crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive». Leur +chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de +Ben-Zobéïr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avançaient et +les mit en déroute. Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour +par les troupes du fils de Zobéïr; c'était un grand service rendu à son +compétiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les +Chiaïtes, obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter +avec lui, et bientôt l'Irak reconnut son autorité. + +[Note 325: Conformément à une prescription de leur secte.] + +[Note 326: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 158.] + +VICTOIRE DE ZOHÉÏR SUR LES BERBÈRES. MORT DE KOCÉÏLA.--Malgré les +difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il ne cessait de +tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du reste des appels +pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohéïr demandait des +renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs +milliers d'Arabes lui fut envoyé, ainsi que des secours en argent. +Zohéïr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocéïla jugeant la +position de Kaïrouan peu favorable pour la défense, s'était retiré à +Mems, à l'est de Sebiba, près de la branche orientale de la Medjerda et +y attendait, dans une position retranchée, l'attaque de l'ennemi; des +contingents grecs et des colons latins étaient venus l'y rejoindre. + +Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis, après +avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha contre +l'ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les indigènes, ayant +vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens, commencèrent à +plier. Les Musulmans redoublèrent alors d'ardeur et la victoire se +décida pour eux. La déroute fut désastreuse. Poursuivis l'épée dans les +reins, les Berbères se jetèrent en partie dans l'Aourès; les autres +gagnèrent le Zab, où les Arabes les relancèrent. La tribu des Aoureba +fut à peu près détruite; ses débris cherchèrent un refuge dans le +Mag'reb central et se fixèrent dans les montagnes qui environnent Fès, +où ils se fondirent parmi les autres Berbères. C'est un nom que nous +n'aurons plus l'occasion de prononcer. + +ZOHÉÏR ÉVACUE L'IFRIKIYA.--Zohéïr rétablit ainsi l'autorité arabe en +Mag'reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple indigène, +malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité +n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le général arabe +manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife n'était +certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que +Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous le +représentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualités +administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il était bien +loin pour suivre les événements d'Orient; or, tous ces premiers +conquérants avaient les yeux tournés vers l'est. El-Kairouani prétend +que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien était lourd le fardeau +dont il était chargé et craignit que son cœur ne se corrompît au sein de +la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya[327]». Quoi +qu'il en soit, il quitta Kaïrouan avec ses principaux guerriers. Parvenu +à Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire +une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la +supériorité de leur nombre, et périt avec toute son escorte (690). + +[Note 327: P. 51.] + +MORT DU FILS DE ZOBÉÏR. TRIOMPHE D'ABD-EL-MALEK.--Abd-el-Malek reçut la +nouvelle du désastre d'Afrique alors qu'il était occupé à réduire les +Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis l'Irak à son autorité, +il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant +tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le +khalife n'oserait pas assiéger La Mekke. Il se trompait. Bientôt l'armée +syrienne, commandée par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville +sainte et en commença l'investissement (692). Durant de longs mois, les +assiégés résistèrent avec énergie à toutes les attaques et supportèrent +les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah était soutenu par sa +mère, âgée de près de cent ans; lorsque tout moyen de résister fut +épuisé, elle répondit stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu'il +lui restait à faire: «mourir!». Peu d'instants après, Abd-Allah, s'étant +armé de pied en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais +celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit +enlever en disant: «Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de +cela.» Le fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de +coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette +révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait maître +incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n'était-il pas +environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et l'Irak +sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux avaient subi de +honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables, car la férocité +de ces sectaires contre les païens s'accroissait avec les difficultés +qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobéïr, +fut chargé de réduire les rebelles et, après deux années de luttes, il +parvint, grâce à son énergie, à les forcer de mettre bas les armes +(696). Les Kelbites avaient contribué pour beaucoup au triomphe du +khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek, +irrité de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et +accabla d'humiliations leurs rivaux. + +SITUATION DE L'AFRIQUE. LA KAHÉNA.--Libre enfin, le khalife tourna ses +regards vers l'Afrique et se disposa à tirer vengeance de la défaite et +de la mort de son lieutenant. + +Après la fuite des Arabes, la révolte s'était répandue de nouveau chez +les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait +imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables. Dans les +derniers temps une sorte d'apaisement s'était produit et les indigènes +de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorité d'une femme Dihia ou Damïa, +fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zénètes) de l'Aourès. +Cette femme remarquable appartenait, dit El-Kaïrouani, à une des plus +nobles familles berbères ayant régné en Afrique. «Elle avait trois fils, +héritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait élevés +sous ses yeux, elle les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur +intermédiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que +chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir, +pour elle-même, le commandement[328].» Cette prétendue faculté de +divination fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d'_El-Kahéna_, +(la devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l'affirme +Ibn-Khaldoun[329], et il est possible que ce nom de Kahéna, que les +Musulmans lui appliquaient, avec un certain mépris, ait été, au +contraire, parmi les siens, une qualité quasi-sacerdotale. + +[Note 328: El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III, +p. 193. En-Nouéïri, p. 338 et suiv.] + +[Note 329: T. I, p. 208.] + +Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu'elle prit à +la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par les auteurs. +Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères se joignirent à +elle, dans ses retraites fortifiées de l'Aourès. Ainsi le drapeau de +l'indépendance berbère avait été relevé par une femme qui avait su +rallier les forces éparses de ce peuple, calmer les rivalités et imposer +son autorité même aux Grecs. La situation avait donc changé de face en +Berbérie et les Arabes allaient en faire l'épreuve. + +EXPÉDITION DE HAÇANE EN MAG'REB. VICTOIRE DE LA KAHÉNA.--En 696, le +khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes en confia le +commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte, +où son autorité était encore méconnue en maints endroits. L'année +suivante, il lui expédia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. «Je te +laisse les mains libres, lui écrivit-il, puise dans les trésors de +l'Egypte et distribue des gratifications à tes compagnons et à ceux qui +se joindront à toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et +que la bénédiction de Dieu soit avec toi[330].» + +[Note 330: En-Nouéïri, p. 338.] + +Parvenu en Mag'reb avec son immense armée, Haçane entra à Kaïrouan, dont +la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla attaquer et enlever +Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se réfugier sur +leurs navires et de gagner les îles de la Méditerranée. Quant aux +troupes grecques, elles essayèrent de se rallier à Satfoura, près de +Benzert, mais ce fut pour essuyer un véritable désastre. Sur ces +entrefaites, une flotte byzantine, envoyée de Constantinople, sous le +commandement du patrice Jean, aborda à Karthage. Appuyés par les +indigènes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrèrent +facilement en possession de cette ville. + +Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable qui +ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane revenait mettre +le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées eurent facilement +raison des chrétiens, dont les débris se rembarquèrent et regagnèrent +l'Orient (698). Ce fut la dernière tentative de l'empire pour conserver +sa colonie africaine. Dès lors les chrétiens restés en Ifrikiya se +virent forcés d'unir intimement leur sort à celui des indigènes. Après +ces campagnes, Haçane dut se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque +repos à ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expédition de +l'Aourès. + +Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte en +appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage. Ayant +appris que Haçane s'était mis en marche, elle descendit de ses montagnes +et alla détruire les remparts de Bar'aï, soit pour que le général arabe +ne s'attardât pas à en faire le siège et vînt directement attaquer les +Berbères dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pût +s'appuyer sur aucun retranchement, s'il était parvenu à l'enlever. + +Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les +bords de l'Ouad-Nini, près de Bar'aï[331]. Au point du jour on en vint +aux mains. L'avant-garde berbère, commandée par un ancien général de +Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une lutte acharnée, les +Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis en pleine déroute. Haçane, +avec les débris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi +l'épée dans les reins jusqu'à Gabès: il ne s'arrêta que dans la province +de Barka, où il s'établit dans des postes retranchés qui reçurent son +nom: _Koçour Haçane_. + +[Note 331: Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette +bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouéïri qui est la plus +plausible.] + +LA KAHÉNA REINE DES BERBÈRES. SES DESTRUCTIONS.--Les Arabes avaient +laissé sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus, +quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, étaient aux mains des +vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté et les mit en liberté, à +l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yézid, de la tribu de Kaïs, jeune +homme d'une grande beauté, qu'elle combla de présents et qu'elle adopta +en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baïan, +consacrait l'adoption chez les Berbères. Nous verrons plus loin de +quelle façon Khaled reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois, +les sauvages Berbères donnaient une leçon d'humanité à ceux qui se +présentaient comme les apôtres du vrai Dieu et qui n'employaient +d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dévastation. + +L'Ifrikiya et même, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le +Mag'reb, reconnurent alors l'autorité de la Kahéna. De quelle façon +exerça-t-elle le pouvoir suprême? D'après un passage d'En-Nouéïri, la +Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que, prévoyant le +retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en faisant le vide devant +eux. «Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent, +tandis que nous, nous ne désirons posséder que des champs pour la +culture et le pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre: +c'est de ruiner le pays pour les décourager[332].» Tel fut son +raisonnement et, passant aussitôt à l'exécution, elle envoya des agents +dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les édifices, +détruire et incendier les jardins. De Tunis à Tanger, le pays qui, au +dire des auteurs, n'était qu'une succession de bosquets, fut transformé +en désert. + +[Note 332: En-Nouéïri, p. 340.] + +Ce sacrifice était héroïque. Il a été pratiqué plus d'une fois par des +patriotes préférant leur propre ruine à la servitude; mais les Berbères +n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intérêts +immédiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme +une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dénudés, +contre les gens du littoral établis dans les campagnes ombragées et +fraîches. Rien ne pouvait être plus sensible à ces petits cultivateurs +que de voir disparaître en un jour, avec leur fortune, le fruit +d'efforts séculaires. Aussi furent-ils profondément irrités et se +détachèrent-ils de la Kahéna. + +DÉFAITE ET MORT DE LA KAHÉNA.--Après sa retraite, Haçane était resté à +Barka, où il avait reçu du khalife l'ordre d'attendre des renforts. Mais +le Khoraçan venait de se mettre en révolte (700); un Kaïsite du nom de +Abd-er-Rahman s'était fait proclamer khalife et bientôt Basra et Koufa +étaient tombées aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant été +tué, la révolte ne tarda pas à être apaisée et le khalife put s'occuper +du Mag'reb. + +Haçane, après avoir reçu des renforts et de l'argent, se mit en marche, +parfaitement renseigné sur la situation en Berbérie par les nouvelles +que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahéna, au +moyen d'émissaires secrets. + +A l'approche de l'ennemi, la Kahéna ne se fit pas d'illusion sur le sort +qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer à des pratiques +divinatoires ce que sa perspicacité lui faisait entrevoir. + +Ayant réuni ses fils, elle leur dit: «Je sais que ma fin approche; +lorsque je regarde l'Orient, j'éprouve à la tête des battements qui m'en +avertissent[333]»; elle leur ordonna de faire leur soumission au général +arabe et de se mettre à son service, ce qui semble indiquer une +intention de se venger des Berbères, dont la lâcheté allait causer sa +perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prît la fuite, mais elle +repousssa avec indignation ce conseil. «Celle qui a commandé aux +chrétiens, aux Arabes et aux Berbères, dit-elle, doit savoir mourir en +reine!» + +Dans quelle localité la Kahéna attendit-elle le choc des Arabes? S'il +faut en croire El-Bekri, elle se serait retranchée dans le château +d'El-Djem, qui aurait été appelé pour cela _Kasr-el-Kahena_; mais il est +plus probable qu'elle se retira dans l'Aourès, car il résulte de l'étude +comparée des auteurs que Haçane marcha directement vers cette montagne, +en passant par Gabès, Gafça et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche +du campement de la reine berbère, il vit venir au devant de lui les deux +fils de celle-ci, accompagnés de l'Arabe Khaled. Les deux chefs +indigènes furent conduits par son ordre à l'arrière-garde; quant à +Khaled, il reçut le commandement d'un corps d'attaque. + +La bataille fut longue et acharnée et, pendant un instant, le succès +parut se prononcer pour les Berbères; mais, dit En-Nouéïri, Dieu vint au +secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahéna +y périt glorieusement. Selon une autre version, elle aurait été +entraînée dans la déroute et atteinte par les Arabes dans une localité +qui fut appelée en commémoration _Bir-el-Kahéna_. Sa tête fut envoyée à +Abd-el-Malek[334]. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l'on +peut dire qu'avec elle tomba l'indépendance berbère[335]. + +[Note 333: El-Kaïrouani, p. 54.] + +[Note 334: _Ibid_.] + +[Note 335: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et +suiv. En-Nouéïri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.] + +CONQUÊTE ET ORGANISATION DE L'IFRIKIYA PAR HAÇANE.--Après la défaite de +leur reine, les Berbères de cette région se soumirent en masse au +vainqueur et acceptèrent l'islamisme. Ils fournirent à Haçane un corps +de douze mille auxiliaires à la tête desquels les fils de la Kahéna +furent placés. Grâce à ce renfort, le général arabe put compléter sa +victoire en réduisant les autres centres de résistance où les Grecs, +aidés des indigènes, tenaient encore; puis il rentra à Kaïrouan. Il +s'occupa alors de régler les détails de l'administration, et notamment +de la fixation de l'impôt foncier (_kharadj_), auquel il soumit les +populations berbères et celles d'origine chrétienne[336]. + +Ce fut, sans doute, vers cette époque qu'il établit à Tunis une colonie +de mille familles coptes venues d'Egypte[337]. Mais c'est en vain que +Haçane s'était mérité le surnom de «_vieillard intègre_». Les grandes +richesses rapportées de ses expéditions, et conservées par lui pour le +khalife, faisaient des envieux et bientôt il se vit dépossédé de son +commandement par le gouverneur de l'Egypte et reçut l'ordre de se rendre +en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de +prétexte à sa révocation et dont on le dépouilla à son passage en +Egypte. Mais il avait su conserver ce qu'il possédait de plus précieux +et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute +inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta +qu'il ne servirait plus la dynastie oméïade. + +[Note 336: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.] + +[Note 337: El-Kaïrouani, p. 55.] + +MOUÇA-BEN-NOCÉÏR ACHÈVE LA CONQUÊTE DE LA BERBÉRIE.--En 705, +Mouça-ben-Nocéïr arriva à Kaïrouan avec le titre de gouverneur de +l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut dès +lors indépendante de l'Egypte. Il trouva un commencement d'organisation +en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie était à son comble: +les tribus berbères étaient toutes en lutte les unes contre les autres. +Les Mag'raoua en profitaient pour s'étendre au nord et à l'ouest, au +détriment des Sanhadja. «Conquérir l'Afrique est chose impossible, avait +écrit le précédent gouverneur au khalife; à peine une tribu berbère +est-elle exterminée, qu'une autre vient prendre sa place[338].» Le +Mag'reb était couvert de ruines et changé en solitude. + +Les détails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes du +gouvernement de Mouça sont contradictoires. Il paraît probable qu'il +commença par rétablir la tranquillité dans l'Ifrikiya et le Mag'reb +central, au moyen d'expéditions dans lesquelles il déploya la plus +grande rigueur. En même temps il s'appliquait à former de bonnes troupes +indigènes et à organiser une flotte au moyen de laquelle il pût piller +les îles de la Méditerranée. Cela fait, il entreprit une campagne dans +l'ouest, où les Berbères n'avaient pas revu d'Arabes depuis Okba; aussi +avaient-ils repris leur liberté et répudié le culte musulman. Il +infligea d'abord une défaite aux R'omara, mais, parvenu à Ceuta, il +trouva cette ville en état de défense, sous le commandement du comte +Julien, et essaya en vain de la réduire. Il fit dés razzias aux +environs, espérant affamer la place; mais Julien recevait par mer des +vivres d'Espagne, et chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans +leur faisait éprouver de rudes échecs[339]. Abandonnant ce siège, Mouça +pénétra au cœur de l'Atlas et attaqua et réduisit les tribus +masmoudiennes. Après s'être avancé jusqu'au Sous, il traversa le pays de +Derâ et porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de +Sidjilmassa[340]. Ayant soumis toutes ces contrées et exigé des otages +de chaque tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville. + +[Note 338: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 229.] + +[Note 339: _Akhbar Madjouma_, apud Dozy, _Recherches sur l'histoire +de l'Espagne_, t. I, p. 45.] + +[Note 340: Tafilala]. + +Le gouverneur plaça à Tanger un berbère converti du nom de Tarik, auquel +il laissa un corps nombreux de cavaliers indigènes. Vingt-sept Arabes +restèrent également dans la contrée pour instruire les Berbères dans la +religion musulmane. Vers 708, le gouverneur rentra à Kaïrouan en +rapportant un butin considérable dont le quint fut envoyé au khalife. Il +s'occupa avec activité des intérêts de la religion. «Toutes les +anciennes églises des chrétiens furent transformées en mosquées», dit +l'auteur du Baïan. La conquête de l'Afrique septentrionale était +terminée; mais ce théâtre n'était déjà plus assez vaste pour les Arabes; +ils allaient reporter sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la +chrétienté dans ses fondements. Déjà, depuis quelques années, ils +exécutaient d'audacieuses courses sur mer et portaient la dévastation +sur les rivages de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares. + +Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consommé l'asservissement du +peuple berbère aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane. Mais, si la +Berbérie avait changé de maîtres, aucun élément nouveau de population +n'y avait été introduit. Le gouverneur arabe de Kaïrouan remplaçait le +patrice byzantin de Karthage. De petites garnisons laissées dans les +postes importants, des missionnaires parcourant les tribus pour répandre +l'islamisme, ce fut à quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se +laissant extérieurement arabiser, demeura purement berbère. La faiblesse +de l'occupation, qui ne fut pas complétée par une immigration coloniale, +devait permettre aux indigènes de se débarrasser bientôt de la +domination du khalifat. + + + + +CHAPITRE III + +CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--RÉVOLTE KHAREDJITE +709--750 + + +Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Conquête +de l'Espagne par Tarik et Mouça. Destitution de Mouça.--Situation de +l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de +Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.--Gouvernement +de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.--Gouvernement +d'Obéïd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement de +Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de +Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Révolte de Meicera, +soulèvement général des Berbères.--Défaite de Koltoum à +l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Révolte de +l'Espagne; les Syriens y sont transportés.--Abd-er-Rahman-ben-Habib +usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie oméïade: +établissement de la dynastie abbasside. + + +LE COMTE JULIEN POUSSE LES ARABES À LA CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--Si toute +résistance ouverte avait cessé en Afrique, le pays ne pouvait cependant +pas être considéré comme soumis d'une façon définitive. Les Berbères +étaient plutôt épuisés que domptés, et l'on devait s'attendre à de +nouvelles révoltes, aussitôt qu'ils auraient eu le temps de reprendre +haleine. Un événement inattendu vint en ajourner l'explosion, en +fournissant un aliment aux forces actives berbères. + +En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, étant mort, un de ses +guerriers, nommé Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-être y fut porté +par acclamation, au détriment des fils de son prédécesseur, nommés +Sisebert et Oppas[341]. Ceux-ci vinrent à Ceuta demander asile au comte +Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille +spoliée. Peut-être faut-il ajouter à cela la tradition d'après laquelle +une fille de Julien, qui se trouvait à la cour des rois goths, aurait +été outragée par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l'ennemi le +plus acharné de cette dynastie et ne songea qu'à tirer de son chef la +plus éclatante vengeance. Entré en relations avec Tarik, gouverneur de +Tanger, il ouvrit à ce Berbère son petit royaume et le poussa à envahir +l'Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des +renseignements précieux sur l'intérieur du pays. + +[Note 341: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 46.] + +Le khalife Abd-el-Malek était mort et avait été remplacé par son fils +El-Oualid, en 705. Mouça ne pouvait se lancer dans une entreprise telle +que la conquête de l'Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le +khalife voulut avant tout qu'on reconnût bien les lieux. «Faites +explorer l'Espagne par des troupes légères, mais gardez-vous d'exposer +les Musulmans aux périls d'une mer orageuse,» telles furent ses +instructions. En conséquence, Mouça chargea un de ses clients nommé +Tarif d'aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre +cents hommes et cent chevaux[342]. Ayant abordé à l'île qui reçut son +nom (Tarifa), ce général occupa Algésiras et reconnut que sa baie était +fort propice à un débarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin +et de belles captives (710). + +[Note 342: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 47.] + +CONQUÊTE DE L'ESPAGNE PAR TARIK ET MOUÇA.--Le khalife ayant alors +autorisé l'expédition, on établit un camp près de Tanger et bientôt une +armée de sept ou huit mille Berbères convertis, avec trois cents +Arabes[343] comme chefs, s'y trouva concentrée. En mai 711, l'armée +traversa le détroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par +Julien, et aborda au pied du mont Calpé, qui fut appelé du nom du chef +de l'expédition _Djebel Tarik_. Ce général reçut encore un renfort de +cinq mille Berbères, puis, ayant brûlé ses vaisseaux, il pénétra dans +l'intérieur du pays, guidé par le comte Julien. + +Roderik était occupé à combattre les Basques, dans le nord de son +royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il réunit des forces +s'élevant, dit-on, à cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La +rencontre eut lieu en un endroit appelé par certains auteurs arabes +Ouad-Bekka[344], et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet. +Pendant huit ou neuf jours consécutifs, il y eut une suite de combats, +mais les ailes de l'armée des Visigoths ayant lâché pied, le centre, où +se trouvait le roi, eut à supporter tout l'effort des Musulmans. Roderik +mourut en combattant et son armée se débanda. D'après la chronique que +nous avons plusieurs fois citée, le roi goth aurait confié le +commandement des deux ailes de son armée aux fils de Wittiza, +réconciliés avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur, +l'auraient trahi en entraînant les troupes confiées à leurs ordres[345]. + +[Note 343: On a beaucoup discuté sur le chiffre et la composition de +cette armée expéditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis à +cet égard par En-Nouéïri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245, +et El-Kaïrouani, p. 58. L'_Akhbar Madjouma_ donne le chiffre de 7,000 +Berbères.] + +[Note 344: D'autres ont écrit ouad Leka, et cette rivière a été +assimilée au Guadalete. Mais Dozy a établi qu'il faut adopter +Ouad-Bekka, contrée qui se trouve à une lieue au nord de l'embouchure du +Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et +Cornil.» (_Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, t. I, p. 314 et +suiv.).] + +[Note 345: _Akhbar Madjouma_.] + +Les chrétiens, s'étant ralliés auprès d'Ejiça, y essuyèrent une nouvelle +défaite. Ce double succès mit fin à l'empire des Goths et ouvrit +l'Espagne aux Musulmans. + +Tarik, sans tenir compte des ordres de Mouça qui lui avait fait dire de +l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolède, alors capitale de +l'Espagne, tandis que trois corps détachés allaient prendre possession +de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'étant rendu maître de Tolède, il y +réunit toutes ses prises, qui étaient considérables, pour les remettre +au gouverneur de l'Afrique. Lorsqu'une ville était enlevée, les +Musulmans armaient les Juifs s'y trouvant et les chargeaient de la +défendre; puis ils continuaient leur route[346]. + +Mouça avait appris avec une vive jalousie les succès de son lieutenant, +et il s'était décidé aussitôt, malgré son grand âge, à se rendre en +Espagne. C'était un homme de très basse extraction, dominé par la soif +de l'or, et cette passion n'avait pas été sans lui attirer de graves +affaires. Ayant réuni une armée de quinze à dix-huit mille guerriers, +tant arabes que berbères, il partit pour l'Espagne, en laissant +l'Ifrikiya sous le commandement de son fils Abd-Allah et débarqua à +Algésiras pendant le mois de ramadan 93 (juin-juillet 712). Au lieu de +traverser les pays conquis par Tarik, Mouça voulut suivre une nouvelle +voie et conquérir aussi des lauriers; des chrétiens lui servirent, +dit-on, de guides. Carmona et Séville tombèrent en son pouvoir, mais il +fut arrêté par Mérida[347], ville somptueuse qui contenait un nombre +considérable d'habitants, et dont il dut entreprendre un siège régulier. +Ce ne fut qu'en juin 713 qu'il parvint à se rendre maître de Mérida, +après une résistance héroïque des assiégés. + +[Note 346: _Ibid._, p. 55.] + +[Note 347: L'antique Emerita-Augusta.] + +Sur ces entrefaites, Mouça, s'étant rendu à Tolède, se rencontra auprès +de cette ville avec Tarik. Il avait conçu contre celui-ci une violente +jalousie qui s'était transformée en haine ardente; aussi, bien que son +lieutenant se présentât avec l'attitude la plus respectueuse, il +l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence, alla jusqu'à +le frapper au visage; puis il le fit jeter dans les fers et aurait +ordonné sa mort, si des officiers ne s'étaient interposés. Cette +conduite souleva contre lui une véritable réprobation, dont l'expression +fut portée au khalife[348]. + +[Note 348: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouéïri, p. 345. +El-Kaïrouani, p. 57 et suiv. El-Marrakchi (_Hist. des Almohades_, édit. +arabe de Dozy, Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).] + +DESTITUTION DE MOUÇA.--Tandis que les Berbères, conduits par les Arabes, +conquéraient l'Espagne au khalifat, les armées musulmanes s'emparaient +de Samarkand, et s'avançaient victorieuses vers l'est, à travers l'Inde, +jusqu'à l'Himalaya. L'histoire n'offre peut-être pas d'autre exemple de +succès aussi grands dans un règne aussi court que celui d'El-Oualid. +Mais ce prince n'entendait pas partager sa puissance avec ses généraux, +et il trouvait que les contrées sur lesquelles s'étendait l'autorité de +Mouça étaient bien grandes. Aussi, saisit-il avec empressement +l'occasion fournie par l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui +intimer l'ordre de se présenter devant lui. + +Mouça, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrénées, ne +voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel émissaire +vint prendre par la bride sa monture, pour le décider à s'arrêter. Le +gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement à son fils +Abd-el-Aziz, rentra à Kaïrouan pour se préparer au départ. Son troisième +fils, Abd-el-Malek, fut placé à Ceuta, afin de commander le détroit. En +715, Mouça partit pour l'Orient, emportant un butin considérable, enlevé +aux palais et aux églises de la péninsule. A sa suite marchaient +enchaînées trente mille esclaves chrétiennes[349]. Ces riches présents +ne purent désarmer la colère du khalife qui l'accabla de reproches et le +frappa d'une forte amende. Peu de jours après, El-Oualid cessait de +vivre et était remplacé par son frère Soléïman. C'était la chute des +kaïsites; mais Mouça, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans +l'ombre jusqu'à sa mort. + +[Note 349: Il est inutile de faire ressortir l'exagération de ce +chiffre.] + +SITUATION DE L'AFRIQUE ET DE L'ESPAGNE.--Cependant, en Afrique, les +Berbères continuaient à se jeter en foule sur l'Espagne. La vue des +prises rapportées par Mouça avait enflammé leur cupidité et redoublé +l'ardeur des néophytes. Aussitôt qu'un groupe était prêt, on l'envoyait +à la _guerre sainte_, et ce courant ininterrompu permettait de se porter +en avant, car les premiers arrivés s'étaient établis dans le territoire +conquis. Les Arabes, profitant de la conquête faite par les Berbères, +avaient commencé par garder pour eux la fertile Andalousie. Quant aux +Africains, on les avait relégués dans les plaines arides de la Manche et +de l'Estramadure, dans les âpres montagnes de Léon, de Galice, +d'Asturie, où il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrétiens +mal domptés[350]. Les Musulmans, poussés par derrière par les arrivées +incessantes, n'allaient pas tarder à franchir les Pyrénées. Des chefs +arabes les conduisaient au pillage de la chrétienté. + +Mouça avait partagé entre ses guerriers les terres et le butin conquis +par les armes, en réservant toutefois le cinquième pour le prince. Les +terres ainsi réservées formèrent le domaine public et furent cultivées +par des indigènes, chrétiens ou convertis, qui reçurent comme salaire le +cinquième des récoltes, en raison de quoi ils furent appelés _khemmas_. +Dans les localités où les populations s'étaient soumises en vertu de +traités, les chrétiens conservèrent leurs terres et leurs arbres, à +charge de payer un impôt foncier. Du reste, un grand nombre de chrétiens +embrassèrent l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour +échapper aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces +apostats répondaient aux reproches de leurs prêtres: «Si le catholicisme +était la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livré notre pays, qui +pourtant était chrétien, aux sectateurs d'un faux prophète? Pourquoi les +miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvelés, alors +qu'ils auraient pu sauver notre patrie?»[351]. + +[Note 350: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 255.] + +[Note 351: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 19 +et passim. + +Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continué à étendre les conquêtes des +Musulmans. Séduit par les charmes de la belle Egilone, veuve de Roderik, +il l'avait épousée, bien qu'elle fût chrétienne. Il vivait en roi à +Séville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations +chrétiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance irritait, le +fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient à l'influence d'Egilone, et +les ennemis du gouverneur répétaient qu'il était sur le point +d'abandonner l'islamisme et de se déclarer roi indépendant. + +La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers +conquis les armes à la main appartiennent aux vainqueurs, déduction +faite du cinquième revenant au _prince_. Les terres appartiennent au +prince seul, lorsqu'elles sont acquises par traité ou échange. Les +Infidèles peuvent acheter la faveur de continuer à les exploiter, en +payant la Djazia (tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont +frappés d'un cens déterminé, appelé _Kharadj_. L'infidèle se débarrasse +de ces charges en devenant musulman. Le cinquième prélevé sur les +dépouilles doit être employé par le prince en dépenses d'intérêt +général. Voir _Institutions du droit musulman relatives à la guerre +sainte_, par Reland, trad. Solvet (Alger, 1838), et Koran, sour. 8, v. +42.] + +GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-YEZID.--Cependant le khalife Soléïman, +après avoir cherché un homme digne de sa confiance, nomma comme +gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, et le chargea de réclamer +aux fils de Mouça des sommes considérables, sous le prétexte que leur +père ne s'était pas acquitté des amendes à lui imposées. Dès son arrivée +en Afrique, le nouveau gouverneur fit arrêter Abd-Allah et Abd-el-Malek +et les tint dans une étroite captivité; El-Kairouani prétend même qu'ils +furent mis à mort. + +Ces procédés n'étaient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au khalife. +On dit qu'il rompit entièrement avec lui. Ne pouvant songer à l'attaquer +ouvertement, Soléïman écrivit secrètement à El-Habib-ben-Abou-Obéïda, +petit-fils du grand Okba, qui se trouvait en Espagne, et le chargea de +le débarrasser de ce compétiteur par l'assassinat. Une conspiration +s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et les conjurés le mirent à mort en pleine +mosquée, pendant qu'il prononçait la prière du vendredi. Sa tête fut +envoyée au khalife[352] (août-septembre 715). Le commandement de +l'Espagne resta quelque temps entre les mains d'un neveu de +Mouça-ben-Nocéïr, nommé Ayoub; peu après, Mohammed-ben-Yezid, qui avait +pris en mains l'administration de toutes les conquêtes de l'ouest, +envoya comme lieutenant dans la péninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman. + +[Note 352: En-Nouéïri, p. 379.] + +GOUVERNEMENT D'ISMAÏL-BEN-ABD-ALLAH.--En octobre 717, le khalife +Soléïman, étant mort, fut remplacé par Omar II. Peu après, +Mohammed-ben-Yezid était rappelé et Ismaïl-ben-Abd-Allah, petit fils +d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag'reb. Il arriva +avec l'ordre d'appliquer tous ses soins à achever la conversion des +Berbères. Il paraît même que le khalife adressa aux indigènes du Mag'reb +un manifeste qui fut répandu dans toute la contrée et qui eut pour +conséquence d'entraîner un grand nombre de conversions[353]. Des +missionnaires envoyés dans les régions reculées furent chargés +d'éclairer les néophytes sur la pratique et les obligations de leur +nouveau culte, car ils étaient fort ignorants sur ces matières; on +obtint des résultats réels. + +[Note 353: Fotouh-El-Boldane, cité par Fournel, _Berbers_, p. 270.] + +Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indigènes chrétiens avaient +pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer à résider dans leurs +territoires et à pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais, +soit que les ordres du khalife n'aient plus autorisé cette tolérance, +soit que les prêtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu des +intrigues parmi ces populations, en les poussant à la révolte, ainsi que +l'affirme El-Kaïrouani[354], les privilèges accordés aux chrétiens leur +furent retirés, et ils durent se convertir ou émigrer. + +[Note 354: P. 63.] + +Ces mesures de coercition commencèrent à amener de la fermentation chez +les Berbères qui étaient travaillés depuis quelque temps par des +réfugiés kharedjites. + +En Espagne, où Es-Samah avait remplacé El-Horr, les Musulmans avaient +achevé la conquête des pays et commençaient à se lancer dans les défilés +des Pyrénées. + +GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-ABOU-MOSLEM. IL EST ASSASSINÉ.--Le règne +d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prédécesseur. En février +720, ce prince mourait et Yezid II lui succédait. Avec ce khalife, le +parti kaïsite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi +d'El-Hadjadj, fut retiré de la prison où il avait été détenu pendant les +règnes précédents, et nommé au gouvernement du Mag'reb. Ce chef, qui, +étant vizir de Syrie, avait traité avec une grande rigueur les +populations de cette contrée, pensa qu'il pourrait agir de même à +l'égard des Berbères. Il commença à mettre en pratique tout un système +de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres +charges, la capitation. Les indigènes protestèrent, déclarant qu'ils +étaient Musulmans et, par conséquent, affranchis de cette charge; mais +leur doléances furent brutalement repoussées. Le gouverneur s'était +entouré d'une garde berbère et il comptait s'assurer, par des faveurs, +sa fidélité. Ayant voulu imposer à ses soldats l'obligation de porter +des inscriptions tatouées sur les mains[355], selon l'usage des Grecs, +les gardes, irrités de ce qu'ils considéraient comme une humiliation, +assassinèrent le gouverneur pendant qu'il faisait la prière du soir, +dans la mosquée. Les Berbères écrivirent alors au khalife pour protester +de leur dévouement et demander qu'on leur rendît leur ancien gouverneur +Mohammed-ben-Yezid. Peut-être celui exerça-t-il, durant quelques jours, +le pouvoir. + +[Note 355: Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le +mot «garde» (_Berbers_, p. 272).] + +Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite de leur +gouverneur Es-Samah[356], avaient fait une expédition dans les Gaules. +Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtèrent contre Eude, duc +d'Aquitaine, et essuyèrent une défaite dans laquelle presque tous les +guerriers restèrent sur le champ de bataille. +Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l'armée +(721). Dans la Galice, un noyau de résistance nationale s'était formé, à +la voix de Pélage, qui avait été proclamé roi par ses compatriotes. + +[Note 356: Ce chef avait dû être nommé en Espagne, ainsi que nous +l'avons dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouéïri attribue à +celui-ci les faits que nous retraçons (p. 357).] + +GOUVERNEMENT DE BICHR-BEN-SAFOUANE.--Sur ces entrefaites, le khalife +ayant nommé au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu +de Kelb, ce général arriva à Kaïrouan et un de ses premiers actes fut +d'envoyer en Espagne Anbaça le kelbite, avec mission de relever les +armes musulmanes, et surtout d'augmenter le tribut fourni au khalifat +par cette province (721). Pour obtenir ce résultat, le gouverneur ne +trouva rien de mieux que de faire payer aux chrétiens un double +impôt[357]. + +[Note 357: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 227.] + +Après avoir apaisé les séditions qui s'étaient produites sur différents +points de la Berbérie, Bichr alla en Orient présenter ses hommages et +ses présents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplacé son frère +Yezid II, mort en 724. Confirmé dans ses fonctions, le gouverneur revint +à Kaïrouan. Peu après, Anbaça étant mort, il nomma à sa place +Yahïa-ben-Selama le kelbite. Cet officier s'attacha à faire restituer +aux chrétiens les biens qui leur avaient été enlevés par son +prédécesseur. + +Eh 727, Bichr fit une expédition en Sicile et revint chargé de butin. +Quelques mois après, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il +avait désigné pour lui succéder un de ses compatriotes, espérant que le +khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas ainsi et le kelbite +se disposa à résister, même par les armes, au nouveau chef. + +GOUVERNEMENT DE OBÉÏDA-BEN-ABD-ER-RAHMAN.--Hicham, qui depuis le +commencement de son règne avait favorisé les Yéménites, sembla, à partir +de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi +qu'il nomma au gouvernement de l'Afrique un kaïsite nommé +Obeïda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prévenu des dispositions +hostiles de la population de Kaïrouan, arriva à l'improviste devant +cette ville, à la tête d'une troupe de gens de sa tribu, et s'en empara +par surprise. «Il sévit contre les kelbites, avec une cruauté sans +égale. Après les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit à la +torture et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur +extorqua des sommes énormes[358].» + +L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, régné à peu près sans +conteste en Espagne. Obéïda envoya dans la péninsule plusieurs officiers +qui ne purent parvenir à se faire accepter. Enfin, en 729, le kaïsite +Haïtham-ben-Obéïd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se +fit l'exécuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom +ou une fortune fut livré au supplice, et le pays gémit pendant près d'un +an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprimés +parvinrent à la cour d'Orient, et, en présence de tels excès, le khalife +n'hésita pas à destituer Haïtham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, yéménite +de race, fut nommé gouverneur à sa place. Quant à Haïtham, il fut +accablé d'opprobres et renvoyé, chargé de fers, à Obéïda, qui se +contenta de le tenir en prison, malgré les ordres du khalife. Les +Kelbites attendaient sa mort comme réparation à eux légitimement due; +voyant qu'il allait échapper à leur vengeance, ils adressèrent à Hicham +une pièce de vers dans laquelle ils lui exposèrent éloquemment leurs +doléances, en lui laissant entendre qu'un tel déni de justice aurait +pour conséquence de les pousser à la révolte. + +Le khalife tenait avant tout à conserver l'Espagne; il destitua Obéïda +et lui envoya l'ordre d'avoir à se présenter devant lui[359]. + +[Note 358: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 220.] + +[Note 359: Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. _El Marrakchi_ (Ed. +or. de Dozy, p. 6 à 11).] + +INCURSIONS DES MUSULMANS EN GAULE. BATAILLE DE POITIERS.--Le premier +soin d'Abd-er-Rahman, nommé au commandement de l'Espagne, avait été de +préparer une grande expédition contre les Gaules. Il tenait à venger les +désastres de Toulouse, et il était attiré par la richesse de ces +campagnes, qu'il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman, +officier berbère qui commandait la limite septentrionale, était entré en +relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman, +considérant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman, +le défit et envoya au khalife la tête du traître et sa femme. Le duc +d'Aquitaine, occupé alors à repousser une invasion de Karl, duc des +Franks, n'avait pu venir en aide à son gendre[360]. + +[Note 360: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 190 et +suiv.] + +En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts d'Afrique et +réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées et inonde +l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de +Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est +infidèle au prince chrétien: son armée est écrasée et, s'il échappe au +désastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dévorant sa +métropole. Après avoir saccagé l'Aquitaine, les Musulmans passent la +Loire, enlèvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, où, leur +a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule. + +Cependant, Karl n'est pas resté inactif; il a publié le ban de guerre et +tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables marécages +de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Forêt-Noire +vomirent des flots de combattants demi-nus qui se précipitèrent vers la +Loire, à la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargés de +fer[361].» Eude s'est joint à Karl en lui faisant hommage de vassalité +et lui a amené les débris de ses troupes. + +[Note 361: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 202.] + +Dans le mois d'octobre, les deux armées se trouvèrent en présence en +avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s'observer et, enfin, les +Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent les Franks avec +leur impétuosité habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en +haleine par vingt années de guerres incessantes, essuyèrent, sans +broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journée, restèrent +inébranlables sous la grêle de traits de leurs ennemis. Vers le soir, +Eude et les Aquitains, ayant attaqué de flanc le camp des Musulmans, +ceux-ci se retournèrent pour voler à la défense du butin amoncelé dans +les tentes. Aussitôt les escadrons austrasiens s'ébranlent et fondent +comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En +vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux +sous les coups du vainqueur. + +La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens n'avaient +pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors +qu'ils se disposaient à attaquer le camp, ils s'aperçurent qu'il était +vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout +leur butin aux mains des guerriers du Nord. + +Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais il est +probable que les Musulmans n'auraient pas tardé à reparaître plus +nombreux en Gaule, si l'émigration berbère n'avait pas été arrêtée par +les événements dont l'Afrique va être le théâtre. + +GOUVERNEMENT D'OBÉÏD-ALLAH-BEN-EL-HABHAB.--Nous avons vu que le +gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le khalife. Après son +départ l'autorité fut exercée d'une façon temporaire par +Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et +ce ne fut qu'à la fin du printemps de l'année 734 que le titulaire fut +nommé. C'était un kaïsite du nom d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab, très +dévoué à sa tribu et à son souverain, mais méprisant profondément les +populations vaincues. Il arriva en Afrique pénétré de ces idées et +traita les Berbères avec la plus grande injustice. + +Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé à +Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle +défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita pour le remplacer +par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans +opérèrent de nouvelles razias en Gaule. Alliés au comte de Provence, +Mauronte, ils pénétrèrent dans la vallée du Rhône et vinrent prendre et +saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Saône, ils +dépouillèrent les cités et les monastères sans que les populations +terrifiées songeassent à leur résister. Mais bientôt Karl et ses Franks +parurent, et les Musulmans regagnèrent en hâte les régions du midi. +Après avoir tenté une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les +remparts de Narbonne qu'ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl +essaya en vain de prendre cette ville. + +DESPOTISME ET EXACTIONS DES ARABES.--A Kaïrouan, Obéïd-Allah continuait +à faire peser son despotisme sur les Berbères. Non content de leur +enlever leurs filles pour en peupler les sérails de Syrie, il s'amusait +à décimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis +des agneaux à duvet fin couleur de miel[362]. Le peuple frémissait sous +cette tyrannie et sa colère contenue n'allait pas tarder à faire +explosion. Le gouverneur avait nommé son fils Ismaïl au commandement du +Mag'reb extrême. De Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans +l'intérieur et notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes +contributions. Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne, +nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils +Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général +El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d'exécuter une grande +reconnaissance dans l'extrême sud. Les Arabes parcoururent alors tout le +désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à recevoir l'islamisme, et +s'avancèrent jusqu'au soudan. Ils rentrèrent dans le Mag'reb en ramenant +un nombre considérable d'esclaves et en rapportant un riche butin. + +[Note 362: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I, +p. 337.] + +Ces succès avaient porté l'audace des Arabes à son comble; les excès que +nous avons retracés n'étaient pas suffisants: Ismaïl, de concert avec +Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des impôts réguliers, le +quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure était comble. +En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les +envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion +attendue par les Bervères se présentait enfin; ils ne le laissèrent pas +échapper. + +RÉVOLTE DE MÉÏCERA.--SOULÈVEMENT GÉNÉRAL DES BERBÈRES.--Un chef de la +tribu des Matr'ara (Faten), nommé Méïcera, se fit le promoteur de la +révolte. Les Berbères du Mag'reb, Matr'ara, Miknaça, Berg'ouata et +autres, accoururent à sa voix. Tous avaient adopté dans les dernières +années les doctrines kharedjites et s'étaient affiliés principalement à +la secte sofrite, de sorte que le soulèvement national se doublait d'une +révolte religieuse. + +Ce grand rassemblement, s'étant porté sur Tanger, se rendit facilement +maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort. De là, les +rebelles marchèrent vers le Sous et, s'étant emparés d'Ismaïl, lui +infligèrent le même sort. Ces événements eurent un retentissement énorme +en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en général à la +secte éïbadite, répondirent à l'appel de leurs frères du Mag'reb, et le +feu de la révolte se répandit partout. Méïcera proclama l'indépendance +berbère et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe. + +Dès qu'il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s'empressa de +rappeler les troupes de l'expédition de Sicile et de donner l'ordre à +Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les +rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats de race arabe et les +fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib. +Méïcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, après une +lutte longue et meurtrière, les Berbères durent chercher un refuge dans +la ville. Méïcera, accusé d'impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué +dans une sédition. Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et, +comme les Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes, +commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se prononcer +pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille fut appelée par +eux «_la journée des nobles_». Khaled-ben-Hamid, qui avait si +heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des rebelles[363]. + +La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se propagea +aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de combattre les +rebelles du Mag'reb; il fut déposé par un mouvement populaire et +remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek, et alla mourir à Narbonne +(fin décembre 740). + +[Note 363: Nous adoptons ici une opinion qui s'écarte de celle de M. +Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable +que Khaled eût été élu chef de la révolte avant d'avoir déterminé la +victoire de la journée des nobles.] + +DÉFAITE DE KOLTOUM À L'OUAD-SEBOU.--Lorsque ces événements furent connus +en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colère: «Par Dieu! +dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le poids de la colère d'un Arabe! +Je leur enverrai une armée telle qu'ils n'en virent jamais dans leur +pays: la tête de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera +encore chez moi. J'établirai un camp de guerriers arabes à côté de +chaque château berbère[364]!» Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et +s'occupa de la formation d'une armée expéditionnaire. A cet effet il +tira des milices de Syrie un corps considérable de cavalerie et en +confia le commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de +l'été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les +contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de +son armée s'élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait +recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes +dévastations. + +Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie arabe qui +détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en Sicile, l'ordre de +rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands +succès qui pouvaient faire présager la conquête de toute l'île[365]. Dès +son retour il s'était porté avec toutes ses forces jusqu'à la hauteur de +Tiharet pour contenir les Berbères et couvrir Kaïrouan; lorsque l'armée +d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains. +Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donné le signal +du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent à empêcher la +lutte. + +[Note 364: En Nouéïri, p. 360, 361.] + +[Note 365: Michele Amari, _Storia_, t. I, p. 173 et suiv.] + +L'armée continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi; +elle pénétra dans le Mag'reb extrême, et enfin trouva les Kharedjites +sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie, à +Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable, presque nus, la tête +rasée, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques +conseils que sa longue pratique des Berbères lui donnait le droit de +présenter. Mais l'impétueux Baleg repoussa dédaigneusement son offre. +Koltoum confia à Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se +réserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs à la +tête des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que +comme un simple guerrier. + +La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l'action, fut accueillie +par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbères +portèrent le désordre dans le camp des Syriens en lançant au milieu +d'eux des chevaux affolés, à la queue desquels ils avaient attaché des +outres remplies de pierres. Malgré les pertes qu'il avait éprouvées, +Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant +entraînas dans une charge furieuse, parvint à traverser toutes les +lignes des Berbères; mais ceux-ci étaient si nombreux qu'une partie des +leurs, faisant volte-face, lui tinrent tête pendant que le reste luttait +corps à corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique. +El-Habib et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en +retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux sort. +Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des versets du +Koran jusqu'au moment où il tomba percé de coups. La bataille était +perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand +massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientôt +forcés, malgré tout leur courage, de se mettre en retraite vers le +nord-ouest, puisque le chemin opposé leur était coupé. Ils gagnèrent +avec beaucoup de peine Tanger où ils ne purent pénétrer et de là se +réfugièrent à Ceuta (742)[366]. + +[Note 366: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p. +360. El-Kaïrouani, p. 69.] + +Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Dès que la +nouvelle de ce succès parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se +mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub, de la tribu des +Houara, essaya même de soulever Gabès. Mais le général +Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à Kaïrouan où il avait rallié les +fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit à +chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit +Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la tête des autres tribus +houarides, et tous deux s'appliquèrent à soulever les tribus du sud de +l'Ifrikiya, jusqu'au Zab. + +Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan, +gouverneur de l'Égypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia, +avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint à Kaïrouan dans +le courant du printemps et s'occupa aussitôt de l'organisation de son +armée. + +Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps, +s'avançaient contre lui et que l'un d'eux, commandé par Okacha, avait +pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn, entre +Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès consistait à attaquer +séparément les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant, +il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur, +les mit en déroute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais +ce n'était là que la partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad +était descendu du Zab à la tête d'un rassemblement considérable et avait +déjà atteint Badja, où les fuyards d'El-Karn l'avaient rallié. + +Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu'à +Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront +facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils s'avancèrent +jusqu'à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De +là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam, dans le canton de +Djeloula; leur armée présentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un +effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est évidemment exagéré. + +La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait tous +les hommes valides, en offrant même une prime à ceux dont le patriotisme +n'était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix mille recrues qui, +jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent une armée assez +nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires, à la lueur des +flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant brisé les +fourreaux de leurs épées, marchèrent à l'ennemi. Dès le premier choc, +l'aile gauche des Kharedjites fléchit; la gauche des Arabes, qui avait +perdu du terrain, revint alors à la charge et bientôt toute la ligne des +Berbères fut enfoncée. Ce fut alors une mêlée affreuse qui se termina +par la victoire des Arabes. Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille +Kharedjites restèrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva +la mort, Okacha, moins heureux fut livré au bourreau (mai 742). + +Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan et de se +préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb, +demeurés dans l'indépendance absolue. + +RÉVOLTE DE L'ESPAGNE. LES SYRIENS Y SONT TRANSPORTÉS.--Les Syriens qui, +avec Baleg, s'étaient réfugiés à Ceuta, après la défaite du Sebou, ne +tardèrent pas à se trouver dans une situation très critique. Bloqués de +tous côtés par les Berbères, et manquant de vivres, ils s'adressèrent au +gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir à leur aide, ou de leur +fournir le moyen de traverser le détroit. Mais Abd-el-Malek était +Médinois; il avait lutté autrefois contre les Syriens et, vaincu par +eux, avait assisté aux excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il +repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et défendit, sous les peines +les plus sévères, qu'on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la +tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé, +périt dans les tortures[367]. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en +proie aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et +semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances +imprévues vinrent changer la face des choses. + +[Note 367: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 254.] + +Nous avons vu que les Berbères, en Espagne, n'avaient pas été favorisés +lors du partage des terres, bien qu'ils eussent été les véritables +conquérants. Il en était résulté chez eux une grande irritation contre +les Arabes et, comme ils avaient adopté, de même que leurs frères du +Mag'reb, les doctrines kharedjites, la révolte de Meïcera fut saluée +chez eux par un seul cri d'enthousiasme, suivi d'une levée de boucliers. +L'insurrection, partie de la Galice, devint bientôt générale. Partout +les Arabes furent expulsés et durent chercher un refuge dans +l'Andalousie. Les Berbères élurent alors un chef, ou _imam_, et +divisèrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher +simultanément sur Tolède, Cordoue et Algésiras. De cette dernière ville, +où se trouvait la flotte, on serait allé en Mag'reb chercher des +renforts berbères. + +Les Arabes étaient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs +forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette +conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui de ces +Syriens qu'il avait juré de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau +en pourparlers avec eux et conclut un traité par lequel il fut stipulé +que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la révolte des +Berbères; qu'après l'avoir domptée, ils évacueraient l'Espagne et qu'un +certain nombre d'otages, choisis parmi les chefs, seraient gardés dans +une île pour assurer l'exécution de ces conventions. De son côté, Baleg +exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatriés, ils fussent emmenés +tous ensemble et déposés dans une contrée d'Afrique soumise à l'autorité +arabe. + +Les Syriens débarquèrent en Espagne dans le plus triste état et iî +fallut d'abord les habiller et leur donner à manger; mais ils furent +bientôt refaits et, comme la colonne berbère marchant sur Algésiras +était déjà à Médina-Sidonia, ils se portèrent contre elle avec toutes +les forces arabes et la mirent en déroute. Ils attaquèrent ensuite celle +qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligèrent le même sort. La +troisième armée berbère assiégeait Tolède depuis près d'un mois; les +Syriens la forcèrent à lever le siège de cette ville et, malgré le grand +nombre des rebelles, parvinrent encore à en triompher[368]. + +Ainsi la domination arabe en Espagne était sauvée; mais de nouvelles +difficultés allaient naître du succès même des Syriens. Baleg, invité +par Abd-el-Malek à se retirer, conformément aux clauses du traité, éluda +l'exécution de sa promesse; il se sentait maître de la position, était +gorgé de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux +hasards. Des contestations s'élevèrent, on s'aigrit, on se menaça de +part et d'autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek +de son palais et se fit proclamer gouverneur à Cordoue. Les Syriens, +méconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors +nonagénaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que +celui infligé par lui à l'homme qui leur avait envoyé des vivres à Ceuta +(742). + +Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous +les Arabes, même ceux qui étaient en France, accoururent en Andalousie. +Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant réuni ses forces à celles +d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa +propre main. Néanmoins la victoire resta à ces étrangers. Taâleba, qui +avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils +célébraient une fêle[369], en fit un grand massacre et réduisit en +esclavage dix mille prisonniers. + +[Note 368: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 257 et suiv.] + +[Note 369: Dans les guerres entre musulmans, les jours de fête +étaient toujours des trêves strictement observées.] + +Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient à +massacrer tous leurs prisonniers adressèrent à Hendhala un pressant +appel, et cet émir envoya en Espagne un officier du nom +d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva à Cordoue au moment +où les Syriens, avant de préluder au massacre de leurs esclaves, les +vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgré l'opposition +de Taâleba il fit mettre en liberté tous ces Musulmans; puis il éloigna +successivement les chefs turbulents, tels que Taâleba et +Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres +et les répartit dans les districts d'Ocsonoba, de Béja, de Murcie, de +Niébla, de Séville, de Sidona, d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de +Jaën. Les tenanciers établis sur ces terres reçurent l'ordre de donner à +ces nouveaux maîtres le tiers de leurs récoltes, qu'ils versaient +précédemment à l'Etat[370]. L'obligation de fournir le service militaire +fut imposée aux Syriens et on les forma en milices ou _Djond_. + +[Note 370: Dozy, _loc. cit._, p. 268. El-Kaïrouani, p. 70.] + +L'introduction de ce nouvel élément en Espagne mit fin à la suprématie +des fils des Défenseurs. La fusion de ces diverses races: berbère, arabe +et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation +maure d'Espagne; mais avant d'arriver à cette cohésion elle avait à +traverser encore de longues années de guerres civiles et d'anarchie. + +Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne et +l'Afrique depuis la révolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle +victoire de Karl à Poitiers suffit à délivrer la Gaule de l'invasion +musulmane. La marche des Berbères vers le sud ayant dégarni les +provinces du nord de l'Espagne, les chrétiens en profitèrent pour +reconquérir de vastes régions dans la direction du midi. + +ABD-EB-RAHMAN-BEN-HABIB USURPE LE GOUVERNEMENT DE L'IFRIKIYA.--Nous +avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, avait quitté +l'Espagne; peut-être avait-il été éloigné par le nouveau gouverneur, +peut-être aussi, comme l'affirment certains auteurs, avait-il pris la +fuite. Il se réfugia en Tunisie et se tint dans l'expectative, entouré +d'un certain nombre d'adhérents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham +étant mort (février 743), l'Orient devint le théâtre de nouveaux +troubles sous les règnes éphémères de ses successeurs Oualid II, Yezid +III et Ibrahim. + +Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et +revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il écrivit à Hendhala en le +sommant avec hauteur de lui céder le pouvoir. Ce dernier était +parfaitement en mesure de résister à de pareilles prétentions, mais, +soit qu'il lui répugnât de verser le sang musulman, ainsi que l'affirme +En-Nouéïri, et de donner aux schismatiques le spectacle d'une guerre +entre orthodoxes, soit qu'il ne fût pas sûr de ses troupes, il préféra +tenter les moyens de conciliation et envoya à Abd-er-Rahman une +députation de notables, chargés de lui faire entendre la voix de la +raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu'à augmenter l'arrogance du +rebelle: il fit mettre les envoyés aux fers et adressa à Hendhala une +nouvelle et pressante sommation. Ce chef préféra alors se démettre du +pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Kaïrouan, ouvrit en leur +présence le trésor public, en retira la somme nécessaire à son voyage +et, étant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman +lit alors son entrée à Kaïrouan et prit possession du gouvernement de +l'Ifrikiya. + +Les populations arabes établies sur le littoral de la Tripolitaine et de +la Tunisie se déclarèrent contre l'usurpateur, et, ayant fait alliance +avec les Berbères, se mirent bientôt en révolte ouverte. Deux chefs des +Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancèrent avec leurs bandes +jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point +intimider; il attaqua en détail tous ses ennemis, les défit et les +contraignit de rentrer dans l'obéissance[371]. + +[Note 371: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouéïri, p. 364 et +suiv.] + +CHUTE DE LA DYNASTIE OMÉÏADE. ÉTABLISSEMENT DE LA DYNASTIE +ABBASSIDE.--L'anarchie continuait à désoler l'Orient. Un nouveau khalife +oméïade, du nom de Merouan, avait renversé l'infâme Ibrahim et pris le +pouvoir; mais il avait à lutter contre les kharedjites et les chiaïtes +et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, oncle du prophète, qui +s'étaient transmis, de père en fils, le titre d'_imam_. Après plusieurs +années de luttes acharnées, Abou-l'Abbas-es-Saffah fut proclamé khalife +par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant marché contre ses +troupes, essuya plusieurs défaites et trouva la mort dans un dernier +combat (août 750). Avec lui finit la dynastie des oméïades. +Abou-el-Abbas-es-Saffah s'assit alors sur le trône de Damas et ainsi la +dynastie des abbassides succéda à celle qui avait été fondée +quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaouïa. + +Abd-er-Rahman fit aussitôt reconnaître en Ifrikiya l'autorité abbasside +et fut confirmé par le nouveau khalife dans les fonctions qu'il avait +usurpées. + + + + +CHAPITRE IV + +RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS +750-772 + + +Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.--Victoire +de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--Assassinat de +Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de +Kaïrouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume à +Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'oméïade Abd-er-Rahman +débarque en Espagne.--Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Les +Ourfeddjouina sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.--Défaites +des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège +du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement +d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort +d'Omar.--Prise de Kaïrouan par les kharedjites. + + +SITUATION DES BERBÈRES DU MAG'REB AU MILIEU DU VIIIe SIÈCLE.--Après la +mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus était +échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en +révolte contre le khalifat, s'étaient établis à Tlemcen et exerçaient +leur suprématie sur la partie méridionale et occidentale du Mag'reb +central[372]. + +Le Mag'reb extrême était également indépendant. Dans la vallée de la +Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l'influence d'étendait +jusque sur les oasis du désert marocain[373]. + +Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis +une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y créer +un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète et avait composé +_en langue berbère_ un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du +culte avaient été modifiées par lui. Nous verrons, sous les descendants +de ce _prophète_, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables +entre les Berbères[374]. + +Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène et à +jouer un rôle prépondérant, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées par +d'autres, après s'être usées dans les luttes politiques. + +[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.] + +[Note 373: _Ibid._, t. I, p. 259.] + +[Note 374: _Ibid._, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.] + +VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DÉCLARE INDÉPENDANT.--L'Ifrikiya avait +été sinon pacifiée, du moins réduite au silence; mais tout le Mag'reb +était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se décida à y faire +une expédition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprès de +Tlemcen, ville fondée depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra, +soutenu par les tribus zenètes, essaya en vain de résister; il fut +vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses +succès, Abd-er-Rahman pénétra dans le Mag'reb extrême et obtint une +soumission à peu près générale des Berbères. Il est probable cependant +que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient +devenus fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans +le commandement de la tribu, s'était arrogé le litre de prophète et +avait obtenu beaucoup d'adhésions à la nouvelle doctrine[375]. + +[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.] + +De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour le +représenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes contre la +Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent livrés au pillage +et les populations soumises, dit-on, à la capitation. + +Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait succédé +à son frère Abou-l'Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau khalife +s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les +grands succès remportés par le gouverneur, son éloignement du siège du +khalifat, avaient sans doute réveillé en lui des idées d'indépendance. +Il envoya à son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas +lui offrir d'esclaves, sous le prétexte que la Berbérie n'en fournissait +pas, puisque les populations étaient musulmanes. Le khalife fut très +irrité de ce procédé et, après un échange d'observations, il adressa à +son lieutenant une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants. +Le petit-fils d'Okba résolut alors de rompre toute relation avec son +suzerain: s'étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y prononça la +prière publique; puis il se répandit en invectives contre le khalife +abbasside, se déclara délié de tout serment envers lui et déchira les +vêtements d'investiture qu'il avait reçus d'Orient. Lançant au loin ses +sandales, il s'écria: «Je rejette aujourd'hui son autorité comme je +rejette ces sandales.» Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un +manifeste annonçant sa déclaration d'indépendance. + +ASSASSINAT D'ABD-ER-RAHMAN.--Abd-er-Rahman avait pacifié la Berbérie et +secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais +un complot se tramait autour de lui et ses propres frères préparaient +son assassinat. Une première conjuration, dont les auteurs étaient des +réfugiés oméïades, fut découverte et sévèrement réprimée. El-Yas, frère +de l'émir, avait épousé la sœur d'un des conjurés et cette femme le +poussait à la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il +éprouvait en voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son +fils El-Habib. El-Yas prêta l'oreille à ces incitations: il s'assura +l'appui d'un certain nombre d'habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le +complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu'à attendre le moment +opportun pour frapper. + +Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier à personne le soin de tuer +son frère, demanda à être introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman +était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux un de ses jeunes +enfants, lorsqu'El-Yas pénétra auprès de lui. Les deux frères causèrent +pendant un certain temps, sans que l'assassin osât perpétrer son +meurtre; enfin, cédant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se +tenait derrière une portière, El-Yas se leva, puis, se penchant comme +pour embrasser son frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui +traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de +lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant +parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures. Après +cette horrible scène, El-Yas s'enfuyait égaré, lorsque son frère et les +conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant la tête de la +victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort. Le meurtrier et +Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre et décapitèrent le +cadavre (755). + +Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi l'empire +indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel n'avait arrêté sa +carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier auprès de son oncle +Amran[376]. + +[Note 376: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afr. et de la Sicile_, p. 47 de +la trad. En-Nouéïri, p. 368, 369.] + +LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.--Dès que la nouvelle de la mort +d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et +El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur; pendant ce +temps, les partisans d'El-Habib se réunissaient autour de lui à Tunis. +Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta à sa +rencontre jusqu'au lieu dit Semindja[377]. Les armées se trouvaient en +présence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties +acceptèrent un arrangement aux termes duquel l'autorité serait partagée +de la manière suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait à +Kaïrouan et aurait la possession de la région s'étendant au midi de +cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son +oncle Amran garderait Tunis et les régions environnantes, et El-Yas +aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb. + +Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour être durable. +El-Yas commença par attaquer Amran à l'improviste; s'étant emparé de +lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux partisans[378]. +Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer pour l'Espagne; +mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser +El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la péninsule. Celui-ci, +soit qu'il fût tombé dans le piège, soit qu'il craignît pour sa +sécurité, s'il restait dans le pays, se décida à prendre la mer; mais +les vents contraires le forcèrent de descendre à Tabarka. Aidé par des +partisans de son père, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par +un grand nombre d'adhérents qui le poussèrent à tenter le sort des armes +contre l'usurpateur. + +El-Habib commença les hostilités en s'emparant d'El-Orbos (Laribus). +El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (décembre +755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent de nouveau en +présence et au moment où l'action allait s'engager, El-Habib s'avança +vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute +personnelle par un combat singulier: «Si tu me tues, lui dit-il, tu +n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j'aurai +vengé sa mort[379].» + +[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la +direction de Zaghouan.] + +[Note 378: En-Nouéïri, p. 370.] + +[Note 379: _Ibid._, p. 371.] + +El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les +yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l'accusait hautement de +lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel. Les deux adversaires +s'étant donc précipités l'un sur l'autre, El-Yas porta à El-Habib un +coup d'épée qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par +une prompte riposte, désarçonna son oncle et, se jetant sur lui avant +qu'il eût eu le temps de se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman +était vengé. + +El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les partisans +les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan rapportant comme +trophées les têtes de ses ennemis, presque tous ses proches parents. +Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier avec quelques partisans chez +les Ourfeddjouma. + +Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain +qu'El-Habib avait pu compter, après son succès, sur un peu de +tranquillité; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre +jusqu'au bout leur œuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils +un effet de la malédiction lancée par le pieux Handhala, après avoir été +déposé par Abd-er-Rahman. + +Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des +Ourfeddjouma, proclama l'autorité du khalife El-Mansour, et appela aux +armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hôte; +il n'essuya que de dédaigneux refus et se décida à marcher en personne +contre les rebelles. Ayant laissé le commandement de Kaïrouan au cadi +Abou-Koréïb, il partit, en 757, à la tête de ses troupes pour combattre +les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort +des armes lui fut funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il +dut chercher un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à +son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir dans +les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhésion au khalife +abbasside. + +Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan. +Abou-Koréïb, à la tête d'une poignée de braves, sortit pour les +repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans +leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la petite +troupe d'Abou-Koréïb, et l'on vit ces Berbères-kharedjites, portant la +bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la +profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait gardé le +commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent +plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira +dans l'Aourès, où il avait cherché un refuge, le défit et le mit à mort. +Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut +à son tour défait et tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757). + +Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s'attachèrent à +profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent +leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux plus épouvantables +traitements et firent régner une terreur si grande qu'une partie de la +population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda, qui +avait remplacé Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excès[380]. + +[Note 380: En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.] + +LES MIKNAÇA FONDENT UN ROYAUME À SIDJILMASSA.--Pendant que l'Ifrikiya +était le théâtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livré à lui-même. +Les Berg'ouata hérétiques continuaient à étendre leur autorité sur les +rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus à +l'est, les Miknaça occupaient, de plus en plus fortement, la vallée de +la Moulouïa, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de +l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopté depuis longtemps les doctrines +kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nommé +Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent à Sidjilmassa une communauté d'adeptes +de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain +Aïça-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa, +capitale de cette petite royauté indépendante[381]. + +GUERRES CIVILES EN ESPAGNE.--Nous avons vu dans le chapitre précédent +qu'Abou-l'Khattar avait rétabli en Espagne la paix entre les Musulmans; +mais les rivalités étaient trop violentes pour que cette pacification +fût de longue durée. Un kaïsite du nom de Soumaïl-ben-Hatem, allié à +Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu yéménite, leva l'étendard de +la révolte dans le district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant marché +contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exerça alors +le commandement avec l'assistance de Soumaïl; l'année suivante il mourut +et la lutte entre Kelbites et Kaïsites recommença. Un descendant d'Okba, +nommé Youçof, ayant été proclamé gouverneur à l'instigation de Soumaïl, +les Kelbites replacèrent à leur tête Abou-l'Khattar; mais, en 747, +celui-ci fut fait prisonnier et mis à mort, après un combat acharné. +Youçof resta ainsi en possession d'un pouvoir précaire, tandis que les +luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient à +décimer la race arabe en Espagne, au profit de l'élément berbère, qui +prenait part à ces guerres comme allié de l'un ou de l'autre parti. Les +chrétiens, de leur côté, n'étaient pas sans tirer avantage de cette +situation. En 751, Pélage mourut et fut remplacé par Alphonse, fils de +Pédro, qui forma la souche des rois de Galice[382]. + +[Note 381: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.] + +[Note 382: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 273 et suiv. et +_Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire, +_Histoire d'Espagne_, t. I et II.] + +L'OMÉÏADE ABD-ER-RAHMAN DÉBARQUE EN ESPAGNE.--Mais la face des choses +allait changer profondément en Espagne, par l'établissement d'une +nouvelle dynastie. Après le triomphe des Abbassides en Orient, les +membres et les partisans de la famille oméïade qui avaient échappé à la +mort dans les combats furent recherchés avec le plus grand soin et +impitoyablement massacrés. L'un d'eux, nommé Abd-er-Rahman, fils de +Moaouïa-ben-Hecham, parvint cependant à échapper à ses ennemis[383] et à +passer en Afrique, accompagné d'un affranchi du nom de Bedr (750). Après +avoir séjourné quelque temps, caché dans une localité du pays de Barka, +il profita de la déclaration d'indépendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib +pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorité abbasside n'y était pas +reconnue. Il fut probablement reçu à la cour de ce prince, mais la +conspiration des réfugiés oméïades ayant alors provoqué des mesures de +rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore +obligé de fuir. Il gagna les régions de l'ouest et séjourna à Tiharet, +puis chez les Mar'ila; il erra ainsi pendant cinq années et se fit des +amis parmi les tribus zenètes. Ces Berbères étaient en relation avec +leurs compatriotes d'Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au +courant des événements dont cette contrée était le théâtre. La dynastie +oméïade y avait de nombreux partisans qui s'empressèrent d'appeler chez +eux le descendant de leurs princes. Après avoir fait sonder le terrain +et même envoyé à Youçof des propositions qui furent repoussées par +Soumaïl, Abd-er-Rahman se décida à passer en Espagne. Il s'embarqua avec +un certain nombre de guerriers zenètes, sur un bateau envoyé par ses +partisans de la péninsule. Ce fut d'un point du littoral de la province +d'Oran, occupé par la tribu des Mar'ila, qu'il mit à la voile[384]. + +[Note 383: Voir les détails romanesques de sa fuite, dans l'_Hist. +des Musulmans d'Espagne_, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, édit. Dozy, +p. 11 et suiv.] + +[Note 384: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.] + +Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman débarqua à Almuñecar, à +égale distance de Grenade et de Malaga. Youçof revenait alors d'une +expédition à Saragosse, expédition dans laquelle il avait commis de +grandes cruautés, à l'instigation de Soumaïl, et soulevé la réprobation +générale. + +FONDATION DE L'EMPIRE OMÉÏADE D'ESPAGNE.--Cependant Abd-er-Rahman se +préparait à la lutte, en enrôlant des guerriers et en se ménageant des +intelligences dans le pays. Au printemps de l'année 756, il se mit en +marche et reçut la soumission de Malaga, de Xérès, de Ronda et enfin de +Séville. De là, il marcha sur Cordoue. + +Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par la +grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous les +Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient avec +Abd-er-Rahman. + +Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir et, +séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l'une et l'autre +de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé, +Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété par +Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain, le +prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youçof essaya +bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida bientôt pour +Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent par la fuite, tandis que le +prétendant entrait en triomphateur à Cordoue. Il montra une grande +modération dans le succès. + +Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d'Espagne qui devait +briller d'un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette province était +à jamais perdue pour le khalifat. + +Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent même à +mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques avantages. Mais +la victoire demeura au prince oméïade. En 758, Youçof fut tué dans une +déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier, mourut dans un +cachot[385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul maître du pouvoir et +s'appliqua à faire cesser l'anarchie, rude tâche dans un pays où les +Musulmans étaient divisés par des haines traditionnelles et des +rivalités de race et d'intérêt. Les Yéménites, auxquels il devait son +succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie, et il dut résister +à leurs exigences, en attendant qu'il eût à combattre leurs révoltes. + +[Note 385: Makkari, t. II, p. 24.] + +Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé; cependant +ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En +739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence, après avoir défait +et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant +aucune trêve, les chassa du pays ouvert et vint les assiéger dans +Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années; enfin, en 759, cette +ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernières bandes musulmanes +rejoignirent, au delà des Pyrénées, leurs coréligionnaires. + +LES OURFEDDJOUMA SONT VAINCUS PAR LES EIBADITES DE L'IFRIKIYA. + +--Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se livrant à +toutes les violences, dans l'ivresse de leur succès. L'excès du mal, ou +peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener une réaction. +Les Houara, soulevés à la voix d'un Arabe nommé +Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes +voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus étaient +kharedjites-éïbadites. Abou-l'Khattab ayant marché sur Kaïrouan, +rencontra Abd-el-Malek qui s'était avancé au devant de lui, le défit et +le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Kaïrouan. Les +Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous massacrés; +ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)[386]. + +[Note 386: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373. +El-Kaïrouani, p. 77.] + +Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Kaïrouan; +puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité sur toute la +partie orientale de l'Ifrikiya. C'était le triomphe de la race berbère +et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag'reb, après l'Espagne, +l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas +pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on +ne savait que l'Orient était encore le théâtre de troubles provoqués par +des sectaires. + +DÉFAITE DES KHAREDJITES PAR IBN-ACHATH.--En 700, Mohammed-ben-Achath, +gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles de l'Ifrikiya +une armée commandée par le général Abou-l'Haouas; mais Abou-l'Khattab, +chef des éïbadites, sortit à sa rencontre et lui infligea une défaite +complète, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte. + +A la nouvelle de ce désastre, le khalife El-Mansour résolut d'en finir +avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-même au +gouvernement de l'Afrique et lui envoya une armée de quarante mille +hommes[387] fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs +officiers distingués, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem qui devait +prendre le commandement dans le cas où la campagne serait fatale au +gouverneur. En 761, l'armée partit pour le Mag'reb. + +[Note 387: 20.000, selon El-Adhari.] + +Abou-l'Khattab, au courant de ces préparatifs, avait appelé les Berbères +aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zenètes +étaient accourus sous ses étendards. Il vint alors prendre position à +Sort, pour barrer le passage à l'ennemi, et y fut rejoint par +Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense +rassemblement, que les auteurs arabes portent à deux cent mille hommes, +se trouva ainsi formé. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer contre de +pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une +occasion favorable. La désunion, si fatale aux Berbères, vint alors à +son secours. A la suite d'un crime commis sur un Zenète, la discorde +éclata entre ses contribules et les Houara. Les Zenètes crièrent à la +trahison et parlèrent de se retirer, et l'armée berbère désunie perdit +la confiance en elle-même. + +Ibn-Achath profita habilement de la situation: après avoir laissé croire +qu'il allait attaquer les Berbères, il fit courir le bruit qu'il était +rappelé en Orient, leva précipitamment son camp et se mit en retraite. A +cette vue, un grand nombre de Berbères reprirent la route de leur pays, +tandis que les autres suivaient l'armée arabe. Pendant trois jours, +Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi à distance par les +Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui négligeaient +les précautions usitées en guerre. Mais le quatrième jour, au matin, +Ibn-Achath, qui était revenu sur ses pas pendant la nuit, à la tête de +ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbère plongé dans la +sécurité. En vain Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui, +surpris dans leur sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer, +fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pillé et l'armée +mise en déroute. Les Arabes passèrent au fil de l'épée tous les +Kharedjites qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante +mille Berbères restèrent sur le champ de bataille. + +IBN-ACHATH RÉTABLIT À KAÏROUAN LE SIÉGE DU GOUVERNEMENT.--Sans perdre un +instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu'il envoyait +un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu'au Fezzan. Les +contingents zenètes s'étant ralliés et ayant voulu faire tête furent mis +en déroute, et rien ne s'opposa plus à la marche des Arabes. Après +s'être emparé de Tripoli sans coup férir, Ibn-Achath s'avança vers +Kaïrouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essayé d'y rentrer après la +défaite des Kharedjites, mais la population de la ville l'ayant +repoussé, il avait dû continuer sa roule vers l'ouest. + +Ibn-Achath fut reçu à Kaïrouan comme un libérateur (fin janvier 762). Il +compléta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les +força à la fuite ou à l'abjuration. Le général El-Ar'leb, envoyé par lui +dans le Zab, fut chargé de faire rentrer les populations zenètes dans +l'obéissance. + +Le siège du gouvernement rétabli à Kaïrouan, l'autorité abbasside régna +de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua à faire disparaître les +traces des dévastations commises par les Kharedjites à Kaïrouan; il +entoura la ville d'une muraille en terre épaisse de dix coudées[388] et +compléta cette fortification d'un large fossé. Les habitants rentrèrent +dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle splendeur. + +[Note 388: El-Kaïrouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.] + +FONDATION DE LA DYNASTIE ROSTEMIDE À TIHARET.--Cependant +Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continué sa route vers l'ouest, +atteignit Tiharet, où il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites +des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaïa. Il se fit reconnaître +par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d'une nouvelle +cité sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nommée +Tiharet la neuve, reçut sa famille et ses trésors et devint la capitale +de sa dynastie et le centre du kharedjisme éïbadite (761). Ainsi un +nouveau royaume berbère indépendant était formé dans le Mag'reb +central[389]. + +Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait été fondée quelques +années auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait +fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes des +environs, après avoir accepté sa foi, lui avaient constitué une +population de sujets dévoués qui avaient conservé le culte orthodoxe, +entre les hérétiques Berg'ouata et les kharedjites[390]. + +[Note 389: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.] + +[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 137 et suiv.] + +GOUVERNEMENT D'EL-ARLEB-BEN-SALEM.--Ibn-Achath gouvernait depuis près de +quatre ans l'Ifrikiya, appliqué à rétablir la bonne marche de +l'administration et à faire disparaître les traces de la guerre, +lorsqu'une révolte de sa propre milice, composée en majorité de +modhèrites, tandis qu'il était yéménite, le força à descendre du pouvoir +(mai 765). Un certain Aïssa-ben-Moussa, milicien khoraçanite, fut élu à +sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant +la déposition d'Ibn-Achath, envoya le diplôme de gouverneur à +El-Ar'leb-ben-Salem, qui était resté à Tobna, afin de garder la +frontière méridionale contre les entreprises des tribus zenètes. Il lui +traça des instructions fort sages, lui recommandant de ménager la +milice, sa seule force au milieu des Berbères, et de combattre ceux-ci +sans relâche. El-Ar'leb chassa du palais le gouverneur d'un jour et, +s'étant emparé du pouvoir, donna tous ses soins à la mise en pratique +des instructions du khalife; mais il avait à lutter contre une double +difficulté: l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante, +et l'esprit de révolte des Berbères surexcité par le fanatisme +religieux. + +Nous avons vu précédemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion de leur +chef Abou-Korra, avaient fondé une sorte de royaume indépendant à +Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les +forces des Arabes, avaient favorisé le développement de la puissance des +Beni-Ifrene. La présence d'El-Ar'leb dans le Zab avait contenu les +Zenètes, mais, en 767, Abou-Korra leva l'étendard de la révolte et, +après avoir forcé ses voisins à accepter la doctrine sofrite +(kharedjite). il les entraîna vers l'est par les chemins des hauts +plateaux à la conquête de l'Ifrikiya. + +El-Arleb marcha contre lui, à la tête de ses meilleurs soldats, mais les +Berbères ne l'attendirent pas et cherchèrent un refuge vers l'ouest. Le +général arabe était parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les +rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses troupes se mutinèrent et +refusèrent péremptoirement de le suivre; puis elles rentrèrent en +débandade à Kaïrouan, le laissant seul avec quelques officiers dévoués. + +Dans l'est, la situation était grave: à peins le gouverneur avait-il +quitté l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb, +s'était mis en état de révolte et avait chassé de Kaïrouan le +représentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hâte, réunit à +Gabès tous ses adhérents et se mit en marche sur Kaïrouan. On en vint +aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la défaite +et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa +capitale; mais bientôt son compétiteur, qui avait formé une nouvelle +armée à Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mêmes de +Kaïrouan. Après une lutte acharnée, dans laquelle El-Ar'leb trouva la +mort, les rebelles furent complètement écrasés. El-Mokharek, qui avait +pris le commandement après la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards +dans toutes les directions: peu après El-Hassan, qui avait d'abord +trouvé un asile chez les Ketama, fut mis à mort (sept. 767)[391]. + +[Note 391: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouéïri, p. 377 et suiv.] + +GOUVERNEMENT D'OMAR-BEN-HAFS, DIT HAZARMED.--En mars 768, Omar-ben-Hafs, +surnommé Hezarmed[392], désigné par le khalife comme gouverneur de +l'Ifrikiya, arriva à Kaïrouan à la tête de cinq cents cavaliers et fut +reçu par les notables de la ville, sortis à sa rencontre. Quelque temps +après, il se rendit dans le Zab, afin d'y maintenir la tranquillité et +de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette +position couvrait le sud contre les entreprises des Zenètes. + +[Note 392: Ce mot signifie _mille hommes_ en persan.] + +A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les tribus de +la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub. +Un corps de cavalerie, envoyé contre eux par le commandant de Tripoli, +fut défait, et un renfort arrivé de Zab éprouva le même sort. En même +temps le gouverneur avait à tenir tête à une attaque générale des +Berbères du Mag'reb central, entraînés par Abou-Korra. Il détacha +cependant son général Soléïman et l'envoya contre les rebelles de l'est; +mais Abou-Hatem le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant +Kaïrouan, dont les fortifications l'arrêtèrent (771). + +Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'était +retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille +cavaliers[393], et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles. +Abou-Korra avait amené quarante mille sofrites fournis par les +Béni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille +Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer; +enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donné des +contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune +chance de salut; employa la division et la corruption pour se +débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un cadeau de +40,000 dinars (pièces d'or), à titre de rançon et, grâce à +l'intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par +des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient +à eux seuls la moitié des assaillants[394]. + +[Note 393: D'après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de +15,500 hommes; mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri, +paraissent plus probables.] + +[Note 394: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri, +p. 379 et suiv.] + +Tandis que l'armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle de cette +trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui +occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur de Tiharet regagna comme +il put sa capitale, avec les débris de ses troupes. Les autres +contingents se retirèrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement. +Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, où il laissa un +corps de troupes, et se porta, à marches forcées, au secours de +Kaïrouan. Depuis huit mois, cette ville, étroitement bloquée, avait +supporte les fatigues d'un siège et était livrée aux horreurs de la +famine. La garnison, épuisée et décimée, soutenait chaque jour des +combats pour repousser les assiégeants. Déjà un certain nombre +d'habitants, considérant la situation comme désespérée, étaient allés +rejoindre le camp des assiégeants. + +A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège, se porta à +sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d'être disposé à lui offrir +le combat près de Tunis, parvint à l'éviter et put opérer sa jonction +avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti de Kaïrouan. Tous deux +rentrèrent dans la ville et l'arrivée du gouverneur, bien qu'il n'amenât +qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes. + +MORT D'OMAR. PRISE DE KAÏROUAN PAR LES KHAREDJITES.--Abou-Hatem revint +bientôt à Kaïrouan à la tête d'une nombreuse armée renforcée des +contingents d'Abou-Korra qui, après avoir inutilement essayé d'enlever +Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de la Tunisie. Les Arabes +tentèrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcés de se +réfugier derrière les murailles de Kaïrouan, dont la force et la +solidité préserva la ville d'une chute immédiate. Un grand nombre de +Berbères accoururent de toutes parts pour se joindre aux assiégeants et, +selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvèrent réunis à +Kaïrouan[395]. Le courage des assiégés fut inébranlable, mais la famine +vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme +et même les animaux immondes furent dévorés, et qu'il fut reconnu que la +position n'était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se +procurer des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir, +prétendant qu'il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas +tenter eux-mêmes l'aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé de +colère, je vous enverrai tous à l'abreuvoir de la mort!» + +[Note 395: Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.] + +Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville, +apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait à +envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya. Le +gouverneur résolut aussitôt d'éviter par la mort l'amertume d'une telle +injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il se jeta comme «un +chameau enragé» sur les assiégeants, et après en avoir abattu un grand +nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771). + +Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu, entra alors +en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation par laquelle il +lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté de se retirer avec +leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens +était garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de +la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient +au service d'Abou-Hatem. + +Pour la deuxième fois, en quelques années, les Karedjites berbères +entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette fois, il n'y +eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de démanteler les +fortifications de Kaïrouan. Du reste, il n'eut pas le loisir de jouir +longtemps de ses succès. + + + + +CHAPITRE V + +DERNIERS GOUVERNEURS ARABES +772-800 + + +Yezid-ben-Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de +Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbères indépendants.--L'Espagne +sous le premier khalife oméïade; expédition de Charlemagne.--Intérim de +Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah +fonde à Oulili la dynastie édricide.--Conquêtes d'Edris; sa +mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et +d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie en Ifrikiya.--Gouvernement de +Hertema-ben-Aïan.--Gouvernement de +Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la +milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde la +dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne sous Hicham et +El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique. + + +YEZID-BEN-HATEM RÉTABLIT L'AUTORITÉ ARABE EN IFRIKIYA.--Lorsque la +nouvelle des désastres dont l'Ifrikiya avait été le théâtre parvint en +Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife +El-Mansour réunit aussitôt une armée considérable, formée de troupes +prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak et de Syrie, +en donna le commandement à Yezid-ben-Hatem et le fit partir pour +l'Occident. (772). + +Abou-Hatem, de son côté, réunit ses contingents et, laissant le +commandement de Kaïrouan à Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche +sur Tripoli. Mais, à peine avait-il quitté sa capitale, que les +miliciens se révoltèrent, chassèrent Abd-el-Aziz et placèrent à leur +tête Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, défit les rebelles +et lança à leur poursuite un de ses lieutenants nommé Djerid. Omar, avec +une partie de ses miliciens, avait cherché un refuge près de Djidjel, +dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y poursuivre, mais il tomba +dans une embuscade et fut défait et tué. Quant aux autres miliciens, ils +avaient rejoint l'armée arabe à Sort. + +Cependant Abou-Hatem s'était avancé jusque vers Tripoli, mais, lorsqu'il +connut la force de l'armée de Yezid, il renonça à lutter contre elle en +bataille rangée et alla se retrancher dans les montagnes de Nefouça. Il +occupait une position très forte et ne craignit pas d'attaquer +l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetèrent sur le corps +principal, puis ils regagnèrent leurs montagnes. Yezid marcha alors +contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs +retranchements et les enleva l'un après l'autre. Une dernière et +sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le +triomphe des Arabes (mars 772). Les débris des contingents berbères +tâchèrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lancée à +leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des +karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer à Tlemcen. En même temps, +Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, le seul officier arabe resté fidèle à la +cause d'Abou-Hatem, se réfugia avec un certain nombre d'adhérents dans +les montagnes de Ketama[396]. + +[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouéïri, +p. 384.] + +GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.--Vers la fin de mai, Yezid, qui avait +assuré la pacification des provinces méridionales en noyant la révolte +dans le sang, fil son entrée à Kaïrouan. Il s'appliqua à rendre à la +ville toute sa splendeur et à faire oublier la domination des +Kharedjites. + +Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays +des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les +efforts combinés des généraux arabes. La révolte kharedjite qui, en +réalité, était le réveil de l'esprit national berbère, semblait domptée; +plus de trois cents combats avaient été livrés et les indigènes avaient +toujours supporté le poids de la défaite et la sanglante vengeance de +leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevèrent encore, à la voix +d'un de leurs chefs, nommé Abou-Yahïa-ben-Afounas. Le commandant de +Tripoli, ayant marché contre eux, les défit non loin de cette ville. +L'année suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint à entraîner les +turbulents Ourfeddjouma à la révolte contre l'autorité arabe. Une armée +envoyée contre eux par Yezid fut d'abord défaite. Alors Mohelleb, fils +du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l'honneur de +réduire les rebelles. Ayant reçu de son père les délogea de toutes leurs +positions et en fit «un massacre épouvantable.» + +Cette fois, les révoltés kharedjites étaient, sinon domptés, du moins +réduits à l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques années de +paix que le gouverneur employa aux embellissement de Kaïrouan. «En 774, +dit En-Nouéïri, il fit rebâtir la grande mosquée de Kaïrouan et +construire des bazars pour chaque métier. Ainsi, on pourrait dire, sans +trop s'écarter de la vérité, qu'il en fut le fondateur.» En même temps +il rétablissait, par son esprit de justice, la sécurité des +transactions. El-Kaïrouani rapporte, d'après l'historien Sahnoun, que +Yezid se plaisait à dire: «Je ne crains rien tant sur la terre que +d'avoir été injuste envers quelqu'un de mes administrés, quoique je +sache cependant que Dieu seul est infaillible[397].» + +[Note 397: El-Kaïrouani, p. 79. En-Nouéïri, p. 385.] + +LES PETITS ROYAUMES BERBÈRES INDÉPENDANTS.--Nous n'avons pas voulu +interrompre le cours des événements importants dont l'Ifrikiya était le +théâtre; mais il convient de retourner de quelques années en arrière, +pour reprendre l'historique des petites royautés du Mag'reb. + +A Sidjilmassa, le premier roi que la communauté des Miknaça s'était +donné, Aïca-ben-Yezid, fut déposé, en 772, après quinze années de règne, +et mis à mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaçoul, +véritable fondateur du royaume, fut élu à sa place. Il forma la souche +des Beni-Ouaçoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua à être +le centre d'une secte kharedjite tenant de l'éïbadisme et du sofrisme. +Ces hérétiques prononçaient la prière au nom du khalife abbasside, dont +ils se déclaraient les vassaux[398]. + +Les Berg'ouata, dirigés par leur prophète, le mehdi[399] Salah, +continuaient à vivre indépendants, dans le Mag'reb extrême, et à +propager leurs doctrines hérétiques. Après un long règne de près d'un +demi-siècle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir à son fils +El-Yas[400]. + +Dans le Rif marocain, à Nokour, Saïd, petit-fils d'un autre Salah, était +en possession de l'autorité et maintenait l'exercice du culte orthodoxe +sur le littoral de la Méditerranée[401]. + +[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte +arabe.] + +[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparaître, a été +pris par un grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par: +_Messie_.] + +[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.] + +[Note 401: _Ibid._, t. II, p. 138, 139.] + +A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene régnaient +en maîtres et étendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les +Mag'raoua, commençaient à envahir les plaines de cette région et à +devenir redoutables par leur nombre et leur puissance. + +Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, à Tiharet, avait continué à recueillir +les réfugiés de toutes les tribus appartenant à la secte éïbadite, dont +il était le chef reconnu. + +Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbères vivaient +dans l'indépendance la plus complète. Mais on voit, par ce qui précède, +que cette race tendait à abandonner l'état démocratique pour grouper ses +forces en formant de petites royautés autonomes. + +L'ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMÉAÏDE. Expédition de +Charlemagne.--Nous avons laissé l'oméïade Abd-er-Rahman seul maître du +pouvoir à Cordoue, après avoir triomphé de Youçof. Il n'eut pas le +loisir de jouir longtemps de son succès, car l'anarchie était devenue un +état normal pour les Musulmans d'Espagne et ils avaient perdu l'habitude +d'obéir à un seul maître. Ce ne fut, durant des années, qu'une suite de +révoltes: Yéménites, Berbères, Fihrites (descendants d'Okba), +s'évertuèrent il renverser le trône oméïade à peine assis. + +En 763, El-Ala-ben-Moghit, nommé gouverneur de l'Espagne par le khalife +El-Mansour, débarqua dans la province de Béja et arbora le drapeau noir +des abbassides. Aussitôt, yéménites et fihrites accourent se ranger +autour du représentant de l'autorité légitime, et tous viennent assiéger +Abd-er-Rahman qui s'était retranché dans la place forte de Carmona. Le +siège durait depuis deux mois et la situation des assiégés était des +plus critiques, lorsque le prince oméïade, prenant une résolution +désespérée, se mit à la tête de ses meilleurs guerriers, sortit de la +ville et, se jetant avec impétuosité sur le camp des assiégeants, s'en +rendit maître et tailla en pièces ses ennemis. On dit qu'ayant coupé les +têtes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler, +après avoir attaché à l'oreille une étiquette indiquant le nom de +chacun, et expédia le tout, roulé dans les débris du drapeau noir et +enveloppé d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funèbre envoi, +El-Mansour se serait écrié: «Je rends grâce à Dieu de ce qu'il y a une +mer entre moi et un tel ennemi![402]» Abd-er-Rahman triompha ensuite de +cette révolte et traita avec la dernière rigueur ceux qui s'y étaient +compromis. + +[Note 402: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 367.] + +En 766, une grande insurrection éclata parmi les Berbères à la voix d'un +illuminé du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du +prophète et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il était +originaire d'une fraction des Miknaça, passée en Espagne lors de la +première invasion et devenue très puissante. + +Il proclama l'autorité abbasside, obtint de grands succès et, durant +neuf années, tint en échec la puissance d'Abd-er-Rahman. Ce prince +parvint enfin à écraser ses adhérents et à le faire assassiner. + +Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formèrent un nouveau complot, +c'étaient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite +Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnommé le Slave, gendre de Youçof, et un fils +de Youçof, appelé Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne étant +parvenue jusqu'à eux, ils résolurent de solliciter son concours et, à +cet effet, se rendirent, en 777, à Paderborn et proposèrent au grand +conquérant de lui ouvrir l'Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures +et leur promit de conduire une armée dans la péninsule. El-Arbi devait +l'appuyer avec tous ses adhérents, au nord de l'Ebre, et le faire +reconnaître comme souverain de cette région, tandis que le Slave irait +chercher des Berbères en Afrique et occuperait avec eux la province de +Murcie. + +Ce plan, si bien combiné, pécha dans l'exécution: le Slave arriva le +premier, avec un certain nombre de Berbères, et demanda des secours à +El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur traité, il ne devait +pas franchir l'Ebre. Irrité de ce qu'il appelait une trahison, le Slave +marcha contre El-Arbi, fut battu et forcé de rentrer dans la province de +Murcie, où il périt assassiné. + +Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrénées, il ne trouva, pour +l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur, +Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui +avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut +commencer par entreprendre le siège de Saragosse, où commandait un +fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrétiens. Tandis qu'il +était devant cette place, il reçut la nouvelle que Witekind et les +Saxons avaient repris les armes et menaçaient Cologne. Force lui fut de +lever le siège et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa +par la vallée de Roncevaux, où son arrière-garde tomba dans une +embuscade tendue par les Basques. + +Ainsi Abd-er-Rahman avait échappé au plus grave danger qu'il eût encore +couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Après le départ des +Franks, il s'appliqua à combattre isolément tous ses adversaires et, par +sa persévérance et son implacable cruauté, arriva enfin à briser toutes +les résistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d'Espagne, il +appela d'Afrique un grand nombre de Berbères et même de nègres et en +forma une armée dévouée, sans aucun lien avec les gens du pays[403]. + +[Note 403: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 370 et suiv.] + +Pendant que le khalife oméïade était absorbé par ces luttes, Alphonse, +roi des Asturies, étendait les limites de ses provinces et arrachait la +Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux règne en 759, et +fut remplacé par son fils Froïla. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une +partie de la Castille étaient en son pouvoir. Il mourut en 769, léguant +la couronne à son fils Aurélio[404]. + +[Note 404: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101.] + +INTÉRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En 787, +Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, après avoir exercé le pouvoir durant +près de quinze années. L'Afrique avait joui d'une période de +tranquillité bien nécessaire après tant de luttes. Aussitôt après la +mort du gouverneur, les Nefzaoua se révoltèrent et, conduits par l'un +des leurs, nommé Salah-ben-Nacir, attaquèrent leurs voisins et les +contraignirent à adopter la doctrine éïbadite, puis ils envahirent le +Tel et s'avancèrent jusqu'à Badja. Le commandant de Tobna ayant marché +contre eux fut défait près de cette ville. + +Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires après la +mort de son père, envoya alors contre les insurgés le général Soléïman +avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une première +rencontre, se reformèrent à Sikka (le Kef); mais Soléïman les y +poursuivit et les dispersa, après en avoir tué un grand nombre. Ainsi la +révolte se trouva encore une fois apaisée. Daoud administrait depuis +plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le +remplaça par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le récompenser de ses +services, lui conféra le gouvernement de l'Egypte. + +Au commencement de l'année 788, Rouh arriva à Kaïrouan et prit en main +l'autorité. C'était un homme prudent et expérimenté qui, au lieu de +pousser les indigènes à la révolte par de durs traitements, jugea +préférable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem était mort à +Tiharet, quelque temps auparavant, et avait été remplacé par son fils +Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Kaïrouan des +propositions d'alliance qui furent acceptées, et un traité de paix fut +signé entre le représentant du khalife et le chef du kharedjisme +éïbadite[405]. + +[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouéïri, p. 387, 388.] + +Edris-bex-Abdallah fonde à Oulili la dynastie edriside.--Ainsi +l'autorité arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle +dynastie allait s'établir dans le Mag'reb et consacrer la perte +définitive de cette contrée pour le khalifat. + +Nous avons vu précédemment qu'après l'assassinat du khalife Ali, gendre +de Mahomet, ses partisans avaient en vain essayé de faire obtenir le +trône à ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient pu empêcher +l'établissement de la dynastie oméïade; mais ils avaient formé une vaste +société secrète et s'étaient donné le nom de _Chiaïtes_ +(_co-ayants-droit_). Ils avaient continué à compter en secret le règne +des descendants d'Ali, seuls khalifes légitimes, et n'avaient cessé +d'attendre le moment de reconquérir le pouvoir. Sous le règne de +l'abbasside El-Mansour, deux des descendants d'Ali, croyant l'heure +arrivée, avaient levé les armes; mais la victoire s'était prononcée pour +leur adversaire et la révolte avait été étouffée dans le sang. Après la +mort d'El-Mansour, un alide du nom de Hocéïne, petit-fils de Haçan II, +se mit en révolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tué +à la bataille de Fekh, près de La Mekke, et presque tous ses adhérents +périrent massacrés (787). + +Un oncle de Hocéïn, nommé Edris-ben-Abd-Allah, avait échappé au désastre +de Fekh; il se tint soigneusement caché et put se soustraire aux +minutieuses recherches ordonnées par le khalife. Son signalement avait +été envoyé à tous les commandants militaires, et des postes furent +établis sur les routes afin de l'arrêter s'il tentait de sortir de +l'Arabie. En dépit de ces précautions, Edris parvint, grâce au +dévouement de son affranchi Rached, à gagner l'Egypte; de là, il partit +pour l'ouest, vêtu d'une robe de laine et coiffé d'un turban grossier. +Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres +comme à un domestique, et il put sous ce déguisement atteindre le fond +du Mag'reb. Après avoir séjourné à Tanger, il gagna Oulili[406], près +d'une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien +accueilli par ces Berbères, dont le chef Abou-Léïla-Ishak lui jura +fidélité. Ainsi, c'était loin de sa patrie, et au milieu de populations +sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la sécurité et pouvait +faire reconnaître ses droits. Vers la fin de l'année 788, Edris se +proclama indépendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata, +Riatha, Nefza, Mar'ila, Miknaca et même d'une partie des R'omara[407]. + +[Note 406: L'antique Volubilis, où fut ensuite construite la ville +de Fès.] + +[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et +suiv. _Roudh-El-Kartas_, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad. +de Slane, art. _Idricides_.] + +Ayant reçu des contingents de ces tribus, Edris étendit son autorité sur +les régions du Mag'reb. Quelques populations d'origine ancienne, débris +de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient +trouvé un refuge dans ces montagnes reculées, et y avaient conservé le +culte israélite ou chrétien. Le descendant du prophète les força à +professer l'islamisme. Il alla ensuite réduire les populations de +Mediouna, au delà de la Moulouïa, puis passa dans le Temesna et en fit +la conquête, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, régions dans +lesquelles le paganisme avait encore des adeptes. + +CONQUÊTES D'EDRIS; SA MORT.--Devenu ainsi maître d'un vaste territoire, +Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion +orthodoxe. L'année suivante, il marcha vers l'est, contre les Beni-Ifren +et Mag'raoua hérétiques et, par conséquent, ennemis. Parvenu auprès de +Tlemcen, il reçut la soumission du chef de ces Zenètes, +Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplacé Abou-Korra. Edris entra dans +Tlemcen sans coup férir et séjourna un certain nombre de mois dans cette +ville, où il construisit la mosquée qui porta son nom. Après avoir fait +une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de +Tiharet, il reprit le chemin d'Oulili, laissant à Tlemcen, pour le +représenter, son frère Soleïman (790). + +Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait à +poursuivre ses conquêtes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife +Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays +éloigné, résolut de s'en débarrasser par un moyen qui lui était +familier, l'assassinat. Un certain Soléïman-ben-Horéïz, surnommé +Ech-Chemmakh, affilié à la secte des Zaïdiya, fut envoyé par lui, dans +ce but, en Mag'reb. Il se présenta à la cour d'Edris comme médecin et +comme déserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre, +capté la confiance d'Edris, il parvint un jour à éloigner le fidèle +Rached, et en profita pour empoisonner son maître. Lorsqu'il fut certain +de sa mort, il monta à cheval et reprit en toute hâte la route de l'est; +mais Rached fut bientôt sur ses traces et, l'ayant atteint près de la +Moulouïa, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires +reçut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put néanmoins traverser la +rivière et, tout sanglant, continuer sa route. + +Edris fut enterré à Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le +khalife pouvait croire cette dynastie éteinte. Mais nous verrons plus +tard qu'une de ses concubines, la Berbère Kenza, était enceinte et que, +grâce à l'adresse et à la prudence de Rached, le royaume edricide fut +conservé à l'enfant posthume de son fondateur. + +Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En +Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem était mort. (791), et avait +désigné pour lui succéder son fils Kabiça. Mais Haroun-er-Rachid +n'entendait pas que la fonction de gouverneur se transmît par hérédité +dans son empire; prévenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le +remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva à Kaïrouan +au moment où Kabiça venait de se faire reconnaître comme émir; ayant +montré son diplôme, il reçut le serment de la population et des troupes. +Il exerça, pendant deux ans, le pouvoir avec équité; mais, en 793, +El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste +qui avait été occupé par son père, et vint prendre possession du +commandement à Kaïrouan (mai 793). + +Peu de temps après, la milice syrienne en garnison à Tunis se révolta +contre le gouverneur de cette ville, El-Moréïra-ben-Bachir, neveu +d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulevé +l'opinion publique. Le chef de cette sédition, Abd-Allah-ben-Djaroud, +écrivit à El-Fadel pour faire connaître les griefs de la population, et +aussitôt un autre commandant fut envoyé à Tunis; mais les gens qui +s'étaient portés à sa rencontre le mirent à mort et cette sédition se +changea en révolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagnés +par les promesses ou par l'argent, firent cause commune avec les +rebelles. El-Fadel, ayant marché avec ses troupes contre Abd-Allah, fut +défait par celui-ci et ne put l'empêcher de s'emparer de Kaïrouan. Ayant +été lui-même fait prisonnier, il fut massacré par ies soldats, malgré +l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794). + +ANARCHIE EN IFRIKIYA.--Cependant le commandant d'El-Orbos, nommé +Chemdoun, se déclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec +plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collègue de Mila, et +recueillit Moréïra et tous les adhérents de la cause légitime. Ayant +marché contre l'usurpateur, il éprouva une première défaite; mais, +bientôt, El-Ala-ben-Saïd, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de +nouveaux contingents, et fous marchèrent sur Kaïrouan. + +Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait +nommé comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aïan, et qu'en +attendant son arrivée, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la +mission de pacifier la milice, se porta au devant de l'envoyé pour +tâcher de transiger avec lui ou de détourner le coup qui le menaçait. En +vain, Yaktin pressa le rebelle de déposer les armes: Ibn-Djaroud refusa +sous le prétexte que, s'il abandonnait Kaïrouan, cette ville serait +livrée au pillage par les Berbères au service de ses ennemis. Ne pouvant +rien obtenir de lui, Yaktin s'appliqua à détacher de sa cause un certain +nombre d'adhérents. + +Peu après, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche +vers l'ouest à la tête d'un corps d'armée et s'empara de Tripoli. Quant +au gouverneur, il était resté en observation à Barka. En même temps, +El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbères, mettre le siège +devant Kaïrouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, écrivit en hâte à Yahïa +pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, où il +avait commandé pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains. +Aussitôt El-Ala fit son entrée à Kaïrouan et massacra tous les partisans +du chef révolté. Yahia-ben-Moussa arriva à son tour (mars-avril 795) et +obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyât ses troupes, dont les excès +allaient croissant. Le chef qui se prétendait le sauveur de l'autorité +du khalife se retira à Tripoli et, de là, écrivit à Hertema pour +réclamer le prix de ses services. Il est à supposer que sa puissance +était fort à craindre, car le khalife Er-Rachid lui écrivit lui-même, en +le félicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi +le décider à partir pour i Orient[408]. + +[Note 408: En-Nouéïri, p. 389 et suiv.] + +GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AÏAN.--Dans le mois de juin 795, Hertema fit +son entrée à Kaïrouan. Il proclama une amnistie générale et s'occupa de +mettre en état de défense les fortifications de plusieurs villes de la +côte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l'esprit de révolte agitait +partout les populations indigènes et le gouverneur ne pouvait compter +sur sa milice, pour laquelle l'indiscipline était devenue une habitude. +Se sentant trop faible et trop isolé pour mener à bien la rude tâche +qu'on lui avait confiée, il sollicita lui-même du khalife son rappel. +Haroun-er-Rachid désigna alors son propre frère de lait +Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de +l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife +tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment où la situation +réclamait un esprit particulièrement habile et expérimenté. + +GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.--Arrivé à Kaïrouan dans le mois de +ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitôt la mesure de son +incapacité, ne comprenant rien à la situation, et se livrant à toutes +les fantaisies d'un despote grisé par son pouvoir. Un an s'était à peine +écoulé depuis son arrivée, que les miliciens syriens et khoraçanites se +mettaient en état de révolte et plaçaient à leur tête Morra-ben-Makhled. +Un corps de troupes envoyé contre les rebelles les réduisit au silence; +leur chef fut mis à mort. + +Peu de temps après, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva +l'étendard de la révolte et, ayant réuni tous les mécontents, marcha sur +Kaïrouan (octobre 799). + +Ibn-Mokatel sortit à sa rencontre et lui livra bataille à +Moniat-el-Kheïl; mais il fut complètement défait et n'obtint la vie +sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se réfugia en effet avec +sa famille à Tripoli, tandis que Temmam faisait son entrée à Kaïrouan. + +IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB APAISE LA RÉVOLTE DE LA MILICE.--A ce moment, le +commandement du Zab était confié à un fils de l'ancien gouverneur +El-Ar'leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une grande autorité dans +cette situation. Dès qu'il eut appris les événements d'Ifrikiya, Ibrahim +se mit en marche, à la tête de ses contingents, pour combattre +l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il évacua la ville, et le +fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Kaïrouan, annonça en chaire +qu'Ibn-Mokatel était toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce +dernier rentra en toute hâte dans sa capitale. + +Quant à Temmam, qui s'était réfugié à Tunis, il tenta de semer la +désunion parmi les troupes fidèles et même d'indisposer le gouverneur +contre Ibrahim; mais toutes ses manœuvres échouèrent et il apprit +bientôt que celui-ci marchait contre lui. + +Au commencement de février 800, Ibn-el-Ar'leb infligea à Temmam une +défaite qui le força à rentrer à Tunis; il se disposait à entreprendre +le siège de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission, à +condition que lui et ses frères auraient la vie sauve. Cette demande lui +ayant été accordée, il se rendit à discrétion et fut conduit à Kaïrouan, +d'où on l'expédia en Orient comme prisonnier d'état avec les chefs les +plus compromis[409]. + +[Note 409: En-Nouéïri, p. 397.] + +IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB, NOMMÉ GOUVERNEUR INDÉPENDANT, FONDE LA DYNASTIE +AR'LÉBITE.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les +tristes exploits de son frère de lait, se convainquit de la nécessité de +le remplacer en Ifrikiya. Dans l'état des choses, Ibrahim était l'homme +de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consulté à ce +sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait fort l'expérience, obtint +cette réponse: «Vous n'avez personne de plus aimé, de plus dévoué et de +plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la +conduite passée est garante de l'avenir.» Ces paroles achevèrent de +décider le khalife qui avait reçu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par +laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant +non seulement de renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie +par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un +tribut de quarante mille dinars. + +Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d'ennuis toujours +renaissants et retarder de plus d'un siècle la chute de l'autorité arabe +en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans +le Mag'reb. Dès lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus à +intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait à abandonner, +moyennant fermage, à des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez +lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hérédité. Ainsi, cette +brillante conquête qui avait coûté si cher aux Arabes s'était détachée +d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un siècle, et il +ne restait au khalifat qu'une suzeraineté presque nominale sur +l'Ifrikiya. + +Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier +porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait à +Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir à Kaïrouan une fausse +lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive, +l'Ar'lebite devina la supercherie; néanmoins il céda la place et reprit +avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife, à l'annonce de cette +incartade de son frère de lait, entra dans une violente colère et intima +à Ibn-Mokatel, qui se disposait à revenir à Kaïrouan, l'ordre formel de +résigner ses fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint +aussitôt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit +définitivement la direction des affaires[410]. + +[Note 410: En-Nouéïri, p. 395 et suiv.] + +NAISSANCE D'EDRIS II.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre de ces +événements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait +cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres. + +Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laissé une de ses concubines, +nommée Kenza, enceinte. Après les funérailles du prince, le fidèle +Rached réunit les principaux chefs des tribus berbères et leur dit: +«L'imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte +de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu'au jour +de son accouchement pour prendre un parti: s'il naît un garçon, nous +l'élèverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain; +car, descendant du prophète de Dieu, il apportera avec lui la +bénédiction de la famille sacrée[411].» + +[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, p. 561. +El-Bekri, _Idricides_.] + +Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères, et en +septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle d'une ressemblance +frappante avec son père». Rached le présenta aux cheiks indigènes qui +s'écrièrent en le voyant: «C'est Edris lui-même, l'imam n'a pas cessé de +vivre!» + +On laissa à Rached le soin de l'élever et de gouverner en son nom, +jusqu'à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne +négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction et faire +de lui un redoutable guerrier. + +L'ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife oméïde +Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un règne de plus de +trente-trois années employées presque entièrement à l'affermissement de +son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman, Abd-Allah et Hicham. Ce +dernier, bien que le plus jeune, lui succéda après une courte lutte avec +son aîné Soleïman. Pour assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux +frères leur renonciation au trône et, en vertu de leur convention, +ceux-ci se retirèrent au Mag'reb. + +Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre et fut +remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et Abd-Allah, ses +oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag'reb en amenant une armée de +Berbères pour lui disputer le pouvoir. Après deux années de luttes, +Soleïman ayant été tué, la victoire resta définitivement à El-Hakem +(800). + +Pendant le règne de Hicham, des expéditions heureuses avaient été faites +par les Musulmans en Galice, et les chrétiens avaient été humiliés par +des défaites qui leur avaient arraché une partie de leurs +conquêtes[412]. Plusieurs souverains avaient succédé à Alphonse Ier. A +la fin du VIIIe siècle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne +put empêcher les Musulmans de pénétrer jusque dans les montagnes de son +royaume. + +[Note 412: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101-139 +et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.] + + + CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS DE L'AFRIQUE. + + Date de la nomination. + + Okba-ben-Nafa vers................. 669 + Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675 + Okba-ben-Nafa...................... 681 + Zoheïr-ben-Kais vers............... 688 + Haçane-ben-Nomane vers............. 697 + Mouça-ben-Noceïr................... 705 + Mohammed-ben-Yezid................. 715 + Ismaïl-ben-Abd-Allah............... 718 + Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720 + Bichr-ben-Safouane................. 721 + Obeïda-ben-Abd-er-Rahman........... 728 + Okba-ben-Kodama.................... 732 + Obeïd-Allah-ben-el-Habhab.......... 734 + Koltoum-ben-Aïad................... 741 + Hendhala-ben-Sofiane............... 742 + Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744 + El-Yas-ben-Habib................... 755 + El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756 + Mohammed-ben-Achath................ 761 + El-Ar'leb-ben-Salem................ 765 + Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768 + Yezid-ben-Hatem.................... 772 + Daoud-ben-Yezid.................... 787 + Rouh-ben-Hatem..................... 788 + En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791 + El-Fadel-ben-Rouh.................. 793 + Hertema-ben-Aïan................... 795 + Mohammed-ben-Mokatel............... 797 + Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800 + + + + +CHAPITRE VI + +L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE +800-838 + +Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Edris II est +proclamé par les Berbères.--Fondation de Fez par Edris II.--Révoltes en +Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père +Ibrahim.--Conquêtes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frère +Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Révolte du faubourg. Mort +d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Mort d'Edris +II; partage de son empiré.--Etat de la Sicile au commencement du IXe +siècle.--Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du cadi +Aced.--Conquête de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frère, +Abou-Eïkal-el-Ar'leb, lui succède.--Guerres entre les descendants +d'Edris II.--Les Midrarides à Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman +II. + + +IBRAHIM ÉTABLIT SOLIDEMENT SON AUTORITÉ EN IFRIKIYA.--Le choix +d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, était le meilleur +que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la pratique +qu'il possédait des affaires du pays, était capable d'étouffer les +germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre aux +caprices de la milice. L'anarchie des dernières années provenait surtout +de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put +compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant +nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à cet inconvénient, +il ne fallait pas penser à former des corps berbères; ce fut aux nègres +qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant acheté +un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua à porter les armes, en +laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces nègres à être employés +dans les postes les plus périlleux. + +En même temps, pour s'assurer une retraite sûre, en cas de révolte, il +fit construire, à trois milles de Kaïrouan, la place forte d'El-Abbassïa +où il déposa ses trésors et une grande quantité d'armes. Puis il se +disposa à aller s'établir dans cette résidence, qu'on appela, plus tard, +El-Kasr-el-Kedim (le vieux château). Ce fut là qu'il reçut les envoyés +de Charlemagne qui avaient été chargés de prendre à Karthage, à leur +retour d'Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrétiens. En même +temps, Ibrahim envoyait une ambassade à l'empereur, alors à Pavie +(801)[413]. + +[Note 413: Fournel, _Berbers_, p. 453.] + +L'année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant à +Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se révolta en appelant à +lui les mécontents arabes et berbères. Amran-ben-Mokhaled, général du +gouverneur ar'lebite, ayant marché contre les rebelles, leur livra une +sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tué, et les mit en +déroute. Ibrahim s'appliqua alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis +il tourna ses regards vers le Mag'reb, où le souvenir de l'autorité +arabe disparaissait de jour en jour. + +EDRIS II EST PROCLAMÉ PAR LES BERBÈRES.--A Oulili, le fils d'Edris I +grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection des +Aoureba, tandis qu'à Tlemcen, son oncle Soleïman exerçait le pouvoir en +son nom. Ibrahim, considérant avec raison que l'empire edricide était le +plus grand obstacle à la réalisation de ses vues ambitieuses sur le +Mag'reb, espéra l'anéantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime +tardif fut inutile et eut pour conséquence de resserrer les Berbères +autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea +de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors âgé de neuf ans. En +mars 803, les Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à +Oulili, dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de +fidélité à Edris II. + +Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence très +précoce, commença à gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. Ainsi se +consolidait l'empire edricide, malgré les intrigues, entretenues en +Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude énergique et dévouée des +Berbères, plus que la supplique adressée par Edris à Ibrahim, décida ce +dernier à ajourner la réalisation de ses plans sur l'Occident[414]. Du +reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientôt absorbé par d'autres soins. En 805, la +garnison de Tripoli se révolta, chassa son commandant et se donna comme +chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut +employer toutes ses forces pour apaiser cette sédition qui ne fut +domptée qu'au commencement de 806. + +[Note 414: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. En-Nouéïri, p. +401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. _Idricides_.] + +Fondation de Fès par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris grandissait au +milieu des intrigues encouragées par son jeune âge et son inexpérience. +Un certain nombre d'Arabes étaient venus, tant de l'Espagne que de +l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient été bien accueillis par +lui; l'un d'eux, Omaïr-ben-Moçaab, avait même reçu le titre de vizir en +remplacement d'Abou-Yezid [415]. + +Ainsi l'influence arabe dominait à Oulili et allait pousser Edris à un +acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Leïla-Ishak, chef des +Aoureba, qui avait été le protecteur de son père et le sien. Il est +probable que ce chef avait laissé entrevoir son ressentiment de la +protection accordée aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l'ingratitude +d'Edris, prétend qu'il avait découvert que ce chef entretenait des +intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim[416]. Les Berbères, froissés dans +leurs sentiments les plus intimes, supportèrent cependant ces injustices +sans protestation. + +Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accroître, jugea que sa +résidence d'Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire une +capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps, il se +décida pour un emplacement traversé par un des affluents du Sebou, et +occupé par des Berbères de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se +trouvait ainsi divisée naturellement en deux quartiers. Edris jeta en +808 les fondements de celui qui devait être appelé «_des Andalous_», et, +l'année suivante, il fit construire l'autre, nommé plus tard «_des +Kaïrouanites_». Il dota sa capitale de nombreux édifices et notamment de +la mosquée dite «des Chérifs». + +Lorsqu'Edris eut atteint sa majorité, c'est-à-dire vers 810, les tribus +berbères lui renouvelèrent leur serment de fidélité, et il reçut la +soumission des principales contrées du Mag'reb[417]. + +[Note 415: Kartas, p. 30.] + +[Note 416: _Berbères_, t. III, p. 561.] + +[Note 417: Bekri, _Idricides_.] + +RÉVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D'IBRAHIM.--Pendant ce temps, +Ibrahim-ben-el-Ar'leb était encore aux prises avec la révolte. Les +miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions +prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut établi +définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire, leur +irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général Amrane donna +le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan, il appela à lui tous +les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans sa forteresse. + +Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre. +Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en +argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrêter la somme +au passage. Puis il fit répandre la nouvelle de la prochaine arrivée des +fonds. Aussitôt la milice, qui n'avait pas touché de solde depuis +qu'elle avait embrassé la cause de la révolte, commença à s'agiter dans +Kaïrouan, et Amrane, dépourvu de ressources, se convainquit qu'il ne +pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la +ville et courut se réfugier dans le Zab. + +Ibrahim venait de triompher de cette longue révolte et était occupé à +démanteler les fortifications de Kaïrouan, lorsqu'il apprit que son fils +Abd-Allah avait été chassé de Tripoli par les troupes occupant cette +place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrôler +un grand nombre de Berbères et rentrer en possession de Tripoli. Ce +furent alors ces mêmes indigènes, appartenant à la tribu des Houara, qui +se lancèrent dans la révolte. Conduits par leur chef, Aïad-ben-Ouahb, +ils vinrent attaquer Tripoli qui était défendu par le général Sofiane, +se rendirent maîtres de cette ville et la renversèrent presque +entièrement. Abd-Allah, envoyé en toute hâte par son père, à la tête +d'une armée de treize mille hommes, défit les Berbères et, étant rentré +à Tripoli, s'occupa à relever les fortifications de cette ville +(811)[418]. + +[Note 418: Les détails donnés par les auteurs arabes sur les +différentes phases de cette révolte sont assez embrouillés, et il est +possible qu'Abd-Allah n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.] + +Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arrivé de +l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefouça et +vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des +issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur. +Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu'on reçut la nouvelle +de la mort d'Ibrahim qui était décédé à l'âge de 56 ans (juillet 812), +dans son château d'El-Abbassïa. + +ABOU-L'ABBAS-ABD-ALLAH SUCCÈDE À SON PÈRE IBRAHIM.--Aussitôt que la mort +d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné par lui pour lui +succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut +convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les +montagnes des Nefouça et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais +toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnées aux +Kharedjites. + +Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah, +second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son +père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan. + +Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans sa +capitale. Son frère, Ziadet-Allah, s'était porté au devant de lui pour +le saluer comme souverain, mais il fut reçu avec la plus grande dureté. +Pour la première fois, le fils d'un gouverneur de l'Ifrikiya succédait à +son père sans l'intervention du khalifat[419]. + +Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils +El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l'élévation du +vice-roi de Kaïrouan. + +[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouéïri, p. 403.] + +CONQUÊTES D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait à affermir +son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude +qu'il avait montrée à leur chef, il leur confia des commandements +importants; puis, s'enfonçant dans les montagnes du sud-ouest, il +attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas à son +autorité. Après s'être avancé en vainqueur jusqu'à Nefis, près de la +montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra à Fès (812). C'est sans +doute vers cette époque qu'Edris commença à combattre le kharedjisme, +dont il décréta l'abolition dans ses états; mais ce schisme avait +pénétré trop profondément la nation berbère, pour pouvoir être supprimé +d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparaître de l'Afrique, où il +avait déjà fait couler tant de sang, qu'après de longues et nouvelles +convulsions. + +Quelque temps après[420] Edris marcha sur Tlemcen, qui s'était +affranchie de son autorité. Il y entra en vainqueur et reçut l'hommage +des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il séjourna quelque temps +à Tlemcen et de là dirigea quelques expéditions heureuses contre les +peuplades zenatienes et autres berbères. Ses troupes s'avancèrent ainsi +jusqu'au Chelif. Cependant, il ne paraît pas qu'il eût osé se mesurer +contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa à Tlemcen +trois années, pendant lesquelles il s'appliqua à embellir cette ville et +à orner la mosquée construite par son père. En partant, il laissa le +commandement de la province, avec suprématie sur les tribus des +Beni-Ifrene et Mag'raoua, à son cousin Mohammed, fils de Soleïman, +qu'Edris I avait préposé au commandement de Tlemcen. + +[Note 420: Soit dans la même année, soit en 814, les auteurs n'étant +pas d'accord sur cette date.] + +Rentré à Fès, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, expulsés de +Cordoue par El-Hakem à la suite de la révolte dite du faubourg +(_Ribad'_), et les établit dans sa capitale, où ils formèrent le +quartier des Andalous. Les émigrés de Cordoue étaient presque tous des +gens d'origine celto-romaine, qui avaient été contraints d'embrasser +l'islamisme après la conquête de l'Espagne par les Arabes. L'arrivée de +cette population très civilisée fut une bonne fortune pour la nouvelle +capitale, et contribua à la faire briller d'une réelle splendeur dans +les arts, les lettres et les sciences[421]. + +[Note 421: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 70 et +suiv. El-Bekri, _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p. +229.] + +MORT DE ABD-ALLAH.--Son frère Ziadet-Allah le remplace.--A Kaïrouan, +Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son +père et de chercher à arrêter les progrès du prince de Fès, n'avait +réussi qu'à indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, même +envers les membres de sa famille, sacrifiant tout à la milice, accablant +le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la +culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars +(pièces d'or). Cet impôt, énorme pour l'époque, remplaça la dîme +(achour), qui précédemment se payait en nature et était proportionnée à +l'abondance de la récolte. De toutes parts s'élevèrent des réclamations; +mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à gémir +sous son oppression. + +Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque subitement, +d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, «le plus bel homme +de son temps», avait exercé le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans. + +Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succéda à son frère, et, employant des +procédés de gouvernement tout différents, s'attacha à réduire les +prérogatives de la milice et à maltraiter et abaisser de toutes les +façons les miliciens[422]. + +[Note 422: En-Nouéïri, p. 404, 405.] + +ESPAGNE:--RÉVOLTE DU FAUBOURG. MORT D'EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife +El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs +campagnes au delà des Pyrénées. L'alliance de ses oncles avec +Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l'avait contraint à +déployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses +_razias_ furent couronnées de succès. Alphonse, de son côté, poussa une +pointe jusqu'à Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre +compte à son allié Charlemagne du succès de cette expédition, il lui +envoya «sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs +mulets[423]». + +[Note 423: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 149.] + +Après avoir conclu un traité de paix avec les princes chrétiens, +El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vécut de la vie des despotes +musulmans de cette époque, jusqu'à la grande révolte dite du faubourg +(_Ribad'_), qui mit sa vie en danger et dont il triompha par son +indomptable énergie. Sa victoire fut suivie de trois jours de massacres, +et quand ses soldats furent las de tuer, sa vengeance n'était pas encore +satisfaite; il ordonna aux survivants de quitter l'Espagne sans délai. +On vit alors cette malheureuse population, décimée, ruinée, se diriger à +pied, par groupes, vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans +firent voile pour l'Egypte; ils abordèrent à Alexandrie et s'y +maintinrent, avec l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife +El-Mamoun les ayant alors forcés à capituler, leur chef les conduisit à +la conquête de l'île de Crète, qu'ils arrachèrent aux Byzantins et où +ils fondèrent une république indépendante. Les autres réfugiés, au +nombre de huit mille, passèrent au Mag'reb et furent bien accueillis par +Edris II, qui les établit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle +capitale. A Fès, ils furent groupés dans le quartier des Andalous[424]. +El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplacé par son fils Abd-er-Rahman +II. + +[Note 424: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne,_ t. II, p. 76 et +suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 562. El-Bekri, _Idricides_. Nous +n'indiquons aucune date pour la révolte du faubourg, en raison de +l'incertitude à laquelle les chroniques donnent lieu à ce sujet. Il faut +la placer entre 814 et 817.] + +LUTTES DE ZIADET-ALLAH CONTRE LES RÉVOLTES.--Pendant que l'Espagne était +le théâtre de ces événements, l'ar'lebite Ziadet-Allah se livrait à +Kaïrouan à tous les caprices de son caractère bizarre et cruel. Adonné +au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il +prescrivait dans ses moments d'ivresse les mesures les plus +sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Dès le +début de son règne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec +le khalife El-Mamoun et avait même poussé l'insolence jusqu'à adresser à +son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu'il était +disposé à se rallier à cette dynastie. + +De tels procédés de gouvernement ne pouvaient aboutir qu'à des révoltes. +En 822, une première sédition fut assez facilement apaisée; l'année +suivante, le commandant de Kasreïne[425], place forte du Sud, nommé +Omar-ben-Moaouïa, de la tribu de Kaïs, leva de nouveau l'étendard de la +révolte. Ayant été fait prisonnier après une courte campagne, il fut mis +à mort ainsi que ses deux fils par ordre du vice-roi: on fit endurer à +ces malheureux les plus atroces souffrances. Cette cruauté envers un +personnage des plus respectés par la colonie arabe excita la colère de +la milice. + +[Note 425: Au sud-ouest de Sebaïtla.] + +Mançour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laissé +publiquement éclater son indignation et manifesté devant ses troupes +l'intention de se révolter, fut bientôt arrêté et conduit à Kaïrouan. +Mis en liberté, grâce à l'intercession de son ami R'alboun, cousin de +Ziadet-Allah, Mansour se réfugia dans son château de Tonboda, non loin +de Tunis, et une fois à l'abri de ses murailles, il renoua les intrigues +qu'il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de +les pousser à la révolte, en leur retraçant tous leurs griefs contre le +prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la +trame, dépêcha vers Tunis son général Mohammed-ben-Hamza, à la tête de +cinq cents cavaliers, avec l'ordre d'arrêter inopinément Mansour. + +De Tunis, le général envoya au rebelle une députation conduite par le +cadi de la ville pour l'engager à venir se remettre entre ses mains. +Mansour reçut la députation avec honneur, se montra disposé à obéir aux +ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de +Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il +garrotta le cadi et ses compagnons, s'empara de leurs chevaux, et, +réunissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les +soldats de Mohammed étaient occupés à faire bonne chère avec les vivres +de Mansour; plusieurs même étaient déjà plongés dans l'ivresse. Attaqués +à l'improviste par les rebelles, ils furent bientôt massacrés ou +dispersés. + +A l'annonce de ces événements, tous les miliciens se trouvant dans cette +région accoururent se ranger sous la bannière de Mansour. Le rebelle fit +mettre à mort le gouverneur de Tunis et s'installa dans cette ville. +Presque aussitôt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l'élite de ses +troupes, sous la conduite de son cousin R'alboun, le chef le plus aimé +des miliciens. A leur départ, le vice-roi leur adressa des menaces +humiliantes et intempestives, annonçant que quiconque oserait fuir +serait puni de mort. R'alboun eut beaucoup de peine à calmer +l'irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du maître +avaient produit leur effet et il ne put empêcher les miliciens d'entrer +secrètement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de +juillet 824, les deux troupes furent en présence, près de la Sebkha de +Tunis, R'alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientôt +seul avec ses officiers. Ceux-ci étaient restés fidèles, mais on ne put +les décider à rentrer à Kaïrouan, car ils connaissaient trop bien la +violence de Ziadet-Allah pour aller s'exposer à ses coups. Ils se +retirèrent dans diverses localités, semant l'anarchie et l'indécision, +tandis que l'armée d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges. + +Ziadet-Allah, mis au courant de la gravité de la situation, envoya +partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas à punir les +miliciens; mais il était trop tard; l'impulsion était donnée et la +défection de la milice devint générale. Retranché dans son palais +d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Kaïrouan, le +gouverneur put encore former une troupe nombreuse, composée de sa garde +nègre et des gens de sa maison; il en confia le commandement à son neveu +Mohammed et la lança contre l'armée d'El-Mansour. Mais la fortune le +trahit encore: son armée fut anéantie, après avoir perdu ses principaux +chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants +de Kaïrouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyèrent des secours +de toute sorte. + +Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah réunit ses +derniers soldats fidèles et, s'étant mis bravement à leur tête, vint +prendre position entre son château et Kaïrouan. Durant une quarantaine +de jours, ce ne fut qu'une série de combats qui se terminèrent, en +général, à l'avantage du vice-roi. L'armée de Mansour se débanda après +une dernière défaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de +Kaïrouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie aux habitants et se +contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre +824). + +El-Mansour avait gagné le sud; il rallia ses partisans et infligea, +auprès de Sebiba, une nouvelle défaite aux troupes du gouverneur. La +route du nord lui étant ouverte, il se rapprocha de Kaïrouan afin de +faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens révoltés; +puis il retourna à Tunis et s'y installa en maître (825). + +Ziadet-Allah se trouvait dans une position très critique, car tout son +royaume était en insurrection; fort abattu, il se disposait même à +capituler, lorsque la désunion éclata entre les rebelles et vint à son +aide. + +Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui, +accourut l'assiéger dans son château de Tonboda. Mansour n'avait pas le +moyen de résister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant été +rejoint par ses ennemis, il fut forcé de se rendre. Ameur, au mépris de +sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de +se retirer en Orient, lui fit trancher la tête. En même temps, une +troupe de cavalerie envoyée dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec +l'appui des populations, quelques succès contre les rebelles et +rétablissait son autorité dans le pays de Kastiliya. + +La cause de la révolte perdit dès lors, de jour en jour, des partisans +et Ameur eut à lutter, à son tour, contre son lieutenant +Abd-es-Selam-ben-Feredj, qui le força à se réfugier à Karna, dans le +voisinage de Badja. Ameur étant mort sur ces entrefaites, ses fils et +ses derniers adhérents allèrent, selon sa recommandation, faire leur +soumission à Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bonté (828). +Abd-es-Selam continua à tenir la campagne, mais il cessa bientôt d'être +dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expédition de Sicile, dont +nous allons parler plus loin[426]. + +[Note 426: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile_, I. +11, 12 et 13. En-Nouéïri, p. 406 et suiv. El-Kaïrouani, p. 83. Baïan, t. +I, passim.] + +MORT D'EDRIS II; PARTAGE DE SON EMPIRE.--En 828, Edris II mourut +subitement à Fès. Il s'étouffa, dit-on, en avalant un grain de raisin. +Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort n'était venue +prématurément arrêter sa carrière, on ne peut prévoir où se seraient +arrêtées ses conquêtes. Son royaume comprenait alors tout le Mag'reb +extrême et s'étendait, dans le Mag'reb central, jusqu'à la Mina. Il +avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernières années de +sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene et Mag'raoua. Mais, dans la +vallée du haut Moulouïa, les Miknaça régnaient toujours en maîtres, et +la dynastie des Beni-Ouaçoul à Sidjilmassa protégeait ouvertement le +schisme. Fès était devenue une brillante capitale où les savants et les +artistes étaient certains de rencontrer un accueil empressé. + +Ainsi, au fond de la Berbérie, florissait un centre de pure civilisation +arabe, tout entouré de sauvages indigènes. + +Edris laissa douze fils. L'aîné d'entre eux, Mohammed, lui succéda à +Fès. Peu après, ce prince, suivant le conseil de son aïeule Kenza, +partagea son empire avec sept de ses frères, en âge de régner. Ayant +conservé pour lui Fès et son territoire, il donna: + +A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les +contrées maritimes qui en dépendaient; + +A Omar: la région maritime du Rif, avec Tikiça et Tergha, contrée +habitée par les R'omara; + +A Daoud: Taza, Teçoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de +l'est, jusqu'à la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.; + +A Abdallah: les régions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de +l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habité par les +Masmouda et Lamta; + +A Yahïa: les villes d'Azila et d'El-Araïch, avec la région maritime +environnant ces ports, sur l'Océan, et habitée par les Ouergha; + +A Aïça: les villes de Salé et Azemmor, sur l'Océan, et le pays de +Tamesna, avec les tribus qui en dépendaient; + +Enfin Hamza eut Oulili et la contrée environnante. + +Tlemcen, avec son territoire, fut placée sous l'autorité de Aïça, fils +de Soleïman, son oncle. + +Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionné en neuf commandements; ce +démembrement ne pouvait que lui être fatal, car c'est en vain que +Mohammed avait espéré conserver une suprématie sur le royaume et +prévenir toute tentative d'usurpation de la part de ses frères. La +jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientôt être fatales à la +dynastie edriside[427]. + +[Note 427: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. El-Bekri, +_Idricides_. Kartas, p. 61 et suiv.] + +ÉTAT DE LA SICILE AU COMMENCEMENT DU IXe SIÈCLE.--Nous allons quitter un +instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, où les armes +musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant +de commencer ce récit, d'examiner quelle était la situation de cette île +au IXe siècle. + +Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient la Sicile +et avaient exécuté contre cette grande île diverses expéditions; l'une +d'elles se serait certainement terminée par la conquête du pays, si la +révolte kharedjite n'avait forcé le gouverneur arabe à rappeler toutes +ses forces pour les conduire en Mag'reb[428]. En présence de cette +menace, les empereurs byzantins s'étaient efforcés de mettre la Sicile +en état de défense et d'y envoyer des troupes, car ils tenaient à +conserver ce boulevard de leur puissance en Occident. Mais la période +d'anarchie que traversa l'empire d'Orient pendant le VIIIe siècle, les +guerres qu'il eut à soutenir, les révoltes qu'il dut réprimer, son +déplorable système administratif qui consistait à pressurer les +populations et à les livrer à la rapacité de leurs patrices, les +persécutions religieuses, à la suite des hérésies des _Monothélites_ et +des _Iconoclastes_, et enfin les conséquences de l'hostilité du pape, +qui s'était déclaré en quelque sorte souverain indépendant, en posant +les bases de son pouvoir temporel; toutes ces conditions avaient eu pour +résultat de rendre la situation de la Sicile très critique, au +commencement du IXe siècle. La haine des populations contre l'Empire +était portée à son comble et, comme les souverains de Byzance avaient +pris l'habitude d'exiler en Sicile les personnages disgraciés, il en +résultait des rébellions continuelles, affaiblissant de jour en jour +l'autorité byzantine[429]. Plusieurs fois, les rebelles avaient cherché +un appui ou un refuge auprès des princes arabes de Kaïrouan. Du reste, +les courses des Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les îles de la +Méditerranée étaient pour ainsi dire incessantes, et répandaient la +terreur parmi les populations de ces rivages, au mépris des traités +particuliers, souscrits de temps à autre, dans l'intérêt du commerce, +entre les gouvernements oméïade, edriside ou ar'lebite et le patrice de +Sicile, le pape ou les républiques maritimes. + +[Note 428: V. ci-devant, ch. III (Révolte de Meïcera).] + +[Note 429: Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p. 76 et +suiv., 178 et suiv., 194 et suiv.] + +EUPHÉMIUS APPELLE LES ARABES EN SICILE.--EXPÉDITION DU CADI ACED.--A la +fin de l'année 820, Michel le Bègue, qui allait être livré au bourreau, +est porté par une révolution de palais au trône de l'empire. A cette +nouvelle, les Syracusains, ayant à leur tête un certain Euphémius, +mettent à mort le patrice Grégoire qui gouvernait l'île et se déclarent +indépendants; mais l'empereur envoie en Sicile une armée qui défait les +Syracusains et écrase cette révolte. Euphémius se réfugie en Afrique, +avec sa famille, et offre à Ziadet-Allah la suzeraineté de la Sicile, +s'il veut l'aider à y reprendre le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux +partisans dans l'armée et la population et que la conquête sera facile +(826). + +Ziadet-Allah était alors absorbé par ses luttes contre les rebelles. +Cependant, après la mort d'El-Mansour, sa sécurité étant assurée, il +s'occupa des propositions d'Euphémius et, comme il avait reçu de Platha, +gouverneur de Sicile, des communications destinées à le détourner de +cette entreprise, il convoqua une assemblée de notables et lui soumit la +question. Plusieurs membres répugnaient à cette expédition, ne voulant +pas rompre une trêve conclue en 813; mais Euphémius fit ressortir que ce +traité était détruit, _ipso facto_, puisque des Musulmans étaient +détenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant +de force pour que l'aventure fût tentée, qu'il finit par décider +l'assemblée à autoriser l'expédition, comme une opération isolée, et non +dans un but de conquête. Aced, s'étant proposé pour diriger cette +entreprise, fut nommé, par Ziadet-Allah, cadi-émir chef de l'expédition. + +La guerre sainte fut proclamée et l'expédition se prépara à Souça, sous +les yeux d'Euphémius et d'Aced. Un grand nombre de Berbères, +particulièrement de la tribu de Houara, des réfugiés espagnols, des +miliciens, accoururent à Souça, et bientôt une armée de mille cavaliers +et de cinq cents fantassins s'y trouva réunie[430]. On ne saurait trop +remarquer l'analogie de cette expédition avec celle qui livra, un peu +plus d'un siècle auparavant, l'Espagne aux Musulmans: ce sont les mêmes +causes et les mêmes procédés d'exécution; jusqu'à l'effectif de l'armée +qui est sensiblement le même; enfin, la guerre de Sicile va absorber les +forces actives des Musulmans de l'Ifrikiya et consolider la puissance +des Ar'lebites en arrêtant l'ère des révoltes. + +[Note 430: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, _Storia_, t. 1, p. 258 +et suiv.] + +Conquête de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouéïri, la flotte, +composée d'une centaine de barques portant l'armée expéditionnaire, leva +l'ancre et le lendemain aborda à Mazara. Dès lors, Aced écarta Euphémius +et se réserva pour lui seul la direction des opérations; un rameau placé +sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement. + +Bientôt Platha s'avança contre les envahisseurs à la tête de toutes les +forces chrétiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur +exagération habituelle, à cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet, +l'action fut engagée par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant +de Mazara. Entraînes par l'exemple de leurs chefs, les Musulmans +traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrétiens et +remportent une grande victoire. La Sicile était ouverte. + +Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, après avoir +assuré sa base d'opérations, marcha contre la capitale, en recevant sur +sa route l'hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il +commença le siège de Syracuse; mais cette ville se défendit avec vigueur +et reçut des secours d'Orient et de Venise. Dans l'été de 828, Syracuse +était sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait déjà fait +des offres de reddition, d'ailleurs repoussées, lorsque Aced mourut. Dès +lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari, +successeur d'Aced, eut à lutter contre des séditions et vit partout la +résistance s'organiser. En même temps, le comte de Lucques faisait une +descente sur les côtes de Tunisie et empêchait le gouverneur ar'lebite +d'envoyer des secours à l'expédition. Forcés de lever le siège de +Syracuse, les Musulmans tentèrent d'abord de fuir par mer; mais, la +flotte ennemie leur ayant coupé le chemin, ils descendirent à terre, +incendièrent leurs vaisseaux et se réfugièrent dans des montagnes +escarpées, avec Euphémius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant +ensuite l'offensive, ils s'emparèrent de Minée, de Girgenti et de +Castro-Giovanni (Enna), où ils mirent à mort Euphémius, soupçonné d'être +entré en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre +monnaie à son nom; il mourut en 829 et fut remplacé par +Zoheïr-ben-R'aouth. + +La situation des Musulmans, réduits à la possession de Mazara et de +Minée, était assez précaire, lorsque, dans l'été de 830, une flotte +arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbères, Arabes, aventuriers +espagnols et autres, envoyés par Ziadet-Allah, pour reconquérir le +terrain perdu. Les Musulmans reprirent une vigoureuse offensive et +vinrent assiéger Palerme. Après une héroïque résistance de plus d'un an, +cette ville capitula dans l'automne de 831[431], et les habitants qui +avaient échappé aux dangers et aux privations du siège furent réduits en +esclavage. Ainsi les Musulmans étaient maîtres d'une grande partie de la +Sicile. Ils s'établirent solidement à Palerme et fondèrent une colonie +où accoururent Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents +comme gouverneurs de l'île, et la guerre suivit son cours entre les +musulmans et les chrétiens, avec les alternatives ordinaires de succès +et de revers[432]. + +[Note 431: Ibn-el-Athir donne à cet événement la date de 832. +En-Nouéïri et Elie de la Primaudaie, (_Arabes et Normands en Sicile et +en Italie_), 835. Nous adoptons la date donnée par M. Amari, t. I, p. +290.] + +[Note 432: Amari, t. I, p. 294 et suiv.] + +MORT DE ZIADET-ALLAH.--SON FRÈRE ABOU-EÏKAL-EL-AR'LEB LUI +SUCCÈDE.--Pendant que la Sicile était le théâtre de ces événements, le +rebelle Abd-es-Selam continuait à tenir la campagne en Ifrikiya. Un +certain Fadel ayant, en 833, levé l'étendard de la révolte, dans la +péninsule de Cherik, Abd-es-Selam opéra avec lui sa jonction; mais les +troupes du gouverneur les mirent en déroute, et la paix se trouva enfin +rétablie d'une manière définitive (836). + +Le vice-roi put alors se consacrer entièrement à la direction de la +guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris à +Kaïrouan. Selon En-Nouéïri, il rebâtit la mosquée qui avait été +construite par Yezid-ben-Hatem, fit établir un pont à la porte +d'Abou-Rebia et compléta les fortifications de Souça. Le 10 juin 838, la +mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il était âgé de +cinquante et un ans et avait exercé le pouvoir pendant vingt et un ans, +sept mois et huit jours. Malgré les difficultés toujours renaissantes +contre lesquelles il avait eu à lutter, son règne, illustré par la +conquête de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. Ce +prince, après s'être montré cruel et injuste, donna, sur la fin de son +règne, de beaux exemples de générosité et de grandeur de caractère; +seule, la milice ne pouvait trouver grâce devant lui. Il était doué d'un +esprit cultivé et faisait assez bien les vers, mais sa passion pour le +vin le poussait trop souvent à commettre des excentricités. C'est ainsi +que, se trouvant un jour en état d'ivresse, il adressa au khalife +El-Mamoun des vers inconvenants et menaçants qu'il s'empressa de +désavouer quand il eut repris son bon sens. Son frère +Abou-Eïkal-el-Ar'leb, surnommé Khazer, lui succéda[433]. Il était depuis +longtemps son premier ministre. + +[Note 433: En-Nouéïri, p. 412. El-Kaïrouani, p. 84. Ibn-Khaldoun, +_Histoire de l'ifr. et de la Sic._, p. 110.] + +GUERRES ENTRE LES DESCENDANTS D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, la guerre +n'avait pas tardé à éclater entre les fils d'Edris II. Aïça, à Azemmor, +s'était d'abord mis en état de révolte. Mohammed, usant de son droit de +suzeraineté, chargea alors ses frères El-Kassem et Omar de le combattre; +mais ce dernier seul y consentit. Ayant marché contre le rebelle, il le +mit en déroute, le força à se réfugier à Salé et s'empara de ses états. +Il reçut ensuite de Mohammed l'ordre de réduire son autre frère +El-Kassem qui persistait dans sa désobéissance et, lui ayant fait subir +le même sort, adjoignit encore sa province à la sienne, de sorte qu'il +se trouva en possession de toutes les régions maritimes de l'Océan. +El-Kassem se réfugia dans un couvent auprès d'Azila et se consacra +entièrement à la dévotion. + +Omar, qui paraissait avoir hérité des qualités guerrières de son père, +mourut prématurément en 835. Ce prince est l'aïeul de la dynastie des +Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons à parler plus tard; son fils +Ali lui succéda. + +L'année suivante (836), Mohammed cessa de vivre, à Fès, laissant un fils +nommé Ali, âgé seulement de onze ans, auquel les Aoureba prêtèrent +serment de fidélité[434]. Ainsi disparaissaient, l'un après l'autre, les +chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire fondé par +Edris. Les survivants régnèrent obscurément dans leurs provinces, et +comme les événements de leur histoire ne présentèrent rien de saillant +pendant quelques années, nous cesserons pour le moment de nous occuper +des Edrisides. + +[Note 434: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 564. El-Bekri, +_Idricides_.] + +LES MIDRARIDES À SIDJILMASSA.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaçoul +continuaient à exercer le pouvoir; El-Montaçar-el-Yaçâa, surnommé +Midrar, qui avait succédé à Abou-l'Kacem, subjugua les Berbères du +Sahara, rebelles à son autorité, et conquit les mines de Deraa, dont il +se fit attribuer le cinquième. Ce prince donna un véritable lustre à sa +dynastie qui fui désignée sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha +l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en +mariage. Les Kharedjites persécutés par les Edrisides trouvèrent, à +Sidjilmassa, un refuge assuré. El-Montaçar était occupé à entourer sa +capitale de retranchements, lorsqu'il mourut (824). Son fils, nommé +aussi El-Montaçar, lui succéda et vit son règne troublé par la révolte +de ses fils. L'un d'eux, nommé Meïmoun, s'empara du pouvoir ou l'exerça +simultanément avec son père[435]. + +[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.] + +L'ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.--En Espagne, Abd-er-Rahman II +continuait à régner. Il avait rétabli la paix dans son royaume et vivait +somptueusement dans sa capitale. «Jamais--dit Dozy[436]--, la cour des +sultans d'Espagne n'avait été aussi brillante qu'elle le devint sous le +règne d'Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalité des +khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque +s'entoura d'une nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit +construire à grands frais des ponts, des mosquées, des palais et créa de +vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux répartissaient +les torrents des montagnes. Il aimait la poésie, et si les vers qu'il +faisait passer pour les siens n'étaient pas toujours de lui, du moins il +récompensait généreusement les poètes qui lui venaient en aide. Au +reste, il était doux, facile et bon jusqu'à la faiblesse.» + +En 828, les habitants de Mérida s'étant, révoltés, le khalife fit +marcher contre eux une armée. Ils se soumirent alors et livrèrent des +otages; mais quand ils virent qu'on démolissait les remparts de leur +cité, ils se soulevèrent de nouveau et restèrent indépendants jusqu'en +833[437]. + +[Note 436: _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 87.] + +[Note 437: Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, p. 158. +El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.] + + + + +CHAPITRE VII + +LES DERNIERS AR'LEBITES +838-902 + + +Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement +d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Événements +d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et +d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort +d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains +edrisides de Fès.--Succès des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse +l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Révoltes en Ifrikiya; cruautés +d'Ibrahim.--Progrès de la secte chiaïte en Berbérie; arrivée +d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les +révoltés.--Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication +d'Ibrahim.--Evénements de Sicile.--Événements d'Espagne. + + +GOUVERNEMENT D'ABOU-EÏKAL.--Le règne d'Abou-Eïkal, frère et successeur +de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent +à son aïeul El-Ar'leb, s'attacha à faire fleurir dans son gouvernement +la paix et la justice. Il abolit les impôts qui n'étaient pas conformes +à la loi religieuse et une foule de taxes particulières établies, dans +diverses localités, par les gouverneurs, qui reçurent alors un +traitement fixe, et auxquels il fut défendu sévèrement de se créer +aucune autre source de revenus. Il proscrivit à Kaïrouan l'usage du vin, +afin d'éviter les abus dont son frère avait donné de si tristes +exemples. Il aurait également, selon Cardonne, assigné une paie +régulière à la milice qui, jusque-là, avait vécu surtout des ressources +qu'elle se procurait en campagne. La milice, bien traitée par lui, se +tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions +d'indiscipline[438]. + +[Note 438: En-Nouéïri, p. 414, 415.] + +Abou-Eïkal ne négligea pas la guerre de Sicile et, grâce aux renforts +qu'il expédia dans cette île, les Musulmans reprirent activement la +campagne et s'emparèrent d'un grand nombre de places. Sur ces +entrefaites, le prince longobard de Bénévent ayant attaqué la république +de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux +Arabes de cette ville, qui lui envoyèrent une petite armée, avec +laquelle il repoussa les agresseurs. Il en résulta une ligue entre +Naples et les émirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans[439]. + +Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal cessa de +vivre (février 841). + +[Note 439: Amari, t. I, p. 309 et suiv.] + +Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succéda à +Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa sagesse. Négligeant le soin des +affaires publiques pour se livrer à ses plaisirs, il choisit comme +ministres les deux frères Abou-Abd-Allah et Abou-Homéïd, et les laissa +diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du +vice-roi, fut profondément blessé de cette préférence qui le reléguait +au second plan, et résolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot, +ourdi en secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à +midi, au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le +palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent +d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort. + +Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise, se +jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment, ce qui +permit à Abou-l'Abbas de se retrancher dans le réduit. Le chef des +révoltés protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant +ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans la salle +d'audience. S'étant assis sur son trône, il donna l'ordre d'introduire +le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'était passé. Abou-Djafer entra +le premier à la tête des mutins et reprocha à son frère, en termes assez +violents, de se laisser conduire par les fils de Homéïd, et de fermer +les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas était dans une situation trop +critique pour se montrer arrogant. Il consentit à livrer Abou-Homéïd à +son frère, après avoir reçu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas à +sa vie. + +Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune +tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion +pour s'emparer de la direction des affaires de l'état; il devint donc le +véritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre. +Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rênes du +gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasié du pouvoir, il commença à se +relâcher de son active surveillance pour se lancer dans les mêmes écarts +que son frère et s'adonner particulièrement au vin. Par une bizarre +coïncidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se +trouva las du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile +résolution de ressaisir l'autorité. + +Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents, Mohammed +fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh très +influent à Kaïrouan, qui devint son principal agent. Bientôt la +conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant été prévenu par un +traître, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus +absorbé par ses débauches. Au jour fixé pour l'exécution du complot, un +grand nombre de conjurés déguisés en esclaves s'introduisirent dans la +forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux +esclaves et aux affranchis dont il était sûr, et les fit cacher. Averti +une deuxième et une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille +faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouvé +d'extraordinaire, il reprit sa tranquillité. + +Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les gardes +de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant +ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de signal aux +gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime attaquèrent ceux +d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu'à +l'arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le grand nombre assura la +victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son palais, fit demander sa grâce à +Abou-l'Abbas qui lui pardonna généreusement. Il se contenta de lui +reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, après lui avoir +confisqué ses trésors (846). Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il +mourut. + +Délivré de la tyrannie de son frère, le gouverneur Mohammed eut bientôt +à lutter contre d'autres révoltes. En 848, Amer, fils de +Selim-ben-R'alboun, voulant venger son père qui avait été mis à mort par +l'ordre du prince, à la suite d'une tentative de révolte, répudia +l'autorité de son maître et se proclama indépendant à Tunis. Durant deux +ans, le gouverneur essaya en vain de le réduire; enfin, le 20 septembre +850, Tunis fut enlevée d'assaut, et Amer ayant été pris fut décapité. La +révolte était domptée[440]. + +Abou-l'Abbas paraît ensuite avoir tourné ses regards vers l'ouest et +essayé de s'opposer aux empiètements des Rostemides de Tiharet, en +faisant construire non loin de cette ville une place forte qu'il nomma +El-Abbassïa, s'appuyant sur une ligne de postes avancés; mais il était +trop tard pour pouvoir ressaisir une autorité à jamais perdue; avant peu +la nouvelle ville devait être brûlée par Afia, fils +d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, poussé à cela par le khalife d'Espagne[441]. + +Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut à Kaïrouan[442]. Quelque temps +auparavant, avait eu lieu le décès de Sahnoun, un des plus grands +docteurs selon le rite malekite. + +[Note 440: En-Nouéïri, p. 417.] + +[Note 441: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.] + +[Note 442: El-Kaïrouani donne la date de 854.] + +GOUVERNEMENT D'ABOU-IBRAHIM-AHMED.--Abou-Ibrahim-Ahmed succéda à son +frère Abou-l'Abbas. Il régna paisiblement pendant trois ans. Vers 859, +les Berbères des environs de Tripoli s'étant refusés d'acquitter +l'impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais, +après avoir essuyé plusieurs défaites, il dut se renfermer derrière les +remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Kaïrouan. +Ziadet-Allah, frère d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hâte à la tête +d'une armée, fit rentrer les rebelles dans le devoir, après leur avoir +infligé une sévère punition. + +Abou-Ibrahim continua à s'occuper de travaux d'utilité publique pour +lesquels il avait un grand goût, et en fit profiter non seulement sa +capitale, mais encore Souça et plusieurs autres localités. Il s'attacha +surtout aux travaux hydrauliques et dota Kaïrouan de plusieurs citernes, +notamment de celle appelée El-Madjel-el-Kebir établie près de la porte +de Tunis[443]. + +Ces soins ne l'empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile. +Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant militaire à +Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce général poussa activement les opérations +militaires et remporta de réels succès qui furent accompagnés des plus +grandes cruautés. En 858, il s'empara de Céfalu. Le 24 janvier de +l'année suivante, il se rendit maître de la forteresse de +Castrogiovanni, qui résistait depuis trente ans et où les Siciliens +avaient réuni de grandes richesses. Cette perte causa dans l'île une +véritable stupeur, dont profitèrent les Musulmans. + +Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle +expédition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons se +soulevèrent, mais Abbas, ayant écrasé l'armée impériale et forcé ses +débris à reprendre la mer, ne tarda pas, grâce à son énergie, à rétablir +la paix dans son territoire. Il mourut le 18 août 861[444]. + +[Note 443: En-Nouéïri, p. 420.] + +[Note 444: Michele Amari, _Storia_, t, I, p. 320 et suiv.] + +En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bonté, +s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit +mois, après avoir régné huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie, +on achevait la citerne du vieux château et qu'il s'informait chaque +jour, avec intérêt, de l'état des travaux. Enfin on lui apporta une +coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et +mourut presque aussitôt. Il n'était âgé que de vingt-neuf ans. + +ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II était mort +subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et +Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre à lui succéder, car leur père +n'avait pris aucune disposition précise à ce sujet. Appuyé par les +eunuques, Mohammed parvint à s'emparer du pouvoir. C'était un homme +médiocre, entièrement livré à la débauche. Il ne tarda pas à éloigner de +lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu'à la caste des clercs, ou +fakihs, dont il flatta le fanatisme en persécutant les chrétiens. + +Les habitants de Tolède s'étant mis en état de révolte appelèrent à leur +secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño Ier envoya une armée +pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, marché contre eux, +attira les confédérés dans une embuscade, les vainquit et en fit un +carnage épouvantable: huit mille têtes furent coupées et envoyées dans +les principales villes d'Espagne et même d'Afrique. Cependant Tolède +continua à rester en état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient +les chrétiens d'être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions +redoublèrent contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des +chrétiens et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio. + +Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui avait +formé dans le nord un état indépendant, appelé _la frontière +supérieure_, et dont la puissance avait contrebalancé celle de l'émir de +Cordoue, vint à mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de +Tudèle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la frontière +supérieure; mais le reste, de même que Tolède, demeura dans +l'indépendance sous la protection du roi de Léon[445]. + +Vers cette époque, les Normands, qui avaient déjà pillé et brûlé +Séville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la péninsule en +remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de +cent voiles, la Méditerranée et ravagea le littoral de la Mauritanie, de +l'Espagne et des îles, vers 860. La ville de Nokour eut particulièrement +à souffrir de leurs excès[446]. + +[Note 445: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 158 et suiv.] + +[Note 446: El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p. +159. Baïan, t. II, p. 44. Dozy, _Recherches sur l'histoire de +l'Espagne_, t. I et II, passim.] + +GOUVERNEMENT DE ZIADET-ALLAH, DIT LE JEUNE, ET D'ABOU-EL-R'ARANIK.--A +Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succédé à son +frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait bien doué, mais la mort +le surprit le 22 décembre 864, après un an de règne. Son neveu +Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues) +lui succéda. Le goût de ce prince pour la chasse aux grues lui avait +valu ce surnom. + +Une révolte des Berbères signala les premiers jours de son règne. +Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides, +toutes les populations du Zab et du Hodna, régions qui formaient alors +la limite du sud-ouest, se lancèrent dans la rébellion. Le général +Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoyé par le prince contre les révoltés, leur +infligea de nombreuses défaites et les contraignit à la soumission. +Seuls, les Houara résistaient encore. Abou-Khafadja ayant opéré sa +jonction avec le général Haï-ben-Malek, qui commandait un autre corps +d'armée, pénétra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indigènes +essayèrent en vain d'obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions +qu'on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal +de l'attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le +dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes +commencèrent à plier; bientôt, Haï-ben-Malek prit la fuite, en +entraînant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui échapper, +se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les débris de ses +troupes se réfugièrent à Tobna. Il ne paraît pas qu'Abou-l'R'aranik ait +cherché à tirer vengeance de cet échec[447]. + +[Note 447: En-Nouéïri, p. 422.] + +GUERRE DE SICILE.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de ces +événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en Sicile. En +867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial, s'appliqua +à réorganiser l'armée et, dans la même année, envoya une expédition en +Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de +Abbas; les Berbères étaient jaloux des Arabes, et ceux-ci étaient +toujours divisés par les rivalités des Yéménites et des Modhérites. Les +troupes impériales obtinrent quelques succès et paraissent s'être +emparées de Castrogiovanni; mais bientôt les Musulmans reprirent +l'avantage et portèrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868, +Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, défit une nouvelle +armée byzantine envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le +poignard d'un Berbère houari. + +L'année suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara de l'île +de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hâte, arrachèrent aux +Ar'lebites leur nouvelle conquête. Mais, au mois de juin 870, la flotte +musulmane envoyée de Sicile débarqua à Malte une nouvelle armée qui +reprit l'île aux chrétiens[448]. + +[Note 448: Amari, _Storia_, p. 341 et suiv.] + +MORT D'ABOU-EL-R'ARANIK.--GOUVERNEMENT +D'IBRAHIM-BEN-AHMED.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 février 875, après +avoir régné une dizaine d'années. Il n'était âgé que de vingt-quatre +ans, et avait une si mauvaise santé qu'il avait passé plusieurs fois +pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mïït. Comme la plupart +des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la +bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts de ses +devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il +était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et surtout de la +débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande qu'il laissa le +trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait +les affaires comme premier ministre, était impuissant à le modérer dans +ses dépenses. + +Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait désigné, pour lui succéder, son +fils Ahmed-Abou-L'Eïkal, et, comme il redoutait l'influence de son frère +Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l'avait contraint à jurer +solennellement, _cinquante fois de suite_, dans la grande mosquée, qu'il +ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette précaution fut +absolument inutile: aussitôt que la mort du gouverneur fut connue, le +peuple se porta en foule auprès d'Ibrahim et le força à se rendre au +château et à prendre en main les rênes du gouvernement. + +Ibrahim essaya de résister en représentant qu'il était lié envers son +frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple décidé à +n'accepter en aucune manière le règne d'un enfant, il se décida à +prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de force dans le +vieux château et y reçut l'hommage des principaux citoyens. + +Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'édification d'un vaste +château au lieu dit Rakkada, à quatre milles de Kaïrouan, dans une +localité privilégiée comme climat. Son but était d'en faire sa demeure +et d'abandonner le vieux château. Il employa les premières années de son +règne à diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de +Sicile et d'Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des +détails. En 878, les affranchis, descendants des troupes nègres formées +par El-Ar'leb, se révoltèrent dans le vieux château et osèrent même +interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientôt +forcés de se rendre, et Ibrahim les fit périr sous le fouet, ou +crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l'incroyable férocité +qu'il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves +au Soudan et forma une nouvelle garde nègre qui se distingua, plus tard, +par sa bravoure et son aveugle fidélité[449]. + +[Note 449: En-Nouéïri, p. 424 et suiv.] + +LES SOUVERAINS EDRISIDES DE FEZ.--C'est sans doute vers cette époque que +l'edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son fils nommé, comme +lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la +population de la capitale; à la suite d'un dernier scandale, la révolte +éclata, à la voix d'un nommé Abder-Rahman-el-Djadami. Expulsé du +quartier des Kaïrouanides, Yahïa se réfugia dans celui des Andalous, où +il mourut la même nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif, +cédant aux sollicitations des partisans de sa famille qui étaient venus +lui porter une adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et +reçut le serment de fidélité des chefs du Mag'reb extrême. + +Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak, +natif d'Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes de +Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il remporta sur Ali +une victoire décisive qui lui donna la possession du quartier des +Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans le territoire des +Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants du quartier des +Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa, fils de Kacem-ben-Edris, ce +prince réunit une armée et, étant parvenu à renverser l'usurpateur, +conserva seul le pouvoir[450]. + +[Note 450: El-Bekri, trad. art. _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. +566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.] + +SUCCÈS DES MUSULMANS EN SICILE.--Tandis que le Mag'reb était le théâtre +de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorbé par +d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt après son +avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes et les Musulmans +avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le +commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l'été 877, mettre +le siège devant Syracuse, et déployèrent pour réduire cette place autant +d'habileté stratégique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant été +envoyée au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui +purent ensuite compléter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus +grande fermeté les tortures d'une épouvantable famine et pendant ce +temps Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait +impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle +flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse pour y +attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d'assaut, malgré +l'héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent massacrés ou +réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Après +quoi, les Musulmans l'incendièrent et se retirèrent, ne laissant à la +place de cette riche cité qu'un monceau de ruines fumantes. Peu après +les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succès près de Taormina +(879)[451]. + +Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en 882 ils +s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors aux +chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée +intermédiaire. + +[Note 451: Amari, _Storia_, t. I, p. 393 et suiv.] + +IBRAHIM REPOUSSE L'INVASION D'EL-ABBAS-BEN-TOULOUN.--Les événements dont +l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre, nous ont depuis +longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses, +que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident. +La dynastie abbasside penchait déjà vers son déclin, et son vaste empire +était en proie à l'anarchie. Pendant que les khalifes se succédaient +après de courts règnes terminés par l'assassinat, pendant que leur +capitale demeurait abandonnée aux factions, leurs provinces se +détachaient. Depuis quelques années, l'Egypte, un des plus beaux +fleurons de la couronne, était aux mains d'un chef indépendant de fait, +Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la +Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais +celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de révolte et +s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une armée et partit +vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le +gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps de troupes sous la +conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les deux armées en vinrent aux +mains près de l'Ouad-Ourdaça, non loin de Lebida, et la journée se +termina par la déroute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par +les indigènes, poursuivit ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette +ville, puis vint entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent +d'arrêter les succès de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche +contre lui; mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été +entièrement défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les +gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, avaient +appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts +Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes à la tête de +12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain de leur tenir tête; il +avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi par Ibn-Korhob. Réfugié +à Barka, El-Abbas fut arrêté par les troupes de son père et ramené en +Egypte (881). + +RÉVOLTES EN IFRIKIYA.--CRUAUTÉS D'IBRAHIM.--Diverses révoltes partielles +des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent d'abord les +Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur et refusèrent +l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, les força à la +soumission après plusieurs combats. De là, le général ar'lebite se porta +contre les Houara qui s'étaient aussi lancés dans la rébellion. Après +les avoir en vain sommés de se rendre, il se mit à ravager et à +incendier leur pays et les contraignit par ce moyen à demander la paix. + +C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim changea. +Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances qu'il rencontrait +autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice du pouvoir, il +devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le sang comme par +plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre tant de crimes, +même sur ses proches. En même temps, son amour des richesses se +manifesta, et, par une étrange contradiction, après avoir, dans le +commencement de son règne, cherché à alléger les impôts, il devait avant +peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui. + +En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte, +s'emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent +attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob +ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa fuite, tomba au +pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet). Irrité au plus +haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de +châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa milice, la garde nègre +et des contingents de tribus alliées. Mais les Louata ne l'attendirent +pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du +monde et les forçant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette +année, 882, une affreuse disette désola l'Afrique. Le blé avait atteint +des prix excessifs, et les malheureuses populations s'étaient vues, en +maints endroits, réduites à manger de la chair humaine[452]. + +A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une +tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années, et +Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri +retrace longuement les cruautés raffinées qu'il savait inventer et qu'il +exerçait autour de lui au moindre soupçon[453]. + +[Note 452: Comme dans un récent exemple dont nous avons été témoins, +la famine de 1867-1868.] + +[Note 453: En-Nouéïri, p. 427, 436.] + +PROGRÈS DE LA SECTE CHIAÏTE EN BERBÉRIE.--ARRIVÉE +D'ABOU-ABD-ALLAH.--Tandis qu'Ibrahim se livrait aux écarts de son +étrange caractère, donnant tour à tour l'exemple d'une certaine grandeur +d'âme ou d'une basse cruauté, un nouvel élément de discorde +s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqué ci-devant[454] de quelle +façon se forma la secte des chiaïtes, après la mort d'Ali. Écrasés en +787 à la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l'ombre. Ils se +formèrent alors en société secrète et envoyèrent des émissaires dans +toutes les directions, même en Berbérie, malgré la surveillance exercée +par les Abbassides. + +Le schisme chiaïte se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles +nous ne nous occuperons que des Imamïa, formant les Ethna-Acheria +(Duodécémains) elles Ismaïlia (Ismaïliens). + +Les Duodécémains comptaient douze _imam_ ayant régné après Ali, et +enseignaient que le douzième, ayant disparu mystérieusement, devait +reparaître plus tard pour faire renaître la justice sur la terre et +qu'il serait le _Mehdi_, ou être dirigé, prédit par Mahomet[455]. Les +Ismaïliens ne comptaient que six imam; le septième, Ismaïl, désigné pour +succéder à son père, était, selon eux, mort avant lui. A partir de ce +septième, leurs imam étaient dits cachés (Mektoum), ne transmettant +leurs ordres au monde que par l'intermédiaire des _daï_ +(missionnaires)[456]. + +[Note 454: Chapitre II. Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiaïtes.] + +[Note 455: Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les +_Mehdi_ que nous verrons paraître dans l'histoire et qui se produisent +encore de nos jours.] + +[Note 456: Ibn-Khaldoun, t. II, append. II.] + +Le troisième imam caché, nommé Mohammed-el-Habib, vivait à Salemïa, +ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premières années du +règne d'Ibrahim. De là il lançait des daï, dont les uns s'avancèrent en +guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnèrent l'Afrique. L'un d'eux +s'établit à Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays +des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appelé alors, en langue indigène, +_Souf-Djimar_. Ils firent de nombreux prosélytes et décidèrent +plusieurs de leurs adeptes à effectuer le pèlerinage de Salemia. + +En présence de ces résultats, Mohammed-el-Habib résolut d'envoyer en +Mag'reb un de ses plus fidèles adhérents, nommé +Abou-Abd-Allah-el-Hocéin. Cet homme de mérite, qui devait rendre de si +grands services à la cause fatemide, avait été d'abord _mohtacib_ ou +receveur d'impôts à Basra, puis il avait enseigné publiquement les +doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom d'_El-Maallem_ +(le maître)[457]. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie des chefs +ketamiens; pour éviter les postes placés par les Abbassides sur toutes +les routes, ils passèrent par les déserts et, grâce à leur prudence, +parvinrent à atteindre les chaînes des Ketama, et s'établirent à +Guédjal, dans le territoire occupé actuellement par les Djimela, près de +Sétif. Le chef de ces indigènes, Mouça-ben-Horeïth, un de ceux qui +revenaient d'Orient, protégea l'établissement du missionnaire dans cette +localité qui fut appelée par lui: _Le col des gens de bien_ +(_Fedj-el-Akhiar_). Ce nom n'avait pas été pris au hasard; +Abou-Abd-Allah annonça, en effet, que le Mehdi lui avait révélé qu'il +serait forcé de fuir son pays et, de même que le prophète, d'avoir une +hégire, et qu'il serait soutenu par des _gens de bien_ (ses Ansars), +dont le nom serait un dérivé du verbe _katama_ (cacher). + +Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de gens +ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flattés +d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète, vinrent-ils en +foule se ranger sous la bannière du daï chiaïte. Ces faits se passèrent +sans doute entre les années 890 et 893, car la date de l'arrivée +d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine. + +[Note 457: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad. +Cherbonneau, _Rev. afr._, nos 72-78.] + +NOUVELLES LUTTES D'IBRAHIM CONTRE LES RÉVOLTES.--Vers le même temps, le +gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire périr ses propres +filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses +promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma, à Rakkada; puis il +les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indigènes +périrent, dit-on, dans ce guet-à-pens, qui eut pour effet de jeter un +grand nombre de Berbères, et particulièrement des Ketama, dans les bras +du chiaïte, car les gens de Bellezma étaient leurs suzerains[458]. + +Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah, +lui écrivit pour lui enjoindre d'avoir à cesser toute prédication. Le +chiaïte répondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna +aussitôt aux commandants des contrées voisines l'ordre de marcher contre +les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencèrent à se +repentir de leur audace, et plusieurs chefs émirent l'avis d'expulser le +chiaïte; mais les Djimela prirent sa défense, et, soutenu par eux, +Abou-Abd-Allah vint se retrancher à Tazrout, non loin de Mila où +habitait la tribu ketamienne de R'asman[459]. + +Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes des +Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de Tunis. La +péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos, +enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Kaïrouan, s'étaient +lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions que prenait ce +soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de +Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute éventualité, puis il +envoya dans la péninsule de Cherik une armée qui dispersa les insurgés; +leur chef fut mis en croix. En même temps, deux généraux, l'eunuque +Meïmoun et le général Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant +que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de +Gammouda. + +Bientôt, les troupes ar'lebites entrèrent victorieuses à Tunis et mirent +cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent +réduits en esclavage et envoyés à Kaïrouan. Quand, à Tunis, on fut las +de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargés sur des +charrettes pour être promenés dans les rues de la capitale, aux yeux des +habitants (mars 894)[460]. + +[Note 458: Selon le Baïan, les habitants de Bellezma étaient de race +arabe et descendaient des miliciens qui y avaient été placés en +garnison.] + +[Note 459: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.] + +[Note 460: En-Nouéïri, p. 429.] + +EXPÉDITION D'IBRAHIM CONTRE LES TOULOUNIDES D'EGYPTE.--Peu de temps +après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement à Tunis et +construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans cette ville. Deux +ans plus tard, il résolut de mettre à exécution un projet qu'il méditait +depuis longtemps et qui n'était rien moins que l'invasion de l'Egypte. +Cette province était alors gouvernée par Djaïch, petit-fils +d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait +tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait +réellement la pensée de conquérir l'Egypte. + +Ayant rassemblé une armée nombreuse, il se mit à sa tête et prit la +route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta +contre les Nefouça en armes et disposés à lui barrer le passage. Un +combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hérétiques berbères avaient +l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plièrent, après avoir +vu tomber leur chef Meïmoun. Mais Ibrahim, ayant lui-même rallié ses +soldats, attaqua les rebelles avec impétuosité et les mit en déroute. Le +plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener +les principaux chefs prisonniers et s'amusa à les percer lui-même de son +javelot; il ne s'arrêta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon +En-Noueïri[461], et de trois cents d'après le Baïan. + +[Note 461: En-Nouéïri, p. 430.] + +Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée par +son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme +instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une certaine influence. +Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix. +On dit cependant qu'il avait reçu du khalife El-Motadhed une missive lui +reprochant ses cruautés et lui ordonnant de remettre le pouvoir à son +cousin et qu'il aurait répondu à cette injonction par le meurtre du +malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapportés par +le Baïan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutôt que +le prince ar'lebite a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices +sanguinaires. + +Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha, au +fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée et effrayée des +cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli ne le suivait qu'à +contre-cœur. De nouvelles violences achevèrent de détacher de lui ses +soldats et il se vit abandonné par la plus grande partie de l'armée. +Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer à Tunis. Son +fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la +soumission des Nefouça. + +ABDICATION D'IBRAHIM.--En l'année 901, les habitants de Tunis, qui +avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, réussirent à faire +entendre leurs légitimes réclamations par le khalife. La supplique +qu'ils lui adressèrent à cette occasion était si éloquente +qu'El-Motadhed envoya aussitôt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre à +Ibrahim de déposer le pouvoir et le transmettre à son fils Abou-l'Abbas, +après quoi il aurait à se rendre à Bagdad pour expliquer sa conduite. Le +gouverneur ar'lebite reçut ces ordres à Tunis, vers la fin de l'année +901; il fit au délégué le plus brillant accueil et rappela de Sicile son +fils pour lui remettre le pouvoir. Il prétendit alors avoir été touché +de la grâce divine, se revêtit de vêtements grossiers, fit mettre en +liberté les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prépara à +effectuer le pèlerinage imposé à tout musulman. Ayant abdiqué au profit +d'Abou-l'Abbas (février-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais, +parvenu à Souça, il suspendit sa marche, séjourna dans une petite +localité voisine, nommée Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il +prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et +aborda heureusement à Trapani[462]. + +[Note 462: En-Nouéïri, p. 431 et suiv. Amari, _Storia_, t. II, p. 76 +et suiv.] + +ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le théâtre +avaient entravé, dans les dernières années, les succès des Musulmans en +Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et les Arabes +avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils se seraient +vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de +trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le +même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité ar'lebite. +Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le loisir de +combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années, +restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions +s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser à livrer +leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim envoya +comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé Abou-Malek, homme +de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença et désola lîle +pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nommé +gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l'été 900, à la tête +d'une puissante armée. Au mois de septembre suivant, il entrait en +triomphateur à Palerme, après une campagne brillamment conduite. + +Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrétiens de +Taormina et assiège Gatane, mais sans succès. En 901, il porte son camp +à Demona, d'où il est bientôt délogé par une armée byzantine arrivée +d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, où il fait 17,000 +prisonniers, et s'empare d'un butin considérable. Au mois de juillet +suivant, il fait une expédition en Italie et revient à la fin de l'année +dans l'île. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvré un +peu de tranquillité, lorsqu'en 902, il fut appelé en Afrique pour +prendre le fardeau de l'autorité suprême[463]. + +[Note 463: Amari, _Storia dei Mus._, t. II, p. 52 et suiv.] + +ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continué à +régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants qui, +de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de l'autorité centrale, +pour se créer de petites royautés, le plus souvent avec l'appui des +chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité des oméïades, lorsque, +vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun, d'une famille d'origine +wisigothe, réunit une armée de partisans presque tous renégats, las du +joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de +l'été 886, Moundhir, héritier présomptif du trône oméïade, dirigea une +expédition heureuse contre ces aventuriers et était sur le point de les +forcer dans leur dernière retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père +(4 août). Forcé de lever le siège pour aller prendre possession du +trône, il dut laisser le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître +comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une +guerre acharnée contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir, +qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar. +Aussitôt, l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue. + +Abd-Allah succéda à son frère Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des +circonstances très critiques, car, non seulement les provinces, les +cantons, les villes tendaient à se déclarer indépendants, mais encore +l'aristocratie arabe relevait la tête dans la capitale même. + +Pour être entièrement à l'abri des entreprises d'Ibn-Hafçoun, le sultan +lui offrit le gouvernement de Regio, à la condition qu'il reconnaîtrait +le prince oméïade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement, +qui devait être si préjudiciable à la domination musulmane, n'était que +l'effet de la réaction des indigènes, devenus sectateurs de l'Islam, et +des Berbères, contre la domination des Arabes d'Orient. + +A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Séville[464], +manifestaient le sentiment général et la persistance de la rivalité des +maadites et des yéménites empêchait les Arabes de s'unir pour résister à +l'ennemi commun. Bientôt la lutte prit un caractère d'extermination +féroce; Espagnols et Arabes s'entretuèrent et Ibn-Hafçoun, comme on peut +le deviner, prit une part active à la guerre civile. «A cette +époque--(891) dit Dozy[465]--presque toute l'Espagne musulmane (moins +Séville), s'était affranchie de la sujétion. Chaque seigneur arabe, +berbère ou espagnol, s'était approprié sa part de l'héritage des +Oméïades. Celle des Arabes avait été la plus petite. Ils n'étaient +puissants qu'à Séville, partout ailleurs ils avaient beaucoup du peine à +se maintenir contre les deux autres races». Telle était la situation de +l'Espagne à la fin du IXe siècle. + +[Note 464: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 210 et suiv., 243 +et suiv.] + +[Note 465: Dozy, _l. c._, p. 259.] + +En 870, Ibn-Hafçoun, après être entré en pourparlers avec le gouverneur +ar'lebite et le khalife lui-même, leur offrant de rétablir l'autorité +abbasside en Espagne, attaqua le prince oméïade, mais il fut vaincu dans +une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire avait rendu à +Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafçoun, qui avait en vain +réclamé des secours des ar'lebites, ne tarda pas à reprendre l'offensive +et le succès couronna de nouveau ses armes. Pendant de longues années on +lutta de part et d'autre avec des chances diverses et enfin, dans les +premières années du Xe siècle, le prince oméïade finit par triompher de +ses ennemis et raffermir son trône[466]. + +[Note 466: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 311 et suiv. +El-Marrakchi, Dozy, p. 17 et suiv.] + + +CHAPITRE VIII + +ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBÉIDITE; CHUTE DE L'AUTORITÉ ARABE EN +IFRIKIYA + +902-909 + +Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie +méridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrès des +Chiaïtes.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court règne +d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succède.--Le mehdi Obeïd-Allah +passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses +succès.--Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah +III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiaïtes vont +délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obeïd-Allah en +Tunisie; fondation de l'empire obéïdite. + + + +APPENDICE + +CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES + + +COUP D'ŒIL SUR LES ÉVÉNEMENTS ANTÉRIEURS ET LA SITUATION DE L'ITALIE +MÉRIDIONALE.--Au moment où l'enchaînement des faits va nous amener en +Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil sur les +événements survenus depuis un demi-siècle dans cette péninsule, afin de +bien préciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous +avons vu précédemment que la situation de l'empire, dans le midi de +l'Italie, était devenue fort précaire; un grand nombre de principautés +composées le plus souvent d'un canton ou de républiques constituées par +une ville et sa banlieue, s'étaient formées dans la région centrale. + +Attaqués au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposés +à l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns +contre les autres, ces petits états se trouvaient souvent dans une +situation critique qui les forçait à se jeter dans les bras de leurs +ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portèrent secours +à Naples contre les Longobards. Appelés de nouveau en Italie, à la suite +de la guerre entre Bénévent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre, +les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparèrent de +Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux +bouches du Pô[467]. + +Après plusieurs années de luttes, avec des péripéties diverses, les +Musulmans, alliés au duc de Bénévent, conservent Bari, sur la terre +ferme, et y fondent une colonie. Appuyés sur cette place, les Arabes de +Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils +osent attaquer Rome, mais sont repoussés sans avoir obtenu d'autre +satisfaction que de saccager la basilique de +Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils +préparent une nouvelle et formidable expédition contre la ville +éternelle, mais la tempête disperse et détruit leur flotte, et leur +entreprise se termine par un véritable désastre[468]. + +[Note 467: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 358 et suiv.] + +[Note 468: Muratori, _Vie de Léon IV_, t. III.] + +En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrétiens prennent fin. +L'ancien état de Bénévent est divisé en deux principautés, Salerne et +Bénévent, et il est décidé qu'on ne recourra plus au secours des +Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protéger les Arabes +d'Italie; il obtient de grands succès et ne rentre dans l'île qu'après +avoir assuré la sécurité de Bari. Le chef de cette colonie, +Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au +khalife abbasside pour être reconnu indépendant. Bari devient le refuge +de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire, +partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et, +pendant ce temps, Bénévent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue, +Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres. + +L'empereur Lodewig appelé comme un libérateur arrive en 867 en Italie, à +la tête d'une armée nombreuse, met le siège devant Bari et presse en +vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaillée par mer. Il +s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec +Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient +secrètement des secours à Bari; en même temps, la discorde ayant éclaté +parmi les alliés, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec +lui qu'une poignée d'hommes, se jette en désespéré à l'assaut de Bari, +enlève cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets +de sa victoire, il se dispose à poursuivre les Musulmans dans leurs +repaires et à punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est +conclue contre lui entre Bénévent, Salerne et Naples. Abandonné de tous, +Lodewig est, à son tour, vaincu et fait prisonnier. + +En 871, les Ar'lebites de Sicile effectuèrent une grande expédition en +Italie, dans l'espoir de récupérer leur conquête; mais le résultat fut +peu favorable et ils eurent encore à lutter contre les troupes envoyées +par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains. + +Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le +territoire d'Otrante, le reste de cette province était aux Musulmans. De +là, jusqu'aux confins de l'État de l'Église, le prince de Bénévent +occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant occidental était +tenu, au midi, par la principauté de Salerne, au nord par celle de +Capoue, et au milieu d'elles vivaient indépendantes les républiques de +Naples, Amalfi, Gaëte, soit six États en guerre les uns contre les +autres[469]. + +De 876 à 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gaëte, +luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement +commandés par Nicéphore Phocas, les chassent successivement de la +Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le même temps, les gens de +Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent +la campagne de Rome. Amalfi, Gaëte, Naples, Spolète, Bénévent, se +battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort +recherchée, en profitent pour établir une nouvelle colonie à Carigliano, +et de là, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du +Mont-Cassin, qui avait toujours été respectée, est mise à sac et brûlée. +Le Mont-Cassin est bientôt relevé de ses ruines et devient un monastère +fortifié dont l'abbé a un petit état confinant à celui du Saint-Siège. + +A la fin du IXe siècle, des groupes de condottiers musulmans, venus +d'Afrique ou de Sicile, restent établis dans le pays, vivant de rapines +et offrant leurs bras aux tyrans[470]. + +[Note 469: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 434 et suiv.] + +[Note 470: _Ibid._, t. I, p. 458 et suiv.] + +IBRAHIM PORTE LA GUERRE EN ITALIE.--SA MORT.--Débarqué à Trapani, à la +fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commença par réorganiser l'armée. +Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui était alors la +capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er août, malgré l'héroïque +défense des chrétiens. Il fit faire un massacre horrible de la +population et incendia la ville. Après ce succès, Ibrahim divisa ses +forces en quatre corps, de façon à envelopper les dernières possessions +chrétiennes; mais il fut alors appelé en Italie et, le 3 septembre, +traversa le détroit. Débarqué en Calabre avec son armée, il arriva +devant Cosenza. Des envoyés chrétiens étant venus humblement solliciter +la paix, il leur dit: «Retournez auprès des vôtres, et dites-leur que je +vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il +me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, espèrent peut-être me résister +et m'attendent, à cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans +vos villes. Rome aussi, la cité du vieux Pierre, m'attend avec ses +soldats germains; j'y passerai également, puis ce sera le tour de +Constantinople.» + +Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'étendit jusqu'à +Naples. Le 1er octobre, Ibrahim commença le siège de Cosenza; mais la +maladie était dans l'armée et, malgré toute son ardeur, le vieux +gouverneur ne put se rendre maître de la place. Atteint, lui-même par +l'épidémie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrième année +«après vingt-six ans de tyrannie et six mois de pénitence», dit M. +Amari[471]. + +Aussitôt après sa mort, les capitaines se mutinèrent et élurent son +petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en Afrique. Ce +prince qui avait, paraît-il, été désigné par son aïeul, n'accepta le +pouvoir qu'avec une grande répugnance: il s'empressa d'accorder la paix +aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et rentra en Ifrikiya[472]. +Le corps d'Ibrahim fut rapporté en Afrique et enterré à Kaïrouan. + +[Note 471: Amari, _l. c._, t. II, p. 93.] + +[Note 472: En-Nouéïri, p. 431 et suiv.] + +PROGRÈS DES CHIAÏTES.--VICTOIRES D'ABOU-ABD-ALLAH CHEZ LES +KETAMA.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique était +le théâtre d'événements non moins graves. Après le mouvement hostile qui +s'était prononcé parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire +de la terreur causée par l'annonce de l'attaque prochaine des +Ar'lebites, plusieurs combats avaient été livrés entre les tribus +fidèles et les partisans du chiaïte. L'avantage était resté à ce +dernier; il avait vu le noyau de ses adhérents se grossir de ces masses +qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehiça, les +Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu +restée jusqu'alors fidèle aux Ar'lebites, et enfin une partie des +Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se déclarèrent pour Abou-Abd-Allah. + +Pendant que le chiaïte recueillait ces soumissions, un chef de la +fraction ketamienne des Latana, nommé Ftah-ben-Yahïa, qui s'était montré +l'adversaire déclaré du novateur, se rendit à Rakkada, dans l'espoir de +déterminer le gouverneur à entreprendre une campagne sérieuse contre les +rebelles. Au même moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila +et mettait à mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui +avait par la fuite évité le sort de son père, vint à Kaïrouan, où il +retrouva Ftah, et tous deux redoublèrent d'efforts pour obtenir +vengeance. Cédant à leurs instances, Abou-l'Abbas se décida à envoyer +contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils +Abou-l'Kaoual (902). + +Abou-Abd-Allah fit marcher à la rencontre de l'ennemi un groupe de ses +adhérents, mais les troupes régulières les ayant dispersés sans peine, +il dut évacuer précipitamment la place forte de Tazrout pour se réfugier +dans son quartier-général de Guédjal, situé au milieu d'un pays coupé et +d'accès difficile[473]. + +Abou-l'Kaoual, après avoir démantelé Tazrout, essaya de relancer son +ennemi dans sa retraite, mais en s'avançant au milieu du dédale des +montagnes ketamiennes, il reconnut bientôt qu'il ne pourrait, sans +s'exposer à une perte certaine, continuer la campagne dans un tel +terrain. Les Berbères surent profiter habilement de son indécision et du +découragement qui gagnait son armée pour le harceler, surprendre les +corps isolés, et enfin le forcer à évacuer le pays. Débarrassé de ses +ennemis, le daï chiaïte s'établit, d'une façon définitive, à Guédjal, +dont il fit sa ville sainte et qu'il appela _Dar-el-Ilidjera_ (la maison +du refuge). + +[Note 473: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 513 et suiv.] + +COURT RÈGNE D'ABOU-L'ABBAS.--SON FILS ZIADET-ALLAH LUI SUCCÈDE.--La +défaite des troupes ar'lebites coincida avec le décès d'Ibrahim. + +Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur +qu'après la mort de son père. Il gouverna avec une grande modération, et +l'on put croire qu'une ère de justice allait succéder à la terreur du +règne précédent. Malheureusement il fut bientôt obligé de sévir contre +son propre fils, Ziadet-Allah, qui, se fondant sur les dispositions +prises devant Cosenza, lors du décès de son aïeul, aspirait directement +au trône. Il fut jeté dans les fers, avec un grand nombre de ses +partisans, pour prévenir un attentat qui ne devait que trop bien se +réaliser plus tard[474]. + +[Note 474: En-Nouéïri, p. 439.] + +Malgré les embarras qui l'assaillirent au début de son règne, +Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravité des progrès des Chiaïtes, +envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils Abou-l'Kaoual; +mais le jeune prince n'eut pas plus de succès dans cette campagne que +dans la précédente, et dut se contenter de s'établir dans un poste +d'observation près de Sétif[475]. + +Peu de temps après, c'est-à-dire le 27 juillet 903, le gouverneur +ar'lebite tomba, à Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques, +poussés à ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison. +Après avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer à +celui qui les avait gagnés que son père n'existait plus, mais le +parricide, craignant quelque piège, ne voulut pas se laisser mettre en +liberté avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, étant donc +retournés auprès du cadavre, lui coupèrent la tête et l'apportèrent à +Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrécusable, consentit à ce qu'on +brisât ses fers. Abou-l'Abbas avait montré, pendant son court séjour aux +affaires, des qualités remarquables. C'était un prince instruit et d'un +esprit élevé, digne en tout point du nom ar'lebite. + +Quant à Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au trône par le +meurtre de son père, il était facile de prévoir ce que serait son règne. +Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice des eunuques qui +avaient assassiné Abou-Abbas. Il fit proclamer son avènement dans les +mosquées de Tunis et envoya aux gouverneurs des provinces l'ordre de +l'annoncer officiellement. Il se livra ensuite à tous les déportements +de son caractère, qui avait la férocité de celui d'Ibrahim, sans en +avoir le courage. Vingt-neuf de ses frères et cousins furent, par son +ordre, déportés dans l'île de Korrath[476], puis mis à mort. Cela fait, +il envoya à son frère Abou-l'Kaoual, qui opérait dans le pays des +Ketama, une lettre écrite au nom de leur père, lui enjoignant de +rentrer. Le malheureux prince, ayant obtempéré à cet ordre, subit le +sort de ses parents[477]. + +[Note 475: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.] + +[Note 476: Vis-à-vis l'extrémité occidentale du golfe de Tunis.] + +[Note 477: En-Nouéïri, p. 440 et suiv.] + +LE MEHDI OBÉÏD-ALLAH PASSE EN MAG'REB.--Quelque temps avant les +événements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, troisième +_imam-caché_, était mort en Orient, laissant son héritage à son fils +Obeïd-Allah. Se sentant près de sa fin, il lui avait adressé ces +paroles: «C'est toi qui es le Mehdi; après ma mort, tu dois te réfugier +dans un pays lointain où tu auras à subir de rudes épreuves[478]!» + +[Note 478: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 515. Il est à +remarquer que la fin des siècles de l'hégire est toujours favorable à +l'apparition des Medhi.] + +Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors âgé de +dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de Salemïa et +voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné de son jeune +fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que +les partisans de son père en Arabie avaient presque abandonné sa +doctrine, et ne paraissaient nullement disposés à le recevoir. Il était +donc fort indécis, lorsqu'il reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté +de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques +chefs ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement, +comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où son parti +devenait de jour en jour plus puissant. + +Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident. Mais +l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiaïtes s'était +répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus +grand soin; son nom et son signalement furent adressés aux gouverneurs +des provinces les plus reculées, et ordre fut donné de le saisir partout +où on le découvrirait. + +Obéïd-Allah parvint cependant à passer en Egypte, sous l'habit d'un +marchand, car, selon l'énergique expression arabe, «les yeux étaient +aiguisés sur lui[479]». Arrêtés au Caire par le gouverneur de cette +ville, les voyageurs ne recouvrèrent leur liberté que grâce à l'habileté +de leurs réponses; ils purent alors continuer leur route, mais en +redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivés à la hauteur de +Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses +compagnons et sa mère, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frère +d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrivée aux Ketama. + +La petite caravane, grossie de quelques marchands, négligea toute +précaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer à +Kaïrouan. Mais les ordres donnés étaient tellement sévères, que personne +ne pouvait demeurer inaperçu. Abou-l'Abbas fut arrêté avec tout son +monde et conduit à Ziadet-Allah. Devant ce prince le daï fut +impénétrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son +secret. Quelqu'un de la suite ayant déclaré qu'il venait de Tripoli, le +gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait être dans +cette région, car il donna l'ordre de l'arrêter[480]. + +[Note 479: Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donné une traduction dans +le _Journal asiatique_ et dans la _Revue africaine_, no 72.] + +[Note 480: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.] + +Cette fois encore, Obéïd-Allah, prévenu à temps, put échapper par une +prompte fuite. Il gagna probablement l'intérieur et, reprenant sa marche +vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer près de +Constantine. De là il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama, +et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se découvrait, +sacrifier Abou-l'Abbas qui était resté entre les mains de +Ziadet-Allah[481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophétie de +son père: «...Tu dois te réfugier dans un pays lointain, où tu subiras +de rudes épreuves!» Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires, +et, opérer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'eût été le triomphe sans +les épreuves. Il continua donc à errer en proscrit. + +[Note 481: C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.] + +CAMPAGNES D'ABOU-ABD-ALLAH CONTRE LES AR'LEBITES. SES SUCCÈS.--Pendant +ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au mehdi un +empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'opposât à +sa marche, il réunit tous ses adhérents et vint audacieusement mettre le +siège devant Sétif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par +quelques chefs ketaniens demeurés fidèles, essaya une résistance +désespérée; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place +capitula et fut rasée par les Chiaïtes vainqueurs. + +A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de +ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse armée. Ces +troupes vinrent se masser près de Constantine, où elles perdirent un +temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à Bellezma, et, près de +cette localité, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient marché en +masse à leur rencontre. La victoire se déclara pour les Chiaïtes. +Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec les débris de son armée, à +Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan. + +Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna avec une +partie de son armée et divisa le reste en deux corps, qu'il envoya +opérer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombèrent en son pouvoir. +En même temps, un de ses généraux s'emparait de la place de +Tidjist[482], et accordait à la garnison une capitulation honorable. En +revanche, le général Haroun-et-Tobni, ayant poussé une pointe audacieuse +sur les derrières des Chiaïtes, vint surprendre et brûler la place de +Dar-Melloul, près de Tobna. + +[Note 482: L'antique Tigisis (ou Ticisis), à une douzaine de lieues +au sud de Constantine.] + +En somme, la cause des Chiaïtes obtenait de constants avantages, et les +populations, attirées autant par l'appât de la nouveauté, que par la +clémence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de +lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses +prédécesseurs avaient négligé d'écraser l'ennemi quand il n'avait aucune +force, et maintenant il était trop tard. Les rebelles tenaient déjà les +principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre à les +voir paraître d'un jour à l'autre et mettre le siège devant sa capitale. +Dans cette prévision, il fit réparer les fortifications de Kaïrouan et +des places environnantes; en même temps, il vidait le trésor public pour +lever des troupes et les opposer à l'ennemi. + +En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une armée, contre les +Chiaïtes, qui opéraient sur les versants de l'Aourès. Mais, parvenu à +El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra à +Rokkada, laissant le général Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec +un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de +son château et, sans se préoccuper davantage du danger qui le menaçait, +il se plongea de plus en plus dans la débauche. + +Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement de Bar'aï et +de Mermadjenna; puis il réduisit les tribus nefzaouiennes et s'avança +jusqu'à Tifech[483], dont il reçut la soumission. Il rentra alors dans +son centre d'opérations, afin de préparer une nouvelle campagne; mais +aussitôt, le général Ibrahim, arrivant à sa suite, reprit une partie du +territoire conquis, avec Tifech. + +[Note 483: L'antique Tipaza de l'est, près de Souk-Ahras.] + +Bientôt, le daï chiaïte reparut dans l'est; laissant derrière lui +Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position +inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pénétrant ensuite +en Tunisie, il réduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avança +sur Rokkada. Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt, en +effet, le général Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles, +lui livra bataille et le mit en déroute; les Chiaïtes s'enfuirent en +désordre par tous les défilés. Abou-Abd-Allah, lui-même, ne s'arrêta +qu'à Guédjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour résultat de faire +rentrer momentanément sous leur domination la plupart des places +conquises par les rebelles, y compris Bar'aï. + +Mais l'échec des Chiaïtes, qui aurait pu avoir les suites les plus +graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succès en reprenant +vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien peu de jours +la chute définitive du trône ar'lebite. Sitôt, en effet, +qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, était +rentré dans son poste d'observation à El-Orbos, il vint mettre le siège +devant Constantine et s'empara de cette ville et du pays environnant; +puis il alla reprendre Bar'aï, et après y avoir laissé un commandant, +rentra dans son quartier de Guédjal. Ibrahim marcha alors sur Bar'aï, +mais il se heurta à un corps de douze mille Chiaïtes qui le +repoussa[484]. + +[Note 484: En-Nouéïri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et +suiv. El-Kaïrouani, p. 88. Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +LES CHIAÏTES MARCHENT SUR LA TUNISIE.--FUITE DE ZIADET-ALLAH +III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment décisif était +arrivé, ne restait pas inactif à Guédjal. Il avait adressé un appel à +tous ses adhérents ou alliés, et s'occupait de réunir une armée +formidable. De tous côtés arrivaient les contingents: Zouaoua du +Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de +l'Aourès, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes. + +Au mois de mars 909[485], Abou-Abd-Allah se mit en marche, à la tête +d'une armée dont le chiffre est porté par les chroniques à deux cent +mille hommes, divisés en sept corps. Avec de telles forces, il se porta +en droite ligne sur la capitale de son ennemi. + +En vain le général Ibrahim essaya de faire tête aux Ghiaïtes; vaincu +dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur +Kaïrouan, où se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'armée +d'Abou-Abd-Allah s'arrêta à El-Orbos le temps nécessaire pour mettre +cette ville au pillage[486], puis pénétra comme un torrent en Tunisie. + +[Note 485: C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.] + +[Note 486: Selon El-Bekri, les habitants réfugiés dans la mosquée +auraient été impitoyablement massacrés.] + +Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il +avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la +défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait résister +à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada, le bruit que ses +troupes avaient remporté la victoire; puis il ordonna de mettre à mort +toutes les personnes qu'il détenait dans les cachots, et de promener +leurs têtes à Kaïrouan, au vieux château et à Rokkada, en annonçant +qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En même temps, il +s'empres'sa de réunir tous les objels précieux et les trésors qu'il +possédait, et se prépara à fuir avec ses courtisans et ses favorites. + +En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça de +le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant les +exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à ces +généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace. + +Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs +esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces d'or; on +plaça les autres objets précieux et les femmes sur des mulets, et à la +nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte: +«A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueïri,--il avait appris la +défaite de ses troupes; à celle de la prière d'_El-Acha_, (de huit à +neuf heures du soir) il était parti».--«Il prit la nuit pour monture» +dit, de son côté, Ibn-Hammad. + +Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La +population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, à la lueur des +flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit même sa fortune. + +ABOU-ABD-ALLAH PREND POSSESSION DE LA TUNISIE.--Aussitôt que la nouvelle +de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan, le peuple se porta en +foule à Rokkada et mit le palais au pillage. En même temps arrivait le +général Ibrahim, ramenant les débris de ses troupes qui achevèrent de se +débander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré +des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au +Divan, à la tête de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et +adressa à la population des paroles pleines de cœur pour l'engager à la +résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint tout +sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir d'abord obtenu +l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se tourner contre lui +et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage à la pointe de son épée. +Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah. + +Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par +Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut +sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur +inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser le pillage qui +durait depuis huit jours. + +Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entrée +triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur psalmodiant +ces versets du Koran[487]: «C'est lui qui a chassé les infidèles de sa +maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!» etc. + +[Note 487: Sourate de la fumée.] + +Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des citoyens les +plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman; +l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans coup férir dans cette ville, +mais, comme un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah +proclama une amnistie générale, qui rassura les esprits et fit rentrer +les émigrés. Un de ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère +Abou-l'Abbas et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en +prison. S'il continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence +n'alla pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite. +Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort. + +Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper autour de lui +à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, dut aussitôt prendre +la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger, +comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Après avoir passé à +Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tête +d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrêter +sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit +au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute +réponse, il reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y +attendre ses instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation +de rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les plus +honteuses débauches. + +Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des +princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de +l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi auparavant. +Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; l'Ifrikiya, à son +tour, était délivrée de la domination du khalifat, et les indigènes +allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succès +était particulièrement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la +suprématie s'établissait sur les autres groupes de la race et sur les +restes des colonies arabes. + +Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de +l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les +provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congédia +les auxiliaires, qui retournèrent chez eux chargés de butin, puis il +s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à Rokkada même les populations +émigrées. Établi dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des +insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles[488] et s'occupa +de l'organisation des troupes régulières, auxquelles il donna des +étendards portant des inscriptions à la louange des Fatemides. + +Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur des +bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses +conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi +Obéïd-Allah. + +[Note 488: Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté +[arabe: (_la preuve de Dieu_)] et de l'autre [arabe: (_que les ennemis +de Dieu soient dispersés!_)]] + +LES CHIAÏTES VONT DÉLIVRER LE MEHDI À SIDJILMASSA.--Tandis que le nom du +nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans toutes les mosquées, +celui-ci gémissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne. + +Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin vers le +sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa d'errer en +proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, dit-on, au +courant des succès de ses partisans par des émissaires secrets. Il +arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons +que ce territoire était le siège de la petite royauté des Beni-Midrar, +exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes du haut Moulouïa. + +Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très fervents, +ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le prince +régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il +pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant été signalés, il +devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après avoir échappé +pendant sept années, à travers deux continents, aux poursuites de ses +ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans une oasis de l'extrême +sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues de son point de départ; +c'était la continuation des épreuves annoncées par son père[489]. + +[Note 489: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad, +_loc. cit.,_ El-Kaïrouani, p. 89 et suivantes.] + +Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire, +il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une armée «dont +le nombre inondait la terre» selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa +à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté du chef ketamien +Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les +populations zenètes que les Chiaïtes rencontrèrent sur leur passage se +retirèrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'armée +parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à +El-Içâa un message pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en +rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit +mettre à mort les parlementaires. + +Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la +ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, avaient bravement +marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès les premiers engagements, le +succès se déclara pour les Chiaïtes; les troupes d'El-Içâa furent +taillées en pièces, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement +de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux +habitants de la ville vinrent au camp des assiégeants implorer leur +clémence et leur offrir de les mener à la prison où était détenu le +mehdi. + +Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers. +Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de +parade et salua Obéïd-Allah du titre d'_imam_. Puis il le conduisit au +camp, en marchant à pied devant lui, et pendant le chemin il s'écriait, +en versant des larmes de joie: «_Voici votre imam, voici votre +seigneur!_» C'était, pour le mehdi, le triomphe après les épreuves. + +Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa qui fut +mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée[490]. + +[Note 490: Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur +un grand nombre de points, de celui de Fournel (_Berbers_, t. II, de la +page 30 à la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur +le texte du Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont +presque toujours écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas +avoir connu le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.] + +RETOUR DU MEHDI OBÉÏD-ALLAH EN TUNISIE.--FONDATION DE L'EMPIRE +OBÉÏDITE.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, l'armée +reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme +gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, avec un corps de Chiaïtes. A +son retour, l'armée passa par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit +alors à son maître les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et +qui provenaient du butin des précédentes campagnes. Tout avait été +religieusement conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le +partage. + +Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier 910, +Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entrée à Rokkada. +Quelques jours après, il reçut, dans une séance d'inauguration +solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan. En attendant qu'il eût +bâti une ville pour lui servir de résidence royale[491], Obéïd-Allah +s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le +titre de mehdi et fit frapper des monnaies où ce nom était inscrit. + +Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de +toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine avaient suffi +pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison +même de la rapidité de cette conquête, la fidélité des populations +n'était rien moins que bien établie et, en mains endroits, l'autorité +chiaïte n'était pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi +envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargés de +sommer les populations de faire acte d'adhésion au nouveau souverain. +Grâce à ces mesures et à la sévérité déployée dans leur application, car +tout opposant était mis à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement +de l'administration assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction +colportée par les Fatemides et annonçant, pour la fin du IIIe siècle de +l'hégire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se +lèvera à l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction, +qu'on faisait remonter à Mahomet[492]. + +[Note 491: El-Mehdia (voir plus loin).] + +[Note 492: Carette, _Migrations des tribus algériennes_, p. 386, +citant d'Herbelot.] + +Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes places, +fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent rasées, et les préfets +fatemides s'établirent dans d'autres localités, élevées au rang de +chefs-lieux. + +La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les premiers +officiers du gouvernement et les généraux pour les postes importants. +C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause +d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la nouvelle secte, en +avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'étranger. + +C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du +kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce schisme +possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons pas tarder à +voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine fatemide et l'hérésie +kharedjite, au grand détriment de la vieille race berbère. + + APPENDICE + + CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES + + Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800 + Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812 + Ziadet-Allah I............... 817 + Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838 + Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841 + Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856 + Ziadet-Allah II.............. 863 + Abou-el-R'aranik............. 864 + Ibrahim II ben-Ahmed......... 875 + Abou-Abd-Allah............... 902 + Ziadet-Allah III............. 903 + Chute de Ziadet-Allah III.... 909 + + + + +CHAPITRE IX + +L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES +910-934 + + +Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb +central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et +écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements +d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par +Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son +insuccès.--L'autorité du mehdi est rétablie en Sicile.--Première +campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition +fatemide contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions +fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des +Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside; +sa mort.--Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès +d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça se prononce pour les Oméïades; il est vaincu +par les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions +fatemides en Italie. + + +SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment où le triomphe des Fatemides va +faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est +opportun de jeter un coup d'œil général sur l'état du pays et de passer +en revue les événements survenus en Mag'reb; car le récit des +révolutions dont l'Ifrikiya a été le théâtre nous en a forcément +détournés. + +A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement +jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre lui et son +neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il périt dans un +combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général de son adversaire. +A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris s'empara de l'autorité +dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier éclat le trône de Fès[493]. + +[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106. +El-Bekri, trad. article _Idricides_.] + +La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières années, de +l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait à s'élever sur +ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces +Berbères avaient soumis à leur autorité tout le territoire compris entre +Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière orientale du Mag'reb +extrême. Le reste de la tribu était à Sidjilmassa, où la royauté qu'elle +y avait fondée venait d'être renversée par les Chiaïtes[494]. + +Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorité +sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville. Auprès d'eux +étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement +augmenté et qui étendaient leur autorité dans les régions sahariennes et +sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer était un +guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scène[495]. + +Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence +sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent une +expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la +commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un +traité par lequel ceux-ci livrèrent un territoire, où ils fondèrent la +ville d'Oran[496]. Ce fut la première colonie oméïade en Mag'reb. + +Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort +affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un +secours capable de la protéger contre les ennemis qui +l'entouraient[497]. + +[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.] + +[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.] + +[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.] + +[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.] + +CONQUÊTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES +ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la délivrance du +mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le Mag'reb central, sous +le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. Ce général ayant attaqué +Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre à +mort le prince Rostemide. Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En +même temps, Tiharet cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les +sectaires de ce schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides, +durent émigrer vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de +l'Oued-Rir', en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis +par les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines. + +Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la +soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui +avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques +mécontents. + +Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur à Tiharet, +entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran. +Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui offrirent de lui livrer +cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu +après, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun, +qui avait contribué à leur succès, en fut nommé gouverneur (910). + +Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce sujet +dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut conduite par +Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général du mehdi étendit +l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et +Azdadja de la province d'Oran. Peut-être même entrait-il, dès lors, en +relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui devait être +avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb. + +Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient contre +les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute +sa garde de Ketama. + +LE MEHDI FAIT PÉRIR ABOU-ABD-ALLAH ET ÉCRASE LES GERMES DE +RÉBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre le mehdi +et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cédant, dit-on, à +l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les +services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction +des affaires. Mais Obéïd-Allah n'entendait nullement partager son +autorité avec qui que ce fût. Irrité de voir ses avis brutalement +repoussés, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis-à-vis +de son maître; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer +sourdement contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi +n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel, dont +le caractère devait se révéler aux humains par des miracles. «Nous nous +sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des +_signes_ pour se faire reconnaître; le vrai Imam doit faire des miracles +et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la +cire[498]». + +[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors de +Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en +Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et chargèrent leur +grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah lui-même. + +Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents +commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un +être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. Obeïd-Allah comprit que +sa seule porte de salut était l'énergie, qui impose toujours aux masses, +et, pour toute réponse, il fit mettre à mort le grand cheikh des Ketama. +Afin d'achever d'anéantir la conspiration, il envoya les principaux +chefs occuper des commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent +dispersés et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus +compromis furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués. +L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant tout +sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa sécurité +l'homme auquel il devait le pouvoir. + +Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frère +Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frères, +Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des massifs et se +précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le premier. En vain +Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité aux deux chefs qui avaient +été autrefois ses lieutenants: «Celui auquel tu nous a ordonné d'obéir +nous commande de te tuer[499]», répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba +percé de coups sur le cadavre de son frère. + +Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida +lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation des +prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah: +«Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans l'autre vie, car tu as +travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se tournant ensuite vers +Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune pitié, +car tu es cause des égarements de ton frère; c'est toi qui l'as conduit +aux abreuvoirs du trépas!» + +Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles étaient tombées +sous le poignard des assassins[500]. Quant à ceux-ci, l'un d'eux, +Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la région de l'est; +l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï et de la frontière +sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces +exécutions, mais ils furent promptement étouffés dans le sang de leurs +promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques, le pouvoir d'Obéïd-Allah, +loin de ressentir aucune atteinte, se renforça de tout l'effet produit +par l'écrasement de ceux qui avaient voulu le renverser. + +[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.] + +[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amené la +chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prévoir, +avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens en profitèrent pour +se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, émigrés +d'Afrique, relevèrent un peu la situation de la colonie, et cherchèrent +à proclamer l'indépendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais, +aussitôt que le mehdi eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de +ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé +Ben-bou-Khanzir. + +Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du +mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite, +pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une +heureuse expédition au Yal-Demone et répandit partout la terreur de son +nom. Mais bientôt son extrême cruauté indisposa contre lui ses plus +fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par surprise et l'expédièrent au +mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501]. + +[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de +Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.] + +ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu précédemment que le khalife +Abd-Allah était arrivé, au commencement du Xe siècle, après de longues +années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne et à tenir en +respect les petites royautés, qui se formaient de toute part. Le succès +continua à couronner ses efforts, surtout dans le midi: «En 903, son +armée prit Jaën; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur +Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Cañete, aux +Beni-el-Khali; en 907, elle força Archidona à payer tribut; en 910, elle +prit Baeza, et l'année suivante, les habitants d'Iznajar se révoltèrent +contre leur seigneur et envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord +il y avait une amélioration notable[502].» + +[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant +Ibn-Haïan.] + +Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), après un +règne de vingt-quatre ans. + +Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune homme +de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa +jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne tarda pas à +démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté politique, il ne +le cédait à personne. + +Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit +une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait appeler +Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro le drapeau de +l'indépendance nationale et du christianisme. + +Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de Tanger, +prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis à la tête de +l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces d'Elvira et de +Jaën, recevant partout des soumissions, et brisant les résistances qu'il +rencontrait. Il se présenta enfin devant Séville, dont les notables lui +ouvrirent les portes (décembre 913)[503]. + +Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917, +Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade se +trouvait rétablie et un grand règne allait commencer. + +[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.] + +RÉVOLTES CONTRE OBÉÏD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire, à peine +assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie du mehdi +suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, que les +Houara et Louata prirent les armes. Les généraux obéïdites étouffèrent +dans le sang cette sédition; on dit que les têtes des promoteurs furent +expédiées à Kaïrouan et exposées sur les remparts. + +Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes à l'attaque +de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint le +gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une armée +nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les Zenètes de leur nouvelle +conquête, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que +Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà +contracté alliance avec les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes, +car Messala reçut, comme récompense, le commandement de Tiharet et la +mission de protéger la frontière occidentale. + +Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à mort +d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les effets de leur +rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants de Kaïrouan +détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence était sans bornes. + +La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la +population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta sur eux et en +fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchèrent, +paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparaître en les +jetant dans les égoûts. + +En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en +Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à leur tête +un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et envahirent le +Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher contre les +rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il +fallut une campagne de près d'un an pour les réduire. Le faux mehdi, +ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et exécuté à Rokkada, après avoir +été promené, revêtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504]. + +Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne, les +gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient les Ketama, +chassaient leur gouverneur et se déclaraient indépendants. Le mehdi +envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre, dans le port de +Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit. On investit ensuite +la ville par terre, et, après quelques mois de blocus, les Tripolitains, +qui avaient souffert les horreurs de la famine, se décidèrent à se +rendre à Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent +massacrés et la ville livrée au pillage; une forte contribution de +guerre fut frappée sur les survivants[505]. + +[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson, +apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.] + +[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.] + +FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette +époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, depuis Tunis et +Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix sur une petite +presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, et nommée par les +indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la +reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa +couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa +capitale. + +La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une main +avec son poignet.» De solides fortifications établies sur l'isthme ne +laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer. +Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire des palais pour lui et +des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent +creusés, et des travaux exécutés afin de rendre plus sûr le port +naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères. + +En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où le +peuple et les marchands vinrent s'établir[506]. + +[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 325. El-Bekri, +passim. El-Kaïrouani, p. 95.] + +EXPÉDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCÈS.--Si Obeïd-Allah +cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il +sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les têtes +fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie, l'esprit de +résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient placé à leur tête +le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait été de +retrancher de la khotba (prône) le nom du mehdi et de proclamer +l'autorité du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut +accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les emblèmes du +commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507].» + +Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme une +simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il +n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première étape +devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la conquête. Ayant +réuni une armée nombreuse de Ketama, il en donna le commandement à son +fils Abou-l'Kassem et le lança vers l'est. Le jeune prince traversa +facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obéissance le pays de +Barka. De là, il marcha directement sur Alexandrie et commença le siège +de cette ville. En même temps, une flotte de deux cents navires, sous le +commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être +emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent dans +l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent sur le vieux +Caire. + +Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu du khalife +un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, qu'on appelait _le +maître de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans +plusieurs combats et les força à la retraite. Abou-l'Kassem dut +abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se +réfugier à Barka. + +La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait +dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancés par +Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils +d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les navires +chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute les troupes +envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette +ville au pillage et, enfin, se présenta devant Tripoli, où il trouva +Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les débris de ses troupes. Il se +décida alors à se rembarquer et rentra en Sicile chargé de butin. + +[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.] + +[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.] + +Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la +suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jeté +en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite et essaya de +gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son profit; mais il fut +arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la tête aux deux +frères[509]. + +[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p. +95-96. Ibn-Hammad, passim.] + +L'AUTORITÉ DU MEHDI EST RÉTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait +à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, des légistes, des +nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les +uns contre les autres. Le succès de l'expédition de son fils Mohammed +n'avait fait qu'exciter la cupidité des Musulmans; aussi Ibn-Korhob +dut-il céder à leurs instances et organiser une razia sur la terre +ferme. Débarquée en Calabre, l'armée expéditionnaire ravagea une partie +de cette province. Mais une tempête détruisit la flotte, et les +Musulmans qui échappèrent au naufrage regagnèrent comme ils purent +l'île. Ne possédant plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux +attaques constantes des vaisseaux du mehdi. + +Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité de +son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire la paix +avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait +besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu, par lequel les +Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de Sicile un tribut annuel de +vingt-deux mille pièces d'or (fin 915)[510]. + +Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob se +démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet 916); mais +les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés de l'émir, +l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce prince,--à +méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te révoltant contre +nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont élevé au pouvoir +malgré moi et, malgré moi, m'en ont fait descendre.» Le souverain +fatemide l'envoya au supplice[511]. + +Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de prendre le +commandement en Sicile. Ce général éteignit dans leur germe toutes les +révoltes et déploya une grande sévérité: s'étant rendu maître de +Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre général de la population. +Enfin, une amnistie fut proclamée, au nom du chef de l'empire obéïdite, +et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan, en laissant dans l'île, comme +gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512]. + +[Note 510: Amari, t. II, p. 153.] + +[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.] + +[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.] + +PREMIÈRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les +difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans l'Est ne +l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident. +Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le poussait +à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Saïd, +le descendant de la petite royauté des Beni-Salah à Nokour, s'étant +allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance aux Fatemides, +Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était arrivé, et il donna à +Messala l'ordre de se mettre en marche. + +Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année 917. Saïd +l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché, mais la clef de +la position ayant été livrée par un traître, Saïd fit transporter sa +famille et ses objets précieux dans une île voisine du port, puis, se +jetant en désespéré sur les ennemis, il tomba percé de coups. Messala +livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tête de +l'infortuné Saïd. Sa famille parvint à gagner l'Espagne et fut reçue +avec honneur par Abd-er-Rahman III[513]. + +[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. +141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.] + +Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant plusieurs +mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en +laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps après, les fils de +Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent en possession de leur petit +royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, fut reconnu comme prince régnant. +Un de ses premiers actes consista à proclamer l'autorité du khalife +oméïade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit +pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman. + +NOUVELLE EXPÉDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obeïd-Allah reprit, alors +ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une armée formidable, dont +les auteurs arabes, avec leur exagération habituelle, portent le chiffre +à cinq cent mille hommes, il en confia le commandement à son fils +Abou-l'Kassem et la lança contre l'Egypte. Au printemps de l'année 919, +cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'élite, se mit en +marche. L'Egypte était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se +rendirent-ils facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au +pillage, puis ils envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le +gouverneur n'avait pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza, +il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi +n'était pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était +l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en +vainqueur là où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux +habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre à lui. + +Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique: +coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils attendaient +avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside étant +mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà eu la gloire de +repousser la première invasion; des troupes lui avaient été envoyées et +enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en grâce près de son souverain, se +préparait à accourir pour jeter son épée dans la balance. + +Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le mehdi au +secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides +lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à Rosette. En +920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès lors, la face des +choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une à une toutes ses +conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette +retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre, fut désastreuse; dans le +mois de novembre, le prince obéïdite rentra à Kaïrouan, ne ramenant, +dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait péri par le fer +ou la maladie, était prisonnier ou s'était dispersé[514]. + +[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad, +passim. El-Kaïrouani, p. 96.] + +CONQUÊTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient était le théâtre +de ces événements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une +nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaça, soutenu +par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des +Edrisides. Yahïa-ben-Edris ayant réuni ses guerriers arabes, son corps +d'affranchis et tous les contingents berbères dont ils disposait et +parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança +contre l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa +capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença +le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit forcé de +traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du sultan fatemide +et consentit à accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi à +Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala confia à son cousin +Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des régions du Mag'reb, +jusqu'auprès de Fès. + +L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le prince +edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne +tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt Messala accourut avec ses +troupes dans le Mag'reb. Étant entré à Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris, +l'interna dans la ville d'Azila (près de Tanger), et s'empara de ses +trésors (921). De là il se porta sur Sidjilmassa, où les descendants des +Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorité. +Ahmed-ben-Meïmoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui +résister, il fut pris et mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud +l'autorité fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du +précédent roi, et rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour +recevoir les félicitations de son maître[515]. + +Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En +Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa, +continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens de Sicile, +pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb. Selon M. +Amari[516], Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché l'alliance du +mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La +générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en liberté ses ambassadeurs +tombés entre les mains de ses troupes, désarma Siméon et fit échouer le +projet. + +[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et +suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.] + +[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.] + +Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients du +joug, tint en échec pendant de longs mois les armées fatemides, et ce ne +fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlevé et +qu'ils se virent forcés à la soumission. + +Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en Egypte, +sous le commandement du général fatemide Mesrour, en l'année 924, mais +les détails précis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas, +n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat effectif. + +SUCCÈS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les +Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser +en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions +d'attaquer ses frontières ou de s'allier à ses ennemis. Selon +Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait péri en les combattant dans le cours +de l'année 921, mais nous avons vu plus haut qu'après être rentré de son +expédition de Sidjilmassa, ce général était allé saluer son suzerain à +El-Mehdïa. L'étude comparative des auteurs nous conduit à reporter cet +événement à l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes +s'étant lancées dans la révolte, Messala marcha contre elles et après +plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de +sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le +mehdi. + +Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et +Ben-Khalifa[518], arrivée de l'est, fut complètement détruite, par les +Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit l'adhésion de presque +toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au delà de +la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia continuait à exercer le pouvoir au nom +des Fatemides jusqu'à la limite extrême du territoire de Fès. + +[Note 517: _Histoire des Berbères_, t. II, p. 527 et t. III, p. +230.] + +[Note 518: Selon Ibn-Hammad.] + +EL-HAÇAN RELÈVE, À FÈS, LE TRÔNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des +échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit aussitôt sentir en +Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nommé El-Haçan, dit +El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne +des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie. Marchant sur Fès, il s'empara +par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le +ketamien. + +Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête de toutes +ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au devant de lui et +la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un ruisseau appelé +Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire se prononça pour +l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en abandonnant sur le champ de +bataille deux mille Miknaça, parmi lesquels son propre fils. El-Haçan +soumit alors à son autorité les régions de Safraoua, Mediouna, Meknès, +Basra, etc., c'est-à-dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926). + +[Note 519: Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude +de frapper son ennemi à la veine du bras.] + +[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri, +art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.] + +En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à +Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette +époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades +d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique où +il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. Ses agents +entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité d'alliance fut +conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne. + +Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, fut +arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia accourut à Fès +et entreprit le siège du quartier des Andalous, resté fidèle aux +Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire resta aux Miknaça. +Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais on facilita sa fuite en +essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haçan se +brisa la cuisse et mourut misérablement. + +EXPÉDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succès +d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les +Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle campagne et à en +confier la direction à son fils. Au printemps de l'année 927, le prince +Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une puissante armée. Il passa +par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des +Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il +dut entreprendre toute une série d'opérations gênées par le mauvais +temps. Ayant contraint les rebelles à la soumission, il continua sa +route vers l'ouest et dut réduire diverses tribus telles que les Houara, +et les Lemaïa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était +conservé. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança +dans le Mag'reb; ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se +retirèrent dans le sud pour éviter son attaque. + +Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement, +Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans le Hodna. +Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de l'hostilité, il +les réduisit à la soumission et, pour les punir, les déporta à Kaïrouan. +De même que les généraux byzantins avaient songé à établir dans cette +localité une place forte qu'ils appelèrent Justiniana-Zabi, +Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destinée à +couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions des Zenètes. Il +lui donna le nom de Mohammedïa, mais l'ancienne appellation de Mecila +prévalut. Le commandement de cette place forte fut donné par lui à +l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait été, dit-on, un des premiers +partisans du mehdi et aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa. +Tout le Zab fut placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula +dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521]. + +[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim. +El-Kaïrouani, p. 96.] + +Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin de +conserver ses droits d'héritier présomptif (928). + +Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jetés par la +tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au Fraxinet et, ayant +été rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite +république qui ne tarda pas à devenir un objet de terreur pour les +régions environnantes; ces brigands parcoururent en maîtres les Alpes, +l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussèrent l'audace jusqu'à venir +assiéger Milan. + +SUCCÈS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laissé dans le Mag'reb +Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission des +régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils Medin, s'attacha à +poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans +dans les retraites où ils s'étaient réfugiés. Les montagnes du Rif et le +pays des R'omara étaient le dernier rempart de cette dynastie déchue. +Une forteresse élevée sur un piton, au milieu de montagnes escarpées, +était maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le +rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à +Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de +réduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça +se décida à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah[522]; +quant à lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah, +nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au +pillage et achevèrent l'œuvre de destruction commencée, quelques années +auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça envahit ensuite la province +de Tlemcen, où se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen, +descendant de Soleïman, qui prit la fuite à son approche et alla se +réfugier à Melila (931). Mouça entra vainqueur à Tlemcen. + +[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.] + +Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb. Nous +avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec +Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer (le victorieux), +en raison de ses grands succès sur les princes de Léon[523]. Stimulé par +les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, après +le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeïades tout le pays +compris entre Ténès et Oran. Il est probable que l'arrivée du chef +victorieux des Miknaça, maître d'une grande partie du Mag'reb, força +Ibn-Khazer à regagner les solitudes du désert, son refuge habituel. + +Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de +conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville +tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par +les derniers représentants de cette dynastie (931). + +[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.] + +MOUÇA SE PRONONCE POUR LES OMÉÏADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES +FATEMIDES.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux oméïades entrèrent +en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia qui se disposait à marcher +contre eux, et lui transmirent de la part de leur maître des offres très +séduisantes, s'il consentait à l'accepter pour suzerain. Le chef des +Miknaça avait-il à se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il +était préférable pour lui de s'attacher à la fortune du brillant +En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les +ouvertures à lui faites et se décida à répudier la suzeraineté fatemide +pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal +du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorité oméïade dans le +Mag'reb. + +Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi +expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis +du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne +possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne +sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches sans importance. +L'année suivante (933), une armée fatemide se mit en route vers l'ouest, +sous le commandement de Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa +sans peine le Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça +attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la +Moulouïa, au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les +troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp ennemi, ce +qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à appeler à son aide le +général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation devant Hadjar-en-Necer. +Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et +vinrent attaquer les derrières de Mouça. Au profit de cette diversion, +qui immobilisait le chef miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès, +où il entra sans coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné +la ville à son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en +Mag'reb, Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme +gouverneur à Fès Hâmed-ben-Hamdoun[524]. + +[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 268, t. II, p. 528, +569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.] + +MORT D'OBÉÏD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps après le retour de l'armée, +Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était âgé de +soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il laissait +sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent qu'au +moment de sa mort la lune avait subi une éclipse totale. + +Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait de la +grande Syrte au cœur du Mag'reb. Il faut reconnaître qu'une rare fortune +avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, après avoir erré en +proscrit, durant de longues années, était venu s'asseoir en triomphateur +sur le trône préparé par un disciple dont l'abnégation égalait le +dévouement. Grâce à son énergie invincible, Obéïd-Allah sut conserver, +étendre et établir sur des bases durables un pouvoir assez précaire au +début. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont +les premières conséquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait +tout, il eût été renversé après un court règne. + +Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute sa vie +n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tournés et +c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali n'avait pu se +maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de ses tentatives +militaires en Egypte, il dut se borner à employer l'intrigue, et ce fut, +dit-on, par un de ses émissaires que le khalife El-Moktader fut tué +pendant les guerres qui suivirent la révolte de Mounès. Suivant +l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, il aurait même annoncé +officiellement cette nouvelle dans une assemblée politique où il reçut +les félicitations du peuple. + +Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique de la +religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient +pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations. Le pèlerinage, +une des bases de la religion islamique, était devenu impossible depuis +que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et +enlevé la pierre noire de la Kaâba[525]. + +[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim. +El-Kaïrouani, p. 96.] + +EXPÉDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre, +nous devons passer une rapide revue des expéditions faites en Europe +pendant les dernières années du règne du mehdi. A la suite d'une +alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en +Afrique, une expédition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans +le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent d'un certain nombre de +villes détachées de l'obéissance de l'empire, et notamment d'Otrante. +Saïn, chef des Slaves, força Naples et Salerne à lui verser une rançon, +puis il fit payer tribut à la Calabre et retourna à Palerme avec un +riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans +cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux +passèrent en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades. + +Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition +d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement +servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins. + +En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le ravage +dans les environs de cette ville[526]. + +[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv. +Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.] + + + + +CHAPITRE X + +SUITE DES FATEMIDES. RÉVOLTE DE L'HOMME A L'ANE +934-947. + + +Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.--Succès de Meïçour, général +fatemide, en Mag'reb; Mouça, vaincu, se réfugie dans le +désert.--Expéditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des +Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succès des Edrisides; mort de +Mouça-ben-Abou-l'Aflia.--Révolte d'Abou-Yezid, _l'homme à +l'âne_.--Succès d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de +Kaïrouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie +d'inaction.--Siège d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Levée du siège +d'El-Mehdïa.--Mort d'El-Kaïm; règne d'Ismaïl-el-Mançour.--Défaites +d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Chute d'Abou-Yezid. + + +RÈGNE D'EL-KAÏM; PREMIÈRES RÉVOLTES.--Le prince Abou-l'Kassem avait +pris, depuis longtemps, en main la direction des affaires de l'empire +fatemide; il lui fut donc possible de tenir secrète la mort de son père +pendant un certain temps[527]. Il envoya dans l'est et dans l'ouest des +forces suffisantes pour étouffer dans leur germe les rébellions qui +auraient pu se produire à la nouvelle du décès du mehdi. Après avoir +pris ces habiles dispositions, il annonça le fatal événement et se fit +proclamer sous le nom d'_El-Kaïm-bi-Amr-Allah_ (celui qui exécute les +ordres de Dieu). Il ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi +et manifesta le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer à +cheval dans les rues d'El-Mehdïa. + +[Note 527: Les auteurs varient entre un mois et un an.] + +El-Kaïm, c'est ainsi que nous le désignerons maintenant, était alors un +homme de quarante-deux à quarante-trois ans. Il avait, quelque temps +auparavant, institué à El-Mehdïa un véritable cérémonial de cour et pris +l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblème de la +dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable à un bouclier +fiché au bout d'une lance, était porté au-dessus de sa tête par un +cavalier. + +A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle +répandue qu'une révolte éclata dans la province de Tripoli, à la voix +d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du +mehdi. Entouré d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa +l'audace jusqu'à attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les +remparts de cette place et bientôt ses adeptes se tournèrent contre lui, +le mirent à mort et envoyèrent sa tête à El-Kaïm. + +Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom +d'Abou-Yezid commençait ses prédications. Ce marabout allait, avant peu, +mettre l'empire fatemide à deux doigts de sa perte[528]. + +[Note 528: Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p +328 et suiv. et t. III, p. 201 et suiv.] + +SUCCÈS DE MEIÇOUR, GÉNÉRAL FATEMIDE, EN MAG'REB.--MOUÇA, VAINCU; SE +RÉFUGIE DANS LE DÉSERT.--Lorsque, dans le Mag'reb, Mouça-ben-Abou-l'Afia +apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des +forces oméïades, se rendit maître de Fès. Après avoir fait mourir +Hâmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une +éclatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait +responsables de ses dernières défaites. + +Cependant, l'armée fatemide, envoyée dans l'ouest, sous le commandement +de l'eunuque Meïçour, avait commencé par réduire à la soumission les +populations des environs de Tiharet qui, après avoir mis à mort leur +gouverneur, s'étaient placées sous la protection de +Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Oméïades. Ce dernier, +attaqué à son tour, avait dû également se soumettre au vainqueur. Ayant +ainsi assuré ses derrières, Meïçour n'hésita pas à marcher directement +sur Fès. Il mit le siège devant cette ville, mais il y rencontra une +résistance désespérée et fut retenu sous ses murailles pendant de longs +mois. + +El-Kaïm, ne recevant plus de nouvelles de son armée, lui expédia du +renfort sous le commandement de son nègre Sandal. Cet officier, parvenu +dans le Mag'reb, commença par se rendre maître de Nokour, que les +descendants des Beni-Salah avaient relevée de ses ruines; puis, il opéra +sa jonction à Meïçour. Les princes edrisides entrèrent alors en +pourparlers avec ce dernier et lui proposèrent de le soutenir s'il +voulait attaquer leur ennemi mortel, Mouça. Cette démarche devait +consacrer une rupture définitive entre eux et les Oméïades. Mais, que +pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, représenté en Mag'reb par +Ben-Abou-l'Afia? + +Meïçour, qui, depuis sept mois, assiégeait inutilement Fès, accepta les +propositions des Edrisides et se décida à traiter avec les assiégés. +Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorité fatemide. + +Meïçour, ayant alors réuni toutes ses forces et reçu dans ses rangs le +contingent edriside, se mit à la poursuite de Mouça, le vainquit dans +toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le +contraignit à chercher un refuge dans le désert. + +Après avoir obtenu ce résultat, Meïçour donna à El-Kacem-ben-Edris, +surnommé Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de +tout le pays conquis sur Mouça. Cependant Fès fut réservé et les +Edrisides ne rentrèrent pas encore dans la métropole fondée par leur +aïeul. Ils continuèrent à faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale +provisoire. + +Meïçour rentra à El-Mehdia en 936[529]. + +[Note 529: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142, 145, 529. +Kartas, p. 117. El-Bekri, _Idricides_.] + +EXPÉDITIONS FATEMIDES EN ITALIE ET EN EGYPTE.--Pendant que ces +événements se passaient dans le Mag'reb, El-Kaïm obtenait de brillants +résultats sur un autre théâtre. Une nouvelle expédition maritime envoyée +d'El-Mehdia contre Gènes remportait un grand succès. Les soldats +fatemides, après avoir enlevé d'assaut cette ville, la mirent au pillage +et ramenèrent des captifs nombreux. A leur retour, ils portèrent le +ravage sur les côtes de Sardaigne et peut-être de Corse, et rentrèrent à +El-Mehdia avec un riche butin et un millier de femmes chrétiennes +captives (935)[530]. + +En Sicile, où quelques troubles avaient éclaté, le khalife fatemide +envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare +énergie, qui ne tarda pas à rétablir la paix et put s'appliquer tout +entier à l'embellissement de Palerme. + +Mais El-Kaïm avait, comme son père, les yeux tournés vers l'Orient, et +il faut avouer que le moment semblait favorable pour y exécuter de +nouvelles tentatives. Après la mort du khalife El-Moktader, on avait +proclamé El-Kaher-b'Illah à Bagdad; mais son règne avait été fort +troublé et de courte durée. Déposé en 934, il fut remplacé par son neveu +Er-Radi, fils d'El-Moktader. Ce prince nomma alors au gouvernement de +l'Egypte un officier d'origine turque[531], nommé Abou-Beker-ben-Bordj +et qui prit le titre d'_Ikhchid_ (roi des rois). En réalité, l'Egypte +devenait une vice-royauté presque indépendante, et, comme elle était +très divisée par la guerre civile, il était naturel qu'El-Kaïm songeât à +y intervenir. + +[Note 530: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 529. Amari, +_Musulmans de Sicile_, t. III, p. 180 et suiv.] + +[Note 531: Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient +alors le centre de l'Asie.] + +L'affranchi Zeïdane, général fatemide, partit pour l'Egypte à la tête +d'une armée et entra en vainqueur à Alexandrie, mais, Ikhchid étant +accouru avec des forces imposantes, Zeïdane ne jugea pas prudent de se +mesurer avec lui; il s'empressa d'évacuer le pays conquis et de rentrer +en Ifrikiya. + +PUISSANCE DES SANHADJA.--ZIRI-BEN-MENAD.--La grande tribu des Sanhadja, +qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb central, n'a, jusqu'à +présent, joué aucun rôle actif dans l'histoire. Son territoire +confrontait à l'est aux Ketama, au nord aux Zouaoua du Djerdjera, et +s'étendait à l'ouest jusque vers le méridien de Ténès; il renfermait des +localités importantes telles que Hamza, Djezaïr-beni-Mez'ranna (Alger), +Médéa et Miliana. La race des Sanhadja constituait une des plus +anciennes souches berbères. La tribu des Telkata[532] avait la +prééminence sur les autres. Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et à +l'ouest aux Sanhadja, étaient en luttes constantes avec eux. + +Vers le commencement du Xe siècle, vivait chez les Sanhadja un certain +Menad, sorte de _marabout_ dont la famille était venue quelque temps +auparavant s'établir dans la tribu et y avait fondé une mosquée. Il +avait un fils nommé Ziri, dont les auteurs disent: «...Qu'on n'avait +jamais vu un si bel enfant.....à l'âge de dix ans, il paraissait en +avoir vingt pour la force et la vigueur[533]». Ses instincts belliqueux +s'étaient révélés de bonne heure; aussi, dès qu'il eut atteint l'âge +d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens déterminés et alla faire +des expéditions et des razias chez les Mag'raoua. Son audace et son +courage, que le succès favorisa, lui procurèrent bientôt une grande +influence parmi les Sanhadja. Il put alors exécuter une razia très +fructueuse sur les Mar'ila, établis dans le bas Chelif, non loin de +Mazouna. Retranché dans la montagne de Titeri, au sud de Médéa, il y +emmagasina son butin et y logea ses chevaux. Malgré l'opposition de +quelques rivaux, il ne tarda pas à devenir le chef incontesté des +Sanhadja. Ayant envoyé sa soumission à El-Kaïm, il reçut de ce prince +l'investiture du commandement de sa tribu. + +Ziri songea alors à se construire une capitale digne de lui et reçut à +cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop +heureux de voir s'établir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et +destinée à servir de rempart contre eux. + +Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le +Djebel-el-Akhdar (Titeri), près de Médéa, et lui donna le nom d'Achir. +Lorsqu'elle fut achevée, il fit appel aux habitants de Tobna, de Mecila +et de Hamza pour la peupler[534]. + +[Note 532: Voir au chap. I, 2e partie, les subdivisions de cette +tribu.] + +[Note 533: En-Nouéïri, _apud_ Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.] + +[Note 534: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouéïri, +_loc. cit._; El-Bekri, art. Achir.] + +SUCCÈS DES EDRISIDES; MORT DE MOUÇA-BEN-ABOU-L'AFIA.--Dans le Mag'reb, +les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvré et +l'autorité qu'ils tenaient du général fatemide. En 936, Kacem-Kennoun, +chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son +cousin El-Hassen rentrait en vainqueur à Tlemcen. Mouça, réduit à +l'impuissance, suivait de loin ces événements, en guettant l'occasion de +reprendre l'offensive. + +Abd-er-Rahman-en-Nacer était alors retenu par ses guerres contre les +rois de Galice et de Léon. La fortune, jusqu'alors fidèle, l'avait +trahi, et il avait essuyé de sérieux échecs qu'il brûlait du désir de +venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb restaient +abandonnés à eux-mêmes[535]. + +En 938, eut lieu la mort de Mouça, «pendant qu'il travaillait, dit +Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), à +fortifier la cause des Oméïades». On ignore s'il fut tué dans un combat +ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et +reçut du khalife oméïade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb. +Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance +semblable à celle qui avait existé entre leurs pères, d'où il y a lieu +de conjecturer que ce dernier était mort vers la même époque. + +[Note 535: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 64 et suiv.] + +RÉVOLTE D'ABOU-YEZID, L'HOMME À L'ÂNE.--Abou-Yezid, fils de +Makhled-ben-Keïdad, zenète de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des +Ouargou, avait été élevé à Takious, dans le pays de Kastiliya. Il était +né, dit-on, au Soudan, du commerce de son père avec une négresse, dans +un voyage effectué par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses +études à Takious et à Touzer, où il avait reçu les leçons du Mokaddem +(évêque) des eïbadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'était ainsi pénétré, +dès son jeune âge, des principes de ces sectaires et particulièrement de +la fraction qui était désignée sous le nom de _Nekkariens_. C'étaient +des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la +spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas à leur secte. + +Abou-Yezid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais, +dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme ardente et +d'une énergie invincible. Il possédait à un haut degré l'éloquence qui +entraîne les masses. Dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, il s'adonna à +l'enseignement, c'est-à-dire qu'il s'appliqua à répandre les doctrines +de sa secte, et ses prédications enflammées n'avaient qu'un but: pousser +à la révolte contre l'autorité constituée. Il parcourut les tribus +kharedjites en pratiquant le métier d'apôtre, et se trouvait à Tiharet +au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire +résolu de la dynastie fatemide. Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans +le pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par +les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le +pèlerinage, mais il ne paraît pas qu'il eût réalisé ce projet, qui +n'était peut-être qu'une ruse de sa part pour détourner l'attention. + +Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l'année suivante, +commençait à grouper autour de lui des partisans prêts à le soutenir +dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez +fort pour lever l'étendard de la révolte à Takious, mais le souverain +fatemide s'étant décidé à agir sérieusement contre lui, Abou-Yezid dut +encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua +un voyage en Orient. Après quelques années de silence, il rentrait à la +faveur d'un déguisement à Touzer (938); mais ayant été reconnu, il fut +arrêté par le gouverneur et jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien +précepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux +instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nommés Fadel et Yezid, réunit +un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier. + +Cette fois, il n'y avait plus à tergiverser et il ne restait à +Abou-Yezid qu'à combattre ouvertement. Il se réfugia dans le sud chez +les Beni-Zendak, tribu zenète, et, de là, essaya d'agir sur les +populations zenètes de l'Aourès et du Zab et notamment sur les +Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'était nullement +diminuée, malgré l'âge et les infirmités. Après plusieurs années +d'efforts persévérants, il parvint à décider ces populations à la lutte. +Vers 942, il réunit ses principaux adhérents dans l'Aourès, se fit +proclamer par eux _cheikh des vrais croyants_, leur fit jurer haine à +mort aux Fatemides et les invita à reconnaître la suprématie des +Oméïades d'Espagne. Il leur promit en outre qu'après la victoire, le +peuple berbère serait administré, sous la forme républicaine, par un +conseil de douze cheiks. L'homicide et la spoliation étaient déclarés +licites à l'encontre des prétendus orthodoxes, dont les familles +devaient être réduites en esclavage[536]. + +[Note 536: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 530 et suiv., t. III, +p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid. +El-Kaïrouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l'étude publiée par Cherbonneau +dans la _Revue africaine_, sous le titre _Documents inédits sur +l'hérétique Abou-Yezid_, no 78 et dans le _Journal asiatique_, passim.] + +SUCCÈS D'ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L'IFRIKIYA.--En 942, Abou-Yezid +profita de l'absence du gouverneur de Bar'aï pour venir, à la tête de +ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle +course dans la même direction fut moins heureuse, car le gouverneur, +qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les +poursuivit dans la montagne; mais, s'étant engagé dans des défilés +escarpés, il se vit entouré de kharedjites et forcé de chercher un +refuge derrière les remparts de sa citadelle. + +Abou-Yezid essaya en vain de le réduire; manquant de moyens pour faire, +avec succès, le siège de Bar'aï, il changea de tactique. Des ordres, +expédiés par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, établis +dans la partie méridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent +d'entreprendre le siège de Touzer et des principales villes du Djerid. +Cette feinte réussit à merveille, et, tandis que toutes les troupes des +postes du sud se portaient vers les points menacés, Abou-Yezid venait +s'emparer sans coup férir de Tebessa et de Medjana. La place de +Mermadjenna éprouva bientôt le même sort; dans cette localité, le chef +de la révolte reçut en présent un âne gris dont il fit sa monture. C'est +pourquoi on le désigna ensuite sous le sobriquet de l'_homme à l'âne_. + +De là, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, après avoir mis en déroute +le corps de troupes ketamiennes qui protégeait cette place, il s'en +empara et la livra au pillage: toute la population réfugiée dans la +grande mosquée fut massacrée par ses troupes, qui se livrèrent aux plus +grands excès. Ainsi, un succès inespéré couronnait les efforts de +l'apôtre. L'homme à l'âne prit alors le titre de _Cheikh des Croyants_: +vêtu de la grossière chemise de laine à manches courtes usitée dans le +sud, il affectait une grande humilité, n'avait comme arme qu'un bâton et +comme monture qu'un âne. + +En présence du danger qui le menaçait, El-Kaïm, sans s'émouvoir, réunit +des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes. +Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le +commandement en chef à Meïçour. L'esclavon Bochra partit à la tête d'une +de ces divisions pour couvrir Badja, menacée par les Nekkariens. Le +général Khalil-ben-Ishak alla occuper Kaïrouan et Rakkada, avec le +second corps. Enfin Meïçour demeura avec le dernier à la garde +d'El-Mehdïa. + +Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l'armée +de Bochra par un de ses lieutenants nommé Aïoub. Celui-ci n'ayant pu +soutenir le choc des troupes régulières, l'Homme à l'âne effectua en +personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi +et changea la défaite en victoire. La ville de Badja fut mise à feu et à +sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mêmes furent passés au +fil de l'épée, les femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle victoire +eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout, +accoururent, sous la bannière d'Abou-Yezid, de nouveaux adhérents, +autant pour échapper à ses coups que dans l'espoir de participer au +butin. + +Les Beni-Ifrene et autres tribus zenètes formaient l'élite de son armée. +L'Homme à l'âne s'efforça de donner une organisation à ces hordes +indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du matériel et +des tentes; quant à lui, il conserva encore la simplicité de son +accoutrement. + +PRISE DE KAÏROUAN PAR ABOU-YEZID.--De Tunis, où il s'était réfugié, +Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles +essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce général, +contraint d'évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça. + +L'Homme à l'âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, alla +établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de +nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au cœur de sa +puissance. Les populations restées fidèles à cette dynastie se +réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment décisif approchait. En +attendant qu'il pût investir El-Medhïa, Abou-Yezid, pour tenir ses +troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur +les territoires non soumis. Ces partis répandirent la dévastation dans +les contrées environnantes et rapportèrent un butin considérable. + +Enfin l'Homme à l'âne donna le signal de la marche sur la capitale. En +avant de Souça, l'avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta contre +Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. Les Kharedjites +furent entièrement défaits: quatre mille d'entre eux restèrent sur le +champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits à +El-Medhïa, où le prince ordonna leur supplice. + +Cet échec, tout sensible qu'il fût, n'était pas suffisant pour arrêter +l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés +de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et +arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes +abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan. Après +être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur +Kaïrouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il était suivi. + +Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empêcher l'investissement +de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la défendre +pendant le siège. Dans l'espoir de sauver sa vie, il entra en +pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence jusqu'à venir à son +camp. L'homme à l'âne le jeta dans les fers et bientôt le fit mettre à +mort, malgré les représentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet +acte de lâcheté. Pressée de toutes parts et privée de chef, la ville ne +tarda pas à ouvrir ses portes aux assiégeants (milieu d'octobre 944). +Suivant leur habitude, les Kharedjites livrèrent Kaïrouan au pillage; +les principaux citoyens, les savants, les légistes étant venus implorer +la clémence du vainqueur, n'obtinrent que d'humiliants refus; ils +auraient même, selon Ibn-Khaldoun[537], reçu l'ordre de se joindre aux +Kharedjites et de les aider à massacrer les habitants de la ville et les +troupes fatemides. + +On dit qu'en faisant son entrée dans la ville, Abou-Yezid criait au +peuple: «Vous hésitez à combattre les Obeïdites? Voyez cependant mon +maître Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre boiteux: Dieu nous a +donc, l'un et l'autre, dispensés de verser notre sang dans les combats, +mais nous ne nous en dispensons pas!»[538]. + +[Note 537: _Berbères_, t. III, p. 206.] + +[Note 538: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +NOUVELLE VICTOIRE D'ABOU-YEZID SUIVIE D'INACTION.--Dans toute cette +première partie de la campagne, les généraux fatemides semblent avoir +lutté d'incapacité, en se laissant successivement écraser sans se prêter +aucun appui. Après la chute de Kaïrouan, Meïyour, sortant de son +inaction, vint, à la tête d'une nombreuse armée, attaquer le camp des +Kharedjites. La bataille eût lieu au col d'El-Akouïne, en avant de la +ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir être favorable aux +Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane +de l'Aourès, transportée quelques années auparavant dans l'Ifrikyia, +passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes +fatemides, y jeta le désordre, suivi bientôt de la défaite. Meïçour +reçut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef +de la révolte. Les tentes et les étendards obeïdites tombèrent aux mains +des Nekkariens. La tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les +rues de Kaïrouan, fut envoyée en Mag'reb avec la nouvelle de la +victoire. + +Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meïçoùr, et, suivant son plan de +campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par sa dernière +victoire pour marcher sur El-Mehdïa, il lança ses guerriers par groupes +sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches sectaires portèrent alors +le ravage et la mort dans tout le pays, qu'ils couvrirent de sang et de +ruines. Parmi les plus acharnés à commettre ces excès, se distinguèrent +les Beni-Kemlane. L'autorité d'Abou-Yezid s'étendit au loin. Plusieurs +places fortes tombèrent en son pouvoir et notamment Souça, où les plus +épouvantables cruautés furent commises[539]. + +Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya à l'oméïade +En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage +de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le dire, fut fort bien +accueillie par la cour d'Espagne. La municipalité de Kaïrouan avait, +dit-on, insisté, pour qu'il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait +rétabli dans cette ville le culte orthodoxe[540]. + +L'Homme à l'âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain. +Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de mendiant +pour se vêtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la +royauté. Il allait au combat monté sur un cheval de race. Ce n'était +plus l'homme à l'âne. Pendant ce temps, El-Kaïm occupait ses troupes à +couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous +les jours à voir paraître l'ennemi sous ses murs. En même temps, il put +faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs +voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa +demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des généalogistes +complaisants rattachèrent à la filiation du prophète, s'était, ainsi +qu'on l'a vu, déclaré l'ami des Fatemides; la rivalité de sa tribu avec +celle des Zenètes-Mag'raoua était une raison de plus pour combattre la +révolte des Zenètes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama +et les Sanhadja vinrent harceler les derrières de l'armée nekkarienne, +tandis que des forces plus considérables se concentraient à Constantine. + +[Note 539: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 532, t. III, p. 207. +El-Kairouani, p. 100.] + +[Note 540: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 200 et suiv. +Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 67.] + +SIÈGE D'EL-MEHDÏA PAR ABOU-YEZID.--Après être resté pendant 70 jours +dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le siège devant +El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa possession, à la suite +d'une série de combats qui durèrent plusieurs jours, et il s'avança +jusqu'à la Meçolla, à une portée de flèche de la ville (janvier 945). +Ainsi se trouva réalisée une prédiction attribuée au mehdi. Abou-Yezid, +dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville +ne pouvait être enlevée par un coup de main et, ayant établi un vaste +camp retranché au-dessus de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il +entreprit le siège régulier d'El-Mehdïa. + +Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion, +sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à revers, +l'armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux les Ourfeddjouma, +sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent à les +repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura abandonné à lui-même, n'ayant d'autre +espoir de salut que dans son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa +le siège, livrant de nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur +côté, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements était +généralement indécise, car les assiégeants, en raison de la +configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs +forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme à l'âne se +multipliait, conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit +trouver la mort dans une de ces luttes, où l'acharnement était égal de +part et d'autre. + +Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se +contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de +ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les +envoyait fourrager dans l'intérieur. Bientôt la famine vint ajouter à la +détresse des assiégés, entassés dans El-Mehdïa, et El-Kaïm dut se +décider à expulser les non-combattants qui étaient venus s'y réfugier +lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards +et enfants furent impitoyablement massacrés par les Nekkariens, qui leur +ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et +monnaies qu'ils supposaient avoir été avalés par les fuyards[541]. +Abou-Yezid donnait lui-même l'exemple de la cruauté: tout prisonnier +était torturé. Les Obéïdites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier. + +Le siège traînait en longueur; les Fatemides avaient trouvé de nouvelles +ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, soit par suite +d'un ravitaillement exécuté par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun[542], +ce qui semble peu probable, à moins qu'il n'ait été opéré par mer. Dans +les premiers jours, des rassemblements considérables de Berbères +arrivant du Djebel-Nefouça, du Zab, ou même du Mag'reb, venaient sans +cesse grossir l'armée des Nekkariens. Mais cette armée, par sa +composition hétérogène, ne pouvait subsister qu'à la condition d'agir et +surtout de piller. L'inaction, les privations ne pouvaient convenir à +ces montagnards accourus à la curée. L'Homme à l'âne essayait de les +lancer sur les contrées de l'intérieur; mais à une grande distance, il +ne restait plus rien; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens +commencèrent à murmurer; bientôt des bandes entières reprirent le chemin +de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l'immense +rassemblement ne tarda pas à se fondre. Promptement, Abou-Yezid n'eut +plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aourès et des +Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kaïm profita de +l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique qui +rejeta l'assiégeant dans son camp. En même temps, des émissaires habiles +suscitèrent le mécontentement parmi les derniers adhérents d'Abou-Yezid, +en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite déréglée étaient +indignes de son caractère. + +[Note 541: Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani rapportent ce +trait.] + +[Note 542: _Berbères_, t. II, p. 56.] + +LEVÉE DU SIÈGE D'EL-MEHDIA.--Incapable de résister à une nouvelle sortie +et ne pouvant même plus compter sur ses derniers soldats, Abou-Yezid se +vit forcé de lever le siège au plus vite et d'opérer sa retraite sur +Kaïrouan, en abandonnant son camp aux assiégés. Selon El-Kaïrouani, +trente hommes seulement l'accompagnaient dans sa fuite[543] (août 945). + +[Note 543: Page 102.] + +El-Mehdïa se trouva ainsi délivrée au moment où les rigueurs du blocus +l'avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps, les vivres +étaient épuisées; on avait dû manger la chair des animaux domestiques et +même celle des cadavres. Les assiégés trouvèrent dans le camp kharedjite +des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte. +Aussitôt, le khalife El-Kaïm reprit l'offensive. Tunis, Souça et autres +places rentrèrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait +été le signal d'un tolle général de la part des populations victimes de +leurs excès. + +Quant à Abou-Yezid, il avait été reçu avec le dernier mépris par les +habitants de Kaïrouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. L'Homme à +l'âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea +complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des premiers +jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple livrée sous +laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même temps, des officiers +dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui occupaient différents +postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage et la désolation dans +les campagnes environnantes. + +Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant réuni +un corps de troupe, opéra sa jonction avec les contingents des Ketama et +Sanhadja et s'avança à marches forcées au secours des Fatemides. Les +garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent à +eux. Mais Aïoub, fils d'Abou-Yezid, suivait depuis Badja tous leurs +mouvements, et, une nuit, il attaqua à l'improviste Ibn-Hamdoun dans son +camp. Les confédérés, surpris avant d'avoir pu se mettre en état de +défense, se trouvèrent bientôt en déroute et les Nekkariens en firent un +grand carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-même, tomba, en fuyant, dans un +précipice où il trouva la mort[544]. Les débris de l'année, sans penser +à se rallier, rentrèrent dans leur cantonnement. + +[Note 544: Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de +l'_Histoire des Berbères_, p. 554.)] + +Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de +Hacen-ben-Ali, général d'El-Kaïm, qui avait fait un grand massacre des +Kharedjites et de leurs partisans. + +Aussitôt après sa victoire, Aïoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur +Hacen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec +des chances diverses. Aïoub finit cependant par écraser les forces de +son ennemi et le couper de Tunis, où les Nekkariens entrèrent de nouveau +en vainqueurs. Hacen, qui s'était réfugié sous la protection de +Constantine, toujours fidèle, entreprit de là plusieurs expéditions +contre les tribus de l'Aourès. + +Encouragé par ce regain de succès, Abou-Yezid voulut tenter un grand +coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d'un rassemblement +considérable, attaquer Souça, et, pendant plusieurs mois, pressa cette +place avec un acharnement qui n'eut d'égal que la résistance des +assiégés. + +MORT D'EL-KAÏM. RÈGNE D'ISMAÏL-EL-MANSOUR.--Sur ces entrefaites, un +dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kaïm cessa de vivre +à El-Mehdïa. Il était âgé de 55 ans. Avant sa mort, il désigna comme +successeur son fils Abou-Tahar-Ismaïl qui devait plus tard recevoir le +surnom d'El-Mansour (le victorieux). Selon El-Kaïrouani, El-Kaïm aurait, +un mois avant sa mort, abdiqué en faveur de son fils[545]. + +[Note 545: Page 103.] + +Ismaïl, le nouveau khalife fatemide, était âgé de 32 ans. C'était un +homme courageux, instruit et distingué. + +Il s'élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la +famille obéïdite par la bravoure, le savoir et l'éloquence. Dans les +circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de +prudence que de décision; aussi, pour éviter de fournir un nouveau sujet +de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la mort de son père. +Rien, à l'extérieur, ne laissa supposer le changement de règne. + +Souça était alors réduite à la dernière extrémité. Le premier acte +d'Ismaïl fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un puissant +renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui +commandaient cette expédition, abordèrent heureusement et, secondés par +les troupes de la garnison, vinrent avec impétuosité attaquer le camp +des Nekkariens, au moment où ceux-ci se croyaient sûrs de la victoire. +Après une courte lutte, les kharedjites furent mis en déroute et leur +camp demeura aux mains des Fatemides. Souça était sauvée. + +Abou-Yezid chercha un refuge à Kaïrouan, où se trouvaient ses femmes et +le fidèle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposés contre +lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile sur le point d'être +éclipsée, fermèrent les portes à son approche et refusèrent de le +recevoir. Il se retira à Sebiba, suivi seulement de quelques partisans. +En même temps, le khalife Ismaïl, après avoir passé par Souça, faisait +son entrée à Kaïrouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie générale +aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d'Abou-Yezid +furent respectés, et le prince lit pourvoir à leurs besoins. + +DÉFAITES D'ABOU-YEZID.--Cependant, l'Homme à l'âne, qui avait obtenu +quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée et vint, +avec confiance, se présenter devant Kaïrouan; il attaqua même le camp +d'Ismaïl qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant +plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant +reçu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les +kharedjites dans le sud. + +Abou-Yezid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs de +Kaïrouan et couper la route de cette ville à El-Mehdïa et à Souça. Le +chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces; Ibrahim crut +pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses +femmes à condition qu'il s'éloignerait pour toujours. L'Homme à l'âne +accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans. + +Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espéré obtenir la paix +en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou-Yezid fut-il +rentré en possession de son harem qu'il revint attaquer les Fatemides +plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le khalife résolut alors +d'en finir par la force avec ce lâche ennemi. Ayant réuni un corps +nombreux de troupes régulières et d'auxiliaires Ketama et Berbères et de +l'est, il se mit à leur tête et vint attaquer les Kharedjites qui, en +masses tumultueuses, se préparaient à renouveler leurs agressions. +Lorsqu'on fut en présence, Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se +plaçant au centre avec les troupes régulières et en formant son aile +droite avec les contingents de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les +Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis. + +Abou-Yezid vint attaquer impétueusement les Berbères de l'aile droite +et, les ayant mis en déroute, se heurta contre le centre qui l'attendit +de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé aux Karedjites +le temps d'épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la tête de sa réserve et +force l'ennemi à la retraite. Bientôt les adhérents d'Abou-Yezid sont en +déroute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les +vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille têtes de ces +partisans furent, dit-on, envoyées à Kaïrouan, où elles servirent +d'amusement à la lie du peuple. + +Ce fut alors qu'Ismaïl traça le plan de k ville de Sabra à un mille au +sud-ouest de Kaïrouan. Cette place, qui devait être la capitale de +l'empire obéïdite, reçut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de +Mansour). Après sa défaite, Abou-Yezid avait en vain essayé de se jeter +dans Sebiba. De là, il prit la route de l'ouest et se présenta devant +Bar'aï; cette forteresse, qu'il n'avait pu enlever au début de la +campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le +siège. + +Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se +développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser +aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l'esclavon +Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son camp à +Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et ceux des +cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946). + +POURSUITE D'ABOU-YEZID PAR ISMAÏL.--Alors commença cette chasse +mémorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismaïl +marcha d'abord sur Bar'aï. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite à +travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous; +il pensait pouvoir résister dans la place forte de Tobna, mais le +khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore. + +Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab, +vint apporter des présents à son souverain et lui présenter ses +hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait +le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aourès, à la tête d'une +bande. Le khalife ordonna de l'écorcher vif. «Ainsi faisait-il de tous +ceux qu'il prenait», dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de +_l'écorcheur_. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds +coupés. + +Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des +Mag'raoua, un message amical. Ce prince, allié des Oméïades d'Espagne, +avait, au profit de l'anarchie, étendu son autorité jusqu'à Tiharet et +exerçait sa prépondérance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il +avait soutenu l'Homme à l'âne, mais la cause de l'agitateur devenait par +trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se hâtait de l'abandonner avant +qu'elle fût tout à fait perdue. + +Abou-Yezid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils Aïoub en +Espagne pour tâcher d'obtenir une diversion des Oméïades. En attendant +leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins +occidentaux du Hodna. Ce pays était occupé par les Beni-Berzal, fraction +des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grâce à l'appui de ces +indigènes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana[546]. Mais le +khalife l'y poursuivit, força les Beni-Berzal à la soumission et mit en +déroute les adhérents de l'agitateur. + +Abou-Yezid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et reparut +dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint l'y relancer, et +l'Homme à l'âne chercha en vain à rentrer dans le pâté montagneux de +Salât. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa poursuite les troupes +fatemides, qui reçurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar +l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient arrêtés[547]. L'armée du +khalife éprouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par +le fait des intempéries que par le manque de vivres, et elle perdit +beaucoup d'hommes et de matériel. + +[Note 546: Actuellement le Djebel-Mezita «à 12 milles de Mecila», +dit Ibn-Hammad.] + +[Note 547: Ce fait, avancé par Ibn-Hammad, est contredit par +Ibn-Khaldoun.] + +Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu par +Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour reconnaître sa +fidélité, le khalife le nomma gouverneur de toute la région, au nom des +Fatemides, et lui accorda l'autorisation d'achever la ville d'Achir, +dont il avait commencé la construction dans le Djebel-el-Akhdar[548], +pour en faire sa capitale. + +Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner quelque +temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement perdu la trace +d'Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit qu'il était venu, à la tête +d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le siège devant +Mecila. Ismaïl, qui se disposait à pousser jusqu'à Tiharet, se hâta +d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt +Abou-Yezid fut délogé de ses positions: ayant été abandonné par ses +partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre +ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana. + +[Note 548: Voir _Revue africaine_, no 74.] + +CHUTE D'ABOU-YEZID.--Après s'être ravitaillé à Mecila, Ismaïl, en +attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s'était réfugié son +ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du +Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus +alliées étant enfin arrivés, l'armée fatemide attaqua la montagne; le +combat fut rude; mais à force d'énergie, les défilés gardés par les +kharedjites furent tous enlevés et les rebelles se dispersèrent en +désordre. + +Abou-Yezid, entraîné dans la déroute, reçut un coup de lance qui le jeta +en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en tête desquels +étaient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se précipitèrent sur lui pour le +prendre vivant; mais son fils Younès et ses partisans accoururent à son +secours, et un nouveau combat acharné s'engagea sur son corps. Les +Nekkariens purent enfin emporter leur chef blessé. Un grand nombre de +kharedjites avaient été tués. On décapita tous les cadavres, ce qui +valut à cette bataille le nom de _journée des têtes_[549]. + +L'Homme à l'âne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se +renfermer dans une citadelle établie sur un piton appelé _Tagarboucet_ +(l'arçon). Ismaïl l'y poursuivit, mais le refuge du rebelle était dans +une position tellement escarpée qu'il dut renoncer à l'enlever +sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador +(l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commença +le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, il ordonna l'assaut, +mais Abou-Yezid, entouré de ses fils[550], s'y défendit avec le courage +du désespoir. En vain les assiégeants s'avancèrent, en traversant des +ravins escarpés et en escaladant les roches, jusqu'au pied du dernier +escarpement, malgré la grêle de pierres et de projectiles que leur +lançaient les assiégés, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les +surprit avant qu'ils eussent achevé d'assurer leur victoire. Pendant la +nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort, +afin qu'elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara, +dont les habitations avaient été brûlées et les bestiaux enlevés, +vinrent le soir même faire leur soumission. + +[Note 549: Ibn-Hammad.] + +[Note 550: Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar était aussi avec lui.] + +Ismaïl avait pu se convaincre, dans ces journées de luttes, qu'il +n'avait pas assez de troupes pour réduire son ennemi. Il demanda des +soldats réguliers à Kaïrouan et, en attendant leur arrivée, s'installa à +son camp du Nador. «Tant que je n'aurai pas triomphé de mon ennemi, +disait-il[551], mon trône sera où je campe.» Le khalife passa ainsi de +longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus +laissait disponibles à pacifier la contrée. + +[Note 551: Selon lbn-Hammad.] + +Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador et l'on +donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou-Yezid, ses +fils et quelques serviteurs dévoués, s'étaient réfugiés dans une sorte +de réduit où ils tenaient encore. On finit par y pénétrer, mais +l'agitateur n'y était plus; il était sorti par un passage secret et +fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes, car il était +couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore si ceux qui le +portaient ne l'avaient laissé rouler dans un ravin profond, d'où il fut +impossible de le retirer. + +Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l'apportèrent au +khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite +envers lui; néanmoins, comme il le réservait pour son triomphe, il fit +soigner ses blessures; mais, quelques jours après, l'Homme à l'âne +rendait le dernier soupir (août 947). Son corps fut écorché et sa peau +bourrée de paille pour être rapportée à El-Mehdïa. Sa chair et les têtes +de ses principaux adhérents ayant été salées, furent expédiées à +El-Mehdïa. Du haut de la chaire, on y annonça la victoire du khalife, et +les preuves sanglantes en furent livrées à la populace. + +La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup porté aux Nekkariens. Aïoub et +Fadel, fils de l'homme à l'âne, qui avaient pu échapper, tentèrent de +rallier les débris des adhérents de leur père. S'étant associés à un +ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, nommé Mâbed, ils parvinrent à +réunir une armée et allèrent attaquer Tobna et même Biskra. Mais le +khalife ayant envoyé contre eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus +par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs +furent défaits et durent se réfugier dans les profondeurs du désert. + +Ainsi se termina la révolte de l'Homme à l'âne, sous les coups de +laquelle l'empire fatemide avait failli s'écrouler. Abou-Yezid, dont on +ne saurait trop admirer la ténacité, l'indomptable énergie et même les +talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres, griser par le +succès. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant pas sur +El-Mehdïa après la prise de Kaïrouan, il perdit à jamais sa cause. +Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que son succès aurait été +bien avantageux pour l'Afrique[552]. + +[Note 552: Nous avons suivi, pour tout le récit de la révolte +d'Abou-Yezid, les auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. +530-542, t. III, p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim. +El-Kaïrouani, p. 98 et suivantes. _Documents sur l'hérétique +Abou-Yezid_, par Cherbonneau. _Revue africaine_, no 78, et collection du +_Journal asiatique_.] + + + + +CHAPITRE XI + +FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE +947-973 + + +État du Mag'reb et de l'Espagne.--Expédition d'El-Mansour à +Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile; +victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour, +avènement d'El-Moëzz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie +oméïade.--Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife +fatemide.--Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.--Campagne de +Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité +fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evénements d'Espagne; mort +d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succède.--Succès des +Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrès de l'influence oméïade en +Mag'reb.--État de l'Orient; El-Moëzz prépare son expédition.--Conquête +de l'Egypte par Djouher.--Révoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les +Zenètes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succès de son fils Bologguine dans le +Mag'reb.--El-Moëzz se dispose à quitter l'Ifrikiya.--El-Moëzz transporte +le siège de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des +Fatemides d'Afrique. + + +ÉTAT DU MAG'REB ET DE L'ESPAGNE.--Il n'avait pas fallu à Ismaïl moins de +deux années de luttes incessantes pour triompher de la terrible révolte +de l'Homme à l'âne. C'était un grand résultat, obtenu grâce à l'énergie +du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donné, il faut le +reconnaître, était mérité. Mais, si le principal ennemi était abattu, il +restait bien des plaies à fermer. Pendant cette crise, l'autorité +fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des +Oméïades d'Espagne. Le Mag'reb et Akça, en entier, leur obéissait déjà. +Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad, +y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le +pays des R'omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls +éloignés du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner +contre lui la moindre hostilité. + +Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu leur +domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la révolte +d'Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès de cet +agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une +habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur +du Mag'reb central. Enfin, à Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour +les Oméïades. + +En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non +moins grands succès, en profitant de la discorde qui paralysait les +forces des chrétiens; Castille et Léon étaient en guerre. Les +Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnommé +l'excellent Comte, avaient cherché à s'affranchir du joug un peu lourd +de Ramire II, prince de Léon; mais la fortune avait trahi Ferdinand: +fait prisonnier par son ennemi, il avait été tenu dans une dure +captivité et n'avait obtenu la liberté qu'en renonçant à exercer aucun +commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient +reporté leur frontière jusqu'au delà de Medina-Céli[553]. + +[Note 553: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 64 et suiv. +Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 270, t. II, p. +148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. _Idricides_. +Ibn-Hammad, _loc. cit._ El Marracki, éd. Dozy, p. 27 et suiv.] + +EXPÉDITION D'EL-MANSOUR À TIHARET.--Le khalife Ismaïl voulut profiter de +son séjour dans l'ouest pour lâcher d'y rétablir son autorité. Ayant +convoqué ses alliés à Souk-Hamza[554], il fut rejoint dans cette +localité par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre +917, l'armée s'ébranla et marcha directement sur Tiharet; Hâmid prit la +fuite à son approche et gagna Ténès, d'où il s'embarqua pour l'Espagne. + +[Note 554: Actuellement Bouïra, au N.-E. d'Aumale.] + +Une fois maître de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas à propos +de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il préféra entrer en pourparlers +avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le détacher de la +cause oméïade, il lui offrit de le reconnaître comme son représentant +dans le Mag'reb central, avec la suprématie sur toutes les tribus +zenètes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa à El-Mansour un +hommage plus ou moins sincère de soumission. Tranquille de ce côté, le +khalife alla châtier les tribus louatiennes de la vallée de la Mina, +lesquelles étaient infectées de kharedjisme. Après les avoir contraintes +à la soumission, il se disposa à rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant, +il renouvela l'octroi de ses faveurs à Ziri-ben-Menad, dont le secours +lui avait été si utile, et lui confirma l'investiture de chef des tribus +sanhadjiennes et de tout le territoire occupé par elles jusqu'à Tiharet. +Cette vaste région comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza, +celles de Lemdia (Médéa), Miliana, et enfin une bourgade à peine connue +auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand développement et +était destinée au plus brillant avenir, nous avons nommé +_Djezaïr-beni-Mezr'anna_ (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi +par son père du commandement de ces trois dernières places[555]. + +Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le chemin de l'est, +le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonçait +la mort de son père et son avènement sous le titre +d'_El-Mansour-bi-Amer-Allah_ (le vainqueur par l'ordre de Dieu). Le 18 +janvier 918, il faisait son entrée triomphale à Kaïrouan, précédé par un +chameau sur lequel était placé le mannequin d'Abou-Yezid, soutenu par un +homme. De chaque côté, deux singes, qui avaient été dressés à cet +office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe[556]. +Les plus grands honneurs furent prodigués au souverain victorieux. + +[Note 555: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.] + +[Note 556: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid, +était sorti du Sahara à la tête d'une bande de pillards, qu'il ravageait +l'Aourès et était venu mettre le siège devant Bar'aï. Mais bientôt il +fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa tête au kalife. +Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tête de son +fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et +tout le monde périt. Seul le mannequin de l'Homme à l'âne fut rejeté sur +le rivage; on l'attacha à une potence, où il resta jusqu'à ce qu'il eût +été mis en lambeaux par les éléments. Aioub, l'autre fils de l'apôtre +nekkarien, fut également assassiné par un chef zenète, et ainsi la +famille de l'agitateur se trouva entièrement détruite; ses cendres mêmes +furent dispersées. + +SITUATION DE LA SICILE; VICTOIRES DE L'OUALI HASSAN-EL-KELBI EN +ITALIE.--Pendant les années d'anarchie qui avaient été la conséquence de +la révolte d'Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée aux +aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n'y exerçait +effectivement l'autorité, et les chrétiens en avaient profité pour +cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la partie +méridionale de l'île, mais ils étaient misérables et vivaient dans un +état de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes, +tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A +Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurpé peu +à peu l'autorité. + +Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer à la tête de l'île un +de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s'était distinguée en +Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui conféra le +titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire dans sa +famille (948). Hassan trouva Palerme en état de révolte, mais il parvint +à y pénétrer par ruse, et, s'étant saisi des Tabari, les fit mettre à +mort. + +Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué le +joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait le +trône de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des +troupes en Calabre pour reconquérir l'indépendance. Hassan, de son côté, +ayant reçu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une +armée nombreuse (950), puis mettre le siège devant Gerace. Les Grecs +étant arrivés, l'ouali les battit et les força de se réfugier à Otrante +et à Bari; puis il rentra à Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de +nouveau en Italie, où des troupes nombreuses avaient été amenées, et y +remporta de grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées +dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852). + +Dans l'été de la même année, l'ouali de Sicile signa avec l'envoyé de +l'empereur une trèvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir +le tribut. Hassan établit une mosquée à Reggio[557]. + +[Note 557: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 203-248. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.] + +MORT D'EL-MANSOUR. AVÈNEMENT D'EL-MOEZZ.--Le khalife avait transporté sa +demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan, qu'on appelait El +Mansouria, du nom de son fondateur. De là, il dirigeait la guerre +d'Italie et suivait les événements de Mag'reb, où l'influence fatemide +avait entièrement cessé pour faire place à la suprématie oméïade. + +Au commencement de l'année 953, El-Mansour tomba malade, à la suite +d'une partie de plaisir où il avait pris un refroidissement. Dans le +mois de mars[558], il rendait le dernier soupir. Il n'était âgé que de +trente-neuf ans, sur lesquels il en avait régné sept. + +[Note 558: Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en désaccord sur ce point +avec tous les autres auteurs.] + +Son fils Maâd (Abou-Temim), qui avait été désigné par lui comme héritier +présomptif parmi ses dix enfants, lui succéda et prit le nom d'_El-Moëzz +li dine Allah_ (celui qui exalte la religion de Dieu). C'était un jeune +homme de vingt-deux ans, doué d'un esprit mûr et ferme. Le 25 avril, il +reçut le serment de ses officiers, et s'appliqua immédiatement à la +direction des affaires de l'état. Il alla ensuite faire une tournée dans +ses provinces, afin de s'assurer de la fidélité de ses gouverneurs et de +l'état de défense des frontières[559]. + +[Note 559: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142.] + +LES DEUX MAG'REB RECONNAISSENT LA SUPRÉMATIE OMÉÏADE.--De graves +événements s'étaient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit. + +Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, étant mort en 949, avait +été remplacé par son fils Abou-l'Aïch-Ahmed, surnommé El-Fâdel (l'homme +de mérite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour +oméïade, s'empressa de faire hommage de vassalité à En-Nacer et de +rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide +envoyèrent également des députations au souverain de l'Espagne +musulmane, et ainsi toute la région septentrionale du Mag'reb extrême se +trouva placée sous sa suzeraineté. Mais il ne suffisait pas à En-Nacer +que l'on y prononçât la prière en son nom; il lui fallait des gages plus +sérieux et il demanda bientôt à l'imprudent El-Fâdel de lui céder les +places de Tanger et de Ceuta[560]. + +Dans le Mag'reb central, Yâla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et +Mohammed-ben-Khazer, émir des Mag'raoua, avaient été complètement +détachés, par les agents d'En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient +reçu l'investiture du gouvernement oméïade. Ils s'étaient alors partagé +le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la région orientale; il était +venu s'installer à Tiharet, et, sur cette frontière, s'était rencontré +avec les Sanhadja, ennemis héréditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes +n'avaient pas tardé à recommencer entre ces deux tribus. Quant à Yâla, +il avait conservé la région de l'ouest et étendu sa suprématie sur les +populations du nord jusqu'à Oran; pour se créer un refuge et un point +d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, à une journée à +l'ouest de Maskara, une capitale qui reçut le nom d'Ifgane; les villes +environnantes en fournirent les premiers habitants[561]. + +[Note 560: Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569. +El-Bekri, _Idricides_.] + +[Note 561: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 148, t. III, p. 213, +t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.] + +Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprématie oméïade. Fès, +même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife. + +Seule, l'oasis de Sidjilmassa, où régnait un descendant de la famille +miknacienne des Beni-Ouaçoul, nommé Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de +suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince répudia même les doctrines +Kharedjites et se déclara indépendant en prenant le nom +d'_Ech-Chaker-l'Illah_ (le reconnaissant envers Dieu)[562]. + +[Note 562: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 264.] + +La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des +descendants de Ben-Abou-l'Afia, était restée fidèle à la cause oméïade, +malgré les revers qu'elle avait éprouvés. + +LES MAG'RAOUA APPELLENT À LEUR AIDE LE KHALIFE FATEMIDE.--Nous avons vu +qu'En-Nacer avait réclamé aux Edricides la possession de Tanger et de +Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé un refus, il profita des +dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir +en Mag'reb. Un corps d'armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de +cet Homéïd qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les +Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et força +El-Fâdel à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne resta à +celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral. + +Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeïade +envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages de son +amitié. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie +d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage +en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait soutenu autrefois tes fils +d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement à l'usurpation de l'autorité sur +les Mag'raoua. Bientôt Yala poussa l'audace jusqu'à venir enlever +Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, à Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer, +rompant alors d'une manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa +personne, en Ifrikiya porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut +avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se +fit donner par lui les renseignement les plus précis sur l'état du +Mag'reb (954). + +Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan le chef des +Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d'alliance qui le liaient à +son père. De grandes réjouissances furent données en l'honneur de ce +chef qui rentra, comblé de présents, dans son pays, avec l'ordre de se +tenir prêt à accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyées +dans le Mag'reb. + +RUPTURE ENTRE LES OMÉIADES ET LES FATEMIDES.--En 955, le khalife +oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et successeur de +Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se décida à +intervenir plus activement en Afrique et commença les hostilités contre +la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre préambule, saisir un +courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme représailles, El-Moëzz +donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec +la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès +d'Alméria, porta le ravage dans la contrée et rentra chargé de butin. + +Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança, peu +après, sa flotte, commandée par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya. +Mais, des mauvais temps et l'inhospitalité des côtes africaines ne lui +ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne. +L'année suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires, +opéra son débarquement à Merça-El-Kharez (La Calle), et, de ce point, +alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra +en Espagne. + +Mais ces escarmouches n'étaient que des préludes d'action: plus +sérieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide au +cœur de sa puissance et préparait une grande expédition, lorsqu'il +apprit la mort d'Ordoño III (957) et son remplacement par son frère +Sancho, dont le premier acte avait été la rupture du traité conclu avec +les Oméïades. Forcé de voler au secours de la frontière septentrionale, +En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique[563]. + +[Note 563: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 73 et suiv. +Amari. _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p. +542.] + +CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG'REB; IL SOUMET CE PAYS À L'AUTORITÉ +FATEMIDE.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour réaliser +l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps. Ayant donc +réuni une armée imposante, il en confia le commandement à son secrétaire +(_kateb_), l'affranchi chrétien Djouher dont la renommée, comme général, +n'était pas à faire. En 958, Djouher partit à la tête des troupes. +Parvenu à Mecila, il y prit un contingent commandé par Djâfer, fils de +Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses +guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit également à la colonne, avec +quelques Mag'raoua. + +C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra dans le +Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est +possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrèrent en +pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une +soumission plus ou moins sincère. Selon la version du Kartas, il y eut +de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yâla +fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime +promise par le général fatemide. Sa tête fut expédiée au khalife en +Ifrikiya. + +Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa leur +puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur Fès où +commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Oméïades. Il dut +entreprendre le siège de cette ville qui était bien fortifiée et pourvue +d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques efforts, voyant que les +assiégés tenaient avec avantage, il se décida à décamper et à marcher +sur Sidjilmassa, où le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré +indépendant, sous la suprématie abasside et avait frappé des monnaies à +son nom. Ce roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes; +puis, après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité +fatemide, il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à +l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On +dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des plantes +marines et des poissons de mer dans des urnes. + +De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et de +courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad +pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut fait +prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé quelques +jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de +soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était mort et c'était +El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé. Pour conjurer le danger, ce +prince se réfugia dans le château de Hadjar-en-Necer et, de là, envoya +sa soumission au général fatemide, en protestant que l'alliance de sa +famille avec les Oméïades avait été une nécessité de circonstance. +Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son +commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme +capitale la ville de Basra. + +Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou réduit +au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme +représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer et +Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet, il +donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en +récompense de sa fidélité. + +A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée triomphale +et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite, enfermés dans +des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain détrôné Sidjilmassa +et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fès (959)[564]. + +[Note 564: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543, +555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim. +El-Kaïrouani, p. 106, 107.] + +GUERRE D'ITALIE ET DE SICILE.--Pendant que l'autorité fatemide obtenait +en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé en Italie +entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la +trêve en 956, avait envoyé, contre les Musulmans d'Italie, des troupes +thraces et macédoniennes. Le patrice Argirius était alors venu mettre le +siège devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les +infidèles. Ammar, frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre. + +Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin +nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. De là, Basile +va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui était accouru avec ses +troupes, puis il se retire. + +En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses +forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent +favorisa la fuite des navires impériaux et poussa ceux des Musulmans sur +les côtes de Sicile, où plusieurs firent naufrage. En 960, une trêve fut +conclue avec l'empire et dura jusqu'à l'élévation de Nicéphore +Phocas[565]. + +[Note 565: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 250 et suiv.] + +ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE. MORT D'ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS +EL-HAKEM II LUI SUCCÈDE.--En Espagne le roi Sancho avait été détrôné et +remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé _le Mauvais_ (958). La +grand-mère de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-même à +Cordoue, pour déterminer le khalife oméïade à rétablir son fils sur le +trône. En-Nacer accepta, à la condition que dix forteresses lui fussent +livrées, et bientôt l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon. +Au mois d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son +royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des +Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un refuge à +Burgos. + +Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une bien +faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques +mois disparaître les résultats de longues années d'efforts persévérants. +Dominé par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'âge, +Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16 +octobre 961, à l'âge de soixante-dix ans. Ce prince avait régné pendant +quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque +toujours été favorable. Après avoir pris un pouvoir disputé, un royaume +réduit presque à rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans +l'état le plus florissant, le trésor rempli, les frontières respectées. +Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants, +trois mille mosquées, de superbes palais, cent treize mille maisons, +trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs[566]. + +El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succéda. Aussitôt, le roi de +Léon, qui était humilié de la protection des Musulmans, commença à +relever la tête et il fut facile de prévoir que la paix ne serait plus +de longue durée[567]. + +[Note 566: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 91, 92.] + +[Note 567: _Ibid._, p. 95. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 28 et suiv.] + +SUCCÈS DES MUSULMANS, EN SICILE ET EN ITALIE.--En Sicile, le gouverneur +kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les places qu'ils +tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit maître de +Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance de six mois. Un grand +nombre de captifs furent envoyés en Afrique et la ville reçut le nom +d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans toute l'île, la seule place +de Rametta restait aux chrétiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint +l'assiéger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de +succomber, les chrétiens purent faire parvenir un appel désespéré à +Byzance. + +De graves événements venaient de se produire dans la métropole +chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne +régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait été remplacé +par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur mère et d'un +eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore Phocas, qui avait +acquis un grand renom par la conquête de l'île de Crète (en mai 961), et +qui disposait de l'armée, s'empara du pouvoir. + +Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur envoyant une +armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne de Crète, sous le +commandement de Nicétas et de son neveu Manuel Phocas. De son côté, +El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbères +(septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occupé Messine, +l'armée s'y retrancha, et de cette base les généraux rayonnèrent dans +l'intérieur. Manuel Phocas alla lui-même au secours de Rametta et livra, +près de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre). +L'action fut longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour +ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent +la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan +mourut dans le mois de novembre suivant. + +Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une année entière. +Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la dernière extrémité, +ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer par la brèche. Les hommes +furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et la +ville pillée. Vers le même temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à +Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand +nombre de personnages de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa. + +Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au +tribut et les contraignit à signer une trêve[568]. + +[Note 568: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 259 et suiv.] + +PROGRÈS DE L'INFLUENCE OMÉIADE EN MAG'REB.--Pendant que le khalife +fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb, +à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les Oméïades +cherchaient par tous les moyens à y reprendre de l'influence. Les +généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient été laissés +comme représentants du khalife dans ces régions, prêtèrent-ils l'oreille +aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous +l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz les fit mettre à mort comme +traîtres (961). + +Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie fatemide +et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnaître +sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaçoul +reprenait le commandement des régions du sud. En 964, le nouveau +souverain était mis à mort par son frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui +s'était donné le titre d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau +l'autorité oméïade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par +les tribus du haut Moulouïa. + +Dans le Rif, les Edrisides étaient comblés de cadeaux par le souverain +d'Espagne, qui ne négligeait rien pour les rattacher à sa cause. En même +temps, El-Hakem faisait réparer et compléter les fortifications de +Ceuta, où il entretenait une forte garnison[569]. + +[Note 569: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. +544, 569. Kartas, p. 125, 126.] + +ÉTAT DE L'ORIENT. EL-MOEZZ PRÉPARE SON EXPÉDITION.--Les souverains de la +dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son fondateur, n'avaient +cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils +devaient régner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la +révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre le Mag'reb contre les +entreprises des Oméïades, pour faire ajourner ces projets. El-Moëzz les +avait à cœur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnaître +que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable. + +L'empereur d'Orient, dégoûté par l'insuccès de ses tentatives en Sicile +et en Italie, menacé dans la péninsule par Othon de Saxe et occupé, du +reste, par ses conquêtes en Asie, tendait à se rapprocher d'El-Moëzz, et +même à s'unir avec lui dans un intérêt commun. Le khalife abbasside, +ayant perdu presque toutes ses provinces, était réduit à la possession +de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Bouïdes tenaient la Perse: +les Byzantins étaient maîtres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates, +ces terribles sectaires[570] qui avaient ravagé la Mekke parcouraient +les provinces de l'Arabie et commençaient à en déborder. La Syrie et +l'Egypte obéissaient aux Ikhchidites. + +[Note 570: Les Karmates admettaient l'usage du vin, réduisaient les +jours de jeûne à deux par an, prescrivaient cinquante prières par jour +au lieu de cinq, et enfin avaient modifié à leur guise presque toutes +les prescriptions de la religion musulmane.] + +Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent, en 967, +une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse pour chacun d'eux. Le +khalife fatemide intima alors à l'émir de Sicile l'ordre de cesser toute +hostilité et d'appliquer ses soins à la colonisation et à +l'administration de l'île. + +Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il +enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les +Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites, +Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de +onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La révolte, cette +compagne des défaites, éclatait partout. Les événements, on le voit, +favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz. + +Le khalife, voulant à tout prix éviter les échecs que ses aïeux avaient +éprouvés dans l'est, résolut de ne se mettre en route qu'après avoir +assuré, par ses précautions, la réussite de l'entreprise. Par son ordre, +des puits furent creusés et des approvisionnements amassés sur le trajet +que devait suivre l'armée. En même temps, comme il voulait assurer ses +derrières, Djouher fut envoyé avec une armée dans le Mag'reb. En outre +des intrigues oméïades dont nous avons parlé, et qu'il fallait réduire à +néant, le général fatemide avait pour mission de rétablir la paix entre +les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer +était mort depuis quelques années, et le système des razias avait +recommencé. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint +en Ifrikiya qu'après avoir tout rétabli dans l'ordre, fait rentrer les +impôts et recruté une nombreuse et solide armée[571] (968). + +[Note 571: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 274 et suiv. +Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et +suiv., El-Kaïrouani, p. 107 et suiv.] + +Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était prêt pour le +départ, un événement imprévu vint encore favoriser les projets +d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis deux ans l'empire +ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et à +l'anarchie. De pressants appels furent adressés d'Egypte au khalife. Au +commencement de février 969, l'immense armée, qui ne comptait, dit-on, +pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le +commandement de Djouher. Le khalife, entouré de sa maison et de ses +principaux officiers, vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son +brave chef. + +Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès d'Alexandrie, une +députation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la +soumission de la ville. Les troupes restées fidèles se trouvaient alors +en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des envoyés, un mouvement +populaire s'était produit au Caire et chacun se prétendait prêt à +combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontré l'ennemi en +avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entrée au +Caire le 6 juillet 969. La souveraineté des fatemides fut alors +proclamée dans toute l'Egypte, en même temps que la déchéance des +Ikhchidites. Ce fut en très peu de temps, et pour ainsi dire sans +combattre, que le descendant du mehdi devint maître de ce beau royaume, +depuis si longtemps convoité, et pour lequel ses ancêtres avaient fait +tant d'efforts stériles. + +Après avoir tracé, à son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle +qu'il appela El-Kahera (_la Triomphante_)[572], Djouher jugea +indispensable d'agir en Syrie, où les partisans de la dynastie déchue +s'étaient réunis en forces assez considérables. Il y envoya un de ses +généraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'armée. +Ramla, puis Damas tombèrent au pouvoir de l'armée fatemide +(novembre-décembre 969). + +[Note 572: C'est de ce nom qu'on a fait _Le Caire_.] + +Djouher s'était présenté en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce +rôle après la victoire, rétablit la marche régulière de +l'administration, en plaçant partout des fonctionnaires pris parmi les +Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout à ne pas froisser les +convictions religieuses et à maintenir les usages qui n'étaient pas +contraires à la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la +fameuse mosquée El-Azhar[573]. + +[Note 573: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 284 et suiv.] + +RÉVOLTES EN AFRIQUE. ZIRI-BEN-MENAD ÉCRASE LES ZENÈTES.--Dans le +Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi brillants +succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la révolte y +avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les Mag'raoua, +commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils d'Ibn-Khazer, et +Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée par le khalife El-Hakem. +Les agents oméïades avaient également réussi à exciter +Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il +était humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide être +toutes pour le chef des Sanhadja. Bientôt la révolte éclatait sur un +autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain +Abou-Djâfer se jetait dans l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et +en ralliant les débris des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha +contre le rebelle, mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent, +et Abou-Djâfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui +s'était avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de +poursuivre les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après, +Abou-Djâfer faisait sa soumission. + +La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée en +un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites, +Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance avec les +autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et leva l'étendard +de la révolte. + +Les partisans avérés des Fatemides furent massacrés et on proclama, dans +tout le Mag'reb, l'autorité d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et +Zenata se préparaient à prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur +eux à l'improviste à la tête de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou +fils Bologguine commandait l'avànt-garde. Le premier moment de surprise +passé, les Zenètes confédérés essayèrent de reformer leurs lignes, et un +combat acharné s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lâchèrent pied en +abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflammés par l'exemple de leur +chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kheïr, après +avoir vu tomber tous ses guerriers, se perça lui-même de son épée. Les +pertes des Zenètes, et surtout des Mag'raoua, furent considérables. On +expédia à Kaïrouan les têtes des principaux chefs (970). Le résultat de +cette victoire fut de rétablir, pour un instant, l'autorité fatemide +dans le Mag'reb[574]. + +[Note 574: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 7, 149, 549, t. III, +p. 234 et suiv. El-Kaïrouani, p. 125. El-Bekri, passim.] + +MORT DE ZIRI-BEN-MENAD. SUCCÈS DE SON FILS BOLOGGUINE DANS LE +MAG'REB.--El-Moëzz n'était pas sans inquiétude sur les intentions de +Djâfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'être excitée par les +derniers succès de Ziri. Il le manda amicalement à sa cour; mais le +gouverneur de Mecila, craignant quelque piège, leva le masque et alla +rejoindre les Zenètes, qui avaient été ralliés par El-Kheïr, fils de +Mohammed-ben-Khazer[575], brûlant du désir de tirer vengeance de la mort +de son père. Bientôt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja, à +la tête d'une armée considérable. Ziri-ben-Menad, pris à son tour au +dépourvu et séparé de son fils Bologguine, rassembla à la hâte ses +guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette +fois la victoire se déclara contre lui. Après un engagement sanglant, +les Sanhadja commencèrent à prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les +rallier: son cheval s'étant abattu, il fut aussitôt percé de coups par +ses adversaires, qui se précipitèrent sur son corps et le décapitèrent +(juillet 971). Yahïa, frère de Djâfer-ben-Hamdoun, fut chargé de porter +à Cordoue la tête de Ziri. On l'exposa sur le marché de la ville. + +[Note 575: Nous suivons ici l'usage indigène consistant à donner le +nom de l'aïeul, devenu patronymique, en supprimant celui du père.] + +A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger son père +et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les Zenètes et leur +infligea une entière défaite. Il reçut alors du khalife le diplôme +d'investiture, en remplacement de son père, et l'ordre de continuer la +campagne si bien commencée. A la tête d'une armée composée de guerriers +choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les +partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis, +reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes +dissidents. Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le +désert, où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les +poursuivit jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit +de nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort. + +Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès d'El-Hakem. + +Traversant alors le Mag'reb extrême, Bologguine revint vers le Rif, où +les Edrisides s'étaient de nouveau déclarés les champions de la cause +oméïade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau +et jurer fidélité au khalife fatemide. Après cette courte et brillante +campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient été en +partie dispersés, au point qu'un certain nombre d'entre eux étaient +allés chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa à revenir +vers l'est; auparavant, il défendit aux Berbères du Mag'reb de se livrer +à l'élève des chevaux, et, pour compléter l'effet de cette mesure, +ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir[576]. + +En passant à Tlemcen, il déporta une partie de la population de cette +ville et la fit conduire à Achir[577]. + +[Note 576: El-Kaïrouani, p. 127.] + +[Note 577: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235, +255. Kartas, p. 125. El-Bekri, _Idricides_, passim.] + +EL-MOEZZ SE PRÉPARE À QUITTER L'IFRIKIYA.--Pendant que la cause fatemide +obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement conduites, +achevaient de détruire en Syrie la résistance des derniers partisans de +la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-même à Kaïrouan +les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reçut +avec une grande pompe, couronne en tête, et leur rendit la liberté. + +Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie, des +adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement +d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et +s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah, envoyé +contre eux, fut entièrement défait et perdit la vie dans la rencontre. +Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchèrent ensuite contre +l'Egypte. + +Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient d'être +annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le +commandement dans la nouvelle conquête. Djouher pressait depuis +longtemps le khalife de transporter en Egypte le siège de l'empire; mais +El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve de sa famille, hésitait à +quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fondée par le mehdi. En +présence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla +d'instances, et comme, en même temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de +la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir +pour l'Orient. Il établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et +Djeloula, y réunit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de +prendre toutes les dispositions nécessaires en vue de l'abandon +définitif du pays. + +La grande difficulté était de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains +sûres. Afin de ne pas donner trop de puissance à son représentant, il +divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien +Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nommé gouverneur de la province de Tripoli. En +Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conservé le commandement; +El-Moëzz craignit que l'influence énorme dont elle jouissait la poussât +à se déclarer indépendante. Il rappela de l'île le gouverneur +Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iaïch, de la +direction des affaires. Mais, à peine celui-ci était-il arrivé, que la +révolte éclatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'île, +comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de +gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb résidant à Kaïrouan, le khalife +le réserva à Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le +dévouement lui étaient connus. La perception de l'impôt fut confiée à +deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et +quelques chefs de la milice furent également réservés à sa nomination; +enfin, un conseil de grands officiers fut chargé d'assister +Bologguine[578]. + +[Note 578: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Kaïrouani, p. +110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremère, _Vie d'El-Moez_. Amari, +_Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.] + +EL-MOEZZ TRANSPORTE LE SIÈGE DE LA DYNASTIE FATEMIDE EN EGYPTE.--Au +commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine rentra de son +heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands +honneurs et lui accorda les titres honorifiques de _Sifed-Daoula_ +(l'épée de l'empire) et d'_Abou-el-Fetouh_ (l'homme aux victoires); il +voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui ayant annoncé son +intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traça sa ligne de +conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux +Berbères une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impôts, et de +ne jamais donner de commandement important à une personne de sa famille, +qui serait amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui +prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans +le Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs +adhérents du pays. + +Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut accompagné +jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres +de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en lingots. C'était bien +l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours +considéré comme lieu de séjour temporaire. + +El-Moëzz arriva à Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin +suivant, il fit son entrée triomphale au vieux Caire (Misr) et alla +fixer sa résidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Moëzzïa). Nous +perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers à sa dynastie en +Egypte, pour ne suivre que le cours des événements accomplis en +Mag'reb[579]. + +[Note 579: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Kaïrouani, p. +111, 124. El-Bekri, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et +suiv.] + +Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie, car +nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans forces et dont la +dynastie est sur le point de disparaître de l'Afrique. Partout le peuple +berbère a repris son autonomie; il n'obéit plus à des étrangers; il va +fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur. + +APPENDICE + + CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE + + Date de l'avènement + Obéïd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910. + Abou-l'-Kacem-el-Kaïm............ 3 mars 934. + Ismaïl-el-Mansour................ 18 mai 946. + Maad-el-Moëzz.................... Mars 953. + Son départ pour l'Egypte......... Décembre 972. + + + + +CHAPITRE XII + +L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES +973-997 + + +Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succès des +Oméïades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort +d'El-Hakem.--Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les +Berg'ouata.--Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses +succès.--Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays +des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui +succède.--Guerre d'Italie.--Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau +leur autorité sur le Mag'reb.--Révoltes des Ketama réprimées par +El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre +les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya; +abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avènement +de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en +Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Oméïades d'Espagne. + + +MODIFICATIONS ETHNOGRAPHIQUES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les résultats +des dernières campagnes de Djouher et de Bologguine en Mag'reb avaient +été très importants pour l'ethnographie de cette contrée. Les Mag'rabua +et Beni-Ifrene vaincus, dispersés, rejetés vers l'ouest, durent céder la +place, dans les plaines du Mag'reb central, à leurs cousins les +Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-là, n'avaient guère fait parler d'eux. +Sur les Zenétes expulsés, un grand nombre, et, parmi eux, les +Beni-Berzal, allèrent se réfugier en Espagne et fournirent d'excellents +soldats au khalife oméïade. D'autres se placèrent sous les remparts de +Ceuta[580]. + +Les Sanhadja, au comble de la puissance, étendirent leurs limites et +leur influence jusque dans la province d'Oran. + +Un autre mouvement s'était produit dans les régions sahariennes. La +grande tribu zenète des Beni-Ouacine s'avança dans le désert de la +province d'Oran et se massa entre le mont Rached[581], ainsi nommé d'une +de ses fractions, et le haut Moulouïa jusqu'à Sidjilmassa, prête à +pénétrer, à son tour, dans le Tell[582]. + +Les débris des Mag'raoua, ralliés autour de la famille d'Ibn-Khazer, +passèrent le Moulouïa et s'avancèrent du côté de Fès, en usurpant peu à +peu les conquêtes des Miknaça[583]. + +[Note 580: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 236, 294.] + +[Note 581: Actuellement Djebel-Amour.] + +[Note 582: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5, +25.] + +[Note 583: _Loc. cit._, t. I, p. 265, t, III, p. 235.] + +SUCCÈS DES OMÉÏADES EN MAG'REB; CHUTE DES EDRISIDES; MORT +D'EL-HAKEM.--El-Hakem voulut profité du départ d'El-Moëzz pour regagner +le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide +s'éloignait vers l'est, une armée oméïade, commandée par le vizir +Mohammed-ben-Tamlès, débarquait à Ceuta, avec la mission de châtier le +prince edriside pour sa défection. Cette fois, El-Hassan, décidé à +combattre, s'avança à la rencontre de ses ennemis et les défit +complètement en avant de Tanger. Les débris de ces troupes, Africains et +Maures d'Espagne, se réfugièrent à Ceuta et demandèrent du secours à +El-Hakem. Le khalife, plein du désir de tirer une éclatante vengeance de +cet affront, réunit une nouvelle et formidable armée, en confia le +commandement à son célèbre général R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui +recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et +lui déclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes +d'argent considérables furent mises à sa disposition. La campagne devait +commencer par la destruction du royaume edriside. + +Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces préparatifs, +s'empressa de renfermer ce qu'il possédait de plus précieux dans sa +forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il évacua Basra, sa +capitale, et se retrancha à Kçar-Masmouda, place forte située entre +Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas à venir l'attaquer et, durant +plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre. +Le général oméïade parvint alors à corrompre, à force d'or, les +principaux adhérents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout à coup +abandonné par ses meilleurs officiers et contraint de se réfugier à +Hadjar-en-Necer. + +R'aleb l'y suivit et entreprit le siège du _nid d'aigle_. La position +défiait toute attaque et ce n'était que par un blocus rigoureux qu'on +pouvait la réduire. Pour cela, du reste, des renforts étaient +nécessaires, et bientôt arriva dans le Rif une nouvelle armée oméïade, +commandée par Yahïa-ben-Mohammed-et-Todjibi, général qui était investi +précédemment du commandement de la frontière supérieure en Espagne. Avec +de telles forces, le siège fut mené vigoureusement et il ne resta à +El-Hassan d'autre parti que de se rendre à la condition d'avoir la vie +sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside. + +Après la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers +descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays +des R'omara. De là, il pénétra dans l'intérieur du Mag'reb. Arrivé à +Fès, il y rétablit l'autorité oméïade et laissa deux gouverneurs: l'un +dans le quartier des Kaïrouanides et l'autre dans celui des Andalous. +R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des +représentants de l'autorité oméïade. + +Après avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur général +du Mag'reb Yahïa-et-Todjibi, et rentra en Espagne, traînant à sa suite +les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et +une foule de Berbères qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife +El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du +général victorieux, le combla d'honneurs, et reçut avec distinction +El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux à ces princes +et leur assigna des pensions (septembre 974). + +Peu de jours après, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la +direction des affaires de l'état à son vizir, Moushafi. Presque +aussitôt, ce ministre se débarrassa des Edrisides, dont l'entretien +était ruineux pour le trésor, en les expédiant vers l'Orient. On les +débarqua à Alexandrie, où ils furent bien accueillis par le souverain +fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour conséquence, de +redonner de l'espoir aux chrétiens du nord, et, comme la frontière avait +été dégarnie de troupes, ils l'attaquèrent en différents endroits. Dans +cette conjecture, le vizir n'hésita pas à rappeler d'Afrique le brave +Yahïa-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord. +Djafer-ben-Hamdoun, chargé de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui +pour l'assister son frère Yahïa. + +El-Hakem, sentant sa fin prochaine, réunit, le 5 février 976, tous les +grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel son jeune fils +Hicham était reconnu pour son successeur. Le premier octobre suivant, le +khalife mourait et l'empire passait aux mains d'un mineur: c'était la +porte ouverte à toutes les compétitions et, par voie de conséquence, le +salut du Mag'reb[584]. + +Vers la même époque (975), Guillaume de Provence mettait fin à la petite +république musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante ans ces brigands +répandaient la terreur en Provence, dans le Dauphiné, en Suisse, dans le +nord de l'Italie et sur mer[585]. + +[Note 584: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 124 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140 +et suiv. El-Bekri, passim. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.] + +[Note 585: Voir Raynaud, _Expéditions des Sarrasins dans le midi de +la France_, pass. et Élie de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, +passim.] + +EXPÉDITIONS DES MAG'RAOUA CONTRE SIDJILMASSA ET CONTRE LES +BERG'OUATA.--Arrivé en Mag'reb, à la fin de l'année 975, +Djâfer-ben-Hamdoun s'appliqua à apaiser les discussions qui avaient +éclaté entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaça, et qui étaient la +conséquence de la récente immigration des tribus zenètes. Pour les +occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expédition contre +Sidjilmassa, où régnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz. + +L'année suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous +la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nommé +Khazroun-ben-Felfoul, se portèrent sur Sidjilmassa, et, après avoir +défait les troupes d'El-Moatezz, qui s'était avancé en personne contre +ses ennemis, s'emparèrent de l'oasis: El-Moatezz ayant été mis à mort, +sa tête fut envoyée à Cordoue. Khazroun, qui s'était emparé de tous ses +trésors, fut nommé chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne, +dont la suprématie fut proclamée dans ces contrées éloignées. Ainsi à +Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Moulouïa, les Miknaça durent +céder la place aux Zenètes-Mag'raoua, qui s'installèrent définitivement +dans le Mag'reb extrême. + +Quelque temps après, une querelle s'éleva entre Djâfer-ben-Hamdoun et +son frère Yahïa. Ce dernier vint alors, avec un certain nombre de +Zenètes, se retrancher dans la ville de Basra, non loin de Ceuta, où +résidait un commandant oméïade. Djâfer voulait marcher contre lui; mais, +voyant ses troupes peu disposées à entreprendre une campagne dans le Rif +et, en partie, sur le point de l'abandonner, il les entraîna vers +l'ouest, contre les Berg'ouata. Cette grande tribu masmoudienne, +cantonnée au pied des versants occidentaux de l'Atlas et sur les bords +de l'Océan, était devenue le centre d'un schisme religieux, qui y avait +pris naissance environ un siècle et demi auparavant, à la voix d'un +réformateur nommé El-Yas. Après la mort de ce _marabout_, son fils +Younos avait réuni tous ses adhérents et contraint par la force ses +compatriotes à accepter la nouvelle doctrine[586]. De grandes guerres +avaient désolé alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept +villes avaient été ruinées. La puissance des Berg'ouata était devenue +redoutable, et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de +Ben-Abou-l'Afia avaient tenté, mais en vain, de réduire ces +hérétiques[587]. + +[Note 586: Voir ci-devant, p. 238, 255.] + +[Note 587: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, +_Berghouata_. Ibn-Haukal, passim.] + +Ce fut du nom de _guerre sainte_ que Djâfer colora son expédition contre +les Berg'ouata. Il s'avança jusqu'au cœur de leur pays, mais alors, ces +indigènes, s'étant rassemblés en grand nombre, écrasèrent son armée +composée de Mag'raoua et autres Zenètes; les débris de ces troupes se +réfugièrent à Basra, et Djâfer rentra en Espagne. Le Vizir, qui +craignait l'influence de ce général en Mag'reb, confirma, pour +l'affaiblir, son frère Yahïa dans le commandement de la ville de Basra +et du Rif, et n'inquiéta pas celui-ci, au sujet de sa défection qui +avait été si préjudiciable à Djâfer[588]. + +[Note 588: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t. +III, p. 218, 235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.] + +EXPÉDITION DE BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB; SES SUCCÈS.--Bologguine, en +Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le Mag'reb était le +théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait +au préalable assurer sa position à Kaïrouan, et l'on ne saurait trop +admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbère fit +preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Moëzz, était +mort peu de temps après son arrivée au Caire (975) et avait été remplacé +par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la +suppression du gouvernement isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait +été établi par El-Moëzz, lors de son départ. Ainsi, le prince berbère +étendit son autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est, +il put se préparer à intervenir activement en Mag'reb. + +En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit pour les +régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb central, +et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés alors par +les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son approche, soit +dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança ainsi, sans coup +férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette ville et, de là, se porta +vers le sud. Ayant remonté le cours de la Moulouïa, il parvint, en +chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à Sidjilmassa. Cette oasis lui +ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer, ayant été pris, fut mis à mort. +Les familles de Yâla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun +trouvèrent un refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans +les provinces qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y +relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade. +La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa à +marcher sur Ceuta. + +BOLOGGUINE, ARRÊTÉ À CEUTA PAR LES OMÉÏADES, ENVAHIT LE PAYS DES +BERG'OUATA.--Mais, pendant que ces succès couronnaient les armes du +lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient pas +inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplanté, +quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires +du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II. +Décidé à disputer à Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne +vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui être opposé que +Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant placé à la tête d'une +armée considérable, il mit, dit-on, à sa disposition cent charges d'or +et l'envoya en Afrique. Aussitôt après son débarquement, ce général +rallia autour de lui les principaux chefs zenètes avec leurs +contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres +renforts, arrivés d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à +un chiffre considérable. + +Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'était +jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré les plus grandes +difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin, à force de courage et +de persévérance, la dernière montagne fut gravie et le gouverneur +sanhadjien put voir à ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de +le récompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succès, le jeta +dans le découragement. Un immense rassemblement était concentré sous la +ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour +ravitailler ces camps. + +Attaquer à ce moment eût été insensé. Bologguine y renonça sur-le-champ; +ramenant son armée sur ses pas, il alla détruire la ville de Basra et, +de là, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait déjà rencontrés dans +sa précédente campagne. Ces schismatiques s'avancèrent bravement à sa +rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aïça. Mais les +Sanhadja se lancèrent contre eux avec tant d'impétuosité qu'ils les +mirent en pleine déroute après avoir tué leur chef[589]. + +[Note 589: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 12, 131, 557, t. +III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, _Berghouata_. Dozy, _Musulmans +d'Espagne_, t. III, p. 183.] + +MORT DE BOLOGGUINE. SON FILS EL-MANSOUR LUI SUCCÈDE.--L'éloignement de +Bologguine avait renversé tous les plans de Djâfer. Bientôt les +Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de vivres et, avec la disette, la +mésintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait +besoin, en Espagne, de troupes déterminées afin d'écraser les factions +adverses, en profita pour attirer dans la péninsule un grand nombre +d'Africains. + +Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans le pays des +Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des siècles, vivaient +indépendants, avaient dû se soumettre et leurs principaux chefs, chargés +de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya. Dans le cours de Tannée 983, +Bologguine se décida à rentrer à Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la +famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de +l'autorité à Sidjilmassa, il résolut de pousser d'abord une pointe dans +le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine +n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du +mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la +route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette +ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi +Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette mort à El-Mansour, +fils de Bologguine et son héritier présomptif, qui commandait et +résidait à Achir, puis l'armée continua sa route vers l'est. + +El-Mansour se rendit à Kaïrouan et reçut en route une députation des +habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna +l'assurance qu'il continuerait à employer pour gouverner la voie de la +douceur et de la justice. A Sabra il reçut le diplôme du khalife El-Aziz +lui conférant le commandement exercé avec tant de fidélité par son père. +El-Mansour répondit par l'envoi d'un million de dinars (pièces d'or) à +son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet à son oncle +Abou-l'Behar et celui d'Achir à son frère Itoueft[590]. + +[Note 590: El-Kaïrouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. +II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri, +passim.] + +GUERRE D'ITALIE.--Pendant que le Mag'reb était le théâtre des luttes que +nous venons de retracer, les émirs kelbites de Sicile, maîtres +incontestés de l'île, avaient reporté tous leurs efforts sur la terre +ferme. L'empereur Othon I était mort, en 973, et avait été remplacé par +son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de +l'affaiblissement de l'autorité de ses deux cousins de Constantinople, +pour envahir l'Italie méridionale. Benevent et Salerne tombèrent en son +pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette +conjoncture, que d'appeler les Musulmans. + +Au printemps de l'année 982, Othon, ayant reçu de nombreux renforts, +entra dans les possessions byzantines à l'a tête d'une armée composée de +Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces +supérieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de +l'empire. Tarente, mal défendue par les Grecs, fut enlevée, ainsi que +Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son +armée, vient offrir le combat aux envahisseurs. Après une rude bataille +dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'armée allemande +est en pleine déroute, laissant quatre mille morts sur le terrain. +Othon, presque seul, peut à grand peine s'enfuir sur une galère grecque. +Il regagne le nord de l'Italie et meurt à Rome le 7 décembre 983. + +Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, sans +poursuivre la campagne. Son élévation fut ratifiée par le khalife +El-Aziz[591]. + +[Note 591: Ibn-El-Athir, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, t. +II, p. 322 et suiv. Elie de la Primaudaie, _Arabes et Normands en Sicile +et en Italie_, p. 154 et suiv.] + +LES OMEÏADES D'ESPAGNE ÉTENDENT DE NOUVEAU LEUR AUTORITÉ SUR LE +MAG'REB.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitté les +régions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, était rentré +en maître à Sidjilmassa. + +En Espagne, la révolte qui se préparait depuis longtemps contre +l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait éclaté. Le +célèbre général R'aleb se mit à la tête de ceux qui voulaient rendre au +souverain ses prérogatives, mais il succomba dans une émeute et +Ibn-Abou-Amer resta seul maître de l'autorité (981). Djâfer-ben-Hamdoun +le gênait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983). + +Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait l'Egypte et +rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du khalife pour son +lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers sanhadjiens avec +lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). Il entra aussitôt en +relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont Yeddou-ben-Yâla était le +prince, et conclut avec eux un traité d'alliance contre les Oméïades. +Dès lors, la guerre de partisans recommença dans le Mag'reb. + +Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands avantages dans +le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux succès des Edrisides, +et, à cet effet, envoya en Afrique un certain nombre de troupes sous le +commandement de son cousin Abou-el-Hakem, surnommé Azkeladja. Ce +général, après avoir reçu le contingent des Magr'aoua, s'avança contre +l'edriside. Aussitôt les Beni-Ifrene abandonnèrent El-Hassan, qui n'eut +d'autre parti à prendre que de s'en remettre à la générosité de son +vainqueur. + +Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir en +Espagne; mais celui-ci, au mépris de la promesse donnée, le fit mettre +aussitôt à mort, et, comme il avait appris que son cousin Azkeladja +avait ouvertement blâmé cet acte, il le rappela de Mag'reb et lui fit +subir le même sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil frappa en outre +les derniers descendants de la famille d'Edris[592]. + +[Note 592: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 201 et suiv.] + +Dans la même année, Itoueft, frère d'El-Mansour, fut envoyé en +expédition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre +Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le défit complètement et le +força à rétrograder au plus vite. + +Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb +Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya à Fès avec ordre de protéger les +princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de les opposer aux +Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'éloignement à l'égard de +la dynastie oméïade. Le nouveau gouverneur arriva à Fès en 986 et, par +son habileté et sa fermeté dans l'exécution des instructions reçues, ne +tarda pas à rétablir la paix dans le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut comblé +d'honneurs, ce qui acheva d'indisposer Yeddou-ben-Yâla, chef des +Beni-Ifrene, et le décida à lever le masque dès qu'une occasion +favorable se présenterait. + +RÉVOLTES DES KETAMA RÉPRIMÉES PAR EL-MANSOUR.--Tandis que l'influence +fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, les séditions +intestines retenaient El-Mansour à Kaïrouan et absorbaient toutes ses +forces. La grande tribu des Ketama, si honorée sous le gouvernement +fatemide, en raison des immenses services par elle rendus à cette +dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, celle des Sanhadja se +substituer à elle et absorber successivement tous les emplois. Déjà un +grand nombre de Ketamiens étaient, partis pour l'Egypte avec El-Moëzz et +s'y étaient fixés; des rapports constants s'établirent entre ces émigrés +et leurs frères du Mag'reb, et ils se firent les intermédiaires de ces +derniers pour présenter leurs doléances au khalife. Fatigué de leurs +récriminations, El-Aziz-Nizar envoya à Kaïrouan un agent secret du nom +d'Abou-l'Fahm-ben-Nasrouïa, avec mission de tout étudier par lui-même. +Cet émissaire fut adressé par le khalife à Youçof, fils +d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage très +influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune +scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait osé se défaire à cause de sa +puissance. + +Ainsi protégé dans l'entourage même du gouverneur, Abou-l'Fahm, après +avoir séjourné quelque temps à Kaïrouan, gagna le pays des Ketama, où il +commença à prêcher la révolte à ces Berbères. Cependant El-Mansour, +ayant été instruit de toutes ces intrigues, fit tomber +Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youçof dans un guet-apens où ils +trouvèrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, de sa propre main. +Débarrassé de ces dangereux ennemis, il se disposa à combattre +l'agitateur, qui avait pleinement réussi à soulever les Ketama et déjà +battait monnaie en son nom. + +Sur ces entrefaites, arrivèrent d'Egypte deux envoyés, apportant, de la +part du khalife El-Aziz, un message par lequel il défendait à El-Mansour +de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le menaçait du poids de sa +colère s'il transgressait cet ordre; les messagers déclarèrent même que, +dans ce cas, ils devraient le conduire, la corde au cou, à leur maître. +Ces menaces causèrent au fils de Bologguine la plus violente indignation +et eurent un effet tout opposé à celui qu'on en attendait. Au lieu de se +conformer aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services +de sa famille, El-Mansour commença par séquestrer les deux officiers, +puis il pressa de toutes ses forces les préparatifs de la campagne. +Bientôt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila, qu'il +livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction dans +tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de Sétif et le mit +en déroute. L'agitateur chercha un refuge dans une montagne escarpée, +mais il fut pris et conduit au gouverneur. El-Mansour ordonna de le +mettre en pièces devant les envoyés du khalife El-Aziz, qu'il avait +traînés à sa suite dans la campagne; des esclaves nègres, après avoir +dépecé le corps d'Abou-l'Fahm, le firent cuire et en mangèrent les +morceaux en leur présence. Les envoyés reçurent alors licence de +retourner au Caire; ils y arrivèrent terrifiés et racontèrent à leur +maître ce dont ils avaient été témoins, déclarant qu' «_ils revenaient +de chez des démons mangeurs d'hommes et non d'un pays habité par des +humains_[593]». + +[Note 593: En-Nouéïri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.] + +Au mois de mai 988, El-Mansour rentra à Kaïrouan. + +L'année suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, réussit encore, en se +faisant passer pour un petit-fils d'El-Kaïm, à soulever les Ketama. Mais +cette révolte fut bientôt étouffée par El-Mansour lui-même, qui fit +mettre à mort l'imposteur et infligea de nouvelles punitions à la tribu +où ce dernier avait trouvé asile. De là, il se porta à Tiharet en +poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait de se déclarer contre +lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource que de se jeter dans les +bras des Mag'raoua. El-Mansour, après être resté quelque temps à +Tiharet, y laissa comme gouverneur son frère Itoueft, puis il alla à +Achir recevoir la soumission de Saïd-ben-Khazroun, auquel il donna le +commandement de Tobna. Il rentra ensuite à Kaïrouan (989)[594]. + +[Note 594: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259. +El-Kaïrouani, p. 133.] + +LES DEUX MAG'REB SOUMIS À L'AUTORITÉ OMÉÏADE; LUTTES ENTRE LES MAG'RAOUA +ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, resté seul chef +des Mag'raoua, avait vu s'accroître son autorité et son influence aux +dépens de Yeddou-ben-Yâla. En 987, il fut appelé à Cordoue par le vizir +Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter sur les chrétiens de grandes +victoires. Bermude, roi de Léon, avait vu jusqu'à sa capitale tomber aux +mains des Musulmans et n'avait conservé que quelques cantons voisins de +la mer. Le vizir fit à Ziri une réception princière. + +Yeddou aurait, paraît-il, été également invité à se rendre en Espagne, +mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux. +Selon Ibn-Khaldoun, il se serait même écrié: «_Le Vizir croit-il que +l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux_?» C'était la +rupture définitive. Il leva l'étendard de la révolte (991) et débuta en +attaquant et dépouillant les tribus fidèles aux Oméïades. Le gouverneur, +Hassen-ben-Ahmed, réunit alors une armée à laquelle se joignirent les +contingents de Ziri, rentré d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle; +mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre +d'adhérents, avec lesquels il vint courageusement à la rencontre de +l'armée oméïade. L'ayant attaquée, il la mit en déroute. Hassen et une +masse de guerriers mag'raoua restèrent sur le champ de bataille. Yeddou, +marchant alors sur Fès, enleva cette ville d'assaut et étendit son +autorité sur une partie des deux Mag'reb. + +A l'annonce de la défaite et de la mort de son lieutenant, le vizir +Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de +reprendre Fès et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de +rallier les débris de la milice oméïade, puis il appela de nouveau ses +Mag'raoua à la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle +d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait échappé à la poursuite de son +neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhérents se joindre à Ziri. +Ces deux chefs attaquèrent aussitôt Yeddou-ben-Yâla et, après une +campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois +Fès, ils finirent par rester maîtres du terrain, après avoir réduit +Yeddou au silence. + +Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de +Tiharet pour les Fatemides, et son frère Atiya, avaient achevé de +détacher de l'autorité d'El-Mansour la région comprise entre les monts +Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prière au nom du +khalife oméïade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar, +le vizir espagnol, pour récompenser celui-ci de ces importants +résultats, dont il lui attribuait le mérite, le nomma chef des contrées +du Magreb central et laissa à Ziri le commandement du Mag'reb extrême. + +Mais, peu de temps après, Khalouf, irrité de voir que la récompense +qu'il avait méritée avait été recueillie par un autre, abandonna le +parti des Oméïades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. Ziri-ben-Atiya +pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le transfuge. N'ayant pu +l'y décider, il se mit lui-même à sa poursuite, l'atteignit, mit ses +adhérents en déroute et le tua; Atiya put s'échapper et se réfugier, +suivi de quelques cavaliers, dans le désert (novembre 991)[595]. + +[Note 595: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221, +240, 241. Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.] + +PUISSANCE DE ZIRI-BEN-ATIYA; ABAISSEMENT DES BENI-IFRENE.--Débarrassé de +cet ennemi, Ziri, qui avait reçu à sa solde une partie de ses adhérents, +expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement à +Fès avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contrées environnantes. Le +refus d'Abou-l'Behar de concourir à la dernière campagne amena entre les +deux chefs une mésintelligence qui se transforma bientôt en conflit. Ils +en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de +chercher un refuge auprès de la garnison oméïade de Ceuta. Il écrivit, +de là, à la cour d'Espagne, pour demander réparation; en même temps, il +envoyait un émissaire à Kaïrouan afin d'offrir sa soumission à son neveu +El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir oméïade, qui considérait ce +personnage comme un homme très influent qu'il tenait à ménager, lui eut +envoyé à Ceuta son propre secrétaire pour recevoir ses explications et +ses plaintes, Abou-l'Behar évita de le rencontrer et, peu après, gagna +le chemin de l'est. + +Aussitôt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda à Ziri le gouvernement des deux +Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer +Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contrée jusqu'à Tiharet, et +le contraignit à la fuite. Ce chef, s'étant rendu à Kaïrouan, fut bien +accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le +commandement de Tiharet. + +Maître enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y régna +plutôt en prince indépendant, qu'en représentant des khalifes de +Cordoue. Après la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'étaient ralliés +autour de son neveu Habbous, mais bientôt ce chef avait été, à son tour, +assassiné, et le commandement avait été pris par Ham-mama, petit-fils de +Yâla, qui avait emmené les débris de la tribu dans le territoire de Salé +et était venu s'implanter entre cette ville et Tedla. + +En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-même de l'inconvénient +qu'offrait la ville de Fès, comme capitale, en cas d'attaque, fonda, +près de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, où il s'établit avec sa famille +et ses trésors. En outre de la force de la position, il comptait sur les +montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il était vaincu. + +MORT DU GOUVERNEUR EL-MANSOUR. AVÈNEMENT DE SON FILS BADIS.--Quelque +temps après, El-Mansour mourut à Kaïrouan (fin mars 996), et fut inhumé +dans le grand château de Sabra; il avait régné treize ans. Son fils +Badis, qu'il avait précédemment désigné comme héritier présomptif, lui +succéda en prenant le nom d'_Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula_. Il confia à +ses deux oncles, Hammad et Itoueft, les charges et les commandements les +plus importants. Ayant reçu du Caire un diplôme confirmant son +élévation, Badis se serait écrié: «Je liens ce royaume de mon père et de +mon grand-père: un diplôme ne peut me le donner, ni un rescrit me le +retirer[596]». Six mois après la mort d'El-Mansour, eut lieu celle du +khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah lui succéda. +C'était un enfant en bas âge, que les Ketama proclamèrent sous la +tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, qui prit le titre +d'_Ouacita_, ou de _Amin-ed-Daoula_ (_intermédiaire_ ou _intendant de +l'empire_). + +Dans les dernières années, la cour du Caire, loin de tenir rigueur au +vassal de Kaïrouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant +à elle et empêcher une rupture trop facile à prévoir. Parmi les présents +envoyés du Caire en 983 par le khalife à El-Mansour, se trouvait un +éléphant qui excita, à Kaïrouan, la curiosité publique au plus haut +degré et que le gouverneur eut soin de faire figurer dans les +fêtes[597]. + +[Note 596: Baïnn, t. I.] + +[Note 597: El-Kaïrouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II, +p. 15 et suiv.] + +PUISSANCE DES GOUVERNEURS KELBITES EN SICILE.--Pendant que l'Afrique +était le théâtre de tous ces événements, la Sicile devenait florissante +sous le commandement des émirs kelbites. Djaber, se livrant à la +débauche et ayant laissé péricliter l'état, avait été bientôt déposé par +le khalife du Caire et remplacé par Djâfer-ben-Abd-Allah. Celui-ci, +après avoir gouverné avec intelligence et équité, mourut en 986. Son +frère et successeur, Abd-Allah, qui suivit sa voie, eut également un +règne très court. Après sa mort, survenue en décembre 989, il fut +remplacé par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. Sous l'égide de ce prince, +la Sicile, soumise et tranquille, fleurit et devint le séjour favori des +poètes et des lettrés. + +Vers la fin du Xe siècle, les Byzantins reconquirent sans peine la +Calabre et la Pouille, et placèrent le siège de leur commandement à +Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientôt, les +exactions des Grecs indisposèrent les populations qui appelèrent souvent +à leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de Sicile se +trouvaient ramenés, pour ainsi dire, malgré eux, sur cette terre +d'Italie, où ils avaient combattu depuis près de deux siècles sans +conserver de leurs victoires de réels avantages matériels[598]. + +[Note 598: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 330 et suiv. Elie +de la Primaudaie, _Arabes et Normands de Sicile_, p. 158.] + +RUPTURE DE ZIRI AVEC LES OMÉÏADES D'ESPAGNE.--Dans ces dernières années, +l'Espagne avait vu une tentative du souverain légitime Hicham II, +agissant sous l'impulsion de sa mère Aurore, pour reprendre le pouvoir +des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. Cette femme ambitieuse et énergique +avait compté sur l'émir des Mag'raoua, le berbère Ziri-ben-Atiya, pour +l'appuyer dans son dessein, au milieu d'une cour efféminée et courbée +sous le despotisme. Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du +prince légitime dont il avait proclamé le nom en Afrique, en même temps +que la déchéance du Vizir. + +Mais le chef berbère avait compté sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer et +l'influence qu'il exerçait sur son souverain. Celui-ci n'avait pas tardé +à regretter son éclair d'énergie, et, de lui-même, s'était replacé sous +le joug. Le Vizir était sorti de cette épreuve plus fort que jamais; +pour en donner la preuve, il commença par supprimer à Ziri tous ses +subsides, puis il appela aux armes les Berbères dépossédés: Beni-Khazer, +Miknaça, Azdadja, Beni-Berzal, etc.; il en forma une armée, destinée à +opérer en Mag'reb, et en confia le commandement à l'affranchi Ouadah. En +même temps, il prépara une expédition contre Bermude et tous ses ennemis +de la Péninsule. Cette fois, c'était la basilique de saint Jacques de +Compostelle, célèbre dans toute la chrétienté, qui devait lui servir +d'objectif (fin 996)[599]. + +[Note 599: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 222 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.] + + + + +CHAPITRE XIII + +AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE ET EN +SICILE. +997-1045. + + +Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-ModalTer.--Victoires de +Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses +oncles et contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa +par Hammad.--Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de +Ziri, est nommé gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les +Berbères et les chrétiens y prennent part.--Triomphe des Berbères et +d'El-Mostaïn en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun; +Hammad se déclare indépendant à la Kalaa.--Guerre entre Badis et +Hammad.--Mort de Badis, avènement d'El-Moëzz.--Conclusion de la paix +entre El-Moëzz et Hammad.--Espagne: Chute des Oméïades; l'edriside +Ali-ben-Hammoud monte sur le trône.--Anarchie en Espagne; fractionnement +de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les +Beni-Ifrene.--Luttes du sanhadjen El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de +Tripoli; préludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les +Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Événements de Sicile et d'Italie; chute +des Kelbites.--Exploits des Normands en Italie et en Sicile; Robert +Wiscard.--Rupture entre El-Moëzz et le hammadite El-Kaïd. + + +ZIRI-BEN-ATIYA EST DÉFAIT PAR L'OMÉÏADE EL-MODAFFER.--En rompant +courageusement avec le vizir oméïade, Ziri avait peut-être beaucoup +présumé de ses forces; il se prépara néanmoins, de son mieux, à lutter +contre lui. Débarqué à Tanger, le général Ouadah entra aussitôt en +campagne (997). Pendant trois ou quatre mois ce fut une série +d'escarmouches sans action décisive; Ouadah parvint alors à surprendre +de nuit le camp de Ziri, près d'Azila, et à s'en emparer. Le chef +berbère dut opérer su retraite vers l'intérieur, tandis que Nokour et +Azila tombaient au pouvoir des troupes oméïades. + +Ces succès étaient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, et, +comme Ziri avait repris l'offensive et forcé Ouadah à la retraite, le +vizir se décida à envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, sous le +commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et vint lui-même +s'établir à Algésiras, afin de surveiller de plus près le départ des +renforts. L'arrivée du fils du puissant vizir en Afrique produisit le +plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbères. De toutes +parts, les chefs des tribus, entraînant une partie de leurs gens, +désertèrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les étendards +oméïades. + +Malgré ces défections, Ziri, dont l'âme ne se laissait pas facilement +abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se prépara, +avec une armée fort nombreuse, à soutenir son choc. Quand El-Modaffer +eut réuni toutes les ressources dont il pouvait disposer, il se mit en +marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci s'avança bravement à sa +rencontre, et, en octobre 998, les deux armées se heurtèrent au sud de +Tanger. La bataille s'engagea aussitôt, acharnée et meurtrière; +longtemps, l'issue en demeura indécise; enfin les troupes oméïades +commençaient à plier, lorsque Ziri, qui se trouvait au plus fort de +l'action, fut frappé de trois coups de lance par un de ses propres +serviteurs, un nègre dont il avait fait tuer le frère. Le meurtrier +accourut aussitôt dans les rangs ennemis porter la nouvelle de la mort +de l'émir des Mag'raoua. Cependant Ziri, bien que grièvement blessé au +cou, n'était pas tombé et son étendard tenait encore debout, de sorte +qu'El-Modaffer ne savait ce qu'il devait croire des rapports du +transfuge ou du témoignage de ses yeux. Ayant alors remarqué un certain +désordre parmi les Mag'raoua, il entraîna une dernière fois ses +guerriers dans une charge furieuse, et parvint à mettre en déroute +l'ennemi. + +Les Mag'raoua et leurs alliés se dispersèrent dans tous les sens; quant +à Ziri, on le transporta tout sanglant à Fès, où se trouvait alors sa +famille; mais les habitants refusèrent de le recevoir, et ce fut avec +beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de son harem. Ziri +ne trouva de sécurité pour lui et les siens qu'en se réfugiant dans les +profondeurs du désert. + +Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Oméïades. Aussi, lorsque la +nouvelle en parvint à Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des réjouissances +publiques. Il envoya ensuite à son fils El-Modaffer le diplôme de +gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement des provinces à +ses principaux officiers, puis il s'occupa de faire rentrer les +contributions qu'il avait frappées sur les populations rebelles. +Sidjilmassa avait été évacuée par les Beni-Khazroun; le gouverneur +oméïade y envoya, pour le représenter, un officier du nom de +Hamid-ben-Yezel[600]. + +[Note 600: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 244 et suiv., 257. +Kartas, p. 147 et suiv. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 235 et +suiv. El-Bekri, passim.] + +VICTOIRES DE ZIRI-BEN-ATIYA DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Lorsque +Ziri-ben-Atiya fut à peu près guéri de ses blessures, il rallia autour +de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dépossédées et repartit en +guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Oméïades, ce fut contre les +Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et mit en déroute +Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le passage. Il vint +alors assiéger Tiharet, où Itoueft s'était réfugié. + +Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant à leur tête Makcen et +Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en état de révolte, et leur exemple +fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur du +commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar restèrent fidèles +au gouverneur. Ces graves événements décidèrent Badis à marcher en +personne contre les ennemis. En 999, il se porta sur Tiharet, débloqua +cette ville et força Ziri à la retraite; mais, en même temps, +Felfoul-ben-Khazroun s'avançait vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force +fut à Badis de revenir sur ses pas pour garantir le siège de son +commandement, sans avoir pu compléter sa victoire. Ziri reprit alors +l'offensive, et après avoir de nouveau défait Itoueft et Hammad, +s'empara de Tiharet et de Mecila, puis, se portant vers le nord, il +conquit Chelif, Ténès et Oran. Dans toutes ces villes, de même qu'à +Tlemcen qu'il avait conservée, il fit célébrer la prière au nom de +Hicham II et de son vizir. + +Encouragé par ses succès, Ziri pénétra au cœur du pays des Sanhadja et +vint mettre le siège devant Achir. En même temps, il écrivit au vizir de +Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires et lui demander pardon +de sa rébellion. Ceux des oncles de Badis que Ziri avait recueillis +furent chargés de porter le message en Espagne. Ils y arrivèrent en l'an +1000 et furent bien reçus par Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les +fautes de Ziri; il rappela son fils El-Modaffer, permit aux +Beni-Ouanoudine de rentrer à Sidjilmassa et nomma le général Ouadah +gouverneur résidant à Fès. Quant à Ziri, il lui abandonna le +commandement des provinces conquises dans le Mag'reb central[601]. + +[Note 601: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260, +261. Kartas, p. 147, 148. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 237. +Baïane, passim.] + +Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En +Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun était venu mettre le siège devant Bar'aï. +De là il avait, dit-on, demandé des secours en Orient au khalife +fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Kaïrouan. Celui-ci lui +aurait expédié Yahïa-ben-Hamdoun, réfugié en Egypte depuis l'assassinat +de son frère; mais ce chef, accompagné de quelques troupes, n'aurait pu +traverser le pays de Barka, occupé par la tribu hilalienne des +Beni-Korra, récemment transportée de Syrie, et ainsi Felfoul serait +demeuré réduit à ses propres forces. + +Cependant, la panique était grande à Kaïrouan, et déjà l'on barricadait +les rues pour se défendre, mais Badis, arrivant à marches forcées, +obligea Felfoul à lever le siège de Bar'aï et à rétrograder vers +l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhérents, se joignirent alors à +Felfoul, et les confédérés firent une nouvelle expédition contre +Tebessa, mais ils furent repoussés. Makcen resta seul avec Felfoul, ses +autres frères étant allés rejoindre Ziri-ben-Atiya. + +En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement +et les mit en pleine déroute. Makcen et ses enfants, étant tombés aux +mains du vainqueur, furent livrés par lui à des chiens affamés qui les +mirent en pièces. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont +Chenoua, près de Cherchel, où ils s'étaient réfugiés, et les obligea à +se rendre, à la condition qu'on leur permît de passer en Espagne. + +MORT DE ZIRI-BEN-ATIYA. FONDATION DE LA KALAA PAR HAMMAD.--Au moment où +Hammad obtenait ces succès, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir +sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assiégeait depuis longtemps +sans succès. On dit que sa mort fut causée par les blessures que lui +avait faites le nègre et qui s'étaient incomplètement guéries. Son fils +El-Moëzz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue +une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se +faire nommer gouverneur du Mag'reb. + +Mais Hammad s'avançait à marches forcées, et El-Moëzz ne jugea pas +prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout devant lui et +semblait précédé par la victoire. Achir délivrée, Hamza et Mecila +rentrèrent aussi au pouvoir du général sanhadjien, qui rendit à l'empire +ses anciennes limites. Il rasa un grand nombre de villes infidèles ou +difficiles à défendre et vint fonder, dans les montagnes abruptes de +Kiana, au nord de Mecila[602], une ville forte qu'il appela la Kalâa (le +château), et qu'il peupla avec les habitants des cités détruites. + +[Note 602: Les ruines de la Kalâa (Galâa, selon la prononciation +locale) se voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le +bassin du Hodna.] + +Badis, de son côté, n'était pas resté inactif; sans laisser de répit à +Felfoul, il l'avait contraint à se jeter dans le désert. Voyant sa route +coupée, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province de +Tripoli, alors en proie à l'anarchie, car le khalife du Caire y envoyait +des gouverneurs que son représentant de Kaïrouan refusait de +reconnaître. Il entra en maître à Tripoli, dont les habitants +l'accueillirent en libérateur. Un certain nombre de Mag'raoua le +rejoignirent dans cette localité[603]. + +La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des +milliers de victimes[604]. + +[Note 603: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263. +Kartas, p. 148. El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, année 386.] + +[Note 604: Ibn-er-Rakik, cité par les auteurs musulmans.] + +ESPAGNE: MORT DU VIZIR IBN-ABOU-AMER. EL-MOEZZ, FILS DE ZIRI, EST NOMMÉ +GOUVERNEUR DU MAG'REB.--Dans le mois d'août 1002, le vizir +El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernière +expédition en Castille, mourut à Medina-Céli. Le rôle qu'il a joué dans +l'histoire des Musulmans d'Espagne est considérable; par son indomptable +énergie, il a retardé le démembrement de l'empire oméïade, et, par son +audacieuse activité, étendu ses frontières jusqu'au cœur des pays +chrétiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Léon, +Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus célèbres avaient été +pillées ou détruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations +chrétiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la +nouvelle de la mort du terrible vizir. + +Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek, +et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, car il sentait +bien que, malgré l'apparence de la force, son pouvoir était précaire et +résultait surtout de la manière dont il l'exerçait. A son arrivée à +Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulevé et réclamant à grands cris +son souverain. Or, Hicham II ne tenait nullement à se charger des soucis +du gouvernement, et, grâce à ces dispositions, le vizir parvint assez +rapidement à faire reconnaître son autorité. Suivant alors l'exemple de +son père, il donna tous ses soins à la _guerre sainte_[605]. + +El-Modaffer avait trouvé dans sa capitale l'ambassade envoyée du Mag'reb +par El-Moëzz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement ses +propositions, qui lui laissaient plus de liberté d'action pour ses +entreprises contre les chrétiens. Le général Ouadah fut rappelé par lui +de Fès, et il envoya à El-Moëzz un diplôme daté d'août 1006, lui +conférant le titre de gouverneur du Mag'reb pour la dynastie +oméïade[606]. Sidjilmassa resta sous l'autorité particulière de +Ouanoudine-ben-Kazroun. + +El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'établit alors à Fès et prit en main +la direction des affaires. + +[Note 605: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 238 et suiv.] + +[Note 606: Voir le texte de ce diplôme. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. +III, p. 248, 249, 250.] + +GUERRES CIVILES EN ESPAGNE. LES BERBÈRES ET LES CHRÉTIENS Y PRENNENT +PART.--El-Modaffer était parvenu à rétablir la paix en Espagne, et, sous +sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient à être +florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un +frère du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son père avec une +chrétienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme +était détesté, et on lui donnait par dérision le nom de _Sanchol_ (le +petit Sancho). Plein de présomption, il prétendait néanmoins se faire +décerner le titre d'héritier présomptif, que son père et son frère +n'avaient osé prendre; aussitôt la guerre civile éclata dans la +péninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II, +proclamèrent, comme son successeur, un arrière-petit-fils +d'Abd-er-Rahman III, nommé Mohammed, et ayant réuni une bande d'hommes +déterminés, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachèrent +facilement à ce prince son acte d'abdication; le château de Zahira tomba +ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom +d'_El-Mehdi-b'Illah_ (le dirigé par Dieu). + +Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait à Tolède, voulut marcher à la +tête de ses troupes, composées en grande partie de Berbères, contre +celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnèrent. Peu +après, il tombait aux mains de ses ennemis et était massacré. Son +cadavre fut mis en croix à Cordoue (1009). + +On croyait qu'après cette crise la tranquillité allait renaître; +malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualités nécessaires +pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientôt Une nouvelle +révolte éclata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Hicham, se fit +proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbères, vint +attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de +Cordoue, triompha de son compétiteur et le fit décapiter. Un grand +massacre des familles berbères suivit cette victoire. + +Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Kaïrouan, qui s'était +précédemment réfugié en Espagne, rallia les Berbères, brûlant du désir +de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau +khalife, Soleïman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom +d'_El-Mostaïn-l'Illah_ (qui implore le secours de Dieu). + +Puis les Africains, conduits par ces chefs, allèrent s'emparer de +Medina-Céli; mais bientôt ils y furent bloqués et se virent réduits à +implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui +avait été envoyée par El-Mehdi dans le même but, avec l'offre de lui +abandonner de nombreuses places s'il l'aidait à écraser son compétiteur. +Ainsi, il avait suffi de quelques années de guerre civile pour faire +perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les +chrétiens par de longues années de luttes. + +Le comte de Castille se prononça pour les Berbères, leur envoya un +ravitaillement et vint, en personne, se joindre à eux avec ses +guerriers. Les confédérés marchèrent alors sur Cordoue (juillet 1009), +défirent le général Ouadah, qui avait voulu les prendre à revers, et +furent bientôt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement à leur +rencontre et leur offrit le combat. Il fut entièrement défait; ses +soldats furent massacrés par milliers, tandis que Ouadah regagnait la +frontière du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais. +Voyant sa situation désespérée, El-Medhi se décida à rendre le trône à +Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant. +Mais les Berbères, victorieux, n'étaient pas gens à tomber dans ce +piège; ils entrèrent en vainqueurs à Cordoue et, aidés des Castillans, +mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crâne de son +père Ziri-ben-Menad du crochet où il avait été ignominieusement +suspendu, le long de la muraille du château. + +El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolède; ses partisans étaient encore +nombreux; Ouadah, dans le nord, était en pourparlers avec les comtes de +Barcelone et d'Urgel. El-Mostaïn, ne pouvant retenir les Castillans en +les récompensant, comme il s'y était engagé, par des cessions de +territoire, ceux-ci regagnèrent, chargés de butin, leur province. Sur +ces entrefaites, Ouadah, accompagné d'une armée catalane, commandée par +les comtes Raymond et Ermengaud, opéra sa jonction avec le Mehdi à +Tolède. Puis, le khalife, à la tête de toutes ses forces, marcha sur +Cordoue, défit l'armée d'El-Mostaïn et rentra en maître dans sa +capitale, qui fut de nouveau livrée au pillage par les Catalans (juin +1010). + +Les Berbères s'étaient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les +poursuivit, et, les ayant atteints près du confluent du Guadaira avec le +Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains prirent +une éclatante revanche. L'armée d'El-Mehdi fut mise en déroute et plus +de trois mille Catalans restèrent sur le champ de bataille. Les +survivants de l'armée chrétienne, rentrés à Cordoue, s'y conduisirent +avec une cruauté inouïe. Enfin les Catalans s'éloignèrent; peu après, +El-Mehdi tombait sous les coups des officiers slaves à son service, qui +rétablirent sur le trône Hicham II, ce fantôme de khalife. Ouadah, un +des chefs de la conspiration, s'adjugea le poste de premier +ministre[607]. + +[Note 607: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 268 et suiv. Le +même, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 205 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (éd. +Dozy), p. 29 et suiv.] + +TRIOMPHE DES BERBÈRES ET D'EL-MOSTAÏN EN ESPAGNE.--Cette révolution à +Cordoue ne résolvait rien, car les Berbères, victorieux, restaient dans +le midi avec El-Mostaïn, et n'étaient nullement disposés à se soumettre +au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau +vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut +au préalable des gages, c'est-à-dire la remise entre ses mains des +places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaçant, en cas de refus, de se +joindre aux Berbères. Ces conditions étaient dures; cependant Ouadah, +ayant perdu tout autre espoir de salut, se décida à les accepter. Dans +le mois de septembre 1010, fut signé le traité qui rendait aux chrétiens +presque toutes les conquêtes des règnes précédents. + +Cependant les Berbères avaient repris la campagne; durant l'automne et +l'hiver suivants, ils répandirent dans toutes les provinces musulmanes +la dévastation et la mort. Cordoue fut bloquée, et la peste vint bientôt +joindre ses ravages à ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011, +Ouadah fut mis à mort par les soldats révoltés. Cependant Cordoue resta +encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant +aux Castillans, ils étaient rentrés, sans coup férir, en possession de +leurs provinces, et ne paraissent pas s'être souciés de tenir +strictement leurs promesses. + +Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbères; la plus horrible +boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les +conséquences de leur succès. Soleïman-el-Mostaïn restait enfin maître du +pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle abdication. «Le +triomphe des Berbères, dit M. Dozy, porta le dernier coup à l'unité de +l'empire. Les généraux slaves s'emparèrent des grandes villes de l'est; +les chefs berbères, auxquels les Amirides (vizirs) avaient donné des +fiefs et des provinces à gouverner, jouissaient aussi d'une indépendance +complète, et le peu de familles arabes qui étaient encore assez +puissantes pour se faire valoir n'obéissaient pas davantage au nouveau +khalife[608].» + +En Espagne comme en Afrique, l'élément berbère reprenait la +prépondérance, au détriment des petits-fils des conquérants arabes. + +[Note 608: _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 212.] + +LUTTES DE BADIS CONTRE LES BENI-KHAZROUN. HAMMAD SE DÉCLARE INDÉPENDANT +À LA KALAA.--Pendant que l'Espagne était le théâtre de ces événements, +sur lesquels nous nous sommes étendus en raison de leur importance pour +l'histoire de la domination musulmane dans la Péninsule, les Berbères +d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment +où l'union leur aurait été si nécessaire pour résister à l'invasion +hilalienne près de s'abattre sur eux. + +Badis avait lutté en vain pour anéantir le royaume mag'raouien fondé à +Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait résisté avec avantage et +était parvenu à conserver le pays conquis. Abandonné par le khalife +fatemide du Caire, il avait proclamé la suzeraineté des Oméïades et +était mort en l'an 1010. Son frère Ouerrou avait recueilli son héritage +et offert sa soumission à Badis, mais bientôt la guerre avait recommencé +dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et +les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer +et de rétablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef +indépendant. + +Dans le Mag'reb central, la situation était autrement grave. Hammad, +après avoir soumis la partie occidentale de l'empire sanhadjien, s'était +occupé activement de la construction de sa capitale; bientôt la Kalâa, +peuplée des meilleurs artisans et ornée des richesses enlevées aux +villes voisines, était devenue une cité de premier ordre. Son fondateur +y commandait en roi, exerçant une autorité indépendante sur le Zab, +Constantine et le pays propre des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne +capitale. D'après M. de Mas-Latrie[609], un groupe important de Berbères +chrétiens contribua à former la population de la Kalâa. Des privilèges +leur furent accordés pour le libre exercice de leur culte et un évêque +leur fut donné plus tard par le pape Grégoire VII. Les historiens +musulmans sont muets sur ce point. + +[Note 609: _Traités de paix et de commerce concernant les relations +des Chrétiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age_; +t. I, p. 52 et suiv.] + +La jalousie de Badis, excitée par les ennemis de son oncle, qui +présentaient le fondateur de la Kalâa comme visant à l'indépendance, ne +tarda pas à amener entre eux une rupture. El-Moëzz, fils de Badis, +venait d'être reconnu par le khalife comme héritier présomptif de son +père; celui-ci invita alors son oncle Hammad à remettre au jeune prince +le commandement de la région de Constantine. + +Cette décision, qui cachait peu les sentiments de défiance de Badis, fut +très mal accueillie par Hammad. Il y répondit par un refus formel. En +même temps, il se déclara indépendant, répudia hautement la suzeraineté +des Fatemides, massacra leurs partisans et fit proclamer dans les +mosquées la suprématie des Abbassides. La doctrine chiaïte fut proscrite +de ses états et le culte sonnite déclaré seul orthodoxe (1014)[610]. La +réaction des Sonnites contre les Chiaïtes commença à se manifester dans +les villes habitées par des populations d'origine arabe. L'entourage +même du jeune El-Moëzz ressentit les effets de ce mouvement des esprits, +le précepteur du prince étant orthodoxe. Bientôt un massacre général des +Chiaïtes eut lieu en Ifrikiya[611]. + +[Note 610: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264. +El-Kaïrouani, p. 136, 137.] + +[Note 611: Ibn-el-Athir, année 407.] + +GUERRE ENTRE BADIS ET HAMMAD. MORT DE BADIS. AVÈNEMENT +D'EL-MOEZZ.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en +Ifrikiya, à la tête de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et +de quelques Zenètes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de +Badja, à l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim; +mais celui-ci passa du côté de son frère, et le gouverneur n'eut d'autre +ressource que de se mettre lui-même à la tête de ses troupes. A son +approche, l'armée envahissante se débanda et Hammad se vit contraint de +fuir. Il se réfugia d'une traite derrière le Chelif. + +Badis le poursuivit l'épée dans les reins, entra en vainqueur à Achir, +pénétra dans les hauts plateaux, reçut la soumission des tribus zenètes, +telles que les Beni-Toudjine, et s'avança jusqu'au plateau de Seressou. +Renforcé par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commandés par +Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la +plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans +une position retranchée. Cette fois encore, la victoire se prononça pour +Badis, une partie des adhérents de son compétiteur l'ayant abandonné et +le reste ayant été facilement dispersé. + +Hammad se réfugia, non sans peine, dans sa Kalâa, mais Badis ne tarda +pas à venir camper dans la plaine de Mecila, et, de là, fit commencer le +blocus de la capitale de son oncle. Pendant les opérations de ce siège; +Badis mourut subitement dans sa tente (juin 1016). Comme la peste avait +reparu en Afrique, il est possible qu'il succomba au fléau. Cet +événement porta le désordre dans l'armée assiégeante composée d'éléments +hétérogènes; les auxiliaires s'étant débandés, la Kalâa fut débloquée. +Les officiers proclamèrent le jeune El-Moëzz, fils de Badis, âgé +seulement de huit ans, et le conduisirent à Kaïrouan pendant que son +oncle Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent +rapportés à Kaïrouan, puis on procéda à l'inauguration de son successeur +dont l'extrême jeunesse allait favoriser si bien les projets ambitieux +de son grand-oncle. El-Moëzz reçut d'Orient un diplôme où le titre de +_Cherf-ed-Daoula_ (noblesse de l'empire) lui était donné[612]. + +[Note 612: Ibn-el-Athir, année 403.] + +CONCLUSION DE LA PAIX ENTRE EL-MOEZZ ET HAMMAD.--Hammad avait repris +vigoureusement l'offensive; après être rentré en possession de son +ancien territoire, il vint mettre le siège devant Bar'aï. Mais il avait +trop présumé de ses forces; son neveu ayant marché contre lui le mit en +déroute et le réduisit encore à la dernière extrémité (1017). Hammad +s'était réfugié derrière les remparts de sa Kalâa, tandis que le +vainqueur s'avançait jusqu'à Sétif; il fit proposer à celui-ci un +arrangement que le jeune El-Moëzz, bien conseillé, refusa. + +Le gouverneur était rentré à Kaïrouan, mais la situation de son +grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonné de tous, sans +argent, il se décida à faire une nouvelle démarche auprès de son +petit-neveu et lui dépêcha en Ifrikiya son propre fils El-Kaïd, porteur +de riches présents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs +et, enfin, on arriva à conclure un traité de paix par lequel Hammad +reçut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de +Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conquérir à +l'ouest. C'était la consécration du démembrement de l'empire fondé par +Bologguine. El-Kaïd reçut aussi un commandement et revint à la Kalâa +avec des cadeaux somptueux pour son père (1017). + +ESPAGNE, CHUTE DES OMÉÏADES: L'ÉDRISIDE ALI-BEN-HAMMOUD MONTE SUR LE +TRÔNE.--Pendant que ces événements se passaient en Afrique, l'Espagne +était le théâtre d'une nouvelle révolution. El-Mostaïn, parvenu au trône +avec l'appui des Berbères et des chrétiens, n'avait aucune sympathie +parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbères, ils ne lui +accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en réalité, +que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur +de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient +la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un élément +important dans l'armée, conservaient toute leur fidélité à Hicham II, +bien qu'en réalité personne ne sût s'il était encore vivant. + +Khéïrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec +Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le détroit, à la tête de ses +partisans, avec l'aide de son frère Kacem, gouverneur d'Algésiras; après +avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui +se prononça aussitôt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud +entra en maître à Cordoue. El-Mostaïn et ses parents furent mis à mort, +et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le +monde se rallia à Ali, qui fut proclamé khalife, sous le nom +d'_El-Metaoukkel-li-Dïne-Allah_ (celui qui s'appuie sur la religion de +Dieu). Ainsi finit la dynastie oméïade, qui régnait sur l'Espagne depuis +près de trois siècles et qui avait donné à l'empire musulman de si beaux +jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine +cherifienne, était devenue berbère, et qui lui-même ne parlait que très +mal l'arabe, monta sur le trône de Cordoue. + +Ali avait espéré, paraît-il, rendre à l'Espagne la paix et le bonheur, +mais il comptait sans les factions. Khéïrane, le chef des Slaves, voulut +jouer le rôle de premier ministre tout-puissant; mais le prince edriside +n'entendait nullement partager son autorité. Déçu dans ses espérances, +le chef des Slaves se mit à conspirer et entraîna dans son parti ses +compatriotes et les Andalous. Il fallait un khalife: on trouva un +petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, que l'on para de ce titre. Moundir, +ouali de Saragosse, soutenu par son allié Raymond, comte de Barcelone, +se joignit aux rebelles et, au printemps de l'année 1017, tous +marchèrent contre le souverain. Ali, qui jusque là avait écarté les +Berbères et résisté à leurs prétentions, se jeta dans leurs bras et, +avec leur appui, triompha sans peine de ses ennemis. Dès lors, il +renonça à faire le bonheur des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses +bonnes intentions; le pays fut livré de nouveau à la tyrannie des +Berbères, et le khalife donna lui-même l'exemple de l'avidité et de la +cruauté. Peu de temps après, il fut assassiné par trois Slaves, au +moment où il préparait une grande expédition (17 avril 1018)[613]. + +[Note 613: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 313 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. _Idricides_. +El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 42 et suiv.] + +ANARCHIE EN ESPAGNE. FRACTIONNEMENT DE L'EMPIRE MUSULMAN.--Ali laissa +deux fils, dont l'aîné, Yahïa, était gouverneur de Ceuta, mais Kacem, +frère d'Ali, avait une plus grande notoriété et ce fut lui que les +Berbères proclamèrent. De leur côté, Kheïrane et Moundir élirent le +petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman IV, avec le titre +d'_El-Mortada_ (l'agréé de Dieu). Zaoui, le sanhadjien, dont la +puissance était grande, restait dans l'expectative. Les adhérents du +prétendant oméïade essayèrent de l'entraîner dans leur parti et, n'ayant +pu y parvenir, marchèrent contre lui, mais ils furent défaits et, peu +après, El-Mortada était assassiné par ses partisans. Kacem, resté ainsi +seul maître du pouvoir, essaya de rendre un peu de tranquillité à la +malheureuse Espagne. Pour cela, il fit la paix avec Kheïrane et les +principaux chefs slaves et andalous et leur donna le commandement de +villes ou de provinces, où ils s'établirent en maîtres. Ainsi la paix ne +s'obtenait que par le morcellement de l'empire musulman. + +Vers cette époque (1020), Zaoui abandonna le commandement de la province +de Grenade à son fils et rentra à Kaïrouan, après une absence de vingt +années; il y fut reçu avec de grands honneurs par son neveu +El-Moëzz[614]. + +[Note 614: Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.] + +Mais bientôt, Yahïa, fils d'Ali, leva l'étendard de la révolte et, +soutenu par les Berbères et les Slaves, marcha sur la capitale. +Abandonné de tous, Kacem dut céder la place (août 1021). Yahïa ne tarda +pas à éprouver à son tour le même revers de fortune, et Kacem remonta +sur le trône (février 1023). Dès lors, la guerre devint incessante entre +les Edrisides, et s'étendit jusqu'au Mag'reb où un de leurs parents, du +nom d'Edris, allié à Yahïa, parvint à s'emparer de Tanger. L'Espagne se +trouva encore livrée aux fureurs de la guerre civile. Yahïa, ayant +triomphé une dernière fois de son oncle, le tint dans une étroite +captivité; mais alors, les Cordouans, profitant de ce que Yahïa avait +choisi Malaga comme résidence, proclamèrent un prince oméïade, +Abd-er-Rahman V, sous le nom d'_El-Mostad'hir_: c'était la réaction de +la noblesse arabe contre l'élément berbère. Mais cette société caduque +et corrompue était incapable de se gouverner; bientôt une nouvelle +sédition renversa El-Mostad'hir et le remplaça par El-Moktafa, sans pour +cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se décidèrent à appeler +chez eux Yahïa, afin de mettre un terme à cette anarchie. Yahïa leur +envoya un de ses généraux (novembre 1025). Quelques mois après, une +nouvelle émeute plaçait sur le trône de Cordoue un souverain éphémère du +nom de Hicham III, appartenant à la famille oméïade[615]. + +[Note 615: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, _Musulmans +d'Espagne_, t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.] + +GUERRES ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, +El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, ayant voulu +arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, qui s'étaient déclarés +indépendants, avait été entièrement défait et contraint de rentrer dans +Fès, après avoir perdu presque toute son armée (1016). Dès lors la +puissance des Mag'raoua de Fès fut contrebalancée par celle de leurs +cousins du sud. Ils se firent une guerre incessante, dont le résultat +fut préjudiciable à El-Moëzz. Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la +vallée de la Moulouïa, mit des officiers dans toutes les places fortes +et vint même enlever Sofraoua, une des dépendances de Fès. En 1026, +El-Moëzz cessa de vivre et fut remplacé par son cousin Hammama. Sous +l'énergique direction de ce chef, les Mag'raoua se relevèrent de leurs +humiliations en faisant subir de nombreuses défaites aux Beni-Khazroun +de Sidjilmassa. + +Les Beni-Ifrene étaient, en partie, passés en Espagne; mais un groupe +important, resté dans le Mag'reb, se réunit à Tlemcen, autour des +descendants de Yeddou-ben-Yâla. Après avoir étendu de nouveau leur +autorité sur le Mag'reb central, ils attaquèrent les Mag'raoua de Fès, +mais sans réussir à les vaincre; conduits par leur chef Temim, +petit-fils de Yâla, ils se portèrent alors sur Salé, enlevèrent cette +ville et, de là, allèrent guerroyer contre les Berg'ouata +hérétiques[616]. + +[Note 616: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235, +257, 271. El-Bekri, passim.] + +LUTTES DU SANHADJIEN EL-MOEZZ CONTRE LES BENI-KHAZROUN DE TRIPOLI. +PRÉLUDES DE SA RUPTURE AVEC LES FATEMIDES.--En Ifrikiya, la puissance du +gouverneur sanhadjien continuait à décliner. Renonçant, pour ainsi dire, +aux régions de l'ouest, abandonnées de fait à Hammad, El-Moëzz ne +s'occupait guère que des Beni-Khazroun de la province de Tripoli. +L'anarchie y était en permanence. Ouerrou, frère de Felfoul, étant mort +en 1015, son fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zenètes, +mais ces Berbères se divisèrent, et une partie suivit les étendards de +Khazroun, frère de Ouerrou. + +Après une courte lutte, celui-ci resta maître de l'autorité et entraîna +ses adhérents à des incursions sur les territoires de Gabès et de +Tripoli, où un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, commandait pour +El-Moëzz. En 1026, cet Abd-Allah, dont le frère venait d'être mis à mort +à Kaïrouan, par l'ordre du gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli à +Khalifa, chef des Zenètes, et celui-ci, étant ainsi devenu maître de +cette place, en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui +s'y trouvaient. + +El-Moëzz, bien qu'ayant été élevé dans les principes de la doctrine +chiaïte, s'était rattaché à la secte de Malek et n'avait pas tardé à +persécuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehdïa, à Kaïrouan, les +Chiaïtes étaient poursuivis, molestés, torturés même. Leur sang avait +coulé à flots et ces mauvais traitements les avaient forcés, en maints +endroits, à l'exil volontaire. La Sicile et l'Orient avaient vu arriver +ces malheureux dans le plus triste état. Cette attitude n'était rien +moins que la révolte contre les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui +régnait alors, essaya de ramener à l'obéissance son représentant de +Kaïrouan, en le comblant de cadeaux; il ne réussit qu'à retarder une +rupture inévitable. + +Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports avec la +cour du Caire et reçut du khalife un diplôme lui conférant le +commandement de la Tripolitaine. C'était, entre les deux cours, un +échange d'hostilités indirectes, prélude d'actes plus décisifs. + +En 1028, Hammad mourut à la Kalâa, et fut remplacé par son fils El-Kaïd, +qui confia à ses frères les grands commandements de son empire. Les bons +rapports continuèrent pendant quelque temps entre lui et son cousin de +Kaïrouan, mais, de ce côté aussi, une rupture était imminente[617]. + +[Note 617: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t. +III, p. 266, 267. El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari, +_Musulmans de Sicile_, t. II, p. 357 et suiv.] + +GUERRE ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--A Fès, Ham-mama, roi des +Mag'raoua, continuait à régner au milieu d'une cour brillante, et, +pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commandés par Temim, guerroyaient +contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. En 1033, ils vinrent, +avec l'aide d'autres tribus zenètes, mettre le siège devant Fès. Le chef +des Mag'raoua leur livra une grande bataille sous les murs de la ville; +mais, après une lutte acharnée où tombèrent ses meilleurs guerriers, il +fut entièrement défait. Les Beni-Ifrene entrèrent victorieux à Fès, +qu'ils mirent au pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur +convoitise, car il était rempli de richesses; les vainqueurs +massacrèrent les hommes et réduisirent les femmes en esclavage. + +Temim s'installa en souverain dans Fès, tandis que Hammama se réfugiait +à Oudjda et s'occupait avec activité à réunir ses adhérents, afin de +prendre sa revanche. Peu de temps après, il fut en mesure de commencer +les hostilités et, en 1038, il arrachait sa capitale des mains des +Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrèrent dans leurs anciens territoires; Temim se +retrancha à Chella[618]. + +[Note 618: Le Kartas donne pour date à cet événement l'année 1041. +Nous adoptons la date et la leçon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus +probables.] + +Après cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre +d'autres conquêtes. A la tête d'une armée zenatienne, il se mit en +marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. El-Kaïd, seigneur +de la Kalâa, s'avança à sa rencontre; mais, se sentant moins fort, il +n'osa pas engager le combat, et préféra employer l'intrigue et la +corruption pour détourner les adhérents de son adversaire. Abandonné par +son armée, Hammama n'eut bientôt d'autre parti à prendre que d'accepter +la paix et de rentrer chez lui. Il mourut l'année suivante (1040), +laissant le pouvoir à son fils; mais la guerre civile divisa alors les +Mag'raoua; et Fès fut, pendant de longues années, le théâtre de luttes +et de compétitions dans lesquelles les forces des Mag'raoua +s'épuisèrent. + +ÉVÉNEMENTS DE SICILE ET D'ITALIE. CHUTE DES KELBITES.--Absorbés par +l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu de vue la +Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas afin de passer +une rapide revue des événements survenus dans ces contrées. + +La Sicile, indépendante de fait sous les émirs kelbites, qui +reconnaissaient pour la forme l'autorité des khalifes fatemides, profita +d'une période de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres et les +arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'étaient reportées sur +l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient été pillées par les +Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint au +secours de Bari, assiégée par le renégat Safi, et força les Musulmans à +la retraite. En 1005, les Pisans remportèrent l'importante bataille +navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur revanche, +s'emparèrent de Cosenza. + +En 1015, une expédition musulmane assiégeait Salerne, et cette ville, +pour éviter de plus grands maux, se disposait à accepter les exigences +des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant de Terre +sainte, qui se trouvaient de passage dans la localité, scandalisés de +voir des chrétiens ainsi malmenés par des infidèles, entraînèrent à leur +suite quelques hommes de cœur et forcèrent les Musulmans à se +rembarquer, après avoir pillé leur camp. Refusant ensuite toutes les +offres qui leur étaient faites, ils continuèrent leur chemin. Mais le +prince de Salerne les fit accompagner par un envoyé chargé de ramener +des champions de leur pays, en les attirant par les promesses les plus +séduisantes. + +Le caïd de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant été frappé d'hémiplégie, +avait résigné quelque temps auparavant le pouvoir entre les mains de son +fils Djâfer, qui avait reçu d'El-Hakem l'investiture, avec le titre de +_Seïf-ed-Daoula_. En 1015, Ali, frère de Djâfer, appuyé par les +Berbères, se mit en état de révolte, mais il fut vaincu et tué par son +frère, qui expulsa une masse de Berbères de l'île. Djâfer, vivant dans +le luxe, abandonna la direction des affaires à l'Africain Hassan, de +Bar'aï, et ce ministre, pour subvenir aux dépenses de son maître, ne +trouva rien de mieux que d'augmenter les impôts, en percevant le +cinquième sur les fruits, alors que les terres étaient déjà grevées +d'une taxe foncière. Il en résulta une révolte générale (mai 1019). +Djâfer fut déposé, transporté en Egypte et remplacé par son frère +Ahmed-ben-el-Akehal. + +Le nouveau gouverneur, après avoir rétabli la paix en Sicile, entreprit +des expéditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait tenu sous le +joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, se prépara, +malgré ses soixante-huit ans, à faire une descente en Sicile. Son aide +de camp Oreste le précéda avec une nombreuse armée et chassa de Calabre +tous les Musulmans; il attendait l'empereur pour passer en Sicile +lorsque celui-ci mourut (décembre 1025). + +Averti du péril qui menaçait la Sicile, El-Moëzz offrit son aide à +El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoyée d'Afrique fut détruite +par une tempête (1026). Oreste, débarqué en Sicile, ne sut pas tirer +parti des circonstances; il laissa affaiblir son armée par la maladie +et, lorsque les Musulmans attaquèrent, il se trouva hors d'état de leur +résister. + +Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les flottes +combinées d'El-Moëzz et d'El-Akehal sillonnèrent alors les mers du +Levant et allèrent porter le ravage sur les côtes d'Illyrie, des îles de +la Grèce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la Méditerranée, les +chrétiens, oubliant leurs dissensions particulières, s'unissaient +partout pour combattre l'influence musulmane. C'est ainsi que les +Pisans, aidés sans doute des Génois, armèrent en 1034 une flotte +imposante et effectuèrent une descente en Afrique. Bône, objectif de +l'expédition, fut prise et pillée par les chrétiens. En 1035, la cour de +Byzance envoya des ambassadeurs à El-Moëzz pour traiter de la paix. Sur +ces entrefaites, une révolte éclata en Sicile contre El-Akehal, qui +avait voulu encore augmenter les impôts pour subvenir aux frais de la +guerre. La situation devenant périlleuse, ce prince se hâta de faire la +paix avec l'empire et d'accepter le titre de _maître_, qui impliquait +une sorte de vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins, +tandis que les rebelles appelaient à leur aide El-Moëzz. + +Le gouverneur de Kaïrouan leur envoya son propre fils Abd-Allah, avec +trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036, Léon Opus, qui +commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir le nouveau vassal +de l'empire et défit l'armée berbère; mais, craignant des embûches, il +ne profita pas de sa victoire et rentra en Italie, accompagné de quinze +mille chrétiens qui avaient suivi sa fortune. Bientôt El-Akehal fut +assassiné, et Abd-Allah resta seul maître de l'autorité[619]. + +[Note 619: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 341 et suiv. Élie +de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 159 et suiv.] + +EXPLOITS DES NORMANDS EN ITALIE ET EN SICILE. ROBERT WISCARD.--Nous +avons vu que le prince de Salerne, enthousiasmé des exploits des +Normands, avait député une ambassade pour décider leurs compatriotes à +lui prêter l'appui de leurs bras. Son appel fut entendu, et bientôt une +petite compagnie d'aventuriers normands arriva en Italie, sous la +conduite d'un certain Drengot (1017). Présentés au pape Benoît VIII, ils +furent encouragés par le pontife à lutter contre les Byzantins, qui se +rendaient odieux par leur tyrannie et dont l'ambition portait ombrage à +tous les souverains de l'Italie centrale. Après avoir, tout d'abord, +infligé aux Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent à leur +tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement éprouvés par +le fer de l'ennemi. Le katapan Boïannès les expulsa de toutes leurs +conquêtes et rétablit l'autorité de l'empire jusque sur l'Apulie. + +Le pape Benoît VIII appela alors à son aide l'empereur Henri II, qui +envahit l'Italie à la tête d'une nombreuse armée; les Normands se +joignirent à lui et l'aidèrent à triompher des Grecs. Mais bientôt +l'armée allemande reprit la route de son pays, et les Normands +demeurèrent livrés à eux-mêmes sans ressources, et se virent forcés de +vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou aux +républiques qui voudraient bien les employer. + +Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe commandée +par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des environs de +Coutances, nommé Tancrède de Hauteville, qui, à défaut d'autre +patrimoine, avait donné à ses douze fils l'éducation militaire de son +temps. C'était un puissant renfort que de tels hommes, et, comme la +guerre venait d'éclater entre le prince de Salerne et celui de Capoue, +ils trouvèrent immédiatement à s'employer. Plus tard, ils s'attachèrent +aux uns et aux autres avec des chances diverses. + +Vers 1036, le général Georges Maniakès débarqua en Italie à la tête +d'une armée byzantine considérable; il réussit à s'adjoindre les +Normands du comté de Salerne et passa en Sicile (1038). Débarqués à +Messine, les chrétiens ne tardèrent pas à rencontrer les Musulmans; ils +les mirent en déroute, après un rude combat, dans lequel Guillaume _Bras +de fer_, un des fils de Tancrède, fit des prodiges de valeur à la tête +des Normands. Messine capitule; puis on assiège Rametta, où les +Musulmans ont concentré leurs forces. Maniakès triomphe sur tous les +points. Les chrétiens mettent alors le siège devant Syracuse; mais cette +ville résiste avec énergie. Abd-Allah reçoit des renforts d'Afrique et +porte son camp sur les plateaux de Traïana, au nord de l'Etna. Mais +l'habile Maniakès, secondé par les Normands, met encore une fois en +déroute les Musulmans. + +Sur ces entrefaites, une brouille étant survenue entre Maniakès et le +Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie normande, ce +chef ramena ses hommes en Italie et appela le peuple aux armes contre +les Byzantins. Cependant Syracuse était tombée aux mains du général +grec, et bientôt il allait achever la conquête de toute l'île, lorsque, +par suite d'intrigues, il fut rappelé en Orient et jeté dans les fers. +La révolte éclata dans la Pouille sous l'impulsion des Normands; une +partie des troupes impériales furent rappelées de Sicile et les +Musulmans respirèrent. + +En 1040, les Musulmans se lancent également dans la rébellion, et +Abd-Allah, après avoir vu tomber la plupart de ses adhérents, est +contraint de rentrer à Kaïrouan, en abandonnant la Sicile à son +compétiteur Simsam, frère d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientôt +expulsés de l'île (1042). Mais la Sicile se divise en un grand nombre de +principautés indépendantes, obéissant à des officiers d'origine diverse, +souvent obscure. + +En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succès et conquis un +vaste territoire dont ils s'étaient partagé les villes. Amalfi, +neutralisée, devint la capitale de ce petit royaume, et Guillaume en fut +nommé chef, sous le nom de comte de la Pouille. Mais en 1042, Maniakès, +qui avait recouvré la liberté, reparut en Italie, et, comme toujours, la +victoire couronna ses armes. Par bonheur pour les Normands, il se fit +proclamer empereur et passa en Grèce, où il fut tué par surprise. La +ligue normande acquit dès lors une grande puissance. A la mort de +Guillaume, survenue en 1046, les frères de Hauteville se disputèrent sa +succession, et la ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nommé +Robert, arrivé depuis peu en Italie, ayant trouvé tous les bons postes +occupés, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son esprit; +il reçut pour cela le surnom de _Wiscard_ ou Guiscard (fort et prudent). +Après avoir guerroyé avec succès en Calabre, il se forma un groupe de +compagnons dévoués et courageux. Nous verrons avant peu quel parti il en +tira. + +Quelques années plus tard, les forces combinées de Gènes, de Pise et du +Saint-Siège parviennent à expulser les Musulmans de la Sardaigne (1050). +Cette île obéissait aux émirs espagnols et la lutte avait duré de +longues années[620]. + +[Note 620: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 367 et suiv. Élie +de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 166 et suiv. De Mas Latrie, +_Traités de paix, etc._, p. 21 et suiv.] + +RUPTURE ENTRE EL-MOEZZ ET LE HAMMADITE EL-KAÏD.--Pendant que l'Italie et +la Sicile étaient le théâtre de ces événements, une rupture, depuis +longtemps imminente, éclatait entre El-Moëzz et son parent El-Kaïd, de +la Kalâa, qui s'était rendu entièrement indépendant du gouverneur de +Kaïrouan. Par esprit d'opposition, El-Kaïd refusait en outre de suivre +El-Moëzz dans son hostilité contre les khalifes du Caire. + +Le gouverneur, s'étant mis à la tête de ses troupes, vint lui-même +assiéger la Kalâa; mais cette place, par sa forte position, défiait +toute surprise. Aussi, après l'avoir tenue longtemps bloqués, El-Moëzz +se décida-t-il à signer avec El-Kaïd une sorte de trêve. Il leva le +siège, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla guerroyer du côté +d'Achir (1042-43). + +Comme en Sicile, comme en Espagne, la désunion des Musulmans d'Afrique, +en paralysant leurs forces, allait avoir les conséquences les plus +graves et favoriser l'arrivée d'un nouvel élément ethnographique[621]. + +[Note 621: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.] + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale +(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE *** + +***** This file should be named 27970-0.txt or 27970-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/9/7/27970/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbrie) depuis les temps les plus reculs jusqu' la conqute franaise (1830) ( Volume I) + +Author: Ernest Mercier + +Release Date: February 2, 2009 [EBook #27970] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +HISTOIRE + +DE + +L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE + +(BERBRIE) + +DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULS + +JUSQU' LA CONQUTE FRANAISE (1830) + +PAR + +ERNEST MERCIER + +TOME PREMIER + +PARIS ERNEST LEROUX, DITEUR 28, RUE BONAPARTE, 28 + +1888 + +DU MME AUTEUR + +=Histoire de l'tablissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale=, +selon les auteurs arabes. 1 vol. grand in-8, avec deux cartes.--MARLE +(Constantine).--CHALLAMEL (Paris), 1875. + +=Le cinquantenaire de l'Algrie=.--L'Algrie en 1880. l vol. +in-8,--CHALLAMEL (Paris), 1880. + +=L'Algrie et les questions algriennes=. 1 vol. in-8.--CHALLAMEL, 1883. + +=Comment l'Afrique septentrionale a t arabise=. Brochure +in-8.--MARLE, 1874. + +=La bataille de Poitiers et les vraies causes du recul de l'invasion +arabe=. Mmoire publi par la _Revue historique_.--Paris, 1878. + +=Constantine, avant la conqute franaise= (=1837=). Notice sur cette +ville l'poque du dernier bey (avec une carte).--Mmoire publi par la +Socit archologique de Constantine, 1878.--BRAHAM, diteur. + +=Constantine au XVIe sicle=. Elvation de la famille El +Feggoun.--Socit archologique de Constantine. 1878.--BRAHAM, diteur. + +=Notice sur la confrrie des Khouan Abd-el Kader-el Djilani=, publie +par la Socit archologique de Constantine, 1868. + +=Les Arabes d'Afrique= jugs par les auteurs musulmans. (_Revue +africaine_, n 98, 1873.) + +=Examen des causes de la croisade de saint Louis contre Tunis (1270)=. +(_Revue africaine_, n 94.) + +=Episodes de la conqute de l'Afrique par les Arabes. Kocla. La +Kahena=.--Mmoire publi par la Socit archologique de Constantine, +1883. + +=Les Indignes de l'Algrie. Leur situation dans le pass et dans le +prsent=. Revue librale, 1884. + +=Le Cinquantenaire de la prise de Constantine= (=13 octobre 1837=). +Brochure in-8.--BRAHAM, diteur Constantine (Octobre 1887). + +=Commune de Constantine. Trois annes d'administration municipale=. +Brochure in-8.--BRAHAM, diteur Constantine (Octobre 1887). + + +CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT. + +TABLE DES MATIRES + + PRFACE. + + SYSTME ADOPT POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES. + + INTRODUCTION: Description physique et gographique de l'Afrique + septentrionale. + Divisions gographiques adoptes par les anciens. + Divisions gographiques adoptes par les Arabes. + + ETHNOGRAPHIE.--Origine et formation du peuple berbre. + + PREMIRE PARTIE + + PRIODE ANTIQUE + (Jusqu'en 642 de l're chrtienne) + + CHAPITRE I.--_Priode phnicienne_ (1100-268 _av. J.-C_). + + Sommaire: + + Temps primitifs. + Les Phniciens s'tablissent en Afrique. + Fondation de Cyrne par les Grecs. + Donnes gographiques d'Hrodote. + Prpondrance de Karthage. + Dcouvertes de l'amiral Hannon. + Organisation politique de Karthage. + Conqute de Karthage dans les les et sur le littoral de la + Mditerrane. + Guerres de Sicile. + Rvolte des Berbres. + Suite des guerres de Sicile. + Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique. + Agathocle vacue l'Afrique. + Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contre. + Anarchie en Sicile. + + CHAPITRE II.--_Premire guerre punique_ (268-220). + + Sommaire: + + Causes de la premire guerre punique. + Rupture de Rome avec Karthage. + Premire guerre punique. + Succs des Romains en Sicile. + Les Romains portent la guerre en Afrique. + Victoire des Karthaginois Tunis.--Les Romains vacuent + l'Afrique. + Reprise de la guerre en Sicile. + Grand sige de Lylibe. + Bataille des les gates.--Fin de la premire guerre punique. + Divisions gographiques de l'Afrique adoptes par les Romains. + Guerre des Mercenaires. + Karthage, aprs avoir rtabli son autorit en Afrique, porte la + guerre en Espagne. + Succs des Karthaginois en Espagne. + + CHAPITRE III.--_Deuxime guerre punique_ (220-201). + + Sommaire: + + Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte. + Hannibal marche sur l'Italie. + Combat du Tessin; batailles de la Trbie et de Trasimne. + Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de + Cannes. + Consquences de la bataille de Cannes.--nergique rsistance + de Rome. + La guerre en Sicile. + Les Berbres prennent part la lutte. Syphax et Massinissa. + Guerre d'Espagne. + Campagne de Hannibal en Italie. + Succs des Romains en Espagne et en Italie; bataille du Mtaure. + Evnements d'Afrique; rivalit de Syphax et de Massinissa. + Massinissa, roi de Numidie. + Massinissa est vaincu par Syphax. + Evnements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est rsolue. + Campagne de Scipion en Afrique. + Syphax est fait prisonnier par Massinissa. + Bataille de Zama. + Fin de la deuxime guerre punique; trait avec Rome. + + CHAPITRE IV.--_Troisime guerre punique_ (201-146). + + Sommaire: + + Situation des Berbres en l'an 201. + Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort. + Empitements de Massinissa. + Prpondrance de Massinissa. + Situation de Karthage. + Karthage se prpare la guerre contre Massinissa. + Dfaite des Karthaginois par Massinissa. + Troisime guerre punique. + Hroque rsistance de Karthage. + Mort de Massinissa. + Suite du sige de Karthage. + Scipion prend le commandement des oprations. + Chute de Karthage. + L'Afrique province romaine. + + CHAPITRE V.--_Les rois berbres vassaux de Rome_ (146-89). + + Sommaire: + + L'lment latin s'tablit en Afrique. + Rgne de Micipsa. + Premire usurpation de Jugurtha. + Dfaite et mort d'Adherbal. + Guerre de Jugurtha contre les Romains. + Premire campagne de Mtellus contre Jugurtha. + Deuxime campagne de Mtellus. + Marius prend la direction des oprations. + Chute de Jugurtha. + Partage de la Numidie. + Coup d'oeil sur l'histoire de la Cyrnaque; cette province est lgue + Rome. + + CHAPITRE VI.--_L'Afrique pendant les guerres civiles_ (89-46). + + Sommaire: + + Guerre entre Hiemsal II et Yarbas. + Dfaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas. + Expditions de Sertorius en Maurtanie. + Les pirates africains chtis par Pompe. + Juba I successeur de Hiemsal II.--Il se prononce pour le parti + de Pompe. + Dfaite de Curion et des Csariens par Juba. + Les Pompiens se concentrent en Afrique aprs la bataille de + Pharsale. + Csar dbarque en Afrique. + Diversion de Sittius et des rois de Maurtanie. + Bataille de Thapsus, dfaite des Pompiens. + Mort de Juba.--La Numidie orientale est rduite en province + romaine. + Chronologie des rois de Numidie. + + CHAPITRE VII.--_Les derniers rois berbres_ (46 avant J.-C.--43 + aprs J.-C.). + + Sommaire: + + Les rois maurtaniens prennent parti dans les guerres civiles. + Arabion rentre en possession de la Stifienne. + Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave. + Arabion se prononce pour Octave. + Arabion s'allie Sextius, lieutenant d'Antoine; sa mort. + L'Afrique sous Lpide. + Bogud II est dpossd de la Tingitane. Bokkus III runit toute + la Maurtanie sous son autorit. + La Berbrie rentre sous l'autorit d'Octave. + Organisation de l'Afrique par Auguste. + Juba II roi de Numidie. + Juba roi de Maurtanie. + Rvolte des Berbres. + Mort de Juba II; Ptolme lui succde. + Rvolte des Tacfarinas. + Assassinat de Ptolme. + Rvolte d'dmon. La Maurtanie est rduite en province romaine. + Division et organisation administrative de l'Afrique romaine. + CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURTANIE. + + + CHAPITRE VIII.--_L'Afrique sous l'autorit romaine_ (43-297). + + Sommaire: + + Etat de l'Afrique au Ier sicle; productions, commerce, relations. + Etat des populations. + Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles. + L'Afrique sous Vespasien. + Insurrection des Juifs de la Cyrnaque. + Expditions en Tripolitaine et dans l'extrme sud. + L'Afrique sous Trajan. + Nouvelle rvolte des Juifs. + L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures. + Nouvelles rvoltes sous Antonin, Mare-Aurle et Commode, 138-190. + Les empereurs africains: Septime Svre. + Progrs de la religion chrtienne en Afrique; premires perscutions. + Caracalla, son dit d'mancipation. + Macrin et Elagabal. + Alexandre Svre. + Les Gordiens; rvolte de Capellien et de Sabinianus. + Priode d'anarchie; rvoltes en Afrique. + Perscutions contre les chrtiens. + Priode des trente tyrans. + Diocltien; rvolte des Quinqugentiens. + Nouvelles divisions gographiques de l'Afrique + + CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous l'autorit romaine, suite_ (297-415). + + Sommaire: + + Etat de l'Afrique la fin du IIIe sicle. + Grandes perscutions contre les chrtiens. + Tyrannie de Galre en Afrique. + Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre. + Triomphe de Maxence en Afrique; ses dvastations. + Triomphe de Constantin. + Cessation des perscutions contre les chrtiens; les Donatistes; + schisme d'Arius. + Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin. + Puissance des Donatistes. Les Circoncellions. + Les fils de Constantin; perscution des Donatistes par Constant. + Constance et Julien; excs des Donatistes. + Exactions du comte Romanus. + Rvolte de Firmus. + Pacification gnrale. + L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Thodose. + Rvolte de Gildon. + Chute de Gildon. + L'Afrique sous Honorius. + + CHAPITRE X.--_Priode vandale_ (415-531). + + Sommaire: + + Le christianisme en Afrique au commencement du Ve sicle. + Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales. + Les Vandales envahissent l'Afrique. + Lutte de Boniface contre les Vandales. + Fondation de l'empire vandale. + Nouveau trait de Gensric avec l'empire; organisation de + l'Afrique Vandale. + Mort de Valentinien III; pillage de Rome par Gensric. + Suite des guerres des Vandales. + Apoge de la puissance de Gensric; sa mort. + Rgne de Hunric; perscutions contre les catholiques. + Rvolte des Berbres. + Cruauts de Hunric. + Concile de Karthage; mort de Hunric. + Rgne de Gondamond. + Rgne de Trasamond. + Rgne de Hildric. + Rvoltes des Berbres; usurpation de Glimer. + + CHAPITRE XI.--_Priode byzantine_ (531-642). + + Sommaire: + + Justinien prpare l'expdition d'Afrique. + Dpart de l'expdition. Blisaire dbarque Caput-Vada. + Premire phase de la campagne. + Dfaite des Vandales conduits par Animatas et Gibamund. + Succs de Blisaire. Il arrive Karthage. + Blisaire Karthage. + Retour des Vandales de Sardaigne. Glimer marche sur Karthage. + Bataille de Tricamara. + Fuite de Glimer. + Conqutes de Blisaire. + Glimer se rend aux Grecs. + Disparition des Vandales d'Afrique. + Organisation de l'Afrique byzantine; tat des Berbres. + Luttes de Salomon contre les Berbres. + Rvolte de Stozas. + Expditions de Salomon. + Rvolte des Levathes; mort de Salomon. + Priode d'anarchie. + Jean Troglita, gouverneur d'Afrique; il rtablit la paix. + tat de l'Afrique au milieu du VIe sicle. + L'Afrique pendant la deuxime moiti du VIe sicle. + Derniers jours de la domination byzantine. + Appendice: Chronologie des rois Vandales. + +FIN DE LA PREMIRE PARTIE. + + DEUXIME PARTIE + + PRIODE ARABE ET BERBRE + + 641--1043 + + CHAPITRE I.--_Les Berbres et les Arabes_. + + Sommaire: + + Le peuple berbre; moeurs et religion. + Organisation politique. + Groupement des familles de la race. + Divisions des tribus berbres. + Position de ces tribus. + Les Arabes; notice sur ce peuple. + Moeurs et religions des Arabes ant-islamiques. + Mahomet; fondation de l'islamisme. + Abou Beker, deuxime khalife; ses conqutes. + Khalifat d'Omar: conqute de l'Egypte. + + CHAPITRE II.--_Conqute arabe_ (641-709). + + Sommaire: + + Campagnes de Amer en Cyrnaque et en Tripolitaine. + Le khalife Othmane prpare l'expdition d'Ifrikiya. + Usurpation du patrice Grgoire; il se prpare la lutte. + Dfaite et mort de Grgoire. + Les Arabes traitent avec les Grecs et vacuent l'Ifrikiya. + Guerres civiles en Arabie. + Les Kharedjites. Origine de ce schisme. + Mort de Ali; triomphe des Omades. + Etat de la Berbrie. Nouvelles courses des Arabes. + Suite des expditions arabes en Mag'reb. + Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Karouan. + Gouvernement de Dinar Abou-el-Mohadjer. + Deuxime gouvernement d'Okba. Sa grande expdition en Mag'reb. + Dfaite de Tehouda. Mort d'Okba. + La Berbrie libre sous l'autorit de Kocla. + Nouvelles guerres civiles en Arabie. + Les Kharedjites et les Chiates. + Victoire de Zohr sur les Berbres. Mort de Kocla. + Zohr vacue l'Ifrikiya. + Mort du fils de Zobr. Triomphe d'Abd-el-Malek. + Situation de l'Afrique. La Kahna. + Expdition de Haane en Mag'reb. Victoire de La Kahna. + La Kahna reine des Berbres. Ses destructions. + Dfaite et mort de la Kahna. + Conqute et organisation de l'Ifrikiya par Haane. + Moua-ben-Nocr achve la conqute de la Berbrie. + + CHAPITRE III.--_Conqute de l'Espagne. Rvolte kharedjite_ (709-750). + + Sommaire: + + Le comte Julien pousse les Arabes la conqute de l'Espagne. + Conqute de l'Espagne par Tarik et Moua. + Destitution de Moua. + Situation de l'Afrique et de l'Espagne. + Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid. + Gouvernement d'Ismal-ben-Abd-Allah. + Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassin. + Gouvernement de Bichr-ben-Safouane. + Gouvernement de Obda-ben-Abd-er-Rahman. + Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers. + Gouvernement d'Obd-Allah-ben-el-Habhab. + Despotisme et exactions des Arabes. + Rvolte de Mecera, soulvement gnral des Berbres. + Dfaite de Koltoum l'Ouad-Sebou. + Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya. + Rvolte de l'Espagne; les Syriens y sont transports. + Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya. + Chute de la dynastie omade: tablissement de la dynastie abbasside. + + CHAPITRE IV.--_Rvolte kharedjite. Fondations de royaumes + indpendants_ (750-772). + + Sommaire: + + Situation des Berbres du Mag'reb au milieu du VIIIe sicle. + Victoires de Abd-er-Rahman; il se dclare indpendant. + Assassinat de Abd-er-Rahman. + Lutte entre El-Yas et El-Habib. + Prise et pillage de Karouan par les Ourfeddjouma. + Les Miknaca fondent un royaume Sidjilmassa. + Guerres civiles en Espagne. + L'omade Abd-er-Rahman dbarque en Espagne. + Fondation de l'empire omade d'Espagne. + Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Ebadites de l'Ifrikiya. + Dfaites des Kharedjites par Ibn-Achath. + Ibn-Achath rtablit Karouan le sige du gouvernement. + Fondation de la dynastie rostemide Tiharet. + Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem. + Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed. + Mort d'Omar. Prise de Karouan par les kharedjites. + + CHAPITRE V.--_Derniers gouverneurs arabes_ (772-800). + + Sommaire: + + Yezid-ben Hatem rtablit l'autorit arabe en Ifrikiya. + Gouvernement de Yezid-ben-Hatem. + Les petits royaumes berbres indpendants. + L'Espagne sous le premier khalife omade; expdition de + Charmelagne. + Intrim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem. + Edris-ben-Abd-Allah fonde Oulili la dynastie edriside. + Conqutes d'Edris; sa mort. + Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh. + Anarchie en Ifrikiya. + Gouvernement de Hertema-ben-Aan. + Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel. + Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la rvolte de la milice. + Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nomm gouverneur indpendant, fonde + la dynastie ar'lebite. + Naissance d'Edris II. + L'Espagne sous Hicham et El-Hakem. + Chronologie des gouverneurs de l'Afrique. + + CHAPITRE VI--_L'Ifrikiya sous les Ar'lebites. Conqute de la Sicile_ + (800-838). + + Sommaire: + + Ibrahim tablit solidement son autorit en Ifrikiya. + Edris II est proclam par les Berbres. + Fondation de Fs par Edris II. + Rvoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim. + Abou-l'Abbas-Abd-Allah succde son pre Ibrahim. + Conqutes d'Edris II. + Mort de Abd-Allah. Son frre Ziadet-Allah le remplace. + Espagne: Rvolte du faubourg. Mort d'El-Hakem. + Luttes de Ziadet-Allah contre les rvoltes. + Mort d'Edris II; partage de son empire. + Etat de la Sicile au commencement du Ixe sicle. + Euphmius appelle les Arabes en Sicile. Expdition du cadi Aced. + Conqute de la Sicile. + Mort de Ziadet-Allah. Son frre Abou-Ekal-el-Ar'leb lui succde. + Guerres entre les descendants d'Edris II. + Les Midrarides Sidjilmassa. + L'Espagne sous Abd-er-Rahman II. + + CHAPITRE VII.--_Les derniers Ar'lebites_ (838-902). + + Sommaire: + + Gouvernement d'Abou-Ekal. + Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed. + Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed. + vnements d'Espagne. + Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik. + Guerre de Sicile. + Mort d'Abou-el-R'aranik. Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed. + Les souverains edrisides de Fez. + Succs des Musulmans en Sicile. + Ibrahim repousse l'invasion d'El-Albras-ben-Touloun. + Rvoltes en Ifrikiya. Cruauts d'Ibrahim. + Progrs de la secte chate en Berbrie. Arrive d'Abou-Abd-Allah. + Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les rvoltes. + Expdition d'Ibrahim contre les Toulounides d'gypte. + Abdication d'Ibrahim. + vnements de Sicile. + vnements d'Espagne. + + CHAPITRE VIII.--_tablissement de l'empire obdite. Chute de + l'autorit arabe en Ifrikiya_ (902-909). + + Sommaire: + + Coup d'oeil sur les vnements antrieurs et la situation de + l'Italie mridionale. + Ibrahim porte la guerre en Italie. Sa mort. + Progrs des Chiates. Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama. + Court rgne d'Abou-l'Abbas. Son fils Ziadet-Allah lui succde. + Le mehdi Obd-Allah passe en Mag'reb. + Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites. Ses succs. + Les Chiates marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III. + Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie. + Les Chiates vont dlivrer le mehdi Sidjilmassa. + Retour du mehdi Obd-Allah en Tunisie. Fondation de l'empire + obdite. + Chronologie des gouverneurs ar'lebites. + + + CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous les Fatemides_ (910-934). + + Sommaire: + + Situation du Mag'reb en 910. + Conqute des Fatemides dans le Mag'reb central. Chute des Rostemides. + Le mehdi fait prir Abou-Abd-Allah et crase les germes de rbellion. + vnements de Sicile. + vnements d'Espagne. + Rvoltes contre Obd-Allah. + Fondation d'El-Mehdia par Obd-Allah. + Expdition des Fatemides en gyple, son insuccs. + L'autorit du Mehdi est rtablie en Sicile. + Premire campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides. + Nouvelle expdition fatemide contre l'gypte. + Conqutes de Messala en Mag'reb. + Expditions fatemides on Sicile, en Tripolilaine et en gypte. + Succs des Mag'raoua. Mort de Messaia. + El-Haan relve, Fs, le trne edriside. Sa mort. + Expdition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central. + Succs d'Ibn-Abon-l'Afia. + Moua se prononce pour les Omades. Il est vaincu par les troupes + fatemides. + Mort d'Obd-Allah, le mehdi. + Expditions des Fatemides en Italie. + + CHAPITRE X.--_Suite des Fatemides. Rvolte de l'Homme l'ne_ + (934-947). + + Sommaire: + + Rgne d'El-Kam; premires rvoltes. + Succs de Meour, gnral fatemide, en Mag'reb. Moua, vaincu, se + rfugie dans le dsert. + Expditions fatemides en Italie et en gypte. + Puissance des Sanhadja. Ziri-ben-Menad. + Succs des Edrisides; mort de Moua-ben-Abou-l'Afia. + Rvolte d'Abou-Yezid, l'_Homme l'ne._ + Succs d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya. + Prise de Karouan par Abou-Yezid. + Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction. + Sige d'El-Mehda par Abou-Yezid. + Leve du sige d'El-Mehdia. + Mort d'El-Kam. Rgne d'Ismal-el-Mansour. + Dfaites d'Abou-Yezid. + Poursuite d'Abou-Yezid par Ismal. + Chute d'Abou-Yezid. + + CHAPITRE XI--_Fin de la domination fatemide_ (947-973). + + Sommaire: + + tat du Mag'reb et de l'Espagne. + Expdition d'El-Mansour Tiharet. + Retour d'El-Mansour en Ifrikiya. + Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en + Italie. + Mort d'El-Mansour. Avnement d'El-Mozz. + Les deux Mag'reb reconnaissent la suprmatie omade. + Les Mag'raoua appellent leur aide le khalife fatemide. + Rupture entre les Omades et les Fatemides. + Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays + l'autorit fatemide. + Guerre d'Italie et de Sicile. + vnements d'Espagne; Mort d'Abd-er-Rahman III (en Ncer). + Son fils El-Hakem II lui succde. + Succs des Musulmans en Sicile et en Italie. + Progrs de l'influence omade en Mag'reb. + tat de l'Orient. El-Mozz prpare son expdition. + Conqute de l'gypte par Djouher. + Rvoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad crase les Zentes. + Mort de Ziri-ben-Menad. Succs de son fils Bologguine dans le + Mag'reb. + El-Mozz se prpare quitter l'Ifrikiya. + El-Mozz transporte le sige de la dynastie fatemide en gypte. + Chronologie des Fatemides d'Afrique. + + CHAPITRE XII.--_L'Ifrikiya sous les Zirides (Sanhadja). Le Mag'reb + sous les Omades_ (973-997). + + Sommaire: + + Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central. + Succs des Omades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem. + Expditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les + Berg'ouata. + Expdition de Bologguine dans le Mag'reb: ses succs. + Bologguine, arrt Ceuta par les Omades, envahit le pays des + Berg'ouata. + Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succde. + Guerre d'Italie. + Les Omades d'Espagne tendent de nouveau leur autorit sur le + Mag'reb. + Rvoltes des Ketama rprimes par El-Mansour. + Les deux Mag'reb soumis l'autorit omade; luttes entre les + Mag'raoua et les Beni-Ifrene. + Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene. + Mort du gouverneur El-Mansour. Avnement de son fils Badis. + Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile. + Rupture de Ziri avec les Omades d'Espagne. + + CHAPITRE XIII.--_Affaiblissement des empires musulmans en + Afrique, en Espagne et en Sicile_ (997-1045). + + Sommaire: + + Ziri-ben-Atiya est dfait par l'omade El-Modaffer. + Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central. + Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun. + Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kala par Hammad. + Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Mozz, fils de Ziri, est + nomm gouverneur du Mag'reb. + Guerres civiles en Espagne. Les Berbres et les Chrtiens y prennent + part. + Triomphe des Berbres et d'El-Mostan en Espagne. + Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se dclare + indpendant la Kala. + Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avnement d'El-Mozz. + Conclusion de la paix entre El-Mozz et Hammad. + Espagne: Chute des Omades. L'edriside Ali-ben-Hammoud monte sur le + trne. + Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman. + Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene. + Luttes du Sanhadjien El-Mozz contre les Beni-Khazroun de Tripoli. + Prludes de sa rupture avec les Fatemides. + Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene. + vnements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites. + Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard. + Rupture entre El-Mozz et le Hammadile Kl-Kad. + +FIN DE LA DEUXIME PARTIE. + +Carte de l'Afrique septentrionale au IIe sicle. + +Carte de l'Espagne. + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + + +PRFACE + + +Arriv en Algrie il y a trente-quatre ans; lanc alors au milieu d'une +population que tout le monde considrait comme arabe, ce ne fut pas sans +tonnement que je reconnus les lments divers la composant: Berbres, +Arabes et Berbres arabiss. Frapp du problme ethnographique et +historique qui s'offrait ma vue, je commenai, tout en tudiant la +langue du pays, runir les lments du travail que j'offre aujourd'hui +au public. + +Si l'on se reporte l'poque dont je parle, on reconnatra que les +moyens d'tude, les ouvrages spciaux se rduisaient bien peu de +chose. Cependant M. de Slane commenait alors la publication du texte et +de la traduction d'Ibn-Khaldoun et de divers autres crivains arabes. La +Socit archologique de Constantine, la Socit historique d'Alger +venaient d'tre fondes, et elles devaient rendre les plus grands +services aux travailleurs locaux, tout en conservant et vulgarisant les +dcouvertes. Enfin, la maison Didot publiait, dans sa collection de +l'_Univers pittoresque_, deux gros volumes descriptifs et historiques +sur l'Afrique, dus la collaboration de MM. d'Avezac, Dureau de la +Malle, Yanosky, Carette, Marcel. + +Un des premiers rsultats de mes tudes, portant sur les ouvrages des +auteurs arabes, me permit de sparer deux grands faits distincts qui +dominent l'histoire et l'ethnographie de l'Afrique septentrionale et que +l'on avait peu prs confondus, en attribuant au premier les effets du +second. Je veux parler de la conqute arabe du VIIe sicle, qui ne fut +qu'une conqute militaire, suivie d'une occupation de plus en plus +restreinte et prcaire, laissant, au Xe sicle, le champ libre la race +berbre, affranchie et retrempe dans son propre sang, et de +l'immigration hilalienne du XIe sicle, qui ne fut pas une conqute, +mais dont le rsultat, obtenu par une action lente qui se continue +encore de nos jours, a t l'arabisation de l'Afrique et la destruction +de la nationalit berbre. + +Je publiai alors l'_Histoire de l'tablissement des Arabes dans +l'Afrique septentrionale_ (1 vol. in-8, avec deux cartes, +Marle-Challamel, 1875), ouvrage dans lequel je m'efforai de dmontrer +ce que je demanderai la permission d'appeler cette dcouverte +historique. + +Mais je n'avais trait qu'un point, important, il est vrai, de +l'histoire africaine, et il me restait prsenter un travail +d'ensemble. Dans ces trente-quatre annes, que de documents, que +d'ouvrages prcieux avaient t mis au jour! En France, la conqute de +l'Algrie avait naturellement appel l'attention des savants sur ce +pays. Nos membres de l'Institut, orientalistes, historiens, +archologues, trouvaient en Afrique une mine inpuisable, et il suffit, +pour s'en convaincre, de citer les noms de MM. de Slane, Reynaud, +Quatremre, Hase, Walcknaer, d'Avezac, Dureau de la Malle, Marcel, +Carette, Yanosky, Fournel, de Mas-Latrie, Vivien de Saint-Martin, Lon +Rnier, Tissot, H. de Villefosse. + +En Hollande, le regrett Dozy publiait ses beaux travaux sur l'Espagne +musulmane. En Italie, M. Michele Amari nous donnait l'histoire des +Musulmans de Sicile, travail complet o le sujet a t entirement +puis. Enfin l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne fournissaient aussi +leur contingent. + +Pendant ce temps, l'Algrie ne restait pas inactive. Un nombre +considrable de travaux originaux tait produit par un groupe d'rudits +qui ont form ici une vritable cole historique. Je citerai parmi eux: +MM. Berbrugger, F. Lacroix enlev par la mort avant d'avoir achev son +oeuvre, Poulle, le savant prsident de la Socit archologique de +Constantine, Reboud, Cherbonneau, gnral Creuly, Mac-Carthy, l'abb +Godard, l'abb Bargs, Brosselard, A. Rousseau, Fraud, de Voulx, +Gorguos, Vayssettes, Tauxier, Aucapitaine, Guin, Robin, Moll, Ragot, +Elie de la Primaudaie, de Grammont, prsident actuel de la Socit +d'Alger, et bien d'autres, auxquels sont venus s'ajouter plus rcemment +MM. Boissire, Masqueray, de la Blanchre, Basset, Houdas, Pallu de +Lessert, Poinssot, Cagnat..... + +Grce aux efforts de ces rudits dont nous citerons souvent les +ouvrages, un grand nombre de points, autrefois obscurs, dans l'histoire +de l'Afrique, ont t clairs, et s'il reste encore des lacunes, +particulirement pour l'poque byzantine, le XVe sicle et les sicles +suivants, surtout en ce qui a trait au Maroc, elles se comblent peu +peu. Je ne parle pas de l'poque phnicienne: l, il n'y a peu prs +rien esprer. + +Comme sources, notre bibliothque des auteurs anciens est aussi complte +qu'elle peut l'tre. Quant aux crivains arabes, elle est galement +peu prs complte, mais il faudrait, pour le public, que deux +traductions importantes fussent entreprises,--et elles ne peuvent l'tre +qu'avec l'appui de l'Etat.--Je veux parler du grand ouvrage +d'Ibn-el-Athir[1], qui renferme beaucoup de documents relatifs +l'Occident, et du _Baane_, d'Ibn-Adhari, dont Dozy a publi le texte +arabe, enrichi de notes. + +[Note 1: _Kamil-et-Touarikh_.] + +Il est donc possible, maintenant, d'entreprendre une histoire +d'ensemble. Je l'ai essay, voulant d'abord me borner aux annales de +l'Algrie; mais il est bien difficile de sparer l'histoire du peuple +indigne qui couvre le nord de l'Afrique, en nous conformant nos +divisions arbitraires, et j'ai t amen m'occuper en mme temps du +Maroc, l'ouest, et de la Tunisie et de la Tripolitaine, l'est. Cette +fatalit s'imposera quiconque voudra faire ici des travaux de ce +genre, car l'histoire d'un pays, c'est celle de son peuple, et ce +peuple, dans l'Afrique du Nord, c'est le Berbre, dont l'aire s'tend de +l'Egypte l'Ocan, de la Mditerrane au Soudan. + +Fournel, qui a pass une partie de sa longue carrire amasser des +matriaux sur cette question, a subi la fatalit dont je parle, et +lorsqu'il a publi le rsultat de ses recherches, monument d'rudition +qui s'arrte malheureusement au XIe sicle, il n'a pu lui donner d'autre +titre que celui d'histoire des _Berbers_. + +Mes intentions sont beaucoup plus modestes, car je n'ai pas crit +uniquement pour les rudits, mais pour la masse des lecteurs franais et +algriens. Je me suis appliqu donner mon livre la forme d'un manuel +pratique; mais, ne voulant pas tendre outre mesure ses proportions, je +me suis heurt une difficult invitable, celle de suivre en mme +temps l'histoire de divers pays, histoire qui est quelquefois confondue, +mais le plus souvent distincte. + +Dans ces conditions, je me suis vu forc de renoncer la forme suivie +et coulante de la grande histoire, pour adopter celle du manuel, divis +par paragraphes distincts, dont chacun est indpendant de celui qui le +prcde. Ce procd s'oppose naturellement tout dveloppement d'ordre +littraire: la scheresse est sa condition d'tre; mais il permet de +mener de front, sans interrompre l'ordre chronologique, l'expos des +faits qui se sont produits simultanment dans divers lieux. De plus, il +facilite les recherches dans un fouillis de lieux et de noms, fait pour +rebuter le lecteur le plus rsolu. + +Ecartant toutes les traditions douteuses transmises par les auteurs +anciens et les Musulmans, car elles auraient allong inutilement le +rcit ou ncessit des dissertations oiseuses, je n'ai retenu que les +faits certains ou prsentant les plus grands caractres de probabilit. +Je me suis attach surtout suivre, le plus exactement possible, le +mouvement ethnographique qui a fait de la population de la Berbrie ce +qu'elle est maintenant. + +Deux cartes de l'Afrique septentrionale diffrentes poques, et une de +l'Espagne, faciliteront les recherches. Enfin une table gographique +complte terminera l'ouvrage et chaque volume aura son index des noms +propres. + +Constantine, le 1er Janvier 1888. + +Ernest MERCIER. + + + + +SYSTME ADOPT +POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES + + +Dans un ouvrage comme celui-ci, ne s'adressant pas particulirement aux +orientalistes, le systme de transcription du nombre considrable de +vocables arabes et berbres qu'il contient doit tre, autant que +possible, simple et pratique. + +La difficult, l'impossibilit mme, de reproduire, avec nos caractres, +certaines articulations smitiques, a eu pour consquence de donner lieu + un grand nombre de systmes plus ou moins ingnieux. Divers signes +conventionnels, ajouts nos lettres, ont eu pour but de les modifier +thoriquement, en leur donnant une prononciation qu'elles n'ont pas; +pour d'autres, on a form des groupes o l'_h_, cette lettre sans valeur +phontique en franais, joue un grand rle. Chaque pays, chaque acadmie +a, pour ainsi dire, son systme de transcription. Mais, pour le public +en gnral, tout cela ne signifie rien, et si l'on a, par exemple, +surmont ou souscrit un _a_ d'un point, d'un esprit ou de tout autre +signe (_a. a. a, '_), l'immense majorit des lecteurs ne le prononcera +pas autrement que le plus ordinaire de nos _a_. + +De mme, ajoutez un _h_ un _t_, un _g_ ou un _k_, vous aurez +augment, pour le profane, la difficult matrielle de lecture, mais +sans donner la moindre ide de ce que peut tre la prononciation arabe +des lettres que l'on veut reproduire. + +Enfin, on se bornant rendre, d'une manire absolue, une lettre arabe +par celle que l'on a adopte en franais comme quivalente, on arrive +souvent former de ces syllabes qui, dans notre langue, se prononcent +d'une manire sourde (_ein, in, an, on_) et ne rpondent nullement +l'articulation arabe. C'est ainsi qu'un Franais prononcera toujours les +mots Amin, Mengoub, Hassein, comme s'ils taient crits: _Amain_, +_Maingoub_, _Hassain_. + +En prsence de ces difficults, je n'ai pas adopt de systme absolu, ne +souffrant pas d'exception, m'efforant au contraire, mme aux dpens de +l'orthographe arabe, de retrancher toute lettre mutile et de rendre, +sous sa forme la plus simple pour des Franais, les sons, tels qu'ils +frappent notre oreille en Algrie. N'oublions pas, en effet, qu'il +s'agit des hommes et des choses de ce pays, et non de ceux d'Egypte, de +Damas ou de Djedda. + +Quiconque a entendu prononcer ici le nom [arabe ____], ne s'avisera +jamais de le transcrire par _Masoud_, ainsi que l'exigeraient nos +professeurs, mais bien par _Meaoud_. Il en est de mme de [arabe __], +qui vient de la mme racine. La meilleure reproduction consistera le +rendre par _Saad_, en ajoutant un _a_, et non par _Sad_, quels que +soient les signes dont on affectera ce seul _a_. + +J'ajouterai souvent un _e_ muet aux noms termins par _in_, _en_, _an_, +_on_, et j'crirai _Slimane_ au lieu de _Souleman_ (ou _Soliman_), +_Houcne_, _Yar'moracene_, etc. + +Quant aux articulations qui manquent dans notre langue, voici comment je +les rendrai: + +Le [arabe: __,] par _th_, _t_ ou _ts_. + +Le [arabe: __,] par un _h_; ce qui, du reste, ne reproduit nullement la +prononciation de cette consonne forte, et comme je ne figurerai jamais +le [arabe: __] par un _h_, le lecteur saura qu'il doit toujours +s'efforcer de prononcer cette lettre par une expiration s'appuyant sur +la voyelle suivante. + +Le [arabe: __,] par le _kh_, groupe bizarre encore plus imparfait que +l'_h_ seul pour la prcdente lettre. + +Le [arabe: __,] gnralement par un _a_ li une des voyelles _a_, _i_, +_o_; quelquefois par une de ces lettres seules ou par la diphthongue +_eu_ ou par l'__. Cette lettre, dont la prononciation est impossible +reproduire en franais, conserve presque toujours, dans la pratique, un +premier son rapprochant de l'_a_ et provenant de la contraction du +gosier; ce son s'appuie ensuite sur la voyelle dont cette consonne, car +c'en est une, est affecte. C'est pourquoi j'crirai _Chiate_ au lieu +de _Chte_, _Saad_ au lieu de _Sad_, etc. + +Le [arabe: __,] gnralement par un _r_'. Si tout le monde grasseyait +l'_r_, il n'y aurait pas de meilleure manire de rendre cette lettre +arabe; malheureusement, il y a en arabe l'_r_ non grassey, et il faut +bien les diffrencier. Dans le cas o ces deux lettres se rencontrent, +la prononciation de chacune s'accentue en sens inverse, et alors je +rends le [arabe: __,]par un _g'_ Exemples: _Mag'reb_, _Berg'ouata_. + +Le [arabe: __,] par un _k_, comme dans Kassem, ou par un _g_, comme dans +Gabs. Cette lettre possde encore une intonation gutturale que l'on ne +peut figurer en franais. + +Le [arabe: __,] par un _h_. Quant au [arabe: __,](_ta_ li), dont la +prononciation est celle de notre syllabe muette _at_ dans contrat, je le +rends par un simple _a_ et j'cris: _Louata_, _Djerba_, _Mda_. + +Je ne parle que pour mmoire des lettres , [arabe: _____,] dont il est +impossible de reproduire, en franais, le son emphatique, et je les +rends simplement par _t_, _d_, _s_, _d_. + + + + +INTRODUCTION +DESCRIPTION PHYSIQUE ET GOGRAPHIQUE DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE + + +DESCRIPTION ET LIMITES[2].--Le pays dont nous allons retracer l'histoire +est la partie du continent africain qui s'tend depuis la limite +occidentale de l'Egypte jusqu' l'Ocan Atlantique, et depuis la rive +mridionale de la Mditerrane jusqu'au Soudan. Cette vaste contre est +dsigne gnralement sous le nom d'Afrique septentrionale, sans y +comprendre l'Egypte, qui a, pour ainsi dire, une situation part. Les +Grecs l'ont appele _Libye_; les Romains ont donn le nom d'_Afrique_ +la Tunisie actuelle, et ce vocable s'est tendu tout le continent. Les +Arabes ont appliqu cette rgion la dnomination de _Mag'reb_, +c'est--dire Occident, par rapport leur pays. Nous emploierons +successivement ces appellations, auxquelles nous ajouterons celle de +_Berbrie_, ou pays des Berbres. + +[Note 2: Suivre sur la carte de l'Afrique septentrional au XVe +sicle (vol II).] + +Nous avons indiqu les grandes limites de l'Afrique septentrionale. Sa +situation gographique est comprise entre les 24 et 37 de latitude +nord et les 25 de longitude orientale et 19 de longitude occidentale; +ainsi le mridien de Paris, qui passe quelques lieues l'ouest +d'Alger, en marque peu prs le centre. + +Les ctes de l'Afrique septentrionale se projettent d'une faon +irrgulire sur la Mditerrane. Du 31 de latitude, en partant de +l'Egypte, elles atteignent, au sommet de la Cyrnaque, le 33, puis +s'inflchissent brusquement, au fond de la grande Syrte, jusqu'au 30. + +De l, la cte se prolonge assez rgulirement, en s'levant vers le +nord-ouest jusqu'au fond de la petite Syrte (34). Puis elle s'lve +perpendiculairement au nord et dpasse, au sommet de la Tunisie, le 37. +Elle suit alors une direction ouest-sud-ouest assez rgulire, en +s'abaissant jusqu' la limite de la province d'Oran, pour, de l, se +relever encore et atteindre le 36, au dtroit de Gibraltar. + +Le littoral de l'Ocan se prolonge au sud-sud-ouest, en s'abaissant du +8 de longitude occidentale jusqu'au 19. + +La partie septentrionale de la Berbrie se rapproche en deux endroits de +l'Europe. C'est, au nord-est de la Tunisie, la Sicile, distante de cent +cinquante kilomtres environ, et, l'ouest, l'Espagne, spare de la +pointe du Mag'reb par le dtroit de Gibraltar. Cette partie de l'Afrique +offre, du reste, beaucoup d'analogie avec les dites rgions europennes, +tant sous le rapport de l'aspect et des productions que sous celui du +climat. + +Les carts considrables de latitude que nous avons signals en +dcrivant les ctes influent sur les conditions physiques et +climatriques; aussi le littoral des Syrtes diffre-t-il sensiblement de +la rgion occidentale. + +OROGRAPHIE.--La rgion comprise entre la petite Syrte et l'Ocan est +couverte d'un rseau montagneux se reliant au grand Atlas marocain, qui +pntre dans le sud jusqu'au 30 et dont les plus hauts sommets +atteignent 3,500 mtres d'altitude. Toute cette contre montagneuse +jouit d'un climat tempr et d'une fertilit proverbiale. Les indignes, +peut-tre d'aprs les Romains, lui ont donn le nom de _Tel_. Ce Tel, en +Algrie et en Tunisie, ne dpasse gure, au midi, le 35 de latitude. + +Dans la partie moyenne de la Barbarie, c'est--dire ce qui forme +actuellement l'Afrique franaise, la rgion telienne aboutit au sud +une ligne de _hauts plateaux_, dont l'altitude varie entre 600 et 1,200 +mtres. Le Djebel-Amour en marque le sommet; au del, le pays s'abaisse +graduellement vers le sud et rapidement vers l'est, ce qui donne lieu, +dans cette dernire direction, une srie de bas-fonds relis par des +cours d'eau aboutissant aux lacs Melr'ir et du Djerid, prs du golfe de +la petite Syrte. Cette ligne de bas-fonds est parseme d'oasis +produisant le palmier; c'est la rgion _dactylifre_. + +Des montagnes dont nous venons de parler descendent des cours d'eau, au +nord dans la Mditerrane, l'ouest dans l'Ocan. Ceux du versant nord +sont gnralement peu importants, en raison du peu d'tendue de leur +cours: ce sont des torrents en hiver, presque sec en t. Les rivires +du versant ocanien, venant de montagnes plus leves et ayant un cours +moins bref, ont en gnral une importance plus grande. + +Au del des hauts plateaux et de la premire ligne des oasis, s'tend le +_grand dsert_ ou _Sahara_ jusqu'au Soudan. C'est une vaste contre +gnralement aride, entrecoupe de chanes montagneuses, de valles, de +plateaux desschs et pierreux et de dunes de sable. Des rgions d'oasis +s'y rencontrent. Le tout est travers par des dpressions formant +valles, dont les unes s'abaissent vers le Soudan et les autres se +dirigent vers le nord pour rejoindre les lacs Melr'ir et du Djerid. Les +valles, les oasis et certaines parties montagneuses sont seules +habites. + +Dans la Tripolitaine, la rgion telienne est moins leve et a moins de +profondeur; en un mot, le dsert est plus prs. Cependant, derrire +Tripoli se trouve un massif montagneux assez tendu, donnant accs au +Hammada (plateau) tripolitain. + +Le littoral de la Cyrnaque est bord de collines qui forment les +pentes d'un plateau semblable celui de Tripoli, mais moins tendu. +Quelques oasis se trouvent au sud de ce plateau. Au del commence le +grand dsert de Libye. + + +MONTAGNES PRINCIPALES + +De l'est l'ouest, les principales montagnes de l'Afrique +septentrionale sont: + +CYRNAQUE.--Le _Djebel-el-Akhdar_, dans la partie suprieure +tripolitaine.--Le _Djebel-R'arane_ et le _Djebel-Nefoua_, au sud de +Tripoli. + +ALGRIE.--Le _Djebel-Aours_, s'levant jusqu' 2,300 mtres au midi de +Constantine et s'abaissant au sud, brusquement, sur la rgion des oasis. + +Le _Djebel-Amour_ (2,000 mtres), au midi de la province d'Alger formant +le sommet des hauts plateaux. + +Le _Djebel-Ouarensenis_ (2,000 mtres), au nord du Djebel-Amour, prs de +la ligne du mridien de Paris. + +Le _Djebel-Djerdjera_ ou _grande Kabilie_ (2,300 mtres), prs du +littoral, entre l'Ouad-Sahel et l'Isser. + +MAROC.--Les montagnes du _Grand Atlas_ ou _Deren_, notamment le +_Djebel-Hentata_, d'une altitude de 3,500 mtres et dont les sommets +sont couverts de neiges ternelles. + + +PRINCIPALES RIVIRES + +VERSANT MDITERRANEN.--L'_Ouad-Souf-Djine_ et l'_Ouad-Zemzem_, +descendant du Djebel-R'arane et du plateau de Hammada et venant former +le marais situ au-dessous de Mesrata, sur le littoral de la grande +Syrte. + +L'_Ouad-Medjerda_, qui recueille les eaux du versant nord-est de +l'Aours et du plateau tunisien et vient dboucher dans le golfe de +Karthage, au sommet de la Tunisie. + +L'_Ouad-Seybous_, recueillant les eaux de la partie orientale de la +province de Constantine et dbouchant Bne. + +L'_Ouad-el-Kebir_, form de l'_Ouad-Remel_ et de l'_Ouad-Bou-Merzoug_, +dont le confluent est Constantine et l'embouchure au nord de cette +ville. + +L'_Ouad-Sahel_, venant, d'un ct, du Djebel-Dira, prs d'Aumale, et, de +l'autre, des plateaux situs l'ouest de Stif, et dbouchant, sous le +nom de _Soumam_, dans le golfe de Bougie, l'est du Djerdjera. + +L'_Ouad-Isser_, l'ouest du Djerdjera, et ayant son embouchure prs de +Dellis. + +Le _Chelif_, descendant du versant nord du Djebel-Amour et du +Ouarensenis, recevant le _Nehar-Ouacel_, venu du plateau de Seressou, au +sud de cette montagne, et aprs avoir dcrit un coude la hauteur de +Miliana, courant paralllement la cte de l'est l'ouest, pour se +jeter dans la mer l'extrmit orientale du golfe d'Arzeu. + +L'_Habra_ et le _Sig_, appel dans son cours suprieur _Mekerra_, se +runissant pour former le marais de la _Makta_, au fond du golfe +d'Arzeu. La plus grande partie des eaux de la province d'Oran est +recueillie par ces deux rivires. + +La _Tafna_, descendant des montagnes situes au midi de Tlemcen et qui +se jette dans la mer au nord de cette ville, aprs avoir recueilli +L'_Isli_, venant de la rgion d'Oudjda (Maroc). + +La _Mouloua_, qui recueille les eaux du versant oriental et +septentrional de l'Atlas marocain et dont l'embouchure se trouve +l'ouest de la limite algrienne. + + +VERSANT OCANIEN.--L'_Ouad-el-Kous_, qui se jette dans la mer prs +d'El-Arache, au sommet du Maroc. + +Le _Sebou_, descendant du versant nord-ouest de l'Atlas. + +Le _Bou-Regreg_, au midi du prcdent et ayant son embouchure non loin +de lui, Sal. + +L'_Ouad-Oum-er-Reba_, grande rivire recueillant les eaux du versant +occidental de l'Atlas et traversant de vastes plaines avant de dboucher + Azemmor. + +Le _Tensift_, voisin du prcdent, au midi. + +L'_Ouad-Sous_, qui coule entre les deux chanes principales du grand +Atlas mridional et traverse la province de ce nom. + +L'_Ouad-Nouri_, dbouchant prs du cap du mme nom. + +Et enfin l'_Ouad-Deraa_, descendant du grand Atlas au midi et formant, +dans la direction de l'ouest, une large valle. Ce fleuve se jette dans +l'Ocan vis--vis l'archipel des Canaries. + + +VERSANT INTRIEUR.--L'_Ouad-Djedi_, qui prend naissance au midi du +Djebel-Amour, court ensuite vers l'est, paralllement au Tel, et va se +perdre aux environs du lac Melr'ir. + +L'_Ouad-Ma_ et l'_Ouad-Ir'ar'ar_, venant tous deux de l'extrme sud et +concourant former la valle de l'_Ouad-Rir'_, qui se termine au chott +(lac) Melr'ir. + +L'_Ouad-Guir_, descendant des hauts plateaux, pour se perdre au sud non +loin de l'oasis de Touat. + +Enfin l'_Ouad-Ziz_, qui vient de l'Atlas marocain et disparat aux +environs de l'oasis de Tafilala. + + +LACS + +Les lacs de l'Afrique septentrionale sont peu nombreux. Voici les +principaux: + +Le chott du _Djerid_, au sud de la Tunisie. + +Le _Melr'ir_, l'ouest du prcdent; entre eux se trouve la dpression +de _R'ara_. + +La sebkha du _Gourara_, l'est du cours infrieur de l'Ouad-Guir. + +La sebhka de _Daoura_, prs de Tafilala. + +On compte, en outre, un certain nombre de marais, parmi lesquels nous +citerons la sebkha de _Zar'ez_, dans le Hodna, et les chott _Chergui_ +(oriental) et _R'arbi_ (occidental), dans les hauts plateaux. Ce sont +souvent de vastes dpressions, avec des berges pic, et dont le fond +est plus ou moins marcageux, selon l'poque de l'anne. + + +CAPS + +Voici les principaux caps de l'Afrique, en suivant le littoral de l'est + l'ouest. + +_Ras-Tourba_ et cap _Rozat_, au sommet de la Cyrnaque. + +Cap _Mesurata_, prs de la ville de Mesrata, l'angle occidental du +golfe de la grande Syrte. + +_Ras-Capouda_ (l'ancien _Caput Vada_), au sommet de la petite Syrte. + +_Ras-Dimas_ (l'antique _Thapsus_), l'angle mridional du golfe de +Hammamet. + +_Ras-Adar_, ou cap _Bon_, au sommet de la presqu'le de Cherik, angle +nord-est de la Tunisie. + +Promontoire d'_Apollon_ ou cap _Farina_, l'angle occidental du golfe +de Tunis. + +_Ras-el-Abiod_, cap _Blanc_, l'angle occidental du golfe de Bizerte. + +Cap de _Garde_, l'angle occidental du golfe de Bne. + +Cap de _Fer_, l'angle oriental du golfe de Philippeville. + +Cap _Bougarone_ ou _Seb-Rous_ (les sept caps), l'angle occidental du +mme golfe. + +Cap _Cavallo_, l'angle oriental du golfe de Bougie. + +Cap _Sigli_, l'angle oppos, c'est--dire au pied occidental de la +grande Kabylie (Djerdjera). + +Cap _Matifou_ (rgulirement _Thaman'tafoust_), l'angle oriental du +golfe d'Alger. + +Cap _Tens_, l'est et auprs de la ville de ce nom. + +Cap _Carbon_, l'angle occidental du golfe d'Arzeu, entre cette ville +et Oran. + +Cap _Falcon_, l'angle occidental du golfe d'Oran. + +Cap _Tres-Forcas_, l'ouest du golfe form par l'embouchure de la +Mouloua, dominant Melila, qui est btie sur le versant oriental de ce +cap. + +Cap de _Ceuta_, la pointe orientale du dtroit de Gibraltar. + +Cap _Spartel_, sur l'Ocan, l'ouest de cette pointe. + +Cap _Blanc_, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Reba et d'Azemmor. + +Cap _Cantin_, un peu plus bas, au-dessus du Tensift. + +Cap _Guir_, au-dessus de l'embouchure du Sebou et d'Agadir. + +Cap _Noun_, l'embouchure de la rivire de ce nom. + +Cap _Bojador_, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa. + +Cap _Blanc_, un peu au-dessus du 20 de longitude. + + +DIVISIONS GOGRAPHIQUES ADOPTES PAR LES ANCIENS + +L'Algrie septentrionale, Libye des Grecs, a form les divisions +suivantes: + +_Rgion littorale_ + +_Cyrnaque_ (comprenant la Marmarique); depuis la frontire occidentale +de l'gypte jusqu'au golfe de la grande Syrte. + +_Tripolitaine_; de cette limite jusqu'au golfe de la petite Syrte. +_Byzacne_, rgion au-dessus du lac Triton. _Zeugitane_, littoral +oriental de la Tunisie actuelle, et _Afrique propre_, comprenant d'abord +le territoire de Karthage (nord de la Tunisie), puis toute la rgion +entre la Numidie l'ouest et la Tripolitaine l'est. La Tripolitaine, +la Byzacne, la Zeugitane et l'Afrique propre ont t runis, l'poque +romaine, sous le nom de _province proconsulaire d'Afrique_. + +_Numidie_; depuis la limite occidentale de l'Afrique propre, qui a t +forme gnralement par le cours suprieur de la Medjerda, avec une +ligne partant du coude de cette rivire pour rejoindre le littoral, et +de l jusqu'au golfe de Bougie, c'est--dire environ le 3 de longitude +est. La Numidie a t elle-mme divise en orientale et occidentale, +avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme limite sparative. + +_Mauritanie orientale_; depuis la Numidie jusqu'au Molochat (Mouloua). + la fin du IIIe sicle de l're chrtienne, elle a t divise en +_Stifienne_, comprenant la partie orientale avec Stif, et +_Csarienne_, forme de la partie occidentale, avec _Yol-Cesare_ +(Cherchel) comme capitales. + +_Maurtanie occidentale_ ou _Tingitane_, comprenant le reste de +l'Afrique jusqu' l'Ocan. + +_Rgion intrieure_ + +_Libye dserte_, comprenant la _Phazanie_ (Fezzan), au sud de la +Tripolitaine et de la Cyrnaque. + +_Gtulie_, au sud de la Numidie et des Maurtanies, sur les hauts +plateaux et dans le dsert. + +_Ethiopie_, comprenant la _Troglodytique_, au sud des deux prcdents. + +_Populations anciennes_ + +CYRNAQUE et TRIPOLITAINE.--_Libyens_, nom gnrique se transformant en +_Lebata_ dans Procope, _Ilanguanten_ dans Corippus, et que l'on peut +identifier aux Berbres Louata des auteurs arabes. + +_Barcites_, _Asbystes_, _Adyrmakhides_, _Ghiligammes_, etc., occupant le +nord de la Cyrnaque. + +_Nasammons_, dans l'intrieur, sur la ligne des oasis et le golfe de la +grande Syrte, dont ils occupent en partie les rivages. + +_Psylles_, habitant en premier lieu la grande Syrte et refouls ensuite +vers l'est. + +_Makes_, sur le littoral occidental de la grande Syrte. + +_Zaouekes_ (Arzugues de Corrippus), tablis sur le littoral, entre les +deux Syrtes. Ils ont donn leur nom plus tard la Zeugitane. On les +identifie aux Zouar'a. + +_Troglodytes_, dans les montagnes voisines de Tripoli. + +_Lotophages_, dans l'le de Djerba et sur le littoral voisin. + + +AFRIQUE PROPRE.--Les _Maxyes_ et les _Ghyzantes_ ou _Byzantes_. Ces +tribus, sous ces noms divers, y compris les Zaoukes, paraissent tre un +seul et mme peuple, qui a donn son nom la Byzacne. + +_Libo-Phniciens_, peuplade mixte de la province de Karthage. + + +NUMIDIE.--_Numides_, nom gnrique. + +_Nabathres_, dans la rgion du nord-est. + +_Massssyliens_, puis _Massyles_; occupaient le centre de la province. +Ont t remplacs par les peuplades suivantes, qu'ils ont peut-tre +contribu former: + +_Kedamousiens_, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel) et, de l, +jusqu' l'Aours. + +_Babares_ ou _Sababares_, dans les montagnes, au nord des prcdents, +jusqu' la mer. + + +MAURTANIE ORIENTALE.--_Maures_, nom gnrique, auquel on a associ plus +tard celui de _Maziques_. + +_Quinquegentiens_, diviss en _Isaflenses_, _Massinissenses_ et +_Nababes_, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera). + +_Massssyliens_, puis _Massyles_, au sud-est du Mons-Ferratus. Remplacs +de bonne heure par d'autres populations. + +_Makhourbes_ et _Banioures_, l'ouest du Mons-Ferratus. + +_Makhrusiens_, sur le littoral montagneux, l'ouest des prcdents. + +_Nacmus_, dans la rgion des hauts plateaux, au midi des prcdents. + +_Massssyliens_, sur la rive droite du Molochath. + + +MAURTANIE OCCIDENTALE.--_Maures_, nom gnrique. + +_Massssyliens_, tablis dans le bassin de la Mouloua. + +_Maziques_, sur le littoral nord et ouest. + +_Bacuates_, tablis dans le bassin du Sebou et tendant leur domination +vers l'est (identifis aux Berg'ouata). + +_Makenites_, cours suprieur du Sebou (identifis aux Meknaa). + +_Autotoles_, _Banuires_, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Reba. + +_Darad_, bassin du Dera. + + +_Rgion intrieure_ + + +LIBYE DSERTE.--_Garamantes_, appels aussi _Gamphazantes_, oasis de +Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan). + +_Blemyes_, au sud-est des prcdents, vers le dsert de Libye (peuplade +donnant lieu des rcits fabuleux). + + +GTULIE.--_Gtules_, nom gnrique. Sur toute la ligne des hauts +plateaux et dans la partie septentrionale du dsert. + +_Mlano-Gtules_ (_Gtules noirs_), au midi des prcdents. + +_Perorses_, _Pharusiens_, sur la rive gauche du Darat (Ouad-Dera). + + +ETHIOPIE.--_Ethiopiens_, terme gnrique, diviss en _Ethiopiens blancs_ +et _Ethiopiens noirs_. + +Quant aux _Ethiopiens rouges_ ou _Ganges_, que les auteurs placent au +midi de la Gtulie, sur les bords de l'Ocan, nous ne pouvons nous +empcher de les rapprocher des Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont +donn leur nom au Sngal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire des +_Sanhaga au voile_ (_Mouletthemine_), le nom de Ouaggag, port encore +par des chefs de ces peuplades. + + +DIVISIONS GOGRAPHIQUES ADOPTES PAR LES ARABES + +Les Arabes, arrivant d'Orient au VIIe sicle, donnrent, ainsi que nous +l'avons dit, l'Afrique le nom gnrique de Mag'reb, qui s'tendit mme + l'Espagne musulmane. Mais, dans la pratique, une dsignation ne +pouvait demeurer aussi vague, et les conqurants divisrent le pays +comme suit: + +_Pays de Barka_, la Cyrnaque (moins la Marmarique). + +_Ifrikiya_, la Tunisie proprement dite, laquelle on a ajout la +Tripolitaine l'est, et la province de Constantine, jusqu'au mridien +de Bougie, l'ouest. + +_El-Mag'reb-el-Aouot_ (ou Mag'reb central), depuis le mridien de +Bougie jusqu' la rivire Mouloua. + +_El-Mag'reb-el-Aka_ (ou Mag'reb extrme). Tout le reste de l'Afrique, +jusqu' l'Ocan l'ouest et l'Ouad-Dera au sud. + +_Sahara_, toute la rgion dsertique. + + +_Population_ + +L o les anciens n'avaient vu qu'une srie de peuplades indignes, sans +lien entre elles, les Arabes ont reconnu un peuple, une mme race qui a +couvert tout le nord de l'Afrique. Ils lui ont donn le nom de +_Berbre_, que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se +subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous prsentons les +tableaux complets au chapitre Ier de la deuxime partie. + + +ETHNOGRAPHIE + +ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBRE + +La question de l'origine et de la formation du peuple berbre n'a pas +fait un grand pas depuis une vingtaine d'annes. Nous avons donc peu de +chose ajouter au mmoire publi par nous en 1871, sous le titre: +_Notes sur l'origine du peuple berbre_[3]. De nouvelles hypothses ont +t mises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide, sur lequel doivent +s'appuyer les donnes vritablement historiques, ne s'est augment en +rien, malgr les dcouvertes de l'anthropologie. + +En rsum, que possdons-nous, comme traditions historiques, sur ce +sujet? Diodore, Hrodote, Strabon, Pline, Ptolme, ne disent rien sur +l'origine des peuplades dont ils parlent; ils voient l des +agglomrations de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altrs +et dont ils retracent les moeurs primitives, sinon fantastiques. + +Un seul, Salluste, s'inquite de la formation des peuples africains et +il reproduit, cet gard, les traditions qu'il prtend avoir +recueillies dans les livres du roi Hiemsal, crits en langue punique. +On connat son systme: L'Hercule tyrien aurait entran jusqu'au +dtroit qui a reu son nom[4] des guerriers mdes, perses et armniens. +Ces trangers, rests dans le pays, auraient form la souche des Maures +et des Numides. Ces nouveaux noms _leur auraient t donns par les +Libyens_ dans leur jargon barbare[5]. Les colonies phniciennes tablies +sur le littoral auraient achev de constituer la population de +l'Afrique, en lui ajoutant un lment nouveau. + +[Note 3: Revue africaine, 1871. Ce mmoire a t donn en appendice + la fin de notre _Histoire de l'tablissement des Arabes dans l'Afrique +septentrionale_.] + +[Note 4: Colonnes d'Hercule.] + +[Note 5: ..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes +(Salluste).] + +Voil, en quelques mots, le systme de Salluste. + +Procope, reproduisant cet gard les donnes de l'historien Josphe, +dit que l'Afrique a t peuple par des nations chasses de la Palestine +par les Hbreux[6]. Le rabbin Mamounide, un des plus clbres +commentateurs du Talmud, nous apprend que les Gergsens, expulss du +pays de Canaan par Josu, emigrrent en Afrique. + +Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, aprs avoir examin diverses +hypothses sur la question, s'exprime comme suit: Les Berbres sont les +enfants de Canaan, fils de Cham, fils de No; leur aeul se nommait +Mazir'; ils avaient pour frres les Gergsens et taient parents des +Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath (Galout). Il y +eut en Syrie, entre les Philistins et les Isralites, des guerres, etc. +Vers ce temps-l, les Berbres passrent en Afrique[7]. + +[Note 6: Procope. _De bello Vandalico_.] + +[Note 7: _Histoire des Berbres_ (trad. de Slane), t. I. p. 184.] + +Ainsi, voil toute une srie de traditions d'origines diverses, +rappelant le souvenir d'invasions de peuples asiatiques dans le nord de +l'Afrique. + +Nous n'avons pas parl des Hycsos, ces conqurants smites, plus ou +moins mlangs de Mongols, qui, aprs avoir conquis l'Egypte, renvers +la XIIIe dynastie et occup en matres le pays durant plusieurs sicles, +furent chasss par le Pharaon Ahms I, de la XVIIIe dynastie. + +En effet, l'histoire de l'Egypte nous dmontre premptoirement +qu'autrefois sa vie a t intimement mle celle de la Berbrie, et +c'est ce qui a t trs bien caractris par M. Zaborowski[8] dans les +termes suivants: L'action rciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une +sur l'autre est si ancienne, elle a t si longue et si profonde, qu'il +est impossible de dmler ce que la premire a emprunt la seconde, et +rciproquement. + +[Note 8: _Peuples primitifs de l'Afrique_. (Nouvelle revue, 1er mars +1883.)] + +Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient passs en partie +dans le Mag'reb. Mais, en revanche, cette mme histoire nous apprend +que, vers le XVe sicle avant J.-C., sous la XIXe dynastie, une invasion +de nomades, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de l'ouest +s'abattre sur l'Egypte. + +Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec les Libyens et +qu'ils nommaient _Tamahou_ (hommes blonds), d'o venaient-elles? +Arrivaient-elles d'Europe ou taient-elles depuis longtemps tablies +dans la Berbrie? Cette question est insoluble; mais, quand on examine +la quantit innombrable de dolmens qui couvrent l'Afrique +septentrionale, on ne peut s'empcher d'y voir les spultures de ces +hommes blonds ou un usage laiss par eux. Il faut, en outre, reconnatre +la parent troite qui existe entre les dolmens de l'Afrique et ceux de +l'Espagne, de l'ouest de la France et du Danemarck. + +_Berbres_, _Ibres_, _Celtibres_, voil des peuples frres et dont +l'action rciproque des uns sur les autres est incontestable, sans mme +qu'il soit besoin d'appeler son aide l'identit de conformation +physique ou les rapprochements linguistiques, car ce sont des arguments +d'une valeur relative et dont il est facile de tirer parti en sens +divers. + +A quelle poque, par quels moyens se sont tablies ces relations de +races entre le midi de l'Europe et l'Afrique septentrionale? Les +invasions ont-elles eu lieu de celle-ci en celui-l, ou de celui-l en +celle-ci? Autant de questions sur lesquelles les rudits ne parviendront +jamais s'entendre, en l'absence de tout document prcis. Pourquoi, du +reste, les deux faits ne se seraient-ils pas produits des poques +diffrentes? + +Mais ne nous arrtons pas ces dtails. + +Du rapide expos qui prcde rsultent deux faits que l'on peut admettre +comme incontestables: + +1 Des invasions importantes de peuples asiatiques ont eu lieu, +diffrentes poques, dans l'Afrique septentrionale; + +2 Cette rgion a t habite anciennement par une race blonde, ayant de +grands traits de ressemblance, comme caractres physiologiques et comme +moeurs, avec certaines peuplades europennes. + +Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette constatation? + +Dirons-nous, comme certains, que la race berbre est d'origine purement +smitique, ou, comme d'autres, purement aryenne? + +Nullement. La race berbre, en effet, peut avoir subi, diffrents +degrs, cette double influence, et il peut exister parmi elle des +branches qu'il est possible de rattacher l'une et l'autre de ces +origines. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a +persist avec son type spcial de race africaine, type bien connu en +Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve encore maintenant +dans toute l'Afrique septentrionale. + +Sans vouloir discuter la question de l'unit ou de la pluralit de la +famille humaine, il est certain qu' une poque trs recule, la race +libyenne ou berbre s'est trouve forme et a occup l'aire qui lui est +propre, toute l'Afrique du nord. + +Sur ce substratum sont venues, des poques relativement rcentes, +s'tendre des invasions dont l'histoire a conserv de vagues souvenirs, +et ce contact a laiss son empreinte dans la langue, dans les moeurs et +dans les caractres physiologiques. Les peuples cananens, les +Phniciens ont eu une action indiscutable sur la langue berbre; et les +_blonds_, qui, peut-tre, taient en grande minorit, ont impos pendant +un certain temps leur mode de spulture aux Libyens du Tell. Malgr +l'adoption de la religion musulmane et la modification profonde subie +par les populations du nord de l'Afrique, du fait de l'introduction de +l'lment arabe, il existe encore en Algrie, notamment aux environs de +la Kala des Beni-Hammad, dans les montagnes au nord de Mecila, des +tribus qui construisent de vritables dolmens. + +Mais cette action des trangers, que nous reconnaissons, a eu des effets +plus apparents que profonds, et il s'est pass en Afrique ce qui a eu +lieu presque partout et toujours, avec une rgularit qui permettrait de +faire une loi de ce phnomne: la race vaincue, domine, asservie, a, +peu peu, par une action lente, imperceptible, absorb son vainqueur en +l'incorporant dans son sein. + +Le mme fait s'est produit au moyen ge l'occasion de l'invasion +hilalienne, et cependant le nombre des Arabes tait relativement +considrable et leur mlange avec la race indigne avait t favoris +d'une manire toute particulire, par l'anarchie qui divisait les +Berbres et annihilait leurs forces. L'lment arabe a nanmoins t +absorb; mais, en se fondant au milieu de la race autochthone disjointe, +il lui a fait adopter, en beaucoup d'endroits, sa langue et ses moeurs. + +N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est pass en Gaule: l'occupation +romaine a romanis pour de longs sicles les provinces mridionales, +sans modifier, d'une manire sensible, l'ensemble de la race. Dans le +nord, les conqurants francks se sont rapidement fondus dans la race +conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur nom substitu celui +des vaincus. Ces effets diffrents s'expliquent par le degr de +civilisation des conqurants, suprieur aux vaincus dans le premier cas, +infrieur dans le second. En rsum, ces conqutes, ces changements dans +les dnominations, les lois et les moeurs, n'ont pas empch la race +gauloise de rester, comme fond, celtique. + +De mme, malgr les influences trangres qu'elle a subies, la race +autochthone du nord de l'Afrique est reste libyque, c'est--dire +berbre. + + + + +PRCIS DE L'HISTOIRE +DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE +(BERBRIE) + +PREMIRE PARTIE + +PRIODE ANTIQUE +JUSQU' 642 DE L'RE CHRTIENNE + + + + +CHAPITRE Ier + +PRIODE PHNICIENNE +1100-268 AVANT J.-C. + + +Temps primitifs.--Les Phniciens s'tablissent en Afrique.--Fondation de +Cyrne par les Grecs.--Donnes gographiques d'Hrodote.--Prpondrance +de Karthage.--Dcouvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de +Karthage.--Conqutes de Karthage dans les les et sur le littoral de la +Mditerrane.--Guerres de Sicile.--Rvolte des Berbres.--Suite des +guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en +Afrique.--Agathocle vacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de +Sicile.--Nouvelles guerres dans cette le.--Anarchie en Sicile. + + +TEMPS PRIMITIFS.--L'incertitude la plus grande rgne sur les temps +primitifs de l'histoire de la Berbrie. Le nom de l'Afrique est peine +prononc dans la Bible, et si, dans les rcits lgendaires tels que ceux +d'Homre, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois rpte, les +dtails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive +puisse s'en servir. Sur la faon dont s'est forme la race aborigne de +l'Afrique septentrionale, on ne peut mettre que des conjectures, et +l'hypothse la plus gnralement admise est qu' un peuple vritablement +autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double +lment arian (blond) et smitique (brun), dont le mlange intime a +form la race berbre, dj constitue bien avant les temps historiques. + +L'antiquit grecque n'a commenc avoir de dtails prcis sur la partie +occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses +tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la +Mditerrane. Hrodote est le premier auteur ancien qui ait crit +srieusement sur ce pays (Ve sicle av. J.-C.); nous examinerons plus +loin son systme gographique. + +Selon cet historien, les Libyens taient des nomades se nourrissant de +la chair et du lait de leurs brebis. Leurs habitations sont des cabanes +tresses d'asphodles et de joncs, qu'ils transportent volont. Plus +tard, Diodore les reprsentera comme menant une existence abrutie, +couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons, +sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chvres. Ils +obissent des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent +que de brigandage. Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois +javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de +gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la +retraite..... En gnral, ils n'observent, l'gard des trangers, ni +foi ni loi. Ce tableau de Diodore s'applique videmment aux Africains +nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les moeurs +devaient se modifier suivant les lieux. + +LES PHNICIENS S'TABLISSENT EN AFRIQUE.--Ds le XIIe sicle avant notre +re, les Phniciens qui, selon Diodore, avaient dj des colonies, non +seulement sur le littoral europen de la Mditerrane, mais encore sur +la rive ocanienne de l'Ibrie, explorrent les ctes de l'Afrique et +les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations +commerciales avec les indignes taient le but de ces courses +aventureuses et, pour assurer la rgularit des changes, des comptoirs +ne tardrent pas se former. Les Berbres ne firent probablement aucune +opposition l'tablissement de ces trangers, qui, sous l'gide du +commerce, venaient les initier une civilisation suprieure, et dans +lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il rsulte +mme de divers passages des auteurs anciens que les indignes taient +trs empresss retenir chez eux les Tyriens. Quant ceux-ci, ils se +prsentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les htes des +aborignes et se soumettaient l'obligation de leur payer un tribut[9]. + +Ainsi les colonies de _Leptis_ (Lebida), _Hadrumet_ (Soua), _Utique_, +_Tuns_ (Tunis), _Karthage_[10], _Hippo-Zarytos_ (Benzert), etc., furent +successivement tablies sur le continent africain, et le littoral sud de +la Mditerrane fut ouvert au commerce par les Phniciens, comme le +rivage nord et les les l'avaient t par les Grecs. + +[Note 9: Mommsen, _Histoire romaine_, trad. de Guerle, t. II, p. 206 +et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompe et Virgile, sur +la fondation de Karthage par Didon.] + +[Note 10: En phnicien la ville neuve (_Kart-hadatch_) par +opposition Utique (_Outik_) la vieille.] + +FONDATION DE CYRNE PAR LES GRECS.--Les rivaux des Phniciens dans la +colonisation du littoral mditerranen furent les Grecs. Depuis +longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque +Psammetik Ier combla leurs voeux en leur ouvrant les ports de l'Egypte. +Aprs avoir explor cette contre jusqu' l'extrme sud, ils firent un +pas vers l'Occident, et dans le VIIe sicle[11], une colonie de Grecs de +l'le de Thra vint, sous la conduite de son chef Ariste, surnomm +Battos, s'tablir Cyrne. Les peuplades indignes que les Threns y +rencontrrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient _Loub_ ou _Loubim_, +ils donnrent leur pays le nom de Libye (Grec: Libye), que l'antiquit +conserva l'Afrique. La tradition a gard le souvenir des luttes qui +clatrent entre les Grecs de Cyrne et leurs voisins de l'Ouest, les +Phniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et +l'histoire retrace le dvouement des deux frres Karthaginois qui +consentirent se laisser enterrer vivants pour tendre le territoire de +leur patrie jusqu' l'endroit que l'on a appel en leur honneur Autel +des Philnes[12]. + +[Note 11: On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de +Cyrne. Selon Thophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne +une date antrieure qui varie entre 758 et 631.] + +[Note 12: A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste, +_Bell. Jug._, XIX, LXXVIII.] + +DONNES GOGRAPHIQUES D'HRODOTE.--Vers 420, Hrodote, qui avait +lui-mme visit l'Egypte, crivit sur l'Afrique des dtails prcis que +ses successeurs ont rpts l'envi. Ses donnes, trs tendues sur +l'Egypte, sont assez exactes relativement la Libye, jusqu'au +territoire de Karthage; pour le pays situ au del, il reproduit les +rcits plus ou moins vagues des voyageurs grecs. + +Pour Hrodote, la Libye comprend le territoire situ entre l'Egypte et +le promontoire de Soles (sans doute le cap Cantin). Elle est habite +par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des +colonies grecques et phniciennes tablies sur le littoral. Ce qui +s'tend au-dessus de la cte est rempli de btes froces; puis, aprs +cette rgion sauvage, ce n'est plus qu'un dsert de sable +prodigieusement aride et tout fait dsert[13]. + +[Note 13: Lib. IV.] + +Aprs avoir dcrit le littoral de la Cyrnaque et des Syrtes, Hrodote +s'arrte au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins +ne parle pas spcialement de Karthage. Au del du lac +Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boises, habites par des +populations de cultivateurs nomms _Maxyes_. Enfin, il a entendu dire +que, bien loin, dans la mme direction, tait une montagne fabuleuse +nomme Atlas et dont les habitants se nommaient _Atlantes_ ou +_Atarantes_. Au midi de ces rgions, au del des dserts, se trouve la +noire Ethiopie. + +Parmi les principaux noms de peuplades donns par Hrodote, nous +citerons: + +Les _Adyrmakhides_, les _Ghiligammes_, les _Asbystes_, les _Auskhises_, +etc., habitant la Cyrnaque. + +Les _Nasamons_ et les _Psylles_ tablis sur le littoral de la Grande +Syrte. + +Les _Garamantes_ diviss en _Garamantes du nord_, habitant les montagnes +de Tripoli, et _Garamantes du sud_, tablis dans l'oasis de _Garama_ +(actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom. + +Les _Troglodytes_, voisins des prcdents et en guerre avec eux. + +Les _Lotophages_, tablis dans l'le de Mninx (Djerba) et sur le +littoral voisin. + +Les _Makhlyes_, habitant le littoral jusqu'au lac Triton. + +Les _Maxyes_, les _Aoeses_, les _Zaoueks_ et les _Ghyzantes_ au nord du +lac Triton et sur le littoral en face des les Cercina (Kerkinna)[14]. + +Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hrodote. Comme dtail des +moeurs de ces indignes, il cite la vie nomade, l'absence de toute loi, +la promiscuit des femmes, etc. Il parle encore de peuplades fabuleuses +habitant l'extrme sud[15]. + +[Note 14: Hrodote, 1. IV, ch. 143.] + +[Note 15: Vivien de Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique dans +l'Antiquit_, passim.] + +PRPONDRANCE DE KARTHAGE.--La prosprit des comptoirs phniciens, +augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage, +dont la fondation date du commencement du Xe sicle (av. J.-C.), devint +la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces mtropoles +envoyaient leurs possessions de la Mditerrane des troupes qui, +charges d'abord de les protger contre les indignes, servirent ensuite + dompter ceux-ci. Bientt les villages agricoles avoisinant les +colonies phniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbres durent +donner leurs anciens locataires, devenus leurs matres, le quart du +revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent +vivre cte cte sans que le plus civilis, ft-il de beaucoup le moins +nombreux, arrive imposer sa domination l'autre. + +La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'tendit sur les +tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbres du sud, +maintenus dans une sorte de vasselage, servaient d'intermdiaires pour +le commerce de l'intrieur de l'Afrique[16]. Non seulement Karthage, +aprs avoir cess de payer tribut aux indignes, en exigea un de +ceux-ci, mais elle devint la capitale des autres colonies phniciennes, +qui durent lui servir une redevance. De plus, elle s'tait peu peu +dbarrasse des liens qui l'unissaient la mre patrie et avait conquis +son autonomie mesure que la puissance du royaume phnicien +dclinait[17]. + +[Note 16: Ragot. Sahara, de la province de Constantine, IIe partie, +p. 147 (_Recueil des notices de la Socit arch. de Constantine_, +1875).] + +[Note 17: Justin, XIX, 1, 2.] + +En mme temps les navigateurs puniques fondaient l'ouest de nouvelles +colonies: _Djidjel_ (Djidjeli), _Salde_ (Bougie), _Kartenna_ (Tns), +_Yol_ (Cherchel), _Tingis_ (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent +avec les rois ou chefs de tribus de ces contres loignes, des traits +de commerce et d'alliance. + +DCOUVERTES DE L'AMIRAL HANNON.--Mais cette extension ne suffisait pas +l'ambition des Phniciens; il leur fallait de nouvelles conqutes. Entre +le VIe et le Ve sicle, le gouvernement de Karthage chargea l'amiral +Hannon de reconnatre le littoral de l'Atlantique et d'y tablir des +colonies. Le hardi marin partit avec une flotte de soixante navires +portant trente mille colons phniciens et libyens, et les provisions +ncessaires pour le voyage et les premiers temps de l'tablissement. Il +franchit le dtroit de Gads, rpartit son monde sur la cte africaine +de l'Ocan et s'avana jusqu'au golfe form par la pointe qu'il appelle +_Corne du Midi_ et que M. Vivien de Saint-Martin identifie la pointe +du golfe de Guine. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea +s'arrter. Il retourna sur ses pas aprs avoir accompli un voyage qui ne +devait tre renouvel que deux mille ans plus tard[18]. + +[Note 18: Par les Portugais en 1462.] + +Le succs de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens que +les principales circonstances de son voyage furent relates en une +inscription qu'on plaa dans le temple de Karthage. Cette inscription, +traduite plus tard par un voyageur grec, nous est parvenue sous le nom +de _Priple de Hannon_; malheureusement la date manque. L'on sait +seulement, d'aprs Pline, que c'tait l'poque de la plus grande +puissance de Karthage, alors que, selon Erathosthne, cit par Strabon, +on comptait plus de trois cents colonies phniciennes au del du +dtroit[19]. + +ORGANISATION POLITIQUE DE KARTHAGE.--La puissance acquise par Karthage +au milieu des populations berbres tait le fruit de l'esprit +d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phniciens avaient +sans cesse donn des preuves pendant de longs sicles. Chacun avait +coopr cette conqute; le gouvernement avait donc t d'abord une +rpublique o le rang de chacun tait gal. Puis, les fortunes +commerciales et militaires s'tant faites, les grandes familles avaient +conserv le pouvoir entre leurs mains, et il en tait rsult une +oligarchie assez complique. Le pouvoir excutif tait dvolu deux +rois[20], assists d'un conseil dit des anciens, compos de vingt-huit +membres, tous paraissant avoir t lus par le peuple et pour un temps +assez court. L'excutif nommait les gnraux en chef, mais leur +dlguait une partie de ses pouvoirs, ce qui tendait en faire de +vritables dictateurs, tout en offrant l'avantage de rtablir une unit +ncessaire dans le commandement. Pour complter la machine +gouvernementale, un autre conseil, dit des Cent-Quatre, compos de +l'aristocratie, exerait les fonctions judiciaires et contrlait les +actes de tous[21]. Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages +d'une dmocratie et en avait tous les inconvnients; il manquait d'unit +et, par suite, de force, et ouvrait la porte toutes les intrigues et +toutes les comptitions. + +[Note 19: Vivien de Saint-Martin.--Voir galement: _Navigation +d'Hannon capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, del les colonnes +d'Hercule_, par Lon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. XXV et +suiv.] + +[Note 20: Sufftes (_Chofetim_) ou juges. Les auteurs anciens leur +donnent le nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).] + +[Note 21: Mommsen, _Histoire romaine_, t. II, p. 217 et +suiv.--Aristote, _Polit._, 1. II.--Polybe, VI et pass.] + +CONQUTE DE KARTHAGE DANS LES LES ET SUR LE LITTORAL DE LA +MDITERRANE.--Ds le sixime sicle avant notre re, les Karthaginois +firent des expditions guerrires dans les les et sur le rivage +continental de la Mditerrane. En 543, la suite d'une guerre contre +les Phocens, ils restrent matres de l'le de Corse. Quelques annes +plus tard, eut lieu leur premier dbarquement en Sicile (536). + +Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent cette +poque; dj les Etrusques l'avaient aide dans sa guerre contre les +Phocens; en 509 fut conclu son premier trait d'alliance avec les +Romains[22]. + +Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'tendit sur la +Mditerrane, dont tous les rivages reurent la visite des vaisseaux de +Karthage se prsentant, non plus comme de simples trafiquants, mais +comme les matres de la mer. Les Berbres de l'Afrique propre sont ses +vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses allis: tous lui fournissent des +mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise +se rpandit au loin et exera la plus grande influence, particulirement +sur la Grce et le midi de l'Italie. + +[Note 22: Polybe.] + +GUERRES DE SICILE.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra +ses plus grands efforts; elle tait attire vers cette conqute par la +richesse et la proximit de l'le, et aussi par le dsir d'abattre la +puissance des Grecs en Occident. Alors commena ce duel sculaire, qui +devait avoir pour rsultat d'arrter la colonisation grecque dans la +Mditerrane, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits. + +Allis Xerxs par un trait fait dans le but d'oprer simultanment +contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile une arme +considrable sous la conduite d'Amilcar[23], fils de Magon; mais cette +alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que les Perses taient +crass Salamine, les Phniciens prouvaient un vritable dsastre en +Sicile (vers 480). + +La guerre continua pendant de longues annes en Sicile, sans que les +Karthaginois y obtinssent de grands succs: les revers, la peste, les +calamits de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. Nanmoins, +vers la fin du Ve sicle, Hannibal et Himilcon, de la famille de Hannon, +remportrent de grandes victoires et conquirent aux Karthaginois prs +d'un tiers de l'le, avec des villes telles que Selinonte, Hymre, +Agrigente, etc.[24]. + +[Note 23: C'est tort que M. Mommsen et les Allemands +orthographient ce nom par un H. La premire lettre est un An () et non +un Heth ().] + +[Note 24: Diodore.] + +Denys, tyran de Syracuse, les arrta dans leurs succs et les fora +signer un trait, ou plutt une trve, pendant laquelle les deux +adversaires se prparrent une lutte plus srieuse (404). + +En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, nomm +suffte, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, force +l'entre du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'anne suivante, +il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de Catane, de +presque toute l'le, vient mettre le sige devant Syracuse et porte le +ravage dans la contre environnante. Au moment o il est sur le point de +triompher de son ennemi, la peste clate dans son arme. Denys profite +de cette circonstance pour attaquer les Karthaginois dmoraliss, les +bat sur terre et sur mer et force le suffte souscrire une +capitulation qui consacre la perte de toutes ses conqutes. Ainsi finit +cette campagne si brillamment commence[25]. + +[Note 25: Diodore, 1. XXIV.] + +RVOLTE DES BERBRES.-- la nouvelle de ce dsastre, les indignes de +l'Afrique croient que le moment est venu de reconqurir leur +indpendance. Ils se runissent en grandes masses et viennent +tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe en leur pouvoir et +la mtropole punique se trouve expose au plus grand danger. Mais +bientt la discorde se met parmi ces hordes sans chefs, qui ne veulent +obir aucune rgle, et ce rassemblement se fond et se dsagrge. Ainsi +nous verrons constamment les Berbres profiter des malheurs dont leurs +dominateurs sont victimes pour se lever contre eux: la rvolte clate +comme la foudre; mais bientt la dsunion et l'indiscipline font leur +oeuvre, la runion se dissout en quelques jours et les indignes +retombent sous le joug de l'tranger[26]. + +[Note 26: Diodore, 1. XIV, ch. LXXII.] + +SUITE DES GUERRES DE SICILE.-- peine Karthage avait-elle triomph des +Berbres qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La +guerre recommena aussitt entre Denys et les Karthaginois, et se +prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs annes. Magon, +ayant pri dans une bataille, fut remplac par son fils portant le mme +nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys +le jeune. Malgr ces changements, la guerre continuait avec acharnement +de part et d'autre: c'tait comme un hritage que les pres +transmettaient en mourant leurs enfants. + +Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvr une certaine puissance sous +la ferme main de Denys, le rgne de son successeur ne leur procura pas +les mmes avantages. Pousss bout par les vices de Denys le jeune, les +Syracusains l'expulsrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours +des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec +empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile +avec Magon, en chargeant ce gnral de reprendre avec vigueur les +oprations militaires. Vers le mme temps elle concluait avec Rome un +nouveau trait d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait +celle-ci de ne pas naviguer au del du dtroit de Gads, l'Ouest, et +du cap Bon, l'Est, et lui interdisait mme de faire du commerce en +Afrique (348). + +A l'arrive de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car +la ville elle-mme tait divise en plusieurs camps, fit appel aux +Corinthiens fondateurs de leur cit, en implorant leur secours. Ceux-ci +envoyrent Timolon avec une petite arme d'un millier d'hommes. +Syracuse tait alors sur le point de tomber: un parti avait livr le +port aux Karthaginois; Denys occupait le chteau; Icetas le reste de la +ville. Timolon obtint la soumission de Denys et la remise de la +citadelle et fora les Karthaginois une trve pendant laquelle il +dtacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu, +s'embarqua prcipitamment et vint chercher un refuge Karthage, o, +pour chapper un supplice ignominieux, il se donna la mort. + +Karthage, brlant du dsir de tirer vengeance de ces checs, fit passer, +en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal +et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus +complet dsastre. Timolon, bien qu'il dispost d'un nombre beaucoup +moins grand de soldats, russit, aprs une lutte acharne dans laquelle +les Karthaginois dployrent le plus grand courage, triompher d'eux. +En 338 un trait fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois. +Timolon fit ainsi reconnatre l'intgrit de Syracuse et de son +territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant +aux Karthaginois la dfense de soutenir l'avenir les tyrans. + +AGATHOCLE, TYRAN DE SYRACUSE.--IL PORTE LA GUERRE EN AFRIQUE.--Quelques +annes plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans moeurs, mais +d'un caractre nergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar, + s'emparer par un coup de force de l'autorit Syracuse; il mit mort +les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319). +Bien qu'il et jur Amilcar, pour obtenir son appui, une fidlit +ternelle Karthage, il se considra comme dgag de son serment par la +mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques. +Aussitt, Karthage fit passer en Sicile une arme nombreuse sous la +conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportrent sur +Agathocle une victoire dcisive et vinrent mettre le sige devant +Syracuse. + +Agathocle, rduit la dernire extrmit, ne possdant plus que la +ville dans laquelle il est bloqu, repouss par les Grecs auxquels il +s'est rendu odieux par sa tyrannie, conoit le dessein hardi de se +dbarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il +supplie les Syracusains de rsister encore quelques jours, parvient, au +moyen d'un stratagme, attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du +port, profite de ce moment pour en sortir lui-mme avec quelques +navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses +ennemis, il parvient lui chapper et, aprs six jours d'une traverse +des plus prilleuses, aborde dans le golfe mme de Tunis et se retranche +dans les carrires, aprs avoir brl ses vaisseaux afin d'enlever ses +troupes toute pense de retour (310). + +Revenus de la stupeur que leur a cause cette attaque imprvue, les +Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les +gnraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est dj +empar de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux +Phniciens; leurs troupes sont crases par Agathocle qui vient mettre +le sige devant Karthage (309). + +Pendant que les Phniciens dmoraliss multiplient les offrandes leurs +dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant mme leurs propres +enfants, la renomme porte de tous cts, en Berbrie, la nouvelle des +succs de l'envahisseur et de la destruction de l'arme Karthaginoise. +Les indignes, tributaires ou allis, accourent en foule au camp +d'Agathocle pour l'aider craser leurs matres ou leurs amis. + +En Sicile, Amilcar a continu le sige de Syracuse: mais bientt le +bruit des victoires des Grecs parvient aux assigs et, par un puissant +effort, ils obligent les Karthaginois lever le blocus (309). L'anne +suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait +prisonnier et expire dans les supplices. + +Cependant Agathocle, solidement tabli Tunis, continuait de menacer +Karthage et en mme temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et +l'est, faisant reconnatre son autorit par les Berbres; dans une seule +campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Aprs +avoir, avec une audacieuse habilet, rprim une rvolte qui avait +clat contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en +pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrnaque, ancien lieutenant +d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Sduit par ses promesses, +Ophellas n'hsita pas amener son arme au tyran; mais Agathocle le fit +assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une +situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et +la guerre civile paralysaient ses forces. + +Agathocle, aprs avoir enlev Utique et Hippo-Zarytos[27], laissa le +commandement de son arme son fils Archagate, et rentra en Sicile, o +il tenait aussi assurer son autorit (306); aussitt aprs son dpart, +les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et rduisirent les +Grecs l'tat d'assigs. Agathocle s'empressa de venir au secours de +son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidle aux conqurants et +il prouva son tour les revers de la fortune. + +[Note 27: Benzert.] + +AGATHOCLE VACUE L'AFRIQUE.--Trahi par ses allis berbres, n'ayant plus +autour de lui que quelques soldats puiss et dmoraliss, Agathocle se +dcida vacuer sa conqute; il retourna suivi de quelques officiers en +Sicile, laissant Tunis ses enfants, avec l'arme; mais les soldats, se +voyant abandonns, mirent mort la famille de leur prince et traitrent +avec les Karthaginois auxquels ils abandonnrent toutes les villes +conquises par Agathocle. + +Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage deux doigts de sa perte se +terminait subitement au grand avantage de la mtropole punique (306). Un +trait de paix ayant t conclu entre les deux puissances, les +Karthaginois purent s'appliquer rparer leurs dsastres et reprendre +de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle tablissait solidement son +autorit Syracuse, devenait un vritable roi, et s'unissait Pyrrhus +d'Epire en lui donnant sa fille en mariage. + +PYRRHUS, ROI DE SICILE.--NOUVELLES GUERRES DANS CETTE CONTRE--Mais la +paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait tre de longue dure. Aprs +la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'le devint de nouveau la proie +des factions et durant prs de dix annes l'anarchie y rgna seule. +Enfin, en 279, les Syracusains menacs de l'attaque imminente de +Karthage appelrent leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient dj +fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgr les victoires +d'Hracle et d'Asculum si chrement achetes, le roi d'Epire se +trouvait dans la plus grande indcision, car il avait d, pour vaincre +les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les +lments htrognes composant son arme il ne pourrait obtenir une +seconde fois ce rsultat. La discorde avait clat parmi ses allis et +les Tarentins, mmes, qui l'avaient appel, taient sur le point de se +tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de +nouvelles perspectives: la royaut de la Sicile tait, dfaut de Rome, +une riche proie; Pyrrhus passa donc le dtroit et arriva Syracuse, o +il fut accueilli avec le plus grand empressement. + +Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvel leur alliance +avec les Romains et fourni ceux-ci l'appui de leur flotte dans la +dernire guerre, car c'tait un vritable trait d'alliance offensive et +dfensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce +temps ils avaient redoubl d'efforts pour s'emparer de la Sicile et +recommenc le blocus de Syracuse. L'arrive de Pyrrhus, amenant des +troupes nombreuses et aguerries, arrta net leurs progrs; bientt mme +ils se virent assigs dans leur quartier gnral de Lilybe. Mais le +temps des succs de Pyrrhus tait pass; ses troupes furent vaincues +dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidlit des populations +chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit +gmir l'le sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de dtacher de +lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, tait +rappel sur le continent par les Tarentins, se dcida laisser le champ +libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie +(276), o le sort ne devait pas lui tre plus favorable. + + +ANARCHIE EN SICILE.--Le dpart du roi laissait la Sicile en proie aux +factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient t +appels dans l'le par Agathocle ou y avaient t amens par Pyrrhus. +Abandonns par leurs chefs, ils s'taient d'abord livrs au brigandage, +puis avaient form de petites colonies indpendantes. La principale +tait celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'tait donn un +groupe d'aventuriers campaniens tablis Messine. Les Syracusains, +aprs le dpart de Pyrrhus, avaient lu comme chef un officier de +fortune nomm Hiron qui avait pris en main la direction de la +rsistance contre les Karthaginois et, pendant sept annes, avait lutt +contre eux, non sans succs. Pendant ce temps les Mamertins, allis +des brigands de leur espce tablis Rhige, sur la cte italienne, en +face de Messine, avaient vu leur puissance s'accrotre et taient +devenus un vritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les +Karthaginois et mme pour les Romains. Cette situation allait donner +naissance aux plus graves vnements et dterminer une rupture, depuis +quelque temps imminente, entre Rome et Karthage. + + + + +CHAPITRE II + +PREMIRE GUERRE PUNIQUE +268-220 + + +Causes de la premire guerre punique.--Rupture de Rome avec +Karthage.--Premire guerre punique.--Succs des Romains en Sicile.--Les +Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois +Tunis; les Romains vacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en +Sicile.--Grand sige de Lilybe.--Bataille des les Egates; fin de la +premire guerre punique.--Divisions gographiques adoptes par les +Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, aprs avoir tabli son +autorit en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succs des +Karthaginois en Espagne. + + +CAUSES DE LA PREMIRE GUERRE PUNIQUE.--Les checs prouvs par Pyrrhus +dans l'Italie mridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient +dlivr Rome d'un des plus grands dangers qu'elle et courus. Sa +puissance s'tait augmente d'autant, car elle avait hrit de presque +toutes les conqutes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans +le moment du danger, recherch l'alliance des Karthaginois contre +l'ennemi commun, cette union momentane de deux peuples ayant des +intrts absolument opposs ne pouvait subsister aprs la disparition +des causes spciales qui l'avaient amene. Matresse de l'Italie +mridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage +considrait comme sa conqute, car depuis plusieurs sicles elle se +consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession; +c'est sur ce champ que la lutte de la race smitique contre la race +ariane allait commencer. + +Un des premiers actes des Romains, aprs le dpart de Pyrrhus, avait t +de dtruire le nid de brigands campaniens tablis Rhige. Les Mamertins +de Messine, rduits ainsi leurs seules forces, avaient alors t en +butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigs par Hiron. Vers +268, leur situation n'tant plus tenable, ils se virent dans la +ncessit de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit +aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrrent en pourparlers +avec ceux-ci; mais les autres se dcidrent faire hommage de leur cit +aux Romains. Le Snat de Rome, aprs quelque hsitation, admit les +brigands campaniens dans la confdration italique et, ds lors, la +rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les +prtextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les +Romains, notamment, reprochaient Karthage d'avoir viol plus d'une +clause de leurs prcdents traits et d'avoir profit des embarras que +leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente +et de prendre pied sur le continent. + +RUPTURE DE ROME AVEC KARTHAGE.--Tandis que Rome adressait Hiron +l'ordre de cesser toute agression contre ses allis les Mamertins, et se +prparait faire passer des troupes Messine (265), elle envoyait +Karthage une dputation charge de demander des explications sur +l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant[28]. C'tait, en +ralit, un ultimatum, et Karthage parut essayer d'viter la guerre en +dsavouant les actes de son amiral. En mme temps elle entrait en +pourparlers avec Hiron; le groupe de Mamertins dissidents amenait un +rapprochement entre ces ennemis et obtenait que Messine ft livre aux +Syracusains, leurs nouveaux allis. Au moment donc o les troupes +romaines runies Rhge se disposaient traverser le dtroit, on +apprit que la flotte phnicienne commande par Hiron se trouvait dans +le port de Messine et que la forteresse de cette ville tait occupe par +les Karthaginois (264). Sans se laisser arrter par cette surprise, les +Romains mirent la voile et parvinrent s'emparer, plutt par la ruse +que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, lis par des +instructions leur recommandant la plus grande prudence afin d'viter une +rupture, n'osrent pas repousser les Italiens par l'emploi de toutes +leurs forces. Maintenant la rupture tait consomme et la guerre allait +commencer avec la plus grande nergie de part et d'autre. + +[Note 28: En vertu du trait d'alliance les unissant aux Romains, +les Karthaginois avaient envoy ceux-ci pour les aider dans leur +guerre contre Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris +ombrage Rome de cet empressement et l'amiral punique avait d +reprendre la mer. C'est alors qu'il tait all Tarente offrir sa +mdiation ou peut-tre ses services Pyrrhus. (Justin, XVIII).] + +PREMIRE GUERRE PUNIQUE.--Ds qu'on eut appris Karthage l'occupation +de Messine par les Italiens, la guerre fut dcide. Une flotte nombreuse +vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville par mer, tandis que +les troupes puniques, d'un ct, et Hiron, avec les Syracusains, de +l'autre, l'assigeaient par terre. Mais les Romains n'taient pas +disposs se laisser enlever leur nouvelle colonie. Le consul Appius +Claudius tant parvenu passer le dtroit contraignit bientt les +allis lever le sige et vint mme faire une dmonstration contre +Syracuse. L'anne suivante les Romains remportrent de grands succs, +dont la consquence fut de dtacher Hiron du parti des Karthaginois et +d'obtenir son alliance contre ceux-ci (263)[29]; les colonies grecques +de l'le suivirent son exemple et ds lors Karthage se trouva isole, +sur un sol tranger, et oblige de faire face des ennemis s'appuyant +sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientt les +Phniciens en furent rduits se retrancher derrire leurs places +fortes. + +[Note 29: Diodore, XXIII.--Polybe, 1.] + +Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugrent qu'il y avait lieu de +tenter un grand effort: ils runirent une arme imposante de mercenaires +liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer en Sicile, la +rpartirent dans leurs places fortes et s'tablirent solidement +Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le noeud de leur +rsistance. Bientt les consuls vinrent attaquer ce camp retranch, +mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent en faire le +sige rgulier. Hannibal, fils de Giscon, dfendait avec habilet la +ville et tait aid par Hiron qui avait contract une nouvelle alliance +avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils recevaient constamment +d'Italie des vivres et des renforts et resserraient chaque jour le +blocus. + +SUCCS DES ROMAINS EN SICILE.--Sur ces entrefaites, le gnral Hannon, +envoy de Karthage avec une nouvelle et puissante arme, dbarque en +Sicile et vient attaquer les Romains dans leur camp. Mais le sort des +armes est favorable ceux-ci; les Karthaginois, crass, laissent leur +camp aux mains des vainqueurs; Hannon parvient, non sans peine, se +rfugier dans Hracle avec une poigne de soldats. Cette bataille +dcida du sort d'Agrigente: Hannibal s'ouvrit un passage la pointe de +l'pe, au milieu des ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262). +Les habitants de la cit furent vendus comme esclaves[30]. + +[Note 30: Polybe, 1. I, ch. 19, 20.] + +Malgr les succs des Italiens, la situation en Sicile n'tait pas +dsespre pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une grande +partie de l'le et avaient souvent l'appui des colonies grecques. Une +guerre incessante, guerre d'escarmouches et de surprises, sur mer et sur +terre, remplaa les grandes batailles. La flotte punique, beaucoup plus +puissante que celle des Romains, causa de grands dommages sur les ctes +italiennes et fit un tort considrable au commerce. Force fut aux latins +de se construire des navires et de remplacer leurs barques par des +quinquirmes[31], en tat de lutter avec celles de leurs ennemis. Aprs +avoir cr les vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur +des Italiens pourvut tout, et, en 280, une flotte imposante tait +prte tenir la mer. Le dbut ne fut pas heureux; une partie des +navires, avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port +de Lipari; mais bientt les marins italiens prirent leur revanche dans +plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la grande victoire +navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise fut capture ou +dtruite. Duilius ayant dbarqu en Sicile obtint sur les ennemis de +nouveaux et importants avantages (260). + +[Note 31: La quinquirme avait jusqu' 300 rameurs et portait le +mme nombre de soldats.] + +Encourags par les succs de leur flotte, les Romains excutrent, +pendant les annes suivantes, des descentes en Sardaigne et en Corse et +russirent arracher aux Karthaginois une partie des postes qu'ils +occupaient dans ces deux les. En mme temps la guerre de Sicile suivait +son cours avec des chances diverses, mais sans amener de rsultat +dcisif. Nanmoins, dans la campagne de 258, les consuls A. Calatinus et +S. Paterculus s'emparrent de villes importantes; Hippane, Canarine, +Enna, Erbesse, etc. + +LES ROMAINS PORTENT LA GUERRE EN AFRIQUE.--La guerre durait depuis huit +ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaant de +s'terniser. Le plus sr moyen de la terminer tait d'attaquer les +ennemis chez eux, et de transporter le thtre de la lutte dans leur +propre pays. En 256, les Romains rsolurent d'excuter ce hardi projet. +Ils runirent une flotte de trois cents galres et firent voile vers +l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius et Rgulus. Ils +rencontrrent Eknome les vaisseaux Karthaginois et leur livrrent une +mmorable bataille navale qui se termina par la victoire des Romains. +Ds lors l'Afrique tait ouverte. Les consuls abordrent l'est de +Karthage et allrent s'tablir solidement Clype (Icliba), pour y +grouper toutes les forces, hors de la porte de leurs ennemis. De l ils +lancrent dans l'intrieur des expditions qui portrent au loin le +ravage et la terreur, et ramenrent un grand nombre de prisonniers. Sur +ces entrefaites arriva l'ordre du Snat de Rome, rappelant en Italie le +consul Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant +Rgulus de presser les oprations, au moyen de son arme rduite +15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers. + +Aprs le premier moment de stupeur qui avait suivi Karthage la +nouvelle du dsastre d'Eknome, on s'tait prpar avec ardeur la +rsistance; des mercenaires avaient t enrls et Amilcar, rappel de +Sicile, avait ramen des forces importantes. Mais le sort des armes fut +encore dfavorable aux Karthaginois: vaincus Adis (Rads), ils ne +purent empcher Rgulus d'occuper Tuns (Tunis) (255). + +Menace d'un sige immdiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs; +mais les conditions qui lui furent faites taient si dures qu'elle +renona toute pense de transaction et se prpara lutter avec la +dernire nergie, prfrant mourir en combattant que consommer elle-mme +sa ruine. Sur ces entrefaites arrivrent des vaisseaux chargs de +mercenaires grecs, parmi lesquels se trouvait le lacdmonien Xanthippe, +officier de mrite, form l'cole des grands capitaines de son pays. +Les Karthaginois ayant eu l'heureuse inspiration de lui confier la +direction de la dfense, le nouveau gnral changea compltement le +systme qui avait t suivi jusque-l. Au lieu de tenir les troupes +derrire les murailles ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit +sortir dans la plaine et les tint constamment en haleine, les exerant +l'art de la guerre et leur donnant confiance en elles-mmes et en leurs +chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Rgulus +restait inactif Tuns, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre le +sige de Karthage et ne pouvant se rsoudre abandonner sa conqute +pour se replier derrire ses retranchements de Clype. + +VICTOIRE DES KARTHAGINOIS TUNIS.--Les Romains vacuent +l'Afrique.--Bientt les Karthaginois sont en tat de marcher contre +leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, grce aux +habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent sur eux une +victoire dcisive. Rgulus est fait prisonnier avec ses meilleurs +soldats, tandis que les dbris de son arme, deux mille hommes peine, +se rfugient Clype. + +C'tait la perte de la campagne; en vain les Romains envoyrent contre +l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle victoire; la +situation n'tait plus tenable; on embarqua sur les vaisseaux la +garnison de Clype et l'on fit voile vers la Sicile en abandonnant la +vengeance des Karthaginois, non seulement les prisonniers, mais les +allis indignes qui avaient soutenu Rgulus dans sa campagne. Cette +vengeance fut terrible: les tribus durent payer des contributions +crasantes; quant aux chefs, ils prirent dans les tortures. Xanthippe +avait sauv Karthage. Il fut largement rcompens et put quitter +l'Afrique avant d'avoir prouv les effets de l'ingratitude et de +l'envie des Karthaginois[32]. + +[Note 32: Polybe, I.] + +REPRISE DE LA GUERRE EN SICILE.--Aprs ce succs, Karthage se trouvait +en tat de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec nergie. +Agrigente et plusieurs autres places tombrent tout d'abord en son +pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur taient loin +d'tre abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits et, l'anne +suivante (254), la flotte romaine se runit Messine. De l, les +consuls allrent attaquer par mer Panorme (Palerme) et s'en rendirent +matres, aprs un sige vigoureusement men. Ils s'emparrent en outre +de presque tout le littoral septentrional de l'le, mais n'osrent se +mesurer avec l'arme karthaginoise qui tenait le pays l'intrieur. +L'anne suivante, les Romains, ayant voulu tenter une nouvelle descente +en Afrique, virent la tempte disperser leur flotte, ce qui les fora +renoncer ce projet. + +Pendant plusieurs annes la guerre continua avec des chances diverses, +mais sans aucun rsultat dcisif; les ressources, de part et d'autre, +s'puisaient et l'on pouvait prvoir, sinon la fin de ce grand duel, au +moins l'imminence d'une trve. Les Karthaginois, voulant tenter un +effort dcisif, s'adressrent mme, pour obtenir de l'argent, leur +alli Ptolme Philadelphe, roi d'Egypte, qui leur refusa tout secours. +Les Romains, non moins gns, se virent contraints de rduire le nombre +de vaisseaux qu'ils avaient crs et de renoncer la guerre maritime. + +Cependant en 250, Metellus s'tant trouv assez fort pour lutter contre +l'arme karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu affronter +depuis la dfaite de Tunis, remporta une importante victoire sur +Asdrubal[33], qui s'tait audacieusement avanc jusqu'aux portes de +Palerme. Les lphants, qui avaient puissamment contribu aux succs de +Xanthippe, tombrent aux mains des vainqueurs. + +[Note 33: C'est encore une erreur d'crire Asdrubal, en phnicien +Azrou-Bal le secours de Baal, par un H.] + +A la suite de ce nouvel chec, Karthage, aprs avoir mis en croix son +gnral, se dcida faire encore une tentative pour obtenir la paix, et +c'est cette occasion que l'histoire a plac le rcit du dvouement de +Rgulus. De mme que la premire fois, les conditions faites par les +Romains furent juges inacceptables, et la guerre recommena (249). + +GRAND SIGE DE LILYBE.--Les Romains, qui avaient achev la conqute du +littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur succs pour +expulser dfinitivement leurs ennemis de l'le. Ils vinrent en +consquence les attaquer dans leur place forte de Lilybe et +commencrent le sige de cette ville, sige aussi mmorable par l'ardeur +et le gnie des assigeants que par le courage et l'obstination des +assigs, commands par le gnral Himilcon. Pendant plusieurs mois les +machines de guerre battirent les remparts, tandis que la flotte romaine +bloquait troitement le port; mais Himilcon triompha par son habilet de +tous les efforts des assigeants, renversant par des sorties soudaines +les travaux par eux faits au prix des plus grandes difficults, +incendiant leurs machines, djouant tous leurs plans; en mme temps, de +hardis marins parvenaient faire entrer dans la ville, en passant au +milieu des vaisseaux ennemis, des vivres et mme des renforts. Sur ces +entrefaites le consul P. Claudius Pulcher, dsesprant d'enlever la +ville de vive force, se contenta de la bloquer et partit subitement avec +une flotte nombreuse pour craser les navires karthaginois l'ancre +dans le port de Drpane. Cette fois la victoire fut pour les +Karthaginois qui prirent leur revanche de leurs prcdentes dfaites +maritimes en infligeant aux Romains un vritable dsastre. Une tempte, +qui suivit de prs cette bataille, cota encore aux Italiens un grand +nombre de vaisseaux. + +Ces nouvelles portrent Rome le dcouragement; si Karthage avait +profit de ce moment pour pousser vigoureusement les oprations, nul +doute que la guerre n'et t promptement termine son avantage. Mais, +soit par l'effet de la vicieuse organisation gouvernementale, soit en +raison du caractre propre aux races smitiques, qui ne s'inclinent que +devant la ncessit immdiate, on ne voit Karthage tenter d'efforts +dcisifs que quand l'ennemi est aux portes et le danger imminent. On +resta donc sur cette victoire et la guerre continua pendant plusieurs +annes, consistant en de petits combats sur terre et des courses de +piraterie sur mer. En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des +troupes de Karthage en Sicile, troupes assez peu dvoues et composes +en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar tait un gnral +de grande valeur; il sut tirer parti de ces lments mauvais et, sans +remporter de succs dcisifs, empcher tout progrs de la part des +Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit excuter une razia dans +le Bruttium, puis il vint occuper le mont Eret[34] qui domine Palerme, +et de l, surveillant les routes, ne manqua aucune occasion de tomber +sur ses ennemis et de couper les convois[35]. De leur ct les Romains +dployaient la plus grande tnacit, si bien que les deux armes rivales +en arrivrent reconnatre mutuellement l'impossibilit de se vaincre. + +[Note 34: Monte Pellegrino.] + +[Note 35: Polybe, 1. I, p. 57.] + +BATAILLE DES LES GATES.--FIN DE LA PREMIRE GUERRE PUNIQUE.--La guerre +durait depuis vingt-deux ans et les deux puissances rivales donnaient +des signes non quivoques de lassitude, quand Rome, dcide en finir, +eut l'heureuse inspiration de se refaire une marine et d'essayer encore +des luttes navales. Au commencement, de l'anne 242, trois cents +galres, plus un grand nombre de btiments de transport, firent voile +vers la Sicile. Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara +sans difficult de Drpane et de Lilybe, car les vaisseaux karthaginois +taient absents, soit qu'ils fussent rentrs en Afrique, soit qu'ils se +trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle, +Karthage se prpara envoyer des troupes en Sicile son gnral, dont +la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux chargs de +vivres, de munitions et d'argent partirent bientt d'Afrique sous la +conduite de Hannon, avec mission d'viter tout prix le combat et de +dbarquer subrepticement les secours dans l'le; mais la vigilance de +Lutatius ne put tre djoue. Avec autant d'audace que de courage, il +attaqua la flotte punique en face d'Egusa (Favignano), une des gates, +et remporta sur les ennemis une victoire dcisive. Cinquante galres +karthaginoises furent coules, soixante-dix captures, et le reste se +dispersa. Ce beau succs allait mettre fin la campagne. + +Dmoralise par sa dfaite, Karthage autorisa Amilcar traiter comme il +l'entendrait avec l'ennemi; mais un trait dans ces conditions ne +pouvait tre que dsastreux, c'est--dire entraner la perte de la +Sicile, pour la possession de laquelle les Phniciens luttaient depuis +si longtemps. Voici quelles furent les principales conditions imposes +Karthage: + +Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, sans +ranon. + +Abandon dfinitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer +Hiron ni ses allis. + +Et paiement d'une contribution considrable, dont partie sur-le-champ, +et partie en dix annuits[36]. + +[Note 36: En tout 3200 talents euboques d'argent.] + +De son ct, Rome reconnaissait l'intgrit du territoire de Karthage. + +Les consquences de la premire guerre punique furent considrables, et +permirent de mesurer la puissance acquise par Rome depuis un +demi-sicle. Suzeraine de l'Italie mridionale et de la Sicile et +matresse de la mer, voil dans quelles conditions la laissait la +conclusion de la paix, ou plutt de la trve. Quant Karthage, sa +situation tait tout autre: son prestige maritime compromis, ses +finances ruines, son autorit sur les Berbres branle, tels taient +pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle tait encore +capable de grands efforts et devait le prouver avant peu; nanmoins ses +jours de grandeur taient passs et son dclin approchait. + + +DIVISIONS GOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE ADOPTES PAR LES ROMAINS.--La +guerre des Romains contre Karthage et surtout leur descente en Afrique +leur donnrent des connaissances prcises sur le continent que les Grecs +avaient nomm Libye. Ils donnrent, les premiers, le nom d'Afrique au +territoire de Karthage, en conservant celui de Libye pour l'ensemble du +pays, mais, peu peu, l'appellation d'Afrique devint gnrale. Ils +surent ds lors que cette vaste contre tait habite par un grand +nombre de peuplades indignes, dont les Phniciens n'taient pas partout +les matres, mais souvent les allis ou les htes. + +Voici quelles furent les divisions adoptes par les Romains pour la +gographie africaine: + +1 _Cyrnaque_ ou _Libye pentapole_, borne l'est par la Marmarique +et, l'ouest, par la Grande-Syrte, et habite par diffrentes peuplades +parmi lesquelles les _Nasamons_ et les _Psylles_. + +2 _Rgion Syrtique_, comprenant les deux Syrtes, et habite par les +_Troglodytes, Lothophages, Makes_, etc. + +3 _Afrique propre_ ou _Territoire de Karthage_, correspondant peu +prs la Tunisie actuelle, sous la domination directe des Karthaginois. +Dans la partie mridionale se trouve la grande tribu des Musulames et, +prs du Triton, celle des Zoukes. + +4 _Numidie_, s'tendant de l'Afrique propre la Molochath ou +Mouloeuia. Elle est divise en deux royaumes: celui des _Massiliens_ +l'est avec Hippo-Regius (Bne), ou Zama, pour capitale, et celui des +_Massssyliens_ l'ouest, capitale Siga[37]. La ville de Kirta (ou +Cirta) sur l'Amsaga tait, en quelque sorte, la capitale de la Numidie +occidentale. + +[Note 37: Auprs de l'embouchure de la Tafna. Il est remarquer, du +reste, que la Massoessylie, c'est dire le pays situ l'ouest de +l'Amsaga, constituait en ralit la partie orientale de la Maurtanie. +Nous lui verrons prendre ce nom, aussitt que les conqutes des Romains +leur auront mieux fait connatre le pays.] + +5 _Maurtanie_ ou _Maurusie_, s'tendant, l'ouest de la Numidie +jusqu' l'Ocan. Elle est habite par un grand nombre de peuplades +maures. + +6 _Gtulie_, rgion situe au sud de la Numidie et de la Maurtanie, et +formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle est +habite par les Gtules nomades. + +7 _Libye intrieure_, comprenant les dserts africains. Habite par les +_Garamantes_, _Mlano-Gtules_, _Leucoethiopiens_ et des peuplades +fantastiques, telles que les _Blemmyes_, ayant le visage au milieu de la +poitrine, et les _Egypans_ aux jambes de boue. Strabon et Pline ne +tarderont pas reproduire ces fables. + +Les peuplades berbres obissent des chefs, vritables rois, dont le +pouvoir se transmet leurs enfants par hrdit et que nous allons voir +entrer en scne. + +GUERRE DES MERCENAIRES.--Au moment de la conclusion de la paix, vingt +mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut, tout d'abord, +vacuer cette arme compose des lments les plus divers: Gaulois, +Ligures, Balares, Macdoniens et surtout Libyens. Giscon, successeur de +Amilcar, les expdia par fractions Karthage, o ils ne tardrent pas +crer une situation prilleuse, car non seulement il fallut les nourrir, +mais encore payer leur solde arrire. Les dsordres commis par cette +soldatesque devinrent si intolrables que le gouvernement de Karthage se +dcida donner chaque homme une pice d'or la condition qu'il irait +s'tablir Sicca[38], sur la frontire de la Numidie. Les Phniciens, +qui avaient espr s'en dbarrasser par ce moyen, jugrent le moment +favorable pour proposer aux mercenaires une rduction considrable sur +leur solde. Aussitt la rvolte clate: en vain Karthage essaie de +parlementer et dpche aux stipendis plusieurs parlementaires, et enfin +le gnral Giscon avec lequel ceux-ci avaient demand traiter; les +soldats redoublent d'exigences. Au milieu d'un tumulte effroyable, ils +lisent pour chefs deux des leurs, le campanien Spendius et le berbre +Mathos. Giscon, abreuv d'outrages, est arrt par les rebelles qui +adressent un appel aux indignes. Aussitt la rvolte se propage et +l'arme des mercenaires devient formidable[39]; elle se divise en deux +troupes dont l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met +le sige devant Utique (239). + +[Note 38: Actuellement le Kef.] + +[Note 39: Polybe, LI, ch. LXVII et suiv.] + +Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la +direction de la guerre Amilcar, le seul homme capable de la mener +bien, prfra donner le commandement de ses troupes Hannon, qui avait +dj fourni la mesure de son incapacit en Sicile. De grands efforts +furent faits pour rsister l'attaque des rebelles; mais deux checs +successifs essuys par le gnral dcidrent les Karthaginois le +remplacer par Amilcar. Il tait temps, car la leve de boucliers des +Berbres tait gnrale et les jours de Karthage semblaient comptes. +L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des +indignes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui +s'teignent d'eux-mmes, si la rsistance est entre des mains fermes et +exprimentes. + +En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientt les +rebelles furent contraints de lever le sige d'Utique; le gnral +karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux +mercenaires une dfaite srieuse prs du fleuve Bagradas (Medjerda) et +s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tuns tait toujours +aux mains des stipendis et Mathos continuait le sige de Hippo-Zarytos. +Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se dtachrent de ce blocus +pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand pril; mais +l'habile Amilcar, qui connaissait les indignes, tait parvenu +dtacher de la cause des rebelles un Berbre nomm Naravase. Soutenu par +les forces de son nouvel alli, il attaqua rsolument les mercenaires +et, grce sa stratgie et au courage de ses soldats, parvint encore +les vaincre; ils laissrent un grand nombre de morts sur le champ de +bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs. + +Une des premires consquences de cette dfaite fut la mise mort de +Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires +firent prir dans les tortures. Ds lors, la lutte fut, de part et +d'autre, suivie de cruauts atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le +nom de _guerre inexpiable_. En mme temps, Karthage perdait la Sardaigne +qu'elle avait laisse la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci, +suivant l'exemple de leurs collgues d'Afrique, massacrrent les +Phniciens qui se trouvaient dans l'le et, aprs avoir commis mille +excs, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et +Hippo-Zarytos, las de rsister, ouvrirent leurs portes aux rebelles. +Mathos et Spendius, encourags par ces succs, vinrent alors, la tte +d'une grande multitude, mettre le sige devant Karthage. La mtropole +punique rduite de nouveau la dernire extrmit se vit contrainte +d'implorer le secours de Hiron de Syracuse et des Romains, qui +s'empressrent de l'aider rsister l'attaque des mercenaires; en +mme temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquitait les rebelles sur +leurs derrires et les attirait des combats en plaine, o il avait +presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le sige de +Karthage, les stipendis se laissrent pousser par Amilcar dans une +sorte de dfil que les historiens appellent _dfil de la Hache_, o +ils se trouvrent troitement bloqus, et, comme ils ne voulaient pas se +rendre, ils furent bientt en proie la plus affreuse famine et +contraints, dit l'histoire, de s'entre-dvorer. Ne pouvant plus rsister + leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbre du nom de +Zarzas et quelques autres, se prsentrent, pour traiter, Amilcar, qui +stipula que dix rebelles son choix seraient laisss sa disposition +et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses +lphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier. +Il en prit, dit-on, quarante mille. + +La rvolte semblait dompte; mais Tuns tenait encore. Mathos s'y tait +retranch avec des forces importantes. Amilcar, tant venu l'y assiger, +fut dfait, ce qui ajourna pour quelque temps encore l'issue de la +campagne. Enfin Karthage, s'tant rsolue un suprme effort, adjoignit +Hannon Amilcar en chargeant les deux gnraux d'en finir. Bientt, en +effet, les Karthaginois amenrent Mathos tenter le sort d'une bataille +en rase campagne et parvinrent l'craser. Cette fois, c'en tait fait +des mercenaires; la rvolte tait dompte et Karthage chappait un des +plus grands dangers qu'elle et courus. L'attitude des Berbres pendant +cette guerre put lui prouver combien sa domination en Afrique tait +prcaire, car, sans leur appui et leur coopration, les mercenaires +n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si longtemps et avec tant +de succs[40]. + +[Note 40: V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn. +Nepos, _Amilcar_, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.] + +KARTHAGE, APRS AVOIR RTABLI SON AUTORIT EN AFRIQUE, PORTE LA GUERRE +EN ESPAGNE.--Aprs avoir fait rentrer sous leur obissance les villes +compromises par l'appui donn aux rebelles, et notamment Utique et +Hippo-Zarytos, qui opposrent une rsistance dsespre, les +Karthaginois firent plusieurs expditions dans l'intrieur, tant pour +chtier les Berbres que pour garantir la limite mridionale par une +ligne de postes. Ils occuprent notamment, alors, la ville de Theveste +(Tbessa). + +Ds qu'elle ne fut plus absorbe par le soin de son salut, Karthage +songea aussi roccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle +prparait une flotte expditionnaire, imposa son veto absolu et, comme +on ne tenait pas compte de sa dfense, elle se disposa recommencer la +guerre contre sa rivale. Mais la mtropole punique tait encore trop +meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se rsoudre +entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les +exigences romaines et de renoncer toute prtention sur la Sardaigne +(237). + +Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne o il semblait que Rome +devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour chapper +l'envie de ses concitoyens qui, comme rcompense de ses services, +l'avaient dcrt d'accusation, que pour continuer servir sa patrie, +accepta le commandement de l'expdition dont le prtexte tait de +secourir Gads (Cadix), colonie punique alors attaque par ses voisins. +Pour mieux surprendre ses ennemis, il quitta Karthage en simulant une +expdition contre les Maures. Il emmenait avec lui ses fils, parmi +lesquels le jeune Hannibal[41], auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu +suprme, la haine du nom romain. Il marcha le long de la cte en +emmenant un grand nombre d'lphants; la flotte le suivait, au large, +sa hauteur. Parvenu Tanger, il traversa le dtroit. La victoire +couronna les efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de +conqurir des provinces Karthage; mais en 228 il trouva la mort du +guerrier dans un combat contre les Lusitaniens[42]. + +[Note 41: Henn-baal, ou Baal Henna, _don de Dieu_, en punique.] + +[Note 42: Cornelius Nepos, _Amilcar_, III.] + +SUCCS DES KARTHAGINOIS EN ESPAGNE.--Asdrubal, gendre de Amilcar, +remplaa celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. Dou d'un +esprit politique suprieur, il consolida, par des alliances et des +traits avec les populations indignes, les succs de son beau-pre, +fonda la cit de Karthagne et ralisa en Espagne de grands progrs. +Tout le pays jusqu' l'Ebre fut administr au nom du gouvernement +karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des Barcides[43], dont le +pouvoir fut, en ralit, celui d'un vice-roi peu prs indpendant. +Karthage, recevant de riches tributs et voyant dans les conqutes de son +gnral une compensation ses pertes dans la Mditerrane, lui laissa +le champ libre. + +[Note 43: De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).] + +Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis crass, ne virent +pas sans la plus grande jalousie les progrs des Karthaginois en +Espagne. Ils jugrent bientt qu'il tait de la dernire importance de +les arrter, et, cet effet, ils conclurent un trait d'alliance avec +deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte[44] et Amporia (Ampurias). +Aprs s'tre assur ces points d'appui, ils forcrent Asdrubal signer +un trait par lequel il s'obligeait respecter ces colonies et ne pas +franchir l'Ebre. Malgr l'engagement auquel Asdrubal avait t forc de +souscrire, la puissance punique avait continu s'tendre dans la +pninsule; mais le poignard d'un esclave gaulois vint arrter +l'excution des projets de ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui +s'tait fait remarquer l'arme par ses brillantes et solides qualits +et qui avait en outre hrit de la popularit du nom de son pre, fut +appel, par le voeu de tous les officiers, remplacer son beau-frre +Asdrubal, et, bien qu'il ne ft g que de vingt-neuf[45] ans, reut le +commandement des possessions et de l'arme d'Espagne. Le Snat de +Karthage se vit forc de ratifier ce choix, malgr l'opposition de la +famille de Hannon oppose celle des Barcides. Hannon voyait dans cette +nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains. +L'vnement n'allait pas tarder lui donner raison. + +[Note 44: Actuellement Murviedes dans la province de Valence.] + +[Note 45: Vingt-six selon Cliton (Fasti).] + + + + +CHAPITRE III + +DEUXIME GUERRE PUNIQUE +220-201 + + +Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal +marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trbie et de +Trasimne.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de +Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbres prennent part la +lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal +en Italie.--Succs des Romains en Espagne et en Italie: bataille du +Mtaure.--Evnements d'Afrique; rivalit de Syphax et de +Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par +Syphax.--Evnements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est +rsolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier +par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxime guerre punique; +trait avec Rome. + + +HANNIBAL COMMENCE LA GUERRE D'ESPAGNE. PRISE DE SAGONTE.--A peine +Hannibal fut-il revtu du pouvoir qu'il se prpara la guerre contre +les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des leves et runit +une arme considrable forme presque en entier de Berbres: Numides, +Maures, Libyens et mme Gtules et Ethiopiens[46], tous attirs par +l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il +commena le sige de Sagonte, malgr l'opposition des Romains; pendant +huit mois, les assigs se dfendirent avec un courage indomptable, +mais, abandonns eux-mmes, crass par le grand nombre de leurs +ennemis, ils succombrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur +cit que les derniers survivants incendirent eux-mmes (219). + +Ds lors, Rome se disposa la lutte; nanmoins, une nouvelle ambassade +fut envoye Karthage pour obtenir rparation: tentative inutile dans +un moment o la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre, +propose par Fabius pour trancher le diffrend, fut accepte avec +acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement +raison de leurs ennemis, chargrent le consul Semprenius de se rendre en +Sicile pour y prparer une arme destine envahir l'Afrique; mais +c'est sur un autre thtre que la guerre allait clater. + +[Note 46: Tite-Live, XXII.] + +HANNIBAL MARCHE SUR L'ITALIE.--Le but de Hannibal tait atteint: la +guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu' appliquer un plan +de campagne depuis longtemps prpar par son pre et par Asdrubal. Il ne +s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de +terre; la route avait t soigneusement tudie par des missaires, et +les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amiti avec les +peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller +leurs yeux l'or de Karthage[47]. Ce ne fut donc pas une inspiration +soudaine, mais un plan parfaitement mri que Hannibal mit excution. +Il commena par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont +la plus grande partie fut charge de garder le dtroit pour assurer les +communications, le reste allant cooprer la dfense de Karthage; il +laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents +cavaliers, une trentaine d'lphants, le tout sous le commandement de +son frre Asdrubal. La flotte reut la mission de croiser dans le +dtroit. Des otages espagnols furent gards en Afrique, tandis que des +Libyens des meilleures familles taient rpartis en Espagne ou emmens +l'arme. En mme temps, on prparait Karthage une flotte de guerre +destine attaquer les ctes d'Italie et de Sicile. + +[Note 47: Polybe.] + +Au printemps de l'anne 218, Hannibal quitta Karthagne la tte d'une +arme d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans +sa marche, il se dbarrassa des lments faibles et douteux, culbuta les +peuplades indignes qui voulurent lui rsister, laissa son frre Magon +entre l'Ebre et les Pyrnes et, ayant franchi cette chane de +montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille +cavaliers, tous soldats prouvs, les deux tiers berbres; sa suite +marchaient trente-sept lphants. L'inertie inexplicable des Romains +semblait laisser le champ libre l'audacieux Karthaginois. + +Dans sa marche travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations +diverses dont les unes se joignirent lui comme allies; il gagna les +autres par ses prsents, et passa sur le corps de celles qui refusrent +de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficults le Rhne. Non +loin de Marseille, les cavaliers numides, envoys en claireurs, +soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par +mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrs de l'ennemi, s'tait +arrt dans la cit phocenne. En vain, les Volks essayrent de disputer +aux envahisseurs le passage du Rhne; Hannibal les trompa, franchit le +fleuve et se lana hardiment dans les Alpes. Par quel dfil passa +l'arme karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute +pendant longtemps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est +qu' force d'nergie, et au prix des plus grandes fatigues et des +souffrances les plus pnibles, car on tait au mois d'octobre, Hannibal +parvint, malgr la neige et les prcipices, traverser la terrible +montagne. Il dboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille +fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la +moiti de son arme, et c'est avec ces dbris qu'il fallait conqurir +l'Italie. + +COMBAT DU TESSIN; BATAILLES DE LA THBIE ET DE TRASIMNE.--D'immenses +difficults avaient t surmontes par Hannibal, mais celles qu'il lui +restait vaincre taient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins, +qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il +ne pouvait dcidment compter que sur ses soldats extnus par leur +marche et dmoraliss par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son +flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut tait dans +l'nergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands +hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader ses +troupes. Les Romains taient venus se placer en avant du Tessin pour +garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide. +Scipion vaincu, bless dans le combat, se vit contraint de repasser le +fleuve, d'aller se retrancher derrire la ligne du P et d'y attendre +des secours. + +Rome, renonant pour le moment la campagne d'Afrique, s'empressa de +rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'le de +Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collgue +Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait +une dmonstration contre Lilybe, avait t crase par le prteur +milius (218). + +En Espagne, o Cneius Scipion avait t envoy par son frre, ce gnral +russissait intercepter les communications des Karthaginois avec +l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par +mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succs du Tessin avait +dcid les Gaulois, Insubres et Boens, lui fournir leur appui; ses +troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnes par leurs +allis et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient +qu' combattre. + +Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu +d'un pays insurg, rejoint P. Scipion[48], les forces romaines runies +prsentrent un effectif considrable que les consuls jugrent suffisant +pour triompher de l'arme karthaginoise. Aprs quelques combats sans +importance, Hannibal amena Sempronius lui livrer une bataille dcisive +sur les bords de la Trbie. L'arme romaine tait forte de quarante +mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois +taient moins nombreux, mais possdaient une plus forte cavalerie; de +plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira trs +habilement parti; enfin, les Romains taient extnus par les combats +des jours prcdents, mouills par la pluie et la grle, et sans vivres. + +[Note 48: Pour les probabilits des itinraires suivis tant par +Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant +Hennebert, _Hist. d'Annibal_.] + +La bataille fut nanmoins des plus acharnes, et l'infanterie romaine y +montra une grande solidit; mais un mouvement tournant, opr par un +corps d'lite karthaginois command par Hannon, frre de Hannibal, +dcida de la victoire. Les Romains crass laissrent trente mille +hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, command +par Sempronius, parvint seul se rfugier Plaisance en culbutant les +Gaulois insurgs. + +Cette brillante victoire assurait Hannibal la conqute de toute +l'Italie du nord. Elle ne lui cotait, en outre de ses derniers +lphants, qu'un nombre relativement peu considrable de guerriers, car +les principales pertes avaient t supportes par les Gaulois. Mais ces +pertes furent bientt compenses par l'arrive d'auxiliaires accourant +de toutes parts, et il ne tarda pas se trouver la tte d'une arme +de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal +laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrires, se jeta +rsolument dans l'Apennin, et, l'ayant travers au prix des plus grandes +fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son +camp retranch d'Arrtium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas +la faute d'aller l'y chercher; il le dpassa, et comme le gnral romain +s'tait mis sa poursuite, il manoeuvra assez habilement pour l'attirer +dans une vritable souricire, sur les bords du lac de Trasimne. +L'arme romaine, surprise par les Karthaginois cachs dans les collines +entourant le lac, fut entirement dtruite; le consul y trouva la mort, +ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre gal fut fait +prisonnier[49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya +sans ranon les confdrs italiens, ne conservant que les Romains +(218). + +[Note 49: Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.] + +HANNIBAL AU CENTRE ET DANS LE MIDI DE L'ITALIE. BATAILLE DE CANNES.--Le +sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie tait +ouverte et Rome, s'attendant voir paratre l'ennemi, coupait ses ponts +et se prparait la rsistance. Q. Fabius Maximus, nomm dictateur, fut +charg de la prilleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant +Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort dcisif et +ne voulant rien livrer au hasard, tait pass en Ombrie et dans le +Picnum et s'occupait refaire son arme et former ses auxiliaires +la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait d ses succs sa brillante +cavalerie berbre, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie, +il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picnum, Hannibal +descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie mridionale, ravageant +tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans +cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'viter une +grande bataille, ce qui lui valut le nom de temporiseur. Mais +l'impatience populaire, habilement exploite par les ennemis du +dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armes romaines +avaient remport des succs en Espagne et dans le nord de l'Italie; +quant Hannibal, qui avait compt sur le soulvement des populations de +la Grande-Grce, il n'avait rencontr partout qu'hostilit et dfiance; +abandonn lui-mme, il se trouvait dans une situation en somme assez +critique. C'est pourquoi l'on rclamait Rome une action dcisive. +Fabius ayant rsign le pouvoir, le parti populaire nomma consul T. +Varron, tandis que la noblesse lisait Paul-Emile. + +Au printemps de l'anne 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie +et tait venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut l que les +nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une arme forte de +quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux. +Paul-Emile, lve de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais +Varron, hros populaire sans aucun talent, tenait avant tout plaire +l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour tour, +le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille +hommes furent laisss la garde du camp: le reste s'avana dans la +plaine en masses profondes, disposition qui avait t adopte par Varron +pour donner plus de solidit la rsistance, mais qui lui enlevait son +principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces. + +Hannibal n'avait mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur +ce nombre il possdait dix mille cavaliers berbres, et il sut, avec son +gnie habituel, disposer son arme pour envelopper celle de l'ennemi. +Aprs une lutte acharne, dans laquelle la cavalerie numide, commande +par Asdrubal, se couvrit de gloire, la dfaite des Romains fut +consomme; un trs petit nombre parvint s'chapper. Paul-Emile et +presque tous les chevaliers romains restrent sur le champ de bataille; +les dix mille hommes laisss la garde du camp furent faits +prisonniers. Les pertes de Hannibal taient, cette fois encore, peu +considrables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois. + +CONSQUENCES DE LA BATAILLE DE CANNES.--ENERGIQUE RSISTANCE DE +ROME.--Aprs la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore +marcher directement sur Rome; son arme, compose en partie de +mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se +lancer dans les prils d'une longue route au milieu de nations hostiles, +avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment +fortifie et dfendue par une population rsolue. Il prfra continuer +mthodiquement la guerre qui lui avait si bien russi jusqu'alors. Un +certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cit de +l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques +rsistrent gnralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre +une srie d'oprations de dtail, afin de rduire par la force les +opposants. En mme temps il envoyait Karthage son frre Magon pour +demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne, +car les Scipions avaient continu y remporter des avantages et, +soutenus par la puissante confdration des Celtibriens, ils +empchaient absolument le passage des Pyrnes. + +Les checs prouvs par les Romains, loin d'abattre leur courage, +n'avaient eu pour consquence que de surexciter leur nergie et de leur +inspirer de mles rsolutions. Le Snat, par sa fermet, rendit tous +la confiance. Les forces furent rorganises; on appela aux armes tous +les hommes valides, mme les esclaves, mme les criminels. Le prteur +Marcus Claudius Marcellus reut la mission de sauver la patrie; les voix +qui osrent parler de traiter furent bientt rduites au silence. + +A Karthage, tout autre tait l'attitude. L, nul enthousiasme; l'annonce +des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de +Hannon et la dfiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts +en Italie et t ncessaire pour terminer promptement la campagne, le +frre de Hannibal obtint avec beaucoup de difficult le dpart de quatre +mille Berbres et de quarante lphants. On autorisa, il est vrai, +Magon, lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se ralisa pas +(216). + +Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonn lui-mme, car ces +secours taient insuffisants et le temps s'coulait, permettant chaque +jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile +direction de Marcellus. La confdration italique tait brise, mais la +rsistance tait partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette +conjoncture, Hannibal, qui tait en relations avec Philippe, roi de +Macdoine, signa avec lui un trait d'alliance offensive et dfensive, +d'aprs lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux +(215). + +En attendant, la position de Hannibal, entour par trois armes +romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour viter d'tre +cern, le gnral karthaginois se dcida mme se porter vers le +nord-est, esprant que le roi de Macdoine le rejoindrait sur les ctes +de l'Adriatique. + +En Sicile, Hironyme, roi de Syracuse, qui avait contract alliance avec +les Karthaginois, tait vaincu par les lgions chappes Cannes et +prissait assassin. + +L'anne 214 se passa en oprations militaires dans lesquelles les +gnraux dployrent de part et d'autre un vritable gnie. Les succs +des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie tait reconquise et +Capoue troitement bloque. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient +cess de remporter des avantages dcisifs: la plus grande partie de la +Pninsule avait t conquise par eux. Cependant les Karthaginois +tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est. + +LA GUERRE EN SICILE.--Aprs la mort de Hironyme, Karthage tenta de +recueillir l'hritage de son alli. Un parti avait proclam Syracuse +une sorte de rpublique; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre +les deux grandes rivales; d'habiles missaires, envoys, dit-on, par +Hannibal, la dcidrent appeler les Karthaginois. A cette nouvelle, +Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile; +le brave gnral commena aussitt le sige de Syracuse; mais cette +ville avait t fortifie avec soin par Hiron, durant son long rgne, +et elle tait dfendue par une population nergique, avec le gnie +d'Archimde pour auxiliaire; aussi les Romains, aprs six mois d'efforts +infructueux, durent-ils renoncer aux oprations actives et se contenter +d'un blocus. En mme temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre +atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient t envoyes par +Karthage, en Sicile. Bientt la plus grande partie de l'le fut arrache +aux Romains. Quant Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre +Syracuse. + +Hannibal avait compt sur le secours que Philippe s'tait engag lui +fournir par son trait, et il est certain que, si le roi de Macdoine +avait envoy en Sicile ou en Italie des secours importants aux +Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son +indcision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en +profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la dfiance +et l'esprit d'opposition parmi les confdrs grecs; le secours du roi +de Macdoine fut donc annul. + +En 212, Syracuse se rendit Marcellus, qui livra la ville au pillage. +La guerre, transforme en lutte de gurillas, devint ds lors funeste +aux Karthaginois. Le consul Lvinus leur enleva toutes leurs conqutes. + +LES BERBRES PRENNENT PART LA LUTTE. SYPHAX ET MASSINISSA.--Les +Berbres taient depuis trop d'annes mls, par leurs mercenaires, la +lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il leur ft possible d'en demeurer +plus longtemps les spectateurs dsintresss. Gula, fils de ce Naravase +qui avait aid Amilcar triompher des Mercenaires, tait chef des +Massyliens. Syphax[50] rgnait sur les Massssyliens, c'est--dire, sur +la Numidie occidentale. Par ses traditions, par sa situation, Gula +devait s'allier aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs +bons offices; c'est ce qu'il fit. Quant Syphax, il accueillit, dit-on, +les propositions et les promesses que les Scipions lui envoyrent +d'Espagne et se pronona pour Rome (213). Il s'occupa d'abord +organiser son arme sous la direction de centurions romains, et, quand +il se crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens. + +Mais Gula, prvenu de ces dispositions, n'tait pas rest inactif. Son +fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, dou des plus belles +qualits[51], marcha, la tte de troupes massyliennes et +karthaginoises, la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande +bataille, o celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, et le +contraignit abandonner Siga, sa capitale, pour se rfugier dans les +montagnes de la Maurtanie. Syphax ayant voulu se reformer avec l'appui +des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute la Numidie se trouva alors +runie sous le sceptre de Gula, dont le royaume s'tendit de la Molochat + l'Afrique propre. + +[Note 50: Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom +l'orthographe Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon +la traduction.] + +[Note 51: Tite-Live.] + +GUERRE D'ESPAGNE.--Ces victoires loignaient, pour le moment, un danger +qui avait menac directement Karthage. Celle-ci songea alors tenter un +grand effort en Espagne pour arrter les succs des Scipions. Asdrubal, +qui tait venu lui-mme cooprer la campagne contre Syphax, s'empressa +de retourner dans la pninsule, emmenant avec lui des renforts +considrables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux +Massinissa, dont il avait pu apprcier la valeur. + +Les Scipions appelrent aux armes les populations espagnoles +nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divis leurs +troupes en trois corps, ils formrent aussi trois armes pour les leur +opposer. Le rsultat fut dsastreux pour eux. Publius Scipion, abandonn +par ses auxiliaires, fut d'abord dfait, puis ce fut le tour de Cnius. +Enfin les dbris de l'arme furent sauvs par Caius Marcius qui se +retira derrire l'Ebre. Toute la ligne situe au sud de ce fleuve rentra +ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides +avaient puissamment contribu ces importants succs (212). + +Les deux Scipions taient morts en combattant et il semblait qu'il +restait peu d'efforts faire aux Karthaginois pour dbloquer le nord de +l'Espagne et porter secours Hannibal; mais la dsunion qui rgnait +parmi les chefs phniciens, d'autre part, l'habile tactique de C. +Marcius et la promptitude de Rome envoyer des secours arrtrent les +consquences d'une campagne si bien commence. La guerre, avec ses +pripties, reprit son cours rgulier. Massinissa d'un ct, le jeune +Publius Scipion, de l'autre, se rencontrrent sur ces champs de +bataille. + +CAMPAGNES DE HANNIBAL EN ITALIE.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et +l'Espagne taient le thtre de ces vnements, Hannibal abandonn, +enferm en Italie, dployait les ressources inpuisables de son gnie +pour tenir ses ennemis en chec. Un moment, en 213, il s'tait trouv +dans une situation si critique que le Snat, jugeant sa chute prochaine, +avait cru pouvoir rappeler deux lgions et les envoyer contre Capoue. +Aussitt, le gnral karthaginois avait repris l'offensive, reconquis +une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'tait +mme fort approch de Rome. Peu aprs, Tarente lui ouvrait ses portes +(212). Mais comme les Romains s'taient rfugis dans la citadelle de +cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre +rgulirement le sige. + +En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises taient +retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une +marche rapide sur Rome, qu'il esprait surprendre par la soudainet de +son attaque. Mais la tnacit des Romains djouait toutes les surprises; +il trouva tous les postes gards et dut se contenter de ravager la +campagne environnante. Vers le mme temps, Capoue tait rduite +capituler (211). L'anne suivante se passa en oprations dans lesquelles +Hannibal obtint quelques succs; mais cette situation ne pouvait se +prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209, +tandis que les troupes karthaginoises taient retenues dans le centre, +le vieux consul Fabius parvenait rentrer en possession de Tarente; +quelque temps aprs le brave Marcellus, cras par Hannibal, trouvait +sur le champ de bataille la mort du guerrier (208). + +SUCCS DES ROMAINS EN ESPAGNE ET EN ITALIE. BATAILLE DU MTAURE.--Cette +terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement gal de +part et d'autre, et il tait difficile d'en prvoir le dnouement, quand +les vnements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209, +Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises taient +dissmines l'intrieur, alla surprendre et enlever Karthagne, +quartier gnral des Phniciens, o il trouva des approvisionnements +considrables, un nombreux matriel de guerre, des vaisseaux, de +l'argent, des otages. Le tout lui fut livr par le gnral Magon, aprs +une rsistance qui aurait pu tre plus hroque. Pour assurer les +consquences de cet important succs, Scipion marcha contre Asdrubal et +le dfit, mais il ne put empcher le hardi Karthaginois de prendre, avec +des forces importantes, des lphants et de l'argent, le chemin du Nord. +En route, Asdrubal reforma son arme, traversa les Pyrnes et fit +invasion en Gaule (208). + +Bientt on apprit Rome que les Karthaginois menaaient le nord de +l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles +rsolutions triomphrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme +des citoyens et des allis; les lgions taient dissmines, on les fit +rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides +aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Nron reurent la mission +d'empcher la jonction des Karthaginois. + +Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'tre ralis, +s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main son frre, +mais les consuls lui barrrent le passage, et aprs plusieurs actions +dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrt Canusium, +en Apulie, ayant en face de lui C. Nron, tandis que Marcus gardait la +frontire du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoy par Asdrubal + son frre, tant tomb entre les mains des Romains, les mit au courant +du plan et de la situation de l'ennemi. Nron laissa alors son camp la +garde d'une faible partie de son arme et se porta, par marches forces, +avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il +connaissait la position et l'itinraire. En combinant ses forces avec +celles de son collgue, il put surprendre les ennemis au moment o ils +franchissaient le Mtaure. En vain Asdrubal essaya de se drober par la +retraite l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de +part et d'autre avec un grand courage. La journe se termina par la +dfaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze +jours aprs son dpart, Nron rentrait dans son camp et faisait lancer +dans les lignes ennemies la tte d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal +apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'tre secouru et qu'il ne +pouvait plus compter que sur lui-mme (207). Il se mit en retraite, +atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y rsista pendant plusieurs +annes encore aux attaques des troupes romaines. + +EVNEMENTS D'AFRIQUE. RIVALIT DE MASSINISSA ET DE SYPHAX.--Pendant que +l'Italie tait le thtre de ces vnements, Scipion poursuivait en +Espagne le cours de ses succs. Vainqueur des gnraux karthaginois +Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute +l'Espagne mridionale, de telle sorte que les Phniciens ne conservrent +plus que Gads et son territoire. Scipion sut en outre dtacher +Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa +sduire par la gnrosit du gnral romain qui avait laiss la libert + son neveu Massiva[52]; il accepta une entrevue avec Silanus, +lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'tait +une nouvelle conqute, et l'on n'allait pas tarder en avoir la preuve +en Afrique (207). + +[Note 52: Tite-Live, l. XXVII.] + +Scipion, cela n'est pas douteux, avait dj l'intention bien arrte +d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de russite tait d'avoir +l'appui des Berbres. Il renoua donc les relations avec Syphax qui, +aprs avoir reconquis son royaume, avait recouvr une grande puissance +en Massssylie et alla mme audacieusement lui rendre visite en Afrique. +Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devanc auprs du prince numide; mais, +malgr tous ses efforts, il ne put empcher Syphax de conclure avec +Scipion un trait d'alliance contre Karthage. Rentr en Espagne aprs +une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le +dcida se prononcer ouvertement contre les Phniciens, dont il sut +habilement faire ressortir l'ingratitude vis--vis de lui, en lui +rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses +cavaliers numides, dans la pninsule (206). + +Mais Asdrubal, rest auprs de Syphax, n'eut pas de peine tirer parti +de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbre et +le dtacher des Romains. La main de sa fille, la clbre Sophonisbe qui, +dit-on, avait autrefois t promise Massinissa[53], scella la nouvelle +alliance. + +[Note 53: Ce fait, attest par Appien, est pass sous silence par +Tite-Live.] + +MASSINISSA, ROI DE NUMIDIE.--Ce n'tait pas sans motif que Massinissa +s'tait prononc contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait +pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles sa spoliation. Gula +tant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains +de son frre Desalcs, vieillard fatigu, qui ne tarda pas le suivre +au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacs. Le +premier hrita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nomm Mztule, +profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer sa place +son jeune frre Lucumacs, en se rservent pour lui la direction des +affaires. + +Il tait temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active la +lutte. En 206, il passa en Maurtanie et se rendit auprs de Bokkar, roi +de cette contre, duquel il obtint, non sans difficult, une escorte +pour se rendre Massylie. Arriv dans son pays, il vit accourir un +grand nombre de Berbres las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda +pas, avec leur appui, entrer en lutte ouverte contre son cousin. +Lucumacs, rduit la fuite, parvint se rfugier auprs de Syphax et +obtint de lui un corps de troupe considrable avec lequel il vint offrir +la bataille Massinissa; mais le sort des armes fut favorable +celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en +pourparlers avec Lucumacs, lui offrant de partager le pouvoir avec lui, +ce qui fut accept. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec +Meztule. + +MASSINISSA EST VAINCU PAR SYPHAX.--Le but de Massinissa, par cette +transaction, avait t de ne pas diviser ses forces, dans la prvision +de l'attaque imminente de Syphax. Bientt, en effet, les Massssyliens +envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain +Massinissa essaya de tenir tte ses ennemis: vaincu dans un grand +combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit rduit fuir avec +quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non +loin de Clype[54] et, ayant t rejoint par un certain nombre +d'aventuriers, y vcut pendant quelque temps de brigandage et du produit +de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'arme +envoy par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y +relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhrents. + +[Note 54: Prs de la cte orientale de la Tunisie.] + +Bless dangereusement, Massinissa fut transport dans une caverne et +chappa la mort grce au dvouement de quelques hommes rests avec +lui. Aussitt qu'il fut en tat de monter cheval, Massinissa rentra +dans la Numidie o il fut bien accueilli par les Berbres qui, avec leur +inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannire. +Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il tait camp avec un +norme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Massssyliens +marcha contre lui et le dft dans une sanglante bataille, dont le gain +fut en grande partie d un habile mouvement tournant excut par +Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta Massinissa d'autre +ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la +limite du dsert en attendant les vnements. Nous verrons, dans tous +les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant +Syphax, il demeura matre de toute la Numidie (201). Il vint alors +s'tablir Cirta, ville qui, par son importance et sa situation +centrale, tait la relle capitale du royaume. + +VNEMENTS D'ITALIE. L'INVASION DE L'AFRIQUE EST RSOLUE..--Tandis que +l'Afrique tait le thtre de ces vnements, Magon, qui avait enfin +reu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait +dbarquer Gnes dans l'esprance de pouvoir dbloquer son frre +Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet +quelques secours de ces peuplades; mais ce n'tait pas avec de telles +forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige +qui donne la confiance et supple la faiblesse: aprs quelques +tentatives infructueuses, il fut peu prs rduit l'inaction (205). + +Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitt l'Espagne, +s'efforait de faire adopter Rome son plan d'invasion de l'Afrique, +mais il se heurtait une rsistance invincible: les vieux snateurs +n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les +moeurs trangres; ils oubliaient qu'il venait de conqurir l'Espagne et +disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer une +guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitt l'Italie. A force +d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Snat +l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les +forces matrielles ncessaires; on l'envoya en Sicile organiser la +flotte et former son arme des restes des lgions de Cannes et des +aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait runir, mais sans lui +donner d'argent pour cela. L'activit et le gnie du gnral supplrent + tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mt en tat la +flotte, organisa l'arme et, au printemps de l'anne 204, fit voile pour +l'Afrique en emmenant trente mille hommes. + +CAMPAGNE DE SCIPION EN AFRIQUE..--Dbarqu heureusement au +Beau-Promontoire, prs d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa +accouru avec quelques cavaliers[55]. Aprs divers engagements heureux +contre les troupes karthaginoises, le gnral romain vint mettre le +sige devant Utique. Mais Syphax, tant accouru avec une puissante arme +au secours de ses allis, fora Scipion lever le sige d'Utique et +aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranch, entre cette +ville et Karthage. Les troupes phniciennes et berbres se contentrent +de l'y bloquer troitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la +scurit dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des +propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un +mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les +campements de ses ennemis diviss en deux groupes, les Karthaginois sous +le commandement d'Asdrubal et les Berbres sous celui de Syphax, les +surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par +Llius, son lieutenant, et par Massinissa; quant lui, il se rserva +l'attaque de celui des Phniciens. Le succs de ce coup de main fut +inespr: quarante mille ennemis prirent, dit-on, dans cette nuit +funeste, car ceux qui essayaient d'chapper aux flammes et au tumulte +tombaient dans les embuscades des Romains (203). + +[Note 55: Tite-Live, XXIX, 29.] + +Sans se laisser abattre par ce dsastre, Karthage s'occupa avec activit +de se refaire une arme. Quatre mille mercenaires celtibriens furent +enrls, et bientt une arme nombreuse de Berbres, envoys par Syphax, +arriva Karthage. Asdrubal, la tte d'une trentaine de mille hommes, +marcha alors contre Scipion qui s'avana sa rencontre et lui livra +bataille en un lieu que les historiens appellent les grandes plaines. +Cette fois encore, la fortune se pronona pour les Romains. Scipion +remporta une victoire dcisive, puis il marcha directement sur Karthage +et vint se rendre matre de Tunis. + +SYPHAX EST FAIT PRISONNIER PAR MASSINISSA..--Mais avant de porter les +derniers coups la mtropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la +priver de ses allis; Massinissa brlait trop du dsir de tirer +vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut +Massinissa lui-mme que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant +Llius. Syphax marcha bravement la rencontre de ses ennemis et leur +livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'tant abattu, il se +blessa et fut fait prisonnier. Aprs ce premier succs, Massinissa, +dpassant sans doute les instructions reues, marche directement avec +Llius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population +dispose la lutte outrance; mais il montre Syphax enchan et +profite de la stupeur des Berbres pour se faire ouvrir les portes. Il +pntre dans la ville, court au chteau et en retire Sophonisbe[56]. +Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se prsente Scipion, +en tranant sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais +dans un tout autre quipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se +disposait en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle +Karthaginoise ne dtacht de lui le prince numide, et exigea, malgr les +supplications de celui-ci, qu'elle lui ft livre, sous le prtexte que +tout le butin appartenait Rome. Mais Sophonisbe vita, par le poison, +la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au gnral +romain. + +[Note 56: Tite-Live, XXX, 13.] + +BATAILLE DE ZAMA.--La chute de Syphax acheva de dmoraliser Karthage. On +s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la +flotte fut envoye au secours d'Utique; mais cette diversion, bien +qu'ayant forc Scipion quitter son camp de Tunis, n'eut aucune +consquence dcisive. Les Karthaginois proposrent alors des ouvertures +de paix que Scipion accueillit; il fit connatre ses conditions, et, +comme elles taient acceptables, les bases de la paix furent arrtes et +des envoys partirent pour Rome, afin de soumettre le trait la +ratification du Snat. + +Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier, +grivement bless quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son +pays; quant Hannibal, qui avait depuis longtemps pris ses +dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans tre inquit, +Crotone, aprs avoir massacr ses allis italiens qui ne voulaient pas +suivre sa fortune, et dbarqua heureusement Leptis[57]. Pour la +premire fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De +Leptis, il gagna Hadrumte, puis, se lanant dans l'intrieur des +terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer + lui un certain nombre de chefs indignes parmi lesquels Meztule, et +fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et allis de +son pre, de sorte que son arme prsenta bientt un effectif imposant. + +[Note 57: Actuellement Lamta.] + +Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux +Karthaginois, et au mpris de la trve, ils recommencrent les +hostilits en attaquant une flotte romaine de transport et mme un +vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrit de ce manque +de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur +son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientt en +prsence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs +de Souk-Ahras[58]. Aprs une entrevue entre les deux gnraux, entrevue +dans laquelle ils ne purent russir s'entendre, on en vint aux mains. + +[Note 58: A Naraggara. Voir _Naraggara_ par M. Goyt. _Recueil de +la soc. arch. de Constantine_, 20e vol. et _Recherches sur le champ de +bataille de Zama_, par M. Lewal, _Revue afr._, t. II, p. 111.] + +Hannibal couvrit son front de ses lphants, au nombre de quatre-vingts, +et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en rserve ses +vtrans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit +des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses +lignes des espaces pour que les lphants pussent les traverser sans les +rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie celle de Scipion. Ds le +commencement de l'action, le dsordre fut mis dans l'arme de Hannibal +par ses lphants qui se jetrent sur ses ailes, puis des mercenaires +karthaginois, se croyant trahis, entrrent en lutte contre la milice +punique. Cependant l'ordre se rtablit; les vtrans se formrent en +ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage. +Mais la cavalerie romaine, qui s'tait un peu carte la poursuite de +celle de l'ennemi, tant revenue vers la fin de la journe, enveloppa +l'arme de Hannibal et dcida la victoire. Elle fut complte. Le gnral +karthaginois parvint, non sans peine, se rfugier Hadrumte, avec +une poigne d'hommes. Les Romains avaient achet leur victoire par de +cruelles pertes (202). + +FIN DE LA IIE GUERRE PUNIQUE. TRAIT AVEC ROME.--Aprs ce dernier chec, +Karthage ne pouvait plus songer combattre encore. Scipion, ayant +cras Vermina, tait venu reprendre ses positions Tunis et Utique. +Quant Hannibal il s'efforait, Hadrumte, de reconstituer une arme, +mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappel Karthage, il +conseilla nergiquement ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut +envoye Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama tait +matre absolu de la situation; mais, soit qu'il et hte de terminer +cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il +craignt les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au +dsespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures +pour Karthage, mais qui auraient pu encore tre plus dsastreuses. Un +armistice de trois mois fut conclu, la condition que le gouvernement +punique paierait une premire indemnit de vingt-cinq mille livres +d'argent, et fournirait l'arme romaine tout ce dont elle aurait +besoin pour vivre. + +Peu aprs, dix commissaires furent envoys de Rome et adjoints Scipion +pour la conclusion du trait, qui fut arrt sur les bases suivantes: + +Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux, +except dix, et tous ses lphants. + +Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique. + +Elle renoncera tous droits sur ses anciennes colonies de la +Mditerrane. + +Elle paiera Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera +cent otages. + +Massinissa, reconnu roi de Massssylie, avec Cirta comme capitale, +recevra une indemnit de Karthage et sera respect comme alli. + +Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre +sans l'autorisation de Rome. + +Ce trait fut aussitt ratifi et mis excution: Scipion se fit +remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la +rade de Karthage. Il reut quatre mille prisonniers et un certain nombre +de transfuges qui prirent dans les supplices, puis il partit pour Rome, +o l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant Syphax, envoy +prcdemment en Italie avec le butin, il tait mort de misre et de +chagrin Albe[59] (201). + +[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live, +Polybe et Appien. Voir aussi 1'_Afrique ancienne_ dans l'_Univers +pittoresque_, dition Didot, t. II et VII.] + +La deuxime guerre punique se terminait par la ruine effective de +Karthage; dpouille de toutes ses forces et de ses ressources, passe +l'tat de vassale, elle a cess d'exercer aucune prpondrance sur +l'Afrique. Les Berbres vont bientt connatre de nouveaux matres. + + + + +CHAPITRE IV + +TROISIME GUERRE PUNIQUE + + +201-146 Situation des Berbres en l'an 201.--Hannibal, dictateur de +Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empitements de +Massinissa.--Prpondrance de Massinissa.--Situation de +Karthage.--Karthage se prpare la guerre contre Massinissa.--Dfaite +des Karthaginois par Massinissa. Troisime guerre punique.--Hroque +rsistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du sige de +Karthage.--Scipion prend le commandement des oprations.--Chute de +Karthage.--L'Afrique province romaine. + + +SITUATION DES BERBRES EN L'AN 201.--Jusqu' prsent, l'histoire de +l'Afrique s'est concentre, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A +mesure que la puissance phnicienne penche vers son dclin, nous allons +voir s'lever celle des princes indignes, et les Berbres, qui n'ont +paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scne. Il est donc +utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes +indignes. + +Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, rgne +Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards +avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacne et la +Tripolitaine. En attendant, il s'applique discipliner les Berbres, +les fixer au sol et les initier des procds plus perfectionns de +culture. + +La Massssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu' la Molochath, obit + Vermina, qui a fait sa soumission Rome, et a t laiss sur le flanc +de Massinissa pour assurer sa fidlit. + +La Maurtanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, une +famille princire dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est +encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbres de l'Ouest) ne +vont pas tarder prendre part aux affaires de l'Afrique. + +Quant aux tribus dsignes sous le nom de Gtules (Zentes et Sanhadja) +elles continuent errer dans les hauts plateaux et le dsert, ne +perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de +chercher s'y tablir au dtriment des anciennes populations. Mais +leurs efforts sont isols et les Gtules ne forment pas, proprement +parler, un royaume. + +De mme, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc. +(Berbres de l'est), obissant des chefs distincts, continuent +occuper la Tripolitaine, o l'influence phnicienne est en pleine +dcadence. + +HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA +MORT.--Aprs la conclusion d'une paix aussi dsastreuse, les +dissensions, les vengeances, les rcriminations striles, occuprent les +Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rtablir la concorde parmi ses +concitoyens, en leur reprsentant combien il tait peu patriotique de +consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'oeil de +l'ennemi hrditaire, au lieu de s'appliquer rparer les dsastres et + se prmunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le +parti aristocratique, ayant sa tte Hannon, ennemi irrconciliable des +Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dt-elle +entraner celle de Karthage. Hannibal, dcrt d'accusation, sous le +prtexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome aprs la bataille +de Cannes, chappa une condamnation trop certaine, par une sorte de +coup d'tat qu'il excuta avec l'appui du parti populaire. Rest matre +du pouvoir, il exera sa dictature pour le plus grand bien de la +rpublique, rtablissant les finances, rorganissant les forces, se +crant des alliances et s'efforant de cicatricer les maux de la +dernire guerre (195). + +Mais les Romains suivaient d'un oeil jaloux le relvement de Karthage, et +taient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrs +accomplis. Dj, ils avaient adress plusieurs fois des reprsentations +aux Karthaginois, au sujet de prtendus prparatifs militaires; car ils +craignaient toujours de voir paratre Hannibal en Italie pendant que la +plupart des lgions taient occupes en Asie. Il fallait tout prix se +dbarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoye, sous +divers prtextes, Karthage, dans le but rel de se saisir de Hannibal +avec l'appui du parti aristocratique. Mais le hros karthaginois, qui +avait pntr le dessein de ses ennemis, sut leur chapper. Il partit de +nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la cte prs de Thapsus, +o il s'embarqua sur une galre qu'il avait fait prparer, fuyant ainsi +une ingrate patrie qui le rcompensait si mal de son hroque +dvouement. Il se rendit d'abord Tyr et de l la cour du roi +Antiochus, et dcida ce prince entrer en lutte contre les Romains. Il +esprait que les succs des rois de Syrie auraient en Occident un +contre-coup qui permettrait Karthage de reprendre avec fruit +l'offensive. Mais de nouveaux dgots l'y attendaient. Aprs avoir en +vain pouss le monarque oriental adopter ses plans, il dut assister +ses dfaites, et quand la paix eut t conclue, se vit contraint de +fuir. Il chercha un asile auprs de Prusias, roi de Bythinie; mais la +haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant o reposer sa tte, il +chappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183). + +EMPITEMENTS DE MASSINISSA.--Cependant Massinissa avait, depuis +longtemps, commenc ses incursions sur le territoire soumis Karthage, +et c'est en vain que la mtropole punique avait fait parvenir ses +rclamations Rome contre le prince berbre. Les Romains avaient lud +toute mesure rparatrice et, passant au rle d'accusateurs, avaient +reproch aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus, +leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder se +faire l'cho, rclamait dj la destruction de Karthage. + +Massinissa, encourag par cette approbation tacite, fit, en 193, une +expdition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabs, et +ravagea cette riche contre sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune +ville. Mais il renouvela bientt ses attaques et, aprs quelques annes +de luttes, resta matre de toute cette province[60] (183). + +Karthage, force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires +viendraient enfin en Afrique juger le diffrend entre elle et le prince +numide. Publius Scipion et deux autres snateurs arrivrent cet effet + Karthage; mais, obissant aux instructions reues, ils s'arrangrent +pour ne donner aucune dcision, de sorte que l'usurpation de Massinissa +fut consacre par une apparence de lgalit[61]. + +[Note 60: Polybe.] + +[Note 61: Tite-Live.] + +PRPONDRANCE DE MASSINISSA.--Le prince numide avait donc le champ +libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait tre plus +agrable aux Romains qu'en harcelant sans trve Karthage. Il ne cessa +ds lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois +renouvelrent leurs plaintes Rome et leurs protestations contre la +violation des traits eux consentis. En vain ils s'humilirent; en +vain ils envoyrent des vaisseaux et du bl pour aider leurs ennemis +dans leurs guerres d'Asie et de Macdoine. Ils n'obtinrent que des +satisfactions drisoires. Massinissa, lui aussi, en fidle vassal, +envoyait Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute +sorte, hommes, chevaux, grains et mme des lphants. + +Peu peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit +son autorit les nombreuses tribus indignes tablies entre la +Cyrnaque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il +restreignait le territoire de Karthage. Les Berbres de l'est purent +enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer former +une vritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'effora de +les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons dj dit, +des procds de culture plus perfectionns[62]. Etabli Cirta, sa +capitale, il vivait entour de tous les raffinements de la civilisation +romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces moeurs nouvelles, il avait +conserv ses qualits guerrires et tait rest le premier cavalier de +son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrs et sa +magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se +plaisait n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la +manire la plus simple et la plus rude[63]. + +[Note 62: Les auteurs anciens s'accordent dire qu'il introduisit +l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire +qu'il s'attacha la perfectionner.] + +[Note 63: Polybe.] + +SITUATION DE KARTHAGE.--Pendant que la puissance du prince berbre +s'levait, celle de Karthage penchait rapidement vers son dclin. Trois +partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le +parti romain, tait toujours prte aux plus grandes bassesses pour +conserver la paix; le parti barcen, ou parti national, form du peuple +et chez lequel se conservaient les dernires traditions du patriotisme +qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa, +tout dispos ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgr +ces dissensions intestines, le gnie commercial des Phniciens n'avait +pas tard ramener dans la ville une certaine prosprit matrielle. + +Les dernires spoliations de Massinissa poussrent les Karthaginois +tenter auprs de Rome un suprme effort pour obtenir justice. La +violation du droit tait trop flagrante pour qu'on ne ft pas oblig de +sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoys +en Afrique. Parmi eux tait Marcus Caton, vtran des guerres contre +Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques +redoublrent et il ne songea qu' dcider sa ruine. Massinissa, sr des +bonnes dispositions des commissaires, se soumit leur dcision; mais +les Karthaginois, non moins srs de leur mauvais vouloir, refusrent de +les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrrent donc sans avoir +rien fait et les choses demeurrent en l'tat (157). De retour Rome, +Caton commena sa campagne contre la mtropole punique, en prononant le +clbre _detenda Carthago_. + +KARTHAGE SE PRPARE LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.--Dans cette +conjoncture, Karthage tait bien force de pourvoir sa scurit, et +comme le parti populaire tait revenu au pouvoir, il runit une forte +arme de Berbres, en donna le commandement Ariobarzane, petit-fils de +Syphax, et lui confia la garde de la frontire numide. Aussitt que +cette nouvelle fut connue Rome, Caton et son parti en profitrent pour +recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore +chargs d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il tait indniable; +cependant les envoys tentrent d'amener une transaction en proposant +Massinissa d'abandonner ses conqutes. Mais Giscon, chef du parti +populaire et revtu de la magistrature suprme, exigea des satisfactions +plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent +se retirer au plus vite, car un tumulte s'leva Karthage, les +partisans de Massinissa furent recherchs et expulss de la ville (152). + +Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa Karthage pour obtenir +que l'on rapportt le dcret d'expulsion de ses adhrents, mais les +princes furent fort mal reus et eurent mme quelque peine se retirer +sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait dj +fait de nombreux sjours en Italie. Les intrigues du Berbre, compltes +par la fougue de Caton, dcidrent l'envoi de nouveaux commissaires en +Afrique. L'existence d'une arme et d'une flotte ayant t constate, +sommation fut adresse Karthage d'avoir se conformer aux +stipulations du trait, sous peine de voir recommencer la guerre. + +DFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, +Massinissa brusqua le dnouement en venant attaquer une ville punique, +nomme par les auteurs Oroscopa. Aussitt, les troupes karthaginoises, +fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne +sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des +armes parut d'abord lui tre favorable: il remporta quelques succs et +dtacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbres. Mais +Massinissa, par d'habiles manoeuvres, attira les Karthaginois dans un +terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps +indcise; le vieux chef berbre, alors g de quatre-vingt-huit ans, +chargea lui-mme la tte de ses troupes et combattit avec une grande +bravoure[64]. L'issue du combat ne fut pas dcisive; nanmoins Asdrubal +entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le +jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, o il tait venu +chercher des renforts. Asdrubal ayant refus de rendre les transfuges, +les ngociations furent rompues. Massinissa parvint alors entourer ses +ennemis et les bloquer si troitement qu'ils ne tardrent pas tre +en proie la famine. Aprs avoir support d'horribles souffrances et +perdu plus de la moiti de son effectif, le gnral karthaginois se +dcida se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les +transfuges, s'obliger payer cinq cents talents d'argent en cinquante +ans et s'engager rappeler les exils. De plus, tous ses soldats +devaient tre dsarms. Pendant que les dbris de cette arme rentraient + Karthage, Gulussa fondit sur eux l'improviste et les tailla en +pices. Ainsi finit cette campagne qui cotait prs de soixante mille +hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient t envoys + Asdrubal (150). + +[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.] + +TROISIME GUERRE PUNIQUE.--Cette fois, Rome avait le prtexte depuis +longtemps cherch: le trait tait viol, puisque Karthage avait fait la +guerre un prince alli; elle tait battue et dmoralise; il fallait +saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre +n'eut donc aucune peine entraner le Snat dcider une expdition en +Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnrent mort Asdrubal +et les autres chefs du parti populaire et envoyrent Rome une +ambassade pour implorer la paix. Mais, en mme temps, arrivait une +dputation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout +semblait conjur contre la malheureuse Karthage. Les envoys puniques +n'obtinrent qu'un silence ddaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivs +en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois taient prts +toutes les concessions, supplirent les Romains de leur faire connatre +ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. Ce que +nous voulons, rpondit-on, vous devez le savoir. + +En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos taient dj en +Sicile, et l'arme allait tre embarque (149). On daigna cependant dire +aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois +cents otages pris dans les premires familles. Les Karthaginois, dans +leur affolement, s'empressrent de se soumettre cette exigence, +esprant encore empcher le dpart de l'arme; mais les consuls, aprs +avoir expdi les otages Rome, ordonnrent de mettre la voile, en +faisant connatre aux envoys que les autres conditions leur seraient +dictes Utique. + +Les Karthaginois, ne pouvant croire tant de duplicit, laissrent les +Romains dbarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et +s'tablir Utique. Le snat de Karthage vint humblement se mettre aux +ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de +tout le matriel de guerre, et aussitt les Karthaginois livrrent +leurs ennemis tout ce qui pouvait servir lutter contre eux: des armes +de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des +vaisseaux, etc.[65]. + +[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous +suivons pas pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.] + +Le consul Censorinus leur ft connatre alors qu'ils devaient vacuer +leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage. + +HROQUE RSISTANCE DE KARTHAGE.--Lorsque cette exigence fut connue +Karthage, l'indignation populaire ft explosion et se traduisit par une +formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part la remise des +armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent +massacres et l'on jura de lutter jusqu' la mort. On se mit en relation +avec Asdrubal, qui avait russi s'chapper et se tenait quelque +distance, la tte d'une vingtaine de mille hommes, presque tous +proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mre, +prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes +et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandrent une trve de +trente jours aux consuls qui la leur accordrent, persuads que ce temps +suffirait les dcider la soumission. On vit alors ce spectacle +admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards +travaillant sans relche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans +les temples, dans les caves, remplacer les armes et le matriel livrs +par la lchet l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie, +transformant chaque objet en arme et remdiant, force de gnie et +d'nergie, l'absence de moyens matriels. Bel exemple donn par une +nation qui va prir, mais qui sauve son honneur! + +A l'expiration du dlai, les consuls quittrent leur camp d'Utique et +marchrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient +tomber devant eux. Quel ne fut par leur tonnement de trouver toutes les +entres soigneusement fermes et les murailles garnies de dfenseurs en +armes. Une tentative d'assaut fut repousse et les consuls purent se +convaincre qu'il fallait entreprendre des oprations rgulires de +sige. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places +du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie, +tenait l'intrieur et tait en communication avec Karthage, qu'il +ravitaillait rgulirement. Enfin une population de 700,000 mes +occupait la ville et tait dcide une rsistance hroque. Quant +Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une +ville qu'il considrait comme sa proie, il se tenait dans une rserve +absolue. + +Le consul Censorinus avait donc lutter contre des difficults aussi +grandes qu'inattendues; nanmoins il commena avec activit le sige. +Asdrubal vint tablir son camp Nphris, de l'autre ct du lac, et ne +cessa d'inquiter les assigeants qui, d'autre part, avaient rsister +aux sorties des assigs. Censorinus avait concentr ses efforts contre +le mur, plus faible, tabli sur la langue de terre (_la toenia_), +sparant le lac de Tunis de la mer; ayant russi y faire une brche, +il ordonna l'assaut; mais les Phniciens repoussrent facilement leurs +ennemis. + +Quelque temps aprs, le consul Manilius, qui tait rest le +commandement, par suite du dpart de Censorinus, tenta contre le camp +d'Asdrubal, Nphris, une attaque qui se serait termine par un +vritable dsastre pour lui, sans l'habilet et le dvouement de +Scipion. + +Ainsi se passrent les premiers mois du sige, sans que les Romains +pussent obtenir un seul avantage srieux. + +MORT DE MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant +sa mort prochaine, fit venir auprs de lui le jeune Scipion Emilien, +tribun dans l'arme romaine, car il le dsignait comme son excuteur +testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, son arrive, +le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable +laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent dsigns +comme devant hriter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et +Manastabal. Le premier avait reu de Massinissa l'anneau, signe du +commandement. Une des dernires recommandations de leur pre avait t +de conserver la fidlit aux Romains. + +Scipion, pour viter tout froissement entre les frres, leur laissa le +pouvoir, en conservant tous trois le titre de roi. Micipsa eut +cependant l'autorit principale avec Cirta comme rsidence; Gulussa +reut le commandement des troupes et la direction des choses relatives +la guerre; enfin Manastabal fut charg des affaires judiciaires. Tous +les trsors restrent en commun. + +Aprs avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant +avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides[66]. + +[Note 66: Appien, _; Pun_., 185. Salluste, _Jug._, 5.] + +SUITE DU SIGE DE KARTHAGE.--La situation des Romains devant Karthage, +sans tre critique, commenait devenir difficile. Les maladies, +consquence de l'agglomration, de la chaleur et des privations, +s'taient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et +taient souvent intercepts par l'ennemi: enfin les sorties des assigs +et les attaques d'Asdrubal tenaient les assigeants sans cesse en veil +et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le +jeune Scipion avait su par son activit et ses talents militaires rendre +les plus grands services; plusieurs fois il avait sauv l'arme, aussi +son nom tait-il devenu trs populaire parmi les soldats. Enfin sa +connaissance du pays et des indignes le dsignait pour le commandement +suprme, dans ce pays qui semblait tre le patrimoine des Scipions. + +Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent +prendre la direction du sige, tandis que Scipion allait Rome prparer +son lection l'dilit (148). Les nouveaux gnraux trouvrent des +troupes fatigues et dmoralises ce point qu'ils renoncrent, pour le +moment, pousser les oprations contre Karthage. Pison entreprit une +expdition vers l'ouest et, aprs avoir pill quelques places sans +importance, vint mettre le sige devant Hippne; mais il choua +misrablement dans cette entreprise et dut oprer une retraite +dsastreuse. La situation commenait devenir inquitante; la +discipline tait compltement relche; on ne pouvait plus compter sur +les soldats; enfin les frres de Gulussa ne lui envoyaient aucun +renfort. + +Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient +d'activit pour se crer des ressources et des allis. Malheureusement +les divisions intestines, qui avaient t si fatales Karthage et qui +disparaissaient quand le danger tait pressant, avaient recommenc leur +jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait +pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent +mort. + +SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPRATIONS.--Les nouvelles d'Afrique +ne cessaient de porter Rome le trouble et l'inquitude. La voix +publique dsignait Scipion pour la direction de cette campagne; +cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'dilit, ne pouvait +encore recevoir le consulat. On fit flchir la loi; d'une voix unanime, +le peuple le nomma consul (147). + +A peine arriv Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus +qui se trouvait bloqu, dans une situation trs critique, Karthage +mme, puis il vint s'tablir avec toute son arme dans un camp fortifi, +non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au +rtablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son arme + Nphris, alla, accompagn d'un chef berbre nomm Bithya, prendre +position en face du camp romain. Mais l'on put bientt s'apercevoir que +la direction du sige tait passe dans d'autres mains. Une attaque de +nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion matre du faubourg de +Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais spar d'elle par des +jardins coups de murs et de cltures faciles dfendre. + +Cette perte causa une vive douleur aux assigs qui, sous l'impulsion de +leur chef Asdrubal, massacrrent tous leurs prisonniers romains. Le camp +karthaginois avait d tre abandonn et tous les dfenseurs se +trouvaient maintenant retranchs dans la ville. Scipion coupa toute +communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large +isthme qui donne accs la presqu'le sur laquelle la ville est btie. +Une double ligne de circonvallation, forme de fosss et de palissades, +compltait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires +romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins +russissaient passer et apporter des vivres aux assigs. Scipion +entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un mle de +pierre ayant 92 ou 96 pieds la base[67], et allant de la toenia +jusqu'au mle, travail gigantesque renouvel par Louis XIII au sige de +La Rochelle. + +[Note 67: Le pied romain tait de 0 m. 296 mill.] + +Mais les assigs, de leur ct, ne restaient pas inactifs: pendant que +les Romains leur fermaient cette entre, ils s'en taillaient une autre +dans le roc. En mme temps on travaillait Karthage faire une flotte +en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment o les Romains +croyaient avoir achev leur blocus, ils virent paratre les navires +puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis +et, quand ils se reprsentrent trois jours aprs, les Romains, prts +combattre, forcrent la flotte rentrer dans le port aprs lui avoir +inflig de grandes pertes. Scipion profita de ce succs pour s'tablir +dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages +qui couvraient le second port (_le Cothn_). Mais des hommes dtermins +sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchrent la nage des lignes +romaines et incendirent les machines des assigeants. + +Les succs des Romains se rduisaient encore peu de chose et avaient +t chrement achets. Cependant Scipion avait atteint un grand +rsultat, celui de complter le blocus de la ville. Dj la famine s'y +faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion +alla avec Llius et Gulussa attaquer le camp de Nphris, o se trouvait +une puissante arme Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction. +Cette expdition russit merveille: le camp fut pris et enlev et +toute l'arme ennemie taille en pices. Les cantons environnants ne +tardrent pas offrir leur soumission aux Romains (147). + +CHUTE DE KARTHAGE.--Depuis prs d'un an Scipion avait pris la direction +des affaires et, bien qu'il et obtenu de grand succs, la ville +assige ne semblait pas encore dispose se rendre, malgr la famine +laquelle elle tait en proie. Au printemps de l'anne 146, le gnral +romain se dcida frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit +sur le Cothn. Asdrubal, pour djouer son plan, incendia la partie sur +laquelle il semblait que l'effort des assigeants allait se porter. Mais +pendant ce temps Llius parvenait escalader la porte ronde du Cothn +et l'ouvrir l'arme qui se prcipitait dans la ville. Scipion +attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de +marcher sur Byrsa, la colline o se trouvaient le grand temple de Baal +et la citadelle. Trois rues bordes de hautes maisons y conduisaient; +mais peine les soldats commencrent-ils s'y engager qu'ils furent +crass sous une grle de traits et de projectiles de toute sorte: +l'ennemi tait partout: en face, sur les cts et en haut, car des +plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre +elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnes pour que +l'arme romaine pt atteindre le pied du roc sur lequel s'levait la +citadelle et o taient rfugis Asdrubal et ses derniers adhrents. +Scipion fit alors incendier et dmolir les quartiers qui venaient d'tre +conquis, et cette opration barbare cota la vie un grand nombre de +Karthaginois, spcialement des vieillards, des femmes et des enfants qui +se tenaient cachs dans ces constructions. ... Le mouvement et +l'agitation,--dit Appien,--la voix des hrauts, les sons clatants de la +trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui +dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville +prise et saccage, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de +fureur qui les empchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un +pareil spectacle. + +Depuis sept jours Scipion tait matre de la ville, lorsque des +Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assigs, se trouvant +dans la citadelle, demandaient se rendre la condition qu'on leur +laisst la vie sauve. Le gnral leur accorda cette demande, ne refusant +de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi +de Byrsa, o il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au +nombre de neuf cents environ. Tous se rfugirent dans le temple et s'y +dfendirent d'abord avec vigueur; mais peu peu, le manque de vivres, +la discorde et l'impossibilit d'esprer le salut poussrent ces +malheureux au dsespoir. Asdrubal eut alors la lchet de se prsenter +en suppliant Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhrents +incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se prcipitait dans les +flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre sa honte[68] (146). + +[Note 68: Appien, _Pun._] + +L'AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.--Cette fois Karthage, la mtropole de la +Mditerrane, la rivale de Rome, n'existait plus; le voeu de Caton tait +exauc. La colonisation phnicienne en Afrique avait vcu et allait +faire place la colonisation latine. Scipion laissa son arme piller +les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome clbrait par des +offrandes aux dieux le succs de ses armes. Bientt dix commissaires, +choisis parmi les patriciens, arrivrent en Afrique pour rgler avec +Scipion le sort de la nouvelle conqute. Ils commencrent par achever la +destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans +les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcrent, au milieu +de crmonies religieuses, les imprcations les plus terribles contre +ceux qui seraient tents de venir habiter ces lieux maudits vous par +eux aux dieux infernaux. + +Utique, pour prix de sa trahison, reut le pays compris entre Karthage +et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phniciens furent, +au contraire, prives de leur territoire et de leur liberts municipales +et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservrent les +rgions usurpes par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province +romaine s'tendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'an ou O. Berber), en +face de la Sicile, jusqu' la ville de Then (Tina) en face des les +Kerkinna, au nord du golfe de Gabs[69]. Cette mince bande de terre +reut le nom de _Province romaine d'Afrique_. Un gouverneur, rsidant +Utique, fut charg de l'administration de ce territoire. + +Aussitt aprs sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnatre les +tablissements phniciens du littoral, l'ouest de Karthage. Le rcit +de ce voyage, qui a t crit par Polybe, manque dans son ouvrage, et +nous n'en connaissons que l'analyse incomplte donne par Pline. Cette +perte est regrettable tous les points de vue, car nous ignorons quelle +tait l'action des Karthaginois sur la civilisation berbre. Cette +action est incontestable et il est supposer qu'elle s'exerait par des +colonies de marchands tablis dans les principales villes. C'est ce qui +explique qu' Cirta, par exemple, existait un temple ddi Tanit. On +en a retrouv les vestiges un kilomtre de la ville, ainsi qu'un grand +nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au muse du +Louvre[70]. + +[Note 69: Pline, _H.N._, V, 3, 22.] + +[Note 70: V. _Recueil des notices et mmoires de la socit +archologique de Constantine_, annes 1877, 1878.] + + + + +CHAPITRE V + +LES ROIS BERBRES VASSAUX DE ROME +146-89 + + +L'lment latin s'tablit en Afrique.--Rgne de Micipsa.--Premire +usurpation de Jugurtha.--Dfaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha +contre les Romains.--premire campagne de Mtellus contre +Jugurtha.--Deuxime campagne de Mtellus.--Marius prend la direction des +oprations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'oeil sur +l'histoire de la Cyrnaque; cette province est lgue Rome. + + +L'LMENT LATIN S'TABLIT EN AFRIQUE.--A peine Scipion Emilien avait-il +quitt l'Afrique que l'on vit affluer la troupe avide des ngociants de +toute sorte, des chevaliers romains commerants ou fermiers de l'tat, +qui envahissent bientt tout le trafic de la nouvelle province, aussi +bien que des pays numides et gtules, ferms jusqu'alors leurs +entreprises[71]. Les Berbres, qui n'avaient subi que l'influence de la +civilisation punique, allaient connatre les moeurs et le gnie romains. +Malgr les imprcations officielles lances contre Karthage, cette +ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas se +relever de ses ruines. + +Enfin, vingt-quatre ans s'taient coules depuis la chute de Karthage, +lorsque Caus Gracchus, dsign pour excuter la loi Rubria qui en +ordonnait le rtablissement, dbarqua en Afrique avec six mille colons +latins, et les tablit sur l'emplacement de la vieille cit punique +laquelle il donna le nom nouveau de _Junonia_[72]. De l, les Italiens +allaient rayonner dans tout le pays et s'tablir, comme artisans ou +comme commerants, dans les villes de la Numidie. L'anne suivante la +loi Rubria fut rapporte; mais Karthage, quoique dchue de son titre, +n'en continua pas moins se relever de ses ruines et reprendre son +importance politique et commerciale[73]. + +[Note 71: G. Boissire, _Esquisse d'une histoire de la conqute +romaine_, p. 183.] + +[Note 72: En plaant la nouvelle colonie sous la protection de +Junon, Gracchus rendait hommage la divinit protectrice de Karthage, +_la matresse Tanit, reflet de Baal_, que les Romains assimilrent +_Junon cleste_.] + +[Note 73: Voir _Le Capitole de Carthage_, par M. Castau (_Comptes +rendus de l'Acadmie des Inscr. et B. Lettres_, 1885, p. 112).] + +RGNE DE MICIPSA.--Pendant que l'Afrique propre tait le thtre de ces +graves vnements, Micipsa continuait rgner paisiblement Cirta. +C'tait un homme d'un caractre tranquille et studieux, tout occup de +la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume +s'tendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave forme +par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux +frres et continua exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux +fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de +Manastabal, s'appliquant, particulirement, conserver l'amiti des +Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du sige de +Numance (133), il avait envoy ses matres une arme auxiliaire, sous +la conduite de Jugurtha. Peut-tre esprait-il se dbarrasser ainsi de +ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses +enfants. Or, il arriva que le prince berbre sut chapper tous les +dangers, bien qu'il les affrontt avec le plus grand courage; ses +talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la +renomme d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu augmenter +son influence sur les Berbres. Ainsi tout russissait ce jeune homme +que Micipsa avait d adopter en lui accordant un rang gal ses fils. + +En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda ses deux fils et +son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la dfense de +leur royaume numide. Il s'teignit ensuite aprs un paisible rgne de +trente annes[74], pendant lequel il s'tait appliqu continuer +l'oeuvre de civilisation commence par Massinissa, appelant lui les +artistes et les savants trangers, pour orner la capitale de la Numidie. +Il lguait ses successeurs un vaste royaume paisible et prospre. + +[Note 74: Salluste, _Bell. Jug._, VIII et suiv. Nous suivons pour, +l'usurpation et la guerre de Jugurtha, les dtails prcis donns par cet +auteur et l'appendice de M. Marcus la fin de sa traduction de +Mannert.] + +PREMIRE USURPATION DE JUGURTHA.--A peine Micipsa avait-il ferm les +yeux que des discussions s'levrent entre ses deux fils et son neveu, +l'occasion du partage du royaume et des trsors. Ce conflit se termina +par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lse et qu'elle +n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses, la +premire occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale, +s'tendant du Molochath une ligne voisine du mridien de Sald +(Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagrent le reste, conservant ainsi +tout le pays riche et civilis, la Numidie proprement dite, avec Cirta +et toutes les conqutes de l'est. + +Jugurtha n'tait pas homme s'accommoder d'une situation infrieure; il +lui fallait l'autorit suprme et, du reste, il devait songer prvenir +les mauvaises dispositions de ses cousins son gard. Sans diffrer +l'excution de son plan, il fit, la mme anne, assassiner +Thermida[75] Hiemsal, celui des deux frres qui, par son nergie, tait + craindre. Puis il envahit la tte d'un grand nombre de partisans la +Numidie propre. Adherbal, dconcert par une attaque si soudaine, +s'empressa de demander des secours Rome, et essaya, nanmoins, de +tenir tte aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et +contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule +campagne, Jugurtha se rendit matre de la Numidie et s'assit sur le +trne de Cirta. + +Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur de la +province d'Afrique, se rendit Rome o il rclama haute voix justice +contre la spoliation dont il tait victime. Mais Jugurtha, qui +connaissait parfaitement son terrain, envoyait en mme temps, en Italie, +des missaires chargs de rpandre l'or en son nom et de lui gagner des +partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraa en +termes loquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha; +il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun tait favorable +la cause de son ennemi. Nanmoins, comme la contestation tait soumise +au Snat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les rgles de la +justice. Il dcida qu'une commission de dix membres serait charge +d'oprer entre les deux princes numides le partage de leurs tats[76]. +Les commissaires, sous la prsidence de Lucius Opimius, favorable +Jugurtha, rendirent celui-ci toute la Numidie occidentale et +replacrent Adherbal la tte de la Numidie propre, dcision qui +n'avait pour elle que l'apparence de l'quit, en admettant que +Jugurtha, par son crime et son usurpation, n'et pas perdu ses droits, +car il tait certain qu'Adherbal, laiss ses propres forces, ne +tarderait pas devenir la victime de son cousin (114). + +[Note 75: Ville de la Proconsulaire.] + +[Note 76: Salluste, _Bell. Jug._, XVI.] + +DFAITE ET MORT D'ADHERBAL.--Aprs cette premire tentative qui n'avait +russi qu' demi, Jugurtha s'appliqua se mettre en mesure de +recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que, +malgr tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se +crer un point d'appui sur ses derrires et, cet effet, il entra en +relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella +son alliance avec lui, en pousant sa fille. Puis, il recommena ses +incursions sur les terres d'Adherbal, esprant le pousser entamer la +lutte contre lui, de faon lui donner tous les torts aux yeux des +Romains. Mais ce prince tait bien rsolu tout supporter, et ce fut +Jugurtha lui-mme qui, perdant patience, ouvrit les hostilits, en +envahissant le territoire de Cirta, la tte d'une arme nombreuse. + +Adherbal se porta sa rencontre, avec toutes les troupes dont il +pouvait disposer. Arriv en prsence de ses ennemis, il avait pris ses +dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit, +les troupes de Jugurtha se jetrent sur son camp et l'enlevrent par +surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se rfugier derrire les +remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et commena le sige de cette +place fortifie par l'art et la nature, et dans laquelle se trouvaient +un grand nombre d'artisans et marchands italiens, dcids dfendre la +cause du prince lgitime. Tandis qu'il pressait ces oprations, il reut +trois dputs envoys de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il +les congdia avec force dmonstrations de respect et assurances de +fidlit, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mand, peu +aprs, Utique, par de nouveaux envoys du Snat, il se rendit dans +cette ville, y accepta avec dfrence les ordres lui adresss; puis il +revint Cirta, dont le blocus avait t rigoureusement maintenu. Cette +ville tait alors rduite la dernire extrmit par la famine. La +nouvelle de l'chec des ngociateurs romains y porta le dcouragement et +le dsespoir. Adherbal, voyant la fidlit de ses adhrents flchir, se +dcida traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve; +mais, ds qu'il eut entre les mains les cls de la ville, il ordonna le +massacre gnral des habitants, sans pargner les Italiens, et fit prir +Adherbal dans les tourments[77]. + +[Note 77: Salluste, _Bell. Jug._, XXVI.] + +GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.--Cette fois Jugurtha restait +matre incontest du pouvoir; il est possible que les Romains eussent +ferm les yeux sur l'origine criminelle de sa royaut: mais des citoyens +latins avaient t lchement massacrs et il tait impossible de tolrer +cette insulte. Le parti du peuple accusa bon droit la noblesse d'avoir +encourag ces crimes. En vain Jugurtha envoya Rome son fils et deux de +ses confidents: l'entre du Snat leur fut interdite et l'expdition +d'Afrique rsolue. Calpurnius Bestia, en ayant reu le commandement, +partit bientt de Sicile la tte des troupes, dbarqua en Afrique, +s'avana jusqu' Badja et remporta de grands succs. Bokkus, lui-mme, +envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant +perdu, eut alors recours un moyen qui lui avait toujours russi, la +corruption. Bestia, gagn par son or, consentit signer avec lui un +trait aprs s'tre fait livrer par le prince numide des lphants, des +chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111). + +Mais, Rome, cette compensation ne fut pas juge suffisante et, quand +les infamies commises en Afrique eurent t dnonces par la voix +indigne de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution +immdiate de Jugurtha, afin de connatre la vrit sur ce honteux +trait. Lucius Cassius, envoy en Afrique, ramena sous son gide le +prince berbre Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entour des +intrigues les plus basses. C'tait son vritable terrain. Il parvint +gagner sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa +comparution devant le snat, non seulement il fut protg par lui contre +les violences de l'assemble indigne, mais encore, le tribun, usant de +son droit de veto, lui dfendit de rpondre aux accusations dont il +tait l'objet, lui permettant ainsi d'chapper la ncessit d'une +justification impossible. + +Ds lors, l'audace de Jugurtha ne connat plus de bornes: un fils de +Gulussa nomm Massiva se trouvait Rome. Il le fait assassiner par +Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d'ambition qu'il +aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la +fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner Jugurtha de sortir de +l'Italie. C'est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces +clbres paroles, au moins tranges dans sa bouche: _ ville vnale et +prs de prir, si elle trouve un acheteur_[78]! + +Cependant le proprteur Aulus, qui tait rest en Afrique avec l'arme, +se disposa prendre l'offensive, car le snat avait annul le trait +fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse de Jugurtha +triomphrent bientt de ce chef inhabile. Les troupes romaines +dmoralises, peut-tre mme gagnes par l'or numide, se laissrent +surprendre dans leur camp, aprs avoir en vain essay d'enlever +Suthul[79], o se trouvaient les trsors et les approvisionnements du +roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui +l'obligeait quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l'arme +passer sous le joug (109). Le Snat ne ratifia pas ce trait. Il envoya +le consul Albinus, frre d'Aulus, prendre la direction des oprations; +mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre. + +[Note 78: Salluste, _Bell. Jug._, XXXV.] + +[Note 79: Actuellement Guelma.] + +PREMIRE CAMPAGNE DE MTELLUS CONTRE JUGURTHA.--Ces succs devaient tre +les derniers du prince numide. Mtellus, homme d'une intgrit reconnue, +ce qui avait motiv sa nomination, bien qu'il appartnt au parti de la +noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits +l'honneur de Rome. Dbarqu Utique, il s'occupa d'abord, avec +activit, rtablir la discipline dans l'arme qui avait perdu, sous +ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obissance et de +fermet. Jugurtha, connaissait Mtellus et le savait incorruptible; il +essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands +tmoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses tait +passe, celle de l'expiation allait commencer. + +Au printemps de l'anne 108[80], Mtellus se met en marche, occupe Vacca +(Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme dans une position +par lui choisie prs du Muthul[81]. L'arme berbre est divise en deux +corps: l'infanterie avec les lphants, sous le commandement de +Bomilcar, est retranche derrire la rivire; la cavalerie, avec le roi, +est dissimule dans les gorges environnantes. Mtellus charge son +lieutenant Rufus d'aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitt, +la cavalerie ennemie se prcipite sur les flancs de la troupe romaine, +mais ne peut parvenir l'branler. Pendant ce temps, Mtellus, aid de +Marius, marche vers les collines afin d'en dloger les Berbres et de +tourner Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand +acharnement, mais, la fin de la journe, la victoire se dcida pour +les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque +tous ses lphants. + +[Note 80: Nous adoptons la date accepte par M. Mommsen (t. IV, p. +261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.] + +[Note 81: Sans doute vers Tifech, au nord de Tbessa. M. Marcus +identifie le Muthul au Hamiz. Peut-tre faut-il placer cette rivire +plus prs de Badja.] + +Cette journe suffit pour prouver Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer +en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il rpartit ses +adhrents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiter sans +cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en +bataille range. Ainsi, au moment o Mtellus voulut recueillir les +fruits de sa victoire, en achevant d'craser l'ennemi, il ne trouva plus +personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se +contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser +entraner dans les lieux dserts et n'offrant aucune ressource o +Jugurtha prtendait l'attirer. L'arme romaine, divise en deux +principaux corps, l'un sous les ordres de Mtellus, et l'autre command +par Marius, oprrent quelque temps dans cette rgion, ruinant les +cultures des indignes ennemis, et enlevant par la force les villes qui +ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaque par eux, se dfendit avec +nergie, ce qui permit Jugurtha d'accourir son secours et de forcer +les Romains lever le sige. + +Ainsi finit cette premire campagne. De grands rsultats avaient t +obtenus, puisque l'arme romaine avait vu fuir devant elle le roi +numide, et cependant aucune conqute n'tait conserve. Rentr dans la +province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver, Mtellas songea +obtenir le succs par d'autres moyens. Il parvint dtacher secrtement +Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant sa succession s'il +parvenait le livrer entre ses mains. Bomilcar poussa donc le roi +abandonner une lutte dont l'issue ne pouvait que lui tre fatale et +l'amena entrer en pourparlers avec Mtellus. Les bases d'un trait +furent arrtes; dj une partie des clauses tait excute par le +versement d'une somme considrable et la remise d'lphants, de +transfuges, d'armes, etc., lorsque Jugurtha, mis en dfiance par +l'insistance avec laquelle on l'invitait se rendre au camp romain, +venta le pige dans lequel il avait failli tomber et s'loigna au plus +vite[82]. + +[Note 82: Salluste, _Bell. Jug._, LXVIII.] + +DEUXIME CAMPAGNE DE MTELLUS.--Il fallait donc recourir de nouveau au +sort des armes. Mtellus alla d'abord s'emparer de Vacca (Badja), qui +s'tait rvolte aprs son dpart, et avait massacr sa garnison +romaine; il fit subir cette ville un chtiment exemplaire. Sur ces +entrefaites, Jugurtha, ayant dcouvert la trahison de Bomilcar, le +condamna expirer dans les tourments. + +Au printemps de l'anne 107, Mtellus reprit mthodiquement la campagne +et envahit la Numidie. Jugurtha, aprs avoir sans cesse recul devant +lui, se dcide lui offrir le combat, mais les Berbres ne tiennent pas +et fuient lchement devant les lgionnaires. Cirta ouvre alors ses +portes Mtellus, tandis que Jugurtha se rfugie dans le sud; de l, le +prince berbre revient dans le Tel et va se retrancher, avec sa famille +et ses trsors, dans une localit fortifie nomme Thala[83]. Mtellus +l'y poursuit, mais Jugurtha s'chappe et va chercher la scurit chez +les Gtules, pendant que les Romains font le sige rgulier de la place. +Aprs quarante jours d'efforts, Thala est force, mais les dfenseurs ne +livrent aux Romains que des ruines fumantes. + +[Note 83: Ce nom veut dire _source_ en berbre; il est commun une +foule de localits et il est bien difficile, malgr toutes les +recherches de MM. Marcus, Dureau de la Malle, Gurin, etc., d'indiquer +d'une manire prcise la situation de cette ville, qui devait se trouver +soit dans l'Aours, soit vers la limite actuelle de la Tunisie.] + +Pendant que Mtellus tait devant Thala, il reut une dputation de la +colonie phnicienne de Leptis (parva)[84], venant lui demander +protection contre les attaques des Berbres. Quatre cohortes de +Liguriens allrent prendre possession de cette localit au nom de Rome. + +[Note 84: Actuellement Lamta, prs de Monastir, en Tunisie.] + +Quant Jugurtha, il mit profit son sjour parmi les Gtules pour les +gagner sa cause, en faisant luire leurs yeux l'appt du butin. Tout +en s'appliquant former ces sauvages la discipline, il envoya son +beau-pre, Bokkus, des missaires, pour l'amener lui fournir son +appui. Le roi de Maurtanie avait, ds le dbut de la guerre, adress +des protestations de dvouement aux Romains, et tait peu dispos +entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une +entrevue, agit avec tant d'habilet sur son esprit, en lui reprsentant +que les Romains n'avaient d'autre but que de conqurir la Maurtanie, +aprs avoir pris la Numidie, qu'il lui arracha son adhsion. Bientt les +allis se mirent en marche directement sur Cirta. + +Prvenu de la ligue des deux rois, Mtellus vint se placer dans un camp +solidement retranch, en avant de la capitale de la Numidie, afin de +couvrir cette contre. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors + Rome, venait d'tre lev au consulat par le peuple; que la mission de +terminer la guerre de Jugurtha lui avait t confie et qu'il allait +arriver avec des renforts et de l'argent. Sans attendre son ancien +lieutenant, Mtellus rentra en Italie (107). + +MARIUS PREND LA DIRECTION DES OPRATIONS.--Dbarqu Utique, Marius fut +bientt sur le thtre de la guerre. Il amenait avec lui des renforts +qui, ajouts aux troupes dj en campagne, devaient porter l'effectif +des forces romaines environ 50,000 hommes[85]. Le mouvement offensif +des rois berbres avait t arrt par les mesures de Mtellus. Bokkus +avait en outre t travaill par lui, de sorte que Jugurtha savait bien +qu'il ne pouvait pas compter sur son beau-pre pour une action srieuse. +Le roi numide ne se hasardait plus aux batailles ranges; la tte des +cavaliers gtules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes du +camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait les +rgions loignes avant qu'on ait eu le temps de le combattre. Il avait +dpos ses trsors Capsa[86] et tenait toute la ligne du dsert. Quant + Bokkus, il restait dans une prudente expectative. + +[Note 85: Poulle, _tude sur la Maurtanie Stifienne_ (_Recueil de +la Soc. arch. de Constantine_, 1863, p. 54).] + +[Note 86: Gafa, dans le Djerid tunisien.] + +Marius, voulant tout prix sortir de cette situation, dans laquelle il +ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrs, se porta, par une marche +audacieuse, sur Capsa, quartier gnral de son ennemi, enleva cette +place, brla et dvasta les villes voisines qui soutenaient Jugurtha et +fora ce prince vacuer le pays et se jeter dans l'Ouest. C'tait ce +qu'il cherchait car son plan tait de reporter la campagne l'Occident, +en conservant Cirta comme base d'oprations. Marius vint donc relancer +son ennemi dans les contres de l'Ouest, et mena avec habilet et succs +cette campagne dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces +plaines au nord et l'ouest[87]. Il russit mme s'emparer d'une +forteresse tablie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kala +que les Berbres savaient placer sur des pitons escarps, o le prince +numide avait cach ses derniers trsors. + +Cette habile tactique du gnral romain enlevait Jugurtha tous ses +avantages. Le prince numide adressa alors un appel dsespr Bokkus, +lui promit le tiers de la Numidie en rcompense de ses services et le +dcida enfin agir. Les deux rois, ayant opr en secret leur jonction, +fondirent l'improviste la tte de masses considrables[88] sur les +troupes romaines. Surpris par l'imptuosit de l'attaque, Marius, +second par Sylla, qui lui a amen un corps de cavalerie, prend +d'habiles dispositions lui permettant de rsister; on combat jusqu'au +soir sans rsultat. Les Berbres entourent les Romains et passent toute +la nuit chanter et danser devant leurs feux, se croyant srs de la +victoire. Mais, au point du jour, les Romains se jettent sur les Gtules +et sur les Maures, qui viennent de cder la fatigue, en font un +carnage horrible et mettent en fuite les survivants[89]. + +[Note 87: D'aprs Salluste, il se serait avanc jusqu'au Molochath; +mais nous considrons cette marche comme impossible et nous nous +rangeons l'opinion de M. Poulle qui a discut avec autorit cette +question dans son excellent travail sur la Maurtanie stifienne +(_Annuaire du la Socit archologique_, 1863, pp. 40 et suiv). Quant +l'opinion de M. Rinn (_Revue Africaine_, n 171), tendant placer le +Molochath l'est de Cirta, il nous est impossible de l'admettre. M. +Tauxier (_Revue Africaine_, n 174), propose d'identifier la Macta au +Mulucha (ou Molochath).] + +[Note 88: 60,000 hommes, selon Paul Orose.] + +[Note 89: Salluste, _Bell. Jug._, XCV, XCVI. M. Poulle, dans +l'article prcit, place le thtre de ces combats aux environs d'El +Anasser et de l'Ouad Gaamour, l'O. de Stif.] + +Aprs cette victoire, Marius conduisit habilement son arme vers Cirta +pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver, l'abri de cette place. +En chemin, il fut de nouveau attaqu par les rois indignes, qui avaient +ralli les fuyards et divis leurs troupes en quatre corps. Le courage +de Marius et de Sylla, la prudence et l'habilet du gnral dans son +ordre de marche, sauvrent encore l'arme romaine, qui dut, selon Paul +Orose, lutter pendant trois jours avec acharnement[90]. + +[Note 90: _Hist._, 1. V, cap. 15.] + +CHUTE DE JUGURTHA.--Ces dfaites successives avaient suffi pour dgoter +Bokkus de la guerre. Cinq jours aprs le dernier combat arrivrent +Cirta les envoys du roi de Maurtanie, chargs de proposer la paix. Les +malheureux parlementaires, qui avaient suivi la route du dsert, sans +doute pour viter les partisans de Jugurtha, avaient t entirement +dpouills par des pillards Gtules, et se prsentrent nus et pleins de +terreur[91]. Nanmoins, leurs propositions ayant t acceptes en +principe, on les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le +snat les justifications de leur matre. + +[Note 91: _Bell. Jug._, XCIX, C.] + +A la suite de ces ngociations, Sylla fut envoy vers Bokkus avec une +escorte de guerriers choisis et arms la lgre. Aprs cinq jours de +marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurtanie, venu sa +rencontre pour lui faire escorte. Le mme soir il faillit se jeter sur +le camp de Jugurtha et n'chappa ce danger que par son audace et son +nergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla +fut fort surpris d'y trouver un envoy de Jugurtha, qui l'y avait +prcd et devant lequel il lui tait difficile de traiter de +l'extradition du prince numide. Nanmoins Sylla agit avec une telle +habilet qu'il finit par triompher des irrsolutions de Bokkus et le +dcider livrer son gendre. Un message fut envoy Jugurtha pour +l'engager venir traiter de la paix; mais le Numide tait trop fin pour +consentir se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout +d'abord que Sylla lui ft remis en otage. + +Pendant plusieurs jours Bokkus hsita encore pour savoir s'il livrerait +Sylla Jugurtha, ou Jugurtha Sylla. Enfin, il se pronona pour le +dernier parti. Aprs bien des ngociations, il fut convenu que chacun se +rendrait, sans armes, un endroit dsign, afin d'arrter les +conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par les assurances que lui +prodigua son beau-pre, se dcida venir au rendez-vous; mais, peine +tait-on runi, que des gardes, cachs aux environs, se jetrent sur le +prince numide et le livrrent garrott Sylla[92]. Ainsi la trahison +mit fin cette guerre que le gnie de Jugurtha aurait peut-tre +prolonge encore. Le premier janvier 104, Marius fit son entre +triomphale Rome, prcd de Jugurtha en costume royal et couvert de +chanes; puis le vaincu fut jet dans le cachot du Capitole, o il +mourut misrablement. + +[Note 92: Salluste, _Bell. Jug._, CX.] + +La guerre de Jugurtha fut en rsum l'acte de rsistance le plus srieux +des Berbres contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince +numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son +indomptable nergie; et il faut reconnatre qu'avec lui tomba +l'indpendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractre des +indignes tel que nous le retrouverons toutes les poques, qu'il +s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn +R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours chez eux la mme ardeur +l'attaque, le mme dcouragement aprs la dfaite et la mme tnacit +recommencer la lutte jusqu' ce que la trahison vienne y mettre fin. + +PARTAGE DE LA NUMIDIE.--Aprs la chute de Jugurtha, les Romains +n'osrent encore prendre possession de toute la Numidie. Ils +attriburent Bokkus, pour le rcompenser de ses services, la Numidie +occidentale, l'ancienne Massssylie, s'tendant depuis la Molochath +jusque vers le mridien de Sald. Le reste, la Numidie proprement dite, +fut donn Gauda, frre de Jugurtha, depuis longtemps au service de +Rome, sauf toutefois une petite partie que l'on adjoignit la province +d'Afrique. Gauda, vieillard charg d'annes et faible de caractre, +mourut peu de temps aprs son lvation au pouvoir. Les documents +historiques font absolument dfaut pour ce qui se rapporte cette +priode. On sait seulement que la Numidie propre fut de nouveau partage +entre Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la +famille royale, peut-tre galement fils de ce dernier. Il est probable +que Hiemsal II eut pour sa part la rgion orientale de la Numidie +confinant la province romaine et l'entourant au sud, et que Yarbas +reut la partie occidentale, s'tendant jusqu' Sald, limite des +possessions du roi de Maurtanie. Peut-tre, comme le pense M. +Poulle[93], un autre prince, du nom de Masintha, rgnait-il dj sur la +province sitifienne. + +Ces rois vassaux gouvernrent sous la tutelle directe de Rome, exerant +un pouvoir qui n'avait en ralit d'autre but que de prparer, par une +transition, l'asservissement du pays au peuple-roi. + +Des traits furent conclus avec les tribus gtules indpendantes, qui +furent comptes au nombre des allis libres de Rome[94], premier pas +vers la soumission. + +[Note 93: Maurtanie stifienne (_Annuaire de la Soc. arch. de +Constantine_, 1863).] + +[Note 94: Mommsen, _Hist. Rom._, t. IV, p. 272.] + +COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DE LA CYRNAIQUE.--CETTE PROVINCE EST LGUE + ROME.--Nous avons jusqu' prsent nglig les faits de l'histoire de +la Cyrnaque, car ils ne se rattachaient pas directement celle de la +Berbrie. Nous avons dit[95] que Cyrne fut fonde par une colonie de +Grecs Threns, vers le VIIe sicle avant notre re. Aprs avoir vcu +plus d'un sicle heureuse et prospre sous l'autorit de ses rois de la +famille de Battos, la colonie fut vaincue et soumise par les Perses +(525). A la bataille de Plate, les Berbres libyens figurent parmi les +troupes de Xerxs. Dans le cours du Ve sicle une vaste rvolte des +indignes rend la libert la Cyrnaque. Le rgime rpublicain y est +proclam[96]. Cyrne atteint alors une grande prosprit. Elle se +rencontre l'ouest avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante +clate entre les Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite +commune. La lutte se termine par un trait consacr par le dvouement +des Philnes, deux frres Karthaginois, qui, selon la tradition, +consentirent tre enterrs vivants pour agrandir, vers l'est, le +domaine de leur patrie (350). + +[Note 95: Voir _Fondation de Kyrne par les Grecs_, ch. I.] + +[Note 96: Diodore, Thucydide, Hraclide de Pont.] + +Lors du voyage d'Alexandre le Grand l'oasis d'Ammon, les Cyrnens lui +envoyrent des ambassadeurs chargs de lui offrir l'hommage de leur +soumission et de lui remettre des prsents consistant en chevaux et en +chars. Sans se dtourner de sa route, le grand conqurant accueillit +cette dmarche et admit les Cyrnens parmi ses tributaires, ou +peut-tre simplement ses allis, car le pays conserva son indpendance, +jusqu'au jour o les Egyptiens, appels par une faction vaincue la +suite d'une longue guerre civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolme le +Lagide laissa Cyrne un gouverneur et une garnison (322). + +Quelque temps aprs, le Macdonien Oppellas, qui gouvernait la +Cyrnaque pour le compte du souverain d'Egypte, se dclara roi +indpendant et, soutenu par ses amis de Grce, acquit une grande +puissance. C'est alors que, cdant aux instances d'Agathocle qui tait +venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre lui pour +combattre les Karthaginois. Nous avons vu[97] que le roi de Sicile le +fit assassiner. A la suite de ces vnements, Ptolme voulut ressaisir +la Cyrnaque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est, pour +combattre ses mortels ennemis, Antigone et Dmtrius, fils de celui-ci, +qui avait pous la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'aprs avoir triomph +d'eux la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper de la soumission +de la Cyrnaque. Son beau-fils Magas accomplit cette mission et resta +gouverneur du pays. + +Ptolme avait ramen de ses expditions en Syrie un grand nombre de +Juifs; il les expdia en Cyrnaque et dans les autres villes de la +Libye[98]. C'est ainsi que nous verrons, au XIe sicle de notre re, le +kalife Ftemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb les Arabes hilaliens +qu'il a galement ramens de ses guerres de Syrie et dont il ne sait que +faire. + +A la mort de Ptolme (285), Magas se dclara indpendant et, aprs +avoir tent de renverser du trne d'Egypte son frre utrin Ptolme +Philadelphe, conclut avec lui un trait d'alliance et donna la +Cyrnaque des jours de calme et de prosprit. A sa mort, sa fille, la +clbre Brnice, pousa le beau Dmtrius, fils du Polyorcte, et +partagea avec lui le trne de Cyrne. On connat la fin tragique de +Dmtrius et le second mariage de Brnice, avec Ptolme Evergte[99]. +Ainsi la Cyrnaque fut encore une fois runie la couronne d'Egypte +(247). Mais Brnice n'oublia pas sa patrie: elle y fit excuter de +grands travaux et orna certaines villes avec magnificence. Son nom fut +donn la ville d'Hespride (Ben-Ghazi). + +[Note 97: Chapitre I, p. 10.] + +[Note 98: Josphe.] + +[Note 99: Justin, _Hist._, XXVI.] + +A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frres Ptolme +Philomtor et Ptolme Evergte, surnomm Physcon, qui avaient partag +pendant quelque temps le trne de l'Egypte, Rome, sollicite par le +premier (164), envoya des commissaires qui oprrent le partage du +royaume entre les deux frres. Physcon obtint, pour sa part, la +Cyrnaque avec la partie de la Libye y attenant[100]. Mcontent de son +lot, il essaya en vain de dcider son frre ou Rome rformer le +partage. En 147, Philomtor tant mort, Physcon alla s'emparer du trne +d'Egypte et fit gmir le pays sous sa tyrannie, pendant un long rgne +qui ne se termina qu'en l'anne 117. Par son testament il lguait la +Cyrnaque son fils naturel Apion. + +[Note 100: Polybe.] + +Pour la dernire fois la Cyrnaque formait un royaume indpendant. +Apion rgna paisiblement, obscurment mme, pendant vingt annes, +entretenant avec Rome des rapports frquents, et, sa mort survenue en +l'an 96, il lgua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province +s'tendait de l'Egypte la grande Syrte. Rome laissa la Cyrnaque +ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre +possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir +les revenus du trsor public. En ralit, le pays demeura livr +l'anarchie des factions jusqu'au moment o Lucullus, au retour de la +guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrnaque et la +rduire en province romaine (86). + + + + +CHAPITRE VI + +L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES +89-46 + + +Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Dfaite des partisans de Marius en +Afrique; mort de Yarbas.--Expditions de Sertorius en Maurtanie.--Les +pirates africains chtis par Pompe.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il +se prononce pour le parti de Pompe.--Dfaite de Curion et des Csariens +par Juba.--Les Pompiens se concentrent en Afrique aprs la bataille de +Pharsale.--Csar dbarque en Afrique.--Diversion de Sittius et des rois +de Maurtanie.--Bataille de Thapsus, dfaite des Pompiens.--Mort de +Juba.--La Numidie orientale est rduite en province +Romaine.--Chronologie des rois de Numidie. + + +GUERRE ENTRE HIEMSAL II ET YARBAS.--Dans la situation de vassalit o se +trouvaient les rois numides vis--vis de Rome, il leur tait difficile +de ne pas prendre une part, plus ou moins directe, aux troubles qui +l'agitaient. Marius, forc de fuir, se rfugia en Afrique, comptant sur +le secours du roi Hiemsal II, auprs duquel il avait envoy son fils. +Mais le Berbre voyait poindre la fortune de Sylla. Il se pronona pour +celui-ci, et le fils de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et +qui n'tait parvenu s'chapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que +grce l'intrt que lui portait une concubine de son hte, ayant +rejoint son pre, lui apprit qu'il ne lui restait qu' fuir. Marius qui +avait t repouss de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le +rivage prs de la limite de la Numidie; il put cependant prendre la mer, +gagner les les Kerkinna, chappant ainsi aux sicaires de Hiemsal. Il +trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'tait dclar pour lui, et y +passa sans doute l'hiver de l'anne 88. + +Bientt Yarbas marcha contre son parent, le dfit, et s'empara de son +royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, tandis qu'en +Europe il n'prouvait que des revers. + +DFAITE DES PARTISANS DE MARIUS EN AFRIQUE. MORT DE YARBAS.--La province +africaine devint le refuge des partisans de Marius. Le prteur Hadrianus +en avait expuls Mtellus et Crassus, qui essayaient en vain de rallier +ce pays au parti des Optimates. Pour augmenter ses forces, Hadrianus +voulut affranchir les esclaves; mais les marchands d'Utique se +rvoltrent en masse et brlrent le prteur dans sa maison. Cependant +l'Afrique resta fidle au parti Marianien. Domitius Ahnobarbus, gendre +de Cinna, y organisa la rsistance. Un camp fut form prs d'Utique et +bientt, grce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille +hommes s'y trouvrent runis. + +Mais Sylla, sans laisser ses ennemis le temps de se reformer, chargea +Cnius Pompe d'une expdition en Afrique. Il lui confia cet effet six +lgions qui partirent sur une flotte de cent vingt galres, suivies d'un +grand nombre de bateaux de transport. + +Dbarqu heureusement en Afrique, le gnral romain marcha contre ses +ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les attaqua en +profitant du dsordre caus par un orage, les dfit, et enleva leur +camp, avec leurs bagages et les lphants du roi numide. D. Ahnobarbus +tomba en combattant; quant ses soldats, il en fut fait un grand +carnage, puisque trois mille, seulement, d'entre eux purent s'chapper. + +Yarbas avait pris la fuite avec les dbris de ses Numides et tchait de +gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps de cavaliers +maures, envoys par le roi Bogud, fils de Bokkus, au secours de Pompe. +Gauda fils de Bogud, commandant de cette colonne, contraignit Yarbas +se rfugier derrire les remparts de Bulla-Regia[101], sa capitale. + +Pompe, qui avait envahi la Numidie, empcha les Berbres de porter +secours leur roi. Forc de se rendre Gauda, Yarbas fut mis mort. +Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et reut, comme +rcompense de sa fidlit Sylla, le territoire du vaincu[102] (81). +Ces luttes avaient dur sept ans. Vers la mme poque Bokkus, roi de +Maurtanie, ayant cess de vivre, son empire avait t partag entre ses +deux fils: Bokkus II, qui obtint la partie orientale, avec Yol pour +capitale, et Bogud, qui chut la partie occidentale, avec Tingis. Ce +dernier avait fourni son appui Pompe pour craser Yarbas. + +[Note 101: Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.] + +[Note 102: Florus, _Hist. Rom._] + +EXPDITIONS DE SERTORIUS EN MAURTANIE.--Tandis que la Numidie tait le +thtre de ces guerres, Sertorius tait chass de l'Espagne par Annius, +lieutenant de Sylla. Forc de prendre la mer, il s'adjoignit des +pirates ciliciens et vint tenter un dbarquement sur les ctes de la +Maurtanie. Mais il fut reu les armes la main par les farouches +montagnards de l'ouest et parvint, non sans peine, se rembarquer. Il +alla chercher un refuge dans les les Fortunes (Canaries) et, de l, +attendit une occasion plus favorable d'intervenir. Cette occasion ne +tarda pas se prsenter. Un certain Ascalis, soutenu par une partie des +corsaires ciliciens dont nous avons parl, s'tait mis en tat de +rvolte contre le souverain maurtanien et s'tait empar de Tanger. + +Sertorius dbarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et vint +mettre le sige devant Tanger. Un corps de troupes romaines, sous le +commandement de Paccianus (ou Paccicus), ayant t envoy par Sylla au +secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, avant qu'il et opr +sa jonction avec ce dernier, le dfit et tua Paccianus; puis il enleva +d'assaut Tanger et fit prisonnier le prtendant et sa famille (82). +Encourag par ce succs et appel par les Lusitaniens, Sertorius runit +ses guerriers au nombre d'environ deux mille hommes, auxquels +s'adjoignirent sept cents Berbres. Etant pass en Espagne, il reut +dans son arme le contingent des Lusitaniens et marcha contre les +Romains. On sait qu'il se rendit bientt matre de toute l'Espagne (78) +et que sa puissance fut assez grande pour que Mithridate lui propost +une alliance; on sait aussi qu'il fallut toute la science et les efforts +combins de Mtellus et de Pompe pour triompher de ce chef de partisans +(72). Ce fait prouve que les incursions des Berbres de l'ouest en +Espagne datent de loin. + +LES PIRATES AFRICAINS CHATIS PAR POMPE.--Nous avons vu plus haut des +pirates s'associer Sertorius pour faire une expdition en Maurusie. La +Mditerrane tait alors infeste par ces cumeurs de mer, prcurseurs +des corsaires barbaresques, l'industrie desquels la conqute de +l'Algrie par la France a mis fin. Le littoral des Syrtes et de la +Cyrnaque tait un des repaires de ces brigands qui enlevaient toute +scurit la navigation. Les Nasamons se faisaient remarquer parmi eux +par leur hardiesse. Des mercenaires et des officiers licencis, des +proscrits, paves de toutes les guerres civiles, des brigands de toutes +les nations compltaient les quipages. Plusieurs expditions avaient +dj t entreprises contre eux; mais les leons qu'on leur avait +infliges n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun rsultat. Leur audace ne +connaissait pas de bornes: l'or, la pourpre, les tapis prcieux +dcoraient leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentes, et +chaque prise tait suivie de longues orgies au son des instruments de +musique[103]. Ils possdaient, dit-on, plus de trois mille navires avec +lesquels ils entreprenaient de vritables expditions et interceptaient +souvent les convois de grains venant non seulement de l'Afrique, mais de +la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient un vritable tat +qui avait dclar la guerre au reste du monde. Ils avaient tabli des +rgles d'obissance et de hirarchie auxquelles tous se soumettaient; +quant leurs prises, ils les considraient comme du butin lgitimement +conquis par la guerre. + +[Note 103: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 779.] + +En 67 Pompe, charg par dcret de mettre fin cette situation +insupportable, et ayant reu cet effet des forces considrables, +divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les +rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la +Mditerrane orientale, dtruisit tous leurs navires, et fora la +soumission ceux qui n'avaient pas pri. + +En 59, lors du premier triumvirat, Pompe obtint dans son lot l'Afrique; +il fit administrer cette province par des lieutenants et conserva des +relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui devait tout[104]. + +[Note 104: Boissire, p. 169.] + +JUBA I, SUCCESSEUR DE HIEMSAL II. IL SE PRONONCE POUR LE PARTI DE +POMPE.--Aprs les vnements qui avaient rendu Hiemsal II son +royaume, augment de celui de Yarbas, ce prince rgna tranquillement +pendant de longues annes, aid dans l'exercice du pouvoir, par son fils +Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite d'une contestation +survenue avec un chef berbre du nom de Masintha, le mme qui, ainsi que +nous l'avons dit[105], gouvernait sans doute la Numidie occidentale, +voisine de la Maurtanie, les princes africains vinrent soumettre leur +procs au Snat. Juba, reprsentant son pre, obtint gain de cause +malgr l'opposition de Csar qui, d'aprs Sutone, serait all, dans son +ardeur dfendre Masintha, jusqu' saisir par la barbe son adversaire. +Juba garda un pre ressentiment de cette violence et profita de son +sjour Rome pour resserrer les liens qui unissaient son pre au parti +pompien. + +[Note 105: D'aprs M. Poulle, _loc. cit._] + +En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succda. C'tait un +homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables; ses rapports avec +les Romains l'avaient initi aux raffinements de la civilisation; mais +son got pour les choses de la guerre l'avait empch de tomber dans la +mollesse. Persuad qu'il tait appel jouer un grand rle dans la +querelle qui divisait alors le peuple romain, son premier soin, en +prenant le pouvoir, fut d'organiser ses forces, non seulement au moyen +de ses guerriers numides, mais encore en attirant lui des aventuriers +de toute race, qui, profitant de l'anarchie gnrale, s'taient runis +en bandes et guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi +prpar, il attendit, au coeur de son royaume, que le moment d'agir ft +arriv. + +DFAITE DE CURION ET DES CSARIENS PAR JUBA.--L'occasion ne tarda pas +se prsenter. Aprs que Csar eut enlev l'Italie aux Pompiens, Attius +Varus, lieutenant de Pompe, se rfugia avec quelques forces en Afrique, +y proclama l'autorit de son matre et se mit en relations avec Juba. +Curion, ennemi personnel de ce dernier, dont il avait propos au Snat +la dpossession, fut dpch par Csar pour rduire le rebelle et son +alli numide, dclar ennemi public. Aprs quelques oprations dans +lesquelles il eut l'avantage, il contraignit Varus se rfugier +Utique et commena le sige de cette ville. La situation des Pompiens +devenait critique, lorsque Juba accourut leur secours, la tte d'une +puissante arme, ce qui contraignit Curion lever le sige et +chercher lui-mme un refuge derrire les retranchements du camp +Cornlien[106], o rien ne lui manquait. Il aurait pu rsister avec +succs aux forces combines de ses ennemis; mais ceux-ci employrent la +ruse pour l'en faire sortir et leur stratagne russit. Ils rpandirent +le bruit que Juba, rappel dans son royaume par une rvolte subite, +avait emmen la plus grande partie de ses forces, en laissant le reste +sous le commandement de son gnral Sabura. Pour donner plus de srieux + cette feinte, le roi numide se tint en arrire avec le gros de son +arme et ses lphants et fit avancer Sabura suivi de peu de monde. + +[Note 106: Les vestiges de ce camp se voient encore Porto Farina.] + +Aussitt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et se porta +sur la Medjerda (Bagradas), o il ne tarda pas rencontrer +l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les prcdents +rapports, savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le gnral +romain se lana imprudemment la poursuite des guerriers indignes qui, +tantt combattant, tantt fuyant, l'attirrent dans un terrain choisi, +porte des renforts de Juba. Les Csariens, harasss de fatigue, +dbands, ngligeant leurs prcautions habituelles, car ils se croyaient +srs de la victoire, se virent tout coup entours par de nouveaux et +innombrables ennemis, parmi lesquels deux mille cavaliers espagnols et +gaulois de la garde de Juba. Il ne leur restait qu' vendre chrement +leur vie. Enflamms par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils +combattirent avec la plus grande bravoure et furent tous extermins. La +tte du gnral romain fut apporte au prince berbre. + +Ds que la nouvelle de cette dfaite parvint au camp cornlien, les +soldats furent pris d'une vritable panique, que le prteur M. Rufus fut +impuissant calmer. Tous se prcipitrent vers la rivage afin de +s'embarquer sur des navires marchands ancrs dans le port; mais la +plupart de ces barques sombrrent, tant surcharges; dans certains +navires, les marins jetrent l'eau les soldats, et il en rsulta que, +de toute cette arme, bien peu de Csariens purent gagner la cte de +Sicile, o ils arrivrent isols et dmoraliss. Ceux qui n'avaient pu +s'embarquer se rendirent Juba qui les fit tous massacrer sans piti +[107]. + +Rempli d'orgueil par ce succs, Juba entra solennellement Utique et +commena faire rudement sentir son arrogance aux Pompiens. + +[Note 107: Appien, _passim_.] + +LES POMPIENS SE CONCENTRENT EN AFRIQUE APRS LA BATAILLE DE +PHARSALE.--Mais, tandis que l'Afrique tait le thtre de ces +vnements, le grand duel de Csar et de Pompe se terminait Pharsale +par la dfaite de celui-ci, suivie bientt de sa mort misrable +(aot-juin 48). Les dbris des Pompiens vinrent en Afrique se rfugier +auprs de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba. + +Mtellus Scipion, beau-pre de Pompe, Labinus et autres chefs du parti +pompien, et enfin Caton, arriv le dernier, aprs avoir mis la +Cyrnaque en tat de dfense, se trouvrent runis et ne tardrent pas + grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme +matriel et vaisseaux. Ils enrlrent aussi un grand nombre d'indignes +et renforcrent leurs lgions au moyen d'lments divers. L'loignement +de Csar, retenu en Egypte, favorisait cette rorganisation de leurs +forces. Malheureusement la concorde tait loin de rgner parmi les +Pompiens: Scipion et Varus s'y disputaient le commandement, et Juba +faisait avec insolence sentir le poids de son autorit tous. Il +fallait l'nergie de Caton pour teindre ces discordes et rappeler +chacun son devoir. Grce lui, Scipion fut reconnu gnral en chef +des forces pompiennes; ce fut lui galement qui sauva Utique de la +destruction, car Juba voulait raser cette cit comme tant attache au +parti csarien. Il s'appliqua particulirement la fortifier et laissa +aux autres chefs le soin de diriger les oprations actives. Le roi +berbre, rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les +vnements, s'entoura des insignes de la royaut et fit frapper des +monnaies son effigie. Il avait impos aux Pompiens cette condition, +qu'en cas de succs, la province d'Afrique lui serait donne, et il se +voyait dj souverain d'un puissant empire[108]. + +[Note 108: Mommsen, _Hist. Rom_., t. VII, p. 128.] + +CSAR DBARQUE EN AFRIQUE.--Ainsi, il ne suffisait pas Csar d'avoir +vaincu son rival la suite d'une brillante campagne. Il fallait +recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent +et avec des forces bien infrieures celles de ses ennemis. Csar +accepta les ncessits de la situation avec sa dcision ordinaire. +Retenu Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les +dispositions pour assurer la russite de sa tmraire entreprise. Dans +le but d'entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompiens, il le +proclama, ainsi que nous l'avons dit, ennemi public, et accorda ses +tats aux deux rois de Maurtanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils +attaqueraient la frontire occidentale de la Numidie et feraient ainsi +une salutaire diversion. + +Au commencement de l'an 46, Csar dbarqua non loin d'Hadrumte (Sousa), +aprs une prilleuse traverse dans laquelle sa flotte avait t +disperse. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq mille fantassins et +cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette faible arme qu'il +allait affronter, loin de tout secours, des forces combines montant +soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des lphants. +Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de +leurs avantages. Leurs nombreux navires restrent l'ancre, au lien +d'aller intercepter ses communications et empcher l'arrive de +renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d'une faiblesse +extrme et, pour plaire ce prince, laissa ses soldats ravager la +province d'Afrique, ce qui dtacha de lui la population coloniale qui ne +voulait aucun prix subir la domination d'un Berbre. Enfin les +oprations de guerre furent menes sans nergie ni cohsion. + +Cependant Csar, aprs avoir en vain essay de se rendre matre +d'Hadrumte, soit par la force, soit en achetant Considius qui dfendait +cette place, se vit bientt forc de battre en retraite, poursuivi dans +sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie +gauloise tait oblige de faire tte chaque instant. Bien accueilli +par les habitants de Ruspina[109], il se retrancha dans cette localit +et reut galement la soumission de Leptis parva[110], ce qui lui +procura l'avantage d'un bon port o il ne tarda pas recevoir des +renforts et des provisions. + +[Note 109: Monastir, selon M. Gurin.] + +[Note 110: Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le mme.] + +Bientt arriva Labinus la tte d'une arme de huit mille hommes, +comprenant un grand nombre de cavaliers numides. Csar leur offrit +aussitt le combat, et, grce une liabile tactique, parvint +repousser ses ennemis. Malgr ce succs, sa situation tait des plus +critiques: Scipion arrivait avec huit lgions et de nombreux cavaliers; +il n'tait plus qu' trois journes, et derrire lui s'avanait le gros +de l'arme de Juba, commande par le prince berbre en personne. Bloqu, +manquant de tout, Csar dploya, dans cette conjoncture critique, les +ressources de son gnie: construisant des machines de guerre, +dmolissant des galres pour avoir le bois ncessaire aux palissades, +enfin nourrissant ses chevaux au moyen d'algues marines laves dans +l'eau douce. Heureusement Salluste, alors prteur, parvint surprendre +l'le de Kerkinna, o avaient t entasses de nombreuses provisions qui +assurrent le salut des Csariens. + +DIVERSION DE SITTIUS ET DES ROIS DE MAURTANIE.--Sur ces entrefaites, un +certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers, avec lequel Csar +tait en pourparlers depuis quelque temps, se joignit aux troupes de +Bogud, roi de la Maurtanie orientale, et envahit la Numidie par +l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis dans la conspiration +de Catilina, et qui dj, en 48, avait aid Cassius, lieutenant de +Csar, craser Marcellus en Espagne, avait runi en Afrique une +vritable arme de malandrins de tous les pays avec lesquels il se +mettait au service de quiconque le payait convenablement[111]. Homme +nergique et d'une grande audace, son appui, surtout aprs sa jonction +avec les troupes de Maurtanie, allait tre d'un grand prix pour Csar. + +Marchant rsolument sur Cirta, Sittius parvint sans empchement sous les +remparts de cette ville, l'enleva aprs un sige de peu de jours[112] et +se rendit matre d'une autre place forte dont on ignore le nom, o se +trouvaient les magasins d'armes et de vivres de Juba. Appuy sur cette +forteresse, il rayonna dans tous les sens, menaant les villes et les +campagnes de la Numidie. + +A la rception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rtrograder une +partie de son arme pour s'opposer aux entreprises des envahisseurs et +couvrir sa capitale. Mais bientt un autre sujet d'inquitude le fora +porter ses regards vers le sud. Les Gtules, travaills par les +missaires de Csar, s'taient lancs sur sa frontire mridionale. Il +fallut donc distraire encore de nouveaux soldats pour contenir les +nomades sahariens. Ainsi Juba, menac sur ses derrires et sur son +flanc, fut contraint de suspendre son mouvement et de changer ses plans. +Il n'est pas douteux que ces diversions assurrent le salut de Csar. + +[Note 111: Appien, _De bell. civ_., lib. IV, cap. 54. Salluste, +_Catil_., c. 21.] + +[Note 112: Hirtius, _De bell. afr_.] + +BATAILLE DE THAPSUS, DFAITE DES POMPIENS.--Cependant Csar, aprs +s'tre solidement tabli dans ses retranchements, avait cherch +s'tendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, appuy sur +Hadrumte, Thapsus[113] et Thysdruss[114]. Ce gnral restait, depuis +deux mois, dans une inaction incomprhensible, appelant sans cesse Juba + son secours; mais le prince berbre avait d'autres soucis, ainsi qu'on +l'a vu. Peut-tre aussi ne se souciait-il pas trop de dbarrasser les +Pompiens de leur ennemi et n'tait-il pas fch de les laisser la +merci de Csar, pour arriver ensuite, craser celui-ci et rester matre +du pays[115]. + +[Note 113: Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.] + +[Note 114: El Djem.] + +[Note 115: Cf. Hirtius.] + +Cdant enfin des instances de plus en plus pressantes ou peut-tre +des promesses prcises, Juba laissa le commandement des oprations +contre Sittius son lieutenant Sabura, se porta vers l'est et tablit +son camp en arrire de celui de Scipion. Les soldats de Csar, effrays +de l'approche du prince numide dont la renomme avait considrablement +exagr les forces, furent surpris de constater que son arme n'tait +pas aussi puissante qu'on l'annonait. Le dictateur, qui venait de +recevoir du renfort, profita habilement de cette impression pour prendre +l'offensive et attaquer Thapsus, ville construite sur une sorte de +presqu'le. Par son ordre, l'isthme qui reliait cette ville la terre +fut coup et toute communication se trouva interrompue entre les +assigs et les Pompiens. + +Dj les Csariens avaient remport quelques avantages sur terre et sur +mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de leurs ennemis +s'claircissaient par la dsertion. La dsaffection des populations +s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un exemple, tait all +dtruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants avaient offert +leur soumission Csar. Scipion ne pouvant plus persister dans son +inaction, se porta au secours de Thapsus o il fut rejoint par Juba. +Bientt Csar, qui avait pris toutes ses dispositions pour l'offensive, +fit attaquer ses ennemis coaliss. Les Csariens dployrent la plus +grande bravoure et forcrent les Pompiens reculer. Les lphants +affols contriburent au dsordre et empchrent la cavalerie numide de +donner. Le camp des Pompiens et celui de Juba tombrent successivement +aux mains des vainqueurs. Quant l'arme coalise, nagure si nombreuse +et si puissante, elle fuyait en dsordre dans toutes les directions. Les +Csariens firent des vaincus un carnage horrible: dix mille cadavres +restrent sur le champ de bataille. + +Cette belle victoire assurait le succs de Csar. Les villes +environnantes, Hadrumte, Thysdrus, qui taient dj pour lui, +s'empressrent de se rendre ses officiers pendant que sa cavalerie +marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la rsistance, mais, on +l'a vu, les habitants de cette ville taient pour Csar; aussi n'eut-il +bientt d'autre ressource pour chapper au vainqueur que de se donner la +mort (avril 46). + +MORT DE JUBA; LA NUMIDIE ORIENTALE EST RDUITE EN PROVINCE +ROMAINE.--Aprs la bataille de Thapsus, les chefs pompiens qui +chapprent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour tcher +d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, en +arrta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le port +d'Hippone[116]. Scipion, repouss en Afrique par la tempte, se pera de +son pe. + +[Note 116: Florus, _Hist. Rom_.] + +Quant Juba, chapp de la mle, il vita la poursuite des vainqueurs; +en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint atteindre +sa capitale Zama regia, o il avait laiss sa famille et o il esprait +trouver un refuge. Mais les habitants, effrays par les prparatifs de +destruction gnrale qu'il avait faits avant son dpart, en prvision +d'une dfaite possible, refusrent de lui ouvrir les portes de leur +cit: ni les prires ni les menaces ne purent les flchir, et ils ne +voulurent mme pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait, +pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle +l'tait en effet, car Sittius avait vaincu et tu Sabura; le roi berbre +n'avait plus un asile. + +Juba se dcida alors se retirer sa maison de campagne avec le +pompien Ptrius et quelques serviteurs fidles. Les Csariens, appels +par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu +qu' mourir. Il fit prparer un festin qu'il partagea avec Ptrius, +puis tous deux engagrent un combat singulier o ils devaient prir l'un +et l'autre. Mais l encore la fortune fut contraire au prince numide: il +triompha de Ptrius, sans avoir reu de blessure mortelle et en fut +rduit se plonger lui-mme son glaive dans le corps; enfin, comme la +mort n'arrivait pas, il se fit achever par un esclave. + +Ainsi finit le dernier roi de Numidie. + +La partie orientale de ce royaume fut rduite en province romaine (46) +sous le nom de _Nouvelle Numidie_ ou d'_Africa nova_. Csar plaa +Salluste sa tte, avec le titre de proconsul. S'il faut s'en rapporter +au tmoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien de la guerre de +Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s'y rendit coupable de +telles exactions qu'il fut traduit en justice et couvert de honte et +d'infamie (Dion). + +Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment rsist leur roi, +furent affranchis d'impts. + +Il restait quelqu'un rcompenser: Sittius, dont la coopration avait +t si dcisive. Csar lui donna, ainsi qu' ses compagnons, les +territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires, +selon Appien, appartenaient un certain Masanasss, ami et alli de +Juba, et pre d'Arabion, qui se rfugia en Espagne. Ainsi s'tablit la +colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses +Constantine[117]. + +[Note 117: Selon M. Poulle (_Maurtanie Stifienne_, p. 86), la +colonie des Sittiens ou Cirtsiens s'tendit assez loin au sud-est et se +prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies +de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de +bourgs.] + +Juba laissait un fils. Le vainqueur l'pargna et l'envoya Rome, o il +reut une brillante ducation. Nous le verrons plus tard jouer un rle +important dans l'histoire de l'Afrique. + +Enfin Bogud I reut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de +la Numidie. + + CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE.; + + Sifax, (ou Syphax), roi des Masssyliens. . | vers 225 + Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C. + + Massinissa, roi des Masssyliens. . . . . . . . | + Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201 + + Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?) + + Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149 + Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + + Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145 + + + CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE (_Suite_). + + Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118 + Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C. + + Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117 + + Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112 + + Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . | + Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104 + + Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . | + Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?) + Masintha (?) stifienne . . . . . . . . . . . . | + + Yarbas, Numidie orientale et centrale. | + Masintha (?) stifienne . . . . . . . . . . . . | 88 + + Hiemsal, Numidie orientale et centrale. | + Masintha (?) stifienne . . . . . . . . . . . . | 81 + + Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . | + Masanasss, stifienne. . . . . . . . . . . . . | 50 + +En 46, la Numidie orientale et centrale est rduite en province romaine. +La stifienne est runie la Maurtanie orientale. + + + + +CHAPITRE VII + +LES DERNIERS ROIS BERBRES +46 avant J.-C.--43 aprs J.-C. + + +Les rois maurtaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion +rentre en possession de la Stifienne.--Lutte entre les partisans +d'Antoine et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion +s'allie Llius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous +Lpide.--Bogud II est dpossd de la Tingitane. Bokkus III runit toute +la Maurtanie sous son autorit.--La Berbrie l'entre sous l'autorit +d'Octave.--Organisation de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de +Numidie.--Juba roi de Maurtanie.--Rvolte des Berbres.--Mort de Juba; +Ptolme lui succde.--Rvolte des Tacfarinas.--Assassinat de +Ptolme.--Rvolte d'dmon. La Maurtanic est rduite en province +Romaine.--Division et organisation administrative de l'Afrique +romaine.--CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURTANIE. + + +LES ROIS MAURTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.--Aprs +tant de secousses, la Berbrie ne recouvra pas encore la tranquillit +qui lui aurait t si ncessaire pour panser ses plaies. Lie dsormais +au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les +luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre de Csar, les +comptitions qui en furent la consquence fournirent aux Africains de +nouvelles occasions d'y participer. + +Bogud I, fidle Csar, avait aid le dictateur craser en Espagne +les restes du parti pompien (45). Il tait logique, ou au moins +conforme l'usage, que Bokkus II se pronont dans un sens oppos; +aussi ses deux fils combattirent-ils Munda pour Sextus et Cnus +Pompe. + +ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA STIFIENNE.--Nous avons vu que le +prince berbre Arabion, fils de Masanasss, aprs avoir t dpossd du +royaume de son pre (la Numidie stifienne), avait rejoint, en Espagne, +les fils de Pompe. A la tte d'une bande d'aventuriers, il vcut +d'abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint +redoutable et lutta, non sans succs, contre les cohortes du dictateur. +Aprs la mort de Csar (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable +pour reconqurir l'hritage de son pre. Il passa en Afrique et +s'appliqua former une arme. On dit mme qu'il envoya des Numides au +jeune Pompe, pour qu'ils apprissent, sous sa direction, combattre +la romaine[118]. Bientt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par +son courage et son habilet, ne tarda pas triompher de Bokkus III qui +avait succd son pre Bogud I, et rentrer en possession du royaume +paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services passs, rclama le +secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors d'autres occupations et +ainsi toute la contre comprise entre Sald et l'Amsaga, la Numidie +stifienne, chappa au prince maure pour rentrer en la possession de son +ancien chef. + +Arabion tait actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, dou de +qualits guerrires, avide de pouvoir[119]. Il n'est pas douteux qu'il +n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la Numidie. Son premier +acte d'hostilit fut d'attirer Sittius, le spoliateur de son pre, dans +une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce +nouvel attentat serait jug Rome. Mais l'attention tait absorbe dans +la mtropole par des choses autrement graves que les usurpations d'un +Numide. + +[Note 118: Poulle, _Maurtanie Stifienne_, p. 94 et passim.] + +[Note 119: Poulle _loc. cit_. Nous suivons entirement son rcit, +car il est impossible de mieux rsumer cet pisode de l'histoire de la +Berbrie.] + +LUTTES ENTRE LES PARTISANS D'OCTAVE ET CEUX D'ANTOINE.--A la suite du +partage effectu entre les triumvirs, l'Afrique tait chue Octave. La +Numidie tait alors gouverne par Titus Sextius, tandis que l'ancienne +province d'Afrique obissait Cornificius. Octave donna Sextius le +commandement des deux provinces runies, et cet officier voulut prendre +possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d'vacuer +l'Afrique, en dclarant qu'il tenait son poste du snat et qu'il n'avait +cure de ce qui pouvait avoir t fait par les dictateurs. Bientt la +guerre clata entre eux. + +Cornificius, qui disposait des forces les plus considrables, envahit la +Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi la +retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumte et des localits +voisines. Cornificius, sparant ses forces, chargea son lieutenant +Dcimus Llius d'assiger Cirta, avec une partie de son arme, et confia +le reste P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette +tactique parut devoir tre couronne de succs, car Sextius, s'tant +laiss surprendre, fut battu et rduit la fuite. + +ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.--Cependant Arabion, qui tait sollicit +par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d'eux, gardait une +attitude expectante afin de saisir le moment d'intervenir avec profit. +Craignant, s'il laissait craser Sextius, que son adversaire ne devnt +trop redoutable, ou, peut-tre, prvoyant le triomphe d'Octave, le +prince berbre se dclara alors pour ce dernier, et entrana avec lui +les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance Sextius alors assig +par ses ennemis: ayant enflamm le courage de ses soldats, il opra une +sortie heureuse et parvint triompher de Ventidius, qui resta sur le +champ de bataille. + +La consquence de ces vnements fut la leve immdiate du sige de +Cirta et la retraite de Llius sur Utique, o se trouvait le camp de +Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de +l'autre ct. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris entre deux +ennemis; mais il disposait de forces considrables et aurait t en +mesure de rsister avec fruit, si la fortune ne s'tait tourne si +manifestement contre lui. + +Llius envoy en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius, +qui l'attaqua avec violence. Second par un habile mouvement d'Arabion, +celui-ci parvint le sparer du camp et le contraindre la retraite. +La cavalerie du prince numide le fora de chercher un refuge sur une +montagne escarpe. Cornificius, voyant la position critique de son +lieutenant, sort du camp pour aller son secours. Pendant ce temps +Arabion a dtach de son arme un corps d'hommes dtermins qui +escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les +soldats laisss sa garde. + +Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue pousser +hardiment sa marche pour oprer sa jonction avec Llius; mais celui-ci +ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul expos +l'attaque combine de Sextius et d'Arabion. Bientt, tous ses soldats +tombent autour de lui, et lui-mme trouve la mort du guerrier. Pendant +ce temps, Llius dsespr se perait de son pe et ses soldais +dmoraliss n'essayaient pas de rsister leurs ennemis. + +La journe avait t bonne pour Arabion; il avait donn une province +Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilit contre Csar; il +rentra dans ses tats chargs de dpouilles et peut-tre y annexa-t-il +quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut +encore pour rsultat de raffermir la couronne sur sa tte et de +consacrer son titre de roi[120]. + +[Note 120: Poulle, _Maurtanie_, p. 99. Appien, _de bell. civ._, +lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.] + +Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise l'autorit de Sextius. En +43, aprs la rconciliation d'Octave et d'Antoine et la formation d'un +nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifi et remplac par C, F. Fango. +L'Afrique avait t conserve par Octave. Mais, la suite de la +bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les +triumvirs: Antoine reut l'Orient et dans son lot se trouvrent la +Cyrnaque et l'Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait +Csar-Octavien, avec les rgions de l'Occident. + +ARABION S'ALLIE SEXTIUS LIEUTENANT D'ANTOINE. SA MORT.--La femme +d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus n'avait de +fminin que le corps, chargea Sextius rest en Afrique de s'emparer de +la province chue son mari. Fango, ne cdant qu' la force, alla +prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration +ne l'avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et +bientt une rvolte gnrale clata contre lui. Arabion et les Sittiens +soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint rtablir son +autorit et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprs de +Sextius. + +Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbre et, sur son refus, +envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. Mais +Sextius, second par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant march +contre lui, le fora une prompte retraite. Sur ces entrefaites, +Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les dtails fournis par Dion +Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez +difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs, +Sextius aurait redout la grande influence exerce sur les Berbres par +Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la +crainte. + +Quoi qu'il en ft, ce meurtre dtacha de Sextius tous les cavaliers +numides, qui allrent offrir leurs services Fango et le poussrent +attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se +pronona pour Sextius: Fango vaincu et mis en droute se donna la mort. +Zama, qui rsistait encore, ne tarda pas tre rduite la soumission. +Ainsi Sextius resta matre de toute l'Afrique. Il ajouta sans doute +ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, la Numidie stifienne. + +L'AFRIQUE SOUS LPIDE.--En l'an 40, Lpide, qui avait reu l'Afrique +pour son lot, vint, avec six lgions dtaches de l'arme d'Antoine, en +prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et +durant quatre annes, les deux Afriques obirent son administration. +Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette priode. On +sait seulement que Lpide retira Karthage, la Junonia de Gracchus, ses +privilges de colonie romaine, et lui enleva mme une partie de ses +habitants qu'il dporta au loin. Quelle fut la cause de cette svrit? +Peut-tre les colons de Karthage tmoignrent-ils des sentiments peu +favorables au triumvir, peut-tre celui-ci cda-t-il aux conseils des +habitants d'Utique, dont la rivalit contre la colonie voisine tait un +hritage des sicles. La nouvelle Karthage tait en effet devenue trs +florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est rduit cet gard + des conjectures. + +Bogud II est dpossd de la Tingitane. Bokkus III runit toute la +Maurtanie sous son autorit.--L'anne 40 avait vu la mort de Bokkus II, +roi de la Tingitane, qui avait t remplac par Bogud II, son fils. +Hritier de la haine de son pre contre Octave, Bogud cda aux instances +de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans +la pninsule avec une arme, afin d'arracher cette province aux +lieutenants d'Octave. Mais peine avait-il quitt l'Afrique qu'une +rvolte clatait dans sa capitale, Tingis mme. + +En mme temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son +absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son +royaume et occuper les principales villes. + +Rappel en Afrique par ces graves vnements, Bogud trouva tous les +ports ferms et fut repouss partout o il se prsenta. Son absence lui +cotait sa couronne. Il alla chercher un refuge Alexandrie, auprs +d'Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait prir plus +tard Methone[121]. + +[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il tait tomb, lui fit +trancher la tte (31).] + +Bokkus III runit ainsi sous son autorit deux les Maurtanies et vit +son usurpation ratifie par Octave. Etabli Yol (Cherchel), ce Berbre, +vassal de Rome, rgna assez paisiblement, ou plutt obscurment, pendant +plusieurs annes. Il mourut en 33. + +LA BERBRIE RENTRE SOUS L'AUTORIT D'OCTAVE.--En 36, Lpide appel par +Octave en Sicile pour cooprer la guerre contre Sextus Pompe, quitta +l'Afrique la tte de douze lgions. Mais bientt des discussions +s'levrent entre les deux triumvirs, et Lpide fut dpouill de son +autorit par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius +Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de dtails prcis, des +incursions des Musulames et des Gtules, populations tablies sur la +limite du dsert, et des razzias qu'ils opraient alors dans le Tel. Le +nouveau gouverneur dut faire plusieurs expditions contre ces pillards +pour les forcer rentrer dans leurs limites. + +En l'an 33, Octave vint lui-mme en Afrique et runit les possessions de +Bokkus au domaine du peuple romain. + +Karthage avait t prive par Lpide de ses privilges de colonie +romaine et mme dpeuple en partie. Octave s'attacha rendre la +colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille +citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essay de donner + la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra Vnus, +desse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut +aussi phmre que le prcdent[122]. + +[Note 122: Appien, _Punic_. 136. Sutone, _Aug_., 47.] + +Vers le mme temps, Antoine, entirement subjugu par les charmes de +Cloptre, lui rendait la Cyrnaque, et pour la dernire fois cette +province tait rattache l'empire d'Egypte. Mais trois ans plus tard +(en 33), il se dclarait publiquement son poux et partageait ses +provinces entre les enfants de sa femme. C'est ainsi que la jeune +Cloptre Sln, dont nous aurons bientt parler, reut en dot la +Cyrnaque. + +La longue rivalit d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre +31, par la bataille d'Actium. Aprs sa dfaite, le triumvir songea +s'appuyer sur les quatre lgions qu'il avait laisses en Cyrnaque +son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livres, ainsi que le +pays qu'il tait charg de dfendre, Gallus, officier d'Octavien. En +vain Antoine essaya-t-il, Paroetonium, de rappeler ses soldats la +fidlit; sa voix ne fut pas coute et, perdant tout espoir, il alla +chercher auprs de Cloptre un trpas misrable. + +Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise l'autorit d'Octave. + +ORGANISATION DE L'AFRIQUE PAR AUGUSTE.--Octave avait conserv sous son +autorit directe les Maurtanies depuis la mort de Bokkus et tent d'y +implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement les +indignes se faonner aux lois et aux usages des Romains et les +prparer accepter sans mcontentement leur runion dfinitive +l'empire[123]. + +Aprs la mort d'Antoine et de Cloptre, leurs enfants furent recueillis +par Octave qui les traita avec les plus grands gards. Parmi eux se +trouvait la jeune Cloptre Sln; il la donna en mariage au fils de +Juba, qui venait de combattre pour lui Actium, et confia celui-ci le +gouvernement de l'Egypte [124]. + +[Note 123: Poulle, _Maurtanie_, p. 102.] + +[Note 124: La date de cette nomination est incertaine.] + +Rest matre incontest du pouvoir, Octave s'tait srieusement occup +de l'organisation des provinces. Dans les dernires annes de la +rpublique, elles taient au nombre de quatorze, gouvernes soit par des +prteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de l'an 27, au moment +o il constituait le rgime imprial, Auguste maintint cette division: +les provinces paisibles et depuis longtemps conquises, o peu de forces +taient ncessaires, furent appeles snatoriales ou proconsulaires; les +autres, o stationnrent particulirement les lgions, furent dites +prtoriennes ou de l'empereur, gnral en chef des armes[125]. +L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrnaque avec la Crte, furent classes +parmi les provinces snatoriales; mais ces divisions changrent selon +les circonstances. + +La IIIe lgion (Augusta) fut charge de tenir garnison en Afrique. +Auguste plaa son quartier permanent Theveste (Tebessa), au pied +oriental de l'Aours, cheval sur les routes de la province de +Karthage, de la Numidie et de la rgion des oasis et de la Tripolitaine. +Elle protgeait aussi le pays colonis contre les invasions des Gtules. + +[Note 125: _Hist. des Romains_ par Duruy, t. IV, p. 2.] + +JUBA II, ROI DE NUMIDIE.--Vers le mme temps, c'est--dire entre l'an 29 +et l'an 25, Auguste plaa Juba II la tte de la Numidie, non comme un +simple gouverneur, mais comme roi vassal[126]. C'tait une nouvelle +application de son systme qui consistait chercher se rallier les +indignes en les amenant l'assimilation; il pensait ne pouvoir trouver +un meilleur intermdiaire qu'un compatriote parfaitement romanis. + +Nous avons vu qu'aprs la mort de son pre, le jeune Juba avait t +lev Rome avec le plus grand soin, sous l'oeil de Csar. Les matres +les plus clbres de la Grce et de l'Italie l'initirent toutes les +connaissances de l'poque et firent de ce jeune Berbre un savant et un +raffin[127]. C'tait, au dire de Plutarque, un homme beau et +gracieux[128]. Ces dons naturels, rehausss par la culture, lui +gagnrent l'amiti d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune. +Htons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait plac en +lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu +l'esprer, les indignes l'assimilation, c'est que la tche tait +beaucoup trop difficile et ne pouvait tre l'oeuvre d'un homme. + +[Note 126: De la Blanchre: _De rege Juba, regis Jub filio_, Paris +1883.] + +[Note 127: Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.] + +[Note 128: _Auton_, c. VII.] + +Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigne sur +le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en +exerant sur lui son autorit gouvernementale, il lui laissa ses +franchises communales et n'administra, proprement parler, que la +partie orientale de la Numidie, cette _Africa nova_ que Csar avait +rige en province aprs sa victoire. + +Que se passa-t-il en Numidie pendant les annes qui suivirent +l'lvation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous en +sommes rduits supposer que son rgne fut tranquille. La nouvelle +fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble indiquer que son +administration avait t paisible et heureuse. + +JUBA, ROI DE MAURTANIE.--Nous avons vu qu'aprs la mort de Bokkus le +trne de Maurtanie tait demeur vacant. En l'an 17[129], Auguste, +renonant l'administration directe qu'il exerait sur cette vaste +contre, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souverainet des +deux Maurtanies. Le prince numide vint rgner, non sans clat, Yol +sur un vaste territoire s'tendant de Sitifis, ou peut-tre de +Sald[130] jusqu' l'Atlantique, et de la mer jusqu'au dsert, +c'est--dire en englobant une partie des tribus gtules. + +Les deux Afriques ne formrent qu'une seule province sous les ordres +d'un gouverneur nomm par le Snat. La IIIe lgion (_Augusta_) y fut +maintenue comme corps permanent d'occupation. + +Dans sa nouvelle capitale, laquelle il donna le nom de Csare, pour +complaire son protecteur, Juba put s'adonner tout entier ses chres +tudes. On le comparait aux Grecs les plus instruits et sa renomme +s'tendit jusqu'en Grce: Athnes, selon le dire de Pausanias, lui +aurait lev une statue[131]. Il composa un grand nombre d'ouvrages +d'histoire, de gographie, de botanique, etc. + +Mais ses travaux scientifiques ne le dtournaient pas des soins de son +gouvernement. Il aurait, parat-il, fait explorer les les _Fortunes_ +(Canaries) et la dcouverte des les Purpurari (Madre), lui serait +due[132]. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales assidues +avec l'Espagne, aurait t nomm consul de Cadix Gads par Auguste et +tait magistrat municipal de Carthagne. + +[Note 129: Ou 25, selon Dion, LIII, 26.] + +[Note 130: M. Poulie, _loc. cit._, penche pour la premire de ces +localits et nous croyons qu'il a raison.] + +[Note 131: Berbrugger, _Dernire dynastie mauritanienne_, (_Revue +africaine_, N 26, p. 82 et suiv.).] + +[Note 132: Pline, cit par Berbrugger.] + +RVOLTE DES BERBRES.--Nous avons vu que les Gtules et les Musulames du +dsert ne cessaient de faire des incursions dans le Tel et que Taurus +avait d les repousser plusieurs fois par les armes. En l'an 29, L.A. +Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient poursuivi, jusque dans le +dsert, ces turbulents indignes. Les succs de ces gnraux leur +avaient valu les honneurs du triomphe; mais bientt de nouvelles +_razzias_ avaient t opres par ces incorrigibles pillards. + +Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes tait infest par les pirates +Nasamons, qui oubliaient la svre leon donne leurs pres par +Pompe. L'intrieur tait livr aux Garamantes dont Tacite a dit: _gens +indomita et inter accolas latrociniis fecunda_. En l'an 19, L. Cornlius +Balbus, nomm proconsul, fut charg de conduire une expdition dans ces +contres; il s'enfona au sud de Tripoli et, s'avanant sur la voie +frquente par les anciens marchands karthaginois, traversa le pays des +Troglodytes (les monts R'arian), seuls intermdiaires du commerce de la +pierre prcieuse qui vient d'Ethiopie[133], et atteignit Garama (Djerma) +dans la Phazanie (Fezzan). Cette belle campagne tendit la domination +romaine jusqu'au dsert. Comme rcompense, le triomphe fut accord +Balbus, bien que n'tant pas citoyen romain. Pline nous a transmis les +noms fort altrs des tribus qui y figuraient[134]. + +Cependant les Gtules taient toujours en tat de rvolte, et de +nouvelles incursions ayant concid avec l'lvation de Juba au trne de +Numidie, les historiens en ont infr, gnralement, qu'ils s'taient +soulevs contre lui; mais, en considrant que l'tat normal des tribus +sahariennes a toujours t, jusqu' ces derniers temps, l'anarchie, la +guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on rattache ces faits +l'un l'autre. La rvolte, il est vrai, s'tendit l'est, gagna les +Musulames et se signala comme toujours par des dvastations et le +massacre de tout ce qui portait le nom de romain. Les armes de Juba +furent plusieurs fois battues et il fallut que l'empereur envoyt de +nouvelles forces en Afrique. Cn. Corn. Cossus, charg de rduire ces +Berbres, lutta contre eux durant de longues annes et finit pareil +triompher et les forcer l soumission, en l'an 6 de notre re. Il +reut cette occasion le surnom de Gtulicus. Les Garamantes et les +Nasamons s'taient joints aux Gtules. Carinius fut spcialement charg +de les en chtier. Ce gnral les poursuivit jusqu' la Marmarique. Une +partie de la IIIe lgion reut la mission de garder la frontire +mridionale[135]. + +[Note 133: Pline.] + +[Note 134: Ibid., _Hist. nat._, V, 3.] + +[Note 135: Florus, l. IV, c. 12. Tacite, _Ann._, passim. D. Cassius, +lib. LV et suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.] + +MORT DE JUBA II; PTOLME LUI SUCCDE.--Aprs cette secousse qui, +peut-tre, se fit sentir principalement vers l'est, le rgne de Juba +s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part l'expdition d'Arabie, +et d'aprs M. Ch. Mller[136], il aurait dans cette campagne pous ou +pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archlas, roi de Cappadoce. Les +renseignements ce sujet sont contradictoires, mais il parat certain +qu'il ne ramena pas cette femme Csare. + +Cloptre Sln mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterre dans le +magnifique mausole que Juba avait fait lever l'est de sa +capitale[137], et qui est connu maintenant sous le nom de _tombeau de la +Chrtienne_. + +Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-mme cessa de vivre et fut plac +auprs de son pouse dans le mausole. Il laissait un fils, Ptolme, +qui lui succda. L'histoire nous reprsente ce prince comme adonn +entirement ses plaisirs et ses tudes, abandonnant ses affranchis +la direction des affaires. Juba avait reu d'Auguste ou de Tibre le +titre de citoyen romain; il tait en outre citoyen d'Athnes, duumvir de +Gads et quinquennal de Karthagne[138]. + +[Note 136: _Num. de l'Afr. anc._] + +[Note 137: _Monumentun commune regi gentis Mauritani_, d'aprs +Pomponius Mela.] + +[Note 138: Masqueray, _Compte rendu de la thse de M. de la +Blanchre._; Voir aussi cette thse intitule _De rege Juba, rgis Jubs +filio._; Thorin, 1883.] + +RVOLTE DE TACFARINAS.--Depuis quelques annes, un Berbre du nom de +Tacfarinas avait relev l'tendard de la rvolte dans la Gtulie. +Dserteur de la lgion romaine, il avait d'abord runi une bande +d'aventuriers et vcu de pillage et de vols. Vers l'an 17, les +Musulames, alors tablis dans les environs de l'Aours[139], s'tant +laisss entraner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans +leurs cantonnements. La rvolte s'tendit l'est jusqu'aux Syrtes et +l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, lui fournit +son appui consistant particulirement en cavalerie. Le proconsul M.F. +Camillus rassembla aussitt ses troupes et les auxiliaires et, ayant +march rsolument l'ennemi, le mit en complte droute. Tacfarinas, +avec ses Gtules, se jeta dans les profondeurs du dsert. + +L'anne suivante, Tacfarinas, aprs avoir mis profit son temps pour +former ses guerriers la discipline en les habituant combattre la +romaine, les uns pied, les autres cheval, se porte de nouveau contre +les tablissements romains, ple les bourgades et les fermes, fait un +butin considrable et met en droute une cohorte romaine qui lui +abandonne un poste fortifi sur le fleuve Pagyda[140]. Plein de +confiance, il entreprend le sige de Thala. + +[Note 139: C'est ce qui est tabli par Ragot _Sahara_, 2e partie, p. +74.] + +[Note 140: Prs de Lambse, selon le mme auteur.] + +Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction des +oprations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres et +le force prendre encore la route du sud (20). + +Bien que les honneurs du triomphe eussent t accords Apronius, il +faut croire que ses succs n'avaient pas t bien dcisifs, puisque, peu +de temps aprs, Tacfarinas poussa l'audace jusqu' proposer Tibre un +trait de paix, la condition qu'on lui donnt des terres. Pour toute +rponse, l'empereur nomma en l'an 21 Blsus, proconsul d'Afrique, et, +lui ayant fourni d'importants renforts (une partie de la IXe lgion), le +chargea d'anantir la puissance du chef indigne. Ce fut, avec la plus +grande habilet et une parfaite notion de cette sorte de guerre, que le +gnral romain mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes +fortifis, furent divises en plusieurs corps qui, durant un an, +poursuivirent les rebelles sans relche ni trve. Battu chaque fois +qu'il tait rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les +profondeurs du dsert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni +adhrents ni ressources d'aucune sorte, et l'on put bon droit +considrer la guerre comme finie. Tibre s'empressa de faire rentrer en +Italie une partie des troupes (22). Blsus reut le titre d'_imperator_. + +Mais Tacfarinas n'tait pas homme se laisser abattre ainsi. La mort du +roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif pour +intriguer chez les indignes et soulever les tribus de l'ouest. Soutenu +par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encourag par le +dpart de la IX lgion, il se lana de nouveau sur le Tel et se heurta +au proconsul Dolabella, successeur de Blsus. Profitant du petit nombre +de ses ennemis, il glissa entre leurs cohortes et vint audacieusement +mettre le sige devant Tubusuptus (Tiklat) dans la valle du Sahel. + +Dolabella, dans cette conjoncture, voulant viter que les tribus de +l'ouest et du sud (Musulames et Gtules) ne vinssent se joindre au +rebelle, les terrifia en mettant mort leurs chefs; puis il fit garder +la ligne du sud par des postes et rclama au roi Ptolme une arme de +secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que les divisions +maurlaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas et le force +lever le sige de Tubusuptus. Le Berbre veut fuir vers le sud, mais les +issues sont gardes; il se porte vers l'ouest poursuivi l'pe dans les +reins par Dolabella qui l'atteint Auzia (Aumale), surprend son camp +par une attaque de nuit et le tue, ainsi que tous ses adhrents (24). + +Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activit, +l'audace et la tnacit causrent tant de soucis aux Romains. Cette +rvolte avait dur huit ans[141]. + +Assassinat de Ptolme.--A la suite de cette guerre, dans laquelle +Ptolme avait coopr si efficacement rduire le rebelle, un snateur +fut dsign pour porter au roi de Maurtanie le bton d'ivoire et la +toge brode, prsents du Snat, et de le saluer du titre de roi, d'alli +et d'ami. + +La rvolte qui venait de causer de si grandes difficults aux Romains +dcida l'empereur fortifier la Numidie en la dtachant de la province +d'Afrique pour la placer sous l'autorit d'un commandant militaire, +lgat de rang snatorial, qui lui obissait directement. Quant la +province d'Afrique, s'tendant l'est d'Hippone jusqu'aux limites de la +Cyrnaque, elle resta sous l'autorit du Snat, reprsente par un +proconsul (37)[142]. + +Le rgne de Ptolme se continua sans que rien de saillant se produisit, +lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appel Rome, par son cousin +l'empereur Caligula[143]. Le tyran l'accabla d'abord de prvenances; +puis, soit qu'il ft jaloux de la magnificence du roi maurtanien et de +l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit qu'il voult s'emparer +de ses immenses richesses, soit enfin qu'il cdt un de ses caprices +sanguinaires dont il a donn tant d'exemples, il le fit assassiner. On +ignore si Ptolme fut tu la sortie du cirque, ou s'il fut envoy en +exil et mis mort secrtement, car les auteurs diffrent dans leurs +versions. + +[Note 141: Tacite, _Annales_, 1. II, ch. LII.] + +[Note 142: Mommsen, _Hist. Rom_.] + +[Note 143: Ils taient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de +Marc-Antoine.] + +RVOLTE D'DMON. LA MAURTANIE EST RDUITE EN PROVINCE ROMAINE.--La +nouvelle de l'assassinat du roi Ptolme causa la plus grande motion en +Afrique. L'affranchi demon saisit ce prtexte pour lever l'tendard de +la rvolte. Les Maures et mme les Gtules le soutinrent, et il fallut +plusieurs expditions pour le rduire. L'empereur Claude se laissa +dcerner le triomphe pour les victoires de ses lieutenants. + +Cependant la rvolte n'tait pas teinte. En l'an 41, le prteur +Sutonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pntra +au coeur de la Tingitane, traversa les chanes neigeuses du Grand-Atlas +et, enfin, atteignit une rivire nomm le Ger (Guir), travers des +solitudes couvertes d'une poussire noire d'o surgissent et l des +rochers qui semblent noircis par le feu[144]. + +Hasidius Gta termina la conqute de la Maurtanie occidentale en +rejetant dans le dsert les dbris des troupes d'un certain Salabus, roi +des Maures, dernier adhrent d'dmon. + +La Maurtanie fut rduite en province romaine vers l'an 42, ou peut-tre +un peu plus tard, lorsque la dernire rsistance eut t crase. Quant + l're provinciale de Maurtanie, son point de dpart doit tre fix +l'anne 10, date de l'assassinat de Ptolme[145]. Yol-Csare reut le +titre de colonie. + +[Note 144: Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.] + +[Note 145: Ce fait a t premptoirement dmontr par MM. Berbrugger +_Rev. afr_., t. p. 30; Gnral Creuly _Ann. de la soc. arch. de +Constantine_, 1857, p. 1, et Poulle, _id_., 1862, p. 261.] + +DIVISION ET ORGANISATION ADMINISTRATIVE DE L'AFRIQUE ROMAINE.--En l'an +42, il fut procd, par ordre de Claude, une nouvelle division des +provinces africaines. Les anciennes demeurrent places sous l'autorit +du Snat. Voici quelle fut la rpartition: + +1 _Cyrnaque_ avec la _Crte_, rgies par un proconsul. + +2 _Province proconsulaire d'Afrique_, subdivise en Byzacne et +Zeugitane, forme de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, rgie +par un proconsul rsidant Karthage. + +3 Numidie, rgie par un lgat imprial ou par le proconsul de la +province d'Afrique. + +4 Maurtanie csarienne, s'tendant de Stif la Moulouia. + +5 Et Maurlanie Tingitane, de la Moulouia l'Ocan. + +Ces deux dernires provinces, faisant partie du domaine de l'empereur, +furent rgies par de simples chevaliers, avec le titre de procurateurs +(_procuratores augusti_), ne relevant que de l'empereur et ayant des +pouvoirs trs tendus. Elles reurent comme garnison des troupes de +second ordre. + +Jusqu'au rgne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province ou +les provinces d'Afrique tait en mme temps le chef des troupes: la +ncessit obligeait de runir les deux pouvoirs entre les mains du mme +chef, afin de donner plus d'unit la direction des affaires. Mais cet +empereur, craignant la grande influence exerce par le proconsul L. +Pison, qui disposait d'un effectif de troupes considrable, donna le +commandement de l'arme et des nomades un lieutenant ou lgat du +prince, et ne laissa Pison que l'administration propre du pays, ce qui +engendra de nombreux conflits[146]. Les empereurs craignaient toujours +de laisser trop de troupes leurs reprsentants en Afrique, et nous +avons vu, lors de la rvolte de Tacfarinas, Tibre s'empresser de +rappeler la IXe lgion, alors que le rebelle n'tait pas encore vaincu. +C'est, qu'aprs des victoires, le proconsul snatorial qui, dj, tait +un personnage considrable, pouvait tre proclam _imperator_ par ses +troupes. Cette sparation des pouvoirs fut maintenue. + +Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces tait, pour ainsi dire, +illimit. Le pays, rduit en province romaine, perdait ses anciennes +institutions, et le personnage charg d'appliquer le senatus-consulte +qui ordonnait cette incorporation laborait un ensemble de lois +spciales la nouvelle province. Il tait, gnralement, tenu grand +compte des institutions locales. Quelquefois une commission de snateurs +l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant dans son +commandement--et l'on sait que la dure de ses pouvoirs n'tait que d'un +an--publiait un nouvel dit par lequel il pouvait modifier, selon son +caprice, la loi fondamentale. Il runissait dans ses mains tous les +pouvoirs militaire, administratif et judiciaire. A. Thierry a dit ce +sujet: un arbitraire presque illimit pesait sur la vie comme sur la +fortune des provinciaux. + +Les provinces taient donc regardes comme les domaines et les +proprits du peuple romain[147]. Les publicains et les banquiers qui +accompagnaient le proconsul compltaient son oeuvre. + +Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste placer +Juba II, comme roi, la tte de la Numidie qui venait d'tre pressure +par ses gouverneurs. Enfin Caligula dcapita la puissance des proconsuls +en leur retirant le commandement militaire. L'action de l'empereur se +fit ds lors sentir directement dans les provinces, qui cessrent d'tre +pressures aussi violemment par la mtropole. Nous n'allons pas tarder +voir celle d'Afrique exercer son tour une grande influence sur la +capitale. + +A ct des proconsuls taient des lgats impriaux, officiers chargs de +diverses fonctions militaires et administratives et qui, bien que soumis +aux ordres gnraux du gouverneur, taient directement sous l'autorit +du prince, notamment pour le commandement des troupes. Un questeur tait +attach au proconsul et ajoutait son titre celui de proprteur; il +tait charg de le suppler par dlgation. Il n'y avait de questeurs +que dans les provinces du Snat[148]. Un intendant (_procurator_) tait +charg de l'tablissement et de la rentre des impts, ainsi que de +l'administration des domaines impriaux. + +[Note 146: V. Dion, LX, 9, et Tacite, _Ann_.] + +[Note 147: Boissire, _loc. cit._, p. 217. C'est cet ouvrage que +nous renvoyons pour une partie de ces dtails.] + +[Note 148: Boissire, p. 258.] + +Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand nombre +d'agents de toute sorte. + +L'autorit religieuse de la province tait confie un _sacerdos +provinciae africae_. lu parmi les personnes les plus considres et +les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occup tous les emplois +dans leurs cits ou qui avaient obtenu le rang de chevalier romain, il +prsidait l'assemble religieuse runie, tous les ans, Karthage. Son +emploi tait annuel et, au moment de sortir de charge, il organisait +ses frais des jeux qui taient appels _ludi sacerdotales_[149]. + +Dans certaines provinces, l'assemble (_concilium_) tait annuelle: +c'tait le cas de celle d'Afrique. Des dlgus des cits y prenaient +part et, aprs la clbration des rites du culte de l'empereur, le +concilium s'occupait de questions administratives et de voeux prsenter +dans l'intrt de la province. Ses membres exeraient un contrle sur +l'administration de leur gouverneur et avaient le droit de le mettre en +accusation. + +La confdration des quatre colonies cirtennes (Cirta, Mileu, Rusicade +et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour toute chose, +d'une vritable autonomie; elle formait, dit M. Duruy, un vritable +tat, o l'dile municipal tait investi des pouvoirs attribus au +questeur romain, dans les provinces proconsulaires[150]; elle avait un +concilium particulier, dont les attributions taient beaucoup plus +tendues que dans les provinces. Son clerg et son culte avaient une +physionomie spciale; ses prtres, des deux sexes, portaient le titre de +_flamines_. Chaque colonie tait administre, pour ses affaires +particulires, par un _ordo_, sorte de conseil municipal[151]. + +[Note 149: Hron de Villefosse, _Comptes rendus de l'Acadmie des +Inscriptions_, IVe srie, t. XI, p. 216, 217.] + +[Note 150: _Hist. des Romains_, t. V, p. 360.] + +[Note 151: Voir l'intressant travail de M. Pallu de Lessert, dans +le _Bulletin des Antiquits africaines_ de M. Poinssot, anne 1884. Voir +galement Duruy, _Histoire des Romains_, t. IV, p. 42 et suiv.] + +Les provinces, comme les cits, se choisissaient des patrons, +personnages influents, chargs de dfendre leurs droits dans la +mtropole. + +Les villes taient divises en plusieurs catgories: + +1 Les _colonies romaines_, dont les citoyens jouissaient de tous les +droits et privilges du citoyen romain, notamment de l'exemption du +tribut. + +2 Les _municipes_, dont les habitants, tout en profitant de la plupart +des privilges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de suffrage. + +3 Les _colonies latines_, dont les habitants avaient le droit +d'acqurir et de transmettre la proprit quiritaire (_jus commercii_), +mais qui ne possdaient pas le _jus connubii_, confrant la puissance +paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, l'expiration de leur +charge, taient capables du droit de cit romain. + +Il y avait encore les villes allies, les villes libres et les villes +exemptes d'impts. + +Les cits avaient, en gnral, la libre disposition de leurs revenus, +sous la direction d'une assemble de magistrats municipaux: la _curie_ +ou _ordo decurionum_, compose de notables qui confraient, +l'lection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat, +pour s'assurer leurs suffrages, tait oblig de verser des sommes +considrables dans la caisse municipale, et de promettre des ftes et +des travaux. Une fois lu, il supportait une partie des dpenses de la +cit et tait pcuniairement responsable de la rentre de l'impt. Il +arriva un temps o ces honneurs, autrefois si recherchs, furent refuss +et fuis par les citoyens, qui les considraient, bon droit, comme une +cause de ruine. + +Les terres ayant appartenu aux princes indignes et celles qui +provenaient de squestre, avaient t incorpores au domaine du peuple +romain. Le reste des terres tait gnralement laiss aux indignes, +mais titre de simple occupation et charge de payer une redevance +reprsentative du fermage. + +Les obligations des provinciaux taient de quatre sortes: l'impt +personnel, l'impt foncier, les douanes et droits rgaliens, et les +rquisitions. + +L'impt foncier, payable en nature ou en argent, devait reprsenter en +gnral le dizime de la rcolte[152]. L'Afrique rachetait en gnral +cet impt par une indemnit fixe en argent. + +La province devait fournir le bl ncessaire la nourriture des armes +et des matelots employs sa garde, procurer les logements ncessaires +pour les soldats et mme quiper parfois des auxiliaires. + +Ces charges taient du reste assez variables selon les localits. Ainsi, +la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la capitation, +mme pour les femmes[153]. + +[Note 152: Cet impt se peroit encore sur les indignes d'Afrique +sous le nom d'Achour (Dme).] + +[Note 153: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 177 et suiv.] + +Quant la condition des personnes, elle tait la mme que dans le reste +des conqutes romaines. Le citoyen romain, qu'il provnt, soit des +municipes d'Italie, soit des _colonies_ romaines, tait au sommet de +l'chelle. Il recevait des concessions de terres qu'il faisait cultiver +par l'esclave ou par le paysan. Les soldats taient galement pourvus de +concessions, mais ils formaient des colonies purement militaires, o les +civils ne pntraient pas. + +Le colon ou paysan, bien qu'il ne ft pas esclave, tait gnralement +attach la glbe. Un certain nombre de gens du peuple tait assign +sur chaque proprit (_affixus, assignatus_); leur personne suivait la +condition de la terre. Les propritaires s'appelaient leurs +matres[154]. Plus tard, ils recevront le nom de serfs. + +La condition de l'esclave tait particulirement dure; ceux ns sur le +domaine taient un peu moins maltraits que ceux achets. + +[Note 154: Lacroix, _Revue africaine_, N 79, p. 23.] + +CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURTANIE.--Bokkus Ier rgne sur les deux +Maurtanies vers l'an 106 av. J.-C. + +Vers l'an 80, ses deux fils lui succdent et se partagent son royaume. + +Bokkus II reoit la Maurtanie orientale. + +Bogud Ier, la Maurtanie occidentale, augmente de la Stifienne, en 46. + +En 44, Bokkus III succde son pre Bogud Ier. La mme anne il perd la +Stifienne, qui est reprise par Arabion. + +En 40, Bogud II succde son pre Bokkus II. + +En 38, Bokkus III reste seul matre des deux Maurtanies. Il meurt en +33. + +La Maurtanie reste jusqu'en 25 sans roi. + +Juba II est nomm roi de Maurtanie en 25, et rgne jusqu'en 23 ap. +J.-C. + +Ptolme rgne de 23 40. + + + + +CHAPITRE VIII + +L'AFRIQUE SOUS L'AUTORIT ROMAINE +43-297 + + +tat de l'Afrique au Ier sicle; productions, commerce, relations.--tat +des populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres +civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la +Cyrnaque.--Expditions en Tripolitaine et dans l'extrme +sud.--L'Afrique sous Trajan.--Nouvelle rvolte des Juifs.--L'Afrique +sous Hadrien; insurrection des Maures.--Nouvelles rvoltes sous Antonin, +Marc-Aurle et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime +Svre.--Progrs de la religion chrtienne en Afrique; premires +perscutions.--Caracalla, son dit d'mancipation.--Macrin et +Elagabal.--Alexandre Svre.--Les Gordiens; rvolte, de Capellien et de +Sabianus.--Priode d'anarchie; rvoltes en Afrique.--Perscutions contre +les chrtiens.--Priode des trente tyrans.--Diocltien; rvolte des +Quinqugentiens.--Nouvelles divisions gographiques de l'Afrique. + + +TAT DE L'AFRIQUE AU IER SICLE; PRODUCTIONS, COMMERCE, +RELATIONS.--Ainsi l'autorit romaine rgnait sans conteste sur toute +l'Afrique du nord, la Berbrie, de l'Egypte l'Ocan. Il avait fallu +prs de deux sicles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer +cette conqute; mais nous avons vu avec quelle prudence, par quelle +suite de transitions habilement mnages, il y tait arriv. + +Au moment o la Berbrie entre dans une re nouvelle, il convient de se +rendre bien compte de sa situation matrielle et de l'tat de ses +populations. + +L'Afrique propre, la premire occupe, est couverte de colonies latines; +les notables des villes recevaient avec reconnaissance le droit de +cit; leurs enfants prirent des noms romains, reurent une ducation +romaine; la carrire des emplois et des honneurs s'ouvrit devant +eux[155]. Dans les campagnes de cette fertile province, les patriciens +s'taient taill de beaux domaines et le pays n'avait pas chapp la +formation des _latifundia_, qui avaient eu, en Italie, des consquences +si funestes. Mais, si l'on y trouvait, selon Aggenus Urbicus, des +domaines privs plus vastes que ceux de l'tat, ils taient occups par +un grand nombre de cultivateurs; la maison du matre tait entoure de +villages qui lui faisaient une ceinture de fortifications[156]. Du +reste, la petite proprit tait constitue aussi par les concessions +aux vtrans, ou par la vente ou la location des migrants. Ainsi les +progrs de la culture[157], loin d'avoir t arrts par la conqute, +lui durent, au contraire, une plus grande extension. Leptis Magna, +Hadrumte, Utique et surtout Karthage, taient les principaux ports o +les crales venaient s'entasser. L les flottes de toute l'Italie +chargeaient les grains, et c'est particulirement de l'Afrique que Rome +tirait ses approvisionnements. Les bls d'Egypte allaient dans les +autres parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibre, sous Claude, la +population romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et +faisait entendre ses murmures, ou se mettait en rbellion, au moindre +retard, car la consquence immdiate tait la famine. On l'avait bien +vu, lors de la lutte entre Csar et Pompe, quand celui-ci avait arrt +les convois d'Afrique. + +[Note 155: Hase, _Sur l'tablissement Romain_ (_Rev. afr._, p. +301).] + +[Note 156: F. Lacroix, _Afrique ancienne_ (_Rev. afr._, N 73, p. +18).] + +[Note 157: On sait que les Karthaginois avaient perfectionn la +culture en Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux +cultivateurs italiens.] + +Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages +d'Afrique, Claude accorda des immunits particulires pour encourager +les importations de bl, Nron exempta de tout impt les navires servant +au transport du bl. Commode cra la flotte d'Afrique, affecte +spcialement cet usage, et ses successeurs perfectionnrent cette +institution. Un prfet de l'_Annone_, rsidant en Afrique, fut charg +d'assurer les approvisionnements. + +Aprs le bl, l'huile tait une des principales branches d'exportation, +mais, de mme que l'huile faite actuellement par nos Kabiles, elle tait +de qualit infrieure, et sa mauvaise odeur la dprciait beaucoup, de +sorte qu'on ne l'employait gure que dans les gymnases. + +Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le +sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les +marbres, tels taient ensuite les principaux articles +d'exportation[158]. A ces productions, il faut ajouter les btes froces +servant aux combats du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux +lphants, il est peu prs dmontr qu'ils n'existaient plus en +Berbrie l'tat sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et +autres auteurs. Ils taient sans doute amens de l'intrieur par les +caravanes. + +[Note 158: Cf. Hirtius, _Bell. afr._, Pline, Hrodote, Strabon, +Appien, _Bell. civ._, Sutone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.] + +Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la mtropole +punique, releve de ses ruines et toujours la reine de l'Afrique par sa +magnificence et sa civilisation. Dans son port, les vaisseaux venus de +tous les points de la Mditerrane se pressaient pour charger les +grains, les bois prcieux, la poudre d'or, l'ivoire, les marbres, les +btes froces, les chevaux numides, les ngres. Une population punique +importante dominait dans cette ville, elle y avait conserv ses moeurs, +sa langue et sa religion. Le temple d'Astart (_Tanit_), divinit +phnicienne admise par les Romains dans leur Panthon, sous le nom de +Juno Coelestis, avait t reconstruit avec une nouvelle splendeur; nous +verrons plus tard un empereur donner une conscration officielle ce +culte barbare dont les divinits exigeaient des sacrifices humains. + +La Cyrnaque fournissait en quantit les bls, l'huile et les vins. +Derrire cette province passait la route commerciale qui unissait +l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane, partie de la +haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela et des Garamantes, +o elle trouvait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le +pays des Atarantes et des Atlantes, pour rencontrer ceux de la +Nigritie[159]. + +[Note 159: Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.] + +Dans la Numidie et la Maurtanie, les principaux ports de commerce +taient Igilgilis (Djidjelli), Saldoe, Yol-Csare, Siga ( l'embouchure +de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de l'ouest et +l'Espagne, et mme jusqu'en Gaule, des relations suivies qui avaient +amen des alliances de famille. Nous avons vu que Juba II tait +magistrat municipal de Carthagne. + +TAT DES POPULATIONS.--Examinons maintenant ce que devenait le peuple +indigne en prsence de la colonisation romaine. La vieille race berbre +commenait subir une transformation; diminue par les guerres +incessantes o elle prodiguait son sang avec tant de gnrosit, elle +tait refoule par la colonisation romaine et commenait s'assimiler +ou disparatre dans la province d'Afrique ou la Numidie. Mais dans +toute la Maurtanie et certains massifs montagneux, comme le _Mons +ferratus_ (la grande Kabilie), elle se conservait intacte et se +prparait de nouvelles luttes. Sur la ligne des hauts plateaux, se +pressaient les tribus gtules, toujours prtes envahir le Tel pour le +piller et autant que possible s'y fixer. On a pu constater cette +tendance des tribus du dsert, par la demande de terres faite par +Tacfarinas Tibre. Nous les verrons s'avancer continuellement, par un +mouvement lent et irrsistible, pour s'tendre sur les restes des +vieilles tribus berbres et les remplacer mesure que la puissance +romaine s'affaiblira. + +Ces Berbres, tablis au del de la limite de l'occupation romaine, +reconnaissaient en gnral la suzerainet du peuple-roi, +particulirement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en +temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre. On +utilisait ainsi les Berbres soumis dans l'intrt de Rome, mais on ne +les organisait pas la manire romaine, comme aussi on ne les employait +pas dans l'arme. En dehors de leur propre province, les irrguliers de +Maurtanie furent aussi utiliss, plus tard, en grand nombre, surtout +comme cavaliers, tandis qu'on ne procdait pas ainsi pour les +Numides[160]. + +En Cyrnaque, la population n'avait pas subi de grandes modifications. +Les Juifs, dports autrefois de Palestine dans cette province[161], y +avaient prospr malgr les mauvais traitements auxquels ils taient en +butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils inspiraient. Ayant eu +recours la justice d'Auguste pour tre protgs, ce prince envoya des +ordres Flavius, prteur de Lybie, pour qu'il veillt ce qu'ils ne +fussent pas troubls dans leurs biens et l'exercice de leur culte. En +l'an 14 av. J.-C, un rescrit de Marcus Agrippa ordonna qu'ils seraient +maintenus dans l'exercice de leurs droits et que si, dans quelque ville, +on avait diverti de l'argent sacr, il serait restitu aux Juifs par des +commissaires nomms cet effet[162]. Nous verrons avant peu l'esprit +d'indiscipline de ces Juifs, surexcit par les vnements de Jude, leur +attirer de terribles rpressions. + +[Note 160: Mommsen, _Histoire Romaine_, t. V, trad. par M. Pallu de +Lessert.] + +[Note 161: A la suite de la prise de Jrusalem par Ptolme Soter, +vers 320 av. J.-C. V. Josphe, _contra Appio_, II, 4, cit par M. Cahen +dans son travail sur les Juifs (_Soc. arch._, 1867).] + +[Note 162: Passage reproduit par d'Avezac dans l'_Afrique ancienne_, +p. 124.] + +LES GOUVERNEURS D'AFRIQUE PRENNENT PART AUX GUERRES CIVILES.--Aprs +quelques annes de tranquillit, l'Afrique ressentit le contre-coup de +l'anarchie qui termina et suivit le rgne de Nron. Pendant que Vindex +levait l'tendard de la rvolte en Gaule, Clodius Macer, lgat +d'Afrique, retenait les convois de bl et prenait le titre de +proprteur, pour bien montrer qu'il avait abandonn le service de +l'empereur. Bientt il se proclama indpendant et leva de nouvelles +troupes parmi les indignes qu'il forma en lgion[163]. + +Le 9 juin 68, Nron terminait sa triste carrire et tait remplac par +Galba, ancien proconsul d'Afrique[164]. Un de ses premiers soins fut de +se dbarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la lgion +Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes d'Afrique et +obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui commandait les +Maurtanies et disposait de troupes nombreuses. Mais bientt Galba est +assassin (juin 68)[165]. Othon et Vitellius lui succdent. Ces trois +rgnes avaient dur dix-huit mois, triste priode remplie par les +meurtres, les rvoltes et l'anarchie. + +[Note 163: Tacite, _Ann._., lib. II, cap. XCVII.] + +[Note 164: Il avait reu cette fonction de Claude et la garda deux +ans.] + +[Note 165: Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurtanie +tingitane, Trbonius Garucianus.] + +A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se dclarer +indpendant son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes et cinq +ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'taient des forces +imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait esprer le succs; mais +au moment o il se prparait passer dans la Tingitane, pour, de l, +envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province le fit assassiner, et +ses troupes se prononcrent pour Vitellius, qui ne jouit pas longtemps +du pouvoir et succomba son tour en dcembre 69. + +L'AFRIQUE SOUS VESPASIEN.--Enfin Vespasien resta seul matre du pouvoir. +C'tait aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il s'tait fait +remarquer dans son commandement par une honntet bien rare pour +l'poque. On raconte mme que les habitants d'Hadrumte, irrits de sa +parcimonie dans les ftes, l'assaillirent un jour en lui lanant des +raves la tte. + +Lucius Pison tait alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement +l'cart des factions et cependant on le souponnait d'tre partisan de +Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'taient rfugis dans sa +province. Ce parti avait encore de nombreux adhrents en Gaule et l'on +craignait que Pison ne fit alliance avec eux, ce qui aurait eu pour +consquence immdiate la famine. Le lgat qui commandait les troupes, +Valrius Festus, cdant son ambition, exploita perfidement cette +situation en peignant, dans ses rapports, la rvolte comme imminente. Un +certain Papirius, qui avait dj pris part au meurtre de Macer, arrive +en Afrique dans le but de tuer le proconsul. Pison prvenu le fait +mettre mort et adresse une proclamation au peuple. Mais bientt les +soldats auxiliaires dpchs par Festus pntrent dans sa demeure et +demandent le proconsul. Un esclave dclare qu'il est Pison et tombe sous +leurs coups. Ce dvouement ne sauve pas son matre, qui est reconnu par +le procurateur B. Massa et mis mort. + +Ainsi dlivr de son rival, Festus alla au camp, fit mettre mort les +soldats sur la fidlit desquels il avait des doutes et rcompensa les +autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui +divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuys par +les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70). + +Pour chtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans leur +pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les dfils des +montagnes, chemin difficile et peu usit, mais plus court. La Phazanie +qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expdition de Balbus, +fut de nouveau contrainte la soumission et au paiement d'un tribut. + +INSURRECTION DES JUIFS DE LA CYRNAQUE.--Un certain Jonathas ayant fait +partie de ces zlateurs, ou sicaires, dont les excs avaient attir de +si grands malheurs leur nation, vint se rfugier Cyrne. Ayant runi +autour de lui environ deux mille misrables de son espce, il alla +camper au dsert en proclamant son intention de rformer la religion +juive. Catullus prteur de Libye, appel par les orthodoxes juifs, +arriva la tte de ses troupes et, ayant cern les rebelles, les +massacra presque tous. Jonathas, le promoteur du mouvement, avait pu +s'chapper, mais il fut arrt et comme le prteur voulait le faire +prir il prtendit qu'il avait des rvlations importantes lui faire +sur l'origine de la conspiration. Catullus qui, au dire de l'historien +Flavien Josphe, tait un homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait +tirer de son prisonnier; se faisant dsigner par lui les juifs les plus +riches, il les mit mort et s'empara de leur fortune. La plus grande +terreur pesa sur cette population qui vit prir en peu de temps trois +mille de ses principaux citoyens. + +Aprs cette excution, Catullus se rendit Rome en emmenant le dlateur +et un certain nombre d'isralites notables d'Alexandrie, parmi lesquels +Josphe lui-mme, dsigns comme chefs du complot. Mais Vespasien, +clair par son fils Titus, ne s'y trompa point. Il rendit aussitt la +libert aux prisonniers l'exception de Jonathas qu'il fit brler vif. + +EXPDITIONS EN TRIPOLITAINE ET DANS L'EXTRME SUD.--Aprs la mort de +Vespasien et le court rgne de Titus, l'empire chut Domitien. Sous +son rgne, de nouvelles expditions furent faites au sud de la +Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de cette province, se +rendit Garama, puis Audjela, et de l jusqu'en Ethiopie. + +Quelque temps aprs les Nasamons s'tant rvolts et ayant massacr les +collecteurs d'impts, le mme gnral marcha contre eux et aprs +diffrentes pripties en fit un massacre horrible. Domitien annona au +Snat que ces incorrigibles pillards taient dtruits[166]. Vers la mme +poque, Marsys, roi de cette peuplade, s'tant rendu auprs de Domitien, +alors dans les Gaules, le dcida faire une expdition en Ethiopie o, +disait-il, existaient de grandes quantits d'or. + +Julius Maternus, charg du commandement de cette expdition, arriva dans +le pays des Garamantes o le roi de cette contre se joignit lui avec +des contingents. Ainsi guides par les Garamantes, les troupes romaines +atteignirent, aprs sept mois de marche, le pays d'_Agisymba_[167], +patrie des rhinocros (de 81 96). + +La russite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu, est +vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous demander avec M. +Ragot[168] si, malgr nos connaissances et les moyens dont nous +disposons actuellement, nous serions mme d'en faire autant. +Malheureusement les dtails que nous possdons sur cette expdition se +rduisent quelques lignes. L'Afrique proprement dite parat avoir t +assez calme pendant cette priode. + +[Note 166: Zonare, _Ann._, 1. XI.] + +[Note 167: Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de +Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique_, p. 231.] + +[Note 168: _Sahara_, p. 191.] + +L'AFRIQUE SOUS TRAJAN.--Aprs le court rgne de Nerva, Trajan fut +investi du pouvoir suprme (28 janvier 98). + +Ce prince guerrier employa largement l'lment berbre dans ses +campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire, qui +n'avait gure dpass la ligne de Theveste-Lambse, jusqu'au Djerid. Il +fonda notamment un tablissement militaire au lieu appel ad-Majores (au +nord de Negrin) point stratgique qui commandait les routes du sud et de +l'est[169]. Thamugas, voisine et rivale de Lambse, date galement de +cette poque. C'est l probablement que furent tablis les vtrans de +la XXXe lgion. Une autre colonie de vtrans tait fonde vers la mme +poque Sitifis, sous la dnomination de Nerviana Augusta Martialis. + +Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait livre +aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius Priscus, second +par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis le pays en coupe +rgle, vendant la justice et tendant tout ses prvarications. +Pousss bout par tant d'injustices, les habitants portrent leurs +dolances au Snat[170]. Ils trouvrent comme dfenseurs Tacite et Pline +le jeune et, grce aux efforts de ces hommes illustres, obtinrent gain +de cause.....en principe, car le proconsul, dclar coupable, fut +simplement exil sans qu'on le dpouillt de ses richesses mal acquises. + +[Note 169: Ibid., p. 192.] + +[Note 170: Dj en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrnaque avait t +dfendue devant le Snat et c'est la grande voix de Cicron qui avait +plaid sa cause.] + +NOUVELLE RVOLTE DES JUIFS.--A la fin du rgne de Trajan (en l'an 115), +les Juifs de la Cyrnaque, devenus trs nombreux depuis la destruction +du temple par Titus, fanatiss par leurs malheurs et irrits par les +mauvais traitements auxquels ils taient soumis, se mirent en tat de +rvolte. Le gnral Lupus ayant march contre eux, fut vaincu et +contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif nomm Andras (ou Lucus), +tait la tte de ce mouvement qui fut caractris par des cruauts +pouvantables. Tout ce qui tait romain et grec tomba sous les coups des +rebelles; ce fut une orgie de sang. Les juifs allrent, dit-on, jusqu' +manger la chair de leurs victimes et se couvrir de leur sang. Par +reprsailles, ils les forcrent, leur tour, combattre dans le +cirque, ou les firent dchirer par les btes froces. Dans la seule +Cyrnaque, deux cent vingt mille personnes auraient ainsi trouv la +mort[171]. + +[Note 171: Dion Cassius.] + +Trajan tait alors retenu en Orient par la guerre contre les Parthes, +qui ncessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations de +la Cyrnaque abandonnes elles-mmes, taient sans force pour +rsister aux rebelles, dont le nombre tait considrable. Allis aux +rvolts d'Egypte, les juifs se livrrent tous les excs. Cependant +Marcius Turbo, ayant reu de l'empereur l'ordre de marcher contre les +rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes, tant en +infanterie qu'en cavalerie et mme une division navale. Mais c'tait une +vritable guerre entreprendre et il fallut toute l'habilet de ce +gnral pour triompher de cette rvolte qui se prolongea jusqu' +l'avnement d'Hadrien. La rpression que les juifs s'taient ainsi +attire fut svre, et il est probable qu' cette occasion un grand +nombre d'entre eux migrrent dans l'ouest et se mlrent la +population indigne de la Berbrie. + +L'AFRIQUE SOUS HADRIEN. INSURRECTIONS DES MAURES.--En 117, commena le +beau rgne d'Hadrien. Un soulvement gnral des Maures concorde avec +son lvation. C'est la voix d'un Berbre latinis du nom de Lusius +Quitus que les indignes prennent les armes. Ce chef avait t charg +de conduire Trajan un corps de troupes maures, et il s'tait tellement +distingu, dans la guerre contre les Parthes et dans celle de Jude, que +l'empereur lui avait donn le gouvernement de la Palestine. Rappel en +Afrique, il renia la fidlit dont il avait donn des preuves si +clatantes, pour entraner ses compatriotes la rvolte. + +Marcius Turbo appel de la Cyrnaque, et nomm proconsul d'Afrique, +reut la difficile mission de rduire cette rvolte qui avait pris des +proportions gnrales. Quitus fut mis mort; mais Turbo ne triompha +des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour le rcompenser de ses +services, il reut des honneurs particuliers et fut ensuite nomm +gouverneur de la Dacie. + +En 122 une nouvelle insurrection de la Maurtanie dcida l'empereur +passer en Afrique[172]. Aprs avoir apais la rvolte, Hadrien visita la +contre et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits. Ayant vu par +lui-mme ce qui tait ncessaire, il prescrivit l'ouverture de routes et +fit tablir toute une ligne de postes avancs, pour prserver les +colonies contre les incursions des Maures. Vers la fin de 123, ou au +commencement de 124, le quartier gnral de la IIIe lgion fut transfr + Lambse. L'achvement de la route de Karthage Thveste, venait +d'avoir lieu, et, en assurant la facilit des communications, permettait +de reporter les lignes plus l'ouest. + +En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain nombre +de villes furent leves par lui au rang de colonies et il concda des +terres ses vtrans. Il imprima une puissante impulsion la +colonisation du pays, le dotant de monuments et de routes, si bien qu'il +reut sur des monnaies le titre de restaurateur de l'Afrique. Les +villes imitrent son exemple et une inscription nous apprend que Cirta +construisit ses frais les ponts de la route de Rusicade[173]. C'est +sans doute dans ce voyage qu'il parcourut la Cyrnaque. Ce pays tait +ruin et en partie dpeupl depuis la rvolte des juifs. Il y amena des +colons et fonda de nouveaux tablissements, notamment une ville +laquelle il donna son nom. Adrianopolis. + +[Note 172: Une inscription rcemment dcouverte _Rapidi_, Sour +Djoub, confirme ce fait. Voir _Comptes rendus de l'Acadmie des +Inscriptions_, IVe srie, t. IX, pp. 198 et suiv.] + +[Note 173: Duruy, _Hist. des Romains_, t. V, p. 54 et suiv.] + +Hadrien vint sans doute une troisime fois en Afrique (vers 129). Les +documents cet gard manquent de prcision. Dans tous les cas, il +s'occupa avec sollicitude du dveloppement de la colonisation et le pays +garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de sa belle-mre +Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance particulire qui +prouve bien que les conditions physiques du pays n'ont pas chang: il +n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique et sa venue concida avec le +retour des pluies[174]. + +[Note 174: Spartien, _Hadrian_. XXII.] + +NOUVELLES RVOLTES SOUS ANTONIN, MARC-AURLE ET COMMODE +(138-190).--Antonin succda Hadrien en 138. Les Maures en profitrent +pour envahir de nouveau les contres colonises et porter partout le feu +et la rvolte. Il est probable que les Gtules se joignirent cette +leve de boucliers. La situation devint si grave que l'empereur dut +venir en personne combattre les rebelles. Il les vainquit; dit +Pausanias, et les contraignit se rfugier aux extrmits de la Libye, +vers la chane du Mont-Atlas et les peuples qui y habitent. Les +documents fournis par l'histoire sont si pauvres qu'il est impossible de +se rendre compte de cette campagne et de conjecturer dans quelle +direction les Berbres furent repousss. M. Ragot[175] pense que +l'empereur se dcida reporter alors la ligne d'occupation et de +fortification jusqu'au del de l'Aours, prcaution qui devait, hlas, +tre bien insuffisante. + +Sous le rgne de Marc-Aurle, nouvelle insurrection des Maures Maziques +et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en Espagne. Ni les +garnisons romaines, ni le dtroit de Gads, n'empchrent les hordes de +l'Atlas de prendre l'offensive, de pntrer en Europe et de ravager une +grande partie de l'Espagne[176]. Peut-tre, comme le fait remarquer +Lacroix[177], ne s'agit-il ici que d'expditions maritimes. Il est +certain d'autre part, que les proconsuls d'Afrique luttrent pour ainsi +dire sans relche contre les invasions des indignes maures et gtules. +Rome, dit encore Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de +prserver ses frontires. Marc-Aurle dut envoyer de nouvelles troupes. +L'Afrique cessa d'tre une province snatoriale, et le gouverneur de la +Maurtanie ne fut qu'un lgat proprteur. + +En 188, les Maures taient de nouveau en tat de rvolte. L'empereur +Commode parla d'aller les combattre en personne; mais aprs avoir obtenu +du Snat l'argent ncessaire, il prfra l'employer ses dbauches et +se contenta d'envoyer en Afrique des lieutenants[178]. Pertinax dont le +rgne phmre devait faire suite au sien, opra la pacification de +l'Afrique (190). + +[Note 175: _Loc. cit._, p. 194.] + +[Note 176: Jul. Capitolin.] + +[Note 177: _Numidie et Maurtanie_, p. 180.] + +[Note 178: Lampride_; Commode_, ch. IX et suiv.] + +LES EMPEREURS AFRICAINS. SEPTIME SVRE.--Septime Svre, natif de +Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclam empereur par +les lgions de Pannonie. Ce prince fit largement profiter l'Afrique de +la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout punir, et +repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, ayant pu apprcier +par lui-mme le tort que les incursions des nomades faisaient la +colonisation. Les troupes romaines pntrrent encore dans la Phazanie +et tablirent une ligne de postes fortifis de Tripoli Garama[179]. +Karthage et Leptis reurent de lui le droit italique. + +Svre montra constamment pour l'Afrique une grande prdilection. Il y +fit excuter des travaux considrables dont de nombreuses inscriptions +ont conserv le souvenir. A Rome il s'entoura d'Africains et composa sa +garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains, +en Italie, se distingurent particulirement dans le barreau et +l'arme. La langue punique, ou peut-tre berbre, car les historiens de +l'poque ne paraissent pas souponner qu'il en existt une, tait parle +dans l'entourage de l'empereur. L'impratrice Julia Domna, syrienne +d'origine, tait trs favorable aux orientaux. L'Afrique rendait +Svre l'affection qu'il lui tmoignait; l'on dit qu'aprs sa mort les +Berbres le mirent au rang des dieux[180]; dans tous les cas, aucune +rvolte n'est signale sous son rgne, dans cette Afrique, depuis si +longtemps en proie l'insurrection. + +[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouv les traces.] + +[Note 180: Hrodien]. + +On est port supposer que ce prince spara la Numidie de la +proconsulaire, et envoya celle-ci un lgat imprial, tandis que +l'ancienne Afrique restait sous l'autorit administrative du proconsul. + +PROGRS DE LA RELIGION CHRTIENNE EN AFRIQUE; PREMIRES +PERSCUTIONS.--La religion chrtienne s'tait introduite dans les villes +de l'Afrique peu prs en mme temps qu'en Italie. La Cyrnaque fut +une des premires contres o les aptres allrent prcher la nouvelle +doctrine. Ds l'an 40, saint Marc qui tait juif cyrnen, vint dans son +pays faire des proslytes, jusque vers 61, poque o il alla +Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette glise, il +n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on, +les premiers vques. + +Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pntra avec moins d'clat; +nanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas +devenir considrable. On sait quel tait l'esprit de ces premiers +chrtiens: la vieille socit devait disparatre pour faire place au +rgne du Christ. Ce n'tait rien moins qu'une profonde rvolution +sociale qui se prparait et, si les Romains s'taient montrs trs +tolrants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne +pouvaient recevoir dans leur panthon celui qui disait: Mon royaume +n'est pas de ce monde, et qui prchait l'galit absolue de tous les +hommes. L'empereur, souverain pontife, divinis aprs sa mort, tait +directement attaqu, de mme que l'tat social reposant sur l'esclavage. +Enfin les chrtiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas +surprenant que le pouvoir chercht s'opposer aux progrs de pareils +adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande +modration. Domitien, se servant de la loi qui avait t dicte au +sujet des druides, prit les premires mesures contre ceux qui +_christianisaient_ ou _judasaient_, car, dans le principe, on confondit +les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger +d'une secte qui ne faisait de proslytes que parmi les petites gens, ne +furent pas plus svres. Mais la population des villes, moins tolrante, +commena faire des excutions sommaires sur lesquelles on ferma les +yeux. + +Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. S'ils sont +accuss et convaincus,--crivit-il ses gouverneurs,--punissez-les. +Les chrtiens furent rendus responsables des troubles qui se +produisaient dans les cits. Quand un chrtien manifestait publiquement +sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa dclaration, on +l'incarcrait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les +chrtiens du haut de son tribunal, en prsence du peuple, que les +soldats avaient peine contenir. S'ils persistaient, on les condamnait + mort[181]. + +[Note 181: Duruy, _Hist. des Romains_.] + +Sous les rgnes d'Antonin et de Marc-Aurle, la religion chrtienne fit +de grands progrs. Les nophytes, loin d'tre terrifis par les mauvais +traitements, recherchaient le martyre. La crdulit publique, les +rvlations arraches aux esclaves par la torture, taient cause qu'on +les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'tait plutt la +vindicte publique que le reprsentant de la loi qui les chtiait. + +Septime Svre fit poursuivre avec rigueur les chrtiens d'Afrique. +Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au gnie +de l'empereur, tait puni de mort. En l'an 200, douze chrtiens, sept +hommes et cinq femmes, ayant t amens Saturnin, proconsul de la +province d'Afrique, subirent le martyre. On les considre comme les +douze premiers confesseurs de l'glise d'Afrique. Peu aprs avait lieu +Karthage le supplice de sainte Perptue et de sainte Flicit. Les +chrtiens, ds lors, se mirent chercher le martyre avec avidit et +l'on vit des pouses rsister aux larmes de leur famille, repousser +leurs enfants, rpondre aux exhortations, aux conseils du reprsentant +de l'autorit par des provocations, et ne chercher qu' apaiser leur +soif de souffrance et de tourments. + +Tertullien avait vu le jour Karthage en 160. Il tait, l'poque de +la mort de Svre, dans toute la force de son talent. Comme tant +d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des +supplices qui l'avait attir vers la religion chrtienne. Ainsi les +perscutions allaient directement contre leur but. + +CARACALLA. SON DIT D'MANCIPATION.--Caracalla continua les travaux +commencs en Afrique par son pre; aussi ce prince fut-il cher aux +Africains, qui ont inscrit sur la pierre le tmoignage de leur +reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillit dont +il avait si grand besoin. + +Par son dit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen tous les +habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en +principe que deux catgories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la +pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un +rel changement, Si cet dit[182] proclamait une mancipation gnrale, +pourquoi les dsignations de villes libres, ou municipales, ou +coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continu + subsister? A-t-il empch les nouveaux citoyens d'tre dcapits par +le bourreau ou clous au gibet? + +En ralit cette mesure n'avait de libral que l'apparence: son but +tait de se procurer de l'argent et des hommes, en tendant l'impt +tous et en supprimant les exemptions. + +[Note 182: Poulle, _loc. cit._, p. 115.] + +MACRIN ET ELAGABAL.--Macrin, le troisime empereur africain, tait n +Yol-Csare. C'tait un avocat que son audace et son succs portrent au +poste de prfet du prtoire. Le meurtrier de Caracalla fut d'abord bien +accueilli par le snat (217), mais bientt on apprit qu'Elagabal, +grand-prtre du soleil Edesse, g seulement de 17 ans, avait t +proclam par les soldats l'instigation de Julia Moesa, soeur de +l'impratrice Julia Domna. Ayant essay de lutter contre son +comptiteur, Macrin prit avec son fils Diadumne Chalcdoine (avril +218). Dans son rgne aussi court qu'agit, il avait trouv le temps de +rduire sensiblement les impts. + +Bassien-Elagabal tait fils de Socuzis, ancien lgat de la IIIe lgion, +et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en +Afrique [183]. Dans le cours de son rgne, ce prince, qui avait import + Rome les rites et coutumes de l'Orient, procda en grande pompe une +ridicule crmonie par laquelle il maria la desse _Tanit_ de Karthage, +reprsente par une pierre triangulaire, avec le Dieu _Gabal_ +(Alah-Gabal), un arolithe rapport de Syrie[184]. + +En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'tait attribu les noms de +Marc-Aurle Antonin. Aprs un court rgne de cinq ans, il fut son tour +mis mort par les soldats. Une rvolte avait eu lieu dans la Csarienne +peu de temps auparavant (222). + +[Note 183: Voir l'intressante communication de M. L. Rnier +l'Acadmie des Inscr. et Belles-Lettres, sance du 21 juin 1878.] + +[Note 184: Voir les _Comptes-rendus_ de cette Acadmie.] + +ALEXANDRE SVRE.--L'arrive au pouvoir d'Alexandre Svre mit fin +l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'tait que le +prlude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les +affaires reprirent leur marche rgulire et chacun dut revenir +l'obissance. L'Afrique eut beaucoup se louer de son administration. +Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta trs loin au sud les +frontires de l'occupation[185]. La Tingitane aurait, parat-il, t +alors le thtre d'une rvolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne +fournit aucun dtail. + +[Note 185: Ragot, p. 200.] + +En 229, Marcus Antonius Gordianus avait t nomm par le snat proconsul +d'Afrique, avec son fils comme lgat. Pendant sept annes, ses pouvoirs +lui furent prorogs, et l'Afrique vcut tranquille sous son autorit. + +LES GORDIENS. RVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.--Mais en 235, +Svre tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitt l'anarchie +reparut dans le monde romain. L'Afrique saisit cette occasion de +produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrits par la duret et +les violences d'un intendant du fisc, le mirent mort et, pour +s'assurer l'impunit, soulevrent la province et proclamrent empereur +le vieux Gordien, leur gouverneur, alors g de quatre vingts ans. + +Les soldats de la IIIe lgion ratifirent ce choix et, malgr la +rsistance du proconsul, lui confrrent le pouvoir, Thysdrus, en lui +laissant son fils comme lieutenant. Des dputs furent alors envoys au +Snat qui approuva l'lection et dclara Maximin ennemi public (237). A +cette nouvelle, le snateur Capellien qui gouvernait la Maurtanie et, +disposant de forces importantes, tait charg de garder les limites, se +dclara pour Maximin. En mme temps Gordien, avec lequel il avait eu des +dmls, prononait sa destitution. + +Bientt Capellien envahit la Numidie la tte de troupes aguerries +depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient contre +les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens runissaient et armaient la +hte des adhrents nombreux, mais indisciplins, et se portaient +bravement la rencontre de l'ennemi. La bataille eut lieu en avant de +Karthage, elle se termina bientt par le triomphe de Capellien et la +mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi, +le vieil empereur se donna la mort en s'tranglant avec sa ceinture, six +semaines aprs son lvation. + +Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en +Afrique les plus grandes cruauts[186]. Il suivait en cela les ordres de +son matre qui, furieux contre l'Afrique, avait promis ses soldats les +biens des habitants de cette province, de mme qu'il leur avait octroy +les proprits des snateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance +contre ceux qui s'taient prononcs contre lui. Il est probable que, +pour punir la IIIe lgion, il la licencia[187]. + +[Note 186: Hrodien, _Hist._, 1. VIII.] + +[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constat par une inscription +trouve Gemell, et d'o il rsulte que cette lgion fut rtablie en +253.--Voir l'article de M. Pallu de Lessert dans le _Bulletin des +Antiquits africaines_, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat + l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, sance du 26 mars +1886.] + +Sur ces entrefaites, Maximin fut assassin par les soldats lasss de ses +cruauts (238). Le snat, malgr la mort des Gordiens, avait persist +dans son refus de reconnatre Maximin: deux snateurs avaient t lus +empereurs et on leur avait adjoint comme csar, un petit-fils de Gordien +Ier, g de 13 ans. Aprs s'tre dfaits de Maximin, les prtoriens +mirent mort les deux fantmes d'empereurs et proclamrent leur place +le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III. + +Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne nous le +dit pas, et nous en sommes rduits aux conjectures. Il est probable que +la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la +Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n'est pas +tmraire de conjecturer qu'il fut mis mort. En 240 un certain +Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son exemple, se proclama +empereur et voulut soulever sa province. Le prses de la Maurtanie +restait fidle Gordien. L'usurpateur marcha contre lui et obtint +d'abord quelques succs; mais, l'empereur ayant envoy du renfort en +Maurtanie, le prses reprit l'offensive, chassa devant lui les +envahisseurs, et vint, son tour, mettre le sige devant Karthage. Les +habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrrent Sabinianus +aux troupes fidles. + +PRIODE D'ANARCHIE. RVOLTES EN AFRIQUE.--A l'poque que nous avons +atteinte, les empereurs se succdent au pouvoir avec une rapidit qui +dmontre quel tat d'anarchie l'empire est tomb. + +L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu l'emploi de +prfet du prtoire, tue Gordien III et se fait proclamer sa place +(244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent +successivement au pouvoir et prissent tous sous les coups des soldats. +En 253, Valrien ancien chef de la IIIe lgion, s'empare de l'autorit +et la conserve pendant quelques annes, mais en 260, il est fait +prisonnier par Sapor, roi des Perses. + +Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence de +l'histoire est suppl ici par les inscriptions releves en Algrie. Les +tribus indignes, particulirement celles qui occupaient la rgion +montagneuse comprise entre Cirta, Stif, Rusucurru (Dellis) et la mer en +profitrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du +sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de +Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures +cantonns Auzia (Aumale), prend et met mort un rebelle du nom de +Faraxen, chef des Fraxiniens. Aprs ce succs, Gargilius se met en +marche vers l'est pour rejoindre le lgat de la Numidie qui accourt avec +les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dresse par +les Babares et prit en combattant. + +Vers le mme temps, ou peu aprs, les Babares habitant le massif du +Babor, soutenus par quatre chefs berbres, envahirent les environs de +Mileu (Mila) et de l, portrent le ravage jusque sur la limite de la +Numidie. Le lgat C. M. Decianus proprteur de Numidie et de Norique, +les mit en pices; puis il dut rduire les Quinquegentiens, runion de +cinq peuplades, tablies dans le territoire de la grande et de la petite +Kabilie [188]. Ces succs partiels ne furent pas suivis de pacifications +bien solides. + +[Note 188: Poulle, _Maurtanie_, p. 119-120. Berbrugger, _poques +militaires de la grande Kabylie_, p. 212.] + +PERSCUTIONS CONTRE LES CHRTIENS.--Malgr les perscutions, la religion +chrtienne faisait de rapides progrs en Afrique. Dans la Cyrnaque +surtout, un clerg organis relevait directement du pape. L'dit de +Decius, rendu en 250, organisa d'une manire rgulire la perscution +contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C'est la suite de +cette mesure que saint Denis d'Alexandrie fut exil dans une petite +bourgade de la Cyrnaque. Valrien prescrivit de nouvelles rigueurs +contre les chrtiens et, comme un certain nombre de tribus de la +Proconsulaire avait embrass le nouveau culte, ce fut une cause de plus +de troubles en Afrique et de rsistance au pouvoir central. Les +pasteurs, dcors du nom d'vques, se runirent plus d'une fois en +conciles pour traiter des points de doctrine, car dj des hrsies se +produisaient et souvent le clerg africain tait en lutte avec ses chefs +spirituels. Saint Cyprien qui, Karthage, avait recueilli l'hritage de +Tertullien, tait en butte aux haines de la populace. + +En 254 Lambse, et en 255 Karthage, se runirent deux conciles +d'vques de la Numidie et de la Maurtanie, auxquels assistrent, pour +le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq +membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli tre jet aux btes; +sous Valrien il trouva le martyre ainsi qu'un certain nombre d'vques. + +Priode des trente tyrans.--Aprs la chute de Valrien, avait commenc +le rgne de Gallien et la priode dite des trente tyrans. L'Afrique ne +pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius +Passienus et F. Pomponianus duc de la frontire libyque, allrent +chercher dans ses terres un ancien tribun, nomm Celsus, et l'ayant +revtu du manteau de pourpre de la desse Tanit Karthage, le +proclamrent Auguste. Quelques jours aprs, le tyran tait mis mort +par la populace, qui l'avait lev, et son cadavre livr en pture aux +chiens. + +Vers la mme poque, un parti de Franks, aprs avoir ravag la Gaule et +l'Espagne, fit une descente en Maurtanie: c'tait un prlude +l'invasion Vandale. + +En 268, Claude II succde Gallien, et est son tour remplac par +Aurlien (270). On devine ce que pouvaient faire les indignes de +l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tte la +puissance romaine sous Hadrien et sous Svre: la rvolte fut l'tat +permanent. Le dbordement gnral des barbares fut comme une tempte +qui brise tout[189]. L'vque de Karthage sollicitait la charit des +fidles pour racheter les captifs faits par les barbares qui avaient +envahi la Numidie. C'est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus) +habit par les cinq nations (quinquegentiens), que l'tincelle tait +partie. De l, la rvolte s'tait rpandue, pendant le rgne de Gallien +(265), sur la Maurtanie orientale et la Numidie occidentale. + +Le gnral Probus, aprs avoir rtabli la paix dans la Marmarique +insurge, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef +des troupes. Un Berbre, du nom d'Aradion, avait soulev les populations +de la Numidie. Tout tait en rvolte jusqu'aux portes de Karthage. +Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en droute et tua +Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui +fit lever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de +largeur[190]. Il est assez difficile de se rendre compte du thtre de +cette campagne; mais les probabilits semblent indiquer que c'est vers +Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbre trouva la mort[191]. + +[Note 189: Aurlius Victor.] + +[Note 190: Vopiscus, _Hist. de Probus_, cap. IX.] + +[Note 191: V. _Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1854-1855.] + +Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transports par +lui en Asie-Mineure, parvinrent s'chapper sur quelques navires. En +passant devant les ctes de la Maurtanie csarienne, ils y firent une +descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de +Karthage pour les forcer reprendre la mer. Ils traversrent le dtroit +et rentrrent chez eux par l'embouchure du Rhin. + +Lorsque Probus eut t proclam empereur, l'Afrique, au lieu de se +souvenir de ses services, soutint son comptiteur Florien. Sous le rgne +de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde +romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, fut donne Carus. + +DIOCLTIEN. RVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.--Diocltien parvenu au trne en +284, essaya en vain de gouverner seul: deux annes plus tard, il +s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l'Italie, +l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'tait pas encore assez de deux +matres pour gouverner le monde romain dans l'tat de dsagrgation o +il se trouvait, et sous la pression gnrale des barbares qui +l'entouraient. Afin d'arrter le dbordement, les deux augustes +s'adjoignirent deux csars, Galere et Constance Chlore. Il fallut +partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva l'Afrique, moins +peut-tre la Tingitane. La Cyrnaque et la Libye churent Diocltien +qui avait l'Orient pour lot. + +Le moment tait trop opportun pour que l'Afrique le laisst chapper, et +du reste la rvolte tait pour ainsi dire l'tat permanent dans la +Maurtanie. Ds 288, la grande confdration des Quinqugentiens tait +en pleine insurrection. Le prses de la Csarienne, Aurlius Litua, +obtint contre eux quelques avantages et les contraignit une soumission +phmre. + +Mais bientt les Quinqugentiens reprennent les armes et portent le +ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage l'est. Un certain +Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, est proclam +Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-mme en +Afrique pour prendre la direction des oprations. Il combat les +farouches Quinqugentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque +sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la +rpression est srieuse et la soumission relle. Pour en assurer les +effets, Maximien juge ncessaire de transporter une partie de ces tribus +indomptes[192] (297). + +Vers le mme temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la +rvolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que +l'empereur essaya de la rduire. + +[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1. +IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit o ces tribus ont +t transportes, M. Fournel penche pour le dsert, mais cette +conjecture nous semble peu justifie.] + +NOUVELLES DIVISIONS GOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE.--Sous le rgne de +Diocltien, les divisions administratives de l'empire furent modifies +et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements +ont t effectus par Maximien, aprs sa victoire sur les +Quinqugentiens (297). Morcelli les place en 297, la mme date que la +reconstitution gnrale de l'empire. Il est probable que la +confdration des _cinq_ rpubliques cirtennes, (_Cuicul_ (Djemila) +avait t ajoute aux quatre prcdentes), fut dissoute un peu +auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis l'poque +d'Alexandre Svre. La sparation de la Numidie en territoire militaire +et territoire civil, fournit naturellement l'occasion de faire cesser +une anomalie qui ne pouvait tre que prjudiciable au bon ordre, dans +une poque aussi trouble. + +La Maurtanie orientale fut divise en deux parties: celle de l'est avec +Sitifis pour chef-lieu, reut le nom de Sitifienne; celle de l'ouest +conservant Csare, comme sige du gouverneur, continua tre appele +Csarienne. + +Ds lors, l'Afrique fut divise de la manire suivante: + +1 Cyrnaque, ayant un gouverneur particulier, rattache au diocse +d'Orient. + +2 Diocse d'Afrique comprenant: + +La Tripolitaine depuis la Cyrnaque jusqu'au Triton. + +La Bysacne ou Valrie, du Triton jusqu' Horra. + +L'Afrique propre, d'Horra Tabarka. + +La Numidie divise elle-mme en Numidie cirtenne (avec Cirta), et +Numidie militaire avec Lambse, comme chef-lieu, de Tabarka l'Amsaga. + +La Maurtanie stifienne, de l'Amsaga Sald. + +Et la Maurtanie csarienne de Sald la Malua (Mouloua). + +Ces provinces taient administres civilement par des _prses_ relevant +du _vicaire d'Afrique_. Le commandement militaire tait confi au _comte +d'Afrique_, ayant sous ses ordres des _prpositi limitum_ [193]. + +[Note 193: Pallu de Lessert, _loc. cit._, p. 81.] + +3 Et la Maurtanie Tingitane, rattache au diocse d'Espagne, et +commande par un _comes Tingitan_, relevant directement du _magister +peditum_ (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration +civile tait confie un prses obissant au vicaire d'Espagne. Le +manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Csarienne, +ses relations constantes avec l'Hispanie, si proches, expliquent ce +rattachement l'Europe. + + + + +CHAPITRE IX + +L'AFRIQUE SOUS L'AUTORIT ROMAINE (_Suite_). +297-415. + + +tat de l'Afrique la fin du IIIe sicle.--Grandes perscutions contre +les chrtiens.--Tyrannie de Galre en Afrique.--Constantin et Maxence, +usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses +dvastations.--Triomphe de Constantin.--Cessation des perscutions +contre les chrtiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation +administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des +Dunatistes. Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; perscution des +Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excs des +Donatistes.--Exactions du comte Romanus.--Rvolte de +Firmus.--Pacification gnrale.--L'Afrique sous Gratien, Valentinien II +et Thodose.--Rvolte de Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous +Honorius. + + +TAT DE L'AFRIQUE LA FIN DU IIIe SICLE.--Nous avons vu dans le +chapitre qui prcde, combien les rvoltes des indignes rendaient +prcaire la situation de la colonisation africaine. Quatre sicles et +demi s'taient couls depuis la chute de Karthage, et les Romains +avaient effectu leur conqute avec la plus grande prudence, mnageant +les transitions et n'avanant que mthodiquement. Ils avaient fait des +efforts considrables pour coloniser l'Afrique et avaient pu croire un +instant au succs; mais sous les rgnes les plus brillants, les rvoltes +des Berbres avaient dmontr la prcarit de celle occupation et, +malgr le dploiement d'un appareil militaire formidable pour l'poque, +la puissance de l'empereur avait t insulte par les sauvages +africains. + +Cette situation, dont le danger dj pressenti allait se dmontrer par +des faits, tait la consquence d'une erreur ou d'un oubli des matres +du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient pas assez +tenu compte de la race indigne et, se contentant de la refouler dans +les plaines livres aux colons, ils l'avaient laisse se concentrer, se +renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contres comme le pays des +Quinqugentiens et le massif de l'Aours. Ils voyaient bien aussi les +tribus nomades du sud se masser sur la ligne du dsert, mais ils se +contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud. + +Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne +Numidie, la vieille race indigne avait disparu ou s'tait assimile. La +langue, la littrature et les institutions de Rome avaient t adoptes +par ces Berbres. Ceux-l n'taient pas craindre; mais, tout autour +d'eux, la race africaine se reconstituait et tait prte entrer en +lutte. L'anarchie, prlude du dmembrement de l'empire, les luttes +religieuses, dont l'Afrique tait sur le point de devenir le thtre, +allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalit +africaine et permettre aux nouvelles tribus berbres de s'tendre en +couche paisse sur les restes des anciennes. Il y a l un enseignement +que les colonisateurs actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre +de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conqute est +facile, il n'en est pas de mme de la colonisation et que, tant que la +race autochthone reste peu prs intacte, l'tablissement des trangers +au milieu d'elle est prcaire. + +GRANDES PERSCUTIONS CONTRE LES CHRTIENS.--Les perscutions exerces +contre les chrtiens semblaient n'avoir d'autre rsultat que de +fortifier la religion nouvelle. Les proslytes taient trs nombreux en +Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indignes +romaniss et mme dans les tribus berbres. Il est impossible de ne pas +tre frapp de ce fait concluant que ce fut le sang indigne qui coula +ici le premier pour la foi chrtienne, car les victimes inscrites en +tte du martyrologe africain sont bien des berbres: Namphanio, Miggis, +Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul rvlerait la +nationalit, si l'histoire n'avait eu soin de la constater +expressment[194]. + +Des bas-fonds populaires o le christianisme avait d'abord pris racine, +il s'levait et pntrait l'administration et l'arme. Un jour c'tait +un gardien de prison qui demandait partager le sort des condamns; une +autre fois c'tait un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne +de commandement, se dpouillant de sa cuirasse et de ses insignes, +refusait de continuer servir Csar pour entrer dans la milice du +Christ[195]; ailleurs des hommes enrls n'acceptaient pas leur +incorporation[196]. Pour tous c'tait la mort, mais ils supportaient +avec joie les affres du supplice. + +[Note 194: Berbrugger, _Revue africaine_, N 51, p. 193.] + +[Note 195: Voir les _Actes du centurion saint Marcellus, martyr +Tanger_, 30 Oct. 298. _Acta prim. martyr_, p. 311.] + +[Note 196: V. _Actes de saint Maximilien de Thveste_ (12 mars +295).] + +Le triomphe de la nouvelle religion tait proche. Le trne des empereurs +en tait branl sur sa base, car le christianisme, son dbut, tait +la ngation de tout pouvoir temporel. Depuis l'excution des dits de +Dcius et de Valrien, la perscution, tout en continuant, avait subi +une certaine modration. Diocltien n'tait pas port aux mesures +extrmes contre les chrtiens; mais Galre ne voyait le salut de +l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait +l'empereur de prendre les mesures les plus nergiques. Enfin, en 303, +Diocltien, cdant aux instances de son csar, promulgua l'dit de +perscution connu sous le nom d'dit de Nicomdie. Les mesures +prescrites taient terribles: destruction des glises et des livres et +ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrtiens dont les +biens devaient tre saisis et qui devaient, eux-mmes, tre jets en +prison ou livrs au bourreau. + +Cet dit fut immdiatement excut, sauf dans la partie du diocse +d'Occident qui tait soumise au csar Constance Chlore, c'est--dire la +Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de +l'empire, les perscuteurs se mirent l'oeuvre. En Afrique, ils +dployrent un grand zle. A Cirta, un certain Munatius Flix, flamine +perptuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Gnralement +les chrtiens restrent fermes dans leur foi et des prtres subirent le +martyre plutt que de remettre aux perscuteurs leurs vases et leurs +livres qu'ils avaient cachs; mais un grand nombre faiblirent, renirent +leur foi et livrrent leur dpt sacr. L'glise de Cirta se signala par +sa faiblesse: son vque Paulus se soumit tout ce qu'on exigea de lui. + +Cette perscution n'tait que le prlude de violences plus grandes +encore. Il ne suffisait pas d'avoir dtruit les glises et les objets +extrieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de +l'anne 303, un dit adress au gouverneur de la Palestine fixait +certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux. +Ces jours dtermins furent appels _dies thurificationis_ et l'on +avouera que c'tait un excellent moyen de reconnatre les chrtiens. +Valrius Florus, prses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul +de la Proconsulaire, se firent les excuteurs de ces mesures. Le sang +des chrtiens coula flots en Afrique pendant cette priode qui fut +appele l're des martyrs[197]. + +[Note 197: Voir l'intressante dissertation de M. Poulie ce sujet +dans l'_Annuaire de la Socit arch. de Constantine_, 1876-77, pp. 484 +et suiv.] + +TYRANNIE DE GALRE EN AFRIQUE.--En 305, Diocltien et Maximien Hercule +abdiqurent au profit des deux csars Constance Chlore et Galre, +lesquels s'adjoignirent comme csars Svre et Maximin. Bien que +Constance Chlore et l'Afrique dans son lot, il en abandonna +l'administration Galre qui en confia le commandement au csar Svre. +On sait qu'un des premiers actes de Galre, en prenant le pouvoir, fut +de prescrire un recensement gnral des personnes et des biens de +l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. On procda l'excution +de cette mesure avec une rigueur qui rpandit partout la terreur et la +dsolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs taient +runis et compts sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait + la dlation le fils contre le pre, l'esclave contre le matre, +l'pouse contre le mari. On obtenait par les tourments des dclarations +de biens que l'on ne possdait pas[198]. Il est probable que l'Afrique, +qui avait dj tant se plaindre de Galre, souffrit beaucoup de ces +mesures et de la faon cruelle dont elles furent appliques. Les troupes +seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui +quelque fidlit. + +[Note 198: Poulle, _loc, cit._, p. 481.] + +CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D'ALEXANDRE.--A la mort de Constance +Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamrent auguste son +fils Constantin. De son ct, Galre donna le titre d'auguste Svre. + +Peu de temps aprs, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de +Galre, ayant gagn l'appui du prfet du prtoire Anulinus, prit aussi +la pourpre et fut acclam par les soldats (28 octobre 306). + +En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui +avait d'abord reu le titre de comte et, aprs le dpart du proconsul, +avait t lev aux fonctions de vicaire d'Afrique (mars 306). Il reut +probablement la mission de proclamer l'autorit de Maxence, dans les +provinces africaines; mais, nous l'avons dit, les troupes tenaient pour +Galre. Elle refusrent de reconnatre l'usurpateur et prirent le chemin +de l'Orient, afin de rejoindre, Alexandrie, le lieutenant de leur +matre. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrrent sur leur +route, toujours est-il qu'elles furent forces de rentrer Karthage, o +elle retrouvrent leur chef Alexandre. A quel prince obissait alors +l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle tait +dans un tat voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des +partisans. + +Sur ces entrefaites, Galre tant mort, les troupes exploitrent +habilement un bruit, vrai ou faux, d'aprs lequel Maxence, doutant de la +fidlit d'Alexandre, aurait envoy des missaires pour le tuer. Bon gr +mal gr, elles le proclamrent empereur. Alexandre dont l'origine est +incertaine, mais qu'on dsigne gnralement comme un paysan pannonien, +tait alors un vieillard affaibli par l'ge au moral et au physique, +incapable de rsistance autant que d'initiative. Il se laissa ainsi +porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l'affermir et le +conserver (308). + +TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DVASTATIONS.--Cependant Maxence, +aprs avoir dfait et mis mort Svre, s'tait empar de Rome et de +toute d'Italie. Absorb par le soin d'asseoir sa puissance, il ne +pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre rgnait tranquillement +Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnatre son +autorit, mais il ne parat pas qu'il ait su gagner l'affection des +populations. + +En 311, Maxence pouvant dtacher quelques troupes, les plaa sous le +commandement du prfet du prtoire, Rufus Volusianus, et du gnral +Znas, et les envoya en Afrique. Karthage emporte d'assaut fut mise +feu et sang. Quant Alexandre, il avait pu se rfugier derrire les +remparts de Cirta. Les gnraux de Maxence l'y poursuivirent et s'tant +rendus matres de cette ville, s'emparrent de l'usurpateur qui fut +trangl[199]. + +[Note 199: Voir, pour la rvolte d'Alexandre: Aur. Victor, +_pitome_, Eutrope, _pit._; Zosime. Tillemont, _Hist. des empereurs_, +etc. Nous avons adopt en grande partie les opinions de M. Poulle (_Soc. +arch. de Constantine_), 1876-77.] + +Cirta, comme Karthage, fut entirement saccage, puis brle par les +vainqueurs. Maxence fit cruellement expier l'Afrique ce qu'il appelait +son manque de fidlit: un grand nombre de cits furent livres aux +flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dpouills de +leurs biens; beaucoup d'entre eux prirent dans les tortures, car toutes +les haines, toutes les rivalits purent exercer librement leurs +vengeances, et le pays gmit sous la plus pouvantable terreur. Les +campagnes, mme, n'chapprent pas la fureur du vainqueur qui se fit +livrer les rserves de grain et porta la dvastation partout. + +TRIOMPHE DE CONSTANTIN.--Aprs avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence +s'appliqua retirer de l'Afrique tout ce que la contre pouvait lui +fournir en hommes et en argent, afin d'tre en mesure de rsister son +comptiteur Constantin. En 312, la lutte commena entre les deux +empereurs et se termina bientt par la dfaite de Maxence devant Rome. +Malgr la supriorit de son arme, o les Berbres taient en grand +nombre, il fut entirement vaincu par son comptiteur et se noya dans le +Tibre (28 octobre). + +La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie; +on dit que Constantin envoya la tte du tyran Karthage qui avait tant +eu se plaindre de lui. Le vainqueur s'appliqua de toutes ses forces +panser les plaies de la Berbrie: il envoya des secours en argent, +diminua les impts, rendit les biens confisqus leurs propritaires, +et fit relever les cits dtruites. + +Cirta, reconstruite pas ses ordres, reut son nom et nous l'ap-pellerons + l'avenir Constantine. Par ces mesures il mrita la reconnaissance de +ce pays si maltrait par ses prdcesseurs. + +CESSATION DES PERSCUTIONS CONTRE LES CHRTIENS. LES DONATISTES. SCHISME +D'ARIUS.--A partir de l'anne 305, les perscutions s'taient ralenties; +selon le tmoignage d'Eusbe et de saint Optat, Maxence les fit +immdiatement cesser, ds son avnement. Le triomphe de la religion +nouvelle tait proche, mais, avant mme qu'il ft assur, des divisions +se produisaient dans son sein et il allait en rsulter de bien graves +vnements. + +Au mois de mars 305, l'vque de Cirta, Paulus, tant mort, un concile +se runit dans cette ville, chez un particulier, car les glises taient +dtruites, pour lui donner un successeur. Dix vques de Numidie y +prirent part. A peine la sance tait-elle ouverte, que des discussions +s'levrent entre les membres: on reprocha un certain nombre d'entre +eux d'avoir faibli pendant les perscutions et d'avoir remis les livres +et vases sacrs. Pour la premire fois l'pithte de _traditeurs_ fut +lance. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra +dans l'assemble une grande violence. Sylvain avait t propos pour le +sige piscopal, mais il tait traditeur; grce l'appui de la populace +il fut lu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus minents +taient enferms dans le cimetire des martyrs. Ce fait qui semblerait +de peu d'importance, fut le point de dpart de la dplorable scission +qui se produisit dans l'glise d'Afrique. + +Quelque temps aprs, en 311 mourait l'vque de Karthage Mensurius, qui +avait su rsister avec autant de fermet que de prudence aux violences +des perscuteurs et conserver les vases de son glise. Les fidles +s'assemblrent pour procder son remplacement et lurent le diacre +Ccilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientt l'opposition +contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrs +que son prdcesseur avait cachs chez les fidles. Une vritable +conspiration ayant sa tte Donat, vque des Cases-Noires[200] en +Numidie, s'ourdit contre lui; les prtres de l'intrieur ne lui +pardonnaient pas de s'tre fait lire sans leur participation. Ils +formrent un groupe de soixante-dix prlats la tte desquels tait +Secundus, vque de Ticisi[201]. Runis en concile, ils citrent +Ccilien comparatre devant eux; mais, comme il s'y refusait, disant +qu'il avait t rgulirement sacr et ajoutant qu'il tait prt +recevoir de nouveau l'imposition des mains, Purpurius, dont la violence +s'tait fait remarquer Cirta, s'cria: Qu'il vienne la recevoir et on +lui cassera la tte pour pnitence. + +[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l'Aours.] + +[Note 201: Actuellement Tidjist (An-el-Bordj), prs de Sigus, au +sud de Constantine.] + +Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Ccilien, +fonde sur les trois points suivants: 1 il avait refus de se rendre +leur runion; 2 il avait t sacr par des traditeurs; 3 il aurait, +lors des perscutions, empch des fidles de secourir les martyrs. Or +ces deux derniers chefs n'taient rien moins que prouvs et, dans le +groupe des vques qui s'rigeaient ainsi en juges, plusieurs s'taient +reconnus eux-mmes traditeurs. Pour complter leur oeuvre, ils +dclarrent le sige de Karthage vacant et y levrent un certain +Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie +personnelle de Ccilien, avait, par ses instances et son argent, +contribu ce rsultat. + +Ainsi fut consomme la scission de l'glise d'Afrique, au moment mme o +sa cause triomphait. L'irritation rciproque des deux partis devint +extrme et amena des conflits journaliers. + +Constantin tenait essentiellement la pacification de l'Afrique; bien +qu'inclinant vers le christianisme, il mnagea les adhrents de l'ancien +culte et fit mme riger un temple en l'honneur de la famille flavienne. +Il apprit donc avec peine les divisions de l'glise d'Afrique et crivit +au proconsul Anulinus, pour qu'il tcht de les faire cesser. Dans ces +instructions il semble pencher pour le parti de Ccilien. Mais les +Donatistes, ainsi les appelait-on dj, n'taient pas gens s'incliner +devant des conseils ou mme des menaces; ils adressrent l'empereur +une supplique dans laquelle ils entassrent toutes les accusations +contre leur ennemi. + +En prsence de cette rclamation, Constantin ordonna la comparution des +deux parties devant un conseil d'vques, et convoqua ce concile un +grand nombre de prlats de la Gaule et de l'Italie. Tous se runirent +Rome, en octobre 313, sous la prsidence du pape Miltiade. Ccilien et +Majorin accompagns de clercs et de tmoins, se prsentrent ce +concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur +les griefs reprochs par eux leur adversaire, que sur ce qui leur +tait imput. On devine ce que purent tre de tels dbats. Aprs bien +des jours d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il +reconnaissait Ccilien innocent et validait son ordination. Il disposait +en outre que les prtres ordonns par Majorin continueraient exercer +leur ministre et que si, dans une localit, il se trouvait deux prtres +ordonns l'un par Ccilien, l'autre par Majorin, le plus ancien serait +conserv et l'autre plac ailleurs. Quant Donat, on le condamnait +comme auteur de tout le mal et coupable de grands crimes. + +A la suite de cette dcision, Ccilien fut retenu provisoirement en +Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la +promesse qu'il ne reparatrait plus Karthage. Des commissaires +ecclsiastiques furent envoys en Afrique pour notifier cette dcision +au clerg et faire une enqute qui confirma l'innocence de Ccilien. +Celui-ci rentra peu aprs Karthage. Donat, de son ct, ne tarda pas +y paratre, au mpris de son serment. Les luttes recommencrent alors +avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, charg d'informer par +l'empereur, conclut encore contre les Donatistes. + +Mais ceux-ci ayant rclam le jugement d'un nouveau concile, l'empereur +voulut bien faire convoquer les vques Arles, pour le mois d'aot +314. Ce fut encore un triomphe pour Ccilien; seulement le concile crut +devoir donner son avis sur le grand diffrend qui divisait l'glise +d'Afrique et il opina que ceux qui seraient reconnus coupables d'avoir +livr les critures ou les vases sacrs ou dnonc leurs frres, +devraient tre dposs de l'ordre du clerg[202]. C'tait donner aux +Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore +satisfaits et en appelrent l'empereur qui confirma Milan, en 315, +les dcisions des conciles de Rome et d'Arles. + +[Note 202: _L'Afrique chrtienne_ par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est + cet ouvrage que nous avons emprunt la plus grande partie des +documents qui prcdent.] + +Constantin avait montr dans toute cette affaire une trs grande +modration; mais, quand tous les degrs de juridiction eurent t +puiss, il prescrivit Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec +svrit toute tentative de rbellion de la part des Donatistes. Ceux-ci +se virent donc bientt l'objet d'une nouvelle perscution dans laquelle +les plus marquants d'entre eux furent bannis. Mais leurs partisans +taient trs nombreux, surtout dans l'intrieur, et ils gardrent +souvent par la force leurs positions. + +Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le +succs devait tre encore plus grand prenait naissance en Cyrnaque. +Vers 320, le Libyen Arius se sparait de l'glise orthodoxe, par suite +de divergences sur des points d'apprciation relativement la trinit. +L encore, l'empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix +pour ramener la pacification dans l'glise; mais le schisme arien tait +fait. + +ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L'AFRIQUE PAR +CONSTANTIN.--En 323, Constantin attaqua brusquement son rival, +l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre mort. +Rest ainsi seul matre de l'empire, il s'appliqua rtablir l'unit de +commandement et rgulariser l'administration des provinces. L'empire +fut divis en quatre grandes prfectures. + +L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacne, la Numidie et les +Maurtanies, stifienne et csarienne, ft partie de la prfecture +d'Italie, et fut place, pour l'administration civile, sous l'autorit +du prfet du prtoire de cette prfecture. + +La Tingitane, rattache la prfecture des Gaules, tait sous +l'autorit du prfet du prtoire des Gaules. + +La Cyrnaque dpendit de la prfecture d'Orient. + +Le prfet du prtoire d'Italie tait reprsent en Afrique: + +1 Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux lgats la +proconsulaire; + +2 Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires la +Byzacne et la Numidie, et par trois prses la Tripolitaine, la +Stifienne et la Csarienne. + +Le prfet des Gaules tait reprsent dans la Tingitane par un prses. + +Le _Comte des largesses sacres_ avait la direction de tout ce qui se +rapporte aux finances; et le _Comte des choses prives_ tait le +directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui +portaient le titre d'_illustres_, avaient un certain nombre de dlgus +en Afrique. + +L'arme et les choses militaires relevaient du _magister peditum_, +sorte de ministre de la guerre, rsidant aussi Rome, et reprsent en +Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurtanie csarienne +et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique et de Tingitane. + +Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize prposs des limites, +qui commandaient les troupes places sur la frontire, plus les corps +mobiles. + +Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un prfet de +cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles. + +Le duc de la Csarienne avait huit prposs des limites. Il tait aussi +prses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dpendre du +vicaire d'Afrique. + +Le duc de la Tripolitaine avait douze prposs et deux camps o +taient, sans doute, les troupes destines tenir la campagne. + +Les troupes, on le voit, taient divises en deux classes: les troupes +mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontire[203]. + +Sous le Bas-Empire, l'organisation des assembles provinciales fut +modifie; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions +religieuses cessrent et le concilium devint une assemble purement +administrative, charge d'clairer les prfets et de leur fournir un +appui moral, car il n'avait aucun droit excutif. La centralisation +tablie par Constantin fit cesser l'autonomie des provinces. L'empereur +voulut tout diriger du fond de son palais et c'est dans ce but que les +fonctions furent multiplies. Des _curiosi_, inspecteurs plus ou moins +occultes, furent chargs de surveiller les fonctionnaires et de rendre +compte de leurs moindres actes au chef suprme; en mme temps les cits +reurent des _defensores_, dont la mission tait de protger les +citoyens contre l'injustice et la tyrannie des agents du prince. + +Le concilium provincial conserva le droit de prsenter des voeux et des +dolances l'empereur; sa runion tait l'occasion de ftes et de +rjouissances publiques; la convocation tait faite par le prfet. Le +sacerdos provinei, dont la fonction parat avoir t conserve pendant +quelque temps encore, dut cder la prsidence du concile au prfet ou +son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prtres devenus chrtiens, fut +entour d'honneurs et d'immunits; mais il perdit toute occasion de +s'immiscer lgalement dans les affaires administratives[204]. + +[Note 203: L'_Afrique septentrionale aprs le partage du monde +romain_, par Berbrugger, travail extrait de la _Notice des dignits_, de +Booking.] + +[Note 204: _Les Assembles provinciales et le culte provincial_, par +M. Pallu de Lessert, passim.] + +PUISSANCE DES DONATISTES.--LES CIRCONCELLIONS.--Vers 321, les Donatistes +avaient obtenu le rappel de leurs exils, et il se produisit une sorte +d'apaisement. En 326, Ccilien tant mort fut remplac par Refus: de +leur ct, les Donatistes lirent Donat, homonyme de l'vque des +Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu aprs, les nouveaux lus +runissaient Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix vques +prirent part et o, grce des concessions mutuelles, on put consolider +la trve. + +On sera peut-tre tonn du grand nombre d'vques se trouvant alors en +Afrique, mais il faut considrer ces prlats comme de simples curs. La +cration des siges piscopaux en Afrique n'a pas toujours t motive +par l'importance des localits et le chiffre de la population. L'on +observe en effet dans l'histoire des Donatistes que ces habiles +sectaires, afin d'augmenter leur influence, multipliaient le nombre des +vques et les prposaient de simples hameaux... Or, on conoit +parfaitement que l'glise, pour tenir tte aux Donatistes, ait imit +cette conduite et multipli les vchs... Au surplus, il tait dans +l'esprit de l'glise d'Afrique de multiplier les diocses afin que leur +peu d'tendue en facilitt l'administration[205]. + +Ainsi les deux glises vivaient cte cte et essayaient de se tolrer, +mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits +les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, cdant la demande de +Zezius, vque de Constantine, ordonner la construction d'une basilique +pour les orthodoxes, attendu que tout ce qui appartenait l'glise +catholique tait tomb au pouvoir des Donatistes et que les orthodoxes +n'avaient aucun local pour tenir leurs assembles[206]. + +[Note 205: _Observations sur la formation des diocses dans +l'ancienne Eglise d'Afrique_, par l'abb Lon Godart (_Revue africaine_, +2e anne, pp. 399 et suiv.)] + +[Note 206: V. L'_Africa christiana_ de Morcelli, t. II, p. 234. +Cette glise se trouvait dans l'emplacement occup actuellement par +l'hpital militaire.] + +A ct des Donatistes modrs, qui essayaient de chercher un modus +vivendi avec les autres chrtiens, se trouvaient les zls, les purs. +Runis en bandes obissant un chef, ils se mirent parcourir le pays +dans le but, disaient-ils, de faire reconnatre la saintet de leur foi. +Leur cri de ralliement tait _Laudes Deo_ (Louanges Dieu!), et il fut +bientt redout comme un signal de pillage et de mort. Faisant +profession de mpriser les biens de la terre et de vivre dans la +continence, ils ne tardrent pas riger la destruction en principe. +Ils n'ont du reste rien perdre, car la plupart sont des esclaves +fugitifs, des malheureux ruins par les guerres civiles ou les exactions +du fisc. Ils prtendent tablir l'galit en dtruissant les biens et +faire le salut des riches en les ruinant. + +Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaqurent d'abord +aux fermes isoles; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie +furent stigmatiss du nom de Circoncellions[207]. Nous verrons avant peu + quels excs ces fanatiques se portrent. Leur quartier gnral tait +Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aours, entre Lambse et +Theveste[208]. + +[Note 207: De _Circumiens cellas_ (rdant autour des fermes).] + +[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et +de saint Optat.] + +LES FILS DE CONSTANTIN.--PERSCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.--A la +mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionn en cinq parties; +mais bientt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance, +restrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls matres du +pouvoir. Un nouveau partage fut alors opr entre eux (338). L'Afrique +demeura pendant plusieurs annes un sujet de contestation entre Constant +et Constantin, et les deux frres en vinrent plusieurs fois aux mains. +La mort de Constantin (340) mit fin la lutte en assurant le triomphe +de Constant. + +Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les paens, puis, des dissensions +nouvelles s'tant produites en Afrique entre les Donatistes et les +orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin +ces troubles. A peine taient-ils arrivs Karthage que les Donatistes +se soulevrent de toutes parts. Aids par les Circoncellions, ils +osrent tenir tte aux armes de l'empereur. Mais bientt ils furent +vaincus et rduits la fuite, et la perscution commena; les vques +compromis furent exils ou mis mort. Le principal rsultat de ces +violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler +leur fureur, au grand prjudice de la colonisation. + +CONSTANCE ET JULIEN.--EXCS DES DONATISTES.--En 350, Constant fut mis +mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trne et +tendit son autorit sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de +Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur matre. Elles +passrent ensuite en Espagne, de l en Gaule et vinrent Lyon craser +l'arme de Magnence, qui prit dans la bataille. Ainsi Constance resta +seul matre de l'empire. On sait qu'il s'rigea en protecteur de +l'arianisme. + +En 360, Julien, ayant t proclam Lutce et reconnu par l'Italie, +chercha gagner l'Afrique sa cause, mais ne put parvenir la +dtacher de sa fidlit au fils de Constantin. Du reste, Constance avait +pris des prcautions srieuses pour conserver sa province, et, bien +qu'il ft menac par son comptiteur d'un ct, et par les Perses de +l'autre, il envoya en Afrique son secrtaire d'tat Gaudentius avec +ordre de lever des troupes et de s'opposer tout dbarquement. +Gaudentius remplit sa mission avec fidlit, il invita le comte Cretion +et les gouverneurs (rectores) faire des leves, et il tira des deux +Maurtanies une cavalerie lgre excellente avec laquelle il protgea +efficacement tout le littoral contre les troupes stationnes en Sicile +et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en +Afrique[209]. + +L'anne suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il +se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes, +fort affaiblis par la perscution macarienne. Leurs vques leur furent +rendus et une violente raction contre les orthodoxes se produisit. Les +Donatistes se vengrent d'eux par les mmes armes: les spoliations, les +dvastations, les meurtres. Un exemple donnera une ide du caractre de +ces luttes: Flix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur +Lemelli[210], la tte d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouv la +porte de la basilique ferme, ils en firent le sige; les Circoncellions +montrent sur le toit et, de l, accablrent les fidles sous un monceau +de tuiles. Un grand nombre fut cruellement bless; deux diacres qui +dfendaient l'autel furent tus et les fastes de l'glise inscrivent +deux martyrs de plus[211]. Ailleurs, Typaza, en prsence du +gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; les hommes +sont torturs, les femmes tranes; les enfants mis mort ou touffs +dans les entrailles de leurs mres. + +Du reste les Donatistes ne tardrent pas voir des schismes se produire +dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, vque de +Cartenna[212], qui imposait un nouveau baptme tous les anciens +traditeurs. + +[Note 209: Poulle (_Soc. arch._), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi +_Rev. afr._ t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.] + +[Note 210: Zembia, dans la Medjana.] + +[Note 211: Poulle, _Maurtanie_, p. 129.] + +[Note 212: Tens]. + +EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.--A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite, +dans les premiers temps du rgne de Valentinien, une tribu indigne de +la Tripolitaine, les _Asturiens_, ainsi appels par les auteurs[213], +causrent les plus grands ravages dans cette contre et vinrent mme +attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelrent +leur secours le comte Romanus, nomm depuis peu matre des milices +d'Afrique; mais ce gnral ne voulut entrer en campagne que si on lui +fournissait quatre mille chevaux et une grande quantit de vivres, +conditions que les Tripolitains ruins ne pouvaient remplir; de sorte +que les Berbres continurent leurs dprdations. l'avnement de +Valentinien, les gens de Leptis envoyrent des dputs l'empereur pour +lui exposer leurs dolances; mais les partisans de Romanus en +attnurent en partie l'effet. Cependant l'empereur chargea un +administrateur de l'ordre civil, auquel on confia des pouvoirs +militaires extraordinaires, de rtablir la paix. + +[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.] + +En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya un tribun +nomm Pallade pour faire une enqute sur les lieux, mais cet agent se +laissa corrompre et dclara que les plaintes n'taient pas fondes. Pour +Romanus, c'tait le triomphe, l'impunit assure; aussi se livra-t-il, +sans retenue, une prvarication effrne. Une nouvelle plainte des +victimes ayant eu le mme rsultat que la prcdente, l'empereur ordonna +la mise mort des rclamants, _convaincus_ de calomnie. Un ancien +prses de la Tripolitaine, nomm Rurice, qui avait cherch faire +triompher la vrit, fut englob dans l'accusation et excut Sitifis. + +RVOLTE DE FIRMUS.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des +Quinqugentiens vint mourir en laissant plusieurs fils, Firmus, +Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacs et Zamma. Ce dernier tait +fort li avec Romanus, et, comme son frre an, Firmus, craignait +d'tre victime d'une spoliation, il fit assassiner Zamma. C'tait +s'exposer la vengeance certaine du comte; aussi, aprs avoir essay en +vain de se disculper auprs du pouvoir central, Firmus comprit-il qu'il +ne lui restait de salut que dans la rvolte. Ces fils de Nubel taient +tous empreints de civilisation latine, plusieurs d'entre eux taient +chrtiens. + +En 372, Firmus lve l'tendard de l'insurrection dans les montagnes du +Djerdjera. Les Maurtanies le soutiennent; les Donatistes lui +fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruins, tous ceux qui +recherchent le dsordre, des soldats, on dit mme une lgion entire, +viennent se joindre lui. Firmus disposant d'une vingtaine de mille +hommes se met aussitt en campagne; un vque de Rusagus, bourgade sur +la frontire de la Csarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les +Firmianiens, continuant leur marche vers l'ouest, assigent Csare, +s'en rendent matres et rduisent en cendres cette belle ville. Romanus +essaie en vain de lutter; il est dfait et la rvolte gagne la Numidie. +Les soldats proclamrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le +diadme. + + la rception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident envoya en +toute hte des troupes en Afrique sous le commandement du comte +Thodose, matre de la cavalerie. Dbarqu Igilgili (Djidjelli), cet +habile gnrai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un +poste des environs nomm Panchariana, d'o il devait commencer les +oprations (373). Il avait t rejoint, tout en arrivant, par un corps +d'auxiliaires indignes, command par Gildon, frre de Firmus. + +Le prince indigne, comprenant que la situation tait change, essaya de +traiter avec Thodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le gnral +ne voulut rien entendre avant d'avoir reu des otages, et les choses en +restrent l. Bientt, du reste, Thodose entra en campagne, et porta +son camp Tubusuptus[214]. Ayant repouss un nouveau message du +rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commands par +Mascizel et Duis, les mit en droute, et porta le ravage dans toute la +contre, sans cependant se dpartir d'une grande prudence et en +s'appuyant sur une place nomme Lamforte. De l, s'avanant vers +l'ouest, Thodose dfit de nouveau Mascizel, qui avait os l'attaquer. + +Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermdiaire de +prtres chrtiens, et Thodose la lui accorda. Le prince berbre remit +au vainqueur Icosium[215] et lui livra, dans cette ville, ses enseignes, +sa couronne, son butin et des otages, mais il ne parat pas qu'il soit +venu en personne signer le trait. + +[Note 214: Tiklat en Kabylie.] + +[Note 215: Alger]. + +Aprs avoir obtenu ce rsultat, Thodose se rendit Csare et employa +ses lgions relever cette ville de ses ruines. Dans cette localit, il +fit mourir sous les verges ou dcapiter les soldats qui taient passs +au service du rebelle. + +Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau +soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et +les Muzones. La tribu des Isaflenses, tablie sur le versant sud du +Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son +chef Mazuca, mais elle fut encore dfaite et son chef, fait prisonnier, +hta sa mort en dchirant ses blessures. Firmus, rduit encore la +fuite, se jette au coeur des montagnes, puis prend la direction de l'est, +suivi par les Romains. Au moment o ceux-ci vont l'atteindre, il leur +chappe encore et revient sur ses pas. Il entrane de nouveau les +Isaflenses, avec leur chef Igmacen et runit un grand nombre +d'adhrents. Thodose, qui s'est avanc contre lui et le croit sans +forces, est subitement attaqu par vingt mille indignes; il a la +douleur de voir ses soldats lcher pied et ne s'chappe lui-mme qu' la +faveur de la nuit[216]. + +Ayant pu, dans sa droute, gagner le fort de Castellum Audiense[217], il +y rallia son arme et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la +dernire svrit, brlant les uns, mutilant les autres; et grce son +nergie, il rtablit promptement la discipline et put rsister aux +attaques tumultueuses des indignes. Il opra ensuite sa retraite vers +Sitifis[218]. L'anne suivante (375), il s'avana, la tte de forces +considrables, contre les Isaflenses, toujours fidles Firmus, et leur +fit essuyer une nouvelle dfaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors +gagner par les promesses de Thodose. Il cessa toute rsistance et +arrta Firmus au moment o celui-ci, devinant sa trahison, se disposait + fuir. Prvoyant le sort qui l'attendait, le prince berbre se pendit +dans sa prison et le tratre Igmacen ne put livrer ses ennemis qu'un +cadavre qui fut apport leur camp, charg sur un chameau. + +Ainsi finit cette rvolte qui avait dur trois ans. + +[Note 216: Berbrugger, _poques militaires de la grande Kabylie_.] + +[Note 217: Aoun Bessem, au nord d'Aumale.] + +[Note 218: Les auteurs disent qu'il se retira Typaza, mais cela +semble bien improbable et nous nous rallions l'opinion de MM. Poulle +et Berbrugger, qui dmontrent que c'est Stif que Thodose s'est +reform.] + +Pacification gnrale.--Aprs avoir obtenu la pacification gnrale des +tribus souleves, Thodose s'appliqua, par une srie de sages mesures, +rtablir la marche de l'administration et faire oublier les maux +causs par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent +svrement punis. + +Mais le comte Thodose avait de nombreux ennemis qui le dnoncrent +l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son pre, +Valentinien (375). On le prsenta comme tant sur le point de se +dclarer indpendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prtant +l'oreille ces calomnies expdia l'ordre de le mettre mort[219]. Le +vainqueur de Firmus, celui qui avait conserv l'Afrique l'empire, fut +dcapit Karthage. + +[Note 219: Orose, _Hist._, 1. VII, ch. XXXIII.] + +La rvolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain +qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies, +si romanises qu'elles fussent, des tribus indignes intactes, non +assimiles, ils avaient en quelque sorte prpar pour l'avenir la ruine +de leur colonisation. La leve de boucliers laquelle la rbellion de +Firmus avait servi de prtexte, tait le premier acte du drame. Les +Donatistes y avaient jou un rle trop actif pour ne pas porter la peine +de la dfaite. En 378, les dits qui les condamnaient furent remis en +vigueur et excuts strictement. + +L'AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THODOSE.--Le monde romain, +assailli de tous cts par les barbares, tait dans une situation des +plus critiques, et Gratien n'avait ni l'nergie ni les talents qui +auraient t ncessaires dans un tel moment. Son frre, Valentinien II, +empereur d'Orient, tait un enfant en bas ge. Pour soulager ses paules +d'un tel fardeau, Gratien s'associa le gnral Thodose, fils du comte +Thodose, qui avait t mis mort par ses ordres, et l'envoya dfendre +les frontires de l'empire. Peu aprs, Maxime tait proclam par ses +soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant march contre lui, fut +vaincu et tu par l'usurpateur, prs de Lyon. On dit que sa dfaite fut +due la dfection de sa cavalerie maure. + +Thodose, forc de reconnatre l'usurpateur, obtint cependant que +l'Italie et l'Afrique fussent attribues Valentinien II. Mais Maxime +ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En 387, il attaqua +Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'anne suivante, il tait son +tour vaincu par Thodose qui, aprs l'avoir tu, remit Valentinien II en +possession de l'Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant t assassin, +le trne imprial resta Thodose. + +Mais cette poque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Thodose +mourut en 395 et l'empire chut ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce +dernier, g de onze ans, eut l'Occident avec l'Afrique. + +RVOLTE DE GILDON.--Pendant ces comptitions, que pouvait faire +l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la rvolte? Nous avons vu +qu' l'arrive du comte Thodose en Maurtanie, Gildon, frre de Firmus, +s'tait mis sa disposition et lui avait amen des renforts. On avait +t content de ses services et il tait rest sans doute en relations +intimes avec la famille de ce gnral. Aussi, lorsque le fils du comte +Thodose eut t associ l'empire, il songea tre utile Gildon et +lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d'Afrique avec le +titre de _grand matre des deux milices_. Rsidant Karthage auprs du +proconsul Probinus, il joignit la puissance dont il tait revtu +l'honneur de s'allier la famille de Thodose, en donnant sa fille un +des neveux de celui-ci. + +Ds lors, l'orgueil du prince indigne ne connut plus de bornes, et le +pays commena sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorit du +proconsul tait efface par la sienne. Cependant, lors de la rvolte +d'Eugne dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent +faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne montra pas +grand zle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer les secours qu'il +lui rclamait. + +La mort de Thodose le dcida lever le masque, et, pour dclarer ses +intentions, il retint dans le port de Karthage les bls destins +l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est invitable, car +la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est dclar ennemi +public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa le combattre. + +Dans cette conjoncture, Gildon appelle lui le peuple indigne en se +dclarant restaurateur de son indpendance. Il comble les Donatistes de +ses faveurs et perscute les catholiques, Mascizel, son frre, s'tant +rendu Milan pour un motif inconnu, Gildon le souponne d'tre all +intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il fait mettre mort ses +deux fils[220]; puis il adresse, pour la forme, sa soumission +l'empereur. + +[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.] + +CHUTE DE GILDON.--C'est Mascizel, brlant du dsir de la vengeance, +que Stilicon donna le commandement de l'expdition. En 398, ce chef +dbarqua en Afrique avec cinq mille lgionnaires (Gaulois, Germains et +auxiliaires) et marcha contre son frre qui l'attendait la tte d'un +rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal arms et demi-nus. +Parvenu auprs de Theveste, il se trouva isol au milieu de montagnes +escarpes et entour de ses innombrables ennemis. + +Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gtules et de ses +montagnards berbres; en voyant les faibles forces que son frre ose lui +opposer, il donne le signal du combat comme celui d'une excution en +masse. L'action s'engage, et Mascizel, dsespr, s'avance pour +parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premires lignes: +un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les +Berbres croient une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un +clair, et bientt cette immense arme, prise d'une terreur +inexplicable, tourne le dos l'ennemi. En mme temps, les lgionnaires, +revenus de leur tonnement, chargent les indignes et changent leur +retraite en droute[221]. + +[Note 221: Zosime, _Hist._, 1. V. Orose, 1. VII.] + +Aprs cette inexplicable dfaite, Gildon, abandonn de tous, parvint +atteindre le littoral et prendre la mer; il voulait gagner +Constantinople; mais les vents contraires le rejetrent sur la cte +d'Afrique. Arrt Tabarka, il fut conduit son frre qui l'accabla de +reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son supplice. +Gildon l'vita en s'tranglant de ses propres mains. Il avait gouvern +l'Afrique pendant douze ans. + +Mascizel, qui venait de rtablir si heureusement la paix en Afrique, et +d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit Milan, afin d'obtenir +la rcompense de ses services, c'est--dire sans doute la position de +son frre. Mais Stilicon venait de se convaincre par la rvolte de +Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder aux Africains; il +se dbarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux. + +L'AFRIQUE SOUS HONORIUS.--L'Afrique, qui depuis un an relevait de +l'empire d'Orient, fut rattache celui d'Occident; puis on envoya +Karthage un proconsul qui runit au fisc tous les domaines de la +succession de Nubel et de Gildon. Ces biens taient considrables et +l'on dut nommer un fonctionnaire spcial pour les administrer. + +La chute de Gildon fut suivie de perscutions contre ceux qui avaient +pris part sa rvolte, et, comme ils taient presque tous donatistes, +ces reprsailles prirent la forme d'une nouvelle perscution attise par +les vques orthodoxes. Quiconque tait souponn d'avoir eu de la +sympathie pour les rebelles se voyait dpouill de ses biens et chass +du pays, trop heureux s'il chappait au supplice. L'vque Optatus de +Thamugas, qui avait t un des principaux auxiliaires de Gildon, fut +jet en prison et y prit. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les +Circoncellions une occasion de recommencer leurs dsordres. + +En 399, Honorius promulgua un dit par lequel il prohibait d'une faon +absolue le culte des idoles. L'excution de cette mesure rencontra en +Afrique une vive opposition, car les paens y taient encore nombreux. +Le temple de Tanit Karthage, qui avait t ferm par ordre de +Thodose, fut affect au culte chrtien, mais comme les idoltres +continuaient y faire leurs sacrifices, on se dcida le dmolir. + +Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se rpandre sur +l'Europe. Dans les premires annes du Ve sicle, les Vandales, les +Alains et les Suves, pousss par les Huns, partis de la Pannonie, +traversent la Germanie, culbutent les Franks, pntrent en Gaule et, +continuant leur marche travers les Pyrnes, s'arrtent en Espagne. En +409, ils oprent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de +la mme anne, les Goths, conduits par Alaric, s'emparaient de Rome. +Assig par eux dans Ravenne, Honorius tait oblig d'appeler son +secours l'empereur d'Orient, son neveu Thodose II. + +Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidle l'empereur et continua + assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs +tentatives infructueuses pour s'en emparer[222]. Le gouverneur, +Hraclien, dfendit avec habilet sa province et la conserva l'empire; +le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d'un +territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son ct, avait des vues +sur l'Afrique; il se disposait se mettre en personne la tte d'une +expdition et prparait une flotte cet effet; mais la tempte +dtruisit ses navires, et il dut y renoncer. + +[Note 222: Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, l. XXVIII.] + +Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la +Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licenci une +partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa de +prendre la mer en laissant les populations se dfendre comme elles le +pourraient. + +En 413, Hraclien qui s'tait empar des biens des migrants rfugis en +Afrique pour fuir les Goths, se dclara indpendant et commena sa +rvolte en retenant les bls. Bientt il passa en Italie la tte d'une +arme considrable, mais il fut entirement dfait prs d'Orticoli; +aprs quoi il chercha un refuge Karthage o il ne trouva que la mort. + + + + +CHAPITRE X + +PRIODE VANDALE +415-531 + + +Le christianisme en Afrique au commencement du Ve sicle.--Boniface +gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales +envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les +Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau trait de Gensric +avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien +III; pillage de Rome par Gensric--Suite des guerres des +Vandales.--Apoge de la puissance de Gensric; sa mort.--Rgne de +Hunric; perscutions contre les catholiques.--Rvolte des +Berbres.--Cruauts de Hunric.--Concile de Karthage; mort de +Hunric.--Rgne de Goudamond.--Rgne de Trasamond.--Rgne de +Hildric.--Rvoltes des Berbres; usurpation de Glimer. + + +LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SICLE.--Avant +d'entreprendre le rcit des vnements qui vont faire entrer l'histoire +de la Berbrie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup +d'oeil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve +sicle. Si nous sommes entrs dans des dtails un peu plus complets que +ne semble le comporter le cadre de ce rcit, sur cette question, c'est +que l'tablissement de la religion chrtienne fut une des principales +causes du dsastre de l'Afrique[223]. Les premires perscutions +commencrent porter un grand trouble dans la population coloniale et +diminuer sa force en prsence de l'lment berbre en reconstitution. Et +cependant cette priode est la plus belle, car les chrtiens unis dans +un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde. +Aussitt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient +triompher, une scission radicale, irrmdiable, se produit dans leur +sein et ils se traitent avec la haine la plus froce. Il n'y a pas de +btes si cruelles aux hommes que la plupart des chrtiens le sont les +uns aux autres. Ainsi s'exprime Ammien Marcellin[224], qui les a vus de +prs. Mais ce n'est pas tout: avec le succs, leurs moeurs deviennent +moins pures et leurs assembles servent de prtexte aux orgies, si bien +que saint Augustin, qui avait failli tre lapid Karthage pour avoir +prch contre l'ivrognerie, s'crie: Les martyrs ont horreur de vos +bouteilles, de vos poles frire et de vos ivrogneries![225]. Il faut +ajouter cela les schismes qui divisent l'glise orthodoxe, en outre du +donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il parat quelque +novateur: Plage fonde l'hrsie qui porte son nom; Clestius, son +compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent +eux-mmes en Plagiens et semi-Plagiens. En Cyrnaque et dans l'est de +la Berbrie, c'est l'hrsie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs +les Manichens ont la majorit. + +Nous avons vu quels excs s'taient ports les Donatistes et les +orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de +succs ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste la +colonisation romaine, car elle dtruisit cette forte occupation des +campagnes qui tait le plus grand obstacle l'expansion des indignes; +les fermes tant brles et les colons assassins, les campagnes furent +toutes prtes recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre +peut-tre pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces +sectaires, vritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres, +quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne + frapper. + +Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus +belle est celle de saint Augustin, n Thagaste[226]; il tudia d'abord + Madaure[227], puis Karthage. Nous n'avons pas faire ici l'histoire +de ce grand moraliste. Disons seulement qu'aprs un long sjour en +Italie, il revint en Afrique en 388 et y crivit un certain nombre de +ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, combattre, +par sa parole et par ses crits, les Manichens, et surtout les +Donatistes. Il fut second dans cette tche par saint Optat, vque de +Mileu, qui a laiss des crits estims et notamment une histoire des +Donatistes. + +En 410, Honorius, cdant la pression des prtres qui l'entouraient, +rendit un nouvel dit contre les Donatistes. Mais leur nombre tait trop +grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matrielle +ncessaire pour faire excuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la +conviction et runit le 16 mai 411, Karthage, un concile auquel +prirent part deux cent quatre-vingt-six vques dont la moiti taient +schismatiques, sous la prsidence du tribun et notaire Flavius +Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en +appelrent de la sentence, mais l'empereur leur rpondit par un nouvel +dit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir +prcdemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus svres. +Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent +l'occasion de se venger. + +[Note 223: C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la +comptence ni le catholicisme, M. Lacroix. Il ne faut pas se +dissimuler, dit-il dans son ouvrage indit, que le christianisme eut une +large part revendiquer dans le dsastre de l'Afrique.... Nul doute que +les dplorables dissensions dont la population crole offrit alors le +triste spectacle n'ait ht la chute du colosse, (_Revue africaine_, n +72 et suivants.)] + +[Note 224: Lib. XXII, cap. V.] + +[Note 225: _Sermon_ 273.] + +[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.] + +[Note 227: Medaourouch.] + +BONIFACE GOUVERNEUR D'AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.--Le 14 aot +423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme hritier au trne un +jeune neveu, alors en exil Constantinople, avec sa mre la docte +Placidie. Aussitt, celle-ci le fit reconnatre comme empereur +d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'aprs bien des +vicissitudes qu'il fut proclam Ravenne sous le nom de Valentinien +III. Comme il n'tait g que de six ans, Placidie s'attribua, avec la +rgence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires. + +Le gnral Boniface, qui s'tait distingu dans une longue carrire +militaire, dont une partie passe en Maurtanie comme prpos des +limites Tubuna[228], avait t nomm en 422, par Honorius, comte +d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste +svrit, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines, +depuis si longtemps divises par l'anarchie, et repousser les indignes +qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonis. Nomm gouverneur +de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grce ses +conseils et l'envoi de secours de toute nature, triompher de +l'usurpateur Jean. Ces minents services avaient donn Boniface un des +premiers rangs dans l'empire. + +[Note 228: Tobua, dans le Hodna.] + +Mais la cour de Valentinien, dirige par une femme partageant son temps +entre les lettres et la religion, tait un terrain propice aux intrigues +de toute sorte. Atius, autre gnral, jaloux des faveurs dont jouissait +Boniface, prtendit que le comte d'Afrique visait l'indpendance et, +comme l'impratrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'prouver + lui donner l'ordre de venir immdiatement se justifier en personne. Ce +conseil ayant t suivi, il fit dire indirectement Boniface qu'on +voulait attenter ses jours. Cette odieuse machination russit +merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Ds lors sa rbellion +fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que +le comte d'Afrique venait d'pouser une princesse arienne de la famille +du roi des Vandales d'Espagne[229], on ne douta plus de sa trahison. + +Aussitt l'impratrice nomma sa place Sigiswulde, et fit marcher +contre lui trois corps d'arme (427); mais Boniface les repoussa sans +peine. Pour cela, il avait t oblig de rappeler toutes les garnisons +de l'intrieur et les Berbres en avaient profit pour se lancer dans la +rvolte. L'anne suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle arme +qui ne tarda pas s'emparer de Karthage. La situation devenait critique +pour Boniface; attaqu par les forces de sa souveraine, menac sur ses +derrires par les indignes, le comte prit un parti dsespr qui allait +avoir pour l'Afrique les plus graves consquences. Il s'adressa au roi +des Vandales et conclut avec lui un trait, aux termes duquel il lui +cdait les trois Maurtanies, jusqu' l'Amsaga, la condition qu'il +conserverait pour lui la souverainet du reste de l'Afrique[230]. + +[Note 229: Selon M. Creuly (_Annuaire de la Soc. arch. de +Constantine_, 1858-59, pp. 16, 17), la personne pouse par Boniface, +nomme Plagie, aurait t bien plus probablement une dame romaine ayant +des proprits en Afrique.] + +[Note 230: Procope, _Bell. Vand._, 1. I, ch. III, Lebeau, _Hist. +du Bas-Empire_, t. IV, p. 24. Marcus, _Hist. des Vandales_, p. 143. +Dureau de la Malle, _Recherches_, etc., p. 36.] + +LES VANDALES ENVAHISSENT L'AFRIQUE.--Les Vandales, aprs avoir t +crass par les Goths et rejets dans les montagnes de la Galice +(416-8), avaient, la suite du dpart de leurs ennemis, reconquis +l'Andalousie, battu les Alains, et tabli leur prpondrance sur +l'Espagne, malgr les efforts des Romains, aids des Goths (422). Au +moyen de vaisseaux, trouvs, dit-on, Carthagne, ils n'avaient pas +tard sillonner la Mditerrane et ils avaient pu jeter des regards +sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui +explique la facilit avec laquelle la proposition de Boniface avait t +accepte. + +Dans le mois de mai 429[231], les Vandales avec leurs allis Alains, +Suves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille +personnes, dont cinquante mille combattants[232], traversrent le +dtroit et dbarqurent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses +vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se dbarrasser +d'eux, leur facilitrent de tout leur pouvoir ce passage. + +[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429. +Nous adoptons celle de l'_Art de vrifier les dates_, t. I, p. 403.] + +[Note 232: Ces chiffres donnent galement lieu des divergences. V. +Victor de Vite, _Hist. pers. Vand._, p. 3, et Procope, l. I, ch. V.] + +Aussitt dbarqus, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est, +s'avanant en masse comme une trombe qui dtruit tout sur son passage. +Ils taient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait +d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frre Gunderic, souverain +lgitime. Les Vandales taient ariens et grands ennemis des orthodoxes. +Les Donatistes les accueillirent comme des librateurs et facilitrent +leur marche. Il est trs probable que les Maures, s'ils ne s'allirent +pas eux, s'avancrent leur suite pour profiter de leurs conqutes. + +Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface +avait t victime, se rconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs. +Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses +efforts pour l'amener abandonner son dessein, servit de mdiateur +entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesur les +consquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en +Afrique, essaya d'obtenir la rupture du trait conclu avec eux et leur +rentre en Espagne; mais il tait trop tard, car il est souvent plus +facile de dchaner certaines calamits que de les arrter. Encourags +par leurs succs et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population, +les Vandales repoussrent ddaigneusement ses propositions, et, pour +braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie. + +LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.--Le comte d'Afrique ayant march + la tte de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en +avant de Calama[233]; mais il fut entirement dfait et se vit contraint +de chercher un refuge derrire les murailles d'Hippne[234]. Les +Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employ une partie de leurs +forces pour investir cette ville, lancrent le reste dans le coeur de la +Numidie, o ils mirent tout feu et sang. Guids sans doute par les +Donatistes, ils s'acharnrent particulirement dtruire les glises +des orthodoxes. Constantine rsista leurs efforts[235]. Le sige +d'Hippne durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour +dmoraliser les assigs et leur rendre le sjour de la ville +intolrable, amassaient les cadavres dans les fosss et au pied des murs +et mettaient mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils +laissaient se dcomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu +fuir, avait prfr rester dans son vch et soutenir l'honneur de +cette glise d'Afrique pour laquelle il avait tant lutt. Mais il ne put +rsister aux souffrances et la fatigue du sige et mourut le 28 aot +430. + +[Note 233: Guelma]. + +[Note 234: Bne]. + +[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv. +Yanoski, _Hist. de la domination vandale en Afrique_, p. 12.] + +Enfin, dans l't de 431, des secours commands par Aspar, gnral de +l'empereur d'Orient, furent envoys par Placidie Hippne. Boniface +crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui +avaient, peu prs, lev le sige. Il leur livra bataille dans les +plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar +se rfugia sur ses vaisseaux avec les dbris de ses troupes, et Hippne +ne fut plus en tat de rsister. Les Vandales mirent cette ville au +pillage et l'incendirent. + +Boniface se dcida alors abandonner l'Afrique. Il alla se prsenter +devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et vita les +rcriminations inutiles: tous deux, en effet, taient galement +responsables de la perte de l'Afrique. + +FONDATION DE L'EMPIRE VANDALE.--Ainsi la Numidie et les Maurtanies +restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorb par d'autres +guerres, ne pouvait songer pour le moment reconqurir ces provinces; +il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il tait +prfrable de traiter avec Gensric et lui envoya un ngociateur du nom +de Trigtius. Le 11 fvrier 435, un trait de paix fut sign entre eux +Hippne. Bien que les conditions particulires de cet acte ne soient pas +connues, on sait que Gensric consentit payer un tribut annuel +l'empereur, lui livra son fils Hunric en otage, et s'engagea par +serment ne pas franchir la limite orientale de la contre qu'il +occupait en Afrique[236]. + +[Note 236: Fournel, _Berbers_, p. 79.] + +C'tait la conscration du fait accompli. Gensric donna d'abord de +grands tmoignages d'amiti aux Romains, et ceux-ci en furent tellement +touchs, qu'ils lui renvoyrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut +employer ce rpit pour prparer de nouvelles conqutes. Il avait, du +reste, assurer sa propre scurit menace par les partisans de son +frre Gundric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de +celui-ci qu'il dtenait dans une troite captivit et rduisit nant +les derniers adhrents de son frre. Il s'tait depuis longtemps dclar +le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent +cruellement perscuts. En 137, les vques catholiques avaient t +somms par lui de se convertir l'arianisme; ceux qui s'y refusrent +furent poursuivis et exils et leurs glises fermes. Enfin, il tcha de +s'assurer le concours des Berbres et il est plus que probable qu'il +leur abandonna sans conteste les frontires de l'ouest et du sud, que +les Romains dfendaient depuis si longtemps contre leurs invasions. + +En mme temps, Gensric suivait avec attention les vnements d'Europe, +car il avait comme auxiliaires contre l'empire, l'est les Huns, avec +Attila, dont l'attaque tait imminente, et l'ouest et au nord, les +Vizigoths et les Suves. Dans l'automne de l'anne 439, le roi vandale, +profitant de l'loignement d'Atius retenu dans les Gaules par la guerre +contre les Vizigoths, marcha inopinment sur Karthage et se rendit +facilement matre de cette belle cit, alors mtropole de l'Afrique (19 +oct.). Les Vandales y trouvrent de grandes richesses, notamment dans +les glises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'vque Quodvultdus +ayant t arrt avec un certain nombre de prtres, on les accabla de +mauvais traitements, puis on les dpouilla de leurs vtements et on les +plaa sur des vaisseaux moiti briss qu'on abandonna au gr des +flots. Ils chapprent nanmoins au trpas et abordrent sur le rivage +de Naples. La conqute de la Byzacne suivit celle de Karthage. Ainsi +cette province chappa aux Romains qui l'occupaient depuis prs de six +sicles. + +Aprs ce succs, Gensric, qui avait des vises plus hautes, donna tous +ses soins l'organisation d'une flotte, et bientt les corsaires +vandales sillonnrent la Mditerrane; ils poussrent mme l'audace +jusqu' attaquer Palerme (440). Se voyant menac chez lui, Valentinien +envoya des troupes pour garder les ctes, autorisa les habitants +s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire +sur les Vandales. En 442, l'empereur Thodose envoya son secours une +flotte; mais les navires furent rappels avant d'avoir pu combattre, par +suite d'une invasion des Huns. + +NOUVEAU TRAIT DE GENSRIC AVEC L'EMPIRE.--ORGANISATION DE L'AFRIQUE +VANDALE.--Valentinien, dans l'espoir de prserver son trne, se dcida +traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il cda Gensric la +Byzacne jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la +limite passant l'ouest de _Theveste_, _Sicca-Veneria_ et +_Vacca_[237]. De son ct, le roi abandonna l'empereur le reste de la +Numidie et les Maurtanies. Le trait fut sign Karthage en 442[238]. +Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux +colonis et le moins dvast, et ils rendaient aux Romains des pays +ruins, livrs eux-mmes, et o ils n'avaient plus aucune action. En +445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux +habitants de la Numidie et de la Maurtanie des sept huitimes de leurs +impts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique. +Quelque temps aprs, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des +emplois aux fonctionnaires destitus par les Vandales. + +[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.] + +[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p. +17.] + +Gensric divisa son empire en cinq provinces: la _Byzacne_, la +_Numidie_, l'_Abaritane_ (territoire situ sur le haut Bagrada, l'est +de Tebessa), la _Gtulie_, comprenant le Djerid et les pays mridionaux, +et la _Zeugitane_ ou _Consulaire_. Il fit raser les fortifications de +toutes les villes, l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide +des indignes une arme de quatre-vingts cohortes. Il partagea les +terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et +des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribus ses deux +fils Hunric et Genson[239]. Le deuxime, se composant particulirement +des terres de la Byzacne et de la Zeugitane, fut donn aux soldats, en +leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisime lot, +le rebut, fut laiss aux colons. De svres perscutions contre les +catholiques achevrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cits +et de colonies latines. + +En mme temps, Gensric donna une nouvelle impulsion la course, et les +indignes y prirent une part active. Le butin tait partag entre le +prince et les corsaires[240] absolument comme nous le verrons plus tard +sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance, +quelquefois troubles il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et +autres barbares, qu'il s'efforait d'exciter contre l'empire. + +[Note 239: Poulle, _Maurtanie_, p. 146, 147.] + +[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.] + +=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Gensric=.--Gensric se +prparait retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares, +et l'occasion n'allait pas tarder se prsenter, pour lui, d'exercer +ses talents sur un autre thtre. En 450, Thodose II mourut et fut +remplac par Marcien; quelques mois aprs (27 novembre 450), Placidie +cessait de vivre, et Valentinien III, dbarrass de sa tutelle, prenait +en main un pouvoir pour lequel il avait t si mal prpar par son +ducation. Aprs avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte +de rage, Atius son dernier soutien (454); mais peu aprs il fut son +tour massacr par les sicaires du snateur Petrone Maxime, qui avait +venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien, +s'tait donn la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit +Eudoxie, veuve de l'empereur, devenir son pouse[241]. + +Le roi des Vandales ne laissa pas chapper cette occasion, patiemment +attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps +l'affirment, il rpondit l'appel d'Eudoxie. Aprs avoir quip de +nombreux vaisseaux, il dbarqua en Italie une arme dans laquelle les +Berbres avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime +se disposait fuir, lorsqu'il fut massacr par ses troupes et par le +peuple (12 juin 455). + +Trois jours aprs, Gensric se prsenta devant Rome et, bien qu'il n'et +prouv aucune rsistance, la ville ternelle demeura livre pendant +quatorze jours la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit +charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enleves aux monuments +publics et aux habitations prives, et un grand nombre de prisonniers, +membres des principales familles, qui furent rduits l'tat +d'esclaves. Le tout fut amen Karthage et partag entre le prince et +les soldats. Gensric eut notamment pour sa part le trsor de Jrusalem +qui avait t rapport de Rome par Titus. Il ramena en outre Karthage +Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage son +fils Hunric[242]. + +[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.] + +[Note 242: _Ibid._, 1. I, ch. V.] + +SUITE DES GUERRES DES VANDALES.--La conqute de Rome avait non seulement +donn aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la +souverainet de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer cette +occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie, +aprs sa victoire. Rentr dans sa capitale, il complta l'organisation +de son empire et s'appliqua entretenir chez ses sujets le got des +courses sur mer, qui avaient ce double rsultat de tenir les guerriers +en haleine et de remplir le trsor. Les rivages baigns par la +Mditerrane furent alors en butte aux incursions continuelles des +corsaires vandales. Malte et les petites les voisines du littoral +africain durent reconnatre leur autorit; ils occuprent mme une +partie de la Corse. Mais Rcimer, gnral de l'empire d'Occident, ayant, +t charg de purger la Mditerrane de ces corsaires, fit subir aux +Vandales de srieuses dfaites navales et les expulsa de la Corse. + +En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trne. C'tait un homme +actif et nergique, et les Vandales ne tardrent pas s'en apercevoir, +car il s'attacha les combattre. Aprs leur avoir inflig de srieux +checs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet, +il runit Carthagne une flotte de trois cents galres et dirigea sur +cette ville une arme considrable destine l'expdition (458). + +A l'annonce de ces prparatifs, Gensric, qui avait en vain essay, par +des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour +retarder ou rendre impossible la marche de l'arme romaine, il donna +l'ordre de ravager les Maurtanies. Mais ces dvastations taient bien +inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux +chef des Vandales. Des divisions habilement fomentes par ses missaires +dans le camp romain, amenrent les auxiliaires Goths lui livrer la +flotte qui fut entirement dtruite. Majorien se vit forc d'ajourner +ses projets; mais en 462 il prit assassin et, ds lors, Gensric put +recommencer ses courses. + +Il se rendit matre de la Corse et de la Sardaigne et poussa mme +l'audace jusqu' porter le ravage sur les ctes de la Grce. Pour venger +cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considrait encore comme +suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une arme contre les +Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le +commandement de Basiliscus. + +L'arme de terre, conduite par Hraclius, ayant travers la Cyrnaque, +tomba l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur +Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expuls les Vandales de +Sardaigne, puis tait venu dbarquer non loin de Karthage. La situation +de Genseric devenait critique, mais son esprit tait assez fertile en +intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas: +profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi +eux la dfiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint +annuler leurs efforts, et, les ayant attaqus en dtail, les mettre en +droute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis +qu'Hraclius gagnait par terre l'Egypte[243] (470). + +[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.] + +APOGE DE LA PUISSANCE DE GENSRIC; SA MORT.--Ainsi, tous les efforts +tents pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre rsultat +que de l'affermir. Aprs ses rcentes victoires, Gensric, plus +audacieux que jamais, avait de nouveau lanc ses corsaires dans la +Mditerrane et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Alli avec les +Ostrogoths, il les poussait attaquer l'empereur d'Orient, ce qui +forait celui-ci lui laisser le champ libre. Au mois d'aot 476, il +eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba +avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hrules, recueillit son +hritage. + +Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voult assurer ses +enfants l'empire qu'il avait fond, soit qu'il ft las de guerres et de +combats, Gensric signa des traits de paix perptuelle avec Zenon, +empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il cda mme au roi des Hrules une +partie de la Sicile, charge par celui-ci de lui servir un tribut +annuel. Ces souverains consacraient les succs de Gensric en lui +reconnaissant la souverainet de l'Afrique et des les de la +Mditerrane occidentale (476). + +Peu de temps aprs, c'est--dire au mois de janvier 477, Gensric +mourut, dans toute sa gloire, aprs une longue vie qui n'avait t +qu'une suite non interrompue de succs. Ce prince est une des grandes +figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la +nature de son gnie, on ne peut en mconnatre, la puissance. Si nous +nous en rapportons au portrait qui nous a t laiss de lui par +Jornands[244], Giseric tait de taille moyenne, et une chute de cheval +l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, mprisant +le luxe, colre en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art +et de prvoyance pour solliciter les peuples, il tait infatigable +semer les germes de division. Les historiens catholiques se sont plu +entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain +qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la duret des +moeurs de l'poque, il ne parat pas que l'Afrique et t malheureuse +sous son autorit. Aprs l'anarchie des priodes prcdentes, c'tait +presque le repos. + +Les consquences de la conqute vandale furent considrables pour la +colonisation latine qui reut un coup dont elle ne se releva pas; mais +sa ruine profita immdiatement la population indigne; elle fit un pas +norme vers la reconstitution de sa nationalit, et si une main comme +celle de Gensric tait capable de contenir les Berbres en les +maintenant au rle de sujets, il tait facile de prvoir qu'au premier +acte de faiblesse ils se prsenteraient en matres[245]. + +[Note 244: _Histoire des Goths_, ch. XXXIII.] + +[Note 245: Fournel, _Berbers_, p. 86.] + +RGNE DE HUNRIC.--PERSCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.--La succession du +roi des Vandales chut son fils Hunric. Ce prince n'avait aucune des +qualits qui distinguaient son pre, et l'on n'allait pas tarder s'en +apercevoir. A peine tait-il mont sur le trne que des difficults +s'levrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses +rclamations dont Gensric avait toujours su ajourner l'examen. Hunric +cda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des +affaires religieuses et surtout de l'intrt de l'arianisme. + +Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs dictes par son +pre contre les catholiques; mais les perscutions auxquelles les Ariens +taient en butte dans d'autres contres l'irritrent profondment et lui +servirent de prtexte pour se lancer dans la voie oppose. Il prescrivit +des mesures d'une cruaut jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans +la foi catholique fut mis hors la loi, spoli, martyris; les femmes de +la plus noble naissance ne trouvrent pas grce devant lui: on les +suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brlait par tout +le corps au fer rouge. Les hommes taient soumis des mutilations +horribles et conduits ensuite au bcher[246]. En 483, des vques, +prtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent +soixante-seize furent runis Sicca[247] et de l conduits au dsert, +dans le pays des Maures, c'est--dire au trpas. + +[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.] + +[Note 247: Le Kef.] + +RVOLTE DES BERBRES.--Le rsultat d'une telle politique fut une +insurrection gnrale des Berbres. Des dserts de la Tripolitaine, de +la frontire mridionale de la Byzacne, des montagnes de l'Aours et +des hauts plateaux qui s'tendent de ce massif au Djebel-Amour, les +indignes se prcipitrent sur les pays coloniss. Ce fut une suite +ininterrompue de courses et de razias. Aprs quelques tentatives pour +s'opposer ce mouvement, Hunric se convainquit de son impuissance. +Tout le massif de l'Aours chappa ds lors l'autorit vandale, et les +tribus indpendantes se donnrent la main depuis cette montagne jusqu'au +Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva rduit aux rgions +littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et quelques parties de +l'intrieur de ces provinces. Dresss la guerre par Gensric, les +indignes taient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il +ne manquait pas, parmi les colons ruins ou les officiers perscuts +pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire. + +CRUAUTS DE HUNRIC.--Mais Hunric se proccupait peu de faire respecter +les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions +sanguinaires l'absorbait uniquement et, aprs avoir perscut les +catholiques, il perscutait ses proches et ses amis. Gensric avait +institu comme rgle pour la succession au trne vandale, que le pouvoir +appartiendrait toujours l'homme le plus g de la famille, au dcs du +prince rgnant, mme au dtriment de ses fils. Soit pour modifier les +effets de cette clause, soit par crainte des comptitions, Hunric +s'attacha diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le +fils an de son frre Thodoric, accuss d'un crime imaginaire, furent +dcapits par son ordre. Un autre fils et deux filles de Thodoric +furent livrs aux btes. Ce n'tait pas assez; Thodoric, lui-mme, +Genzon, autre frre du roi, et un de ses neveux, furent exils et +maltraits avec une duret inoue. Si les proches parents du prince +taient traits de cette faon, on peut deviner comment il agissait +envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupon, pour un +caprice, il les faisait prir dans les tourments. Jocundus, vque arien +de Karthage, ayant essay de rappeler le roi des sentiments d'humanit +fut, par son ordre, brl en prsence de la population[248]. + +[Note 248: Yanoski, _Vandales_, p. 34.] + +CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNRIC.--Zenon, empereur d'Orient, ayant +adress Hunric des reprsentations au sujet des souffrances de la +religion catholique, le roi convoqua, en 584, Karthage, un concile o +tous les vques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent +appels. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme +les Ariens taient en majorit, les catholiques furent condamns. +Hunric, s'appuyant sur cette dcision, rendit alors un dit longuement +motiv, o la main des prtres se reconnat, car il contient comme +prambule une longue controverse sur des questions de dogme et la +condamnation officielle du principe de la consubstantialit du Pre, du +Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il dict de nouvelles mesures +de coercition contre les catholiques. Cet dit fut excut avec la plus +grande rigueur. Les glises catholiques furent remises aux prtres +ariens. + +Enfin, le 13 dcembre 484, le rgime de terreur, qui durait depuis huit +annes, prit fin par la mort de Hunric. Les crivains catholiques +prtendent qu'il mourut rong par les vers. + +RGNE DE GONDAMOND.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succda +son oncle Hunric, en vertu des rgles poses par Gensric. Il se trouva +aussitt aux prises avec les rvoltes des Berbres et ne put empcher +les indignes de recouvrer entirement leur indpendance sur toute la +ligne des frontires du Sud et de l'Ouest. Les Gtules s'avancrent mme +jusqu'auprs de Kapa[249]. + +[Note 249: Gafsa.] + +Aprs avoir continu, pendant quelque temps, les perscutions contre les +catholiques, Gondamond se dpartit de sa rigueur et finit, vers 487, par +les laisser entirement libres. Les orthodoxes rentrrent d'exil et +reprirent peu peu possession de leurs biens et de leurs glises. La +lutte contre les Berbres absorbait presque tout son temps et ses +forces; aussi, pour tre tranquille du ct de l'Europe, se dcida-t-il + conclure avec Thodoric, souverain de l'Italie, un trait par lequel +il lui abandonna le reste de la Sicile. + +Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrire. + +RGNE DE TRASAMOND.--Aprs la mort de Gondamond, son frre Trasamond +hrita de la royaut vandale. Ce prince continua l'oeuvre d'apaisement +commence par son prdcesseur, et, bien qu'il ft ennemi du +catholicisme, il ne perscuta plus les sectateurs de cette religion par +la violence, et se borna chercher les en dtacher en offrant des +avantages matriels ceux qui taient disposs entrer dans le giron +de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit +pas la rorganisation de l'glise orthodoxe et il exila en Sardaigne des +vques qui s'taient permis de faire des nominations. + +Il resserra, dans le cours de son rgne assez paisible, les liens qui +unissaient la cour vandale celle des Ostrogoths, et leurs bonnes +relations furent scelles par son mariage avec Amalafrid, propre soeur de +Thodoric. Cela ne l'empcha pas en 510 de prter son appui Gesalic. + +Cependant l'attitude des Berbres devenait de plus en plus menaante: ce +n'taient plus des sujets rebelles, c'taient des ennemis de la +domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la +situation tait devenue fort critique. Vers 520, un indigne de cette +contre, nomm Gabaon, s'tait mis la tte des Berbres et attaquait +incessamment la frontire mridionale de la Byzacne. + +Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes compos en grande +partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais +Gabaon employa contre eux une stratgie dont nous verrons les tribus +arabes se servir frquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il +donna la forme d'un demi-cercle, d'une dcuple range de chameaux et fit +placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros +de ses guerriers et ses bagages taient abrits au milieu de cette +forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils +ne surent o frapper, et leurs chevaux, effrays par l'odeur des +chameaux, portrent le dsordre dans leurs propres lignes. Pendant ce +temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon, +sortant de leur retraite, achevrent de mettre en droute leurs ennemis. +De toute l'arme vandale, il ne rentra Karthage que quelques fuyards +isols[250]. + +En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il +recommanda son successeur Hildric d'user de tolrance envers les +catholiques. + +[Note 250: Procope, l. I, ch. IX.] + +RGNE DE HILDRIC.--Hildric, fils d'Hunric, succda Trasamond. Son +premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de +s'attacher les rconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua, +en 524, Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les prcdents, +il fui impossible aux vques d'arriver une entente, et la controverse + laquelle ils se livrrent dmontra une fois de plus l'impossibilit +d'une rconciliation. + +Amalafrid, veuve de Trasamond, tait l'ennemie du roi; avec l'appui des +Goths qui se trouvaient la cour, elle tenta de susciter une rvolte +qui fut promptement apaise. Arrte, tandis qu'elle cherchait, avec ses +adhrents, un refuge chez les Maures, elle fut jete en prison; les +Goths furent excuts, et elle-mme prit quelque temps aprs de la main +du bourreau. Il en rsulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie; +mais ceux-ci taient trop occups chez eux pour qu'on et lieu de les +craindre. + +Hildric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel +il s'tait li pendant son sjour Constantinople, venait de monter sur +le trne. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui +hommage de vassalit. Pour lui prouver son zle, il voulut que ses +propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur. + +RVOLTES DES BERBRES. USURPATION DE GLIMER.--Hildric, dou d'un +caractre timide, tait ennemi de la guerre et laissait d'une manire +absolue la direction des affaires militaires son gnral Oamer, appel +l'Achille vandale. Les indignes de la Byzacne s'tant mis en tat de +rvolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut dfait en bataille range +par ces Berbres commands par leur chef Antallas. Toute la Byzacne +recouvra son indpendance, et les villes du nord, menaces par les +rebelles, durent improviser des retranchements pour rsister leurs +attaques imminentes. + +Cet chec acheva de porter son comble le mcontentement gnral, dj +provoqu par la protection accorde aux catholiques, par la rupture avec +les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait l'empire: Glimer, +petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se crer un +parti. Charg de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques +avantages qui augmentrent son ascendant sur l'arme. Il saisit cette +occasion pour faire proclamer par les soldats la dchance d'Hildric et +obtenir la royaut sa place. Ayant march sur Karthage, il s'en +empara. Hildric fut jet en prison (531). + +Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il tait absorb par sa guerre +contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours + son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade +Glimer pour l'engager restituer la libert et le trne au prince +captif. Le seul rsultat qu'obtinrent les envoys fut de rendre plus +dure la captivit d'Hildric. Puis, par une sorte de bravade, Glimer +fit crever les yeux Oamer. + +L'empereur d'Orient crivit alors Glimer une lettre dans laquelle il +l'invitait laisser Hildric et ses parents se rfugier en Orient, sa +cour, le menaant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire. +Glimer lui rpondit dans des termes hautains que Procope nous a +transmis: Je ne dois point ma royaut la violence... Hildric +complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales +qui l'a renvers. Le trne tait vacant; je m'y suis assis en vertu de +mon ge et de la loi de succession. Aprs cette dclaration, il +ajoutait comme rponse aux menaces: Un prince agit sagement lorsque, +livr tout entier l'administration de son royaume, il ne porte pas ses +regards au dehors et ne cherche pas s'immiscer dans les affaires des +autres tats. Si tu romps les traits qui nous unissent, j'opposerai la +force la force.... + +Cette fire dclaration allait avoir pour consquence la chute de la +royaut vandale et la soumission de l'Afrique de nouveaux matres. + + + + +CHAPITRE XI + +PRIODE BYZANTINE +531-642 + + +Justinien prpare l'expdition d'Afrique.--Dpart de l'expdition. +Blisaire dbarque Caput-Vada.--Premire phase de la +campagne.--Dfaite des Vandales conduits par Ammatas et +Gibamond.--Succs de Blisaire. Il arrive Karthage.--Blisaire +Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Glimer marche sur +Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Glimer.--Conqutes de +Blisaire.--Glimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales +d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; tat des +Berbres.--Luttes de Salomon contre les Berbres.--Rvolte de +Stozas.--Expditions de Salomon.--Rvolte des Levathes; mort de +Salomon.--Priode d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il +rtablit la paix.--tat de l'Afrique au milieu du VIe sicle.--L'Afrique +pendant la deuxime moiti du VIe sicle.--Derniers jours de la +domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales. + + +JUSTINIEN PRPARE L'EXPDITION D'AFRIQUE.--Seul hritier de l'empire +romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rtablir dans son +intgrit et d'arracher aux barbares leurs conqutes de l'Occident. +C'est pourquoi l'hommage d'Hildric avait t accueilli la cour de +Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume vandale, en +livrant l'empereur la belle et fertile Afrique, tait aussi une +premire tape vers la reconstitution de l'empire. La nouvelle de +l'usurpation de Glimer, arrivant sur ces entrefaites, mut Justinien +comme si on lui avait arrach une de ses provinces[251]. Renonant +poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait contre les Perses +depuis cinq ans, il leur acheta la paix moyennant un tribut valu +onze millions de francs, et s'appliqua prparer l'expdition d'Afrique +malgr l'opposition qu'il rencontra chez ses ministres, effrays de la +grandeur de l'entreprise. On dit mme qu'il fut un instant sur le point +d'y renoncer et que c'est la prdiction d'un vque d'Orient, saint +Sabas, lui promettant le succs, qui le dcida raliser son projet. Il +apprit alors qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de +Tripoli et lui offrait d'entreprendre pour lui des conqutes, s'il +recevait l'appui de quelques troupes. En mme temps un certain Godas, +chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, se mettait en +tat de rvolte et offrait aussi son concours l'empire. + +[Note 251: Yanoski, _Vandales_, p. 41.] + +Tous ces symptmes indiquaient que le moment d'agir tait arriv. +Justinien le comprit et organisa immdiatement l'expdition dont le +commandement fut confi Blisaire, habile gnral, jouissant d'une +grande autorit sur les troupes et d'une relle influence la cour par +sa femme Antonina, amie de l'impratrice. Des soldats rguliers, des +volontaires de divers pays, et mme des barbares, Hrules et Huns, +accoururent avec enthousiasme au camp du gnral, o bientt une +quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvrent +runis. On s'arrta ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite +arme solide et bien dirige tait prfrable un grand rassemblement +sans cohsion. Les officiers furent choisis avec soin par le gnral, +parmi eux se trouvaient Jean l'Armnien, prfet du prtoire, et Salomon, +dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres +officiers taient originaires de la Thrace. Le patrice Archelas fut +adjoint l'expdition comme questeur ou trsorier. Cinq cents vaisseaux +de toute grandeur furent rassembls pour le transport de l'expdition; +vingt mille marins les montaient. + +DPART DE L'EXPDITION. BLISAIRE DBARQUE CAPUT-VADA.--En 533, vers +le solstice d't[252], on donna l'ordre de l'embarquement et ce fut +l'occasion d'une imposante crmonie laquelle prsida l'empereur. +L'archevque Epiphanius, en prsence du peuple et de l'arme bnit le +vaisseau o s'embarqua Blisaire, accompagn de sa femme et de Procope, +son secrtaire, qui nous a retrac l'histoire si complte de cette +expdition. L'immense flotte se mit en route et voyagea lentement, +trouble quelquefois dans sa marche par la tempte, et faisant souvent +escale dans les ports situs sur son chemin, pour se remettre de ces +secousses, ou se ravitailler. Blisaire montra dans ce voyage autant +d'habilet que de fermet; comme tous les hommes de guerre, il savait +qu'il n'y a pas d'arme sans discipline et rprimait avec la dernire +rigueur toute infraction aux rgles, sans s'arrter aux murmures ou aux +menaces des auxiliaires. + +[Note 252: Procope, _Bell. Vand._, lib. I, cap. XII.] + +Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, o l'arme, qui +souffrait cruellement de la mauvaise qualit des vivres et de l'eau, put +se refaire. Blisaire manquait de nouvelles sur la situation et les +dispositions des Vandales et tait fort incertain sur le choix du point +de dbarquement. Il chargea Procope de se rendre Syracuse pour tcher +d'obtenir des renseignements et en mme temps passer un march avec les +Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'arme. L'envoy +fut assez heureux pour apprendre d'une manire sre que les Vandales, ne +s'attendant nullement une attaque de l'empire, avaient envoy presque +toutes leurs forces en Sardaigne l'effet de rduire Godas. Quant +Glimer, il s'tait retir Hermione, ville de la Byzacne, et ne +songeait nullement dfendre Karthage. + +Ainsi renseign, Blisaire donna l'ordre de mettre la voile en se +dirigeant l'ouest de Malte. Parvenue la hauteur de cette le, la +flotte fut pousse par le vent vers la cte d'Afrique, en face du sommet +du golfe de Gabs; elle tait partie depuis trois mois. Avant de +procder au dbarquement, le gnral en chef fit mettre en panne et +convoqua un conseil de guerre des principaux officiers son bord. +Archlas, effray de l'loignement de la localit et du manque de ports +pour abriter les navires, voulait que l'on remt la voile et qu'on +allt directement Karthage. Mais Blisaire n'tait pas de cet avis; il +redoutait la rencontre de la flotte vandale, et craignait que son arme +ne perdt ses avantages dans un combat naval. Son opinion ayant prvalu, +il ordonna aussitt le dbarquement, qui s'opra sans encombre au lieu +dit Caput-Vada[253]. Des soldats furent laisss la garde des navires +qui furent en outre disposs dans un ordre permettant la rsistance +une attaque de l'ennemi. A terre, le gnral s'attacha couvrir son +camp de retranchements et se garder soigneusement par des +avant-postes; toute tentative de pillage ou de maraudage fut svrement +rprime. Cette prudence, cette observation constante des rgles de la +guerre, allaient assurer le succs de l'expdition. + +[Note 253: Actuellement Capoudia.] + +PREMIRE PHASE DE LA CAMPAGNE.--Cependant Glimer, toujours Hermione, +ignorait encore le danger qui le menaait. Les nouvelles donnes par +Procope taient exactes. Aprs la double perte de la Tripolitaine et de +la Sardaigne, le prince vandale, remettant plus tard le soin de faire +rentrer sous son autorit la province orientale, runit cinq mille +soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frre +Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt +vaisseaux les conduisit dans cette le, et aussitt les oprations +commencrent contre Godas. + +Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expdition de +Sicile, lorsqu'il apprit enfin le dbarquement de l'arme byzantine en +Afrique, et sa marche sur ses derrires. Blisaire, en effet, aprs +s'tre empar sans coup frir de la petite place de Sylectum[254] avait +march, dans un bel ordre, vers le nord, accompagn au large par la +flotte, et avait pris successivement possession de Leptis parva et +d'Hadrumte[255], accueilli comme un librateur par les populations. Il +parat mme que les Berbres de la Numidie et de la Maurtanie lui +envoyrent des dputations, offrant leur soumission l'empereur et +donnant comme otages les enfants de leurs chefs. En mme temps, le +gnral byzantin adressait aux principales familles vandales un +manifeste de Justinien protestant qu'il ne faisait pas la guerre leur +nation, mais qu'il combattait seulement l'usurpateur Glimer. + +[Note 254: Selecta, au nord du golfe de Gabs.] + +[Note 255: Lemta et Soua.] + +Bientt l'on apprit que l'arme envahissante n'tait plus qu' quatre +journes de Karthage. Glimer crivit son frre Ammatas, rest dans +cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre mort Hildric et ses +partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer tait +mort. Hildric fut massacr avec tous les gens souponns d'tre ses +amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les +gorges de Dcimum, une quinzaine de kilomtres de cette ville. +Glimer, qui oprait sur son flanc avec une autre arme, devait tenter +de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour +mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs la tte de deux +mille Vandales. Ce plan tait assez bien combin et aurait pu avoir des +suites fcheuses pour l'arme de Blisaire, si l'on avait su le +raliser. + +DFAITES DES VANDALES CONDUITS PAR AMMATAS ET GIBAMUND.--Ammatas avait +donn ses troupes l'ordre du dpart, mais, comme il tait d'un +caractre ardent et tmraire, il se porta l'avant-garde et hta la +marche de la tte de colonne, sans s'inquiter s'il tait suivi par le +reste de l'arme. Il arriva vers midi Dcimum, la tte de peu de +monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commande par Jean +l'Armnien. Aussitt, on en vint aux mains: malgr le courage d'Ammatas, +qui combattit comme un lion et tomba perc de coups, les Vandales ne +tardrent pas tourner le dos. Jean les poursuivit l'pe dans les +reins et rencontra bientt le reste des soldats, qui arrivaient par +groupes isols. Il en fit un grand carnage et s'avana jusqu'aux portes +de Karthage. + +Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour +attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui +avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoy en +reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales +sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent +bientt en droute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de +bataille. + +SUCCS DE BLISAIRE. IL ARRIVE KARTHAGE.--Blisaire, ignorant le +double succs de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrta en +arrire de Dcimum et plaa son camp dans une position avantageuse o il +se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses +impedimenta et sa femme Antonina, il se mit la tte d'une forte +colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Dcimum. Les +cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde +et les informations qu'il prit sur place confirmrent cette prsomption, +mais il ne put avoir aucune nouvelle prcise de Jean l'Armnien. + +Au mme moment Glimer dbouchait dans la plaine o il esprait +retrouver son frre. Il tait la tte d'un corps nombreux de +cavalerie. Ayant rencontr les coureurs de Blisaire, dissmins par +petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en droute. Puis, +parvenu Dcimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la dfaite de +son frre et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui +se passait Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de complter +son succs en crasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui +et qui taient dmoraliss par leur premier chec. + +Tandis que Glimer s'occupait des funrailles de son frre, le gnral +byzantin, voyant le grand danger auquel il tait expos, ralliait ses +fuyards, relevait leur courage en leur annonant les succs dj +remports sur lesquels il tait enfin renseign, et, tentant un effort +dsespr, les entranait dans une charge furieuse contre les Vandales. +Glimer, surpris par cette attaque imprvue, n'eut pas le temps de +former ses lignes et vit bientt toute son arme en droute. Il alla se +rfugier Bulla. Le lendemain, toute l'arme byzantine campa Dcimum, +y compris l'avant-garde et le corps des Huns. Le manque de dcision de +Glimer avait consomm sa perte au moment o il tenait la victoire[256]. +Blisaire marcha aussitt sur Karthage. + +[Note 256: M. Marcus (_Hist. des Vandales_, p. 378), cherche +excuser Glimer de la grande faute par lui commise en laissant +Blisaire le temps de rallier ses fuyards, au lieu de l'craser et de +rentrer ensuite Karthage. Il estime que le roi vandale tait trop peu +sr de la population de cette ville pour venir ainsi se mettre sa +discrtion; et cependant il tait certain qu'en l'abandonnant, il la +livrait ses ennemis.] + +Blisaire Karthage.--L'arrive des fuyards de Dcimum avait apport +Karthage la nouvelle des succs de l'arme d'Orient. Aussitt le vieux +parti romain avait relev la tte et, aid des ennemis de Glimer, +s'tait empar du pouvoir en forant la fuite les adhrents de +l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de +Mercure, parut au large. Le questeur Archlas, ignorant les succs du +gnral et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage, +fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau, +command par Calonyme, s'carta, au mpris des ordres donns, du gros de +la flotte, et alla se prsenter devant le Mandracium, premier port de +Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pntr mit ses +hommes terre et employa toute la nuit au pillage des marchands, +trangers pour la plupart, tablis aux alentours du port. + +Le lendemain, Blisaire, averti de l'arrive de sa flotte, entra dans +Karthage sans rencontrer de rsistance et, ayant travers la ville, +monta sur la colline de Byrsa o se trouvait le palais royal. Comme +reprsentant de Justinien, il s'assit sur le trne de Glimer[257] et +pronona sa dchance. Fidle au principe suivi dans cette remarquable +campagne, Blisaire veilla avec le plus grand soin ce qu'aucun pillage +ne ft commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait t +pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de +Vandales avaient cherch un refuge dans les glises. Le gnral leur +permit de sortir sans tre inquits; puis il s'appliqua relever les +fortifications de Karthage, qui taient fort dlabres et mettre cette +ville en tat de dfense. + +[Note 257: Yanoski, _Vandales_, p. 56.] + +Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y et lieu de +craindre le retour de Tzazon avec l'arme de Sardaigne, on pouvait, ds +lors, considrer le succs de l'expdition comme assur. La province +d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait +refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le +nom. Les glises catholiques que les Ariens occupaient rentrrent +aussitt en la possession des orthodoxes, qui clbrrent avec clat les +victoires de Blisaire si manifestement second par la protection +divine. Les chefs indignes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord +envoy leur hommage au reprsentant de l'empereur, s'taient ensuite +tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Aprs l'entre +de Blisaire Karthage, ils ouvrirent auprs de lui de nouvelles +ngociations, l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le gnral +accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: une +baguette d'argent dor, un bonnet d'argent en forme de couronne, un +manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'paule droite, une +tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins varis, et des +chaussures travailles avec un tissu d'or. Il joignit ces ornements de +grosses sommes d'argent[258]. + +[Note 258: Yanoski, _Vandales_, p. 62.] + +RETOUR DES VANDALES DE SARDAIGNE. GLIMER MARCHE SUR +KARTHAGE.--Cependant Glimer ne restait pas inactif, bien qu'il +continut se tenir distance. Il reformait son arme et encourageait +les pillards indignes harceler sans cesse les environs de Karthage; +il alla mme jusqu' leur payer chaque tte de soldat grec qui lui +serait apporte. + +En mme temps, il adressait son frre Tzazon une lettre pressante, +dans laquelle il lui rendait compte des vnements survenus en Afrique +et l'invitait revenir au plus vite. Ce gnral, avec ses cinq mille +guerriers choisis, avait obtenu de brillants succs en Sardaigne, vaincu +et mis mort Godas et replac l'le sous l'autorit vandale. Il avait +bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tent une expdition en +Afrique, mais il tait persuad que cette attaque avait t facilement +repousse. Aussi avait-il envoy Karthage mme, au roi des Vandales +et des Alains, un dput charg de rendre compte de ses victoires, et +c'est Blisaire qui avait reu sa lettre! + +Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux vnements qui +avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher ses soldats, +Tzazon fit embarquer aussitt son arme et vint prendre terre sur un +point de la cte o se rencontrent les frontires de la Numidie et de +la Maurtanie[259], puis il se porta rapidement sur Bulla, o les deux +frres oprrent leur jonction. + +[Note 259: Sans doute entre Djidjeli et Collo.] + +Les forces vandales, grce ce renfort, devenaient respectables. Peu +aprs Glimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et +opra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer +Blisaire sur un terrain choisi. En mme temps, il chercha fomenter +des trahisons Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les +dtacher de leurs allis. + +Mais Blisaire tait au courant de tout, et ne se laissait pas prendre +aux feintes des Vandales. Il tcha de ramener lui les Huns, mais ne +put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres. + +BATAILLE DE TRICAMARA.--Vers le milieu de dcembre, Blisaire se dcida + marcher l'ennemi. Les deux armes se trouvrent en prsence au lieu +dit Tricamara, environ sept lieues de Karthage, et prirent position, +chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Blisaire plaa au centre +de son front Jean l'Armnien avec les cavaliers d'lite et le drapeau. +Les Huns se tenaient l'cart, afin de voir quelle tournure allait +prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur +ct, prsentaient un front au centre duquel taient le roi, Tzazon et +les soldats d'lite. En arrire se tenait un corps de cavaliers maures +dans les mmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et +toutes les richesses avaient t laisses dans le camp par les Vandales. + +Les ennemis s'observrent pendant un certain temps; puis Jean l'Armnien +entama l'action en faisant passer le ruisseau sa division: deux fois +il fut contraint la retraite, mais ayant enflamm le courage de ses +troupes, il les ramena l'assaut une troisime fois et on lutta de part +et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment o, Tzazon ayant +t tu, les Vandales commencrent faiblir. Blisaire saisit avec +habilet cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se +replirent en dsordre; ce que voyant, les Huns chargrent leur tour +et dterminrent la retraite de l'arme vandale, qui se rfugia dans son +camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain. + +Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque tait arrive, Blisaire +donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Glimer occupant une +position fortifie et ayant encore un grand nombre d'adhrents tait en +tat de rsister. Mais les malheurs qu'il venait d'prouver l'avaient +compltement dmoralis, car son me n'tait pas de la trempe de celles +dont l'nergie est double par les revers; l'approche de l'ennemi, il +abandonna lchement ses adhrents et s'enfuit cheval, comme un +malfaiteur, suivi peine de quelques serviteurs dvous. Lorsque cette +nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprcations +et de cris de dsespoir; les femmes, les enfants se rpandirent en tous +sens en pleurant, et bientt chacun chercha son salut dans la fuite, +sans s'occuper de son voisin. + +L'arme grecque, survenant alors, s'empara, sans coup frir, du camp et +fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portrent aux +plus grands excs que Blisaire ne put absolument empcher (15 dcembre +533). Le camp vandale renfermait un butin considrable: c'tait le +produit de cinquante annes de pillage. L'arme victorieuse resta +dbande toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le gnral put +commencer rallier ses soldats. Si un homme courageux, runissant les +Vandales, avait tent un retour offensif, c'en tait fait de l'arme de +l'empire. + +FUITE DE GLIMER.--Quand Blisaire fut parvenu calmer l'effervescence +de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et +empcha qu'on n'exert des reprsailles inutiles. + +Jean l'Armnien avait t lanc, la tte d'une troupe de deux cents +cavaliers, la poursuite de Glimer. Pendant cinq jours il suivit ses +traces et tait sur le point de l'atteindre, lorsqu'un vnement imprvu +permit au roi dtrn d'chapper ses ennemis. Un officier grec du nom +d'Uliaris, qui, pendant la station l'tape, avait trouv le loisir de +s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flche sur un oiseau; +mais le projectile, mal dirig, alla frapper la tte Jean l'Armnien +et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui +aimaient beaucoup leur chef, s'arrtrent pour lui rendre les devoirs +funraires et firent porter la triste nouvelle au gnral en chef. +Blisaire arriva bientt et tmoigna, au nom de l'arme, les plus vifs +regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire prir Uliaris, +mais les cavaliers l'assurrent que les dernires paroles de Jean +avaient t pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se dcida +lui accorder sa grce. + +CONQUTES DE BLISAIRE.--Le roi s'tait rfugi dans le mont Pappua, +montagne escarpe, situe sur les confins de la Numidie et de la +Maurtanie[260]. Il avait obtenu l'appui des indignes de cette contre +qui lui avaient ouvert leur ville principale, nomme Midnos. Blisaire +renona pour le moment le poursuivre. Il marcha sur Hippne et +s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et, +pour chapper au trpas qu'ils redoutaient, s'taient rfugis dans les +glises. Blisaire les fit conduire Karthage o ils furent runis aux +autres prisonniers. Au moment o les affaires semblaient prendre une +mauvaise tournure pour lui, Glimer avait envoy Hippne tous ses +trsors, en les confiant un serviteur fidle du nom de Boniface. +Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les +vents contraires le rejetrent Hippone et tout ce qu'il portait devint +la proie des Grecs. + +[Note 260: La situation du Pappua a donn lieu de nombreuses +controverses. La commission de l'Acadmie avait d'abord identifi cette +montagne l'Edough, prs de Bne. Berbrugger (_Rev. afr._, vol. 6, p. +475), puis M. Papier (_Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, +1879-80, pp. 83 et suiv.), ont dmontr l'impossibilit de cette +synonymie. Il est plus difficile de dire o tait rellement le Pappua. +M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais, +en vrit, nous ne sommes pas l sur les confins de la Numidie et de la +Maurtanie.] + +Aprs ces succs, Blisaire, rentr Karthage, envoya par mer des +officiers prendre possession de Csare et de Ceuta, points importants +sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des +Balares; enfin des secours furent envoys Pudentius qui, Tripoli, +tait press par les indignes en rvolte. Une forte division alla, sous +les ordres de Cyrille, reconqurir la Sardaigne. Enfin une autre +expdition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la +partie de cette le qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la +repoussrent et ne laissrent pas entamer le domaine d'Atalaric. + +Glimer se rend aux Grecs.--Blisaire ayant appris le lieu o s'tait +rfugi Glimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le +rduire un Hrule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa +nation. Aprs avoir en vain essay d'enlever Midnos de vive force, Fara +dut se borner entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Glimer, qui +avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhrents +fidles, manquait de tout et ne pouvait se faire la dure vie des +indignes dans un pays lev, o le froid se faisait cruellement sentir. +Nanmoins, il rsista durant trois mois toutes les privations, et ce +ne fut qu' la fin de l'hiver qu'il se dcida se rendre, la +condition que Blisaire lui garantt la vie sauve. + +Cette proposition, transmise par Fara au gnral, fut accueillie avec +empressement. Blisaire dpcha Midnos des officiers chargs de lui +donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Glimer fut reu +l'entre de Karthage par son vainqueur (534). Peu aprs, Blisaire +s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-mme son prisonnier +l'empereur. Son but tait non seulement de recevoir des honneurs bien +mrits, mais encore de se justifier des accusations que les envieux +avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le +commandement suprme Salomon avec une partie de ses vtrans. + +Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique + l'empire, lui dcerna le triomphe, honneur qui n'avait t donn +aucun gnral depuis cinq sicles. Glimer, revtu d'un manteau de +pourpre, fut plac dans le cortge et dut, arriv devant l'empereur, se +dpouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son matre. Blisaire +reut le titre de consul. Quant Glimer, on lui assigna un riche +domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y +finit tranquillement et obscurment sa vie. + +DISPARITION DES VANDALES D'AFRIQUE.--En moins de six mois l'Afrique +avait cess d'tre vandale, ce qui prouve combien peu de racines cette +occupation avait pousses dans le pays. Aprs la brillante conqute qui +leur avait livr la Berbrie, les Vandales s'taient concentrs dans le +nord de l'Afrique propre et de l s'taient lancs dans des courses +aventureuses qui les avaient conduits en Italie et dans toutes les les +de la Mditerrane. Ainsi, malgr le partage des terres qu'ils avaient +opr, ils n'avaient pas fait, en ralit, de colonisation. Ils +s'taient prodigus dans des guerres qui n'avaient d'autre but que le +pillage et, tandis qu'ils augmentaient leurs richesses et leur puissance +d'un jour, ils diminuaient, en ralit, leur force comme nation. Aucune +assimilation ne s'tait faite entre eux et les colons romains; quant aux +indignes, ils continuaient se reformer et l'on peut dire qu'il n'y +avait plus rien de commun entre eux et les trangers tablis sur leur +sol. + +Cela explique comment, aprs une occupation qui avait dur un sicle, +l'lment vandale disparut subitement de l'Afrique. Un assez grand +nombre de guerriers taient morts dans la dernire guerre; d'autres +avaient t emmens comme prisonniers en Orient par Blisaire et +entrrent au service de l'empire[261]. Or, les Vandales taient +essentiellement un peuple militaire et ainsi l'lment actif se trouva +absorb, car, nous le rptons, il s'tait trop prodigu pour avoir +augment en nombre, quoi qu'en aient dit certains auteurs. Quant au +reste de la nation, une partie demeura en Afrique et se fondit bientt +dans la population coloniale ou s'unit aux Byzantins, tandis que les +autres, migrant isolment, allrent chercher un asile ailleurs. + +[Note 261: Gibbon, _Hist. de la dcadence de l'empire romain_, ch. +41.] + +Les Vandales d'Afrique ne laissrent d'autre souvenir dans le pays que +celui de leurs dvastations. Cela dmontre une fois de plus combien est +fragile une conqute qui ne se complte pas par une forte colonisation +et se borne une simple occupation, quelque solide qu'elle paraisse. + +ORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE. TAT DES BERBRES.--Salomon[262], +premier gouverneur de l'Afrique, avait reu la lourde charge d'achever +la conqute et d'organiser l'administration du pays. Par l'ordre de +l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire, la Byzacne, la +Tripolitaine, la Tingitane gouvernes par des consuls, et la Numidie, la +Maurtanie et la Sardaigne commandes par des _prses_. Mais cette +organisation tait plus thorique que relle. Sur bien des points le +pays restait absolument livr lui-mme. Ainsi, dans la Tingitane et +mme dans la plus grande partie de la Csarienne, l'occupation se +rduisait quelques points du littoral. Des garnisons furent envoyes +dans l'intrieur de la Numidie. Elles trouvrent les villes en ruines et +s'appliqurent lever des retranchements, au moyen des pierres parses +provenant des anciens difices[263]. Quelques colons se hasardrent la +suite des soldats. Que nos officiers s'efforcent avant tout de +prserver nos sujets des incursions de l'ennemi et d'tendre nos +provinces jusqu'au point o la rpublique romaine, _avant les invasions +des Maures_ et des Vandales, avait fix ses frontires..... telles +taient les instructions donnes par l'empereur[264]. + +[Note 262: Sur les inscriptions d'Afrique o le nom de ce gnral +est cit, il est toujours crit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des +historiens byzantins.] + +[Note 263: Poulle, _Ruines de Bechilga_ (_Revue africaine_, n 27, +p. 199).] + +[Note 264: Voir, dans l'_Afrique ancienne_ de D'Avezac, le texte +curieux des deux rescrits adresss, le 13 avril 534, par l'empereur +Archlas pour l'organisation militaire et administrative de l'Afrique.] + +En mme temps, la religion catholique fut rtablie dans tous ses +privilges; par un dit de 535 les Ariens furent mis hors la loi, +dpouills de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de +leur culte fut svrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents +et les Juifs furent galement l'objet de mesures de proscription. +C'tait encore semer des germes de mcontentement et de haine qui ne +devaient pas contribuer asseoir solidement l'autorit byzantine. + +Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes +limites; mais la situation du pays tait profondment modifie et, si +les Vandales avaient disparu, il restait la population berbre qui avait +reconquis peu peu une partie des territoires abandonns par les +colons, la suite de longs sicles de guerres et d'anarchie, et qui, +runie maintenant en corps de nation, n'tait nullement dispose +laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire, +l'lment indigne se resserrait de toute part, autour de l'occupation +trangre. + +Les Berbres, groups par confdrations de tribus, avaient maintenant +des rois prts les conduire au combat et au pillage. _Antalas_ tait +chef des Maures de la Byzacne. _Yabdas_ tait roi indpendant du massif +de l'Aours, ayant l'est _Cutzinas_ et l'ouest _Orthaas_, dont +l'autorit s'tendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurtanie +obissaient _Massinas_. Voil les chefs de la natio indigne contre +lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir lutter. + +Cette reconstitution de la nationalit berbre a t trs bien +caractrise par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: Les +Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable par sa +civilisation et sa force conqurante ne s'taient jamais assimil les +indignes, dans le sens qu'on attache ce mot. Le Berbre des villes, +des plaines et des valles voisines des centres de population, fut +absorb par les conqurants, cela va sans dire; mais l'indigne du +Sahara et des montagnes ne fut jamais pntr par l'influence romaine. +Aprs sept sicles de domination italienne, je retrouve la race +autochtone ce qu'elle tait avant l'occupation. Les insurgs qui, au VIe +sicle, se firent chtier par Salomon et Jean, dans l'Aurs, dans +l'Edough et dans la Byzacne, taient les mmes hommes qui combattaient +six cents ans auparavant sous la bannire de Jugurtha. Mmes moeurs, +mmes usages, mme haine de l'tranger, mme amour de l'indpendance, +mme manire de combattre... Cette population tait reste intacte, +impermable toute action extrieure... Le nombre immense des insurgs +qui tinrent en chec la puissance de Justinien, aprs l'expulsion des +Vandales, et l'impossibilit, pour les Romains, de rtablir leur +autorit dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions, +prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, mais la +grande masse des indignes qui resta impntrable[265]. + +[Note 265: _Revue africaine_, n 72 et suiv. Voil des enseignements +qui ne doivent pas tre perdus pour nous, conqurants du XIXe sicle.] + +LUTTES DE SALOMON CONTRE LES BERBRES.--Ce fut la Byzacne qui donna le +signal de la rvolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoys +contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succs partiels, +lorsqu'ils se virent entours par des masses de guerriers berbres +commands par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur +un massif rocheux, d'o ils se dfendirent avec la plus grande +opinitret; mais leurs flches tant puises, ils finirent par tre +tous massacrs. + +Salomon, ayant reu des renforts, marcha en personne contre les rebelles +et leur infligea une sanglante dfaite, dans la plaine de Mamma (535), +o les indignes l'avaient attendu derrire leurs chameaux, forteresse +vivante de douze rangs d'paisseur. Il fit un butin considrable et +croyait avoir triomph de la rvolte; mais peine tait-il rentr +Karthage qu'il apprenait que les Berbres avaient de nouveau envahi et +pill la Byzacne. C'tait une campagne recommencer. Cette fois le +gouverneur s'avana vers le sud jusqu' une montagne appele par Procope +le mont Burgaon[266], o les ennemis s'taient retranchs, et obtint sur +eux un nouveau et dcisif succs, dans lequel il fut fait un grand +carnage de Maures[267]. + +Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aours, alli Massinas, portait le +ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, revenant d'une +razia et poussant devant lui un butin considrable, s'arrta devant la +petite place de Ticisi[268], o s'tait port un officier byzantin du +nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria, la tte de +soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accs de l'eau. Yabdas +lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais Athias refusa et proposa +au roi berbre un combat singulier qui fut accept et eut lieu en +prsence des troupes. Yabdas vaincu abandonna tout son butin et regagna +ses montagnes[269]. + +Aprs la dfaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises +vinrent chercher asile auprs d'Yabdas, et lui offrirent leurs services. +Vers le mme temps, Orthaias, qui avait se plaindre du roi de +l'Aours, et d'autres chefs indignes mcontents offraient Salomon +leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider dans +l'expdition qu'il prparait. Le gnral byzantin s'avana jusque sur +l'Abigas[270] et ayant pntr dans les montagnes parvint jusqu'au mont +Aspidis[271], sans rencontrer l'ennemi qui s'tait retranch au coeur du +pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver approcher, Salomon n'osa pas +s'engager davantage et rentra Karthage sans avoir obtenu le moindre +succs. + +[Note 266: Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, l'est de Tbessa.] + +[Note 267: Procope, _De bell. vand._, 1. II, cap. XII.] + +[Note 268: Au sud de Constantine, An-el-Bordj, non loin du +village de Sigus.] + +[Note 269: Cet pisode a t rappel par M. Poulle dans le _Recueil +de la Soc. arch. de Constantine_, 1878, p. 375.] + +[Note 270: La rivire de Khenchela, selon Ragot (_loc. cit._, p. +301).] + +[Note 271: Le Djebel-Chelia.] + +RVOLTE DE STOZAS.--Au printemps de l'anne 536, Salomon prparait une +grande expdition contre l'Aours, lorsqu'il faillit tomber sous le +poignard de ses soldats rvolts. La svrit des mesures prises contre +les Ariens parat avoir t la cause de cette rbellion la tte de +laquelle tait un simple garde nomm Stozas. + +Salomon, aprs avoir chapp aux rvolts, parvint s'embarquer et +passer en Sicile, o Blisaire avait t envoy depuis l'anne +prcdente par l'empereur. La soldatesque, qui s'tait livre tous les +excs, fut runie par Stozas dans un camp, non loin de Karthage. Les +Vandales, des aventuriers de toute origine y accoururent et bientt +Stozas se trouva la tte de huit mille hommes, avec lesquels il marcha +sur Karthage. Mais en mme temps, Blisaire dbarquait en Afrique, avec +un corps de cent hommes choisis. La prsence du grand gnral ranima le +courage de tous et fit rentrer les hsitants dans le devoir. Ayant form +un corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui +rtrogradrent jusqu' Membresa, sur la Medjerda[272], et leur livra +bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersrent dans toutes les +directions, aprs un simulacre de rsistance. + +Blisaire voulait s'appliquer tout remettre en ordre dans sa conqute, +lorsqu'il apprit que son arme venait de se rvolter en Sicile. +Contraint de retourner dans cette le, il laissa le commandement de +l'Afrique deux officiers: Ildiger et Thodore. Aussitt Stozas qui se +tenait Gazauphyla, deux journes de Constantine, dans la Numidie, o +les fuyards l'avaient rejoint, releva la tte. Le gouverneur de cette +province marcha contre lui, la tte de forces importantes, mais Stozas +sut entraner sous ses tendards la plus grande partie des soldats +byzantins. Les officiers furent massacrs et le pays demeura livr +l'anarchie (536). + +Germain, neveu de l'empereur, fut charg de rtablir son autorit en +Afrique. tant arriv, il s'appliqua relever la discipline et +reconstituer son arme. Il en tait temps, car Stozas marchait sur +Karthage et ne se trouvait plus qu' une vingtaine de kilomtres. +Germain sortit bravement sa rencontre et, comme Stozas avait en vain +essay de dbaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir leur choc et se +mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu dit +Cellas-Vatari[273]. L, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs +contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur appui, il +offrit la bataille Germain; mais ses soldats, sans cohsion, ne +tardrent pas plier, ce que voyant, les deux rois maures se jetrent +sur son camp pour le livrer au pillage et achevrent la droute de son +arme. Stozas se rfugia dans la Maurtanie et Germain put s'appliquera +rtablir l'ordre en Afrique. + +[Note 272: A Medjez-el-Bab, 75 kil. de Karthage.] + +[Note 273: M. D'Avezac place cette localit vers Tifech (_Afrique +ancienne_, p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localit _Scales +Veteres_, pense, en raison de la prsence d'Orthaias, roi du Hodna, +qu'elle devait se trouver au sud de Constantine (_loc. cit._, p. 303).] + +EXPDITIONS DE SALOMON.--En 539 Germain fut rappel par l'empereur et +remplac par Salomon lev, pour la seconde fois, aux fonctions de +gouverneur. Son premier soin, ds son arrive en Afrique, fut de +reprendre l'organisation de l'expdition de l'Aours, que la rvolte +avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer la neutralit des +Maures de la Byzacne, il aurait, parat-il[274], attribu Antalas, le +commandement de tous les Berbres de l'est, en lui assignant une solde +et le titre de fdr. Au printemps de l'anne suivante, il se mit en +marche. La campagne dbuta mal. Un officier du nom de Gontharis, ayant +pouss une reconnaissance jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta un fort +rassemblement et fut contraint de chercher un refuge derrire les +murailles de la ville dserte de Bagha. Les indignes, se servant des +canaux d'irrigation, purent inonder son camp et rendre sa situation +intolrable. Il fallut que Salomon lui-mme vnt le dlivrer. Puis les +troupes byzantines, pntrant dans la montagne, mirent en droute Yabdas +et ses Berbres, malgr leur grand nombre et la force des positions +qu'ils occupaient. + +Le roi maure s'tait rfugi Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, aprs +avoir ravag Thamugas. Forc de fuir encore, Yabdas gagna Thumar, +position dfendue de tous cts par des prcipices et des rochers +taills pic. Le gnral byzantin l'y relana et, ne pouvant songer +l'escalade, dut se contenter de bloquer troitement l'ennemi. Ce sige +se prolongea et les troupes souffraient beaucoup du manque d'eau et de +provisions, lorsque des soldats russirent s'emparer d'un passage mal +gard par les Maures: seconds par un assaut de l'arme, ils parvinrent + enlever la position. Yabdas bless put nanmoins s'chapper et se +rfugier en Maurtanie. + +Cette fois les Byzantins taient matres de l'Aours; ils y trouvrent +les trsors du prince berbre. Aprs avoir fait occuper deux points +stratgiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le Zab et de l +dans le Hodna et la rgion de Sitifis, forant partout les indignes +la soumission et relevant les ruines des cits et des forteresses. Le +souvenir de ses travaux dans la rgion sitifienne a t conserv par les +inscriptions. Zabi[275], la mtropole du Hodna, fut rdifie par lui et +reut le nom de Justiniana[276] De l, Salomon s'avana sans doute, vers +l'ouest, jusque dans la rgion du haut Mina, car le rcit de cette +expdition se trouve retrac sur une pierre, dont l'inscription est +relate par les auteurs arabes[277] et a t retrouve prs de Frenda. + +[Note 274: Tauxier, _Notice sur la Johannide_ (_Rev. afr._, n 118, +p. 293).] + +[Note 275: Actuellement Mecila.] + +[Note 276: Poulle, _Rev. afr._, n 27, pp. 190 et suiv.] + +[Note 277: Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.] + +Ainsi Salomon acheva la conqute de l'Afrique que Blisaire avait +enleve aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indignes. Une +tradition berbre qui annonait la conqute de l'Afrique par un homme +sans barbe se trouva ralise, car on sait que Salomon tait eunuque et +avait le visage glabre. Aprs avoir termin les oprations militaires, +le gouverneur s'appliqua rgulariser la marche de l'administration et +mrita par sa justice la reconnaissance des populations depuis si +longtemps opprimes. + +RVOLTE DES LEVATHES. MORT DE SALOMON.--En 543, l'empereur dtacha la +Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, s'tait appliqu +relever les villes de la Cyrnaque de leurs ruines et plaa la tte +de cette province, comme gouverneur de la Pentapole, Cyrus, neveu de +Salomon. Sergius, autre neveu de Salomon, reut le commandement de la +Tripolitaine, o se trouvait toujours Pudentius. + +Peu de temps aprs, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des +Levathes[278] tant venus Leptis magna, o se trouvait Sergius, pour +recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement et prsenter +leurs dolances, ces malheureux furent massacrs dans la salle o ils +taient runis, parce que, dit-on, ils taient souponns d'un complot. +Un seul d'entre eux s'chappa et appela aux armes les guerriers de la +tribu qui s'taient rapprochs. Sergius marcha contre eux, les mit en +droute et s'empara de tout leur butin, ainsi que de leurs femmes et de +leurs enfants. Pudentius avait trouv la mort dans le combat. + +[Note 278: Les Louata des auteurs arabes.] + +Ce fut l'occasion d'une leve gnrale de boucliers chez les Berbres de +la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, Salomon avait retir +sa solde et ses avantages, se joignit eux, avec ses guerriers, et tous +marchrent vers le nord. Salomon se rendit Tbessa pour les arrter +dans leur marche. Il devait s'y rencontrer avec Coutzinas et les Maures +allis et Pelagius, duc de Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent +vaincus isolment; le dernier prit mme dans la bataille et il en +rsulta que Salomon se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il +proposa aux rebelles de traiter, mais les Berbres, qui se sentaient en +forces, entamrent le combat et ne tardrent pas mettre en fuite les +Byzantins. Salomon entran dans la droute, ayant t dsaronn, fut +massacr parles indignes. + +Les Levathes et leurs allis s'avancrent alors jusqu' Laribus; mais +ils se retirrent aprs avoir reu des habitants de cette ville une +ranon de trois mille cus d'or (545). + +PRIODE D'ANARCHIE.--Sergius, l'auteur de ces dsastres, fut nomm par +Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire un plus mauvais +choix. Bientt il sut tourner tout le monde contre lui et l'anarchie +devint gnrale. + +Stozas, qui avait quitt la Maurtanie et s'tait joint Antalas +portait le ravage et la dsolation dans les malheureuses campagnes de la +Byzacne et de la Numidie, sans que Sergius prt les moindres mesures +pour protger les colons. Il en rsulta une vritable migration: les +populations quittrent non seulement les campagnes, mais l'Afrique, et +allrent se rfugier dans les les de la Mditerrane et mme en Orient. +Ce fut une des priodes les plus funestes la colonisation africaine. +Stozas poussa l'audace jusqu' proposer Justinien de rtablir la paix, +si Sergius tait rappel. L'empereur, sans daigner rpondre cette +proposition, envoya en Afrique un snateur du nom d'Arobinde, +absolument tranger au mtier des armes, en le chargeant de combattre +les Maures de la Numidie, tandis que Sergius rduirait ceux de la +Byzacne. + +Stozas, qui avait augment son arme d'un grand nombre d'aventuriers et +de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux environs de +Sicca-Veneria[279]. Arobinde fit marcher contre lui un de ses meilleurs +officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en vinrent aux mains et, +dans le combat, Jean et Stozas trouvrent la mort. Les Byzantins se +retirrent en dsordre, tandis que les rebelles lisaient un autre chef. + +[Note 279: Le Kef.] + +Ce nouvel chec dcida Justinien rappeler Sergius (546). Arobinde +restait seul et il n'tait pas de taille tenir tte aux difficults du +moment, car l'anarchie tait son comble et la rvolte partout. +Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors en pourparlers avec +les principaux chefs berbres: Yabdas, Cutzinas et Antalas, et les +poussa excuter une attaque gnrale, de concert avec les bandes de +Stozas. A l'approche de l'ennemi, Arobinde fit rentrer toutes ses +garnisons et confia le commandement des troupes Gontharis lui-mme. +Peu de jours aprs, le tratre, ayant foment une sdition parmi les +soldats, en profita pour assassiner le gouverneur et s'emparer du +pouvoir. + +Gontharis avait promis Antalas la moiti de l'Afrique, mais, une fois +matre de l'autorit, il refusa de tenir ses promesses, et il en rsulta +une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de celui-ci, Cutzinas +vint se joindre Gontharis en lui amenant les soldats de Stozas, +Vandales, Romains et Massagtes. Antalas fut battu par un officier +armnien du nom d'Artabane qui, peu aprs, assassina Gontharis dans un +festin (546); trente-six jours s'taient couls depuis le meurtre +d'Arobinde. + +JEAN TROGLITA GOUVERNEUR D'AFRIQUE. Il rtablit la paix.--Justinien +voulut rcompenser Artabane en le nommant gouverneur de l'Afrique, mais +cet officier, ayant d'autres projets, dclina l'honneur qui lui tait +offert[280]. L'empereur choisit alors un autre officier du nom de Jean +Troglita, qui se trouvait la guerre de Msopotamie et auquel il donna +le commandement de toute l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en +Berbrie, sous les ordres de Blisaire et de Germain; il connaissait +donc les hommes et les choses du pays et, comme il tait dou de +remarquables qualits militaires, le choix de l'empereur tait fort +heureux; l'on n'allait pas tarder s'en apercevoir. + +Dbarqu Caput-Vada, avec une trs faible arme, Jean se porta en +trois jours jusqu'auprs de Karthage et recueillit dans son camp tous +les soldats disperss, capables de rendre quelques services. Puis il +alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient la ville. Les +Berbres s'taient rangs en bataille et, de plus, selon une tactique +qui leur tait familire, ils s'taient, en cas d'insuccs, mnag un +rduit dans une enceinte carre forme de plusieurs rangs de chameaux et +de btes de somme. Ces prcautions, pourtant, ne les sauvrent pas d'une +dfaite complte. Jerna, grand-prtre de Louata, en essayant de sauver +du pillage l'idole adore par ces peuples, s'attarda dans la droute et +fut tu par un cavalier romain[281]. Antalas chercha un refuge dans le +dsert. + +[Note 280: Fournel, _Berbers_, p. 101.] + +[Note 281: Tauxier, _Johannide_, (_loc. cit._), p. 296.] + +Karthage tait dbloque et la Byzacne reconquise; mais les Berbres +taient loin d'avoir t abattus. Bientt Jean apprit que les Louata +(Levathes), allis aux Nasamons et aux Garamantes, accouraient vers le +nord sous le commandement d'un nouveau et terrible chef, dont Corrippus +nous a transmis le nom sous la forme de Carcasan[282]. On tait alors au +coeur de l't de l'anne 547. Jean se porta contre les envahisseurs, +mais il essuya une dfaite et dut se rfugier derrire les remparts de +Laribus. La situation tait critique. Jean n'hsita pas faire appel +aux indignes, en tirant parti de l'esprit de rivalit qui a toujours +t si fatal aux Berbres. Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de +l'Aours, et Yabdas lui-mme lui promirent leur appui. + +[Note 282: _Johannide_, pome en l'houneur de Jean Troglita, par Fl. +Cres. Corippus, lib.V.] + +Cependant les hordes d'Antalas dvastaient la Byzacne et arrivaient +jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assur sur ses derrires et +ayant reu d'importants renforts, quitta sa position fortifie et alla +chercher Antalas dans la plaine. Les deux armes se rencontrrent au +lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complte. +Un grand nombre d'indignes restrent sur le champ de bataille. Dix-sept +chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tus et +l'on promena leurs dpouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa +soumission (548). + +TAT DE L'AFRIQUE AU MILIEU DU VIe SICLE.--La nation berbre se +trouvait encore une fois vaincue et, grce aux succs de Troglita, +l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien tait prcaire +la situation de cette colonie, rduite une partie de la Tunisie et de +la province de Constantine actuelles. Partout l'lment indigne avait +repris son indpendance et ce n'tait que grce l'appui des +principicules berbres, vritables rois tributaires, que les Byzantins +se maintenaient en Afrique. Les campagnes taient absolument ruines: +Lorsque Procope dbarqua en Afrique pour la premire fois, il admira la +population des villes et des campagnes et l'activit du commerce et de +l'agriculture. En moins de vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une +immense solitude; les citoyens opulents se rfugirent en Sicile et +Constantinople et Procope assure que les guerres et le gouvernement de +Justinien cotrent cinq millions d'hommes l'Afrique[283]. + +Selon Procope, les Maures, aprs les victoires de Troglita, semblaient +de vritables esclaves[284], et l'on vit un grand nombre d'entre eux, +qui taient redevenus paens, se convertir au christianisme. Mais nous +pensons qu'il parle d'une manire trop gnrale, et que ces faits ne +peuvent s'appliquer qu'aux indignes voisins des postes de l'Afrique +propre et de la Numidie. La race berbre prise dans son ensemble avait +trop bien reconquis son indpendance pour qu'on puisse croire que +l'action du gouverneur byzantin s'exert ce point sur elle, et ce +serait une grave erreur de ranger dans cette catgorie les Louata de la +Tripolitaine, les Berbres de l'Aours et les Maures de l'Ouest. + +[Note 283: Gibbon, _Hist. de la dcadence de l'Empire romain_, t. +II, ch. XLIII.] + +[Note 284: _Anecdotes_, ch. XVIII.] + +Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir +des incursions indignes par des postes fortifis: avec les ruines des +cits dtruites, on construisit des retranchements et des forteresses +derrire lesquels les garnisons byzantines s'abritrent, et quelques +colons cherchrent sous leur protection rentrer en possession de leurs +champs dvasts. + +L'AFRIQUE PENDANT LA DEUXIME MOITI DU VIe SICLE.--Privs des +documents si prcis laisss par Procope, nous ne possdons, sur la phase +de l'histoire africaine par nous atteinte, que des dtails pars et sans +suite. C'est ainsi qu'on ignore l'poque du dpart de Jean Troglita. + +En 563, Rogathinus, prfet du prtoire d'Afrique, fit tratreusement +assassiner Cutzinas, chef de la rgion orientale de l'Aours, qui tait +venu Karthage rclamer au sujet d'immunits dont on l'avait frustr. +Les services rendus par ce chef eussent d lui pargner un semblable +traitement; aussi la nouvelle de sa mort fut-elle le signal d'une leve +de boucliers des Berbres, appels aux armes par ses fils. Justinien dut +envoyer en Afrique son neveu Marcien, matre de la milice[285], qui +contraignit les rebelles la soumission. + +Justinien termina sa longue carrire le 14 novembre 565, sans avoir pu +raliser le vaste projet qu'il avait conu. Sa mort parat avoir t le +signal de nouvelles rvoltes en Berbrie. Un certain Gasmul, roi des +Maures, entre en scne et, se fait remarquer par son ardeur combattre +l'tranger. Dans ces luttes prissent successivement: Thodore, prfet +d'Afrique (568), Thoctiste, matre de la milice (569), et Amabilis, +successeur du prcdent (570). + +C'est Gasmul qui obtient ces succs. Devenu tout puissant par ses +victoires, Gasmul, en 574, _donne ses tribus errantes des +tablissements fixes_, et s'empare peut-tre de Csare. L'anne +suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des +Gaules, mais il choue dans cette entreprise[286]. Si ces faits sont +exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques +prcis cet gard. + +[Note 285: D'Avezac, _Afrique ancienne_, p. 256.] + +[Note 286: _Morcelli et Travaux de l'Acadmie des Inscriptions_, +apud Ragot, (_loc. cit._, p. 317).] + +Cet tat de rbellion permanente durait toujours lorsque l'empereur +Tibre II, qui venait de succder Justin II, nomma comme exarque de +l'Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d'une relle +valeur. Ds lors la situation changea. En 580, ce gnral attaqua +Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et +leur reprit toutes les conqutes qu'ils avaient faites. + +Gennadius fut nomm prfet du prtoire d'Afrique, et il est probable +que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de +tranquillit. Cependant, selon le rapport de Thophane, un soulvement +gnral des Berbres aurait eu lieu en 588; mais nous ne possdons aucun +dtail sur ce fait. Il est probable, en raison de l'tat +d'affaiblissement o tait tomb l'empire, que les gouverneurs byzantins +de l'Afrique taient peu prs abandonns eux-mmes, et que les +Berbres, rellement matres du pays, continuaient leur mouvement +d'expansion et de reconstitution. + +En 597, nouvelle rvolte des Berbres: ils viennent tumultueusement +assiger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils sont peu prs +matres du reste du pays. Gennadius, manquant de soldats pour +entreprendre une lutte ouverte, feint d'tre dispos traiter avec les +indignes, et accepter leurs exigences. Il leur envoie des vivres et +du vin et, profitant du moment o les Berbres se livrent la joie et +font bombance, il les attaque l'improviste et les massacre sans +peine[287]. + +[Note 287: Fournel, _Berbers_, p. 107.] + +Voil quelle tait la situation de l'Afrique la fin du VIe sicle. + +DERNIERS JOURS DE LA DOMINATION BYZANTINE.--Le 16 novembre 602, le +centurion Phocas avait assassin l'empereur Maurice et s'tait empar du +pouvoir. Il en rsulta des rvoltes et de longues luttes dans les +provinces. + +L'exarque Hraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grgoire, +comme lgat, se mit en tat de rvolte (608) et retint les bls destins + l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Hraclius, portant le mme nom +que son pre, partait par mer pour Constantinople, en mme temps que le +fils de Grgoire s'y rendait par terre, en passant par l'Egypte et la +Syrie. Arriv le premier, Hraclius mettait fin la tyrannie de Phocas +et s'emparait de l'autorit souveraine. En 618, il fut sur le point +d'abandonner son empire, alors ravag par la famine et par la peste, et +de retourner dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conqute +arabe allait bientt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se dcida + rester qu'en cdant aux supplications et aux larmes de ses sujets. + +Hraclius ne tarda pas entreprendre une longue srie de guerres dans +lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En +641, l'empereur mourait aprs avoir eu la douleur de voir la Syrie et la +Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains des conqurants arabes. + +Les premires courses des Arabes en Afrique datent de cette poque. +L'histoire de la Berbrie va entrer dans une autre phase. + +APPENDICE + +CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES + +Gensric.... 11 fvrier 435... janvier 477. +Hunric..... Janvier 477...... 13 dcembre 484. +Gondamond. 13 dcembre 484.. septembre 496. +Trasamond.. Septembre 496.... 523. +Hildric.... 523............. 531. +Glimer.... 531.............. 534. + + +FIN DE LA PREMIRE PARTIE + + + + +DEUXIME PARTIE + +PRIODE ARABE ET BERBRE +641--1045 + + + + +CHAPITRE Ier + +LES BERBRES ET LES ARABES + + +Le peuple berbre; moeurs et religion.--Organisation +politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus +berbres.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce +peuple.--Moeurs et religions des Arabes ant-islamiques.--Mahomet; +fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxime khalife; ses +conqutes.--Khalifat d'Omar; conqute de l'Egypte. + + +LE PEUPLE BERBRE. MOEURS ET RELIGION.--Nous nous sommes efforc, dans la +premire partie, de suivre les vicissitudes traverses par la race +indigne et d'indiquer les transformations survenues dans ses lments +constitutifs, de faon relier la chane de son histoire, si nglige +par les historiens de l'antiquit, avec la priode qui va suivre. Grce +aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte la nation qu'ils ont +nomme eux-mmes Berbre, en lui restituant son unit, va devenir +prcis, et il convient, avant de reprendre le rcit des faits, d'entrer +dans quelques dtails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus, +et les positions respectives occupes par les groupes. Ainsi, aux +dsignations vagues de Numides, de Maures et de Gtules, vont succder +des appellations prcises. Les noms appliqus aux localits vont changer +galement[288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre +l'histoire de l'Afrique septentrionale. + +[Note 288: Voir, au commencement du livre, la notice gographique.] + +Les Berbres formaient un grand nombre de groupes que les Arabes +appelrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils +avaient des moeurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les +vicissitudes de leur histoire leur avaient assigns comme demeure: +cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient +attachs au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres +couvertes en chaume; pasteurs dans l'intrieur, ils menaient la vie +semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux +les hauts plateaux du Tel jusqu' la limite du dsert, selon la saison; +enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence taient, en +outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant +aux dpens de leurs frres les Berbres pasteurs du nord que des +populations ngres du sud. La classe des Berbres qui vit en nomade, +dit Ibn-Khaldoun[289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours +la lance en main, elle s'occupe galement multiplier ses troupeaux et + dvaliser les voyageurs. Telle est encore, de nos jours, la manire +d'tre des habitants du dsert. + +Le costume des Berbres se composait d'un vtement de dessous ray, dont +ils rejetaient un pan sur l'paule gauche, et d'un burnous noir mis +par-dessus. Ils se faisaient raser la tte et ne portaient souvent +aucune coiffure[290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au +moyen d'un voile, le _litham_, encore usit par les Touareg et autres +Berbres de l'extrme sud. Quant leur langue, elle se composait de +plusieurs dialectes aux racines non smitiques, se rattachant la mme +souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le dsert sous le nom +de _Tamacher't_ et dont les diffrents idiomes, plus ou moins arabiss, +s'appellent en Algrie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sngal: +_Chelha_, _Zenatya_, _Chaoua_, _Kebalya_, _Zenaga_, _Tifinar'_, etc. + +[Note 289: _Hist. des Berbres_, trad. de Slane, t. I, p. 166.] + +[Note 290: Ibid.], p. 167. + +Comme religion, ils professaient gnralement l'idoltrie et le culte du +feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises, +et o la religion chrtienne avait rgn, deux sicles auparavant, sans +conteste, il restait encore un grand nombre d'indignes chrtiens. +Ailleurs, des tribus entires taient juives. Enfin des peuplades +avaient conserv le souvenir des rites imports par les Phniciens, et +s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixime sicle, +des sacrifices humains Gurzil, Mastiman et autres divinits barbares. +Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spciale confie au +soin d'un grand-prtre. + +ORGANISATION POLITIQUE.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et +souvent plusieurs tribus formaient une confdration soumise au +commandement suprme du mme prince. Ce droit de commandement tait +spcial certaines tribus qui exeraient une sorte de suprmatie sur +les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possdait, +dfaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perptu en +Algrie dans les _Kanouns_ de nos Kabiles[291]. Au septime sicle, +n'ayant pas encore profit de la civilisation arabe, les Berbres +taient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualits ne +devaient pas tarder se dvelopper et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun +a pu dire d'eux: Les Berbres ont toujours t un peuple puissant, +redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans +ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les +Romains[292].... On a vu, des Berbres, des choses tellement hors du +commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est +impossible de mconnatre le grand soin que Dieu a eu de cette nation. + +[Note 291: Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et +Hanoteau. Voir aussi: _Coutumes kabyles_, par M. Fraud (_Revue +africaine_, nos 34, 36, 37, 38).] + +[Note 292: T. I, p. 199 et suiv.] + +GROUPEMENT ET SITUATION DES FAMILLES DE LA RACE.--Les auteurs arabes ont +divis les Berbres en deux familles principales: les _Botr_, +descendants de Madghis-El-Abter, et les _Brans_, descendants de +Berns. Les _Zenata_, qui sont quelquefois placs part, sont compris +en gnral dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur +raison d'tre une poque recule, sont devenues bien arbitraires, par +suite du mlange intime des divers lments et de la constitution d'une +race unique. A peine peut-on placer part les tribus de race Znte, +qui semblent prsenter des diffrences de traits et de moeurs avec les +vieux Berbres, et paraissent d'origine plus rcente. Nous admettrions +volontiers qu'elles sont le produit d'une invasion venue de l'Orient, +car elles se sont insinues comme un coin au milieu de la vieille race, +et se tiennent sur la limite du dsert, prtes pntrer dans le Tel, +comme le feront les Arabes Hilaliens quatre sicles plus tard. + +Renonant reproduire les gnalogies plus ou moins ingnieuses des +auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation gnrale de +la race au moment que nous avons atteint, et, dfaut d'autre +classification, nous proposerons de diviser les Berbres en trois +groupes principaux de la manire suivante: + +1 Berbres de l'est ou _Race de Loua_[293], reprsentant les anciens +Libyens, les _Ilasguas_ et _Ilanguanten_ de Procope et de Corippus. Elle +couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses dserts, et le midi de +la Tunisie. + +2 Berbres de l'ouest ou _Race Sanhaga_[294], rpondant aux Gtules et +aux Maures. Elle s'tend sur les deux Mag'reb, et leur dsert jusqu'au +Soudan. + +3 _Race Zente_. Elle est tablie dans le dsert, depuis l'ouest de la +Tripolitaine jusque vers le mridien d'Alger, en couvrant partie de +l'Aours, l'Ouad Rir', le Zab mridional et les hauts plateaux du Rached +(Djebel Amour)[295]. + +[Note 293: Selon les auteurs arabes Loua est l'anctre des Louata, +des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171, +citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.] + +[Note 294: Telle est l'orthographe la plus rgulire de ce nom.] + +[Note 295: Jean Lon l'Africain, qui avait des notions trs prcises +sur les populations africaines, divise les blancs d'Afrique en cinq +peuples: _Sanhagia_, _Masmuda_, _Znta_, _Haoara_ et _Gumera_ (t. I, p. +86 et suiv.).] + +DIVISIONS DES TRIBUS BERBRES.--Voici comment se divisaient les tribus +berbres. Nous en donnons le tableau complet, bien qu'au VIIe sicle la +plupart des subdivisions n'existassent pas encore, mais afin de ne pas +avoir y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les +trouve toutes groupes. + + =I.--Berbres de l'Est.=; + _ + | Sedrata + | Atrouza + Louata -| Agoura + | Djermana + | Mar'ar'a + |_Zenara + _ _ + | Ouergha | Beni-Kici + | Kemlan -| Ourtagot + | Melila |_Heiouara + Houara -| R'arian( +Issus des Aourir'a) | Zeggaoua + | Mecellata + |_Medjeris + _ + | Maous + | Azemmor + | Keba + | Mesra + | Ouridjen (Ouriguen) + | Mendaa + | Kerkouda + Aourir'a -| Kosmana + | Ourstif + | Biata + | Bel + | Melila + | Satate + | Ourfel + | Ouacil + |_ Mesrata + _ + | Beni-Azemmor + Nefoua -| Beni-Meskour + |_Metoua + _ + _ | Beni-Ouriagol + | R'assaa | Gueznaa + | Meklata -| Beni-Isliten + | Mernia | Beni-Dinar ou Rihoun. + | Zehila |_B. Serane + Nefzaoua -| Soumata _ + | Zatima | Ourtedin _ + | Oulhaa |_Zeggoula | Ourfedjouma + | Medjera |_ou Zeddjala + |_Ourcif + _ + | Ledjaa (ou Legaa) + | Anfaa + | Nidja + Aoureba -| Zehkoudja + | Meziata + | Reghioua + |_Dikoua + + =II.--Berbres de l'Ouest=; + _ + | Felaa + | Denhadja + | Matoua + | Latana + | Ouricen + | Messala _ + | Kalden | Inaou + | Maad -| Intacen + Ketama -| Lehia |_Aan + | Djemila + | R'asman + | Messalta + | Iddjana (Oudjana ou Addjana) + | Beni-Zeldoui + | Hechtioua + | Beni-Istiten + |_Beni-Kancila + + _ _ Anciennes _ Nouvelles + | | Siline | + | | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed + | | Torghian | + | | Moulit | + | | Kacha | O. Mehdi + | | Elma | + | | Gaaza | + Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz + (_suite_)| | El-Boura | + | | B. Merouan | + | | Ouarmekcen | O. Brahim + | | B. Ead | + | | Meklata | + |_ |_Righa | B. Thabet + + _ Anciennes _ Nouvelles + | | B. Idjer + | Medjesta | B. Menguellat + | Mellikch | B. Itroun + | Beni-Koufi | B. Yenni + | Mecheddala | B. Bou-R'ardan + | B. Zerikof | B. Itrour' + Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youof + | Keresfina | B. Chab + | Ouzeldja | B. Eci + | Moudja | B. Sedka + | Zeglaoua | B. R'obrin + |_B. Merana |_B. Guechtoula + _ + | Metennane + | Ouennoura'a + | B. Othman + | B. Mezr'anna + Senhadja-| B. Djad + | Telkata + | Botoua + | B. Afaoun + |_B. Kkalil + _ + | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen + Daria -| Mecettaa + |_Adjia + _ + | Matr'ara + | Lemaa + | Sadina + | Kouma + B. Faten-| Mediouna + | Mar'ila + | Matmata + | Melzouza + | Kechana (ou Kechata) + |_Douna + _ _ + | Botoua | B. Ouriagol + | Medjeka | Fechtala + Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta + | Loka | B. Hamid + |_ |_B. Amran, etc.... + _ _ + | | Moualat + | | B. Houat (ou Harat) + | | B. Ourflas + | Miknaa -| B. Ouridous (ou Ourtedous) + | | Kansara + | | Ourifleta + | |_Ourtifa + | _ + Oursettif -| | Sederdja + | -| Mekceta + |Ourtandja | Betla + | |_Kernita + | _ + | | B. Isliten + |Augma ou -| B. Toulalin + | Megma | B. Terin + |_ |_B. Idjerten + _ + | B. Hamid + | Metiona + R'omara ou -| Beni-Nal + Ghomara | Ar'saoua + | B. Ou-Zeroual + |_Medjeka + + Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de + bonne heure. + _ + | Hergha + | Hentata + | Tinemellal + | Guedmioua + | Guenfia |Sekioua + | Ourika + | Regraga + Masmouda -| Hezmira _ + | Dokkala _ | Dor'ar'a + | Haha | Mesfaoua -|_Youtanan + | Assaden -|_Mar'ous + | B. Ouazguit + | B. Maguer + |_Hlana + _ + | Mestaoua + | R'odjdama + | Fetouaka + Heskoura -| Zemraoua + | Antift + | Anoultal + |_B. Sekour + + Guezoula (Forme de nombreuses branches) + _ + | Zegguen + Lamta |_ Lakhs + _ + | Guedala + | Lemtouna + | Messoufa + | Outzila + | Targa (Touareg) + | Zegaoua + | Lamta + Sanhadja au Litham -| Telkata + (Voile) | Mesrata + | B. Aoureth + | B. Mecheli + | B. Dekhir + | B. Ziyad + | B. Moussa + | B. Lemas + |_B. Fechtal + + =III.--Race Zente.=; + _ + | Merendjica + Ifrene |_Ouarghou + _ + | B. Berzal + _ | B. Isdourine + | B. Ournid -| B. Sar'mar + | |_B. Itoueft + | B. Ourtantine + Demmer -| B. R'arzoul + | B. Toufourt + | Ourgma + |_Zouar'a + _ + | B. Ilent + | B. Zeddjak ou Zendak + | B. Ourak + Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar + | B. Bou-Sad + | B. Ourcifen + | Lar'ouate + | B. Righa + | Sindjas + | B. Ouerra + |_B. Ourtadjen + + Irnane + Djeraoua + Ouagdjidjen + Ouar'mert ou R'omert (Ghomra) + Ouargla--B. Zendak + Ouemannou + Iloumene (ou Iloumi) + _ _ _ + | | | B. Idleten + | | | B. Nemzi + | | | B. Madoun + | | B. Meden -| B. Zendak + | _ | | B. Oucil + | | Abd-El-Ouad | | B. Kadi + | | Toudjine -| |_B. Mamet + |B. Badine.-| B. Mezab | + | | B. Azerdane | _ + | |_ou Zerdal | | B. Tigherine + Ouacine -| B. Rached | B. Rour'en -| B. Irnaten + (Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch + | + | _ + | | B. Ourtadjen + |B. Merine -| + |_ |_B. Ouattas + + +POSITION DE CES TRIBUS.--Voici maintenant, la situation gnrale de ces +tribus, par provinces, au VIIe sicle. + + +_Barka_ et _Tripolitaine_. + +_Houara_ et _Aourir'a_.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan: +s'avancent jusque vers le Djerid. +_Louata_.--Rgion syrtique, environs de Tripoli et de l jusque vers +Gabs. +_Nefoua_.--Rgion montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli. +_Zouar'a_ et _Ourgma_ (Zenles Demmer), l'ouest de Tripoli. + + +_Ifrikiya proprement dite._; +(Tunisie.) + +_Nefzaona_.--Djerid et intrieur de la Tunisie. _Merendjica_ et +_Ouargou_ (Ifrene), rgions mridionales. + + +_Ifrikya occidentale._; +(Province de Constantine.) + +_Nefzaoua_.--Plaines de l'est de la province. +_Djeraoua_.--Djebel-Aours. +_Aoureba_.--Rgion au nord du Zab. +_Ifrene_. _Magraoua_.--Hodna, Zab et rgion mridionale de l'Aours. +_Ouargla_, _Ouacine_.--Ouad-Rir' et Sahara. +Ketma.--Cette grande tribu occupe toute la rgion littorale, depuis +Bne jusqu' l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance dans l'intrieur, +jusqu' Constantine et Stif. + + +_Mag'reb central._; + +_Zouaoua_.--Massif de la grande Kabilie. +_Sanhadja_.--Se rencontrent l'ouest et au nord avec les Zouaoua et +s'tendent jusqu' l'embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et +une partie du centre. +_B. Faten_.--Font suite aux Sanhadja, l'ouest, jusqu' la Mouloua, +couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran. +_Lemaa_ et _Matmata_, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis. +_Mar'ila_, sur la rive droite du Chelif. +_Azdadja_, (des Daria), aux environs d'Oran. +_Kouma_ et _Mediouna_, au nord et l'ouesl de Tlemcen. +_Adjia_ (Daria), au sud des Zouaoua. +Les tribus Zentes anciennes couvrent les hauts plateaux. +_Ouemannou_ et _Iloumi_, l'ouest du Hodna. +_Ouar'mert_, dans le Rached (Djebel-Amour). +_Ournid_, l'ouest de cette montagne. +Irniane, au sud de Tlemcen. + +_Mag'reb extrme._; + +_R'omara_.--Occupent la rgion littorale du Rif, de l'embouchure de la +Moulaa Tanger. +_Miknaa_, _Ourtandja_ et _Augma_, rgion centrale. +_Zanaga_.--Se rencontrent avec les prcdents et occupent les premiers +contreforts de l'Atlas. +_Matr'ara_.--Vers la limite du Mag'reb central, o ils se rejoignent aux +autres Fatene. +_Berghouata_.--Sur le littoral de l'Ocan, depuis Tanger jusqu' +l'embouchure du Sebou. +_Masmouda_.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines et le +littoral de l'Ocan, du Sebou l'Ouad-Sous. +_Heskoura_.--Les montagnes du Grand-Atlas. +_Guezoula_ et _Lamta_.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu' +l'Ouad-Deraa. +Aucune tribu znte n'a encore pntr dans le Mag'reb extrme. + +_Grand-Dsert._; + +_Sanhadja au Litham_ (_Messoufa Guedala_, _Lemtouna_, _Lamta_, etc.), +occupant toute la rgion saharienne jusqu'au Niger. + + +Ainsi tait rpartie la race berbre dans l'Afrique septentrionale. + +Il restait en outre quelques dbris de la population coloniale dans le +nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occups par les +Byzantins. + + +LES ARABES. NOTICE SUR CE PEUPLE.--Le peuple arabe devant dsormais +mler son histoire celle de l Berbrie, il convient encore, avant de +reprendre notre rcit, d'entrer dans quelques dtails sur cette nation. + +La population de l'Arabie tait divise en deux groupes distincts: + +1 Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les +gnalogistes, de _Kahtan_, le Yectan de la Bible. tablis depuis une +haute antiquit dans la partie mridionale du pays, l'_Arabie heureuse_, +l'Imen, ils formrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de +Himyer. On les dsignait sous le terme gnral d'Imnites; + +2 Et les Arabes de race mlange, descendants de _Adnan_, et beaucoup +plus nombreux que les prcdents. Ils ont form les tribus de Moder, +Reba, Maad, etc.... Nous les dsignerons sous le nom de Maadites. Ils +occupaient les vastes solitudes qui s'tendent de la Palestine +l'Imen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le +littoral[296]. + +[Note 296: Voir Abou-l-feda, _Rois des Arabes avant +l'Islamisme_.--Hamza d'Ispahan, _Annales des Himyrites_.--En-Nouri, +_Histoire des rois de Kahtan_.--Messaoudi, _Les prairies +d'or_.--Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbres_ et +_Prolgomnes_.--Ibn-El-Athir, _Histoire_, passim.] + +Une rivalit implacable divisait ces deux races et nous verrons ces +traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est que la +premire, habitant des rgions fertiles, tablie en partie dans des +villes, se livrait la culture et au commerce et vivait dans +l'abondance; tandis que l'autre, rduite l'existence prcaire du +nomade, dans des rgions dsertes, n'avait d'autre ressource, en dehors +du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette +rivalit n'avait au fond d'autre mobile que le combat pour la vie. + +En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en +citadins et gens des steppes (_bdouins_). + +MOEURS ET RELIGION DES ARABES ANT-ISLAMIQUES.--La condition propre de +l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, la tte de +laquelle est le cheikh, vieillard renomm par sa sagesse dans le +conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarit rgne entre +les gens d'une mme tribu, mais aucun lien ne runit les tribus entre +elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine +particulire les unes contre les autres, car la vengeance est un culte +pour ces mes ardentes. Une infinit de tribus, les unes sdentaires, +le plus grand nombre constamment nomades, sans communaut d'intrts, +sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres, +voil l'Arabie au temps de Mahomet[297]. Les Arabes ne vivent que pour +la guerre, car sans cela pas de butin, et c'est le butin surtout qui +fait vivre les Bdouins. Aussi la bravoure est-elle estime au-dessus +de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les +encourager, faire honte aux fuyards et mme les marquer d'un signe +d'ignominie. Les braves qui font face l'ennemi, disent-elles, nous +les pressons dans nos bras; les lches qui fuient nous les dlaissons et +nous leur refusons notre amour[298]. L'loquence et la posie sont +honores aprs la bravoure. + +[Note 297: Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, l. I, p. 16.] + +[Note 298: Posie cite par Caussin de Perceval dans son bel _Essai +sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme_, t. III, p. 99.] + +Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit, +s'adonnaient avec succs au commerce, et conservaient des relations avec +les Bdouins, leurs parents ou leurs allis. + +La Mekke, ville situe prs du littoral du golfe arabique, tait un +grand centre commercial et religieux. Les Korichites, famille de la +race d'Adnan, y dominaient. C'taient des marchands fort entendus aux +affaires. Ils gouvernaient la cit par un conseil dit des Sadate +(pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs[299]. + +Les Arabes pratiquaient diffrents cultes: certaines tribus adoraient +les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les +Juifs avaient, en Arabie, de trs nombreux sectateurs; enfin, le chiffre +des chrtiens tablis, surtout dans les villes, tait assez +considrable. Mais la religion nationale tait une sorte d'idoltrie. La +Mekke tait dj la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la +Kaaba, une pierre noire, sans doute un arolithe, et la construction du +temple tait attribue Abraham par une ancienne tradition. Un grand +nombre d'idoles y taient en outre enfermes. La tribu de Korich avait +le privilge de fournir le grand-prtre. + +Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun[300],--en a fait une +race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever +un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hsitent +pas s'en emparer et rentrer au plus vite dans le Dsert. C'est la +_razia_, le mode de combattre particulier l'Arabe. Les habitudes et +les usages de la vie nomade,--ajoute notre auteur,--ont fait des Arabes +un peuple rude et farouche. La grossiret des moeurs est devenue pour +eux une seconde nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour +servir d'appuis leurs marmites, ils dgradent les btiments afin de se +les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des +soutiens de tente, ils dtruisent les toits des maisons pour en avoir. +Par la nature mme de leur vie, ils sont hostiles tout ce qui est +difice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont +toujours prts enlever de force le bien d'autrui, chercher les +richesses les armes la main, et piller sans mesure et sans retenue. + +Tels sont, dpeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont +prendre une part prpondrante l'histoire de l'Afrique. + +[Note 299: Michle Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, +p. 47 et suiv.] + +[Note 300: _Prolgomnes_, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.] + +MAHOMET.--FONDATION DE L'ISLAMISME.--En 570 naquit Mahomet (Mohammed), +de la tribu de Koreich. Rest orphelin de bonne heure, il fut lev par +son oncle, Abou-Taleb, et envoy par lui dans une tribu bdouine selon +l'usage. C'tait un jeune homme faible de corps, sujet des attaques +nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plong dans la +mditation. A l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de got pour +la posie, bien qu'il et l'imagination assez dveloppe. Il se vantait +de ne pas savoir crire. + +Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commena prophtiser et +prtendre qu'il recevait des rvlations de Dieu, par l'intermdiaire de +l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des moqueries et +tournrent en drision ses prdications. Rien ne l'arrta, ni les +injures, ni les violences, et il finit par gagner sa cause quelques +proslytes. Mais si, aprs onze annes d'apostolat, Mahomet avait obtenu +un si mince succs chez ses concitoyens, il avait rencontr Yatrib, +ville rivale, habite par des gens de race ymnite, des esprits mieux +disposs accueillir la nouvelle religion, et s'y tait cr des +adhrents dvous. Menac dans son existence par les Mekkois, le +prophte se dcida fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses +amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reut le nom de _Mdine_ +(la ville par excellence). De cette fuite (_Hgire_) date l're +musulmane. Les adhrents de Mahomet lui prtrent Mdine un solennel +serment et furent appels ses _dfenseurs_ (Ansar). On nommait _migrs_ +les Mekkois qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitt la lutte +commena entre eux et les Mekkois, et aprs diffrentes pripties, +Mahomet entra en vainqueur la Mekke. Cette fois, c'tait le triomphe. +Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau +culte. L'islamisme tait fond. Nous croyons inutile d'analyser ici +cette religion dont chacun connat les dogmes et qui a pour code le +Koran. L'Iman, chef de la religion, tait en mme temps souverain +politique de tous les musulmans. La _Guerre sainte_ impose aux _vrais +croyants_, comme une obligation troite, allait ouvrir la voie aux +conqutes[301]. + +[Note 301: Voir le Koran et les _Hadith_ ou traditions sur +Mahomet.] + +ABOU-BEKER, DEUXIME KHALIFE.--SES CONQUTES.--En 632, Mahomet cessa de +vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se +lancer dans la rvolte. Le Nedjd, l'Imen, mme, taient au pouvoir d'un +rival Ahala le Noir; l'insurrection devint alors gnrale. + +Mahomet, comme Charlemagne et peut-tre dessein, n'avait pas fix les +rgles de la succession au khalifat[302]. Son oncle Abou-Beker qui, par +son dvouement toute preuve, avait t le plus ferme soutien du +prophte, fut appel lui succder. C'tait un homme d'une rare nergie +et dont la violence se traduisait par d'implacables cruauts. Faisant +nergiquement tte aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les +siens et put ainsi battre les insurgs les uns aprs les autres. Ses +victoires furent suivies d'horribles massacres. Quiconque apostasiait ou +refusait de se convertir tait aussitt mis mort. Les nouveaux +musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs +passions: la guerre et le pillage. Il n'est donc pas surprenant que sous +la direction d'Abou-Beker l'islamisme et fait de si grands progrs. Les +_compagnons_ de Mahomet, les _dfenseurs_ et les migrs taient combls +d'honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte +une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les rvolts, Abou-Beker +entreprenait la guerre de conqute; ds la fin de 633, ses gnraux +enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins. + +[Note 302: Ses successeurs reurent le titre de Khalifes +(_successeurs_), d'o l'on a form le mot de Khalifat pour dsigner leur +trne.] + +KHALIFAT D'OMAR. CONQUTE DE L'GYPTE.--Dans le mois d'aot 634, +Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il dsigna pour son +successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d'_Emir-el-Moumenin_ +(Prince des croyants). Peu aprs, Damas et le reste de la Syrie +tombaient au pouvoir des Arabes. La Msopotamie et la Palestine +subissaient bientt le mme sort (638-40). + +En 640, le gnral Amer-ben-el-Aci enleva l'gypte au reprsentant +d'Hraclius. L'incendie de la bibliothque d'Alexandrie claira les +vertigineux succs des Arabes. En quelques annes une peuplade peine +connue avait fond un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes +transporter au Mag'reb, le thtre de leurs exploits. + + + + +CHAPITRE II. + +CONQUTE ARABE +641-709 + + +Campagnes de Amer en Cyrnaque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman +prpare l'expdition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grgoire. Il +se prpare la lutte.--Dfaite et mort de Grgoire.--Les Arabes +traitent avec les Grecs et vacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en +Arabie.--Les Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe +des Omades.--tat de la Berbrie; nouvelles courses des Arabes.--Suite +des expditions arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya; +fondation de Karouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2e +gouvernement d'Okba; sa grande expdition en Mag'reb.--Dfaite de +Tehouda; mort d'Okba.--La Berbrie sous l'autorit de +Kola.--Nouvelles guerres civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les +Chates.--Victoire de Zohr sur les Berbres; mort de Kola.--Zohr +vacue l'Ifrikiya.--Mort du fils de Zobr; triomphe +d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique; la Kahna.--La Kahna reine des +Berbres; ses destructions.--Dfaite et mort de la Kahna.--Conqute et +organisation de l'Ifrikiya par Haane.--Moua-ben-Nocr achve la +conqute de la Berbrie. + + +CAMPAGNES DE AMER EN CYRNAQUE ET EN TRIPOLITAINE.--Aussitt aprs +avoir effectu la conqute de l'Egypte, Amer poussa une pointe vers +l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et Louata de cette contre +furent contraints de se soumettre et, afin d'viter l'esclavage, durent +se racheter au prix d'une contribution de treize mille pices d'or. Ils +vendirent, dit-on, tout ce qu'ils possdaient, et mme, en certains +endroits, leurs enfants pour s'acquitter[303]. Aprs cette fructueuse +razia, Amer rentra en Egypte (641). Pendant ce temps, un de ses +lieutenants, Okba-ben-Nafa, parcourait les rgions mridionales et +s'avanait en vainqueur jusqu' Zouila dans le Fezzan. + +[Note 303: Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et +suiv,). En-Nouri, id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.] + +Les campagnes dans l'Ouest taient trop fructueuses pour que les +guerriers de l'Islam ne fussent pas tents d'y effectuer de nouvelles +courses. En 612, Amer ayant organis une expdition vint mettre le sige +devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut livre au pillage. On +y trouva un riche butin qui fut rparti entre les soldats. Les habitants +qui purent se rfugier sur les vaisseaux et gagner le large furent +pargns; quant aux autres, ils n'obtinrent aucun quartier. De cette +place, le gnral arabe envoya une reconnaisance de cavalerie sur Sabra, +tandis qu'un corps de troupes allait de nouveau vers le Fezzan, et +s'avanait jusqu' Ouaddan. + +En vain. Amer sollicita de son matre l'autorisation d'envahir +l'Ifrikiya; mais ces oprations dans l'Ouest taient faites contre le +gr du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce lointain perfide, +comme il se plaisait, par un jeu de mots, appeler le Mag'reb; de plus +il craignait un retour offensif des Byzantins en gypte. Ces prvisions +n'taient que trop justifies; on apprit tout coup qu'une flotte +grecque venait de s'emparer d'Alexandrie. Aussitt Amer se porta contre +l'ennemi la tte de forces imposantes et fora les chrtiens la +retraite. + +LE KHALIFE OTHMAN PRPARE L'EXPDITION D'IFRIKIYA.--Le 31 octobre 644, +Omar fut poignard par un esclave ou artisan de Koufa. Avant de mourir, +il dsigna, comme candidats sa succession, six des plus anciens +compagnons de Mahomet. Ceux-ci, aprs trois jours de discussion, +finirent par charger l'un d'eux, qui s'tait dsist, de prononcer entre +eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan fut proclam khalife, au grand +dsappointement des trois autres candidats. Ali, gendre du prophte, qui +se considrait dj comme ayant t frustr par les prcdents khalifes, +fut surtout trs irrit de ce nouvel chec. Deux autres candidats, +Zobr et Talha devaient galement faire parler d'eux. + +Othman appartenait la famille des Beni-Oma qui s'tait montre +l'adversaire acharne de Mahomet; son triomphe tait celui du parti +mekkois. C'tait un vieillard affaibli par l'ge qui se laissait +entirement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau +khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement de l'Egypte +son frre de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers 646[304], ce gnral +envoya des reconnaissances qui lui rapportrent des renseignements +prcis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il eut runi tous les +documents, il pressa le khalife d'entreprendre cette conqute qui, +disait-il, devait donner aux Musulmans une nouvelle gloire et un +abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait pas l'entreprise sous un +jour aussi favorable; le conseil runi plusieurs fois hsita +l'autoriser et ce ne fut qu' force d'insistance que le khalife finit +par rallier les esprits et faire dcider l'expdition. + +[Note 304: On sait que ces premires dates sont incertaines.] + +La guerre sainte fut alors proclame et, un camp ayant t, dress +El-Djorf, prs de Mdine, la fleur des guerriers de l'Islam vint s'y +runir[305]. Les tribus ymnites et maadites y envoyrent leur +contingent. Othman contribua de ses deniers l'organisation de l'arme, +qui se trouva prte dans l'automne de l'anne 647. Au mois d'octobre le +khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines d'ardeur, se mirent +en route sous la direction d'El-Harith. De son ct, le gouverneur de +l'Egypte avait runi toutes les forces dont il pouvait disposer. Lorsque +les troupes d'Orient furent arrives, il leur adjoignit les siennes et +forma ainsi une arme d'environ cent vingt mille hommes, compose +d'autant de cavaliers que de fantassins. Laissant le commandement de +l'Egypte Okba, il entrana ses guerriers la conqute des pays de +l'Ouest, depuis si longtemps convoits par les Musulmans. + +[Note 305: En-Nouri donne les noms des principaux guerriers, +presque tous compagnons de Mahomet (p. 314, 315).] + +USURPATION DU PATRICE GRGOIRE. IL SE PRPARE LA LUTTE.--En prsence +des prparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins d'Afrique? Nous +avons vu, la fin de la premire partie, que l'empereur Hraclius tait +mort aprs avoir eu la douleur de voir l'Egypte lui chapper. A cette +nouvelle, le patrice Grgoire, fils du Grgoire dont il a t galement +parl, qui gouvernait l'Afrique au nom de l'empire, jugea le moment +favorable pour se dclarer indpendant. Il prit la pourpre, s'entoura +des insignes de la royaut et choisit Sbtla[306], comme sige de son +empire. + +[Note 306: L'antique Sufftula, au sud de Karouan.] + +Karthage abandonne fut occupe par un nouvel exarque, venu de +Constantinople, et autour duquel se grouprent les chrtiens rests +fidles. Bien que les dtails fassent compltement dfaut sur les +conditions dans lesquelles l'usurpation de Grgoire s'est effectue, il +est probable que ce chef a t appuy par les indignes; le choix de +Sbtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au moment o les +Byzantins auraient d grouper toutes leurs forces pour rsister +l'tranger, ils taient diviss par la guerre civile. C'est ce qui +explique que, lors des premires razzias des Arabes, ils abandonnrent +la Tripolitaine elle-mme. + +Cependant, Grgoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, n'tait +pas rest inactif: il avait adress un appel pressant aux dbris de la +population coloniale et aux Berbres. Les tribus indignes de cette +rgion, qui savaient, par ou-dire, ce qu'tait la rapacit des Arabes +et se voyaient menacs dans leur existence et dans leurs biens, +accoururent en foule sous ses tendards. Le patrice se trouva bientt +entour d'un rassemblement considrable dont les auteurs arabes portent +le chiffre plus cent mille combattants, ce qui est videmment exagr. +A la tte de cette arme il se porta en avant de Sbtla et attendit, +dans une position retranche, le choc de l'ennemi[307]. + +[Note 307: Lebeau, _Hist. du Bas-Empire_, t. II, p. 319 et suiv. +Ibn-Khald, _Hist. des Berbres_, t. I, p. 208, 209. En-Nouri, p. 317 +et suiv. El-Karouani, p. 39.] + +DFAITE ET MORT DE GRGOIRE.--Les guerriers arabes ne tardrent pas +paratre; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu +dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient les infidles. +Dans leur marche, ils avaient laiss de ct les villes du littoral o +des siges longs et difficiles les auraient retenus, et taient venus +attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se +passrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah proposait Grgoire de se +convertir l'islamisme, de reconnatre la suzerainet du khalifat et de +payer tribut. Mais le prince grec refusa premptoirement, et il fallut +en venir aux mains. Les premires rencontres n'eurent rien de dcisif; +chaque matin, dit En-Nouri[308], on combattait entre les deux camps, +jusqu'au milieu du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses +lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs +rparaient leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour, +et les Arabes commenaient douter du succs lorsqu'un vnement +imprvu vint leur aide. + +[Note 308: _Loc. cit._] + +Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait +dpch vers ceux-ci un de ses officiers nomm Abd-Allah-ben-Zobr. Ce +chef parvint au camp la tte de quelques cavaliers seulement; mais le +bruit caus par sa rception fit croire aux Grecs que leurs ennemis +avaient reu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain +dcouragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en +profitrent avec une grande habilet. Il fut convenu entre Abd-Allah et +ben-Zobr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde, +que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils +profiteraient de la trve journalire suivant la bataille, pour attaquer +le camp des infidles, tandis qu'ils seraient plongs dans une fausse +scurit. + +Il fut fait ainsi qu'il avait t convenu. Les chrtiens, s'attendant +une attaque srieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans, +qui taient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un +grand acharnement. Grgoire, le diadme en tte et ayant auprs de lui +l'tendard surmont de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les +chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que +d'habitude et, enfin, les combattants, fatigus par l'excessive chaleur +du jour, rentrrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du +moment o les chrtiens avaient retir leurs armures pour se reposer, +Abd-Allah et Ben-Zobr firent sortir leurs guerriers et, la tte de +ces troupes fraches, se prcipitrent sur le camp ennemi aux cris de: +_Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!_ Les chrtiens, +surpris l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre +en selle, sont renverss par les cavaliers arabes, et bientt l'arme, +prise d'une terreur panique, fuit en dsordre dans toutes les +directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage. + +Ainsi fut dtruite cette arme qui tait bien suprieure en nombre +celle des assaillants. Le patrice Grgoire prit dans l'action, frapp +par une main inconnue[309]. + +[Note 309: Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le +font mourir de la main de Ben-Zober, ainsi que l'histoire trop +romanesque de sa fille.] + +LES ARABES TRAITENT AVEC LES GRECS ET VACUENT L'IFRIKIYA.--Les Arabes, +aprs leur victoire, poursuivirent les infidles qui s'taient rfugis + Sbtla et s'emparrent de cette capitale phmre. Elle tait remplie +de richesses entasses tant par Grgoire que par la population +coloniale. Aprs le pillage et le massacre, consquence habituelle des +victoires arabes, on runit l'immense butin qui avait t fait, et le +gnral en chef en prleva le quint, selon la rgle musulmane; puis le +reste fut partag entre les guerriers, la part du cavalier tant triple +de celle d'un fantassin. De Sbtla o il s'tait tabli, Abd-Allah +lana ses bandes vers l'intrieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portrent +ainsi la dvastation jusqu'aux bourgades de Gafa et au Djerid, et de +l, revenant vers le nord, ils s'avancrent jusqu' Mermadjenna[310]. + +[Note 310: A une dizaine de lieues au N.-E, de Tbessa.] + +Les Grecs, aprs la dfaite de Sbtla, s'taient rfugis dans les +places fortes de la Byzacne et particulirement autour de Karthage, o +s'taient groups les derniers restes de la population coloniale. Or, +les Arabes ne tenaient nullement entreprendre de nouveaux siges; ils +songeaient encore moins s'tablir dans le pays, la plupart brlant au +contraire du dsir de retourner en Orient pour montrer leur butin et +raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions +d'arrangement que leur firent les chrtiens furent accueillies avec +empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils +s'obligeaient se retirer contre le versement d'une contribution de +trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-tre ce tribut +norme ne fut-il pas vers par les Grecs seuls; il est fort possible que +les Arabes aient trait aussi avec les chefs de tribus berbres ou des +rgions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple. +Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbres furent bien +traits par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait +t fait prisonnier, fut entour d'honneurs et retourna librement dans +sa tribu (les Mag'raoua), aprs s'tre converti l'islamisme[311]. + +Pendant que le gnral en chef rglait ces questions, Ben-Zobr partait +en hte pour Mdine afin d'y porter la nouvelle des succs de l'Islam. +Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre +d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les dtails, quelque +peu embellis, de la conqute de l'Ifrikiya[312]. + +Enfin les Musulmans vacurent la Berbrie. Abd-Allah laissa Sbtla +un certain Djenaha[313], comme reprsentant du khalifat, mais sans +forces militaires, ni autorit relle, car aucune ide d'occupation +permanente ne parat avoir t le mobile de ces premires guerres: +c'taient de vritables razias[314]. + +[Note 311: _Hist. des Berbres_, t. I, p. 120, t. II, p. 228.] + +[Note 312: Amari (_Storia_, t. I, p. 110, 111), donne une partie du +texte du discours.] + +[Note 313: Habahia, selon le Baan.] + +[Note 314: Nous avons suivi dans le rcit qui prcde le texte +d'En-Nouiri, (p. 314 et suiv.), complt par les documents fournis par +Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Karouani, le Baan. Pour les dates, +nous avons adopt celles donnes par M. Fournel, _Histoire des Berbers_, +p. 110 et suiv.] + +GUERRES CIVILES EN ARABIE.--Les vnements d'Orient vinrent distraire +les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la consquence fut +de laisser quelques annes de rpit la Berbrie. La partialit du +khalife, qui n'tait guid dans le choix des gouverneurs que par des +intrts de famille, avait suscit d'ardentes haines que les candidats +au trne surent habilement exploiter. Bientt Othman fut assig dans +son propre palais, Mdine, et, comme il rsistait avec une grande +fermet aux sommations qui lui taient adresses, les sicaires +pntrrent chez lui par une maison voisine et le mirent mort (juin +656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut lev au khalifat par les +_Dfenseurs_. C'tait le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de +Mdine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien prcaire et qui +allait donner lieu de sanglantes reprsailles. + +Ali avait destitu tous les gouverneurs en les remplaant par des +_Dfenseurs_ et des hommes d'un dvouement toute preuve; mais l'un +d'eux, Moaoua-ben-Abou-Sofiane, surnomm le _Fils de la, mangeuse de +foie_[315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande +puissance sous les prcdents khalifes, refusa premptoirement de le +reconnatre. D'autre part, ses complices Zobr et Talha, qui avaient +compt obtenir le khalifat, se retirrent La Mekke et, excits par +Acha, la veuve du prophte, femme perfide et ambitieuse, se mirent en +tat de rvolte. Ils appelrent eux les partisans d'Othman, avides de +venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalits qui +divisaient les tribus, runirent bientt un nombre considrable de +guerriers. Ali n'tait soutenu que par les Dfenseurs et les meurtriers +d'Othman; mais il parvint gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il +marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite +du Chameau, qui cota la vie Talba (8 dcembre 656). Zobr prit +assassin dans sa fuite. Acha, chappe la mort, tait reste sur le +champ de bataille auprs de son chameau cribl de traits; elle implora +son pardon du vainqueur, qui le lui accorda. + +[Note 315: Sa mre, la froce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre +de Hamza, oncle du prophte, la suite de la bataille d'Ohod, et, en +ayant retir le foie, l'avait dchir avec ses dents.] + +Ali tait matre de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait +toujours de le reconnatre, et Moaoua aspirait ouvertement au khalifat. +De Koufa, o il avait transport le sige de l'empire, Ali marcha la +tte de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, aprs une +campagne longue et meurtrire, il fut dcid qu'un arbitrage trancherait +la question entre les deux comptiteurs. En vain Ali avait fait tous ses +efforts pour viter de verser le sang musulman, il avait mme propos +Moaoua de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci +prfra l'emploi d'une diplomatie tortueuse, aboutissant l'arbitrage +qui devait, sans danger, lui confrer le pouvoir. Ali, trahi par une +partie de ses adhrents, s'tait retir Koufa; il refusa, non sans +raison, de reconnatre la lgalit de la sentence qui le dposait. + +LES KHAREDJITES; ORIGINE DE CE SCHISME.--Lorsqu'Ali s'tait dcid +accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, aprs avoir en vain +essay de l'en dtourner, avaient dsert sa cause et s'taient +eux-mmes spars de la religion officielle. Le nom de Kharedjites +(non-conformistes) leur fut appliqu cette occasion. C'taient des +puritains austres, fidles aux premires prdications de Mahomet et +considrant tous les nouveaux convertis comme de purs infidles. Le +caractre propre de leur doctrine tait l'galit absolue du croyant. +Tous les Musulmans sont frres, rptaient-ils, d'aprs le Koran. Ne +nous demandez pas si nous descendons de Kas ou bien de Temim; nous +sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage l'unit de +Dieu, et celui que Dieu prfre aux autres, c'est celui qui lui montre +le mieux sa gratitude.[316] Ces principes ne plaisaient gure aux +Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui +prenaient des doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en +s'arrogeant le droit de juger les paroles du prophte. Les Kharedjites +ne l'entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant tait pire que +l'infidle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de +la socit, le dissentiment religieux se compltait d'une rivalit +sociale. + +[Note 316: Moubarred, p. 588. (Cit par Dozy, t. I, p. 142.)] + +Ces dissidents en arrivrent bientt contester aux Korchites le +droit exclusif au khalifat. Ils prtendaient que le chef des Musulmans +pouvait tre pris dans tout le corps des fidles, sans distinction +d'origine ni de race, mme parmi les esclaves. Du reste, le rle du +khalife, selon eux, devait se borner contenir les mchants; quant aux +hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de chef. Tels taient les +principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rle +dans l'histoire de l'Afrique. + +MORT D'ALI. TRIOMPHE DES OMADES.--Les fidles adhrents d'Ali taient +devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage +pouvantable la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les +lieutenants de Moaoua s'emparaient de l'Egypte et de la Msopotamie, et +le Hedjaz tait envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des +Syriens, mais il avait d'autres ennemis. Les Kharedjites, qu'il avait +cru exterminer, se reformaient dans l'ombre; ne pouvant entrer en lutte +ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de +janvier 661, Ali tomba sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils +El-Haane recueillit son hritage; mais cette charge tait trop lourde +pour lui, et peu aprs il abdiquait en faveur de Moaoua et allait se +retirer Mdine, avec son frre El-Houcne. C'tait la dfaite des +Dfenseurs et le triomphe dfinitif des Omades et du parti mekkois. + +Les Syriens, qui avaient tant contribu au succs de Moaoua, acquirent +ds lors une influence inconteste. Un grand nombre de tribus ymnites +s'taient fixes dans cette province quelques annes auparavant. Elles +s'y trouvrent en rivalit avec celles de race maadite et dterminrent +l'migration d'une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kasistes +restrent dans le pays, et entrrent en lutte avec les Kelbites, une des +principales tribus ymnites. Leur rivalit prit bientt un caractre +d'acuit extrme qui se traduisit par des luttes acharnes[317]. + +[Note 317: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 114 et suiv.] + +Cependant, l'Egypte demeurait livre la fureur des factions. Les +vengeurs d'Othman s'y taient mis en tat de rvolte ouverte, puis Ali +s'y tait cr un parti. Vers la fin de 659, Moaoua envoya en Egypte +Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce gnral parvint +placer toute la contre sous l'autorit des Omades. + +TAT DE LA BERBRIE. NOUVELLES COURSES DES ARABES.--Les vingt annes de +guerre civile qui venaient de dsoler l'Orient avaient eu pour +consquence de laisser la Berbrie un moment de rpit que les Grecs et +les indignes auraient d employer pour organiser srieusement leur +rsistance. Un rapprochement semblait s'tre opr entre les Berbres et +les Byzantins aprs le dpart des Arabes, mais il fallait rentrer dans +les sommes verses aux envahisseurs, et bientt l'avidit des agents du +fisc imprial, les exactions des gouverneurs avaient entirement dtach +d'eux les indignes. + +Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et +s'taient avancs jusque dans la Mditerrane antrieure. En 648, la +flotte de Moaoua, envoye de Syrie, avait opr une descente Chypre; +deux ans plus tard, son arme navale s'emparait de Rhodes, puis venait +faire une expdition en Sicile et rentrait en Orient charge de butin et +de captives[318]. + +[Note 318: Amari, _Storia_, t. I, p. 79 et suiv.] + +Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conserv l'espoir +d'effectuer la conqute du Mag'reb, envoya de nouvelles expditions, +tant par terre que par mer, contre ce pays et les les, mais les dtails +font absolument dfaut relativement ces entreprises que sa mort vint +arrter (663). + +SUITE DES EXPDITIONS ARABES EN MAG'REB.--Vers l'an 665, Djenaha, cet +agent qui avait t laiss par les Arabes Sbtla, s'tant rendu en +Orient auprs de Moaoua, le dcida tenter une nouvelle expdition en +Mag'reb. Le khalife confia le commandement Moaoua-ben-Hodadj (ou +Khodadj); et ce gnral partit pour l'Ouest, la tte d'une arme de +dix mille hommes[319], compose de guerriers choisis. L'empereur, averti +de cette expdition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement +du patrice Nicphore. + +[Note 319: Selon El-Karouani, p. 40.] + +Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu +appel depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper +Karouan. Les Grecs, arrivs sans doute avant eux, avaient dbarqu +Soua et s'taient tablis en avant de cette ville. Une forte colonne, +envoye contre eux par Moaoua, les attaqua avec l'imptuosit +habituelle des Arabes; les Byzantins cdrent sur toute la ligne, et, +ayant regagn en hte le littoral, se rembarqurent sur leurs vaisseaux +et rentrrent en Orient. Aprs ce succs, les Musulmans s'emparrent de +Djeloula, qu'ils mirent au pillage et o ils trouvrent un butin +considrable. Des discussions s'levrent alors entre les vainqueurs au +sujet du partage des prises, et il fallut en rfrer au khalife pour +trancher ces diffrends. + +D'autres expditions furent effectues simultanment, ou, dans tous les +cas, suivirent immdiatement celle de Moaoua. Le gnral Okba-ben-Nafa, +qui avait dj jou un rle dans les premires guerres d'Afrique, +parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation +d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considrables sur toutes les +populations du sud, et revint vers Barka aprs une campagne de cinq +mois, dans laquelle les plus grandes cruauts avaient t commises par +les Arabes. Vers le mme temps, un dfenseur du nom de Rouafi, aprs +avoir rduit les localits du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de +l'le de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kas, de la tribu de +Fezara (Kas), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en +Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des +richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les +statues d'or et d'argent apportes de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir +un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale +aux Musulmans[320]. + +[Note 320: Amari, _Storia_, t. I, p. 99.] + +OKBA, GOUVERNEUR DE L'IFRIKIYA. FONDATION DE KAROUAN.--Le khalife nomma +alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette +contre une nouvelle province de l'empire (669). Ce gnral, qui tait +rest sans doute dans les environs de Barka, reut d'Orient des +renforts, et, la tte d'une arme d'une dizaine de mille hommes, dans +laquelle figuraient pour la premire fois des Berbres convertis, se mit +en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de +Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya o les chrtiens +tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrme +contre les infidles et rpandit en Afrique la terreur de son nom. + +Du Djerid, Okba vint s'tablir l'endroit o son prdcesseur Moaoua +avait camp, et y posa les fondations d'une ville destine servir de +centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traa lui-mme le plan +des difices publics de la nouvelle mtropole qu'il tablit dans des +proportions grandioses. Il lui donna le nom de _Karouan_, sur le sens +duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement tait aride et dsert et il +fallut d'abord en expulser les btes sauvages et les serpents. Les +ruines des cits romaines environnantes, et particulirement celles +d'une ville appele Kamouna ou Kamouda, lui fournirent des matriaux en +abondance. Tout en apportant ses soins l'dification de Karouan, Okba +tendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en +reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardrent pas venir se +grouper autour de la nouvelle cit. + +GOUVERNEMENT DE DINAR-ABOU-EL-MOHADJER.--Sur ces entrefaites, le khalife +ayant replac l'Ifrikiya sous l'autorit du dfenseur +Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le +Mag'reb un de ses affranchis, nomm Dinar, et surnomm Abou-el-Mohadjer, +pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on +rcompensait Okba des importants services rendus, et cette manire +d'agir paratrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de +ces rivalits de race et d'opinion qui divisaient si profondment les +Arabes. + +Ds son arrive, Dinar fit, dit-on, arrter Okba et l'accabla +d'humiliations, excutant ainsi les instructions qui lui avaient t +donnes par son matre. Mais la vengeance n'aurait pas t complte si +l'on ne s'tait pas attach dtruire l'oeuvre du rival. Par l'ordre de +Dinar, les constructions de Karouan furent renverses et la ville +nouvelle rase. Okba ayant pu, peu aprs, se rendre en Orient, exposa +ses dolances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune rparation +et dut dvorer en silence son humiliation. + +Une leve de boucliers des Berbres concida avec le dpart d'Okba. A +leur tte tait Kola, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est +certain que ces indignes avaient t en relations avec Okba, peut-tre +mme avaient-ils dj accept l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha +contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement +de Tlemcen. Les ayant forcs d'accepter le combat dans ce lieu, il leur +infligea une dfaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour +viter la mort, Kola dut se convertir la religion de Mahomet; il +fut trait alors avec bienveillance, mais conserv par le vainqueur dans +une demi-captivit. Aprs avoir apais tous les germes de sdition, +Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expditions contre les +Grecs, retranchs dans les places du nord. On dit qu' la suite de ces +oprations, les adversaires conclurent un trait aux termes duquel la +presqu'le de Cherik fut abandonne aux chrtiens[321]. + +[Note 321: Fournel, _Berbers_, p. 163. Amari, _Storia_, t. I, p. +611.] + +DEUXIME GOUVERNEMENT D'OKBA. SA GRANDE EXPDITION EN MAG'REB.--Moaoua +tant mort le 7 avril 680, son fils Yzid, qu'il avait dj dsign +comme hritier prsomptif, lui succda. Peu aprs, Okba obtenait la +rparation de l'injustice qu'il avait prouve et tait nomm, pour la +seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya. + +A la fin de l'anne 681, Okba arriva Karouan et, son tour, il jeta +Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait leves et +entreprit la rdification de Karouan, o il tablit de nouveau une +population. Kola partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel +il avait fini par se lier d'amiti. + +Aprs avoir savour la volupt de la vengeance, Okba, dont le fanatisme +ardent ne pouvait s'accommoder du repos, dcida une grande expdition +dans le Mag'reb, afin de soumettre son autorit tous les Berbres de +l'Afrique septentrionale. Il runit en consquence ses meilleurs +guerriers et, ayant laiss Zohr-ben-Kas, avec quelques troupes, +Karouan, il donna le signal du dpart. Avant de se mettre en route, il +adressa ceux qu'il laissait derrire lui, et notamment ses fils, une +allocution dans laquelle il dclara qu'il s'engageait ne s'arrter que +lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidles devant lui. + +Le gnral conduisit les troupes vers l'Aours, afin de rduire les +populations zentes qui, allies aux Grecs, restaient dans +l'indpendance. Il vint d'abord prendre position auprs de Bar'a et +livra aux indignes un combat sanglant dans lequel ils eurent le +dsavantage; mais ceux-ci s'tant rfugis dans la citadelle, Okba n'osa +en entreprendre le sige. Il se dirigea vers Lambse et eut supporter +une vigoureuse sortie des Berbres et des chrtiens, qui vinrent +attaquer son camp et faillirent s'en rendre matres. Les Arabes +parvinrent cependant repousser l'ennemi; mais Okba renona courir +les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea +vers le Zab, alors habit par de nombreuses tribus zentes; dans les +oasis se trouvaient aussi des populations chrtiennes et quelques +soldats grecs. Aprs plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans, +mais ces succs, chrement achets, n'avaient pas pour consquence cette +soumission gnrale qui tait le but de l'expdition. + +Okba, continuant nanmoins sa route, arriva devant Tiharet[322], o il +trouva les Berbres runis en grand nombre. Avec eux taient quelques +troupes grecques. Il les attaqua et les dfit dans une sanglante +bataille. De l, le gnral musulman conduisit son arme dans le Mag'reb +extrme et, ayant travers, sans rencontrer une grande opposition, la +rgion maritime occupe par les Romara, parvint Ceuta, le seul point +qui, dans ces rgions loignes, reconnt encore l'autorit de Byzance. +Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup +plus frquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint +au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements +prcis sur l'intrieur de la contre. Il lui apprit qu'il ne trouverait +plus de pays soumis aux chrtiens, mais que, dans les montagnes et les +plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbres ne +reconnaissant aucune autorit. + +Muni de ces renseignements, Okba s'enfona dans le coeur des montagnes +marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fs). Les Berbres +Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localits lui opposrent une vive +rsistance et il se trouva un moment cern au milieu d'elles. Un secours +qui lui fut envoy par les Mag'raoua lui permit de se dgager, Reprenant +l'offensive, il s'empara de Nefis, mtropole des Masmouda, o il trouva +un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosque. De l, il +descendit vers le Sous, dfit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces +rgions, et atteignit enfin le rivage de l'Ocan. On rapporte qu'ayant +fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu tmoin qu'il avait +accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de +sa religion combattre[323]. + +[Note 322: C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.] + +[Note 323: Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun, +_Hist. des Berbres_, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouri +(_loc. cit._, p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Karouan, p. 44 et +suiv. Le Baan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.] + +DFAITE DE TEHOUDA. MORT D'OKBA.--Les Musulmans reprirent alors le +chemin de l'est, tranant leur suite de nombreux esclaves et +rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amen +avec lui, dans le Mag'reb, Kola et Dinar, et n'avait nglig aucune +occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbre +d'corcher un mouton en sa prsence; contraint de remplir ainsi le rle +d'un esclave, Kola passait de temps en temps sa main ensanglante sur +sa barbe en regardant Okba d'une trange faon. Que signifie ce geste? +demanda le gouverneur. Rien, rpondit le Berbre, c'est que le sang +fortifie la barbe! + +Les assistants expliqurent Okba qu'il fallait y voir une menace, et +Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang +lev parmi les siens, lui prdisant qu'il pourrait bien s'en repentir. +Mais Okba, gonfl d'orgueil par ses succs, voyant les populations +indignes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menac +d'un danger immdiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait +autour de lui. Kola avait pu envoyer des missaires aux gens de sa +tribu et ses allis, et tout tait prpar pour la rvolte. + +Parvenu dans le Zab, Okba, qui considrait tout le Mag'reb comme soumis, +renvoya son arme par dtachements vers sa capitale. Quant lui, ne +conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnatre ces +forteresses des environs de l'Aours o il avait prouv une rsistance +inattendue, afin d'tudier les moyens de les rduire. Mais il avait +compt sans la vengeance de Kola. Parvenu Tehouda, au nord-est de +Biskra, le gnral qui, depuis quelque temps, tait suivi par les +Berbres, se trouva tout coup face face avec d'autres ennemis, +commands par des chefs chrtiens. La victoire, comme la fuite, tait +impossible, il ne restait aux Arabes qu' mourir en braves. Ils s'y +rsolurent sans faiblesse et, ayant bris les fourreaux de leurs pes, +attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la libert avait t +rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes. +Le combat ne fut pas long; envelopps de toute part, les guerriers +arabes furent bientt anantis; un trs petit nombre fut fait prisonnier +(683). + +Ainsi prit au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus +contribu la conqute de l'Afrique par les Arabes, l'aptre farouche +de l'islamisme chez les Berbres. D'un caractre vindicatif, fanatique +l'excs, sanguinaire sans ncessit, il faisait suivre ses victoires de +massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vnration pour +les fidles et a donn son nom l'oasis qui le renferme. + +LA BERBRIE LIBRE SOUS L'AUTORIT DE KOLA.--Un seul cri de guerre +pouss par les indignes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda. +En un instant, tous les Berbres furent en armes, prts se ranger sous +la bannire de Kola, pour expulser leurs oppresseurs. Les dbris des +populations coloniales firent cause commune avec eux. + +Zohr-ben-Kas essaya d'organiser la rsistance, mais ses guerriers +avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu' rentrer en Orient. +Force lui fut d'vacuer Karouan; il alla, suivi d'une partie des +habitants de cette ville, se rfugier Barka. Bientt Kola, la +tte d'une foule immense, se prsenta devant Karouan dont les portes +lui furent ouvertes par les habitants. Grce aux ordres svres donns +par le roi indigne, aucun pillage, aucun excs ne fut commis, rare +exemple de modration que les Musulmans n'avaient pas donn et qu'ils se +garderont bien d'imiter. + +La Berbrie avait, en un jour, recouvr son indpendance. Kola, +reconnu par tous comme roi, tablit le sige de son gouvernement dans ce +Karouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre +destination. Une alliance troite fut cimente entre lui et les +chrtiens, qui reconnurent mme son autorit. Quant aux Berbres, en +reprenant leur libert, ils s'taient empresss de rpudier le +mahomtisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement. + +Pendant cinq annes (de 683 688), Kola rgna sur le Mag'reb, avec +une justice que ses ennemis mmes durent reconnatre[324]. La paix et la +tranquillit tendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce +pays dsol par la guerre; mais ce rpit devait tre de courte dure. + +[Note 324: Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbres_, t. I, p. 208 et suiv. +En-Nouri, p. 334 et suiv. El-Karouani, p. 44 et suiv.] + +NOUVELLES GUERRES CIVILES EN ARABIE.--La guerre civile, qui avait de +nouveau clat en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de +s'occuper de la Berbrie. Le khalife Yzid tait entour d'ennemis, ou +plutt de comptiteurs. Le premier qui leva l'tendard de la rvolte fut +El-Houcn, deuxime fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de +l'Irak, mais il prit dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680). +Abd-Allah, fils de Zobr, dont il a t dj plusieurs fois question, +avait t le promoteur de la rvolte d'El-Houcn; il recueillit son +hritage et sut gagner sa cause un grand nombre d'_Emigrs_ et de +parents ou d'amis du prophte. La Mekke devint le centre de cette +rvolte; bientt Mdine fut entrane dans la conjuration, et les +Omades se virent expulss de cette ville. Aprs avoir en vain essay +de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une arme +qui rentra en possession de Mdine; cette ville fut livre au pillage et +les habitants emmens comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient +l'occasion d'assouvir leur haine contre les Dfenseurs. + +La Mekke, assige par l'arme du khalife, rsistait avec vigueur, +lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les +assigeants dmoraliss levrent le sige, le fils de Zobr prit alors +le titre de khalife, reut le serment des provinces mridionales, rentra +en possession de Mdine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte. + +Pendant ce temps, l'anarchie tait son comble en Syrie. Moaoua, fils +an de Yezid, semblait dsign pour tre son successeur; mais aucune +prcaution n'avait t prise, et, conformment aux principes poss par +Omar, le khalifat devait se transmettre par lection et non par +hrdit. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaoua tant +petit-fils d'un kelbite, les kasites refusaient de le reconnatre, et +ils ne tardrent pas se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobr. + +Sur ces entrefaites, Moaoua vint mourir, et l'on vit les prtendants +surgir de toute part et trouver toujours une tribu prte les appuyer. +Dahhak-ben-Kas avait t lu par les kasites, l'omade +Merouan-ben-el-Hakem fut proclam par les kelbites (juillet 684). Peu +aprs, kelbites et kasites en vinrent aux mains dans la bataille dite +de la Prairie, o Dahhak trouva la mort. Merouan tait matre de la +Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut +obtenue par lui peu aprs, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobr +continuait rsister. Une arme de quatre mille hommes envoye pour +surprendre Mdine fut taille en pices en avant de cette ville par +Abd-Allah. + +Merouan tant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succda. Il +prenait le pouvoir dans des conditions particulirement difficiles, car, +en outre du puissant comptiteur contre lequel il avait lutter, et de +l'anarchie qui s'tendait partout, il avait rduire deux redoutables +ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans +quelques dtails, en raison du rle qu'elles sont appeles jouer en +Afrique. + +LES KHAREDJITES ET LES CHIATES.--Nous avons indiqu prcdemment dans +quelles conditions le schisme des Kharedjites s'tait form. Se posant +en rformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalit +qui divisaient les Arabes, ils considraient ceux qui n'taient pas de +leur secte comme des infidles, et taient ainsi les ennemis de tous. On +a vu avec quelle rigueur ils furent traits. Retirs dans l'Ahouaz, ils +rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce +passage du Koran: Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune +famille infidle, car si tu en laissais, ils sduiraient tes serviteurs +et n'enfanteraient que des impies et des incrdules!, ils dcidrent +bientt le massacre de tous les _infidles_. Ils vinrent, en rpandant +des torrents de sang sur leur passage, assiger Basra; la terreur que +ces _ttes rases_[325] inspiraient tait si grande que les gens de +Basra envoyrent leur hommage au fils de Zobr, en implorant son +secours. + +L'autre secte, celle des _Chiates_, avait t forme par les partisans +d'Ali et de ses fils. Ils prtendaient que le khalife ne pouvait tre +pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (pouse +d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des +attributs divins et prchaient la soumission absolue ses paroles. +C'tait une secte essentiellement persane, se recrutant de prfrence +parmi les affranchis originaires de cette nation[326]. Nulle autre +secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'tait aussi simple et +crdule, nulle autre n'avait ce caractre d'obissance passive. Leur +chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de +Ben-Zobr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avanaient et +les mit en droute. Peu aprs, les Chiates taient dfaits leur tour +par les troupes du fils de Zobr; c'tait un grand service rendu son +comptiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les +Chiates, obtint sur eux quelques succs qui les dcidrent traiter +avec lui, et bientt l'Irak reconnut son autorit. + +[Note 325: Conformment une prescription de leur secte.] + +[Note 326: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 158.] + +VICTOIRE DE ZOHR SUR LES BERBRES. MORT DE KOCLA.--Malgr les +difficults auxquelles Abd-El-Malek avait faire face, il ne cessait de +tourner ses regards vers la Berbrie. Il recevait du reste des appels +pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohr demandait des +renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs +milliers d'Arabes lui fut envoy, ainsi que des secours en argent. +Zohr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocla jugeant la +position de Karouan peu favorable pour la dfense, s'tait retir +Mems, l'est de Sebiba, prs de la branche orientale de la Medjerda et +y attendait, dans une position retranche, l'attaque de l'ennemi; des +contingents grecs et des colons latins taient venus l'y rejoindre. + +Zohr rentra, sans coup frir, en possession de Karouan, puis, aprs +avoir donn trois jours de repos ses troupes, il marcha contre +l'ennemi. La bataille fut longue et acharne; mais les indignes, ayant +vu tomber Kocla et les principaux chefs chrtiens, commencrent +plier. Les Musulmans redoublrent alors d'ardeur et la victoire se +dcida pour eux. La droute fut dsastreuse. Poursuivis l'pe dans les +reins, les Berbres se jetrent en partie dans l'Aours; les autres +gagnrent le Zab, o les Arabes les relancrent. La tribu des Aoureba +fut peu prs dtruite; ses dbris cherchrent un refuge dans le +Mag'reb central et se fixrent dans les montagnes qui environnent Fs, +o ils se fondirent parmi les autres Berbres. C'est un nom que nous +n'aurons plus l'occasion de prononcer. + +ZOHR VACUE L'IFRIKIYA.--Zohr rtablit ainsi l'autorit arabe en +Mag'reb; mais cette victoire tait prcaire, car le peuple indigne, +malgr ses pertes, restait peu prs intact, et son hostilit +n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le gnral arabe +manquait de troupes pour complter sa conqute et le khalife n'tait +certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que +Zohr ait song la retraite; de plus, les auteurs nous le +reprsentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualits +administratives ncessaires dans sa situation. Et puis, il tait bien +loin pour suivre les vnements d'Orient; or, tous ces premiers +conqurants avaient les yeux tourns vers l'est. El-Kairouani prtend +que Zohr ne tarda pas reconnatre combien tait lourd le fardeau +dont il tait charg et craignit que son coeur ne se corrompt au sein de +la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya[327]. Quoi +qu'il en soit, il quitta Karouan avec ses principaux guerriers. Parvenu + Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire +une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitt, malgr la +supriorit de leur nombre, et prit avec toute son escorte (690). + +[Note 327: P. 51.] + +MORT DU FILS DE ZOBR. TRIOMPHE D'ABD-EL-MALEK.--Abd-el-Malek reut la +nouvelle du dsastre d'Afrique alors qu'il tait occup rduire les +Chiates. Aprs avoir trait avec eux et soumis l'Irak son autorit, +il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant +tout, vaincre son comptiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le +khalife n'oserait pas assiger La Mekke. Il se trompait. Bientt l'arme +syrienne, commande par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville +sainte et en commena l'investissement (692). Durant de longs mois, les +assigs rsistrent avec nergie toutes les attaques et supportrent +les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah tait soutenu par sa +mre, ge de prs de cent ans; lorsque tout moyen de rsister fut +puis, elle rpondit stoquement son fils qui lui demandait ce qu'il +lui restait faire: mourir!. Peu d'instants aprs, Abd-Allah, s'tant +arm de pied en cap, vint dire un dernier adieu sa mre; mais +celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit +enlever en disant: Quand on est dcid mourir, on n'a pas besoin de +cela. Le fils de Zohr, aprs avoir combattu bravement, tomba perc de +coups; sa tte fut envoye au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette +rvolte qui durait depuis de longues annes. Abd-el-Malek restait matre +incontest du khalifat, mais de quelles difficults n'tait-il pas +environn? Les Kharedjites taient toujours en insurrection et l'Irak +sans cesse menac. Plusieurs armes envoyes contre eux avaient subi de +honteuses dfaites, suivies de cruauts pouvantables, car la frocit +de ces sectaires contre les paens s'accroissait avec les difficults +qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobr, +fut charg de rduire les rebelles et, aprs deux annes de luttes, il +parvint, grce son nergie, les forcer de mettre bas les armes +(696). Les Kelbites avaient contribu pour beaucoup au triomphe du +khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek, +irrit de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kasites, et +accabla d'humiliations leurs rivaux. + +SITUATION DE L'AFRIQUE. LA KAHNA.--Libre enfin, le khalife tourna ses +regards vers l'Afrique et se disposa tirer vengeance de la dfaite et +de la mort de son lieutenant. + +Aprs la fuite des Arabes, la rvolte s'tait rpandue de nouveau chez +les Berbres: les Aoureba taient dtruits, et chaque tribu prtendait +imposer son chef aux autres; de l des luttes interminables. Dans les +derniers temps une sorte d'apaisement s'tait produit et les indignes +de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorit d'une femme Dihia ou Dama, +fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zntes) de l'Aours. +Cette femme remarquable appartenait, dit El-Karouani, une des plus +nobles familles berbres ayant rgn en Afrique. Elle avait trois fils, +hritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait levs +sous ses yeux, elle les dirigeait sa fantaisie et gouvernait, par leur +intermdiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que +chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir, +pour elle-mme, le commandement[328]. Cette prtendue facult de +divination fit donner Dihia, par les Arabes, le surnom d'_El-Kahna_, +(la devineresse). Sa tribu tait juive, ainsi que l'affirme +Ibn-Khaldoun[329], et il est possible que ce nom de Kahna, que les +Musulmans lui appliquaient, avec un certain mpris, ait t, au +contraire, parmi les siens, une qualit quasi-sacerdotale. + +[Note 328: El-Karouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III, +p. 193. En-Nouri, p. 338 et suiv.] + +[Note 329: T. I, p. 208.] + +Les relations de la Kahna avec Kocla et la part active qu'elle prit +la conspiration qui se dnoua Tehouda, sont affirmes par les auteurs. +Aprs la mort de Kocla, un grand nombre de Berbres se joignirent +elle, dans ses retraites fortifies de l'Aours. Ainsi le drapeau de +l'indpendance berbre avait t relev par une femme qui avait su +rallier les forces parses de ce peuple, calmer les rivalits et imposer +son autorit mme aux Grecs. La situation avait donc chang de face en +Berbrie et les Arabes allaient en faire l'preuve. + +EXPDITION DE HAANE EN MAG'REB. VICTOIRE DE LA KAHNA.--En 696, le +khalife ayant runi une arme de quarante mille hommes en confia le +commandement Haane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte, +o son autorit tait encore mconnue en maints endroits. L'anne +suivante, il lui expdia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. Je te +laisse les mains libres, lui crivit-il, puise dans les trsors de +l'Egypte et distribue des gratifications tes compagnons et ceux qui +se joindront toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et +que la bndiction de Dieu soit avec toi[330]. + +[Note 330: En-Nouri, p. 338.] + +Parvenu en Mag'reb avec son immense arme, Haane entra Karouan, dont +la possession ne lui fut pas dispute; puis il alla attaquer et enlever +Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se rfugier sur +leurs navires et de gagner les les de la Mditerrane. Quant aux +troupes grecques, elles essayrent de se rallier Satfoura, prs de +Benzert, mais ce fut pour essuyer un vritable dsastre. Sur ces +entrefaites, une flotte byzantine, envoye de Constantinople, sous le +commandement du patrice Jean, aborda Karthage. Appuys par les +indignes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrrent +facilement en possession de cette ville. + +Mais aussitt le khalife quipa et expdia une flotte considrable qui +ne tarda pas arriver en Afrique; en mme temps Haane revenait mettre +le sige devant Karthage. Ces deux forces combines eurent facilement +raison des chrtiens, dont les dbris se rembarqurent et regagnrent +l'Orient (698). Ce fut la dernire tentative de l'empire pour conserver +sa colonie africaine. Ds lors les chrtiens rests en Ifrikiya se +virent forcs d'unir intimement leur sort celui des indignes. Aprs +ces campagnes, Haane dut se retirer Karouan, pour donner quelque +repos ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expdition de +l'Aours. + +Pendant ce temps, la Kahna se prparait activement la lutte en +appelant aux armes les Berbres et en enflammant leur courage. Ayant +appris que Haane s'tait mis en marche, elle descendit de ses montagnes +et alla dtruire les remparts de Bar'a, soit pour que le gnral arabe +ne s'attardt pas en faire le sige et vnt directement attaquer les +Berbres dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pt +s'appuyer sur aucun retranchement, s'il tait parvenu l'enlever. + +Haane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les +bords de l'Ouad-Nini, prs de Bar'a[331]. Au point du jour on en vint +aux mains. L'avant-garde berbre, commande par un ancien gnral de +Kocla, obtint les premiers succs et, aprs une lutte acharne, les +Arabes furent enfoncs de toutes parts et mis en pleine droute. Haane, +avec les dbris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi +l'pe dans les reins jusqu' Gabs: il ne s'arrta que dans la province +de Barka, o il s'tablit dans des postes retranchs qui reurent son +nom: _Koour Haane_. + +[Note 331: Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le thtre de cette +bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouri qui est la plus +plausible.] + +LA KAHNA REINE DES BERBRES. SES DESTRUCTIONS.--Les Arabes avaient +laiss sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus, +quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, taient aux mains des +vainqueurs. La Kahna les traita avec bont et les mit en libert, +l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yzid, de la tribu de Kas, jeune +homme d'une grande beaut, qu'elle combla de prsents et qu'elle adopta +en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baan, +consacrait l'adoption chez les Berbres. Nous verrons plus loin de +quelle faon Khaled reconnut ces procds. Ainsi, pour la deuxime fois, +les sauvages Berbres donnaient une leon d'humanit ceux qui se +prsentaient comme les aptres du vrai Dieu et qui n'employaient +d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dvastation. + +L'Ifrikiya et mme, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le +Mag'reb, reconnurent alors l'autorit de la Kahna. De quelle faon +exera-t-elle le pouvoir suprme? D'aprs un passage d'En-Nouri, la +Kahna aurait tyrannis les Berbres. Il est certain que, prvoyant le +retour des Arabes, elle chercha les loigner en faisant le vide devant +eux. Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent, +tandis que nous, nous ne dsirons possder que des champs pour la +culture et le pturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan suivre: +c'est de ruiner le pays pour les dcourager[332]. Tel fut son +raisonnement et, passant aussitt l'excution, elle envoya des agents +dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les difices, +dtruire et incendier les jardins. De Tunis Tanger, le pays qui, au +dire des auteurs, n'tait qu'une succession de bosquets, fut transform +en dsert. + +[Note 332: En-Nouri, p. 340.] + +Ce sacrifice tait hroque. Il a t pratiqu plus d'une fois par des +patriotes prfrant leur propre ruine la servitude; mais les Berbres +n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intrts +immdiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme +une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dnuds, +contre les gens du littoral tablis dans les campagnes ombrages et +fraches. Rien ne pouvait tre plus sensible ces petits cultivateurs +que de voir disparatre en un jour, avec leur fortune, le fruit +d'efforts sculaires. Aussi furent-ils profondment irrits et se +dtachrent-ils de la Kahna. + +DFAITE ET MORT DE LA KAHNA.--Aprs sa retraite, Haane tait rest +Barka, o il avait reu du khalife l'ordre d'attendre des renforts. Mais +le Khoraan venait de se mettre en rvolte (700); un Kasite du nom de +Abd-er-Rahman s'tait fait proclamer khalife et bientt Basra et Koufa +taient tombes aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant t +tu, la rvolte ne tarda pas tre apaise et le khalife put s'occuper +du Mag'reb. + +Haane, aprs avoir reu des renforts et de l'argent, se mit en marche, +parfaitement renseign sur la situation en Berbrie par les nouvelles +que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahna, au +moyen d'missaires secrets. + +A l'approche de l'ennemi, la Kahna ne se fit pas d'illusion sur le sort +qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer des pratiques +divinatoires ce que sa perspicacit lui faisait entrevoir. + +Ayant runi ses fils, elle leur dit: Je sais que ma fin approche; +lorsque je regarde l'Orient, j'prouve la tte des battements qui m'en +avertissent[333]; elle leur ordonna de faire leur soumission au gnral +arabe et de se mettre son service, ce qui semble indiquer une +intention de se venger des Berbres, dont la lchet allait causer sa +perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prt la fuite, mais elle +repousssa avec indignation ce conseil. Celle qui a command aux +chrtiens, aux Arabes et aux Berbres, dit-elle, doit savoir mourir en +reine! + +Dans quelle localit la Kahna attendit-elle le choc des Arabes? S'il +faut en croire El-Bekri, elle se serait retranche dans le chteau +d'El-Djem, qui aurait t appel pour cela _Kasr-el-Kahena_; mais il est +plus probable qu'elle se retira dans l'Aours, car il rsulte de l'tude +compare des auteurs que Haane marcha directement vers cette montagne, +en passant par Gabs, Gafa et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche +du campement de la reine berbre, il vit venir au devant de lui les deux +fils de celle-ci, accompagns de l'Arabe Khaled. Les deux chefs +indignes furent conduits par son ordre l'arrire-garde; quant +Khaled, il reut le commandement d'un corps d'attaque. + +La bataille fut longue et acharne et, pendant un instant, le succs +parut se prononcer pour les Berbres; mais, dit En-Nouri, Dieu vint au +secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahna +y prit glorieusement. Selon une autre version, elle aurait t +entrane dans la droute et atteinte par les Arabes dans une localit +qui fut appele en commmoration _Bir-el-Kahna_. Sa tte fut envoye +Abd-el-Malek[334]. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l'on +peut dire qu'avec elle tomba l'indpendance berbre[335]. + +[Note 333: El-Karouani, p. 54.] + +[Note 334: _Ibid_.] + +[Note 335: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et +suiv. En-Nouri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.] + +CONQUTE ET ORGANISATION DE L'IFRIKIYA PAR HAANE.--Aprs la dfaite de +leur reine, les Berbres de cette rgion se soumirent en masse au +vainqueur et acceptrent l'islamisme. Ils fournirent Haane un corps +de douze mille auxiliaires la tte desquels les fils de la Kahna +furent placs. Grce ce renfort, le gnral arabe put complter sa +victoire en rduisant les autres centres de rsistance o les Grecs, +aids des indignes, tenaient encore; puis il rentra Karouan. Il +s'occupa alors de rgler les dtails de l'administration, et notamment +de la fixation de l'impt foncier (_kharadj_), auquel il soumit les +populations berbres et celles d'origine chrtienne[336]. + +Ce fut, sans doute, vers cette poque qu'il tablit Tunis une colonie +de mille familles coptes venues d'Egypte[337]. Mais c'est en vain que +Haane s'tait mrit le surnom de _vieillard intgre_. Les grandes +richesses rapportes de ses expditions, et conserves par lui pour le +khalife, faisaient des envieux et bientt il se vit dpossd de son +commandement par le gouverneur de l'Egypte et reut l'ordre de se rendre +en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de +prtexte sa rvocation et dont on le dpouilla son passage en +Egypte. Mais il avait su conserver ce qu'il possdait de plus prcieux +et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute +inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta +qu'il ne servirait plus la dynastie omade. + +[Note 336: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.] + +[Note 337: El-Karouani, p. 55.] + +MOUA-BEN-NOCR ACHVE LA CONQUTE DE LA BERBRIE.--En 705, +Moua-ben-Nocr arriva Karouan avec le titre de gouverneur de +l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut ds +lors indpendante de l'Egypte. Il trouva un commencement d'organisation +en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie tait son comble: +les tribus berbres taient toutes en lutte les unes contre les autres. +Les Mag'raoua en profitaient pour s'tendre au nord et l'ouest, au +dtriment des Sanhadja. Conqurir l'Afrique est chose impossible, avait +crit le prcdent gouverneur au khalife; peine une tribu berbre +est-elle extermine, qu'une autre vient prendre sa place[338]. Le +Mag'reb tait couvert de ruines et chang en solitude. + +Les dtails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes du +gouvernement de Moua sont contradictoires. Il parat probable qu'il +commena par rtablir la tranquillit dans l'Ifrikiya et le Mag'reb +central, au moyen d'expditions dans lesquelles il dploya la plus +grande rigueur. En mme temps il s'appliquait former de bonnes troupes +indignes et organiser une flotte au moyen de laquelle il pt piller +les les de la Mditerrane. Cela fait, il entreprit une campagne dans +l'ouest, o les Berbres n'avaient pas revu d'Arabes depuis Okba; aussi +avaient-ils repris leur libert et rpudi le culte musulman. Il +infligea d'abord une dfaite aux R'omara, mais, parvenu Ceuta, il +trouva cette ville en tat de dfense, sous le commandement du comte +Julien, et essaya en vain de la rduire. Il fit ds razzias aux +environs, esprant affamer la place; mais Julien recevait par mer des +vivres d'Espagne, et chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans +leur faisait prouver de rudes checs[339]. Abandonnant ce sige, Moua +pntra au coeur de l'Atlas et attaqua et rduisit les tribus +masmoudiennes. Aprs s'tre avanc jusqu'au Sous, il traversa le pays de +Der et porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de +Sidjilmassa[340]. Ayant soumis toutes ces contres et exig des otages +de chaque tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville. + +[Note 338: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 229.] + +[Note 339: _Akhbar Madjouma_, apud Dozy, _Recherches sur l'histoire +de l'Espagne_, t. I, p. 45.] + +[Note 340: Tafilala]. + +Le gouverneur plaa Tanger un berbre converti du nom de Tarik, auquel +il laissa un corps nombreux de cavaliers indignes. Vingt-sept Arabes +restrent galement dans la contre pour instruire les Berbres dans la +religion musulmane. Vers 708, le gouverneur rentra Karouan en +rapportant un butin considrable dont le quint fut envoy au khalife. Il +s'occupa avec activit des intrts de la religion. Toutes les +anciennes glises des chrtiens furent transformes en mosques, dit +l'auteur du Baan. La conqute de l'Afrique septentrionale tait +termine; mais ce thtre n'tait dj plus assez vaste pour les Arabes; +ils allaient reporter sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la +chrtient dans ses fondements. Dj, depuis quelques annes, ils +excutaient d'audacieuses courses sur mer et portaient la dvastation +sur les rivages de la Sicile, de la Sardaigne et des Balares. + +Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consomm l'asservissement du +peuple berbre aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane. Mais, si la +Berbrie avait chang de matres, aucun lment nouveau de population +n'y avait t introduit. Le gouverneur arabe de Karouan remplaait le +patrice byzantin de Karthage. De petites garnisons laisses dans les +postes importants, des missionnaires parcourant les tribus pour rpandre +l'islamisme, ce fut quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se +laissant extrieurement arabiser, demeura purement berbre. La faiblesse +de l'occupation, qui ne fut pas complte par une immigration coloniale, +devait permettre aux indignes de se dbarrasser bientt de la +domination du khalifat. + + + + +CHAPITRE III + +CONQUTE DE L'ESPAGNE.--RVOLTE KHAREDJITE +709--750 + + +Le comte Julien pousse les Arabes la conqute de l'Espagne.--Conqute +de l'Espagne par Tarik et Moua. Destitution de Moua.--Situation de +l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de +Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement d'Ismal-ben-Abd-Allah.--Gouvernement +de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassin.--Gouvernement +d'Obd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement de +Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de +Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Rvolte de Meicera, +soulvement gnral des Berbres.--Dfaite de Koltoum +l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Rvolte de +l'Espagne; les Syriens y sont transports.--Abd-er-Rahman-ben-Habib +usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie omade: +tablissement de la dynastie abbasside. + + +LE COMTE JULIEN POUSSE LES ARABES LA CONQUTE DE L'ESPAGNE.--Si toute +rsistance ouverte avait cess en Afrique, le pays ne pouvait cependant +pas tre considr comme soumis d'une faon dfinitive. Les Berbres +taient plutt puiss que dompts, et l'on devait s'attendre de +nouvelles rvoltes, aussitt qu'ils auraient eu le temps de reprendre +haleine. Un vnement inattendu vint en ajourner l'explosion, en +fournissant un aliment aux forces actives berbres. + +En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, tant mort, un de ses +guerriers, nomm Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-tre y fut port +par acclamation, au dtriment des fils de son prdcesseur, nomms +Sisebert et Oppas[341]. Ceux-ci vinrent Ceuta demander asile au comte +Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille +spolie. Peut-tre faut-il ajouter cela la tradition d'aprs laquelle +une fille de Julien, qui se trouvait la cour des rois goths, aurait +t outrage par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l'ennemi le +plus acharn de cette dynastie et ne songea qu' tirer de son chef la +plus clatante vengeance. Entr en relations avec Tarik, gouverneur de +Tanger, il ouvrit ce Berbre son petit royaume et le poussa envahir +l'Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des +renseignements prcieux sur l'intrieur du pays. + +[Note 341: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 46.] + +Le khalife Abd-el-Malek tait mort et avait t remplac par son fils +El-Oualid, en 705. Moua ne pouvait se lancer dans une entreprise telle +que la conqute de l'Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le +khalife voulut avant tout qu'on reconnt bien les lieux. Faites +explorer l'Espagne par des troupes lgres, mais gardez-vous d'exposer +les Musulmans aux prils d'une mer orageuse, telles furent ses +instructions. En consquence, Moua chargea un de ses clients nomm +Tarif d'aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre +cents hommes et cent chevaux[342]. Ayant abord l'le qui reut son +nom (Tarifa), ce gnral occupa Algsiras et reconnut que sa baie tait +fort propice un dbarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin +et de belles captives (710). + +[Note 342: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 47.] + +CONQUTE DE L'ESPAGNE PAR TARIK ET MOUA.--Le khalife ayant alors +autoris l'expdition, on tablit un camp prs de Tanger et bientt une +arme de sept ou huit mille Berbres convertis, avec trois cents +Arabes[343] comme chefs, s'y trouva concentre. En mai 711, l'arme +traversa le dtroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par +Julien, et aborda au pied du mont Calp, qui fut appel du nom du chef +de l'expdition _Djebel Tarik_. Ce gnral reut encore un renfort de +cinq mille Berbres, puis, ayant brl ses vaisseaux, il pntra dans +l'intrieur du pays, guid par le comte Julien. + +Roderik tait occup combattre les Basques, dans le nord de son +royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il runit des forces +s'levant, dit-on, cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La +rencontre eut lieu en un endroit appel par certains auteurs arabes +Ouad-Bekka[344], et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet. +Pendant huit ou neuf jours conscutifs, il y eut une suite de combats, +mais les ailes de l'arme des Visigoths ayant lch pied, le centre, o +se trouvait le roi, eut supporter tout l'effort des Musulmans. Roderik +mourut en combattant et son arme se dbanda. D'aprs la chronique que +nous avons plusieurs fois cite, le roi goth aurait confi le +commandement des deux ailes de son arme aux fils de Wittiza, +rconcilis avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur, +l'auraient trahi en entranant les troupes confies leurs ordres[345]. + +[Note 343: On a beaucoup discut sur le chiffre et la composition de +cette arme expditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis +cet gard par En-Nouri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245, +et El-Karouani, p. 58. L'_Akhbar Madjouma_ donne le chiffre de 7,000 +Berbres.] + +[Note 344: D'autres ont crit ouad Leka, et cette rivire a t +assimile au Guadalete. Mais Dozy a tabli qu'il faut adopter +Ouad-Bekka, contre qui se trouve une lieue au nord de l'embouchure du +Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et +Cornil. (_Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, t. I, p. 314 et +suiv.).] + +[Note 345: _Akhbar Madjouma_.] + +Les chrtiens, s'tant rallis auprs d'Ejia, y essuyrent une nouvelle +dfaite. Ce double succs mit fin l'empire des Goths et ouvrit +l'Espagne aux Musulmans. + +Tarik, sans tenir compte des ordres de Moua qui lui avait fait dire de +l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolde, alors capitale de +l'Espagne, tandis que trois corps dtachs allaient prendre possession +de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'tant rendu matre de Tolde, il y +runit toutes ses prises, qui taient considrables, pour les remettre +au gouverneur de l'Afrique. Lorsqu'une ville tait enleve, les +Musulmans armaient les Juifs s'y trouvant et les chargeaient de la +dfendre; puis ils continuaient leur route[346]. + +Moua avait appris avec une vive jalousie les succs de son lieutenant, +et il s'tait dcid aussitt, malgr son grand ge, se rendre en +Espagne. C'tait un homme de trs basse extraction, domin par la soif +de l'or, et cette passion n'avait pas t sans lui attirer de graves +affaires. Ayant runi une arme de quinze dix-huit mille guerriers, +tant arabes que berbres, il partit pour l'Espagne, en laissant +l'Ifrikiya sous le commandement de son fils Abd-Allah et dbarqua +Algsiras pendant le mois de ramadan 93 (juin-juillet 712). Au lieu de +traverser les pays conquis par Tarik, Moua voulut suivre une nouvelle +voie et conqurir aussi des lauriers; des chrtiens lui servirent, +dit-on, de guides. Carmona et Sville tombrent en son pouvoir, mais il +fut arrt par Mrida[347], ville somptueuse qui contenait un nombre +considrable d'habitants, et dont il dut entreprendre un sige rgulier. +Ce ne fut qu'en juin 713 qu'il parvint se rendre matre de Mrida, +aprs une rsistance hroque des assigs. + +[Note 346: _Ibid._, p. 55.] + +[Note 347: L'antique Emerita-Augusta.] + +Sur ces entrefaites, Moua, s'tant rendu Tolde, se rencontra auprs +de cette ville avec Tarik. Il avait conu contre celui-ci une violente +jalousie qui s'tait transforme en haine ardente; aussi, bien que son +lieutenant se prsentt avec l'attitude la plus respectueuse, il +l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence, alla jusqu' +le frapper au visage; puis il le fit jeter dans les fers et aurait +ordonn sa mort, si des officiers ne s'taient interposs. Cette +conduite souleva contre lui une vritable rprobation, dont l'expression +fut porte au khalife[348]. + +[Note 348: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouri, p. 345. +El-Karouani, p. 57 et suiv. El-Marrakchi (_Hist. des Almohades_, dit. +arabe de Dozy, Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).] + +DESTITUTION DE MOUA.--Tandis que les Berbres, conduits par les Arabes, +conquraient l'Espagne au khalifat, les armes musulmanes s'emparaient +de Samarkand, et s'avanaient victorieuses vers l'est, travers l'Inde, +jusqu' l'Himalaya. L'histoire n'offre peut-tre pas d'autre exemple de +succs aussi grands dans un rgne aussi court que celui d'El-Oualid. +Mais ce prince n'entendait pas partager sa puissance avec ses gnraux, +et il trouvait que les contres sur lesquelles s'tendait l'autorit de +Moua taient bien grandes. Aussi, saisit-il avec empressement +l'occasion fournie par l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui +intimer l'ordre de se prsenter devant lui. + +Moua, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrnes, ne +voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel missaire +vint prendre par la bride sa monture, pour le dcider s'arrter. Le +gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement son fils +Abd-el-Aziz, rentra Karouan pour se prparer au dpart. Son troisime +fils, Abd-el-Malek, fut plac Ceuta, afin de commander le dtroit. En +715, Moua partit pour l'Orient, emportant un butin considrable, enlev +aux palais et aux glises de la pninsule. A sa suite marchaient +enchanes trente mille esclaves chrtiennes[349]. Ces riches prsents +ne purent dsarmer la colre du khalife qui l'accabla de reproches et le +frappa d'une forte amende. Peu de jours aprs, El-Oualid cessait de +vivre et tait remplac par son frre Solman. C'tait la chute des +kasites; mais Moua, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans +l'ombre jusqu' sa mort. + +[Note 349: Il est inutile de faire ressortir l'exagration de ce +chiffre.] + +SITUATION DE L'AFRIQUE ET DE L'ESPAGNE.--Cependant, en Afrique, les +Berbres continuaient se jeter en foule sur l'Espagne. La vue des +prises rapportes par Moua avait enflamm leur cupidit et redoubl +l'ardeur des nophytes. Aussitt qu'un groupe tait prt, on l'envoyait + la _guerre sainte_, et ce courant ininterrompu permettait de se porter +en avant, car les premiers arrivs s'taient tablis dans le territoire +conquis. Les Arabes, profitant de la conqute faite par les Berbres, +avaient commenc par garder pour eux la fertile Andalousie. Quant aux +Africains, on les avait relgus dans les plaines arides de la Manche et +de l'Estramadure, dans les pres montagnes de Lon, de Galice, +d'Asturie, o il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrtiens +mal dompts[350]. Les Musulmans, pousss par derrire par les arrives +incessantes, n'allaient pas tarder franchir les Pyrnes. Des chefs +arabes les conduisaient au pillage de la chrtient. + +Moua avait partag entre ses guerriers les terres et le butin conquis +par les armes, en rservant toutefois le cinquime pour le prince. Les +terres ainsi rserves formrent le domaine public et furent cultives +par des indignes, chrtiens ou convertis, qui reurent comme salaire le +cinquime des rcoltes, en raison de quoi ils furent appels _khemmas_. +Dans les localits o les populations s'taient soumises en vertu de +traits, les chrtiens conservrent leurs terres et leurs arbres, +charge de payer un impt foncier. Du reste, un grand nombre de chrtiens +embrassrent l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour +chapper aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces +apostats rpondaient aux reproches de leurs prtres: Si le catholicisme +tait la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livr notre pays, qui +pourtant tait chrtien, aux sectateurs d'un faux prophte? Pourquoi les +miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvels, alors +qu'ils auraient pu sauver notre patrie?[351]. + +[Note 350: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 255.] + +[Note 351: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 19 +et passim. + +Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continu tendre les conqutes des +Musulmans. Sduit par les charmes de la belle Egilone, veuve de Roderik, +il l'avait pouse, bien qu'elle ft chrtienne. Il vivait en roi +Sville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations +chrtiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance irritait, le +fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient l'influence d'Egilone, et +les ennemis du gouverneur rptaient qu'il tait sur le point +d'abandonner l'islamisme et de se dclarer roi indpendant. + +La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers +conquis les armes la main appartiennent aux vainqueurs, dduction +faite du cinquime revenant au _prince_. Les terres appartiennent au +prince seul, lorsqu'elles sont acquises par trait ou change. Les +Infidles peuvent acheter la faveur de continuer les exploiter, en +payant la Djazia (tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont +frapps d'un cens dtermin, appel _Kharadj_. L'infidle se dbarrasse +de ces charges en devenant musulman. Le cinquime prlev sur les +dpouilles doit tre employ par le prince en dpenses d'intrt +gnral. Voir _Institutions du droit musulman relatives la guerre +sainte_, par Reland, trad. Solvet (Alger, 1838), et Koran, sour. 8, v. +42.] + +GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-YEZID.--Cependant le khalife Solman, +aprs avoir cherch un homme digne de sa confiance, nomma comme +gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, et le chargea de rclamer +aux fils de Moua des sommes considrables, sous le prtexte que leur +pre ne s'tait pas acquitt des amendes lui imposes. Ds son arrive +en Afrique, le nouveau gouverneur fit arrter Abd-Allah et Abd-el-Malek +et les tint dans une troite captivit; El-Kairouani prtend mme qu'ils +furent mis mort. + +Ces procds n'taient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au khalife. +On dit qu'il rompit entirement avec lui. Ne pouvant songer l'attaquer +ouvertement, Solman crivit secrtement El-Habib-ben-Abou-Obda, +petit-fils du grand Okba, qui se trouvait en Espagne, et le chargea de +le dbarrasser de ce comptiteur par l'assassinat. Une conspiration +s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et les conjurs le mirent mort en pleine +mosque, pendant qu'il prononait la prire du vendredi. Sa tte fut +envoye au khalife[352] (aot-septembre 715). Le commandement de +l'Espagne resta quelque temps entre les mains d'un neveu de +Moua-ben-Nocr, nomm Ayoub; peu aprs, Mohammed-ben-Yezid, qui avait +pris en mains l'administration de toutes les conqutes de l'ouest, +envoya comme lieutenant dans la pninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman. + +[Note 352: En-Nouri, p. 379.] + +GOUVERNEMENT D'ISMAL-BEN-ABD-ALLAH.--En octobre 717, le khalife +Solman, tant mort, fut remplac par Omar II. Peu aprs, +Mohammed-ben-Yezid tait rappel et Ismal-ben-Abd-Allah, petit fils +d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag'reb. Il arriva +avec l'ordre d'appliquer tous ses soins achever la conversion des +Berbres. Il parat mme que le khalife adressa aux indignes du Mag'reb +un manifeste qui fut rpandu dans toute la contre et qui eut pour +consquence d'entraner un grand nombre de conversions[353]. Des +missionnaires envoys dans les rgions recules furent chargs +d'clairer les nophytes sur la pratique et les obligations de leur +nouveau culte, car ils taient fort ignorants sur ces matires; on +obtint des rsultats rels. + +[Note 353: Fotouh-El-Boldane, cit par Fournel, _Berbers_, p. 270.] + +Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indignes chrtiens avaient +pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer rsider dans leurs +territoires et pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais, +soit que les ordres du khalife n'aient plus autoris cette tolrance, +soit que les prtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu des +intrigues parmi ces populations, en les poussant la rvolte, ainsi que +l'affirme El-Karouani[354], les privilges accords aux chrtiens leur +furent retirs, et ils durent se convertir ou migrer. + +[Note 354: P. 63.] + +Ces mesures de coercition commencrent amener de la fermentation chez +les Berbres qui taient travaills depuis quelque temps par des +rfugis kharedjites. + +En Espagne, o Es-Samah avait remplac El-Horr, les Musulmans avaient +achev la conqute des pays et commenaient se lancer dans les dfils +des Pyrnes. + +GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-ABOU-MOSLEM. IL EST ASSASSIN.--Le rgne +d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prdcesseur. En fvrier +720, ce prince mourait et Yezid II lui succdait. Avec ce khalife, le +parti kasite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi +d'El-Hadjadj, fut retir de la prison o il avait t dtenu pendant les +rgnes prcdents, et nomm au gouvernement du Mag'reb. Ce chef, qui, +tant vizir de Syrie, avait trait avec une grande rigueur les +populations de cette contre, pensa qu'il pourrait agir de mme +l'gard des Berbres. Il commena mettre en pratique tout un systme +de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres +charges, la capitation. Les indignes protestrent, dclarant qu'ils +taient Musulmans et, par consquent, affranchis de cette charge; mais +leur dolances furent brutalement repousses. Le gouverneur s'tait +entour d'une garde berbre et il comptait s'assurer, par des faveurs, +sa fidlit. Ayant voulu imposer ses soldats l'obligation de porter +des inscriptions tatoues sur les mains[355], selon l'usage des Grecs, +les gardes, irrits de ce qu'ils considraient comme une humiliation, +assassinrent le gouverneur pendant qu'il faisait la prire du soir, +dans la mosque. Les Berbres crivirent alors au khalife pour protester +de leur dvouement et demander qu'on leur rendt leur ancien gouverneur +Mohammed-ben-Yezid. Peut-tre celui exera-t-il, durant quelques jours, +le pouvoir. + +[Note 355: Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le +mot garde (_Berbers_, p. 272).] + +Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite de leur +gouverneur Es-Samah[356], avaient fait une expdition dans les Gaules. +Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtrent contre Eude, duc +d'Aquitaine, et essuyrent une dfaite dans laquelle presque tous les +guerriers restrent sur le champ de bataille. +Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l'arme +(721). Dans la Galice, un noyau de rsistance nationale s'tait form, +la voix de Plage, qui avait t proclam roi par ses compatriotes. + +[Note 356: Ce chef avait d tre nomm en Espagne, ainsi que nous +l'avons dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouri attribue +celui-ci les faits que nous retraons (p. 357).] + +GOUVERNEMENT DE BICHR-BEN-SAFOUANE.--Sur ces entrefaites, le khalife +ayant nomm au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu +de Kelb, ce gnral arriva Karouan et un de ses premiers actes fut +d'envoyer en Espagne Anbaa le kelbite, avec mission de relever les +armes musulmanes, et surtout d'augmenter le tribut fourni au khalifat +par cette province (721). Pour obtenir ce rsultat, le gouverneur ne +trouva rien de mieux que de faire payer aux chrtiens un double +impt[357]. + +[Note 357: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 227.] + +Aprs avoir apais les sditions qui s'taient produites sur diffrents +points de la Berbrie, Bichr alla en Orient prsenter ses hommages et +ses prsents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplac son frre +Yezid II, mort en 724. Confirm dans ses fonctions, le gouverneur revint + Karouan. Peu aprs, Anbaa tant mort, il nomma sa place +Yaha-ben-Selama le kelbite. Cet officier s'attacha faire restituer +aux chrtiens les biens qui leur avaient t enlevs par son +prdcesseur. + +Eh 727, Bichr fit une expdition en Sicile et revint charg de butin. +Quelques mois aprs, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il +avait dsign pour lui succder un de ses compatriotes, esprant que le +khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas ainsi et le kelbite +se disposa rsister, mme par les armes, au nouveau chef. + +GOUVERNEMENT DE OBDA-BEN-ABD-ER-RAHMAN.--Hicham, qui depuis le +commencement de son rgne avait favoris les Ymnites, sembla, partir +de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi +qu'il nomma au gouvernement de l'Afrique un kasite nomm +Obeda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prvenu des dispositions +hostiles de la population de Karouan, arriva l'improviste devant +cette ville, la tte d'une troupe de gens de sa tribu, et s'en empara +par surprise. Il svit contre les kelbites, avec une cruaut sans +gale. Aprs les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit la +torture et, afin de contenter la cupidit de son souverain, il leur +extorqua des sommes normes[358]. + +L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, rgn peu prs sans +conteste en Espagne. Obda envoya dans la pninsule plusieurs officiers +qui ne purent parvenir se faire accepter. Enfin, en 729, le kasite +Hatham-ben-Obd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se +fit l'excuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom +ou une fortune fut livr au supplice, et le pays gmit pendant prs d'un +an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprims +parvinrent la cour d'Orient, et, en prsence de tels excs, le khalife +n'hsita pas destituer Hatham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, ymnite +de race, fut nomm gouverneur sa place. Quant Hatham, il fut +accabl d'opprobres et renvoy, charg de fers, Obda, qui se +contenta de le tenir en prison, malgr les ordres du khalife. Les +Kelbites attendaient sa mort comme rparation eux lgitimement due; +voyant qu'il allait chapper leur vengeance, ils adressrent Hicham +une pice de vers dans laquelle ils lui exposrent loquemment leurs +dolances, en lui laissant entendre qu'un tel dni de justice aurait +pour consquence de les pousser la rvolte. + +Le khalife tenait avant tout conserver l'Espagne; il destitua Obda +et lui envoya l'ordre d'avoir se prsenter devant lui[359]. + +[Note 358: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 220.] + +[Note 359: Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. _El Marrakchi_ (Ed. +or. de Dozy, p. 6 11).] + +INCURSIONS DES MUSULMANS EN GAULE. BATAILLE DE POITIERS.--Le premier +soin d'Abd-er-Rahman, nomm au commandement de l'Espagne, avait t de +prparer une grande expdition contre les Gaules. Il tenait venger les +dsastres de Toulouse, et il tait attir par la richesse de ces +campagnes, qu'il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman, +officier berbre qui commandait la limite septentrionale, tait entr en +relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman, +considrant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman, +le dfit et envoya au khalife la tte du tratre et sa femme. Le duc +d'Aquitaine, occup alors repousser une invasion de Karl, duc des +Franks, n'avait pu venir en aide son gendre[360]. + +[Note 360: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 190 et +suiv.] + +En 732, Abd-er-Rahman, ayant reu de puissants renforts d'Afrique et +runi une arme considrable, traverse les Pyrnes et inonde +l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de +Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est +infidle au prince chrtien: son arme est crase et, s'il chappe au +dsastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dvorant sa +mtropole. Aprs avoir saccag l'Aquitaine, les Musulmans passent la +Loire, enlvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, o, leur +a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule. + +Cependant, Karl n'est pas rest inactif; il a publi le ban de guerre et +tout le monde a rpondu son appel. Les plus impraticables marcages +de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Fort-Noire +vomirent des flots de combattants demi-nus qui se prcipitrent vers la +Loire, la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargs de +fer[361]. Eude s'est joint Karl en lui faisant hommage de vassalit +et lui a amen les dbris de ses troupes. + +[Note 361: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 202.] + +Dans le mois d'octobre, les deux armes se trouvrent en prsence en +avant de Poitiers. On passa plusieurs jours s'observer et, enfin, les +Musulmans se dvelopprent dans la plaine et attaqurent les Franks avec +leur imptuosit habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en +haleine par vingt annes de guerres incessantes, essuyrent, sans +broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journe, restrent +inbranlables sous la grle de traits de leurs ennemis. Vers le soir, +Eude et les Aquitains, ayant attaqu de flanc le camp des Musulmans, +ceux-ci se retournrent pour voler la dfense du butin amoncel dans +les tentes. Aussitt les escadrons austrasiens s'branlent et fondent +comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En +vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux +sous les coups du vainqueur. + +La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrtiens n'avaient +pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors +qu'ils se disposaient attaquer le camp, ils s'aperurent qu'il tait +vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout +leur butin aux mains des guerriers du Nord. + +Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrtient, mais il est +probable que les Musulmans n'auraient pas tard reparatre plus +nombreux en Gaule, si l'migration berbre n'avait pas t arrte par +les vnements dont l'Afrique va tre le thtre. + +GOUVERNEMENT D'OBD-ALLAH-BEN-EL-HABHAB.--Nous avons vu que le +gouverneur Obda avait t rappel en Orient par le khalife. Aprs son +dpart l'autorit fut exerce d'une faon temporaire par +Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et +ce ne fut qu' la fin du printemps de l'anne 734 que le titulaire fut +nomm. C'tait un kasite du nom d'Obd-Allah-ben-el-Habhab, trs +dvou sa tribu et son souverain, mais mprisant profondment les +populations vaincues. Il arriva en Afrique pntr de ces ides et +traita les Berbres avec la plus grande injustice. + +Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succd +Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle +dfaite dans les Pyrnes. Le gouverneur en profita pour le remplacer +par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans +oprrent de nouvelles razias en Gaule. Allis au comte de Provence, +Mauronte, ils pntrrent dans la valle du Rhne et vinrent prendre et +saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Sane, ils +dpouillrent les cits et les monastres sans que les populations +terrifies songeassent leur rsister. Mais bientt Karl et ses Franks +parurent, et les Musulmans regagnrent en hte les rgions du midi. +Aprs avoir tent une faible rsistance Avignon, ce fut derrire les +remparts de Narbonne qu'ils concentrrent toutes leurs forces, et Karl +essaya en vain de prendre cette ville. + +DESPOTISME ET EXACTIONS DES ARABES.--A Karouan, Obd-Allah continuait + faire peser son despotisme sur les Berbres. Non content de leur +enlever leurs filles pour en peupler les srails de Syrie, il s'amusait + dcimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis +des agneaux duvet fin couleur de miel[362]. Le peuple frmissait sous +cette tyrannie et sa colre contenue n'allait pas tarder faire +explosion. Le gouverneur avait nomm son fils Ismal au commandement du +Mag'reb extrme. De Tanger, Ismal avait fait plusieurs expditions dans +l'intrieur et notamment dans le Sous, o il avait frapp de lourdes +contributions. Obd-Allah, allch par le succs de cette campagne, +nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils +Ismal dans le Sous, en lui adjoignant le gnral +El-Habib-ben-Abou-Obda et en le chargeant d'excuter une grande +reconnaissance dans l'extrme sud. Les Arabes parcoururent alors tout le +dsert, contraignirent les Sanhadja-au-voile recevoir l'islamisme, et +s'avancrent jusqu'au soudan. Ils rentrrent dans le Mag'reb en ramenant +un nombre considrable d'esclaves et en rapportant un riche butin. + +[Note 362: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I, +p. 337.] + +Ces succs avaient port l'audace des Arabes son comble; les excs que +nous avons retracs n'taient pas suffisants: Ismal, de concert avec +Omar-el-Moradi, prtendit prlever, en outre des impts rguliers, le +quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure tait comble. +En 740, Obd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les +envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion +attendue par les Bervres se prsentait enfin; ils ne le laissrent pas +chapper. + +RVOLTE DE MCERA.--SOULVEMENT GNRAL DES BERBRES.--Un chef de la +tribu des Matr'ara (Faten), nomm Mcera, se fit le promoteur de la +rvolte. Les Berbres du Mag'reb, Matr'ara, Miknaa, Berg'ouata et +autres, accoururent sa voix. Tous avaient adopt dans les dernires +annes les doctrines kharedjites et s'taient affilis principalement +la secte sofrite, de sorte que le soulvement national se doublait d'une +rvolte religieuse. + +Ce grand rassemblement, s'tant port sur Tanger, se rendit facilement +matre de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis mort. De l, les +rebelles marchrent vers le Sous et, s'tant empars d'Ismal, lui +infligrent le mme sort. Ces vnements eurent un retentissement norme +en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en gnral la +secte badite, rpondirent l'appel de leurs frres du Mag'reb, et le +feu de la rvolte se rpandit partout. Mcera proclama l'indpendance +berbre et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe. + +Ds qu'il eut reu ces importantes nouvelles, Obd-Allah s'empressa de +rappeler les troupes de l'expdition de Sicile et de donner l'ordre +Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les +rebelles. En mme temps, il runit tous ses soldats de race arabe et les +fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib. +Mcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, aprs une +lutte longue et meurtrire, les Berbres durent chercher un refuge dans +la ville. Mcera, accus d'impritie ou de vues ambitieuses, fut tu +dans une sdition. Bientt la lutte contre les Arabes recommena et, +comme les Berbres reurent, pendant le combat, un renfort de Zenes, +command par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas se prononcer +pour eux. Tous les Arabes y prirent et cette bataille fut appele par +eux _la journe des nobles_. Khaled-ben-Hamid, qui avait si +heureusement dtermin la victoire, fut lu chef des rebelles[363]. + +La nouvelle de ce succs eut un effet immense et la rvolte se propagea +aussitt en Espagne. Okba avait essay, sans succs, de combattre les +rebelles du Mag'reb; il fut dpos par un mouvement populaire et +remplac par son prdcesseur Abd-el-Melek, et alla mourir Narbonne +(fin dcembre 740). + +[Note 363: Nous adoptons ici une opinion qui s'carte de celle de M. +Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable +que Khaled et t lu chef de la rvolte avant d'avoir dtermin la +victoire de la journe des nobles.] + +DFAITE DE KOLTOUM L'OUAD-SEBOU.--Lorsque ces vnements furent connus +en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colre: Par Dieu! +dit-il, je ferai sentir ces rebelles le poids de la colre d'un Arabe! +Je leur enverrai une arme telle qu'ils n'en virent jamais dans leur +pays: la tte de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera +encore chez moi. J'tablirai un camp de guerriers arabes ct de +chaque chteau berbre[364]! Il rappela sur-le-champ Obd-Allah et +s'occupa de la formation d'une arme expditionnaire. A cet effet il +tira des milices de Syrie un corps considrable de cavalerie et en +confia le commandement au kasite Koltoun-ben-Aad. Dans le courant de +l't 741, ce gnral arriva en Ifrikiya, aprs avoir ralli les +contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de +son arme s'levait une trentaine de mille hommes. Le khalife avait +recommand ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes +dvastations. + +Parvenu Karouan, Koltoum y fut trs mal reu par la colonie arabe qui +dtestait les Syriens. Quand El-Habib avait reu, en Sicile, l'ordre de +rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands +succs qui pouvaient faire prsager la conqute de toute l'le[365]. Ds +son retour il s'tait port avec toutes ses forces jusqu' la hauteur de +Tiharet pour contenir les Berbres et couvrir Karouan; lorsque l'arme +d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains. +Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donn le signal +du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent empcher la +lutte. + +[Note 364: En Nouri, p. 360, 361.] + +[Note 365: Michele Amari, _Storia_, t. I, p. 173 et suiv.] + +L'arme continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi; +elle pntra dans le Mag'reb extrme, et enfin trouva les Kharedjites +sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie, +Bakdoura. Ils taient l en nombre considrable, presque nus, la tte +rase, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques +conseils que sa longue pratique des Berbres lui donnait le droit de +prsenter. Mais l'imptueux Baleg repoussa ddaigneusement son offre. +Koltoum confia Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se +rserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs la +tte des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que +comme un simple guerrier. + +La brillante cavalerie syrienne, ayant entam l'action, fut accueillie +par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbres +portrent le dsordre dans le camp des Syriens en lanant au milieu +d'eux des chevaux affols, la queue desquels ils avaient attach des +outres remplies de pierres. Malgr les pertes qu'il avait prouves, +Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant +entranas dans une charge furieuse, parvint traverser toutes les +lignes des Berbres; mais ceux-ci taient si nombreux qu'une partie des +leurs, faisant volte-face, lui tinrent tte pendant que le reste luttait +corps corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique. +El-Habib et les principaux chefs tant morts, ces troupes se mirent en +retraite, abandonnant les Syriens abhorrs leur malheureux sort. +Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en rcitant des versets du +Koran jusqu'au moment o il tomba perc de coups. La bataille tait +perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand +massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientt +forcs, malgr tout leur courage, de se mettre en retraite vers le +nord-ouest, puisque le chemin oppos leur tait coup. Ils gagnrent +avec beaucoup de peine Tanger o ils ne purent pntrer et de l se +rfugirent Ceuta (742)[366]. + +[Note 366: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouri, p. +360. El-Karouani, p. 69.] + +Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Ds que la +nouvelle de ce succs parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se +mirent en tat de rvolte. Un certain Okacha-ben-Aoub, de la tribu des +Houara, essaya mme de soulever Gabs. Mais le gnral +Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait Karouan o il avait ralli les +fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit +chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit +Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui tait la tte des autres tribus +houarides, et tous deux s'appliqurent soulever les tribus du sud de +l'Ifrikiya, jusqu'au Zab. + +Cependant le khalife avait expdi au kelbite Handhala-ben-Safouan, +gouverneur de l'gypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia, +avec toutes les forces disponibles. Ce gnral parvint Karouan dans +le courant du printemps et s'occupa aussitt de l'organisation de son +arme. + +Mais bientt il apprit que les Kharedjites, diviss en deux corps, +s'avanaient contre lui et que l'un d'eux, command par Okacha, avait +pntr dans la plaine et tait venu prendre position El-Karn, entre +Djeloula et Karouan. Le seul espoir de succs consistait attaquer +sparment les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant, +il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur, +les mit en droute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais +ce n'tait l que la partie la plus facile de la tche. Abd-el-Ouahad +tait descendu du Zab la tte d'un rassemblement considrable et avait +dj atteint Badja, o les fuyards d'El-Karn l'avaient ralli. + +Handhala lana contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu' +Karouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront +facilement les troupes envoyes contre eux, puis ils s'avancrent +jusqu' Tunis, o Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De +l, les rebelles vinrent prendre position El-Asnam, dans le canton de +Djeloula; leur arme prsentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un +effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est videmment exagr. + +La situation tait fort critique pour les Arabes. Handhala enrlait tous +les hommes valides, en offrant mme une prime ceux dont le patriotisme +n'tait pas assez ardent; il put runir ainsi dix mille recrues qui, +jointes ses vieilles troupes, lui constiturent une arme assez +nombreuse. On passa la nuit armer les volontaires, la lueur des +flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant bris les +fourreaux de leurs pes, marchrent l'ennemi. Ds le premier choc, +l'aile gauche des Kharedjites flchit; la gauche des Arabes, qui avait +perdu du terrain, revint alors la charge et bientt toute la ligne des +Berbres fut enfonce. Ce fut alors une mle affreuse qui se termina +par la victoire des Arabes. Selon En-Nouri, cent quatre-vingt mille +Kharedjites restrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva +la mort, Okacha, moins heureux fut livr au bourreau (mai 742). + +Ce beau succs permettait aux Arabes de se maintenir Karouan et de se +prparer de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb, +demeurs dans l'indpendance absolue. + +RVOLTE DE L'ESPAGNE. LES SYRIENS Y SONT TRANSPORTS.--Les Syriens qui, +avec Baleg, s'taient rfugis Ceuta, aprs la dfaite du Sebou, ne +tardrent pas se trouver dans une situation trs critique. Bloqus de +tous cts par les Berbres, et manquant de vivres, ils s'adressrent au +gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir leur aide, ou de leur +fournir le moyen de traverser le dtroit. Mais Abd-el-Malek tait +Mdinois; il avait lutt autrefois contre les Syriens et, vaincu par +eux, avait assist aux excs dont ils avaient souill leur victoire. Il +repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et dfendit, sous les peines +les plus svres, qu'on envoyt des secours aux Syriens. Un Arabe de la +tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques charges de bl, +prit dans les tortures[367]. Ainsi les Syriens restaient Ceuta, en +proie aux souffrances de la faim; ils avaient mang leurs chevaux et +semblaient vous un trpas certain, lorsque des circonstances +imprvues vinrent changer la face des choses. + +[Note 367: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 254.] + +Nous avons vu que les Berbres, en Espagne, n'avaient pas t favoriss +lors du partage des terres, bien qu'ils eussent t les vritables +conqurants. Il en tait rsult chez eux une grande irritation contre +les Arabes et, comme ils avaient adopt, de mme que leurs frres du +Mag'reb, les doctrines kharedjites, la rvolte de Mecera fut salue +chez eux par un seul cri d'enthousiasme, suivi d'une leve de boucliers. +L'insurrection, partie de la Galice, devint bientt gnrale. Partout +les Arabes furent expulss et durent chercher un refuge dans +l'Andalousie. Les Berbres lurent alors un chef, ou _imam_, et +divisrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher +simultanment sur Tolde, Cordoue et Algsiras. De cette dernire ville, +o se trouvait la flotte, on serait all en Mag'reb chercher des +renforts berbres. + +Les Arabes taient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs +forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette +conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui de ces +Syriens qu'il avait jur de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau +en pourparlers avec eux et conclut un trait par lequel il fut stipul +que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la rvolte des +Berbres; qu'aprs l'avoir dompte, ils vacueraient l'Espagne et qu'un +certain nombre d'otages, choisis parmi les chefs, seraient gards dans +une le pour assurer l'excution de ces conventions. De son ct, Baleg +exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatris, ils fussent emmens +tous ensemble et dposs dans une contre d'Afrique soumise l'autorit +arabe. + +Les Syriens dbarqurent en Espagne dans le plus triste tat et i +fallut d'abord les habiller et leur donner manger; mais ils furent +bientt refaits et, comme la colonne berbre marchant sur Algsiras +tait dj Mdina-Sidonia, ils se portrent contre elle avec toutes +les forces arabes et la mirent en droute. Ils attaqurent ensuite celle +qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligrent le mme sort. La +troisime arme berbre assigeait Tolde depuis prs d'un mois; les +Syriens la forcrent lever le sige de cette ville et, malgr le grand +nombre des rebelles, parvinrent encore en triompher[368]. + +Ainsi la domination arabe en Espagne tait sauve; mais de nouvelles +difficults allaient natre du succs mme des Syriens. Baleg, invit +par Abd-el-Malek se retirer, conformment aux clauses du trait, luda +l'excution de sa promesse; il se sentait matre de la position, tait +gorg de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux +hasards. Des contestations s'levrent, on s'aigrit, on se menaa de +part et d'autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek +de son palais et se fit proclamer gouverneur Cordoue. Les Syriens, +mconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors +nonagnaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que +celui inflig par lui l'homme qui leur avait envoy des vivres Ceuta +(742). + +Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous +les Arabes, mme ceux qui taient en France, accoururent en Andalousie. +Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant runi ses forces celles +d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa +propre main. Nanmoins la victoire resta ces trangers. Taleba, qui +avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils +clbraient une fle[369], en fit un grand massacre et rduisit en +esclavage dix mille prisonniers. + +[Note 368: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 257 et suiv.] + +[Note 369: Dans les guerres entre musulmans, les jours de fte +taient toujours des trves strictement observes.] + +Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient +massacrer tous leurs prisonniers adressrent Hendhala un pressant +appel, et cet mir envoya en Espagne un officier du nom +d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva Cordoue au moment +o les Syriens, avant de prluder au massacre de leurs esclaves, les +vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgr l'opposition +de Taleba il fit mettre en libert tous ces Musulmans; puis il loigna +successivement les chefs turbulents, tels que Taleba et +Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres +et les rpartit dans les districts d'Ocsonoba, de Bja, de Murcie, de +Nibla, de Sville, de Sidona, d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de +Jan. Les tenanciers tablis sur ces terres reurent l'ordre de donner +ces nouveaux matres le tiers de leurs rcoltes, qu'ils versaient +prcdemment l'Etat[370]. L'obligation de fournir le service militaire +fut impose aux Syriens et on les forma en milices ou _Djond_. + +[Note 370: Dozy, _loc. cit._, p. 268. El-Karouani, p. 70.] + +L'introduction de ce nouvel lment en Espagne mit fin la suprmatie +des fils des Dfenseurs. La fusion de ces diverses races: berbre, arabe +et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation +maure d'Espagne; mais avant d'arriver cette cohsion elle avait +traverser encore de longues annes de guerres civiles et d'anarchie. + +Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne et +l'Afrique depuis la rvolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle +victoire de Karl Poitiers suffit dlivrer la Gaule de l'invasion +musulmane. La marche des Berbres vers le sud ayant dgarni les +provinces du nord de l'Espagne, les chrtiens en profitrent pour +reconqurir de vastes rgions dans la direction du midi. + +ABD-EB-RAHMAN-BEN-HABIB USURPE LE GOUVERNEMENT DE L'IFRIKIYA.--Nous +avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, avait quitt +l'Espagne; peut-tre avait-il t loign par le nouveau gouverneur, +peut-tre aussi, comme l'affirment certains auteurs, avait-il pris la +fuite. Il se rfugia en Tunisie et se tint dans l'expectative, entour +d'un certain nombre d'adhrents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham +tant mort (fvrier 743), l'Orient devint le thtre de nouveaux +troubles sous les rgnes phmres de ses successeurs Oualid II, Yezid +III et Ibrahim. + +Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et +revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il crivit Hendhala en le +sommant avec hauteur de lui cder le pouvoir. Ce dernier tait +parfaitement en mesure de rsister de pareilles prtentions, mais, +soit qu'il lui rpugnt de verser le sang musulman, ainsi que l'affirme +En-Nouri, et de donner aux schismatiques le spectacle d'une guerre +entre orthodoxes, soit qu'il ne ft pas sr de ses troupes, il prfra +tenter les moyens de conciliation et envoya Abd-er-Rahman une +dputation de notables, chargs de lui faire entendre la voix de la +raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu' augmenter l'arrogance du +rebelle: il fit mettre les envoys aux fers et adressa Hendhala une +nouvelle et pressante sommation. Ce chef prfra alors se dmettre du +pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Karouan, ouvrit en leur +prsence le trsor public, en retira la somme ncessaire son voyage +et, tant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman +lit alors son entre Karouan et prit possession du gouvernement de +l'Ifrikiya. + +Les populations arabes tablies sur le littoral de la Tripolitaine et de +la Tunisie se dclarrent contre l'usurpateur, et, ayant fait alliance +avec les Berbres, se mirent bientt en rvolte ouverte. Deux chefs des +Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancrent avec leurs bandes +jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point +intimider; il attaqua en dtail tous ses ennemis, les dfit et les +contraignit de rentrer dans l'obissance[371]. + +[Note 371: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouri, p. 364 et +suiv.] + +CHUTE DE LA DYNASTIE OMADE. TABLISSEMENT DE LA DYNASTIE +ABBASSIDE.--L'anarchie continuait dsoler l'Orient. Un nouveau khalife +omade, du nom de Merouan, avait renvers l'infme Ibrahim et pris le +pouvoir; mais il avait lutter contre les kharedjites et les chiates +et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, oncle du prophte, qui +s'taient transmis, de pre en fils, le titre d'_imam_. Aprs plusieurs +annes de luttes acharnes, Abou-l'Abbas-es-Saffah fut proclam khalife +par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant march contre ses +troupes, essuya plusieurs dfaites et trouva la mort dans un dernier +combat (aot 750). Avec lui finit la dynastie des omades. +Abou-el-Abbas-es-Saffah s'assit alors sur le trne de Damas et ainsi la +dynastie des abbassides succda celle qui avait t fonde +quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaoua. + +Abd-er-Rahman fit aussitt reconnatre en Ifrikiya l'autorit abbasside +et fut confirm par le nouveau khalife dans les fonctions qu'il avait +usurpes. + + + + +CHAPITRE IV + +RVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDPENDANTS +750-772 + + +Situation des Berbres du Mag'reb au milieu du VIIIe sicle.--Victoire +de Abd-er-Rahman; il se dclare indpendant.--Assassinat de +Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de +Karouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume +Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'omade Abd-er-Rahman +dbarque en Espagne.--Fondation de l'empire omade d'Espagne.--Les +Ourfeddjouina sont vaincus par les Ebadites de l'Ifrikiya.--Dfaites +des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rtablit Karouan le sige +du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement +d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort +d'Omar.--Prise de Karouan par les kharedjites. + + +SITUATION DES BERBRES DU MAG'REB AU MILIEU DU VIIIe SICLE.--Aprs la +mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus tait +chu Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en +rvolte contre le khalifat, s'taient tablis Tlemcen et exeraient +leur suprmatie sur la partie mridionale et occidentale du Mag'reb +central[372]. + +Le Mag'reb extrme tait galement indpendant. Dans la valle de la +Moulouia, dominait la tribu des Miknaa, dont l'influence d'tendait +jusque sur les oasis du dsert marocain[373]. + +Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis +une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y crer +un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophte et avait compos +_en langue berbre_ un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du +culte avaient t modifies par lui. Nous verrons, sous les descendants +de ce _prophte_, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables +entre les Berbres[374]. + +Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent entrer en scne et +jouer un rle prpondrant, jusqu' ce qu'elles soient remplaces par +d'autres, aprs s'tre uses dans les luttes politiques. + +[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.] + +[Note 373: _Ibid._, t. I, p. 259.] + +[Note 374: _Ibid._, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.] + +VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DCLARE INDPENDANT.--L'Ifrikiya avait +t sinon pacifie, du moins rduite au silence; mais tout le Mag'reb +tait encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se dcida y faire +une expdition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprs de +Tlemcen, ville fonde depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra, +soutenu par les tribus zentes, essaya en vain de rsister; il fut +vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses +succs, Abd-er-Rahman pntra dans le Mag'reb extrme et obtint une +soumission peu prs gnrale des Berbres. Il est probable cependant +que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorit, car ils taient +devenus fort puissants. Salah, qui avait succd son pre Tarif, dans +le commandement de la tribu, s'tait arrog le litre de prophte et +avait obtenu beaucoup d'adhsions la nouvelle doctrine[375]. + +[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.] + +De retour en Ifrikiya, aprs avoir laiss son fils El-Habib pour le +reprsenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lana ses troupes contre la +Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces les furent livrs au pillage +et les populations soumises, dit-on, la capitation. + +Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djfer-el-Mansour II avait succd + son frre Abou-l'Abbas, dcd le 9 juin 754. Le nouveau khalife +s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les +grands succs remports par le gouverneur, son loignement du sige du +khalifat, avaient sans doute rveill en lui des ides d'indpendance. +Il envoya son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas +lui offrir d'esclaves, sous le prtexte que la Berbrie n'en fournissait +pas, puisque les populations taient musulmanes. Le khalife fut trs +irrit de ce procd et, aprs un change d'observations, il adressa +son lieutenant une lettre conue dans des termes injurieux et menaants. +Le petit-fils d'Okba rsolut alors de rompre toute relation avec son +suzerain: s'tant rendu en grande pompe la mosque, il y pronona la +prire publique; puis il se rpandit en invectives contre le khalife +abbasside, se dclara dli de tout serment envers lui et dchira les +vtements d'investiture qu'il avait reus d'Orient. Lanant au loin ses +sandales, il s'cria: Je rejette aujourd'hui son autorit comme je +rejette ces sandales. Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un +manifeste annonant sa dclaration d'indpendance. + +ASSASSINAT D'ABD-ER-RAHMAN.--Abd-er-Rahman avait pacifi la Berbrie et +secou le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais +un complot se tramait autour de lui et ses propres frres prparaient +son assassinat. Une premire conjuration, dont les auteurs taient des +rfugis omades, fut dcouverte et svrement rprime. El-Yas, frre +de l'mir, avait pous la soeur d'un des conjurs et cette femme le +poussait la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il +prouvait en voyant son frre tout disposer pour lguer le pouvoir son +fils El-Habib. El-Yas prta l'oreille ces incitations: il s'assura +l'appui d'un certain nombre d'habitants de Karouan, fit entrer dans le +complot son frre Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu' attendre le moment +opportun pour frapper. + +Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier personne le soin de tuer +son frre, demanda tre introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman +tait moiti dshabill, tenant sur ses genoux un de ses jeunes +enfants, lorsqu'El-Yas pntra auprs de lui. Les deux frres causrent +pendant un certain temps, sans que l'assassin ost perptrer son +meurtre; enfin, cdant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se +tenait derrire une portire, El-Yas se leva, puis, se penchant comme +pour embrasser son frre, enfona entre ses paules un poignard qui lui +traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frapp mort, essaya de +lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant +parer les coups et ne tarda pas expirer couvert de blessures. Aprs +cette horrible scne, El-Yas s'enfuyait gar, lorsque son frre et les +conjurs le rappelrent la ralit en lui demandant la tte de la +victime, afin que le peuple ne doutt pas de sa mort. Le meurtrier et +Abd-el-Ouareth rentrrent alors dans la chambre et dcapitrent le +cadavre (755). + +Ainsi prit cet homme remarquable qui et sans doute affermi l'empire +indpendant de la Berbrie, si le poignard fraternel n'avait arrt sa +carrire. Son fils El-Habib alla Tunis se rfugier auprs de son oncle +Amran[376]. + +[Note 376: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afr. et de la Sicile_, p. 47 de +la trad. En-Nouri, p. 368, 369.] + +LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.--Ds que la nouvelle de la mort +d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et +El-Yas se fit facilement reconnatre pour son successeur; pendant ce +temps, les partisans d'El-Habib se runissaient autour de lui Tunis. +Bientt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta sa +rencontre jusqu'au lieu dit Semindja[377]. Les armes se trouvaient en +prsence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties +acceptrent un arrangement aux termes duquel l'autorit serait partage +de la manire suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait +Karouan et aurait la possession de la rgion s'tendant au midi de +cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son +oncle Amran garderait Tunis et les rgions environnantes, et El-Yas +aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb. + +Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour tre durable. +El-Yas commena par attaquer Amran l'improviste; s'tant empar de +lui, il le fit mettre mort, ainsi que ses principaux partisans[378]. +Selon le Baan, il se serait content de les embarquer pour l'Espagne; +mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser +El-Habib fuir pour rejoindre son oncle dans la pninsule. Celui-ci, +soit qu'il ft tomb dans le pige, soit qu'il craignt pour sa +scurit, s'il restait dans le pays, se dcida prendre la mer; mais +les vents contraires le forcrent de descendre Tabarka. Aid par des +partisans de son pre, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par +un grand nombre d'adhrents qui le poussrent tenter le sort des armes +contre l'usurpateur. + +El-Habib commena les hostilits en s'emparant d'El-Orbos (Laribus). +El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (dcembre +755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvrent de nouveau en +prsence et au moment o l'action allait s'engager, El-Habib s'avana +vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute +personnelle par un combat singulier: Si tu me tues, lui dit-il, tu +n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon pre, et si je te tue, j'aurai +veng sa mort[379]. + +[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la +direction de Zaghouan.] + +[Note 378: En-Nouri, p. 370.] + +[Note 379: _Ibid._, p. 371.] + +El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les +yeux de tous taient fixs sur lui et que chacun l'accusait hautement de +lchet, il dut, bon gr mal gr, accepter le duel. Les deux adversaires +s'tant donc prcipits l'un sur l'autre, El-Yas porta El-Habib un +coup d'pe qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par +une prompte riposte, dsaronna son oncle et, se jetant sur lui avant +qu'il et eu le temps de se relever, lui coupa la tte. Abd-er-Rahman +tait veng. + +El-Habib, rest ainsi seul matre du pouvoir, fit excuter les partisans +les plus compromis de son oncle, et rentra Karouan rapportant comme +trophes les ttes de ses ennemis, presque tous ses proches parents. +Quant Abd-el-Ouareth, il put se rfugier avec quelques partisans chez +les Ourfeddjouma. + +Prise et pillage de Karouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain +qu'El-Habib avait pu compter, aprs son succs, sur un peu de +tranquillit; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre +jusqu'au bout leur oeuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils +un effet de la maldiction lance par le pieux Handhala, aprs avoir t +dpos par Abd-er-Rahman. + +Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des +Ourfeddjouma, proclama l'autorit du khalife El-Mansour, et appela aux +armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hte; +il n'essuya que de ddaigneux refus et se dcida marcher en personne +contre les rebelles. Ayant laiss le commandement de Karouan au cadi +Abou-Korb, il partit, en 757, la tte de ses troupes pour combattre +les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort +des armes lui fut funeste: aprs avoir vu son arme mise en droute, il +dut chercher un refuge Gabs. De nouvelles troupes furent envoyes +son secours par Abou-Korb, mais elles passrent sans coup frir dans +les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhsion au khalife +abbasside. + +Acem, laissant de ct Gabs, se porta rapidement sur Karouan. +Abou-Korb, la tte d'une poigne de braves, sortit pour les +repousser, tandis que les habitants de la ville se rfugiaient dans +leurs maisons. Les Ourfeddjouma passrent sur le corps de la petite +troupe d'Abou-Korb, et l'on vit ces Berbres-kharedjites, portant la +bannire du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la +profaner et se livrer tous les excs. Acem, qui avait gard le +commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent +plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira +dans l'Aours, o il avait cherch un refuge, le dfit et le mit mort. +Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Karouan, mais il fut + son tour dfait et tu par les Ourfeddjouma (mai-juin 757). + +Rests matres de Karouan, les sauvages hrtiques s'attachrent +profaner les lieux consacrs par les orthodoxes: ils transformrent +leurs mosques en curies, soumirent les Arabes aux plus pouvantables +traitements et firent rgner une terreur si grande qu'une partie de la +population se dcida migrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djada, qui +avait remplac Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excs[380]. + +[Note 380: En-Nouri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.] + +LES MIKNAA FONDENT UN ROYAUME SIDJILMASSA.--Pendant que l'Ifrikiya +tait le thtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livr lui-mme. +Les Berg'ouata hrtiques continuaient tendre leur autorit sur les +rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus +l'est, les Miknaa occupaient, de plus en plus fortement, la valle de +la Mouloua, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de +l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopt depuis longtemps les doctrines +kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nomm +Bel-Kassem-Semgou, ils formrent Sidjilmassa une communaut d'adeptes +de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnrent comme chef un certain +Aa-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa, +capitale de cette petite royaut indpendante[381]. + +GUERRES CIVILES EN ESPAGNE.--Nous avons vu dans le chapitre prcdent +qu'Abou-l'Khattar avait rtabli en Espagne la paix entre les Musulmans; +mais les rivalits taient trop violentes pour que cette pacification +ft de longue dure. Un kasite du nom de Soumal-ben-Hatem, alli +Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu ymnite, leva l'tendard de +la rvolte dans le district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant march +contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exera alors +le commandement avec l'assistance de Soumal; l'anne suivante il mourut +et la lutte entre Kelbites et Kasites recommena. Un descendant d'Okba, +nomm Youof, ayant t proclam gouverneur l'instigation de Soumal, +les Kelbites replacrent leur tte Abou-l'Khattar; mais, en 747, +celui-ci fut fait prisonnier et mis mort, aprs un combat acharn. +Youof resta ainsi en possession d'un pouvoir prcaire, tandis que les +luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient +dcimer la race arabe en Espagne, au profit de l'lment berbre, qui +prenait part ces guerres comme alli de l'un ou de l'autre parti. Les +chrtiens, de leur ct, n'taient pas sans tirer avantage de cette +situation. En 751, Plage mourut et fut remplac par Alphonse, fils de +Pdro, qui forma la souche des rois de Galice[382]. + +[Note 381: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.] + +[Note 382: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 273 et suiv. et +_Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire, +_Histoire d'Espagne_, t. I et II.] + +L'OMADE ABD-ER-RAHMAN DBARQUE EN ESPAGNE.--Mais la face des choses +allait changer profondment en Espagne, par l'tablissement d'une +nouvelle dynastie. Aprs le triomphe des Abbassides en Orient, les +membres et les partisans de la famille omade qui avaient chapp la +mort dans les combats furent recherchs avec le plus grand soin et +impitoyablement massacrs. L'un d'eux, nomm Abd-er-Rahman, fils de +Moaoua-ben-Hecham, parvint cependant chapper ses ennemis[383] et +passer en Afrique, accompagn d'un affranchi du nom de Bedr (750). Aprs +avoir sjourn quelque temps, cach dans une localit du pays de Barka, +il profita de la dclaration d'indpendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib +pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorit abbasside n'y tait pas +reconnue. Il fut probablement reu la cour de ce prince, mais la +conspiration des rfugis omades ayant alors provoqu des mesures de +rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore +oblig de fuir. Il gagna les rgions de l'ouest et sjourna Tiharet, +puis chez les Mar'ila; il erra ainsi pendant cinq annes et se fit des +amis parmi les tribus zentes. Ces Berbres taient en relation avec +leurs compatriotes d'Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au +courant des vnements dont cette contre tait le thtre. La dynastie +omade y avait de nombreux partisans qui s'empressrent d'appeler chez +eux le descendant de leurs princes. Aprs avoir fait sonder le terrain +et mme envoy Youof des propositions qui furent repousses par +Soumal, Abd-er-Rahman se dcida passer en Espagne. Il s'embarqua avec +un certain nombre de guerriers zentes, sur un bateau envoy par ses +partisans de la pninsule. Ce fut d'un point du littoral de la province +d'Oran, occup par la tribu des Mar'ila, qu'il mit la voile[384]. + +[Note 383: Voir les dtails romanesques de sa fuite, dans l'_Hist. +des Musulmans d'Espagne_, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, dit. Dozy, +p. 11 et suiv.] + +[Note 384: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.] + +Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman dbarqua Almuecar, +gale distance de Grenade et de Malaga. Youof revenait alors d'une +expdition Saragosse, expdition dans laquelle il avait commis de +grandes cruauts, l'instigation de Soumal, et soulev la rprobation +gnrale. + +FONDATION DE L'EMPIRE OMADE D'ESPAGNE.--Cependant Abd-er-Rahman se +prparait la lutte, en enrlant des guerriers et en se mnageant des +intelligences dans le pays. Au printemps de l'anne 756, il se mit en +marche et reut la soumission de Malaga, de Xrs, de Ronda et enfin de +Sville. De l, il marcha sur Cordoue. + +Youof, de son ct, se prparait la lutte; il tait appuy par la +grande majorit des kasites et une partie des Berbres. Tous les +Ymnites, quelques kasites et le reste des Berbres taient avec +Abd-er-Rahman. + +Les deux armes se rencontrrent sur les bords du Guadalquivir et, +spares par ce fleuve grossi par les pluies, tchrent l'une et l'autre +de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baiss, +Abd-er-Rahman fit passer le fleuve ses troupes sans tre inquit par +Youof, avec lequel il avait entam des ngociations. Le lendemain, le +prtendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youof essaya +bravement de lui tenir tte; mais la victoire se dcida bientt pour +Abd-er-Rahman. Youof et Soumal chapprent par la fuite, tandis que le +prtendant entrait en triomphateur Cordoue. Il montra une grande +modration dans le succs. + +Ainsi se trouva fonde la dynastie des Omades d'Espagne qui devait +briller d'un grand clat dans le moyen ge barbare. Cette province tait + jamais perdue pour le khalifat. + +Youof et Soumal tenaient encore la campagne; ils russirent mme +mettre en ligne une arme srieuse et obtinrent quelques avantages. Mais +la victoire demeura au prince omade. En 758, Youof fut tu dans une +droute, et Soumal, ayant t fait prisonnier, mourut dans un +cachot[385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul matre du pouvoir et +s'appliqua faire cesser l'anarchie, rude tche dans un pays o les +Musulmans taient diviss par des haines traditionnelles et des +rivalits de race et d'intrt. Les Ymnites, auxquels il devait son +succs, essayrent alors de reprendre la suprmatie, et il dut rsister + leurs exigences, en attendant qu'il et combattre leurs rvoltes. + +[Note 385: Makkari, t. II, p. 24.] + +Les courses des Musulmans en Gaule avaient peu prs cess; cependant +ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En +739 et 740, Karl les avait expulss de la Provence, aprs avoir dfait +et tu leur alli le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant +aucune trve, les chassa du pays ouvert et vint les assiger dans +Narbonne. Ils y rsistrent pendant sept annes; enfin, en 759, cette +ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernires bandes musulmanes +rejoignirent, au del des Pyrnes, leurs corligionnaires. + +LES OURFEDDJOUMA SONT VAINCUS PAR LES EIBADITES DE L'IFRIKIYA. + +--Nous avons laiss les Ourfeddjouma matres de Karouan et se livrant +toutes les violences, dans l'ivresse de leur succs. L'excs du mal, ou +peut-tre la jalousie des autres Berbres, allait amener une raction. +Les Houara, soulevs la voix d'un Arabe nomm +Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zentes +voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus taient +kharedjites-badites. Abou-l'Khattab ayant march sur Karouan, +rencontra Abd-el-Malek qui s'tait avanc au devant de lui, le dfit et +le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Karouan. Les +Ourfeddjouma et Nefzaoua, rests dans le pays, furent tous massacrs; +ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)[386]. + +[Note 386: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouri, p. 373. +El-Karouani, p. 77.] + +Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Karouan; +puis il rentra Tripoli et, de l, tablit son autorit sur toute la +partie orientale de l'Ifrikiya. C'tait le triomphe de la race berbre +et du culte kharedjite-badite; aprs le Mag'reb, aprs l'Espagne, +l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas +pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on +ne savait que l'Orient tait encore le thtre de troubles provoqus par +des sectaires. + +DFAITE DES KHAREDJITES PAR IBN-ACHATH.--En 700, Mohammed-ben-Achath, +gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles de l'Ifrikiya +une arme commande par le gnral Abou-l'Haouas; mais Abou-l'Khattab, +chef des badites, sortit sa rencontre et lui infligea une dfaite +complte, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte. + +A la nouvelle de ce dsastre, le khalife El-Mansour rsolut d'en finir +avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-mme au +gouvernement de l'Afrique et lui envoya une arme de quarante mille +hommes[387] fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs +officiers distingus, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem qui devait +prendre le commandement dans le cas o la campagne serait fatale au +gouverneur. En 761, l'arme partit pour le Mag'reb. + +[Note 387: 20.000, selon El-Adhari.] + +Abou-l'Khattab, au courant de ces prparatifs, avait appel les Berbres +aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zentes +taient accourus sous ses tendards. Il vint alors prendre position +Sort, pour barrer le passage l'ennemi, et y fut rejoint par +Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense +rassemblement, que les auteurs arabes portent deux cent mille hommes, +se trouva ainsi form. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer contre de +pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une +occasion favorable. La dsunion, si fatale aux Berbres, vint alors +son secours. A la suite d'un crime commis sur un Zente, la discorde +clata entre ses contribules et les Houara. Les Zentes crirent la +trahison et parlrent de se retirer, et l'arme berbre dsunie perdit +la confiance en elle-mme. + +Ibn-Achath profita habilement de la situation: aprs avoir laiss croire +qu'il allait attaquer les Berbres, il fit courir le bruit qu'il tait +rappel en Orient, leva prcipitamment son camp et se mit en retraite. A +cette vue, un grand nombre de Berbres reprirent la route de leur pays, +tandis que les autres suivaient l'arme arabe. Pendant trois jours, +Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi distance par les +Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui ngligeaient +les prcautions usites en guerre. Mais le quatrime jour, au matin, +Ibn-Achath, qui tait revenu sur ses pas pendant la nuit, la tte de +ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbre plong dans la +scurit. En vain Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui, +surpris dans leur sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer, +fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pill et l'arme +mise en droute. Les Arabes passrent au fil de l'pe tous les +Kharedjites qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante +mille Berbres restrent sur le champ de bataille. + +IBN-ACHATH RTABLIT KAROUAN LE SIGE DU GOUVERNEMENT.--Sans perdre un +instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu'il envoyait +un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu'au Fezzan. Les +contingents zentes s'tant rallis et ayant voulu faire tte furent mis +en droute, et rien ne s'opposa plus la marche des Arabes. Aprs +s'tre empar de Tripoli sans coup frir, Ibn-Achath s'avana vers +Karouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essay d'y rentrer aprs la +dfaite des Kharedjites, mais la population de la ville l'ayant +repouss, il avait d continuer sa roule vers l'ouest. + +Ibn-Achath fut reu Karouan comme un librateur (fin janvier 762). Il +complta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les +fora la fuite ou l'abjuration. Le gnral El-Ar'leb, envoy par lui +dans le Zab, fut charg de faire rentrer les populations zentes dans +l'obissance. + +Le sige du gouvernement rtabli Karouan, l'autorit abbasside rgna +de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua faire disparatre les +traces des dvastations commises par les Kharedjites Karouan; il +entoura la ville d'une muraille en terre paisse de dix coudes[388] et +complta cette fortification d'un large foss. Les habitants rentrrent +dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle splendeur. + +[Note 388: El-Karouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.] + +FONDATION DE LA DYNASTIE ROSTEMIDE TIHARET.--Cependant +Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continu sa route vers l'ouest, +atteignit Tiharet, o il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites +des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaa. Il se fit reconnatre +par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d'une nouvelle +cit sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nomme +Tiharet la neuve, reut sa famille et ses trsors et devint la capitale +de sa dynastie et le centre du kharedjisme badite (761). Ainsi un +nouveau royaume berbre indpendant tait form dans le Mag'reb +central[389]. + +Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait t fonde quelques +annes auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait +fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes des +environs, aprs avoir accept sa foi, lui avaient constitu une +population de sujets dvous qui avaient conserv le culte orthodoxe, +entre les hrtiques Berg'ouata et les kharedjites[390]. + +[Note 389: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.] + +[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 137 et suiv.] + +GOUVERNEMENT D'EL-ARLEB-BEN-SALEM.--Ibn-Achath gouvernait depuis prs de +quatre ans l'Ifrikiya, appliqu rtablir la bonne marche de +l'administration et faire disparatre les traces de la guerre, +lorsqu'une rvolte de sa propre milice, compose en majorit de +modhrites, tandis qu'il tait ymnite, le fora descendre du pouvoir +(mai 765). Un certain Assa-ben-Moussa, milicien khoraanite, fut lu +sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant +la dposition d'Ibn-Achath, envoya le diplme de gouverneur +El-Ar'leb-ben-Salem, qui tait rest Tobna, afin de garder la +frontire mridionale contre les entreprises des tribus zentes. Il lui +traa des instructions fort sages, lui recommandant de mnager la +milice, sa seule force au milieu des Berbres, et de combattre ceux-ci +sans relche. El-Ar'leb chassa du palais le gouverneur d'un jour et, +s'tant empar du pouvoir, donna tous ses soins la mise en pratique +des instructions du khalife; mais il avait lutter contre une double +difficult: l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante, +et l'esprit de rvolte des Berbres surexcit par le fanatisme +religieux. + +Nous avons vu prcdemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion de leur +chef Abou-Korra, avaient fond une sorte de royaume indpendant +Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les +forces des Arabes, avaient favoris le dveloppement de la puissance des +Beni-Ifrene. La prsence d'El-Ar'leb dans le Zab avait contenu les +Zentes, mais, en 767, Abou-Korra leva l'tendard de la rvolte et, +aprs avoir forc ses voisins accepter la doctrine sofrite +(kharedjite). il les entrana vers l'est par les chemins des hauts +plateaux la conqute de l'Ifrikiya. + +El-Arleb marcha contre lui, la tte de ses meilleurs soldats, mais les +Berbres ne l'attendirent pas et cherchrent un refuge vers l'ouest. Le +gnral arabe tait parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les +rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses troupes se mutinrent et +refusrent premptoirement de le suivre; puis elles rentrrent en +dbandade Karouan, le laissant seul avec quelques officiers dvous. + +Dans l'est, la situation tait grave: peins le gouverneur avait-il +quitt l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb, +s'tait mis en tat de rvolte et avait chass de Karouan le +reprsentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hte, runit +Gabs tous ses adhrents et se mit en marche sur Karouan. On en vint +aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la dfaite +et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa +capitale; mais bientt son comptiteur, qui avait form une nouvelle +arme Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mmes de +Karouan. Aprs une lutte acharne, dans laquelle El-Ar'leb trouva la +mort, les rebelles furent compltement crass. El-Mokharek, qui avait +pris le commandement aprs la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards +dans toutes les directions: peu aprs El-Hassan, qui avait d'abord +trouv un asile chez les Ketama, fut mis mort (sept. 767)[391]. + +[Note 391: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouri, p. 377 et suiv.] + +GOUVERNEMENT D'OMAR-BEN-HAFS, DIT HAZARMED.--En mars 768, Omar-ben-Hafs, +surnomm Hezarmed[392], dsign par le khalife comme gouverneur de +l'Ifrikiya, arriva Karouan la tte de cinq cents cavaliers et fut +reu par les notables de la ville, sortis sa rencontre. Quelque temps +aprs, il se rendit dans le Zab, afin d'y maintenir la tranquillit et +de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette +position couvrait le sud contre les entreprises des Zentes. + +[Note 392: Ce mot signifie _mille hommes_ en persan.] + +A peine le gouverneur se fut-il loign de la Tunisie, que les tribus de +la Tripolitaine se rvoltrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub. +Un corps de cavalerie, envoy contre eux par le commandant de Tripoli, +fut dfait, et un renfort arriv de Zab prouva le mme sort. En mme +temps le gouverneur avait tenir tte une attaque gnrale des +Berbres du Mag'reb central, entrans par Abou-Korra. Il dtacha +cependant son gnral Solman et l'envoya contre les rebelles de l'est; +mais Abou-Hatem le vainquit prs de Gabs et vint mettre le sige devant +Karouan, dont les fortifications l'arrtrent (771). + +Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'tait +retranch Tobna avec sa petite arme de cinq ou six mille +cavaliers[393], et y tait bloqu par des nues de Kharedjiles. +Abou-Korra avait amen quarante mille sofrites fournis par les +Bni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, tait l avec six mille +Ebadites; dix mille Zentes badites taient commands par El-Miouer; +enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donn des +contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune +chance de salut; employa la division et la corruption pour se +dbarrasser de ses ennemis. Il fil offrir Abou-Korra un cadeau de +40,000 dinars (pices d'or), titre de ranon et, grce +l'intervention du fils de celui-ci, que son envoy sut intresser par +des cadeaux, il russit se dbarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient + eux seuls la moiti des assaillants[394]. + +[Note 393: D'aprs le Baan, il aurait eu avec lui un effectif de +15,500 hommes; mais les chiffres prcdents, donns par En-Nouri, +paraissent plus probables.] + +[Note 394: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouiri, +p. 379 et suiv.] + +Tandis que l'arme kharedjile tait dmoralise par la nouvelle de cette +trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui +occupait Tehouda. Mis en droute, le seigneur de Tiharet regagna comme +il put sa capitale, avec les dbris de ses troupes. Les autres +contingents se retirrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement. +Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, o il laissa un +corps de troupes, et se porta, marches forces, au secours de +Karouan. Depuis huit mois, cette ville, troitement bloque, avait +supporte les fatigues d'un sige et tait livre aux horreurs de la +famine. La garnison, puise et dcime, soutenait chaque jour des +combats pour repousser les assigeants. Dj un certain nombre +d'habitants, considrant la situation comme dsespre, taient alls +rejoindre le camp des assigeants. + +A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le sige, se porta +sa rencontre, mais Omar, aprs avoir feint d'tre dispos lui offrir +le combat prs de Tunis, parvint l'viter et put oprer sa jonction +avec son frre utrin Djemil-ben-Saker, sorti de Karouan. Tous deux +rentrrent dans la ville et l'arrive du gouverneur, bien qu'il n'ament +qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes. + +MORT D'OMAR. PRISE DE KAROUAN PAR LES KHAREDJITES.--Abou-Hatem revint +bientt Karouan la tte d'une nombreuse arme renforce des +contingents d'Abou-Korra qui, aprs avoir inutilement essay d'enlever +Tobna, tait venu rejoindre les Ebadites de la Tunisie. Les Arabes +tentrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcs de se +rfugier derrire les murailles de Karouan, dont la force et la +solidit prserva la ville d'une chute immdiate. Un grand nombre de +Berbres accoururent de toutes parts pour se joindre aux assigeants et, +selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvrent runis +Karouan[395]. Le courage des assigs fut inbranlable, mais la famine +vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les btes de somme +et mme les animaux immondes furent dvors, et qu'il fut reconnu que la +position n'tait plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se +procurer des vivres, mais ses soldats refusrent de le laisser partir, +prtendant qu'il se disposait les abandonner et ne voulurent pas +tenter eux-mmes l'aventure. Eh bien! leur dit Omar, enflamm de +colre, je vous enverrai tous l'abreuvoir de la mort! + +[Note 395: Tous ces chiffres paraissent fortement exagrs.] + +Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pntrer dans la ville, +apporta la nouvelle que le khalife, irrit contre Omar, se prparait +envoyer un nouveau gnral avec des troupes fraches, en Ifrikiya. Le +gouverneur rsolut aussitt d'viter par la mort l'amertume d'une telle +injustice. Ayant pris ses dernires dispositions, il se jeta comme un +chameau enrag sur les assigeants, et aprs en avoir abattu un grand +nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771). + +Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait t dvolu, entra alors +en pourparlers avec Abou-Htem et signa une capitulation par laquelle il +lui livrait la ville. Les assigs avaient la libert de se retirer avec +leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens +tait garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de +la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient +au service d'Abou-Hatem. + +Pour la deuxime fois, en quelques annes, les Karedjites berbres +entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette fois, il n'y +eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de dmanteler les +fortifications de Karouan. Du reste, il n'eut pas le loisir de jouir +longtemps de ses succs. + + + + +CHAPITRE V + +DERNIERS GOUVERNEURS ARABES +772-800 + + +Yezid-ben-Hatem rtablit l'autorit arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de +Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbres indpendants.--L'Espagne +sous le premier khalife omade; expdition de Charlemagne.--Intrim de +Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah +fonde Oulili la dynastie dricide.--Conqutes d'Edris; sa +mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et +d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie en Ifrikiya.--Gouvernement de +Hertema-ben-Aan.--Gouvernement de +Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la rvolte de la +milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nomm gouverneur indpendant, fonde la +dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne sous Hicham et +El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique. + + +YEZID-BEN-HATEM RTABLIT L'AUTORIT ARABE EN IFRIKIYA.--Lorsque la +nouvelle des dsastres dont l'Ifrikiya avait t le thtre parvint en +Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife +El-Mansour runit aussitt une arme considrable, forme de troupes +prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak et de Syrie, +en donna le commandement Yezid-ben-Hatem et le fit partir pour +l'Occident. (772). + +Abou-Hatem, de son ct, runit ses contingents et, laissant le +commandement de Karouan Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche +sur Tripoli. Mais, peine avait-il quitt sa capitale, que les +miliciens se rvoltrent, chassrent Abd-el-Aziz et placrent leur +tte Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, dfit les rebelles +et lana leur poursuite un de ses lieutenants nomm Djerid. Omar, avec +une partie de ses miliciens, avait cherch un refuge prs de Djidjel, +dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y poursuivre, mais il tomba +dans une embuscade et fut dfait et tu. Quant aux autres miliciens, ils +avaient rejoint l'arme arabe Sort. + +Cependant Abou-Hatem s'tait avanc jusque vers Tripoli, mais, lorsqu'il +connut la force de l'arme de Yezid, il renona lutter contre elle en +bataille range et alla se retrancher dans les montagnes de Nefoua. Il +occupait une position trs forte et ne craignit pas d'attaquer +l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetrent sur le corps +principal, puis ils regagnrent leurs montagnes. Yezid marcha alors +contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs +retranchements et les enleva l'un aprs l'autre. Une dernire et +sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le +triomphe des Arabes (mars 772). Les dbris des contingents berbres +tchrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lance +leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des +karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer Tlemcen. En mme temps, +Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, le seul officier arabe rest fidle la +cause d'Abou-Hatem, se rfugia avec un certain nombre d'adhrents dans +les montagnes de Ketama[396]. + +[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouri, +p. 384.] + +GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.--Vers la fin de mai, Yezid, qui avait +assur la pacification des provinces mridionales en noyant la rvolte +dans le sang, fil son entre Karouan. Il s'appliqua rendre la +ville toute sa splendeur et faire oublier la domination des +Kharedjites. + +Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays +des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les +efforts combins des gnraux arabes. La rvolte kharedjite qui, en +ralit, tait le rveil de l'esprit national berbre, semblait dompte; +plus de trois cents combats avaient t livrs et les indignes avaient +toujours support le poids de la dfaite et la sanglante vengeance de +leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevrent encore, la voix +d'un de leurs chefs, nomm Abou-Yaha-ben-Afounas. Le commandant de +Tripoli, ayant march contre eux, les dfit non loin de cette ville. +L'anne suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint entraner les +turbulents Ourfeddjouma la rvolte contre l'autorit arabe. Une arme +envoye contre eux par Yezid fut d'abord dfaite. Alors Mohelleb, fils +du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l'honneur de +rduire les rebelles. Ayant reu de son pre les dlogea de toutes leurs +positions et en fit un massacre pouvantable. + +Cette fois, les rvolts kharedjites taient, sinon dompts, du moins +rduits l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques annes de +paix que le gouverneur employa aux embellissement de Karouan. En 774, +dit En-Nouri, il fit rebtir la grande mosque de Karouan et +construire des bazars pour chaque mtier. Ainsi, on pourrait dire, sans +trop s'carter de la vrit, qu'il en fut le fondateur. En mme temps +il rtablissait, par son esprit de justice, la scurit des +transactions. El-Karouani rapporte, d'aprs l'historien Sahnoun, que +Yezid se plaisait dire: Je ne crains rien tant sur la terre que +d'avoir t injuste envers quelqu'un de mes administrs, quoique je +sache cependant que Dieu seul est infaillible[397]. + +[Note 397: El-Karouani, p. 79. En-Nouri, p. 385.] + +LES PETITS ROYAUMES BERBRES INDPENDANTS.--Nous n'avons pas voulu +interrompre le cours des vnements importants dont l'Ifrikiya tait le +thtre; mais il convient de retourner de quelques annes en arrire, +pour reprendre l'historique des petites royauts du Mag'reb. + +A Sidjilmassa, le premier roi que la communaut des Miknaa s'tait +donn, Aca-ben-Yezid, fut dpos, en 772, aprs quinze annes de rgne, +et mis mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaoul, +vritable fondateur du royaume, fut lu sa place. Il forma la souche +des Beni-Ouaoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua tre +le centre d'une secte kharedjite tenant de l'badisme et du sofrisme. +Ces hrtiques prononaient la prire au nom du khalife abbasside, dont +ils se dclaraient les vassaux[398]. + +Les Berg'ouata, dirigs par leur prophte, le mehdi[399] Salah, +continuaient vivre indpendants, dans le Mag'reb extrme, et +propager leurs doctrines hrtiques. Aprs un long rgne de prs d'un +demi-sicle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir son fils +El-Yas[400]. + +Dans le Rif marocain, Nokour, Sad, petit-fils d'un autre Salah, tait +en possession de l'autorit et maintenait l'exercice du culte orthodoxe +sur le littoral de la Mditerrane[401]. + +[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte +arabe.] + +[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparatre, a t +pris par un grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par: +_Messie_.] + +[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.] + +[Note 401: _Ibid._, t. II, p. 138, 139.] + +A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene rgnaient +en matres et tendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les +Mag'raoua, commenaient envahir les plaines de cette rgion et +devenir redoutables par leur nombre et leur puissance. + +Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, Tiharet, avait continu recueillir +les rfugis de toutes les tribus appartenant la secte badite, dont +il tait le chef reconnu. + +Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbres vivaient +dans l'indpendance la plus complte. Mais on voit, par ce qui prcde, +que cette race tendait abandonner l'tat dmocratique pour grouper ses +forces en formant de petites royauts autonomes. + +L'ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMADE. Expdition de +Charlemagne.--Nous avons laiss l'omade Abd-er-Rahman seul matre du +pouvoir Cordoue, aprs avoir triomph de Youof. Il n'eut pas le +loisir de jouir longtemps de son succs, car l'anarchie tait devenue un +tat normal pour les Musulmans d'Espagne et ils avaient perdu l'habitude +d'obir un seul matre. Ce ne fut, durant des annes, qu'une suite de +rvoltes: Ymnites, Berbres, Fihrites (descendants d'Okba), +s'verturent il renverser le trne omade peine assis. + +En 763, El-Ala-ben-Moghit, nomm gouverneur de l'Espagne par le khalife +El-Mansour, dbarqua dans la province de Bja et arbora le drapeau noir +des abbassides. Aussitt, ymnites et fihrites accourent se ranger +autour du reprsentant de l'autorit lgitime, et tous viennent assiger +Abd-er-Rahman qui s'tait retranch dans la place forte de Carmona. Le +sige durait depuis deux mois et la situation des assigs tait des +plus critiques, lorsque le prince omade, prenant une rsolution +dsespre, se mit la tte de ses meilleurs guerriers, sortit de la +ville et, se jetant avec imptuosit sur le camp des assigeants, s'en +rendit matre et tailla en pices ses ennemis. On dit qu'ayant coup les +ttes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler, +aprs avoir attach l'oreille une tiquette indiquant le nom de +chacun, et expdia le tout, roul dans les dbris du drapeau noir et +envelopp d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funbre envoi, +El-Mansour se serait cri: Je rends grce Dieu de ce qu'il y a une +mer entre moi et un tel ennemi![402] Abd-er-Rahman triompha ensuite de +cette rvolte et traita avec la dernire rigueur ceux qui s'y taient +compromis. + +[Note 402: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 367.] + +En 766, une grande insurrection clata parmi les Berbres la voix d'un +illumin du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du +prophte et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il tait +originaire d'une fraction des Miknaa, passe en Espagne lors de la +premire invasion et devenue trs puissante. + +Il proclama l'autorit abbasside, obtint de grands succs et, durant +neuf annes, tint en chec la puissance d'Abd-er-Rahman. Ce prince +parvint enfin craser ses adhrents et le faire assassiner. + +Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formrent un nouveau complot, +c'taient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite +Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnomm le Slave, gendre de Youof, et un fils +de Youof, appel Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne tant +parvenue jusqu' eux, ils rsolurent de solliciter son concours et, +cet effet, se rendirent, en 777, Paderborn et proposrent au grand +conqurant de lui ouvrir l'Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures +et leur promit de conduire une arme dans la pninsule. El-Arbi devait +l'appuyer avec tous ses adhrents, au nord de l'Ebre, et le faire +reconnatre comme souverain de cette rgion, tandis que le Slave irait +chercher des Berbres en Afrique et occuperait avec eux la province de +Murcie. + +Ce plan, si bien combin, pcha dans l'excution: le Slave arriva le +premier, avec un certain nombre de Berbres, et demanda des secours +El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur trait, il ne devait +pas franchir l'Ebre. Irrit de ce qu'il appelait une trahison, le Slave +marcha contre El-Arbi, fut battu et forc de rentrer dans la province de +Murcie, o il prit assassin. + +Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrnes, il ne trouva, pour +l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur, +Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui +avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut +commencer par entreprendre le sige de Saragosse, o commandait un +fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrtiens. Tandis qu'il +tait devant cette place, il reut la nouvelle que Witekind et les +Saxons avaient repris les armes et menaaient Cologne. Force lui fut de +lever le sige et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa +par la valle de Roncevaux, o son arrire-garde tomba dans une +embuscade tendue par les Basques. + +Ainsi Abd-er-Rahman avait chapp au plus grave danger qu'il et encore +couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Aprs le dpart des +Franks, il s'appliqua combattre isolment tous ses adversaires et, par +sa persvrance et son implacable cruaut, arriva enfin briser toutes +les rsistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d'Espagne, il +appela d'Afrique un grand nombre de Berbres et mme de ngres et en +forma une arme dvoue, sans aucun lien avec les gens du pays[403]. + +[Note 403: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 370 et suiv.] + +Pendant que le khalife omade tait absorb par ces luttes, Alphonse, +roi des Asturies, tendait les limites de ses provinces et arrachait la +Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux rgne en 759, et +fut remplac par son fils Frola. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une +partie de la Castille taient en son pouvoir. Il mourut en 769, lguant +la couronne son fils Aurlio[404]. + +[Note 404: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101.] + +INTRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En 787, +Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, aprs avoir exerc le pouvoir durant +prs de quinze annes. L'Afrique avait joui d'une priode de +tranquillit bien ncessaire aprs tant de luttes. Aussitt aprs la +mort du gouverneur, les Nefzaoua se rvoltrent et, conduits par l'un +des leurs, nomm Salah-ben-Nacir, attaqurent leurs voisins et les +contraignirent adopter la doctrine badite, puis ils envahirent le +Tel et s'avancrent jusqu' Badja. Le commandant de Tobna ayant march +contre eux fut dfait prs de cette ville. + +Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires aprs la +mort de son pre, envoya alors contre les insurgs le gnral Solman +avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une premire +rencontre, se reformrent Sikka (le Kef); mais Solman les y +poursuivit et les dispersa, aprs en avoir tu un grand nombre. Ainsi la +rvolte se trouva encore une fois apaise. Daoud administrait depuis +plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le +remplaa par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le rcompenser de ses +services, lui confra le gouvernement de l'Egypte. + +Au commencement de l'anne 788, Rouh arriva Karouan et prit en main +l'autorit. C'tait un homme prudent et expriment qui, au lieu de +pousser les indignes la rvolte par de durs traitements, jugea +prfrable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem tait mort +Tiharet, quelque temps auparavant, et avait t remplac par son fils +Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Karouan des +propositions d'alliance qui furent acceptes, et un trait de paix fut +sign entre le reprsentant du khalife et le chef du kharedjisme +badite[405]. + +[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouri, p. 387, 388.] + +Edris-bex-Abdallah fonde Oulili la dynastie edriside.--Ainsi +l'autorit arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle +dynastie allait s'tablir dans le Mag'reb et consacrer la perte +dfinitive de cette contre pour le khalifat. + +Nous avons vu prcdemment qu'aprs l'assassinat du khalife Ali, gendre +de Mahomet, ses partisans avaient en vain essay de faire obtenir le +trne ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient pu empcher +l'tablissement de la dynastie omade; mais ils avaient form une vaste +socit secrte et s'taient donn le nom de _Chiates_ +(_co-ayants-droit_). Ils avaient continu compter en secret le rgne +des descendants d'Ali, seuls khalifes lgitimes, et n'avaient cess +d'attendre le moment de reconqurir le pouvoir. Sous le rgne de +l'abbasside El-Mansour, deux des descendants d'Ali, croyant l'heure +arrive, avaient lev les armes; mais la victoire s'tait prononce pour +leur adversaire et la rvolte avait t touffe dans le sang. Aprs la +mort d'El-Mansour, un alide du nom de Hocne, petit-fils de Haan II, +se mit en rvolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tu + la bataille de Fekh, prs de La Mekke, et presque tous ses adhrents +prirent massacrs (787). + +Un oncle de Hocn, nomm Edris-ben-Abd-Allah, avait chapp au dsastre +de Fekh; il se tint soigneusement cach et put se soustraire aux +minutieuses recherches ordonnes par le khalife. Son signalement avait +t envoy tous les commandants militaires, et des postes furent +tablis sur les routes afin de l'arrter s'il tentait de sortir de +l'Arabie. En dpit de ces prcautions, Edris parvint, grce au +dvouement de son affranchi Rached, gagner l'Egypte; de l, il partit +pour l'ouest, vtu d'une robe de laine et coiff d'un turban grossier. +Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres +comme un domestique, et il put sous ce dguisement atteindre le fond +du Mag'reb. Aprs avoir sjourn Tanger, il gagna Oulili[406], prs +d'une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien +accueilli par ces Berbres, dont le chef Abou-Lla-Ishak lui jura +fidlit. Ainsi, c'tait loin de sa patrie, et au milieu de populations +sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la scurit et pouvait +faire reconnatre ses droits. Vers la fin de l'anne 788, Edris se +proclama indpendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata, +Riatha, Nefza, Mar'ila, Miknaca et mme d'une partie des R'omara[407]. + +[Note 406: L'antique Volubilis, o fut ensuite construite la ville +de Fs.] + +[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et +suiv. _Roudh-El-Kartas_, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad. +de Slane, art. _Idricides_.] + +Ayant reu des contingents de ces tribus, Edris tendit son autorit sur +les rgions du Mag'reb. Quelques populations d'origine ancienne, dbris +de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient +trouv un refuge dans ces montagnes recules, et y avaient conserv le +culte isralite ou chrtien. Le descendant du prophte les fora +professer l'islamisme. Il alla ensuite rduire les populations de +Mediouna, au del de la Mouloua, puis passa dans le Temesna et en fit +la conqute, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, rgions dans +lesquelles le paganisme avait encore des adeptes. + +CONQUTES D'EDRIS; SA MORT.--Devenu ainsi matre d'un vaste territoire, +Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion +orthodoxe. L'anne suivante, il marcha vers l'est, contre les Beni-Ifren +et Mag'raoua hrtiques et, par consquent, ennemis. Parvenu auprs de +Tlemcen, il reut la soumission du chef de ces Zentes, +Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplac Abou-Korra. Edris entra dans +Tlemcen sans coup frir et sjourna un certain nombre de mois dans cette +ville, o il construisit la mosque qui porta son nom. Aprs avoir fait +une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de +Tiharet, il reprit le chemin d'Oulili, laissant Tlemcen, pour le +reprsenter, son frre Soleman (790). + +Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait +poursuivre ses conqutes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife +Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays +loign, rsolut de s'en dbarrasser par un moyen qui lui tait +familier, l'assassinat. Un certain Solman-ben-Horz, surnomm +Ech-Chemmakh, affili la secte des Zadiya, fut envoy par lui, dans +ce but, en Mag'reb. Il se prsenta la cour d'Edris comme mdecin et +comme dserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre, +capt la confiance d'Edris, il parvint un jour loigner le fidle +Rached, et en profita pour empoisonner son matre. Lorsqu'il fut certain +de sa mort, il monta cheval et reprit en toute hte la route de l'est; +mais Rached fut bientt sur ses traces et, l'ayant atteint prs de la +Mouloua, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires +reut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put nanmoins traverser la +rivire et, tout sanglant, continuer sa route. + +Edris fut enterr Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le +khalife pouvait croire cette dynastie teinte. Mais nous verrons plus +tard qu'une de ses concubines, la Berbre Kenza, tait enceinte et que, +grce l'adresse et la prudence de Rached, le royaume edricide fut +conserv l'enfant posthume de son fondateur. + +Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En +Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem tait mort. (791), et avait +dsign pour lui succder son fils Kabia. Mais Haroun-er-Rachid +n'entendait pas que la fonction de gouverneur se transmt par hrdit +dans son empire; prvenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le +remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva Karouan +au moment o Kabia venait de se faire reconnatre comme mir; ayant +montr son diplme, il reut le serment de la population et des troupes. +Il exera, pendant deux ans, le pouvoir avec quit; mais, en 793, +El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste +qui avait t occup par son pre, et vint prendre possession du +commandement Karouan (mai 793). + +Peu de temps aprs, la milice syrienne en garnison Tunis se rvolta +contre le gouverneur de cette ville, El-Morra-ben-Bachir, neveu +d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulev +l'opinion publique. Le chef de cette sdition, Abd-Allah-ben-Djaroud, +crivit El-Fadel pour faire connatre les griefs de la population, et +aussitt un autre commandant fut envoy Tunis; mais les gens qui +s'taient ports sa rencontre le mirent mort et cette sdition se +changea en rvolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagns +par les promesses ou par l'argent, firent cause commune avec les +rebelles. El-Fadel, ayant march avec ses troupes contre Abd-Allah, fut +dfait par celui-ci et ne put l'empcher de s'emparer de Karouan. Ayant +t lui-mme fait prisonnier, il fut massacr par ies soldats, malgr +l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794). + +ANARCHIE EN IFRIKIYA.--Cependant le commandant d'El-Orbos, nomm +Chemdoun, se dclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec +plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collgue de Mila, et +recueillit Morra et tous les adhrents de la cause lgitime. Ayant +march contre l'usurpateur, il prouva une premire dfaite; mais, +bientt, El-Ala-ben-Sad, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de +nouveaux contingents, et fous marchrent sur Karouan. + +Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait +nomm comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aan, et qu'en +attendant son arrive, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la +mission de pacifier la milice, se porta au devant de l'envoy pour +tcher de transiger avec lui ou de dtourner le coup qui le menaait. En +vain, Yaktin pressa le rebelle de dposer les armes: Ibn-Djaroud refusa +sous le prtexte que, s'il abandonnait Karouan, cette ville serait +livre au pillage par les Berbres au service de ses ennemis. Ne pouvant +rien obtenir de lui, Yaktin s'appliqua dtacher de sa cause un certain +nombre d'adhrents. + +Peu aprs, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche +vers l'ouest la tte d'un corps d'arme et s'empara de Tripoli. Quant +au gouverneur, il tait rest en observation Barka. En mme temps, +El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbres, mettre le sige +devant Karouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, crivit en hte Yaha +pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, o il +avait command pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains. +Aussitt El-Ala fit son entre Karouan et massacra tous les partisans +du chef rvolt. Yahia-ben-Moussa arriva son tour (mars-avril 795) et +obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyt ses troupes, dont les excs +allaient croissant. Le chef qui se prtendait le sauveur de l'autorit +du khalife se retira Tripoli et, de l, crivit Hertema pour +rclamer le prix de ses services. Il est supposer que sa puissance +tait fort craindre, car le khalife Er-Rachid lui crivit lui-mme, en +le flicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi +le dcider partir pour i Orient[408]. + +[Note 408: En-Nouri, p. 389 et suiv.] + +GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AAN.--Dans le mois de juin 795, Hertema fit +son entre Karouan. Il proclama une amnistie gnrale et s'occupa de +mettre en tat de dfense les fortifications de plusieurs villes de la +cte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l'esprit de rvolte agitait +partout les populations indignes et le gouverneur ne pouvait compter +sur sa milice, pour laquelle l'indiscipline tait devenue une habitude. +Se sentant trop faible et trop isol pour mener bien la rude tche +qu'on lui avait confie, il sollicita lui-mme du khalife son rappel. +Haroun-er-Rachid dsigna alors son propre frre de lait +Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de +l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife +tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment o la situation +rclamait un esprit particulirement habile et expriment. + +GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.--Arriv Karouan dans le mois de +ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitt la mesure de son +incapacit, ne comprenant rien la situation, et se livrant toutes +les fantaisies d'un despote gris par son pouvoir. Un an s'tait peine +coul depuis son arrive, que les miliciens syriens et khoraanites se +mettaient en tat de rvolte et plaaient leur tte Morra-ben-Makhled. +Un corps de troupes envoy contre les rebelles les rduisit au silence; +leur chef fut mis mort. + +Peu de temps aprs, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva +l'tendard de la rvolte et, ayant runi tous les mcontents, marcha sur +Karouan (octobre 799). + +Ibn-Mokatel sortit sa rencontre et lui livra bataille +Moniat-el-Khel; mais il fut compltement dfait et n'obtint la vie +sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se rfugia en effet avec +sa famille Tripoli, tandis que Temmam faisait son entre Karouan. + +IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB APAISE LA RVOLTE DE LA MILICE.--A ce moment, le +commandement du Zab tait confi un fils de l'ancien gouverneur +El-Ar'leb, nomm Ibrahim, qui avait acquis une grande autorit dans +cette situation. Ds qu'il eut appris les vnements d'Ifrikiya, Ibrahim +se mit en marche, la tte de ses contingents, pour combattre +l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il vacua la ville, et le +fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Karouan, annona en chaire +qu'Ibn-Mokatel tait toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce +dernier rentra en toute hte dans sa capitale. + +Quant Temmam, qui s'tait rfugi Tunis, il tenta de semer la +dsunion parmi les troupes fidles et mme d'indisposer le gouverneur +contre Ibrahim; mais toutes ses manoeuvres chourent et il apprit +bientt que celui-ci marchait contre lui. + +Au commencement de fvrier 800, Ibn-el-Ar'leb infligea Temmam une +dfaite qui le fora rentrer Tunis; il se disposait entreprendre +le sige de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission, +condition que lui et ses frres auraient la vie sauve. Cette demande lui +ayant t accorde, il se rendit discrtion et fut conduit Karouan, +d'o on l'expdia en Orient comme prisonnier d'tat avec les chefs les +plus compromis[409]. + +[Note 409: En-Nouri, p. 397.] + +IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB, NOMM GOUVERNEUR INDPENDANT, FONDE LA DYNASTIE +AR'LBITE.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les +tristes exploits de son frre de lait, se convainquit de la ncessit de +le remplacer en Ifrikiya. Dans l'tat des choses, Ibrahim tait l'homme +de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consult ce +sujet Hertema-ben-Aan, dont il apprciait fort l'exprience, obtint +cette rponse: Vous n'avez personne de plus aim, de plus dvou et de +plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la +conduite passe est garante de l'avenir. Ces paroles achevrent de +dcider le khalife qui avait reu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par +laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant +non seulement de renoncer la subvention de cent mille dinars fournie +par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un +tribut de quarante mille dinars. + +Cette solution, qui allait dbarrasser le khalifat d'ennuis toujours +renaissants et retarder de plus d'un sicle la chute de l'autorit arabe +en Afrique, permettait nanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans +le Mag'reb. Ds lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus +intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait abandonner, +moyennant fermage, des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez +lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hrdit. Ainsi, cette +brillante conqute qui avait cot si cher aux Arabes s'tait dtache +d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un sicle, et il +ne restait au khalifat qu'une suzerainet presque nominale sur +l'Ifrikiya. + +Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier +porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait +Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir Karouan une fausse +lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive, +l'Ar'lebite devina la supercherie; nanmoins il cda la place et reprit +avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife, l'annonce de cette +incartade de son frre de lait, entra dans une violente colre et intima + Ibn-Mokatel, qui se disposait revenir Karouan, l'ordre formel de +rsigner ses fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint +aussitt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit +dfinitivement la direction des affaires[410]. + +[Note 410: En-Nouri, p. 395 et suiv.] + +NAISSANCE D'EDRIS II.--Pendant que l'Ifrikiya tait le thtre de ces +vnements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait +cru craser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres. + +Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laiss une de ses concubines, +nomme Kenza, enceinte. Aprs les funrailles du prince, le fidle +Rached runit les principaux chefs des tribus berbres et leur dit: +L'imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte +de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu'au jour +de son accouchement pour prendre un parti: s'il nat un garon, nous +l'lverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain; +car, descendant du prophte de Dieu, il apportera avec lui la +bndiction de la famille sacre[411]. + +[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, p. 561. +El-Bekri, _Idricides_.] + +Cette proposition fut accepte avec acclamation par les Berbres, et en +septembre 793, Kenza donna le jour un enfant mle d'une ressemblance +frappante avec son pre. Rached le prsenta aux cheiks indignes qui +s'crirent en le voyant: C'est Edris lui-mme, l'imam n'a pas cess de +vivre! + +On laissa Rached le soin de l'lever et de gouverner en son nom, +jusqu' sa majorit, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne +ngligea rien pour donner Edris II une brillante instruction et faire +de lui un redoutable guerrier. + +L'ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife omde +Abd-er-Rahman tait mort en septembre 788, aprs un rgne de plus de +trente-trois annes employes presque entirement l'affermissement de +son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleman, Abd-Allah et Hicham. Ce +dernier, bien que le plus jeune, lui succda aprs une courte lutte avec +son an Soleman. Pour assurer sa tranquillit, il acheta ses deux +frres leur renonciation au trne et, en vertu de leur convention, +ceux-ci se retirrent au Mag'reb. + +Aprs un rgne de prs de huit annes, Hicham cessa de vivre et fut +remplac par son fils El-Hakem (avril 796). Soleman et Abd-Allah, ses +oncles, ne tardrent pas quitter le Mag'reb en amenant une arme de +Berbres pour lui disputer le pouvoir. Aprs deux annes de luttes, +Soleman ayant t tu, la victoire resta dfinitivement El-Hakem +(800). + +Pendant le rgne de Hicham, des expditions heureuses avaient t faites +par les Musulmans en Galice, et les chrtiens avaient t humilis par +des dfaites qui leur avaient arrach une partie de leurs +conqutes[412]. Plusieurs souverains avaient succd Alphonse Ier. A +la fin du VIIIe sicle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne +put empcher les Musulmans de pntrer jusque dans les montagnes de son +royaume. + +[Note 412: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101-139 +et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.] + + + CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS DE L'AFRIQUE. + + Date de la nomination. + + Okba-ben-Nafa vers................. 669 + Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675 + Okba-ben-Nafa...................... 681 + Zoher-ben-Kais vers............... 688 + Haane-ben-Nomane vers............. 697 + Moua-ben-Nocer................... 705 + Mohammed-ben-Yezid................. 715 + Ismal-ben-Abd-Allah............... 718 + Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720 + Bichr-ben-Safouane................. 721 + Obeda-ben-Abd-er-Rahman........... 728 + Okba-ben-Kodama.................... 732 + Obed-Allah-ben-el-Habhab.......... 734 + Koltoum-ben-Aad................... 741 + Hendhala-ben-Sofiane............... 742 + Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744 + El-Yas-ben-Habib................... 755 + El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756 + Mohammed-ben-Achath................ 761 + El-Ar'leb-ben-Salem................ 765 + Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768 + Yezid-ben-Hatem.................... 772 + Daoud-ben-Yezid.................... 787 + Rouh-ben-Hatem..................... 788 + En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791 + El-Fadel-ben-Rouh.................. 793 + Hertema-ben-Aan................... 795 + Mohammed-ben-Mokatel............... 797 + Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800 + + + + +CHAPITRE VI + +L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUTE DE LA SICILE +800-838 + +Ibrahim tablit solidement son autorit en Ifrikiya.--Edris II est +proclam par les Berbres.--Fondation de Fez par Edris II.--Rvoltes en +Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succde son pre +Ibrahim.--Conqutes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frre +Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Rvolte du faubourg. Mort +d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les rvoltes.--Mort d'Edris +II; partage de son empir.--Etat de la Sicile au commencement du IXe +sicle.--Euphmius appelle les Arabes en Sicile; expdition du cadi +Aced.--Conqute de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frre, +Abou-Ekal-el-Ar'leb, lui succde.--Guerres entre les descendants +d'Edris II.--Les Midrarides Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman +II. + + +IBRAHIM TABLIT SOLIDEMENT SON AUTORIT EN IFRIKIYA.--Le choix +d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, tait le meilleur +que le khalife pt faire; lui seul, par son habilet et la pratique +qu'il possdait des affaires du pays, tait capable d'touffer les +germes de rvolte, et de contenir les Berbres sans se soumettre aux +caprices de la milice. L'anarchie des dernires annes provenait surtout +de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put +compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant +ncessaires, devenaient intraitables. Pour remdier cet inconvnient, +il ne fallait pas penser former des corps berbres; ce fut aux ngres +qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant achet +un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua porter les armes, en +laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces ngres tre employs +dans les postes les plus prilleux. + +En mme temps, pour s'assurer une retraite sre, en cas de rvolte, il +fit construire, trois milles de Karouan, la place forte d'El-Abbassa +o il dposa ses trsors et une grande quantit d'armes. Puis il se +disposa aller s'tablir dans cette rsidence, qu'on appela, plus tard, +El-Kasr-el-Kedim (le vieux chteau). Ce fut l qu'il reut les envoys +de Charlemagne qui avaient t chargs de prendre Karthage, leur +retour d'Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrtiens. En mme +temps, Ibrahim envoyait une ambassade l'empereur, alors Pavie +(801)[413]. + +[Note 413: Fournel, _Berbers_, p. 453.] + +L'anne suivante (802), Ibrahim eut lutter contre son reprsentant +Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se rvolta en appelant +lui les mcontents arabes et berbres. Amran-ben-Mokhaled, gnral du +gouverneur ar'lebite, ayant march contre les rebelles, leur livra une +sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tu, et les mit en +droute. Ibrahim s'appliqua alors rtablir la paix en Ifrikiya, puis +il tourna ses regards vers le Mag'reb, o le souvenir de l'autorit +arabe disparaissait de jour en jour. + +EDRIS II EST PROCLAM PAR LES BERBRES.--A Oulili, le fils d'Edris I +grandissait sous la tutelle claire de Rached et la protection des +Aoureba, tandis qu' Tlemcen, son oncle Soleman exerait le pouvoir en +son nom. Ibrahim, considrant avec raison que l'empire edricide tait le +plus grand obstacle la ralisation de ses vues ambitieuses sur le +Mag'reb, espra l'anantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime +tardif fut inutile et eut pour consquence de resserrer les Berbres +autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea +de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors g de neuf ans. En +mars 803, les Aoureba et les reprsentants des tribus voisines, runis +Oulili, dans la mosque de cette ville, prtrent serment solennel de +fidlit Edris II. + +Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence trs +prcoce, commena gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. Ainsi se +consolidait l'empire edricide, malgr les intrigues, entretenues en +Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude nergique et dvoue des +Berbres, plus que la supplique adresse par Edris Ibrahim, dcida ce +dernier ajourner la ralisation de ses plans sur l'Occident[414]. Du +reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientt absorb par d'autres soins. En 805, la +garnison de Tripoli se rvolta, chassa son commandant et se donna comme +chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut +employer toutes ses forces pour apaiser cette sdition qui ne fut +dompte qu'au commencement de 806. + +[Note 414: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 563. En-Nouri, p. +401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. _Idricides_.] + +Fondation de Fs par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris grandissait au +milieu des intrigues encourages par son jeune ge et son inexprience. +Un certain nombre d'Arabes taient venus, tant de l'Espagne que de +l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient t bien accueillis par +lui; l'un d'eux, Omar-ben-Moaab, avait mme reu le titre de vizir en +remplacement d'Abou-Yezid [415]. + +Ainsi l'influence arabe dominait Oulili et allait pousser Edris un +acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Lela-Ishak, chef des +Aoureba, qui avait t le protecteur de son pre et le sien. Il est +probable que ce chef avait laiss entrevoir son ressentiment de la +protection accorde aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l'ingratitude +d'Edris, prtend qu'il avait dcouvert que ce chef entretenait des +intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim[416]. Les Berbres, froisss dans +leurs sentiments les plus intimes, supportrent cependant ces injustices +sans protestation. + +Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accrotre, jugea que sa +rsidence d'Oulili ne lui suffisait plus et rsolut de construire une +capitale digne de son empire. Aprs avoir cherch longtemps, il se +dcida pour un emplacement travers par un des affluents du Sebou, et +occup par des Berbres de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se +trouvait ainsi divise naturellement en deux quartiers. Edris jeta en +808 les fondements de celui qui devait tre appel _des Andalous_, et, +l'anne suivante, il fit construire l'autre, nomm plus tard _des +Karouanites_. Il dota sa capitale de nombreux difices et notamment de +la mosque dite des Chrifs. + +Lorsqu'Edris eut atteint sa majorit, c'est--dire vers 810, les tribus +berbres lui renouvelrent leur serment de fidlit, et il reut la +soumission des principales contres du Mag'reb[417]. + +[Note 415: Kartas, p. 30.] + +[Note 416: _Berbres_, t. III, p. 561.] + +[Note 417: Bekri, _Idricides_.] + +RVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D'IBRAHIM.--Pendant ce temps, +Ibrahim-ben-el-Ar'leb tait encore aux prises avec la rvolte. Les +miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les prcautions +prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut tabli +dfinitivement El-Abbassa, sous la protection de sa garde noire, leur +irritation ne connut plus de bornes, et bientt le gnral Amrane donna +le signal de la rvolte (811). Matre de Karouan, il appela lui tous +les mcontents et vint assiger Ibrahim dans sa forteresse. + +Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre. +Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en +argent, dpcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrter la somme +au passage. Puis il fit rpandre la nouvelle de la prochaine arrive des +fonds. Aussitt la milice, qui n'avait pas touch de solde depuis +qu'elle avait embrass la cause de la rvolte, commena s'agiter dans +Karouan, et Amrane, dpourvu de ressources, se convainquit qu'il ne +pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la +ville et courut se rfugier dans le Zab. + +Ibrahim venait de triompher de cette longue rvolte et tait occup +dmanteler les fortifications de Karouan, lorsqu'il apprit que son fils +Abd-Allah avait t chass de Tripoli par les troupes occupant cette +place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrler +un grand nombre de Berbres et rentrer en possession de Tripoli. Ce +furent alors ces mmes indignes, appartenant la tribu des Houara, qui +se lancrent dans la rvolte. Conduits par leur chef, Aad-ben-Ouahb, +ils vinrent attaquer Tripoli qui tait dfendu par le gnral Sofiane, +se rendirent matres de cette ville et la renversrent presque +entirement. Abd-Allah, envoy en toute hte par son pre, la tte +d'une arme de treize mille hommes, dfit les Berbres et, tant rentr + Tripoli, s'occupa relever les fortifications de cette ville +(811)[418]. + +[Note 418: Les dtails donns par les auteurs arabes sur les +diffrentes phases de cette rvolte sont assez embrouills, et il est +possible qu'Abd-Allah n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.] + +Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arriv de +l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefoua et +vint mettre le sige devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des +issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur. +Abd-Allah tait sur le point de succomber, lorsqu'on reut la nouvelle +de la mort d'Ibrahim qui tait dcd l'ge de 56 ans (juillet 812), +dans son chteau d'El-Abbassa. + +ABOU-L'ABBAS-ABD-ALLAH SUCCDE SON PRE IBRAHIM.--Aussitt que la mort +d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait t dsign par lui pour lui +succder, se hta de proposer Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut +convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les +montagnes des Nefoua et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais +toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnes aux +Kharedjites. + +Pendant que cette paix boiteuse se signait Tripoli, Ziadet-Allah, +second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son +pre, le serment des principaux citoyens de Karouan. + +Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans sa +capitale. Son frre, Ziadet-Allah, s'tait port au devant de lui pour +le saluer comme souverain, mais il fut reu avec la plus grande duret. +Pour la premire fois, le fils d'un gouverneur de l'Ifrikiya succdait +son pre sans l'intervention du khalifat[419]. + +Haroun-er-Rachid tait mort en 809, laissant le trne son fils +El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna ratifier l'lvation du +vice-roi de Karouan. + +[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouri, p. 403.] + +CONQUTES D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait affermir +son trne. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude +qu'il avait montre leur chef, il leur confia des commandements +importants; puis, s'enfonant dans les montagnes du sud-ouest, il +attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas son +autorit. Aprs s'tre avanc en vainqueur jusqu' Nefis, prs de la +montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra Fs (812). C'est sans +doute vers cette poque qu'Edris commena combattre le kharedjisme, +dont il dcrta l'abolition dans ses tats; mais ce schisme avait +pntr trop profondment la nation berbre, pour pouvoir tre supprim +d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparatre de l'Afrique, o il +avait dj fait couler tant de sang, qu'aprs de longues et nouvelles +convulsions. + +Quelque temps aprs[420] Edris marcha sur Tlemcen, qui s'tait +affranchie de son autorit. Il y entra en vainqueur et reut l'hommage +des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il sjourna quelque temps + Tlemcen et de l dirigea quelques expditions heureuses contre les +peuplades zenatienes et autres berbres. Ses troupes s'avancrent ainsi +jusqu'au Chelif. Cependant, il ne parat pas qu'il et os se mesurer +contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa Tlemcen +trois annes, pendant lesquelles il s'appliqua embellir cette ville et + orner la mosque construite par son pre. En partant, il laissa le +commandement de la province, avec suprmatie sur les tribus des +Beni-Ifrene et Mag'raoua, son cousin Mohammed, fils de Soleman, +qu'Edris I avait prpos au commandement de Tlemcen. + +[Note 420: Soit dans la mme anne, soit en 814, les auteurs n'tant +pas d'accord sur cette date.] + +Rentr Fs, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, expulss de +Cordoue par El-Hakem la suite de la rvolte dite du faubourg +(_Ribad'_), et les tablit dans sa capitale, o ils formrent le +quartier des Andalous. Les migrs de Cordoue taient presque tous des +gens d'origine celto-romaine, qui avaient t contraints d'embrasser +l'islamisme aprs la conqute de l'Espagne par les Arabes. L'arrive de +cette population trs civilise fut une bonne fortune pour la nouvelle +capitale, et contribua la faire briller d'une relle splendeur dans +les arts, les lettres et les sciences[421]. + +[Note 421: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 70 et +suiv. El-Bekri, _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p. +229.] + +MORT DE ABD-ALLAH.--Son frre Ziadet-Allah le remplace.--A Karouan, +Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son +pre et de chercher arrter les progrs du prince de Fs, n'avait +russi qu' indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, mme +envers les membres de sa famille, sacrifiant tout la milice, accablant +le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la +culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars +(pices d'or). Cet impt, norme pour l'poque, remplaa la dme +(achour), qui prcdemment se payait en nature et tait proportionne +l'abondance de la rcolte. De toutes parts s'levrent des rclamations; +mais le prince resta sourd aux prires et le peuple continua gmir +sous son oppression. + +Enfin, par un bonheur inespr, Abd-Allah mourut presque subitement, +d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, le plus bel homme +de son temps, avait exerc le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans. + +Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succda son frre, et, employant des +procds de gouvernement tout diffrents, s'attacha rduire les +prrogatives de la milice et maltraiter et abaisser de toutes les +faons les miliciens[422]. + +[Note 422: En-Nouri, p. 404, 405.] + +ESPAGNE:--RVOLTE DU FAUBOURG. MORT D'EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife +El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs +campagnes au del des Pyrnes. L'alliance de ses oncles avec +Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l'avait contraint +dployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses +_razias_ furent couronnes de succs. Alphonse, de son ct, poussa une +pointe jusqu' Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre +compte son alli Charlemagne du succs de cette expdition, il lui +envoya sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs +mulets[423]. + +[Note 423: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 149.] + +Aprs avoir conclu un trait de paix avec les princes chrtiens, +El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vcut de la vie des despotes +musulmans de cette poque, jusqu' la grande rvolte dite du faubourg +(_Ribad'_), qui mit sa vie en danger et dont il triompha par son +indomptable nergie. Sa victoire fut suivie de trois jours de massacres, +et quand ses soldats furent las de tuer, sa vengeance n'tait pas encore +satisfaite; il ordonna aux survivants de quitter l'Espagne sans dlai. +On vit alors cette malheureuse population, dcime, ruine, se diriger +pied, par groupes, vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans +firent voile pour l'Egypte; ils abordrent Alexandrie et s'y +maintinrent, avec l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife +El-Mamoun les ayant alors forcs capituler, leur chef les conduisit +la conqute de l'le de Crte, qu'ils arrachrent aux Byzantins et o +ils fondrent une rpublique indpendante. Les autres rfugis, au +nombre de huit mille, passrent au Mag'reb et furent bien accueillis par +Edris II, qui les tablit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle +capitale. A Fs, ils furent groups dans le quartier des Andalous[424]. +El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplac par son fils Abd-er-Rahman +II. + +[Note 424: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne,_ t. II, p. 76 et +suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 562. El-Bekri, _Idricides_. Nous +n'indiquons aucune date pour la rvolte du faubourg, en raison de +l'incertitude laquelle les chroniques donnent lieu ce sujet. Il faut +la placer entre 814 et 817.] + +LUTTES DE ZIADET-ALLAH CONTRE LES RVOLTES.--Pendant que l'Espagne tait +le thtre de ces vnements, l'ar'lebite Ziadet-Allah se livrait +Karouan tous les caprices de son caractre bizarre et cruel. Adonn +au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il +prescrivait dans ses moments d'ivresse les mesures les plus +sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Ds le +dbut de son rgne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec +le khalife El-Mamoun et avait mme pouss l'insolence jusqu' adresser +son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu'il tait +dispos se rallier cette dynastie. + +De tels procds de gouvernement ne pouvaient aboutir qu' des rvoltes. +En 822, une premire sdition fut assez facilement apaise; l'anne +suivante, le commandant de Kasrene[425], place forte du Sud, nomm +Omar-ben-Moaoua, de la tribu de Kas, leva de nouveau l'tendard de la +rvolte. Ayant t fait prisonnier aprs une courte campagne, il fut mis + mort ainsi que ses deux fils par ordre du vice-roi: on fit endurer +ces malheureux les plus atroces souffrances. Cette cruaut envers un +personnage des plus respects par la colonie arabe excita la colre de +la milice. + +[Note 425: Au sud-ouest de Sebatla.] + +Manour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laiss +publiquement clater son indignation et manifest devant ses troupes +l'intention de se rvolter, fut bientt arrt et conduit Karouan. +Mis en libert, grce l'intercession de son ami R'alboun, cousin de +Ziadet-Allah, Mansour se rfugia dans son chteau de Tonboda, non loin +de Tunis, et une fois l'abri de ses murailles, il renoua les intrigues +qu'il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de +les pousser la rvolte, en leur retraant tous leurs griefs contre le +prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la +trame, dpcha vers Tunis son gnral Mohammed-ben-Hamza, la tte de +cinq cents cavaliers, avec l'ordre d'arrter inopinment Mansour. + +De Tunis, le gnral envoya au rebelle une dputation conduite par le +cadi de la ville pour l'engager venir se remettre entre ses mains. +Mansour reut la dputation avec honneur, se montra dispos obir aux +ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de +Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il +garrotta le cadi et ses compagnons, s'empara de leurs chevaux, et, +runissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les +soldats de Mohammed taient occups faire bonne chre avec les vivres +de Mansour; plusieurs mme taient dj plongs dans l'ivresse. Attaqus + l'improviste par les rebelles, ils furent bientt massacrs ou +disperss. + +A l'annonce de ces vnements, tous les miliciens se trouvant dans cette +rgion accoururent se ranger sous la bannire de Mansour. Le rebelle fit +mettre mort le gouverneur de Tunis et s'installa dans cette ville. +Presque aussitt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l'lite de ses +troupes, sous la conduite de son cousin R'alboun, le chef le plus aim +des miliciens. A leur dpart, le vice-roi leur adressa des menaces +humiliantes et intempestives, annonant que quiconque oserait fuir +serait puni de mort. R'alboun eut beaucoup de peine calmer +l'irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du matre +avaient produit leur effet et il ne put empcher les miliciens d'entrer +secrtement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de +juillet 824, les deux troupes furent en prsence, prs de la Sebkha de +Tunis, R'alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientt +seul avec ses officiers. Ceux-ci taient rests fidles, mais on ne put +les dcider rentrer Karouan, car ils connaissaient trop bien la +violence de Ziadet-Allah pour aller s'exposer ses coups. Ils se +retirrent dans diverses localits, semant l'anarchie et l'indcision, +tandis que l'arme d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges. + +Ziadet-Allah, mis au courant de la gravit de la situation, envoya +partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas punir les +miliciens; mais il tait trop tard; l'impulsion tait donne et la +dfection de la milice devint gnrale. Retranch dans son palais +d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Karouan, le +gouverneur put encore former une troupe nombreuse, compose de sa garde +ngre et des gens de sa maison; il en confia le commandement son neveu +Mohammed et la lana contre l'arme d'El-Mansour. Mais la fortune le +trahit encore: son arme fut anantie, aprs avoir perdu ses principaux +chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants +de Karouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyrent des secours +de toute sorte. + +Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah runit ses +derniers soldats fidles et, s'tant mis bravement leur tte, vint +prendre position entre son chteau et Karouan. Durant une quarantaine +de jours, ce ne fut qu'une srie de combats qui se terminrent, en +gnral, l'avantage du vice-roi. L'arme de Mansour se dbanda aprs +une dernire dfaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de +Karouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie aux habitants et se +contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre +824). + +El-Mansour avait gagn le sud; il rallia ses partisans et infligea, +auprs de Sebiba, une nouvelle dfaite aux troupes du gouverneur. La +route du nord lui tant ouverte, il se rapprocha de Karouan afin de +faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens rvolts; +puis il retourna Tunis et s'y installa en matre (825). + +Ziadet-Allah se trouvait dans une position trs critique, car tout son +royaume tait en insurrection; fort abattu, il se disposait mme +capituler, lorsque la dsunion clata entre les rebelles et vint son +aide. + +Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui, +accourut l'assiger dans son chteau de Tonboda. Mansour n'avait pas le +moyen de rsister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant t +rejoint par ses ennemis, il fut forc de se rendre. Ameur, au mpris de +sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de +se retirer en Orient, lui fit trancher la tte. En mme temps, une +troupe de cavalerie envoye dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec +l'appui des populations, quelques succs contre les rebelles et +rtablissait son autorit dans le pays de Kastiliya. + +La cause de la rvolte perdit ds lors, de jour en jour, des partisans +et Ameur eut lutter, son tour, contre son lieutenant +Abd-es-Selam-ben-Feredj, qui le fora se rfugier Karna, dans le +voisinage de Badja. Ameur tant mort sur ces entrefaites, ses fils et +ses derniers adhrents allrent, selon sa recommandation, faire leur +soumission Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bont (828). +Abd-es-Selam continua tenir la campagne, mais il cessa bientt d'tre +dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expdition de Sicile, dont +nous allons parler plus loin[426]. + +[Note 426: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile_, I. +11, 12 et 13. En-Nouri, p. 406 et suiv. El-Karouani, p. 83. Baan, t. +I, passim.] + +MORT D'EDRIS II; PARTAGE DE SON EMPIRE.--En 828, Edris II mourut +subitement Fs. Il s'touffa, dit-on, en avalant un grain de raisin. +Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort n'tait venue +prmaturment arrter sa carrire, on ne peut prvoir o se seraient +arrtes ses conqutes. Son royaume comprenait alors tout le Mag'reb +extrme et s'tendait, dans le Mag'reb central, jusqu' la Mina. Il +avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernires annes de +sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene et Mag'raoua. Mais, dans la +valle du haut Mouloua, les Miknaa rgnaient toujours en matres, et +la dynastie des Beni-Ouaoul Sidjilmassa protgeait ouvertement le +schisme. Fs tait devenue une brillante capitale o les savants et les +artistes taient certains de rencontrer un accueil empress. + +Ainsi, au fond de la Berbrie, florissait un centre de pure civilisation +arabe, tout entour de sauvages indignes. + +Edris laissa douze fils. L'an d'entre eux, Mohammed, lui succda +Fs. Peu aprs, ce prince, suivant le conseil de son aeule Kenza, +partagea son empire avec sept de ses frres, en ge de rgner. Ayant +conserv pour lui Fs et son territoire, il donna: + +A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les +contres maritimes qui en dpendaient; + +A Omar: la rgion maritime du Rif, avec Tikia et Tergha, contre +habite par les R'omara; + +A Daoud: Taza, Teoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de +l'est, jusqu' la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.; + +A Abdallah: les rgions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de +l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habit par les +Masmouda et Lamta; + +A Yaha: les villes d'Azila et d'El-Arach, avec la rgion maritime +environnant ces ports, sur l'Ocan, et habite par les Ouergha; + +A Aa: les villes de Sal et Azemmor, sur l'Ocan, et le pays de +Tamesna, avec les tribus qui en dpendaient; + +Enfin Hamza eut Oulili et la contre environnante. + +Tlemcen, avec son territoire, fut place sous l'autorit de Aa, fils +de Soleman, son oncle. + +Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionn en neuf commandements; ce +dmembrement ne pouvait que lui tre fatal, car c'est en vain que +Mohammed avait espr conserver une suprmatie sur le royaume et +prvenir toute tentative d'usurpation de la part de ses frres. La +jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientt tre fatales la +dynastie edriside[427]. + +[Note 427: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 563. El-Bekri, +_Idricides_. Kartas, p. 61 et suiv.] + +TAT DE LA SICILE AU COMMENCEMENT DU IXe SICLE.--Nous allons quitter un +instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, o les armes +musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant +de commencer ce rcit, d'examiner quelle tait la situation de cette le +au IXe sicle. + +Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient la Sicile +et avaient excut contre cette grande le diverses expditions; l'une +d'elles se serait certainement termine par la conqute du pays, si la +rvolte kharedjite n'avait forc le gouverneur arabe rappeler toutes +ses forces pour les conduire en Mag'reb[428]. En prsence de cette +menace, les empereurs byzantins s'taient efforcs de mettre la Sicile +en tat de dfense et d'y envoyer des troupes, car ils tenaient +conserver ce boulevard de leur puissance en Occident. Mais la priode +d'anarchie que traversa l'empire d'Orient pendant le VIIIe sicle, les +guerres qu'il eut soutenir, les rvoltes qu'il dut rprimer, son +dplorable systme administratif qui consistait pressurer les +populations et les livrer la rapacit de leurs patrices, les +perscutions religieuses, la suite des hrsies des _Monothlites_ et +des _Iconoclastes_, et enfin les consquences de l'hostilit du pape, +qui s'tait dclar en quelque sorte souverain indpendant, en posant +les bases de son pouvoir temporel; toutes ces conditions avaient eu pour +rsultat de rendre la situation de la Sicile trs critique, au +commencement du IXe sicle. La haine des populations contre l'Empire +tait porte son comble et, comme les souverains de Byzance avaient +pris l'habitude d'exiler en Sicile les personnages disgracis, il en +rsultait des rbellions continuelles, affaiblissant de jour en jour +l'autorit byzantine[429]. Plusieurs fois, les rebelles avaient cherch +un appui ou un refuge auprs des princes arabes de Karouan. Du reste, +les courses des Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les les de la +Mditerrane taient pour ainsi dire incessantes, et rpandaient la +terreur parmi les populations de ces rivages, au mpris des traits +particuliers, souscrits de temps autre, dans l'intrt du commerce, +entre les gouvernements omade, edriside ou ar'lebite et le patrice de +Sicile, le pape ou les rpubliques maritimes. + +[Note 428: V. ci-devant, ch. III (Rvolte de Mecera).] + +[Note 429: Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p. 76 et +suiv., 178 et suiv., 194 et suiv.] + +EUPHMIUS APPELLE LES ARABES EN SICILE.--EXPDITION DU CADI ACED.--A la +fin de l'anne 820, Michel le Bgue, qui allait tre livr au bourreau, +est port par une rvolution de palais au trne de l'empire. A cette +nouvelle, les Syracusains, ayant leur tte un certain Euphmius, +mettent mort le patrice Grgoire qui gouvernait l'le et se dclarent +indpendants; mais l'empereur envoie en Sicile une arme qui dfait les +Syracusains et crase cette rvolte. Euphmius se rfugie en Afrique, +avec sa famille, et offre Ziadet-Allah la suzerainet de la Sicile, +s'il veut l'aider y reprendre le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux +partisans dans l'arme et la population et que la conqute sera facile +(826). + +Ziadet-Allah tait alors absorb par ses luttes contre les rebelles. +Cependant, aprs la mort d'El-Mansour, sa scurit tant assure, il +s'occupa des propositions d'Euphmius et, comme il avait reu de Platha, +gouverneur de Sicile, des communications destines le dtourner de +cette entreprise, il convoqua une assemble de notables et lui soumit la +question. Plusieurs membres rpugnaient cette expdition, ne voulant +pas rompre une trve conclue en 813; mais Euphmius fit ressortir que ce +trait tait dtruit, _ipso facto_, puisque des Musulmans taient +dtenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant +de force pour que l'aventure ft tente, qu'il finit par dcider +l'assemble autoriser l'expdition, comme une opration isole, et non +dans un but de conqute. Aced, s'tant propos pour diriger cette +entreprise, fut nomm, par Ziadet-Allah, cadi-mir chef de l'expdition. + +La guerre sainte fut proclame et l'expdition se prpara Soua, sous +les yeux d'Euphmius et d'Aced. Un grand nombre de Berbres, +particulirement de la tribu de Houara, des rfugis espagnols, des +miliciens, accoururent Soua, et bientt une arme de mille cavaliers +et de cinq cents fantassins s'y trouva runie[430]. On ne saurait trop +remarquer l'analogie de cette expdition avec celle qui livra, un peu +plus d'un sicle auparavant, l'Espagne aux Musulmans: ce sont les mmes +causes et les mmes procds d'excution; jusqu' l'effectif de l'arme +qui est sensiblement le mme; enfin, la guerre de Sicile va absorber les +forces actives des Musulmans de l'Ifrikiya et consolider la puissance +des Ar'lebites en arrtant l're des rvoltes. + +[Note 430: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, _Storia_, t. 1, p. 258 +et suiv.] + +Conqute de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouri, la flotte, +compose d'une centaine de barques portant l'arme expditionnaire, leva +l'ancre et le lendemain aborda Mazara. Ds lors, Aced carta Euphmius +et se rserva pour lui seul la direction des oprations; un rameau plac +sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement. + +Bientt Platha s'avana contre les envahisseurs la tte de toutes les +forces chrtiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur +exagration habituelle, cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet, +l'action fut engage par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant +de Mazara. Entranes par l'exemple de leurs chefs, les Musulmans +traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrtiens et +remportent une grande victoire. La Sicile tait ouverte. + +Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, aprs avoir +assur sa base d'oprations, marcha contre la capitale, en recevant sur +sa route l'hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il +commena le sige de Syracuse; mais cette ville se dfendit avec vigueur +et reut des secours d'Orient et de Venise. Dans l't de 828, Syracuse +tait sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait dj fait +des offres de reddition, d'ailleurs repousses, lorsque Aced mourut. Ds +lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari, +successeur d'Aced, eut lutter contre des sditions et vit partout la +rsistance s'organiser. En mme temps, le comte de Lucques faisait une +descente sur les ctes de Tunisie et empchait le gouverneur ar'lebite +d'envoyer des secours l'expdition. Forcs de lever le sige de +Syracuse, les Musulmans tentrent d'abord de fuir par mer; mais, la +flotte ennemie leur ayant coup le chemin, ils descendirent terre, +incendirent leurs vaisseaux et se rfugirent dans des montagnes +escarpes, avec Euphmius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant +ensuite l'offensive, ils s'emparrent de Mine, de Girgenti et de +Castro-Giovanni (Enna), o ils mirent mort Euphmius, souponn d'tre +entr en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre +monnaie son nom; il mourut en 829 et fut remplac par +Zoher-ben-R'aouth. + +La situation des Musulmans, rduits la possession de Mazara et de +Mine, tait assez prcaire, lorsque, dans l't de 830, une flotte +arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbres, Arabes, aventuriers +espagnols et autres, envoys par Ziadet-Allah, pour reconqurir le +terrain perdu. Les Musulmans reprirent une vigoureuse offensive et +vinrent assiger Palerme. Aprs une hroque rsistance de plus d'un an, +cette ville capitula dans l'automne de 831[431], et les habitants qui +avaient chapp aux dangers et aux privations du sige furent rduits en +esclavage. Ainsi les Musulmans taient matres d'une grande partie de la +Sicile. Ils s'tablirent solidement Palerme et fondrent une colonie +o accoururent Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents +comme gouverneurs de l'le, et la guerre suivit son cours entre les +musulmans et les chrtiens, avec les alternatives ordinaires de succs +et de revers[432]. + +[Note 431: Ibn-el-Athir donne cet vnement la date de 832. +En-Nouri et Elie de la Primaudaie, (_Arabes et Normands en Sicile et +en Italie_), 835. Nous adoptons la date donne par M. Amari, t. I, p. +290.] + +[Note 432: Amari, t. I, p. 294 et suiv.] + +MORT DE ZIADET-ALLAH.--SON FRRE ABOU-EKAL-EL-AR'LEB LUI +SUCCDE.--Pendant que la Sicile tait le thtre de ces vnements, le +rebelle Abd-es-Selam continuait tenir la campagne en Ifrikiya. Un +certain Fadel ayant, en 833, lev l'tendard de la rvolte, dans la +pninsule de Cherik, Abd-es-Selam opra avec lui sa jonction; mais les +troupes du gouverneur les mirent en droute, et la paix se trouva enfin +rtablie d'une manire dfinitive (836). + +Le vice-roi put alors se consacrer entirement la direction de la +guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris +Karouan. Selon En-Nouri, il rebtit la mosque qui avait t +construite par Yezid-ben-Hatem, fit tablir un pont la porte +d'Abou-Rebia et complta les fortifications de Soua. Le 10 juin 838, la +mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il tait g de +cinquante et un ans et avait exerc le pouvoir pendant vingt et un ans, +sept mois et huit jours. Malgr les difficults toujours renaissantes +contre lesquelles il avait eu lutter, son rgne, illustr par la +conqute de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. Ce +prince, aprs s'tre montr cruel et injuste, donna, sur la fin de son +rgne, de beaux exemples de gnrosit et de grandeur de caractre; +seule, la milice ne pouvait trouver grce devant lui. Il tait dou d'un +esprit cultiv et faisait assez bien les vers, mais sa passion pour le +vin le poussait trop souvent commettre des excentricits. C'est ainsi +que, se trouvant un jour en tat d'ivresse, il adressa au khalife +El-Mamoun des vers inconvenants et menaants qu'il s'empressa de +dsavouer quand il eut repris son bon sens. Son frre +Abou-Ekal-el-Ar'leb, surnomm Khazer, lui succda[433]. Il tait depuis +longtemps son premier ministre. + +[Note 433: En-Nouri, p. 412. El-Karouani, p. 84. Ibn-Khaldoun, +_Histoire de l'ifr. et de la Sic._, p. 110.] + +GUERRES ENTRE LES DESCENDANTS D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, la guerre +n'avait pas tard clater entre les fils d'Edris II. Aa, Azemmor, +s'tait d'abord mis en tat de rvolte. Mohammed, usant de son droit de +suzerainet, chargea alors ses frres El-Kassem et Omar de le combattre; +mais ce dernier seul y consentit. Ayant march contre le rebelle, il le +mit en droute, le fora se rfugier Sal et s'empara de ses tats. +Il reut ensuite de Mohammed l'ordre de rduire son autre frre +El-Kassem qui persistait dans sa dsobissance et, lui ayant fait subir +le mme sort, adjoignit encore sa province la sienne, de sorte qu'il +se trouva en possession de toutes les rgions maritimes de l'Ocan. +El-Kassem se rfugia dans un couvent auprs d'Azila et se consacra +entirement la dvotion. + +Omar, qui paraissait avoir hrit des qualits guerrires de son pre, +mourut prmaturment en 835. Ce prince est l'aeul de la dynastie des +Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons parler plus tard; son fils +Ali lui succda. + +L'anne suivante (836), Mohammed cessa de vivre, Fs, laissant un fils +nomm Ali, g seulement de onze ans, auquel les Aoureba prtrent +serment de fidlit[434]. Ainsi disparaissaient, l'un aprs l'autre, les +chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire fond par +Edris. Les survivants rgnrent obscurment dans leurs provinces, et +comme les vnements de leur histoire ne prsentrent rien de saillant +pendant quelques annes, nous cesserons pour le moment de nous occuper +des Edrisides. + +[Note 434: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 564. El-Bekri, +_Idricides_.] + +LES MIDRARIDES SIDJILMASSA.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaoul +continuaient exercer le pouvoir; El-Montaar-el-Yaa, surnomm +Midrar, qui avait succd Abou-l'Kacem, subjugua les Berbres du +Sahara, rebelles son autorit, et conquit les mines de Deraa, dont il +se fit attribuer le cinquime. Ce prince donna un vritable lustre sa +dynastie qui fui dsigne sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha +l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en +mariage. Les Kharedjites perscuts par les Edrisides trouvrent, +Sidjilmassa, un refuge assur. El-Montaar tait occup entourer sa +capitale de retranchements, lorsqu'il mourut (824). Son fils, nomm +aussi El-Montaar, lui succda et vit son rgne troubl par la rvolte +de ses fils. L'un d'eux, nomm Memoun, s'empara du pouvoir ou l'exera +simultanment avec son pre[435]. + +[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.] + +L'ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.--En Espagne, Abd-er-Rahman II +continuait rgner. Il avait rtabli la paix dans son royaume et vivait +somptueusement dans sa capitale. Jamais--dit Dozy[436]--, la cour des +sultans d'Espagne n'avait t aussi brillante qu'elle le devint sous le +rgne d'Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalit des +khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque +s'entoura d'une nombreuse domesticit, embellit sa capitale, fit +construire grands frais des ponts, des mosques, des palais et cra de +vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux rpartissaient +les torrents des montagnes. Il aimait la posie, et si les vers qu'il +faisait passer pour les siens n'taient pas toujours de lui, du moins il +rcompensait gnreusement les potes qui lui venaient en aide. Au +reste, il tait doux, facile et bon jusqu' la faiblesse. + +En 828, les habitants de Mrida s'tant, rvolts, le khalife fit +marcher contre eux une arme. Ils se soumirent alors et livrrent des +otages; mais quand ils virent qu'on dmolissait les remparts de leur +cit, ils se soulevrent de nouveau et restrent indpendants jusqu'en +833[437]. + +[Note 436: _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 87.] + +[Note 437: Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, p. 158. +El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.] + + + + +CHAPITRE VII + +LES DERNIERS AR'LEBITES +838-902 + + +Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement +d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--vnements +d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et +d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort +d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains +edrisides de Fs.--Succs des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse +l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Rvoltes en Ifrikiya; cruauts +d'Ibrahim.--Progrs de la secte chiate en Berbrie; arrive +d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les +rvolts.--Expdition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication +d'Ibrahim.--Evnements de Sicile.--vnements d'Espagne. + + +GOUVERNEMENT D'ABOU-EKAL.--Le rgne d'Abou-Ekal, frre et successeur +de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent + son aeul El-Ar'leb, s'attacha faire fleurir dans son gouvernement +la paix et la justice. Il abolit les impts qui n'taient pas conformes + la loi religieuse et une foule de taxes particulires tablies, dans +diverses localits, par les gouverneurs, qui reurent alors un +traitement fixe, et auxquels il fut dfendu svrement de se crer +aucune autre source de revenus. Il proscrivit Karouan l'usage du vin, +afin d'viter les abus dont son frre avait donn de si tristes +exemples. Il aurait galement, selon Cardonne, assign une paie +rgulire la milice qui, jusque-l, avait vcu surtout des ressources +qu'elle se procurait en campagne. La milice, bien traite par lui, se +tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions +d'indiscipline[438]. + +[Note 438: En-Nouri, p. 414, 415.] + +Abou-Ekal ne ngligea pas la guerre de Sicile et, grce aux renforts +qu'il expdia dans cette le, les Musulmans reprirent activement la +campagne et s'emparrent d'un grand nombre de places. Sur ces +entrefaites, le prince longobard de Bnvent ayant attaqu la rpublique +de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux +Arabes de cette ville, qui lui envoyrent une petite arme, avec +laquelle il repoussa les agresseurs. Il en rsulta une ligue entre +Naples et les mirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans[439]. + +Aprs un rgne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Ekal cessa de +vivre (fvrier 841). + +[Note 439: Amari, t. I, p. 309 et suiv.] + +Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succda +Abou-Ekal, son pre, sans hriter de sa sagesse. Ngligeant le soin des +affaires publiques pour se livrer ses plaisirs, il choisit comme +ministres les deux frres Abou-Abd-Allah et Abou-Homd, et les laissa +diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frre du +vice-roi, fut profondment bless de cette prfrence qui le relguait +au second plan, et rsolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot, +ourdi en secret, eut t prpar, les conjurs montrent cheval +midi, au moment o tout le monde se reposait, et pntrrent dans le +palais du gouvernement, aprs avoir culbut la garde. Ils se saisirent +d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent mort. + +Cependant quelques serviteurs, tant revenus de leur surprise, se +jetrent au devant des agresseurs et leur tinrent tte un moment, ce qui +permit Abou-l'Abbas de se retrancher dans le rduit. Le chef des +rvolts protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant +ces assurances, le gouverneur consentit se rendre dans la salle +d'audience. S'tant assis sur son trne, il donna l'ordre d'introduire +le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'tait pass. Abou-Djafer entra +le premier la tte des mutins et reprocha son frre, en termes assez +violents, de se laisser conduire par les fils de Homd, et de fermer +les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas tait dans une situation trop +critique pour se montrer arrogant. Il consentit livrer Abou-Homd +son frre, aprs avoir reu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas +sa vie. + +Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune +tentative pour renverser son frre, mais il profita de cette occasion +pour s'emparer de la direction des affaires de l'tat; il devint donc le +vritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre. +Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rnes du +gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasi du pouvoir, il commena se +relcher de son active surveillance pour se lancer dans les mmes carts +que son frre et s'adonner particulirement au vin. Par une bizarre +concidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-mme, se +trouva las du rle secondaire auquel il tait rduit et prit la virile +rsolution de ressaisir l'autorit. + +Aprs avoir nou des relations avec quelques chefs mcontents, Mohammed +fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh trs +influent Karouan, qui devint son principal agent. Bientt la +conjuration fut organise. Abou-Djafer, en ayant t prvenu par un +tratre, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus +absorb par ses dbauches. Au jour fix pour l'excution du complot, un +grand nombre de conjurs dguiss en esclaves s'introduisirent dans la +forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux +esclaves et aux affranchis dont il tait sr, et les fit cacher. Averti +une deuxime et une troisime fois, Abou-Djafer envoya une patrouille +faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouv +d'extraordinaire, il reprit sa tranquillit. + +Au coucher du soleil, un groupe de conjurs se prcipita sur les gardes +de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant +ensuite plac sur le toit du rduit un feu devant servir de signal aux +gens de la ville, les partisans du gouverneur lgitime attaqurent ceux +d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu' +l'arrive des habitants de Karouan, dont le grand nombre assura la +victoire. Abou-Djafer, rfugi dans son palais, fit demander sa grce +Abou-l'Abbas qui lui pardonna gnreusement. Il se contenta de lui +reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, aprs lui avoir +confisqu ses trsors (846). Abou-Djafer se rfugia en Orient, o il +mourut. + +Dlivr de la tyrannie de son frre, le gouverneur Mohammed eut bientt + lutter contre d'autres rvoltes. En 848, Amer, fils de +Selim-ben-R'alboun, voulant venger son pre qui avait t mis mort par +l'ordre du prince, la suite d'une tentative de rvolte, rpudia +l'autorit de son matre et se proclama indpendant Tunis. Durant deux +ans, le gouverneur essaya en vain de le rduire; enfin, le 20 septembre +850, Tunis fut enleve d'assaut, et Amer ayant t pris fut dcapit. La +rvolte tait dompte[440]. + +Abou-l'Abbas parat ensuite avoir tourn ses regards vers l'ouest et +essay de s'opposer aux empitements des Rostemides de Tiharet, en +faisant construire non loin de cette ville une place forte qu'il nomma +El-Abbassa, s'appuyant sur une ligne de postes avancs; mais il tait +trop tard pour pouvoir ressaisir une autorit jamais perdue; avant peu +la nouvelle ville devait tre brle par Afia, fils +d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, pouss cela par le khalife d'Espagne[441]. + +Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut Karouan[442]. Quelque temps +auparavant, avait eu lieu le dcs de Sahnoun, un des plus grands +docteurs selon le rite malekite. + +[Note 440: En-Nouri, p. 417.] + +[Note 441: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.] + +[Note 442: El-Karouani donne la date de 854.] + +GOUVERNEMENT D'ABOU-IBRAHIM-AHMED.--Abou-Ibrahim-Ahmed succda son +frre Abou-l'Abbas. Il rgna paisiblement pendant trois ans. Vers 859, +les Berbres des environs de Tripoli s'tant refuss d'acquitter +l'impt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais, +aprs avoir essuy plusieurs dfaites, il dut se renfermer derrire les +remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Karouan. +Ziadet-Allah, frre d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hte la tte +d'une arme, fit rentrer les rebelles dans le devoir, aprs leur avoir +inflig une svre punition. + +Abou-Ibrahim continua s'occuper de travaux d'utilit publique pour +lesquels il avait un grand got, et en fit profiter non seulement sa +capitale, mais encore Soua et plusieurs autres localits. Il s'attacha +surtout aux travaux hydrauliques et dota Karouan de plusieurs citernes, +notamment de celle appele El-Madjel-el-Kebir tablie prs de la porte +de Tunis[443]. + +Ces soins ne l'empchaient pas de continuer la guerre de Sicile. +Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succd comme commandant militaire +Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce gnral poussa activement les oprations +militaires et remporta de rels succs qui furent accompagns des plus +grandes cruauts. En 858, il s'empara de Cfalu. Le 24 janvier de +l'anne suivante, il se rendit matre de la forteresse de +Castrogiovanni, qui rsistait depuis trente ans et o les Siciliens +avaient runi de grandes richesses. Cette perte causa dans l'le une +vritable stupeur, dont profitrent les Musulmans. + +Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle +expdition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons se +soulevrent, mais Abbas, ayant cras l'arme impriale et forc ses +dbris reprendre la mer, ne tarda pas, grce son nergie, rtablir +la paix dans son territoire. Il mourut le 18 aot 861[444]. + +[Note 443: En-Nouri, p. 420.] + +[Note 444: Michele Amari, _Storia_, t, I, p. 320 et suiv.] + +En dcembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bont, +s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit +mois, aprs avoir rgn huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie, +on achevait la citerne du vieux chteau et qu'il s'informait chaque +jour, avec intrt, de l'tat des travaux. Enfin on lui apporta une +coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et +mourut presque aussitt. Il n'tait g que de vingt-neuf ans. + +VNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II tait mort +subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et +Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre lui succder, car leur pre +n'avait pris aucune disposition prcise ce sujet. Appuy par les +eunuques, Mohammed parvint s'emparer du pouvoir. C'tait un homme +mdiocre, entirement livr la dbauche. Il ne tarda pas loigner de +lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu' la caste des clercs, ou +fakihs, dont il flatta le fanatisme en perscutant les chrtiens. + +Les habitants de Tolde s'tant mis en tat de rvolte appelrent leur +secours les chrtiens du royaume de Lon, et Ordoo Ier envoya une arme +pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, march contre eux, +attira les confdrs dans une embuscade, les vainquit et en fit un +carnage pouvantable: huit mille ttes furent coupes et envoyes dans +les principales villes d'Espagne et mme d'Afrique. Cependant Tolde +continua rester en tat de rvolte, et, comme les Musulmans accusaient +les chrtiens d'tre les fauteurs de cette rbellion, les perscutions +redoublrent contre eux. Bientt, du reste, une leve de boucliers des +chrtiens et des rengats se produisit dans les montagnes de Regio. + +Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui avait +form dans le nord un tat indpendant, appel _la frontire +suprieure_, et dont la puissance avait contrebalanc celle de l'mir de +Cordoue, vint mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de +Tudle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la frontire +suprieure; mais le reste, de mme que Tolde, demeura dans +l'indpendance sous la protection du roi de Lon[445]. + +Vers cette poque, les Normands, qui avaient dj pill et brl +Sville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la pninsule en +remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de +cent voiles, la Mditerrane et ravagea le littoral de la Mauritanie, de +l'Espagne et des les, vers 860. La ville de Nokour eut particulirement + souffrir de leurs excs[446]. + +[Note 445: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 158 et suiv.] + +[Note 446: El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p. +159. Baan, t. II, p. 44. Dozy, _Recherches sur l'histoire de +l'Espagne_, t. I et II, passim.] + +GOUVERNEMENT DE ZIADET-ALLAH, DIT LE JEUNE, ET D'ABOU-EL-R'ARANIK.--A +Karouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succd son +frre Ahmed (dcembre 863). Ce prince paraissait bien dou, mais la mort +le surprit le 22 dcembre 864, aprs un an de rgne. Son neveu +Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnomm Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues) +lui succda. Le got de ce prince pour la chasse aux grues lui avait +valu ce surnom. + +Une rvolte des Berbres signala les premiers jours de son rgne. +Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides, +toutes les populations du Zab et du Hodna, rgions qui formaient alors +la limite du sud-ouest, se lancrent dans la rbellion. Le gnral +Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoy par le prince contre les rvolts, leur +infligea de nombreuses dfaites et les contraignit la soumission. +Seuls, les Houara rsistaient encore. Abou-Khafadja ayant opr sa +jonction avec le gnral Ha-ben-Malek, qui commandait un autre corps +d'arme, pntra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indignes +essayrent en vain d'obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions +qu'on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal +de l'attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le +dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes +commencrent plier; bientt, Ha-ben-Malek prit la fuite, en +entranant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui chapper, +se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les dbris de ses +troupes se rfugirent Tobna. Il ne parat pas qu'Abou-l'R'aranik ait +cherch tirer vengeance de cet chec[447]. + +[Note 447: En-Nouri, p. 422.] + +GUERRE DE SICILE.--Pendant que l'Afrique tait le thtre de ces +vnements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succs en Sicile. En +867, Basile le Macdonien, tant mont sur le trne imprial, s'appliqua + rorganiser l'arme et, dans la mme anne, envoya une expdition en +Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de +Abbas; les Berbres taient jaloux des Arabes, et ceux-ci taient +toujours diviss par les rivalits des Ymnites et des Modhrites. Les +troupes impriales obtinrent quelques succs et paraissent s'tre +empares de Castrogiovanni; mais bientt les Musulmans reprirent +l'avantage et portrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868, +Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, dfit une nouvelle +arme byzantine envoye par Basile; mais il tomba peu aprs sous le +poignard d'un Berbre houari. + +L'anne suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara de l'le +de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hte, arrachrent aux +Ar'lebites leur nouvelle conqute. Mais, au mois de juin 870, la flotte +musulmane envoye de Sicile dbarqua Malte une nouvelle arme qui +reprit l'le aux chrtiens[448]. + +[Note 448: Amari, _Storia_, p. 341 et suiv.] + +MORT D'ABOU-EL-R'ARANIK.--GOUVERNEMENT +D'IBRAHIM-BEN-AHMED.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 fvrier 875, aprs +avoir rgn une dizaine d'annes. Il n'tait g que de vingt-quatre +ans, et avait une si mauvaise sant qu'il avait pass plusieurs fois +pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mt. Comme la plupart +des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la +bont et la gnrosit; mais aussi il avait les dfauts de ses +devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il +tait domin par le got des plaisirs, de la chasse et surtout de la +dbauche et du vin. Sa prodigalit tait si grande qu'il laissa le +trsor compltement sec. Son frre, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait +les affaires comme premier ministre, tait impuissant le modrer dans +ses dpenses. + +Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait dsign, pour lui succder, son +fils Ahmed-Abou-L'Ekal, et, comme il redoutait l'influence de son frre +Ibrahim et ses vises ambitieuses, il l'avait contraint jurer +solennellement, _cinquante fois de suite_, dans la grande mosque, qu'il +ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette prcaution fut +absolument inutile: aussitt que la mort du gouverneur fut connue, le +peuple se porta en foule auprs d'Ibrahim et le fora se rendre au +chteau et prendre en main les rnes du gouvernement. + +Ibrahim essaya de rsister en reprsentant qu'il tait li envers son +frre par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple dcid +n'accepter en aucune manire le rgne d'un enfant, il se dcida +prendre le pouvoir. tant mont cheval, il pntra de force dans le +vieux chteau et y reut l'hommage des principaux citoyens. + +Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'dification d'un vaste +chteau au lieu dit Rakkada, quatre milles de Karouan, dans une +localit privilgie comme climat. Son but tait d'en faire sa demeure +et d'abandonner le vieux chteau. Il employa les premires annes de son +rgne diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de +Sicile et d'Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des +dtails. En 878, les affranchis, descendants des troupes ngres formes +par El-Ar'leb, se rvoltrent dans le vieux chteau et osrent mme +interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientt +forcs de se rendre, et Ibrahim les fit prir sous le fouet, ou +crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l'incroyable frocit +qu'il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves +au Soudan et forma une nouvelle garde ngre qui se distingua, plus tard, +par sa bravoure et son aveugle fidlit[449]. + +[Note 449: En-Nouri, p. 424 et suiv.] + +LES SOUVERAINS EDRISIDES DE FEZ.--C'est sans doute vers cette poque que +l'edriside Yaha mourut Fs et fut remplac par son fils nomm, comme +lui, Yaha. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la +population de la capitale; la suite d'un dernier scandale, la rvolte +clata, la voix d'un nomm Abder-Rahman-el-Djadami. Expuls du +quartier des Karouanides, Yaha se rfugia dans celui des Andalous, o +il mourut la mme nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif, +cdant aux sollicitations des partisans de sa famille qui taient venus +lui porter une adresse, se rendit Fs, y prit en main le pouvoir et +reut le serment de fidlit des chefs du Mag'reb extrme. + +Mais, peu de temps aprs, un kharedjite sofrite nomm Abd-er-Rezzak, +natif d'Espagne, parvint soulever les indignes des montagnes de +Mediouna, au sud de Fs. Aprs plusieurs combats, il remporta sur Ali +une victoire dcisive qui lui donna la possession du quartier des +Andalous; il fora ensuite Ali se rfugier dans le territoire des +Aoureba, ces fidles amis de sa famille. Les habitants du quartier des +Karouanides ayant alors proclam roi Yaha, fils de Kacem-ben-Edris, ce +prince runit une arme et, tant parvenu renverser l'usurpateur, +conserva seul le pouvoir[450]. + +[Note 450: El-Bekri, trad. art. _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. +566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.] + +SUCCS DES MUSULMANS EN SICILE.--Tandis que le Mag'reb tait le thtre +de ces vnements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorb par +d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitt aprs son +avnement, il y avait envoy de nouvelles troupes et les Musulmans +avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le +commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l't 877, mettre +le sige devant Syracuse, et dployrent pour rduire cette place autant +d'habilet stratgique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant t +envoye au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui +purent ensuite complter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus +grande fermet les tortures d'une pouvantable famine et pendant ce +temps Basile, occup construire une glise Constantinople, restait +impassible. tant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle +flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Ploponnse pour y +attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emporte d'assaut, malgr +l'hroque dfense des assigs. Les chrtiens furent massacrs ou +rduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Aprs +quoi, les Musulmans l'incendirent et se retirrent, ne laissant la +place de cette riche cit qu'un monceau de ruines fumantes. Peu aprs +les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succs prs de Taormina +(879)[451]. + +Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs leur tour et en 882 ils +s'emparrent de Polizzi la ville du roi. Il ne resta alors aux +chrtiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la valle +intermdiaire. + +[Note 451: Amari, _Storia_, t. I, p. 393 et suiv.] + +IBRAHIM REPOUSSE L'INVASION D'EL-ABBAS-BEN-TOULOUN.--Les vnements dont +l'Afrique, l'Espagne et la Sicile taient le thtre, nous ont depuis +longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses, +que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident. +La dynastie abbasside penchait dj vers son dclin, et son vaste empire +tait en proie l'anarchie. Pendant que les khalifes se succdaient +aprs de courts rgnes termins par l'assassinat, pendant que leur +capitale demeurait abandonne aux factions, leurs provinces se +dtachaient. Depuis quelques annes, l'Egypte, un des plus beaux +fleurons de la couronne, tait aux mains d'un chef indpendant de fait, +Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conqute de la +Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais +celui-ci profita de son absence pour se mettre en tat de rvolte et +s'approprier les rserves du trsor. Puis il runit une arme et partit +vers l'ouest, la conqute de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le +gouverneur ar'lebite ft marcher contre lui un corps de troupes sous la +conduite de son gnral Ibn-Korhob (879). Les deux armes en vinrent aux +mains prs de l'Ouad-Ourdaa, non loin de Lebida, et la journe se +termina par la droute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par +les indignes, poursuivit ses ennemis jusqu' Lebida, s'empara de cette +ville, puis vint entreprendre le sige de Tripoli. Il tait urgent +d'arrter les succs de ce conqurant. Ibrahim se mit aussitt en marche +contre lui; mais, parvenu Gabs, il apprit qu'El-Abbas avait t +entirement dfait et rduit la fuite. Voici ce qui s'tait pass: les +gens de Lebida, irrits des excs commis par les vainqueurs, avaient +appel leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts +Nefoua, et ce cheikh tait descendu de ses montagnes la tte de +12,000 Berbres. El-Abbas avait essay en vain de leur tenir tte; il +avait d prendre la fuite et avait t poursuivi par Ibn-Korhob. Rfugi + Barka, El-Abbas fut arrt par les troupes de son pre et ramen en +Egypte (881). + +RVOLTES EN IFRIKIYA.--CRUAUTS D'IBRAHIM.--Diverses rvoltes partielles +des Berbres suivirent cette chauffoure. Ce furent d'abord les +Ouzdadja de l'Aours qui chassrent leur gouverneur et refusrent +l'impt. Ibn-Korhob, envoy contre eux par le gouverneur, les fora la +soumission aprs plusieurs combats. De l, le gnral ar'lebite se porta +contre les Houara qui s'taient aussi lancs dans la rbellion. Aprs +les avoir en vain somms de se rendre, il se mit ravager et +incendier leur pays et les contraignit par ce moyen demander la paix. + +C'est partir de cette poque que le caractre d'Ibrahim changea. +Naturellement souponneux, irrit par les rsistances qu'il rencontrait +autour de lui, ou peut-tre perverti par l'exercice du pouvoir, il +devint d'une cruaut inoue et se mit, verser le sang comme par +plaisir, disposition qui le porta plus tard commettre tant de crimes, +mme sur ses proches. En mme temps, son amour des richesses se +manifesta, et, par une trange contradiction, aprs avoir, dans le +commencement de son rgne, cherch allger les impts, il devait avant +peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui. + +En 882, les Louata se lancrent leur tour dans la rvolte, +s'emparrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent +attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, prs de Tifech. Le gnral Ibn-Korhob +ayant march contre eux essuya une dfaite, et, dans sa fuite, tomba au +pouvoir des rebelles, qui le mirent mort (juillet). Irrit au plus +haut point de cet chec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de +chtier les rebelles et lui confia cet effet sa milice, la garde ngre +et des contingents de tribus allies. Mais les Louata ne l'attendirent +pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du +monde et les forant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette +anne, 882, une affreuse disette dsola l'Afrique. Le bl avait atteint +des prix excessifs, et les malheureuses populations s'taient vues, en +maints endroits, rduites manger de la chair humaine[452]. + +A la suite des sanglantes luttes que nous avons retraces, une +tranquillit apparente, sinon relle, rgna durant quelques annes, et +Ibrahim put donner libre carrire ses cruels instincts. En-Noueri +retrace longuement les cruauts raffines qu'il savait inventer et qu'il +exerait autour de lui au moindre soupon[453]. + +[Note 452: Comme dans un rcent exemple dont nous avons t tmoins, +la famine de 1867-1868.] + +[Note 453: En-Nouri, p. 427, 436.] + +PROGRS DE LA SECTE CHIATE EN BERBRIE.--ARRIVE +D'ABOU-ABD-ALLAH.--Tandis qu'Ibrahim se livrait aux carts de son +trange caractre, donnant tour tour l'exemple d'une certaine grandeur +d'me ou d'une basse cruaut, un nouvel lment de discorde +s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqu ci-devant[454] de quelle +faon se forma la secte des chiates, aprs la mort d'Ali. crass en +787 la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l'ombre. Ils se +formrent alors en socit secrte et envoyrent des missaires dans +toutes les directions, mme en Berbrie, malgr la surveillance exerce +par les Abbassides. + +Le schisme chiate se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles +nous ne nous occuperons que des Imama, formant les Ethna-Acheria +(Duodcmains) elles Ismalia (Ismaliens). + +Les Duodcmains comptaient douze _imam_ ayant rgn aprs Ali, et +enseignaient que le douzime, ayant disparu mystrieusement, devait +reparatre plus tard pour faire renatre la justice sur la terre et +qu'il serait le _Mehdi_, ou tre dirig, prdit par Mahomet[455]. Les +Ismaliens ne comptaient que six imam; le septime, Ismal, dsign pour +succder son pre, tait, selon eux, mort avant lui. A partir de ce +septime, leurs imam taient dits cachs (Mektoum), ne transmettant +leurs ordres au monde que par l'intermdiaire des _da_ +(missionnaires)[456]. + +[Note 454: Chapitre II. Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiates.] + +[Note 455: Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les +_Mehdi_ que nous verrons paratre dans l'histoire et qui se produisent +encore de nos jours.] + +[Note 456: Ibn-Khaldoun, t. II, append. II.] + +Le troisime imam cach, nomm Mohammed-el-Habib, vivait Salema, +ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premires annes du +rgne d'Ibrahim. De l il lanait des da, dont les uns s'avancrent en +guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnrent l'Afrique. L'un d'eux +s'tablit Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays +des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appel alors, en langue indigne, +_Souf-Djimar_. Ils firent de nombreux proslytes et dcidrent +plusieurs de leurs adeptes effectuer le plerinage de Salemia. + +En prsence de ces rsultats, Mohammed-el-Habib rsolut d'envoyer en +Mag'reb un de ses plus fidles adhrents, nomm +Abou-Abd-Allah-el-Hocin. Cet homme de mrite, qui devait rendre de si +grands services la cause fatemide, avait t d'abord _mohtacib_ ou +receveur d'impts Basra, puis il avait enseign publiquement les +doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom d'_El-Maallem_ +(le matre)[457]. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie des chefs +ketamiens; pour viter les postes placs par les Abbassides sur toutes +les routes, ils passrent par les dserts et, grce leur prudence, +parvinrent atteindre les chanes des Ketama, et s'tablirent +Gudjal, dans le territoire occup actuellement par les Djimela, prs de +Stif. Le chef de ces indignes, Moua-ben-Horeth, un de ceux qui +revenaient d'Orient, protgea l'tablissement du missionnaire dans cette +localit qui fut appele par lui: _Le col des gens de bien_ +(_Fedj-el-Akhiar_). Ce nom n'avait pas t pris au hasard; +Abou-Abd-Allah annona, en effet, que le Mehdi lui avait rvl qu'il +serait forc de fuir son pays et, de mme que le prophte, d'avoir une +hgire, et qu'il serait soutenu par des _gens de bien_ (ses Ansars), +dont le nom serait un driv du verbe _katama_ (cacher). + +Ces moyens, habilement choisis, devaient russir auprs de gens +ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flatts +d'tre choisis pour le rle d'Ansars du nouveau prophte, vinrent-ils en +foule se ranger sous la bannire du da chiate. Ces faits se passrent +sans doute entre les annes 890 et 893, car la date de l'arrive +d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine. + +[Note 457: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad. +Cherbonneau, _Rev. afr._, nos 72-78.] + +NOUVELLES LUTTES D'IBRAHIM CONTRE LES RVOLTES.--Vers le mme temps, le +gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire prir ses propres +filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses +promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma, Rakkada; puis il +les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indignes +prirent, dit-on, dans ce guet--pens, qui eut pour effet de jeter un +grand nombre de Berbres, et particulirement des Ketama, dans les bras +du chiate, car les gens de Bellezma taient leurs suzerains[458]. + +Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah, +lui crivit pour lui enjoindre d'avoir cesser toute prdication. Le +chiate rpondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna +aussitt aux commandants des contres voisines l'ordre de marcher contre +les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencrent se +repentir de leur audace, et plusieurs chefs mirent l'avis d'expulser le +chiate; mais les Djimela prirent sa dfense, et, soutenu par eux, +Abou-Abd-Allah vint se retrancher Tazrout, non loin de Mila o +habitait la tribu ketamienne de R'asman[459]. + +Tandis que ces vnements s'accomplissaient dans les montagnes des +Ketama, une rvolte importante clatait aux environs de Tunis. La +pninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos, +enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Karouan, s'taient +lancs dans la rbellion. Inquiet des proportions que prenait ce +soulvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de +Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute ventualit, puis il +envoya dans la pninsule de Cherik une arme qui dispersa les insurgs; +leur chef fut mis en croix. En mme temps, deux gnraux, l'eunuque +Memoun et le gnral Ibn-Naked commenaient le sige de Tunis, pendant +que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de +Gammouda. + +Bientt, les troupes ar'lebites entrrent victorieuses Tunis et mirent +cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent +rduits en esclavage et envoys Karouan. Quand, Tunis, on fut las +de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargs sur des +charrettes pour tre promens dans les rues de la capitale, aux yeux des +habitants (mars 894)[460]. + +[Note 458: Selon le Baan, les habitants de Bellezma taient de race +arabe et descendaient des miliciens qui y avaient t placs en +garnison.] + +[Note 459: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.] + +[Note 460: En-Nouri, p. 429.] + +EXPDITION D'IBRAHIM CONTRE LES TOULOUNIDES D'EGYPTE.--Peu de temps +aprs, Ibrahim transporta le sige de son gouvernement Tunis et +construisit, cette occasion, plusieurs chteaux dans cette ville. Deux +ans plus tard, il rsolut de mettre excution un projet qu'il mditait +depuis longtemps et qui n'tait rien moins que l'invasion de l'Egypte. +Cette province tait alors gouverne par Djach, petit-fils +d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait +tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait +rellement la pense de conqurir l'Egypte. + +Ayant rassembl une arme nombreuse, il se mit sa tte et prit la +route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta +contre les Nefoua en armes et disposs lui barrer le passage. Un +combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hrtiques berbres avaient +l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plirent, aprs avoir +vu tomber leur chef Memoun. Mais Ibrahim, ayant lui-mme ralli ses +soldats, attaqua les rebelles avec imptuosit et les mit en droute. Le +plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener +les principaux chefs prisonniers et s'amusa les percer lui-mme de son +javelot; il ne s'arrta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon +En-Noueri[461], et de trois cents d'aprs le Baan. + +[Note 461: En-Nouri, p. 430.] + +Ibrahim fit alors son entre Tripoli. Celte ville tait commande par +son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme +instruit, d'un esprit lev et qui jouissait d'une certaine influence. +Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix. +On dit cependant qu'il avait reu du khalife El-Motadhed une missive lui +reprochant ses cruauts et lui ordonnant de remettre le pouvoir son +cousin et qu'il aurait rpondu cette injonction par le meurtre du +malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapports par +le Baan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutt que +le prince ar'lebite a cd, une fois de plus, un de ses caprices +sanguinaires. + +Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu' An-Taourgha, au +fond du golfe de la grande Syrte. Son arme irrite et effraye des +cruauts qu'elle lui avait vu commettre Tripoli ne le suivait qu' +contre-coeur. De nouvelles violences achevrent de dtacher de lui ses +soldats et il se vit abandonn par la plus grande partie de l'arme. +Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer Tunis. Son +fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la +soumission des Nefoua. + +ABDICATION D'IBRAHIM.--En l'anne 901, les habitants de Tunis, qui +avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, russirent faire +entendre leurs lgitimes rclamations par le khalife. La supplique +qu'ils lui adressrent cette occasion tait si loquente +qu'El-Motadhed envoya aussitt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre +Ibrahim de dposer le pouvoir et le transmettre son fils Abou-l'Abbas, +aprs quoi il aurait se rendre Bagdad pour expliquer sa conduite. Le +gouverneur ar'lebite reut ces ordres Tunis, vers la fin de l'anne +901; il fit au dlgu le plus brillant accueil et rappela de Sicile son +fils pour lui remettre le pouvoir. Il prtendit alors avoir t touch +de la grce divine, se revtit de vtements grossiers, fit mettre en +libert les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prpara +effectuer le plerinage impos tout musulman. Ayant abdiqu au profit +d'Abou-l'Abbas (fvrier-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais, +parvenu Soua, il suspendit sa marche, sjourna dans une petite +localit voisine, nomme Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il +prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et +aborda heureusement Trapani[462]. + +[Note 462: En-Nouri, p. 431 et suiv. Amari, _Storia_, t. II, p. 76 +et suiv.] + +VNEMENTS DE SICILE.--Les rvoltes dont l'Ifrikiya tait le thtre +avaient entrav, dans les dernires annes, les succs des Musulmans en +Sicile, et les rivalits qui divisaient les Berbres et les Arabes +avaient caus le salut des chrtiens, car, sans cela, ils se seraient +vus expulss de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de +trve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le +mme sentiment, se mirent en rvolte contre l'autorit ar'lebite. +Ibrahim tait alors trop occup en Afrique pour avoir le loisir de +combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois annes, +restrent-ils dans l'indpendance. Mais, en 898, des discussions +s'levrent entre eux et eurent pour rsultat de les pousser livrer +leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit prir. Ibrahim envoya +comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nomm Abou-Malek, homme +de nulle valeur; aussitt la guerre civile recommena et dsola lle +pendant toute l'anne 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nomm +gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l't 900, la tte +d'une puissante arme. Au mois de septembre suivant, il entrait en +triomphateur Palerme, aprs une campagne brillamment conduite. + +Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrtiens de +Taormina et assige Gatane, mais sans succs. En 901, il porte son camp + Demona, d'o il est bientt dlog par une arme byzantine arrive +d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, o il fait 17,000 +prisonniers, et s'empare d'un butin considrable. Au mois de juillet +suivant, il fait une expdition en Italie et revient la fin de l'anne +dans l'le. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvr un +peu de tranquillit, lorsqu'en 902, il fut appel en Afrique pour +prendre le fardeau de l'autorit suprme[463]. + +[Note 463: Amari, _Storia dei Mus._, t. II, p. 52 et suiv.] + +VNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continu +rgner sans gloire, occup lutter contre les chefs indpendants qui, +de tous cts, profitaient de l'affaiblissement de l'autorit centrale, +pour se crer de petites royauts, le plus souvent avec l'appui des +chrtiens. Le midi restait soumis l'autorit des omades, lorsque, +vers 881, un certain Omar-ben-Hafoun, d'une famille d'origine +wisigothe, runit une arme de partisans presque tous rengats, las du +joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de +l't 886, Moundhir, hritier prsomptif du trne omade, dirigea une +expdition heureuse contre ces aventuriers et tait sur le point de les +forcer dans leur dernire retraite, lorsqu'il apprit la mort de son pre +(4 aot). Forc de lever le sige pour aller prendre possession du +trne, il dut laisser le champ libre Omar, qui se fit reconnatre +comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une +guerre acharne contre ce comptiteur occupa tout le rgne de Moundhir, +qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assigeait encore Omar. +Aussitt, l'arme prit, en dsordre, la route de Cordoue. + +Abd-Allah succda son frre Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des +circonstances trs critiques, car, non seulement les provinces, les +cantons, les villes tendaient se dclarer indpendants, mais encore +l'aristocratie arabe relevait la tte dans la capitale mme. + +Pour tre entirement l'abri des entreprises d'Ibn-Hafoun, le sultan +lui offrit le gouvernement de Regio, la condition qu'il reconnatrait +le prince omade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement, +qui devait tre si prjudiciable la domination musulmane, n'tait que +l'effet de la raction des indignes, devenus sectateurs de l'Islam, et +des Berbres, contre la domination des Arabes d'Orient. + +A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Sville[464], +manifestaient le sentiment gnral et la persistance de la rivalit des +maadites et des ymnites empchait les Arabes de s'unir pour rsister +l'ennemi commun. Bientt la lutte prit un caractre d'extermination +froce; Espagnols et Arabes s'entreturent et Ibn-Hafoun, comme on peut +le deviner, prit une part active la guerre civile. A cette +poque--(891) dit Dozy[465]--presque toute l'Espagne musulmane (moins +Sville), s'tait affranchie de la sujtion. Chaque seigneur arabe, +berbre ou espagnol, s'tait appropri sa part de l'hritage des +Omades. Celle des Arabes avait t la plus petite. Ils n'taient +puissants qu' Sville, partout ailleurs ils avaient beaucoup du peine +se maintenir contre les deux autres races. Telle tait la situation de +l'Espagne la fin du IXe sicle. + +[Note 464: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 210 et suiv., 243 +et suiv.] + +[Note 465: Dozy, _l. c._, p. 259.] + +En 870, Ibn-Hafoun, aprs tre entr en pourparlers avec le gouverneur +ar'lebite et le khalife lui-mme, leur offrant de rtablir l'autorit +abbasside en Espagne, attaqua le prince omade, mais il fut vaincu dans +une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire avait rendu +Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafoun, qui avait en vain +rclam des secours des ar'lebites, ne tarda pas reprendre l'offensive +et le succs couronna de nouveau ses armes. Pendant de longues annes on +lutta de part et d'autre avec des chances diverses et enfin, dans les +premires annes du Xe sicle, le prince omade finit par triompher de +ses ennemis et raffermir son trne[466]. + +[Note 466: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 311 et suiv. +El-Marrakchi, Dozy, p. 17 et suiv.] + + +CHAPITRE VIII + +TABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBIDITE; CHUTE DE L'AUTORIT ARABE EN +IFRIKIYA + +902-909 + +Coup d'oeil sur les vnements antrieurs et la situation de l'Italie +mridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrs des +Chiates.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court rgne +d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succde.--Le mehdi Obed-Allah +passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses +succs.--Les Chiates marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah +III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiates vont +dlivrer le mehdi Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obed-Allah en +Tunisie; fondation de l'empire obdite. + + + +APPENDICE + +CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES + + +COUP D'OEIL SUR LES VNEMENTS ANTRIEURS ET LA SITUATION DE L'ITALIE +MRIDIONALE.--Au moment o l'enchanement des faits va nous amener en +Italie, il est ncessaire de jeter un rapide coup d'oeil sur les +vnements survenus depuis un demi-sicle dans cette pninsule, afin de +bien prciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous +avons vu prcdemment que la situation de l'empire, dans le midi de +l'Italie, tait devenue fort prcaire; un grand nombre de principauts +composes le plus souvent d'un canton ou de rpubliques constitues par +une ville et sa banlieue, s'taient formes dans la rgion centrale. + +Attaqus au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposs + l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns +contre les autres, ces petits tats se trouvaient souvent dans une +situation critique qui les forait se jeter dans les bras de leurs +ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portrent secours + Naples contre les Longobards. Appels de nouveau en Italie, la suite +de la guerre entre Bnvent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre, +les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparrent de +Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux +bouches du P[467]. + +Aprs plusieurs annes de luttes, avec des pripties diverses, les +Musulmans, allis au duc de Bnvent, conservent Bari, sur la terre +ferme, et y fondent une colonie. Appuys sur cette place, les Arabes de +Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils +osent attaquer Rome, mais sont repousss sans avoir obtenu d'autre +satisfaction que de saccager la basilique de +Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils +prparent une nouvelle et formidable expdition contre la ville +ternelle, mais la tempte disperse et dtruit leur flotte, et leur +entreprise se termine par un vritable dsastre[468]. + +[Note 467: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 358 et suiv.] + +[Note 468: Muratori, _Vie de Lon IV_, t. III.] + +En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrtiens prennent fin. +L'ancien tat de Bnvent est divis en deux principauts, Salerne et +Bnvent, et il est dcid qu'on ne recourra plus au secours des +Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protger les Arabes +d'Italie; il obtient de grands succs et ne rentre dans l'le qu'aprs +avoir assur la scurit de Bari. Le chef de cette colonie, +Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au +khalife abbasside pour tre reconnu indpendant. Bari devient le refuge +de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire, +partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et, +pendant ce temps, Bnvent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue, +Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres. + +L'empereur Lodewig appel comme un librateur arrive en 867 en Italie, +la tte d'une arme nombreuse, met le sige devant Bari et presse en +vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaille par mer. Il +s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec +Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient +secrtement des secours Bari; en mme temps, la discorde ayant clat +parmi les allis, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec +lui qu'une poigne d'hommes, se jette en dsespr l'assaut de Bari, +enlve cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets +de sa victoire, il se dispose poursuivre les Musulmans dans leurs +repaires et punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est +conclue contre lui entre Bnvent, Salerne et Naples. Abandonn de tous, +Lodewig est, son tour, vaincu et fait prisonnier. + +En 871, les Ar'lebites de Sicile effecturent une grande expdition en +Italie, dans l'espoir de rcuprer leur conqute; mais le rsultat fut +peu favorable et ils eurent encore lutter contre les troupes envoyes +par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains. + +Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le +territoire d'Otrante, le reste de cette province tait aux Musulmans. De +l, jusqu'aux confins de l'tat de l'glise, le prince de Bnvent +occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant occidental tait +tenu, au midi, par la principaut de Salerne, au nord par celle de +Capoue, et au milieu d'elles vivaient indpendantes les rpubliques de +Naples, Amalfi, Gate, soit six tats en guerre les uns contre les +autres[469]. + +De 876 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gate, +luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement +commands par Nicphore Phocas, les chassent successivement de la +Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le mme temps, les gens de +Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent +la campagne de Rome. Amalfi, Gate, Naples, Spolte, Bnvent, se +battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort +recherche, en profitent pour tablir une nouvelle colonie Carigliano, +et de l, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du +Mont-Cassin, qui avait toujours t respecte, est mise sac et brle. +Le Mont-Cassin est bientt relev de ses ruines et devient un monastre +fortifi dont l'abb a un petit tat confinant celui du Saint-Sige. + +A la fin du IXe sicle, des groupes de condottiers musulmans, venus +d'Afrique ou de Sicile, restent tablis dans le pays, vivant de rapines +et offrant leurs bras aux tyrans[470]. + +[Note 469: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 434 et suiv.] + +[Note 470: _Ibid._, t. I, p. 458 et suiv.] + +IBRAHIM PORTE LA GUERRE EN ITALIE.--SA MORT.--Dbarqu Trapani, la +fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commena par rorganiser l'arme. +Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui tait alors la +capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er aot, malgr l'hroque +dfense des chrtiens. Il fit faire un massacre horrible de la +population et incendia la ville. Aprs ce succs, Ibrahim divisa ses +forces en quatre corps, de faon envelopper les dernires possessions +chrtiennes; mais il fut alors appel en Italie et, le 3 septembre, +traversa le dtroit. Dbarqu en Calabre avec son arme, il arriva +devant Cosenza. Des envoys chrtiens tant venus humblement solliciter +la paix, il leur dit: Retournez auprs des vtres, et dites-leur que je +vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il +me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, esprent peut-tre me rsister +et m'attendent, cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans +vos villes. Rome aussi, la cit du vieux Pierre, m'attend avec ses +soldats germains; j'y passerai galement, puis ce sera le tour de +Constantinople. + +Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'tendit jusqu' +Naples. Le 1er octobre, Ibrahim commena le sige de Cosenza; mais la +maladie tait dans l'arme et, malgr toute son ardeur, le vieux +gouverneur ne put se rendre matre de la place. Atteint, lui-mme par +l'pidmie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrime anne +aprs vingt-six ans de tyrannie et six mois de pnitence, dit M. +Amari[471]. + +Aussitt aprs sa mort, les capitaines se mutinrent et lurent son +petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en Afrique. Ce +prince qui avait, parat-il, t dsign par son aeul, n'accepta le +pouvoir qu'avec une grande rpugnance: il s'empressa d'accorder la paix +aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et rentra en Ifrikiya[472]. +Le corps d'Ibrahim fut rapport en Afrique et enterr Karouan. + +[Note 471: Amari, _l. c._, t. II, p. 93.] + +[Note 472: En-Nouri, p. 431 et suiv.] + +PROGRS DES CHIATES.--VICTOIRES D'ABOU-ABD-ALLAH CHEZ LES +KETAMA.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique tait +le thtre d'vnements non moins graves. Aprs le mouvement hostile qui +s'tait prononc parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire +de la terreur cause par l'annonce de l'attaque prochaine des +Ar'lebites, plusieurs combats avaient t livrs entre les tribus +fidles et les partisans du chiate. L'avantage tait rest ce +dernier; il avait vu le noyau de ses adhrents se grossir de ces masses +qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehia, les +Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu +reste jusqu'alors fidle aux Ar'lebites, et enfin une partie des +Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se dclarrent pour Abou-Abd-Allah. + +Pendant que le chiate recueillait ces soumissions, un chef de la +fraction ketamienne des Latana, nomm Ftah-ben-Yaha, qui s'tait montr +l'adversaire dclar du novateur, se rendit Rakkada, dans l'espoir de +dterminer le gouverneur entreprendre une campagne srieuse contre les +rebelles. Au mme moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila +et mettait mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui +avait par la fuite vit le sort de son pre, vint Karouan, o il +retrouva Ftah, et tous deux redoublrent d'efforts pour obtenir +vengeance. Cdant leurs instances, Abou-l'Abbas se dcida envoyer +contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils +Abou-l'Kaoual (902). + +Abou-Abd-Allah fit marcher la rencontre de l'ennemi un groupe de ses +adhrents, mais les troupes rgulires les ayant disperss sans peine, +il dut vacuer prcipitamment la place forte de Tazrout pour se rfugier +dans son quartier-gnral de Gudjal, situ au milieu d'un pays coup et +d'accs difficile[473]. + +Abou-l'Kaoual, aprs avoir dmantel Tazrout, essaya de relancer son +ennemi dans sa retraite, mais en s'avanant au milieu du ddale des +montagnes ketamiennes, il reconnut bientt qu'il ne pourrait, sans +s'exposer une perte certaine, continuer la campagne dans un tel +terrain. Les Berbres surent profiter habilement de son indcision et du +dcouragement qui gagnait son arme pour le harceler, surprendre les +corps isols, et enfin le forcer vacuer le pays. Dbarrass de ses +ennemis, le da chiate s'tablit, d'une faon dfinitive, Gudjal, +dont il fit sa ville sainte et qu'il appela _Dar-el-Ilidjera_ (la maison +du refuge). + +[Note 473: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 513 et suiv.] + +COURT RGNE D'ABOU-L'ABBAS.--SON FILS ZIADET-ALLAH LUI SUCCDE.--La +dfaite des troupes ar'lebites coincida avec le dcs d'Ibrahim. + +Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur +qu'aprs la mort de son pre. Il gouverna avec une grande modration, et +l'on put croire qu'une re de justice allait succder la terreur du +rgne prcdent. Malheureusement il fut bientt oblig de svir contre +son propre fils, Ziadet-Allah, qui, se fondant sur les dispositions +prises devant Cosenza, lors du dcs de son aeul, aspirait directement +au trne. Il fut jet dans les fers, avec un grand nombre de ses +partisans, pour prvenir un attentat qui ne devait que trop bien se +raliser plus tard[474]. + +[Note 474: En-Nouri, p. 439.] + +Malgr les embarras qui l'assaillirent au dbut de son rgne, +Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravit des progrs des Chiates, +envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils Abou-l'Kaoual; +mais le jeune prince n'eut pas plus de succs dans cette campagne que +dans la prcdente, et dut se contenter de s'tablir dans un poste +d'observation prs de Stif[475]. + +Peu de temps aprs, c'est--dire le 27 juillet 903, le gouverneur +ar'lebite tomba, Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques, +pousss ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison. +Aprs avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer +celui qui les avait gagns que son pre n'existait plus, mais le +parricide, craignant quelque pige, ne voulut pas se laisser mettre en +libert avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, tant donc +retourns auprs du cadavre, lui couprent la tte et l'apportrent +Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrcusable, consentit ce qu'on +brist ses fers. Abou-l'Abbas avait montr, pendant son court sjour aux +affaires, des qualits remarquables. C'tait un prince instruit et d'un +esprit lev, digne en tout point du nom ar'lebite. + +Quant Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au trne par le +meurtre de son pre, il tait facile de prvoir ce que serait son rgne. +Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice des eunuques qui +avaient assassin Abou-Abbas. Il fit proclamer son avnement dans les +mosques de Tunis et envoya aux gouverneurs des provinces l'ordre de +l'annoncer officiellement. Il se livra ensuite tous les dportements +de son caractre, qui avait la frocit de celui d'Ibrahim, sans en +avoir le courage. Vingt-neuf de ses frres et cousins furent, par son +ordre, dports dans l'le de Korrath[476], puis mis mort. Cela fait, +il envoya son frre Abou-l'Kaoual, qui oprait dans le pays des +Ketama, une lettre crite au nom de leur pre, lui enjoignant de +rentrer. Le malheureux prince, ayant obtempr cet ordre, subit le +sort de ses parents[477]. + +[Note 475: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.] + +[Note 476: Vis--vis l'extrmit occidentale du golfe de Tunis.] + +[Note 477: En-Nouri, p. 440 et suiv.] + +LE MEHDI OBD-ALLAH PASSE EN MAG'REB.--Quelque temps avant les +vnements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, troisime +_imam-cach_, tait mort en Orient, laissant son hritage son fils +Obed-Allah. Se sentant prs de sa fin, il lui avait adress ces +paroles: C'est toi qui es le Mehdi; aprs ma mort, tu dois te rfugier +dans un pays lointain o tu auras subir de rudes preuves[478]! + +[Note 478: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 515. Il est +remarquer que la fin des sicles de l'hgire est toujours favorable +l'apparition des Medhi.] + +Pour se conformer sa destine, Obd-Allah, qui tait alors g de +dix-neuf ans, quitta, aprs le dcs de son pre, la ville de Salema et +voulut d'abord se diriger vers l'Imen. Il tait accompagn de son jeune +fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que +les partisans de son pre en Arabie avaient presque abandonn sa +doctrine, et ne paraissaient nullement disposs le recevoir. Il tait +donc fort indcis, lorsqu'il reut un message d'Abou-Abd-Allah, apport +de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frre de celui-ci, accompagn de quelques +chefs ketamiens. Le fidle missionnaire le flicitait de son avnement, +comme imam, et l'engageait venir le rejoindre en Afrique, o son parti +devenait de jour en jour plus puissant. + +Ces bonnes nouvelles dcidrent Obed-Allah gagner l'Occident. Mais +l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiates s'tait +rpandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus +grand soin; son nom et son signalement furent adresss aux gouverneurs +des provinces les plus recules, et ordre fut donn de le saisir partout +o on le dcouvrirait. + +Obd-Allah parvint cependant passer en Egypte, sous l'habit d'un +marchand, car, selon l'nergique expression arabe, les yeux taient +aiguiss sur lui[479]. Arrts au Caire par le gouverneur de cette +ville, les voyageurs ne recouvrrent leur libert que grce l'habilet +de leurs rponses; ils purent alors continuer leur route, mais en +redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivs la hauteur de +Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses +compagnons et sa mre, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frre +d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrive aux Ketama. + +La petite caravane, grossie de quelques marchands, ngligea toute +prcaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer +Karouan. Mais les ordres donns taient tellement svres, que personne +ne pouvait demeurer inaperu. Abou-l'Abbas fut arrt avec tout son +monde et conduit Ziadet-Allah. Devant ce prince le da fut +impntrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son +secret. Quelqu'un de la suite ayant dclar qu'il venait de Tripoli, le +gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait tre dans +cette rgion, car il donna l'ordre de l'arrter[480]. + +[Note 479: Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donn une traduction dans +le _Journal asiatique_ et dans la _Revue africaine_, no 72.] + +[Note 480: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.] + +Cette fois encore, Obd-Allah, prvenu temps, put chapper par une +prompte fuite. Il gagna probablement l'intrieur et, reprenant sa marche +vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer prs de +Constantine. De l il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama, +et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se dcouvrait, +sacrifier Abou-l'Abbas qui tait rest entre les mains de +Ziadet-Allah[481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophtie de +son pre: ...Tu dois te rfugier dans un pays lointain, o tu subiras +de rudes preuves! Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires, +et, oprer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'et t le triomphe sans +les preuves. Il continua donc errer en proscrit. + +[Note 481: C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.] + +CAMPAGNES D'ABOU-ABD-ALLAH CONTRE LES AR'LEBITES. SES SUCCS.--Pendant +ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conqurir au mehdi un +empire.--Aprs le dpart d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'oppost +sa marche, il runit tous ses adhrents et vint audacieusement mettre le +sige devant Stif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par +quelques chefs ketaniens demeurs fidles, essaya une rsistance +dsespre; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place +capitula et fut rase par les Chiates vainqueurs. + +A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de +ses parents, nomm Ibn-Hobach, avec une trs nombreuse arme. Ces +troupes vinrent se masser prs de Constantine, o elles perdirent un +temps prcieux; puis, elles s'avancrent jusqu' Bellezma, et, prs de +cette localit, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient march en +masse leur rencontre. La victoire se dclara pour les Chiates. +Ibn-Hobach se replia en dsordre, avec les dbris de son arme, +Bar'a, d'o il gagna ensuite Karouan. + +Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna avec une +partie de son arme et divisa le reste en deux corps, qu'il envoya +oprer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombrent en son pouvoir. +En mme temps, un de ses gnraux s'emparait de la place de +Tidjist[482], et accordait la garnison une capitulation honorable. En +revanche, le gnral Haroun-et-Tobni, ayant pouss une pointe audacieuse +sur les derrires des Chiates, vint surprendre et brler la place de +Dar-Melloul, prs de Tobna. + +[Note 482: L'antique Tigisis (ou Ticisis), une douzaine de lieues +au sud de Constantine.] + +En somme, la cause des Chiates obtenait de constants avantages, et les +populations, attires autant par l'appt de la nouveaut, que par la +clmence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de +lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses +prdcesseurs avaient nglig d'craser l'ennemi quand il n'avait aucune +force, et maintenant il tait trop tard. Les rebelles tenaient dj les +principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre les +voir paratre d'un jour l'autre et mettre le sige devant sa capitale. +Dans cette prvision, il fit rparer les fortifications de Karouan et +des places environnantes; en mme temps, il vidait le trsor public pour +lever des troupes et les opposer l'ennemi. + +En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une arme, contre les +Chiates, qui opraient sur les versants de l'Aours. Mais, parvenu +El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra +Rokkada, laissant le gnral Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec +un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de +son chteau et, sans se proccuper davantage du danger qui le menaait, +il se plongea de plus en plus dans la dbauche. + +Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement de Bar'a et +de Mermadjenna; puis il rduisit les tribus nefzaouiennes et s'avana +jusqu' Tifech[483], dont il reut la soumission. Il rentra alors dans +son centre d'oprations, afin de prparer une nouvelle campagne; mais +aussitt, le gnral Ibrahim, arrivant sa suite, reprit une partie du +territoire conquis, avec Tifech. + +[Note 483: L'antique Tipaza de l'est, prs de Souk-Ahras.] + +Bientt, le da chiate reparut dans l'est; laissant derrire lui +Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position +inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pntrant ensuite +en Tunisie, il rduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avana +sur Rokkada. Mais il avait trop prsum de ses forces. Bientt, en +effet, le gnral Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles, +lui livra bataille et le mit en droute; les Chiates s'enfuirent en +dsordre par tous les dfils. Abou-Abd-Allah, lui-mme, ne s'arrta +qu' Gudjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour rsultat de faire +rentrer momentanment sous leur domination la plupart des places +conquises par les rebelles, y compris Bar'a. + +Mais l'chec des Chiates, qui aurait pu avoir les suites les plus +graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succs en reprenant +vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien peu de jours +la chute dfinitive du trne ar'lebite. Sitt, en effet, +qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, tait +rentr dans son poste d'observation El-Orbos, il vint mettre le sige +devant Constantine et s'empara de cette ville et du pays environnant; +puis il alla reprendre Bar'a, et aprs y avoir laiss un commandant, +rentra dans son quartier de Gudjal. Ibrahim marcha alors sur Bar'a, +mais il se heurta un corps de douze mille Chiates qui le +repoussa[484]. + +[Note 484: En-Nouri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et +suiv. El-Karouani, p. 88. Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +LES CHIATES MARCHENT SUR LA TUNISIE.--FUITE DE ZIADET-ALLAH +III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment dcisif tait +arriv, ne restait pas inactif Gudjal. Il avait adress un appel +tous ses adhrents ou allis, et s'occupait de runir une arme +formidable. De tous cts arrivaient les contingents: Zouaoua du +Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de +l'Aours, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes. + +Au mois de mars 909[485], Abou-Abd-Allah se mit en marche, la tte +d'une arme dont le chiffre est port par les chroniques deux cent +mille hommes, diviss en sept corps. Avec de telles forces, il se porta +en droite ligne sur la capitale de son ennemi. + +En vain le gnral Ibrahim essaya de faire tte aux Ghiates; vaincu +dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur +Karouan, o se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'arme +d'Abou-Abd-Allah s'arrta El-Orbos le temps ncessaire pour mettre +cette ville au pillage[486], puis pntra comme un torrent en Tunisie. + +[Note 485: C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.] + +[Note 486: Selon El-Bekri, les habitants rfugis dans la mosque +auraient t impitoyablement massacrs.] + +Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il +avait toujours t: lche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la +dfaite de son gnral et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait rsister + la tourbe de ses ennemis, il fit courir, Rokkada, le bruit que ses +troupes avaient remport la victoire; puis il ordonna de mettre mort +toutes les personnes qu'il dtenait dans les cachots, et de promener +leurs ttes Karouan, au vieux chteau et Rokkada, en annonant +qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En mme temps, il +s'empres'sa de runir tous les objels prcieux et les trsors qu'il +possdait, et se prpara fuir avec ses courtisans et ses favorites. + +En vain, un de ses meilleurs officiers, nomm Ibn-es-Sar', s'effora de +le retenir et de l'exhorter la rsistance, en lui rappelant les +exploits de ses aeux. Le dernier des Ar'lebites ne rpondit ces +gnreux efforts que par des paroles de dfiance et de menace. + +Bientt, tout fut prt pour le dpart; les plus fidles, serviteurs +esclavons reurent chacun une ceinture contenant mille pices d'or; on +plaa les autres objets prcieux et les femmes sur des mulets, et la +nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte: +A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueri,--il avait appris la +dfaite de ses troupes; celle de la prire d'_El-Acha_, (de huit +neuf heures du soir) il tait parti.--Il prit la nuit pour monture +dit, de son ct, Ibn-Hammad. + +Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La +population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, la lueur des +flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit mme sa fortune. + +ABOU-ABD-ALLAH PREND POSSESSION DE LA TUNISIE.--Aussitt que la nouvelle +de la fuite du gouverneur fut connue Karouan, le peuple se porta en +foule Rokkada et mit le palais au pillage. En mme temps arrivait le +gnral Ibrahim, ramenant les dbris de ses troupes qui achevrent de se +dbander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgr l'tat dsespr +des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'tant rendu au +Divan, la tte de partisans dvous, il se fit proclamer gouverneur et +adressa la population des paroles pleines de coeur pour l'engager la +rsistance. Mais la terreur des rgnes prcdents avaient teint tout +sentiment d'honneur chez ce peuple opprim; aprs avoir d'abord obtenu +l'adhsion de la foule, le gnral la vit bientt se tourner contre lui +et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage la pointe de son pe. +Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah. + +Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiates, commande par +Arouba-ben-Youof et El-Haen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut +sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur +inspire par les farouches berbres, pour faire cesser le pillage qui +durait depuis huit jours. + +Peu aprs, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entre +triomphale dans cette place. Il tait prcd d'un crieur psalmodiant +ces versets du Koran[487]: C'est lui qui a chass les infidles de sa +maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnes! etc. + +[Note 487: Sourate de la fume.] + +Les gens de Karouan lui avaient envoy une dputation des citoyens les +plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman; +l'avant-garde des Ghiates entra donc sans coup frir dans cette ville, +mais, comme un grand nombre d'habitants s'taient enfuis, Abou-Abd-Allah +proclama une amnistie gnrale, qui rassura les esprits et fit rentrer +les migrs. Un de ses premiers soins fut de mettre en libert son frre +Abou-l'Abbas et la mre du mehdi qui, jusqu'alors, taient rests en +prison. S'il continua se montrer modr dans sa victoire, sa clmence +n'alla pas jusqu' faire grce aux soldats de la garde noire ar'lebite. +Tous ceux qu'on put arrter furent impitoyablement mis mort. + +Les adhrents du gouverneur dchu taient venus se grouper autour de lui + Tripoli. Ibrahim, qui l'avait galement rejoint, dut aussitt prendre +la fuite pour viter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger, +comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Aprs avoir pass +Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tte +d'Ibn-es-Sar, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrter +sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il crivit +au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute +rponse, il reut l'ordre de se rendre Rakka, en Syrie, et d'y +attendre ses instructions. Quelque temps aprs, il obtint l'autorisation +de rentrer en Egypte, et il y acheva misrablement sa vie dans les plus +honteuses dbauches. + +Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donn l'Afrique des +princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de +l'autorit arabe, impose aux Berbres deux sicles et demi auparavant. +Le Mag'reb avait dj repris possession de lui-mme; l'Ifrikiya, son +tour, tait dlivre de la domination du khalifat, et les indignes +allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succs +tait particulirement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la +suprmatie s'tablissait sur les autres groupes de la race et sur les +restes des colonies arabes. + +Aprs sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de +l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les +provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congdia +les auxiliaires, qui retournrent chez eux chargs de butin, puis il +s'appliqua rappeler Karouan et Rokkada mme les populations +migres. tabli dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des +insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles[488] et s'occupa +de l'organisation des troupes rgulires, auxquelles il donna des +tendards portant des inscriptions la louange des Fatemides. + +Aprs avoir, avec autant de prudence que d'habilet, tabli sur des +bases solides le gouvernement, il songea faire profiter de ses +conqutes celui pour lequel il avait travaill, son matre, le mehdi +Obd-Allah. + +[Note 488: Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un ct +[arabe: (_la preuve de Dieu_)] et de l'autre [arabe: (_que les ennemis +de Dieu soient disperss!_)]] + +LES CHIATES VONT DLIVRER LE MEHDI SIDJILMASSA.--Tandis que le nom du +nouveau souverain de l'Afrique tait proclam dans toutes les mosques, +celui-ci gmissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne. + +Nous l'avons laiss prs de Constantine, continuant son chemin vers le +sud-ouest, au lieu de donner la main son da. Il ne cessa d'errer en +proscrit, toujours accompagn de son jeune fils, et tenu, dit-on, au +courant des succs de ses partisans par des missaires secrets. Il +arriva enfin l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons +que ce territoire tait le sige de la petite royaut des Beni-Midrar, +exerant leur autorit sur les tribus miknaciennes du haut Mouloua. + +Bien que ces Berbres fussent des kharedjites-sofrites, trs fervents, +ils reconnaissaient la souverainet du khalife abbasside. Le prince +rgnant, El-Ia, avait reu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il +pntrait dans ses tats. Les deux voyageurs lui ayant t signals, il +devina leur caractre et les fit arrter. Ainsi, aprs avoir chapp +pendant sept annes, travers deux continents, aux poursuites de ses +ennemis, Obed-Allah trouvait la captivit dans une oasis de l'extrme +sud du Mag'reb, plus de douze cents lieues de son point de dpart; +c'tait la continuation des preuves annonces par son pre[489]. + +[Note 489: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad, +_loc. cit.,_ El-Karouani, p. 89 et suivantes.] + +Aussitt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire, +il se prpara aller dlivrer son matre. Ayant runi une arme dont +le nombre inondait la terre selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa + Karouan son frre Abou-l'Abbas, assist du chef ketamien +Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les +populations zentes que les Chiates rencontrrent sur leur passage se +retirrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'arme +parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoy +El-Ia un message pour l'engager viter les chances d'un combat, en +rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute rponse, fit +mettre mort les parlementaires. + +Aprs cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la +ville, car les Miknaa, sous la conduite de leur roi, avaient bravement +march la rencontre de leurs ennemis. Ds les premiers engagements, le +succs se dclara pour les Chiates; les troupes d'El-Ia furent +tailles en pices, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement +de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux +habitants de la ville vinrent au camp des assigeants implorer leur +clmence et leur offrir de les mener la prison o tait dtenu le +mehdi. + +Abou-Abd-Allah se rserva le soin de mettre en libert les prisonniers. +Il les revtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de +parade et salua Obd-Allah du titre d'_imam_. Puis il le conduisit au +camp, en marchant pied devant lui, et pendant le chemin il s'criait, +en versant des larmes de joie: _Voici votre imam, voici votre +seigneur!_ C'tait, pour le mehdi, le triomphe aprs les preuves. + +Les troupes ketamiennes ne tardrent pas se saisir d'El-Ia qui fut +mis mort. Sidjilmassa avait t livre au pillage et incendie[490]. + +[Note 490: Notre rcit, dans les pages qui prcdent, s'loigne, sur +un grand nombre de points, de celui de Fournel (_Berbers_, t. II, de la +page 30 la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur +le texte du Baan. Les donnes d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouri sont +presque toujours cartes par cet auteur, qui, en outre, parat ne pas +avoir connu le texte si intressant d'Ibn-Hammad.] + +RETOUR DU MEHDI OBD-ALLAH EN TUNISIE.--FONDATION DE L'EMPIRE +OBDITE.--Aprs un repos de quarante jours, Sidjilmassa, l'arme +reut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme +gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'leb, avec un corps de Chiates. A +son retour, l'arme passa par Gudjal. Le fidle Abou-Abd-Allah remit +alors son matre les trsors qu'il avait amasss dans cette place, et +qui provenaient du butin des prcdentes campagnes. Tout avait t +religieusement conserv, pour que le mehdi en oprt lui-mme le +partage. + +Dans le mois de dcembre 909, ou au commencement de janvier 910, +Obd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entre Rokkada. +Quelques jours aprs, il reut, dans une sance d'inauguration +solennelle, le serment des habitants de Karouan. En attendant qu'il et +bti une ville pour lui servir de rsidence royale[491], Obd-Allah +s'tablit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le +titre de mehdi et fit frapper des monnaies o ce nom tait inscrit. + +Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de +toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt annes peine avaient suffi +pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison +mme de la rapidit de cette conqute, la fidlit des populations +n'tait rien moins que bien tablie et, en mains endroits, l'autorit +chiate n'tait pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi +envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargs de +sommer les populations de faire acte d'adhsion au nouveau souverain. +Grce ces mesures et la svrit dploye dans leur application, car +tout opposant tait mis mort, l'ordre fut rtabli et le fonctionnement +de l'administration assur. Ainsi se trouva accomplie une prdiction +colporte par les Fatemides et annonant, pour la fin du IIIe sicle de +l'hgire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: Le soleil se +lvera l'Occident, tel tait le texte ambigu de cette prdiction, +qu'on faisait remonter Mahomet[492]. + +[Note 491: El-Mehdia (voir plus loin).] + +[Note 492: Carette, _Migrations des tribus algriennes_, p. 386, +citant d'Herbelot.] + +Pour trancher compltement avec le rgime tomb, les anciennes places, +fortes, siges des commandants ar'lebites, furent rases, et les prfets +fatemides s'tablirent dans d'autres localits, leves au rang de +chefs-lieux. + +La tribu des Ketama fut comble de faveurs; elle fournit les premiers +officiers du gouvernement et les gnraux pour les postes importants. +C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause +d'Obd-Allah avait russi. Les Berbres, adoptant la nouvelle secte, en +avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'tranger. + +C'est ce qui s'tait pass, deux sicles auparavant, l'gard du +kharedjisme. Malgr la perscution dont il avait t l'objet, ce schisme +possdait encore beaucoup d'adhrents, et nous n'allons pas tarder +voir s'engager une lutte suprme entre la doctrine fatemide et l'hrsie +kharedjite, au grand dtriment de la vieille race berbre. + + APPENDICE + + CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES + + Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800 + Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812 + Ziadet-Allah I............... 817 + Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838 + Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841 + Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856 + Ziadet-Allah II.............. 863 + Abou-el-R'aranik............. 864 + Ibrahim II ben-Ahmed......... 875 + Abou-Abd-Allah............... 902 + Ziadet-Allah III............. 903 + Chute de Ziadet-Allah III.... 909 + + + + +CHAPITRE IX + +L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES +910-934 + + +Situation du Mag'reb en 910.--Conqutes des Fatemides dans le Mag'reb +central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait prir Abou-Abd-Allah et +crase les germes de rbellion.--vnements de Sicile.--vnements +d'Espagne.--Rvoltes contre Obed-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par +Obed-Allah.--Expdition des Fatemides en Egypte, son +insuccs.--L'autorit du mehdi est rtablie en Sicile.--Premire +campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expdition +fatemide contre l'Egypte.--Conqutes de Messala en Mag'reb.--Expditions +fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succs des +Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relve Fs le trne edriside; +sa mort.--Expdition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succs +d'Ibn-Abou-l'Afia.--Moua se prononce pour les Omades; il est vaincu +par les troupes fatemides.--Mort d'Obed-Allah, le mehdi.--Expditions +fatemides en Italie. + + +SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment o le triomphe des Fatemides va +faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est +opportun de jeter un coup d'oeil gnral sur l'tat du pays et de passer +en revue les vnements survenus en Mag'reb; car le rcit des +rvolutions dont l'Ifrikiya a t le thtre nous en a forcment +dtourns. + +A Fs, Yaha-ben-Kacem-ben-Edris continua de rgner paisiblement +jusqu'en l'anne 904. La guerre ayant alors clat entre lui et son +neveu Yaha-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il prit dans un +combat livr contre lui par Reba-ben-Sliman, gnral de son adversaire. +A la suite de cette victoire, Yaha-ben-Edris s'empara de l'autorit +dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier clat le trne de Fs[493]. + +[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106. +El-Bekri, trad. article _Idricides_.] + +La grande tribu des Miknaa avait profit, dans ces dernires annes, de +l'affaiblissement de la dynastie edriside et se prparait s'lever sur +ses dbris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces +Berbres avaient soumis leur autorit tout le territoire compris entre +Teoul, Taza et Loka, c'est--dire, la frontire orientale du Mag'reb +extrme. Le reste de la tribu tait Sidjilmassa, o la royaut qu'elle +y avait fonde venait d'tre renverse par les Chiates[494]. + +Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorit +sur Tlemcen et les plaines situes l'est de cette ville. Auprs d'eux +taient leurs frres les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement +augment et qui tendaient leur autorit dans les rgions sahariennes et +sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer tait un +guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scne[495]. + +Les souverains omades d'Espagne cherchaient tablir leur influence +sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyrent une +expdition. Les gnraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la +commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un +trait par lequel ceux-ci livrrent un territoire, o ils fondrent la +ville d'Oran[496]. Ce fut la premire colonie omade en Mag'reb. + +Enfin, Tiharet, rgnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort +affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un +secours capable de la protger contre les ennemis qui +l'entouraient[497]. + +[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.] + +[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.] + +[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.] + +[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.] + +CONQUTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES +ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'arme chiate, aprs la dlivrance du +mehdi, un corps d'arme avait t laiss dans le Mag'reb central, sous +le commandement du ketamien Arouba-ben-Youof. Ce gnral ayant attaqu +Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre +mort le prince Rostemide. Ainsi s'teignait cette petite dynastie. En +mme temps, Tiharet cessa d'tre le centre du kharedjisme ebadite; les +sectaires de ce schisme, poursuivis sans relche par les Fatemides, +durent migrer vers le sud et chercher un refuge dans la valle de +l'Oued-Rir', en plein dsert (910). Ils paraissent avoir t accueillis +par les Beni-Mezab qui adoptrent leurs doctrines. + +Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les fora la +soumission et la conversion; puis il alla rduire une rvolte qui +avait clat dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques +mcontents. + +Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laiss comme gouverneur Tiharet, +entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran. +Ceux-ci, ayant rompu avec les Omades, lui offrirent de lui livrer +cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu +aprs, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun, +qui avait contribu leur succs, en fut nomm gouverneur (910). + +Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui rgne ce sujet +dans les chroniques arabes, de dire si cette expdition fut conduite par +Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le gnral du mehdi tendit +l'autorit de son matre sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et +Azdadja de la province d'Oran. Peut-tre mme entrait-il, ds lors, en +relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaa, qui devait tre +avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb. + +Vers le mme temps, les habitants de Sidjilmassa se rvoltaient contre +les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute +sa garde de Ketama. + +LE MEHDI FAIT PRIR ABOU-ABD-ALLAH ET CRASE LES GERMES DE +RBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'tait lev entre le mehdi +et son fidle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cdant, dit-on, +l'influence de son frre, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les +services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction +des affaires. Mais Obd-Allah n'entendait nullement partager son +autorit avec qui que ce ft. Irrit de voir ses avis brutalement +repousss, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis--vis +de son matre; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, conspirer +sourdement contre lui. Ces mcontents rpandirent le bruit que le mehdi +n'tait pas l'instrument de la volont divine, l'tre surnaturel, dont +le caractre devait se rvler aux humains par des miracles. Nous nous +sommes tromps son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des +_signes_ pour se faire reconnatre; le vrai Imam doit faire des miracles +et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la +cire[498]. + +[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +Ils l'accusaient en outre d'avoir gard pour lui seul les trsors de +Gudjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en +Abou-Abd-Allah, prtrent l'oreille ces discours et chargrent leur +grand cheikh de faire des remontrances Obd-Allah lui-mme. + +Le danger tait pressant pour le mehdi, puisque ses adhrents +commenaient s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un +tre surnaturel n'tait qu'un homme comme eux. Obed-Allah comprit que +sa seule porte de salut tait l'nergie, qui impose toujours aux masses, +et, pour toute rponse, il fit mettre mort le grand cheikh des Ketama. +Afin d'achever d'anantir la conspiration, il envoya les principaux +chefs occuper des commandements loigns, de sorte qu'ils se trouvrent +disperss et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus +compromis furent tus au loin et sans bruit par des missaires dvous. +L'auteur de la conspiration restait punir; le medhi, touffant tout +sentiment de reconnaissance, n'hsita pas sacrifier sa scurit +l'homme auquel il devait le pouvoir. + +Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frre +Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frres, +Arouba et Hobacha, enfants de Youof, sortirent des massifs et se +prcipitrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frapp le premier. En vain +Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorit aux deux chefs qui avaient +t autrefois ses lieutenants: Celui auquel tu nous a ordonn d'obir +nous commande de te tuer[499], rpondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba +perc de coups sur le cadavre de son frre. + +Obd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frres: il prsida +lui-mme au lavage de leurs corps; puis, aprs la rcitation des +prires, il dit haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah: +Que Dieu te pardonne et qu'il te rcompense dans l'autre vie, car tu as +travaill pour moi avec un grand zle!--Se tournant ensuite vers +Abou-l'Abbas: Quant toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune piti, +car tu es cause des garements de ton frre; c'est toi qui l'as conduit +aux abreuvoirs du trpas! + +Les deux victimes furent enterres au lieu mme o elles taient tombes +sous le poignard des assassins[500]. Quant ceux-ci, l'un d'eux, +Hobacha, fut nomm gouverneur de Barka et de la rgion de l'est; +l'autre, Arouba, reut le commandement de Bar'a et de la frontire +sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces +excutions, mais ils furent promptement touffs dans le sang de leurs +promoteurs. Grce ces mesures nergiques, le pouvoir d'Obd-Allah, +loin de ressentir aucune atteinte, se renfora de tout l'effet produit +par l'crasement de ceux qui avaient voulu le renverser. + +[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.] + +[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +VNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amen la +chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prvoir, +avait divis les Musulmans de Sicile. Les chrtiens en profitrent pour +se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, migrs +d'Afrique, relevrent un peu la situation de la colonie, et cherchrent + proclamer l'indpendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais, +aussitt que le mehdi et assur son pouvoir, il envoya dans l'le un de +ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Kolb, surnomm +Ben-bou-Khanzir. + +Dbarqu en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du +mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite, +pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une +heureuse expdition au Yal-Demone et rpandit partout la terreur de son +nom. Mais bientt son extrme cruaut indisposa contre lui ses plus +fidles adhrents, qui l'arrtrent par surprise et l'expdirent au +mehdi. Il fut remplac par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501]. + +[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de +Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.] + +VNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu prcdemment que le khalife +Abd-Allah tait arriv, au commencement du Xe sicle, aprs de longues +annes de lutte, rtablir l'autorit omade en Espagne et tenir en +respect les petites royauts, qui se formaient de toute part. Le succs +continua couronner ses efforts, surtout dans le midi: En 903, son +arme prit Jan; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur +Ibn-Hafoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Caete, aux +Beni-el-Khali; en 907, elle fora Archidona payer tribut; en 910, elle +prit Baeza, et l'anne suivante, les habitants d'Iznajar se rvoltrent +contre leur seigneur et envoyrent sa tte au sultan. Mme dans le nord +il y avait une amlioration notable[502]. + +[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant +Ibn-Haan.] + +Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), aprs un +rgne de vingt-quatre ans. + +Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succda. C'tait un jeune homme +de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa +jeunesse, il ne ft pas la hauteur de sa mission, il ne tarda pas +dmontrer lui-mme, que pour le courage et l'habilet politique, il ne +le cdait personne. + +Attaquant rsolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit +une partie la soumission. Mais Ibn-Hafoun, qui se faisait appeler +Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme Bobastro le drapeau de +l'indpendance nationale et du christianisme. + +Les Berbres de Mag'reb, particulirement de la province de Tanger, +prenaient part ces luttes comme mercenaires. S'tant mis la tte de +l'arme, Abd-er-Rahman parcourut en matre les provinces d'Elvira et de +Jan, recevant partout des soumissions, et brisant les rsistances qu'il +rencontrait. Il se prsenta enfin devant Sville, dont les notables lui +ouvrirent les portes (dcembre 913)[503]. + +Les annes suivantes furent non moins favorables, et, en 917, +Ibn-Hafoun rendait le dernier soupir. L'unit de l'empire omade se +trouvait rtablie et un grand rgne allait commencer. + +[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.] + +RVOLTES CONTRE OBD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire, peine +assis, tait branl par les rvoltes indignes; mais l'nergie du mehdi +suffisait tout. Ce fut d'abord dans la rgion de Tripoli, que les +Houara et Louata prirent les armes. Les gnraux obdites touffrent +dans le sang cette sdition; on dit que les ttes des promoteurs furent +expdies Karouan et exposes sur les remparts. + +Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entran ses Zentes l'attaque +de Tiharet, s'tait empar de cette ville et avait contraint le +gouverneur, Douas, chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une arme +nombreuse, envoye par le mehdi, dlogea les Zentes de leur nouvelle +conqute, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que +Messala-ben-Habbous, chef des Miknaa, qui, nous l'avons vu, avait dj +contract alliance avec les Obdites, les aida craser les Zentes, +car Messala reut, comme rcompense, le commandement de Tiharet et la +mission de protger la frontire occidentale. + +Les Ketama avaient t douloureusement frapps par la mise mort +d'Abou-Abd-Allah; de son ct, le mehdi, craignant les effets de leur +rancune, leur avait retir sa confiance. Les habitants de Karouan +dtestaient ces sauvages trangers, dont l'insolence tait sans bornes. + +La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la +population de Karouan, saisissant un prtexte, se jeta sur eux et en +fit un vritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchrent, +parat-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparatre en les +jetant dans les gots. + +En apprenant la faon dont leurs contribules taient traits en +Ifrikiya, les Ketama se mirent en rvolte ouverte, placrent leur tte +un des leurs, auquel ils donnrent le titre de mehdi, et envahirent le +Zab. La situation tait grave. Obd-Allah fit marcher contre les +rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il +fallut une campagne de prs d'un an pour les rduire. Le faux mehdi, +ayant t pris, fut ramen Karouan et excut Rokkada, aprs avoir +t promen, revtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504]. + +Pendant que le Mag'reb tait le thtre de la rvolte ketmienne, les +gens de Tripoli, imitant ceux de Karouan, massacraient les Ketama, +chassaient leur gouverneur et se dclaraient indpendants. Le mehdi +envoya d'abord sa flotte qui russit surprendre, dans le port de +Tripoli, les navires des rvolts et les dtruisit. On investit ensuite +la ville par terre, et, aprs quelques mois de blocus, les Tripolitains, +qui avaient souffert les horreurs de la famine, se dcidrent se +rendre Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent +massacrs et la ville livre au pillage; une forte contribution de +guerre fut frappe sur les survivants[505]. + +[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson, +apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.] + +[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.] + +FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette +poque qu'Obed-Allah, aprs avoir visit le littoral, depuis Tunis et +Karthage jusqu' la petite Syrte, arrta son choix sur une petite +presqu'le, situe soixante milles de Karouan, et nomme par les +indignes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la +reliait au rivage, du ct de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa +couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa +capitale. + +La presqu'le avait, disent les auteurs arabes, la forme d'une main +avec son poignet. De solides fortifications tablies sur l'isthme ne +laissaient qu'une seule entre, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer. +Dans ce vaste enclos, Obed-Allah fit construire des palais pour lui et +des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent +creuss, et des travaux excuts afin de rendre plus sr le port +naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galres. + +En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zoula, o le +peuple et les marchands vinrent s'tablir[506]. + +[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 325. El-Bekri, +passim. El-Karouani, p. 95.] + +EXPDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCS.--Si Obed-Allah +cherchait se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il +sentait son trne encore bien vacillant; de tous cts, les ttes +fermentaient. En Sicile, aprs quelque temps d'anarchie, l'esprit de +rsistance s'tait rveill, et les Musulmans avaient plac leur tte +le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait t de +retrancher de la khotba (prne) le nom du mehdi et de proclamer +l'autorit du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut +accueillie, en Orient, avec faveur et il reut les emblmes du +commandement: Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507]. + +Obed-Allah, du reste, considrait son sjour en Ifrikiya comme une +simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il +n'aspirait qu' se transporter sur un autre thtre. La premire tape +devait tre l'Egypte et il en dcida audacieusement la conqute. Ayant +runi une arme nombreuse de Ketama, il en donna le commandement son +fils Abou-l'Kassem et le lana vers l'est. Le jeune prince traversa +facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obissance le pays de +Barka. De l, il marcha directement sur Alexandrie et commena le sige +de cette ville. En mme temps, une flotte de deux cents navires, sous le +commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Aprs s'tre +empars d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancrent dans +l'intrieur, envahirent la province de Faoum et marchrent sur le vieux +Caire. + +Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reu du khalife +un renfort important, command par l'eunuque Mouns, qu'on appelait _le +matre de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans +plusieurs combats et les fora la retraite. Abou-l'Kassem dut +abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se +rfugier Barka. + +La flotte du mehdi venait peine de rentrer d'Orient et se trouvait +dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancs par +Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils +d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expdition, dispersa ou coula les navires +chiates; puis, ayant opr son dbarquement, mit en droute les troupes +envoyes contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette +ville au pillage et, enfin, se prsenta devant Tripoli, o il trouva +Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les dbris de ses troupes. Il se +dcida alors se rembarquer et rentra en Sicile charg de butin. + +[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.] + +[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.] + +Les insuccs militaires ont toujours pour rsultat de provoquer la +suspicion contre les gnraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jet +en prison; son frre, craignant le mme sort, prit la fuite et essaya de +gagner le pays des Ketama, pour le soulever son profit; mais il fut +arrt et livr Obd-Allah, qui fit trancher la tte aux deux +frres[509]. + +[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Karouani, p. +95-96. Ibn-Hammad, passim.] + +L'AUTORIT DU MEHDI EST RTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait + combattre l'indiscipline des Berbres, des Arabes, des lgistes, des +nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les +uns contre les autres. Le succs de l'expdition de son fils Mohammed +n'avait fait qu'exciter la cupidit des Musulmans; aussi Ibn-Korhob +dut-il cder leurs instances et organiser une razia sur la terre +ferme. Dbarque en Calabre, l'arme expditionnaire ravagea une partie +de cette province. Mais une tempte dtruisit la flotte, et les +Musulmans qui chapprent au naufrage regagnrent comme ils purent +l'le. Ne possdant plus de navires, Ibn-Korhob ne put rsister aux +attaques constantes des vaisseaux du mehdi. + +Sur ces entrefaites, l'impratrice Zo, rgente pendant la minorit de +son fils, prescrivait son lieutenant, en Calabre, de faire la paix +avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait +besoin de toutes ses forces. Un trait fut alors conclu, par lequel les +Byzantins s'engagrent verser l'mir de Sicile un tribut annuel de +vingt-deux mille pices d'or (fin 915)[510]. + +Bientt, une nouvelle rvolte ayant clat en Sicile, Ibn-Korhob se +dmit du pouvoir et voulut se rfugier en Espagne (juillet 916); mais +les rvolts assaillirent son vaisseau et, s'tant empars de l'mir, +l'envoyrent au mehdi: Qui t'a pouss,--lui dit ce prince,-- +mconnatre les droits sacrs de la maison d'Ali, en te rvoltant contre +nous?--Les Siciliens,--rpondit le prisonnier,--m'ont lev au pouvoir +malgr moi et, malgr moi, m'en ont fait descendre. Le souverain +fatemide l'envoya au supplice[511]. + +Abou-Sad-Moussa, dit Ed-D'af, fut charg par le mehdi de prendre le +commandement en Sicile. Ce gnral teignit dans leur germe toutes les +rvoltes et dploya une grande svrit: s'tant rendu matre de +Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre gnral de la population. +Enfin, une amnistie fut proclame, au nom du chef de l'empire obdite, +et Abou-Sad rentra Karouan, en laissant dans l'le, comme +gouverneur, Sad-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512]. + +[Note 510: Amari, t. II, p. 153.] + +[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.] + +[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.] + +PREMIRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les +difficults auxquelles le mehdi avait faire face dans l'Est ne +l'empchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident. +Messala-ben-Habbous, prpos par lui la garde de Tiharet, le poussait + entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Sad, +le descendant de la petite royaut des Beni-Salah Nokour, s'tant +alli aux Edrisides, et ayant refus obissance aux Fatemides, +Obd-Allah jugea que le moment d'agir tait arriv, et il donna +Messala l'ordre de se mettre en marche. + +Le chef des Miknaa partit de Tiharet au printemps de l'anne 917. Sad +l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranch, mais la clef de +la position ayant t livre par un tratre, Sad fit transporter sa +famille et ses objets prcieux dans une le voisine du port, puis, se +jetant en dsespr sur les ennemis, il tomba perc de coups. Messala +livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tte de +l'infortun Sad. Sa famille parvint gagner l'Espagne et fut reue +avec honneur par Abd-er-Rahman III[513]. + +[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. +141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.] + +Pour affermir sa conqute, Messala guerroya encore pendant plusieurs +mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en +laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps aprs, les fils de +Sad, soutenus par les Berbres, rentrrent en possession de leur petit +royaume, et l'un d'eux, nomm Salah, fut reconnu comme prince rgnant. +Un de ses premiers actes consista proclamer l'autorit du khalife +omade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit +pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman. + +NOUVELLE EXPDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obed-Allah reprit, alors +ses plans de campagne en Orient. Ayant runi une arme formidable, dont +les auteurs arabes, avec leur exagration habituelle, portent le chiffre + cinq cent mille hommes, il en confia le commandement son fils +Abou-l'Kassem et la lana contre l'Egypte. Au printemps de l'anne 919, +cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'lite, se mit en +marche. L'Egypte tait alors dgarnie de troupes; aussi les Chiates se +rendirent-ils facilement matres d'Alexandrie qu'ils livrrent au +pillage, puis ils envahirent le Faoum et une partie du Sad. Le +gouverneur n'avait pas os lutter en rase campagne; retranch Djiza, +il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi +n'tait pas seulement de conqurir cette riche contre: c'tait +l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparatre en +vainqueur l o il avait t perscut. Abou-l'Kassem crivit aux +habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre lui. + +Cependant, la situation des Chiates ne laissait pas d'tre critique: +coups de leur base d'oprations, dcims par la peste, ils attendaient +avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside tant +mort avait t remplac par Takin qui avait dj eu la gloire de +repousser la premire invasion; des troupes lui avaient t envoyes et +enfin, l'eunuque ngre Mouns, rentr en grce prs de son souverain, se +prparait accourir pour jeter son pe dans la balance. + +Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoye par le mehdi au +secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides +lancs contre elle par Monns russirent l'incendier Rosette. En +920, Mouns arriva avec les troupes de l'Irak et, ds lors, la face des +choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une une toutes ses +conqutes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette +retraite, bien qu'effectu en assez bon ordre, fut dsastreuse; dans le +mois de novembre, le prince obdite rentra Karouan, ne ramenant, +dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait pri par le fer +ou la maladie, tait prisonnier ou s'tait dispers[514]. + +[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad, +passim. El-Karouani, p. 96.] + +CONQUTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient tait le thtre +de ces vnements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une +nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaa, soutenu +par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des +Edrisides. Yaha-ben-Edris ayant runi ses guerriers arabes, son corps +d'affranchis et tous les contingents berbres dont ils disposait et +parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avana +contre l'ennemi. Mais il essuya une dfaite et dut rentrer dans Fs, sa +capitale, pour s'y retrancher. Messala, arriv sur ses traces, commena +le sige de la ville, et bientt le descendant d'Edris se vit forc de +traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzerainet du sultan fatemide +et consentit accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi +Fs. Avant de rentrer Tiharet, Messala confia son cousin +Moua-ben-Abou-l'Afia, le commandement des rgions du Mag'reb, +jusqu'auprs de Fs. + +L'anne suivante, des contestations survenues entre Moua et le prince +edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne +tardrent pas amener une rupture. Aussitt Messala accourut avec ses +troupes dans le Mag'reb. tant entr Fs, il destitua Yaha-ben-Edris, +l'interna dans la ville d'Azila (prs de Tanger), et s'empara de ses +trsors (921). De l il se porta sur Sidjilmassa, o les descendants des +Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorit. +Ahmed-ben-Memoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui +rsister, il fut pris et mis mort. Messala, ayant rtabli dans le sud +l'autorit fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du +prcdent roi, et rentra Tiharet d'o il se rendit El-Mehda pour +recevoir les flicitations de son matre[515]. + +Expditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En +Ifrikiya, le souverain fatemide, tabli dans sa capitale d'El-Mehda, +continuait diriger des expditions contre les chrtiens de Sicile, +pendant que son lieutenant lui conqurait le Mag'reb. Selon M. +Amari[516], Simon, roi des Bulgares, aurait recherch l'alliance du +mehdi, en l'invitant l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La +gnrosit de l'impratrice Zo, qui mit en libert ses ambassadeurs +tombs entre les mains de ses troupes, dsarma Simon et fit chouer le +projet. + +[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbres, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et +suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.] + +[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.] + +Sur ces entrefaites, une rvolte des Nefoua, toujours impatients du +joug, tint en chec pendant de longs mois les armes fatemides, et ce ne +fut qu' la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlev et +qu'ils se virent forcs la soumission. + +Selon le Baan, une nouvelle expdition aurait t effectue en Egypte, +sous le commandement du gnral fatemide Mesrour, en l'anne 924, mais +les dtails prcis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas, +n'eut pour la cause du mehdi aucun rsultat effectif. + +SUCCS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les +Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser +en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions +d'attaquer ses frontires ou de s'allier ses ennemis. Selon +Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait pri en les combattant dans le cours +de l'anne 921, mais nous avons vu plus haut qu'aprs tre rentr de son +expdition de Sidjilmassa, ce gnral tait all saluer son suzerain +El-Mehda. L'tude comparative des auteurs nous conduit reporter cet +vnement l'anne 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zentes +s'tant lances dans la rvolte, Messala marcha contre elles et aprs +plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de +sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le +mehdi. + +Une nouvelle arme kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et +Ben-Khalifa[518], arrive de l'est, fut compltement dtruite, par les +Zentes. Grce ces succs, Ibn-Khazer acquit l'adhsion de presque +toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au del de +la Mouloua, Moua-ben-Bou-l'Afia continuait exercer le pouvoir au nom +des Fatemides jusqu' la limite extrme du territoire de Fs. + +[Note 517: _Histoire des Berbres_, t. II, p. 527 et t. III, p. +230.] + +[Note 518: Selon Ibn-Hammad.] + +EL-HAAN RELVE, FS, LE TRNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des +checs prouvs par les armes du mehdi se fit aussitt sentir en +Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nomm El-Haan, dit +El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne +des Djeraoua, l'tendard de sa dynastie. Marchant sur Fs, il s'empara +par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le +ketamien. + +Aussitt Moua-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fs la tte de toutes +ses forces disponibles. El-Haan s'avana bravement au devant de lui et +la rencontre eut lieu entre Fs et Taza, prs d'un ruisseau appel +Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharne et la victoire se pronona pour +l'edriside qui contraignit Moua fuir, en abandonnant sur le champ de +bataille deux mille Miknaa, parmi lesquels son propre fils. El-Haan +soumit alors son autorit les rgions de Safraoua, Mediouna, Mekns, +Basra, etc., c'est--dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926). + +[Note 519: Le phlbotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude +de frapper son ennemi la veine du bras.] + +[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri, +art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.] + +En mme temps, El-Moatez rpudiait la suzerainet fatemide +Sidjilmassa, et se dclarait indpendant. C'est galement vers cette +poque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Omades +d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique o +il cherchait depuis longtemps exercer son influence. Ses agents +entrrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un trait d'alliance fut +conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne. + +Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haan, victime d'une sdition, fut +arrt et jet en prison. Aussitt Moua-ben-Abou-l'Afia accourut Fs +et entreprit le sige du quartier des Andalous, rest fidle aux +Edrisides. Aprs une lutte acharne, la victoire resta aux Miknaa. +Moua voulait qu'El-Haan lui fut livr, mais on facilita sa fuite en +essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haan se +brisa la cuisse et mourut misrablement. + +EXPDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succs +d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les +Omades, dcidrent le mehdi y faire une nouvelle campagne et en +confier la direction son fils. Au printemps de l'anne 927, le prince +Abou-l'Kassem se mit en route la tte d'une puissante arme. Il passa +par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des +Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il +dut entreprendre toute une srie d'oprations gnes par le mauvais +temps. Ayant contraint les rebelles la soumission, il continua sa +route vers l'ouest et dut rduire diverses tribus telles que les Houara, +et les Lemaa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'tait +conserv. Il est assez difficile de dire jusqu' quel point il s'avana +dans le Mag'reb; ce qui parat certain, c'est que les Mag'raoua se +retirrent dans le sud pour viter son attaque. + +Aprs avoir confirm Moua-ben-Abou-l'Afia dans son commandement, +Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrta Mecila, dans le Hodna. +Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifest de l'hostilit, il +les rduisit la soumission et, pour les punir, les dporta Karouan. +De mme que les gnraux byzantins avaient song tablir dans cette +localit une place forte qu'ils appelrent Justiniana-Zabi, +Abou-l'Kassem traa sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destine +couvrir la frontire du sud-ouest contre les incursions des Zentes. Il +lui donna le nom de Mohammeda, mais l'ancienne appellation de Mecila +prvalut. Le commandement de cette place forte fut donn par lui +l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait t, dit-on, un des premiers +partisans du mehdi et aurait mme partag sa captivit Sidjilmassa. +Tout le Zab fut plac sous les ordres de cet officier et l'on accumula +dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521]. + +[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim. +El-Karouani, p. 96.] + +Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya o l'appelait le soin de +conserver ses droits d'hritier prsomptif (928). + +Vers le mme temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jets par la +tempte sur les ctes de Provence, s'tablissaient au Fraxinet et, ayant +t rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite +rpublique qui ne tarda pas devenir un objet de terreur pour les +rgions environnantes; ces brigands parcoururent en matres les Alpes, +l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussrent l'audace jusqu' venir +assiger Milan. + +SUCCS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laiss dans le Mag'reb +Moua-ben-Abou-l'Afia matre de Fs. Aprs avoir reu la soumission des +rgions environnantes, Moua, plaant Fs son fils Medin, s'attacha +poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans +dans les retraites o ils s'taient rfugis. Les montagnes du Rif et le +pays des R'omara taient le dernier rempart de cette dynastie dchue. +Une forteresse leve sur un piton, au milieu de montagnes escarpes, +tait maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le +rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royaut tait chue +Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Aprs avoir essay en vain de +rduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accs, Moua +se dcida laisser en observation son gnral Ibn-Abou-el-Fetah[522]; +quant lui, il alla enlever Nokour o rgnait un descendant de Salah, +nomm El-Mouaed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au +pillage et achevrent l'oeuvre de destruction commence, quelques annes +auparavant, par Messala. Le chef des Miknaa envahit ensuite la province +de Tlemcen, o se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen, +descendant de Soleman, qui prit la fuite son approche et alla se +rfugier Melila (931). Moua entra vainqueur Tlemcen. + +[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.] + +Ce n'tait pas sans motif que Moua avait abandonn le Mag'reb. Nous +avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec +Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnomm En-Nacer (le victorieux), +en raison de ses grands succs sur les princes de Lon[523]. Stimul par +les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, aprs +le dpart d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeades tout le pays +compris entre Tns et Oran. Il est probable que l'arrive du chef +victorieux des Miknaa, matre d'une grande partie du Mag'reb, fora +Ibn-Khazer regagner les solitudes du dsert, son refuge habituel. + +Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de +conqute en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville +tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par +les derniers reprsentants de cette dynastie (931). + +[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.] + +MOUA SE PRONONCE POUR LES OMADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES +FATEMIDES.--Une fois matres de Ceuta, les gnraux omades entrrent +en pourparlers avec Moua-ben-Abou-l'Afia qui se disposait marcher +contre eux, et lui transmirent de la part de leur matre des offres trs +sduisantes, s'il consentait l'accepter pour suzerain. Le chef des +Miknaa avait-il se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il +tait prfrable pour lui de s'attacher la fortune du brillant +En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les +ouvertures lui faites et se dcida rpudier la suzerainet fatemide +pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'tant dclar le vassal +du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorit omade dans le +Mag'reb. + +Ds que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi +expdia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis +du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne +possdaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne +srieuse, et l'anne 932 se passa en escarmouches sans importance. +L'anne suivante (933), une arme fatemide se mit en route vers l'ouest, +sous le commandement de Homed-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa +sans peine le Mag'reb central et pntra dans le Mag'reb extrme. Moua +attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la +Mouloua, au lieu dit Messoun. Aprs plusieurs jours de lutte, les +troupes fatemides parvinrent se rendre matresses du camp ennemi, ce +qui contraignit Moua se jeter dans Teoul, et appeler son aide le +gnral Ibn-Abou-l'Fetah, rest en observation devant Hadjar-en-Necer. +Aussitt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et +vinrent attaquer les derrires de Moua. Au profit de cette diversion, +qui immobilisait le chef miknacien, Homed continua sa marche sur Fs, +o il entra sans coup frir, car Medin, fils de Moua, avait abandonn +la ville son approche. Aprs avoir rtabli l'autorit fatemide en +Mag'reb, Homed reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme +gouverneur Fs Hmed-ben-Hamdoun[524]. + +[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 268, t. II, p. 528, +569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.] + +MORT D'OBD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps aprs le retour de l'arme, +Obd-Allah mourut El-Mehda (3 mars 934). Il tait g de +soixante-trois ans et avait rgn prs de vingt-cinq ans. Il laissait +sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prtendirent qu'au +moment de sa mort la lune avait subi une clipse totale. + +Ce prince laissait son fils un immense empire qui s'tendait de la +grande Syrte au coeur du Mag'reb. Il faut reconnatre qu'une rare fortune +avait second l'ambition de ce messie (mehdi), qui, aprs avoir err en +proscrit, durant de longues annes, tait venu s'asseoir en triomphateur +sur le trne prpar par un disciple dont l'abngation galait le +dvouement. Grce son nergie invincible, Obd-Allah sut conserver, +tendre et tablir sur des bases durables un pouvoir assez prcaire au +dbut. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont +les premires consquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait +tout, il et t renvers aprs un court rgne. + +Et cependant l'ambition constante du mehdi, le dsir de toute sa vie +n'tait pas ralis. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tourns et +c'est sur le trne des khalifes, o son anctre Ali n'avait pu se +maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Aprs l'insuccs de ses tentatives +militaires en Egypte, il dut se borner employer l'intrigue, et ce fut, +dit-on, par un de ses missaires que le khalife El-Moktader fut tu +pendant les guerres qui suivirent la rvolte de Mouns. Suivant +l'historien Es-Saouli, cit par Ibn-Hammad, il aurait mme annonc +officiellement cette nouvelle dans une assemble politique o il reut +les flicitations du peuple. + +Le mehdi tablit quelques modifications de rite dans la pratique de la +religion musulmane. La rvolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient +pendant la fin de son rgne, favorisa ces innovations. Le plerinage, +une des bases de la religion islamique, tait devenu impossible depuis +que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et +enlev la pierre noire de la Kaba[525]. + +[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim. +El-Karouani, p. 96.] + +EXPDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre, +nous devons passer une rapide revue des expditions faites en Europe +pendant les dernires annes du rgne du mehdi. A la suite d'une +alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en +Afrique, une expdition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans +le midi de l'Italie. Les allis s'emparrent d'un certain nombre de +villes dtaches de l'obissance de l'empire, et notamment d'Otrante. +San, chef des Slaves, fora Naples et Salerne lui verser une ranon, +puis il fit payer tribut la Calabre et retourna Palerme avec un +riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans +cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux +passrent en Espagne et entrrent au service des princes omades. + +Malgr l'appui prt par les Fatemides San dans son expdition +d'Italie, le tribut stipul par les prcdents traits fut rgulirement +servi Obd-Allah jusqu' sa mort, par les Byzantins. + +En 933, une flotte envoye contre Gnes par le mehdi porta le ravage +dans les environs de cette ville[526]. + +[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv. +Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.] + + + + +CHAPITRE X + +SUITE DES FATEMIDES. RVOLTE DE L'HOMME A L'ANE +934-947. + + +Rgne d'El-Kam; premires rvoltes.--Succs de Meour, gnral +fatemide, en Mag'reb; Moua, vaincu, se rfugie dans le +dsert.--Expditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des +Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succs des Edrisides; mort de +Moua-ben-Abou-l'Aflia.--Rvolte d'Abou-Yezid, _l'homme +l'ne_.--Succs d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de +Karouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie +d'inaction.--Sige d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Leve du sige +d'El-Mehda.--Mort d'El-Kam; rgne d'Ismal-el-Manour.--Dfaites +d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismal.--Chute d'Abou-Yezid. + + +RGNE D'EL-KAM; PREMIRES RVOLTES.--Le prince Abou-l'Kassem avait +pris, depuis longtemps, en main la direction des affaires de l'empire +fatemide; il lui fut donc possible de tenir secrte la mort de son pre +pendant un certain temps[527]. Il envoya dans l'est et dans l'ouest des +forces suffisantes pour touffer dans leur germe les rbellions qui +auraient pu se produire la nouvelle du dcs du mehdi. Aprs avoir +pris ces habiles dispositions, il annona le fatal vnement et se fit +proclamer sous le nom d'_El-Kam-bi-Amr-Allah_ (celui qui excute les +ordres de Dieu). Il ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi +et manifesta le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer +cheval dans les rues d'El-Mehda. + +[Note 527: Les auteurs varient entre un mois et un an.] + +El-Kam, c'est ainsi que nous le dsignerons maintenant, tait alors un +homme de quarante-deux quarante-trois ans. Il avait, quelque temps +auparavant, institu El-Mehda un vritable crmonial de cour et pris +l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblme de la +dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable un bouclier +fich au bout d'une lance, tait port au-dessus de sa tte par un +cavalier. + +A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle +rpandue qu'une rvolte clata dans la province de Tripoli, la voix +d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du +mehdi. Entour d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa +l'audace jusqu' attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les +remparts de cette place et bientt ses adeptes se tournrent contre lui, +le mirent mort et envoyrent sa tte El-Kam. + +Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom +d'Abou-Yezid commenait ses prdications. Ce marabout allait, avant peu, +mettre l'empire fatemide deux doigts de sa perte[528]. + +[Note 528: Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p +328 et suiv. et t. III, p. 201 et suiv.] + +SUCCS DE MEIOUR, GNRAL FATEMIDE, EN MAG'REB.--MOUA, VAINCU; SE +RFUGIE DANS LE DSERT.--Lorsque, dans le Mag'reb, Moua-ben-Abou-l'Afia +apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des +forces omades, se rendit matre de Fs. Aprs avoir fait mourir +Hmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une +clatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait +responsables de ses dernires dfaites. + +Cependant, l'arme fatemide, envoye dans l'ouest, sous le commandement +de l'eunuque Meour, avait commenc par rduire la soumission les +populations des environs de Tiharet qui, aprs avoir mis mort leur +gouverneur, s'taient places sous la protection de +Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Omades. Ce dernier, +attaqu son tour, avait d galement se soumettre au vainqueur. Ayant +ainsi assur ses derrires, Meour n'hsita pas marcher directement +sur Fs. Il mit le sige devant cette ville, mais il y rencontra une +rsistance dsespre et fut retenu sous ses murailles pendant de longs +mois. + +El-Kam, ne recevant plus de nouvelles de son arme, lui expdia du +renfort sous le commandement de son ngre Sandal. Cet officier, parvenu +dans le Mag'reb, commena par se rendre matre de Nokour, que les +descendants des Beni-Salah avaient releve de ses ruines; puis, il opra +sa jonction Meour. Les princes edrisides entrrent alors en +pourparlers avec ce dernier et lui proposrent de le soutenir s'il +voulait attaquer leur ennemi mortel, Moua. Cette dmarche devait +consacrer une rupture dfinitive entre eux et les Omades. Mais, que +pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, reprsent en Mag'reb par +Ben-Abou-l'Afia? + +Meour, qui, depuis sept mois, assigeait inutilement Fs, accepta les +propositions des Edrisides et se dcida traiter avec les assigs. +Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorit fatemide. + +Meour, ayant alors runi toutes ses forces et reu dans ses rangs le +contingent edriside, se mit la poursuite de Moua, le vainquit dans +toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le +contraignit chercher un refuge dans le dsert. + +Aprs avoir obtenu ce rsultat, Meour donna El-Kacem-ben-Edris, +surnomm Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de +tout le pays conquis sur Moua. Cependant Fs fut rserv et les +Edrisides ne rentrrent pas encore dans la mtropole fonde par leur +aeul. Ils continurent faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale +provisoire. + +Meour rentra El-Mehdia en 936[529]. + +[Note 529: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 142, 145, 529. +Kartas, p. 117. El-Bekri, _Idricides_.] + +EXPDITIONS FATEMIDES EN ITALIE ET EN EGYPTE.--Pendant que ces +vnements se passaient dans le Mag'reb, El-Kam obtenait de brillants +rsultats sur un autre thtre. Une nouvelle expdition maritime envoye +d'El-Mehdia contre Gnes remportait un grand succs. Les soldats +fatemides, aprs avoir enlev d'assaut cette ville, la mirent au pillage +et ramenrent des captifs nombreux. A leur retour, ils portrent le +ravage sur les ctes de Sardaigne et peut-tre de Corse, et rentrrent +El-Mehdia avec un riche butin et un millier de femmes chrtiennes +captives (935)[530]. + +En Sicile, o quelques troubles avaient clat, le khalife fatemide +envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare +nergie, qui ne tarda pas rtablir la paix et put s'appliquer tout +entier l'embellissement de Palerme. + +Mais El-Kam avait, comme son pre, les yeux tourns vers l'Orient, et +il faut avouer que le moment semblait favorable pour y excuter de +nouvelles tentatives. Aprs la mort du khalife El-Moktader, on avait +proclam El-Kaher-b'Illah Bagdad; mais son rgne avait t fort +troubl et de courte dure. Dpos en 934, il fut remplac par son neveu +Er-Radi, fils d'El-Moktader. Ce prince nomma alors au gouvernement de +l'Egypte un officier d'origine turque[531], nomm Abou-Beker-ben-Bordj +et qui prit le titre d'_Ikhchid_ (roi des rois). En ralit, l'Egypte +devenait une vice-royaut presque indpendante, et, comme elle tait +trs divise par la guerre civile, il tait naturel qu'El-Kam songet +y intervenir. + +[Note 530: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 529. Amari, +_Musulmans de Sicile_, t. III, p. 180 et suiv.] + +[Note 531: Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient +alors le centre de l'Asie.] + +L'affranchi Zedane, gnral fatemide, partit pour l'Egypte la tte +d'une arme et entra en vainqueur Alexandrie, mais, Ikhchid tant +accouru avec des forces imposantes, Zedane ne jugea pas prudent de se +mesurer avec lui; il s'empressa d'vacuer le pays conquis et de rentrer +en Ifrikiya. + +PUISSANCE DES SANHADJA.--ZIRI-BEN-MENAD.--La grande tribu des Sanhadja, +qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb central, n'a, jusqu' +prsent, jou aucun rle actif dans l'histoire. Son territoire +confrontait l'est aux Ketama, au nord aux Zouaoua du Djerdjera, et +s'tendait l'ouest jusque vers le mridien de Tns; il renfermait des +localits importantes telles que Hamza, Djezar-beni-Mez'ranna (Alger), +Mda et Miliana. La race des Sanhadja constituait une des plus +anciennes souches berbres. La tribu des Telkata[532] avait la +prminence sur les autres. Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et +l'ouest aux Sanhadja, taient en luttes constantes avec eux. + +Vers le commencement du Xe sicle, vivait chez les Sanhadja un certain +Menad, sorte de _marabout_ dont la famille tait venue quelque temps +auparavant s'tablir dans la tribu et y avait fond une mosque. Il +avait un fils nomm Ziri, dont les auteurs disent: ...Qu'on n'avait +jamais vu un si bel enfant..... l'ge de dix ans, il paraissait en +avoir vingt pour la force et la vigueur[533]. Ses instincts belliqueux +s'taient rvls de bonne heure; aussi, ds qu'il eut atteint l'ge +d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens dtermins et alla faire +des expditions et des razias chez les Mag'raoua. Son audace et son +courage, que le succs favorisa, lui procurrent bientt une grande +influence parmi les Sanhadja. Il put alors excuter une razia trs +fructueuse sur les Mar'ila, tablis dans le bas Chelif, non loin de +Mazouna. Retranch dans la montagne de Titeri, au sud de Mda, il y +emmagasina son butin et y logea ses chevaux. Malgr l'opposition de +quelques rivaux, il ne tarda pas devenir le chef incontest des +Sanhadja. Ayant envoy sa soumission El-Kam, il reut de ce prince +l'investiture du commandement de sa tribu. + +Ziri songea alors se construire une capitale digne de lui et reut +cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop +heureux de voir s'tablir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et +destine servir de rempart contre eux. + +Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le +Djebel-el-Akhdar (Titeri), prs de Mda, et lui donna le nom d'Achir. +Lorsqu'elle fut acheve, il fit appel aux habitants de Tobna, de Mecila +et de Hamza pour la peupler[534]. + +[Note 532: Voir au chap. I, 2e partie, les subdivisions de cette +tribu.] + +[Note 533: En-Nouri, _apud_ Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.] + +[Note 534: Ibn-Khaldoun, Berbres, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouri, +_loc. cit._; El-Bekri, art. Achir.] + +SUCCS DES EDRISIDES; MORT DE MOUA-BEN-ABOU-L'AFIA.--Dans le Mag'reb, +les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvr et +l'autorit qu'ils tenaient du gnral fatemide. En 936, Kacem-Kennoun, +chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son +cousin El-Hassen rentrait en vainqueur Tlemcen. Moua, rduit +l'impuissance, suivait de loin ces vnements, en guettant l'occasion de +reprendre l'offensive. + +Abd-er-Rahman-en-Nacer tait alors retenu par ses guerres contre les +rois de Galice et de Lon. La fortune, jusqu'alors fidle, l'avait +trahi, et il avait essuy de srieux checs qu'il brlait du dsir de +venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb restaient +abandonns eux-mmes[535]. + +En 938, eut lieu la mort de Moua, pendant qu'il travaillait, dit +Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), +fortifier la cause des Omades. On ignore s'il fut tu dans un combat +ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et +reut du khalife omade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb. +Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance +semblable celle qui avait exist entre leurs pres, d'o il y a lieu +de conjecturer que ce dernier tait mort vers la mme poque. + +[Note 535: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 64 et suiv.] + +RVOLTE D'ABOU-YEZID, L'HOMME L'NE.--Abou-Yezid, fils de +Makhled-ben-Kedad, zente de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des +Ouargou, avait t lev Takious, dans le pays de Kastiliya. Il tait +n, dit-on, au Soudan, du commerce de son pre avec une ngresse, dans +un voyage effectu par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses +tudes Takious et Touzer, o il avait reu les leons du Mokaddem +(vque) des ebadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'tait ainsi pntr, +ds son jeune ge, des principes de ces sectaires et particulirement de +la fraction qui tait dsigne sous le nom de _Nekkariens_. C'taient +des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la +spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas leur secte. + +Abou-Yezid tait contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais, +dans cette enveloppe frle et disgracieuse, brlait une me ardente et +d'une nergie invincible. Il possdait un haut degr l'loquence qui +entrane les masses. Ds qu'il eut atteint l'ge d'homme, il s'adonna +l'enseignement, c'est--dire qu'il s'appliqua rpandre les doctrines +de sa secte, et ses prdications enflammes n'avaient qu'un but: pousser + la rvolte contre l'autorit constitue. Il parcourut les tribus +kharedjites en pratiquant le mtier d'aptre, et se trouvait Tiharet +au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, ds lors, en adversaire +rsolu de la dynastie fatemide. Forc de fuir de Tiharet, il rentra dans +le pays de Kastiliya et ne tarda pas se faire mettre hors la loi par +les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le +plerinage, mais il ne parat pas qu'il et ralis ce projet, qui +n'tait peut-tre qu'une ruse de sa part pour dtourner l'attention. + +Vers 928, il tait de retour Takious et, ds l'anne suivante, +commenait grouper autour de lui des partisans prts le soutenir +dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez +fort pour lever l'tendard de la rvolte Takious, mais le souverain +fatemide s'tant dcid agir srieusement contre lui, Abou-Yezid dut +encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua +un voyage en Orient. Aprs quelques annes de silence, il rentrait la +faveur d'un dguisement Touzer (938); mais ayant t reconnu, il fut +arrt par le gouverneur et jet en prison. A cette nouvelle, son ancien +prcepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cdant aux +instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nomms Fadel et Yezid, runit +un groupe de ses adeptes et alla dlivrer le prisonnier. + +Cette fois, il n'y avait plus tergiverser et il ne restait +Abou-Yezid qu' combattre ouvertement. Il se rfugia dans le sud chez +les Beni-Zendak, tribu zente, et, de l, essaya d'agir sur les +populations zentes de l'Aours et du Zab et notamment sur les +Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'tait nullement +diminue, malgr l'ge et les infirmits. Aprs plusieurs annes +d'efforts persvrants, il parvint dcider ces populations la lutte. +Vers 942, il runit ses principaux adhrents dans l'Aours, se fit +proclamer par eux _cheikh des vrais croyants_, leur fit jurer haine +mort aux Fatemides et les invita reconnatre la suprmatie des +Omades d'Espagne. Il leur promit en outre qu'aprs la victoire, le +peuple berbre serait administr, sous la forme rpublicaine, par un +conseil de douze cheiks. L'homicide et la spoliation taient dclars +licites l'encontre des prtendus orthodoxes, dont les familles +devaient tre rduites en esclavage[536]. + +[Note 536: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 530 et suiv., t. III, +p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid. +El-Karouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l'tude publie par Cherbonneau +dans la _Revue africaine_, sous le titre _Documents indits sur +l'hrtique Abou-Yezid_, no 78 et dans le _Journal asiatique_, passim.] + +SUCCS D'ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L'IFRIKIYA.--En 942, Abou-Yezid +profita de l'absence du gouverneur de Bar'a pour venir, la tte de +ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle +course dans la mme direction fut moins heureuse, car le gouverneur, +qui, cette fois, tait sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les +poursuivit dans la montagne; mais, s'tant engag dans des dfils +escarps, il se vit entour de kharedjites et forc de chercher un +refuge derrire les remparts de sa citadelle. + +Abou-Yezid essaya en vain de le rduire; manquant de moyens pour faire, +avec succs, le sige de Bar'a, il changea de tactique. Des ordres, +expdis par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, tablis +dans la partie mridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent +d'entreprendre le sige de Touzer et des principales villes du Djerid. +Cette feinte russit merveille, et, tandis que toutes les troupes des +postes du sud se portaient vers les points menacs, Abou-Yezid venait +s'emparer sans coup frir de Tebessa et de Medjana. La place de +Mermadjenna prouva bientt le mme sort; dans cette localit, le chef +de la rvolte reut en prsent un ne gris dont il fit sa monture. C'est +pourquoi on le dsigna ensuite sous le sobriquet de l'_homme l'ne_. + +De l, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, aprs avoir mis en droute +le corps de troupes ketamiennes qui protgeait cette place, il s'en +empara et la livra au pillage: toute la population rfugie dans la +grande mosque fut massacre par ses troupes, qui se livrrent aux plus +grands excs. Ainsi, un succs inespr couronnait les efforts de +l'aptre. L'homme l'ne prit alors le titre de _Cheikh des Croyants_: +vtu de la grossire chemise de laine manches courtes usite dans le +sud, il affectait une grande humilit, n'avait comme arme qu'un bton et +comme monture qu'un ne. + +En prsence du danger qui le menaait, El-Kam, sans s'mouvoir, runit +des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes. +Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le +commandement en chef Meour. L'esclavon Bochra partit la tte d'une +de ces divisions pour couvrir Badja, menace par les Nekkariens. Le +gnral Khalil-ben-Ishak alla occuper Karouan et Rakkada, avec le +second corps. Enfin Meour demeura avec le dernier la garde +d'El-Mehda. + +Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l'arme +de Bochra par un de ses lieutenants nomm Aoub. Celui-ci n'ayant pu +soutenir le choc des troupes rgulires, l'Homme l'ne effectua en +personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi +et changea la dfaite en victoire. La ville de Badja fut mise feu et +sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mmes furent passs au +fil de l'pe, les femmes rduites en esclavage. Cette nouvelle victoire +eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout, +accoururent, sous la bannire d'Abou-Yezid, de nouveaux adhrents, +autant pour chapper ses coups que dans l'espoir de participer au +butin. + +Les Beni-Ifrene et autres tribus zentes formaient l'lite de son arme. +L'Homme l'ne s'effora de donner une organisation ces hordes +indisciplines qui reurent des officiers, des tendards, du matriel et +des tentes; quant lui, il conserva encore la simplicit de son +accoutrement. + +PRISE DE KAROUAN PAR ABOU-YEZID.--De Tunis, o il s'tait rfugi, +Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles +essuyrent encore une dfaite la suite de laquelle ce gnral, +contraint d'vacuer Tunis, alla se rfugier Soua. + +L'Homme l'ne, aprs avoir fait une entre triomphale Tunis, alla +tablir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de +nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au coeur de sa +puissance. Les populations restes fidles cette dynastie se +rfugirent sous les murs de Karouan. Le moment dcisif approchait. En +attendant qu'il pt investir El-Medha, Abou-Yezid, pour tenir ses +troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur +les territoires non soumis. Ces partis rpandirent la dvastation dans +les contres environnantes et rapportrent un butin considrable. + +Enfin l'Homme l'ne donna le signal de la marche sur la capitale. En +avant de Soua, l'avant-garde, commande par Aoub, se heurta contre +Bochra et ses guerriers brlant de prendre une revanche. Les Kharedjites +furent entirement dfaits: quatre mille d'entre eux restrent sur le +champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits +El-Medha, o le prince ordonna leur supplice. + +Cet chec, tout sensible qu'il ft, n'tait pas suffisant pour arrter +l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientt, en effet, renforcs +de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et +arrivrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes +abandonnrent cette place et allrent se renfermer dans Karouan. Aprs +tre entr sans coup frir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur +Karouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il tait suivi. + +Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empcher l'investissement +de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la dfendre +pendant le sige. Dans l'espoir de sauver sa vie, il entra en +pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence jusqu' venir son +camp. L'homme l'ne le jeta dans les fers et bientt le fit mettre +mort, malgr les reprsentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet +acte de lchet. Presse de toutes parts et prive de chef, la ville ne +tarda pas ouvrir ses portes aux assigeants (milieu d'octobre 944). +Suivant leur habitude, les Kharedjites livrrent Karouan au pillage; +les principaux citoyens, les savants, les lgistes tant venus implorer +la clmence du vainqueur, n'obtinrent que d'humiliants refus; ils +auraient mme, selon Ibn-Khaldoun[537], reu l'ordre de se joindre aux +Kharedjites et de les aider massacrer les habitants de la ville et les +troupes fatemides. + +On dit qu'en faisant son entre dans la ville, Abou-Yezid criait au +peuple: Vous hsitez combattre les Obedites? Voyez cependant mon +matre Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre boiteux: Dieu nous a +donc, l'un et l'autre, dispenss de verser notre sang dans les combats, +mais nous ne nous en dispensons pas![538]. + +[Note 537: _Berbres_, t. III, p. 206.] + +[Note 538: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +NOUVELLE VICTOIRE D'ABOU-YEZID SUIVIE D'INACTION.--Dans toute cette +premire partie de la campagne, les gnraux fatemides semblent avoir +lutt d'incapacit, en se laissant successivement craser sans se prter +aucun appui. Aprs la chute de Karouan, Meyour, sortant de son +inaction, vint, la tte d'une nombreuse arme, attaquer le camp des +Kharedjites. La bataille et lieu au col d'El-Akoune, en avant de la +ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir tre favorable aux +Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane +de l'Aours, transporte quelques annes auparavant dans l'Ifrikyia, +passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes +fatemides, y jeta le dsordre, suivi bientt de la dfaite. Meour +reut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portrent sa tte au chef +de la rvolte. Les tentes et les tendards obedites tombrent aux mains +des Nekkariens. La tte de Meour, aprs avoir t trane dans les +rues de Karouan, fut envoye en Mag'reb avec la nouvelle de la +victoire. + +Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meor, et, suivant son plan de +campagne, au lieu de profiter de la terreur rpandue par sa dernire +victoire pour marcher sur El-Mehda, il lana ses guerriers par groupes +sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches sectaires portrent alors +le ravage et la mort dans tout le pays, qu'ils couvrirent de sang et de +ruines. Parmi les plus acharns commettre ces excs, se distingurent +les Beni-Kemlane. L'autorit d'Abou-Yezid s'tendit au loin. Plusieurs +places fortes tombrent en son pouvoir et notamment Soua, o les plus +pouvantables cruauts furent commises[539]. + +Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya l'omade +En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage +de fidlit. Cette dmarche, il est inutile de le dire, fut fort bien +accueillie par la cour d'Espagne. La municipalit de Karouan avait, +dit-on, insist, pour qu'il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait +rtabli dans cette ville le culte orthodoxe[540]. + +L'Homme l'ne, sur le point de russir, agissait dj en souverain. +Enivr par ses succs, il ne tarda pas rejeter sa robe de mendiant +pour se vtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la +royaut. Il allait au combat mont sur un cheval de race. Ce n'tait +plus l'homme l'ne. Pendant ce temps, El-Kam occupait ses troupes +couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous +les jours voir paratre l'ennemi sous ses murs. En mme temps, il put +faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidles, et leurs +voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa +demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des gnalogistes +complaisants rattachrent la filiation du prophte, s'tait, ainsi +qu'on l'a vu, dclar l'ami des Fatemides; la rivalit de sa tribu avec +celle des Zentes-Mag'raoua tait une raison de plus pour combattre la +rvolte des Zentes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama +et les Sanhadja vinrent harceler les derrires de l'arme nekkarienne, +tandis que des forces plus considrables se concentraient Constantine. + +[Note 539: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 532, t. III, p. 207. +El-Kairouani, p. 100.] + +[Note 540: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 200 et suiv. +Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 67.] + +SIGE D'EL-MEHDA PAR ABOU-YEZID.--Aprs tre rest pendant 70 jours +dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le sige devant +El-Mehda. Le faubourg de Zoula tomba en sa possession, la suite +d'une srie de combats qui durrent plusieurs jours, et il s'avana +jusqu' la Meolla, une porte de flche de la ville (janvier 945). +Ainsi se trouva ralise une prdiction attribue au mehdi. Abou-Yezid, +dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville +ne pouvait tre enleve par un coup de main et, ayant tabli un vaste +camp retranch au-dessus de Zoula, au lieu dit Fehas-Terennout, il +entreprit le sige rgulier d'El-Mehda. + +Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour oprer une diversion, +sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, revers, +l'arme kharedjite. Mais, Abou-Yezid lana contre eux les Ourfeddjouma, +sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent les +repousser. Ainsi, El-Kam demeura abandonn lui-mme, n'ayant d'autre +espoir de salut que dans son courage et sa tnacit. Abou-Yezid pressa +le sige, livrant de nombreux assauts la ville; les Fatemides, de leur +ct, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements tait +gnralement indcise, car les assigeants, en raison de la +configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs +forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme l'ne se +multipliait, conduisant lui-mme ses guerriers au combat el il faillit +trouver la mort dans une de ces luttes, o l'acharnement tait gal de +part et d'autre. + +Il fallut ds lors renoncer enlever la place de vive force et se +contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de +ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les +envoyait fourrager dans l'intrieur. Bientt la famine vint ajouter la +dtresse des assigs, entasss dans El-Mehda, et El-Kam dut se +dcider expulser les non-combattants qui taient venus s'y rfugier +lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards +et enfants furent impitoyablement massacrs par les Nekkariens, qui leur +ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et +monnaies qu'ils supposaient avoir t avals par les fuyards[541]. +Abou-Yezid donnait lui-mme l'exemple de la cruaut: tout prisonnier +tait tortur. Les Obdites, de leur ct, ne faisaient aucun quartier. + +Le sige tranait en longueur; les Fatemides avaient trouv de nouvelles +ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, soit par suite +d'un ravitaillement excut par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun[542], +ce qui semble peu probable, moins qu'il n'ait t opr par mer. Dans +les premiers jours, des rassemblements considrables de Berbres +arrivant du Djebel-Nefoua, du Zab, ou mme du Mag'reb, venaient sans +cesse grossir l'arme des Nekkariens. Mais cette arme, par sa +composition htrogne, ne pouvait subsister qu' la condition d'agir et +surtout de piller. L'inaction, les privations ne pouvaient convenir +ces montagnards accourus la cure. L'Homme l'ne essayait de les +lancer sur les contres de l'intrieur; mais une grande distance, il +ne restait plus rien; tout avait t pill. Les guerriers nekkariens +commencrent murmurer; bientt des bandes entires reprirent le chemin +de leur pays et, une fois cette impulsion donne, l'immense +rassemblement ne tarda pas se fondre. Promptement, Abou-Yezid n'eut +plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aours et des +Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kam profita de +l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie nergique qui +rejeta l'assigeant dans son camp. En mme temps, des missaires habiles +suscitrent le mcontentement parmi les derniers adhrents d'Abou-Yezid, +en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite drgle taient +indignes de son caractre. + +[Note 541: Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Karouani rapportent ce +trait.] + +[Note 542: _Berbres_, t. II, p. 56.] + +LEVE DU SIGE D'EL-MEHDIA.--Incapable de rsister une nouvelle sortie +et ne pouvant mme plus compter sur ses derniers soldats, Abou-Yezid se +vit forc de lever le sige au plus vite et d'oprer sa retraite sur +Karouan, en abandonnant son camp aux assigs. Selon El-Karouani, +trente hommes seulement l'accompagnaient dans sa fuite[543] (aot 945). + +[Note 543: Page 102.] + +El-Mehda se trouva ainsi dlivre au moment o les rigueurs du blocus +l'avaient rduite la dernire extrmit. Depuis longtemps, les vivres +taient puises; on avait d manger la chair des animaux domestiques et +mme celle des cadavres. Les assigs trouvrent dans le camp kharedjite +des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte. +Aussitt, le khalife El-Kam reprit l'offensive. Tunis, Soua et autres +places rentrrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait +t le signal d'un tolle gnral de la part des populations victimes de +leurs excs. + +Quant Abou-Yezid, il avait t reu avec le dernier mpris par les +habitants de Karouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. L'Homme +l'ne, en prouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea +compltement de genre de vie, il revint la simplicit des premiers +jours et reprit la chemise de laine et le bton, simple livre sous +laquelle il avait obtenu tous ses succs. En mme temps, des officiers +dvous lui amenrent des troupes fidles qui occupaient diffrents +postes. Il se mit leur tte et porta le ravage et la dsolation dans +les campagnes environnantes. + +Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant runi +un corps de troupe, opra sa jonction avec les contingents des Ketama et +Sanhadja et s'avana marches forces au secours des Fatemides. Les +garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent +eux. Mais Aoub, fils d'Abou-Yezid, suivait depuis Badja tous leurs +mouvements, et, une nuit, il attaqua l'improviste Ibn-Hamdoun dans son +camp. Les confdrs, surpris avant d'avoir pu se mettre en tat de +dfense, se trouvrent bientt en droute et les Nekkariens en firent un +grand carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-mme, tomba, en fuyant, dans un +prcipice o il trouva la mort[544]. Les dbris de l'anne, sans penser + se rallier, rentrrent dans leur cantonnement. + +[Note 544: Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de +l'_Histoire des Berbres_, p. 554.)] + +Tunis tait tombe, quelques jours auparavant, au pouvoir de +Hacen-ben-Ali, gnral d'El-Kam, qui avait fait un grand massacre des +Kharedjites et de leurs partisans. + +Aussitt aprs sa victoire, Aoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur +Hacen tant sorti sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec +des chances diverses. Aoub finit cependant par craser les forces de +son ennemi et le couper de Tunis, o les Nekkariens entrrent de nouveau +en vainqueurs. Hacen, qui s'tait rfugi sous la protection de +Constantine, toujours fidle, entreprit de l plusieurs expditions +contre les tribus de l'Aours. + +Encourag par ce regain de succs, Abou-Yezid voulut tenter un grand +coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, la tte d'un rassemblement +considrable, attaquer Soua, et, pendant plusieurs mois, pressa cette +place avec un acharnement qui n'eut d'gal que la rsistance des +assigs. + +MORT D'EL-KAM. RGNE D'ISMAL-EL-MANSOUR.--Sur ces entrefaites, un +dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kam cessa de vivre + El-Mehda. Il tait g de 55 ans. Avant sa mort, il dsigna comme +successeur son fils Abou-Tahar-Ismal qui devait plus tard recevoir le +surnom d'El-Mansour (le victorieux). Selon El-Karouani, El-Kam aurait, +un mois avant sa mort, abdiqu en faveur de son fils[545]. + +[Note 545: Page 103.] + +Ismal, le nouveau khalife fatemide, tait g de 32 ans. C'tait un +homme courageux, instruit et distingu. + +Il s'levait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la +famille obdite par la bravoure, le savoir et l'loquence. Dans les +circonstances o il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de +prudence que de dcision; aussi, pour viter de fournir un nouveau sujet +de perturbation, commena-t-il par tenir secrte la mort de son pre. +Rien, l'extrieur, ne laissa supposer le changement de rgne. + +Soua tait alors rduite la dernire extrmit. Le premier acte +d'Ismal fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un puissant +renfort aux assigs. Les gnraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui +commandaient cette expdition, abordrent heureusement et, seconds par +les troupes de la garnison, vinrent avec imptuosit attaquer le camp +des Nekkariens, au moment o ceux-ci se croyaient srs de la victoire. +Aprs une courte lutte, les kharedjites furent mis en droute et leur +camp demeura aux mains des Fatemides. Soua tait sauve. + +Abou-Yezid chercha un refuge Karouan, o se trouvaient ses femmes et +le fidle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposs contre +lui cause de ses cruauts, et voyant son toile sur le point d'tre +clipse, fermrent les portes son approche et refusrent de le +recevoir. Il se retira Sebiba, suivi seulement de quelques partisans. +En mme temps, le khalife Ismal, aprs avoir pass par Soua, faisait +son entre Karouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie gnrale +aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d'Abou-Yezid +furent respects, et le prince lit pourvoir leurs besoins. + +DFAITES D'ABOU-YEZID.--Cependant, l'Homme l'ne, qui avait obtenu +quelques succs sur des corps isols, runit encore une arme et vint, +avec confiance, se prsenter devant Karouan; il attaqua mme le camp +d'Ismal qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant +plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant +reu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les +kharedjites dans le sud. + +Abou-Yezid envoya alors des corps isols inquiter les environs de +Karouan et couper la route de cette ville El-Mehda et Soua. Le +chef de la rvolte semblait nanmoins bout de forces; Ibrahim crut +pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses +femmes condition qu'il s'loignerait pour toujours. L'Homme l'ne +accepta et reut le pardon pour lui et ses partisans. + +Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espr obtenir la paix +en traitant le rebelle avec cette gnrosit. A peine Abou-Yezid fut-il +rentr en possession de son harem qu'il revint attaquer les Fatemides +plongs dans une trompeuse scurit (aot 916). Le khalife rsolut alors +d'en finir par la force avec ce lche ennemi. Ayant runi un corps +nombreux de troupes rgulires et d'auxiliaires Ketama et Berbres et de +l'est, il se mit leur tte et vint attaquer les Kharedjites qui, en +masses tumultueuses, se prparaient renouveler leurs agressions. +Lorsqu'on fut en prsence, Ismal disposa sa ligne de bataille en se +plaant au centre avec les troupes rgulires et en formant son aile +droite avec les contingents de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les +Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis. + +Abou-Yezid vint attaquer imptueusement les Berbres de l'aile droite +et, les ayant mis en droute, se heurta contre le centre qui l'attendit +de pied ferme sans se laisser entamer. Aprs avoir laiss aux Karedjites +le temps d'puiser leur ardeur, Ismal charge la tte de sa rserve et +force l'ennemi la retraite. Bientt les adhrents d'Abou-Yezid sont en +droute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les +vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille ttes de ces +partisans furent, dit-on, envoyes Karouan, o elles servirent +d'amusement la lie du peuple. + +Ce fut alors qu'Ismal traa le plan de k ville de Sabra un mille au +sud-ouest de Karouan. Cette place, qui devait tre la capitale de +l'empire obdite, reut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de +Mansour). Aprs sa dfaite, Abou-Yezid avait en vain essay de se jeter +dans Sebiba. De l, il prit la route de l'ouest et se prsenta devant +Bar'a; cette forteresse, qu'il n'avait pu enlever au dbut de la +campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le +sige. + +Mais il avait affaire un ennemi dont les qualits militaires se +dveloppaient avec les difficults de la campagne. Sans lui laisser +aucun rpit, Ismal confia le commandement de Karouan l'esclavon +Merah, et, se mettant la tte des troupes, alla tablir son camp +Saguet-Mems, o il reut les contingents des Ketama et ceux des +cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946). + +POURSUITE D'ABOU-YEZID PAR ISMAL.--Alors commena cette chasse +mmorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismal +marcha d'abord sur Bar'a. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite +travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous; +il pensait pouvoir rsister dans la place forte de Tobna, mais le +khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore. + +Dans cette localit, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab, +vint apporter des prsents son souverain et lui prsenter ses +hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait +le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aours, la tte d'une +bande. Le khalife ordonna de l'corcher vif. Ainsi faisait-il de tous +ceux qu'il prenait, dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de +_l'corcheur_. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds +coups. + +Ismal reut galement de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des +Mag'raoua, un message amical. Ce prince, alli des Omades d'Espagne, +avait, au profit de l'anarchie, tendu son autorit jusqu' Tiharet et +exerait sa prpondrance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il +avait soutenu l'Homme l'ne, mais la cause de l'agitateur devenait par +trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se htait de l'abandonner avant +qu'elle ft tout fait perdue. + +Abou-Yezid, ne sachant o trouver un appui, dpcha son fils Aoub en +Espagne pour tcher d'obtenir une diversion des Omades. En attendant +leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins +occidentaux du Hodna. Ce pays tait occup par les Beni-Berzal, fraction +des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grce l'appui de ces +indignes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana[546]. Mais le +khalife l'y poursuivit, fora les Beni-Berzal la soumission et mit en +droute les adhrents de l'agitateur. + +Abou-Yezid, qui avait gagn le dsert, y resta peu de temps et reparut +dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismal vint l'y relancer, et +l'Homme l'ne chercha en vain rentrer dans le pt montagneux de +Salt. Rejet vers le sud, il entrana sa poursuite les troupes +fatemides, qui reurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar +l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient arrts[547]. L'arme du +khalife prouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par +le fait des intempries que par le manque de vivres, et elle perdit +beaucoup d'hommes et de matriel. + +[Note 546: Actuellement le Djebel-Mezita 12 milles de Mecila, +dit Ibn-Hammad.] + +[Note 547: Ce fait, avanc par Ibn-Hammad, est contredit par +Ibn-Khaldoun.] + +Ismal pntra alors dans le pays des Sanhadja, o il fut reu par +Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus un suzerain. Pour reconnatre sa +fidlit, le khalife le nomma gouverneur de toute la rgion, au nom des +Fatemides, et lui accorda l'autorisation d'achever la ville d'Achir, +dont il avait commenc la construction dans le Djebel-el-Akhdar[548], +pour en faire sa capitale. + +Aprs tre arriv Hamza, Ismal tomba malade et dut sjourner quelque +temps dans le pays des Sanhadja. On avait compltement perdu la trace +d'Abou-Yezid, lorsque tout coup on apprit qu'il tait venu, la tte +d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le sige devant +Mecila. Ismal, qui se disposait pousser jusqu' Tiharet, se hta +d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientt +Abou-Yezid fut dlog de ses positions: ayant t abandonn par ses +partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre +ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana. + +[Note 548: Voir _Revue africaine_, no 74.] + +CHUTE D'ABOU-YEZID.--Aprs s'tre ravitaill Mecila, Ismal, en +attendant des renforts, alla bloquer la montagne o s'tait rfugi son +ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du +Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus +allies tant enfin arrivs, l'arme fatemide attaqua la montagne; le +combat fut rude; mais force d'nergie, les dfils gards par les +kharedjites furent tous enlevs et les rebelles se dispersrent en +dsordre. + +Abou-Yezid, entran dans la droute, reut un coup de lance qui le jeta +en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en tte desquels +taient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se prcipitrent sur lui pour le +prendre vivant; mais son fils Youns et ses partisans accoururent son +secours, et un nouveau combat acharn s'engagea sur son corps. Les +Nekkariens purent enfin emporter leur chef bless. Un grand nombre de +kharedjites avaient t tus. On dcapita tous les cadavres, ce qui +valut cette bataille le nom de _journe des ttes_[549]. + +L'Homme l'ne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se +renfermer dans une citadelle tablie sur un piton appel _Tagarboucet_ +(l'aron). Ismal l'y poursuivit, mais le refuge du rebelle tait dans +une position tellement escarpe qu'il dut renoncer l'enlever +sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador +(l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commena +le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, il ordonna l'assaut, +mais Abou-Yezid, entour de ses fils[550], s'y dfendit avec le courage +du dsespoir. En vain les assigeants s'avancrent, en traversant des +ravins escarps et en escaladant les roches, jusqu'au pied du dernier +escarpement, malgr la grle de pierres et de projectiles que leur +lanaient les assigs, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les +surprit avant qu'ils eussent achev d'assurer leur victoire. Pendant la +nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort, +afin qu'elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara, +dont les habitations avaient t brles et les bestiaux enlevs, +vinrent le soir mme faire leur soumission. + +[Note 549: Ibn-Hammad.] + +[Note 550: Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar tait aussi avec lui.] + +Ismal avait pu se convaincre, dans ces journes de luttes, qu'il +n'avait pas assez de troupes pour rduire son ennemi. Il demanda des +soldats rguliers Karouan et, en attendant leur arrive, s'installa +son camp du Nador. Tant que je n'aurai pas triomph de mon ennemi, +disait-il[551], mon trne sera o je campe. Le khalife passa ainsi de +longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus +laissait disponibles pacifier la contre. + +[Note 551: Selon lbn-Hammad.] + +Enfin les renforts arrivs par mer parvinrent au camp du Nador et l'on +donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enleve. Abou-Yezid, ses +fils et quelques serviteurs dvous, s'taient rfugis dans une sorte +de rduit o ils tenaient encore. On finit par y pntrer, mais +l'agitateur n'y tait plus; il tait sorti par un passage secret et +fuyait au milieu des roches, port par trois hommes, car il tait +couvert de blessures. Peut-tre aurait-il chapp encore si ceux qui le +portaient ne l'avaient laiss rouler dans un ravin profond, d'o il fut +impossible de le retirer. + +Les vainqueurs finirent par le trouver demi-mort. Ils l'apportrent au +khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite +envers lui; nanmoins, comme il le rservait pour son triomphe, il fit +soigner ses blessures; mais, quelques jours aprs, l'Homme l'ne +rendait le dernier soupir (aot 947). Son corps fut corch et sa peau +bourre de paille pour tre rapporte El-Mehda. Sa chair et les ttes +de ses principaux adhrents ayant t sales, furent expdies +El-Mehda. Du haut de la chaire, on y annona la victoire du khalife, et +les preuves sanglantes en furent livres la populace. + +La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup port aux Nekkariens. Aoub et +Fadel, fils de l'homme l'ne, qui avaient pu chapper, tentrent de +rallier les dbris des adhrents de leur pre. S'tant associs un +ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, nomm Mbed, ils parvinrent +runir une arme et allrent attaquer Tobna et mme Biskra. Mais le +khalife ayant envoy contre eux ses gnraux Chafa et Kacer, soutenus +par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs +furent dfaits et durent se rfugier dans les profondeurs du dsert. + +Ainsi se termina la rvolte de l'Homme l'ne, sous les coups de +laquelle l'empire fatemide avait failli s'crouler. Abou-Yezid, dont on +ne saurait trop admirer la tnacit, l'indomptable nergie et mme les +talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres, griser par le +succs. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant pas sur +El-Mehda aprs la prise de Karouan, il perdit jamais sa cause. +Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que son succs aurait t +bien avantageux pour l'Afrique[552]. + +[Note 552: Nous avons suivi, pour tout le rcit de la rvolte +d'Abou-Yezid, les auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. +530-542, t. III, p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim. +El-Karouani, p. 98 et suivantes. _Documents sur l'hrtique +Abou-Yezid_, par Cherbonneau. _Revue africaine_, no 78, et collection du +_Journal asiatique_.] + + + + +CHAPITRE XI + +FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE +947-973 + + +tat du Mag'reb et de l'Espagne.--Expdition d'El-Mansour +Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile; +victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour, +avnement d'El-Mozz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprmatie +omade.--Les Mag'raoua appellent leur aide le khalife +fatemide.--Rupture entre les Omades et les Fatemides.--Campagne de +Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays l'autorit +fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evnements d'Espagne; mort +d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succde.--Succs des +Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrs de l'influence omade en +Mag'reb.--tat de l'Orient; El-Mozz prpare son expdition.--Conqute +de l'Egypte par Djouher.--Rvoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad crase les +Zentes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succs de son fils Bologguine dans le +Mag'reb.--El-Mozz se dispose quitter l'Ifrikiya.--El-Mozz transporte +le sige de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des +Fatemides d'Afrique. + + +TAT DU MAG'REB ET DE L'ESPAGNE.--Il n'avait pas fallu Ismal moins de +deux annes de luttes incessantes pour triompher de la terrible rvolte +de l'Homme l'ne. C'tait un grand rsultat, obtenu grce l'nergie +du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donn, il faut le +reconnatre, tait mrit. Mais, si le principal ennemi tait abattu, il +restait bien des plaies fermer. Pendant cette crise, l'autorit +fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des +Omades d'Espagne. Le Mag'reb et Aka, en entier, leur obissait dj. +Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nomms El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad, +y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonns dans le +pays des R'omara et obissant leur chef Kennoun, se tenaient seuls +loigns du khalife espagnol, mais en se gardant bien de tmoigner +contre lui la moindre hostilit. + +Auprs de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu peu tendu leur +domination sur leurs voisins; ayant pris une part active la rvolte +d'Abou-Yezid, ils avaient profit de la priode de succs de cet +agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une +habile politique, avait nomm leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur +du Mag'reb central. Enfin, Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour +les Omades. + +En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non +moins grands succs, en profitant de la discorde qui paralysait les +forces des chrtiens; Castille et Lon taient en guerre. Les +Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnomm +l'excellent Comte, avaient cherch s'affranchir du joug un peu lourd +de Ramire II, prince de Lon; mais la fortune avait trahi Ferdinand: +fait prisonnier par son ennemi, il avait t tenu dans une dure +captivit et n'avait obtenu la libert qu'en renonant exercer aucun +commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient +report leur frontire jusqu'au del de Medina-Cli[553]. + +[Note 553: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 64 et suiv. +Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 270, t. II, p. +148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. _Idricides_. +Ibn-Hammad, _loc. cit._ El Marracki, d. Dozy, p. 27 et suiv.] + +EXPDITION D'EL-MANSOUR TIHARET.--Le khalife Ismal voulut profiter de +son sjour dans l'ouest pour lcher d'y rtablir son autorit. Ayant +convoqu ses allis Souk-Hamza[554], il fut rejoint dans cette +localit par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre +917, l'arme s'branla et marcha directement sur Tiharet; Hmid prit la +fuite son approche et gagna Tns, d'o il s'embarqua pour l'Espagne. + +[Note 554: Actuellement Boura, au N.-E. d'Aumale.] + +Une fois matre de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas propos +de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il prfra entrer en pourparlers +avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le dtacher de la +cause omade, il lui offrit de le reconnatre comme son reprsentant +dans le Mag'reb central, avec la suprmatie sur toutes les tribus +zentes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa El-Mansour un +hommage plus ou moins sincre de soumission. Tranquille de ce ct, le +khalife alla chtier les tribus louatiennes de la valle de la Mina, +lesquelles taient infectes de kharedjisme. Aprs les avoir contraintes + la soumission, il se disposa rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant, +il renouvela l'octroi de ses faveurs Ziri-ben-Menad, dont le secours +lui avait t si utile, et lui confirma l'investiture de chef des tribus +sanhadjiennes et de tout le territoire occup par elles jusqu' Tiharet. +Cette vaste rgion comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza, +celles de Lemdia (Mda), Miliana, et enfin une bourgade peine connue +auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand dveloppement et +tait destine au plus brillant avenir, nous avons nomm +_Djezar-beni-Mezr'anna_ (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi +par son pre du commandement de ces trois dernires places[555]. + +Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le chemin de l'est, +le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonait +la mort de son pre et son avnement sous le titre +d'_El-Mansour-bi-Amer-Allah_ (le vainqueur par l'ordre de Dieu). Le 18 +janvier 918, il faisait son entre triomphale Karouan, prcd par un +chameau sur lequel tait plac le mannequin d'Abou-Yezid, soutenu par un +homme. De chaque ct, deux singes, qui avaient t dresss cet +office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe[556]. +Les plus grands honneurs furent prodigus au souverain victorieux. + +[Note 555: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.] + +[Note 556: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +Peu de temps aprs, on reut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid, +tait sorti du Sahara la tte d'une bande de pillards, qu'il ravageait +l'Aours et tait venu mettre le sige devant Bar'a. Mais bientt il +fut mis mort par un chef zenatien, qui envoya sa tte au kalife. +Celui-ci fit expdier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tte de son +fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et +tout le monde prit. Seul le mannequin de l'Homme l'ne fut rejet sur +le rivage; on l'attacha une potence, o il resta jusqu' ce qu'il et +t mis en lambeaux par les lments. Aioub, l'autre fils de l'aptre +nekkarien, fut galement assassin par un chef zente, et ainsi la +famille de l'agitateur se trouva entirement dtruite; ses cendres mmes +furent disperses. + +SITUATION DE LA SICILE; VICTOIRES DE L'OUALI HASSAN-EL-KELBI EN +ITALIE.--Pendant les annes d'anarchie qui avaient t la consquence de +la rvolte d'Abou-Yezid, la Sicile tait demeure abandonne aux +aventuriers berbres amens par Khalil. Personne n'y exerait +effectivement l'autorit, et les chrtiens en avaient profit pour +cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en ralit, la partie +mridionale de l'le, mais ils taient misrables et vivaient dans un +tat de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes, +tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A +Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurp peu + peu l'autorit. + +Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer la tte de l'le un +de ses plus fidles soutiens, dont la famille s'tait distingue en +Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui confra le +titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite hrditaire dans sa +famille (948). Hassan trouva Palerme en tat de rvolte, mais il parvint + y pntrer par ruse, et, s'tant saisi des Tabari, les fit mettre +mort. + +Hassan entreprit alors de chtier les chrtiens qui avaient secou le +joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrognte, qui occupait le +trne de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des +troupes en Calabre pour reconqurir l'indpendance. Hassan, de son ct, +ayant reu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une +arme nombreuse (950), puis mettre le sige devant Gerace. Les Grecs +tant arrivs, l'ouali les battit et les fora de se rfugier Otrante +et Bari; puis il rentra Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de +nouveau en Italie, o des troupes nombreuses avaient t amenes, et y +remporta de grandes victoires. Les ttes des vaincus furent expdies +dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852). + +Dans l't de la mme anne, l'ouali de Sicile signa avec l'envoy de +l'empereur une trvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir +le tribut. Hassan tablit une mosque Reggio[557]. + +[Note 557: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 203-248. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.] + +MORT D'EL-MANSOUR. AVNEMENT D'EL-MOEZZ.--Le khalife avait transport sa +demeure Sabra, vaste chteau situ prs de Karouan, qu'on appelait El +Mansouria, du nom de son fondateur. De l, il dirigeait la guerre +d'Italie et suivait les vnements de Mag'reb, o l'influence fatemide +avait entirement cess pour faire place la suprmatie omade. + +Au commencement de l'anne 953, El-Mansour tomba malade, la suite +d'une partie de plaisir o il avait pris un refroidissement. Dans le +mois de mars[558], il rendait le dernier soupir. Il n'tait g que de +trente-neuf ans, sur lesquels il en avait rgn sept. + +[Note 558: Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en dsaccord sur ce point +avec tous les autres auteurs.] + +Son fils Mad (Abou-Temim), qui avait t dsign par lui comme hritier +prsomptif parmi ses dix enfants, lui succda et prit le nom d'_El-Mozz +li dine Allah_ (celui qui exalte la religion de Dieu). C'tait un jeune +homme de vingt-deux ans, dou d'un esprit mr et ferme. Le 25 avril, il +reut le serment de ses officiers, et s'appliqua immdiatement la +direction des affaires de l'tat. Il alla ensuite faire une tourne dans +ses provinces, afin de s'assurer de la fidlit de ses gouverneurs et de +l'tat de dfense des frontires[559]. + +[Note 559: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 142.] + +LES DEUX MAG'REB RECONNAISSENT LA SUPRMATIE OMADE.--De graves +vnements s'taient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit. + +Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, tant mort en 949, avait +t remplac par son fils Abou-l'Ach-Ahmed, surnomm El-Fdel (l'homme +de mrite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour +omade, s'empressa de faire hommage de vassalit En-Nacer et de +rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide +envoyrent galement des dputations au souverain de l'Espagne +musulmane, et ainsi toute la rgion septentrionale du Mag'reb extrme se +trouva place sous sa suzerainet. Mais il ne suffisait pas En-Nacer +que l'on y pronont la prire en son nom; il lui fallait des gages plus +srieux et il demanda bientt l'imprudent El-Fdel de lui cder les +places de Tanger et de Ceuta[560]. + +Dans le Mag'reb central, Yla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et +Mohammed-ben-Khazer, mir des Mag'raoua, avaient t compltement +dtachs, par les agents d'En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient +reu l'investiture du gouvernement omade. Ils s'taient alors partag +le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la rgion orientale; il tait +venu s'installer Tiharet, et, sur cette frontire, s'tait rencontr +avec les Sanhadja, ennemis hrditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes +n'avaient pas tard recommencer entre ces deux tribus. Quant Yla, +il avait conserv la rgion de l'ouest et tendu sa suprmatie sur les +populations du nord jusqu' Oran; pour se crer un refuge et un point +d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, une journe +l'ouest de Maskara, une capitale qui reut le nom d'Ifgane; les villes +environnantes en fournirent les premiers habitants[561]. + +[Note 560: Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569. +El-Bekri, _Idricides_.] + +[Note 561: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 148, t. III, p. 213, +t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.] + +Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprmatie omade. Fs, +mme, avait reu un gouverneur envoy au nom du khalife. + +Seule, l'oasis de Sidjilmassa, o rgnait un descendant de la famille +miknacienne des Beni-Ouaoul, nomm Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de +suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince rpudia mme les doctrines +Kharedjites et se dclara indpendant en prenant le nom +d'_Ech-Chaker-l'Illah_ (le reconnaissant envers Dieu)[562]. + +[Note 562: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 264.] + +La grande tribu des Miknaa, qui avait toujours sa tte des +descendants de Ben-Abou-l'Afia, tait reste fidle la cause omade, +malgr les revers qu'elle avait prouvs. + +LES MAG'RAOUA APPELLENT LEUR AIDE LE KHALIFE FATEMIDE.--Nous avons vu +qu'En-Nacer avait rclam aux Edricides la possession de Tanger et de +Ceuta, les clefs du dtroit. Ayant essuy un refus, il profita des +dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir +en Mag'reb. Un corps d'arme envoy dans le Rif, sous le commandement de +cet Homd qui avait t prcdemment expuls de Tiharet par les +Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et fora +El-Fdel la soumission (951). Chass de Hadjar-en-Necer, il ne resta +celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral. + +Homed reut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeade +envoya Yla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux tmoignages de son +amiti. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie +d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage +en faisant mettre mort ce Mbed qui avait soutenu autrefois tes fils +d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement l'usurpation de l'autorit sur +les Mag'raoua. Bientt Yala poussa l'audace jusqu' venir enlever +Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer, +rompant alors d'une manire dfinitive avec les Omades, alla, de sa +personne, en Ifrikiya porter ses dolances. Le khalife El-Mozz le reut +avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalit et se +fit donner par lui les renseignement les plus prcis sur l'tat du +Mag'reb (954). + +Dans le cours de la mme anne, El-Mozz appela Karouan le chef des +Sanhadja, et renouvela avec lui les traits d'alliance qui le liaient +son pre. De grandes rjouissances furent donnes en l'honneur de ce +chef qui rentra, combl de prsents, dans son pays, avec l'ordre de se +tenir prt accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyes +dans le Mag'reb. + +RUPTURE ENTRE LES OMIADES ET LES FATEMIDES.--En 955, le khalife +omade, ayant conclu une trve avec Ordoo III, fils et successeur de +Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se dcida +intervenir plus activement en Afrique et commena les hostilits contre +la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre prambule, saisir un +courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme reprsailles, El-Mozz +donna El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec +la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprs +d'Almria, porta le ravage dans la contre et rentra charg de butin. + +Pour tirer, son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lana, peu +aprs, sa flotte, commande par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya. +Mais, des mauvais temps et l'inhospitalit des ctes africaines ne lui +ayant pas permis de dbarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne. +L'anne suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires, +opra son dbarquement Mera-El-Kharez (La Calle), et, de ce point, +alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra +en Espagne. + +Mais ces escarmouches n'taient que des prludes d'action: plus +srieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide au +coeur de sa puissance et prparait une grande expdition, lorsqu'il +apprit la mort d'Ordoo III (957) et son remplacement par son frre +Sancho, dont le premier acte avait t la rupture du trait conclu avec +les Omades. Forc de voler au secours de la frontire septentrionale, +En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique[563]. + +[Note 563: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 73 et suiv. +Amari. _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p. +542.] + +CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG'REB; IL SOUMET CE PAYS L'AUTORIT +FATEMIDE.--El-Mozz jugea alors le moment opportun pour raliser +l'expdition en Mag'reb qu'il mditait depuis longtemps. Ayant donc +runi une arme imposante, il en confia le commandement son secrtaire +(_kateb_), l'affranchi chrtien Djouher dont la renomme, comme gnral, +n'tait pas faire. En 958, Djouher partit la tte des troupes. +Parvenu Mecila, il y prit un contingent command par Djfer, fils de +Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses +guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit galement la colonne, avec +quelques Mag'raoua. + +C'est la tte de ces forces considrables que Djouher pntra dans le +Mag'reb. Yla s'avana sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est +possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrrent en +pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une +soumission plus ou moins sincre. Selon la version du Kartas, il y eut +de sanglants combats livrs auprs de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yla +fut tu par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime +promise par le gnral fatemide. Sa tte fut expdie au khalife en +Ifrikiya. + +Djouher s'attacha ensuite poursuivre les Beni-Ifrene; il crasa leur +puissance et dvasta Ifgane leur capitale. De l, il marcha sur Fs o +commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Omades. Il dut +entreprendre le sige de cette ville qui tait bien fortifie et pourvue +d'un grand nombre de dfenseurs. Aprs quelques efforts, voyant que les +assigs tenaient avec avantage, il se dcida dcamper et marcher +sur Sidjilmassa, o le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'tait dclar +indpendant, sous la suprmatie abasside et avait frapp des monnaies +son nom. Ce roitelet lui ayant t livr, Djouher le chargea de chanes; +puis, aprs avoir rtabli dans ces contres lointaines l'autorit +fatemide, il conduisit son arme vers l'ouest et s'avana jusqu' +l'Ocan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On +dit que, des bords de l'Ocan, il envoya son matre des plantes +marines et des poissons de mer dans des urnes. + +De l, Djouher revint devant Fs et, force de persvrance et de +courage, russit enlever d'assaut cette ville, o Ziri-ben-Menad +pntra un des premiers par la brche. Ahmed-ben-Beker fut fait +prisonnier et la ville livre au pillage. Aprs y avoir pass quelques +jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de +soumettre les Edrisides. Abou-l'Ach-el-Fadel tait mort et c'tait +El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplac. Pour conjurer le danger, ce +prince se rfugia dans le chteau de Hadjar-en-Necer et, de l, envoya +sa soumission au gnral fatemide, en protestant que l'alliance de sa +famille avec les Omades avait t une ncessit de circonstance. +Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son +commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme +capitale la ville de Basra. + +Aprs avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expuls, ou rduit +au silence, les partisans des Omades, Djouher laissa, comme +reprsentant de son matre dans cette rgion, les affranchis Kacer et +Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant Tiharet, il +donna cette ville comme limite de ses tats Ziri-ben-Menad, en +rcompense de sa fidlit. + +A son arrive Karouan, le gnral fatemide fit une entre triomphale +et reut les plus grands honneurs. Il tranait sa suite, enferms dans +des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaoul, le souverain dtrn Sidjilmassa +et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fs (959)[564]. + +[Note 564: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543, +555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim. +El-Karouani, p. 106, 107.] + +GUERRE D'ITALIE ET DE SICILE.--Pendant que l'autorit fatemide obtenait +en Mag'reb ces succs inesprs, la guerre avait recommenc en Italie +entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la +trve en 956, avait envoy, contre les Musulmans d'Italie, des troupes +thraces et macdoniennes. Le patrice Argirius tait alors venu mettre le +sige devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les +infidles. Ammar, frre de Hassan, opra une diversion en Calabre. + +Mais, l'anne suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin +nomm Basile, la colonie anantie et la mosque dtruite. De l, Basile +va attaquer Mazara en Sicile et dfait Hassan qui tait accouru avec ses +troupes, puis il se retire. + +En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses +forces navales, attaquer Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent +favorisa la fuite des navires impriaux et poussa ceux des Musulmans sur +les ctes de Sicile, o plusieurs firent naufrage. En 960, une trve fut +conclue avec l'empire et dura jusqu' l'lvation de Nicphore +Phocas[565]. + +[Note 565: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 250 et suiv.] + +VNEMENTS D'ESPAGNE. MORT D'ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS +EL-HAKEM II LUI SUCCDE.--En Espagne le roi Sancho avait t dtrn et +remplac par Ordoo IV, qui devait tre surnomm _le Mauvais_ (958). La +grand-mre de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-mme +Cordoue, pour dterminer le khalife omade rtablir son fils sur le +trne. En-Nacer accepta, la condition que dix forteresses lui fussent +livres, et bientt l'arme musulmane marcha contre le royaume de Lon. +Au mois d'avril 859, Sancho tait matre de la plus grande partie de son +royaume; l'anne suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des +Navarrais; la rvolte tait vaincue et Ordoo IV cherchait un refuge +Burgos. + +Les avantages obtenus dans le nord taient pour le khalife une bien +faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques +mois disparatre les rsultats de longues annes d'efforts persvrants. +Domin par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'ge, +Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16 +octobre 961, l'ge de soixante-dix ans. Ce prince avait rgn pendant +quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque +toujours t favorable. Aprs avoir pris un pouvoir disput, un royaume +rduit presque rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans +l'tat le plus florissant, le trsor rempli, les frontires respectes. +Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants, +trois mille mosques, de superbes palais, cent treize mille maisons, +trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs[566]. + +El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succda. Aussitt, le roi de +Lon, qui tait humili de la protection des Musulmans, commena +relever la tte et il fut facile de prvoir que la paix ne serait plus +de longue dure[567]. + +[Note 566: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 91, 92.] + +[Note 567: _Ibid._, p. 95. El-Marrakchi (d. Dozy), p. 28 et suiv.] + +SUCCS DES MUSULMANS, EN SICILE ET EN ITALIE.--En Sicile, le gouverneur +kelbite avait entrepris d'arracher aux chrtiens les places qu'ils +tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit matre de +Taormina, qui avait oppos une hroque rsistance de six mois. Un grand +nombre de captifs furent envoys en Afrique et la ville reut le nom +d'El-Mozza en l'honneur du khalife. Dans toute l'le, la seule place +de Rametta restait aux chrtiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint +l'assiger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de +succomber, les chrtiens purent faire parvenir un appel dsespr +Byzance. + +De graves vnements venaient de se produire dans la mtropole +chrtienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne +rgnait que de nom, tait mort, le 15 mars 963, et avait t remplac +par deux enfants en bas ge, sous la tutelle de leur mre et d'un +eunuque. Quelques mois aprs, le gnral Nicphore Phocas, qui avait +acquis un grand renom par la conqute de l'le de Crte (en mai 961), et +qui disposait de l'arme, s'empara du pouvoir. + +Le nouvel empereur rpondit l'appel des Siciliens en leur envoyant une +arme de 40,000 hommes, tous vtrans de la campagne de Crte, sous le +commandement de Nictas et de son neveu Manuel Phocas. De son ct, +El-Mozz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbres +(septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occup Messine, +l'arme s'y retrancha, et de cette base les gnraux rayonnrent dans +l'intrieur. Manuel Phocas alla lui-mme au secours de Rametta et livra, +prs de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre). +L'action fut longtemps indcise, mais la victoire se dcida enfin pour +ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvrent +la mort. Le butin fait dans cette journe fut considrable. Hassan +mourut dans le mois de novembre suivant. + +Rametta continua se dfendre avec hrosme pendant une anne entire. +Enfin, en novembre 955, les assigs, rduits la dernire extrmit, +ne purent empcher les Musulmans de pntrer par la brche. Les hommes +furent massacrs, les femmes et les enfants rduits en esclavage, et la +ville pille. Vers le mme temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine +Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nictas et un grand +nombre de personnages de marque qui furent envoys El-Mehda. + +Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au +tribut et les contraignit signer une trve[568]. + +[Note 568: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 259 et suiv.] + +PROGRS DE L'INFLUENCE OMIADE EN MAG'REB.--Pendant que le khalife +fatemide tait absorb par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb, + peine reconquis, demeurait livr lui-mme, et les Omades +cherchaient par tous les moyens y reprendre de l'influence. Les +gnraux Kacer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient t laisss +comme reprsentants du khalife dans ces rgions, prtrent-ils l'oreille +aux missaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous +l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Mozz les fit mettre mort comme +tratres (961). + +Peu aprs, Sidjilmassa rpudiait encore une fois la suprmatie fatemide +et ouvrait ses portes un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnatre +sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaoul +reprenait le commandement des rgions du sud. En 964, le nouveau +souverain tait mis mort par son frre Abou-Mohammed. Ce prince, qui +s'tait donn le titre d'El-Motezz-l'Illah, proclama de nouveau +l'autorit omade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnatre par +les tribus du haut Mouloua. + +Dans le Rif, les Edrisides taient combls de cadeaux par le souverain +d'Espagne, qui ne ngligeait rien pour les rattacher sa cause. En mme +temps, El-Hakem faisait rparer et complter les fortifications de +Ceuta, o il entretenait une forte garnison[569]. + +[Note 569: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. +544, 569. Kartas, p. 125, 126.] + +TAT DE L'ORIENT. EL-MOEZZ PRPARE SON EXPDITION.--Les souverains de la +dynastie fatemide, suivant l'exemple donn par son fondateur, n'avaient +cess d'avoir les yeux tourns vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils +devaient rgner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la +rvolte d'Abou-Yezid et la ncessit de dfendre le Mag'reb contre les +entreprises des Omades, pour faire ajourner ces projets. El-Mozz les +avait coeur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnatre +que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable. + +L'empereur d'Orient, dgot par l'insuccs de ses tentatives en Sicile +et en Italie, menac dans la pninsule par Othon de Saxe et occup, du +reste, par ses conqutes en Asie, tendait se rapprocher d'El-Mozz, et +mme s'unir avec lui dans un intrt commun. Le khalife abbasside, +ayant perdu presque toutes ses provinces, tait rduit la possession +de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Boudes tenaient la Perse: +les Byzantins taient matres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates, +ces terribles sectaires[570] qui avaient ravag la Mekke parcouraient +les provinces de l'Arabie et commenaient en dborder. La Syrie et +l'Egypte obissaient aux Ikhchidites. + +[Note 570: Les Karmates admettaient l'usage du vin, rduisaient les +jours de jene deux par an, prescrivaient cinquante prires par jour +au lieu de cinq, et enfin avaient modifi leur guise presque toutes +les prescriptions de la religion musulmane.] + +Rapprochs par un intrt commun, El-Mozz et Phocas conclurent, en 967, +une paix qu'ils estimaient devoir tre avantageuse pour chacun d'eux. Le +khalife fatemide intima alors l'mir de Sicile l'ordre de cesser toute +hostilit et d'appliquer ses soins la colonisation et +l'administration de l'le. + +Libre de ce ct, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il +enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les +Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites, +Ikhchid vint mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de +onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La rvolte, cette +compagne des dfaites, clatait partout. Les vnements, on le voit, +favorisaient souhait les projets d'El-Mozz. + +Le khalife, voulant tout prix viter les checs que ses aeux avaient +prouvs dans l'est, rsolut de ne se mettre en route qu'aprs avoir +assur, par ses prcautions, la russite de l'entreprise. Par son ordre, +des puits furent creuss et des approvisionnements amasss sur le trajet +que devait suivre l'arme. En mme temps, comme il voulait assurer ses +derrires, Djouher fut envoy avec une arme dans le Mag'reb. En outre +des intrigues omades dont nous avons parl, et qu'il fallait rduire +nant, le gnral fatemide avait pour mission de rtablir la paix entre +les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer +tait mort depuis quelques annes, et le systme des razias avait +recommenc. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint +en Ifrikiya qu'aprs avoir tout rtabli dans l'ordre, fait rentrer les +impts et recrut une nombreuse et solide arme[571] (968). + +[Note 571: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 274 et suiv. +Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et +suiv., El-Karouani, p. 107 et suiv.] + +Conqute de l'Egypte par Djouuer.--Au moment o tout tait prt pour le +dpart, un vnement imprvu vint encore favoriser les projets +d'El-Moezz. Kafour, qui, en ralit, gouvernait depuis deux ans l'empire +ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et +l'anarchie. De pressants appels furent adresss d'Egypte au khalife. Au +commencement de fvrier 969, l'immense arme, qui ne comptait, dit-on, +pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le +commandement de Djouher. Le khalife, entour de sa maison et de ses +principaux officiers, vint Rakkada faire ses adieux l'arme et son +brave chef. + +Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reut, auprs d'Alexandrie, une +dputation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la +soumission de la ville. Les troupes restes fidles se trouvaient alors +en Syrie (juin 967). Mais, aprs le dpart des envoys, un mouvement +populaire s'tait produit au Caire et chacun se prtendait prt +combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontr l'ennemi en +avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entre au +Caire le 6 juillet 969. La souverainet des fatemides fut alors +proclame dans toute l'Egypte, en mme temps que la dchance des +Ikhchidites. Ce fut en trs peu de temps, et pour ainsi dire sans +combattre, que le descendant du mehdi devint matre de ce beau royaume, +depuis si longtemps convoit, et pour lequel ses anctres avaient fait +tant d'efforts striles. + +Aprs avoir trac, son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle +qu'il appela El-Kahera (_la Triomphante_)[572], Djouher jugea +indispensable d'agir en Syrie, o les partisans de la dynastie dchue +s'taient runis en forces assez considrables. Il y envoya un de ses +gnraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'arme. +Ramla, puis Damas tombrent au pouvoir de l'arme fatemide +(novembre-dcembre 969). + +[Note 572: C'est de ce nom qu'on a fait _Le Caire_.] + +Djouher s'tait prsent en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce +rle aprs la victoire, rtablit la marche rgulire de +l'administration, en plaant partout des fonctionnaires pris parmi les +Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout ne pas froisser les +convictions religieuses et maintenir les usages qui n'taient pas +contraires la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la +fameuse mosque El-Azhar[573]. + +[Note 573: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 284 et suiv.] + +RVOLTES EN AFRIQUE. ZIRI-BEN-MENAD CRASE LES ZENTES.--Dans le +Mag'reb, la cause fatemide tait loin d'obtenir d'aussi brillants +succs. Aussitt aprs le dpart de Djouher, le feu de la rvolte y +avait de nouveau clat. La rivalit qui existait entre les Mag'raoua, +commands par Mohammed-ben-el-Kher, petit-fils d'Ibn-Khazer, et +Ziri-ben-Menad, avait t habilement exploite par le khalife El-Hakem. +Les agents omades avaient galement russi exciter +Djfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il +tait humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide tre +toutes pour le chef des Sanhadja. Bientt la rvolte clatait sur un +autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain +Abou-Djfer se jetait dans l'Aours, en appelant lui les mcontents et +en ralliant les dbris des Nekkariens. El-Mozz, en personne, marcha +contre le rebelle, mais, son approche, les Nekkariens se dbandrent, +et Abou-Djfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui +s'tait avanc jusqu' Bar'a, chargea Bologguine, fils de Ziri, de +poursuivre les rvolts et rentra dans sa capitale. Peu aprs, +Abou-Djfer faisait sa soumission. + +La rivalit entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'tait transforme en +un tat d'hostilit permanente. Sur ces entrefaites, +Mohammed-ben-el-Kher, chef de ces derniers, contracta alliance avec les +autres tribus zentes, toutes dvoues aux Omades, et leva l'tendard +de la rvolte. + +Les partisans avrs des Fatemides furent massacrs et on proclama, dans +tout le Mag'reb, l'autorit d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et +Zenata se prparaient prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur +eux l'improviste la tte de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou +fils Bologguine commandait l'avnt-garde. Le premier moment de surprise +pass, les Zentes confdrs essayrent de reformer leurs lignes, et un +combat acharn s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lchrent pied en +abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflamms par l'exemple de leur +chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kher, aprs +avoir vu tomber tous ses guerriers, se pera lui-mme de son pe. Les +pertes des Zentes, et surtout des Mag'raoua, furent considrables. On +expdia Karouan les ttes des principaux chefs (970). Le rsultat de +cette victoire fut de rtablir, pour un instant, l'autorit fatemide +dans le Mag'reb[574]. + +[Note 574: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 7, 149, 549, t. III, +p. 234 et suiv. El-Karouani, p. 125. El-Bekri, passim.] + +MORT DE ZIRI-BEN-MENAD. SUCCS DE SON FILS BOLOGGUINE DANS LE +MAG'REB.--El-Mozz n'tait pas sans inquitude sur les intentions de +Djfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'tre excite par les +derniers succs de Ziri. Il le manda amicalement sa cour; mais le +gouverneur de Mecila, craignant quelque pige, leva le masque et alla +rejoindre les Zentes, qui avaient t rallis par El-Kher, fils de +Mohammed-ben-Khazer[575], brlant du dsir de tirer vengeance de la mort +de son pre. Bientt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja, +la tte d'une arme considrable. Ziri-ben-Menad, pris son tour au +dpourvu et spar de son fils Bologguine, rassembla la hte ses +guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette +fois la victoire se dclara contre lui. Aprs un engagement sanglant, +les Sanhadja commencrent prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les +rallier: son cheval s'tant abattu, il fut aussitt perc de coups par +ses adversaires, qui se prcipitrent sur son corps et le dcapitrent +(juillet 971). Yaha, frre de Djfer-ben-Hamdoun, fut charg de porter + Cordoue la tte de Ziri. On l'exposa sur le march de la ville. + +[Note 575: Nous suivons ici l'usage indigne consistant donner le +nom de l'aeul, devenu patronymique, en supprimant celui du pre.] + +A la nouvelle de ce dsastre, Bologguine accourut pour venger son pre +et prserver ses provinces. Il atteignit bientt les Zentes et leur +infligea une entire dfaite. Il reut alors du khalife le diplme +d'investiture, en remplacement de son pre, et l'ordre de continuer la +campagne si bien commence. A la tte d'une arme compose de guerriers +choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les +partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avana jusqu' Tobna et Biskra; puis, +reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zentes +dissidents. Aprs un sjour Tiharet, il se lana rsolument dans le +dsert, o El-Kher et ses Zentes avaient cherch un refuge, et les +poursuivit jusqu'auprs de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit +de nouveau en droute; El-Kher, fait prisonnier, fut mis mort. + +Quant Djfer, il alla demander un asile en Espagne, auprs d'El-Hakem. + +Traversant alors le Mag'reb extrme, Bologguine revint vers le Rif, o +les Edrisides s'taient de nouveau dclars les champions de la cause +omade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau +et jurer fidlit au khalife fatemide. Aprs cette courte et brillante +campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient t en +partie disperss, au point qu'un certain nombre d'entre eux taient +alls chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa revenir +vers l'est; auparavant, il dfendit aux Berbres du Mag'reb de se livrer + l'lve des chevaux, et, pour complter l'effet de cette mesure, +ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir[576]. + +En passant Tlemcen, il dporta une partie de la population de cette +ville et la fit conduire Achir[577]. + +[Note 576: El-Karouani, p. 127.] + +[Note 577: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235, +255. Kartas, p. 125. El-Bekri, _Idricides_, passim.] + +EL-MOEZZ SE PRPARE QUITTER L'IFRIKIYA.--Pendant que la cause fatemide +obtenait ces succs en Mag'reb, ses armes, habilement conduites, +achevaient de dtruire en Syrie la rsistance des derniers partisans de +la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-mme Karouan +les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reut +avec une grande pompe, couronne en tte, et leur rendit la libert. + +Mais les Fatemides trouvrent bientt devant eux, en Syrie, des +adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement +d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et +s'avanaient menaants. Le gnral ketamien Djfer-ben-Felah, envoy +contre eux, fut entirement dfait et perdit la vie dans la rencontre. +Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchrent ensuite contre +l'Egypte. + +Les brillantes victoires remportes par les Fatemides risquaient d'tre +annihiles, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le +commandement dans la nouvelle conqute. Djouher pressait depuis +longtemps le khalife de transporter en Egypte le sige de l'empire; mais +El-Mozz, au moment de raliser le rve de sa famille, hsitait +quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fonde par le mehdi. En +prsence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla +d'instances, et comme, en mme temps, arriva Karouan la nouvelle de +la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Mozz se dcida partir +pour l'Orient. Il tablit son camp Sardenia, entre Karouan et +Djeloula, y runit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de +prendre toutes les dispositions ncessaires en vue de l'abandon +dfinitif du pays. + +La grande difficult tait de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains +sres. Afin de ne pas donner trop de puissance son reprsentant, il +divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien +Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nomm gouverneur de la province de Tripoli. En +Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conserv le commandement; +El-Mozz craignit que l'influence norme dont elle jouissait la pousst + se dclarer indpendante. Il rappela de l'le le gouverneur +Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iach, de la +direction des affaires. Mais, peine celui-ci tait-il arriv, que la +rvolte clatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'le, +comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de +gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb rsidant Karouan, le khalife +le rserva Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le +dvouement lui taient connus. La perception de l'impt fut confie +deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et +quelques chefs de la milice furent galement rservs sa nomination; +enfin, un conseil de grands officiers fut charg d'assister +Bologguine[578]. + +[Note 578: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Karouani, p. +110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremre, _Vie d'El-Moez_. Amari, +_Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.] + +EL-MOEZZ TRANSPORTE LE SIGE DE LA DYNASTIE FATEMIDE EN EGYPTE.--Au +commencement de l'automne de l'anne 972, Bologguine rentra de son +heureuse expdition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands +honneurs et lui accorda les titres honorifiques de _Sifed-Daoula_ +(l'pe de l'empire) et d'_Abou-el-Fetouh_ (l'homme aux victoires); il +voulut en outre qu'il prt le nom de Youof. Lui ayant annonc son +intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traa sa ligne de +conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux +Berbres une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impts, et de +ne jamais donner de commandement important une personne de sa famille, +qui serait amene vouloir partager l'autorit avec lui. Il lui +prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Omades dans +le Mag'reb et de faire son possible pour expulser dfinitivement leurs +adhrents du pays. + +Dans le mois de novembre 972, El-Mozz se mit en route et fut accompagn +jusqu' Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres +de ses anctres et tous ses trsors fondus en lingots. C'tait bien +l'abandon dfinitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours +considr comme lieu de sjour temporaire. + +El-Mozz arriva Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin +suivant, il fit son entre triomphale au vieux Caire (Misr) et alla +fixer sa rsidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Mozza). Nous +perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers sa dynastie en +Egypte, pour ne suivre que le cours des vnements accomplis en +Mag'reb[579]. + +[Note 579: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Karouani, p. +111, 124. El-Bekri, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et +suiv.] + +Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitt la Berbrie, car +nous ne comptons plus les Edrisides disperss et sans forces et dont la +dynastie est sur le point de disparatre de l'Afrique. Partout le peuple +berbre a repris son autonomie; il n'obit plus des trangers; il va +fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur. + +APPENDICE + + CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE + + Date de l'avnement + Obd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910. + Abou-l'-Kacem-el-Kam............ 3 mars 934. + Ismal-el-Mansour................ 18 mai 946. + Maad-el-Mozz.................... Mars 953. + Son dpart pour l'Egypte......... Dcembre 972. + + + + +CHAPITRE XII + +L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES +973-997 + + +Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succs des +Omades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort +d'El-Hakem.--Expditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les +Berg'ouata.--Expdition de Bologguine dans le Mag'reb; ses +succs.--Bologguine, arrt Ceuta par les Omades, envahit le pays +des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui +succde.--Guerre d'Italie.--Les Omades d'Espagne tendent de nouveau +leur autorit sur le Mag'reb.--Rvoltes des Ketama rprimes par +El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis l'autorit omade; luttes entre +les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya; +abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avnement +de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en +Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Omades d'Espagne. + + +MODIFICATIONS ETHNOGRAPHIQUES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les rsultats +des dernires campagnes de Djouher et de Bologguine en Mag'reb avaient +t trs importants pour l'ethnographie de cette contre. Les Mag'rabua +et Beni-Ifrene vaincus, disperss, rejets vers l'ouest, durent cder la +place, dans les plaines du Mag'reb central, leurs cousins les +Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-l, n'avaient gure fait parler d'eux. +Sur les Zentes expulss, un grand nombre, et, parmi eux, les +Beni-Berzal, allrent se rfugier en Espagne et fournirent d'excellents +soldats au khalife omade. D'autres se placrent sous les remparts de +Ceuta[580]. + +Les Sanhadja, au comble de la puissance, tendirent leurs limites et +leur influence jusque dans la province d'Oran. + +Un autre mouvement s'tait produit dans les rgions sahariennes. La +grande tribu zente des Beni-Ouacine s'avana dans le dsert de la +province d'Oran et se massa entre le mont Rached[581], ainsi nomm d'une +de ses fractions, et le haut Mouloua jusqu' Sidjilmassa, prte +pntrer, son tour, dans le Tell[582]. + +Les dbris des Mag'raoua, rallis autour de la famille d'Ibn-Khazer, +passrent le Mouloua et s'avancrent du ct de Fs, en usurpant peu +peu les conqutes des Miknaa[583]. + +[Note 580: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. III, p. 236, 294.] + +[Note 581: Actuellement Djebel-Amour.] + +[Note 582: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5, +25.] + +[Note 583: _Loc. cit._, t. I, p. 265, t, III, p. 235.] + +SUCCS DES OMADES EN MAG'REB; CHUTE DES EDRISIDES; MORT +D'EL-HAKEM.--El-Hakem voulut profit du dpart d'El-Mozz pour regagner +le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide +s'loignait vers l'est, une arme omade, commande par le vizir +Mohammed-ben-Tamls, dbarquait Ceuta, avec la mission de chtier le +prince edriside pour sa dfection. Cette fois, El-Hassan, dcid +combattre, s'avana la rencontre de ses ennemis et les dfit +compltement en avant de Tanger. Les dbris de ces troupes, Africains et +Maures d'Espagne, se rfugirent Ceuta et demandrent du secours +El-Hakem. Le khalife, plein du dsir de tirer une clatante vengeance de +cet affront, runit une nouvelle et formidable arme, en confia le +commandement son clbre gnral R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui +recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et +lui dclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes +d'argent considrables furent mises sa disposition. La campagne devait +commencer par la destruction du royaume edriside. + +Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces prparatifs, +s'empressa de renfermer ce qu'il possdait de plus prcieux dans sa +forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il vacua Basra, sa +capitale, et se retrancha Kar-Masmouda, place forte situe entre +Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas venir l'attaquer et, durant +plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre. +Le gnral omade parvint alors corrompre, force d'or, les +principaux adhrents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout coup +abandonn par ses meilleurs officiers et contraint de se rfugier +Hadjar-en-Necer. + +R'aleb l'y suivit et entreprit le sige du _nid d'aigle_. La position +dfiait toute attaque et ce n'tait que par un blocus rigoureux qu'on +pouvait la rduire. Pour cela, du reste, des renforts taient +ncessaires, et bientt arriva dans le Rif une nouvelle arme omade, +commande par Yaha-ben-Mohammed-et-Todjibi, gnral qui tait investi +prcdemment du commandement de la frontire suprieure en Espagne. Avec +de telles forces, le sige fut men vigoureusement et il ne resta +El-Hassan d'autre parti que de se rendre la condition d'avoir la vie +sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside. + +Aprs la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers +descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays +des R'omara. De l, il pntra dans l'intrieur du Mag'reb. Arriv +Fs, il y rtablit l'autorit omade et laissa deux gouverneurs: l'un +dans le quartier des Karouanides et l'autre dans celui des Andalous. +R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des +reprsentants de l'autorit omade. + +Aprs avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur gnral +du Mag'reb Yaha-et-Todjibi, et rentra en Espagne, tranant sa suite +les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et +une foule de Berbres qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife +El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du +gnral victorieux, le combla d'honneurs, et reut avec distinction +El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux ces princes +et leur assigna des pensions (septembre 974). + +Peu de jours aprs, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la +direction des affaires de l'tat son vizir, Moushafi. Presque +aussitt, ce ministre se dbarrassa des Edrisides, dont l'entretien +tait ruineux pour le trsor, en les expdiant vers l'Orient. On les +dbarqua Alexandrie, o ils furent bien accueillis par le souverain +fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour consquence, de +redonner de l'espoir aux chrtiens du nord, et, comme la frontire avait +t dgarnie de troupes, ils l'attaqurent en diffrents endroits. Dans +cette conjecture, le vizir n'hsita pas rappeler d'Afrique le brave +Yaha-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord. +Djafer-ben-Hamdoun, charg de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui +pour l'assister son frre Yaha. + +El-Hakem, sentant sa fin prochaine, runit, le 5 fvrier 976, tous les +grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel son jeune fils +Hicham tait reconnu pour son successeur. Le premier octobre suivant, le +khalife mourait et l'empire passait aux mains d'un mineur: c'tait la +porte ouverte toutes les comptitions et, par voie de consquence, le +salut du Mag'reb[584]. + +Vers la mme poque (975), Guillaume de Provence mettait fin la petite +rpublique musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante ans ces brigands +rpandaient la terreur en Provence, dans le Dauphin, en Suisse, dans le +nord de l'Italie et sur mer[585]. + +[Note 584: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 124 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140 +et suiv. El-Bekri, passim. El-Marrakchi (d. Dozy), p. 29 et suiv.] + +[Note 585: Voir Raynaud, _Expditions des Sarrasins dans le midi de +la France_, pass. et lie de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, +passim.] + +EXPDITIONS DES MAG'RAOUA CONTRE SIDJILMASSA ET CONTRE LES +BERG'OUATA.--Arriv en Mag'reb, la fin de l'anne 975, +Djfer-ben-Hamdoun s'appliqua apaiser les discussions qui avaient +clat entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaa, et qui taient la +consquence de la rcente immigration des tribus zentes. Pour les +occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expdition contre +Sidjilmassa, o rgnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz. + +L'anne suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous +la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nomm +Khazroun-ben-Felfoul, se portrent sur Sidjilmassa, et, aprs avoir +dfait les troupes d'El-Moatezz, qui s'tait avanc en personne contre +ses ennemis, s'emparrent de l'oasis: El-Moatezz ayant t mis mort, +sa tte fut envoye Cordoue. Khazroun, qui s'tait empar de tous ses +trsors, fut nomm chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne, +dont la suprmatie fut proclame dans ces contres loignes. Ainsi +Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Mouloua, les Miknaa durent +cder la place aux Zentes-Mag'raoua, qui s'installrent dfinitivement +dans le Mag'reb extrme. + +Quelque temps aprs, une querelle s'leva entre Djfer-ben-Hamdoun et +son frre Yaha. Ce dernier vint alors, avec un certain nombre de +Zentes, se retrancher dans la ville de Basra, non loin de Ceuta, o +rsidait un commandant omade. Djfer voulait marcher contre lui; mais, +voyant ses troupes peu disposes entreprendre une campagne dans le Rif +et, en partie, sur le point de l'abandonner, il les entrana vers +l'ouest, contre les Berg'ouata. Cette grande tribu masmoudienne, +cantonne au pied des versants occidentaux de l'Atlas et sur les bords +de l'Ocan, tait devenue le centre d'un schisme religieux, qui y avait +pris naissance environ un sicle et demi auparavant, la voix d'un +rformateur nomm El-Yas. Aprs la mort de ce _marabout_, son fils +Younos avait runi tous ses adhrents et contraint par la force ses +compatriotes accepter la nouvelle doctrine[586]. De grandes guerres +avaient dsol alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept +villes avaient t ruines. La puissance des Berg'ouata tait devenue +redoutable, et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de +Ben-Abou-l'Afia avaient tent, mais en vain, de rduire ces +hrtiques[587]. + +[Note 586: Voir ci-devant, p. 238, 255.] + +[Note 587: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, +_Berghouata_. Ibn-Haukal, passim.] + +Ce fut du nom de _guerre sainte_ que Djfer colora son expdition contre +les Berg'ouata. Il s'avana jusqu'au coeur de leur pays, mais alors, ces +indignes, s'tant rassembls en grand nombre, crasrent son arme +compose de Mag'raoua et autres Zentes; les dbris de ces troupes se +rfugirent Basra, et Djfer rentra en Espagne. Le Vizir, qui +craignait l'influence de ce gnral en Mag'reb, confirma, pour +l'affaiblir, son frre Yaha dans le commandement de la ville de Basra +et du Rif, et n'inquita pas celui-ci, au sujet de sa dfection qui +avait t si prjudiciable Djfer[588]. + +[Note 588: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t. +III, p. 218, 235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.] + +EXPDITION DE BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB; SES SUCCS.--Bologguine, en +Ifrikiya, suivait avec attention les vnements dont le Mag'reb tait le +thtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait +au pralable assurer sa position Karouan, et l'on ne saurait trop +admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbre fit +preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Mozz, tait +mort peu de temps aprs son arrive au Caire (975) et avait t remplac +par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la +suppression du gouvernement isol de la Tripolitaine, tel qu'il avait +t tabli par El-Mozz, lors de son dpart. Ainsi, le prince berbre +tendit son autorit jusqu' l'Egypte et, tranquille du ct de l'est, +il put se prparer intervenir activement en Mag'reb. + +En 979, Bologguine, la tte d'une arme considrable, partit pour les +rgions de l'Occident. Il traversa sans difficult le Mag'reb central, +et, ayant franchi la Mouloua, trouva dserts les pays occups alors par +les tribus zentes, celles-ci s'tant rfugies, son approche, soit +dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avana ainsi, sans coup +frir jusqu' Fs, entra en matre dans cette ville et, de l, se porta +vers le sud. Ayant remont le cours de la Mouloua, il parvint, en +chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu' Sidjilmassa. Cette oasis lui +ouvrit ses portes. El-Kher-ben-Khazer, ayant t pris, fut mis mort. +Les familles de Yla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun +trouvrent un refuge Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans +les provinces qu'il venait de conqurir, reprit la route du nord, pour y +relancer les Zentes, ses ennemis et les soutiens de la cause omade. +La province de Hebet tant tombe en son pouvoir, il se disposa +marcher sur Ceuta. + +BOLOGGUINE, ARRT CEUTA PAR LES OMADES, ENVAHIT LE PAYS DES +BERG'OUATA.--Mais, pendant que ces succs couronnaient les armes du +lieutenant des Fatemides, les Omades d'Espagne ne restaient pas +inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplant, +quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires +du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II. +Dcid disputer Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne +vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui tre oppos que +Djfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant plac la tte d'une +arme considrable, il mit, dit-on, sa disposition cent charges d'or +et l'envoya en Afrique. Aussitt aprs son dbarquement, ce gnral +rallia autour de lui les principaux chefs zentes avec leurs +contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientt, d'autres +renforts, arrivs d'Espagne, portrent l'effectif de l'arme omade +un chiffre considrable. + +Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'tait +jet dans les montagnes de Ttouan et y avait rencontr les plus grandes +difficults pour la marche de ses troupes. Enfin, force de courage et +de persvrance, la dernire montagne fut gravie et le gouverneur +sanhadjien put voir ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de +le rcompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succs, le jeta +dans le dcouragement. Un immense rassemblement tait concentr sous la +ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour +ravitailler ces camps. + +Attaquer ce moment et t insens. Bologguine y renona sur-le-champ; +ramenant son arme sur ses pas, il alla dtruire la ville de Basra et, +de l, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait dj rencontrs dans +sa prcdente campagne. Ces schismatiques s'avancrent bravement sa +rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aa. Mais les +Sanhadja se lancrent contre eux avec tant d'imptuosit qu'ils les +mirent en pleine droute aprs avoir tu leur chef[589]. + +[Note 589: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 12, 131, 557, t. +III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, _Berghouata_. Dozy, _Musulmans +d'Espagne_, t. III, p. 183.] + +MORT DE BOLOGGUINE. SON FILS EL-MANSOUR LUI SUCCDE.--L'loignement de +Bologguine avait renvers tous les plans de Djfer. Bientt les +Berbres, entasss Ceuta, manqurent de vivres et, avec la disette, la +msintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait +besoin, en Espagne, de troupes dtermines afin d'craser les factions +adverses, en profita pour attirer dans la pninsule un grand nombre +d'Africains. + +Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expditions dans le pays des +Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des sicles, vivaient +indpendants, avaient d se soumettre et leurs principaux chefs, chargs +de fers, avaient t expdis en Ifrikiya. Dans le cours de Tanne 983, +Bologguine se dcida rentrer Karouan, mais comme Ouanoudine, de la +famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait russi s'emparer de +l'autorit Sidjilmassa, il rsolut de pousser d'abord une pointe dans +le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-tre Bologguine +n'alla-t-il pas jusqu' Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du +mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la +route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette +ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi +Abou-Yor'bel envoya aussitt la nouvelle de cette mort El-Mansour, +fils de Bologguine et son hritier prsomptif, qui commandait et +rsidait Achir, puis l'arme continua sa route vers l'est. + +El-Mansour se rendit Karouan et reut en route une dputation des +habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna +l'assurance qu'il continuerait employer pour gouverner la voie de la +douceur et de la justice. A Sabra il reut le diplme du khalife El-Aziz +lui confrant le commandement exerc avec tant de fidlit par son pre. +El-Mansour rpondit par l'envoi d'un million de dinars (pices d'or) +son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet son oncle +Abou-l'Behar et celui d'Achir son frre Itoueft[590]. + +[Note 590: El-Karouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. +II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri, +passim.] + +GUERRE D'ITALIE.--Pendant que le Mag'reb tait le thtre des luttes que +nous venons de retracer, les mirs kelbites de Sicile, matres +incontests de l'le, avaient report tous leurs efforts sur la terre +ferme. L'empereur Othon I tait mort, en 973, et avait t remplac par +son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de +l'affaiblissement de l'autorit de ses deux cousins de Constantinople, +pour envahir l'Italie mridionale. Benevent et Salerne tombrent en son +pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette +conjoncture, que d'appeler les Musulmans. + +Au printemps de l'anne 982, Othon, ayant reu de nombreux renforts, +entra dans les possessions byzantines l'a tte d'une arme compose de +Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces +suprieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de +l'empire. Tarente, mal dfendue par les Grecs, fut enleve, ainsi que +Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son +arme, vient offrir le combat aux envahisseurs. Aprs une rude bataille +dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'arme allemande +est en pleine droute, laissant quatre mille morts sur le terrain. +Othon, presque seul, peut grand peine s'enfuir sur une galre grecque. +Il regagne le nord de l'Italie et meurt Rome le 7 dcembre 983. + +Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, sans +poursuivre la campagne. Son lvation fut ratifie par le khalife +El-Aziz[591]. + +[Note 591: Ibn-El-Athir, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, t. +II, p. 322 et suiv. Elie de la Primaudaie, _Arabes et Normands en Sicile +et en Italie_, p. 154 et suiv.] + +LES OMEADES D'ESPAGNE TENDENT DE NOUVEAU LEUR AUTORIT SUR LE +MAG'REB.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitt les +rgions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, tait rentr +en matre Sidjilmassa. + +En Espagne, la rvolte qui se prparait depuis longtemps contre +l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait clat. Le +clbre gnral R'aleb se mit la tte de ceux qui voulaient rendre au +souverain ses prrogatives, mais il succomba dans une meute et +Ibn-Abou-Amer resta seul matre de l'autorit (981). Djfer-ben-Hamdoun +le gnait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983). + +Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait l'Egypte et +rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du khalife pour son +lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers sanhadjiens avec +lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). Il entra aussitt en +relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont Yeddou-ben-Yla tait le +prince, et conclut avec eux un trait d'alliance contre les Omades. +Ds lors, la guerre de partisans recommena dans le Mag'reb. + +Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands avantages dans +le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux succs des Edrisides, +et, cet effet, envoya en Afrique un certain nombre de troupes sous le +commandement de son cousin Abou-el-Hakem, surnomm Azkeladja. Ce +gnral, aprs avoir reu le contingent des Magr'aoua, s'avana contre +l'edriside. Aussitt les Beni-Ifrene abandonnrent El-Hassan, qui n'eut +d'autre parti prendre que de s'en remettre la gnrosit de son +vainqueur. + +Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir en +Espagne; mais celui-ci, au mpris de la promesse donne, le fit mettre +aussitt mort, et, comme il avait appris que son cousin Azkeladja +avait ouvertement blm cet acte, il le rappela de Mag'reb et lui fit +subir le mme sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil frappa en outre +les derniers descendants de la famille d'Edris[592]. + +[Note 592: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 201 et suiv.] + +Dans la mme anne, Itoueft, frre d'El-Mansour, fut envoy en +expdition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre +Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le dfit compltement et le +fora rtrograder au plus vite. + +Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb +Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya Fs avec ordre de protger les +princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de les opposer aux +Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'loignement l'gard de +la dynastie omade. Le nouveau gouverneur arriva Fs en 986 et, par +son habilet et sa fermet dans l'excution des instructions reues, ne +tarda pas rtablir la paix dans le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut combl +d'honneurs, ce qui acheva d'indisposer Yeddou-ben-Yla, chef des +Beni-Ifrene, et le dcida lever le masque ds qu'une occasion +favorable se prsenterait. + +RVOLTES DES KETAMA RPRIMES PAR EL-MANSOUR.--Tandis que l'influence +fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, les sditions +intestines retenaient El-Mansour Karouan et absorbaient toutes ses +forces. La grande tribu des Ketama, si honore sous le gouvernement +fatemide, en raison des immenses services par elle rendus cette +dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, celle des Sanhadja se +substituer elle et absorber successivement tous les emplois. Dj un +grand nombre de Ketamiens taient, partis pour l'Egypte avec El-Mozz et +s'y taient fixs; des rapports constants s'tablirent entre ces migrs +et leurs frres du Mag'reb, et ils se firent les intermdiaires de ces +derniers pour prsenter leurs dolances au khalife. Fatigu de leurs +rcriminations, El-Aziz-Nizar envoya Karouan un agent secret du nom +d'Abou-l'Fahm-ben-Nasroua, avec mission de tout tudier par lui-mme. +Cet missaire fut adress par le khalife Youof, fils +d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage trs +influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune +scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait os se dfaire cause de sa +puissance. + +Ainsi protg dans l'entourage mme du gouverneur, Abou-l'Fahm, aprs +avoir sjourn quelque temps Karouan, gagna le pays des Ketama, o il +commena prcher la rvolte ces Berbres. Cependant El-Mansour, +ayant t instruit de toutes ces intrigues, fit tomber +Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youof dans un guet-apens o ils +trouvrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, de sa propre main. +Dbarrass de ces dangereux ennemis, il se disposa combattre +l'agitateur, qui avait pleinement russi soulever les Ketama et dj +battait monnaie en son nom. + +Sur ces entrefaites, arrivrent d'Egypte deux envoys, apportant, de la +part du khalife El-Aziz, un message par lequel il dfendait El-Mansour +de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le menaait du poids de sa +colre s'il transgressait cet ordre; les messagers dclarrent mme que, +dans ce cas, ils devraient le conduire, la corde au cou, leur matre. +Ces menaces causrent au fils de Bologguine la plus violente indignation +et eurent un effet tout oppos celui qu'on en attendait. Au lieu de se +conformer aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services +de sa famille, El-Mansour commena par squestrer les deux officiers, +puis il pressa de toutes ses forces les prparatifs de la campagne. +Bientt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila, qu'il +livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction dans +tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de Stif et le mit +en droute. L'agitateur chercha un refuge dans une montagne escarpe, +mais il fut pris et conduit au gouverneur. El-Mansour ordonna de le +mettre en pices devant les envoys du khalife El-Aziz, qu'il avait +trans sa suite dans la campagne; des esclaves ngres, aprs avoir +dpec le corps d'Abou-l'Fahm, le firent cuire et en mangrent les +morceaux en leur prsence. Les envoys reurent alors licence de +retourner au Caire; ils y arrivrent terrifis et racontrent leur +matre ce dont ils avaient t tmoins, dclarant qu' _ils revenaient +de chez des dmons mangeurs d'hommes et non d'un pays habit par des +humains_[593]. + +[Note 593: En-Nouri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.] + +Au mois de mai 988, El-Mansour rentra Karouan. + +L'anne suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, russit encore, en se +faisant passer pour un petit-fils d'El-Kam, soulever les Ketama. Mais +cette rvolte fut bientt touffe par El-Mansour lui-mme, qui fit +mettre mort l'imposteur et infligea de nouvelles punitions la tribu +o ce dernier avait trouv asile. De l, il se porta Tiharet en +poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait de se dclarer contre +lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource que de se jeter dans les +bras des Mag'raoua. El-Mansour, aprs tre rest quelque temps +Tiharet, y laissa comme gouverneur son frre Itoueft, puis il alla +Achir recevoir la soumission de Sad-ben-Khazroun, auquel il donna le +commandement de Tobna. Il rentra ensuite Karouan (989)[594]. + +[Note 594: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259. +El-Karouani, p. 133.] + +LES DEUX MAG'REB SOUMIS L'AUTORIT OMADE; LUTTES ENTRE LES MAG'RAOUA +ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, rest seul chef +des Mag'raoua, avait vu s'accrotre son autorit et son influence aux +dpens de Yeddou-ben-Yla. En 987, il fut appel Cordoue par le vizir +Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter sur les chrtiens de grandes +victoires. Bermude, roi de Lon, avait vu jusqu' sa capitale tomber aux +mains des Musulmans et n'avait conserv que quelques cantons voisins de +la mer. Le vizir fit Ziri une rception princire. + +Yeddou aurait, parat-il, t galement invit se rendre en Espagne, +mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux. +Selon Ibn-Khaldoun, il se serait mme cri: _Le Vizir croit-il que +l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux_? C'tait la +rupture dfinitive. Il leva l'tendard de la rvolte (991) et dbuta en +attaquant et dpouillant les tribus fidles aux Omades. Le gouverneur, +Hassen-ben-Ahmed, runit alors une arme laquelle se joignirent les +contingents de Ziri, rentr d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle; +mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre +d'adhrents, avec lesquels il vint courageusement la rencontre de +l'arme omade. L'ayant attaque, il la mit en droute. Hassen et une +masse de guerriers mag'raoua restrent sur le champ de bataille. Yeddou, +marchant alors sur Fs, enleva cette ville d'assaut et tendit son +autorit sur une partie des deux Mag'reb. + +A l'annonce de la dfaite et de la mort de son lieutenant, le vizir +Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de +reprendre Fs et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de +rallier les dbris de la milice omade, puis il appela de nouveau ses +Mag'raoua la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle +d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait chapp la poursuite de son +neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhrents se joindre Ziri. +Ces deux chefs attaqurent aussitt Yeddou-ben-Yla et, aprs une +campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois +Fs, ils finirent par rester matres du terrain, aprs avoir rduit +Yeddou au silence. + +Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de +Tiharet pour les Fatemides, et son frre Atiya, avaient achev de +dtacher de l'autorit d'El-Mansour la rgion comprise entre les monts +Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prire au nom du +khalife omade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar, +le vizir espagnol, pour rcompenser celui-ci de ces importants +rsultats, dont il lui attribuait le mrite, le nomma chef des contres +du Magreb central et laissa Ziri le commandement du Mag'reb extrme. + +Mais, peu de temps aprs, Khalouf, irrit de voir que la rcompense +qu'il avait mrite avait t recueillie par un autre, abandonna le +parti des Omades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. Ziri-ben-Atiya +pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le transfuge. N'ayant pu +l'y dcider, il se mit lui-mme sa poursuite, l'atteignit, mit ses +adhrents en droute et le tua; Atiya put s'chapper et se rfugier, +suivi de quelques cavaliers, dans le dsert (novembre 991)[595]. + +[Note 595: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221, +240, 241. Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.] + +PUISSANCE DE ZIRI-BEN-ATIYA; ABAISSEMENT DES BENI-IFRENE.--Dbarrass de +cet ennemi, Ziri, qui avait reu sa solde une partie de ses adhrents, +expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement +Fs avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contres environnantes. Le +refus d'Abou-l'Behar de concourir la dernire campagne amena entre les +deux chefs une msintelligence qui se transforma bientt en conflit. Ils +en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de +chercher un refuge auprs de la garnison omade de Ceuta. Il crivit, +de l, la cour d'Espagne, pour demander rparation; en mme temps, il +envoyait un missaire Karouan afin d'offrir sa soumission son neveu +El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir omade, qui considrait ce +personnage comme un homme trs influent qu'il tenait mnager, lui eut +envoy Ceuta son propre secrtaire pour recevoir ses explications et +ses plaintes, Abou-l'Behar vita de le rencontrer et, peu aprs, gagna +le chemin de l'est. + +Aussitt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda Ziri le gouvernement des deux +Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer +Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contre jusqu' Tiharet, et +le contraignit la fuite. Ce chef, s'tant rendu Karouan, fut bien +accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le +commandement de Tiharet. + +Matre enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y rgna +plutt en prince indpendant, qu'en reprsentant des khalifes de +Cordoue. Aprs la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'taient rallis +autour de son neveu Habbous, mais bientt ce chef avait t, son tour, +assassin, et le commandement avait t pris par Ham-mama, petit-fils de +Yla, qui avait emmen les dbris de la tribu dans le territoire de Sal +et tait venu s'implanter entre cette ville et Tedla. + +En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-mme de l'inconvnient +qu'offrait la ville de Fs, comme capitale, en cas d'attaque, fonda, +prs de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, o il s'tablit avec sa famille +et ses trsors. En outre de la force de la position, il comptait sur les +montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il tait vaincu. + +MORT DU GOUVERNEUR EL-MANSOUR. AVNEMENT DE SON FILS BADIS.--Quelque +temps aprs, El-Mansour mourut Karouan (fin mars 996), et fut inhum +dans le grand chteau de Sabra; il avait rgn treize ans. Son fils +Badis, qu'il avait prcdemment dsign comme hritier prsomptif, lui +succda en prenant le nom d'_Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula_. Il confia +ses deux oncles, Hammad et Itoueft, les charges et les commandements les +plus importants. Ayant reu du Caire un diplme confirmant son +lvation, Badis se serait cri: Je liens ce royaume de mon pre et de +mon grand-pre: un diplme ne peut me le donner, ni un rescrit me le +retirer[596]. Six mois aprs la mort d'El-Mansour, eut lieu celle du +khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah lui succda. +C'tait un enfant en bas ge, que les Ketama proclamrent sous la +tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, qui prit le titre +d'_Ouacita_, ou de _Amin-ed-Daoula_ (_intermdiaire_ ou _intendant de +l'empire_). + +Dans les dernires annes, la cour du Caire, loin de tenir rigueur au +vassal de Karouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant + elle et empcher une rupture trop facile prvoir. Parmi les prsents +envoys du Caire en 983 par le khalife El-Mansour, se trouvait un +lphant qui excita, Karouan, la curiosit publique au plus haut +degr et que le gouverneur eut soin de faire figurer dans les +ftes[597]. + +[Note 596: Bann, t. I.] + +[Note 597: El-Karouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II, +p. 15 et suiv.] + +PUISSANCE DES GOUVERNEURS KELBITES EN SICILE.--Pendant que l'Afrique +tait le thtre de tous ces vnements, la Sicile devenait florissante +sous le commandement des mirs kelbites. Djaber, se livrant la +dbauche et ayant laiss pricliter l'tat, avait t bientt dpos par +le khalife du Caire et remplac par Djfer-ben-Abd-Allah. Celui-ci, +aprs avoir gouvern avec intelligence et quit, mourut en 986. Son +frre et successeur, Abd-Allah, qui suivit sa voie, eut galement un +rgne trs court. Aprs sa mort, survenue en dcembre 989, il fut +remplac par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. Sous l'gide de ce prince, +la Sicile, soumise et tranquille, fleurit et devint le sjour favori des +potes et des lettrs. + +Vers la fin du Xe sicle, les Byzantins reconquirent sans peine la +Calabre et la Pouille, et placrent le sige de leur commandement +Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientt, les +exactions des Grecs indisposrent les populations qui appelrent souvent + leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de Sicile se +trouvaient ramens, pour ainsi dire, malgr eux, sur cette terre +d'Italie, o ils avaient combattu depuis prs de deux sicles sans +conserver de leurs victoires de rels avantages matriels[598]. + +[Note 598: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 330 et suiv. Elie +de la Primaudaie, _Arabes et Normands de Sicile_, p. 158.] + +RUPTURE DE ZIRI AVEC LES OMADES D'ESPAGNE.--Dans ces dernires annes, +l'Espagne avait vu une tentative du souverain lgitime Hicham II, +agissant sous l'impulsion de sa mre Aurore, pour reprendre le pouvoir +des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. Cette femme ambitieuse et nergique +avait compt sur l'mir des Mag'raoua, le berbre Ziri-ben-Atiya, pour +l'appuyer dans son dessein, au milieu d'une cour effmine et courbe +sous le despotisme. Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du +prince lgitime dont il avait proclam le nom en Afrique, en mme temps +que la dchance du Vizir. + +Mais le chef berbre avait compt sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer et +l'influence qu'il exerait sur son souverain. Celui-ci n'avait pas tard + regretter son clair d'nergie, et, de lui-mme, s'tait replac sous +le joug. Le Vizir tait sorti de cette preuve plus fort que jamais; +pour en donner la preuve, il commena par supprimer Ziri tous ses +subsides, puis il appela aux armes les Berbres dpossds: Beni-Khazer, +Miknaa, Azdadja, Beni-Berzal, etc.; il en forma une arme, destine +oprer en Mag'reb, et en confia le commandement l'affranchi Ouadah. En +mme temps, il prpara une expdition contre Bermude et tous ses ennemis +de la Pninsule. Cette fois, c'tait la basilique de saint Jacques de +Compostelle, clbre dans toute la chrtient, qui devait lui servir +d'objectif (fin 996)[599]. + +[Note 599: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 222 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.] + + + + +CHAPITRE XIII + +AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE ET EN +SICILE. +997-1045. + + +Ziri-ben-Atiya est dfait par l'omade El-ModalTer.--Victoires de +Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses +oncles et contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa +par Hammad.--Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Mozz, fils de +Ziri, est nomm gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les +Berbres et les chrtiens y prennent part.--Triomphe des Berbres et +d'El-Mostan en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun; +Hammad se dclare indpendant la Kalaa.--Guerre entre Badis et +Hammad.--Mort de Badis, avnement d'El-Mozz.--Conclusion de la paix +entre El-Mozz et Hammad.--Espagne: Chute des Omades; l'edriside +Ali-ben-Hammoud monte sur le trne.--Anarchie en Espagne; fractionnement +de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les +Beni-Ifrene.--Luttes du sanhadjen El-Mozz contre les Beni-Khazroun de +Tripoli; prludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les +Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--vnements de Sicile et d'Italie; chute +des Kelbites.--Exploits des Normands en Italie et en Sicile; Robert +Wiscard.--Rupture entre El-Mozz et le hammadite El-Kad. + + +ZIRI-BEN-ATIYA EST DFAIT PAR L'OMADE EL-MODAFFER.--En rompant +courageusement avec le vizir omade, Ziri avait peut-tre beaucoup +prsum de ses forces; il se prpara nanmoins, de son mieux, lutter +contre lui. Dbarqu Tanger, le gnral Ouadah entra aussitt en +campagne (997). Pendant trois ou quatre mois ce fut une srie +d'escarmouches sans action dcisive; Ouadah parvint alors surprendre +de nuit le camp de Ziri, prs d'Azila, et s'en emparer. Le chef +berbre dut oprer su retraite vers l'intrieur, tandis que Nokour et +Azila tombaient au pouvoir des troupes omades. + +Ces succs taient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, et, +comme Ziri avait repris l'offensive et forc Ouadah la retraite, le +vizir se dcida envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, sous le +commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et vint lui-mme +s'tablir Algsiras, afin de surveiller de plus prs le dpart des +renforts. L'arrive du fils du puissant vizir en Afrique produisit le +plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbres. De toutes +parts, les chefs des tribus, entranant une partie de leurs gens, +dsertrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les tendards +omades. + +Malgr ces dfections, Ziri, dont l'me ne se laissait pas facilement +abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se prpara, +avec une arme fort nombreuse, soutenir son choc. Quand El-Modaffer +eut runi toutes les ressources dont il pouvait disposer, il se mit en +marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci s'avana bravement sa +rencontre, et, en octobre 998, les deux armes se heurtrent au sud de +Tanger. La bataille s'engagea aussitt, acharne et meurtrire; +longtemps, l'issue en demeura indcise; enfin les troupes omades +commenaient plier, lorsque Ziri, qui se trouvait au plus fort de +l'action, fut frapp de trois coups de lance par un de ses propres +serviteurs, un ngre dont il avait fait tuer le frre. Le meurtrier +accourut aussitt dans les rangs ennemis porter la nouvelle de la mort +de l'mir des Mag'raoua. Cependant Ziri, bien que grivement bless au +cou, n'tait pas tomb et son tendard tenait encore debout, de sorte +qu'El-Modaffer ne savait ce qu'il devait croire des rapports du +transfuge ou du tmoignage de ses yeux. Ayant alors remarqu un certain +dsordre parmi les Mag'raoua, il entrana une dernire fois ses +guerriers dans une charge furieuse, et parvint mettre en droute +l'ennemi. + +Les Mag'raoua et leurs allis se dispersrent dans tous les sens; quant + Ziri, on le transporta tout sanglant Fs, o se trouvait alors sa +famille; mais les habitants refusrent de le recevoir, et ce fut avec +beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de son harem. Ziri +ne trouva de scurit pour lui et les siens qu'en se rfugiant dans les +profondeurs du dsert. + +Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Omades. Aussi, lorsque la +nouvelle en parvint Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des rjouissances +publiques. Il envoya ensuite son fils El-Modaffer le diplme de +gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement des provinces +ses principaux officiers, puis il s'occupa de faire rentrer les +contributions qu'il avait frappes sur les populations rebelles. +Sidjilmassa avait t vacue par les Beni-Khazroun; le gouverneur +omade y envoya, pour le reprsenter, un officier du nom de +Hamid-ben-Yezel[600]. + +[Note 600: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. III, p. 244 et suiv., 257. +Kartas, p. 147 et suiv. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 235 et +suiv. El-Bekri, passim.] + +VICTOIRES DE ZIRI-BEN-ATIYA DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Lorsque +Ziri-ben-Atiya fut peu prs guri de ses blessures, il rallia autour +de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dpossdes et repartit en +guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Omades, ce fut contre les +Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et mit en droute +Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le passage. Il vint +alors assiger Tiharet, o Itoueft s'tait rfugi. + +Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant leur tte Makcen et +Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en tat de rvolte, et leur exemple +fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur du +commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar restrent fidles +au gouverneur. Ces graves vnements dcidrent Badis marcher en +personne contre les ennemis. En 999, il se porta sur Tiharet, dbloqua +cette ville et fora Ziri la retraite; mais, en mme temps, +Felfoul-ben-Khazroun s'avanait vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force +fut Badis de revenir sur ses pas pour garantir le sige de son +commandement, sans avoir pu complter sa victoire. Ziri reprit alors +l'offensive, et aprs avoir de nouveau dfait Itoueft et Hammad, +s'empara de Tiharet et de Mecila, puis, se portant vers le nord, il +conquit Chelif, Tns et Oran. Dans toutes ces villes, de mme qu' +Tlemcen qu'il avait conserve, il fit clbrer la prire au nom de +Hicham II et de son vizir. + +Encourag par ses succs, Ziri pntra au coeur du pays des Sanhadja et +vint mettre le sige devant Achir. En mme temps, il crivit au vizir de +Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires et lui demander pardon +de sa rbellion. Ceux des oncles de Badis que Ziri avait recueillis +furent chargs de porter le message en Espagne. Ils y arrivrent en l'an +1000 et furent bien reus par Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les +fautes de Ziri; il rappela son fils El-Modaffer, permit aux +Beni-Ouanoudine de rentrer Sidjilmassa et nomma le gnral Ouadah +gouverneur rsidant Fs. Quant Ziri, il lui abandonna le +commandement des provinces conquises dans le Mag'reb central[601]. + +[Note 601: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260, +261. Kartas, p. 147, 148. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 237. +Baane, passim.] + +Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En +Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun tait venu mettre le sige devant Bar'a. +De l il avait, dit-on, demand des secours en Orient au khalife +fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Karouan. Celui-ci lui +aurait expdi Yaha-ben-Hamdoun, rfugi en Egypte depuis l'assassinat +de son frre; mais ce chef, accompagn de quelques troupes, n'aurait pu +traverser le pays de Barka, occup par la tribu hilalienne des +Beni-Korra, rcemment transporte de Syrie, et ainsi Felfoul serait +demeur rduit ses propres forces. + +Cependant, la panique tait grande Karouan, et dj l'on barricadait +les rues pour se dfendre, mais Badis, arrivant marches forces, +obligea Felfoul lever le sige de Bar'a et rtrograder vers +l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhrents, se joignirent alors +Felfoul, et les confdrs firent une nouvelle expdition contre +Tebessa, mais ils furent repousss. Makcen resta seul avec Felfoul, ses +autres frres tant alls rejoindre Ziri-ben-Atiya. + +En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement +et les mit en pleine droute. Makcen et ses enfants, tant tombs aux +mains du vainqueur, furent livrs par lui des chiens affams qui les +mirent en pices. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont +Chenoua, prs de Cherchel, o ils s'taient rfugis, et les obligea +se rendre, la condition qu'on leur permt de passer en Espagne. + +MORT DE ZIRI-BEN-ATIYA. FONDATION DE LA KALAA PAR HAMMAD.--Au moment o +Hammad obtenait ces succs, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir +sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assigeait depuis longtemps +sans succs. On dit que sa mort fut cause par les blessures que lui +avait faites le ngre et qui s'taient incompltement guries. Son fils +El-Mozz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue +une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se +faire nommer gouverneur du Mag'reb. + +Mais Hammad s'avanait marches forces, et El-Mozz ne jugea pas +prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout devant lui et +semblait prcd par la victoire. Achir dlivre, Hamza et Mecila +rentrrent aussi au pouvoir du gnral sanhadjien, qui rendit l'empire +ses anciennes limites. Il rasa un grand nombre de villes infidles ou +difficiles dfendre et vint fonder, dans les montagnes abruptes de +Kiana, au nord de Mecila[602], une ville forte qu'il appela la Kala (le +chteau), et qu'il peupla avec les habitants des cits dtruites. + +[Note 602: Les ruines de la Kala (Gala, selon la prononciation +locale) se voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le +bassin du Hodna.] + +Badis, de son ct, n'tait pas rest inactif; sans laisser de rpit +Felfoul, il l'avait contraint se jeter dans le dsert. Voyant sa route +coupe, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province de +Tripoli, alors en proie l'anarchie, car le khalife du Caire y envoyait +des gouverneurs que son reprsentant de Karouan refusait de +reconnatre. Il entra en matre Tripoli, dont les habitants +l'accueillirent en librateur. Un certain nombre de Mag'raoua le +rejoignirent dans cette localit[603]. + +La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des +milliers de victimes[604]. + +[Note 603: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263. +Kartas, p. 148. El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, anne 386.] + +[Note 604: Ibn-er-Rakik, cit par les auteurs musulmans.] + +ESPAGNE: MORT DU VIZIR IBN-ABOU-AMER. EL-MOEZZ, FILS DE ZIRI, EST NOMM +GOUVERNEUR DU MAG'REB.--Dans le mois d'aot 1002, le vizir +El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernire +expdition en Castille, mourut Medina-Cli. Le rle qu'il a jou dans +l'histoire des Musulmans d'Espagne est considrable; par son indomptable +nergie, il a retard le dmembrement de l'empire omade, et, par son +audacieuse activit, tendu ses frontires jusqu'au coeur des pays +chrtiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Lon, +Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus clbres avaient t +pilles ou dtruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations +chrtiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la +nouvelle de la mort du terrible vizir. + +Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek, +et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, car il sentait +bien que, malgr l'apparence de la force, son pouvoir tait prcaire et +rsultait surtout de la manire dont il l'exerait. A son arrive +Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulev et rclamant grands cris +son souverain. Or, Hicham II ne tenait nullement se charger des soucis +du gouvernement, et, grce ces dispositions, le vizir parvint assez +rapidement faire reconnatre son autorit. Suivant alors l'exemple de +son pre, il donna tous ses soins la _guerre sainte_[605]. + +El-Modaffer avait trouv dans sa capitale l'ambassade envoye du Mag'reb +par El-Mozz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement ses +propositions, qui lui laissaient plus de libert d'action pour ses +entreprises contre les chrtiens. Le gnral Ouadah fut rappel par lui +de Fs, et il envoya El-Mozz un diplme dat d'aot 1006, lui +confrant le titre de gouverneur du Mag'reb pour la dynastie +omade[606]. Sidjilmassa resta sous l'autorit particulire de +Ouanoudine-ben-Kazroun. + +El-Mozz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'tablit alors Fs et prit en main +la direction des affaires. + +[Note 605: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 238 et suiv.] + +[Note 606: Voir le texte de ce diplme. Ibn-Khaldoun, Berbres, t. +III, p. 248, 249, 250.] + +GUERRES CIVILES EN ESPAGNE. LES BERBRES ET LES CHRTIENS Y PRENNENT +PART.--El-Modaffer tait parvenu rtablir la paix en Espagne, et, sous +sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient tre +florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un +frre du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son pre avec une +chrtienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme +tait dtest, et on lui donnait par drision le nom de _Sanchol_ (le +petit Sancho). Plein de prsomption, il prtendait nanmoins se faire +dcerner le titre d'hritier prsomptif, que son pre et son frre +n'avaient os prendre; aussitt la guerre civile clata dans la +pninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II, +proclamrent, comme son successeur, un arrire-petit-fils +d'Abd-er-Rahman III, nomm Mohammed, et ayant runi une bande d'hommes +dtermins, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachrent +facilement ce prince son acte d'abdication; le chteau de Zahira tomba +ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom +d'_El-Mehdi-b'Illah_ (le dirig par Dieu). + +Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait Tolde, voulut marcher la +tte de ses troupes, composes en grande partie de Berbres, contre +celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnrent. Peu +aprs, il tombait aux mains de ses ennemis et tait massacr. Son +cadavre fut mis en croix Cordoue (1009). + +On croyait qu'aprs cette crise la tranquillit allait renatre; +malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualits ncessaires +pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientt Une nouvelle +rvolte clata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nomm Hicham, se fit +proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbres, vint +attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de +Cordoue, triompha de son comptiteur et le fit dcapiter. Un grand +massacre des familles berbres suivit cette victoire. + +Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Karouan, qui s'tait +prcdemment rfugi en Espagne, rallia les Berbres, brlant du dsir +de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau +khalife, Soleman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom +d'_El-Mostan-l'Illah_ (qui implore le secours de Dieu). + +Puis les Africains, conduits par ces chefs, allrent s'emparer de +Medina-Cli; mais bientt ils y furent bloqus et se virent rduits +implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui +avait t envoye par El-Mehdi dans le mme but, avec l'offre de lui +abandonner de nombreuses places s'il l'aidait craser son comptiteur. +Ainsi, il avait suffi de quelques annes de guerre civile pour faire +perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les +chrtiens par de longues annes de luttes. + +Le comte de Castille se pronona pour les Berbres, leur envoya un +ravitaillement et vint, en personne, se joindre eux avec ses +guerriers. Les confdrs marchrent alors sur Cordoue (juillet 1009), +dfirent le gnral Ouadah, qui avait voulu les prendre revers, et +furent bientt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement leur +rencontre et leur offrit le combat. Il fut entirement dfait; ses +soldats furent massacrs par milliers, tandis que Ouadah regagnait la +frontire du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais. +Voyant sa situation dsespre, El-Medhi se dcida rendre le trne +Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant. +Mais les Berbres, victorieux, n'taient pas gens tomber dans ce +pige; ils entrrent en vainqueurs Cordoue et, aids des Castillans, +mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crne de son +pre Ziri-ben-Menad du crochet o il avait t ignominieusement +suspendu, le long de la muraille du chteau. + +El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolde; ses partisans taient encore +nombreux; Ouadah, dans le nord, tait en pourparlers avec les comtes de +Barcelone et d'Urgel. El-Mostan, ne pouvant retenir les Castillans en +les rcompensant, comme il s'y tait engag, par des cessions de +territoire, ceux-ci regagnrent, chargs de butin, leur province. Sur +ces entrefaites, Ouadah, accompagn d'une arme catalane, commande par +les comtes Raymond et Ermengaud, opra sa jonction avec le Mehdi +Tolde. Puis, le khalife, la tte de toutes ses forces, marcha sur +Cordoue, dfit l'arme d'El-Mostan et rentra en matre dans sa +capitale, qui fut de nouveau livre au pillage par les Catalans (juin +1010). + +Les Berbres s'taient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les +poursuivit, et, les ayant atteints prs du confluent du Guadaira avec le +Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains prirent +une clatante revanche. L'arme d'El-Mehdi fut mise en droute et plus +de trois mille Catalans restrent sur le champ de bataille. Les +survivants de l'arme chrtienne, rentrs Cordoue, s'y conduisirent +avec une cruaut inoue. Enfin les Catalans s'loignrent; peu aprs, +El-Mehdi tombait sous les coups des officiers slaves son service, qui +rtablirent sur le trne Hicham II, ce fantme de khalife. Ouadah, un +des chefs de la conspiration, s'adjugea le poste de premier +ministre[607]. + +[Note 607: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 268 et suiv. Le +mme, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 205 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (d. +Dozy), p. 29 et suiv.] + +TRIOMPHE DES BERBRES ET D'EL-MOSTAN EN ESPAGNE.--Cette rvolution +Cordoue ne rsolvait rien, car les Berbres, victorieux, restaient dans +le midi avec El-Mostan, et n'taient nullement disposs se soumettre +au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau +vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut +au pralable des gages, c'est--dire la remise entre ses mains des +places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaant, en cas de refus, de se +joindre aux Berbres. Ces conditions taient dures; cependant Ouadah, +ayant perdu tout autre espoir de salut, se dcida les accepter. Dans +le mois de septembre 1010, fut sign le trait qui rendait aux chrtiens +presque toutes les conqutes des rgnes prcdents. + +Cependant les Berbres avaient repris la campagne; durant l'automne et +l'hiver suivants, ils rpandirent dans toutes les provinces musulmanes +la dvastation et la mort. Cordoue fut bloque, et la peste vint bientt +joindre ses ravages ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011, +Ouadah fut mis mort par les soldats rvolts. Cependant Cordoue resta +encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant +aux Castillans, ils taient rentrs, sans coup frir, en possession de +leurs provinces, et ne paraissent pas s'tre soucis de tenir +strictement leurs promesses. + +Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbres; la plus horrible +boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les +consquences de leur succs. Soleman-el-Mostan restait enfin matre du +pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle abdication. Le +triomphe des Berbres, dit M. Dozy, porta le dernier coup l'unit de +l'empire. Les gnraux slaves s'emparrent des grandes villes de l'est; +les chefs berbres, auxquels les Amirides (vizirs) avaient donn des +fiefs et des provinces gouverner, jouissaient aussi d'une indpendance +complte, et le peu de familles arabes qui taient encore assez +puissantes pour se faire valoir n'obissaient pas davantage au nouveau +khalife[608]. + +En Espagne comme en Afrique, l'lment berbre reprenait la +prpondrance, au dtriment des petits-fils des conqurants arabes. + +[Note 608: _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 212.] + +LUTTES DE BADIS CONTRE LES BENI-KHAZROUN. HAMMAD SE DCLARE INDPENDANT + LA KALAA.--Pendant que l'Espagne tait le thtre de ces vnements, +sur lesquels nous nous sommes tendus en raison de leur importance pour +l'histoire de la domination musulmane dans la Pninsule, les Berbres +d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment +o l'union leur aurait t si ncessaire pour rsister l'invasion +hilalienne prs de s'abattre sur eux. + +Badis avait lutt en vain pour anantir le royaume mag'raouien fond +Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait rsist avec avantage et +tait parvenu conserver le pays conquis. Abandonn par le khalife +fatemide du Caire, il avait proclam la suzerainet des Omades et +tait mort en l'an 1010. Son frre Ouerrou avait recueilli son hritage +et offert sa soumission Badis, mais bientt la guerre avait recommenc +dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et +les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer +et de rtablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef +indpendant. + +Dans le Mag'reb central, la situation tait autrement grave. Hammad, +aprs avoir soumis la partie occidentale de l'empire sanhadjien, s'tait +occup activement de la construction de sa capitale; bientt la Kala, +peuple des meilleurs artisans et orne des richesses enleves aux +villes voisines, tait devenue une cit de premier ordre. Son fondateur +y commandait en roi, exerant une autorit indpendante sur le Zab, +Constantine et le pays propre des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne +capitale. D'aprs M. de Mas-Latrie[609], un groupe important de Berbres +chrtiens contribua former la population de la Kala. Des privilges +leur furent accords pour le libre exercice de leur culte et un vque +leur fut donn plus tard par le pape Grgoire VII. Les historiens +musulmans sont muets sur ce point. + +[Note 609: _Traits de paix et de commerce concernant les relations +des Chrtiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age_; +t. I, p. 52 et suiv.] + +La jalousie de Badis, excite par les ennemis de son oncle, qui +prsentaient le fondateur de la Kala comme visant l'indpendance, ne +tarda pas amener entre eux une rupture. El-Mozz, fils de Badis, +venait d'tre reconnu par le khalife comme hritier prsomptif de son +pre; celui-ci invita alors son oncle Hammad remettre au jeune prince +le commandement de la rgion de Constantine. + +Cette dcision, qui cachait peu les sentiments de dfiance de Badis, fut +trs mal accueillie par Hammad. Il y rpondit par un refus formel. En +mme temps, il se dclara indpendant, rpudia hautement la suzerainet +des Fatemides, massacra leurs partisans et fit proclamer dans les +mosques la suprmatie des Abbassides. La doctrine chiate fut proscrite +de ses tats et le culte sonnite dclar seul orthodoxe (1014)[610]. La +raction des Sonnites contre les Chiates commena se manifester dans +les villes habites par des populations d'origine arabe. L'entourage +mme du jeune El-Mozz ressentit les effets de ce mouvement des esprits, +le prcepteur du prince tant orthodoxe. Bientt un massacre gnral des +Chiates eut lieu en Ifrikiya[611]. + +[Note 610: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264. +El-Karouani, p. 136, 137.] + +[Note 611: Ibn-el-Athir, anne 407.] + +GUERRE ENTRE BADIS ET HAMMAD. MORT DE BADIS. AVNEMENT +D'EL-MOEZZ.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en +Ifrikiya, la tte de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et +de quelques Zentes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de +Badja, l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim; +mais celui-ci passa du ct de son frre, et le gouverneur n'eut d'autre +ressource que de se mettre lui-mme la tte de ses troupes. A son +approche, l'arme envahissante se dbanda et Hammad se vit contraint de +fuir. Il se rfugia d'une traite derrire le Chelif. + +Badis le poursuivit l'pe dans les reins, entra en vainqueur Achir, +pntra dans les hauts plateaux, reut la soumission des tribus zentes, +telles que les Beni-Toudjine, et s'avana jusqu'au plateau de Seressou. +Renforc par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commands par +Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la +plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans +une position retranche. Cette fois encore, la victoire se pronona pour +Badis, une partie des adhrents de son comptiteur l'ayant abandonn et +le reste ayant t facilement dispers. + +Hammad se rfugia, non sans peine, dans sa Kala, mais Badis ne tarda +pas venir camper dans la plaine de Mecila, et, de l, fit commencer le +blocus de la capitale de son oncle. Pendant les oprations de ce sige; +Badis mourut subitement dans sa tente (juin 1016). Comme la peste avait +reparu en Afrique, il est possible qu'il succomba au flau. Cet +vnement porta le dsordre dans l'arme assigeante compose d'lments +htrognes; les auxiliaires s'tant dbands, la Kala fut dbloque. +Les officiers proclamrent le jeune El-Mozz, fils de Badis, g +seulement de huit ans, et le conduisirent Karouan pendant que son +oncle Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent +rapports Karouan, puis on procda l'inauguration de son successeur +dont l'extrme jeunesse allait favoriser si bien les projets ambitieux +de son grand-oncle. El-Mozz reut d'Orient un diplme o le titre de +_Cherf-ed-Daoula_ (noblesse de l'empire) lui tait donn[612]. + +[Note 612: Ibn-el-Athir, anne 403.] + +CONCLUSION DE LA PAIX ENTRE EL-MOEZZ ET HAMMAD.--Hammad avait repris +vigoureusement l'offensive; aprs tre rentr en possession de son +ancien territoire, il vint mettre le sige devant Bar'a. Mais il avait +trop prsum de ses forces; son neveu ayant march contre lui le mit en +droute et le rduisit encore la dernire extrmit (1017). Hammad +s'tait rfugi derrire les remparts de sa Kala, tandis que le +vainqueur s'avanait jusqu' Stif; il fit proposer celui-ci un +arrangement que le jeune El-Mozz, bien conseill, refusa. + +Le gouverneur tait rentr Karouan, mais la situation de son +grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonn de tous, sans +argent, il se dcida faire une nouvelle dmarche auprs de son +petit-neveu et lui dpcha en Ifrikiya son propre fils El-Kad, porteur +de riches prsents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs +et, enfin, on arriva conclure un trait de paix par lequel Hammad +reut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de +Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conqurir +l'ouest. C'tait la conscration du dmembrement de l'empire fond par +Bologguine. El-Kad reut aussi un commandement et revint la Kala +avec des cadeaux somptueux pour son pre (1017). + +ESPAGNE, CHUTE DES OMADES: L'DRISIDE ALI-BEN-HAMMOUD MONTE SUR LE +TRNE.--Pendant que ces vnements se passaient en Afrique, l'Espagne +tait le thtre d'une nouvelle rvolution. El-Mostan, parvenu au trne +avec l'appui des Berbres et des chrtiens, n'avait aucune sympathie +parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbres, ils ne lui +accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en ralit, +que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur +de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient +la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un lment +important dans l'arme, conservaient toute leur fidlit Hicham II, +bien qu'en ralit personne ne st s'il tait encore vivant. + +Khrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec +Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le dtroit, la tte de ses +partisans, avec l'aide de son frre Kacem, gouverneur d'Algsiras; aprs +avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui +se pronona aussitt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud +entra en matre Cordoue. El-Mostan et ses parents furent mis mort, +et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le +monde se rallia Ali, qui fut proclam khalife, sous le nom +d'_El-Metaoukkel-li-Dne-Allah_ (celui qui s'appuie sur la religion de +Dieu). Ainsi finit la dynastie omade, qui rgnait sur l'Espagne depuis +prs de trois sicles et qui avait donn l'empire musulman de si beaux +jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine +cherifienne, tait devenue berbre, et qui lui-mme ne parlait que trs +mal l'arabe, monta sur le trne de Cordoue. + +Ali avait espr, parat-il, rendre l'Espagne la paix et le bonheur, +mais il comptait sans les factions. Khrane, le chef des Slaves, voulut +jouer le rle de premier ministre tout-puissant; mais le prince edriside +n'entendait nullement partager son autorit. Du dans ses esprances, +le chef des Slaves se mit conspirer et entrana dans son parti ses +compatriotes et les Andalous. Il fallait un khalife: on trouva un +petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, que l'on para de ce titre. Moundir, +ouali de Saragosse, soutenu par son alli Raymond, comte de Barcelone, +se joignit aux rebelles et, au printemps de l'anne 1017, tous +marchrent contre le souverain. Ali, qui jusque l avait cart les +Berbres et rsist leurs prtentions, se jeta dans leurs bras et, +avec leur appui, triompha sans peine de ses ennemis. Ds lors, il +renona faire le bonheur des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses +bonnes intentions; le pays fut livr de nouveau la tyrannie des +Berbres, et le khalife donna lui-mme l'exemple de l'avidit et de la +cruaut. Peu de temps aprs, il fut assassin par trois Slaves, au +moment o il prparait une grande expdition (17 avril 1018)[613]. + +[Note 613: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 313 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. _Idricides_. +El-Marrakchi (d. Dozy), p. 42 et suiv.] + +ANARCHIE EN ESPAGNE. FRACTIONNEMENT DE L'EMPIRE MUSULMAN.--Ali laissa +deux fils, dont l'an, Yaha, tait gouverneur de Ceuta, mais Kacem, +frre d'Ali, avait une plus grande notorit et ce fut lui que les +Berbres proclamrent. De leur ct, Kherane et Moundir lirent le +petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman IV, avec le titre +d'_El-Mortada_ (l'agr de Dieu). Zaoui, le sanhadjien, dont la +puissance tait grande, restait dans l'expectative. Les adhrents du +prtendant omade essayrent de l'entraner dans leur parti et, n'ayant +pu y parvenir, marchrent contre lui, mais ils furent dfaits et, peu +aprs, El-Mortada tait assassin par ses partisans. Kacem, rest ainsi +seul matre du pouvoir, essaya de rendre un peu de tranquillit la +malheureuse Espagne. Pour cela, il fit la paix avec Kherane et les +principaux chefs slaves et andalous et leur donna le commandement de +villes ou de provinces, o ils s'tablirent en matres. Ainsi la paix ne +s'obtenait que par le morcellement de l'empire musulman. + +Vers cette poque (1020), Zaoui abandonna le commandement de la province +de Grenade son fils et rentra Karouan, aprs une absence de vingt +annes; il y fut reu avec de grands honneurs par son neveu +El-Mozz[614]. + +[Note 614: Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.] + +Mais bientt, Yaha, fils d'Ali, leva l'tendard de la rvolte et, +soutenu par les Berbres et les Slaves, marcha sur la capitale. +Abandonn de tous, Kacem dut cder la place (aot 1021). Yaha ne tarda +pas prouver son tour le mme revers de fortune, et Kacem remonta +sur le trne (fvrier 1023). Ds lors, la guerre devint incessante entre +les Edrisides, et s'tendit jusqu'au Mag'reb o un de leurs parents, du +nom d'Edris, alli Yaha, parvint s'emparer de Tanger. L'Espagne se +trouva encore livre aux fureurs de la guerre civile. Yaha, ayant +triomph une dernire fois de son oncle, le tint dans une troite +captivit; mais alors, les Cordouans, profitant de ce que Yaha avait +choisi Malaga comme rsidence, proclamrent un prince omade, +Abd-er-Rahman V, sous le nom d'_El-Mostad'hir_: c'tait la raction de +la noblesse arabe contre l'lment berbre. Mais cette socit caduque +et corrompue tait incapable de se gouverner; bientt une nouvelle +sdition renversa El-Mostad'hir et le remplaa par El-Moktafa, sans pour +cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se dcidrent appeler +chez eux Yaha, afin de mettre un terme cette anarchie. Yaha leur +envoya un de ses gnraux (novembre 1025). Quelques mois aprs, une +nouvelle meute plaait sur le trne de Cordoue un souverain phmre du +nom de Hicham III, appartenant la famille omade[615]. + +[Note 615: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, _Musulmans +d'Espagne_, t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.] + +GUERRES ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, +El-Mozz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, ayant voulu +arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, qui s'taient dclars +indpendants, avait t entirement dfait et contraint de rentrer dans +Fs, aprs avoir perdu presque toute son arme (1016). Ds lors la +puissance des Mag'raoua de Fs fut contrebalance par celle de leurs +cousins du sud. Ils se firent une guerre incessante, dont le rsultat +fut prjudiciable El-Mozz. Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la +valle de la Mouloua, mit des officiers dans toutes les places fortes +et vint mme enlever Sofraoua, une des dpendances de Fs. En 1026, +El-Mozz cessa de vivre et fut remplac par son cousin Hammama. Sous +l'nergique direction de ce chef, les Mag'raoua se relevrent de leurs +humiliations en faisant subir de nombreuses dfaites aux Beni-Khazroun +de Sidjilmassa. + +Les Beni-Ifrene taient, en partie, passs en Espagne; mais un groupe +important, rest dans le Mag'reb, se runit Tlemcen, autour des +descendants de Yeddou-ben-Yla. Aprs avoir tendu de nouveau leur +autorit sur le Mag'reb central, ils attaqurent les Mag'raoua de Fs, +mais sans russir les vaincre; conduits par leur chef Temim, +petit-fils de Yla, ils se portrent alors sur Sal, enlevrent cette +ville et, de l, allrent guerroyer contre les Berg'ouata +hrtiques[616]. + +[Note 616: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235, +257, 271. El-Bekri, passim.] + +LUTTES DU SANHADJIEN EL-MOEZZ CONTRE LES BENI-KHAZROUN DE TRIPOLI. +PRLUDES DE SA RUPTURE AVEC LES FATEMIDES.--En Ifrikiya, la puissance du +gouverneur sanhadjien continuait dcliner. Renonant, pour ainsi dire, +aux rgions de l'ouest, abandonnes de fait Hammad, El-Mozz ne +s'occupait gure que des Beni-Khazroun de la province de Tripoli. +L'anarchie y tait en permanence. Ouerrou, frre de Felfoul, tant mort +en 1015, son fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zentes, +mais ces Berbres se divisrent, et une partie suivit les tendards de +Khazroun, frre de Ouerrou. + +Aprs une courte lutte, celui-ci resta matre de l'autorit et entrana +ses adhrents des incursions sur les territoires de Gabs et de +Tripoli, o un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, commandait pour +El-Mozz. En 1026, cet Abd-Allah, dont le frre venait d'tre mis mort + Karouan, par l'ordre du gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli +Khalifa, chef des Zentes, et celui-ci, tant ainsi devenu matre de +cette place, en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui +s'y trouvaient. + +El-Mozz, bien qu'ayant t lev dans les principes de la doctrine +chiate, s'tait rattach la secte de Malek et n'avait pas tard +perscuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehda, Karouan, les +Chiates taient poursuivis, molests, torturs mme. Leur sang avait +coul flots et ces mauvais traitements les avaient forcs, en maints +endroits, l'exil volontaire. La Sicile et l'Orient avaient vu arriver +ces malheureux dans le plus triste tat. Cette attitude n'tait rien +moins que la rvolte contre les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui +rgnait alors, essaya de ramener l'obissance son reprsentant de +Karouan, en le comblant de cadeaux; il ne russit qu' retarder une +rupture invitable. + +Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports avec la +cour du Caire et reut du khalife un diplme lui confrant le +commandement de la Tripolitaine. C'tait, entre les deux cours, un +change d'hostilits indirectes, prlude d'actes plus dcisifs. + +En 1028, Hammad mourut la Kala, et fut remplac par son fils El-Kad, +qui confia ses frres les grands commandements de son empire. Les bons +rapports continurent pendant quelque temps entre lui et son cousin de +Karouan, mais, de ce ct aussi, une rupture tait imminente[617]. + +[Note 617: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t. +III, p. 266, 267. El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari, +_Musulmans de Sicile_, t. II, p. 357 et suiv.] + +GUERRE ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--A Fs, Ham-mama, roi des +Mag'raoua, continuait rgner au milieu d'une cour brillante, et, +pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commands par Temim, guerroyaient +contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. En 1033, ils vinrent, +avec l'aide d'autres tribus zentes, mettre le sige devant Fs. Le chef +des Mag'raoua leur livra une grande bataille sous les murs de la ville; +mais, aprs une lutte acharne o tombrent ses meilleurs guerriers, il +fut entirement dfait. Les Beni-Ifrene entrrent victorieux Fs, +qu'ils mirent au pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur +convoitise, car il tait rempli de richesses; les vainqueurs +massacrrent les hommes et rduisirent les femmes en esclavage. + +Temim s'installa en souverain dans Fs, tandis que Hammama se rfugiait + Oudjda et s'occupait avec activit runir ses adhrents, afin de +prendre sa revanche. Peu de temps aprs, il fut en mesure de commencer +les hostilits et, en 1038, il arrachait sa capitale des mains des +Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrrent dans leurs anciens territoires; Temim se +retrancha Chella[618]. + +[Note 618: Le Kartas donne pour date cet vnement l'anne 1041. +Nous adoptons la date et la leon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus +probables.] + +Aprs cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre +d'autres conqutes. A la tte d'une arme zenatienne, il se mit en +marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. El-Kad, seigneur +de la Kala, s'avana sa rencontre; mais, se sentant moins fort, il +n'osa pas engager le combat, et prfra employer l'intrigue et la +corruption pour dtourner les adhrents de son adversaire. Abandonn par +son arme, Hammama n'eut bientt d'autre parti prendre que d'accepter +la paix et de rentrer chez lui. Il mourut l'anne suivante (1040), +laissant le pouvoir son fils; mais la guerre civile divisa alors les +Mag'raoua; et Fs fut, pendant de longues annes, le thtre de luttes +et de comptitions dans lesquelles les forces des Mag'raoua +s'puisrent. + +VNEMENTS DE SICILE ET D'ITALIE. CHUTE DES KELBITES.--Absorbs par +l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu de vue la +Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas afin de passer +une rapide revue des vnements survenus dans ces contres. + +La Sicile, indpendante de fait sous les mirs kelbites, qui +reconnaissaient pour la forme l'autorit des khalifes fatemides, profita +d'une priode de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres et les +arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'taient reportes sur +l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient t pilles par les +Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint au +secours de Bari, assige par le rengat Safi, et fora les Musulmans +la retraite. En 1005, les Pisans remportrent l'importante bataille +navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur revanche, +s'emparrent de Cosenza. + +En 1015, une expdition musulmane assigeait Salerne, et cette ville, +pour viter de plus grands maux, se disposait accepter les exigences +des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant de Terre +sainte, qui se trouvaient de passage dans la localit, scandaliss de +voir des chrtiens ainsi malmens par des infidles, entranrent leur +suite quelques hommes de coeur et forcrent les Musulmans se +rembarquer, aprs avoir pill leur camp. Refusant ensuite toutes les +offres qui leur taient faites, ils continurent leur chemin. Mais le +prince de Salerne les fit accompagner par un envoy charg de ramener +des champions de leur pays, en les attirant par les promesses les plus +sduisantes. + +Le cad de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant t frapp d'hmiplgie, +avait rsign quelque temps auparavant le pouvoir entre les mains de son +fils Djfer, qui avait reu d'El-Hakem l'investiture, avec le titre de +_Sef-ed-Daoula_. En 1015, Ali, frre de Djfer, appuy par les +Berbres, se mit en tat de rvolte, mais il fut vaincu et tu par son +frre, qui expulsa une masse de Berbres de l'le. Djfer, vivant dans +le luxe, abandonna la direction des affaires l'Africain Hassan, de +Bar'a, et ce ministre, pour subvenir aux dpenses de son matre, ne +trouva rien de mieux que d'augmenter les impts, en percevant le +cinquime sur les fruits, alors que les terres taient dj greves +d'une taxe foncire. Il en rsulta une rvolte gnrale (mai 1019). +Djfer fut dpos, transport en Egypte et remplac par son frre +Ahmed-ben-el-Akehal. + +Le nouveau gouverneur, aprs avoir rtabli la paix en Sicile, entreprit +des expditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait tenu sous le +joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, se prpara, +malgr ses soixante-huit ans, faire une descente en Sicile. Son aide +de camp Oreste le prcda avec une nombreuse arme et chassa de Calabre +tous les Musulmans; il attendait l'empereur pour passer en Sicile +lorsque celui-ci mourut (dcembre 1025). + +Averti du pril qui menaait la Sicile, El-Mozz offrit son aide +El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoye d'Afrique fut dtruite +par une tempte (1026). Oreste, dbarqu en Sicile, ne sut pas tirer +parti des circonstances; il laissa affaiblir son arme par la maladie +et, lorsque les Musulmans attaqurent, il se trouva hors d'tat de leur +rsister. + +Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les flottes +combines d'El-Mozz et d'El-Akehal sillonnrent alors les mers du +Levant et allrent porter le ravage sur les ctes d'Illyrie, des les de +la Grce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la Mditerrane, les +chrtiens, oubliant leurs dissensions particulires, s'unissaient +partout pour combattre l'influence musulmane. C'est ainsi que les +Pisans, aids sans doute des Gnois, armrent en 1034 une flotte +imposante et effecturent une descente en Afrique. Bne, objectif de +l'expdition, fut prise et pille par les chrtiens. En 1035, la cour de +Byzance envoya des ambassadeurs El-Mozz pour traiter de la paix. Sur +ces entrefaites, une rvolte clata en Sicile contre El-Akehal, qui +avait voulu encore augmenter les impts pour subvenir aux frais de la +guerre. La situation devenant prilleuse, ce prince se hta de faire la +paix avec l'empire et d'accepter le titre de _matre_, qui impliquait +une sorte de vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins, +tandis que les rebelles appelaient leur aide El-Mozz. + +Le gouverneur de Karouan leur envoya son propre fils Abd-Allah, avec +trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036, Lon Opus, qui +commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir le nouveau vassal +de l'empire et dfit l'arme berbre; mais, craignant des embches, il +ne profita pas de sa victoire et rentra en Italie, accompagn de quinze +mille chrtiens qui avaient suivi sa fortune. Bientt El-Akehal fut +assassin, et Abd-Allah resta seul matre de l'autorit[619]. + +[Note 619: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 341 et suiv. lie +de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 159 et suiv.] + +EXPLOITS DES NORMANDS EN ITALIE ET EN SICILE. ROBERT WISCARD.--Nous +avons vu que le prince de Salerne, enthousiasm des exploits des +Normands, avait dput une ambassade pour dcider leurs compatriotes +lui prter l'appui de leurs bras. Son appel fut entendu, et bientt une +petite compagnie d'aventuriers normands arriva en Italie, sous la +conduite d'un certain Drengot (1017). Prsents au pape Benot VIII, ils +furent encourags par le pontife lutter contre les Byzantins, qui se +rendaient odieux par leur tyrannie et dont l'ambition portait ombrage +tous les souverains de l'Italie centrale. Aprs avoir, tout d'abord, +inflig aux Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent leur +tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement prouvs par +le fer de l'ennemi. Le katapan Boanns les expulsa de toutes leurs +conqutes et rtablit l'autorit de l'empire jusque sur l'Apulie. + +Le pape Benot VIII appela alors son aide l'empereur Henri II, qui +envahit l'Italie la tte d'une nombreuse arme; les Normands se +joignirent lui et l'aidrent triompher des Grecs. Mais bientt +l'arme allemande reprit la route de son pays, et les Normands +demeurrent livrs eux-mmes sans ressources, et se virent forcs de +vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou aux +rpubliques qui voudraient bien les employer. + +Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe commande +par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des environs de +Coutances, nomm Tancrde de Hauteville, qui, dfaut d'autre +patrimoine, avait donn ses douze fils l'ducation militaire de son +temps. C'tait un puissant renfort que de tels hommes, et, comme la +guerre venait d'clater entre le prince de Salerne et celui de Capoue, +ils trouvrent immdiatement s'employer. Plus tard, ils s'attachrent +aux uns et aux autres avec des chances diverses. + +Vers 1036, le gnral Georges Maniaks dbarqua en Italie la tte +d'une arme byzantine considrable; il russit s'adjoindre les +Normands du comt de Salerne et passa en Sicile (1038). Dbarqus +Messine, les chrtiens ne tardrent pas rencontrer les Musulmans; ils +les mirent en droute, aprs un rude combat, dans lequel Guillaume _Bras +de fer_, un des fils de Tancrde, fit des prodiges de valeur la tte +des Normands. Messine capitule; puis on assige Rametta, o les +Musulmans ont concentr leurs forces. Maniaks triomphe sur tous les +points. Les chrtiens mettent alors le sige devant Syracuse; mais cette +ville rsiste avec nergie. Abd-Allah reoit des renforts d'Afrique et +porte son camp sur les plateaux de Traana, au nord de l'Etna. Mais +l'habile Maniaks, second par les Normands, met encore une fois en +droute les Musulmans. + +Sur ces entrefaites, une brouille tant survenue entre Maniaks et le +Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie normande, ce +chef ramena ses hommes en Italie et appela le peuple aux armes contre +les Byzantins. Cependant Syracuse tait tombe aux mains du gnral +grec, et bientt il allait achever la conqute de toute l'le, lorsque, +par suite d'intrigues, il fut rappel en Orient et jet dans les fers. +La rvolte clata dans la Pouille sous l'impulsion des Normands; une +partie des troupes impriales furent rappeles de Sicile et les +Musulmans respirrent. + +En 1040, les Musulmans se lancent galement dans la rbellion, et +Abd-Allah, aprs avoir vu tomber la plupart de ses adhrents, est +contraint de rentrer Karouan, en abandonnant la Sicile son +comptiteur Simsam, frre d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientt +expulss de l'le (1042). Mais la Sicile se divise en un grand nombre de +principauts indpendantes, obissant des officiers d'origine diverse, +souvent obscure. + +En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succs et conquis un +vaste territoire dont ils s'taient partag les villes. Amalfi, +neutralise, devint la capitale de ce petit royaume, et Guillaume en fut +nomm chef, sous le nom de comte de la Pouille. Mais en 1042, Maniaks, +qui avait recouvr la libert, reparut en Italie, et, comme toujours, la +victoire couronna ses armes. Par bonheur pour les Normands, il se fit +proclamer empereur et passa en Grce, o il fut tu par surprise. La +ligue normande acquit ds lors une grande puissance. A la mort de +Guillaume, survenue en 1046, les frres de Hauteville se disputrent sa +succession, et la ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nomm +Robert, arriv depuis peu en Italie, ayant trouv tous les bons postes +occups, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son esprit; +il reut pour cela le surnom de _Wiscard_ ou Guiscard (fort et prudent). +Aprs avoir guerroy avec succs en Calabre, il se forma un groupe de +compagnons dvous et courageux. Nous verrons avant peu quel parti il en +tira. + +Quelques annes plus tard, les forces combines de Gnes, de Pise et du +Saint-Sige parviennent expulser les Musulmans de la Sardaigne (1050). +Cette le obissait aux mirs espagnols et la lutte avait dur de +longues annes[620]. + +[Note 620: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 367 et suiv. lie +de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 166 et suiv. De Mas Latrie, +_Traits de paix, etc._, p. 21 et suiv.] + +RUPTURE ENTRE EL-MOEZZ ET LE HAMMADITE EL-KAD.--Pendant que l'Italie et +la Sicile taient le thtre de ces vnements, une rupture, depuis +longtemps imminente, clatait entre El-Mozz et son parent El-Kad, de +la Kala, qui s'tait rendu entirement indpendant du gouverneur de +Karouan. Par esprit d'opposition, El-Kad refusait en outre de suivre +El-Mozz dans son hostilit contre les khalifes du Caire. + +Le gouverneur, s'tant mis la tte de ses troupes, vint lui-mme +assiger la Kala; mais cette place, par sa forte position, dfiait +toute surprise. Aussi, aprs l'avoir tenue longtemps bloqus, El-Mozz +se dcida-t-il signer avec El-Kad une sorte de trve. Il leva le +sige, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla guerroyer du ct +d'Achir (1042-43). + +Comme en Sicile, comme en Espagne, la dsunion des Musulmans d'Afrique, +en paralysant leurs forces, allait avoir les consquences les plus +graves et favoriser l'arrive d'un nouvel lment ethnographique[621]. + +[Note 621: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.] + +FIN DE LA DEUXIME PARTIE + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale +(Berbrie) depuis les temps les plus reculs jusqu' la conqute franaise (1830) ( Volume I), by Ernest Mercier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE *** + +***** This file should be named 27970-8.txt or 27970-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/9/7/27970/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/27970-8.zip b/27970-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd42a07 --- /dev/null +++ b/27970-8.zip diff --git a/27970-h.zip b/27970-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5a00b6e --- /dev/null +++ b/27970-h.zip diff --git a/27970-h/27970-h.htm b/27970-h/27970-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5bdae59 --- /dev/null +++ b/27970-h/27970-h.htm @@ -0,0 +1,22717 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie), par Ernest Mercier</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale +(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) + +Author: Ernest Mercier + +Release Date: February 2, 2009 [EBook #27970] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + + + +<h2>HISTOIRE</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE</h1> + +<h2>(BERBÉRIE)</h2> + +<h3>DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS</h3> + +<h5>JUSQU'À LA CONQUÊTE FRANÇAISE (1830)</h5> + +<h5>PAR</h5> + +<h3><span class="sc">Ernest</span > MERCIER</h3> + +<h4>TOME PREMIER</h4> +<br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> +ERNEST LEROUX, ÉDITEUR<br> +28, RUE BONAPARTE, 28</p> + +<h5>1888</h5> + +<br><br> +<h3>DU MÊME AUTEUR</h3> +<hr class="short"> + +<p><b>Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale</b>, +selon les auteurs arabes. 1 vol. grand in-8, avec deux +cartes.--<span class="sc">Marle</span > (Constantine).--<span class="sc">Challamel</span > (Paris), 1875.</p> + +<p><b>Le cinquantenaire de l'Algérie</b>.--L'Algérie en 1880. l vol. in-8,--<span class="sc">Challamel</span > +(Paris), 1880.</p> + +<p><b>L'Algérie et les questions algériennes</b>. 1 vol. in-8.--<span class="sc">Challamel</span >, +1883.</p> + +<p><b>Comment l'Afrique septentrionale a été arabisée</b>. Brochure +in-8.--<span class="sc">Marle</span >, 1874.</p> + +<p><b>La bataille de Poitiers et les vraies causes du recul de +l'invasion arabe</b>. Mémoire publié par la <i>Revue historique</i>.--Paris, +1878.</p> + +<p><b>Constantine, avant la conquête française</b> (<b>1837</b>). Notice sur +cette ville à l'époque du dernier bey (avec une carte).--Mémoire +publié par la Société archéologique de Constantine, 1878.--<span class="sc">Braham</span >, +éditeur.</p> + +<p><b>Constantine au XVI<sup >e</sup> siècle</b>. Elévation de la famille El Feggoun.--Société +archéologique de Constantine. 1878.--<span class="sc">Braham</span >, éditeur.</p> + +<p><b>Notice sur la confrérie des Khouan Abd-el Kader-el Djilani</b>, +publiée par la Société archéologique de Constantine, 1868.</p> + +<p><b>Les Arabes d'Afrique</b> jugés par les auteurs musulmans. (<i>Revue +africaine</i>, nº 98, 1873.)</p> + +<p><b>Examen des causes de la croisade de saint Louis contre +Tunis (1270)</b>. (<i>Revue africaine</i>, nº 94.)</p> + +<p><b>Episodes de la conquête de l'Afrique par les Arabes. Kocéïla. +La Kahena</b>.--Mémoire publié par la Société archéologique de +Constantine, 1883.</p> + +<p><b>Les Indigènes de l'Algérie. Leur situation dans le passé +et dans le présent</b>. Revue libérale, 1884.</p> + +<p><b>Le Cinquantenaire de la prise de Constantine</b> (<b>13 octobre +1837</b>). Brochure in-8.--<span class="sc">Braham</span >, éditeur à Constantine +(Octobre 1887).</p> + +<p><b>Commune de Constantine. Trois années d'administration +municipale</b>. Brochure in-8.--<span class="sc">Braham</span >, éditeur à Constantine +(Octobre 1887).</p> +<br> + +<p class="mid">_____________________________________________<br> +CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.</p> + +<br><br><br> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<hr class="short"> + +<p><a href="#pre"><span class="sc">Préface</span>.</a></p> + +<p><a href="#sys"><span class="sc">Système adopté pour la transcription des noms arabes</span >.</a></p> + +<p><a href="#intro"><span class="sc">Introduction</span></a>: Description physique et géographique de l'Afrique septentrionale. +Divisions géographiques adoptées par les anciens. +Divisions géographiques adoptées par les Arabes.</p> + +<p><a href="#ethno"><span class="sc">Ethnographie</span >.</a>--Origine et formation du peuple berbère.</p> + +<hr class="short"> + +<h3><a href="#a">PREMIÈRE PARTIE</a></h3> + +<p class="mid">PÉRIODE ANTIQUE<br> +(Jusqu'en 642 de l'ère chrétienne)</p> + +<p><a href="#a1"><span class="sc">Chapitre I</span >.</a>--<i>Période phénicienne</i> (1100-268 <i>av. J.-C</i>).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Temps primitifs.<br> +Les Phéniciens s'établissent en Afrique.<br> +Fondation de Cyrène par les Grecs.<br> +Données géographiques d'Hérodote.<br> +Prépondérance de Karthage.<br> +Découvertes de l'amiral Hannon.<br> +Organisation politique de Karthage.<br> +Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la Méditerranée.<br> +Guerres de Sicile.<br> +Révolte des Berbères.<br> +Suite des guerres de Sicile.<br> +Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.<br> +Agathocle évacue l'Afrique.<br> +Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée.<br> +Anarchie en Sicile.<br> +</p> + +<p><a href="#a2"><span class="sc">Chapitre II.</span ></a>--<i>Première guerre punique</i> (268-220).</p> + +<p>Sommaire :</p> + +<p>Causes de la première guerre punique.<br> +Rupture de Rome avec Karthage.<br> +Première guerre punique.<br> +Succès des Romains en Sicile.<br> +Les Romains portent la guerre en Afrique.<br> +Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent +l'Afrique.<br> +Reprise de la guerre en Sicile.<br> +Grand siège de Lylibée.<br> +Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique.<br> +Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains.<br> +Guerre des Mercenaires.<br> +Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte la +guerre en Espagne.<br> +Succès des Karthaginois en Espagne.</p> + +<p><a href="#a3"><span class="sc">Chapitre III.</span ></a>--<i>Deuxième guerre punique</i> (220-201).</p> + +<p>Sommaire :</p> + +<p>Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.<br> +Hannibal marche sur l'Italie.<br> +Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène.<br> +Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de +Cannes.<br> +Conséquences de la bataille de Cannes.--Énergique résistance +de Rome.<br> +La guerre en Sicile.<br> +Les Berbères prennent part à la lutte. Syphax et Massinissa.<br> +Guerre d'Espagne.<br> +Campagne de Hannibal en Italie.<br> +Succès des Romains en Espagne et en Italie; bataille du Mètaure.<br> +Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa.<br> +Massinissa, roi de Numidie.<br> +Massinissa est vaincu par Syphax. +Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue.<br> +Campagne de Scipion en Afrique.<br> +Syphax est fait prisonnier par Massinissa.<br> +Bataille de Zama.<br> +Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome.</p> + +<p><a href="#a4"><span class="sc">Chapitre IV.</span ></a>--<i>Troisième guerre punique</i> (201-146).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Situation des Berbères en l'an 201.<br> +Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa +mort.<br> +Empiétements de Massinissa.<br> +Prépondérance de Massinissa.<br> +Situation de Karthage.<br> +Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.<br> +Défaite des Karthaginois par Massinissa.<br> +Troisième guerre punique.<br> +Héroïque résistance de Karthage.<br> +Mort de Massinissa.<br> +Suite du siège de Karthage.<br> +Scipion prend le commandement des opérations.<br> +Chute de Karthage.<br> +L'Afrique province romaine.</p> + +<p><a href="#a5"><span class="sc">Chapitre V</span >.</a>--<i>Les rois berbères vassaux de Rome</i> (146-89).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>L'élément latin s'établit en Afrique.<br> +Règne de Micipsa.<br> +Première usurpation de Jugurtha.<br> +Défaite et mort d'Adherbal.<br> +Guerre de Jugurtha contre les Romains.<br> +Première campagne de Métellus contre Jugurtha.<br> +Deuxième campagne de Métellus.<br> +Marius prend la direction des opérations. +Chute de Jugurtha.<br> +Partage de la Numidie.<br> +Coup d'œil sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est +léguée à Rome.</p> + +<p><a href="#a6"><span class="sc">Chapitre VI</span >.</a>--<i>L'Afrique pendant les guerres civiles</i> (89-46).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Guerre entre Hiemsal II et Yarbas.<br> +Défaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas.<br> +Expéditions de Sertorius en Maurétanie.<br> +Les pirates africains châtiés par Pompée.<br> +Juba I successeur de Hiemsal II.--Il se prononce pour le parti +de Pompée.<br> +Défaite de Curion et des Césariens par Juba.<br> +Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de +Pharsale.<br> +César débarque en Afrique.<br> +Diversion de Sittius et des rois de Maurétanie.<br> +Bataille de Thapsus, défaite des Pompéiens.<br> +Mort de Juba.--La Numidie orientale est réduite en province +romaine.<br> +Chronologie des rois de Numidie.</p> + +<p><a href="#a7"><span class="sc">Chapitre</span> VII.</a>--<i>Les derniers rois berbères</i> (46 avant J.-C.--43 +après J.-C.).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.<br> +Arabion rentre en possession de la Sétifienne.<br> +Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave.<br> +Arabion se prononce pour Octave.<br> +Arabion s'allie à Sextius, lieutenant d'Antoine; sa mort.<br> +L'Afrique sous Lépide.<br> +Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute +la Maurétanie sous son autorité.<br> +La Berbérie rentre sous l'autorité d'Octave.<br> +Organisation de l'Afrique par Auguste.<br> +Juba II roi de Numidie.<br> +Juba roi de Maurétanie.<br> +Révolte des Berbères.<br> +Mort de Juba II; Ptolémée lui succède.<br> +Révolte des Tacfarinas.<br> +Assassinat de Ptolémée.<br> +Révolte d'Ædémon. La Maurétanie est réduite en province romaine.<br> +Division et organisation administrative de l'Afrique romaine.<br> +<span class="sc">Chronologie des rois de Maurétanie</span >.</p> + +<p><a href="#a8"><span class="sc">Chapitre</span> VIII.</a>--<i>L'Afrique sous l'autorité romaine</i> (43-297).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Etat de l'Afrique au I<sup >er</sup> siècle; productions, commerce, relations.<br> +Etat des populations.<br> +Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles.<br> +L'Afrique sous Vespasien.<br> +Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque.<br> +Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême sud.<br> +L'Afrique sous Trajan.<br> +Nouvelle révolte des Juifs.<br> +L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures.<br> +Nouvelles révoltes sous Antonin, Mare-Aurèle et Commode, +138-190.<br> +Les empereurs africains: Septime Sévère.<br> +Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions.<br> +Caracalla, son édit d'émancipation.<br> +Macrin et Elagabal.<br> +Alexandre Sévère.<br> +Les Gordiens; révolte de Capellien et de Sabinianus.<br> +Période d'anarchie; révoltes en Afrique.<br> +Persécutions contre les chrétiens.<br> +Période des trente tyrans.<br> +Dioclétien; révolte des Quinquégentiens.<br> +Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique.</p> + +<p><a href="#a9"><span class="sc">Chapitre IX.</span ></a>--<i>L'Afrique sous l'autorité romaine, suite</i> (297-415).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Etat de l'Afrique à la fin du III<sup >e</sup> siècle.<br> +Grandes persécutions contre les chrétiens.<br> +Tyrannie de Galère en Afrique.<br> +Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre.<br> +Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations.<br> +Triomphe de Constantin.<br> +Cessation des persécutions contre les chrétiens; les Donatistes; +schisme d'Arius.<br> +Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.<br> +Puissance des Donatistes. Les Circoncellions.<br> +Les fils de Constantin; persécution des Donatistes par Constant.<br> +Constance et Julien; excès des Donatistes.<br> +Exactions du comte Romanus.<br> +Révolte de Firmus.<br> +Pacification générale.<br> +L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose.<br> +Révolte de Gildon.<br> +Chute de Gildon.<br> +L'Afrique sous Honorius.</p> + +<p><a href="#a10"><span class="sc">Chapitre X.</span></a>--<i>Période vandale</i> (415-531).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Le christianisme en Afrique au commencement du V<sup >e</sup> siècle.<br> +Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.<br> +Les Vandales envahissent l'Afrique.<br> +Lutte de Boniface contre les Vandales.<br> +Fondation de l'empire vandale.<br> +Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation de +l'Afrique Vandale.<br> +Mort de Valentinien III; pillage de Rome par Genséric.<br> +Suite des guerres des Vandales.<br> +Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.<br> +Règne de Hunéric; persécutions contre les catholiques.<br> +Révolte des Berbères.<br> +Cruautés de Hunéric.<br> +Concile de Karthage; mort de Hunéric.<br> +Règne de Gondamond.<br> +Règne de Trasamond.<br> +Règne de Hildéric.<br> +Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.</p> + +<p><a href="#a11"><span class="sc">Chapitre XI.</span></a>--<i>Période byzantine</i> (531-642).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Justinien prépare l'expédition d'Afrique.<br> +Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada.<br> +Première phase de la campagne.<br> +Défaite des Vandales conduits par Animatas et Gibamund.<br> +Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.<br> +Bélisaire à Karthage.<br> +Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage.<br> +Bataille de Tricamara.<br> +Fuite de Gélimer.<br> +Conquêtes de Bélisaire.<br> +Gélimer se rend aux Grecs.<br> +Disparition des Vandales d'Afrique.<br> +Organisation de l'Afrique byzantine; état des Berbères.<br> +Luttes de Salomon contre les Berbères.<br> +Révolte de Stozas.<br> +Expéditions de Salomon.<br> +Révolte des Levathes; mort de Salomon.<br> +Période d'anarchie.<br> +Jean Troglita, gouverneur d'Afrique; il rétablit la paix.<br> +État de l'Afrique au milieu du VI<sup >e</sup> siècle.<br> +L'Afrique pendant la deuxième moitié du VIe siècle.<br> +Derniers jours de la domination byzantine.<br> +Appendice: Chronologie des rois Vandales.<br> +</p> + +<p>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p> + +<h4><a href="#b">DEUXIÈME PARTIE</a></h4> + +<p class="mid">PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE</p> + +<p class="mid">641--1043</p> + +<p><a href="#b1"><span class="sc">Chapitre</span > I.</a>--<i>Les Berbères et les Arabes</i>.</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Le peuple berbère; mœurs et religion.<br> +Organisation politique.<br> +Groupement des familles de la race.<br> +Divisions des tribus berbères.<br> +Position de ces tribus.<br> +Les Arabes; notice sur ce peuple.<br> +Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.<br> +Mahomet; fondation de l'islamisme.<br> +Abou Beker, deuxième khalife; ses conquêtes.<br> +Khalifat d'Omar: conquête de l'Egypte.</p> + +<p><a href="#b2"><span class="sc">Chapitre</span > II.</a>--<i>Conquête arabe</i> (641-709).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.<br> +Le khalife Othmane prépare l'expédition d'Ifrikiya.<br> +Usurpation du patrice Grégoire; il se prépare à la lutte.<br> +Défaite et mort de Grégoire.<br> +Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.<br> +Guerres civiles en Arabie.<br> +Les Kharedjites. Origine de ce schisme.<br> +Mort de Ali; triomphe des Omèïades.<br> +Etat de la Berbérie. Nouvelles courses des Arabes.<br> +Suite des expéditions arabes en Mag'reb.<br> +Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Kaïrouan.<br> +Gouvernement de Dinar Abou-el-Mohadjer.<br> +Deuxième gouvernement d'Okba. Sa grande expédition en +Mag'reb.<br> +Défaite de Tehouda. Mort d'Okba.<br> +La Berbérie libre sous l'autorité de Kocéïla.<br> +Nouvelles guerres civiles en Arabie.<br> +Les Kharedjites et les Chiaïtes.<br> +Victoire de Zohéïr sur les Berbères, Mort de Kocéïla.<br> +Zohéïr évacue l'Ifrikiya.<br> +Mort du fils de Zobéïr. Triomphe d'Abd-el-Malek.<br> +Situation de l'Afrique. La Kahéna.<br> +Expédition de Haçane en Mag'reb. Victoire de La Kahéna.<br> +La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions.<br> +Défaite et mort de la Kahéna.<br> +Conquête et organisation de l'Ifrikiya par Haçane.<br> +Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie.</p> + +<p><a href="#b3"><span class="sc">Chapitre III</span >.</a>--<i>Conquête de l'Espagne. Révolte kharedjite</i> (709-750).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.<br> +Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça.<br> +Destitution de Mouça.<br> +Situation de l'Afrique et de l'Espagne.<br> +Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.<br> +Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.<br> +Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.<br> +Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.<br> +Gouvernement de Obéïda-ben-Abd-er-Rahman.<br> +Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers.<br> +Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab.<br> +Despotisme et exactions des Arabes.<br> +Révolte de Meïcera, soulèvement général des Berbères.<br> +Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou.<br> +Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.<br> +Révolte de l'Espagne; les Syriens y sont transportés.<br> +Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.<br> +Chute de la dynastie oméïade: établissement de la dynastie abbasside.</p> + +<p><a href="#b4"><span class="sc">Chapitre IV</span >.</a>--<i>Révolte kharedjite. Fondations de royaumes indépendants</i> (750-772).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.<br> +Victoires de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.<br> +Assassinat de Abd-er-Rahman.<br> +Lutte entre El-Yas et El-Habib.<br> +Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.<br> +Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa.<br> +Guerres civiles en Espagne.<br> +L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne.<br> +Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.<br> +Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.<br> +Défaites des Kharedjites par Ibn-Achath.<br> +Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du gouvernement.<br> +Fondation de la dynastie rostemide à Tiharet.<br> +Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem.<br> +Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.<br> +Mort d'Omar. Prise de Kaïrouan par les kharedjites.</p> + +<p><a href="#b5"><span class="sc">Chapitre V</span>.</a>--<i>Derniers gouverneurs arabes</i> (772-800).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Yezid-ben Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.<br> +Gouvernement de Yezid-ben-Hatem.<br> +Les petits royaumes berbères indépendants.<br> +L'Espagne sous le premier khalife oméïade; expédition de +Charmelagne.<br> +Intérim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.<br> +Edris-ben-Abd-Allah fonde à Oulili la dynastie edriside.<br> +Conquêtes d'Edris; sa mort.<br> +Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.<br> +Anarchie en Ifrikiya.<br> +Gouvernement de Hertema-ben-Aïan.<br> +Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel.<br> +Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la milice.<br> +Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde +la dynastie ar'lebite.<br> +Naissance d'Edris II.<br> +L'Espagne sous Hicham et El-Hakem.<br> +Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.</p> + +<p><a href="#b6"><span class="sc">Chapitre VI</span></a>--<i>L'Ifrikiya sous les Ar'lebites. Conquête de la Sicile</i>(800-838).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.<br> +Edris II est proclamé par les Berbères.<br> +Fondation de Fès par Edris II.<br> +Révoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim.<br> +Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim.<br> +Conquêtes d'Edris II.<br> +Mort de Abd-Allah. Son frère Ziadet-Allah le remplace.<br> +Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.<br> +Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.<br> +Mort d'Edris II; partage de son empire.<br> +Etat de la Sicile au commencement du IX<sup >e</sup> siècle.<br> +Euphémius appelle les Arabes en Sicile. Expédition du cadi +Aced.<br> +Conquête de la Sicile.<br> +Mort de Ziadet-Allah. Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb lui succède.<br> +Guerres entre les descendants d'Edris II.<br> +Les Midrarides à Sidjilmassa.<br> +L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.</p> + +<p><a href="#b7"><span class="sc">Chapitre VII</span >.</a>--<i>Les derniers Ar'lebites</i> (838-902).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Gouvernement d'Abou-Eïkal.<br> +Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.<br> +Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.<br> +Événements d'Espagne.<br> +Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik.<br> +Guerre de Sicile.<br> +Mort d'Abou-el-R'aranik. Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.<br> +Les souverains edrisides de Fez.<br> +Succès des Musulmans en Sicile.<br> +Ibrahim repousse l'invasion d'El-Albras-ben-Touloun.<br> +Révoltes en Ifrikiya. Cruautés d'Ibrahim.<br> +Progrès de la secte chïaïte en Berbérie. Arrivée d'Abou-Abd-Allah.<br> +Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes.<br> +Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Égypte.<br> +Abdication d'Ibrahim.<br> +Événements de Sicile.<br> +Événements d'Espagne.</p> + +<p><a href="#b8"><span class="sc">Chapitre VIII</span >.</a>--<i>Établissement de l'empire obéïdite. Chute de +l'autorité arabe en Ifrikiya</i> (902-909).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Coup d'oeil sur les événements antérieurs et la situation de +l'Italie méridionale.<br> +Ibrahim porte la guerre en Italie. Sa mort.<br> +Progrès des Chiaïtes. Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.<br> +Court règne d'Abou-l'Abbas. Son fils Ziadet-Allah lui succède.<br> +Le mehdi Obéïd-Allah passe en Mag'reb.<br> +Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites. Ses succès.<br> +Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.<br> +Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.<br> +Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.<br> +Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie. Fondation de l'empire +obéïdite.<br> +Chronologie des gouverneurs ar'lebites.</p> + +<p><a href="#b9"><span class="sc">Chapitre IX</span >.</a>--<i>L'Afrique sous les Fatemides</i> (910-934).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Situation du Mag'reb en 910.<br> +Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central. Chute des +Rostemides.<br> +Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de +rébellion.<br> +Événements de Sicile.<br> +Événements d'Espagne.<br> +Révoltes contre Obéïd-Allah.<br> +Fondation d'El-Mehdia par Obéïd-Allah.<br> +Expédition des Fatemides en Égyple, son insuccès.<br> +L'autorité du Mehdi est rétablie en Sicile.<br> +Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides.<br> +Nouvelle expédition fatemide contre l'Égypte.<br> +Conquêtes de Messala en Mag'reb.<br> +Expéditions fatemides on Sicile, en Tripolilaine et en Égypte.<br> +Succès des Mag'raoua. Mort de Messaia.<br> +El-Haçan relève, à Fès, le trône edriside. Sa mort.<br> +Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.<br> +Succès d'Ibn-Abon-l'Afia.<br> +Mouça se prononce pour les Oméïades. Il est vaincu par les +troupes fatemides.<br> +Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi.<br> +Expéditions des Fatemides en Italie.</p> + +<p><a href="#b10"><span class="sc">Chapitre X</span >.</a>--<i>Suite des Fatemides. Révolte de l'Homme à l'âne</i> +(934-947).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.<br> +Succès de Meïçour, général fatemide, en Mag'reb. Mouça, vaincu, +se +réfugie dans le désert.<br> +Expéditions fatemides en Italie et en Égypte.<br> +Puissance des Sanhadja. Ziri-ben-Menad.<br> +Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Afia.<br> +Révolte d'Abou-Yezid, l'<i>Homme à l'âne.</i><br> +Succès d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya.<br> +Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid.<br> +Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction.<br> +Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid.<br> +Levée du siège d'El-Mehdia.<br> +Mort d'El-Kaïm. Règne d'Ismaïl-el-Mansour.<br> +Défaites d'Abou-Yezid.<br> +Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.<br> +Chute d'Abou-Yezid.</p> + +<p><a href="#b11"><span class="sc">Chapitre XI</span >--</a><i>Fin de la domination fatemide</i> (947-973).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>État du Mag'reb et de l'Espagne.<br> +Expédition d'El-Mansour à Tiharet.<br> +Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.<br> +Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en +Italie.<br> +Mort d'El-Mansour. Avènement d'El-Moëzz.<br> +Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie omèïade.<br> +Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.<br> +Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.<br> +Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à +l'autorité fatemide.<br> +Guerre d'Italie et de Sicile.<br> +Événements d'Espagne; Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nâcer).<br> +Son fils El-Hakem II lui succède.<br> +Succès des Musulmans en Sicile et en Italie.<br> +Progrès de l'influence oméïade en Mag'reb.<br> +État de l'Orient. El-Moëzz prépare son expédition.<br> +Conquête de l'Égypte par Djouher.<br> +Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.<br> +Mort de Ziri-ben-Menad. Succès de son fils Bologguine dans le +Mag'reb.<br> +El-Moëzz se prépare à quitter l'Ifrikiya.<br> +El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide en Égypte.<br> +Chronologie des Fatemides d'Afrique.</p> + +<p><a href="#b12"><span class="sc">Chapitre XII</span >.</a>--<i>L'Ifrikiya sous les Zirides (Sanhadja). Le Mag'reb +sous les Oméïades</i> (973-997).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.<br> +Succès des Oméïades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort +d'El-Hakem.<br> +Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les +Berg'ouata.<br> +Expédition de Bologguine dans le Mag'reb: ses succès.<br> +Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays +des Berg'ouata.<br> +Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède.<br> +Guerre d'Italie.<br> +Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité +sur le Mag'reb.<br> +Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour.<br> +Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre les +Mag'raoua et les Beni-Ifrene.<br> +Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.<br> +Mort du gouverneur El-Mansour. Avènement de son fils Badis.<br> +Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile.<br> +Rupture de Ziri avec les Oméïades d'Espagne.</p> + +<p><a href="#b13"><span class="sc">Chapitre XIII</span >.</a>--<i>Affaiblissement des empires musulmans en +Afrique, en Espagne et en Sicile</i> (997-1045).</p> + +<p>Sommaire:</p> + +<p>Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer.<br> +Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.<br> +Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.<br> +Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalâa par Hammad.<br> +Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri, +est nommé gouverneur du Mag'reb.<br> +Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les Chrétiens y +prennent part.<br> +Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne.<br> +Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare +indépendant à la Kalâa.<br> +Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avènement +d'El-Moëzz.<br> +Conclusion de la paix entre El-Moëzz et Hammad.<br> +Espagne: Chute des Oméïades. L'edriside Ali-ben-Hammoud +monte sur le trône.<br> +Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman.<br> +Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.<br> +Luttes du Sanhadjien El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli.<br> +Préludes de sa rupture avec les Fatemides.<br> +Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.<br> +Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites.<br> +Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard.<br> +Rupture entre El-Moëzz et le Hammadile Kl-Kaïd.</p> + + +<p>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.</p> + +<br> + +<hr> + +<p>Carte de l'Afrique septentrionale au II<sup >e</sup> siècle.</p> + +<p>Carte de l'Espagne.</p> + + +<p>FIN DU PREMIER VOLUME</p> +<a name="pre" id="pre"></a> +<br><br><br> + +<h3>PRÉFACE</h3> + +<hr class="short"> + +<p>Arrivé en Algérie il y a trente-quatre ans; lancé alors +au milieu d'une population que tout le monde considérait +comme arabe, ce ne fut pas sans étonnement +que je reconnus les éléments divers la composant: +Berbères, Arabes et Berbères arabisés. Frappé du problème +ethnographique et historique qui s'offrait à ma +vue, je commençai, tout en étudiant la langue du pays, +à réunir les éléments du travail que j'offre aujourd'hui +au public.</p> + +<p>Si l'on se reporte à l'époque dont je parle, on reconnaîtra +que les moyens d'étude, les ouvrages spéciaux se +réduisaient à bien peu de chose. Cependant M. de Slane +commençait alors la publication du texte et de la traduction +d'Ibn-Khaldoun et de divers autres écrivains +arabes. La Société archéologique de Constantine, la +Société historique d'Alger venaient d'être fondées, et +elles devaient rendre les plus grands services aux travailleurs +locaux, tout en conservant et vulgarisant les +découvertes. Enfin, la maison Didot publiait, dans sa +collection de l'<i>Univers pittoresque</i>, deux gros volumes +descriptifs et historiques sur l'Afrique, dus à la collaboration +de MM. d'Avezac, Dureau de la Malle, Yanosky, +Carette, Marcel.</p> + +<p>Un des premiers résultats de mes études, portant sur +les ouvrages des auteurs arabes, me permit de séparer +deux grands faits distincts qui dominent l'histoire et +l'ethnographie de l'Afrique septentrionale et que l'on +avait à peu près confondus, en attribuant au premier +les effets du second. Je veux parler de la conquête +arabe du <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle, qui ne fut qu'une conquête militaire, +suivie d'une occupation de plus en plus restreinte +et précaire, laissant, au <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle, le champ libre à la +race berbère, affranchie et retrempée dans son propre +sang, et de l'immigration hilalienne du <span class="sc">xi</span ><sup >e</sup> siècle, qui +ne fut pas une conquête, mais dont le résultat, obtenu +par une action lente qui se continue encore de nos jours, +a été l'arabisation de l'Afrique et la destruction de la +nationalité berbère.</p> + +<p>Je publiai alors l'<i>Histoire de l'établissement des Arabes +dans l'Afrique septentrionale</i> (1 vol. in-8, avec deux cartes, +Marle-Challamel, 1875), ouvrage dans lequel je m'efforçai +de démontrer ce que je demanderai la permission +d'appeler cette découverte historique.</p> + +<p>Mais je n'avais traité qu'un point, important, il est vrai, +de l'histoire africaine, et il me restait à présenter un +travail d'ensemble. Dans ces trente-quatre années, que +de documents, que d'ouvrages précieux avaient été mis +au jour! En France, la conquête de l'Algérie avait naturellement +appelé l'attention des savants sur ce pays. +Nos membres de l'Institut, orientalistes, historiens, archéologues, +trouvaient en Afrique une mine inépuisable, +et il suffit, pour s'en convaincre, de citer les noms de +MM. de Slane, Reynaud, Quatremère, Hase, Walcknaer, +d'Avezac, Dureau de la Malle, Marcel, Carette, Yanosky, +Fournel, de Mas-Latrie, Vivien de Saint-Martin, Léon +Rénier, Tissot, H. de Villefosse.</p> + +<p>En Hollande, le regretté Dozy publiait ses beaux travaux +sur l'Espagne musulmane. En Italie, M. Michele +Amari nous donnait l'histoire des Musulmans de Sicile, +travail complet où le sujet a été entièrement épuisé. +Enfin l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne fournissaient +aussi leur contingent.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'Algérie ne restait pas inactive. +Un nombre considérable de travaux originaux était produit +par un groupe d'érudits qui ont formé ici une véritable +école historique. Je citerai parmi eux: MM. Berbrugger, +F. Lacroix enlevé par la mort avant d'avoir +achevé son œuvre, Poulle, le savant président de la +Société archéologique de Constantine, Reboud, Cherbonneau, +général Creuly, Mac-Carthy, l'abbé Godard, +l'abbé Bargès, Brosselard, A. Rousseau, Féraud, de +Voulx, Gorguos, Vayssettes, Tauxier, Aucapitaine, +Guin, Robin, Moll, Ragot, Elie de la Primaudaie, de +Grammont, président actuel de la Société d'Alger, et +bien d'autres, auxquels sont venus s'ajouter plus récemment +MM. Boissière, Masqueray, de la Blanchère, Basset, +Houdas, Pallu de Lessert, Poinssot, Cagnat.....</p> + +<p>Grâce aux efforts de ces érudits dont nous citerons +souvent les ouvrages, un grand nombre de points, autrefois +obscurs, dans l'histoire de l'Afrique, ont été éclairés, +et s'il reste encore des lacunes, particulièrement pour +l'époque byzantine, le <span class="sc">xv</span ><sup >e</sup> siècle et les siècles suivants, +surtout en ce qui a trait au Maroc, elles se comblent peu +à peu. Je ne parle pas de l'époque phénicienne: là, il +n'y a à peu près rien à espérer.</p> + +<p>Comme sources, notre bibliothèque des auteurs anciens +est aussi complète qu'elle peut l'être. Quant aux +écrivains arabes, elle est également à peu près complète, +mais il faudrait, pour le public, que deux traductions +importantes fussent entreprises,--et elles ne +peuvent l'être qu'avec l'appui de l'Etat.--Je veux parler +du grand ouvrage d'Ibn-el-Athir<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, qui renferme beaucoup +de documents relatifs à l'Occident, et du <i>Baïane</i>, +d'Ibn-Adhari, dont Dozy a publié le texte arabe, enrichi +de notes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <i>Kamil-et-Touarikh</i>.</blockquote> + +<p>Il est donc possible, maintenant, d'entreprendre une +histoire d'ensemble. Je l'ai essayé, voulant d'abord me +borner aux annales de l'Algérie; mais il est bien difficile +de séparer l'histoire du peuple indigène qui couvre le +nord de l'Afrique, en nous conformant à nos divisions +arbitraires, et j'ai été amené à m'occuper en même temps +du Maroc, à l'ouest, et de la Tunisie et de la Tripolitaine, +à l'est. Cette fatalité s'imposera à quiconque +voudra faire ici des travaux de ce genre, car l'histoire +d'un pays, c'est celle de son peuple, et ce peuple, dans +l'Afrique du Nord, c'est le Berbère, dont l'aire s'étend +de l'Egypte à l'Océan, de la Méditerranée au Soudan.</p> + +<p>Fournel, qui a passé une partie de sa longue carrière +à amasser des matériaux sur cette question, a subi la +fatalité dont je parle, et lorsqu'il a publié le résultat de +ses recherches, monument d'érudition qui s'arrête malheureusement +au <span class="sc">xi</span ><sup >e</sup> siècle, il n'a pu lui donner d'autre +titre que celui d'histoire des «<i>Berbers</i>».</p> + +<p>Mes intentions sont beaucoup plus modestes, car je +n'ai pas écrit uniquement pour les érudits, mais pour la +masse des lecteurs français et algériens. Je me suis +appliqué à donner à mon livre la forme d'un manuel +pratique; mais, ne voulant pas étendre outre mesure +ses proportions, je me suis heurté à une difficulté inévitable, +celle de suivre en même temps l'histoire de +divers pays, histoire qui est quelquefois confondue, +mais le plus souvent distincte.</p> + +<p>Dans ces conditions, je me suis vu forcé de renoncer +à la forme suivie et coulante de la grande histoire, pour +adopter celle du manuel, divisé par paragraphes distincts, +dont chacun est indépendant de celui qui le précède. +Ce procédé s'oppose naturellement à tout développement +d'ordre littéraire: la sécheresse est sa +condition d'être; mais il permet de mener de front, sans +interrompre l'ordre chronologique, l'exposé des faits +qui se sont produits simultanément dans divers lieux. De +plus, il facilite les recherches dans un fouillis de lieux +et de noms, fait pour rebuter le lecteur le plus résolu.</p> + +<p>Ecartant toutes les traditions douteuses transmises +par les auteurs anciens et les Musulmans, car elles auraient +allongé inutilement le récit ou nécessité des dissertations +oiseuses, je n'ai retenu que les faits certains +ou présentant les plus grands caractères de probabilité. +Je me suis attaché surtout à suivre, le plus exactement +possible, le mouvement ethnographique qui a fait de la +population de la Berbérie ce qu'elle est maintenant.</p> + +<p>Deux cartes de l'Afrique septentrionale à différentes +époques, et une de l'Espagne, faciliteront les recherches. +Enfin une table géographique complète terminera l'ouvrage +et chaque volume aura son index des noms +propres.</p> + +<p>Constantine, le 1<sup >er</sup> Janvier 1888.</p> + +<p>Ernest <span class="sc">Mercier</span >.</p> + +<a name="sys" id="sys"></a> +<br><br> + +<h3>SYSTÈME ADOPTÉ</h3> + +<p class="mid">POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES</p> + +<p>Dans un ouvrage comme celui-ci, ne s'adressant pas +particulièrement aux orientalistes, le système de transcription +du nombre considérable de vocables arabes et +berbères qu'il contient doit être, autant que possible, +simple et pratique.</p> + +<p>La difficulté, l'impossibilité même, de reproduire, +avec nos caractères, certaines articulations sémitiques, +a eu pour conséquence de donner lieu à un grand +nombre de systèmes plus ou moins ingénieux. Divers +signes conventionnels, ajoutés à nos lettres, ont eu pour +but de les modifier théoriquement, en leur donnant une +prononciation qu'elles n'ont pas; pour d'autres, on a +formé des groupes où l'<i>h</i>, cette lettre sans valeur phonétique +en français, joue un grand rôle. Chaque pays, +chaque académie a, pour ainsi dire, son système de +transcription. Mais, pour le public en général, tout cela +ne signifie rien, et si l'on a, par exemple, surmonté ou +souscrit un <i>a</i> d'un point, d'un esprit ou de tout autre +signe (<i>ạ a˙ ả à΄</i>), l'immense majorité des lecteurs ne le prononcera +pas autrement que le plus ordinaire de nos <i>a</i>.</p> + +<p>De même, ajoutez un <i>h</i> à un <i>t</i>, à un <i>g</i> ou à un <i>k</i>, vous +aurez augmenté, pour le profane, la difficulté matérielle +de lecture, mais sans donner la moindre idée de ce que +peut être la prononciation arabe des lettres que l'on +veut reproduire.</p> + +<p>Enfin, on se bornant à rendre, d'une manière absolue, +une lettre arabe par celle que l'on a adoptée en français +comme équivalente, on arrive souvent à former de ces +syllabes qui, dans notre langue, se prononcent d'une +manière sourde <i>ein, in, an, on</i> et ne répondent nullement +à l'articulation arabe. C'est ainsi qu'un Français +prononcera toujours les mots Amin, Mengoub, Hassein, +comme s'ils étaient écrits: <i>Amain</i>, <i>Maingoub</i>, <i>Hassain</i>.</p> + +<p>En présence de ces difficultés, je n'ai pas adopté de +système absolu, ne souffrant pas d'exception, m'efforçant +au contraire, même aux dépens de l'orthographe arabe, +de retrancher toute lettre mutile et de rendre, sous sa +forme la plus simple pour des Français, les sons, tels +qu'ils frappent notre oreille en Algérie. N'oublions pas, +en effet, qu'il s'agit des hommes et des choses de ce +pays, et non de ceux d'Egypte, de Damas ou de Djedda.</p> + +<p>Quiconque a entendu prononcer ici le nom مسوک, ne +s'avisera jamais de le transcrire par <i>Masoud</i>, ainsi que +l'exigeraient nos professeurs, mais bien par <i>Meçaoud</i>. Il +en est de même de سى, qui vient de la même racine. +La meilleure reproduction consistera à le rendre par +<i>Saad</i>, en ajoutant un <i>a</i>, et non par <i>Sad</i>, quels que soient +les signes dont on affectera ce seul <i>a</i>.</p> + +<p>J'ajouterai souvent un <i>e</i> muet aux noms terminés par +<i>in</i>, <i>eïn</i>, <i>an</i>, <i>on</i>, et j'écrirai <i>Slimane</i> au lieu de <i>Souleïman</i> +(ou <i>Soliman</i>), <i>Houcéïne</i>, <i>Yar'moracene</i>, etc.</p> + +<p>Quant aux articulations qui manquent dans notre +langue, voici comment je les rendrai:</p> + +<p>Le ث, par <i>th</i>, <i>t</i> ou <i>ts</i>.</p> + +<p>Le ح, par un <i>h</i>; ce qui, du reste, ne reproduit nullement +la prononciation de cette consonne forte, et comme +je ne figurerai jamais le ة par un <i>h</i>, le lecteur saura +qu'il doit toujours s'efforcer de prononcer cette lettre +par une expiration s'appuyant sur la voyelle suivante.</p> + +<p>Le خ, par le <i>kh</i>, groupe bizarre encore plus imparfait +que l'<i>h</i> seul pour la précédente lettre.</p> + +<p>Le ع, généralement par un <i>a</i> lié à une des voyelles +<i>a</i>, <i>i</i>, <i>o</i>; quelquefois par une de ces lettres seules ou par +la diphthongue <i>eu</i> ou par l'<i>ë</i>. Cette lettre, dont la prononciation +est impossible à reproduire en français, +conserve presque toujours, dans la pratique, un premier +son rapprochant de l'<i>a</i> et provenant de la contraction +du gosier; ce son s'appuie ensuite sur la voyelle dont +cette consonne, car c'en est une, est affectée. C'est pourquoi +j'écrirai <i>Chiaïte</i> au lieu de <i>Chïïte</i>, <i>Saad</i> au lieu de +<i>Sad</i>, etc.</p> + +<p>Le غ, généralement par un <i>r</i>'. Si tout le monde grasseyait +l'<i>r</i>, il n'y aurait pas de meilleure manière de rendre +cette lettre arabe; malheureusement, il y a en arabe +l'<i>r</i> non grasseyé, et il faut bien les différencier. Dans +le cas où ces deux lettres se rencontrent, la prononciation +de chacune s'accentue en sens inverse, et alors je +rends le غ par un <i>g</i>' Exemples: <i>Mag'reb</i>, <i>Berg'ouata</i>.</p> + +<p>Le ۊ, par un <i>k</i>, comme dans Kassem, ou par un <i>g</i>, +comme dans Gabès. Cette lettre possède encore une +intonation gutturale que l'on ne peut figurer en français.</p> + +<p>Le ذ, par un <i>h</i>. Quant au ڈ (<i>ta</i> lié), dont la prononciation +est celle de notre syllabe muette <i>at</i> dans contrat, +je le rends par un simple <i>a</i> et j'écris: <i>Louata</i>, <i>Djerba</i>, +<i>Médéa</i>.</p> + +<p>Je ne parle que pour mémoire des lettres ص, ض,ظ,ط, +dont il est impossible de reproduire, en français, le son +emphatique, et je les rends simplement par <i>t</i>, <i>d</i>, <i>s</i>, <i>d</i>.</p> + +<br><hr class="short"> + +<a name="intro" id="intro"></a> +<br><br><br> + +<h2>INTRODUCTION</h2> +<hr class="short"> + +<h4>DESCRIPTION PHYSIQUE ET GÉOGRAPHIQUE<br> +DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE</h4> + +<p><span class="sc">Description et limites</span ><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.--Le pays dont nous allons +retracer l'histoire est la partie du continent africain qui +s'étend depuis la limite occidentale de l'Egypte jusqu'à +l'Océan Atlantique, et depuis la rive méridionale de la +Méditerranée jusqu'au Soudan. Cette vaste contrée est +désignée généralement sous le nom d'Afrique septentrionale, +sans y comprendre l'Egypte, qui a, pour ainsi +dire, une situation à part. Les Grecs l'ont appelée <i>Libye</i>; +les Romains ont donné le nom d'<i>Afrique</i> à la Tunisie +actuelle, et ce vocable s'est étendu à tout le continent. +Les Arabes ont appliqué à cette région la dénomination +de <i>Mag'reb</i>, c'est-à-dire Occident, par rapport à leur +pays. Nous emploierons successivement ces appellations, +auxquelles nous ajouterons celle de <i>Berbérie</i>, ou pays +des Berbères.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Suivre sur la carte de l'Afrique septentrional au <span class="sc">xv</span ><sup >e</sup> siècle (vol II).</blockquote> + +<p>Nous avons indiqué les grandes limites de l'Afrique +septentrionale. Sa situation géographique est comprise +entre les 24° et 37° de latitude nord et les 25° de longitude +orientale et 19° de longitude occidentale; ainsi +le méridien de Paris, qui passe à quelques lieues à +l'ouest d'Alger, en marque à peu près le centre.</p> + +<p>Les côtes de l'Afrique septentrionale se projettent +d'une façon irrégulière sur la Méditerranée. Du 31° de +latitude, en partant de l'Egypte, elles atteignent, au +sommet de la Cyrénaïque, le 33°, puis s'infléchissent +brusquement, au fond de la grande Syrte, jusqu'au 30°.</p> + +<p>De là, la côte se prolonge assez régulièrement, en +s'élevant vers le nord-ouest jusqu'au fond de la petite +Syrte (34°). Puis elle s'élève perpendiculairement au +nord et dépasse, au sommet de la Tunisie, le 37°. Elle +suit alors une direction ouest-sud-ouest assez régulière, +en s'abaissant jusqu'à la limite de la province d'Oran, +pour, de là, se relever encore et atteindre le 36°, au +détroit de Gibraltar.</p> + +<p>Le littoral de l'Océan se prolonge au sud-sud-ouest, +en s'abaissant du 8° de longitude occidentale jusqu'au +19°.</p> + +<p>La partie septentrionale de la Berbérie se rapproche +en deux endroits de l'Europe. C'est, au nord-est de la +Tunisie, la Sicile, distante de cent cinquante kilomètres +environ, et, à l'ouest, l'Espagne, séparée de la pointe +du Mag'reb par le détroit de Gibraltar. Cette partie de +l'Afrique offre, du reste, beaucoup d'analogie avec les +dites régions européennes, tant sous le rapport de l'aspect +et des productions que sous celui du climat.</p> + +<p>Les écarts considérables de latitude que nous avons +signalés en décrivant les côtes influent sur les conditions +physiques et climatériques; aussi le littoral des +Syrtes diffère-t-il sensiblement de la région occidentale.</p> + +<p><span class="sc">Orographie</span >.--La région comprise entre la petite +Syrte et l'Océan est couverte d'un réseau montagneux +se reliant au grand Atlas marocain, qui pénètre dans le +sud jusqu'au 30° et dont les plus hauts sommets atteignent +3,500 mètres d'altitude. Toute cette contrée montagneuse +jouit d'un climat tempéré et d'une fertilité +proverbiale. Les indigènes, peut-être d'après les Romains, +lui ont donné le nom de <i>Tel</i>. Ce Tel, en Algérie +et en Tunisie, ne dépasse guère, au midi, le 35° de latitude.</p> + +<p>Dans la partie moyenne de la Barbarie, c'est-à-dire ce +qui forme actuellement l'Afrique française, la région +telienne aboutit au sud à une ligne de <i>hauts plateaux</i>, +dont l'altitude varie entre 600 et 1,200 mètres. Le Djebel-Amour +en marque le sommet; au delà, le pays s'abaisse +graduellement vers le sud et rapidement vers l'est, ce +qui donne lieu, dans cette dernière direction, à une série +de bas-fonds reliés par des cours d'eau aboutissant aux +lacs Melr'ir et du Djerid, près du golfe de la petite +Syrte. Cette ligne de bas-fonds est parsemée d'oasis +produisant le palmier; c'est la région <i>dactylifère</i>.</p> + +<p>Des montagnes dont nous venons de parler descendent +des cours d'eau, au nord dans la Méditerranée, +à l'ouest dans l'Océan. Ceux du versant nord sont généralement +peu importants, en raison du peu d'étendue +de leur cours: ce sont des torrents en hiver, presque +à sec en été. Les rivières du versant océanien, venant +de montagnes plus élevées et ayant un cours moins bref, +ont en général une importance plus grande.</p> + +<p>Au delà des hauts plateaux et de la première ligne +des oasis, s'étend le <i>grand désert</i> ou <i>Sahara</i> jusqu'au +Soudan. C'est une vaste contrée généralement aride, +entrecoupée de chaînes montagneuses, de vallées, de +plateaux desséchés et pierreux et de dunes de sable. +Des régions d'oasis s'y rencontrent. Le tout est traversé +par des dépressions formant vallées, dont les unes +s'abaissent vers le Soudan et les autres se dirigent vers +le nord pour rejoindre les lacs Melr'ir et du Djerid. Les +vallées, les oasis et certaines parties montagneuses sont +seules habitées.</p> + +<p>Dans la Tripolitaine, la région telienne est moins +élevée et a moins de profondeur; en un mot, le désert +est plus près. Cependant, derrière Tripoli se trouve un +massif montagneux assez étendu, donnant accès au Hammada +(plateau) tripolitain.</p> + +<p>Le littoral de la Cyrénaïque est bordé de collines qui +forment les pentes d'un plateau semblable à celui de +Tripoli, mais moins étendu. Quelques oasis se trouvent +au sud de ce plateau. Au delà commence le grand désert +de Libye.</p> + +<h4>MONTAGNES PRINCIPALES</h4> + +<p>De l'est à l'ouest, les principales montagnes de +l'Afrique septentrionale sont:</p> + +<p><span class="sc">Cyrénaïque</span >.--Le <i>Djebel-el-Akhdar</i>, dans la partie +supérieure.</p> + +<p><span class="sc">Tripolitaine</span >.--Le <i>Djebel-R'arïane</i> et le <i>Djebel-Nefouça</i>, +au sud de Tripoli.</p> + +<p><span class="sc">Algérie</span >.--Le <i>Djebel-Aourès</i>, s'élevant jusqu'à 2,300 +mètres au midi de Constantine et s'abaissant au sud, +brusquement, sur la région des oasis.</p> + +<p>Le <i>Djebel-Amour</i> (2,000 mètres), au midi de la province +d'Alger formant le sommet des hauts plateaux.</p> + +<p>Le <i>Djebel-Ouarensenis</i> (2,000 mètres), au nord du Djebel-Amour, +près de la ligne du méridien de Paris.</p> + +<p>Le <i>Djebel-Djerdjera</i> ou <i>grande Kabilie</i> (2,300 mètres), +près du littoral, entre l'Ouad-Sahel et l'Isser.</p> + +<p><span class="sc">Maroc</span >.--Les montagnes du <i>Grand Atlas</i> ou <i>Deren</i>, +notamment le <i>Djebel-Hentata</i>, d'une altitude de 3,500 +mètres et dont les sommets sont couverts de neiges +éternelles.</p> + +<h4>PRINCIPALES RIVIÈRES</h4> + +<p><span class="sc">Versant méditerranéen</span >.--L'<i>Ouad-Souf-Djine</i> et l'<i>Ouad-Zemzem</i>, +descendant du Djebel-R'arïane et du plateau +de Hammada et venant former le marais situé au-dessous +de Mesrata, sur le littoral de la grande Syrte.</p> + +<p>L'<i>Ouad-Medjerda</i>, qui recueille les eaux du versant +nord-est de l'Aourès et du plateau tunisien et vient +déboucher dans le golfe de Karthage, au sommet de la +Tunisie.</p> + +<p>L'<i>Ouad-Seybous</i>, recueillant les eaux de la partie orientale +de la province de Constantine et débouchant à Bône.</p> + +<p>L'<i>Ouad-el-Kebir</i>, formé de l'<i>Ouad-Remel</i> et de l'<i>Ouad-Bou-Merzoug</i>, +dont le confluent est à Constantine et +l'embouchure au nord de cette ville.</p> + +<p>L'<i>Ouad-Sahel</i>, venant, d'un côté, du Djebel-Dira, près +d'Aumale, et, de l'autre, des plateaux situés à l'ouest de +Sétif, et débouchant, sous le nom de <i>Soumam</i>, dans +le golfe de Bougie, à l'est du Djerdjera.</p> + +<p>L'<i>Ouad-Isser</i>, à l'ouest du Djerdjera, et ayant son embouchure +près de Dellis.</p> + +<p>Le <i>Chelif</i>, descendant du versant nord du Djebel-Amour +et du Ouarensenis, recevant le <i>Nehar-Ouacel</i>, +venu du plateau de Seressou, au sud de cette montagne, +et après avoir décrit un coude à la hauteur de Miliana, +courant parallèlement à la côte de l'est à l'ouest, pour +se jeter dans la mer à l'extrémité orientale du golfe +d'Arzeu.</p> + +<p>L'<i>Habra</i> et le <i>Sig</i>, appelé dans son cours supérieur +<i>Mekerra</i>, se réunissant pour former le marais de la <i>Makta</i>, +au fond du golfe d'Arzeu. La plus grande partie des +eaux de la province d'Oran est recueillie par ces deux +rivières.</p> + +<p>La <i>Tafna</i>, descendant des montagnes situées au midi +de Tlemcen et qui se jette dans la mer au nord de cette +ville, après avoir recueilli L'<i>Isli</i>, venant de la région +d'Oudjda (Maroc).</p> + +<p>La <i>Moulouïa</i>, qui recueille les eaux du versant oriental +et septentrional de l'Atlas marocain et dont l'embouchure +se trouve à l'ouest de la limite algérienne.</p> + +<p><span class="sc">Versant océanien</span >.--L'<i>Ouad-el-Kous</i>, qui se jette dans +la mer près d'El-Araïche, au sommet du Maroc.</p> + +<p>Le <i>Sebou</i>, descendant du versant nord-ouest de l'Atlas.</p> + +<p>Le <i>Bou-Regreg</i>, au midi du précédent et ayant son +embouchure non loin de lui, à Salé.</p> + +<p>L'<i>Ouad-Oum-er-Rebïa</i>, grande rivière recueillant les +eaux du versant occidental de l'Atlas et traversant de +vastes plaines avant de déboucher à Azemmor.</p> + +<p>Le <i>Tensift</i>, voisin du précédent, au midi.</p> + +<p>L'<i>Ouad-Sous</i>, qui coule entre les deux chaînes principales +du grand Atlas méridional et traverse la province +de ce nom.</p> + +<p>L'<i>Ouad-Nouri</i>, débouchant près du cap du même nom.</p> + +<p>Et enfin l'<i>Ouad-Deraa</i>, descendant du grand Atlas au +midi et formant, dans la direction de l'ouest, une large +vallée. Ce fleuve se jette dans l'Océan vis-à-vis l'archipel +des Canaries.</p> + +<p><span class="sc">Versant intérieur</span >.--L'<i>Ouad-Djedi</i>, qui prend naissance +au midi du Djebel-Amour, court ensuite vers l'est, +parallèlement au Tel, et va se perdre aux environs du +lac Melr'ir.</p> + +<p>L'<i>Ouad-Mïa</i> et l'<i>Ouad-Ir'ar'ar</i>, venant tous deux de +l'extrême sud et concourant à former la vallée de l'<i>Ouad-Rir'</i>, +qui se termine au chott (lac) Melr'ir.</p> + +<p>L'<i>Ouad-Guir</i>, descendant des hauts plateaux, pour se +perdre au sud non loin de l'oasis de Touat.</p> + +<p>Enfin l'<i>Ouad-Ziz</i>, qui vient de l'Atlas marocain et disparaît +aux environs de l'oasis de Tafilala.</p> + +<h4>LACS</h4> + +<p>Les lacs de l'Afrique septentrionale sont peu nombreux. +Voici les principaux:</p> + +<p>Le chott du <i>Djerid</i>, au sud de la Tunisie.</p> + +<p>Le <i>Melr'ir</i>, à l'ouest du précédent; entre eux se trouve +la dépression de <i>R'arça</i>.</p> + +<p>La sebkha du <i>Gourara</i>, à l'est du cours inférieur de +l'Ouad-Guir.</p> + +<p>La sebhka de <i>Daoura</i>, près de Tafilala.</p> + +<p>On compte, en outre, un certain nombre de marais, +parmi lesquels nous citerons la sebkha de <i>Zar'ez</i>, dans +le Hodna, et les chott <i>Chergui</i> (oriental) et <i>R'arbi</i> (occidental), +dans les hauts plateaux. Ce sont souvent de vastes +dépressions, avec des berges à pic, et dont le fond est +plus ou moins marécageux, selon l'époque de l'année.</p> + +<h4>CAPS</h4> + +<p>Voici les principaux caps de l'Afrique, en suivant le +littoral de l'est à l'ouest.</p> + +<p><i>Ras-Tourba</i> et cap <i>Rozat</i>, au sommet de la Cyrénaïque.</p> + +<p>Cap <i>Mesurata</i>, près de la ville de Mesrata, à l'angle +occidental du golfe de la grande Syrte.</p> + +<p><i>Ras-Capoudïa</i> (l'ancien <i>Caput Vada</i>), au sommet de la +petite Syrte.</p> + +<p><i>Ras-Dimas</i> (l'antique <i>Thapsus</i>), à l'angle méridional du +golfe de Hammamet.</p> + +<p><i>Ras-Adar</i>, ou cap <i>Bon</i>, au sommet de la presqu'île de +Cherik, angle nord-est de la Tunisie.</p> + +<p>Promontoire d'<i>Apollon</i> ou cap <i>Farina</i>, à l'angle occidental +du golfe de Tunis.</p> + +<p><i>Ras-el-Abiod</i>, cap <i>Blanc</i>, à l'angle occidental du golfe +de Bizerte.</p> + +<p>Cap de <i>Garde</i>, à l'angle occidental du golfe de Bône.</p> + +<p>Cap de <i>Fer</i>, à l'angle oriental du golfe de Philippeville.</p> + +<p>Cap <i>Bougarone</i> ou <i>Sebà-Rous</i> (les sept caps), à l'angle +occidental du même golfe.</p> + +<p>Cap <i>Cavallo</i>, à l'angle oriental du golfe de Bougie.</p> + +<p>Cap <i>Sigli</i>, à l'angle opposé, c'est-à-dire au pied occidental +de la grande Kabylie (Djerdjera).</p> + +<p>Cap <i>Matifou</i> (régulièrement <i>Thaman'tafoust</i>), à l'angle +oriental du golfe d'Alger.</p> + +<p>Cap <i>Tenès</i>, à l'est et auprès de la ville de ce nom.</p> + +<p>Cap <i>Carbon</i>, à l'angle occidental du golfe d'Arzeu, +entre cette ville et Oran.</p> + +<p>Cap <i>Falcon</i>, à l'angle occidental du golfe d'Oran.</p> + +<p>Cap <i>Tres-Forcas</i>, à l'ouest du golfe formé par l'embouchure +de la Moulouïa, dominant Melila, qui est bâtie +sur le versant oriental de ce cap.</p> + +<p>Cap de <i>Ceuta</i>, à la pointe orientale du détroit de Gibraltar.</p> + +<p>Cap <i>Spartel</i>, sur l'Océan, à l'ouest de cette pointe.</p> + +<p>Cap <i>Blanc</i>, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Rebïa +et d'Azemmor.</p> + +<p>Cap <i>Cantin</i>, un peu plus bas, au-dessus du Tensift.</p> + +<p>Cap <i>Guir</i>, au-dessus de l'embouchure du Sebou et +d'Agadir.</p> + +<p>Cap <i>Noun</i>, à l'embouchure de la rivière de ce nom.</p> + +<p>Cap <i>Bojador</i>, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa.</p> + +<p>Cap <i>Blanc</i>, un peu au-dessus du 20° de longitude.</p> + +<h4>DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ANCIENS</h4> + +<p>L'Algérie septentrionale, Libye des Grecs, a formé +les divisions suivantes:</p> + +<p class="mid"><i>Région littorale</i></p> + +<p><i>Cyrénaïque</i> (comprenant la Marmarique); depuis la +frontière occidentale de l'Égypte jusqu'au golfe de la +grande Syrte.</p> + +<p><i>Tripolitaine</i>; de cette limite jusqu'au golfe de la petite +Syrte. <i>Byzacène</i>, région au-dessus du lac Triton. <i>Zeugitane</i>, +littoral oriental de la Tunisie actuelle, et <i>Afrique +propre</i>, comprenant d'abord le territoire de Karthage +(nord de la Tunisie), puis toute la région entre la Numidie +à l'ouest et la Tripolitaine à l'est. La Tripolitaine, +la Byzacène, la Zeugitane et l'Afrique propre ont été +réunis, à l'époque romaine, sous le nom de <i>province +proconsulaire d'Afrique</i>.</p> + +<p><i>Numidie</i>; depuis la limite occidentale de l'Afrique +propre, qui a été formée généralement par le cours supérieur +de la Medjerda, avec une ligne partant du coude +de cette rivière pour rejoindre le littoral, et de là jusqu'au +golfe de Bougie, c'est-à-dire environ le 3° de longitude +est. La Numidie a été elle-même divisée en orientale +et occidentale, avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme +limite séparative.</p> + +<p><i>Mauritanie orientale</i>; depuis la Numidie jusqu'au Molochat +(Moulouïa). À la fin du <span class="sc">iii</span ><sup >e</sup> siècle de l'ère chrétienne, +elle a été divisée en <i>Sétifienne</i>, comprenant la +partie orientale avec Sétif, et <i>Césarienne</i>, formée de la +partie occidentale, avec <i>Yol-Cesarée</i> (Cherchel) comme +capitales.</p> + +<p><i>Maurétanie occidentale</i> ou <i>Tingitane</i>, comprenant le reste +de l'Afrique jusqu'à l'Océan.</p> + +<p class="mid"><i>Région intérieure</i></p> + +<p><i>Libye déserte</i>, comprenant la <i>Phazanie</i> (Fezzan), au sud +de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.</p> + +<p><i>Gétulie</i>, au sud de la Numidie et des Maurétanies, sur +les hauts plateaux et dans le désert.</p> + +<p><i>Ethiopie</i>, comprenant la <i>Troglodytique</i>, au sud des deux +précédents.</p> + +<p class="mid"><i>Populations anciennes</i></p> + +<p><span class="sc">Cyrénaïque</span > et <span class="sc">Tripolitaine</span >.--<i>Libyens</i>, nom générique +se transformant en <i>Lebataï</i> dans Procope, <i>Ilanguanten</i> +dans Corippus, et que l'on peut identifier aux Berbères +Louata des auteurs arabes.</p> + +<p><i>Barcites</i>, <i>Asbystes</i>, <i>Adyrmakhides</i>, <i>Ghiligammes</i>, etc., occupant +le nord de la Cyrénaïque.</p> + +<p><i>Nasammons</i>, dans l'intérieur, sur la ligne des oasis et +le golfe de la grande Syrte, dont ils occupent en partie +les rivages.</p> + +<p><i>Psylles</i>, habitant en premier lieu la grande Syrte et refoulés +ensuite vers l'est.</p> + +<p><i>Makes</i>, sur le littoral occidental de la grande Syrte.</p> + +<p><i>Zaouekes</i> (Arzugues de Corrippus), établis sur le littoral, +entre les deux Syrtes. Ils ont donné leur nom plus +tard à la Zeugitane. On les identifie aux Zouar'a.</p> + +<p><i>Troglodytes</i>, dans les montagnes voisines de Tripoli.</p> + +<p><i>Lotophages</i>, dans l'île de Djerba et sur le littoral voisin.</p> + +<p><span class="sc">Afrique propre</span >.--Les <i>Maxyes</i> et les <i>Ghyzantes</i> ou +<i>Byzantes</i>. Ces tribus, sous ces noms divers, y compris +les Zaouèkes, paraissent être un seul et même peuple, +qui a donné son nom à la Byzacène.</p> + +<p><i>Libo-Phéniciens</i>, peuplade mixte de la province de Karthage.</p> + +<p><span class="sc">Numidie</span >.--<i>Numides</i>, nom générique.</p> + +<p><i>Nabathres</i>, dans la région du nord-est.</p> + +<p><i>Masséssyliens</i>, puis <i>Massyles</i>; occupaient le centre de +la province. Ont été remplacés par les peuplades suivantes, +qu'ils ont peut-être contribué à former:</p> + +<p><i>Kedamousiens</i>, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel) +et, de là, jusqu'à l'Aourès.</p> + +<p><i>Babares</i> ou <i>Sababares</i>, dans les montagnes, au nord des +précédents, jusqu'à la mer.</p> + +<p><span class="sc">Maurétanie orientale</span >.--<i>Maures</i>, nom générique, auquel +on a associé plus tard celui de <i>Maziques</i>.</p> + +<p><i>Quinquegentiens</i>, divisés en <i>Isaflenses</i>, <i>Massinissenses</i> et +<i>Nababes</i>, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera).</p> + +<p><i>Masséssyliens</i>, puis <i>Massyles</i>, au sud-est du +Mons-Ferratus. +Remplacés de bonne heure par d'autres populations.</p> + +<p><i>Makhourèbes</i> et <i>Banioures</i>, à l'ouest du Mons-Ferratus.</p> + +<p><i>Makhrusiens</i>, sur le littoral montagneux, à l'ouest des +précédents.</p> + +<p><i>Nacmusïï</i>, dans la région des hauts plateaux, au midi +des précédents.</p> + +<p><i>Masséssyliens</i>, sur la rive droite du Molochath.</p> + +<p><span class="sc">Maurétanie occidentale</span >.--<i>Maures</i>, nom générique.</p> + +<p><i>Masséssyliens</i>, établis dans le bassin de la Moulouïa.</p> + +<p><i>Maziques</i>, sur le littoral nord et ouest.</p> + +<p><i>Bacuates</i>, établis dans le bassin du Sebou et étendant +leur domination vers l'est (identifiés aux Berg'ouata).</p> + +<p><i>Makenites</i>, cours supérieur du Sebou (identifiés aux +Meknaça).</p> + +<p><i>Autotoles</i>, <i>Banuires</i>, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Rebïa.</p> + +<p><i>Daradæ</i>, bassin du Derâa.</p> + +<p class="mid"><i>Région intérieure</i></p> + +<p><span class="sc">Libye déserte</span >.--<i>Garamantes</i>, appelés aussi <i>Gamphazantes</i>, +oasis de Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan).</p> + +<p><i>Blemyes</i>, au sud-est des précédents, vers le désert de +Libye (peuplade donnant lieu à des récits fabuleux).</p> + +<p><span class="sc">Gétulie</span >.--<i>Gétules</i>, nom générique. Sur toute la ligne +des hauts plateaux et dans la partie septentrionale du +désert.</p> + +<p><i>Mélano-Gétules</i> (<i>Gétules noirs</i>), au midi des précédents.</p> + +<p><i>Perorses</i>, <i>Pharusiens</i>, sur la rive gauche du Darat +(Ouad-Derâa).</p> + +<p><span class="sc">Ethiopie</span >.--<i>Ethiopiens</i>, terme générique, divisés en +<i>Ethiopiens blancs</i> et <i>Ethiopiens noirs</i>.</p> + +<p>Quant aux <i>Ethiopiens rouges</i> ou <i>Ganges</i>, que les auteurs +placent au midi de la Gétulie, sur les bords de l'Océan, +nous ne pouvons nous empêcher de les rapprocher des +Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont donné leur nom +au Sénégal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire +des <i>Sanhaga au voile</i> (<i>Mouletthemine</i>), le nom de Ouaggag, +porté encore par des chefs de ces peuplades.</p> +<br> +<h4>DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ARABES</h4> +<br> +<p>Les Arabes, arrivant d'Orient au <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle, donnèrent, +ainsi que nous l'avons dit, à l'Afrique le nom +générique de Mag'reb, qui s'étendit même à l'Espagne +musulmane. Mais, dans la pratique, une désignation ne +pouvait demeurer aussi vague, et les conquérants divisèrent +le pays comme suit:</p> + +<p><i>Pays de Barka</i>, la Cyrénaïque (moins la Marmarique).</p> + +<p><i>Ifrikiya</i>, la Tunisie proprement dite, à laquelle on a +ajouté la Tripolitaine à l'est, et la province de Constantine, +jusqu'au méridien de Bougie, à l'ouest.</p> + +<p><i>El-Mag'reb-el-Aouçot</i> (ou Mag'reb central), depuis le +méridien de Bougie jusqu'à la rivière Moulouïa.</p> + +<p><i>El-Mag'reb-el-Akça</i> (ou Mag'reb extrême). Tout le reste +de l'Afrique, jusqu'à l'Océan à l'ouest et à l'Ouad-Derâa +au sud.</p> + +<p><i>Sahara</i>, toute la région désertique.</p> + +<p class="mid"><i>Population</i></p> + +<p>Là où les anciens n'avaient vu qu'une série de peuplades +indigènes, sans lien entre elles, les Arabes ont +reconnu un peuple, une même race qui a couvert tout le +nord de l'Afrique. Ils lui ont donné le nom de <i>Berbère</i>, +que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se +subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous présentons +les tableaux complets au chapitre I<sup >er</sup> de la +deuxième partie.</p> + +<br><hr class="short"> +<a name="ethno" id="ethno"></a> +<br><br> + +<h2>ETHNOGRAPHIE</h2> +<hr class="short"> + +<h4>ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBÈRE</h4> + +<p>La question de l'origine et de la formation du peuple +berbère n'a pas fait un grand pas depuis une vingtaine +d'années. Nous avons donc peu de chose à ajouter au +mémoire publié par nous en 1871, sous le titre: <i>Notes +sur l'origine du peuple berbère</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. De nouvelles hypothèses +ont été émises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide, +sur lequel doivent s'appuyer les données véritablement +historiques, ne s'est augmenté en rien, malgré les découvertes +de l'anthropologie.</p> + +<p>En résumé, que possédons-nous, comme traditions +historiques, sur ce sujet? Diodore, Hérodote, Strabon, +Pline, Ptolémée, ne disent rien sur l'origine des peuplades +dont ils parlent; ils voient là des agglomérations +de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altérés +et dont ils retracent les mœurs primitives, sinon fantastiques.</p> + +<p>Un seul, Salluste, s'inquiète de la formation des +peuples africains et il reproduit, à cet égard, les traditions +qu'il prétend avoir recueillies dans les livres du +roi Hiemsal, «écrits en langue punique». On connaît +son système: L'Hercule tyrien aurait entraîné jusqu'au +détroit qui a reçu son nom<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> des guerriers mèdes, perses +et arméniens. Ces étrangers, restés dans le pays, auraient +formé la souche des Maures et des Numides. Ces +nouveaux noms <i>leur auraient été donnés par les Libyens</i> +dans leur jargon barbare<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Les colonies phéniciennes +établies sur le littoral auraient achevé de constituer la +population de l'Afrique, en lui ajoutant un élément nouveau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Revue africaine, 1871. Ce mémoire a été donné en appendice à la +fin de notre <i>Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Colonnes d'Hercule.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> «..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes» (Salluste).</blockquote> + +<p>Voilà, en quelques mots, le système de Salluste.</p> + +<p>Procope, reproduisant à cet égard les données de +l'historien Josèphe, dit que l'Afrique a été peuplée par +des nations chassées de la Palestine par les Hébreux<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>. +Le rabbin Maïmounide, un des plus célèbres commentateurs +du Talmud, nous apprend que les Gergéséens, +expulsés du pays de Canaan par Josué, emigrèrent en +Afrique.</p> + +<p>Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, après avoir +examiné diverses hypothèses sur la question, s'exprime +comme suit: «Les Berbères sont les enfants de Canaan, +fils de Cham, fils de Noë; leur aïeul se nommait Mazir'; +ils avaient pour frères les Gergéséens et étaient parents +des Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath +(Galout). Il y eut en Syrie, entre les Philistins et +les Israélites, des guerres, etc. Vers ce temps-là, les +Berbères passèrent en Afrique<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Procope. <i>De bello Vandalico</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> <i>Histoire des Berbères</i> (trad. de Slane), t. I. p. 184.</blockquote> + +<p>Ainsi, voilà toute une série de traditions d'origines +diverses, rappelant le souvenir d'invasions de peuples +asiatiques dans le nord de l'Afrique.</p> + +<p>Nous n'avons pas parlé des Hycsos, ces conquérants +sémites, plus ou moins mélangés de Mongols, qui, après +avoir conquis l'Egypte, renversé la XIII<sup >e</sup> dynastie et +occupé en maîtres le pays durant plusieurs siècles, +furent chassés par le Pharaon Ahmés I, de la XVIII<sup >e</sup> +dynastie.</p> + +<p>En effet, l'histoire de l'Egypte nous démontre péremptoirement +qu'autrefois sa vie a été intimement mêlée à +celle de la Berbérie, et c'est ce qui a été très bien +caractérisé par M. Zaborowski<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> dans les termes suivants: +«L'action réciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une +sur l'autre est si ancienne, elle a été si longue et si +profonde, qu'il est impossible de démêler ce que la +première a emprunté à la seconde, et réciproquement.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> <i>Peuples primitifs de l'Afrique</i>. (Nouvelle revue, 1<sup >er</sup> mars 1883.)</blockquote> + +<p>Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient +passés en partie dans le Mag'reb. Mais, en revanche, +cette même histoire nous apprend que, vers le <span class="sc">xv</span ><sup >e</sup> siècle +avant J.-C., sous la XIX<sup >e</sup> dynastie, une invasion de nomades, +aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de +l'ouest s'abattre sur l'Egypte.</p> + +<p>Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec +les Libyens et qu'ils nommaient <i>Tamahou</i> (hommes +blonds), d'où venaient-elles? Arrivaient-elles d'Europe +ou étaient-elles depuis longtemps établies dans la Berbérie? +Cette question est insoluble; mais, quand on +examine la quantité innombrable de dolmens qui couvrent +l'Afrique septentrionale, on ne peut s'empêcher +d'y voir les sépultures de ces hommes blonds ou un +usage laissé par eux. Il faut, en outre, reconnaître la +parenté étroite qui existe entre les dolmens de l'Afrique +et ceux de l'Espagne, de l'ouest de la France et du +Danemarck.</p> + +<p><i>Berbères</i>, <i>Ibères</i>, <i>Celtibères</i>, voilà des peuples frères et +dont l'action réciproque des uns sur les autres est incontestable, +sans même qu'il soit besoin d'appeler à son aide +l'identité de conformation physique ou les rapprochements +linguistiques, car ce sont des arguments d'une valeur +relative et dont il est facile de tirer parti en sens divers.</p> + +<p>A quelle époque, par quels moyens se sont établies +ces relations de races entre le midi de l'Europe et +l'Afrique septentrionale? Les invasions ont-elles eu lieu +de celle-ci en celui-là, ou de celui-là en celle-ci? Autant +de questions sur lesquelles les érudits ne parviendront +jamais à s'entendre, en l'absence de tout document précis. +Pourquoi, du reste, les deux faits ne se seraient-ils +pas produits à des époques différentes?</p> + +<p>Mais ne nous arrêtons pas à ces détails.</p> + +<p>Du rapide exposé qui précède résultent deux faits +que l'on peut admettre comme incontestables:</p> + +<p>1° Des invasions importantes de peuples asiatiques +ont eu lieu, à différentes époques, dans l'Afrique septentrionale;</p> + +<p>2° Cette région a été habitée anciennement par une +race blonde, ayant de grands traits de ressemblance, +comme caractères physiologiques et comme mœurs, +avec certaines peuplades européennes.</p> + +<p>Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette +constatation?</p> + +<p>Dirons-nous, comme certains, que la race berbère +est d'origine purement sémitique, ou, comme d'autres, +purement aryenne?</p> + +<p>Nullement. La race berbère, en effet, peut avoir subi, +à différents degrés, cette double influence, et il peut +exister parmi elle des branches qu'il est possible de rattacher +à l'une et à l'autre de ces origines. Mais il n'en +est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a persisté +avec son type spécial de race africaine, type bien connu +en Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve +encore maintenant dans toute l'Afrique septentrionale.</p> + +<p>Sans vouloir discuter la question de l'unité ou de la +pluralité de la famille humaine, il est certain qu'à une +époque très reculée, la race libyenne ou berbère s'est +trouvée formée et a occupé l'aire qui lui est propre, +toute l'Afrique du nord.</p> + +<p>Sur ce substratum sont venues, à des époques relativement +récentes, s'étendre des invasions dont l'histoire +a conservé de vagues souvenirs, et ce contact a +laissé son empreinte dans la langue, dans les mœurs +et dans les caractères physiologiques. Les peuples cananéens, +les Phéniciens ont eu une action indiscutable +sur la langue berbère; et les <i>blonds</i>, qui, peut-être, +étaient en grande minorité, ont imposé pendant un certain +temps leur mode de sépulture aux Libyens du Tell. +Malgré l'adoption de la religion musulmane et la modification +profonde subie par les populations du nord de +l'Afrique, du fait de l'introduction de l'élément arabe, +il existe encore en Algérie, notamment aux environs +de la Kalàa des Beni-Hammad, dans les montagnes au +nord de Mecila, des tribus qui construisent de véritables +dolmens.</p> + +<p>Mais cette action des étrangers, que nous reconnaissons, +a eu des effets plus apparents que profonds, et il +s'est passé en Afrique ce qui a eu lieu presque partout +et toujours, avec une régularité qui permettrait de faire +une loi de ce phénomène: la race vaincue, dominée, +asservie, a, peu à peu, par une action lente, imperceptible, +absorbé son vainqueur en l'incorporant dans son +sein.</p> + +<p>Le même fait s'est produit au moyen âge à l'occasion +de l'invasion hilalienne, et cependant le nombre des +Arabes était relativement considérable et leur mélange +avec la race indigène avait été favorisé d'une manière +toute particulière, par l'anarchie qui divisait les Berbères +et annihilait leurs forces. L'élément arabe a néanmoins +été absorbé; mais, en se fondant au milieu de la race +autochthone disjointe, il lui a fait adopter, en beaucoup +d'endroits, sa langue et ses mœurs.</p> + +<p>N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est passé en Gaule: +l'occupation romaine a romanisé pour de longs siècles +les provinces méridionales, sans modifier, d'une manière +sensible, l'ensemble de la race. Dans le nord, les +conquérants francks se sont rapidement fondus dans la +race conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur +nom substitué à celui des vaincus. Ces effets différents +s'expliquent par le degré de civilisation des conquérants, +supérieur aux vaincus dans le premier cas, inférieur +dans le second. En résumé, ces conquêtes, ces +changements dans les dénominations, les lois et les +mœurs, n'ont pas empêché la race gauloise de rester, +comme fond, celtique.</p> + +<p>De même, malgré les influences étrangères qu'elle a +subies, la race autochthone du nord de l'Afrique est +restée libyque, c'est-à-dire berbère.</p> +<br><br> +<a name="a" id="a"></a> +<h3>PRÉCIS DE L'HISTOIRE</h3> + +<h2>DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE</h2> + +<h4>(BERBÉRIE)</h4> + +<hr class="full"> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<h4>PÉRIODE ANTIQUE</h4> + +<p class="mid"><span class="sc">Jusqu'à</span > 642 <span class="sc">de l'Ère Chrétienne</span ></p> +<hr class="short"> + +<a name="a1" id="a1"></a> + +<h3>CHAPITRE I<sup >er</sup></h3> + +<h4>PÉRIODE PHÉNICIENNE</h4> + +<p class="mid">1100-268 <span class="sc">avant</span > J.-C.</p> + +<p>Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation +de Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance +de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation +politique de Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le +littoral de la Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite +des guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte +la guerre en Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles +guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile.</p> + +<p><span class="sc">Temps primitifs</span >.--L'incertitude la plus grande règne sur les +temps primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique +est à peine prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires +tels que ceux d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs +fois répétée, les détails qui l'accompagnent sont trop vagues +pour que l'histoire positive puisse s'en servir. Sur la façon dont +s'est formée la race aborigène de l'Afrique septentrionale, on ne +peut émettre que des conjectures, et l'hypothèse la plus généralement +admise est qu'à un peuple véritablement autochtone que +l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double élément +arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a formé +la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques.</p> + +<p>L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur +la partie occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, +lors de ses tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages +de la Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait +écrit sérieusement sur ce pays (<span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle av. J.-C.); nous examinerons +plus loin son système géographique.</p> + +<p>Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant +de la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations +sont des cabanes tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent +à volonté.» Plus tard, Diodore les représentera comme +menant une existence abrutie, couchant en plein air, n'ayant +qu'une nourriture sauvage; sans maisons, sans habits, se couvrant +seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils obéissent à des rois +qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent que de brigandage. +«Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois javelots et des +pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de gagner de +vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la retraite..... En +général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni foi ni loi.» Ce +tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains nomades. +Dans les pays de montagne et de petite culture, les mœurs devaient +se modifier suivant les lieux.</p> + +<p><span class="sc">Les Phéniciens s'établissent en Afrique</span >.--Dès le <span class="sc">xii</span ><sup >e</sup> siècle +avant notre ère, les Phéniciens qui, selon Diodore, avaient déjà +des colonies, non seulement sur le littoral européen de la Méditerranée, +mais encore sur la rive océanienne de l'Ibérie, explorèrent +les côtes de l'Afrique et les reconnurent, sans doute, jusqu'aux +Colonnes d'Hercule. Les relations commerciales avec les +indigènes étaient le but de ces courses aventureuses et, pour +assurer la régularité des échanges, des comptoirs ne tardèrent pas +à se former. Les Berbères ne firent probablement aucune opposition +à l'établissement de ces étrangers, qui, sous l'égide du commerce, +venaient les initier à une civilisation supérieure, et dans +lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il résulte +même de divers passages des auteurs anciens que les indigènes +étaient très empressés à retenir chez eux les Tyriens. Quant à +ceux-ci, ils se présentaient humblement, se reconnaissaient sans +peine les hôtes des aborigènes et se soumettaient à l'obligation de +leur payer un tribut<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p> + +<p>Ainsi les colonies de <i>Leptis</i> (Lebida), <i>Hadrumet</i> (Souça), <i>Utique</i>, +<i>Tunès</i> (Tunis), <i>Karthage</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, <i>Hippo-Zarytos</i> (Benzert), etc., furent +successivement établies sur le continent africain, et le littoral sud +de la Méditerranée fut ouvert au commerce par les Phéniciens, +comme le rivage nord et les îles l'avaient été par les Grecs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Mommsen, <i>Histoire romaine</i>, trad. de Guerle, t. II, p. 206 et suiv. +Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompée et Virgile, sur la fondation +de Karthage par Didon.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> En phénicien «la ville neuve» (<i>Kart-hadatch</i>) par opposition à +Utique (<i>Outik</i>) «la vieille».</blockquote> + +<p><span class="sc">Fondation de Cyrène par les Grecs</span >.--Les rivaux des Phéniciens +dans la colonisation du littoral méditerranéen furent +les Grecs. Depuis longtemps, ils tournaient leurs regards vers +l'Afrique, lorsque Psammetik I<sup >er</sup> combla leurs vœux en leur ouvrant +les ports de l'Egypte. Après avoir exploré cette contrée +jusqu'à l'extrême sud, ils firent un pas vers l'Occident, et dans le +<span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, une colonie de Grecs de l'île de Théra vint, sous la +conduite de son chef Aristée, surnommé Battos, s'établir à Cyrène. +Les peuplades indigènes que les Théréens y rencontrèrent +leur ayant dit qu'elles s'appelaient <i>Loub</i> ou <i>Loubim</i>, ils donnèrent +à leur pays le nom de Libye (Λιßύε), que l'antiquité conserva à +l'Afrique. La tradition a gardé le souvenir des luttes qui éclatèrent +entre les Grecs de Cyrène et leurs voisins de l'Ouest, les +Phéniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et +l'histoire retrace le dévouement des deux frères Karthaginois qui +consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre le territoire +de leur patrie jusqu'à l'endroit que l'on a appelé en leur honneur +«Autel des Philènes»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de Cyrène. Selon +Théophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne une date +antérieure qui varie entre 758 et 631.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, +XIX, LXXVIII.</blockquote> + +<p><span class="sc">Données géographiques d'Hérodote</span >.--Vers 420, Hérodote, +qui avait lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails +précis que ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très +étendues sur l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye, +jusqu'au territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit +les récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.</p> + +<p>Pour Hérodote, la Libye comprend le «territoire situé entre +l'Egypte et le promontoire de Soleïs (sans doute le cap Cantin). +Elle est habitée par les Libyens et un grand nombre de peuples +libyques et aussi par des colonies grecques et phéniciennes établies +sur le littoral. Ce qui s'étend au-dessus de la côte est rempli de +bêtes féroces; puis, après cette région sauvage, ce n'est plus qu'un +désert de sable prodigieusement aride et tout à fait désert»<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Lib. IV.</blockquote> + +<p>Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes, +Hérodote s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, +ou du moins ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du +lac Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées, +habitées par des populations de cultivateurs nommés <i>Maxyes</i>.» +Enfin, il a entendu dire que, bien loin, dans la même direction, +était une montagne fabuleuse nommée Atlas et dont les habitants +se nommaient <i>Atlantes</i> ou <i>Atarantes</i>. Au midi de ces régions, au +delà des déserts, se trouve la noire Ethiopie.</p> + +<p>Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote, +nous citerons:</p> + +<p>Les <i>Adyrmakhides</i>, les <i>Ghiligammes</i>, les <i>Asbystes</i>, les <i>Auskhises</i>, +etc., habitant la Cyrénaïque.</p> + +<p>Les <i>Nasamons</i> et les <i>Psylles</i> établis sur le littoral de la Grande +Syrte.</p> + +<p>Les <i>Garamantes</i> divisés en <i>Garamantes du nord</i>, habitant les +montagnes de Tripoli, et <i>Garamantes du sud</i>, établis dans l'oasis +de <i>Garama</i> (actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris +le nom.</p> + +<p>Les <i>Troglodytes</i>, voisins des précédents et en guerre avec eux.</p> + +<p>Les <i>Lotophages</i>, établis dans l'île de Méninx (Djerba) et sur le +littoral voisin.</p> + +<p>Les <i>Makhlyes</i>, habitant le littoral jusqu'au lac Triton.</p> + +<p>Les <i>Maxyes</i>, les <i>Aœses</i>, les <i>Zaouekès</i> et les <i>Ghyzantes</i> au nord +du lac Triton et sur le littoral en face des îles Cercina (Kerkinna)<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + +<p>Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hérodote. Comme +détail des mœurs de ces indigènes, il cite la vie nomade, l'absence +de toute loi, la promiscuité des femmes, etc. Il parle encore de +peuplades fabuleuses habitant l'extrême sud<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Hérodote, 1. IV, ch. 143.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Vivien de Saint-Martin, <i>Le Nord de l'Afrique dans l'Antiquité</i>, +passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Prépondérance de Karthage</span >.--La prospérité des comptoirs +phéniciens, augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, +et Karthage, dont la fondation date du commencement du +<span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle (av. J.-C.), devint la principale des colonies de Tyr et de +Sidon en Afrique. Ces métropoles envoyaient à leurs possessions +de la Méditerranée des troupes qui, chargées d'abord de les protéger +contre les indigènes, servirent ensuite à dompter ceux-ci. +Bientôt les villages agricoles avoisinant les colonies phéniciennes +furent soumis, et les cultivateurs berbères durent donner à leurs +anciens locataires, devenus leurs maîtres, le quart du revenu de +leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent vivre +côte à côte sans que le plus civilisé, fût-il de beaucoup le moins +nombreux, arrive à imposer sa domination à l'autre.</p> + +<p>La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'étendit +sur les tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbères +du sud, maintenus dans une sorte de vasselage, servaient +d'intermédiaires pour le commerce de l'intérieur de l'Afrique<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. +Non seulement Karthage, après avoir cessé de payer tribut aux +indigènes, en exigea un de ceux-ci, mais elle devint la capitale des +autres colonies phéniciennes, qui durent lui servir une redevance. +De plus, elle s'était peu à peu débarrassée des liens qui l'unissaient +à la mère patrie et avait conquis son autonomie à mesure que la +puissance du royaume phénicien déclinait<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Ragot. Sahara, de la province de Constantine, II<sup >e</sup> partie, p. 147 +(<i>Recueil des notices de la Société arch. de Constantine</i>, 1875).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Justin, XIX, 1, 2.</blockquote> + +<p>En même temps les navigateurs puniques fondaient à l'ouest de +nouvelles colonies: <i>Djidjel</i> (Djidjeli), <i>Salde</i> (Bougie), <i>Kartenna</i> +(Ténès), <i>Yol</i> (Cherchel), <i>Tingis</i> (Tanger), etc. Les Karthaginois +conclurent avec les rois ou chefs de tribus de ces contrées éloignées, +des traités de commerce et d'alliance.</p> + +<p><span class="sc">Découvertes de l'amiral Hannon</span >.--Mais cette extension ne +suffisait pas à l'ambition des Phéniciens; il leur fallait de nouvelles +conquêtes. Entre le <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> et le <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle, le gouvernement de +Karthage chargea l'amiral Hannon de reconnaître le littoral de +l'Atlantique et d'y établir des colonies. Le hardi marin partit avec +une flotte de soixante navires portant trente mille colons phéniciens +et libyens, et les provisions nécessaires pour le voyage +et les premiers temps de l'établissement. Il franchit le détroit de +Gadès, répartit son monde sur la côte africaine de l'Océan et +s'avança jusqu'au golfe formé par la pointe qu'il appelle <i>Corne du +Midi</i> et que M. Vivien de Saint-Martin identifie à la pointe du +golfe de Guinée. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea +à s'arrêter. Il retourna sur ses pas après avoir accompli un voyage +qui ne devait être renouvelé que deux mille ans plus tard<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Par les Portugais en 1462.</blockquote> + +<p>Le succès de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens +que les principales circonstances de son voyage furent relatées +en une inscription qu'on plaça dans le temple de Karthage. +Cette inscription, traduite plus tard par un voyageur grec, nous +est parvenue sous le nom de <i>Périple de Hannon</i>; malheureusement +la date manque. L'on sait seulement, d'après Pline, que c'était à +l'époque de la plus grande puissance de Karthage, alors que, selon +Erathosthène, cité par Strabon, on comptait plus de trois cents +colonies phéniciennes au delà du détroit<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p> + +<p><span class="sc">Organisation politique de Karthage</span >.--La puissance acquise +par Karthage au milieu des populations berbères était le fruit de +l'esprit d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phéniciens +avaient sans cesse donné des preuves pendant de longs siècles. +Chacun avait coopéré à cette conquête; le gouvernement avait +donc été d'abord une république où le rang de chacun était égal. +Puis, les fortunes commerciales et militaires s'étant faites, les +grandes familles avaient conservé le pouvoir entre leurs mains, et +il en était résulté une oligarchie assez compliquée. Le pouvoir +exécutif était dévolu à deux rois<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, assistés d'un conseil dit des +anciens, composé de vingt-huit membres, tous paraissant avoir été +élus par le peuple et pour un temps assez court. L'exécutif nommait +les généraux en chef, mais leur déléguait une partie de ses +pouvoirs, ce qui tendait à en faire de véritables dictateurs, tout en +offrant l'avantage de rétablir une unité nécessaire dans le commandement. +Pour compléter la machine gouvernementale, un +autre conseil, dit des Cent-Quatre, composé de l'aristocratie, +exerçait les fonctions judiciaires et contrôlait les actes de tous<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>. +Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages d'une démocratie +et en avait tous les inconvénients; il manquait d'unité +et, par suite, de force, et ouvrait la porte à toutes les intrigues et +à toutes les compétitions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Vivien de Saint-Martin.--Voir également: «<i>Navigation d'Hannon +capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, delà les colonnes d'Hercule</i>,» +par Léon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. <span class="sc">xxv</span > et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Suffètes (<i>Chofetim</i>) ou juges. Les auteurs anciens leur donnent le +nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Mommsen, <i>Histoire romaine</i>, t. II, p. 217 et suiv.--Aristote, <i>Polit.</i>, +1.[caractère peu lisible] II.--Polybe, VI et pass.</blockquote> + +<p><span class="sc">Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la +Méditerranée</span >.--Dès le sixième siècle avant notre ère, les Karthaginois +firent des expéditions guerrières dans les îles et sur le +rivage continental de la Méditerranée. En 543, à la suite d'une +guerre contre les Phocéens, ils restèrent maîtres de l'île de Corse. +Quelques années plus tard, eut lieu leur premier débarquement +en Sicile (536).</p> + +<p>Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent à +cette époque; déjà les Etrusques l'avaient aidée dans sa guerre +contre les Phocéens; en 509 fut conclu son premier traité d'alliance +avec les Romains<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + +<p>Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'étendit +sur la Méditerranée, dont tous les rivages reçurent la visite des +vaisseaux de Karthage se présentant, non plus comme de simples +trafiquants, mais comme les maîtres de la mer. Les Berbères de +l'Afrique propre sont ses vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses +alliés: tous lui fournissent des mercenaires pour ses campagnes +lointaines. La civilisation Karthaginoise se répandit au loin et +exerça la plus grande influence, particulièrement sur la Grèce +et le midi de l'Italie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Polybe.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerres de Sicile</span >.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage +concentra ses plus grands efforts; elle était attirée vers cette +conquête par la richesse et la proximité de l'île, et aussi par le +désir d'abattre la puissance des Grecs en Occident. Alors commença +ce duel séculaire, qui devait avoir pour résultat d'arrêter +la colonisation grecque dans la Méditerranée, mais dont Rome +devait recueillir tous les fruits.</p> + +<p>Alliés à Xerxès par un traité fait dans le but d'opérer simultanément +contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile +une armée considérable sous la conduite d'Amilcar<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, fils de Magon; +mais cette alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que +les Perses étaient écrasés à Salamine, les Phéniciens éprouvaient +un véritable désastre en Sicile (vers 480).</p> + +<p>La guerre continua pendant de longues années en Sicile, sans +que les Karthaginois y obtinssent de grands succès: les revers, la +peste, les calamités de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. +Néanmoins, vers la fin du <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle, Hannibal et Himilcon, de la +famille de Hannon, remportèrent de grandes victoires et conquirent +aux Karthaginois près d'un tiers de l'île, avec des villes telles que +Selinonte, Hymère, Agrigente, etc.<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> C'est à tort que M. Mommsen et les Allemands orthographient +ce nom par un H. La première lettre est un Aïn () et non un Heth ().</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Diodore.</blockquote> + +<p>Denys, tyran de Syracuse, les arrêta dans leurs succès et les +força à signer un traité, ou plutôt une trêve, pendant laquelle les +deux adversaires se préparèrent à une lutte plus sérieuse (404).</p> + +<p>En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, +nommé suffète, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, +force l'entrée du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'année +suivante, il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de +Catane, de presque toute l'île, vient mettre le siège devant Syracuse +et porte le ravage dans la contrée environnante. Au moment +où il est sur le point de triompher de son ennemi, la peste éclate +dans son armée. Denys profite de cette circonstance pour attaquer +les Karthaginois démoralisés, les bat sur terre et sur mer et force +le suffète à souscrire à une capitulation qui consacre la perte de +toutes ses conquêtes. Ainsi finit cette campagne si brillamment +commencée<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Diodore, 1. XXIV.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révolte des Berbères</span >.--À la nouvelle de ce désastre, les +indigènes de l'Afrique croient que le moment est venu de reconquérir +leur indépendance. Ils se réunissent en grandes masses et +viennent tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe +en leur pouvoir et la métropole punique se trouve exposée au +plus grand danger. Mais bientôt la discorde se met parmi ces +hordes sans chefs, qui ne veulent obéir à aucune règle, et ce rassemblement +se fond et se désagrège. Ainsi nous verrons constamment +les Berbères profiter des malheurs dont leurs dominateurs +sont victimes pour se lever contre eux: la révolte éclate comme +la foudre; mais bientôt la désunion et l'indiscipline font leur +œuvre, la réunion se dissout en quelques jours et les indigènes +retombent sous le joug de l'étranger<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Diodore, 1. XIV, ch. <span class="sc">lxxii</span >.</blockquote> + +<p><span class="sc">Suite des guerres de Sicile</span >.--À peine Karthage avait-elle +triomphé des Berbères qu'elle envoya Magon en Sicile avec de +nouvelles forces. La guerre recommença aussitôt entre Denys et +les Karthaginois, et se prolongea avec des chances diverses pendant +plusieurs années. Magon, ayant péri dans une bataille, fut remplacé +par son fils portant le même nom. En 368, Denys cessa de +vivre et eut pour successeur son fils Denys le jeune. Malgré ces +changements, la guerre continuait avec acharnement de part et +d'autre: c'était comme un héritage que les pères transmettaient +en mourant à leurs enfants.</p> + +<p>Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvré une certaine puissance +sous la ferme main de Denys, le règne de son successeur ne +leur procura pas les mêmes avantages. Poussés à bout par les +vices de Denys le jeune, les Syracusains l'expulsèrent de leur ville; +mais comme un tyran a toujours des partisans, la guerre civile +divisa les Grecs. Karthage saisit avec empressement cette occasion +pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile avec Magon, en chargeant +ce général de reprendre avec vigueur les opérations militaires. +Vers le même temps elle concluait avec Rome un nouveau +traité d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait à celle-ci de +ne pas naviguer au delà du détroit de Gadès, à l'Ouest, et du cap +Bon, à l'Est, et lui interdisait même de faire du commerce en +Afrique (348).</p> + +<p>A l'arrivée de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, +car la ville elle-même était divisée en plusieurs camps, fit +appel aux Corinthiens fondateurs de leur cité, en implorant leur +secours. Ceux-ci envoyèrent Timoléon avec une petite armée d'un +millier d'hommes. Syracuse était alors sur le point de tomber: un +parti avait livré le port aux Karthaginois; Denys occupait le château; +Icetas le reste de la ville. Timoléon obtint la soumission de +Denys et la remise de la citadelle et força les Karthaginois à une +trêve pendant laquelle il détacha de Magon ses auxiliaires grecs. +Celui-ci, se croyant perdu, s'embarqua précipitamment et vint +chercher un refuge à Karthage, où, pour échapper à un supplice +ignominieux, il se donna la mort.</p> + +<p>Karthage, brûlant du désir de tirer vengeance de ces échecs, fit +passer, en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement +de Hannibal et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer +un nouveau et plus complet désastre. Timoléon, bien qu'il disposât +d'un nombre beaucoup moins grand de soldats, réussit, après +une lutte acharnée dans laquelle les Karthaginois déployèrent le +plus grand courage, à triompher d'eux. En 338 un traité fut conclu +entre les Syracusains et les Karthaginois. Timoléon fit ainsi reconnaître +l'intégrité de Syracuse et de son territoire et recula les +bornes des possessions puniques, en imposant aux Karthaginois la +défense de soutenir à l'avenir les tyrans.</p> + +<p><span class="sc">Agathocle, tyran de Syracuse</span >.--<span class="sc">Il porte la guerre en +Afrique</span >.--Quelques années plus tard, un homme de la plus +basse extraction, sans mœurs, mais d'un caractère énergique et +ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar, à s'emparer par un +coup de force de l'autorité à Syracuse; il mit à mort les citoyens +les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319). Bien qu'il +eût juré à Amilcar, pour obtenir son appui, une fidélité éternelle à +Karthage, il se considéra comme dégagé de son serment par la +mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques. +Aussitôt, Karthage fit passer en Sicile une armée nombreuse sous +la conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportèrent +sur Agathocle une victoire décisive et vinrent mettre le siège +devant Syracuse.</p> + +<p>Agathocle, réduit à la dernière extrémité, ne possédant plus que +la ville dans laquelle il est bloqué, repoussé par les Grecs auxquels +il s'est rendu odieux par sa tyrannie, conçoit le dessein hardi de +se débarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. +Il supplie les Syracusains de résister encore quelques jours, parvient, +au moyen d'un stratagème, à attirer les vaisseaux Karthaginois +en dehors du port, profite de ce moment pour en sortir lui-même +avec quelques navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi +par la flotte de ses ennemis, il parvient à lui échapper et, après +six jours d'une traversée des plus périlleuses, aborde dans le golfe +même de Tunis et se retranche dans les carrières, après avoir +brûlé ses vaisseaux afin d'enlever à ses troupes toute pensée de +retour (310).</p> + +<p>Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue, +les Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et +chargent les généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur +qui s'est déjà emparé de plusieurs villes. Mais le sort des +armes est funeste aux Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par +Agathocle qui vient mettre le siège devant Karthage (309).</p> + +<p>Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes +à leurs dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs +propres enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la +nouvelle des succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée +Karthaginoise. Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent +en foule au camp d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres +ou leurs amis.</p> + +<p>En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt +le bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par +un puissant effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus +(309). L'année suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; +il est vaincu, fait prisonnier et expire dans les supplices.</p> + +<p>Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de +menacer Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le +pays, au sud et à l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères; +dans une seule campagne, plus de deux cents villes lui ont +fait leur soumission. Après avoir, avec une audacieuse habileté, +réprimé une révolte qui avait éclaté contre lui au milieu de ses +soldats, Agathocle entra en pourparlers avec Ophellas, roi de la +Cyrénaïque, ancien lieutenant d'Alexandre, et lui demanda son +alliance. Séduit par ses promesses, Ophellas n'hésita pas à amener +son armée au tyran; mais Agathocle le fit assassiner et s'attacha +ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une situation des +plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et la guerre +civile paralysaient ses forces.</p> + +<p>Agathocle, après avoir enlevé Utique et Hippo-Zarytos<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, laissa +le commandement de son armée à son fils Archagate, et rentra en +Sicile, où il tenait aussi à assurer son autorité (306); aussitôt après +son départ, les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et +réduisirent les Grecs à l'état d'assiégés. Agathocle s'empressa de +venir au secours de son fils; mais la victoire n'est pas toujours +fidèle aux conquérants et il éprouva à son tour les revers de la +fortune.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Benzert.</blockquote> + +<p><span class="sc">Agathocle évacue l'Afrique</span >.--Trahi par ses alliés berbères, +n'ayant plus autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés, +Agathocle se décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi +de quelques officiers en Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec +l'armée; mais les soldats, se voyant abandonnés, mirent à mort la +famille de leur prince et traitèrent avec les Karthaginois auxquels +ils abandonnèrent toutes les villes conquises par Agathocle.</p> + +<p>Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa +perte se terminait subitement au grand avantage de la métropole +punique (306). Un traité de paix ayant été conclu entre les deux +puissances, les Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs +désastres et à reprendre de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle +établissait solidement son autorité à Syracuse, devenait un véritable +roi, et s'unissait à Pyrrhus d'Epire en lui donnant sa fille en +mariage.</p> + +<p><span class="sc">Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée</span >--Mais + la paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être +de longue durée. Après la mort d'Agathocle, survenue en 289, +l'île devint de nouveau la proie des factions et durant près de dix +années l'anarchie y régna seule. Enfin, en 279, les Syracusains +menacés de l'attaque imminente de Karthage appelèrent à leur +secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà fourni leur appui dans +ses guerres contre Rome. Malgré les victoires d'Héraclée et d'Asculum +si chèrement achetées, le roi d'Epire se trouvait dans la +plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre les Romains, +mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les éléments +hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une +seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés +et les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point +de se tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit +de nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut +de Rome, une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva +à Syracuse, où il fut accueilli avec le plus grand empressement.</p> + +<p>Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur +alliance avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte +dans la dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance +offensive et défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. +Pendant ce temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer +de la Sicile et recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée +de Pyrrhus, amenant des troupes nombreuses et aguerries, arrêta +net leurs progrès; bientôt même ils se virent assiégés dans leur +quartier général de Lilybée. Mais le temps des succès de Pyrrhus +était passé; ses troupes furent vaincues dans plusieurs rencontres +et le roi, voyant la fidélité des populations chanceler autour de lui, +voulut se la conserver par la violence; il fit gémir l'île sous le poids +de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de lui les Grecs. Dans +cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était rappelé sur le continent +par les Tarentins, se décida à laisser le champ libre aux Karthaginois +et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie (276), où +le sort ne devait pas lui être plus favorable.</p> + +<p><span class="sc">Anarchie en Sicile</span >.--Le départ du roi laissait la Sicile en +proie aux factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes +races avaient été appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été +amenés par Pyrrhus. Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient +d'abord livrés au brigandage, puis avaient formé de petites colonies +indépendantes. La principale était celle des Mamertins ou +soldats de Mars, nom que s'était donné un groupe d'aventuriers +campaniens établis à Messine. Les Syracusains, après le départ de +Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de fortune nommé +Hiéron qui avait pris en main la direction de la résistance contre +les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté contre eux, +non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à des brigands +de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en face +de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient devenus +un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les Karthaginois +et même pour les Romains. Cette situation allait donner +naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture, +depuis quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.</p> + +<a name="a2" id="a2"></a> +<br> +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE</h4> + +<p class="mid">268-220</p> + +<p>Causes de la première guerre punique.--Rupture de Rome avec Karthage.--Première +guerre punique.--Succès des Romains en Sicile.--Les Romains +portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois à Tunis; les +Romains évacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en Sicile.--Grand +siège de Lilybèe.--Bataille des îles Egates; fin de la première guerre +punique.--Divisions géographiques adoptées par les Romains.--Guerre +des mercenaires.--Karthage, après avoir établi son autorité en Afrique, +porte la guerre en Espagne.--Succès des Karthaginois en Espagne.</p> + +<p><span class="sc">Causes de la première guerre punique</span >.--Les échecs éprouvés +par Pyrrhus dans l'Italie méridionale, son retour en Epire, sa +mort (272), avaient délivré Rome d'un des plus grands dangers +qu'elle eût courus. Sa puissance s'était augmentée d'autant, car +elle avait hérité de presque toutes les conquêtes du roi d'Epire. +Si donc les Romains avaient, dans le moment du danger, recherché +l'alliance des Karthaginois contre l'ennemi commun, cette union +momentanée de deux peuples ayant des intérêts absolument opposés +ne pouvait subsister après la disparition des causes spéciales +qui l'avaient amenée. Maîtresse de l'Italie méridionale, Rome jetait +les yeux sur la Sicile, que Karthage considérait comme sa conquête, +car depuis plusieurs siècles elle se consumait en efforts pour +achever de s'en approprier la possession; c'est sur ce champ que +la lutte de la race sémitique contre la race ariane allait commencer.</p> + +<p>Un des premiers actes des Romains, après le départ de Pyrrhus, +avait été de détruire le nid de brigands campaniens établis à +Rhige. Les Mamertins de Messine, réduits ainsi à leurs seules +forces, avaient alors été en butte aux attaques des Syracusains, +habilement dirigés par Hiéron. Vers 268, leur situation n'étant +plus tenable, ils se virent dans la nécessité de se rendre soit aux +Grecs, leurs plus grands ennemis, soit aux Karthaginois. Un certain +nombre d'entre eus entrèrent en pourparlers avec ceux-ci; +mais les autres se décidèrent à faire hommage de leur cité aux +Romains. Le Sénat de Rome, après quelque hésitation, admit les +brigands campaniens dans la confédération italique et, dès lors, la +rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les +prétextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; +les Romains, notamment, reprochaient à Karthage d'avoir violé +plus d'une clause de leurs précédents traités et d'avoir profité des +embarras que leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de +s'emparer de Tarente et de prendre pied sur le continent.</p> + +<p><span class="sc">Rupture de Rome avec Karthage</span >.--Tandis que Rome adressait +à Hiéron l'ordre de cesser toute agression contre ses alliés les +Mamertins, et se préparait à faire passer des troupes à Messine +(265), elle envoyait à Karthage une députation chargée de demander +des explications sur l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>. +C'était, en réalité, un ultimatum, et Karthage parut +essayer d'éviter la guerre en désavouant les actes de son amiral. +En même temps elle entrait en pourparlers avec Hiéron; le groupe +de Mamertins dissidents amenait un rapprochement entre ces +ennemis et obtenait que Messine fût livrée aux Syracusains, leurs +nouveaux alliés. Au moment donc où les troupes romaines réunies +à Rhège se disposaient à traverser le détroit, on apprit que la +flotte phénicienne commandée par Hiéron se trouvait dans le port +de Messine et que la forteresse de cette ville était occupée par les +Karthaginois (264). Sans se laisser arrêter par cette surprise, les +Romains mirent à la voile et parvinrent à s'emparer, plutôt par la +ruse que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, liés +par des instructions leur recommandant la plus grande prudence +afin d'éviter une rupture, n'osèrent pas repousser les Italiens par +l'emploi de toutes leurs forces. Maintenant la rupture était consommée +et la guerre allait commencer avec la plus grande énergie +de part et d'autre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> En vertu du traité d'alliance les unissant aux Romains, les Karthaginois +avaient envoyé à ceux-ci pour les aider dans leur guerre contre +Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris ombrage à Rome +de cet empressement et l'amiral punique avait dû reprendre la mer. C'est +alors qu'il était allé à Tarente offrir sa médiation ou peut-être ses services +à Pyrrhus. (Justin, XVIII).</blockquote> + +<p><span class="sc">Première guerre punique</span >.--Dès qu'on eut appris à Karthage +l'occupation de Messine par les Italiens, la guerre fut décidée. Une +flotte nombreuse vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville +par mer, tandis que les troupes puniques, d'un côté, et Hiéron, +avec les Syracusains, de l'autre, l'assiégeaient par terre. Mais les +Romains n'étaient pas disposés à se laisser enlever leur nouvelle +colonie. Le consul Appius Claudius étant parvenu à passer le détroit +contraignit bientôt les alliés à lever le siège et vint même +faire une démonstration contre Syracuse. L'année suivante les +Romains remportèrent de grands succès, dont la conséquence fut +de détacher Hiéron du parti des Karthaginois et d'obtenir son +alliance contre ceux-ci (263)<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>; les colonies grecques de l'île +suivirent son exemple et dès lors Karthage se trouva isolée, sur +un sol étranger, et obligée de faire face à des ennemis s'appuyant +sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientôt les +Phéniciens en furent réduits à se retrancher derrière leurs places +fortes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Diodore, XXIII.--Polybe, 1.</blockquote> + +<p>Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugèrent qu'il y avait +lieu de tenter un grand effort: ils réunirent une armée imposante +de mercenaires liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer +en Sicile, la répartirent dans leurs places fortes et s'établirent solidement +à Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le nœud +de leur résistance. Bientôt les consuls vinrent attaquer ce camp +retranché, mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent +en faire le siège régulier. Hannibal, fils de Giscon, défendait avec +habileté la ville et était aidé par Hiéron qui avait contracté une +nouvelle alliance avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils +recevaient constamment d'Italie des vivres et des renforts et resserraient +chaque jour le blocus.</p> + +<p><span class="sc">Succès des Romains en Sicile</span >.--Sur ces entrefaites, le général +Hannon, envoyé de Karthage avec une nouvelle et puissante +armée, débarque en Sicile et vient attaquer les Romains dans leur +camp. Mais le sort des armes est favorable à ceux-ci; les Karthaginois, +écrasés, laissent leur camp aux mains des vainqueurs; +Hannon parvient, non sans peine, à se réfugier dans Héraclée avec +une poignée de soldats. Cette bataille décida du sort d'Agrigente: +Hannibal s'ouvrit un passage à la pointe de l'épée, au milieu des +ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262). Les habitants +de la cité furent vendus comme esclaves<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Polybe, 1. I, ch. 19, 20.</blockquote> + +<p>Malgré les succès des Italiens, la situation en Sicile n'était pas +désespérée pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une +grande partie de l'île et avaient souvent l'appui des colonies +grecques. Une guerre incessante, guerre d'escarmouches et de +surprises, sur mer et sur terre, remplaça les grandes batailles. La +flotte punique, beaucoup plus puissante que celle des Romains, +causa de grands dommages sur les côtes italiennes et fit un tort +considérable au commerce. Force fut aux latins de se construire +des navires et de remplacer leurs barques par des quinquirèmes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, +en état de lutter avec celles de leurs ennemis. Après avoir créé les +vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur des Italiens +pourvut à tout, et, en 280, une flotte imposante était prête à +tenir la mer. Le début ne fut pas heureux; une partie des navires, +avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port +de Lipari; mais bientôt les marins italiens prirent leur revanche +dans plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la +grande victoire navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise +fut capturée ou détruite. Duilius ayant débarqué en Sicile obtint +sur les ennemis de nouveaux et importants avantages (260).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> La quinquirème avait jusqu'à 300 rameurs et portait le même +nombre de soldats.</blockquote> + +<p>Encouragés par les succès de leur flotte, les Romains exécutèrent, +pendant les années suivantes, des descentes en Sardaigne et en +Corse et réussirent à arracher aux Karthaginois une partie des +postes qu'ils occupaient dans ces deux îles. En même temps la +guerre de Sicile suivait son cours avec des chances diverses, mais +sans amener de résultat décisif. Néanmoins, dans la campagne +de 258, les consuls A. Calatinus et S. Paterculus s'emparèrent de +villes importantes; Hippane, Canarine, Enna, Erbesse, etc.</p> + +<p><span class="sc">Les Romains portent la guerre en Afrique</span >.--La guerre durait +depuis huit ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaçant +de s'éterniser. Le plus sûr moyen de la terminer était d'attaquer +les ennemis chez eux, et de transporter le théâtre de la lutte +dans leur propre pays. En 256, les Romains résolurent d'exécuter +ce hardi projet. Ils réunirent une flotte de trois cents galères +et firent voile vers l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius +et Régulus. Ils rencontrèrent à Eknome les vaisseaux Karthaginois +et leur livrèrent une mémorable bataille navale qui se termina par +la victoire des Romains. Dès lors l'Afrique était ouverte. Les +consuls abordèrent à l'est de Karthage et allèrent s'établir solidement +à Clypée (Iclibïa), pour y grouper toutes les forces, hors +de la portée de leurs ennemis. De là ils lancèrent dans l'intérieur +des expéditions qui portèrent au loin le ravage et la terreur, et +ramenèrent un grand nombre de prisonniers. Sur ces entrefaites +arriva l'ordre du Sénat de Rome, rappelant en Italie le consul +Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant à +Régulus de presser les opérations, au moyen de son armée réduite +à 15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers.</p> + +<p>Après le premier moment de stupeur qui avait suivi à +Karthage la nouvelle du désastre d'Eknome, on s'était préparé avec +ardeur à la résistance; des mercenaires avaient été enrôlés et +Amilcar, rappelé de Sicile, avait ramené des forces importantes. +Mais le sort des armes fut encore défavorable aux Karthaginois: +vaincus à Adis (Radès), ils ne purent empêcher Régulus d'occuper +Tunès (Tunis) (255).</p> + +<p>Menacée d'un siège immédiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs; +mais les conditions qui lui furent faites étaient si +dures qu'elle renonça à toute pensée de transaction et se prépara +à lutter avec la dernière énergie, préférant mourir en combattant +que consommer elle-même sa ruine. Sur ces entrefaites arrivèrent +des vaisseaux chargés de mercenaires grecs, parmi lesquels se +trouvait le lacédémonien Xanthippe, officier de mérite, formé à +l'école des grands capitaines de son pays. Les Karthaginois ayant +eu l'heureuse inspiration de lui confier la direction de la défense, +le nouveau général changea complètement le système qui avait +été suivi jusque-là. Au lieu de tenir les troupes derrière les murailles +ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit sortir dans la +plaine et les tint constamment en haleine, les exerçant à l'art de la +guerre et leur donnant confiance en elles-mêmes et en leurs +chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Régulus +restait inactif à Tunès, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre +le siège de Karthage et ne pouvant se résoudre à abandonner +sa conquête pour se replier derrière ses retranchements de +Clypée.</p> + +<p><span class="sc">Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent +l'Afrique</span >.--Bientôt les Karthaginois sont en état de marcher +contre leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, +grâce aux habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent +sur eux une victoire décisive. Régulus est fait prisonnier avec +ses meilleurs soldats, tandis que les débris de son armée, deux +mille hommes à peine, se réfugient à Clypée.</p> + +<p>C'était la perte de la campagne; en vain les Romains envoyèrent +contre l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle +victoire; la situation n'était plus tenable; on embarqua sur les +vaisseaux la garnison de Clypée et l'on fit voile vers la Sicile en +abandonnant à la vengeance des Karthaginois, non seulement +les prisonniers, mais les alliés indigènes qui avaient soutenu +Régulus dans sa campagne. Cette vengeance fut terrible: les tribus +durent payer des contributions écrasantes; quant aux chefs, +ils périrent dans les tortures. Xanthippe avait sauvé Karthage. +Il fut largement récompensé et put quitter l'Afrique avant d'avoir +éprouvé les effets de l'ingratitude et de l'envie des Karthaginois<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Polybe, I.</blockquote> + +<p><span class="sc">Reprise de la guerre en Sicile</span >.--Après ce succès, Karthage +se trouvait en état de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec +énergie. Agrigente et plusieurs autres places tombèrent tout d'abord +en son pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur +étaient loin d'être abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits +et, l'année suivante (254), la flotte romaine se réunit à Messine. +De là, les consuls allèrent attaquer par mer Panorme (Palerme) +et s'en rendirent maîtres, après un siège vigoureusement +mené. Ils s'emparèrent en outre de presque tout le littoral septentrional +de l'île, mais n'osèrent se mesurer avec l'armée karthaginoise +qui tenait le pays à l'intérieur. L'année suivante, les Romains, +ayant voulu tenter une nouvelle descente en Afrique, virent +la tempête disperser leur flotte, ce qui les força à renoncer à ce +projet.</p> + +<p>Pendant plusieurs années la guerre continua avec des chances +diverses, mais sans aucun résultat décisif; les ressources, de part +et d'autre, s'épuisaient et l'on pouvait prévoir, sinon la fin de ce +grand duel, au moins l'imminence d'une trêve. Les Karthaginois, +voulant tenter un effort décisif, s'adressèrent même, pour obtenir +de l'argent, à leur allié Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, qui +leur refusa tout secours. Les Romains, non moins gênés, se virent +contraints de réduire le nombre de vaisseaux qu'ils avaient créés +et de renoncer à la guerre maritime.</p> + +<p>Cependant en 250, Metellus s'étant trouvé assez fort pour lutter +contre l'armée karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu +affronter depuis la défaite de Tunis, remporta une importante victoire +sur Asdrubal<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, qui s'était audacieusement avancé jusqu'aux +portes de Palerme. Les éléphants, qui avaient puissamment contribué +aux succès de Xanthippe, tombèrent aux mains des vainqueurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> C'est encore une erreur d'écrire Asdrubal, en phénicien Azrou-Baâl +«le secours de Baal», par un H.</blockquote> + +<p>A la suite de ce nouvel échec, Karthage, après avoir mis en +croix son général, se décida à faire encore une tentative pour obtenir +la paix, et c'est à cette occasion que l'histoire a placé le récit +du dévouement de Régulus. De même que la première fois, les +conditions faites par les Romains furent jugées inacceptables, et la +guerre recommença (249).</p> + +<p><span class="sc">Grand siège de Lilybée</span >.--Les Romains, qui avaient achevé la +conquête du littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur +succès pour expulser définitivement leurs ennemis de l'île. Ils +vinrent en conséquence les attaquer dans leur place forte de Lilybée +et commencèrent le siège de cette ville, siège aussi mémorable +par l'ardeur et le génie des assiégeants que par le courage et l'obstination +des assiégés, commandés par le général Himilcon. Pendant +plusieurs mois les machines de guerre battirent les remparts, tandis +que la flotte romaine bloquait étroitement le port; mais Himilcon +triompha par son habileté de tous les efforts des assiégeants, renversant +par des sorties soudaines les travaux par eux faits au prix +des plus grandes difficultés, incendiant leurs machines, déjouant +tous leurs plans; en même temps, de hardis marins parvenaient à +faire entrer dans la ville, en passant au milieu des vaisseaux ennemis, +des vivres et même des renforts. Sur ces entrefaites le consul +P. Claudius Pulcher, désespérant d'enlever la ville de vive force, +se contenta de la bloquer et partit subitement avec une flotte +nombreuse pour écraser les navires karthaginois à l'ancre dans le +port de Drépane. Cette fois la victoire fut pour les Karthaginois +qui prirent leur revanche de leurs précédentes défaites maritimes +en infligeant aux Romains un véritable désastre. Une tempête, qui +suivit de près cette bataille, coûta encore aux Italiens un grand +nombre de vaisseaux.</p> + +<p>Ces nouvelles portèrent à Rome le découragement; si Karthage +avait profité de ce moment pour pousser vigoureusement les opérations, +nul doute que la guerre n'eût été promptement terminée +à son avantage. Mais, soit par l'effet de la vicieuse organisation +gouvernementale, soit en raison du caractère propre aux races +sémitiques, qui ne s'inclinent que devant la nécessité immédiate, +on ne voit Karthage tenter d'efforts décisifs que quand l'ennemi +est aux portes et le danger imminent. On resta donc sur cette +victoire et la guerre continua pendant plusieurs années, consistant +en de petits combats sur terre et des courses de piraterie sur mer. +En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des troupes +de Karthage en Sicile, troupes assez peu dévouées et composées +en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar était un +général de grande valeur; il sut tirer parti de ces éléments mauvais +et, sans remporter de succès décisifs, empêcher tout progrès +de la part des Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit exécuter +une razia dans le Bruttium, puis il vint occuper le mont +Ereté<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> qui domine Palerme, et de là, surveillant les routes, ne +manqua aucune occasion de tomber sur ses ennemis et de couper +les convois<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. De leur côté les Romains déployaient la plus grande +ténacité, si bien que les deux armées rivales en arrivèrent à reconnaître +mutuellement l'impossibilité de se vaincre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Monte Pellegrino.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Polybe, 1. I, p. 57.</blockquote> + +<p><span class="sc">Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique</span >.--La +guerre durait depuis vingt-deux ans et les deux +puissances rivales donnaient des signes non équivoques de lassitude, +quand Rome, décidée à en finir, eut l'heureuse inspiration +de se refaire une marine et d'essayer encore des luttes navales. +Au commencement, de l'année 242, trois cents galères, plus un +grand nombre de bâtiments de transport, firent voile vers la Sicile. +Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara sans difficulté +de Drépane et de Lilybée, car les vaisseaux karthaginois +étaient absents, soit qu'ils fussent rentrés en Afrique, soit qu'ils +se trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle, +Karthage se prépara à envoyer des troupes en Sicile à son +général, dont la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux +chargés de vivres, de munitions et d'argent partirent bientôt +d'Afrique sous la conduite de Hannon, avec mission d'éviter à +tout prix le combat et de débarquer subrepticement les secours +dans l'île; mais la vigilance de Lutatius ne put être déjouée. Avec +autant d'audace que de courage, il attaqua la flotte punique en +face d'Egusa (Favignano), une des Égates, et remporta sur les ennemis +une victoire décisive. Cinquante galères karthaginoises +furent coulées, soixante-dix capturées, et le reste se dispersa. Ce +beau succès allait mettre fin à la campagne.</p> + +<p>Démoralisée par sa défaite, Karthage autorisa Amilcar à traiter +comme il l'entendrait avec l'ennemi; mais un traité dans ces conditions +ne pouvait être que désastreux, c'est-à-dire entraîner la +perte de la Sicile, pour la possession de laquelle les Phéniciens luttaient +depuis si longtemps. Voici quelles furent les principales +conditions imposées à Karthage:</p> + +<p>Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, +sans rançon.</p> + +<p>Abandon définitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer +Hiéron ni ses alliés.</p> + +<p>Et paiement d'une contribution considérable, dont partie sur-le-champ, +et partie en dix annuités<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> En tout 3200 talents euboïques d'argent.</blockquote> + +<p>De son côté, Rome reconnaissait l'intégrité du territoire de +Karthage.</p> + +<p>Les conséquences de la première guerre punique furent considérables, +et permirent de mesurer la puissance acquise par Rome +depuis un demi-siècle. Suzeraine de l'Italie méridionale et de la +Sicile et maîtresse de la mer, voilà dans quelles conditions la laissait +la conclusion de la paix, ou plutôt de la trêve. Quant à Karthage, +sa situation était tout autre: son prestige maritime compromis, +ses finances ruinées, son autorité sur les Berbères ébranlée, +tels étaient pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle +était encore capable de grands efforts et devait le prouver avant +peu; néanmoins ses jours de grandeur étaient passés et son déclin +approchait.</p> + +<p><span class="sc">Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains</span >.--La +guerre des Romains contre Karthage et surtout +leur descente en Afrique leur donnèrent des connaissances précises +sur le continent que les Grecs avaient nommé Libye. Ils +donnèrent, les premiers, le nom d'Afrique au territoire de Karthage, +en conservant celui de Libye pour l'ensemble du pays, +mais, peu à peu, l'appellation d'Afrique devint générale. Ils surent +dès lors que cette vaste contrée était habitée par un grand nombre +de peuplades indigènes, dont les Phéniciens n'étaient pas partout +les maîtres, mais souvent les alliés ou les hôtes.</p> + +<p>Voici quelles furent les divisions adoptées par les Romains pour +la géographie africaine:</p> + +<p>1° <i>Cyrénaïque</i> ou <i>Libye pentapole</i>, bornée à l'est par la Marmarique +et, à l'ouest, par la Grande-Syrte, et habitée par différentes +peuplades parmi lesquelles les <i>Nasamons</i> et les <i>Psylles</i>.</p> + +<p>2° <i>Région Syrtique</i>, comprenant les deux Syrtes, et habitée par +les <i>Troglodytes, Lothophages, Makes</i>, etc.</p> + +<p>3° <i>Afrique propre</i> ou <i>Territoire de Karthage</i>, correspondant +à peu près à la Tunisie actuelle, sous la domination directe des +Karthaginois. Dans la partie méridionale se trouve la grande tribu +des Musulames et, près du Triton, celle des Zouèkes.</p> + +<p>4° <i>Numidie</i>, s'étendant de l'Afrique propre à la Molochath ou +Mouloeuia. Elle est divisée en deux royaumes: celui des <i>Massiliens</i> +à l'est avec Hippo-Regius (Bône), ou Zama, pour capitale, et +celui des <i>Massèssyliens</i> à l'ouest, capitale Siga<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. La ville de Kirta +(ou Cirta) sur l'Amsaga était, en quelque sorte, la capitale de la +Numidie occidentale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Auprès de l'embouchure de la Tafna. Il est à remarquer, du reste, +que la Massœssylie, c'est à dire le pays situé à l'ouest de l'Amsaga, constituait +en réalité la partie orientale de la Maurétanie. Nous lui verrons +prendre ce nom, aussitôt que les conquêtes des Romains leur auront +mieux fait connaître le pays.</blockquote> + +<p>5° <i>Maurétanie</i> ou <i>Maurusie</i>, s'étendant, à l'ouest de la Numidie +jusqu'à l'Océan. Elle est habitée par un grand nombre de peuplades +maures.</p> + +<p>6° <i>Gétulie</i>, région située au sud de la Numidie et de la Maurétanie, +et formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle +est habitée par les Gétules nomades.</p> + +<p>7° <i>Libye intérieure</i>, comprenant les déserts africains. Habitée +par les <i>Garamantes</i>, <i>Mélano-Gétules</i>, <i>Leucœthiopiens</i> et des peuplades +fantastiques, telles que les <i>Blemmyes</i>, ayant le visage au +milieu de la poitrine, et les <i>Egypans</i> aux jambes de boue. Strabon +et Pline ne tarderont pas à reproduire ces fables.</p> + +<p>Les peuplades berbères obéissent à des chefs, véritables rois, +dont le pouvoir se transmet à leurs enfants par hérédité et que +nous allons voir entrer en scène.</p> + +<p><span class="sc">Guerre des Mercenaires</span >.--Au moment de la conclusion de la +paix, vingt mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut, +tout d'abord, évacuer cette armée composée des éléments les plus +divers: Gaulois, Ligures, Baléares, Macédoniens et surtout +Libyens. Giscon, successeur de Amilcar, les expédia par fractions +à Karthage, où ils ne tardèrent pas à créer une situation périlleuse, +car non seulement il fallut les nourrir, mais encore payer leur +solde arriérée. Les désordres commis par cette soldatesque devinrent +si intolérables que le gouvernement de Karthage se décida +à donner à chaque homme une pièce d'or à la condition qu'il irait +s'établir à Sicca<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, sur la frontière de la Numidie. Les Phéniciens, +qui avaient espéré s'en débarrasser par ce moyen, jugèrent le moment +favorable pour proposer aux mercenaires une réduction considérable +sur leur solde. Aussitôt la révolte éclate: en vain Karthage +essaie de parlementer et dépêche aux stipendiés plusieurs +parlementaires, et enfin le général Giscon avec lequel ceux-ci +avaient demandé à traiter; les soldats redoublent d'exigences. Au +milieu d'un tumulte effroyable, ils élisent pour chefs deux des +leurs, le campanien Spendius et le berbère Mathos. Giscon, abreuvé +d'outrages, est arrêté par les rebelles qui adressent un appel aux +indigènes. Aussitôt la révolte se propage et l'armée des mercenaires +devient formidable<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>; elle se divise en deux troupes dont +l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met le +siège devant Utique (239).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Actuellement le Kef.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Polybe, LI, ch. <span class="sc">lxvii</span > et suiv.</blockquote> + +<p>Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre +la direction de la guerre à Amilcar, le seul homme capable de la +mener à bien, préféra donner le commandement de ses troupes à +Hannon, qui avait déjà fourni la mesure de son incapacité en +Sicile. De grands efforts furent faits pour résister à l'attaque des +rebelles; mais deux échecs successifs essuyés par le général décidèrent +les Karthaginois à le remplacer par Amilcar. Il était temps, +car la levée de boucliers des Berbères était générale et les jours +de Karthage semblaient comptes. L'histoire de l'Afrique fournit +de nombreux exemples de ces tumultes des indigènes, feux de +paille qui semblent devoir tout embraser et qui s'éteignent d'eux-mêmes, +si la résistance est entre des mains fermes et expérimentées.</p> + +<p>En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientôt les +rebelles furent contraints de lever le siège d'Utique; le général +karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux +mercenaires une défaite sérieuse près du fleuve Bagradas (Medjerda) +et s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tunès +était toujours aux mains des stipendiés et Mathos continuait le +siège de Hippo-Zarytos. Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, +se détachèrent de ce blocus pour marcher contre les Karthaginois +et les mirent en grand péril; mais l'habile Amilcar, qui connaissait +les indigènes, était parvenu à détacher de la cause des rebelles +un Berbère nommé Naravase. Soutenu par les forces de son nouvel +allié, il attaqua résolument les mercenaires et, grâce à sa stratégie +et au courage de ses soldats, parvint encore à les vaincre; ils laissèrent +un grand nombre de morts sur le champ de bataille et +quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs.</p> + +<p>Une des premières conséquences de cette défaite fut la mise à +mort de Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les +mercenaires firent périr dans les tortures. Dès lors, la lutte fut, +de part et d'autre, suivie de cruautés atroces, ce qui lui valut +dans l'histoire le nom de <i>guerre inexpiable</i>. En même temps, Karthage +perdait la Sardaigne qu'elle avait laissée à la garde d'une +troupe de mercenaires; ceux-ci, suivant l'exemple de leurs collègues +d'Afrique, massacrèrent les Phéniciens qui se trouvaient +dans l'île et, après avoir commis mille excès, l'offrirent aux Romains. +Pour comble de malheur, Utique et Hippo-Zarytos, las de +résister, ouvrirent leurs portes aux rebelles. Mathos et Spendius, +encouragés par ces succès, vinrent alors, à la tête d'une grande +multitude, mettre le siège devant Karthage. La métropole punique +réduite de nouveau à la dernière extrémité se vit contrainte d'implorer +le secours de Hiéron de Syracuse et des Romains, qui s'empressèrent +de l'aider à résister à l'attaque des mercenaires; en +même temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquiétait les rebelles +sur leurs derrières et les attirait à des combats en plaine, +où il avait presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever +le siège de Karthage, les stipendiés se laissèrent pousser par Amilcar +dans une sorte de défilé que les historiens appellent <i>défilé de +la Hache</i>, où ils se trouvèrent étroitement bloqués, et, comme ils +ne voulaient pas se rendre, ils furent bientôt en proie à la plus +affreuse famine et contraints, dit l'histoire, de s'entre-dévorer. Ne +pouvant plus résister à leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, +un Berbère du nom de Zarzas et quelques autres, se présentèrent, +pour traiter, à Amilcar, qui stipula que dix rebelles à +son choix seraient laissés à sa disposition et les retint prisonniers. +Puis il fit avancer ses troupes et ses éléphants contre les rebelles +et les extermina sans faire de quartier. Il en périt, dit-on, quarante +mille.</p> + +<p>La révolte semblait domptée; mais Tunès tenait encore. Mathos +s'y était retranché avec des forces importantes. Amilcar, étant +venu l'y assiéger, fut défait, ce qui ajourna pour quelque temps +encore l'issue de la campagne. Enfin Karthage, s'étant résolue à +un suprême effort, adjoignit Hannon à Amilcar en chargeant les +deux généraux d'en finir. Bientôt, en effet, les Karthaginois amenèrent +Mathos à tenter le sort d'une bataille en rase campagne et +parvinrent à l'écraser. Cette fois, c'en était fait des mercenaires; +la révolte était domptée et Karthage échappait à un des plus +grands dangers qu'elle eût courus. L'attitude des Berbères pendant +cette guerre put lui prouver combien sa domination en +Afrique était précaire, car, sans leur appui et leur coopération, les +mercenaires n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si +longtemps et avec tant de succès<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn. Nepos, +<i>Amilcar</i>, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.</blockquote> + +<p><span class="sc">Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte +la guerre en Espagne</span >.--Après avoir fait rentrer sous leur obéissance +les villes compromises par l'appui donné aux rebelles, +et notamment Utique et Hippo-Zarytos, qui opposèrent une +résistance désespérée, les Karthaginois firent plusieurs expéditions +dans l'intérieur, tant pour châtier les Berbères que pour +garantir la limite méridionale par une ligne de postes. Ils occupèrent +notamment, alors, la ville de Theveste (Tébessa).</p> + +<p>Dès qu'elle ne fut plus absorbée par le soin de son salut, Karthage +songea aussi à réoccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant +qu'elle préparait une flotte expéditionnaire, imposa son veto +absolu et, comme on ne tenait pas compte de sa défense, elle se +disposa à recommencer la guerre contre sa rivale. Mais la métropole +punique était encore trop meurtrie de la lutte qu'elle venait +de soutenir pour se résoudre à entreprendre une nouvelle guerre. +Force lui fut de plier devant les exigences romaines et de renoncer +à toute prétention sur la Sardaigne (237).</p> + +<p>Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne où il semblait +que Rome devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour +échapper à l'envie de ses concitoyens qui, comme récompense de +ses services, l'avaient décrété d'accusation, que pour continuer à +servir sa patrie, accepta le commandement de l'expédition dont le +prétexte était de secourir Gadès (Cadix), colonie punique alors +attaquée par ses voisins. Pour mieux surprendre ses ennemis, il +quitta Karthage en simulant une expédition contre les Maures. Il +emmenait avec lui ses fils, parmi lesquels le jeune Hannibal<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>, +auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu suprême, la haine du nom +romain. Il marcha le long de la côte en emmenant un grand +nombre d'éléphants; la flotte le suivait, au large, à sa hauteur. +Parvenu à Tanger, il traversa le détroit. La victoire couronna les +efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de conquérir des +provinces à Karthage; mais en 228 il trouva la mort du guerrier +dans un combat contre les Lusitaniens<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> Henn-baal, ou Baal Henna, <i>don de Dieu</i>, en punique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Cornelius Nepos, <i>Amilcar</i>, III.</blockquote> + +<p><span class="sc">Succès des Karthaginois en Espagne</span >.--Asdrubal, gendre de +Amilcar, remplaça celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. +Doué d'un esprit politique supérieur, il consolida, par des alliances +et des traités avec les populations indigènes, les succès de son beau-père, +fonda la cité de Karthagène et réalisa en Espagne de grands +progrès. Tout le pays jusqu'à l'Ebre fut administré au nom du +gouvernement karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des +Barcides<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>, dont le pouvoir fut, en réalité, celui d'un vice-roi à +peu près indépendant. Karthage, recevant de riches tributs et +voyant dans les conquêtes de son général une compensation à ses +pertes dans la Méditerranée, lui laissa le champ libre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).</blockquote> + +<p>Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis écrasés, +ne virent pas sans la plus grande jalousie les progrès des +Karthaginois en Espagne. Ils jugèrent bientôt qu'il était de la dernière +importance de les arrêter, et, à cet effet, ils conclurent un +traité d'alliance avec deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a> +et Amporia (Ampurias). Après s'être assuré ces points d'appui, ils +forcèrent Asdrubal à signer un traité par lequel il s'obligeait à respecter +ces colonies et à ne pas franchir l'Ebre. Malgré l'engagement +auquel Asdrubal avait été forcé de souscrire, la puissance +punique avait continué à s'étendre dans la péninsule; mais le poignard +d'un esclave gaulois vint arrêter l'exécution des projets de +ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui s'était fait remarquer +à l'armée par ses brillantes et solides qualités et qui avait en outre +hérité de la popularité du nom de son père, fut appelé, par le vœu +de tous les officiers, à remplacer son beau-frère Asdrubal, et, bien +qu'il ne fût âgé que de vingt-neuf<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a> ans, reçut le commandement +des possessions et de l'armée d'Espagne. Le Sénat de Karthage se +vit forcé de ratifier ce choix, malgré l'opposition de la famille de +Hannon opposée à celle des Barcides. Hannon voyait dans cette +nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains. +L'événement n'allait pas tarder à lui donner raison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Actuellement Murviedes dans la province de Valence.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Vingt-six selon Cliton (Fasti).</blockquote> + +<a name="a3" id="a3"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE</h4> + +<p class="mid">220-201</p> + +<p>Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal +marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène.--Hannibal +au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de +Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la lutte.--Syphax +et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal +en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du Métaure.--Evénements +d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa.--Massinissa, +roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par Syphax.--Evénements +d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue.--Campagne de Scipion +en Afrique.--Syphax est fait prisonnier par Massinissa.--Bataille +de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome.</p> + +<p><span class="sc">Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte</span >.--A +peine Hannibal fut-il revêtu du pouvoir qu'il se prépara à +la guerre contre les Romains. A cet effet, il vint en Afrique +faire des levées et réunit une armée considérable formée presque +en entier de Berbères: Numides, Maures, Libyens et même Gétules +et Ethiopiens<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>, tous attirés par l'espoir du butin. Ayant fait +passer ses mercenaires en Espagne, il commença le siège de Sagonte, +malgré l'opposition des Romains; pendant huit mois, les +assiégés se défendirent avec un courage indomptable, mais, abandonnés +à eux-mêmes, écrasés par le grand nombre de leurs ennemis, +ils succombèrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur +cité que les derniers survivants incendièrent eux-mêmes (219).</p> + +<p>Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle +ambassade fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative +inutile dans un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national. +La guerre, proposée par Fabius pour trancher le différend, +fut acceptée avec acclamation par les Karthaginois. Les Romains, +croyant avoir facilement raison de leurs ennemis, chargèrent le +consul Semprenius de se rendre en Sicile pour y préparer une +armée destinée à envahir l'Afrique; mais c'est sur un autre théâtre +que la guerre allait éclater.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Tite-Live, XXII.</blockquote> + +<p><span class="sc">Hannibal marche sur l'Italie</span >.--Le but de Hannibal était +atteint: la guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu'à appliquer +un plan de campagne depuis longtemps préparé par son +père et par Asdrubal. Il ne s'agissait rien moins que de l'envahissement +de l'Italie par la voie de terre; la route avait été soigneusement +étudiée par des émissaires, et les Barcides avaient eu soin +de nouer des relations d'amitié avec les peuplades dont on devait +traverser le territoire, et de faire briller à leurs yeux l'or de Karthage<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. +Ce ne fut donc pas une inspiration soudaine, mais un +plan parfaitement mûri que Hannibal mit à exécution. Il commença +par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, +dont la plus grande partie fut chargée de garder le détroit pour +assurer les communications, le reste allant coopérer à la défense +de Karthage; il laissa en Espagne douze mille fantassins, deux +mille cinq cents cavaliers, une trentaine d'éléphants, le tout sous +le commandement de son frère Asdrubal. La flotte reçut la mission +de croiser dans le détroit. Des otages espagnols furent gardés en +Afrique, tandis que des Libyens des meilleures familles étaient +répartis en Espagne ou emmenés à l'armée. En même temps, on +préparait à Karthage une flotte de guerre destinée à attaquer les +côtes d'Italie et de Sicile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Polybe.</blockquote> + +<p>Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la +tête d'une armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea +vers le nord. Dans sa marche, il se débarrassa des éléments faibles +et douteux, culbuta les peuplades indigènes qui voulurent lui résister, +laissa son frère Magon entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant +franchi cette chaîne de montagnes, entra en Gaule avec cinquante +mille fantassins et neuf mille cavaliers, tous soldats éprouvés, les +deux tiers berbères; à sa suite marchaient trente-sept éléphants. +L'inertie inexplicable des Romains semblait laisser le champ libre +à l'audacieux Karthaginois.</p> + +<p>Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations +diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il +gagna les autres par ses présents, et passa sur le corps de celles +qui refusèrent de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés +le Rhône. Non loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés +en éclaireurs, soutinrent un combat contre les soldats du consul +P. Scipion, parti par mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les +progrès de l'ennemi, s'était arrêté dans la cité phocéenne. En vain, +les Volks essayèrent de disputer aux envahisseurs le passage du +Rhône; Hannibal les trompa, franchit le fleuve et se lança hardiment +dans les Alpes. Par quel défilé passa l'armée karthaginoise? +c'est un point sur lequel on discutera sans doute pendant long-temps. +Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est qu'à force +d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des souffrances +les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal parvint, +malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible montagne. +Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille fantassins +et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la moitié de +son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir l'Italie.</p> + +<p><span class="sc">Combat du Tessin; batailles de la Thébie et de Trasimène</span >.--D'immenses +difficultés avaient été surmontées par Hannibal, +mais celles qu'il lui restait à vaincre étaient plus grandes encore. +Les Gaulois cisalpins, qui lui avaient promis leur appui, se tenaient +dans l'expectative, et il ne pouvait décidément compter que sur +ses soldats exténués par leur marche et démoralisés par leurs +pertes. Publius Scipion arrivait sur son flanc droit. Dans ces conditions, +le seul espoir de salut était dans l'énergie de la lutte, et +Hannibal qui avait, comme tous les grands hommes de guerre, +l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses troupes. Les +Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour garder le +passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide. Scipion +vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le +fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre +des secours.</p> + +<p>Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique, +s'empressa de rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer +de l'île de Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus +vite son collègue Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte +karthaginoise, ayant fait une démonstration contre Lilybée, avait +été écrasée par le préteur Æmilius (218).</p> + +<p>En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère, +ce général réussissait à intercepter les communications des Karthaginois +avec l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun +secours, ni par mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son +succès du Tessin avait décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui +fournir leur appui; ses troupes, remises de leurs fatigues, bien +approvisionnées par leurs alliés et par leurs fourrageurs, et pleines +de confiance, ne demandaient qu'à combattre.</p> + +<p>Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, +au milieu d'un pays insurgé, rejoint P. Scipion<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, les forces +romaines réunies présentèrent un effectif considérable que les +consuls jugèrent suffisant pour triompher de l'armée karthaginoise. +Après quelques combats sans importance, Hannibal amena +Sempronius à lui livrer une bataille décisive sur les bords de la +Trébie. L'armée romaine était forte de quarante mille hommes, +dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois étaient +moins nombreux, mais possédaient une plus forte cavalerie; de +plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira très +habilement parti; enfin, les Romains étaient exténués par les +combats des jours précédents, mouillés par la pluie et la grêle, et +sans vivres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> Pour les probabilités des itinéraires suivis tant par Sempronius +que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant Hennebert, +<i>Hist. d'Annibal</i>.</blockquote> + +<p>La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie +romaine y montra une grande solidité; mais un mouvement tournant, +opéré par un corps d'élite karthaginois commandé par +Hannon, frère de Hannibal, décida de la victoire. Les Romains +écrasés laissèrent trente mille hommes sur le champ de bataille; +un corps de dix mille hommes, commandé par Sempronius, parvint +seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les Gaulois insurgés.</p> + +<p>Cette brillante victoire assurait à Hannibal la conquête de toute +l'Italie du nord. Elle ne lui coûtait, en outre de ses derniers éléphants, +qu'un nombre relativement peu considérable de guerriers, +car les principales pertes avaient été supportées par les Gaulois. +Mais ces pertes furent bientôt compensées par l'arrivée d'auxiliaires +accourant de toutes parts, et il ne tarda pas à se trouver à +la tête d'une armée de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps +suivant, Hannibal laissant Plaisance, avec Sempronius sur +ses derrières, se jeta résolument dans l'Apennin, et, l'ayant traversé +au prix des plus grandes fatigues, envahit l'Etrurie. Le +consul Flaminius attendait, dans son camp retranché d'Arrétium, +l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas la faute d'aller l'y +chercher; il le dépassa, et comme le général romain s'était mis à +sa poursuite, il manœuvra assez habilement pour l'attirer dans une +véritable souricière, sur les bords du lac de Trasimène. L'armée +romaine, surprise par les Karthaginois cachés dans les collines entourant +le lac, fut entièrement détruite; le consul y trouva la mort, +ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre égal fut fait prisonnier<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>; +mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya +sans rançon les confédérés italiens, ne conservant que les Romains (218).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.</blockquote> + +<p><span class="sc">Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie. Bataille de +Cannes</span >.--Le sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: +l'Etrurie était ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître +l'ennemi, coupait ses ponts et se préparait à la résistance. Q. Fabius +Maximus, nommé dictateur, fut chargé de la périlleuse mission +de repousser les Karthaginois. Cependant Hannibal, ne se +jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et ne voulant +rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le Picénum et +s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à la tactique +romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante +cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie, +il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal +descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale, +ravageant tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, +harcelant sans cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin +d'éviter une grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur». +Mais l'impatience populaire, habilement exploitée par les +ennemis du dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; +les armées romaines avaient remporté des succès en Espagne et +dans le nord de l'Italie; quant à Hannibal, qui avait compté sur le +soulèvement des populations de la Grande-Grèce, il n'avait rencontré +partout qu'hostilité et défiance; abandonné à lui-même, il +se trouvait dans une situation en somme assez critique. C'est +pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive. Fabius ayant +résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T. Varron, +tandis que la noblesse élisait Paul-Emile.</p> + +<p>Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive +en Apulie et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce +fut là que les nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée +forte de quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille +chevaux. Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, +mais Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant +tout à plaire à l'opinion de la masse, et comme les deux consuls +avaient, tour à tour, le commandement pendant un jour, il donna +le signal du combat. Dix mille hommes furent laissés à la garde du +camp: le reste s'avança dans la plaine en masses profondes, disposition +qui avait été adoptée par Varron pour donner plus de solidité +à la résistance, mais qui lui enlevait son principal avantage en +laissant dans l'inaction une partie de ses forces.</p> + +<p>Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes, +mais sur ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il +sut, avec son génie habituel, disposer son armée pour envelopper +celle de l'ennemi. Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie +numide, commandée par Asdrubal, se couvrit de gloire, la +défaite des Romains fut consommée; un très petit nombre parvint +à s'échapper. Paul-Emile et presque tous les chevaliers romains +restèrent sur le champ de bataille; les dix mille hommes laissés à +la garde du camp furent faits prisonniers. Les pertes de Hannibal +étaient, cette fois encore, peu considérables et portaient principalement +sur les auxiliaires gaulois.</p> + +<p><span class="sc">Conséquences de la bataille de Cannes.--Energique résistance +de Rome</span >.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas +encore marcher directement sur Rome; son armée, composée en +partie de mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande +pour se lancer dans les périls d'une longue route au milieu de +nations hostiles, avec cette perspective de trouver comme but une +ville puissamment fortifiée et défendue par une population résolue. +Il préféra continuer méthodiquement la guerre qui lui avait si +bien réussi jusqu'alors. Un certain nombre de villes, parmi lesquelles +Capoue, la seconde cité de l'Italie, lui offrirent leur soumission. +Les populations grecques résistèrent généralement; Hannibal +se vit donc contraint d'entreprendre une série d'opérations +de détail, afin de réduire par la force les opposants. En même +temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour demander instamment +des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne, car +les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et, soutenus +par la puissante confédération des Celtibériens, ils empêchaient +absolument le passage des Pyrénées.</p> + +<p>Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage, +n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie +et de leur inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté, +rendit à tous la confiance. Les forces furent réorganisées; on +appela aux armes tous les hommes valides, même les esclaves, +même les criminels. Le préteur Marcus Claudius Marcellus reçut +la mission de sauver la patrie; les voix qui osèrent parler de traiter +furent bientôt réduites au silence.</p> + +<p>A Karthage, tout autre était l'attitude. Là, nul enthousiasme; +l'annonce des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du +parti de Hannon et la défiance de tous. Alors que l'envoi d'importants +renforts en Italie eût été nécessaire pour terminer promptement +la campagne, le frère de Hannibal obtint avec beaucoup de +difficulté le départ de quatre mille Berbères et de quarante éléphants. +On autorisa, il est vrai, Magon, à lever des troupes en +Espagne, mais ce projet ne se réalisa pas (216).</p> + +<p>Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonné à lui-même, +car ces secours étaient insuffisants et le temps s'écoulait, +permettant chaque jour aux Romains de reprendre de nouvelles +forces sous l'habile direction de Marcellus. La confédération italique +était brisée, mais la résistance était partout, chacun combattant +pour son compte. Dans cette conjoncture, Hannibal, qui était +en relations avec Philippe, roi de Macédoine, signa avec lui un +traité d'alliance offensive et défensive, d'après lequel le roi devait +arriver en Italie avec deux cents vaisseaux (215).</p> + +<p>En attendant, la position de Hannibal, entouré par trois armées +romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour éviter d'être +cerné, le général karthaginois se décida même à se porter vers le +nord-est, espérant que le roi de Macédoine le rejoindrait sur les +côtes de l'Adriatique.</p> + +<p>En Sicile, Hiéronyme, roi de Syracuse, qui avait contracté +alliance avec les Karthaginois, était vaincu par les légions échappées +à Cannes et périssait assassiné.</p> + +<p>L'année 214 se passa en opérations militaires dans lesquelles les +généraux déployèrent de part et d'autre un véritable génie. Les +succès des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie était +reconquise et Capoue étroitement bloquée. Enfin, en Espagne, les +Romains n'avaient cessé de remporter des avantages décisifs: la +plus grande partie de la Péninsule avait été conquise par eux. +Cependant les Karthaginois tenaient encore fermement dans les +provinces du sud-est.</p> + +<p><span class="sc">La guerre en Sicile</span >.--Après la mort de Hiéronyme, Karthage +tenta de recueillir l'héritage de son allié. Un parti avait proclamé +à Syracuse une sorte de république; mais cette ville ne pouvait +rester neutre entre les deux grandes rivales; d'habiles émissaires, +envoyés, dit-on, par Hannibal, la décidèrent à appeler les Karthaginois. +A cette nouvelle, Rome chargea Marcellus de prendre la +direction des affaires en Sicile; le brave général commença aussitôt +le siège de Syracuse; mais cette ville avait été fortifiée avec soin +par Hiéron, durant son long règne, et elle était défendue par une +population énergique, avec le génie d'Archimède pour auxiliaire; +aussi les Romains, après six mois d'efforts infructueux, durent-ils +renoncer aux opérations actives et se contenter d'un blocus. En +même temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre atteignait, +dit-on, trente mille hommes, avaient été envoyées par Karthage, +en Sicile. Bientôt la plus grande partie de l'île fut arrachée aux +Romains. Quant à Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre +Syracuse.</p> + +<p>Hannibal avait compté sur le secours que Philippe s'était engagé +à lui fournir par son traité, et il est certain que, si le roi de Macédoine +avait envoyé en Sicile ou en Italie des secours importants +aux Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort +critique. Son indécision, ses retards, sa mollesse compromirent +tout, et Rome en profita habilement pour attaquer Philippe chez +lui et semer la défiance et l'esprit d'opposition parmi les confédérés +grecs; le secours du roi de Macédoine fut donc annulé.</p> + +<p>En 212, Syracuse se rendit à Marcellus, qui livra la ville au +pillage. La guerre, transformée en lutte de guérillas, devint dès +lors funeste aux Karthaginois. Le consul Lævinus leur enleva +toutes leurs conquêtes.</p> + +<p><span class="sc">Les Berbères prennent part à la lutte. Syphax et Massinissa</span >.--Les +Berbères étaient depuis trop d'années mêlés, par +leurs mercenaires, à la lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il +leur fût possible d'en demeurer plus longtemps les spectateurs +désintéressés. Gula, fils de ce Naravase qui avait aidé Amilcar à +triompher des Mercenaires, était chef des Massyliens. Syphax<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a> +régnait sur les Masséssyliens, c'est-à-dire, sur la Numidie occidentale. +Par ses traditions, par sa situation, Gula devait s'allier +aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs bons offices; +c'est ce qu'il fit. Quant à Syphax, il accueillit, dit-on, les propositions +et les promesses que les Scipions lui envoyèrent d'Espagne +et se prononça pour Rome (213). Il s'occupa d'abord à organiser +son armée sous la direction de centurions romains, et, quand il se +crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens.</p> + +<p>Mais Gula, prévenu de ces dispositions, n'était pas resté inactif. +Son fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, doué des plus +belles qualités<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, marcha, à la tête de troupes massyliennes et karthaginoises, +à la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande +bataille, où celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, +et le contraignit à abandonner Siga, sa capitale, pour se réfugier +dans les montagnes de la Maurétanie. Syphax ayant voulu se reformer +avec l'appui des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute +la Numidie se trouva alors réunie sous le sceptre de Gula, dont le +royaume s'étendit de la Molochat à l'Afrique propre.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom l'orthographe +Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon la traduction.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> Tite-Live.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerre d'Espagne</span >.--Ces victoires éloignaient, pour le moment, +un danger qui avait menacé directement Karthage. Celle-ci songea +alors à tenter un grand effort en Espagne pour arrêter les succès +des Scipions. Asdrubal, qui était venu lui-même coopérer à la campagne +contre Syphax, s'empressa de retourner dans la péninsule, +emmenant avec lui des renforts considérables fournis en grande +partie par les Numides, et avec eux Massinissa, dont il avait pu +apprécier la valeur.</p> + +<p>Les Scipions appelèrent aux armes les populations espagnoles +nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divisé +leurs troupes en trois corps, ils formèrent aussi trois armées pour +les leur opposer. Le résultat fut désastreux pour eux. Publius +Scipion, abandonné par ses auxiliaires, fut d'abord défait, puis ce +fut le tour de Cnéius. Enfin les débris de l'armée furent sauvés +par Caius Marcius qui se retira derrière l'Ebre. Toute la ligne +située au sud de ce fleuve rentra ainsi en la possession des Karthaginois. +Massinissa et les Numides avaient puissamment contribué +à ces importants succès (212).</p> + +<p>Les deux Scipions étaient morts en combattant et il semblait +qu'il restait peu d'efforts à faire aux Karthaginois pour débloquer +le nord de l'Espagne et porter secours à Hannibal; mais la désunion +qui régnait parmi les chefs phéniciens, d'autre part, l'habile +tactique de C. Marcius et la promptitude de Rome à envoyer des +secours arrêtèrent les conséquences d'une campagne si bien commencée. +La guerre, avec ses péripéties, reprit son cours régulier. +Massinissa d'un côté, le jeune Publius Scipion, de l'autre, se rencontrèrent +sur ces champs de bataille.</p> + +<p><span class="sc">Campagnes de Hannibal en Italie</span >.--Pendant que la Sicile, +l'Afrique et l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal +abandonné, enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables +de son génie pour tenir ses ennemis en échec. Un moment, +en 213, il s'était trouvé dans une situation si critique que +le Sénat, jugeant sa chute prochaine, avait cru pouvoir rappeler +deux légions et les envoyer contre Capoue. Aussitôt, le général +karthaginois avait repris l'offensive, reconquis une partie du terrain +perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était même fort approché +de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes (212). +Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de +cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre +régulièrement le siège.</p> + +<p>En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises +étaient retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta +par une marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la +soudaineté de son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait +toutes les surprises; il trouva tous les postes gardés et dut se contenter +de ravager la campagne environnante. Vers le même temps, +Capoue était réduite à capituler (211). L'année suivante se passa +en opérations dans lesquelles Hannibal obtint quelques succès; +mais cette situation ne pouvait se prolonger, s'il ne recevait promptement +de puissants renforts. En 209, tandis que les troupes karthaginoises +étaient retenues dans le centre, le vieux consul Fabius +parvenait à rentrer en possession de Tarente; quelque temps après +le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait sur le champ de +bataille la mort du guerrier (208).</p> + +<p><span class="sc">Succès des Romains en Espagne et en Italie. Bataille du Métaure</span >.--Cette +terrible guerre se poursuivait en Italie avec un +acharnement égal de part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir +le dénouement, quand les événements d'Espagne vinrent changer +la face des choses. En 209, Publius Scipion, profitant de ce que les +troupes karthaginoises étaient disséminées à l'intérieur, alla surprendre +et enlever Karthagène, quartier général des Phéniciens, +où il trouva des approvisionnements considérables, un nombreux +matériel de guerre, des vaisseaux, de l'argent, des otages. Le tout +lui fut livré par le général Magon, après une résistance qui aurait pu +être plus héroïque. Pour assurer les conséquences de cet important +succès, Scipion marcha contre Asdrubal et le défit, mais il ne put +empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec des forces importantes, +des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord. En route, +Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit invasion +en Gaule (208).</p> + +<p>Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le +nord de l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours +les viriles résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit +appel au patriotisme des citoyens et des alliés; les légions étaient +disséminées, on les fit rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela +tous les hommes valides aux armes. Les consuls Marcus Livius et +Caius Néron reçurent la mission d'empêcher la jonction des Karthaginois.</p> + +<p>Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé, +s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son +frère, mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs +actions dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à +Canusium, en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que +Marcus gardait la frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, +envoyé par Asdrubal à son frère, étant tombé entre les mains +des Romains, les mit au courant du plan et de la situation de l'ennemi. +Néron laissa alors son camp à la garde d'une faible partie de +son armée et se porta, par marches forcées, avec le reste de ses +troupes, contre les Karthaginois dont il connaissait la position et +l'itinéraire. En combinant ses forces avec celles de son collègue, il +put surprendre les ennemis au moment où ils franchissaient le Métaure. +En vain Asdrubal essaya de se dérober par la retraite à +l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de part et +d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la défaite +des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze +jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et +faisait lancer dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut +ainsi que Hannibal apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être +secouru et qu'il ne pouvait plus compter que sur lui-même (207). +Il se mit en retraite, atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista +pendant plusieurs années encore aux attaques des troupes +romaines.</p> + +<p><span class="sc">Evénements d'Afrique. Rivalité de Massinissa et de Syphax</span >.--Pendant +que l'Italie était le théâtre de ces événements, Scipion +poursuivait en Espagne le cours de ses succès. Vainqueur des généraux +karthaginois Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, +les Romains conquirent toute l'Espagne méridionale, de telle sorte +que les Phéniciens ne conservèrent plus que Gadès et son territoire. +Scipion sut en outre détacher Massinissa de la cause de ses +ennemis. On dit que ce dernier se laissa séduire par la générosité +du général romain qui avait laissé la liberté à son neveu Massiva<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>; +il accepta une entrevue avec Silanus, lieutenant de Scipion, et s'attacha +pour toujours aux Romains. C'était une nouvelle conquête, +et l'on n'allait pas tarder à en avoir la preuve en Afrique (207).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> Tite-Live, l. XXVII.</blockquote> + +<p>Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien +arrêtée d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite +était d'avoir l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec +Syphax qui, après avoir reconquis son royaume, avait recouvré +une grande puissance en Masséssylie et alla même audacieusement +lui rendre visite en Afrique. Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé +auprès du prince numide; mais, malgré tous ses efforts, il +ne put empêcher Syphax de conclure avec Scipion un traité d'alliance +contre Karthage. Rentré en Espagne après une fort courte +absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le décida à +se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut habilement +faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui rappelant +qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses cavaliers +numides, dans la péninsule (206).</p> + +<p>Mais Asdrubal, resté auprès de Syphax, n'eut pas de peine à +tirer parti de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce +prince berbère et le détacher des Romains. La main de sa fille, la +célèbre Sophonisbe qui, dit-on, avait autrefois été promise à Massinissa<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, +scella la nouvelle alliance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> Ce fait, attesté par Appien, est passé sous silence par Tite-Live.</blockquote> + +<p><span class="sc">Massinissa, roi de Numidie</span >.--Ce n'était pas sans motif que +Massinissa s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet, +tandis qu'il luttait pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles +à sa spoliation. Gula étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume +du pays, dans les mains de son frère Desalcès, vieillard +fatigué, qui ne tarda pas à le suivre au tombeau. Il laissait deux +jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le premier hérita du pouvoir; +mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule, profita de sa faiblesse +pour le renverser et faire proclamer à sa place son jeune frère +Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des affaires.</p> + +<p>Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active +à la lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de +Bokkar, roi de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté, +une escorte pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il +vit accourir un grand nombre de Berbères las de la tyrannie de +l'usurpateur, et ne tarda pas, avec leur appui, à entrer en lutte +ouverte contre son cousin. Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à +se réfugier auprès de Syphax et obtint de lui un corps de troupe +considérable avec lequel il vint offrir la bataille à Massinissa; mais +le sort des armes fut favorable à celui-ci et cette victoire lui rendit +son royaume. Il entra alors en pourparlers avec Lucumacès, lui +offrant de partager le pouvoir avec lui, ce qui fut accepté. Le +jeune prince rentra ainsi en Massylie avec Mezétule.</p> + +<p><span class="sc">Massinissa est vaincu par Syphax</span >.--Le but de Massinissa, par +cette transaction, avait été de ne pas diviser ses forces, dans la +prévision de l'attaque imminente de Syphax. Bientôt, en effet, les +Masséssyliens envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. +En vain Massinissa essaya de tenir tête à ses ennemis: +vaincu dans un grand combat, il perdit en un jour sa couronne et +se vit réduit à fuir avec quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge +dans le mont Balbus, non loin de Clypée<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> et, ayant été rejoint +par un certain nombre d'aventuriers, y vécut pendant quelque +temps de brigandage et du produit de ses incursions sur les terres +karthaginoises. Mais un corps d'armée envoyé par Syphax, sous la +conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y relancer, le vainquit +en deux rencontres et dispersa ses adhérents.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> Près de la côte orientale de la Tunisie.</blockquote> + +<p>Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne +et échappa à la mort grâce au dévouement de quelques +hommes restés avec lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à +cheval, Massinissa rentra dans la Numidie où il fut bien accueilli +par les Berbères qui, avec leur inconstance habituelle, vinrent en +masse se ranger sous sa bannière. Syphax le croyait mort, lorsqu'il +apprit qu'il était campé avec un énorme rassemblement entre Cirta +et Hippone. Le roi des Masséssyliens marcha contre lui et le défît +dans une sanglante bataille, dont le gain fut en grande partie dû à +un habile mouvement tournant exécuté par Vermina, fils de +Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre ressource que de +gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la limite du désert +en attendant les événements. Nous verrons, dans tous les temps, +les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à Syphax, il +demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors s'établir à +Cirta, ville qui, par son importance et sa situation centrale, était la +réelle capitale du royaume.</p> + +<p><span class="sc">Événements d'Italie. L'invasion de l'Afrique est résolue</span >.--Tandis +que l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon, +qui avait enfin reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne +et allait débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer +son frère Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. +Il obtint en effet quelques secours de ces peuplades; mais +ce n'était pas avec de telles forces qu'il pouvait traverser l'Italie, +et il n'avait pas le prestige qui donne la confiance et supplée à la +faiblesse: après quelques tentatives infructueuses, il fut à peu +près réduit à l'inaction (205).</p> + +<p>Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne, +s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique, +mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs +n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter +les mœurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir +l'Espagne et disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas +songer à une guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté +l'Italie. A force d'insistance, Scipion finit cependant par arracher +au Sénat l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il +n'obtint pas les forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile +organiser la flotte et former son armée des restes des légions de +Cannes et des aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir, +mais sans lui donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du +général suppléèrent à tout: il se fit remettre des subsides par les +villes, mît en état la flotte, organisa l'armée et, au printemps de +l'année 204, fit voile pour l'Afrique en emmenant trente mille +hommes.</p> + +<p><span class="sc">Campagne de Scipion en Afrique</span >.--Débarqué heureusement au +Beau-Promontoire, près d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa +accouru avec quelques cavaliers<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Après divers engagements +heureux contre les troupes karthaginoises, le général romain vint +mettre le siège devant Utique. Mais Syphax, étant accouru avec +une puissante armée au secours de ses alliés, força Scipion à lever +le siège d'Utique et à aller prendre ses quartiers d'hiver dans un +camp retranché, entre cette ville et Karthage. Les troupes phéniciennes +et berbères se contentèrent de l'y bloquer étroitement. Au +printemps suivant, Scipion profita de la sécurité dans laquelle il +avait entretenu Syphax, en lui adressant des propositions de paix, +comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un mouvement +vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les campements +de ses ennemis divisés en deux groupes, les Karthaginois sous le +commandement d'Asdrubal et les Berbères sous celui de Syphax, +les surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des +Numides par Lélius, son lieutenant, et par Massinissa; quant à lui, +il se réserva l'attaque de celui des Phéniciens. Le succès de ce +coup de main fut inespéré: quarante mille ennemis périrent, dit-on, +dans cette nuit funeste, car ceux qui essayaient d'échapper aux +flammes et au tumulte tombaient dans les embuscades des Romains +(203).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> + Tite-Live, XXIX, 29.</blockquote> + +<p>Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec +activité de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens +furent enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères, +envoyés par Syphax, arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête +d'une trentaine de mille hommes, marcha alors contre Scipion qui +s'avança à sa rencontre et lui livra bataille en un lieu que les historiens +appellent «les grandes plaines». Cette fois encore, la fortune +se prononça pour les Romains. Scipion remporta une victoire +décisive, puis il marcha directement sur Karthage et vint se rendre +maître de Tunis.</p> + +<p><span class="sc">Syphax est fait prisonnier par Massinissa</span >.--Mais avant de +porter les derniers coups à la métropole punique, Scipion jugea +qu'il fallait la priver de ses alliés; Massinissa brûlait trop du désir +de tirer vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette +voie. Ce fut Massinissa lui-même que Scipion chargea de ce soin, +en lui adjoignant Lélius. Syphax marcha bravement à la rencontre +de ses ennemis et leur livra bataille; mais dans l'action, son cheval +s'étant abattu, il se blessa et fut fait prisonnier. Après ce premier +succès, Massinissa, dépassant sans doute les instructions reçues, +marche directement avec Lélius sur Cirta, la place forte de la Numidie. +Il trouve la population disposée à la lutte à outrance; mais +il montre Syphax enchaîné et profite de la stupeur des Berbères +pour se faire ouvrir les portes. Il pénètre dans la ville, court au +château et en retire Sophonisbe<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. Puis on reprend le chemin de +Tunis, et Massinissa se présente à Scipion, en traînant à sa suite +Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais dans un tout autre +équipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se disposait à en +faire sa femme, craignit que l'influence de la belle Karthaginoise +ne détachât de lui le prince numide, et exigea, malgré les supplications +de celui-ci, qu'elle lui fût livrée, sous le prétexte que tout +le butin appartenait à Rome. Mais Sophonisbe évita, par le poison, +la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au général +romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Tite-Live, XXX, 13.</blockquote> + +<p><span class="sc">Bataille de Zama</span >.--La chute de Syphax acheva de démoraliser +Karthage. On s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et +Hannibal; puis, la flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais +cette diversion, bien qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de +Tunis, n'eut aucune conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent +alors des ouvertures de paix que Scipion accueillit; il fit +connaître ses conditions, et, comme elles étaient acceptables, les +bases de la paix furent arrêtées et des envoyés partirent pour +Rome, afin de soumettre le traité à la ratification du Sénat.</p> + +<p>Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le +premier, grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait +jamais revoir son pays; quant à Hannibal, qui avait depuis long-temps +pris ses dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être +inquiété, à Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne +voulaient pas suivre sa fortune, et débarqua heureusement à +Leptis<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>. Pour la première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait +dans sa patrie. De Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant +dans l'intérieur des terres, vint prendre position au midi de Karthage +(202). Il sut attirer à lui un certain nombre de chefs indigènes +parmi lesquels Mezétule, et fut rejoint par Vermina, lui +amenant les derniers soldats et alliés de son père, de sorte que son +armée présenta bientôt un effectif imposant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Actuellement Lamta.</blockquote> + +<p>Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux +Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les hostilités +en attaquant une flotte romaine de transport et même un +vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce +manque de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant +tout sur son passage. Il remonta le cours de la Medjerda +et se trouva bientôt en présence de Hannibal, au lieu dit Zama, +que l'on place dans les environs de Souk-Ahras<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. Après une +entrevue entre les deux généraux, entrevue dans laquelle ils ne +purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> A Naraggara. Voir «<i>Naraggara</i>» par M. Goyt. <i>Recueil de la soc. arch. de Constantine</i>, 20<sup >e</sup> vol. et <i>Recherches sur le champ de bataille de +Zama</i>, par M. Lewal, <i>Revue afr.</i>, t. II, p. 111.</blockquote> + +<p>Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de +quatre-vingts, et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant +en réserve ses vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les +ailes. Scipion prit des dispositions analogues, mais en ayant soin +de laisser dans ses lignes des espaces pour que les éléphants pussent +les traverser sans les rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie +à celle de Scipion. Dès le commencement de l'action, le +désordre fut mis dans l'armée de Hannibal par ses éléphants qui +se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires karthaginois, se +croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice punique. Cependant +l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en ligne, et l'on +combattit de part et d'autre avec le plus grand courage. Mais la +cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de celle +de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa +l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le +général karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, +avec une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté +leur victoire par de cruelles pertes (202).</p> + +<p><span class="sc">Fin de la II<sup >e</sup> guerre punique. Traité avec Rome</span >.--Après ce +dernier échec, Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. +Scipion, ayant écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions +à Tunis et à Utique. Quant à Hannibal il s'efforçait, à +Hadrumète, de reconstituer une armée, mais sans aucun espoir sur +l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il conseilla énergiquement +à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut envoyée à Scipion +pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était maître +absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer cette +guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il +craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au +désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort +dures pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. +Un armistice de trois mois fut conclu, à la condition que +le gouvernement punique paierait une première indemnité de +vingt-cinq mille livres d'argent, et fournirait à l'armée romaine +tout ce dont elle aurait besoin pour vivre.</p> + +<p>Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints +à Scipion pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases +suivantes:</p> + +<p>Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux, +excepté dix, et tous ses éléphants.</p> + +<p>Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.</p> + +<p>Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la +Méditerranée.</p> + +<p>Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui +livrera cent otages.</p> + +<p>Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale, +recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié.</p> + +<p>Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre +de guerre sans l'autorisation de Rome.</p> + +<p>Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit +remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans +la rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain +nombre de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit +pour Rome, où l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant à +Syphax, envoyé précédemment en Italie avec le butin, il était mort +de misère et de chagrin à Albe<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a> (201).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Pour la fin de la 2<sup >e</sup> guerre punique, voir Tite-Live, Polybe et +Appien. Voir aussi 1'«<i>Afrique ancienne</i>» dans l'«<i>Univers pittoresque</i>», +édition Didot, t. II et VII.</blockquote> + +<p>La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective +de Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, +passée à l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance +sur l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux +maîtres.</p> +<a name="a4" id="a4"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>TROISIÈME GUERRE PUNIQUE</h4> + +<p class="mid">201-146</p> + +<p>Situation des Berbères en l'an 201.--Hannibal, dictateur de Karthage; il +est contraint de fuir. Sa mort.--Empiètements de Massinissa.--Prépondérance +de Massinissa.--Situation de Karthage.--Karthage se prépare à +la guerre contre Massinissa.--Défaite des Karthaginois par Massinissa. +Troisième guerre punique.--Héroïque résistance de Karthage.--Mort de +Massinissa.--Suite du siège de Karthage.--Scipion prend le commandement +des opérations.--Chute de Karthage.--L'Afrique province +romaine.</p> + +<p><span class="sc">Situation des Berbères en l'an</span > 201.--Jusqu'à présent, l'histoire +de l'Afrique s'est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de +Karthage. A mesure que la puissance phénicienne penche vers son +déclin, nous allons voir s'élever celle des princes indigènes, et les +Berbères, qui n'ont paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper +la scène. Il est donc utile d'examiner quelle est la situation +respective des royaumes indigènes.</p> + +<p>Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne +Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des +regards avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la +Tripolitaine. En attendant, il s'applique à discipliner les Berbères, +à les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés +de culture.</p> + +<p>La Masséssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu'à la Molochath, +obéit à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé +sur le flanc de Massinissa pour assurer sa fidélité.</p> + +<p>La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande +partie, à une famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar. +Ce pays est encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères +de l'Ouest) ne vont pas tarder à prendre part aux affaires de +l'Afrique.</p> + +<p>Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et +Sanhadja) elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le +désert, ne perdant aucune occasion de faire des incursions dans le +Tel et de chercher à s'y établir au détriment des anciennes populations. +Mais leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas, +à proprement parler, un royaume.</p> + +<p>De même, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, +etc. (Berbères de l'est), obéissant à des chefs distincts, continuent +à occuper la Tripolitaine, où l'influence phénicienne est en +pleine décadence.</p> + +<p><span class="sc">Hannibal, dictateur de Karthage. Il est contraint de fuir; sa +mort</span >.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les dissensions, +les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent +les Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde +parmi ses concitoyens, en leur représentant combien il était peu +patriotique de consumer ses forces dans des divisions intestines, +sous l'œil de l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer +les désastres et à se prémunir contre les attaques imminentes de +Massinissa. Mais le parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, +ennemi irréconciliable des Barcides, voulait avant tout la ruine de +cette famille, dût-elle entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété +d'accusation, sous le prétexte qu'il avait trahi en ne marchant +pas sur Rome après la bataille de Cannes, échappa à une condamnation +trop certaine, par une sorte de coup d'état qu'il exécuta +avec l'appui du parti populaire. Resté maître du pouvoir, il exerça +sa dictature pour le plus grand bien de la république, rétablissant +les finances, réorganissant les forces, se créant des alliances et s'efforçant +de cicatricer les maux de la dernière guerre (195).</p> + +<p>Mais les Romains suivaient d'un œil jaloux le relèvement de +Karthage, et étaient tenus par le parti aristocratique au courant +de tous les progrès accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs +fois des représentations aux Karthaginois, au sujet de prétendus +préparatifs militaires; car ils craignaient toujours de voir paraître +Hannibal en Italie pendant que la plupart des légions étaient occupées +en Asie. Il fallait à tout prix se débarrasser du vainqueur de +Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous divers prétextes, à +Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal avec l'appui du +parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui avait pénétré +le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de nuit et +gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus, +où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant +ainsi une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque +dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi +Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. +Il espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident +un contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit +l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir +en vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut +assister à ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint +de fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; +mais la haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où +reposer sa tête, il échappa par le poison aux coups de la fortune +adverse (183).</p> + +<p><span class="sc">Empiétements de Massinissa</span >.--Cependant Massinissa avait, +depuis longtemps, commencé ses incursions sur le territoire +soumis à Karthage, et c'est en vain que la métropole punique +avait fait parvenir ses réclamations à Rome contre le prince berbère. +Les Romains avaient éludé toute mesure réparatrice et, passant +au rôle d'accusateurs, avaient reproché aux Karthaginois +d'entretenir des relations avec Antiochus, leur ennemi. Un parti +puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se faire l'écho, réclamait +déjà la destruction de Karthage.</p> + +<p>Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193, +une expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de +Gabès, et ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s'emparer +d'aucune ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et, +après quelques années de luttes, resta maître de toute cette province<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a> +(183).</p> + +<p>Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires +viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et +le prince numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent +à cet effet à Karthage; mais, obéissant aux instructions +reçues, ils s'arrangèrent pour ne donner aucune décision, de sorte +que l'usurpation de Massinissa fut consacrée par une apparence de +légalité<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Polybe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> Tite-Live.</blockquote> + +<p><span class="sc">Prépondérance de Massinissa</span >.--Le prince numide avait donc +le champ libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait +être plus agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve +Karthage. Il ne cessa dès lors de multiplier ses attaques. En vain +les Karthaginois renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations +contre la violation des traités à eux consentis. En vain +ils s'humilièrent; en vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé +pour aider leurs ennemis dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine. +Ils n'obtinrent que des satisfactions dérisoires. Massinissa, +lui aussi, en fidèle vassal, envoyait à Rome ses enfants pour offrir +en son nom des secours de toute sorte, hommes, chevaux, grains +et même des éléphants.</p> + +<p>Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et +soumit à son autorité les nombreuses tribus indigènes établies +entre la Cyrénaïque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle +dans lequel il restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères +de l'est purent enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et +commencer à former une véritable nation. Il sut en outre les discipliner +et s'efforça de les attacher au sol et de les initier, comme +nous l'avons déjà dit, à des procédés de culture plus perfectionnés<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>. +Etabli à Cirta, sa capitale, il vivait entouré de tous les +raffinements de la civilisation romaine et grecque. Mais, tout en +adoptant ces mœurs nouvelles, il avait conservé ses qualités guerrières +et était resté le premier cavalier de son royaume. Son luxe +semblait un hommage rendu au progrès et sa magnificence un +moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se plaisait à n'en +pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la manière la plus +simple et la plus rude<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> Les auteurs anciens s'accordent à dire qu'il introduisit l'agriculture +en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire qu'il s'attacha à +la perfectionner.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Polybe.</blockquote> + +<p><span class="sc">Situation de Karthage</span >.--Pendant que la puissance du prince +berbère s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son +déclin. Trois partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on +appelait le parti romain, était toujours prête aux plus grandes +bassesses pour conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, +formé du peuple et chez lequel se conservaient les dernières +traditions du patriotisme qui avait fait la grandeur de Karthage; +et enfin le parti de Massinissa, tout disposé à ouvrir les portes de +la ville au prince numide; malgré ces dissensions intestines, le +génie commercial des Phéniciens n'avait pas tardé à ramener dans +la ville une certaine prospérité matérielle.</p> + +<p>Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois +à tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir +justice. La violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne +fût pas obligé de sauver au moins les apparences. De nouveaux +commissaires furent envoyés en Afrique. Parmi eux était Marcus +Caton, vétéran des guerres contre Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage +florissante, ses craintes patriotiques redoublèrent et il ne songea +qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des bonnes dispositions des +commissaires, se soumit à leur décision; mais les Karthaginois, +non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de les laisser +prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir rien +fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome, +Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en +prononçant le célèbre <i>detenda Carthago</i>.</p> + +<p><span class="sc">Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa</span >.--Dans +cette conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, +et comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il +réunit une forte armée de Berbères, en donna le commandement à +Ariobarzane, petit-fils de Syphax, et lui confia la garde de la frontière +numide. Aussitôt que cette nouvelle fut connue à Rome, +Caton et son parti en profitèrent pour recommencer la campagne +contre Karthage. Des commissaires furent encore chargés d'aller +en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable; cependant +les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à +Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti +populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions +plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires +durent se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage, +les partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de +la ville (152).</p> + +<p>Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour +obtenir que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents, +mais les princes furent fort mal reçus et eurent même quelque +peine à se retirer sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa +qui avait déjà fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues +du Berbère, complétées par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi +de nouveaux commissaires en Afrique. L'existence d'une armée et +d'une flotte ayant été constatée, sommation fut adressée à Karthage +d'avoir à se conformer aux stipulations du traité, sous peine +de voir recommencer la guerre.</p> + +<p><span class="sc">Défaite des Karthaginois par Massinissa</span >.--Sur ces entrefaites, +Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville +punique, nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes +karthaginoises, fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, +se mirent en campagne sous le commandement d'Asdrubal, de la +famille de Barka. Le sort des armes parut d'abord lui être favorable: +il remporta quelques succès et détacha de son ennemi un +fort groupe de cavaliers berbères. Mais Massinissa, par d'habiles +manœuvres, attira les Karthaginois dans un terrain choisi et leur +livra une grande bataille. L'action fut longtemps indécise; le vieux +chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans, chargea lui-même +à la tête de ses troupes et combattit avec une grande bravoure<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. +L'issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal +entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix +par le jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était +venu chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les +transfuges, les négociations furent rompues. Massinissa parvint +alors à entourer ses ennemis et à les bloquer si étroitement qu'ils +ne tardèrent pas à être en proie à la famine. Après avoir supporté +d'horribles souffrances et perdu plus de la moitié de son effectif, +le général karthaginois se décida à se soumettre aux exigences du +vainqueur. Il dut livrer les transfuges, s'obliger à payer cinq cents +talents d'argent en cinquante ans et s'engager à rappeler les exilés. +De plus, tous ses soldats devaient être désarmés. Pendant que les +débris de cette armée rentraient à Karthage, Gulussa fondit sur +eux à l'improviste et les tailla en pièces. Ainsi finit cette campagne +qui coûtait près de soixante mille hommes aux Karthaginois, car +des renforts incessants avaient été envoyés à Asdrubal (150).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Appien, 1. 69 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Troisième guerre punique</span >.--Cette fois, Rome avait le prétexte +depuis longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage +avait fait la guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; +il fallait saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le +parti de la guerre n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à +décider une expédition en Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois +condamnèrent à mort Asdrubal et les autres chefs du parti +populaire et envoyèrent à Rome une ambassade pour implorer la +paix. Mais, en même temps, arrivait une députation des gens +d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout semblait conjuré +contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques n'obtinrent +qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs +arrivés en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois +étaient prêts à toutes les concessions, supplièrent les Romains de +leur faire connaître ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient +satisfaction. «Ce que nous voulons, répondit-on, vous +devez le savoir.»</p> + +<p>En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient +déjà en Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna +cependant dire aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, +envoyer aux consuls trois cents otages pris dans les premières +familles. Les Karthaginois, dans leur affolement, s'empressèrent +de se soumettre à cette exigence, espérant encore empêcher le +départ de l'armée; mais les consuls, après avoir expédié les otages +à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en faisant connaître aux +envoyés que les autres conditions leur seraient dictées à Utique.</p> + +<p>Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent +les Romains débarquer tranquillement, au nombre de +quatre-vingt mille, et s'établir à Utique. Le sénat de Karthage vint +humblement se mettre aux ordres du consul. On exigea de lui la +remise de toutes les armes et de tout le matériel de guerre, et aussitôt +les Karthaginois livrèrent à leurs ennemis tout ce qui pouvait +servir à lutter contre eux: des armes de toute nature, deux cent +mille armures, trois mille catapultes, des vaisseaux, etc.<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous suivons pas à +pas le texte de ces auteurs pour la 3<sup >e</sup> guerre punique.</blockquote> + +<p>Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu'ils devaient évacuer +leur ville, car ses instructions portaient destruction de +Karthage.</p> + +<p><span class="sc">Héroïque résistance de Karthage</span >.--Lorsque cette exigence +fut connue à Karthage, l'indignation populaire fît explosion et se +traduisit par une formidable insurrection. Tous ceux qui avaient +pris part à la remise des armes, tous les partisans de la paix, tous +les amis des Romains furent massacres et l'on jura de lutter jusqu'à +la mort. On se mit en relation avec Asdrubal, qui avait réussi +à s'échapper et se tenait à quelque distance, à la tête d'une +vingtaine de mille hommes, presque tous proscrits. Un autre +Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère, prit le commandement +de la ville. Mais il fallait avant tout des armes et, pour +gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de +trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce +temps suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle +admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, +vieillards travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans +bruit, dans les temples, dans les caves, à remplacer les armes et +le matériel livrés par la lâcheté à l'ennemi, sacrifiant tout au salut +de la patrie, transformant chaque objet en arme et remédiant, à +force de génie et d'énergie, à l'absence de moyens matériels. Bel +exemple donné par une nation qui va périr, mais qui sauve son +honneur!</p> + +<p>A l'expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d'Utique +et marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville +allaient tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de +trouver toutes les entrées soigneusement fermées et les murailles +garnies de défenseurs en armes. Une tentative d'assaut fut repoussée +et les consuls purent se convaincre qu'il fallait entreprendre des +opérations régulières de siège. Les Romains s'appuyaient sur +Utique et sur une partie des places du littoral oriental; mais Asdrubal, +avec une nombreuse cavalerie, tenait l'intérieur et était en +communication avec Karthage, qu'il ravitaillait régulièrement. +Enfin une population de 700,000 âmes occupait la ville et était +décidée à une résistance héroïque. Quant à Massinissa, qui ne +voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une ville qu'il considérait +comme sa proie, il se tenait dans une réserve absolue.</p> + +<p>Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés +aussi grandes qu'inattendues; néanmoins il commença avec activité +le siège. Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l'autre +côté du lac, et ne cessa d'inquiéter les assiégeants qui, d'autre +part, avaient à résister aux sorties des assiégés. Censorinus avait +concentré ses efforts contre le mur, plus faible, établi sur la langue +de terre (<i>la tœnia</i>), séparant le lac de Tunis de la mer; ayant +réussi à y faire une brèche, il ordonna l'assaut; mais les Phéniciens +repoussèrent facilement leurs ennemis.</p> + +<p>Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le +commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre +le camp d'Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée +par un véritable désastre pour lui, sans l'habileté et le dévouement +de Scipion.</p> + +<p>Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les +Romains pussent obtenir un seul avantage sérieux.</p> + +<p><span class="sc">Mort de Massinissa</span >.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, +sentant sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion +Emilien, tribun dans l'armée romaine, car il le désignait comme +son exécuteur testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, +mais, à son arrivée, le prince numide venait de mourir (fin de 149). +Cet homme remarquable laissait un grand nombre d'enfants, dont +trois seulement furent désignés comme devant hériter du pouvoir. +Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et Manastabal. Le premier +avait reçu de Massinissa l'anneau, signe du commandement. Une +des dernières recommandations de leur père avait été de conserver +la fidélité aux Romains.</p> + +<p>Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa +le pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut +cependant l'autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa +reçut le commandement des troupes et la direction des +choses relatives à la guerre; enfin Manastabal fut chargé des +affaires judiciaires. Tous les trésors restèrent en commun.</p> + +<p>Après avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, +amenant avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Appien, <i>Pun</i>., 185. Salluste, <i>Jug.</i>, 5.</blockquote> + +<p><span class="sc">Suite du siège de Karthage</span >.--La situation des Romains devant +Karthage, sans être critique, commençait à devenir difficile. Les +maladies, conséquence de l'agglomération, de la chaleur et des +privations, s'étaient mises dans le camp; les approvisionnements +arrivaient mal et étaient souvent interceptés par l'ennemi: enfin +les sorties des assiégés et les attaques d'Asdrubal tenaient les +assiégeants sans cesse en éveil et paralysaient toutes leurs entreprises. +Dans ces conjonctures, le jeune Scipion avait su par son +activité et ses talents militaires rendre les plus grands services; +plusieurs fois il avait sauvé l'armée, aussi son nom était-il devenu +très populaire parmi les soldats. Enfin sa connaissance du pays et +des indigènes le désignait pour le commandement suprême, dans +ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus +vinrent prendre la direction du siège, tandis que Scipion +allait à Rome préparer son élection à l'édilité (148). Les nouveaux +généraux trouvèrent des troupes fatiguées et démoralisées à ce +point qu'ils renoncèrent, pour le moment, à pousser les opérations +contre Karthage. Pison entreprit une expédition vers l'ouest et, +après avoir pillé quelques places sans importance, vint mettre le +siège devant Hippône; mais il échoua misérablement dans cette +entreprise et dut opérer une retraite désastreuse. La situation +commençait à devenir inquiétante; la discipline était complètement +relâchée; on ne pouvait plus compter sur les soldats; enfin +les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun renfort.</p> + +<p>Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient +d'activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement +les divisions intestines, qui avaient été si fatales à +Karthage et qui disparaissaient quand le danger était pressant, +avaient recommencé leur jeu. Le parti numide continuait ses +intrigues et, comme on lui donnait pour chef Asdrubal, petit-fils +de Massinissa, les patriotes le mirent à mort.</p> + +<p><span class="sc">Scipion prend le commandement des opérations</span >.--Les nouvelles +d'Afrique ne cessaient de porter à Rome le trouble et l'inquiétude. +La voix publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne; +cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'édilité, ne +pouvait encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d'une +voix unanime, le peuple le nomma consul (147).</p> + +<p>A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul +Mancinus qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique, +à Karthage même, puis il vint s'établir avec toute son armée dans +un camp fortifié, non loin de cette ville, et appliqua ses premiers +soins au rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant +son armée à Néphéris, alla, accompagné d'un chef berbère +nommé Bithya, prendre position en face du camp romain. Mais +l'on put bientôt s'apercevoir que la direction du siège était passée +dans d'autres mains. Une attaque de nuit, vigoureusement conduite, +rendit Scipion maître du faubourg de Meggara, compris +dans l'enceinte de la ville, mais séparé d'elle par des jardins +coupés de murs et de clôtures faciles à défendre.</p> + +<p>Cette perte causa une vive douleur aux assiégés qui, sous l'impulsion +de leur chef Asdrubal, massacrèrent tous leurs prisonniers +romains. Le camp karthaginois avait dû être abandonné et tous +les défenseurs se trouvaient maintenant retranchés dans la ville. +Scipion coupa toute communication entre Karthage et la terre, en +fermant par un mur le large isthme qui donne accès à la presqu'île +sur laquelle la ville est bâtie. Une double ligne de circonvallation, +formée de fossés et de palissades, complétait le blocus. La mer +restait libre et, bien que les navires romains croisassent constamment +devant le port, de hardis marins réussissaient à passer et à +apporter des vivres aux assiégés. Scipion entreprit de fermer aussi +cette voie: il fit construire un môle de pierre ayant 92 ou 96 pieds +à la base<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>, et allant de la tœnia jusqu'au môle, travail gigantesque +renouvelé par Louis XIII au siège de La Rochelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Le pied romain était de 0 m. 296 mill.</blockquote> + +<p>Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant +que les Romains leur fermaient cette entrée, ils s'en taillaient une +autre dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à +faire une flotte en utilisant les bois de construction. Ainsi, au +moment où les Romains croyaient avoir achevé leur blocus, ils +virent paraître les navires puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter +de la surprise de leurs ennemis et, quand ils se représentèrent +trois jours après, les Romains, prêts à combattre, forcèrent la flotte +à rentrer dans le port après lui avoir infligé de grandes pertes. +Scipion profita de ce succès pour s'établir dans une position +avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages qui couvraient le +second port (<i>le Cothôn</i>). Mais des hommes déterminés sortirent +dans la nuit de Karthage, s'approchèrent à la nage des lignes +romaines et incendièrent les machines des assiégeants.</p> + +<p>Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et +avaient été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un +grand résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la +famine s'y faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, +Scipion alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de +Néphéris, où se trouvait une puissante armée Karthaginoise dont +on ne s'explique pas l'inaction. Cette expédition réussit à merveille: +le camp fut pris et enlevé et toute l'armée ennemie taillée +en pièces. Les cantons environnants ne tardèrent pas à offrir leur +soumission aux Romains (147).</p> + +<p><span class="sc">Chute de Karthage</span >.--Depuis près d'un an Scipion avait pris +la direction des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès, +la ville assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré +la famine à laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année +146, le général romain se décida à frapper un grand coup en +tentant une attaque de nuit sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer +son plan, incendia la partie sur laquelle il semblait que l'effort +des assiégeants allait se porter. Mais pendant ce temps Lélius +parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn et à l'ouvrir à +l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion attendit sur le +forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de marcher sur +Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal et la citadelle. +Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient; mais +à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent +écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte: +l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des +plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient +entre elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées +pour que l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel +s'élevait la citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers +adhérents. Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui +venaient d'être conquis, et cette opération barbare coûta la vie à +un grand nombre de Karthaginois, spécialement des vieillards, +des femmes et des enfants qui se tenaient cachés dans ces constructions. +«... Le mouvement et l'agitation,--dit Appien,--la +voix des hérauts, les sons éclatants de la trompette, les commandements +des tribuns et des centurions qui dirigeaient le travail +des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville prise et saccagée, +inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de fureur +qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un +pareil spectacle.»</p> + +<p>Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des +Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assiégés, se +trouvant dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition +qu'on leur laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette +demande, ne refusant de quartier qu'aux transfuges. Cinquante +mille personnes sortirent ainsi de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal, +sa famille et les transfuges au nombre de neuf cents environ. +Tous se réfugièrent dans le temple et s'y défendirent d'abord +avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres, la discorde +et l'impossibilité d'espérer le salut poussèrent ces malheureux au +désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter en suppliant +à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents +incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait +dans les flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa +honte<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a> (146).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> Appien, <i>Pun.</i></blockquote> + +<p><span class="sc">L'Afrique province romaine</span >.--Cette fois Karthage, la métropole +de la Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le +vœu de Caton était exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique +avait vécu et allait faire place à la colonisation latine. Scipion +laissa son armée piller les ruines fumantes de la ville, pendant que +Rome célébrait par des offrandes aux dieux le succès de ses armes. +Bientôt dix commissaires, choisis parmi les patriciens, arrivèrent en +Afrique pour régler avec Scipion le sort de la nouvelle conquête. +Ils commencèrent par achever la destruction des pans de murs +qui restaient encore debout, notamment dans les quartiers de +Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu de cérémonies +religieuses, les imprécations les plus terribles contre ceux +qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par +eux aux dieux infernaux.</p> + +<p>Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre +Karthage et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les +Phéniciens furent, au contraire, privées de leur territoire et de leur +libertés municipales et durent payer une taxe fixe. Les princes +numides conservèrent les régions usurpées par eux dans l'Afrique +propre. La limite de la province romaine s'étendit depuis le +fleuve Tusca (O. Z'aïn ou O. Berber), en face de la Sicile, jusqu'à +la ville de Thenæ (Tina) en face des îles Kerkinna, au nord du +golfe de Gabès<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>. Cette mince bande de terre reçut le nom de +<i>Province romaine d'Afrique</i>. Un gouverneur, résidant à Utique, +fut chargé de l'administration de ce territoire.</p> + +<p>Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître +les établissements phéniciens du littoral, à l'ouest de Karthage. +Le récit de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque +dans son ouvrage, et nous n'en connaissons que l'analyse incomplète +donnée par Pline. Cette perte est regrettable à tous les points +de vue, car nous ignorons quelle était l'action des Karthaginois +sur la civilisation berbère. Cette action est incontestable et il est +à supposer qu'elle s'exerçait par des colonies de marchands établis +dans les principales villes. C'est ce qui explique qu'à Cirta, par +exemple, existait un temple dédié à Tanit. On en a retrouvé les +vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu'un grand nombre +d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du +Louvre<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> Pline, <i>H.N.</i>, V, 3, 22.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> V. <i>Recueil des notices et mémoires de la société archéologique de +Constantine</i>, années 1877, 1878.</blockquote> +<a name="a5" id="a5"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME</h4> + +<p class="mid">146-89</p> + +<p>L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première usurpation +de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha +contre les Romains.--première campagne de Métellus contre Jugurtha.--Deuxième +campagne de Métellus.--Marius prend la direction des opérations.--Chute +de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'œil +sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome.</p> + +<p><span class="sc">L'élément latin s'établit en Afrique</span >.--A peine Scipion Emilien +avait-il quitté l'Afrique que l'on vit «affluer la troupe avide +des négociants de toute sorte, des chevaliers romains commerçants +ou fermiers de l'État, qui envahissent bientôt tout le trafic +de la nouvelle province, aussi bien que des pays numides et gétules, +fermés jusqu'alors à leurs entreprises<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>». Les Berbères, qui +n'avaient subi que l'influence de la civilisation punique, allaient +connaître les mœurs et le génie romains. Malgré les imprécations +officielles lancées contre Karthage, cette ville, dans toute la partie +avoisinant les ports, ne tarda pas à se relever de ses ruines.</p> + +<p>Enfin, vingt-quatre ans s'étaient écoulées depuis la chute de +Karthage, lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi +Rubria qui en ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique +avec six mille colons latins, et les établit sur l'emplacement de la +vieille cité punique à laquelle il donna le nom nouveau de <i>Junonia</i><a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>. +De là, les Italiens allaient rayonner dans tout le pays et +s'établir, comme artisans ou comme commerçants, dans les villes +de la Numidie. L'année suivante la loi Rubria fut rapportée; mais +Karthage, quoique déchue de son titre, n'en continua pas moins à +se relever de ses ruines et à reprendre son importance politique +et commerciale<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> G. Boissière, <i>Esquisse d'une histoire de la conquête romaine</i>, p. 183.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de Junon, Gracchus +rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage, <i>la maîtresse +Tanit, reflet de Baal</i>, que les Romains assimilèrent à <i>Junon céleste</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> Voir «<i>Le Capitole de Carthage</i>», par M. Castau <i>Comptes rendus +de l'Académie des Inscr. et B. Lettres</i>, 1885, p. 112.</blockquote> + +<p><span class="sc">Règne de Micipsa</span >.--Pendant que l'Afrique propre était le +théâtre de ces graves événements, Micipsa continuait à régner +paisiblement à Cirta. C'était un homme d'un caractère tranquille +et studieux, tout occupé de la philosophie grecque, et ne manifestant +aucune ambition. Son royaume s'étendait alors du Molochath +aux Syrtes, avec la petite enclave formée par la province romaine. +Micipsa vit successivement mourir ses deux frères et continua à +exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux fils, Adherbal et +Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de Manastabal, +s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des Romains, +en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de Numance +(133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, +sous la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser +ainsi de ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais +pour ses enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper +à tous les dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage; +ses talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en +Afrique la renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua +pas peu à augmenter son influence sur les Berbères. Ainsi tout +réussissait à ce jeune homme que Micipsa avait dû adopter en +lui accordant un rang égal à ses fils.</p> + +<p>En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses +deux fils et à son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider +pour la défense de leur royaume numide. Il s'éteignit ensuite après +un paisible règne de trente années<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, pendant lequel il s'était appliqué +à continuer l'œuvre de civilisation commencée par Massinissa, +appelant à lui les artistes et les savants étrangers, pour orner la +capitale de la Numidie. Il léguait à ses successeurs un vaste +royaume paisible et prospère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, VIII et suiv. Nous suivons pour, l'usurpation +et la guerre de Jugurtha, les détails précis donnés par cet auteur et l'appendice +de M. Marcus à la fin de sa traduction de Mannert.</blockquote> + +<p><span class="sc">Première usurpation de Jugurtha</span >.--A peine Micipsa avait-il +fermé les yeux que des discussions s'élevèrent entre ses deux fils +et son neveu, à l'occasion du partage du royaume et des trésors. +Ce conflit se termina par une transaction dans laquelle chaque +partie se crut lésée et qu'elle n'accepta qu'avec le secret espoir +d'en violer les clauses, à la première occasion. Jugurtha dut se +contenter de la Numidie occidentale, s'étendant du Molochath à +une ligne voisine du méridien de Saldæ (Bougie). Adherbal et +Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi tout le pays riche +et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta et toutes les +conquêtes de l'est.</p> + +<p>Jugurtha n'était pas homme à s'accommoder d'une situation inférieure; +il lui fallait l'autorité suprême et, du reste, il devait songer +à prévenir les mauvaises dispositions de ses cousins à son +égard. Sans différer l'exécution de son plan, il fit, la même année, +assassiner à Thermida<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> Hiemsal, celui des deux frères qui, par son +énergie, était à craindre. Puis il envahit à la tête d'un grand nombre +de partisans la Numidie propre. Adherbal, déconcerté par une +attaque si soudaine, s'empressa de demander des secours à Rome, +et essaya, néanmoins, de tenir tête aux envahisseurs; mais il fut +vaincu en un seul combat, et contraint de chercher un refuge dans +la province romaine. En une seule campagne, Jugurtha se rendit +maître de la Numidie et s'assit sur le trône de Cirta.</p> + +<p>Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur +de la province d'Afrique, se rendit à Rome où il réclama à haute +voix justice contre la spoliation dont il était victime. Mais Jugurtha, +qui connaissait parfaitement son terrain, envoyait en même +temps, en Italie, des émissaires chargés de répandre l'or en son +nom et de lui gagner des partisans parmi les principaux citoyens. +En vain Adherbal retraça en termes éloquents les malheurs de sa +famille et la perfidie de Jugurtha; il ne put rencontrer aucun +appui effectif, car chacun était favorable à la cause de son ennemi. +Néanmoins, comme la contestation était soumise au Sénat, ce corps +ne put violer ouvertement toutes les règles de la justice. Il décida +qu'une commission de dix membres serait chargée d'opérer entre +les deux princes numides le partage de leurs états<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>. Les commissaires, +sous la présidence de Lucius Opimius, favorable à Jugurtha, +rendirent à celui-ci toute la Numidie occidentale et replacèrent +Adherbal à la tête de la Numidie propre, décision qui n'avait pour +elle que l'apparence de l'équité, en admettant que Jugurtha, par +son crime et son usurpation, n'eût pas perdu ses droits, car il était +certain qu'Adherbal, laissé à ses propres forces, ne tarderait pas +à devenir la victime de son cousin (114).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> Ville de la Proconsulaire.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, XVI.</blockquote> + +<p><span class="sc">Défaite et mort d'Adherbal</span >.--Après cette première tentative +qui n'avait réussi qu'à demi, Jugurtha s'appliqua à se mettre en +mesure de recommencer, dans de meilleures conditions. Comme +il avait vu que, malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il +jugea qu'il fallait se créer un point d'appui sur ses derrières et, à +cet effet, il entra en relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, +roi des Maures, et scella son alliance avec lui, en épousant sa fille. +Puis, il recommença ses incursions sur les terres d'Adherbal, espérant +le pousser à entamer la lutte contre lui, de façon à lui donner +tous les torts aux yeux des Romains. Mais ce prince était bien +résolu à tout supporter, et ce fut Jugurtha lui-même qui, perdant +patience, ouvrit les hostilités, en envahissant le territoire de Cirta, +à la tête d'une armée nombreuse.</p> + +<p>Adherbal se porta à sa rencontre, avec toutes les troupes dont +il pouvait disposer. Arrivé en présence de ses ennemis, il avait +pris ses dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant +la nuit, les troupes de Jugurtha se jetèrent sur son camp et +l'enlevèrent par surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, +se réfugier derrière les remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et +commença le siège de cette place fortifiée par l'art et la nature, et +dans laquelle se trouvaient un grand nombre d'artisans et marchands +italiens, décidés à défendre la cause du prince légitime. +Tandis qu'il pressait ces opérations, il reçut trois députés envoyés +de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il les congédia +avec force démonstrations de respect et assurances de fidélité, mais +ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mandé, peu après, à +Utique, par de nouveaux envoyés du Sénat, il se rendit dans cette +ville, y accepta avec déférence les ordres à lui adressés; puis il revint +à Cirta, dont le blocus avait été rigoureusement maintenu. Cette +ville était alors réduite à la dernière extrémité par la famine. La +nouvelle de l'échec des négociateurs romains y porta le découragement +et le désespoir. Adherbal, voyant la fidélité de ses adhérents +fléchir, se décida à traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la +vie sauve; mais, dès qu'il eut entre les mains les clés de la ville, il +ordonna le massacre général des habitants, sans épargner les Italiens, +et fit périr Adherbal dans les tourments<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, XXVI.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerre de Jugurtha contre les Romains</span >.--Cette fois Jugurtha +restait maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains +eussent fermé les yeux sur l'origine criminelle de sa royauté: mais +des citoyens latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible +de tolérer cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon +droit la noblesse d'avoir encouragé ces crimes. En vain Jugurtha +envoya à Rome son fils et deux de ses confidents: l'entrée du Sénat +leur fut interdite et l'expédition d'Afrique résolue. Calpurnius +Bestia, en ayant reçu le commandement, partit bientôt de Sicile à +la tête des troupes, débarqua en Afrique, s'avança jusqu'à Badja +et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même, envoya aux +Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant perdu, +eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la corruption. +Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un +traité après s'être fait livrer par le prince numide des éléphants, +des chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).</p> + +<p>Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante +et, quand les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées +par la voix indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea +la comparution immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité +sur ce honteux traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena +sous son égide le prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha +se trouva entouré des intrigues les plus basses. C'était son véritable +terrain. Il parvint à gagner à sa cause le tribun du peuple +C. Bebius et, lors de sa comparution devant le sénat, non seulement +il fut protégé par lui contre les violences de l'assemblée +indignée, mais encore, le tribun, usant de son droit de veto, lui +défendit de répondre aux accusations dont il était l'objet, lui permettant +ainsi d'échapper à la nécessité d'une justification impossible.</p> + +<p>Dès lors, l'audace de Jugurtha ne connaît plus de bornes: un +fils de Gulussa nommé Massiva se trouvait à Rome. Il le fait assassiner +par Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets +d'ambition qu'il aurait pu avoir. En vain la voix publique crie +vengeance; en facilite la fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner +à Jugurtha de sortir de l'Italie. C'est alors que le prince +numide, quittant Rome, prononce ces célèbres paroles, au moins +étranges dans sa bouche: «<i>Ô ville vénale et près de périr, si elle +trouve un acheteur</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>!»</p> + +<p>Cependant le propréteur Aulus, qui était resté en Afrique avec +l'armée, se disposa à prendre l'offensive, car le sénat avait annulé +le traité fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse +de Jugurtha triomphèrent bientôt de ce chef inhabile. Les troupes +romaines démoralisées, peut-être même gagnées par l'or numide, +se laissèrent surprendre dans leur camp, après avoir en vain essayé +d'enlever Suthul<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>, où se trouvaient les trésors et les approvisionnements +du roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante +capitulation qui l'obligeait à quitter sous dix jours la Numidie et +condamnait l'armée à passer sous le joug (109). Le Sénat ne ratifia +pas ce traité. Il envoya le consul Albinus, frère d'Aulus, prendre +la direction des opérations; mais ce chef ne sut, ne put ou ne +voulut rien entreprendre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, XXXV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> Actuellement Guelma.</blockquote> + +<p><span class="sc">Première campagne de Métellus contre Jugurtha</span >.--Ces succès +devaient être les derniers du prince numide. Métellus, homme +d'une intégrité reconnue, ce qui avait motivé sa nomination, bien +qu'il appartînt au parti de la noblesse, arriva en Afrique, avec +mission de venger les affronts faits à l'honneur de Rome. Débarqué +à Utique, il s'occupa d'abord, avec activité, à rétablir la discipline +dans l'armée qui avait perdu, sous ses derniers chefs, ses anciennes +vertus de courage, d'obéissance et de fermeté. Jugurtha, connaissait +Métellus et le savait incorruptible; il essaya en vain de conjurer +l'orage en offrant les plus grands témoignages de soumission. +L'heure des transactions honteuses était passée, celle de l'expiation +allait commencer.</p> + +<p>Au printemps de l'année 108<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, Métellus se met en marche, occupe +Vacca (Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme +dans une position par lui choisie près du Muthul<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>. L'armée berbère +est divisée en deux corps: l'infanterie avec les éléphants, +sous le commandement de Bomilcar, est retranchée derrière la rivière; +la cavalerie, avec le roi, est dissimulée dans les gorges environnantes. +Métellus charge son lieutenant Rufus d'aller prendre +position en face de Bomilcar. Aussitôt, la cavalerie ennemie se +précipite sur les flancs de la troupe romaine, mais ne peut parvenir +à l'ébranler. Pendant ce temps, Métellus, aidé de Marius, +marche vers les collines afin d'en déloger les Berbères et de tourner +Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand +acharnement, mais, à la fin de la journée, la victoire se décida +pour les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille +et presque tous ses éléphants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Nous adoptons la date acceptée par M. Mommsen (t. IV, p. 261 +note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> Sans doute vers Tifech, au nord de Tébessa. M. Marcus identifie +le Muthul au Hamiz. Peut-être faut-il placer cette rivière plus près de +Badja.</blockquote> + +<p>Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu'il ne pouvait se +mesurer en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, +il répartit ses adhérents dans toutes les directions, et les chargea +d'inquiéter sans cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion +de lutter en bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut +recueillir les fruits de sa victoire, en achevant d'écraser l'ennemi, +il ne trouva plus personne devant lui et force lui fut de changer de +tactique et de se contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois +se laisser entraîner dans les lieux déserts et n'offrant aucune +ressource où Jugurtha prétendait l'attirer. L'armée romaine, divisée +en deux principaux corps, l'un sous les ordres de Métellus, +et l'autre commandé par Marius, opérèrent quelque temps dans +cette région, ruinant les cultures des indigènes ennemis, et enlevant +par la force les villes qui ne voulaient pas se soumettre. Zama, +attaquée par eux, se défendit avec énergie, ce qui permit à Jugurtha +d'accourir à son secours et de forcer les Romains à lever le +siège.</p> + +<p>Ainsi finit cette première campagne. De grands résultats avaient +été obtenus, puisque l'armée romaine avait vu fuir devant elle le +roi numide, et cependant aucune conquête n'était conservée. Rentré +dans la province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver, +Métellas songea à obtenir le succès par d'autres moyens. Il parvint +à détacher secrètement Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant +sa succession s'il parvenait à le livrer entre ses mains. +Bomilcar poussa donc le roi à abandonner une lutte dont l'issue +ne pouvait que lui être fatale et l'amena à entrer en pourparlers +avec Métellus. Les bases d'un traité furent arrêtées; déjà une partie +des clauses était exécutée par le versement d'une somme considérable +et la remise d'éléphants, de transfuges, d'armes, etc., +lorsque Jugurtha, mis en défiance par l'insistance avec laquelle on +l'invitait à se rendre au camp romain, éventa le piège dans lequel +il avait failli tomber et s'éloigna au plus vite<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> + Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, LXVIII.</blockquote> + +<p><span class="sc">Deuxième campagne de Métellus</span >.--Il fallait donc recourir de +nouveau au sort des armes. Métellus alla d'abord s'emparer de +Vacca (Badja), qui s'était révoltée après son départ, et avait massacré +sa garnison romaine; il fit subir à cette ville un châtiment +exemplaire. Sur ces entrefaites, Jugurtha, ayant découvert la trahison +de Bomilcar, le condamna à expirer dans les tourments.</p> + +<p>Au printemps de l'année 107, Métellus reprit méthodiquement la +campagne et envahit la Numidie. Jugurtha, après avoir sans cesse +reculé devant lui, se décide à lui offrir le combat, mais les Berbères +ne tiennent pas et fuient lâchement devant les légionnaires. +Cirta ouvre alors ses portes à Métellus, tandis que Jugurtha se +réfugie dans le sud; de là, le prince berbère revient dans le Tel et +va se retrancher, avec sa famille et ses trésors, dans une localité +fortifiée nommée Thala<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>. Métellus l'y poursuit, mais Jugurtha +s'échappe et va chercher la sécurité chez les Gétules, pendant que +les Romains font le siège régulier de la place. Après quarante jours +d'efforts, Thala est forcée, mais les défenseurs ne livrent aux Romains +que des ruines fumantes.</p> + +<p>Pendant que Métellus était devant Thala, il reçut une députation +de la colonie phénicienne de Leptis (parva)<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>, venant lui demander +protection contre les attaques des Berbères. Quatre cohortes +de Liguriens allèrent prendre possession de cette localité +au nom de Rome.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> Ce nom veut dire <i>source</i> en berbère; il est commun à une foule de +localités et il est bien difficile, malgré toutes les recherches de MM. Marcus, +Dureau de la Malle, Guérin, etc., d'indiquer d'une manière précise +la situation de cette ville, qui devait se trouver soit dans l'Aourès, soit +vers la limite actuelle de la Tunisie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> Actuellement Lamta, près de Monastir, en Tunisie.</blockquote> + +<p>Quant à Jugurtha, il mit à profit son séjour parmi les Gétules +pour les gagner à sa cause, en faisant luire à leurs yeux l'appât du +butin. Tout en s'appliquant à former ces sauvages à la discipline, +il envoya à son beau-père, Bokkus, des émissaires, pour l'amener +à lui fournir son appui. Le roi de Maurétanie avait, dès le début +de la guerre, adressé des protestations de dévouement aux Romains, +et était peu disposé à entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, +ayant obtenu de lui une entrevue, agit avec tant d'habileté +sur son esprit, en lui représentant que les Romains n'avaient +d'autre but que de conquérir la Maurétanie, après avoir pris la +Numidie, qu'il lui arracha son adhésion. Bientôt les alliés se +mirent en marche directement sur Cirta.</p> + +<p>Prévenu de la ligue des deux rois, Métellus vint se placer dans +un camp solidement retranché, en avant de la capitale de la Numidie, +afin de couvrir cette contrée. Sur ces entrefaites, on apprit +que Marius, alors à Rome, venait d'être élevé au consulat par le +peuple; que la mission de terminer la guerre de Jugurtha lui avait +été confiée et qu'il allait arriver avec des renforts et de l'argent. +Sans attendre son ancien lieutenant, Métellus rentra en Italie (107).</p> + +<p><span class="sc">Marius prend la direction des opérations</span >.--Débarqué à +Utique, Marius fut bientôt sur le théâtre de la guerre. Il amenait +avec lui des renforts qui, ajoutés aux troupes déjà en campagne, +devaient porter l'effectif des forces romaines à environ 50,000 +hommes<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. Le mouvement offensif des rois berbères avait été arrêté +par les mesures de Métellus. Bokkus avait en outre été travaillé +par lui, de sorte que Jugurtha savait bien qu'il ne pouvait pas +compter sur son beau-père pour une action sérieuse. Le roi numide +ne se hasardait plus aux batailles rangées; à la tête des cavaliers +gétules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes +du camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait +les régions éloignées avant qu'on ait eu le temps de le combattre. +Il avait déposé ses trésors à Capsa<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a> et tenait toute la ligne +du désert. Quant à Bokkus, il restait dans une prudente expectative.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> Poulle, <i>Étude sur la Maurétanie Sétifienne</i> (<i>Recueil de la Soc. arch. +de Constantine</i>, 1863, p. 54).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Gafça, dans le Djerid tunisien.</blockquote> + +<p>Marius, voulant à tout prix sortir de cette situation, dans laquelle +il ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrès, se porta, par +une marche audacieuse, sur Capsa, quartier général de son ennemi, +enleva cette place, brûla et dévasta les villes voisines qui soutenaient +Jugurtha et força ce prince à évacuer le pays et à se jeter +dans l'Ouest. C'était ce qu'il cherchait car son plan était de reporter +la campagne à l'Occident, en conservant Cirta comme base +d'opérations. Marius vint donc relancer son ennemi dans les contrées +de l'Ouest, et mena avec habileté et succès cette campagne +dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces plaines +au nord et à l'ouest<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>. Il réussit même à s'emparer d'une forteresse +établie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kalâa que +les Berbères savaient placer sur des pitons escarpés, où le prince +numide avait caché ses derniers trésors.</p> + +<p>Cette habile tactique du général romain enlevait à Jugurtha tous +ses avantages. Le prince numide adressa alors un appel désespéré +à Bokkus, lui promit le tiers de la Numidie en récompense de ses +services et le décida enfin à agir. Les deux rois, ayant opéré en +secret leur jonction, fondirent à l'improviste à la tête de masses +considérables<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a> sur les troupes romaines. Surpris par l'impétuosité +de l'attaque, Marius, secondé par Sylla, qui lui a amené un +corps de cavalerie, prend d'habiles dispositions lui permettant de +résister; on combat jusqu'au soir sans résultat. Les Berbères +entourent les Romains et passent toute la nuit à chanter et à +danser devant leurs feux, se croyant sûrs de la victoire. Mais, au +point du jour, les Romains se jettent sur les Gétules et sur les +Maures, qui viennent de céder à la fatigue, en font un carnage +horrible et mettent en fuite les survivants<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> D'après Salluste, il se serait avancé jusqu'au Molochath; mais nous +considérons cette marche comme impossible et nous nous rangeons à +l'opinion de M. Poulle qui a discuté avec autorité cette question dans son +excellent travail sur la Maurétanie sétifienne (<i>Annuaire du la Société +archéologique</i>, 1863, pp. 40 et suiv). Quant à l'opinion de M. Rinn (<i>Revue +Africaine</i>, n° 171), tendant à placer le Molochath à l'est de Cirta, il +nous est impossible de l'admettre. M. Tauxier (<i>Revue Africaine</i>, n° 174), +propose d'identifier la Macta au Mulucha (ou Molochath).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> 60,000 hommes, selon Paul Orose.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, XCV, XCVI. M. Poulle, dans l'article précité, +place le théâtre de ces combats aux environs d'El Anasser et de l'Ouad +Gaamour, à l'O. de Sétif.</blockquote> + +<p>Après cette victoire, Marius conduisit habilement son armée +vers Cirta pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver, à l'abri de +cette place. En chemin, il fut de nouveau attaqué par les rois indigènes, +qui avaient rallié les fuyards et divisé leurs troupes en +quatre corps. Le courage de Marius et de Sylla, la prudence et +l'habileté du général dans son ordre de marche, sauvèrent encore +l'armée romaine, qui dut, selon Paul Orose, lutter pendant trois +jours avec acharnement<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> <i>Hist.</i>, 1. V, cap. 15.</blockquote> + +<p><span class="sc">Chute de Jugurtha</span >.--Ces défaites successives avaient suffi +pour dégoûter Bokkus de la guerre. Cinq jours après le dernier +combat arrivèrent à Cirta les envoyés du roi de Maurétanie, chargés +de proposer la paix. Les malheureux parlementaires, qui +avaient suivi la route du désert, sans doute pour éviter les partisans +de Jugurtha, avaient été entièrement dépouillés par des +pillards Gétules, et se présentèrent nus et pleins de terreur<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>. +Néanmoins, leurs propositions ayant été acceptées en principe, on +les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le sénat les +justifications de leur maître.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> <i>Bell. Jug.</i>, XCIX, C.</blockquote> + +<p>A la suite de ces négociations, Sylla fut envoyé vers Bokkus +avec une escorte de guerriers choisis et armés à la légère. Après +cinq jours de marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurétanie, +venu à sa rencontre pour lui faire escorte. Le même soir +il faillit se jeter sur le camp de Jugurtha et n'échappa à ce danger +que par son audace et son énergie. Enfin, la petite troupe +atteignit le campement de Bokkus. Sylla fut fort surpris d'y trouver +un envoyé de Jugurtha, qui l'y avait précédé et devant lequel +il lui était difficile de traiter de l'extradition du prince numide. +Néanmoins Sylla agit avec une telle habileté qu'il finit par triompher +des irrésolutions de Bokkus et le décider à livrer son gendre. +Un message fut envoyé à Jugurtha pour l'engager à venir traiter +de la paix; mais le Numide était trop fin pour consentir à se livrer +ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout d'abord que Sylla +lui fût remis en otage.</p> + +<p>Pendant plusieurs jours Bokkus hésita encore pour savoir s'il +livrerait Sylla à Jugurtha, ou Jugurtha à Sylla. Enfin, il se prononça +pour le dernier parti. Après bien des négociations, il fut +convenu que chacun se rendrait, sans armes, à un endroit désigné, +afin d'arrêter les conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par +les assurances que lui prodigua son beau-père, se décida à venir +au rendez-vous; mais, à peine était-on réuni, que des gardes, cachés +aux environs, se jetèrent sur le prince numide et le livrèrent +garrotté à Sylla<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>. Ainsi la trahison mit fin à cette guerre que le +génie de Jugurtha aurait peut-être prolongée encore. Le premier +janvier 104, Marius fit son entrée triomphale à Rome, précédé de +Jugurtha en costume royal et couvert de chaînes; puis le vaincu +fut jeté dans le cachot du Capitole, où il mourut misérablement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, CX.</blockquote> + +<p>La guerre de Jugurtha fut en résumé l'acte de résistance le plus +sérieux des Berbères contre les Romains. Sans approuver les +crimes du prince numide, on ne saurait trop admirer les ressources +de son esprit et son indomptable énergie; et il faut reconnaître +qu'avec lui tomba l'indépendance de son pays. Cette guerre nous +montre le caractère des indigènes tel que nous le retrouverons à +toutes les époques, qu'il s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, +Firmus, Abou Yezid, Ibn R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours +chez eux la même ardeur à l'attaque, le même découragement +après la défaite et la même ténacité à recommencer la lutte jusqu'à +ce que la trahison vienne y mettre fin.</p> + +<p><span class="sc">Partage de la Numidie</span >.--Après la chute de Jugurtha, les +Romains n'osèrent encore prendre possession de toute la Numidie. +Ils attribuèrent à Bokkus, pour le récompenser de ses services, la +Numidie occidentale, l'ancienne Masséssylie, s'étendant depuis la +Molochath jusque vers le méridien de Saldæ. Le reste, la Numidie +proprement dite, fut donné à Gauda, frère de Jugurtha, depuis +longtemps au service de Rome, sauf toutefois une petite +partie que l'on adjoignit à la province d'Afrique. Gauda, vieillard +chargé d'années et faible de caractère, mourut peu de temps après +son élévation au pouvoir. Les documents historiques font absolument +défaut pour ce qui se rapporte à cette période. On sait seulement +que la Numidie propre fut de nouveau partagée entre +Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la famille +royale, peut-être également fils de ce dernier. Il est probable +que Hiemsal II eut pour sa part la région orientale de la Numidie +confinant à la province romaine et l'entourant au sud, et que +Yarbas reçut la partie occidentale, s'étendant jusqu'à Saldæ, limite +des possessions du roi de Maurétanie. Peut-être, comme le pense +M. Poulle<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, un autre prince, du nom de Masintha, régnait-il déjà +sur la province sitifienne.</p> + +<p>Ces rois vassaux gouvernèrent sous la tutelle directe de Rome, +exerçant un pouvoir qui n'avait en réalité d'autre but que de préparer, +par une transition, l'asservissement du pays au peuple-roi.</p> + +<p>Des traités furent conclus avec les tribus gétules indépendantes, +qui furent comptées au nombre des alliés libres de Rome<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>, premier +pas vers la soumission.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> Maurétanie sétifienne (<i>Annuaire de la Soc. arch. de Constantine</i>, +1863).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> Mommsen, <i>Hist. Rom.</i>, t. IV, p. 272.</blockquote> + +<p><span class="sc">Coup d'oeil sur l'histoire de la Cyrénaique.--Cette province +est léguée à Rome</span >.--Nous avons jusqu'à présent négligé les faits +de l'histoire de la Cyrénaïque, car ils ne se rattachaient pas directement +à celle de la Berbérie. Nous avons dit<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a> que Cyrène fut +fondée par une colonie de Grecs Théréens, vers le <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle avant +notre ère. Après avoir vécu plus d'un siècle heureuse et prospère +sous l'autorité de ses rois de la famille de Battos, la colonie fut +vaincue et soumise par les Perses (525). A la bataille de Platée, +les Berbères libyens figurent parmi les troupes de Xerxès. Dans +le cours du <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle une vaste révolte des indigènes rend la liberté +à la Cyrénaïque. Le régime républicain y est proclamé<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. Cyrène +atteint alors une grande prospérité. Elle se rencontre à l'ouest +avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante éclate entre les +Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite commune. La lutte +se termine par un traité consacré par le dévouement des Philènes, +deux frères Karthaginois, qui, selon la tradition, consentirent à +être enterrés vivants pour agrandir, vers l'est, le domaine de leur +patrie (350).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> Voir <i>Fondation de Kyrène par les Grecs</i>, ch. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> Diodore, Thucydide, Héraclide de Pont.</blockquote> + +<p>Lors du voyage d'Alexandre le Grand à l'oasis d'Ammon, les +Cyrénéens lui envoyèrent des ambassadeurs chargés de lui offrir +l'hommage de leur soumission et de lui remettre des présents consistant +en chevaux et en chars. Sans se détourner de sa route, le +grand conquérant accueillit cette démarche et admit les Cyrénéens +parmi ses tributaires, ou peut-être simplement ses alliés, car le +pays conserva son indépendance, jusqu'au jour où les Egyptiens, +appelés par une faction vaincue à la suite d'une longue guerre +civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolémée le Lagide laissa à Cyrène +un gouverneur et une garnison (322).</p> + +<p>Quelque temps après, le Macédonien Oppellas, qui gouvernait la +Cyrénaïque pour le compte du souverain d'Egypte, se déclara roi +indépendant et, soutenu par ses amis de Grèce, acquit une grande +puissance. C'est alors que, cédant aux instances d'Agathocle qui +était venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre à lui pour +combattre les Karthaginois. Nous avons vu<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> que le roi de Sicile le +fit assassiner. A la suite de ces événements, Ptolémée voulut ressaisir +la Cyrénaïque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est, +pour combattre ses mortels ennemis, Antigone et Démétrius, fils +de celui-ci, qui avait épousé la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'après +avoir triomphé d'eux à la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper +de la soumission de la Cyrénaïque. Son beau-fils Magas accomplit +cette mission et resta gouverneur du pays.</p> + +<p>Ptolémée avait ramené de ses expéditions en Syrie un grand +nombre de Juifs; il les expédia en Cyrénaïque et dans les autres +villes de la Libye<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. C'est ainsi que nous verrons, au <span class="sc">xi</span ><sup >e</sup> siècle de +notre ère, le kalife Fâtemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb +les Arabes hilaliens qu'il a également ramenés de ses guerres de +Syrie et dont il ne sait que faire.</p> + +<p>A la mort de Ptolémée (285), Magas se déclara indépendant et, +après avoir tenté de renverser du trône d'Egypte son frère utérin +Ptolémée Philadelphe, conclut avec lui un traité d'alliance et +donna à la Cyrénaïque des jours de calme et de prospérité. A sa +mort, sa fille, la célèbre Bérénice, épousa le beau Démétrius, fils +du Polyorcète, et partagea avec lui le trône de Cyrène. On connaît +la fin tragique de Démétrius et le second mariage de Bérénice, +avec Ptolémée Evergète<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Ainsi la Cyrénaïque fut encore une fois +réunie à la couronne d'Egypte (247). Mais Bérénice n'oublia pas +sa patrie: elle y fit exécuter de grands travaux et orna certaines +villes avec magnificence. Son nom fut donné à la ville d'Hespéride +(Ben-Ghazi).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> Chapitre I, p. 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> Josèphe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> Justin, <i>Hist.</i>, XXVI.</blockquote> + +<p>A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frères Ptolémée +Philométor et Ptolémée Evergète, surnommé Physcon, qui +avaient partagé pendant quelque temps le trône de l'Egypte, +Rome, sollicitée par le premier (164), envoya des commissaires qui +opérèrent le partage du royaume entre les deux frères. Physcon +obtint, pour sa part, la Cyrénaïque avec la partie de la Libye y +attenant<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. Mécontent de son lot, il essaya en vain de décider son +frère ou Rome à réformer le partage. En 147, Philométor étant +mort, Physcon alla s'emparer du trône d'Egypte et fit gémir le +pays sous sa tyrannie, pendant un long règne qui ne se termina +qu'en l'année 117. Par son testament il léguait la Cyrénaïque à +son fils naturel Apion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Polybe.</blockquote> + +<p>Pour la dernière fois la Cyrénaïque formait un royaume indépendant. +Apion régna paisiblement, obscurément même, pendant +vingt années, entretenant avec Rome des rapports fréquents, et, +à sa mort survenue en l'an 96, il légua son royaume au peuple-roi. +Cette nouvelle province s'étendait de l'Egypte à la grande Syrte. +Rome laissa à la Cyrénaïque ses institutions, aux villes leurs franchises, +et se contenta de prendre possession des biens de la couronne, +dont les produits vinrent grossir les revenus du trésor public. +En réalité, le pays demeura livré à l'anarchie des factions +jusqu'au moment où Lucullus, au retour de la guerre contre Mithridate, +vint prendre possession de la Cyrénaïque et la réduire +en province romaine (86).</p> +<a name="a6" id="a6"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES</h4> + +<p class="mid">89-46</p> + +<p>Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Défaite des partisans de Marius en +Afrique; mort de Yarbas.--Expéditions de Sertorius en Maurétanie.--Les +pirates africains châtiés par Pompée.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il +se prononce pour le parti de Pompée.--Défaite de Curion et des +Césariens par Juba.--Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la +bataille de Pharsale.--César débarque en Afrique.--Diversion de Sittius +et des rois de Maurétanie.--Bataille de Thapsus, défaite des Pompiens.--Mort +de Juba.--La Numidie orientale est réduite en province +Romaine.--Chronologie des rois de Numidie.</p> + +<p><span class="sc">Guerre entre Hiemsal II et Yarbas</span >.--Dans la situation de +vassalité où se trouvaient les rois numides vis-à-vis de Rome, il +leur était difficile de ne pas prendre une part, plus ou moins +directe, aux troubles qui l'agitaient. Marius, forcé de fuir, se réfugia +en Afrique, comptant sur le secours du roi Hiemsal II, +auprès duquel il avait envoyé son fils. Mais le Berbère voyait +poindre la fortune de Sylla. Il se prononça pour celui-ci, et le fils +de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et qui n'était +parvenu à s'échapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que grâce +à l'intérêt que lui portait une concubine de son hôte, ayant rejoint +son père, lui apprit qu'il ne lui restait qu'à fuir. Marius qui avait +été repoussé de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le +rivage près de la limite de la Numidie; il put cependant prendre +la mer, gagner les îles Kerkinna, échappant ainsi aux sicaires +de Hiemsal. Il trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'était +déclaré pour lui, et y passa sans doute l'hiver de l'année 88.</p> + +<p>Bientôt Yarbas marcha contre son parent, le défit, et s'empara +de son royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, +tandis qu'en Europe il n'éprouvait que des revers.</p> + +<p><span class="sc">Défaite des partisans de Marius en Afrique. Mort de Yarbas</span >.--La +province africaine devint le refuge des partisans de Marius. +Le préteur Hadrianus en avait expulsé Métellus et Crassus, qui +essayaient en vain de rallier ce pays au parti des Optimates. Pour +augmenter ses forces, Hadrianus voulut affranchir les esclaves; +mais les marchands d'Utique se révoltèrent en masse et brûlèrent +le préteur dans sa maison. Cependant l'Afrique resta fidèle au +parti Marianien. Domitius Ahénobarbus, gendre de Cinna, y organisa +la résistance. Un camp fut formé près d'Utique et bientôt, +grâce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille +hommes s'y trouvèrent réunis.</p> + +<p>Mais Sylla, sans laisser à ses ennemis le temps de se reformer, +chargea Cnéius Pompée d'une expédition en Afrique. Il lui confia +à cet effet six légions qui partirent sur une flotte de cent vingt +galères, suivies d'un grand nombre de bateaux de transport.</p> + +<p>Débarqué heureusement en Afrique, le général romain marcha +contre ses ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les +attaqua en profitant du désordre causé par un orage, les défit, et +enleva leur camp, avec leurs bagages et les éléphants du roi numide. +D. Ahénobarbus tomba en combattant; quant à ses soldats, +il en fut fait un grand carnage, puisque trois mille, seulement, +d'entre eux purent s'échapper.</p> + +<p>Yarbas avait pris la fuite avec les débris de ses Numides et +tâchait de gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps +de cavaliers maures, envoyés par le roi Bogud, fils de Bokkus, au +secours de Pompée. Gauda fils de Bogud, commandant de cette +colonne, contraignit Yarbas à se réfugier derrière les remparts de +Bulla-Regia<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, sa capitale.</p> + +<p>Pompée, qui avait envahi la Numidie, empêcha les Berbères de +porter secours à leur roi. Forcé de se rendre à Gauda, Yarbas fut +mis à mort. Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et +reçut, comme récompense de sa fidélité à Sylla, le territoire du +vaincu<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a> (81). Ces luttes avaient duré sept ans. Vers la même +époque Bokkus, roi de Maurétanie, ayant cessé de vivre, son empire +avait été partagé entre ses deux fils: Bokkus II, qui obtint la +partie orientale, avec Yol pour capitale, et Bogud, à qui échut la +partie occidentale, avec Tingis. Ce dernier avait fourni son appui +à Pompée pour écraser Yarbas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> Florus, <i>Hist. Rom.</i></blockquote> + +<p><span class="sc">Expéditions de Sertorius en Maurétanie</span >.--Tandis que la Numidie +était le théâtre de ces guerres, Sertorius était chassé de +l'Espagne par Annius, lieutenant de Sylla. Forcé de prendre la +mer, il s'adjoignit à des pirates ciliciens et vint tenter un débarquement +sur les côtes de la Maurétanie. Mais il fut reçu les armes +à la main par les farouches montagnards de l'ouest et parvint, non +sans peine, à se rembarquer. Il alla chercher un refuge dans les +îles Fortunées (Canaries) et, de là, attendit une occasion plus favorable +d'intervenir. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Un +certain Ascalis, soutenu par une partie des corsaires ciliciens dont +nous avons parlé, s'était mis en état de révolte contre le souverain +maurétanien et s'était emparé de Tanger.</p> + +<p>Sertorius débarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et +vint mettre le siège devant Tanger. Un corps de troupes romaines, +sous le commandement de Paccianus (ou Pacciæcus), ayant été +envoyé par Sylla au secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, +avant qu'il eût opéré sa jonction avec ce dernier, le défit et tua +Paccianus; puis il enleva d'assaut Tanger et fit prisonnier le prétendant +et sa famille (82). Encouragé par ce succès et appelé par +les Lusitaniens, Sertorius réunit ses guerriers au nombre d'environ +deux mille hommes, auxquels s'adjoignirent sept cents Berbères. +Etant passé en Espagne, il reçut dans son armée le contingent des +Lusitaniens et marcha contre les Romains. On sait qu'il se rendit +bientôt maître de toute l'Espagne (78) et que sa puissance fut +assez grande pour que Mithridate lui proposât une alliance; on sait +aussi qu'il fallut toute la science et les efforts combinés de Métellus +et de Pompée pour triompher de ce chef de partisans (72). Ce +fait prouve que les incursions des Berbères de l'ouest en Espagne +datent de loin.</p> + +<p><span class="sc">Les pirates africains chatiés par Pompée</span >.--Nous avons vu +plus haut des pirates s'associer à Sertorius pour faire une expédition +en Maurusie. La Méditerranée était alors infestée par ces écumeurs +de mer, précurseurs des corsaires barbaresques, à l'industrie +desquels la conquête de l'Algérie par la France a mis fin. Le +littoral des Syrtes et de la Cyrénaïque était un des repaires de ces +brigands qui enlevaient toute sécurité à la navigation. Les Nasamons +se faisaient remarquer parmi eux par leur hardiesse. Des +mercenaires et des officiers licenciés, des proscrits, épaves de +toutes les guerres civiles, des brigands de toutes les nations complétaient +les équipages. Plusieurs expéditions avaient déjà été entreprises +contre eux; mais les leçons qu'on leur avait infligées +n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun résultat. Leur audace ne connaissait +pas de bornes: «l'or, la pourpre, les tapis précieux décoraient +leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentées, et +chaque prise était suivie de longues orgies au son des instruments +de musique<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>». Ils possédaient, dit-on, plus de trois mille navires +avec lesquels ils entreprenaient de véritables expéditions et interceptaient +souvent les convois de grains venant non seulement de +l'Afrique, mais de la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient +un véritable état qui avait déclaré la guerre au reste du +monde. Ils avaient établi des règles d'obéissance et de hiérarchie +auxquelles tous se soumettaient; quant à leurs prises, ils les considéraient +comme du butin légitimement conquis par la guerre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> Duruy, <i>Hist. des Romains</i>, t. II, p. 779.</blockquote> + +<p>En 67 Pompée, chargé par décret de mettre fin à cette situation +insupportable, et ayant reçu à cet effet des forces considérables, +divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les +rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la Méditerranée +orientale, détruisit tous leurs navires, et força à la soumission +ceux qui n'avaient pas péri.</p> + +<p>En 59, lors du premier triumvirat, Pompée obtint dans son lot +l'Afrique; il fit administrer cette province par des lieutenants et +conserva des relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui +devait tout<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> Boissière, p. 169.</blockquote> + +<p><span class="sc">Juba I, successeur de Hiemsal II. Il se prononce pour le parti +de Pompée</span >.--Après les événements qui avaient rendu à Hiemsal II +son royaume, augmenté de celui de Yarbas, ce prince régna tranquillement +pendant de longues années, aidé dans l'exercice du +pouvoir, par son fils Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite +d'une contestation survenue avec un chef berbère du nom de Masintha, +le même qui, ainsi que nous l'avons dit<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>, gouvernait sans +doute la Numidie occidentale, voisine de la Maurétanie, les princes +africains vinrent soumettre leur procès au Sénat. Juba, représentant +son père, obtint gain de cause malgré l'opposition de César +qui, d'après Suétone, serait allé, dans son ardeur à défendre Masintha, +jusqu'à saisir par la barbe son adversaire. Juba garda un +âpre ressentiment de cette violence et profita de son séjour à Rome +pour resserrer les liens qui unissaient son père au parti pompéien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> D'après M. Poulle, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p>En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succéda. +C'était un homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables; +ses rapports avec les Romains l'avaient initié aux raffinements de +la civilisation; mais son goût pour les choses de la guerre l'avait +empêché de tomber dans la mollesse. Persuadé qu'il était appelé à +jouer un grand rôle dans la querelle qui divisait alors le peuple +romain, son premier soin, en prenant le pouvoir, fut d'organiser +ses forces, non seulement au moyen de ses guerriers numides, +mais encore en attirant à lui des aventuriers de toute race, qui, +profitant de l'anarchie générale, s'étaient réunis en bandes et +guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi préparé, il +attendit, au cœur de son royaume, que le moment d'agir fût arrivé.</p> + +<p><span class="sc">Défaite de Curion et des Césariens par Juba</span >.--L'occasion ne +tarda pas à se présenter. Après que César eut enlevé l'Italie aux +Pompéiens, Attius Varus, lieutenant de Pompée, se réfugia avec +quelques forces en Afrique, y proclama l'autorité de son maître et +se mit en relations avec Juba. Curion, ennemi personnel de ce +dernier, dont il avait proposé au Sénat la dépossession, fut dépêché +par César pour réduire le rebelle et son allié numide, déclaré ennemi +public. Après quelques opérations dans lesquelles il eut +l'avantage, il contraignit Varus à se réfugier à Utique et commença +le siège de cette ville. La situation des Pompéiens devenait critique, +lorsque Juba accourut à leur secours, à la tête d'une puissante +armée, ce qui contraignit Curion à lever le siège et à chercher +lui-même un refuge derrière les retranchements du camp +Cornélien<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>, où rien ne lui manquait. Il aurait pu résister avec succès +aux forces combinées de ses ennemis; mais ceux-ci employèrent +la ruse pour l'en faire sortir et leur stratagène réussit. Ils répandirent +le bruit que Juba, rappelé dans son royaume par une révolte +subite, avait emmené la plus grande partie de ses forces, en +laissant le reste sous le commandement de son général Sabura. +Pour donner plus de sérieux à cette feinte, le roi numide se tint +en arrière avec le gros de son armée et ses éléphants et fit avancer +Sabura suivi de peu de monde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> Les vestiges de ce camp se voient encore à Porto Farina.</blockquote> + +<p>Aussitôt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et +se porta sur la Medjerda (Bagradas), où il ne tarda pas à rencontrer +l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les précédents +rapports, à savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le général +romain se lança imprudemment à la poursuite des guerriers indigènes +qui, tantôt combattant, tantôt fuyant, l'attirèrent dans un +terrain choisi, à portée des renforts de Juba. Les Césariens, harassés +de fatigue, débandés, négligeant leurs précautions habituelles, +car ils se croyaient sûrs de la victoire, se virent tout à +coup entourés par de nouveaux et innombrables ennemis, parmi +lesquels deux mille cavaliers espagnols et gaulois de la garde de +Juba. Il ne leur restait qu'à vendre chèrement leur vie. Enflammés +par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils combattirent avec +la plus grande bravoure et furent tous exterminés. La tête du général +romain fut apportée au prince berbère.</p> + +<p>Dès que la nouvelle de cette défaite parvint au camp cornélien, +les soldats furent pris d'une véritable panique, que le préteur +M. Rufus fut impuissant à calmer. Tous se précipitèrent vers la +rivage afin de s'embarquer sur des navires marchands ancrés dans +le port; mais la plupart de ces barques sombrèrent, étant surchargées; +dans certains navires, les marins jetèrent à l'eau les +soldats, et il en résulta que, de toute cette armée, bien peu de Césariens +purent gagner la côte de Sicile, où ils arrivèrent isolés et +démoralisés. Ceux qui n'avaient pu s'embarquer se rendirent à +Juba qui les fit tous massacrer sans pitié <a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>.</p> + +<p>Rempli d'orgueil par ce succès, Juba entra solennellement à +Utique et commença à faire rudement sentir son arrogance aux +Pompéiens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> Appien, <i>passim</i>.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de +Pharsale</span >.--Mais, tandis que l'Afrique était le théâtre de ces événements, +le grand duel de César et de Pompée se terminait à Pharsale +par la défaite de celui-ci, suivie bientôt de sa mort misérable +(août-juin 48). Les débris des Pompéiens vinrent en Afrique se réfugier +auprès de Varus et tenter de se reformer sous la protection +de Juba.</p> + +<p>Métellus Scipion, beau-père de Pompée, Labiénus et autres chefs +du parti pompéien, et enfin Caton, arrivé le dernier, après avoir +mis la Cyrénaïque en état de défense, se trouvèrent réunis et ne +tardèrent pas à grouper des forces respectables, tant comme effectif +que comme matériel et vaisseaux. Ils enrôlèrent aussi un grand +nombre d'indigènes et renforcèrent leurs légions au moyen d'éléments +divers. L'éloignement de César, retenu en Egypte, favorisait +cette réorganisation de leurs forces. Malheureusement la +concorde était loin de régner parmi les Pompéiens: Scipion et +Varus s'y disputaient le commandement, et Juba faisait avec insolence +sentir le poids de son autorité à tous. Il fallait l'énergie de +Caton pour éteindre ces discordes et rappeler chacun à son devoir. +Grâce à lui, Scipion fut reconnu général en chef des forces pompéiennes; +ce fut lui également qui sauva Utique de la destruction, +car Juba voulait raser cette cité comme étant attachée au parti +césarien. Il s'appliqua particulièrement à la fortifier et laissa aux +autres chefs le soin de diriger les opérations actives. Le roi berbère, +rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les +événements, s'entoura des insignes de la royauté et fit frapper des +monnaies à son effigie. Il avait imposé aux Pompéiens cette condition, +qu'en cas de succès, la province d'Afrique lui serait donnée, +et il se voyait déjà souverain d'un puissant empire<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> Mommsen, <i>Hist. Rom</i>., t. VII, p. 128.</blockquote> + +<p><span class="sc">César débarque en Afrique</span >.--Ainsi, il ne suffisait pas à César +d'avoir vaincu son rival à la suite d'une brillante campagne. Il +fallait recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un +autre continent et avec des forces bien inférieures à celles de ses +ennemis. César accepta les nécessités de la situation avec sa décision +ordinaire. Retenu à Alexandrie par les vents contraires, il +prit toutes les dispositions pour assurer la réussite de sa téméraire +entreprise. Dans le but d'entraver le secours que Juba allait +offrir aux Pompéiens, il le proclama, ainsi que nous l'avons dit, +ennemi public, et accorda ses états aux deux rois de Maurétanie +Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils attaqueraient la frontière +occidentale de la Numidie et feraient ainsi une salutaire diversion.</p> + +<p>Au commencement de l'an 46, César débarqua non loin d'Hadrumète +(Sousa), après une périlleuse traversée dans laquelle sa +flotte avait été dispersée. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq +mille fantassins et cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette +faible armée qu'il allait affronter, loin de tout secours, des forces +combinées montant à soixante mille hommes, avec une nombreuse +cavalerie et des éléphants. Heureusement pour le dictateur, ses +ennemis ne surent pas tirer parti de leurs avantages. Leurs nombreux +navires restèrent à l'ancre, au lien d'aller intercepter ses communications +et empêcher l'arrivée de renforts. Scipion soumis aux +caprices de Juba, se montra d'une faiblesse extrême et, pour plaire +à ce prince, laissa ses soldats ravager la province d'Afrique, ce +qui détacha de lui la population coloniale qui ne voulait à aucun +prix subir la domination d'un Berbère. Enfin les opérations de +guerre furent menées sans énergie ni cohésion.</p> + +<p>Cependant César, après avoir en vain essayé de se rendre maître +d'Hadrumète, soit par la force, soit en achetant Considius qui défendait +cette place, se vit bientôt forcé de battre en retraite, poursuivi +dans sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels +la cavalerie gauloise était obligée de faire tête à chaque +instant. Bien accueilli par les habitants de Ruspina<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>, il se retrancha +dans cette localité et reçut également la soumission de +Leptis parva<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>, ce qui lui procura l'avantage d'un bon port où il ne +tarda pas à recevoir des renforts et des provisions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Monastir, selon M. Guérin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le même.</blockquote> + +<p>Bientôt arriva Labiénus à la tête d'une armée de huit mille hommes, +comprenant un grand nombre de cavaliers numides. César leur +offrit aussitôt le combat, et, grâce à une liabile tactique, parvint à +repousser ses ennemis. Malgré ce succès, sa situation était des +plus critiques: Scipion arrivait avec huit légions et de nombreux +cavaliers; il n'était plus qu'à trois journées, et derrière lui s'avançait +le gros de l'armée de Juba, commandée par le prince berbère +en personne. Bloqué, manquant de tout, César déploya, dans cette +conjoncture critique, les ressources de son génie: construisant des +machines de guerre, démolissant des galères pour avoir le bois +nécessaire aux palissades, enfin nourrissant ses chevaux au moyen +d'algues marines lavées dans l'eau douce. Heureusement Salluste, +alors préteur, parvint à surprendre l'île de Kerkinna, où avaient +été entassées de nombreuses provisions qui assurèrent le salut des +Césariens.</p> + +<p><span class="sc">Diversion de Sittius et des rois de Maurétanie</span >.--Sur ces entrefaites, +un certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers, +avec lequel César était en pourparlers depuis quelque temps, se +joignit aux troupes de Bogud, roi de la Maurétanie orientale, et +envahit la Numidie par l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis +dans la conspiration de Catilina, et qui déjà, en 48, avait +aidé Cassius, lieutenant de César, à écraser Marcellus en Espagne, +avait réuni en Afrique une véritable armée de malandrins de tous +les pays avec lesquels il se mettait au service de quiconque le +payait convenablement<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Homme énergique et d'une grande audace, +son appui, surtout après sa jonction avec les troupes de Maurétanie, +allait être d'un grand prix pour César.</p> + +<p>Marchant résolument sur Cirta, Sittius parvint sans empêchement +sous les remparts de cette ville, l'enleva après un siège +de peu de jours<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> et se rendit maître d'une autre place forte dont +on ignore le nom, où se trouvaient les magasins d'armes et de +vivres de Juba. Appuyé sur cette forteresse, il rayonna dans tous +les sens, menaçant les villes et les campagnes de la Numidie.</p> + +<p>A la réception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rétrograder +une partie de son armée pour s'opposer aux entreprises des +envahisseurs et couvrir sa capitale. Mais bientôt un autre sujet +d'inquiétude le força à porter ses regards vers le sud. Les Gétules, +travaillés par les émissaires de César, s'étaient lancés sur sa frontière +méridionale. Il fallut donc distraire encore de nouveaux +soldats pour contenir les nomades sahariens. Ainsi Juba, menacé +sur ses derrières et sur son flanc, fut contraint de suspendre son +mouvement et de changer ses plans. Il n'est pas douteux que ces +diversions assurèrent le salut de César.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Appien, <i>De bell. civ</i>., lib. IV, cap. 54. Salluste, <i>Catil</i>., c. 21.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Hirtius, <i>De bell. afr</i>.</blockquote> + +<p><span class="sc">Bataille de Thapsus, défaite des Pompéiens</span >.--Cependant César, +après s'être solidement établi dans ses retranchements, avait +cherché à s'étendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, +appuyé sur Hadrumète, Thapsus<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a> et Thysdruss<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>. Ce général restait, +depuis deux mois, dans une inaction incompréhensible, appelant +sans cesse Juba à son secours; mais le prince berbère avait d'autres +soucis, ainsi qu'on l'a vu. Peut-être aussi ne se souciait-il pas trop +de débarrasser les Pompéiens de leur ennemi et n'était-il pas fâché +de les laisser à la merci de César, pour arriver ensuite, écraser +celui-ci et rester maître du pays<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> El Djem.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> Cf. Hirtius.</blockquote> + +<p>Cédant enfin à des instances de plus en plus pressantes ou peut-être +à des promesses précises, Juba laissa le commandement des +opérations contre Sittius à son lieutenant Sabura, se porta vers +l'est et établit son camp en arrière de celui de Scipion. Les soldats +de César, effrayés de l'approche du prince numide dont la renommée +avait considérablement exagéré les forces, furent surpris +de constater que son armée n'était pas aussi puissante qu'on l'annonçait. +Le dictateur, qui venait de recevoir du renfort, profita habilement +de cette impression pour prendre l'offensive et attaquer +Thapsus, ville construite sur une sorte de presqu'île. Par son +ordre, l'isthme qui reliait cette ville à la terre fut coupé et toute +communication se trouva interrompue entre les assiégés et les +Pompéiens.</p> + +<p>Déjà les Césariens avaient remporté quelques avantages sur +terre et sur mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de +leurs ennemis s'éclaircissaient par la désertion. La désaffection +des populations s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un +exemple, était allé détruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants +avaient offert leur soumission à César. Scipion ne pouvant +plus persister dans son inaction, se porta au secours de Thapsus où +il fut rejoint par Juba. Bientôt César, qui avait pris toutes ses +dispositions pour l'offensive, fit attaquer ses ennemis coalisés. Les +Césariens déployèrent la plus grande bravoure et forcèrent les +Pompéiens à reculer. Les éléphants affolés contribuèrent au +désordre et empêchèrent la cavalerie numide de donner. Le camp +des Pompéiens et celui de Juba tombèrent successivement aux +mains des vainqueurs. Quant à l'armée coalisée, naguère si nombreuse +et si puissante, elle fuyait en désordre dans toutes les directions. +Les Césariens firent des vaincus un carnage horrible: +dix mille cadavres restèrent sur le champ de bataille.</p> + +<p>Cette belle victoire assurait le succès de César. Les villes environnantes, +Hadrumète, Thysdrus, qui étaient déjà pour lui, s'empressèrent +de se rendre à ses officiers pendant que sa cavalerie +marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la résistance, +mais, on l'a vu, les habitants de cette ville étaient pour César; +aussi n'eut-il bientôt d'autre ressource pour échapper au vainqueur +que de se donner la mort (avril 46).</p> + +<p><span class="sc">Mort de Juba; la Numidie orientale est réduite en province romaine</span >.--Après +la bataille de Thapsus, les chefs pompéiens qui +échappèrent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour +tâcher d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, +en arrêta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le +port d'Hippone<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>. Scipion, repoussé en Afrique par la tempête, se +perça de son épée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> Florus, <i>Hist. Rom</i>.</blockquote> + +<p>Quant à Juba, échappé de la mêlée, il évita la poursuite des +vainqueurs; en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il +parvint à atteindre sa capitale Zama regia, où il avait laissé sa +famille et où il espérait trouver un refuge. Mais les habitants, +effrayés par les préparatifs de destruction générale qu'il avait faits +avant son départ, en prévision d'une défaite possible, refusèrent +de lui ouvrir les portes de leur cité: ni les prières ni les menaces +ne purent les fléchir, et ils ne voulurent même pas laisser sortir la +famille de leur roi. Il fallait, pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa +cause bien compromise. Elle l'était en effet, car Sittius avait vaincu +et tué Sabura; le roi berbère n'avait plus un asile.</p> + +<p>Juba se décida alors à se retirer à sa maison de campagne avec +le pompéien Pétréius et quelques serviteurs fidèles. Les Césariens, +appelés par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au +prince vaincu qu'à mourir. Il fit préparer un festin qu'il partagea +avec Pétréius, puis tous deux engagèrent un combat singulier où +ils devaient périr l'un et l'autre. Mais là encore la fortune fut +contraire au prince numide: il triompha de Pétréius, sans avoir reçu +de blessure mortelle et en fut réduit à se plonger lui-même son +glaive dans le corps; enfin, comme la mort n'arrivait pas, il se fit +achever par un esclave.</p> + +<p>Ainsi finit le dernier roi de Numidie.</p> + +<p>La partie orientale de ce royaume fut réduite en province +romaine (46) sous le nom de <i>Nouvelle Numidie</i> ou d'<i>Africa nova</i>. +César plaça Salluste à sa tête, avec le titre de proconsul. S'il faut +s'en rapporter au témoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien +de la guerre de Jugurtha, dans son court passage en Numidie, +s'y rendit coupable de telles exactions qu'il fut traduit en +justice et couvert de honte et d'infamie (Dion).</p> + +<p>Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment résisté à leur +roi, furent affranchis d'impôts.</p> + +<p>Il restait quelqu'un à récompenser: Sittius, dont la coopération +avait été si décisive. César lui donna, ainsi qu'à ses compagnons, les +territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires, +selon Appien, appartenaient à un certain Masanassès, ami et allié +de Juba, et père d'Arabion, qui se réfugia en Espagne. Ainsi +s'établit la colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses +à Constantine<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Selon M. Poulle (<i>Maurétanie Sétifienne</i>, p. 86), la colonie des Sittiens +ou Cirtésiens s'étendit assez loin au sud-est et se prolongea au +nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies de Milevum +(Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de bourgs.</blockquote> + +<p>Juba laissait un fils. Le vainqueur l'épargna et l'envoya à Rome, +où il reçut une brillante éducation. Nous le verrons plus tard jouer +un rôle important dans l'histoire de l'Afrique.</p> + +<p>Enfin Bogud I reçut, pour prix de son alliance, la partie occidentale +de la Numidie.</p> + +<pre> + CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE. + + Sifax, (ou Syphax), roi des Massésyliens. . | vers 225 + Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C. + + Massinissa, roi des Massésyliens. . . . . . . . | + Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201 + + Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?) + + Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149 + Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + + Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145 + + Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118 + Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C. + + Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117 + + Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112 + + Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . | + Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104 + + Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . | + Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?) + Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | + + Yarbas, Numidie orientale et centrale. | + Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 88 + + Hiemsal, Numidie orientale et centrale. | + Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 81 + + Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . | + Masanassès, sétifienne. . . . . . . . . . . . . | 50 +</pre> + +<p>En 46, la Numidie orientale et centrale est réduite en province +romaine. La sétifienne est réunie à la Maurétanie orientale.</p> +<a name="a7" id="a7"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h4>LES DERNIERS ROIS BERBÈRES</h4> + +<p class="mid">46 avant J.-C.--43 après J.-C.</p> + +<p>Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion +rentre en possession de la Sétifienne.--Lutte entre les partisans d'Antoine +et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion s'allie à +Lélius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous Lépide.--Bogud II +est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la Maurétanie sous +son autorité.--La Berbérie l'entre sous l'autorité d'Octave.--Organisation +de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de Numidie.--Juba roi de Maurétanie.--Révolte +des Berbères.--Mort de Juba; Ptolémée lui succède.--Révolte +des Tacfarinas.--Assassinat de Ptolémée.--Révolte d'Ædémon. +La Maurétanic est réduite en province Romaine.--Division et organisation +administrative de l'Afrique romaine.--<span class="sc">Chronologie des rois de Maurétanie</span >.</p> + +<p><span class="sc">Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles</span >.--Après +tant de secousses, la Berbérie ne recouvra pas encore la +tranquillité qui lui aurait été si nécessaire pour panser ses plaies. +Liée désormais au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup +de toutes les luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre +de César, les compétitions qui en furent la conséquence fournirent +aux Africains de nouvelles occasions d'y participer.</p> + +<p>Bogud I, fidèle à César, avait aidé le dictateur à écraser en +Espagne les restes du parti pompéien (45). Il était logique, ou au +moins conforme à l'usage, que Bokkus II se prononçât dans un +sens opposé; aussi ses deux fils combattirent-ils à Munda pour +Sextus et Cnéus Pompée.</p> + +<p><span class="sc">Arabion rentre en possession de la Sétifienne</span >.--Nous avons +vu que le prince berbère Arabion, fils de Masanassès, après avoir +été dépossédé du royaume de son père (la Numidie sétifienne), +avait rejoint, en Espagne, les fils de Pompée. A la tête d'une bande +d'aventuriers, il vécut d'abord de brigandages; puis, sa troupe +grossissant, il devint redoutable et lutta, non sans succès, contre +les cohortes du dictateur. Après la mort de César (15 mai 44) +Arabion jugea le moment favorable pour reconquérir l'héritage +de son père. Il passa en Afrique et s'appliqua à former une armée. +On dit même qu'il envoya des Numides au jeune Pompée, pour +qu'ils apprissent, sous sa direction, à combattre à la romaine<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>. +Bientôt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par son courage +et son habileté, ne tarda pas à triompher de Bokkus III qui avait +succédé à son père Bogud I, et à rentrer en possession du +royaume paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services +passés, réclama le secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors +d'autres occupations et ainsi toute la contrée comprise entre Saldæ +et l'Amsaga, la Numidie sétifienne, échappa au prince maure +pour rentrer en la possession de son ancien chef.</p> + +<p>«Arabion était actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, +doué de qualités guerrières, avide de pouvoir<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>.» Il n'est pas +douteux qu'il n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la +Numidie. Son premier acte d'hostilité fut d'attirer Sittius, le spoliateur +de son père, dans une embuscade, et de le tuer. Puis il +attendit pour voir comment ce nouvel attentat serait jugé à +Rome. Mais l'attention était absorbée dans la métropole par des +choses autrement graves que les usurpations d'un Numide.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie Sétifienne</i>, p. 94 et passim.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> Poulle <i>loc. cit</i>. Nous suivons entièrement son récit, car il est +impossible de mieux résumer cet épisode de l'histoire de la Berbérie.</blockquote> + +<p><span class="sc">Luttes entre les partisans d'Octave et ceux d'Antoine</span >.--A la +suite du partage effectué entre les triumvirs, l'Afrique était échue +à Octave. La Numidie était alors gouvernée par Titus Sextius, +tandis que l'ancienne province d'Afrique obéissait à Cornificius. +Octave donna à Sextius le commandement des deux provinces +réunies, et cet officier voulut prendre possession de la Proconsulaire, +mais Cornificius refusa d'évacuer l'Afrique, en déclarant qu'il +tenait son poste du sénat et qu'il n'avait cure de ce qui pouvait avoir +été fait par les dictateurs. Bientôt la guerre éclata entre eux.</p> + +<p>Cornificius, qui disposait des forces les plus considérables, envahit +la Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi +à la retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumète et des +localités voisines. Cornificius, séparant ses forces, chargea son +lieutenant Décimus Lélius d'assiéger Cirta, avec une partie de son +armée, et confia le reste à P. Ventidius avec mission de repousser +Sextius. Cette tactique parut devoir être couronnée de succès, car +Sextius, s'étant laissé surprendre, fut battu et réduit à la fuite.</p> + +<p><span class="sc">Arabion se prononce pour Octave</span >.--Cependant Arabion, qui +était sollicité par les deux gouverneurs de se prononcer pour +chacun d'eux, gardait une attitude expectante afin de saisir le +moment d'intervenir avec profit. Craignant, s'il laissait écraser +Sextius, que son adversaire ne devînt trop redoutable, ou, peut-être, +prévoyant le triomphe d'Octave, le prince berbère se déclara +alors pour ce dernier, et entraîna avec lui les Sittiens. Cette nouvelle +rendit la confiance à Sextius alors assiégé par ses ennemis: +ayant enflammé le courage de ses soldats, il opéra une sortie heureuse +et parvint à triompher de Ventidius, qui resta sur le champ +de bataille.</p> + +<p>La conséquence de ces événements fut la levée immédiate du +siège de Cirta et la retraite de Lélius sur Utique, où se trouvait le +camp de Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius +arrivait de l'autre côté. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris +entre deux ennemis; mais il disposait de forces considérables et +aurait été en mesure de résister avec fruit, si la fortune ne s'était +tournée si manifestement contre lui.</p> + +<p>Lélius envoyé en reconnaissance se heurta contre le corps de +Sextius, qui l'attaqua avec violence. Secondé par un habile mouvement +d'Arabion, celui-ci parvint à le séparer du camp et à le +contraindre à la retraite. La cavalerie du prince numide le força de +chercher un refuge sur une montagne escarpée. Cornificius, voyant +la position critique de son lieutenant, sort du camp pour aller à +son secours. Pendant ce temps Arabion a détaché de son armée +un corps d'hommes déterminés qui escaladent par surprise les +retranchements du camp, et massacrent les soldats laissés à sa garde.</p> + +<p>Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue à pousser +hardiment sa marche pour opérer sa jonction avec Lélius; mais +celui-ci ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul +exposé à l'attaque combinée de Sextius et d'Arabion. Bientôt, +tous ses soldats tombent autour de lui, et lui-même trouve la +mort du guerrier. Pendant ce temps, Lélius désespéré se perçait +de son épée et ses soldais démoralisés n'essayaient pas de résister +à leurs ennemis.</p> + +<p>«La journée avait été bonne pour Arabion; il avait donné une +province à Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilité +contre César; il rentra dans ses États chargés de dépouilles et +peut-être y annexa-t-il quelques cantons de la Nouvelle Numidie. +Cette heureuse campagne eut encore pour résultat de raffermir la +couronne sur sa tête et de consacrer son titre de roi<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 99. Appien, <i>de bell. civ.</i>, lib. IV. Dion +Cassius, lib. XLVII.</blockquote> + +<p>Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise à l'autorité de +Sextius. En 43, après la réconciliation d'Octave et d'Antoine et +la formation d'un nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifié et +remplacé par C, F. Fango. L'Afrique avait été conservée par Octave. +Mais, à la suite de la bataille de Philippes, en 42, un nouveau +partage intervint entre les triumvirs: Antoine reçut l'Orient et +dans son lot se trouvèrent la Cyrénaïque et l'Afrique propre, tandis +que la Numidie seule restait à César-Octavien, avec les régions +de l'Occident.</p> + +<p><span class="sc">Arabion s'allie à Sextius lieutenant d'Antoine. Sa mort</span >.--La +femme d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus +n'avait de féminin que le corps, chargea Sextius resté en Afrique +de s'emparer de la province échue à son mari. Fango, ne cédant +qu'à la force, alla prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; +mais son administration ne l'avait pas rendu sympathique. Il +trouva la population en armes, et bientôt une révolte générale +éclata contre lui. Arabion et les Sittiens soutenaient les rebelles. +Cependant Fango parvint à rétablir son autorité et Arabion, vaincu +par lui, alla chercher un refuge auprès de Sextius.</p> + +<p>Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbère et, sur son +refus, envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. +Mais Sextius, secondé par Arabion et un grand nombre de +Numides, ayant marché contre lui, le força à une prompte retraite. +Sur ces entrefaites, Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les +détails fournis par Dion Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, +et il est assez difficile de se rendre compte du motif +de ce meurtre. Selon ces auteurs, Sextius aurait redouté la grande +influence exercée sur les Berbères par Arabion et aurait agi sous +la double impulsion de la jalousie et de la crainte.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût, ce meurtre détacha de Sextius tous les cavaliers +numides, qui allèrent offrir leurs services à Fango et le poussèrent +à attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la +victoire se prononça pour Sextius: Fango vaincu et mis en déroute +se donna la mort. Zama, qui résistait encore, ne tarda pas à être réduite +à la soumission. Ainsi Sextius resta maître de toute l'Afrique. +Il ajouta sans doute à ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, +la Numidie sétifienne.</p> + +<p><span class="sc">L'Afrique sous Lépide</span >.--En l'an 40, Lépide, qui avait reçu +l'Afrique pour son lot, vint, avec six légions détachées de l'armée +d'Antoine, en prendre possession. Sextius lui remit sans opposition +ses provinces, et durant quatre années, les deux Afriques obéirent à +son administration. Les auteurs donnent fort peu de renseignements +sur cette période. On sait seulement que Lépide retira à Karthage, +la Junonia de Gracchus, ses privilèges de colonie romaine, et lui +enleva même une partie de ses habitants qu'il déporta au loin. +Quelle fut la cause de cette sévérité? Peut-être les colons de Karthage +témoignèrent-ils des sentiments peu favorables au triumvir, +peut-être celui-ci céda-t-il aux conseils des habitants d'Utique, +dont la rivalité contre la colonie voisine était un héritage des +siècles. La nouvelle Karthage était en effet devenue très florissante +sous le consulat de Marc-Antoine. On est réduit à cet égard à des +conjectures.</p> + +<p>Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute +la Maurétanie sous son autorité.--L'année 40 avait vu la mort +de Bokkus II, roi de la Tingitane, qui avait été remplacé par +Bogud II, son fils. Héritier de la haine de son père contre Octave, +Bogud céda aux instances de Lucius Antonius, alors proconsul en +Espagne, et en 38, il passa dans la péninsule avec une armée, afin +d'arracher cette province aux lieutenants d'Octave. Mais à peine +avait-il quitté l'Afrique qu'une révolte éclatait dans sa capitale, à +Tingis même.</p> + +<p>En même temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait +de son absence et des mauvaises dispositions de ses sujets +pour envahir son royaume et occuper les principales villes.</p> + +<p>Rappelé en Afrique par ces graves événements, Bogud trouva +tous les ports fermés et fut repoussé partout où il se présenta. Son +absence lui coûtait sa couronne. Il alla chercher un refuge à +Alexandrie, auprès d'Antoine, qui lui donna un commandement +important. Il devait périr plus tard à Methone<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> Agrippa, entre les mains de qui il était tombé, lui fit trancher la +tête (31).</blockquote> + +<p>Bokkus III réunit ainsi sous son autorité deux les Maurétanies et +vit son usurpation ratifiée par Octave. Etabli à Yol (Cherchel), ce +Berbère, vassal de Rome, régna assez paisiblement, ou plutôt obscurément, +pendant plusieurs années. Il mourut en 33.</p> + +<p><span class="sc">La Berbérie rentre sous l'autorité d'Octave</span >.--En 36, Lépide +appelé par Octave en Sicile pour coopérer à la guerre contre Sextus +Pompée, quitta l'Afrique à la tête de douze légions. Mais bientôt +des discussions s'élevèrent entre les deux triumvirs, et Lépide fut +dépouillé de son autorité par Octave qui envoya en Afrique, pour +le remplacer, Statilius Taurus. Les historiens parlent, mais sans +donner de détails précis, des incursions des Musulames et des Gétules, +populations établies sur la limite du désert, et des razzias +qu'ils opéraient alors dans le Tel. Le nouveau gouverneur dut faire +plusieurs expéditions contre ces pillards pour les forcer à rentrer +dans leurs limites.</p> + +<p>En l'an 33, Octave vint lui-même en Afrique et réunit les possessions +de Bokkus au domaine du peuple romain.</p> + +<p>Karthage avait été privée par Lépide de ses privilèges de colonie +romaine et même dépeuplée en partie. Octave s'attacha à rendre à +la colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois +mille citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient +essayé de donner à la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave +la consacra à Vénus, déesse protectrice de la famille Julia, +mais ce dernier vocable fut aussi éphémère que le précédent<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> Appien, <i>Punic</i>. 136. Suétone, <i>Aug</i>., 47.</blockquote> + +<p>Vers le même temps, Antoine, entièrement subjugué par les +charmes de Cléopâtre, lui rendait la Cyrénaïque, et pour la dernière +fois cette province était rattachée à l'empire d'Egypte. Mais +trois ans plus tard (en 33), il se déclarait publiquement son époux +et partageait ses provinces entre les enfants de sa femme. C'est +ainsi que la jeune Cléopâtre Séléné, dont nous aurons bientôt à +parler, reçut en dot la Cyrénaïque.</p> + +<p>La longue rivalité d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre +31, par la bataille d'Actium. Après sa défaite, le triumvir +songea à s'appuyer sur les quatre légions qu'il avait laissées en Cyrénaïque +à son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livrées, +ainsi que le pays qu'il était chargé de défendre, à Gallus, officier +d'Octavien. En vain Antoine essaya-t-il, à Parœtonium, de rappeler +ses soldats à la fidélité; sa voix ne fut pas écoutée et, perdant +tout espoir, il alla chercher auprès de Cléopâtre un trépas misérable.</p> + +<p>Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise à l'autorité d'Octave.</p> + +<p><span class="sc">Organisation de l'Afrique par Auguste</span >.--Octave avait conservé +sous son autorité directe les Maurétanies depuis la mort de Bokkus +et tenté d'y implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement +les indigènes à se façonner aux lois et aux usages des +Romains et les préparer à accepter sans mécontentement leur +réunion définitive à l'empire<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.</p> + +<p>Après la mort d'Antoine et de Cléopâtre, leurs enfants furent +recueillis par Octave qui les traita avec les plus grands égards. +Parmi eux se trouvait la jeune Cléopâtre Séléné; il la donna en +mariage au fils de Juba, qui venait de combattre pour lui à Actium, +et confia à celui-ci le gouvernement de l'Egypte <a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 102.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> La date de cette nomination est incertaine.</blockquote> + +<p>Resté maître incontesté du pouvoir, Octave s'était sérieusement +occupé de l'organisation des provinces. Dans les dernières années +de la république, elles étaient au nombre de quatorze, gouvernées +soit par des préteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de +l'an 27, au moment où il constituait le régime impérial, Auguste +maintint cette division: les provinces paisibles et depuis longtemps +conquises, où peu de forces étaient nécessaires, furent appelées +sénatoriales ou proconsulaires; les autres, où stationnèrent particulièrement +les légions, furent dites prétoriennes ou de l'empereur, +général en chef des armées<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrénaïque +avec la Crète, furent classées parmi les provinces sénatoriales; +mais ces divisions changèrent selon les circonstances.</p> + +<p>La III<sup >e</sup> légion (Augusta) fut chargée de tenir garnison en Afrique. +Auguste plaça son quartier permanent à Theveste (Tebessa), au +pied oriental de l'Aourès, à cheval sur les routes de la province de +Karthage, de la Numidie et de la région des oasis et de la Tripolitaine. +Elle protégeait aussi le pays colonisé contre les invasions +des Gétules.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> <i>Hist. des Romains</i> par Duruy, t. IV, p. 2.</blockquote> + +<p><span class="sc">Juba II, roi de Numidie</span >.--Vers le même temps, c'est-à-dire +entre l'an 29 et l'an 25, Auguste plaça Juba II à la tête de la Numidie, +non comme un simple gouverneur, mais comme roi vassal<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>. +C'était une nouvelle application de son système qui consistait à +chercher à se rallier les indigènes en les amenant à l'assimilation; +il pensait ne pouvoir trouver un meilleur intermédiaire qu'un compatriote +parfaitement romanisé.</p> + +<p>Nous avons vu qu'après la mort de son père, le jeune Juba avait +été élevé à Rome avec le plus grand soin, sous l'œil de César. Les +maîtres les plus célèbres de la Grèce et de l'Italie l'initièrent à +toutes les connaissances de l'époque et firent de ce jeune Berbère +un savant et un raffiné<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. C'était, au dire de Plutarque, un homme +beau et gracieux<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. Ces dons naturels, rehaussés par la culture, lui +gagnèrent l'amitié d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune. +Hâtons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait placé +en lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu +l'espérer, les indigènes à l'assimilation, c'est que la tâche était beaucoup +trop difficile et ne pouvait être l'œuvre d'un homme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> De la Blanchère: <i>De rege Juba, regis Jubæ filio</i>, Paris 1883.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> <i>Auton</i>, c. VII.</blockquote> + +<p>Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigène sur +le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en +exerçant sur lui son autorité gouvernementale, il lui laissa ses +franchises communales et n'administra, à proprement parler, que +la partie orientale de la Numidie, cette <i>Africa nova</i> que César avait +érigée en province après sa victoire.</p> + +<p>Que se passa-t-il en Numidie pendant les années qui suivirent +l'élévation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous +en sommes réduits à supposer que son règne fut tranquille. La +nouvelle fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble +indiquer que son administration avait été paisible et heureuse.</p> + +<p><span class="sc">Juba, roi de Maurétanie.</span >--Nous avons vu qu'après la mort de +Bokkus le trône de Maurétanie était demeuré vacant. En l'an 17<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>, +Auguste, renonçant à l'administration directe qu'il exerçait sur cette +vaste contrée, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souveraineté +des deux Maurétanies. Le prince numide vint régner, non +sans éclat, à Yol sur un vaste territoire s'étendant de Sitifis, ou +peut-être de Saldæ<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> jusqu'à l'Atlantique, et de la mer jusqu'au +désert, c'est-à-dire en englobant une partie des tribus gétules.</p> + +<p>Les deux Afriques ne formèrent qu'une seule province sous les +ordres d'un gouverneur nommé par le Sénat. La III<sup >e</sup> légion (<i>Augusta</i>) +y fut maintenue comme corps permanent d'occupation.</p> + +<p>Dans sa nouvelle capitale, à laquelle il donna le nom de Césarée, +pour complaire à son protecteur, Juba put s'adonner tout entier à +ses chères études. On le comparait aux Grecs les plus instruits et +sa renommée s'étendit jusqu'en Grèce: Athènes, selon le dire de +Pausanias, lui aurait élevé une statue<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>. Il composa un grand +nombre d'ouvrages d'histoire, de géographie, de botanique, etc.</p> + +<p>Mais ses travaux scientifiques ne le détournaient pas des soins +de son gouvernement. Il aurait, paraît-il, fait explorer les îles <i>Fortunées</i> +(Canaries) et la découverte des îles Purpurariæ (Madère), +lui serait due<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales +assidues avec l'Espagne, aurait été nommé consul de Cadix +Gadès par Auguste et était magistrat municipal de Carthagène.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Ou 25, selon Dion, LIII, 26.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> M. Poulie, <i>loc. cit.</i>, penche pour la première de ces localités et nous +croyons qu'il a raison.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Berbrugger, <i>Dernière dynastie mauritanienne</i>, (<i>Revue africaine</i>, Nº 26, +p. 82 et suiv.).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> Pline, cité par Berbrugger.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révolte des Berbères.</span >--Nous avons vu que les Gétules et les +Musulames du désert ne cessaient de faire des incursions dans le +Tel et que Taurus avait dû les repousser plusieurs fois par les +armes. En l'an 29, L.A. Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient +poursuivi, jusque dans le désert, ces turbulents indigènes. Les +succès de ces généraux leur avaient valu les honneurs du triomphe; +mais bientôt de nouvelles <i>razzias</i> avaient été opérées par ces incorrigibles +pillards.</p> + +<p>Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes était infesté par les +pirates Nasamons, qui oubliaient la sévère leçon donnée à leurs +pères par Pompée. L'intérieur était livré aux Garamantes dont +Tacite a dit: <i>gens indomita et inter accolas latrociniis fecunda</i>. +En l'an 19, L. Cornélius Balbus, nommé proconsul, fut chargé de +conduire une expédition dans ces contrées; il s'enfonça au sud de +Tripoli et, s'avançant sur la voie fréquentée par les anciens marchands +karthaginois, traversa le pays des Troglodytes (les monts +R'arian), seuls intermédiaires du commerce de la pierre précieuse +qui vient d'Ethiopie<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>, et atteignit Garama (Djerma) dans la Phazanie +(Fezzan). Cette belle campagne étendit la domination romaine +jusqu'au désert. Comme récompense, le triomphe fut accordé à +Balbus, bien que n'étant pas citoyen romain. Pline nous a transmis +les noms fort altérés des tribus qui y figuraient<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.</p> + +<p>Cependant les Gétules étaient toujours en état de révolte, et de +nouvelles incursions ayant coïncidé avec l'élévation de Juba au +trône de Numidie, les historiens en ont inféré, généralement, qu'ils +s'étaient soulevés contre lui; mais, en considérant que l'état normal +des tribus sahariennes a toujours été, jusqu'à ces derniers temps, +l'anarchie, la guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on +rattache ces faits l'un à l'autre. La révolte, il est vrai, s'étendit à +l'est, gagna les Musulames et se signala comme toujours par des +dévastations et le massacre de tout ce qui portait le nom de +romain. Les armées de Juba furent plusieurs fois battues et il +fallut que l'empereur envoyât de nouvelles forces en Afrique. +Cn. Corn. Cossus, chargé de réduire ces Berbères, lutta contre +eux durant de longues années et finit pareil triompher et les forcer +à là soumission, en l'an 6 de notre ère. Il reçut à cette occasion le +surnom de Gétulicus. Les Garamantes et les Nasamons s'étaient +joints aux Gétules. Carinius fut spécialement chargé de les en châtier. +Ce général les poursuivit jusqu'à la Marmarique. Une partie de la +III<sup >e</sup> légion reçut la mission de garder la frontière méridionale<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Pline.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> Ibid., <i>Hist. nat.</i>, V, 3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> Florus, l. IV, c. 12. Tacite, <i>Ann.</i>, passim. D. Cassius, lib. LV et +suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort de Juba II; Ptolémée lui succède.</span >--Après cette secousse +qui, peut-être, se fit sentir principalement vers l'est, le règne de +Juba s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part à l'expédition +d'Arabie, et d'après M. Ch. Mùller<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>, il aurait dans cette campagne +épousé ou pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archélaüs, roi de +Cappadoce. Les renseignements à ce sujet sont contradictoires, +mais il paraît certain qu'il ne ramena pas cette femme à Césarée.</p> + +<p>Cléopâtre Séléné mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterrée +dans le magnifique mausolée que Juba avait fait élever à l'est de +sa capitale<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>, et qui est connu maintenant sous le nom de <i>tombeau +de la Chrétienne</i>.</p> + +<p>Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-même cessa de vivre et +fut placé auprès de son épouse dans le mausolée. Il laissait un fils, +Ptolémée, qui lui succéda. L'histoire nous représente ce prince +comme adonné entièrement à ses plaisirs et à ses études, abandonnant +à ses affranchis la direction des affaires. Juba avait reçu +d'Auguste ou de Tibère le titre de citoyen romain; il était en outre +citoyen d'Athènes, duumvir de Gadès et quinquennal de Karthagène<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> <i>Num. de l'Afr. anc.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> <i>Monumentun commune regiæ gentis Mauritaniæ</i>, d'après Pomponius +Mela.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> Masqueray, <i>Compte rendu de la thèse de M. de la Blanchère.</i>; Voir +aussi cette thèse intitulée <i>De rege Juba, régis Jubs filio.</i>; Thorin, 1883.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révolte de Tacfarinas.</span >--Depuis quelques années, un Berbère +du nom de Tacfarinas avait relevé l'étendard de la révolte dans la +Gétulie. Déserteur de la légion romaine, il avait d'abord réuni +une bande d'aventuriers et vécu de pillage et de vols. Vers l'an 17, +les Musulames, alors établis dans les environs de l'Aourès<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>, s'étant +laissés entraîner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans +leurs cantonnements. La révolte s'étendit à l'est jusqu'aux Syrtes +et à l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, +lui fournit son appui consistant particulièrement en cavalerie. Le +proconsul M.F. Camillus rassembla aussitôt ses troupes et les +auxiliaires et, ayant marché résolument à l'ennemi, le mit en complète +déroute. Tacfarinas, avec ses Gétules, se jeta dans les profondeurs +du désert.</p> + +<p>L'année suivante, Tacfarinas, après avoir mis à profit son temps +pour former ses guerriers à la discipline en les habituant à combattre +à la romaine, les uns à pied, les autres à cheval, se porte de +nouveau contre les établissements romains, pâle les bourgades et +les fermes, fait un butin considérable et met en déroute une cohorte +romaine qui lui abandonne un poste fortifié sur le fleuve Pagyda<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. +Plein de confiance, il entreprend le siège de Thala.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> C'est ce qui est établi par Ragot <i>Sahara</i>, 2<sup >e</sup> partie, p. 74.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> Près de Lambèse, selon le même auteur.</blockquote> + +<p>Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction +des opérations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres +et le force à prendre encore la route du sud (20).</p> + +<p>Bien que les honneurs du triomphe eussent été accordés à Apronius, +il faut croire que ses succès n'avaient pas été bien décisifs, +puisque, peu de temps après, Tacfarinas poussa l'audace jusqu'à +proposer à Tibère un traité de paix, à la condition qu'on lui donnât +des terres. Pour toute réponse, l'empereur nomma en l'an 21 +Blæsus, proconsul d'Afrique, et, lui ayant fourni d'importants +renforts (une partie de la IX<sup>e</sup> légion), le chargea d'anéantir la puissance +du chef indigène. Ce fut, avec la plus grande habileté et une +parfaite notion de cette sorte de guerre, que le général romain +mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes fortifiés, +furent divisées en plusieurs corps qui, durant un an, poursuivirent +les rebelles sans relâche ni trêve. Battu chaque fois qu'il était +rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les profondeurs du +désert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni adhérents ni ressources +d'aucune sorte, et l'on put à bon droit considérer la +guerre comme finie. Tibère s'empressa de faire rentrer en Italie +une partie des troupes (22). Blæsus reçut le titre d'<i>imperator</i>.</p> + +<p>Mais Tacfarinas n'était pas homme à se laisser abattre ainsi. La +mort du roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif +pour intriguer chez les indigènes et soulever les tribus de l'ouest. +Soutenu par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encouragé +par le départ de la IX<sup>e</sup> légion, il se lança de nouveau sur le +Tel et se heurta au proconsul Dolabella, successeur de Blæsus. +Profitant du petit nombre de ses ennemis, il glissa entre leurs +cohortes et vint audacieusement mettre le siège devant Tubusuptus +(Tiklat) dans la vallée du Sahel.</p> + +<p>Dolabella, dans cette conjoncture, voulant éviter que les tribus +de l'ouest et du sud (Musulames et Gétules) ne vinssent se joindre +au rebelle, les terrifia en mettant à mort leurs chefs; puis il fit +garder la ligne du sud par des postes et réclama au roi Ptolémée +une armée de secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que +les divisions maurélaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas +et le force à lever le siège de Tubusuptus. Le Berbère veut +fuir vers le sud, mais les issues sont gardées; il se porte vers +l'ouest poursuivi l'épée dans les reins par Dolabella qui l'atteint à +Auzia (Aumale), surprend son camp par une attaque de nuit et le +tue, ainsi que tous ses adhérents (24).</p> + +<p>Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activité, +l'audace et la ténacité causèrent tant de soucis aux Romains. +Cette révolte avait duré huit ans<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>.</p> + +<p>Assassinat de Ptolémée.--A la suite de cette guerre, dans +laquelle Ptolémée avait coopéré si efficacement à réduire le rebelle, +un sénateur fut désigné pour porter au roi de Maurétanie le bâton +d'ivoire et la toge brodée, présents du Sénat, et de le saluer du +titre de roi, d'allié et d'ami.</p> + +<p>La révolte qui venait de causer de si grandes difficultés aux +Romains décida l'empereur à fortifier la Numidie en la détachant +de la province d'Afrique pour la placer sous l'autorité d'un commandant +militaire, légat de rang sénatorial, qui lui obéissait directement. +Quant à la province d'Afrique, s'étendant à l'est d'Hippone +jusqu'aux limites de la Cyrénaïque, elle resta sous l'autorité du +Sénat, représentée par un proconsul (37)<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.</p> + +<p>Le règne de Ptolémée se continua sans que rien de saillant se +produisit, lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appelé à Rome, +par son cousin l'empereur Caligula<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>. Le tyran l'accabla d'abord de +prévenances; puis, soit qu'il fût jaloux de la magnificence du roi +maurétanien et de l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit +qu'il voulût s'emparer de ses immenses richesses, soit enfin qu'il +cédât à un de ses caprices sanguinaires dont il a donné tant d'exemples, +il le fit assassiner. On ignore si Ptolémée fut tué à la sortie +du cirque, ou s'il fut envoyé en exil et mis à mort secrètement, +car les auteurs diffèrent dans leurs versions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a>Tacite, <i>Annales</i>, 1. II, ch. <span class="sc">lii</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> Mommsen, <i>Hist. Rom</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> Ils étaient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de Marc-Antoine.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révolte d'Ædémon. La Maurétanie est réduite en province romaine</span >.--La +nouvelle de l'assassinat du roi Ptolémée causa la plus +grande émotion en Afrique. L'affranchi Ædemon saisit ce prétexte +pour lever l'étendard de la révolte. Les Maures et même les Gétules +le soutinrent, et il fallut plusieurs expéditions pour le réduire. +L'empereur Claude se laissa décerner le triomphe pour les victoires +de ses lieutenants.</p> + +<p>Cependant la révolte n'était pas éteinte. En l'an 41, le préteur +Suétonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pénétra +au cœur de la Tingitane, traversa les chaînes neigeuses du +Grand-Atlas et, enfin, atteignit une rivière nommé le Ger (Guir), +«à travers des solitudes couvertes d'une poussière noire d'où surgissent +çà et là des rochers qui semblent noircis par le feu<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>».</p> + +<p>Hasidius Géta termina la conquête de la Maurétanie occidentale +en rejetant dans le désert les débris des troupes d'un certain Salabus, +roi des Maures, dernier adhérent d'Ædémon.</p> + +<p>La Maurétanie fut réduite en province romaine vers l'an 42, ou +peut-être un peu plus tard, lorsque la dernière résistance eut été +écrasée. Quant à l'ère provinciale de Maurétanie, son point de +départ doit être fixé à l'année 10, date de l'assassinat de Ptolémée<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. +Yol-Césarée reçut le titre de colonie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> Ce fait a été péremptoirement démontré par MM. Berbrugger <i>Rev. +afr</i>., t. p. 30; Général Creuly <i>Ann. de la soc. arch. de Constantine</i>, 1857, +p. 1, et Poulle, <i>id</i>., 1862, p. 261.</blockquote> + +<p><span class="sc">Division et organisation administrative de l'Afrique romaine</span >.--En +l'an 42, il fut procédé, par ordre de Claude, à une nouvelle division +des provinces africaines. Les anciennes demeurèrent placées +sous l'autorité du Sénat. Voici quelle fut la répartition:</p> + +<p>1° <i>Cyrénaïque</i> avec la <i>Crète</i>, régies par un proconsul.</p> + +<p>2° <i>Province proconsulaire d'Afrique</i>, subdivisée en Byzacène et +Zeugitane, formée de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, +régie par un proconsul résidant à Karthage.</p> + +<p>3° Numidie, régie par un légat impérial ou par le proconsul de +la province d'Afrique.</p> + +<p>4° Maurétanie césarienne, s'étendant de Sétif à la Moulouia.</p> + +<p>5° Et Maurélanie Tingitane, de la Moulouia à l'Océan.</p> + +<p>Ces deux dernières provinces, faisant partie du domaine de l'empereur, +furent régies par de simples chevaliers, avec le titre de +procurateurs (<i>procuratores augusti</i>), ne relevant que de l'empereur +et ayant des pouvoirs très étendus. Elles reçurent comme +garnison des troupes de second ordre.</p> + +<p>Jusqu'au règne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province +ou les provinces d'Afrique était en même temps le chef des +troupes: la nécessité obligeait de réunir les deux pouvoirs entre +les mains du même chef, afin de donner plus d'unité à la direction +des affaires. Mais cet empereur, craignant la grande influence +exercée par le proconsul L. Pison, qui disposait d'un effectif de +troupes considérable, donna le commandement de l'armée et des +«nomades» à un lieutenant ou légat du prince, et ne laissa à +Pison que l'administration propre du pays, ce qui engendra de +nombreux conflits<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>. Les empereurs craignaient toujours de laisser +trop de troupes à leurs représentants en Afrique, et nous avons vu, +lors de la révolte de Tacfarinas, Tibère s'empresser de rappeler la +IX<sup >e</sup> légion, alors que le rebelle n'était pas encore vaincu. C'est, +qu'après des victoires, le proconsul sénatorial qui, déjà, était un +personnage considérable, pouvait être proclamé <i>imperator</i> par ses +troupes. Cette séparation des pouvoirs fut maintenue.</p> + +<p>Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces était, pour ainsi +dire, illimité. Le pays, réduit en province romaine, perdait ses anciennes +institutions, et le personnage chargé d'appliquer le +senatus-consulte +qui ordonnait cette incorporation élaborait un ensemble +de lois spéciales à la nouvelle province. Il était, généralement, tenu +grand compte des institutions locales. Quelquefois une commission +de sénateurs l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant +dans son commandement--et l'on sait que la durée de ses +pouvoirs n'était que d'un an--publiait un nouvel édit par lequel +il pouvait modifier, selon son caprice, la loi fondamentale. Il réunissait +dans ses mains tous les pouvoirs militaire, administratif et +judiciaire. A. Thierry a dit à ce sujet: «un arbitraire presque illimité +pesait sur la vie comme sur la fortune des provinciaux.»</p> + +<p>Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les +propriétés du peuple romain<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. Les publicains et les banquiers qui +accompagnaient le proconsul complétaient son œuvre.</p> + +<p>Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste +placer Juba II, comme roi, à la tête de la Numidie qui venait d'être +pressurée par ses gouverneurs. Enfin Caligula décapita la puissance +des proconsuls en leur retirant le commandement militaire. L'action +de l'empereur se fit dès lors sentir directement dans les provinces, +qui cessèrent d'être pressurées aussi violemment par la métropole. +Nous n'allons pas tarder à voir celle d'Afrique exercer à son tour +une grande influence sur la capitale.</p> + +<p>A côté des proconsuls étaient des légats impériaux, officiers +chargés de diverses fonctions militaires et administratives et qui, +bien que soumis aux ordres généraux du gouverneur, étaient directement +sous l'autorité du prince, notamment pour le commandement +des troupes. Un questeur était attaché au proconsul et +ajoutait à son titre celui de propréteur; il était chargé de le suppléer +par délégation. «Il n'y avait de questeurs que dans les provinces +du Sénat<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>». Un intendant (<i>procurator</i>) était chargé de +l'établissement et de la rentrée des impôts, ainsi que de l'administration +des domaines impériaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> V. Dion, LX, 9, et Tacite, <i>Ann</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> Boissière, <i>loc. cit.</i>, p. 217. C'est à cet ouvrage que nous renvoyons +pour une partie de ces détails.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> Boissière, p. 258.</blockquote> + +<p>Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand +nombre d'agents de toute sorte.</p> + +<p>L'autorité religieuse de la province était confiée à un <i>sacerdos +provinciae africae</i>. «Élu parmi les personnes les plus considérées +et les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occupé tous les +emplois dans leurs cités ou qui avaient obtenu le rang de chevalier +romain, il présidait l'assemblée religieuse réunie, tous les ans, à +Karthage. Son emploi était annuel et, au moment de sortir de +charge, il organisait à ses frais des jeux qui étaient appelés <i>ludi +sacerdotales</i><a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>».</p> + +<p>Dans certaines provinces, l'assemblée (<i>concilium</i>) était annuelle: +c'était le cas de celle d'Afrique. Des délégués des cités y prenaient +part et, après la célébration des rites du culte de l'empereur, le +concilium s'occupait de questions administratives et de vœux à +présenter dans l'intérêt de la province. Ses membres exerçaient +un contrôle sur l'administration de leur gouverneur et avaient le +droit de le mettre en accusation.</p> + +<p>La confédération des quatre colonies cirtéennes (Cirta, Mileu, +Rusicade et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour +toute chose, d'une véritable autonomie; «elle formait, dit M. Duruy, +un véritable État, où l'édile municipal était investi des pouvoirs +attribués au questeur romain, dans les provinces proconsulaires<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>»; +elle avait un concilium particulier, dont les attributions étaient +beaucoup plus étendues que dans les provinces. Son clergé et son +culte avaient une physionomie spéciale; ses prêtres, des deux +sexes, portaient le titre de <i>flamines</i>. Chaque colonie était administrée, +pour ses affaires particulières, par un <i>ordo</i>, sorte de conseil +municipal<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> Héron de Villefosse, <i>Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions</i>, +IV<sup >e</sup> série, t. XI, p. 216, 217.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> <i>Hist. des Romains</i>, t. V, p. 360.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Voir l'intéressant travail de M. Pallu de Lessert, dans le <i>Bulletin +des Antiquités africaines</i> de M. Poinssot, année 1884. Voir également +Duruy, <i>Histoire des Romains</i>, t. IV, p. 42 et suiv.</blockquote> + +<p>Les provinces, comme les cités, se choisissaient des patrons, +personnages influents, chargés de défendre leurs droits dans la +métropole.</p> + +<p>Les villes étaient divisées en plusieurs catégories:</p> + +<p>1° Les <i>colonies romaines</i>, dont les citoyens jouissaient de tous +les droits et privilèges du citoyen romain, notamment de l'exemption +du tribut.</p> + +<p>2° Les <i>municipes</i>, dont les habitants, tout en profitant de la +plupart des privilèges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de +suffrage.</p> + +<p>3° Les <i>colonies latines</i>, dont les habitants avaient le droit d'acquérir +et de transmettre la propriété quiritaire (<i>jus commercii</i>), +mais qui ne possédaient pas le <i>jus connubii</i>, conférant la puissance +paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, à l'expiration de leur +charge, étaient capables du droit de cité romain.</p> + +<p>Il y avait encore les villes alliées, les villes libres et les villes +exemptes d'impôts.</p> + +<p>Les cités avaient, en général, la libre disposition de leurs revenus, +sous la direction d'une assemblée de magistrats municipaux: la +<i>curie</i> ou <i>ordo decurionum</i>, composée de notables qui conféraient, +à l'élection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat, +pour s'assurer leurs suffrages, était obligé de verser des +sommes considérables dans la caisse municipale, et de promettre +des fêtes et des travaux. Une fois élu, il supportait une partie des +dépenses de la cité et était pécuniairement responsable de la +rentrée de l'impôt. Il arriva un temps où ces honneurs, autrefois si +recherchés, furent refusés et fuis par les citoyens, qui les considéraient, +à bon droit, comme une cause de ruine.</p> + +<p>Les terres ayant appartenu aux princes indigènes et celles qui +provenaient de séquestre, avaient été incorporées au domaine du +peuple romain. Le reste des terres était généralement laissé aux +indigènes, mais à titre de simple occupation et à charge de payer +une redevance représentative du fermage.</p> + +<p>Les obligations des provinciaux étaient de quatre sortes: l'impôt +personnel, l'impôt foncier, les douanes et droits régaliens, et les +réquisitions.</p> + +<p>L'impôt foncier, payable en nature ou en argent, devait représenter +en général le dizième de la récolte<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>. L'Afrique rachetait en +général cet impôt par une indemnité fixe en argent.</p> + +<p>La province devait fournir le blé nécessaire à la nourriture des +armées et des matelots employés à sa garde, procurer les logements +nécessaires pour les soldats et même équiper parfois des +auxiliaires.</p> + +<p>Ces charges étaient du reste assez variables selon les localités. +Ainsi, la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la +capitation, même pour les femmes<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Cet impôt se perçoit encore sur les indigènes d'Afrique sous le nom +d'Achour (Dîme).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> Duruy, <i>Hist. des Romains</i>, t. II, p. 177 et suiv.</blockquote> + +<p>Quant à la condition des personnes, elle était la même que dans +le reste des conquêtes romaines. Le citoyen romain, qu'il provînt, +soit des municipes d'Italie, soit des <i>colonies</i> romaines, était au +sommet de l'échelle. Il recevait des concessions de terres qu'il +faisait cultiver par l'esclave ou par le paysan. Les soldats étaient +également pourvus de concessions, mais ils formaient des colonies +purement militaires, où les civils ne pénétraient pas.</p> + +<p>Le colon ou paysan, bien qu'il ne fût pas esclave, était généralement +attaché à la glèbe. «Un certain nombre de gens du peuple +était assigné sur chaque propriété (<i>affixus, assignatus</i>); leur personne +suivait la condition de la terre. Les propriétaires s'appelaient +leurs maîtres»<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Plus tard, ils recevront le nom de serfs.</p> + +<p>La condition de l'esclave était particulièrement dure; ceux nés +sur le domaine étaient un peu moins maltraités que ceux achetés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> Lacroix, <i>Revue africaine</i>, N° 79, p. 23.</blockquote> + +<p><span class="sc">Chronologie des rois de Maurétanie</span >.--Bokkus I<sup >er</sup> règne sur +les deux Maurétanies vers l'an 106 av. J.-C.</p> + +<p>Vers l'an 80, ses deux fils lui succèdent et se partagent son +royaume.</p> + +<p>Bokkus II reçoit la Maurétanie orientale.</p> + +<p>Bogud I<sup >er</sup>, la Maurétanie occidentale, augmentée de la Sétifienne, +en 46.</p> + +<p>En 44, Bokkus III succède à son père Bogud I<sup >er</sup>. La même année +il perd la Sétifienne, qui est reprise par Arabion.</p> + +<p>En 40, Bogud II succède à son père Bokkus II.</p> + +<p>En 38, Bokkus III reste seul maître des deux Maurétanies. Il +meurt en 33.</p> + +<p>La Maurétanie reste jusqu'en 25 sans roi.</p> + +<p>Juba II est nommé roi de Maurétanie en 25, et règne jusqu'en +23 ap. J.-C.</p> + +<p>Ptolémée règne de 23 à 40.</p> +<a name="a8" id="a8"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h4>L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE</h4> + +<p class="mid">43-297</p> + +<p>État de l'Afrique au <span class="sc">i</span ><sup >er</sup> siècle; productions, commerce, relations.--État des +populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres +civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque.--Expéditions +en Tripolitaine et dans l'extrême sud.--L'Afrique +sous Trajan.--Nouvelle révolte des Juifs.--L'Afrique sous Hadrien; +insurrection des Maures.--Nouvelles révoltes sous Antonin, Marc-Aurèle +et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime Sévère.--Progrès +de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions.--Caracalla, +son édit d'émancipation.--Macrin et Elagabal.--Alexandre +Sévère.--Les Gordiens; révolte, de Capellien et de Sabianus.--Période +d'anarchie; révoltes en Afrique.--Persécutions contre les chrétiens.--Période +des trente tyrans.--Dioclétien; révolte des Quinquégentiens.--Nouvelles +divisions géographiques de l'Afrique.</p> + +<p><span class="sc">État de l'Afrique au i</span ><sup >er</sup> <span class="sc">siècle; productions, commerce, relations</span >.--Ainsi +l'autorité romaine régnait sans conteste sur toute +l'Afrique du nord, la Berbérie, de l'Egypte à l'Océan. Il avait fallu +près de deux siècles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer +cette conquête; mais nous avons vu avec quelle prudence, par +quelle suite de transitions habilement ménagées, il y était arrivé.</p> + +<p>Au moment où la Berbérie entre dans une ère nouvelle, il convient +de se rendre bien compte de sa situation matérielle et de +l'état de ses populations.</p> + +<p>L'Afrique propre, la première occupée, est couverte de colonies +latines; «les notables des villes recevaient avec reconnaissance le +droit de cité; leurs enfants prirent des noms romains, reçurent une +éducation romaine; la carrière des emplois et des honneurs +s'ouvrit devant eux<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>». Dans les campagnes de cette fertile province, +les patriciens s'étaient taillé de beaux domaines et le pays +n'avait pas échappé à la formation des <i>latifundia</i>, qui avaient eu, +en Italie, des conséquences si funestes. Mais, si «l'on y trouvait, +selon Aggenus Urbicus, des domaines privés plus vastes que ceux +de l'État, ils étaient occupés par un grand nombre de cultivateurs; +la maison du maître était entourée de villages qui lui faisaient une +ceinture de fortifications<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>». Du reste, la petite propriété était +constituée aussi par les concessions aux vétérans, ou par la vente +ou la location à des émigrants. Ainsi les progrès de la culture<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>, +loin d'avoir été arrêtés par la conquête, lui durent, au contraire, +une plus grande extension. Leptis Magna, Hadrumète, Utique et +surtout Karthage, étaient les principaux ports où les céréales venaient +s'entasser. Là les flottes de toute l'Italie chargeaient les +grains, et c'est particulièrement de l'Afrique que Rome tirait ses +approvisionnements. Les blés d'Egypte allaient dans les autres +parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibère, sous Claude, la population +romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et faisait +entendre ses murmures, ou se mettait en rébellion, au moindre +retard, car la conséquence immédiate était la famine. On l'avait +bien vu, lors de la lutte entre César et Pompée, quand celui-ci +avait arrêté les convois d'Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> Hase, <i>Sur l'établissement Romain</i> (<i>Rev. afr.</i>, p. 301).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> F. Lacroix, <i>Afrique ancienne</i> (<i>Rev. afr.</i>, N° 73, p. 18).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> On sait que les Karthaginois avaient perfectionné la culture en +Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux cultivateurs +italiens.</blockquote> + +<p>Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages +d'Afrique, Claude accorda des immunités particulières pour +encourager les importations de blé, Néron exempta de tout impôt +les navires servant au transport du blé. Commode créa la flotte +d'Afrique, affectée spécialement à cet usage, et ses successeurs +perfectionnèrent cette institution. Un préfet de l'<i>Annone</i>, résidant +en Afrique, fut chargé d'assurer les approvisionnements.</p> + +<p>Après le blé, l'huile était une des principales branches d'exportation, +mais, de même que l'huile faite actuellement par nos Kabiles, +elle était de qualité inférieure, et sa mauvaise odeur la dépréciait +beaucoup, de sorte qu'on ne l'employait guère que dans +les gymnases.</p> + +<p>Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le +sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les +marbres, tels étaient ensuite les principaux articles d'exportation<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>. +A ces productions, il faut ajouter les bêtes féroces servant aux combats +du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux éléphants, il +est à peu près démontré qu'ils n'existaient plus en Berbérie à l'état +sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et autres auteurs. +Ils étaient sans doute amenés de l'intérieur par les caravanes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Cf. Hirtius, <i>Bell. afr.</i>, Pline, Hérodote, Strabon, Appien, <i>Bell. civ.</i>, +Suétone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.</blockquote> + +<p>Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la +métropole punique, relevée de ses ruines et toujours la reine de +l'Afrique par sa magnificence et sa civilisation. Dans son port, les +vaisseaux venus de tous les points de la Méditerranée se pressaient +pour charger les grains, les bois précieux, la poudre d'or, l'ivoire, +les marbres, les bêtes féroces, les chevaux numides, les nègres. +Une population punique importante dominait dans cette ville, elle +y avait conservé ses mœurs, sa langue et sa religion. Le temple +d'Astarté (<i>Tanit</i>), divinité phénicienne admise par les Romains +dans leur Panthéon, sous le nom de Juno Cœlestis, avait été reconstruit +avec une nouvelle splendeur; nous verrons plus tard un +empereur donner une consécration officielle à ce culte barbare +dont les divinités exigeaient des sacrifices humains.</p> + +<p>La Cyrénaïque fournissait en quantité les blés, l'huile et les +vins. «Derrière cette province passait la route commerciale qui +unissait l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane, +partie de la haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela +et des Garamantes, où elle trouvait les marchands de Leptis, puis +descendait au sud par le pays des Atarantes et des Atlantes, pour +rencontrer ceux de la Nigritie<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.</blockquote> + +<p>Dans la Numidie et la Maurétanie, les principaux ports de commerce +étaient Igilgilis (Djidjelli), Saldœ, Yol-Césarée, Siga (à +l'embouchure de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de +l'ouest et l'Espagne, et même jusqu'en Gaule, des relations suivies +qui avaient amené des alliances de famille. Nous avons vu que +Juba II était magistrat municipal de Carthagène.</p> + +<p><span class="sc">État des populations</span >.--Examinons maintenant ce que devenait +le peuple indigène en présence de la colonisation romaine. La vieille +race berbère commençait à subir une transformation; diminuée par +les guerres incessantes où elle prodiguait son sang avec tant de +générosité, elle était refoulée par la colonisation romaine et commençait +à s'assimiler ou à disparaître dans la province d'Afrique ou +la Numidie. Mais dans toute la Maurétanie et certains massifs +montagneux, comme le <i>Mons ferratus</i> (la grande Kabilie), elle se +conservait intacte et se préparait à de nouvelles luttes. Sur +la ligne des hauts plateaux, se pressaient les tribus gétules, toujours +prêtes à envahir le Tel pour le piller et autant que possible +s'y fixer. On a pu constater cette tendance des tribus du désert, +par la demande de terres faite par Tacfarinas à Tibère. Nous les +verrons s'avancer continuellement, par un mouvement lent et irrésistible, +pour s'étendre sur les restes des vieilles tribus berbères et +les remplacer à mesure que la puissance romaine s'affaiblira.</p> + +<p>Ces Berbères, établis au delà de la limite de l'occupation romaine, +reconnaissaient en général la suzeraineté du peuple-roi, +particulièrement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en +temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre. +«On utilisait ainsi les Berbères soumis dans l'intérêt de Rome, +mais on ne les organisait pas à la manière romaine, comme aussi +on ne les employait pas dans l'armée. En dehors de leur propre +province, les irréguliers de Maurétanie furent aussi utilisés, plus +tard, en grand nombre, surtout comme cavaliers, tandis qu'on ne +procédait pas ainsi pour les Numides<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>».</p> + +<p>En Cyrénaïque, la population n'avait pas subi de grandes modifications. +Les Juifs, déportés autrefois de Palestine dans cette province<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>, +y avaient prospéré malgré les mauvais traitements auxquels +ils étaient en butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils +inspiraient. Ayant eu recours à la justice d'Auguste pour être protégés, +ce prince envoya des ordres à Flavius, préteur de Lybie, +pour qu'il veillât à ce qu'ils ne fussent pas troublés dans leurs biens +et l'exercice de leur culte. En l'an 14 av. J.-C, un rescrit de +Marcus Agrippa ordonna «qu'ils seraient maintenus dans l'exercice +de leurs droits et que si, dans quelque ville, on avait diverti de +l'argent sacré, il serait restitué aux Juifs par des commissaires +nommés à cet effet<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>». Nous verrons avant peu l'esprit d'indiscipline +de ces Juifs, surexcité par les événements de Judée, leur +attirer de terribles répressions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a> Mommsen, <i>Histoire Romaine</i>, t. V, trad. par M. Pallu de Lessert.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> A la suite de la prise de Jérusalem par Ptolémée Soter, vers 320 +av. J.-C. V. Josèphe, <i>contra Appio</i>, II, 4, cité par M. Cahen dans son +travail sur les Juifs (<i>Soc. arch.</i>, 1867).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162"> +(retour) </a> Passage reproduit par d'Avezac dans l'<i>Afrique ancienne</i>, p. 124.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles</span >.--Après +quelques années de tranquillité, l'Afrique ressentit le +contre-coup de l'anarchie qui termina et suivit le règne de Néron. +Pendant que Vindex levait l'étendard de la révolte en Gaule, Clodius +Macer, légat d'Afrique, retenait les convois de blé et prenait +le titre de propréteur, pour bien montrer qu'il avait abandonné le +service de l'empereur. Bientôt il se proclama indépendant et leva +de nouvelles troupes parmi les indigènes qu'il forma en légion<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.</p> + +<p>Le 9 juin 68, Néron terminait sa triste carrière et était remplacé +par Galba, ancien proconsul d'Afrique<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Un de ses premiers soins +fut de se débarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la +légion Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes +d'Afrique et obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui +commandait les Maurétanies et disposait de troupes nombreuses. +Mais bientôt Galba est assassiné (juin 68)<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. Othon et Vitellius lui +succèdent. Ces trois règnes avaient duré dix-huit mois, triste période +remplie par les meurtres, les révoltes et l'anarchie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> Tacite, <i>Ann.</i>., lib. II, cap. <span class="sc">xcvii</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> Il avait reçu cette fonction de Claude et la garda deux ans.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurétanie tingitane, +Trébonius Garucianus.</blockquote> + +<p>A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se déclarer +indépendant à son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes +et cinq ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'étaient +des forces imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait espérer le +succès; mais au moment où il se préparait à passer dans la Tingitane, +pour, de là, envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province +le fit assassiner, et ses troupes se prononcèrent pour Vitellius, +qui ne jouit pas longtemps du pouvoir et succomba à son tour en +décembre 69.</p> + +<p><span class="sc">L'Afrique sous Vespasien</span >.--Enfin Vespasien resta seul maître +du pouvoir. C'était aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il +s'était fait remarquer dans son commandement par une honnêteté +bien rare pour l'époque. On raconte même que les habitants d'Hadrumète, +irrités de sa parcimonie dans les fêtes, l'assaillirent un +jour en lui lançant des raves à la tête.</p> + +<p>Lucius Pison était alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement +à l'écart des factions et cependant on le soupçonnait d'être +partisan de Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'étaient +réfugiés dans sa province. Ce parti avait encore de nombreux adhérents +en Gaule et l'on craignait que Pison ne fit alliance avec eux, +ce qui aurait eu pour conséquence immédiate la famine. Le légat +qui commandait les troupes, Valérius Festus, cédant à son ambition, +exploita perfidement cette situation en peignant, dans ses +rapports, la révolte comme imminente. Un certain Papirius, qui +avait déjà pris part au meurtre de Macer, arrive en Afrique dans +le but de tuer le proconsul. Pison prévenu le fait mettre à mort et +adresse une proclamation au peuple. Mais bientôt les soldats auxiliaires +dépêchés par Festus pénétrent dans sa demeure et demandent +le proconsul. Un esclave déclare qu'il est Pison et tombe sous +leurs coups. Ce dévouement ne sauve pas son maître, qui est +reconnu par le procurateur B. Massa et mis à mort.</p> + +<p>Ainsi délivré de son rival, Festus alla au camp, fit mettre à mort +les soldats sur la fidélité desquels il avait des doutes et récompensa +les autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui +divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuyés +par les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70).</p> + +<p>Pour châtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans +leur pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les défilés +des montagnes, chemin difficile et peu usité, mais plus court. La +Phazanie qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expédition +de Balbus, fut de nouveau contrainte à la soumission et au +paiement d'un tribut.</p> + +<p><span class="sc">Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque</span >.--Un certain Jonathas +ayant fait partie de ces zélateurs, ou sicaires, dont les excès +avaient attiré de si grands malheurs à leur nation, vint se réfugier +à Cyrène. Ayant réuni autour de lui environ deux mille misérables +de son espèce, il alla camper au désert en proclamant son intention +de réformer la religion juive. Catullus prêteur de Libye, +appelé par les orthodoxes juifs, arriva à la tête de ses troupes et, +ayant cerné les rebelles, les massacra presque tous. Jonathas, le +promoteur du mouvement, avait pu s'échapper, mais il fut arrêté +et comme le préteur voulait le faire périr il prétendit qu'il avait +des révélations importantes à lui faire sur l'origine de la conspiration. +Catullus qui, au dire de l'historien Flavien Josèphe, était un +homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait tirer de son prisonnier; +se faisant désigner par lui les juifs les plus riches, il les +mit à mort et s'empara de leur fortune. La plus grande terreur +pesa sur cette population qui vit périr en peu de temps trois mille +de ses principaux citoyens.</p> + +<p>Après cette exécution, Catullus se rendit à Rome en emmenant +le délateur et un certain nombre d'israélites notables d'Alexandrie, +parmi lesquels Josèphe lui-même, désignés comme chefs du complot. +Mais Vespasien, éclairé par son fils Titus, ne s'y trompa +point. Il rendit aussitôt la liberté aux prisonniers à l'exception de +Jonathas qu'il fit brûler vif.</p> + +<p><span class="sc">Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême sud</span >.--Après la +mort de Vespasien et le court règne de Titus, l'empire échut à +Domitien. Sous son règne, de nouvelles expéditions furent faites +au sud de la Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de +cette province, se rendit à Garama, puis à Audjela, et de là jusqu'en +Ethiopie.</p> + +<p>Quelque temps après les Nasamons s'étant révoltés et ayant +massacré les collecteurs d'impôts, le même général marcha contre +eux et après différentes péripéties en fit un massacre horrible. +Domitien annonça au Sénat que ces incorrigibles pillards étaient +détruits<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. Vers la même époque, Marsys, roi de cette peuplade, +s'étant rendu auprès de Domitien, alors dans les Gaules, le décida +à faire une expédition en Ethiopie où, disait-il, existaient de +grandes quantités d'or.</p> + +<p>Julius Maternus, chargé du commandement de cette expédition, +arriva dans le pays des Garamantes où le roi de cette contrée se joignit +à lui avec des contingents. Ainsi guidées par les Garamantes, +les troupes romaines atteignirent, après sept mois de marche, le +pays d'<i>Agisymba</i><a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>, «patrie des rhinocéros» (de 81 à 96).</p> + +<p>La réussite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu, +est vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous +demander avec M. Ragot<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a> si, malgré nos connaissances et les moyens +dont nous disposons actuellement, nous serions à même d'en faire +autant. Malheureusement les détails que nous possédons sur cette +expédition se réduisent à quelques lignes. L'Afrique proprement +dite paraît avoir été assez calme pendant cette période.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> Zonare, <i>Ann.</i>, 1. XI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de Saint-Martin, +<i>Le Nord de l'Afrique</i>, p. 231.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> <i>Sahara</i>, p. 191.</blockquote> + +<p><span class="sc">L'Afrique sous Trajan</span >.--Après le court règne de Nerva, +Trajan fut investi du pouvoir suprême (28 janvier 98).</p> + +<p>Ce prince guerrier employa largement l'élément berbère dans +ses campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire, +qui n'avait guère dépassé la ligne de Theveste-Lambèse, jusqu'au +Djerid. Il fonda notamment un établissement militaire au +lieu appelé ad-Majores (au nord de Negrin) point stratégique qui +commandait les routes du sud et de l'est<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>. Thamugas, voisine et +rivale de Lambèse, date également de cette époque. C'est là probablement +que furent établis les vétérans de la XXX<sup >e</sup> légion. Une +autre colonie de vétérans était fondée vers la même époque à +Sitifis, sous la dénomination de Nerviana Augusta Martialis.</p> + +<p>Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait +livrée aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius +Priscus, secondé par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis +le pays en coupe réglée, vendant la justice et étendant à tout ses +prévarications. Poussés à bout par tant d'injustices, les habitants +portèrent leurs doléances au Sénat<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Ils trouvèrent comme défenseurs +Tacite et Pline le jeune et, grâce aux efforts de ces hommes +illustres, obtinrent gain de cause.....en principe, car le proconsul, +déclaré coupable, fut simplement exilé sans qu'on le dépouillât de +ses richesses mal acquises.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> Ibid., p. 192.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> Déjà en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrénaïque avait été défendue devant +le Sénat et c'est la grande voix de Cicéron qui avait plaidé sa cause.</blockquote> + +<p><span class="sc">Nouvelle révolte des Juifs</span >.--A la fin du règne de Trajan (en +l'an 115), les Juifs de la Cyrénaïque, devenus très nombreux depuis +la destruction du temple par Titus, fanatisés par leurs malheurs et +irrités par les mauvais traitements auxquels ils étaient soumis, se +mirent en état de révolte. Le général Lupus ayant marché contre +eux, fut vaincu et contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif +nommé Andréas (ou Lucus), était à la tête de ce mouvement qui +fut caractérisé par des cruautés épouvantables. Tout ce qui était +romain et grec tomba sous les coups des rebelles; ce fut une orgie +de sang. Les juifs allèrent, dit-on, jusqu'à manger la chair de +leurs victimes et à se couvrir de leur sang. Par représailles, ils les +forcèrent, à leur tour, à combattre dans le cirque, ou les firent déchirer +par les bêtes féroces. Dans la seule Cyrénaïque, deux cent +vingt mille personnes auraient ainsi trouvé la mort<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> Dion Cassius.</blockquote> + +<p>Trajan était alors retenu en Orient par la guerre contre les +Parthes, qui nécessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations +de la Cyrénaïque abandonnées à elles-mêmes, étaient sans +force pour résister aux rebelles, dont le nombre était considérable. +Alliés aux révoltés d'Egypte, les juifs se livrèrent à tous les excès. +Cependant Marcius Turbo, ayant reçu de l'empereur l'ordre de +marcher contre les rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes, +tant en infanterie qu'en cavalerie et même une division +navale. Mais c'était une véritable guerre à entreprendre et il fallut +toute l'habileté de ce général pour triompher de cette révolte qui +se prolongea jusqu'à l'avènement d'Hadrien. La répression que +les juifs s'étaient ainsi attirée fut sévère, et il est probable qu'à +cette occasion un grand nombre d'entre eux émigrèrent dans +l'ouest et se mêlèrent à la population indigène de la Berbérie.</p> + +<p><span class="sc">L'Afrique sous Hadrien. Insurrections des Maures</span >.--En 117, +commença le beau règne d'Hadrien. Un soulèvement général des +Maures concorde avec son élévation. C'est à la voix d'un Berbère +latinisé du nom de Lusius Quiétus que les indigènes prennent les +armes. Ce chef avait été chargé de conduire à Trajan un corps de +troupes maures, et il s'était tellement distingué, dans la guerre +contre les Parthes et dans celle de Judée, que l'empereur lui avait +donné le gouvernement de la Palestine. Rappelé en Afrique, il +renia la fidélité dont il avait donné des preuves si éclatantes, pour +entraîner ses compatriotes à la révolte.</p> + +<p>Marcius Turbo appelé de la Cyrénaïque, et nommé proconsul +d'Afrique, reçut la difficile mission de réduire cette révolte qui +avait pris des proportions générales. Quiétus fut mis à mort; mais +Turbo ne triompha des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour +le récompenser de ses services, il reçut des honneurs particuliers +et fut ensuite nommé gouverneur de la Dacie.</p> + +<p>En 122 une nouvelle insurrection de la Maurétanie décida l'empereur +à passer en Afrique<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>. Après avoir apaisé la révolte, Hadrien +visita la contrée et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits. +Ayant vu par lui-même ce qui était nécessaire, il prescrivit l'ouverture +de routes et fit établir toute une ligne de postes avancés, +pour préserver les colonies contre les incursions des Maures. Vers +la fin de 123, ou au commencement de 124, le quartier général de +la III<sup >e</sup> légion fut transféré à Lambèse. L'achèvement de la route de +Karthage à Théveste, venait d'avoir lieu, et, en assurant la facilité +des communications, permettait de reporter les lignes plus à +l'ouest.</p> + +<p>En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain +nombre de villes furent élevées par lui au rang de colonies +et il concéda des terres à ses vétérans. Il imprima une puissante +impulsion à la colonisation du pays, le dotant de monuments et de +routes, si bien qu'il reçut sur des monnaies le titre de «restaurateur +de l'Afrique.» Les villes imitèrent son exemple et une inscription +nous apprend que Cirta construisit à ses frais les ponts +de la route de Rusicade<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>. C'est sans doute dans ce voyage qu'il +parcourut la Cyrénaïque. Ce pays était ruiné et en partie dépeuplé +depuis la révolte des juifs. Il y amena des colons et fonda de nouveaux +établissements, notamment une ville à laquelle il donna son +nom. Adrianopolis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> Une inscription récemment découverte à <i>Rapidi</i>, Sour Djouâb, confirme +ce fait. Voir <i>Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions</i>, IV<sup >e</sup> série, +t. IX, pp. 198 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> Duruy, <i>Hist. des Romains</i>, t. V, p. 54 et suiv.</blockquote> + +<p>Hadrien vint sans doute une troisième fois en Afrique (vers 129). +Les documents à cet égard manquent de précision. Dans tous les +cas, il s'occupa avec sollicitude du développement de la colonisation +et le pays garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de +sa belle-mère Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance +particulière qui prouve bien que les conditions physiques du pays +n'ont pas changé: il n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique +et sa venue coïncida avec le retour des pluies<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> Spartien, <i>Hadrian</i>. XXII.</blockquote> + +<p><span class="sc">Nouvelles révoltes sous Antonin, Marc-Aurèle et Commode +(138-190)</span >.--Antonin succéda à Hadrien en 138. Les Maures en +profitèrent pour envahir de nouveau les contrées colonisées et +porter partout le feu et la révolte. Il est probable que les Gétules +se joignirent à cette levée de boucliers. La situation devint si +grave que l'empereur dut venir en personne combattre les rebelles. +Il les vainquit; dit Pausanias, et les contraignit à se réfugier «aux +extrémités de la Libye, vers la chaîne du Mont-Atlas et les +peuples qui y habitent», Les documents fournis par l'histoire +sont si pauvres qu'il est impossible de se rendre compte de +cette campagne et de conjecturer dans quelle direction les Berbères +furent repoussés. M. Ragot<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a> pense que l'empereur se décida +à reporter alors la ligne d'occupation et de fortification +jusqu'au delà de l'Aourès, précaution qui devait, hélas, être bien +insuffisante.</p> + +<p>Sous le règne de Marc-Aurèle, nouvelle insurrection des Maures +Maziques et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en +Espagne. «Ni les garnisons romaines, ni le détroit de Gadès, +n'empêchèrent les hordes de l'Atlas de prendre l'offensive, de pénétrer +en Europe et de ravager une grande partie de l'Espagne<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>.» +Peut-être, comme le fait remarquer Lacroix<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, ne s'agit-il ici que +d'expéditions maritimes. Il est certain d'autre part, que les proconsuls +d'Afrique luttèrent pour ainsi dire sans relâche contre les +invasions des indigènes maures et gétules. «Rome, dit encore +Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de préserver ses frontières.» +Marc-Aurèle dut envoyer de nouvelles troupes. L'Afrique +cessa d'être une province sénatoriale, et le gouverneur de la Maurétanie +ne fut qu'un légat propréteur.</p> + +<p>En 188, les Maures étaient de nouveau en état de révolte. L'empereur +Commode parla d'aller les combattre en personne; mais +après avoir obtenu du Sénat l'argent nécessaire, il préféra l'employer +à ses débauches et se contenta d'envoyer en Afrique des +lieutenants<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>. Pertinax dont le règne éphémère devait faire suite au +sien, opéra la pacification de l'Afrique (190).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> <i>Loc. cit.</i>, p. 194.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> Jul. Capitolin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> <i>Numidie et Maurétanie</i>, p. 180.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> Lampride<i>; Commode</i>, ch. IX et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les empereurs africains. Septime Sévère</span >.--Septime Sévère, +natif de Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclamé +empereur par les légions de Pannonie. Ce prince fit largement +profiter l'Afrique de la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout +à punir, et à repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, +ayant pu apprécier par lui-même le tort que les incursions +des nomades faisaient à la colonisation. Les troupes romaines pénétrèrent +encore dans la Phazanie et établirent une ligne de postes +fortifiés de Tripoli à Garama<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>. Karthage et Leptis reçurent de lui +le droit italique.</p> + +<p>Sévère montra constamment pour l'Afrique une grande prédilection. +Il y fit exécuter des travaux considérables dont de nombreuses +inscriptions ont conservé le souvenir. A Rome il s'entoura +d'Africains et composa sa garde personnelle, en grande partie, de +ses compatriotes. Les Africains, en Italie, se distinguèrent particulièrement +dans le barreau et à l'armée. La langue punique, ou +peut-être berbère, car les historiens de l'époque ne paraissent pas +soupçonner qu'il en existât une, était parlée dans l'entourage de +l'empereur. L'impératrice Julia Domna, syrienne d'origine, était +très favorable aux orientaux. L'Afrique rendait à Sévère l'affection +qu'il lui témoignait; l'on dit qu'après sa mort les Berbères le mirent +au rang des dieux<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>; dans tous les cas, aucune révolte n'est signalée +sous son règne, dans cette Afrique, depuis si longtemps en proie +à l'insurrection.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> Le Docteur Barth en a retrouvé les traces.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> Hérodien.</blockquote> + +<p>On est porté à supposer que ce prince sépara la Numidie de la +proconsulaire, et envoya à celle-ci un légat impérial, tandis que +l'ancienne Afrique restait sous l'autorité administrative du proconsul.</p> + +<p><span class="sc">Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions</span >.--La +religion chrétienne s'était introduite dans les villes +de l'Afrique à peu près en même temps qu'en Italie. La Cyrénaïque +fut une des premières contrées où les apôtres allèrent +prêcher la nouvelle doctrine. Dès l'an 40, saint Marc qui était +juif cyrénéen, vint dans son pays faire des prosélytes, jusque vers +61, époque où il alla à Alexandrie, fonder diverses paroisses. +Devenu chef de cette église, il n'oublia pas sa patrie, y revint +plusieurs fois et y institua, dit-on, les premiers évêques.</p> + +<p>Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pénétra avec moins +d'éclat; néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion +ne tarda pas à devenir considérable. On sait quel était l'esprit de +ces premiers chrétiens: la vieille société devait disparaître pour +faire place au règne du Christ. Ce n'était rien moins qu'une profonde +révolution sociale qui se préparait et, si les Romains s'étaient +montrés très tolérants pour les dieux des peuples qu'ils avaient +conquis, ils ne pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui +disait: «Mon royaume n'est pas de ce monde», et qui prêchait +l'égalité absolue de tous les hommes. L'empereur, souverain pontife, +divinisé après sa mort, était directement attaqué, de même +que l'état social reposant sur l'esclavage. Enfin les chrétiens refusaient +le service militaire. Il n'est donc pas surprenant que le +pouvoir cherchât à s'opposer aux progrès de pareils adversaires. +Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande modération. +Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au sujet des +druides, prit les premières mesures contre ceux qui <i>christianisaient</i> +ou <i>judaïsaient</i>, car, dans le principe, on confondit les adeptes des +deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger d'une +secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne +furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante, +commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles +on ferma les yeux.</p> + +<p>Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S'ils sont +accusés et convaincus,--écrivit-il à ses gouverneurs,--punissez-les.» +Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se +produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement +sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa +déclaration, on l'incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il +interrogeait les chrétiens du haut de son tribunal, en présence du +peuple, que les soldats avaient peine à contenir. S'ils persistaient, +on les condamnait à mort<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> Duruy, <i>Hist. des Romains</i>.</blockquote> + +<p>Sous les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne +fit de grands progrès. Les néophytes, loin d'être terrifiés +par les mauvais traitements, recherchaient le martyre. La crédulité +publique, les révélations arrachées aux esclaves par la torture, +étaient cause qu'on les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors +c'était plutôt la vindicte publique que le représentant de la loi +qui les châtiait.</p> + +<p>Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens +d'Afrique. Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre +hommage au génie de l'empereur, était puni de mort. En l'an 200, +douze chrétiens, sept hommes et cinq femmes, ayant été amenés à +Saturnin, proconsul de la province d'Afrique, subirent le martyre. +On les considère comme les douze premiers confesseurs de +l'église d'Afrique. Peu après avait lieu à Karthage le supplice de +sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les chrétiens, dès lors, se +mirent à chercher le martyre avec avidité et l'on vit des épouses +résister aux larmes de leur famille, repousser leurs enfants, +répondre aux exhortations, aux conseils du représentant de l'autorité +par des provocations, et ne chercher qu'à apaiser leur soif +de souffrance et de tourments.</p> + +<p>Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l'époque +de la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme +tant d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu +des supplices qui l'avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi +les persécutions allaient directement contre leur but.</p> + +<p><span class="sc">Caracalla. Son édit d'émancipation.</span >--Caracalla continua les +travaux commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il +cher aux Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de +leur reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillité +dont il avait si grand besoin.</p> + +<p>Par son édit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen à +tous les habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc +plus en principe que deux catégories, le citoyen et l'esclave. +Mais, dans la pratique, on ne voit pas que la condition des personnes +en ait subi un réel changement, «Si cet édit<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a> proclamait +une émancipation générale, pourquoi les désignations de villes +libres, ou municipales, ou coloniales, de droit italique, de droit +latin, etc., ont-elles continué à subsister? A-t-il empêché les nouveaux +citoyens d'être décapités par le bourreau ou cloués au gibet?»</p> + +<p>En réalité cette mesure n'avait de libéral que l'apparence: son +but était de se procurer de l'argent et des hommes, en étendant +l'impôt à tous et en supprimant les exemptions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> Poulle, <i>loc. cit.</i>, p. 115.</blockquote> + +<p><span class="sc">Macrin et Elagabal.</span >--Macrin, le troisième empereur africain, +était né à Yol-Césarée. C'était un avocat que son audace et son +succès portèrent au poste de préfet du prétoire. Le meurtrier de +Caracalla fut d'abord bien accueilli par le sénat (217), mais bientôt +on apprit qu'Elagabal, grand-prêtre du soleil à Edesse, âgé seulement +de 17 ans, avait été proclamé par les soldats à l'instigation +de Julia Mœsa, sœur de l'impératrice Julia Domna. Ayant essayé +de lutter contre son compétiteur, Macrin périt avec son fils +Diadumène à Chalcédoine (avril 218). Dans son règne aussi court +qu'agité, il avait trouvé le temps de réduire sensiblement les +impôts.</p> + +<p>Bassien-Elagabal était fils de Socuzis, ancien légat de la III<sup >e</sup> +légion, et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans +en Afrique <a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Dans le cours de son règne, ce prince, qui avait +importé à Rome les rites et coutumes de l'Orient, procéda en +grande pompe à une ridicule cérémonie par laquelle il maria la +déesse <i>Tanit</i> de Karthage, représentée par une pierre triangulaire, +avec le Dieu <i>Gabal</i> (Alah-Gabal), un aérolithe rapporté de Syrie<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.</p> + +<p>En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'était attribué les +noms de Marc-Aurèle Antonin. Après un court règne de cinq ans, +il fut à son tour mis à mort par les soldats. Une révolte avait eu +lieu dans la Césarienne peu de temps auparavant (222).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> Voir l'intéressante communication de M. L. Rénier à l'Académie +des Inscr. et Belles-Lettres, séance du 21 juin 1878.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> Voir les <i>Comptes-rendus</i> de cette Académie.</blockquote> + +<p><span class="sc">Alexandre Sévère.</span >--L'arrivée au pouvoir d'Alexandre Sévère +mit fin à l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'était +que le prélude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce +prince les affaires reprirent leur marche régulière et chacun dut +revenir à l'obéissance. L'Afrique eut beaucoup à se louer de son +administration. Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta très +loin au sud les frontières de l'occupation<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>. La Tingitane aurait, +paraît-il, été alors le théâtre d'une révolte, mais Lampride, qui +cite ce fait, ne fournit aucun détail.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> Ragot, p. 200.</blockquote> + +<p>En 229, Marcus Antonius Gordianus avait été nommé par le +sénat proconsul d'Afrique, avec son fils comme légat. Pendant +sept années, ses pouvoirs lui furent prorogés, et l'Afrique vécut +tranquille sous son autorité.</p> + +<p><span class="sc">Les Gordiens. Révolte de Capellien et de Sabinianus</span >.--Mais +en 235, Sévère tomba sous le poignard du Goth Maximin, et +aussitôt l'anarchie reparut dans le monde romain. L'Afrique +saisit cette occasion de produire un empereur. Des citoyens de +Karthage, irrités par la dureté et les violences d'un intendant du +fisc, le mirent à mort et, pour s'assurer l'impunité, soulevèrent la +province et proclamèrent empereur le vieux Gordien, leur gouverneur, +alors âgé de quatre vingts ans.</p> + +<p>Les soldats de la III<sup >e</sup> légion ratifièrent ce choix et, malgré la +résistance du proconsul, lui conférèrent le pouvoir, à Thysdrus, en +lui laissant son fils comme lieutenant. Des députés furent alors +envoyés au Sénat qui approuva l'élection et déclara Maximin +ennemi public (237). A cette nouvelle, le sénateur Capellien qui +gouvernait la Maurétanie et, disposant de forces importantes, était +chargé de garder les limites, se déclara pour Maximin. En même +temps Gordien, avec lequel il avait eu des démêlés, prononçait sa +destitution.</p> + +<p>Bientôt Capellien envahit la Numidie à la tête de troupes +aguerries depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient +contre les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens réunissaient +et armaient à la hâte des adhérents nombreux, mais indisciplinés, +et se portaient bravement à la rencontre de l'ennemi. +La bataille eut lieu en avant de Karthage, elle se termina bientôt +par le triomphe de Capellien et la mort du jeune Gordien. Pour +ne pas tomber entre les mains de son ennemi, le vieil empereur se +donna la mort en s'étranglant avec sa ceinture, six semaines après +son élévation.</p> + +<p>Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et +commit en Afrique les plus grandes cruautés<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. Il suivait en cela +les ordres de son maître qui, furieux contre l'Afrique, avait promis +à ses soldats les biens des habitants de cette province, de même +qu'il leur avait octroyé les propriétés des sénateurs. Il voulait +ainsi assouvir sa vengeance contre ceux qui s'étaient prononcés +contre lui. Il est probable que, pour punir la III<sup >e</sup> légion, il la +licencia<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> Hérodien, <i>Hist.</i>, 1. VIII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> Ragot, p. 205. Cela est constaté par une inscription trouvée à Gemellæ, +et d'où il résulte que cette légion fut rétablie en 253.--Voir +l'article de M. Pallu de Lessert dans le <i>Bulletin des Antiquités africaines</i>, +fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat à l'Académie des Inscriptions +et Belles-Lettres, séance du 26 mars 1886.</blockquote> + +<p>Sur ces entrefaites, Maximin fut assassiné par les soldats lassés +de ses cruautés (238). Le sénat, malgré la mort des Gordiens, +avait persisté dans son refus de reconnaître Maximin: deux sénateurs +avaient été élus empereurs et on leur avait adjoint comme +césar, un petit-fils de Gordien I<sup >er</sup>, âgé de 13 ans. Après s'être +défaits de Maximin, les prétoriens mirent à mort les deux fantômes +d'empereurs et proclamèrent à leur place le jeune Gordien, +sous le nom de Gordien III.</p> + +<p>Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne +nous le dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il est +probable que la restauration de la famille de Gordien fut bien +accueillie dans la Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, +mais il n'est pas téméraire de conjecturer qu'il fut mis à mort. En +240 un certain Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son +exemple, se proclama empereur et voulut soulever sa province. +Le præses de la Maurétanie restait fidèle à Gordien. L'usurpateur +marcha contre lui et obtint d'abord quelques succès; mais, l'empereur +ayant envoyé du renfort en Maurétanie, le præses reprit +l'offensive, chassa devant lui les envahisseurs, et vint, à son +tour, mettre le siège devant Karthage. Les habitants de cette +ville, pour obtenir leur pardon, livrèrent Sabinianus aux troupes +fidèles.</p> + +<p><span class="sc">Période d'anarchie. Révoltes en Afrique</span >.--A l'époque que +nous avons atteinte, les empereurs se succèdent au pouvoir avec +une rapidité qui démontre à quel état d'anarchie l'empire est +tombé.</p> + +<p>L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu à l'emploi +de préfet du prétoire, tue Gordien III et se fait proclamer à sa +place (244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), +passent successivement au pouvoir et périssent tous sous les coups +des soldats. En 253, Valérien ancien chef de la III<sup >e</sup> légion, s'empare +de l'autorité et la conserve pendant quelques années, mais +en 260, il est fait prisonnier par Sapor, roi des Perses.</p> + +<p>Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence +de l'histoire est suppléé ici par les inscriptions relevées en Algérie. +Les tribus indigènes, particulièrement celles qui occupaient la +région montagneuse comprise entre Cirta, Sétif, Rusucurru +(Dellis) et la mer en profitèrent pour attaquer les colonisations +latines. Les maures du sud-ouest paraissent les avoir soutenues. +En 260 un officier du nom de Q. Gargilius, chef de la cohorte des +cavaliers auxiliaires maures cantonnés à Auzia (Aumale), prend et +met à mort un rebelle du nom de Faraxen, chef des Fraxiniens. +Après ce succès, Gargilius se met en marche vers l'est pour +rejoindre le légat de la Numidie qui accourt avec les troupes disponibles, +niais il tombe dans une embuscade dressée par les Babares +et périt en combattant.</p> + +<p>Vers le même temps, ou peu après, les Babares habitant le +massif du Babor, soutenus par quatre chefs berbères, envahirent +les environs de Mileu (Mila) et de là, portèrent le ravage jusque +sur la limite de la Numidie. Le légat C. M. Decianus propréteur +de Numidie et de Norique, les mit en pièces; puis il dut réduire +les Quinquegentiens, réunion de cinq peuplades, établies dans le +territoire de la grande et de la petite Kabilie <a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>. Ces succès partiels +ne furent pas suivis de pacifications bien solides.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 119-120. Berbrugger, <i>Époques militaires de +la grande Kabylie</i>, p. 212.</blockquote> + +<p><span class="sc">Persécutions contre les chrétiens</span >.--Malgré les persécutions, +la religion chrétienne faisait de rapides progrès en Afrique. Dans +la Cyrénaïque surtout, un clergé organisé relevait directement du +pape. L'édit de Decius, rendu en 250, organisa d'une manière +régulière la persécution contre ceux qui refusaient de sacrifier aux +Dieux. C'est à la suite de cette mesure que saint Denis d'Alexandrie +fut exilé dans une petite bourgade de la Cyrénaïque. Valérien +prescrivit de nouvelles rigueurs contre les chrétiens et, comme un +certain nombre de tribus de la Proconsulaire avait embrassé le +nouveau culte, ce fut une cause de plus de troubles en Afrique et +de résistance au pouvoir central. Les pasteurs, décorés du nom +d'évêques, se réunirent plus d'une fois en conciles pour traiter des +points de doctrine, car déjà des hérésies se produisaient et souvent +le clergé africain était en lutte avec ses chefs spirituels. Saint +Cyprien qui, à Karthage, avait recueilli l'héritage de Tertullien, +était en butte aux haines de la populace.</p> + +<p>En 254 à Lambèse, et en 255 à Karthage, se réunirent deux +conciles d'évêques de la Numidie et de la Maurétanie, auxquels +assistèrent, pour le premier, soixante et onze, et, pour le second, +quatre-vingt-cinq membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait +failli être jeté aux bêtes; sous Valérien il trouva le martyre ainsi +qu'un certain nombre d'évêques.</p> + +<p>Période des trente tyrans.--Après la chute de Valérien, avait +commencé le règne de Gallien et la période dite des trente tyrans. +L'Afrique ne pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul +Vibius Passienus et F. Pomponianus «duc de la frontière +libyque,» allèrent chercher dans ses terres un ancien tribun, +nommé Celsus, et l'ayant revêtu du manteau de pourpre de la +déesse Tanit à Karthage, le proclamèrent Auguste. Quelques jours +après, le tyran était mis à mort par la populace, qui l'avait élevé, +et son cadavre livré en pâture aux chiens.</p> + +<p>Vers la même époque, un parti de Franks, après avoir ravagé la +Gaule et l'Espagne, fit une descente en Maurétanie: c'était un +prélude à l'invasion Vandale.</p> + +<p>En 268, Claude II succède à Gallien, et est à son tour remplacé +par Aurélien (270). On devine ce que pouvaient faire les indigènes +de l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir +tête à la puissance romaine sous Hadrien et sous Sévère: la révolte +fut l'état permanent. «Le débordement général des barbares fut +comme une tempête qui brise tout<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>». L'évêque de Karthage sollicitait +la charité des fidèles pour racheter les captifs faits par les +«barbares» qui avaient envahi la Numidie. C'est du massif de la +Grande-Kabilie (Mons-ferratus) habité par les cinq nations (quinquegentiens), +que l'étincelle était partie. De là, la révolte s'était +répandue, pendant le règne de Gallien (265), sur la Maurétanie +orientale et la Numidie occidentale.</p> + +<p>Le général Probus, après avoir rétabli la paix dans la Marmarique +insurgée, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le +titre de chef des troupes. Un Berbère, du nom d'Aradion, avait +soulevé les populations de la Numidie. Tout était en révolte jusqu'aux +portes de Karthage. Probus attaqua vigoureusement les rebelles, +les mit en déroute et tua Aradion en combat singulier. +Pour honorer le courage de ce chef, il lui fit élever par ses troupes +un tombeau de deux cents pieds de largeur<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>. Il est assez difficile +de se rendre compte du théâtre de cette campagne; mais les probabilités +semblent indiquer que c'est vers Sicca Veneria (le Kef) +que le chef berbère trouva la mort<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> Aurélius Victor.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> Vopiscus, <i>Hist. de Probus</i>, cap. IX.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> V. <i>Recueil de la Soc. arch. de Constantine</i>, 1854-1855.</blockquote> + +<p>Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transportés +par lui en Asie-Mineure, parvinrent à s'échapper sur quelques navires. +En passant devant les côtes de la Maurétanie césarienne, ils +y firent une descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi +de troupes de Karthage pour les forcer à reprendre la mer. Ils traversèrent +le détroit et rentrèrent chez eux par l'embouchure du +Rhin.</p> + +<p>Lorsque Probus eut été proclamé empereur, l'Afrique, au lieu +de se souvenir de ses services, soutint son compétiteur Florien. +Sous le règne de son successeur Carus (282), eut lieu le premier +partage du monde romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, +fut donnée à Carus.</p> + +<p><span class="sc">Dioclétien. Révolte des Quinquegentiens</span >.--Dioclétien parvenu +au trône en 284, essaya en vain de gouverner seul: deux années +plus tard, il s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage +l'Italie, l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'était pas encore +assez de deux maîtres pour gouverner le monde romain dans l'état +de désagrégation où il se trouvait, et sous la pression générale des +barbares qui l'entouraient. Afin d'arrêter le débordement, les deux +augustes s'adjoignirent deux césars, Galere et Constance Chlore. +Il fallut partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva +l'Afrique, moins peut-être la Tingitane. La Cyrénaïque et la Libye +échurent à Dioclétien qui avait l'Orient pour lot.</p> + +<p>Le moment était trop opportun pour que l'Afrique le laissât +échapper, et du reste la révolte était pour ainsi dire à l'état permanent +dans la Maurétanie. Dès 288, la grande confédération des +Quinquégentiens était en pleine insurrection. Le præses de la Césarienne, +Aurélius Litua, obtint contre eux quelques avantages et +les contraignit à une soumission éphémère.</p> + +<p>Mais bientôt les Quinquégentiens reprennent les armes et portent +le ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage à l'est. +Un certain Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, +est proclamé à Karthage. La situation devient si grave que Maximien +passe lui-même en Afrique pour prendre la direction des opérations. +Il combat les farouches Quinquégentiens, les repousse +chez eux et les poursuit jusque sur les sommets de leurs montagnes +inaccessibles. Cette fois la répression est sérieuse et la soumission +réelle. Pour en assurer les effets, Maximien juge nécessaire +de transporter une partie de ces tribus indomptées<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a> (297).</p> + +<p>Vers le même temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant +la révolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en +vain que l'empereur essaya de la réduire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" +name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192"> +(retour) </a> Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1. IX, 14. +Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit où ces tribus ont été +transportées, M. Fournel penche pour le désert, mais cette conjecture +nous semble peu justifiée.</blockquote> + +<p><span class="sc">Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique</span >.--Sous le +règne de Dioclétien, les divisions administratives de l'empire +furent modifiées et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose +que ces remaniements ont été effectués par Maximien, après +sa victoire sur les Quinquégentiens (297). Morcelli les place en 297, +à la même date que la reconstitution générale de l'empire. Il est +probable que la confédération des <i>cinq</i> républiques cirtéennes, +(<i>Cuicul</i> (Djemila) avait été ajoutée aux quatre précédentes), fut +dissoute un peu auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis +l'époque d'Alexandre Sévère. La séparation de la Numidie en +territoire militaire et territoire civil, fournit naturellement +l'occasion de faire cesser une anomalie qui ne pouvait être que préjudiciable +au bon ordre, dans une époque aussi troublée.</p> + +<p>La Maurétanie orientale fut divisée en deux parties: celle de +l'est avec Sitifis pour chef-lieu, reçut le nom de Sitifienne; celle de +l'ouest conservant Césarée, comme siège du gouverneur, continua +à être appelée Césarienne.</p> + +<p>Dès lors, l'Afrique fut divisée de la manière suivante:</p> + +<p>1° Cyrénaïque, ayant un gouverneur particulier, rattachée au +diocèse d'Orient.</p> + +<p>2° Diocèse d'Afrique comprenant:</p> + +<p>La Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu'au Triton.</p> + +<p>La Bysacène ou Valérie, du Triton jusqu'à Horréa.</p> + +<p>L'Afrique propre, d'Horréa à Tabarka.</p> + +<p>La Numidie divisée elle-même en Numidie cirtéenne (avec Cirta), +et Numidie militaire avec Lambèse, comme chef-lieu, de Tabarka +à l'Amsaga.</p> + +<p>La Maurétanie sétifienne, de l'Amsaga à Saldæ.</p> + +<p>Et la Maurétanie césarienne de Saldæ à la Malua (Moulouïa).</p> + +<p>Ces provinces étaient administrées civilement par des <i>præses</i> +relevant du <i>vicaire d'Afrique</i>. Le commandement militaire était +confié au <i>comte d'Afrique</i>, ayant sous ses ordres des <i>præpositi limitum</i> <a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" +name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193"> +(retour) </a> Pallu de Lessert, <i>loc. cit.</i>, p. 81.</blockquote> + +<p>3° Et la Maurétanie Tingitane, rattachée au diocèse d'Espagne, +et commandée par un <i>comes Tingitanæ</i>, relevant directement du +<i>magister peditum</i> (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son +administration civile était confiée à un præses obéissant au vicaire +d'Espagne. Le manque de communication terrestre entre la Tingitane +et la Césarienne, ses relations constantes avec l'Hispanie, si +proches, expliquent ce rattachement à l'Europe.</p> +<a name="a9" id="a9"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h4>L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE (<i>Suite</i>).</h4> + +<p class="mid">297-415.</p> + +<p>État de l'Afrique à la fin du <span class="sc">iii</span ><sup >e</sup> siècle.--Grandes persécutions contre les +chrétiens.--Tyrannie de Galère en Afrique.--Constantin et Maxence, +usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations.--Triomphe +de Constantin.--Cessation des persécutions contre +les chrétiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation administrative +et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des Dunatistes. +Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; persécution des +Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excès des Donatistes.--Exactions +du comte Romanus.--Révolte de Firmus.--Pacification générale.--L'Afrique +sous Gratien, Valentinien II et Théodose.--Révolte de +Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous Honorius.</p> + +<p><span class="sc">État de l'Afrique à la fin du iii</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--Nous avons vu +dans le chapitre qui précède, combien les révoltes des indigènes +rendaient précaire la situation de la colonisation africaine. Quatre +siècles et demi s'étaient écoulés depuis la chute de Karthage, et +les Romains avaient effectué leur conquête avec la plus grande +prudence, ménageant les transitions et n'avançant que méthodiquement. +Ils avaient fait des efforts considérables pour coloniser +l'Afrique et avaient pu croire un instant au succès; mais sous les +règnes les plus brillants, les révoltes des Berbères avaient démontré +la précarité de celle occupation et, malgré le déploiement +d'un appareil militaire formidable pour l'époque, la puissance de +l'empereur avait été insultée par les sauvages africains.</p> + +<p>Cette situation, dont le danger déjà pressenti allait se démontrer +par des faits, était la conséquence d'une erreur ou d'un oubli des +maîtres du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient +pas assez tenu compte de la race indigène et, se contentant de la +refouler dans les plaines livrées aux colons, ils l'avaient laissée se +concentrer, se renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contrées +comme le pays des Quinquégentiens et le massif de l'Aourès. Ils +voyaient bien aussi les tribus nomades du sud se masser sur la +ligne du désert, mais ils se contentaient de renforcer leurs postes +ou de les reporter plus au sud.</p> + +<p>Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne +Numidie, la vieille race indigène avait disparu ou s'était +assimilée. La langue, la littérature et les institutions de Rome +avaient été adoptées par ces Berbères. Ceux-là n'étaient pas à +craindre; mais, tout autour d'eux, la race africaine se reconstituait +et était prête à entrer en lutte. L'anarchie, prélude du démembrement +de l'empire, les luttes religieuses, dont l'Afrique +était sur le point de devenir le théâtre, allaient servir merveilleusement +la reconstitution de la nationalité africaine et permettre +aux nouvelles tribus berbères de s'étendre en couche épaisse sur +les restes des anciennes. Il y a là un enseignement que les colonisateurs +actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre de vue, +car ce fait prouve une fois de plus que, si la conquête est facile, il +n'en est pas de même de la colonisation et que, tant que la race +autochthone reste à peu près intacte, l'établissement des étrangers +au milieu d'elle est précaire.</p> + +<p><span class="sc">Grandes persécutions contre les chrétiens</span >.--Les persécutions +exercées contre les chrétiens semblaient n'avoir d'autre résultat +que de fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très +nombreux en Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais +chez les indigènes romanisés et même dans les tribus berbères. +«Il est impossible de ne pas être frappé de ce fait concluant que ce +fut le sang indigène qui coula ici le premier pour la foi chrétienne, +car les victimes inscrites en tête du martyrologe africain sont bien +des berbères: Namphanio, Miggis, Lucitti, Sanaes et d'autres encore +dont le nom seul révélerait la nationalité, si l'histoire n'avait eu +soin de la constater expressément<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>.»</p> + +<p>Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d'abord pris +racine, il s'élevait et pénétrait l'administration et l'armée. Un jour +c'était un gardien de prison qui demandait à partager le sort des +condamnés; une autre fois c'était un centurion qui, jetant au loin +le sarment, insigne de commandement, se dépouillant de sa cuirasse +et de ses insignes, refusait de continuer à servir César pour +entrer dans la milice du Christ<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>; ailleurs des hommes enrôlés +n'acceptaient pas leur incorporation<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Pour tous c'était la mort, +mais ils supportaient avec joie les affres du supplice.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" +name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194"> +(retour) </a> Berbrugger, <i>Revue africaine</i>, N° 51, p. 193.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" +name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195"> +(retour) </a> Voir les <i>Actes du centurion saint Marcellus, martyr à Tanger</i>, +30 Oct. 298. <i>Acta prim. martyr</i>, p. 311.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" +name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196"> +(retour) </a> V. <i>Actes de saint Maximilien de Théveste</i> (12 mars 295).</blockquote> + +<p>Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des +empereurs en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son +début, était la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l'exécution +des édits de Décius et de Valérien, la persécution, tout en +continuant, avait subi une certaine modération. Dioclétien n'était +pas porté aux mesures extrêmes contre les chrétiens; mais Galère +ne voyait le salut de l'empire que dans l'extinction de la religion +nouvelle et il suppliait l'empereur de prendre les mesures les plus +énergiques. Enfin, en 303, Dioclétien, cédant aux instances de son +césar, promulgua l'édit de persécution connu sous le nom d'édit +de Nicomédie. Les mesures prescrites étaient terribles: destruction +des églises et des livres et ustensiles du culte; mise hors la loi de +tous les chrétiens dont les biens devaient être saisis et qui devaient, +eux-mêmes, être jetés en prison ou livrés au bourreau.</p> + +<p>Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse +d'Occident qui était soumise au césar Constance Chlore, +c'est-à-dire la Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans +tout le reste de l'empire, les persécuteurs se mirent à l'œuvre. En +Afrique, ils déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius +Félix, flamine perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et +sa violence. Généralement les chrétiens restèrent fermes dans leur +foi et des prêtres subirent le martyre plutôt que de remettre aux +persécuteurs leurs vases et leurs livres qu'ils avaient cachés; mais +un grand nombre faiblirent, renièrent leur foi et livrèrent leur +dépôt sacré. L'église de Cirta se signala par sa faiblesse: son +évêque Paulus se soumit à tout ce qu'on exigea de lui.</p> + +<p>Cette persécution n'était que le prélude de violences plus +grandes encore. Il ne suffisait pas d'avoir détruit les églises et les +objets extérieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. +A la fin de l'année 303, un édit adressé au gouverneur de la +Palestine fixait certains jours pendant lesquels tout homme devait +sacrifier aux dieux. Ces jours déterminés furent appelés <i>dies +thurificationis</i> et l'on avouera que c'était un excellent moyen de +reconnaître les chrétiens. Valérius Florus, præses de la Numidie +miliciana, et Anulinus, proconsul de la Proconsulaire, se firent les +exécuteurs de ces mesures. Le sang des chrétiens coula à flots en +Afrique pendant cette période qui fut appelée l'ère des martyrs<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" +name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197"> +(retour) </a> Voir l'intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet dans l'<i>Annuaire +de la Société arch. de Constantine</i>, 1876-77, pp. 484 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Tyrannie de Galère en Afrique</span >.--En 305, Dioclétien et Maximien +Hercule abdiquèrent au profit des deux césars Constance +Chlore et Galère, lesquels s'adjoignirent comme césars Sévère et +Maximin. Bien que Constance Chlore eût l'Afrique dans son lot, +il en abandonna l'administration à Galère qui en confia le commandement +au césar Sévère. On sait qu'un des premiers actes de +Galère, en prenant le pouvoir, fut de prescrire un recensement +général des personnes et des biens de l'empire afin d'augmenter +les revenus du fisc. «On procéda à l'exécution de cette mesure +avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la désolation: +les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient réunis et +comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait à la +délation le fils contre le père, l'esclave contre le maître, l'épouse +contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations de +biens que l'on ne possédait pas<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>.» Il est probable que l'Afrique, +qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de +ces mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées. +Les troupes seules, qui profitaient des largesses de ce prince, +avaient pour lui quelque fidélité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" +name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198"> +(retour) </a> Poulle, <i>loc, cit.</i>, p. 481.</blockquote> + +<p><span class="sc">Constantin et Maxence. Usurpation d'Alexandre</span >.--A la mort +de Constance Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamèrent +auguste son fils Constantin. De son côté, Galère donna +le titre d'auguste à Sévère.</p> + +<p>Peu de temps après, Maxence, fils de Maximien Hercule et +gendre de Galère, ayant gagné l'appui du préfet du prétoire +Anulinus, prit aussi la pourpre et fut acclamé par les soldats +(28 octobre 306).</p> + +<p>En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain +Alexandre, qui avait d'abord reçu le titre de comte et, après le +départ du proconsul, avait été élevé aux fonctions de vicaire +d'Afrique (mars 306). Il reçut probablement la mission de proclamer +l'autorité de Maxence, dans les provinces africaines; mais, +nous l'avons dit, les troupes tenaient pour Galère. Elle refusèrent +de reconnaître l'usurpateur et prirent le chemin de l'Orient, afin +de rejoindre, à Alexandrie, le lieutenant de leur maître. On ne +sait au juste quel obstacle elles rencontrèrent sur leur route, +toujours est-il qu'elles furent forcées de rentrer à Karthage, où +elle retrouvèrent leur chef Alexandre. A quel prince obéissait +alors l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle +était dans un état voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait +y avoir des partisans.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Galère étant mort, les troupes exploitèrent +habilement un bruit, vrai ou faux, d'après lequel Maxence, doutant +de la fidélité d'Alexandre, aurait envoyé des émissaires pour le +tuer. Bon gré mal gré, elles le proclamèrent empereur. Alexandre +dont l'origine est incertaine, mais qu'on désigne généralement +comme un paysan pannonien, était alors un vieillard affaibli par +l'âge au moral et au physique, incapable de résistance autant que +d'initiative. Il se laissa ainsi porter au pouvoir, mais il ne sut +rien faire pour l'affermir et le conserver (308).</p> + +<p><span class="sc">Triomphe de Maxence en Afrique. Ses dévastations</span >.--Cependant +Maxence, après avoir défait et mis à mort Sévère, s'était +emparé de Rome et de toute d'Italie. Absorbé par le soin d'asseoir +sa puissance, il ne pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre +régnait tranquillement à Karthage; toutes les provinces avaient +fini par reconnaître son autorité, mais il ne paraît pas qu'il ait su +gagner l'affection des populations.</p> + +<p>En 311, Maxence pouvant détacher quelques troupes, les plaça +sous le commandement du préfet du prétoire, Rufus Volusianus, +et du général Zénas, et les envoya en Afrique. Karthage emportée +d'assaut fut mise à feu et à sang. Quant à Alexandre, il avait pu +se réfugier derrière les remparts de Cirta. Les généraux de Maxence +l'y poursuivirent et s'étant rendus maîtres de cette ville, +s'emparèrent de l'usurpateur qui fut étranglé<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" +name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199"> +(retour) </a> Voir, pour la révolte d'Alexandre: Aur. Victor, <i>Épitome</i>, Eutrope, +<i>Épit.</i>; Zosime. Tillemont, <i>Hist. des empereurs</i>, etc. Nous avons adopté +en grande partie les opinions de M. Poulle (<i>Soc. arch. de Constantine</i>), +1876-77.</blockquote> + +<p>Cirta, comme Karthage, fut entièrement saccagée, puis brûlée +par les vainqueurs. Maxence fit cruellement expier à l'Afrique ce +qu'il appelait son manque de fidélité: un grand nombre de cités +furent livrées aux flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, +dépouillés de leurs biens; beaucoup d'entre eux périrent +dans les tortures, car toutes les haines, toutes les rivalités purent +exercer librement leurs vengeances, et le pays gémit sous la plus +épouvantable terreur. Les campagnes, même, n'échappèrent pas +à la fureur du vainqueur qui se fit livrer les réserves de grain et +porta la dévastation partout.</p> + +<p><span class="sc">Triomphe de Constantin</span >.--Après avoir ainsi assouvi sa vengeance, +Maxence s'appliqua à retirer de l'Afrique tout ce que la +contrée pouvait lui fournir en hommes et en argent, afin d'être en +mesure de résister à son compétiteur Constantin. En 312, la lutte +commença entre les deux empereurs et se termina bientôt par la +défaite de Maxence devant Rome. Malgré la supériorité de son +armée, où les Berbères étaient en grand nombre, il fut entièrement +vaincu par son compétiteur et se noya dans le Tibre +(28 octobre).</p> + +<p>La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus +grande joie; on dit que Constantin envoya la tête du tyran à +Karthage qui avait tant eu à se plaindre de lui. Le vainqueur +s'appliqua de toutes ses forces à panser les plaies de la Berbérie: +il envoya des secours en argent, diminua les impôts, rendit les +biens confisqués à leurs propriétaires, et fit relever les cités détruites.</p> + +<p>Cirta, reconstruite pas ses ordres, reçut son nom et nous +l'appellerons à l'avenir Constantine. Par ces mesures il mérita la +reconnaissance de ce pays si maltraité par ses prédécesseurs.</p> + +<p><span class="sc">Cessation des persécutions contre les chrétiens. Les Donatistes. +Schisme d'Arius</span >.--A partir de l'année 305, les persécutions +s'étaient ralenties; selon le témoignage d'Eusèbe et de saint +Optat, Maxence les fit immédiatement cesser, dès son avènement. +Le triomphe de la religion nouvelle était proche, mais, avant +même qu'il fût assuré, des divisions se produisaient dans son sein +et il allait en résulter de bien graves événements.</p> + +<p>Au mois de mars 305, l'évêque de Cirta, Paulus, étant mort, +un concile se réunit dans cette ville, chez un particulier, car les +églises étaient détruites, pour lui donner un successeur. Dix +évêques de Numidie y prirent part. A peine la séance était-elle +ouverte, que des discussions s'élevèrent entre les membres: on +reprocha à un certain nombre d'entre eux d'avoir faibli pendant +les persécutions et d'avoir remis les livres et vases sacrés. Pour +la première fois l'épithète de «<i>traditeurs</i>» fut lancée. Un certain +Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra dans l'assemblée +une grande violence. Sylvain avait été proposé pour le siège +épiscopal, mais il était traditeur; grâce à l'appui de la populace il +fut élu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus éminents +étaient enfermés dans le «cimetière des martyrs.» Ce fait qui semblerait +de peu d'importance, fut le point de départ de la déplorable +scission qui se produisit dans l'église d'Afrique.</p> + +<p>Quelque temps après, en 311 mourait l'évêque de Karthage +Mensurius, qui avait su résister avec autant de fermeté que de +prudence aux violences des persécuteurs et conserver les vases de +son église. Les fidèles s'assemblèrent pour procéder à son remplacement +et élurent le diacre Cécilien. Il avait de nombreux adversaires, +et bientôt l'opposition contre lui se manifesta par le refus +de lui remettre les vases sacrés que son prédécesseur avait cachés +chez les fidèles. Une véritable conspiration ayant à sa tête Donat, +évêque des Cases-Noires<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a> en Numidie, s'ourdit contre lui; les +prêtres de l'intérieur ne lui pardonnaient pas de s'être fait élire +sans leur participation. Ils formèrent un groupe de soixante-dix +prélats à la tête desquels était Secundus, évêque de Ticisi<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. Réunis +en concile, ils citèrent Cécilien à comparaître devant eux; mais, +comme il s'y refusait, disant qu'il avait été régulièrement sacré et +ajoutant qu'il était prêt à recevoir de nouveau l'imposition des +mains, Purpurius, dont la violence s'était fait remarquer à Cirta, +s'écria: «Qu'il vienne la recevoir et on lui cassera la tête pour +pénitence.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" +name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200"> +(retour) </a> Emplacement inconnu au nord de l'Aourès.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" +name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201"> +(retour) </a> Actuellement Tidjist (Aïn-el-Bordj), près de Sigus, au sud de Constantine.</blockquote> + +<p>Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre +Cécilien, fondée sur les trois points suivants: 1° il avait refusé de +se rendre à leur réunion; 2° il avait été sacré par des traditeurs; +3° il aurait, lors des persécutions, empêché des fidèles de secourir +les martyrs. Or ces deux derniers chefs n'étaient rien moins que +prouvés et, dans le groupe des évêques qui s'érigeaient ainsi en +juges, plusieurs s'étaient reconnus eux-mêmes traditeurs. Pour +compléter leur œuvre, ils déclarèrent le siège de Karthage vacant +et y élevèrent un certain Majorin, simple lecteur. Une intrigante, +du nom de Lucilla, ennemie personnelle de Cécilien, avait, par ses +instances et son argent, contribué à ce résultat.</p> + +<p>Ainsi fut consommée la scission de l'église d'Afrique, au moment +même où sa cause triomphait. L'irritation réciproque des +deux partis devint extrême et amena des conflits journaliers.</p> + +<p>Constantin tenait essentiellement à la pacification de l'Afrique; +bien qu'inclinant vers le christianisme, il ménagea les adhérents de +l'ancien culte et fit même ériger un temple en l'honneur de la famille +flavienne. Il apprit donc avec peine les divisions de l'église +d'Afrique et écrivit au proconsul Anulinus, pour qu'il tâchât de +les faire cesser. Dans ces instructions il semble pencher pour le +parti de Cécilien. Mais les Donatistes, ainsi les appelait-on déjà, +n'étaient pas gens à s'incliner devant des conseils ou même des +menaces; ils adressèrent à l'empereur une supplique dans laquelle +ils entassèrent toutes les accusations contre leur ennemi.</p> + +<p>En présence de cette réclamation, Constantin ordonna la comparution +des deux parties devant un conseil d'évêques, et convoqua +à ce concile un grand nombre de prélats de la Gaule et de +l'Italie. Tous se réunirent à Rome, en octobre 313, sous la +présidence du pape Miltiade. Cécilien et Majorin accompagnés de +clercs et de témoins, se présentèrent à ce concile qui est dit de +Latran, et fournirent leurs explications tant sur les griefs reprochés +par eux à leur adversaire, que sur ce qui leur était imputé. +On devine ce que purent être de tels débats. Après bien des jours +d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il reconnaissait +Cécilien innocent et validait son ordination. Il disposait +en outre que les prêtres ordonnés par Majorin continueraient à +exercer leur ministère et que si, dans une localité, il se trouvait +deux prêtres ordonnés l'un par Cécilien, l'autre par Majorin, le +plus ancien serait conservé et l'autre placé ailleurs. Quant à Donat, +on le condamnait comme «auteur de tout le mal et coupable de +grands crimes».</p> + +<p>A la suite de cette décision, Cécilien fut retenu provisoirement +en Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, +sous la promesse qu'il ne reparaîtrait plus à Karthage. Des commissaires +ecclésiastiques furent envoyés en Afrique pour notifier +cette décision au clergé et faire une enquête qui confirma l'innocence +de Cécilien. Celui-ci rentra peu après à Karthage. Donat, +de son côté, ne tarda pas à y paraître, au mépris de son serment. +Les luttes recommencèrent alors avec une nouvelle violence. Elien, +proconsul, chargé d'informer par l'empereur, conclut encore contre +les Donatistes.</p> + +<p>Mais ceux-ci ayant réclamé le jugement d'un nouveau concile, +l'empereur voulut bien faire convoquer les évêques à Arles, pour +le mois d'août 314. Ce fut encore un triomphe pour Cécilien; seulement +le concile crut devoir donner son avis sur le grand différend +qui divisait l'église d'Afrique et il opina «que ceux qui seraient +reconnus coupables d'avoir livré les écritures ou les vases +sacrés ou dénoncé leurs frères, devraient être déposés de l'ordre +du clergé<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.» C'était donner aux Donatistes de nouvelles armes. +Cependant ceux-ci ne furent pas encore satisfaits et en appelèrent +à l'empereur qui confirma à Milan, en 315, les décisions des conciles +de Rome et d'Arles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" +name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202"> +(retour) </a> <i>L'Afrique chrétienne</i> par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est à cet ouvrage +que nous avons emprunté la plus grande partie des documents +qui précèdent.</blockquote> + +<p>Constantin avait montré dans toute cette affaire une très grande +modération; mais, quand tous les degrés de juridiction eurent été +épuisés, il prescrivit à Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter +avec sévérité toute tentative de rébellion de la part des Donatistes. +Ceux-ci se virent donc bientôt l'objet d'une nouvelle +persécution dans laquelle les plus marquants d'entre eux furent bannis. +Mais leurs partisans étaient très nombreux, surtout dans +l'intérieur, et ils gardèrent souvent par la force leurs positions.</p> + +<p>Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme +dont le succès devait être encore plus grand prenait naissance en +Cyrénaïque. Vers 320, le Libyen Arius se séparait de l'église orthodoxe, +par suite de divergences sur des points d'appréciation relativement +à la trinité. Là encore, l'empereur intervenait et essayait +de faire entendre sa voix pour ramener la pacification dans l'Église; +mais le schisme arien était fait.</p> + +<p><span class="sc">Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin</span >.--En +323, Constantin attaqua brusquement son rival, +l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre à mort. +Resté ainsi seul maître de l'empire, il s'appliqua à rétablir l'unité +de commandement et à régulariser l'administration des provinces. +L'empire fut divisé en quatre grandes préfectures.</p> + +<p>L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacène, la Numidie et +les Maurétanies, sétifienne et césarienne, fît partie de la préfecture +d'Italie, et fut placée, pour l'administration civile, sous l'autorité +du préfet du prétoire de cette préfecture.</p> + +<p>La Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était sous +l'autorité du préfet du prétoire des Gaules.</p> + +<p>La Cyrénaïque dépendit de la préfecture d'Orient.</p> + +<p>Le préfet du prétoire d'Italie était représenté en Afrique:</p> + +<p>1° Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux légats +la proconsulaire;</p> + +<p>2° Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires +la Byzacène et la Numidie, et par trois præses la Tripolitaine, +la Sétifienne et la Césarienne.</p> + +<p>Le préfet des Gaules était représenté dans la Tingitane par un +præses.</p> + +<p>Le <i>Comte des largesses sacrées</i> avait la direction de tout ce qui +se rapporte aux finances; et le <i>Comte des choses privées</i> était le +directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, +qui portaient le titre d'<i>illustres</i>, avaient un certain nombre de délégués +en Afrique.</p> + +<p>«L'armée et les choses militaires relevaient du <i>magister peditum</i>, +sorte de ministre de la guerre, résidant aussi à Rome, et +représenté en Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de +Maurétanie césarienne et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique +et de Tingitane.</p> + +<p>«Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize préposés des +limites, qui commandaient les troupes placées sur la frontière, +plus les corps mobiles.</p> + +<p>«Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un préfet +de cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles.</p> + +<p>«Le duc de la Césarienne avait huit préposés des limites. Il +était aussi præses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dépendre +du vicaire d'Afrique.</p> + +<p>«Le duc de la Tripolitaine avait douze préposés et deux camps +où étaient, sans doute, les troupes destinées à tenir la campagne.</p> + +<p>«Les troupes, on le voit, étaient divisées en deux classes: les +troupes mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontière<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.»</p> + +<p>Sous le Bas-Empire, l'organisation des assemblées provinciales +fut modifiée; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions +religieuses cessèrent et le concilium devint une assemblée +purement administrative, chargée d'éclairer les préfets et de leur +fournir un appui moral, car il n'avait aucun droit exécutif. La +centralisation établie par Constantin fit cesser l'autonomie des +provinces. L'empereur voulut tout diriger du fond de son +palais et c'est dans ce but que les fonctions furent multipliées. +Des <i>curiosi</i>, inspecteurs plus ou moins occultes, furent chargés de +surveiller les fonctionnaires et de rendre compte de leurs moindres +actes au chef suprême; en même temps les cités reçurent des <i>defensores</i>, +dont la mission était de protéger les citoyens contre +l'injustice et la tyrannie des agents du prince.</p> + +<p>Le concilium provincial conserva le droit de présenter des vœux +et des doléances à l'empereur; sa réunion était l'occasion de fêtes +et de réjouissances publiques; la convocation était faite par le préfet. +Le sacerdos provineiæ, dont la fonction paraît avoir été conservée +pendant quelque temps encore, dut céder la présidence du +concile au préfet ou à son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou +prêtres devenus chrétiens, fut entouré d'honneurs et d'immunités; +mais il perdit toute occasion de s'immiscer légalement dans +les affaires administratives<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" +name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203"> +(retour) </a> L'<i>Afrique septentrionale après le partage du monde romain</i>, par +Berbrugger, travail extrait de la <i>Notice des dignités</i>, de Booking.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" +name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204"> +(retour) </a> <i>Les Assemblées provinciales et le culte provincial</i>, par M. Pallu de +Lessert, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Puissance des Donatistes.--Les Circoncellions</span >.--Vers 321, +les Donatistes avaient obtenu le rappel de leurs exilés, et il se +produisit une sorte d'apaisement. En 326, Cécilien étant mort fut +remplacé par Refus: de leur côté, les Donatistes élirent Donat, +homonyme de l'évêque des Cases-Noires, comme successeur de +Majorin. Peu après, les nouveaux élus réunissaient à Karthage +un concile auquel deux cent soixante-dix évêques prirent part et +où, grâce à des concessions mutuelles, on put consolider la trêve.</p> + +<p>On sera peut-être étonné du grand nombre d'évêques se trouvant +alors en Afrique, mais il faut considérer ces prélats comme +de simples curés. «La création des sièges épiscopaux en Afrique +n'a pas toujours été motivée par l'importance des localités et le +chiffre de la population. L'on observe en effet dans l'histoire des +Donatistes que ces habiles sectaires, afin d'augmenter leur influence, +multipliaient le nombre des évêques et les préposaient à +de simples hameaux... Or, on conçoit parfaitement que l'Église, +pour tenir tête aux Donatistes, ait imité cette conduite et multiplié +les évêchés... Au surplus, il était dans l'esprit de l'Église +d'Afrique de multiplier les diocèses afin que leur peu d'étendue en +facilitât l'administration<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>.»</p> + +<p>Ainsi les deux églises vivaient côte à côte et essayaient de se +tolérer, mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en +maints endroits les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, +cédant à la demande de Zezius, évêque de Constantine, ordonner +la construction d'une basilique pour les orthodoxes, attendu que +«tout ce qui appartenait à l'Église catholique était tombé au pouvoir +des Donatistes» et que les orthodoxes n'avaient aucun local +pour tenir leurs assemblées<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> +<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" +name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205"> +(retour) </a> <i>Observations sur la formation des diocèses dans l'ancienne Eglise +d'Afrique</i>, par l'abbé Léon Godart (<i>Revue africaine</i>, 2<sup >e</sup> année, pp. 399 +et suiv.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" +name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206"> +(retour) </a> V. L'<i>Africa christiana</i> de Morcelli, t. II, p. 234. Cette église se +trouvait dans l'emplacement occupé actuellement par l'hôpital militaire.</blockquote> + +<p>A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un +modus vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés, +les purs. Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à +parcourir le pays dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la +sainteté de leur foi. Leur cri de ralliement était <i>Laudes Deo</i> +(Louanges à Dieu!), et il fut bientôt redouté comme un signal de +pillage et de mort. Faisant profession de mépriser les biens de la +terre et de vivre dans la continence, ils ne tardèrent pas à ériger +la destruction en principe. Ils n'ont du reste rien à perdre, car la +plupart sont des esclaves fugitifs, des malheureux ruinés par les +guerres civiles ou les exactions du fisc. Ils prétendent établir +l'égalité en détruissant les biens et faire le salut des riches en les +ruinant.</p> + +<p>Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaquèrent +d'abord aux fermes isolées; c'est pourquoi les gens qui en faisaient +partie furent stigmatisés du nom de Circoncellions<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> +<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>. Nous verrons +avant peu à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier +général était Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aourès, +entre Lambèse et Theveste<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a> +<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" +name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207"> +(retour) </a> De <i>Circumiens cellas</i> (rôdant autour des fermes).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" +name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208"> +(retour) </a> Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et de saint +Optat.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les fils de Constantin</span >.--<span class="sc">Persécution des Donatistes par +Constant</span >.--A la mort de Constantin (337), l'empire se trouva +fractionné en cinq parties; mais bientôt ses trois fils Constantin II, +Constant et Constance, restèrent, par suite du meurtre de leurs +deux cousins, seuls maîtres du pouvoir. Un nouveau partage fut +alors opéré entre eux (338). L'Afrique demeura pendant plusieurs +années un sujet de contestation entre Constant et Constantin, et les +deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains. La mort de Constantin +(340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe de Constant.</p> + +<p>Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les païens, puis, des dissensions +nouvelles s'étant produites en Afrique entre les Donatistes +et les orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, +pour mettre fin à ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage +que les Donatistes se soulevèrent de toutes parts. Aidés par +les Circoncellions, ils osèrent tenir tête aux armées de l'empereur. +Mais bientôt ils furent vaincus et réduits à la fuite, et la persécution +commença; les évêques compromis furent exilés ou mis à +mort. Le principal résultat de ces violences fut d'augmenter le +nombre des Circoncellions et de redoubler leur fureur, au grand +préjudice de la colonisation.</p> + +<p><span class="sc">Constance et Julien</span >.--<span class="sc">Excès des Donatistes</span >.--En 350, Constant +fut mis à mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara +de son trône et étendit son autorité sur l'Afrique. Deux ans +plus tard les troupes de Constance prenaient possession de +l'Afrique au nom de leur maître. Elles passèrent ensuite en Espagne, +de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser l'armée de Magnence, +qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta seul +maître de l'empire. On sait qu'il s'érigea en protecteur de l'arianisme.</p> + +<p>En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par +l'Italie, chercha à gagner l'Afrique à sa cause, mais ne put parvenir +à la détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste, +Constance avait pris des précautions sérieuses pour conserver sa +province, et, bien qu'il fût menacé par son compétiteur d'un côté, +et par les Perses de l'autre, il envoya en Afrique son secrétaire +d'état Gaudentius avec ordre de lever des troupes et de s'opposer +à tout débarquement. «Gaudentius remplit sa mission avec fidélité, +il invita le comte Cretion et les gouverneurs (rectores) à +faire des levées, et il tira des deux Maurétanies une cavalerie +légère excellente avec laquelle il protégea efficacement tout le littoral +contre les troupes stationnées en Sicile et qui n'attendaient +qu'une occasion pour faire une descente en Afrique<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> +<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>.»</p> + +<p>L'année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au +pouvoir. Il se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs +aux Donatistes, fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs +évêques leur furent rendus et une violente réaction contre les orthodoxes +se produisit. Les Donatistes se vengèrent d'eux par les +mêmes armes: les spoliations, les dévastations, les meurtres. Un +exemple donnera une idée du caractère de ces luttes: «Félix et +Januarius, deux Donatistes, se jettent sur Lemelli<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> +<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, à la tête d'une +troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la porte de la basilique +fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions montèrent sur le +toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau de tuiles. Un +grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui défendaient +l'autel furent tués et les fastes de l'église inscrivent deux +martyrs de plus<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a> +<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>.» Ailleurs, à Typaza, en présence du gouverneur, +ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes +sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés +dans les entrailles de leurs mères.»</p> + +<p>Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se +produire dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, +évêque de Cartenna<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a> +<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>, qui imposait un nouveau baptême à tous les +anciens traditeurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" +name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209"> +(retour) </a> Poulle (<i>Soc. arch.</i>), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi <i>Rev. afr.</i> +t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" +name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210"> +(retour) </a> Zembia, dans la Medjana.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" +name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211"> +(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 129.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" +name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212"> +(retour) </a> Tenès.</blockquote> + +<p><span class="sc">Exactions du comte Romanus</span >.--A la fin de 363, sous Jovien, et +ensuite, dans les premiers temps du règne de Valentinien, une tribu +indigène de la Tripolitaine, les <i>Asturiens</i>, ainsi appelés par les auteurs<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> +<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>, +causèrent les plus grands ravages dans cette contrée et +vinrent même attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les +colons appelèrent à leur secours le comte Romanus, nommé depuis +peu maître des milices d'Afrique; mais ce général ne voulut entrer +en campagne que si on lui fournissait quatre mille chevaux et une +grande quantité de vivres, conditions que les Tripolitains ruinés +ne pouvaient remplir; de sorte que les Berbères continuèrent +leurs déprédations. À l'avènement de Valentinien, les gens de +Leptis envoyèrent des députés à l'empereur pour lui exposer leurs +doléances; mais les partisans de Romanus en atténuèrent en partie +l'effet. Cependant l'empereur chargea un administrateur de l'ordre +civil, auquel on confia des pouvoirs militaires extraordinaires, de +rétablir la paix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" +name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213"> +(retour) </a> Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.</blockquote> + +<p>En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya +un tribun nommé Pallade pour faire une enquête sur les lieux, +mais cet agent se laissa corrompre et déclara que les plaintes +n'étaient pas fondées. Pour Romanus, c'était le triomphe, l'impunité +assurée; aussi se livra-t-il, sans retenue, à une prévarication +effrénée. Une nouvelle plainte des victimes ayant eu le même résultat +que la précédente, l'empereur ordonna la mise à mort des +réclamants, <i>convaincus</i> de calomnie. Un ancien præses de la Tripolitaine, +nommé Rurice, qui avait cherché à faire triompher la +vérité, fut englobé dans l'accusation et exécuté à Sitifis.</p> + +<p><span class="sc">Révolte de Firmus</span >.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants +chefs des Quinquégentiens vint à mourir en laissant plusieurs fils, +Firmus, Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacès et Zamma. Ce +dernier était fort lié avec Romanus, et, comme son frère aîné, +Firmus, craignait d'être victime d'une spoliation, il fit assassiner +Zamma. C'était s'exposer à la vengeance certaine du comte; aussi, +après avoir essayé en vain de se disculper auprès du pouvoir central, +Firmus comprit-il qu'il ne lui restait de salut que dans la révolte. +Ces fils de Nubel étaient tous empreints de civilisation +latine, plusieurs d'entre eux étaient chrétiens.</p> + +<p>En 372, Firmus lève l'étendard de l'insurrection dans les montagnes +du Djerdjera. Les Maurétanies le soutiennent; les Donatistes +lui fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruinés, +tous ceux qui recherchent le désordre, des soldats, on dit même +une légion entière, viennent se joindre à lui. Firmus disposant +d'une vingtaine de mille hommes se met aussitôt en campagne; +un évêque de Rusagus, bourgade sur la frontière de la Césarienne, +lui ouvre les portes de la ville. Les Firmianiens, continuant leur +marche vers l'ouest, assiègent Césarée, s'en rendent maîtres et +réduisent en cendres cette belle ville. Romanus essaie en vain de +lutter; il est défait et la révolte gagne la Numidie. Les soldats proclamèrent +alors Firmus roi; un tribun lui posa le diadème.</p> + +<p>À la réception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident +envoya en toute hâte des troupes en Afrique sous le commandement +du comte Théodose, maître de la cavalerie. Débarqué à +Igilgili (Djidjelli), cet habile générai gagna Sitifis et convoqua +toutes ses troupes dans un poste des environs nommé Panchariana, +d'où il devait commencer les opérations (373). Il avait été rejoint, +tout en arrivant, par un corps d'auxiliaires indigènes, commandé +par Gildon, frère de Firmus.</p> + +<p>Le prince indigène, comprenant que la situation était changée, +essaya de traiter avec Théodose, et lui fit offrir sa soumission; +mais le général ne voulut rien entendre avant d'avoir reçu des +otages, et les choses en restèrent là. Bientôt, du reste, Théodose +entra en campagne, et porta son camp à Tubusuptus<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a> +<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>. Ayant repoussé +un nouveau message du rebelle, il attaqua les Tyndenses et +Massissenses, commandés par Mascizel et Duis, les mit en déroute, +et porta le ravage dans toute la contrée, sans cependant se départir +d'une grande prudence et en s'appuyant sur une place nommée +Lamforte. De là, s'avançant vers l'ouest, Théodose défit de nouveau +Mascizel, qui avait osé l'attaquer.</p> + +<p>Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermédiaire +de prêtres chrétiens, et Théodose la lui accorda. Le prince berbère +remit au vainqueur Icosium<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> +<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a> et lui livra, dans cette ville, ses enseignes, +sa couronne, son butin et des otages, mais il ne paraît pas +qu'il soit venu en personne signer le traité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" +name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214"> +(retour) </a> Tiklat en Kabylie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" +name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215"> +(retour) </a> Alger.</blockquote> + +<p>Après avoir obtenu ce résultat, Théodose se rendit à Césarée +et employa ses légions à relever cette ville de ses ruines. Dans +cette localité, il fit mourir sous les verges ou décapiter les soldats +qui étaient passés au service du rebelle.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau +à soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les +Maziques et les Muzones. La tribu des Isaflenses, établie sur le +versant sud du Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement +sous les ordres de son chef Mazuca, mais elle fut encore défaite et +son chef, fait prisonnier, hâta sa mort en déchirant ses blessures. +Firmus, réduit encore à la fuite, se jette au cœur des montagnes, +puis prend la direction de l'est, suivi par les Romains. Au moment +où ceux-ci vont l'atteindre, il leur échappe encore et revient sur +ses pas. Il entraîne de nouveau les Isaflenses, avec leur chef +Igmacen et réunit un grand nombre d'adhérents. Théodose, qui s'est +avancé contre lui et le croit sans forces, est subitement attaqué +par vingt mille indigènes; il a la douleur de voir ses soldats lâcher +pied et ne s'échappe lui-même qu'à la faveur de la nuit<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a> +<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>.</p> + +<p>Ayant pu, dans sa déroute, gagner le fort de Castellum Audiense<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a> +<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>, +il y rallia son armée et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la +dernière sévérité, brûlant les uns, mutilant les autres; et grâce à +son énergie, il rétablit promptement la discipline et put résister +aux attaques tumultueuses des indigènes. Il opéra ensuite sa retraite +vers Sitifis<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a> +<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>. L'année suivante (375), il s'avança, à la tête de +forces considérables, contre les Isaflenses, toujours fidèles à Firmus, +et leur fit essuyer une nouvelle défaite. Igmacen, leur roi, se laissa +alors gagner par les promesses de Théodose. Il cessa toute résistance +et arrêta Firmus au moment où celui-ci, devinant sa trahison, +se disposait à fuir. Prévoyant le sort qui l'attendait, le prince +berbère se pendit dans sa prison et le traître Igmacen ne put livrer +à ses ennemis qu'un cadavre qui fut apporté à leur camp, chargé +sur un chameau.</p> + +<p>Ainsi finit cette révolte qui avait duré trois ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" +name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216"> +(retour) </a> Berbrugger, <i>Époques militaires de la grande Kabylie</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" +name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217"> +(retour) </a> Aïoun Bessem, au nord d'Aumale.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" +name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218"> +(retour) </a> Les auteurs disent qu'il se retira à Typaza, mais cela semble bien +improbable et nous nous rallions à l'opinion de MM. Poulle et Berbrugger, +qui démontrent que c'est à Sétif que Théodose s'est reformé.</blockquote> + +<p>Pacification générale.--Après avoir obtenu la pacification générale +des tribus soulevées, Théodose s'appliqua, par une série de +sages mesures, à rétablir la marche de l'administration et à faire +oublier les maux causés par Romanus. Les complices des exactions +de ce dernier furent sévèrement punis.</p> + +<p>Mais le comte Théodose avait de nombreux ennemis qui le dénoncèrent +à l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de +son père, Valentinien (375). On le présenta comme étant sur le +point de se déclarer indépendant et de lui disputer le pouvoir. +Gratien prêtant l'oreille à ces calomnies expédia l'ordre de le +mettre à mort<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a> +<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. Le vainqueur de Firmus, celui qui avait conservé +l'Afrique à l'empire, fut décapité à Karthage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" +name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219"> +(retour) </a> Orose, <i>Hist.</i>, 1. VII, ch. <span class="sc">xxxiii</span >.</blockquote> + +<p>La révolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le +terrain qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs +colonies, si romanisées qu'elles fussent, des tribus indigènes intactes, +non assimilées, ils avaient en quelque sorte préparé pour l'avenir +la ruine de leur colonisation. La levée de boucliers à laquelle +la rébellion de Firmus avait servi de prétexte, était le premier +acte du drame. Les Donatistes y avaient joué un rôle trop actif +pour ne pas porter la peine de la défaite. En 378, les édits qui les +condamnaient furent remis en vigueur et exécutés strictement.</p> + +<p><span class="sc">L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose</span >.--Le +monde romain, assailli de tous côtés par les barbares, était dans +une situation des plus critiques, et Gratien n'avait ni l'énergie ni +les talents qui auraient été nécessaires dans un tel moment. Son +frère, Valentinien II, empereur d'Orient, était un enfant en bas +âge. Pour soulager ses épaules d'un tel fardeau, Gratien s'associa +le général Théodose, fils du comte Théodose, qui avait été mis à +mort par ses ordres, et l'envoya défendre les frontières de l'empire. +Peu après, Maxime était proclamé par ses soldats dans les +Gaules (383). Gratien, ayant marché contre lui, fut vaincu et tué +par l'usurpateur, près de Lyon. On dit que sa défaite fut due à la +défection de sa cavalerie maure.</p> + +<p>Théodose, forcé de reconnaître l'usurpateur, obtint cependant +que l'Italie et l'Afrique fussent attribuées à Valentinien II. Mais +Maxime ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En +387, il attaqua Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'année suivante, +il était à son tour vaincu par Théodose qui, après l'avoir +tué, remit Valentinien II en possession de l'Afrique. Enfin, en 392, +Valentinien ayant été assassiné, le trône impérial resta à Théodose.</p> + +<p>Mais à cette époque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. +Théodose mourut en 395 et l'empire échut à ses deux fils Arcadius +et Honorius. Ce dernier, âgé de onze ans, eut l'Occident avec +l'Afrique.</p> + +<p><span class="sc">Révolte de Gildon</span >.--Pendant ces compétitions, que pouvait +faire l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la révolte? Nous +avons vu qu'à l'arrivée du comte Théodose en Maurétanie, Gildon, +frère de Firmus, s'était mis à sa disposition et lui avait amené des +renforts. On avait été content de ses services et il était resté sans +doute en relations intimes avec la famille de ce général. Aussi, +lorsque le fils du comte Théodose eut été associé à l'empire, il +songea à être utile à Gildon et lui fit donner, en 387, le commandement +des troupes d'Afrique avec le titre de <i>grand maître des +deux milices</i>. Résidant à Karthage auprès du proconsul Probinus, +il joignit à la puissance dont il était revêtu l'honneur de s'allier à +la famille de Théodose, en donnant sa fille à un des neveux de +celui-ci.</p> + +<p>Dès lors, l'orgueil du prince indigène ne connut plus de bornes, +et le pays commença à sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorité +du proconsul était effacée par la sienne. Cependant, lors de la +révolte d'Eugène dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui +furent faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne +montra pas grand zèle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer +les secours qu'il lui réclamait.</p> + +<p>La mort de Théodose le décida à lever le masque, et, pour déclarer +ses intentions, il retint dans le port de Karthage les blés +destinés à l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est +inévitable, car la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est +déclaré ennemi public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa +à le combattre.</p> + +<p>Dans cette conjoncture, Gildon appelle à lui le peuple indigène +en se déclarant restaurateur de son indépendance. Il comble les +Donatistes de ses faveurs et persécute les catholiques, Mascizel, +son frère, s'étant rendu à Milan pour un motif inconnu, Gildon le +soupçonne d'être allé intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il +fait mettre à mort ses deux fils<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> +<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>; puis il adresse, pour la forme, +sa soumission à l'empereur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" +name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220"> +(retour) </a> Orose, 1. VII, ch. <span class="sc">xxxiii</span >.</blockquote> + +<p><span class="sc">Chute de Gildon</span >.--C'est à Mascizel, brûlant du désir de la +vengeance, que Stilicon donna le commandement de l'expédition. +En 398, ce chef débarqua en Afrique avec cinq mille légionnaires +(Gaulois, Germains et auxiliaires) et marcha contre son frère qui +l'attendait à la tête d'un rassemblement de soixante-dix mille guerriers, +mal armés et demi-nus. Parvenu auprès de Theveste, il se +trouva isolé au milieu de montagnes escarpées et entouré de ses +innombrables ennemis.</p> + +<p>Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gétules et de +ses montagnards berbères; en voyant les faibles forces que son +frère ose lui opposer, il donne le signal du combat comme celui +d'une exécution en masse. L'action s'engage, et Mascizel, désespéré, +s'avance pour parlementer. Alors un certain tumulte se produit +aux premières lignes: un porte-enseigne tombe devant le chef +des troupes romaines, et les Berbères croient à une trahison; ce +mot se propage parmi eux comme un éclair, et bientôt cette immense +armée, prise d'une terreur inexplicable, tourne le dos à +l'ennemi. En même temps, les légionnaires, revenus de leur +étonnement, chargent les indigènes et changent leur retraite en +déroute<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a> +<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" +name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221"> +(retour) </a> Zosime, <i>Hist.</i>, 1. V. Orose, 1. VII.</blockquote> + +<p>Après cette inexplicable défaite, Gildon, abandonné de tous, parvint +à atteindre le littoral et à prendre la mer; il voulait gagner +Constantinople; mais les vents contraires le rejetèrent sur la côte +d'Afrique. Arrêté à Tabarka, il fut conduit à son frère qui l'accabla +de reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son +supplice. Gildon l'évita en s'étranglant de ses propres mains. Il +avait gouverné l'Afrique pendant douze ans.</p> + +<p>Mascizel, qui venait de rétablir si heureusement la paix en +Afrique, et d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit à Milan, +afin d'obtenir la récompense de ses services, c'est-à-dire sans doute +la position de son frère. Mais Stilicon venait de se convaincre par +la révolte de Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder +aux Africains; il se débarrassa du solliciteur en le faisant noyer +sous ses yeux.</p> + +<p><span class="sc">L'Afrique sous Honorius</span >.--L'Afrique, qui depuis un an relevait +de l'empire d'Orient, fut rattachée à celui d'Occident; puis on +envoya à Karthage un proconsul qui réunit au fisc tous les domaines +de la succession de Nubel et de Gildon. Ces biens étaient +considérables et l'on dut nommer un fonctionnaire spécial pour les +administrer.</p> + +<p>La chute de Gildon fut suivie de persécutions contre ceux qui +avaient pris part à sa révolte, et, comme ils étaient presque tous +donatistes, ces représailles prirent la forme d'une nouvelle persécution +attisée par les évèques orthodoxes. Quiconque était soupçonné +d'avoir eu de la sympathie pour les rebelles se voyait dépouillé +de ses biens et chassé du pays, trop heureux s'il échappait +au supplice. L'évêque Optatus de Thamugas, qui avait été un des +principaux auxiliaires de Gildon, fut jeté en prison et y périt. +Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les Circoncellions une occasion +de recommencer leurs désordres.</p> + +<p>En 399, Honorius promulgua un édit par lequel il prohibait +d'une façon absolue le culte des idoles. L'exécution de cette mesure +rencontra en Afrique une vive opposition, car les païens y +étaient encore nombreux. Le temple de Tanit à Karthage, qui +avait été fermé par ordre de Théodose, fut affecté au culte chrétien, +mais comme les idolâtres continuaient à y faire leurs sacrifices, +on se décida à le démolir.</p> + +<p>Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se répandre +sur l'Europe. Dans les premières années duv<sup >e</sup> siècle, les +Vandales, les Alains et les Suèves, poussés par les Huns, partis de +la Pannonie, traversent la Germanie, culbutent les Franks, pénètrent +en Gaule et, continuant leur marche à travers les Pyrénées, +s'arrêtent en Espagne. En 409, ils opèrent entre eux un premier +partage du pays. Dans le cours de la même année, les Goths, conduits +par Alaric, s'emparaient de Rome. Assiégé par eux dans +Ravenne, Honorius était obligé d'appeler à son secours l'empereur +d'Orient, son neveu Théodose II.</p> + +<p>Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidèle à l'empereur et +continua à assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs +tentatives infructueuses pour s'en emparer<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a> +<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>. Le gouverneur, +Héraclien, défendit avec habileté sa province et la conserva à l'empire; +le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la +cession d'un territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son +côté, avait des vues sur l'Afrique; il se disposait à se mettre en +personne à la tête d'une expédition et préparait une flotte à cet +effet; mais la tempête détruisit ses navires, et il dut y renoncer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" +name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222"> +(retour) </a> Lebeau, <i>Histoire du Bas-Empire</i>, l. XXVIII.</blockquote> + +<p>Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la Tripolitaine +au pillage; le commandant militaire qui avait licencié +une partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa +de prendre la mer en laissant les populations se défendre comme +elles le pourraient.</p> + +<p>En 413, Héraclien qui s'était emparé des biens des émigrants +réfugiés en Afrique pour fuir les Goths, se déclara indépendant et +commença sa révolte en retenant les blés. Bientôt il passa en +Italie à la tête d'une armée considérable, mais il fut entièrement +défait près d'Orticoli; après quoi il chercha un refuge à Karthage +où il ne trouva que la mort.</p> +<a name="a10" id="a10"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<h4>PÉRIODE VANDALE</h4> + +<p class="mid">415-531</p> + +<p>Le christianisme en Afrique au commencement du <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle.--Boniface +gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales envahissent +l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les Vandales.--Fondation +de l'empire vandale.--Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation +de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien III; pillage de +Rome par Genséric--Suite des guerres des Vandales.--Apogée de la +puissance de Genséric; sa mort.--Règne de Hunéric; persécutions +contre les catholiques.--Révolte des Berbères.--Cruautés de Hunéric.--Concile +de Karthage; mort de Hunéric.--Règne de Goudamond.--Règne +de Trasamond.--Règne de Hildéric.--Révoltes des Berbères; +usurpation de Gélimer.</p> + +<p><span class="sc">Le christianisme en Afrique au commencement du v</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--Avant +d'entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer +l'histoire de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de +jeter un coup d'œil sur la situation du christianisme en Afrique au +commencement du <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle. Si nous sommes entrés dans des détails +un peu plus complets que ne semble le comporter le cadre de ce +récit, sur cette question, c'est que l'établissement de la religion +chrétienne fut une des principales causes du désastre de l'Afrique<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> +<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. +Les premières persécutions commencèrent à porter un grand +trouble dans la population coloniale et à diminuer sa force en présence +de l'élément berbère en reconstitution. Et cependant cette +période est la plus belle, car les chrétiens unis dans un malheur +commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde. Aussitôt +que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à triompher, +une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur sein et ils +se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n'y a pas de bêtes si +cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les uns +aux autres.» Ainsi s'exprime Ammien Marcellin<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a> +<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>, qui les a vus de +près. Mais ce n'est pas tout: avec le succès, leurs mœurs deviennent +moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si +bien que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour +avoir prêché contre l'ivrognerie, s'écrie: «Les martyrs ont horreur +de vos bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries!<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> +<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>.» Il +faut ajouter à cela les schismes qui divisent l'église orthodoxe, en +outre du donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il paraît +quelque novateur: Pélage fonde l'hérésie qui porte son nom; +Célestius, son compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux +sectaires se subdivisent eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens. +En Cyrénaïque et dans l'est de la Berbérie, c'est l'hérésie de Nestorius +qui est en faveur; ailleurs les Manichéens ont la majorité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" +name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223"> +(retour) </a> C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la compétence +ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se dissimuler, dit-il dans +son ouvrage inédit, que le christianisme eut une large part à revendiquer +dans le désastre de l'Afrique.... Nul doute que les déplorables +dissensions dont la population créole offrit alors le triste spectacle +n'ait hâté la chute du colosse,» (<i>Revue africaine</i>, n° 72 et suivants.)</blockquote> + +<p>Nous avons vu à quels excès s'étaient portés les Donatistes et +les orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives +de succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout +funeste à la colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation +des campagnes qui était le plus grand obstacle à l'expansion +des indigènes; les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les +campagnes furent toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants. +L'histoire n'offre peut-être pas d'autre exemple de l'esprit de destruction +animant ces sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient +les uns les autres, quand ils avaient fait le vide autour d'eux et +qu'il ne restait personne à frapper.</p> + +<p>Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. +La plus belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> +<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>; il étudia +d'abord à Madaure<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> +<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>, puis à Karthage. Nous n'avons pas à faire ici +l'histoire de ce grand moraliste. Disons seulement qu'après un long +séjour en Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain +nombre de ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, +à combattre, par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et +surtout les Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint +Optat, évêque de Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment +une histoire des Donatistes.</p> + +<p>En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l'entouraient, +rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur +nombre était trop grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la +force matérielle nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut +alors essayer de la conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage, +un concile auquel prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques +dont la moitié étaient schismatiques, sous la présidence du tribun +et notaire Flavius Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus +dans ce combat. Ils en appelèrent de la sentence, mais l'empereur +leur répondit par un nouvel édit leur retirant toutes les faveurs +qu'ils avaient pu obtenir précédemment, et prescrivant contre +eux les mesures les plus sévères. Contraints encore une fois de +rentrer dans l'ombre, ils attendirent l'occasion de se venger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" +name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224"> +(retour) </a> Lib. XXII, cap. <span class="sc">v</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" +name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225"> +(retour) </a> <i>Sermon</i> 273.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" +name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226"> +(retour) </a> Actuellement Souk-Ahras.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" +name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227"> +(retour) </a> Medaourouch.</blockquote> + +<p><span class="sc">Boniface gouverneur d'Afrique. Il traite avec les Vandales</span >.--Le +14 août 423, Honorius cessait de vivre, en laissant +comme héritier au trône un jeune neveu, alors en exil à Constantinople, +avec sa mère la docte Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit +reconnaître comme empereur d'Occident par les troupes; mais ce +ne fut qu'après bien des vicissitudes qu'il fut proclamé à Ravenne +sous le nom de Valentinien III. Comme il n'était âgé que de six +ans, Placidie s'attribua, avec la régence, le titre d'Augusta et prit +en main la direction des affaires.</p> + +<p>Le général Boniface, qui s'était distingué dans une longue carrière +militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé +des limites à Tubuna<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> +<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>, avait été nommé en 422, par Honorius, +comte d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une +juste sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations +latines, depuis si longtemps divisées par l'anarchie, et repousser +les indigènes qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé. +Nommé gouverneur de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, +grâce à ses conseils et à l'envoi de secours de toute +nature, à triompher de l'usurpateur Jean. Ces éminents services +avaient donné à Boniface un des premiers rangs dans l'empire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" +name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228"> +(retour) </a> Tobua, dans le Hodna.</blockquote> + +<p>Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant +son temps entre les lettres et la religion, était un terrain propice +aux intrigues de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des +faveurs dont jouissait Boniface, prétendit que le comte d'Afrique +visait à l'indépendance et, comme l'impératrice refusait de le croire, +il l'engagea pour l'éprouver à lui donner l'ordre de venir immédiatement +se justifier en personne. Ce conseil ayant été suivi, il +fit dire indirectement à Boniface qu'on voulait attenter à ses jours. +Cette odieuse machination réussit à merveille. Boniface refusa de +venir se justifier. Dès lors sa rébellion fut certaine pour Placidie +et comme on apprit, sur ces entrefaites, que le comte d'Afrique +venait d'épouser une princesse arienne de la famille du roi des +Vandales d'Espagne<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> +<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>, on ne douta plus de sa trahison.</p> + +<p>Aussitôt l'impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher +contre lui trois corps d'armée (427); mais Boniface les +repoussa sans peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler +toutes les garnisons de l'intérieur et les Berbères en avaient profité +pour se lancer dans la révolte. L'année suivante Placidie envoya +en Afrique une nouvelle armée qui ne tarda pas à s'emparer de +Karthage. La situation devenait critique pour Boniface; attaqué +par les forces de sa souveraine, menacé sur ses derrières par les +indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait avoir pour +l'Afrique les plus graves conséquences. Il s'adressa au roi des Vandales +et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui cédait +les trois Maurétanies, jusqu'à l'Amsaga, à la condition qu'il conserverait +pour lui la souveraineté du reste de l'Afrique<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> +<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" +name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229"> +(retour) </a>Selon M. Creuly (<i>Annuaire de la Soc. arch. de Constantine</i>, 1858-59, +pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface, nommée Pélagie, aurait +été bien plus probablement une dame romaine ayant des propriétés en +Afrique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" +name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230"> +(retour) </a> Procope, <i>Bell. Vand.</i>, 1. I, ch. <span class="sc">iii</span >, Lebeau, <i>Hist. du Bas-Empire</i>, +t. IV, p. 24. Marcus, <i>Hist. des Vandales</i>, p. 143. Dureau de la Malle, +<i>Recherches</i>, etc., p. 36.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Vandales envahissent l'Afrique</span >.--Les Vandales, après +avoir été écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la +Galice (416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis, +reconquis l'Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance +sur l'Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des +Goths (422). Au moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène, +ils n'avaient pas tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu +jeter des regards sur cette Afrique, objet de convoitise pour les +Barbares. C'est ce qui explique la facilité avec laquelle la proposition +de Boniface avait été acceptée.</p> + +<p>Dans le mois de mai 429<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> +<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>, les Vandales avec leurs alliés Alains, +Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille +personnes, dont cinquante mille combattants<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a> +<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>, traversèrent le détroit +et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses +vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser +d'eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" +name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231"> +(retour) </a> Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429. Nous adoptons +celle de l'<i>Art de vérifier les dates</i>, t. I, p. 403.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" +name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232"> +(retour) </a> Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V. Victor +de Vite, <i>Hist. pers. Vand.</i>, p. 3, et Procope, l. I, ch. <span class="sc">v</span >.</blockquote> + +<p>Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers +l'est, s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur +son passage. Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, +qui venait d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère +Gunderic, souverain légitime. Les Vandales étaient ariens et grands +ennemis des orthodoxes. Les Donatistes les accueillirent comme +des libérateurs et facilitèrent leur marche. Il est très probable que +les Maures, s'ils ne s'allièrent pas à eux, s'avancèrent à leur suite +pour profiter de leurs conquêtes.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont +Boniface avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses +faveurs. Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait +tous ses efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de +médiateur entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait +enfin mesuré les conséquences de la faute par lui commise en +appelant les Vandales en Afrique, essaya d'obtenir la rupture du +traité conclu avec eux et leur rentrée en Espagne; mais il était trop +tard, car il est souvent plus facile de déchaîner certaines calamités +que de les arrêter. Encouragés par leurs succès et par l'appui +qu'ils rencontraient dans la population, les Vandales repoussèrent +dédaigneusement ses propositions, et, pour braver ses menaces, +franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.</p> + +<p><span class="sc">Lutte de Boniface contre les Vandales</span >.--Le comte d'Afrique +ayant marché à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur +livra bataille en avant de Calama<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> +<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>; mais il fut entièrement défait +et se vit contraint de chercher un refuge derrière les murailles +d'Hippône<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a> +<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>. Les Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employé une +partie de leurs forces pour investir cette ville, lancèrent le reste +dans le cœur de la Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang. +Guidés sans doute par les Donatistes, ils s'acharnèrent particulièrement +à détruire les églises des orthodoxes. Constantine résista +à leurs efforts<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> +<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Le siège d'Hippône durait depuis longtemps et +l'on dit que les Vandales, pour démoraliser les assiégés et leur +rendre le séjour de la ville intolérable, amassaient les cadavres dans +les fossés et au pied des murs et mettaient à mort leurs prisonniers +sur ces charniers qu'ils laissaient se décomposer en plein air. Saint +Augustin, qui aurait pu fuir, avait préféré rester dans son évêché +et soutenir l'honneur de cette église d'Afrique pour laquelle il +avait tant lutté. Mais il ne put résister aux souffrances et à la +fatigue du siège et mourut le 28 août 430.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" +name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233"> +(retour) </a> Guelma.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" +name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234"> +(retour) </a> Bône.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" +name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235"> +(retour) </a> Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv. Yanoski, <i>Hist. +de la domination vandale en Afrique</i>, p. 12.</blockquote> + +<p>Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar, +général de l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à +Hippône. Boniface crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser +ses ennemis qui avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra +bataille dans les plaines voisines; mais le sort des armes lui fut +encore funeste. Aspar se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris +de ses troupes, et Hippône ne fut plus en état de résister. Les +Vandales mirent cette ville au pillage et l'incendièrent.</p> + +<p>Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter +devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita +les récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également +responsables de la perte de l'Afrique.</p> + +<p><span class="sc">Fondation de l'empire Vandale</span >.--Ainsi la Numidie et les +Maurétanies restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorbé +par d'autres guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir +ces provinces; il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui +lui restait, qu'il était préférable de traiter avec Genséric et lui +envoya un négociateur du nom de Trigétius. Le 11 février 435, +un traité de paix fut signé entre eux à Hippône. Bien que les conditions +particulières de cet acte ne soient pas connues, on sait que +Genséric consentit à payer un tribut annuel à l'empereur, lui livra +son fils Hunéric en otage, et s'engagea par serment à ne pas franchir +la limite orientale de la contrée qu'il occupait en Afrique<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> +<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" +name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236"> +(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 79.</blockquote> + +<p>C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord +de grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent +tellement touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux +barbare sut employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. +Il avait, du reste, à assurer sa propre sécurité menacée +par les partisans de son frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer +la veuve et les enfants de celui-ci qu'il détenait dans une +étroite captivité et réduisit à néant les derniers adhérents de son +frère. Il s'était depuis longtemps déclaré le protecteur des Donatistes +et des Ariens; les orthodoxes furent cruellement persécutés. +En 137, les évêques catholiques avaient été sommés par lui +de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent furent poursuivis +et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de s'assurer +le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il leur +abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que +les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.</p> + +<p>En même temps, Genséric suivait avec attention les événements +d'Europe, car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les +Huns, avec Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et +au nord, les Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439, +le roi vandale, profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les +Gaules par la guerre contre les Vizigoths, marcha inopinément +sur Karthage et se rendit facilement maître de cette belle cité, alors +métropole de l'Afrique (19 oct.). Les Vandales y trouvèrent de +grandes richesses, notamment dans les églises catholiques qu'ils +mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus ayant été arrêté avec un +certain nombre de prêtres, on les accabla de mauvais traitements, +puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les plaça sur des +vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des flots. Ils +échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage de +Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi +cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près +de six siècles.</p> + +<p>Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, +donna tous ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les +corsaires vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent +même l'audace jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé +chez lui, Valentinien envoya des troupes pour garder les côtes, +autorisa les habitants à s'armer et leur abandonna d'avance tout +le butin qu'ils pourraient faire sur les Vandales. En 442, l'empereur +Théodose envoya à son secours une flotte; mais les navires furent +rappelés avant d'avoir pu combattre, par suite d'une invasion des +Huns.</p> + +<p><span class="sc">Nouveau traité de Genséric avec l'empire</span >.--<span class="sc">Organisation de +l'Afrique vandale</span >.--Valentinien, dans l'espoir de préserver son +trône, se décida à traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. +Il céda à Genséric la Byzacène jusqu'aux Syrtes et la partie +orientale de la Numidie, la limite passant à l'ouest de <i>Theveste</i>, +<i>Sicca-Veneria</i> et <i>Vacca</i><a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a> +<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>. De son côté, le roi abandonna à l'empereur +le reste de la Numidie et les Maurétanies. Le traité fut +signé à Karthage en 442<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a> +<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>. Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire +le plus riche, le mieux colonisé et le moins dévasté, et ils +rendaient aux Romains des pays ruinés, livrés à eux-mêmes, et où +ils n'avaient plus aucune action. En 445, Valentinien promulguait +une loi par laquelle il faisait remise aux habitants de la Numidie +et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs impôts. Cela +donne la mesure de la destruction de la richesse publique. Quelque +temps après, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des emplois +aux fonctionnaires destitués par les Vandales.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" +name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237"> +(retour) </a> Tebessa, le Kef et Badja.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" +name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238"> +(retour) </a> V. de Vite, 1. I, ch. <span class="sc">iv</span >. Marcus, p. 166. Yanoski, p. 17.</blockquote> + +<p>Genséric divisa son empire en cinq provinces: la <i>Byzacène</i>, la +<i>Numidie</i>, l'<i>Abaritane</i> (territoire situé sur le haut Bagrada, à l'est +de Tebessa), la <i>Gétulie</i>, comprenant le Djerid et les pays méridionaux, +et la <i>Zeugitane</i> ou <i>Consulaire</i>. Il fit raser les fortifications +de toutes les villes, à l'exception de Karthage, et se forma avec +l'aide des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea +les terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des +plus nobles et des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent +attribués à ses deux fils Hunéric et Genson<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> +<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. Le deuxième, se +composant particulièrement des terres de la Byzacène et de la +Zeugitane, fut donné aux soldats, en leur imposant l'obligation du +service militaire. Enfin le troisième lot, le rebut, fut laissé aux +colons.» De sévères persécutions contre les catholiques achevèrent +de consommer la ruine d'un grand nombre de cités et de +colonies latines.</p> + +<p>En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la +course, et les indigènes y prirent une part active. Le butin était +partagé entre le prince et les corsaires<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> +<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a> absolument comme nous +le verrons plus tard sous le gouvernement turc. Enfin il entretint +des relations d'alliance, quelquefois troublées il est vrai, avec les +Huns, les Vizigoths et autres barbares, qu'il s'efforçait d'exciter +contre l'empire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" +name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239"> +(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 146, 147.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" +name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240"> +(retour) </a> V. de Vite, l. I, ch. <span class="sc">viii</span >.</blockquote> + +<p><b>Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric</b>.--Genséric +se préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes +des barbares, et l'occasion n'allait pas tarder à se présenter, pour +lui, d'exercer ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II +mourut et fut remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre +450), Placidie cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé +de sa tutelle, prenait en main un pouvoir pour lequel il +avait été si mal préparé par son éducation. Après avoir commis +de nombreuses folies, il tua, dans un acte de rage, Aétius son +dernier soutien (454); mais peu après il fut à son tour massacré +par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à venger +son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien, s'était +donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit Eudoxie, +veuve de l'empereur, à devenir son épouse<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> +<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>.</p> + +<p>Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment +attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs +du temps l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir +équipé de nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée +dans laquelle les Berbères avaient fourni un nombreux contingent. +A son approche, Maxime se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré +par ses troupes et par le peuple (12 juin 455).</p> + +<p>Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien +qu'il n'eût éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura +livrée pendant quatorze jours à la fureur des Vandales et des +Maures. Le vainqueur fit charger sur ses vaisseaux toutes les richesses +enlevées aux monuments publics et aux habitations privées, +et un grand nombre de prisonniers, membres des principales +familles, qui furent réduits à l'état d'esclaves. Le tout fut amené à +Karthage et partagé entre le prince et les soldats. Genséric eut notamment +pour sa part le trésor de Jérusalem qui avait été rapporté +de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage Eudoxie et +ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage à son fils +Hunéric<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a> +<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" +name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241"> +(retour) </a> Procope, 1. I, ch. <span class="sc">iv</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" +name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, 1. I, ch. <span class="sc">v</span >.</blockquote> + +<p><span class="sc">Suite des guerres des Vandales</span >.--La conquête de Rome avait +non seulement donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur +avait acquis la souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer +à cette occasion combien le roi barbare fut prudent en ne +restant pas en Italie, après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il +compléta l'organisation de son empire et s'appliqua à entretenir +chez ses sujets le goût des courses sur mer, qui avaient ce double +résultat de tenir les guerriers en haleine et de remplir le trésor. +Les rivages baignés par la Méditerranée furent alors en butte aux +incursions continuelles des corsaires vandales. Malte et les petites +îles voisines du littoral africain durent reconnaître leur autorité; +ils occupèrent même une partie de la Corse. Mais Récimer, général +de l'empire d'Occident, ayant, été chargé de purger la Méditerranée +de ces corsaires, fit subir aux Vandales de sérieuses défaites +navales et les expulsa de la Corse.</p> + +<p>En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un +homme actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en +apercevoir, car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé +de sérieux échecs, il se crut assez fort pour leur arracher +l'Afrique. A cet effet, il réunit à Carthagène une flotte de trois +cents galères et dirigea sur cette ville une armée considérable destinée +à l'expédition (458).</p> + +<p>A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain +essayé, par des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut +perdu. Pour retarder ou rendre impossible la marche de l'armée +romaine, il donna l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations +étaient bien inutiles, et la trahison allait faire triompher +sans danger l'heureux chef des Vandales. Des divisions habilement +fomentées par ses émissaires dans le camp romain, amenèrent les +auxiliaires Goths à lui livrer la flotte qui fut entièrement détruite. +Majorien se vit forcé d'ajourner ses projets; mais en 462 il périt +assassiné et, dès lors, Genséric put recommencer ses courses.</p> + +<p>Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa +même l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. +Pour venger cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait +encore comme suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une +armée contre les Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces +par mer sous le commandement de Basiliscus.</p> + +<p>L'armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque, +tomba à l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle +marcha sur Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé +les Vandales de Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de +Karthage. La situation de Genseric devenait critique, mais son +esprit était assez fertile en intrigues pour lui permettre encore de +se tirer de ce mauvais pas: profitant habilement des tergiversations +de ses ennemis, semant parmi eux la défiance, corrompant ceux +qu'il pouvait acheter, il parvint à annuler leurs efforts, et, les +ayant attaqués en détail, à les mettre en déroute. Basiliscus se +sauva avec quelques navires en Sicile, tandis qu'Héraclius gagnait +par terre l'Egypte<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> +<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a> (470).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" +name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243"> +(retour) </a> Procope, l. I, ch. <span class="sc">vi</span >.</blockquote> + +<p><span class="sc">Apogée de la puissance de Genséric; sa mort</span >.--Ainsi, tous les +efforts tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre +résultat que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, +plus audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires +dans la Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié +avec les Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient, +ce qui forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois +d'août 476, il eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, +qui tomba avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, +recueillit son héritage.</p> + +<p>Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à +ses enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres +et de combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec +Zenon, empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi +des Hérules une partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui +servir un tribut annuel. Ces souverains consacraient les succès de +Genséric en lui reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des +îles de la Méditerranée occidentale (476).</p> + +<p>Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric +mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui +n'avait été qu'une suite non interrompue de succès. Ce prince est +une des grandes figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis +de ne pas admirer la nature de son génie, on ne peut en méconnaître, +la puissance. Si nous nous en rapportons au portrait qui +nous a été laissé de lui par Jornandès<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> +<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>, «Giseric était de taille +moyenne, et une chute de cheval l'avait rendu boiteux. Profond +dans ses desseins, parlant peu, méprisant le luxe, colère à en +perdre la raison, avide de richesses, plein d'art et de prévoyance +pour solliciter les peuples, il était infatigable à semer les germes +de division». Les historiens catholiques se sont plu à entasser les +accusations contre le roi des Vandales, et il est certain qu'il ne fut +pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des mœurs +de l'époque, il ne paraît pas que l'Afrique eût été malheureuse +sous son autorité. Après l'anarchie des périodes précédentes, c'était +presque le repos.</p> + +<p>Les conséquences de la conquête vandale furent considérables +pour la colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva +pas; mais sa ruine profita immédiatement à la population indigène; +elle fit un pas énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si +une main comme celle de Genséric était capable de contenir les +Berbères en les maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir +qu'au premier acte de faiblesse ils se présenteraient en +maîtres<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> +<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" +name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244"> +(retour) </a> <i>Histoire des Goths</i>, ch. <span class="sc">xxxiii</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" +name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245"> +(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 86.</blockquote> + +<p><span class="sc">Règne de Hunéric</span >.--<span class="sc">Persécution contre les Catholiques</span >.--La +succession du roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce +prince n'avait aucune des qualités qui distinguaient son père, et +l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir. A peine était-il monté +sur le trône que des difficultés s'élevèrent entre lui et la cour de +Byzance au sujet de diverses réclamations dont Genséric avait +toujours su ajourner l'examen. Hunéric céda sur tous les points, +car il voulait la paix, pour s'occuper des affaires religieuses et +surtout de l'intérêt de l'arianisme.</p> + +<p>Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées +par son père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles +les Ariens étaient en butte dans d'autres contrées l'irritèrent +profondément et lui servirent de prétexte pour se lancer +dans la voie opposée. Il prescrivit des mesures d'une cruauté jusqu'alors +inconnue; quiconque persista dans la foi catholique fut +mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de la plus noble naissance +ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les suspendait nues +et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout le corps au +fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations horribles +et conduits ensuite au bûcher<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> +<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>. En 483, des évêques, prêtres et +diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent soixante-seize +furent réunis à Sicca<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> +<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a> et de là conduits au désert, dans le +pays des Maures, c'est-à-dire au trépas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" +name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246"> +(retour) </a> Victor de Vite, 1. I, ch. <span class="sc">xvii</span >. Procope, 1. I, p. 8.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" +name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247"> +(retour) </a> Le Kef.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révolte des Berbères</span >.--Le résultat d'une telle politique fut +une insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, +de la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes +de l'Aourès et des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au +Djebel-Amour, les indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. +Ce fut une suite ininterrompue de courses et de razias. +Après quelques tentatives pour s'opposer à ce mouvement, Hunéric +se convainquit de son impuissance. Tout le massif de l'Aourès +échappa dès lors à l'autorité vandale, et les tribus indépendantes +se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au Djerdjera, +de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions littorales +de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de +l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les +indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, +il ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés +pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.</p> + +<p><span class="sc">Cruautés de Hunéric</span >.--Mais Hunéric se préoccupait peu de +faire respecter les limites de son empire: le soin de satisfaire ses +passions sanguinaires l'absorbait uniquement et, après avoir persécuté +les catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric +avait institué comme règle pour la succession au trône vandale, +que le pouvoir appartiendrait toujours à l'homme le plus âgé +de la famille, au décès du prince régnant, même au détriment de +ses fils. Soit pour modifier les effets de cette clause, soit par +crainte des compétitions, Hunéric s'attacha à diminuer le nombre +des membres de sa famille. La femme et le fils aîné de son frère +Théodoric, accusés d'un crime imaginaire, furent décapités par +son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric furent livrés +aux bêtes. Ce n'était pas assez; Théodoric, lui-même, Genzon, +autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et maltraités +avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince étaient +traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait envers +ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un caprice, +il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien de +Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d'humanité +fut, par son ordre, brûlé en présence de la population<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> +<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" +name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248"> +(retour) </a> Yanoski, <i>Vandales</i>, p. 34.</blockquote> + +<p><span class="sc">Concile de Karthage. Mort de Hunéric</span >.--Zenon, empereur +d'Orient, ayant adressé à Hunéric des représentations au sujet des +souffrances de la religion catholique, le roi convoqua, en 584, à +Karthage, un concile où tous les évêques orthodoxes, donatistes +et ariens de l'Afrique furent appelés. Il est inutile de dire qu'ils +ne purent s'entendre, et comme les Ariens étaient en majorité, les +catholiques furent condamnés. Hunéric, s'appuyant sur cette décision, +rendit alors un édit longuement motivé, où la main des +prêtres se reconnaît, car il contient comme préambule une longue +controverse sur des questions de dogme et la condamnation officielle +du principe de la consubstantialité du Père, du Fils et du +Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures de +coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus +grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres +ariens.</p> + +<p>Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis +huit années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains +catholiques prétendent qu'il mourut rongé par les vers.</p> + +<p><span class="sc">Règne de Gondamond</span >.--Gondamond ou Gunthamund, fils de +Genzon, succéda à son oncle Hunéric, en vertu des règles posées +par Genséric. Il se trouva aussitôt aux prises avec les révoltes des +Berbères et ne put empêcher les indigènes de recouvrer entièrement +leur indépendance sur toute la ligne des frontières du Sud +et de l'Ouest. Les Gétules s'avancèrent même jusqu'auprès de +Kapça<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> +<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" +name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249"> +(retour) </a> Gafsa.</blockquote> + +<p>Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions +contre les catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et +finit, vers 487, par les laisser entièrement libres. Les orthodoxes +rentrèrent d'exil et reprirent peu à peu possession de leurs biens et +de leurs églises. La lutte contre les Berbères absorbait presque +tout son temps et ses forces; aussi, pour être tranquille du côté de +l'Europe, se décida-t-il à conclure avec Théodoric, souverain de +l'Italie, un traité par lequel il lui abandonna le reste de la Sicile.</p> + +<p>Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa +carrière.</p> + +<p><span class="sc">Règne de Trasamond</span >.--Après la mort de Gondamond, son +frère Trasamond hérita de la royauté vandale. Ce prince continua +l'œuvre d'apaisement commencée par son prédécesseur, et, bien +qu'il fût ennemi du catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs +de cette religion par la violence, et se borna à chercher à les en +détacher en offrant des avantages matériels à ceux qui étaient disposés +à entrer dans le giron de l'arianisme et en refusant tout emploi +aux autres. Mais il ne permit pas la réorganisation de l'église +orthodoxe et il exila en Sardaigne des évêques qui s'étaient permis +de faire des nominations.</p> + +<p>Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens +qui unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs +bonnes relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, +propre sœur de Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de +prêter son appui à Gesalic.</p> + +<p>Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: +ce n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis +de la domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, +la situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène +de cette contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des +Berbères et attaquait incessamment la frontière méridionale de la +Byzacène.</p> + +<p>Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé +en grande partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de +Tripoli; mais Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous +verrons les tribus arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit +son front, auquel il donna la forme d'un demi-cercle, d'une +décuple rangée de chameaux et fit placer ses archers entre les +jambes de ces animaux, tandis que le gros de ses guerriers et ses +bagages étaient abrités au milieu de cette forteresse vivante. +Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils ne surent où +frapper, et leurs chevaux, effrayés par l'odeur des chameaux, portèrent +le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce temps, +les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon, sortant +de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis. +De toute l'armée vandale, il ne rentra à Karthage que +quelques fuyards isolés<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a> +<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>.</p> + +<p>En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de +mourir, il recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance +envers les catholiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" +name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250"> +(retour) </a> Procope, l. I, ch. <span class="sc">ix</span >.</blockquote> + +<p><span class="sc">Règne de Hildéric</span >.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond. +Son premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs +du pouvoir et de s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans +ce but, il convoqua, en 524, à Karthage, un nouveau concile; +mais, comme dans les précédents, il fui impossible aux évêques +d'arriver à une entente, et la controverse à laquelle ils se livrèrent +démontra une fois de plus l'impossibilité d'une réconciliation.</p> + +<p>Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec +l'appui des Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter +une révolte qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis +qu'elle cherchait, avec ses adhérents, un refuge chez les Maures, +elle fut jetée en prison; les Goths furent exécutés, et elle-même +périt quelque temps après de la main du bourreau. Il en résulta +une rupture avec les Ostrogoths d'Italie; mais ceux-ci étaient trop +occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les craindre.</p> + +<p>Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec +lequel il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de +monter sur le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de +faire envers lui hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle, +il voulut que ses propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.</p> + +<p><span class="sc">Révoltes des Berbères. Usurpation de Gélimer</span >.--Hildéric, +doué d'un caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait +d'une manière absolue la direction des affaires militaires à son général +Oamer, appelé l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène +s'étant mis en état de révolte, Oamer marcha contre eux, +mais il fut défait en bataille rangée par ces Berbères commandés +par leur chef Antallas. Toute la Byzacène recouvra son indépendance, +et les villes du nord, menacées par les rebelles, durent improviser +des retranchements pour résister à leurs attaques imminentes.</p> + +<p>Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement +général, déjà provoqué par la protection accordée aux catholiques, +par la rupture avec les Ostrogoths et par l'hommage de soumission +fait à l'empire: Gélimer, petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances +pour se créer un parti. Chargé de combattre les Maures, +il remporta sur eux quelques avantages qui augmentèrent son ascendant +sur l'armée. Il saisit cette occasion pour faire proclamer +par les soldats la déchéance d'Hildéric et obtenir la royauté à sa +place. Ayant marché sur Karthage, il s'en empara. Hildéric fut +jeté en prison (531).</p> + +<p>Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa +guerre contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de +porter secours à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer +une ambassade à Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le +trône au prince captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés +fut de rendre plus dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte +de bravade, Gélimer fit crever les yeux à Oamer.</p> + +<p>L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle +il l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en +Orient, à sa cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait +de le faire. Gélimer lui répondit dans des termes hautains +que Procope nous a transmis: «Je ne dois point ma royauté à la +violence... Hildéric complotait contre sa propre famille: c'est la +haine de tous les Vandales qui l'a renversé. Le trône était vacant; +je m'y suis assis en vertu de mon âge et de la loi de succession.» +Après cette déclaration, il ajoutait comme réponse aux menaces: +«Un prince agit sagement lorsque, livré tout entier à l'administration +de son royaume, il ne porte pas ses regards au dehors et +ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des autres états. Si +tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la force à la +force...».</p> + +<p>Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de +la royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux +maîtres.</p> +<a name="a11" id="a11"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h4>PÉRIODE BYZANTINE</h4> + +<p class="mid">531-642</p> + +<p>Justinien prépare l'expédition d'Afrique.--Départ de l'expédition. Bélisaire +débarque à Caput-Vada.--Première phase de la campagne.--Défaite des +Vandales conduits par Ammatas et Gibamond.--Succès de Bélisaire. Il +arrive à Karthage.--Bélisaire à Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. +Gélimer marche sur Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite +de Gélimer.--Conquêtes de Bélisaire.--Gélimer se rend aux Grecs.--Disparition +des Vandales d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; +état des Berbères.--Luttes de Salomon contre les Berbères.--Révolte +de Stozas.--Expéditions de Salomon.--Révolte des Levathes; +mort de Salomon.--Période d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur +d'Afrique; il rétablit la paix.--État de l'Afrique au milieu du <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> siècle.--L'Afrique +pendant la deuxième moitié du <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> siècle.--Derniers jours +de la domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales.</p> + +<p><span class="sc">Justinien prépare l'expédition d'Afrique</span >.--Seul héritier de +l'empire romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rétablir dans +son intégrité et d'arracher aux barbares leurs conquêtes de l'Occident. +C'est pourquoi l'hommage d'Hildéric avait été accueilli à la +cour de Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume +vandale, en livrant à l'empereur la belle et fertile Afrique, était +aussi une première étape vers la reconstitution de l'empire. La +nouvelle de l'usurpation de Gélimer, arrivant sur ces entrefaites, +émut Justinien «comme si on lui avait arraché une de ses provinces»<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> +<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. +Renonçant à poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait +contre les Perses depuis cinq ans, il leur acheta la paix +moyennant un tribut évalué à onze millions de francs, et s'appliqua +à préparer l'expédition d'Afrique malgré l'opposition qu'il rencontra +chez ses ministres, effrayés de la grandeur de l'entreprise. +On dit même qu'il fut un instant sur le point d'y renoncer et que +c'est la prédiction d'un évêque d'Orient, saint Sabas, lui promettant +le succès, qui le décida à réaliser son projet. Il apprit alors +qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de Tripoli +et lui offrait d'entreprendre pour lui des conquêtes, s'il recevait +l'appui de quelques troupes. En même temps un certain +Godas, chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, +se mettait en état de révolte et offrait aussi son concours à +l'empire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" +name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251"> +(retour) </a> Yanoski, <i>Vandales</i>, p. 41.</blockquote> + +<p>Tous ces symptômes indiquaient que le moment d'agir était +arrivé. Justinien le comprit et organisa immédiatement l'expédition +dont le commandement fut confié à Bélisaire, habile général, jouissant +d'une grande autorité sur les troupes et d'une réelle influence +à la cour par sa femme Antonina, amie de l'impératrice. Des soldats +réguliers, des volontaires de divers pays, et même des barbares, +Hérules et Huns, accoururent avec enthousiasme au camp +du général, où bientôt une quinzaine de mille hommes, dont un +tiers de cavaliers, se trouvèrent réunis. On s'arrêta à ce chiffre, +jugeant, avec raison, qu'une petite armée solide et bien dirigée +était préférable à un grand rassemblement sans cohésion. Les officiers +furent choisis avec soin par le général, parmi eux se trouvaient +Jean l'Arménien, préfet du prétoire, et Salomon, dont les +noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres officiers +étaient originaires de la Thrace. Le patrice Archelaüs fut +adjoint à l'expédition comme questeur ou trésorier. Cinq cents +vaisseaux de toute grandeur furent rassemblés pour le transport +de l'expédition; vingt mille marins les montaient.</p> + +<p><span class="sc">Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada</span >.--En +533, «vers le solstice d'été»<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a> +<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>, on donna l'ordre de l'embarquement +et ce fut l'occasion d'une imposante cérémonie à laquelle +présida l'empereur. L'archevêque Epiphanius, en présence du +peuple et de l'armée bénit le vaisseau où s'embarqua Bélisaire, +accompagné de sa femme et de Procope, son secrétaire, qui nous +a retracé l'histoire si complète de cette expédition. L'immense +flotte se mit en route et voyagea lentement, troublée quelquefois +dans sa marche par la tempête, et faisant souvent escale dans les +ports situés sur son chemin, pour se remettre de ces secousses, ou +se ravitailler. Bélisaire montra dans ce voyage autant d'habileté +que de fermeté; comme tous les hommes de guerre, il savait qu'il +n'y a pas d'armée sans discipline et réprimait avec la dernière +rigueur toute infraction aux règles, sans s'arrêter aux murmures +ou aux menaces des auxiliaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" +name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252"> +(retour) </a> Procope, <i>Bell. Vand.</i>, lib. I, cap. <span class="sc">xii</span >.</blockquote> + +<p>Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, où l'armée, qui +souffrait cruellement de la mauvaise qualité des vivres et de l'eau, +put se refaire. Bélisaire manquait de nouvelles sur la situation et +les dispositions des Vandales et était fort incertain sur le choix du +point de débarquement. Il chargea Procope de se rendre à Syracuse +pour tâcher d'obtenir des renseignements et en même temps +passer un marché avec les Ostrogoths pour l'approvisionnement +de la flotte et de l'armée. L'envoyé fut assez heureux pour apprendre +d'une manière sûre que les Vandales, ne s'attendant nullement à +une attaque de l'empire, avaient envoyé presque toutes leurs forces +en Sardaigne à l'effet de réduire Godas. Quant à Gélimer, il s'était +retiré à Hermione, ville de la Byzacène, et ne songeait nullement +à défendre Karthage.</p> + +<p>Ainsi renseigné, Bélisaire donna l'ordre de mettre à la voile en +se dirigeant à l'ouest de Malte. Parvenue à la hauteur de cette île, +la flotte fut poussée par le vent vers la côte d'Afrique, en face du +sommet du golfe de Gabès; elle était partie depuis trois mois. +Avant de procéder au débarquement, le général en chef fit mettre +en panne et convoqua un conseil de guerre des principaux officiers +à son bord. Archélaüs, effrayé de l'éloignement de la localité et du +manque de ports pour abriter les navires, voulait que l'on remît à +la voile et qu'on allât directement à Karthage. Mais Bélisaire +n'était pas de cet avis; il redoutait la rencontre de la flotte vandale, +et craignait que son armée ne perdît ses avantages dans un +combat naval. Son opinion ayant prévalu, il ordonna aussitôt le +débarquement, qui s'opéra sans encombre au lieu dit Caput-Vada<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> +<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>. +Des soldats furent laissés à la garde des navires qui furent en outre +disposés dans un ordre permettant la résistance à une attaque de +l'ennemi. A terre, le général s'attacha à couvrir son camp de +retranchements et à se garder soigneusement par des avant-postes; +toute tentative de pillage ou de maraudage fut sévèrement réprimée. +Cette prudence, cette observation constante des règles de la +guerre, allaient assurer le succès de l'expédition.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" +name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253"> +(retour) </a> Actuellement Capoudia.</blockquote> + +<p><span class="sc">Première phase de la campagne</span >.--Cependant Gélimer, toujours +à Hermione, ignorait encore le danger qui le menaçait. Les nouvelles +données par Procope étaient exactes. Après la double perte +de la Tripolitaine et de la Sardaigne, le prince vandale, remettant +à plus tard le soin de faire rentrer sous son autorité la province +orientale, réunit cinq mille soldats et les envoya en Sardaigne +sous le commandement de son frère Tzazon, un des meilleurs officiers +vandales. Une flotte de cent vingt vaisseaux les conduisit +dans cette île, et aussitôt les opérations commencèrent contre +Godas.</p> + +<p>Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expédition +de Sicile, lorsqu'il apprit enfin le débarquement de l'armée byzantine +en Afrique, et sa marche sur ses derrières. Bélisaire, en effet, +après s'être emparé sans coup férir de la petite place de Sylectum<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> +<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a> +avait marché, dans un bel ordre, vers le nord, accompagné au +large par la flotte, et avait pris successivement possession de Leptis +parva et d'Hadrumète<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a> +<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>, accueilli comme un libérateur par les +populations. Il paraît même que les Berbères de la Numidie et de +la Maurétanie lui envoyèrent des députations, offrant leur soumission +à l'empereur et donnant comme otages les enfants de leurs +chefs. En même temps, le général byzantin adressait aux principales +familles vandales un manifeste de Justinien protestant qu'il +ne faisait pas la guerre à leur nation, mais qu'il combattait seulement +l'usurpateur Gélimer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" +name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254"> +(retour) </a> Selecta, au nord du golfe de Gabès.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" +name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255"> +(retour) </a> Lemta et Souça.</blockquote> + +<p>Bientôt l'on apprit que l'armée envahissante n'était plus qu'à +quatre journées de Karthage. Gélimer écrivit à son frère Ammatas, +resté dans cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre à mort +Hildéric et ses partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes +valides. Oamer était mort. Hildéric fut massacré avec tous les +gens soupçonnés d'être ses amis. Puis Ammatas conduisit ses +troupes en avant de Karthage, dans les gorges de Décimum, à une +quinzaine de kilomètres de cette ville. Gélimer, qui opérait sur son +flanc avec une autre armée, devait tenter de tourner l'ennemi, +tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour mission d'attaquer +le flanc gauche des envahisseurs à la tête de deux mille Vandales. +Ce plan était assez bien combiné et aurait pu avoir des suites +fâcheuses pour l'armée de Bélisaire, si l'on avait su le réaliser.</p> + +<p><span class="sc">Défaites des Vandales conduits par Ammatas et Gibamund</span >.--Ammatas +avait donné à ses troupes l'ordre du départ, mais, +comme il était d'un caractère ardent et téméraire, il se porta à +l'avant-garde et hâta la marche de la tête de colonne, sans s'inquiéter +s'il était suivi par le reste de l'armée. Il arriva vers midi à +Décimum, à la tête de peu de monde et y rencontra l'avant-garde +des Byzantins, commandée par Jean l'Arménien. Aussitôt, on en +vint aux mains: malgré le courage d'Ammatas. qui combattit +comme un lion et tomba percé de coups, les Vandales ne tardèrent +pas à tourner le dos. Jean les poursuivit l'épée dans les reins et +rencontra bientôt le reste des soldats, qui arrivaient par groupes +isolés. Il en fit un grand carnage et s'avança jusqu'aux portes +de Karthage.</p> + +<p>Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille +hommes pour attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la +plaine qui avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des +Huns envoyé en reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, +les Vandales sentirent leur courage faiblir; ils rompirent +leurs rangs et furent bientôt en déroute, en laissant la plupart des +leurs sur le champ de bataille.</p> + +<p><span class="sc">Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage</span >.--Bélisaire, ignorant +le double succès de son avant-garde et de ses flanqueurs, +s'arrêta en arrière de Décimum et plaça son camp dans une position +avantageuse où il se fortifia. Le lendemain, laissant dans le +camp son infanterie, ses impedimenta et sa femme Antonina, il se +mit à la tête d'une forte colonne de cavalerie et alla pousser une +reconnaissance sur Décimum. Les cadavres des Vandales lui firent +deviner la victoire de son avant-garde et les informations qu'il +prit sur place confirmèrent cette présomption, mais il ne put avoir +aucune nouvelle précise de Jean l'Arménien.</p> + +<p>Au même moment Gélimer débouchait dans la plaine où il espérait +retrouver son frère. Il était à la tête d'un corps nombreux de +cavalerie. Ayant rencontré les coureurs de Bélisaire, disséminés +par petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en déroute. +Puis, parvenu à Décimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la +défaite de son frère et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne +sachant ce qui se passait à Karthage, il demeura dans l'inaction, au +lieu de compléter son succès en écrasant les ennemis peu nombreux +qu'il avait devant lui et qui étaient démoralisés par leur +premier échec.</p> + +<p>Tandis que Gélimer s'occupait des funérailles de son frère, le +général byzantin, voyant le grand danger auquel il était exposé, +ralliait ses fuyards, relevait leur courage en leur annonçant les +succès déjà remportés sur lesquels il était enfin renseigné, et, tentant +un effort désespéré, les entraînait dans une charge furieuse +contre les Vandales. Gélimer, surpris par cette attaque imprévue, +n'eut pas le temps de former ses lignes et vit bientôt toute son +armée en déroute. Il alla se réfugier à Bulla. Le lendemain, toute +l'armée byzantine campa à Décimum, y compris l'avant-garde et le +corps des Huns. Le manque de décision de Gélimer avait consommé +sa perte au moment où il tenait la victoire<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a> +<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>. Bélisaire marcha +aussitôt sur Karthage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" +name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256"> +(retour) </a> M. Marcus (<i>Hist. des Vandales</i>, p. 378), cherche à excuser Gélimer +de la grande faute par lui commise en laissant à Bélisaire le temps de +rallier ses fuyards, au lieu de l'écraser et de rentrer ensuite à Karthage. +Il estime que le roi vandale était trop peu sûr de la population de cette +ville pour venir ainsi se mettre à sa discrétion; et cependant il était certain +qu'en l'abandonnant, il la livrait à ses ennemis.</blockquote> + +<p>Bélisaire à Karthage.--L'arrivée des fuyards de Décimum +avait apporté à Karthage la nouvelle des succès de l'armée d'Orient. +Aussitôt le vieux parti romain avait relevé la tête et, aidé des +ennemis de Gélimer, s'était emparé du pouvoir en forçant à la +fuite les adhérents de l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte +grecque, doublant le cap de Mercure, parut au large. Le questeur +Archélaüs, ignorant les succès du général et les dispositions bienveillantes +de la population de Karthage, fit entrer tous ses navires +dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau, commandé par Calonyme, +s'écarta, au mépris des ordres donnés, du gros de la flotte, et alla +se présenter devant le Mandracium, premier port de Karthage, +qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pénétré mit ses hommes +à terre et employa toute la nuit au pillage des marchands, étrangers +pour la plupart, établis aux alentours du port.</p> + +<p>Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de sa flotte, entra +dans Karthage sans rencontrer de résistance et, ayant traversé la +ville, monta sur la colline de Byrsa où se trouvait le palais royal. +«Comme représentant de Justinien, il s'assit sur le trône de Gélimer<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> +<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>» +et prononça sa déchéance. Fidèle au principe suivi dans +cette remarquable campagne, Bélisaire veilla avec le plus grand +soin à ce qu'aucun pillage ne fût commis, et il fit restituer aux +marchands ce qui leur avait été pris par Calonyme et ses hommes +(septembre 533). Un grand nombre de Vandales avaient cherché +un refuge dans les églises. Le général leur permit de sortir sans être +inquiétés; puis il s'appliqua à relever les fortifications de Karthage, +qui étaient fort délabrées et à mettre cette ville en état +de défense.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" +name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257"> +(retour) </a> Yanoski, <i>Vandales</i>, p. 56.</blockquote> + +<p>Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y +eût lieu de craindre le retour de Tzazon avec l'armée de Sardaigne, +on pouvait, dès lors, considérer le succès de l'expédition comme +assuré. La province d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire +et sa belle capitale allait refleurir sous la protection de Justinien, +dont elle devait prendre le nom. Les églises catholiques que les +Ariens occupaient rentrèrent aussitôt en la possession des orthodoxes, +qui célébrèrent avec éclat les victoires de Bélisaire «si +manifestement secondé par la protection divine.» Les chefs indigènes +qui, nous l'avons vu, avaient d'abord envoyé leur hommage +au représentant de l'empereur, s'étaient ensuite tenus dans l'expectative +afin de ne pas se compromettre. Après l'entrée de Bélisaire +à Karthage, ils ouvrirent auprès de lui de nouvelles négociations, +à l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le général accueillit +avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: «une baguette +d'argent doré, un bonnet d'argent en forme de couronne, +un manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite, +une tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, et des +chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements +de grosses sommes d'argent<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a> +<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" +name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258"> +(retour) </a> Yanoski, <i>Vandales</i>, p. 62.</blockquote> + +<p><span class="sc">Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur +Karthage</span >.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il +continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait +les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de +Karthage; il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat +grec qui lui serait apportée.</p> + +<p>En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante, +dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus +en Afrique et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses +cinq mille guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en +Sardaigne, vaincu et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité +vandale. Il avait bien entendu dire qu'une flotte grecque avait +tenté une expédition en Afrique, mais il était persuadé que cette +attaque avait été facilement repoussée. Aussi avait-il envoyé à +Karthage même, au «roi des Vandales et des Alains», un député +chargé de rendre compte de ses victoires, et c'est Bélisaire qui +avait reçu sa lettre!</p> + +<p>Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux événements +qui avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien +cacher à ses soldats, Tzazon fit embarquer aussitôt son armée et +vint prendre terre sur un point de la côte «où se rencontrent les +frontières de la Numidie et de la Maurétanie<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> +<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>», puis il se porta +rapidement sur Bulla, où les deux frères opérèrent leur jonction.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" +name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259"> +(retour) </a> Sans doute entre Djidjeli et Collo.</blockquote> + +<p>Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables. +Peu après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc +de Karthage et opéra diverses reconnaissances offensives dans le +but d'attirer Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il +chercha à fomenter des trahisons à Tunis et entra en pourparlers +avec les Huns, afin de les détacher de leurs alliés.</p> + +<p>Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas +prendre aux feintes des Vandales, Il tâcha de ramener à lui les +Huns, mais ne put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.</p> + +<p><span class="sc">Bataille de Tricamara</span >.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire +se décida à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent +en présence au lieu dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage, +et prirent position, chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. +Bélisaire plaça au centre de son front Jean l'Arménien avec les +cavaliers d'élite et le drapeau. Les Huns se tenaient à l'écart, afin +de voir quelle tournure allait prendre la bataille, pour se joindre +au vainqueur. Les Vandales, de leur côté, présentaient un front +au centre duquel étaient le roi, Tzazon et les soldats d'élite. En +arrière se tenait un corps de cavaliers maures dans les mêmes dispositions +que les Huns. Les femmes, les impedimenta et toutes les +richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales.</p> + +<p>Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean +l'Arménien entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division: +deux fois il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé +le courage de ses troupes, il les ramena à l'assaut une troisième +fois et on lutta de part et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au +moment où, Tzazon ayant été tué, les Vandales commencèrent +à faiblir. Bélisaire saisit avec habileté cet avantage pour +faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se replièrent en désordre; +ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour et déterminèrent +la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son camp, en +laissant huit cents cadavres sur le terrain.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée, +Bélisaire donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer +occupant une position fortifiée et ayant encore un grand nombre +d'adhérents était en état de résister. Mais les malheurs qu'il venait +d'éprouver l'avaient complètement démoralisé, car son âme n'était +pas de la trempe de celles dont l'énergie est doublée par les revers; +à l'approche de l'ennemi, il abandonna lâchement ses adhérents et +s'enfuit à cheval, comme un malfaiteur, suivi à peine de quelques +serviteurs dévoués. Lorsque cette nouvelle fut connue dans son +camp, ce fut une explosion d'imprécations et de cris de désespoir; +les femmes, les enfants se répandirent en tous sens en pleurant, et +bientôt chacun chercha son salut dans la fuite, sans s'occuper de +son voisin.</p> + +<p>L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du +camp et fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se +portèrent aux plus grands excès que Bélisaire ne put absolument +empêcher (15 décembre 533). Le camp vandale renfermait un butin +considérable: c'était le produit de cinquante années de pillage. +L'armée victorieuse resta débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au +jour que le général put commencer à rallier ses soldats. Si un +homme courageux, réunissant les Vandales, avait tenté un retour +offensif, c'en était fait de l'armée de l'empire.</p> + +<p><span class="sc">Fuite de Gélimer</span >.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer +l'effervescence de ses troupes, il montra une grande bienveillance +aux vaincus, et empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles.</p> + +<p>Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux +cents cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il +suivit ses traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement +imprévu permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis. +Un officier grec du nom d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape, +avait trouvé le loisir de s'enivrer, voulut, au moment de partir, +tirer une flèche sur un oiseau; mais le projectile, mal dirigé, alla +frapper à la tête Jean l'Arménien et causa sa mort. La poursuite +fut suspendue. Les cavaliers, qui aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent +pour lui rendre les devoirs funéraires et firent porter la +triste nouvelle au général en chef. Bélisaire arriva bientôt et +témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs regrets de la perte de +son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris, mais les cavaliers +l'assurèrent que les dernières paroles de Jean avaient été pour +implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à lui accorder +sa grâce.</p> + +<p><span class="sc">Conquêtes de Bélisaire</span >.--Le roi s'était réfugié dans le mont +Pappua, montagne escarpée, située sur les confins de la Numidie +et de la Maurétanie<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> +<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>. Il avait obtenu l'appui des indigènes de +cette contrée qui lui avaient ouvert leur ville principale, nommée +Midènos. Bélisaire renonça pour le moment à le poursuivre. Il +marcha sur Hippône et s'empara de cette ville. Un grand nombre +de Vandales s'y trouvaient et, pour échapper au trépas qu'ils +redoutaient, s'étaient réfugiés dans les églises. Bélisaire les +fit conduire à Karthage où ils furent réunis aux autres prisonniers. +Au moment où les affaires semblaient prendre une mauvaise +tournure pour lui, Gélimer avait envoyé à Hippône tous +ses trésors, en les confiant à un serviteur fidèle du nom de Boniface. +Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, +mais les vents contraires le rejetèrent à Hippone et tout ce qu'il +portait devint la proie des Grecs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" +name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260"> +(retour) </a> La situation du Pappua a donné lieu à de nombreuses controverses. +La commission de l'Académie avait d'abord identifié cette montagne à +l'Edough, près de Bône. Berbrugger (<i>Rev. afr.</i>, vol. 6, p. 475), puis +M. Papier (<i>Recueil de la Soc. arch. de Constantine</i>, 1879-80, pp. 83 et +suiv.), ont démontré l'impossibilité de cette synonymie. Il est plus difficile +de dire où était réellement le Pappua. M. Papier, se fondant sur une +inscription, penche pour le Nador; mais, en vérité, nous ne sommes pas +là sur les confins de la Numidie et de la Maurétanie.</blockquote> + +<p>Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer +des officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points +importants sous le double rapport politique et commercial. Un +autre s'empara des Baléares; enfin des secours furent envoyés à +Pudentius qui, à Tripoli, était pressé par les indigènes en révolte. +Une forte division alla, sous les ordres de Cyrille, reconquérir la +Sardaigne. Enfin une autre expédition partit pour la Sicile, afin +de revendiquer par les armes la partie de cette île qui avait appartenu +aux Vandales; mais les Goths la repoussèrent et ne laissèrent +pas entamer le domaine d'Atalaric.</p> + +<p>Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où +s'était réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface, +envoya pour le réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une +troupe de cavaliers de sa nation. Après avoir en vain essayé d'enlever +Midènos de vive force, Fara dut se borner à entourer cette +ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui avait avec lui quelques +membres de sa famille et ses derniers adhérents fidèles, manquait +de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des indigènes dans un +pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir. Néanmoins, il +résista durant trois mois à toutes les privations, et ce ne fut qu'à +la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la condition que +Bélisaire lui garantît la vie sauve.</p> + +<p>Cette proposition, transmise par Fara au général, fut accueillie +avec empressement. Bélisaire dépêcha à Midènos des officiers chargés +de lui donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. +Gélimer fut reçu à l'entrée de Karthage par son vainqueur (534). +Peu après, Bélisaire s'embarquait pour Byzance, afin de remettre +lui-même son prisonnier à l'empereur. Son but était non seulement +de recevoir des honneurs bien mérités, mais encore de se justifier +des accusations que les envieux avaient produites contre lui. En +quittant l'Afrique, il laissa le commandement suprême à Salomon +avec une partie de ses vétérans.</p> + +<p>Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu +l'Afrique à l'empire, lui décerna le triomphe, honneur qui n'avait +été donné à aucun général depuis cinq siècles. Gélimer, revêtu +d'un manteau de pourpre, fut placé dans le cortège et dut, arrivé +devant l'empereur, se dépouiller de cet insigne, se prosterner et +adorer son maître. Bélisaire reçut le titre de consul. Quant à +Gélimer, on lui assigna un riche domaine en Galatie, dans l'Asie +Mineure, et le dernier roi vandale y finit tranquillement et obscurément +sa vie.</p> + +<p><span class="sc">Disparition des Vandales d'Afrique</span >.--En moins de six mois +l'Afrique avait cessé d'être vandale, ce qui prouve combien peu +de racines cette occupation avait poussées dans le pays. Après la +brillante conquête qui leur avait livré la Berbérie, les Vandales +s'étaient concentrés dans le nord de l'Afrique propre et de là +s'étaient lancés dans des courses aventureuses qui les avaient conduits +en Italie et dans toutes les îles de la Méditerranée. Ainsi, +malgré le partage des terres qu'ils avaient opéré, ils n'avaient pas +fait, en réalité, de colonisation. Ils s'étaient prodigués dans des +guerres qui n'avaient d'autre but que le pillage et, tandis qu'ils +augmentaient leurs richesses et leur puissance d'un jour, ils diminuaient, +en réalité, leur force comme nation. Aucune assimilation +ne s'était faite entre eux et les colons romains; quant aux indigènes, +ils continuaient à se reformer et l'on peut dire qu'il n'y +avait plus rien de commun entre eux et les étrangers établis sur +leur sol.</p> + +<p>Cela explique comment, après une occupation qui avait duré un +siècle, l'élément vandale disparut subitement de l'Afrique. Un +assez grand nombre de guerriers étaient morts dans la dernière +guerre; d'autres avaient été emmenés comme prisonniers en Orient +par Bélisaire et entrèrent au service de l'empire<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> +<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>. Or, les Vandales +étaient essentiellement un peuple militaire et ainsi l'élément +actif se trouva absorbé, car, nous le répétons, il s'était trop prodigué +pour avoir augmenté en nombre, quoi qu'en aient dit certains +auteurs. Quant au reste de la nation, une partie demeura en +Afrique et se fondit bientôt dans la population coloniale ou s'unit +aux Byzantins, tandis que les autres, émigrant isolément, allèrent +chercher un asile ailleurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" +name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261"> +(retour) </a> Gibbon, <i>Hist. de la décadence de l'empire romain</i>, ch. 41.</blockquote> + +<p>Les Vandales d'Afrique ne laissèrent d'autre souvenir dans le +pays que celui de leurs dévastations. Cela démontre une fois de +plus combien est fragile une conquête qui ne se complète pas par +une forte colonisation et se borne à une simple occupation, +quelque solide qu'elle paraisse.</p> + +<p><span class="sc">Organisation de l'Afrique Byzantine</span >. <span class="sc">État des Berbères</span >.--Salomon<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> +<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>, +premier gouverneur de l'Afrique, avait reçu la lourde +charge d'achever la conquête et d'organiser l'administration du +pays. Par l'ordre de l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire, +la Byzacène, la Tripolitaine, la Tingitane gouvernées par +des consuls, et la Numidie, la Maurétanie et la Sardaigne commandées +par des <i>præses</i>. Mais cette organisation était plus théorique +que réelle. Sur bien des points le pays restait absolument livré à +lui-même. Ainsi, dans la Tingitane et même dans la plus grande +partie de la Césarienne, l'occupation se réduisait à quelques points +du littoral. Des garnisons furent envoyées dans l'intérieur de la +Numidie. Elles trouvèrent les villes en ruines et s'appliquèrent à +élever des retranchements, au moyen des pierres éparses provenant +des anciens édifices<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> +<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>. Quelques colons se hasardèrent à la +suite des soldats. «Que nos officiers s'efforcent avant tout de préserver +nos sujets des incursions de l'ennemi et d'étendre nos provinces +jusqu'au point où la république romaine, <i>avant les invasions +des Maures</i> et des Vandales, avait fixé ses frontières.....» telles +étaient les instructions données par l'empereur<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> +<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" +name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262"> +(retour) </a> Sur les inscriptions d'Afrique où le nom de ce général est cité, il +est toujours écrit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des historiens +byzantins.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" +name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263"> +(retour) </a> Poulle, <i>Ruines de Bechilga</i> (<i>Revue africaine</i>, n° 27, p. 199).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" +name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264"> +(retour) </a> Voir, dans l'<i>Afrique ancienne</i> de D'Avezac, le texte curieux des deux +rescrits adressés, le 13 avril 534, par l'empereur à Archélaüs pour l'organisation +militaire et administrative de l'Afrique.</blockquote> + +<p>En même temps, la religion catholique fut rétablie dans tous +ses privilèges; par un édit de 535 les Ariens furent mis hors la loi, +dépouillés de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique +de leur culte fut sévèrement interdite. Les Donatistes et autres +dissidents et les Juifs furent également l'objet de mesures de proscription. +C'était encore semer des germes de mécontentement et +de haine qui ne devaient pas contribuer à asseoir solidement l'autorité +byzantine.</p> + +<p>Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes +limites; mais la situation du pays était profondément modifiée et, +si les Vandales avaient disparu, il restait la population berbère +qui avait reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés +par les colons, à la suite de longs siècles de guerres et d'anarchie, +et qui, réunie maintenant en corps de nation, n'était nullement +disposée à laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au +contraire, l'élément indigène se resserrait de toute part, autour +de l'occupation étrangère.</p> + +<p>Les Berbères, groupés par confédérations de tribus, avaient maintenant +des rois prêts à les conduire au combat et au pillage. <i>Antalas</i> +était chef des Maures de la Byzacène. <i>Yabdas</i> était roi indépendant +du massif de l'Aourès, ayant à l'est <i>Cutzinas</i> et à l'ouest <i>Orthaïas</i>, +dont l'autorité s'étendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la +Maurétanie obéissaient à <i>Massinas</i>. Voilà les chefs de la natioïî +indigène contre lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir à +lutter.</p> + +<p>Cette reconstitution de la nationalité berbère a été très bien +caractérisée par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: +«Les Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable +par sa civilisation et sa force conquérante ne s'étaient jamais +assimilé les indigènes, dans le sens qu'on attache à ce mot. Le +Berbère des villes, des plaines et des vallées voisines des centres +de population, fut absorbé par les conquérants, cela va sans dire; +mais l'indigène du Sahara et des montagnes ne fut jamais pénétré +par l'influence romaine. Après sept siècles de domination italienne, +je retrouve la race autochtone ce qu'elle était avant l'occupation. +Les insurgés qui, au <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> siècle, se firent châtier par Salomon +et Jean, dans l'Aurès, dans l'Edough et dans la Byzacène, étaient +les mêmes hommes qui combattaient six cents ans auparavant sous +la bannière de Jugurtha. Mêmes mœurs, mêmes usages, même haine +de l'étranger, même amour de l'indépendance, même manière de +combattre... Cette population était restée intacte, imperméable +à toute action extérieure... Le nombre immense des insurgés +qui tinrent en échec la puissance de Justinien, après l'expulsion +des Vandales, et l'impossibilité, pour les Romains, de rétablir leur +autorité dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions, +prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, +mais la grande masse des indigènes qui resta impénétrable<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> +<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" +name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265"> +(retour) </a> <i>Revue africaine</i>, n° 72 et suiv. Voilà des enseignements qui ne +doivent pas être perdus pour nous, conquérants du <span class="sc">xix</span ><sup >e</sup> siècle.</blockquote> + +<p><span class="sc">Luttes de Salomon contre les Berbères</span >.--Ce fut la Byzacène +qui donna le signal de la révolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan +furent envoyés contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques +succès partiels, lorsqu'ils se virent entourés par des masses de +guerriers berbères commandés par Cutzinas. Les Byzantins se +mirent en retraite jusque sur un massif rocheux, d'où ils se défendirent +avec la plus grande opiniâtreté; mais leurs flèches étant +épuisées, ils finirent par être tous massacrés.</p> + +<p>Salomon, ayant reçu des renforts, marcha en personne contre les +rebelles et leur infligea une sanglante défaite, dans la plaine de +Mamma (535), où les indigènes l'avaient attendu derrière leurs +chameaux, forteresse vivante de douze rangs d'épaisseur. Il fit un +butin considérable et croyait avoir triomphé de la révolte; mais +à peine était-il rentré à Karthage qu'il apprenait que les Berbères +avaient de nouveau envahi et pillé la Byzacène. C'était une campagne +à recommencer. Cette fois le gouverneur s'avança vers le sud +jusqu'à une montagne appelée par Procope le mont Burgaon<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a> +<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>, où +les ennemis s'étaient retranchés, et obtint sur eux un nouveau +et décisif succès, dans lequel il fut fait un grand carnage de +Maures<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> +<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>.</p> + +<p>Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aourès, allié à Massinas, +portait le ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, +revenant d'une razia et poussant devant lui un butin considérable, +s'arrêta devant la petite place de Ticisi<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> +<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, où s'était porté un officier +byzantin du nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria, +à la tête de soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accès +de l'eau. Yabdas lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais +Athias refusa et proposa au roi berbère un combat singulier qui +fut accepté et eut lieu en présence des troupes. Yabdas vaincu +abandonna tout son butin et regagna ses montagnes<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> +<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>.</p> + +<p>Après la défaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises +vinrent chercher asile auprès d'Yabdas, et lui offrirent +leurs services. Vers le même temps, Orthaias, qui avait à se plaindre +du roi de l'Aourès, et d'autres chefs indigènes mécontents offraient +à Salomon leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider +dans l'expédition qu'il préparait. Le général byzantin s'avança +jusque sur l'Abigas<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a> +<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a> et ayant pénétré dans les montagnes parvint +jusqu'au mont Aspidis<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a> +<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>, sans rencontrer l'ennemi qui s'était +retranché au cœur du pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver +approcher, Salomon n'osa pas s'engager davantage et rentra à +Karthage sans avoir obtenu le moindre succès.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" +name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266"> +(retour) </a> Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, à l'est de Tébessa.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" +name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267"> +(retour) </a> Procope, <i>De bell. vand.</i>, 1. II, cap. <span class="sc">xii</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" +name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268"> +(retour) </a> Au sud de Constantine, à Aïn-el-Bordj, non loin du village de Sigus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" +name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269"> +(retour) </a> Cet épisode a été rappelé par M. Poulle dans le <i>Recueil de la Soc. +arch. de Constantine</i>, 1878, p. 375.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" +name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270"> +(retour) </a> La rivière de Khenchela, selon Ragot (<i>loc. cit.</i>, p. 301).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" +name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271"> +(retour) </a> Le Djebel-Chelia.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révolte de Stozas</span >.--Au printemps de l'année 536, Salomon +préparait une grande expédition contre l'Aourès, lorsqu'il faillit +tomber sous le poignard de ses soldats révoltés. La sévérité des +mesures prises contre les Ariens paraît avoir été la cause de cette +rébellion à la tête de laquelle était un simple garde nommé Stozas.</p> + +<p>Salomon, après avoir échappé aux révoltés, parvint à s'embarquer +et à passer en Sicile, où Bélisaire avait été envoyé depuis +l'année précédente par l'empereur. La soldatesque, qui s'était +livrée à tous les excès, fut réunie par Stozas dans un camp, non +loin de Karthage. Les Vandales, des aventuriers de toute origine +y accoururent et bientôt Stozas se trouva à la tête de huit mille +hommes, avec lesquels il marcha sur Karthage. Mais en même +temps, Bélisaire débarquait en Afrique, avec un corps de cent +hommes choisis. La présence du grand général ranima le courage +de tous et fit rentrer les hésitants dans le devoir. Ayant formé un +corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui +rétrogradèrent jusqu'à Membresa, sur la Medjerda<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> +<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>, et leur livra +bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersèrent dans toutes les +directions, après un simulacre de résistance.</p> + +<p>Bélisaire voulait s'appliquer à tout remettre en ordre dans sa +conquête, lorsqu'il apprit que son armée venait de se révolter en +Sicile. Contraint de retourner dans cette île, il laissa le commandement +de l'Afrique à deux officiers: Ildiger et Théodore. Aussitôt +Stozas qui se tenait à Gazauphyla, à deux journées de Constantine, +dans la Numidie, où les fuyards l'avaient rejoint, releva la tête. Le +gouverneur de cette province marcha contre lui, à la tête de forces +importantes, mais Stozas sut entraîner sous ses étendards la plus +grande partie des soldats byzantins. Les officiers furent massacrés +et le pays demeura livré à l'anarchie (536).</p> + +<p>Germain, neveu de l'empereur, fut chargé de rétablir son autorité +en Afrique. Étant arrivé, il s'appliqua à relever la discipline +et à reconstituer son armée. Il en était temps, car Stozas marchait +sur Karthage et ne se trouvait plus qu'à une vingtaine de kilomètres. +Germain sortit bravement à sa rencontre et, comme Stozas +avait en vain essayé de débaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir +leur choc et se mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu +dit Cellas-Vatari<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> +<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>. Là, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs +contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur +appui, il offrit la bataille à Germain; mais ses soldats, sans cohésion, +ne tardèrent pas à plier, ce que voyant, les deux rois maures +se jetèrent sur son camp pour le livrer au pillage et achevèrent +la déroute de son armée. Stozas se réfugia dans la Maurétanie et +Germain put s'appliquera rétablir l'ordre en Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" +name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272"> +(retour) </a> A Medjez-el-Bab, à 75 kil. de Karthage.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" +name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273"> +(retour) </a> M. D'Avezac place cette localité vers Tifech (<i>Afrique ancienne</i>, +p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localité <i>Scales Veteres</i>, pense, en +raison de la présence d'Orthaias, roi du Hodna, qu'elle devait se trouver +au sud de Constantine (<i>loc. cit.</i>, p. 303).</blockquote> + +<p><span class="sc">Expéditions de Salomon</span >.--En 539 Germain fut rappelé par +l'empereur et remplacé par Salomon élevé, pour la seconde fois, +aux fonctions de gouverneur. Son premier soin, dès son arrivée en +Afrique, fut de reprendre l'organisation de l'expédition de l'Aourès, +que la révolte avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer +la neutralité des Maures de la Byzacène, il aurait, paraît-il<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a> +<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, +attribué à Antalas, le commandement de tous les Berbères de l'est, +en lui assignant une solde et le titre de fédéré. Au printemps de +l'année suivante, il se mit en marche. La campagne débuta mal. +Un officier du nom de Gontharis, ayant poussé une reconnaissance +jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta à un fort rassemblement et fut +contraint de chercher un refuge derrière les murailles de la ville +déserte de Baghaï. Les indigènes, se servant des canaux d'irrigation, +purent inonder son camp et rendre sa situation intolérable. +Il fallut que Salomon lui-même vînt le délivrer. Puis les troupes +byzantines, pénétrant dans la montagne, mirent en déroute Yabdas +et ses Berbères, malgré leur grand nombre et la force des positions +qu'ils occupaient.</p> + +<p>Le roi maure s'était réfugié à Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, +après avoir ravagé Thamugas. Forcé de fuir encore, Yabdas gagna +Thumar, «position défendue de tous côtés par des précipices et +des rochers taillés à pic». Le général byzantin l'y relança et, ne +pouvant songer à l'escalade, dut se contenter de bloquer étroitement +l'ennemi. Ce siège se prolongea et les troupes souffraient +beaucoup du manque d'eau et de provisions, lorsque des soldats +réussirent à s'emparer d'un passage mal gardé par les Maures: +secondés par un assaut de l'armée, ils parvinrent à enlever la position. +Yabdas blessé put néanmoins s'échapper et se réfugier en +Maurétanie.</p> + +<p>Cette fois les Byzantins étaient maîtres de l'Aourès; ils y trouvèrent +les trésors du prince berbère. Après avoir fait occuper deux +points stratégiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le +Zab et de là dans le Hodna et la région de Sitifis, forçant partout +les indigènes à la soumission et relevant les ruines des cités et des +forteresses. Le souvenir de ses travaux dans la région sitifienne +a été conservé par les inscriptions. Zabi<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> +<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>, la métropole du Hodna, +fut réédifiée par lui et reçut le nom de Justiniana<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a> +<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a> De là, Salomon +s'avança sans doute, vers l'ouest, jusque dans la région du haut +Mina, car le récit de cette expédition se trouve retracé sur une +pierre, dont l'inscription est relatée par les auteurs arabes<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a> +<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a> et a été +retrouvée près de Frenda.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" +name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274"> +(retour) </a> Tauxier, <i>Notice sur la Johannide</i> (<i>Rev. afr.</i>, n° 118, p. 293).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" +name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275"> +(retour) </a> Actuellement Mecila.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" +name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276"> +(retour) </a> Poulle, <i>Rev. afr.</i>, n° 27, pp. 190 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" +name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.</blockquote> + +<p>Ainsi Salomon acheva la conquête de l'Afrique que Bélisaire +avait enlevée aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indigènes. +Une tradition berbère qui annonçait la conquête de l'Afrique +par un homme sans barbe se trouva réalisée, car on sait que +Salomon était eunuque et avait le visage glabre. Après avoir terminé +les opérations militaires, le gouverneur s'appliqua à régulariser +la marche de l'administration et mérita par sa justice la +reconnaissance des populations depuis si longtemps opprimées.</p> + +<p><span class="sc">Révolte des Levathes</span >. <span class="sc">Mort de Salomon</span >.--En 543, l'empereur +détacha la Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, +s'était appliqué à relever les villes de la Cyrénaïque de leurs +ruines et plaça à la tête de cette province, comme gouverneur de +la Pentapole, Cyrus, neveu de Salomon. Sergius, autre neveu de +Salomon, reçut le commandement de la Tripolitaine, où se trouvait +toujours Pudentius.</p> + +<p>Peu de temps après, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des +Levathes<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a> +<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a> étant venus à Leptis magna, où se trouvait Sergius, +pour recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement +et présenter leurs doléances, ces malheureux furent massacrés +dans la salle où ils étaient réunis, parce que, dit-on, ils étaient +soupçonnés d'un complot. Un seul d'entre eux s'échappa et appela +aux armes les guerriers de la tribu qui s'étaient rapprochés. Sergius +marcha contre eux, les mit en déroute et s'empara de tout leur +butin, ainsi que de leurs femmes et de leurs enfants. Pudentius +avait trouvé la mort dans le combat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" +name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278"> +(retour) </a> Les Louata des auteurs arabes.</blockquote> + +<p>Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers chez les +Berbères de la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, +Salomon avait retiré sa solde et ses avantages, se joignit à eux, +avec ses guerriers, et tous marchèrent vers le nord. Salomon se +rendit à Tébessa pour les arrêter dans leur marche. Il devait s'y +rencontrer avec Coutzinas et les Maures alliés et Pelagius, duc de +Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent vaincus isolément; le +dernier périt même dans la bataille et il en résulta que Salomon +se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il proposa aux +rebelles de traiter, mais les Berbères, qui se sentaient en forces, +entamèrent le combat et ne tardèrent pas à mettre en fuite les +Byzantins. Salomon entraîné dans la déroute, ayant été désarçonné, +fut massacré parles indigènes.</p> + +<p>Les Levathes et leurs alliés s'avancèrent alors jusqu'à Laribus; +mais ils se retirèrent après avoir reçu des habitants de cette ville +une rançon de trois mille écus d'or (545).</p> + +<p><span class="sc">Période d'anarchie</span >.--Sergius, l'auteur de ces désastres, fut +nommé par Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire +un plus mauvais choix. Bientôt il sut tourner tout le monde +contre lui et l'anarchie devint générale.</p> + +<p>Stozas, qui avait quitté la Maurétanie et s'était joint à Antalas +portait le ravage et la désolation dans les malheureuses campagnes +de la Byzacène et de la Numidie, sans que Sergius prît les moindres +mesures pour protéger les colons. Il en résulta une véritable émigration: +les populations quittèrent non seulement les campagnes, +mais l'Afrique, et allèrent se réfugier dans les îles de la Méditerranée +et même en Orient. Ce fut une des périodes les plus funestes +à la colonisation africaine. Stozas poussa l'audace jusqu'à proposer +à Justinien de rétablir la paix, si Sergius était rappelé. L'empereur, +sans daigner répondre à cette proposition, envoya en Afrique un +sénateur du nom d'Aréobinde, absolument étranger au métier des +armes, en le chargeant de combattre les Maures de la Numidie, +tandis que Sergius réduirait ceux de la Byzacène.</p> + +<p>Stozas, qui avait augmenté son armée d'un grand nombre d'aventuriers +et de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux +environs de Sicca-Veneria<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> +<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>. Aréobinde fit marcher contre lui un +de ses meilleurs officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en +vinrent aux mains et, dans le combat, Jean et Stozas trouvèrent la +mort. Les Byzantins se retirèrent en désordre, tandis que les +rebelles élisaient un autre chef.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" +name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279"> +(retour) </a> Le Kef.</blockquote> + +<p>Ce nouvel échec décida Justinien à rappeler Sergius (546). +Aréobinde restait seul et il n'était pas de taille à tenir tête aux +difficultés du moment, car l'anarchie était à son comble et la +révolte partout. Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors +en pourparlers avec les principaux chefs berbères: Yabdas, +Cutzinas et Antalas, et les poussa à exécuter une attaque générale, +de concert avec les bandes de Stozas. A l'approche de l'ennemi, +Aréobinde fit rentrer toutes ses garnisons et confia le commandement +des troupes à Gontharis lui-même. Peu de jours après, le +traître, ayant fomenté une sédition parmi les soldats, en profita +pour assassiner le gouverneur et s'emparer du pouvoir.</p> + +<p>Gontharis avait promis à Antalas la moitié de l'Afrique, mais, +une fois maître de l'autorité, il refusa de tenir ses promesses, et il +en résulta une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de +celui-ci, Cutzinas vint se joindre à Gontharis en lui amenant les +soldats de Stozas, Vandales, Romains et Massagètes. Antalas fut +battu par un officier arménien du nom d'Artabane qui, peu après, +assassina Gontharis dans un festin (546); trente-six jours s'étaient +écoulés depuis le meurtre d'Aréobinde.</p> + +<p><span class="sc">Jean Troglita gouverneur d'Afrique</span >. <span class="sc">Il rétablit la paix</span >.--Justinien +voulut récompenser Artabane en le nommant gouverneur +de l'Afrique, mais cet officier, ayant d'autres projets, déclina +l'honneur qui lui était offert<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a> +<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>. L'empereur choisit alors un autre +officier du nom de Jean Troglita, qui se trouvait à la guerre de +Mésopotamie et auquel il donna le commandement de toute +l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en Berbérie, sous les +ordres de Bélisaire et de Germain; il connaissait donc les hommes +et les choses du pays et, comme il était doué de remarquables qualités +militaires, le choix de l'empereur était fort heureux; l'on +n'allait pas tarder à s'en apercevoir.</p> + +<p>Débarqué à Caput-Vada, avec une très faible armée, Jean se +porta en trois jours jusqu'auprès de Karthage et recueillit dans +son camp tous les soldats dispersés, capables de rendre quelques +services. Puis il alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient +la ville. «Les Berbères s'étaient rangés en bataille et, de plus, +selon une tactique qui leur était familière, ils s'étaient, en cas +d'insuccès, ménagé un réduit dans une enceinte carrée formée de +plusieurs rangs de chameaux et de bêtes de somme. Ces précautions, +pourtant, ne les sauvèrent pas d'une défaite complète. Jerna, +grand-prêtre de Louata, en essayant de sauver du pillage l'idole +adorée par ces peuples, s'attarda dans la déroute et fut tué par un +cavalier romain<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a> +<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>.» Antalas chercha un refuge dans le désert.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" +name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280"> +(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 101.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" +name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281"> +(retour) </a> Tauxier, <i>Johannide</i>, (<i>loc. cit.</i>), p. 296.</blockquote> + +<p>Karthage était débloquée et la Byzacène reconquise; mais les +Berbères étaient loin d'avoir été abattus. Bientôt Jean apprit que +les Louata (Levathes), alliés aux Nasamons et aux Garamantes, +accouraient vers le nord sous le commandement d'un nouveau et +terrible chef, dont Corrippus nous a transmis le nom sous la forme +de Carcasan<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> +<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>. On était alors au cœur de l'été de l'année 547. Jean +se porta contre les envahisseurs, mais il essuya une défaite et dut +se réfugier derrière les remparts de Laribus. La situation était +critique. Jean n'hésita pas à faire appel aux indigènes, en tirant +parti de l'esprit de rivalité qui a toujours été si fatal aux Berbères. +Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de l'Aourès, et Yabdas lui-même +lui promirent leur appui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" +name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282"> +(retour) </a> <i>Johannide</i>, poème en l'houneur de Jean Troglita, par Fl. Cres. +Corippus, lib.V.</blockquote> + +<p>Cependant les hordes d'Antalas dévastaient la Byzacène et arrivaient +jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assuré sur ses derrières +et ayant reçu d'importants renforts, quitta sa position fortifiée +et alla chercher Antalas dans la plaine. Les deux armées se rencontrèrent +au lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins +fut complète. Un grand nombre d'indigènes restèrent sur +le champ de bataille. Dix-sept chefs de tribus, parmi lesquels le +terrible Carcasan, furent tués et l'on promena leurs dépouilles +dans les rues de Karthage. Antalas fit sa soumission (548).</p> + +<p><span class="sc">État de l'Afrique au milieu du vi</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--La nation berbère +se trouvait encore une fois vaincue et, grâce aux succès de Troglita, +l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien était précaire +la situation de cette colonie, réduite à une partie de la +Tunisie et de la province de Constantine actuelles. Partout l'élément +indigène avait repris son indépendance et ce n'était que +grâce à l'appui des principicules berbères, véritables rois tributaires, +que les Byzantins se maintenaient en Afrique. Les campagnes +étaient absolument ruinées: «Lorsque Procope débarqua en Afrique +pour la première fois, il admira la population des villes et des campagnes +et l'activité du commerce et de l'agriculture. En moins de +vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une immense solitude; les +citoyens opulents se réfugièrent en Sicile et à Constantinople et +Procope assure que les guerres et le gouvernement de Justinien +coûtèrent cinq millions d'hommes à l'Afrique<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> +<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>.»</p> + +<p>Selon Procope, les Maures, après les victoires de Troglita, semblaient +de véritables esclaves<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> +<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>, et l'on vit un grand nombre d'entre +eux, qui étaient redevenus païens, se convertir au christianisme. +Mais nous pensons qu'il parle d'une manière trop générale, et que +ces faits ne peuvent s'appliquer qu'aux indigènes voisins des postes +de l'Afrique propre et de la Numidie. La race berbère prise dans +son ensemble avait trop bien reconquis son indépendance pour +qu'on puisse croire que l'action du gouverneur byzantin s'exerçât +à ce point sur elle, et ce serait une grave erreur de ranger dans +cette catégorie les Louata de la Tripolitaine, les Berbères de +l'Aourès et les Maures de l'Ouest.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" +name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283"> +(retour) </a> Gibbon, <i>Hist. de la décadence de l'Empire romain</i>, t. II, ch. <span class="sc">xliii</span >.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" +name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284"> +(retour) </a> <i>Anecdotes</i>, ch. <span class="sc">xviii</span >.</blockquote> + +<p>Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se +garantir des incursions indigènes par des postes fortifiés: avec les +ruines des cités détruites, on construisit des retranchements et des +forteresses derrière lesquels les garnisons byzantines s'abritèrent, +et quelques colons cherchèrent sous leur protection à rentrer en +possession de leurs champs dévastés.</p> + +<p><span class="sc">L'Afrique pendant la deuxième moitié du vi</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--Privés des +documents si précis laissés par Procope, nous ne possédons, sur la +phase de l'histoire africaine par nous atteinte, que des détails épars +et sans suite. C'est ainsi qu'on ignore l'époque du départ de Jean +Troglita.</p> + +<p>En 563, Rogathinus, préfet du prétoire d'Afrique, fit traîtreusement +assassiner Cutzinas, chef de la région orientale de l'Aourès, +qui était venu à Karthage réclamer au sujet d'immunités dont on +l'avait frustré. Les services rendus par ce chef eussent dû lui +épargner un semblable traitement; aussi la nouvelle de sa mort +fut-elle le signal d'une levée de boucliers des Berbères, appelés +aux armes par ses fils. Justinien dut envoyer en Afrique son neveu +Marcien, maître de la milice<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> +<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>, qui contraignit les rebelles à la +soumission.</p> + +<p>Justinien termina sa longue carrière le 14 novembre 565, sans +avoir pu réaliser le vaste projet qu'il avait conçu. Sa mort paraît +avoir été le signal de nouvelles révoltes en Berbérie. Un certain +Gasmul, roi des Maures, entre en scène et, se fait remarquer par +son ardeur à combattre l'étranger. Dans ces luttes périssent successivement: +Théodore, préfet d'Afrique (568), Théoctiste, maître +de la milice (569), et Amabilis, successeur du précédent (570).</p> + +<p>C'est Gasmul qui obtient ces succès. «Devenu tout puissant par +ses victoires, Gasmul, en 574, <i>donne à ses tribus errantes des +établissements fixes</i>, et s'empare peut-être de Césarée. L'année +suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des +Gaules, mais il échoue dans cette entreprise<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> +<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>.» Si ces faits sont +exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques +précis à cet égard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" +name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285"> +(retour) </a> D'Avezac, <i>Afrique ancienne</i>, p. 256.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" +name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286"> +(retour) </a> <i>Morcelli et Travaux de l'Académie des Inscriptions</i>, apud Ragot, +(<i>loc. cit.</i>, p. 317).</blockquote> + +<p>Cet état de rébellion permanente durait toujours lorsque l'empereur +Tibère II, qui venait de succéder à Justin II, nomma +comme exarque de l'Afrique un officier du nom de Gennadius, +militaire d'une réelle valeur. Dès lors la situation changea. En 580, +ce général attaqua Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un +grand nombre de Maures, et leur reprit toutes les conquêtes qu'ils +avaient faites.</p> + +<p>Gennadius fut nommé préfet du prétoire d'Afrique, et il est +probable que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours +de tranquillité. Cependant, selon le rapport de Théophane, un +soulèvement général des Berbères aurait eu lieu en 588; mais +nous ne possédons aucun détail sur ce fait. Il est probable, en +raison de l'état d'affaiblissement où était tombé l'empire, que les +gouverneurs byzantins de l'Afrique étaient à peu près abandonnés +à eux-mêmes, et que les Berbères, réellement maîtres du pays, +continuaient leur mouvement d'expansion et de reconstitution.</p> + +<p>En 597, nouvelle révolte des Berbères: ils viennent tumultueusement +assiéger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils +sont à peu près maîtres du reste du pays. Gennadius, manquant +de soldats pour entreprendre une lutte ouverte, feint d'être disposé +à traiter avec les indigènes, et à accepter leurs exigences. Il +leur envoie des vivres et du vin et, profitant du moment où les +Berbères se livrent à la joie et font bombance, il les attaque à +l'improviste et les massacre sans peine<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> +<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" +name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287"> +(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 107.</blockquote> + +<p>Voilà quelle était la situation de l'Afrique à la fin du <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> siècle.</p> + +<p><span class="sc">Derniers jours de la domination byzantine</span >.--Le 16 novembre +602, le centurion Phocas avait assassiné l'empereur Maurice et +s'était emparé du pouvoir. Il en résulta des révoltes et de longues +luttes dans les provinces.</p> + +<p>L'exarque Héraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice +Grégoire, comme légat, se mit en état de révolte (608) et retint les +blés destinés à l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Héraclius, +portant le même nom que son père, partait par mer pour Constantinople, +en même temps que le fils de Grégoire s'y rendait par +terre, en passant par l'Egypte et la Syrie. Arrivé le premier, +Héraclius mettait fin à la tyrannie de Phocas et s'emparait de l'autorité +souveraine. En 618, il fut sur le point d'abandonner son +empire, alors ravagé par la famine et par la peste, et de retourner +dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conquête arabe allait +bientôt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se décida à rester +qu'en cédant aux supplications et aux larmes de ses sujets.</p> + +<p>Héraclius ne tarda pas à entreprendre une longue série de guerres +dans lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. +En 641, l'empereur mourait après avoir eu la douleur de +voir la Syrie et la Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains +des conquérants arabes.</p> + +<p>Les premières courses des Arabes en Afrique datent de cette +époque. L'histoire de la Berbérie va entrer dans une autre phase.</p> + +<hr class="short"> + +<h4>APPENDICE</h4> + +<hr class="short"> + +<h3>CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES</h3> + +<pre> +Genséric.... 11 février 435... janvier 477. +Hunéric..... Janvier 477...... 13 décembre 484. +Gondamond. 13 décembre 484.. septembre 496. +Trasamond.. Septembre 496.... 523. +Hildéric.... 523............. 531. +Gélimer.... 531.............. 534. +</pre> + +<br> +<p class="mid">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p> +<a name="b" id="b"></a> +<br><br> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h4>PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE</h4> + +<p class="mid">641--1045</p> +<hr class="short"> + +<a name="b1" id="b1"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE I<sup >er</sup></h3> + +<h4>LES BERBÈRES ET LES ARABES</h4> + +<p>Le peuple berbère; mœurs et religion.--Organisation politique.--Groupement +des familles de la race.--Division des tribus berbères.--Position +de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce peuple.--Mœurs et +religions des Arabes anté-islamiques.--Mahomet; fondation de l'islamisme.--Abou +Beker, deuxième khalife; ses conquêtes.--Khalifat d'Omar; +conquête de l'Egypte.</p> + +<p><span class="sc">Le peuple berbère. Mœurs et religion</span >.--Nous nous sommes +efforcé, dans la première partie, de suivre les vicissitudes traversées +par la race indigène et d'indiquer les transformations +survenues dans ses éléments constitutifs, de façon à relier la +chaîne de son histoire, si négligée par les historiens de l'antiquité, +avec la période qui va suivre. Grâce aux auteurs arabes, tout ce +qui se rapporte à la nation qu'ils ont nommée eux-mêmes Berbère, +en lui restituant son unité, va devenir précis, et il convient, +avant de reprendre le récit des faits, d'entrer dans quelques détails +sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus, et les positions +respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux désignations +vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder des +appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont +changer également<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a> +<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>, et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre +l'histoire de l'Afrique septentrionale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" +name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288"> +(retour) </a> Voir, au commencement du livre, la notice géographique.</blockquote> + +<p>Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les +Arabes appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de +l'Orient. Ils avaient des mœurs et des habitudes diverses, selon +les lieux que les vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés +comme demeure: cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, +ils vivaient attachés au sol, habitant des cabanes de branchages +ou de pierres couvertes en chaume; pasteurs dans l'intérieur, ils +menaient la vie semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant +avec leurs troupeaux les hauts plateaux du Tel jusqu'à la limite +du désert, selon la saison; enfin, dans le Sahara, leurs conditions +normales d'existence étaient, en outre de l'accompagnement des +caravanes, la guerre et le pillage, tant aux dépens de leurs frères +les Berbères pasteurs du nord que des populations nègres du +sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade, dit Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> +<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>, +parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours la lance +en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et à +dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière +d'être des habitants du désert.</p> + +<p>Le costume des Berbères se composait d'un vêtement de dessous +rayé, dont ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et d'un burnous +noir mis par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient +souvent aucune coiffure<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a> +<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>. Dans le Sahara, ils se cachaient +la figure au moyen d'un voile, le <i>litham</i>, encore usité par les +Touareg et autres Berbères de l'extrême sud. Quant à leur langue, +elle se composait de plusieurs dialectes aux racines non sémitiques, +se rattachant à la même souche. C'est celle qui se parle de nos +jours dans le désert sous le nom de <i>Tamacher't</i> et dont les différents +idiomes, plus ou moins arabisés, s'appellent en Algérie, en +Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sénégal: <i>Chelha</i>, <i>Zenatïya</i>, <i>Chaouïa</i>, +<i>Kebaïlïya</i>, <i>Zenaga</i>, <i>Tifinar'</i>, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" +name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289"> +(retour) </a> <i>Hist. des Berbères</i>, trad. de Slane, t. I, p. 166.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" +name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290"> +(retour) </a> Ibid., p. 167.</blockquote> + +<p>Comme religion, ils professaient généralement l'idolâtrie et le +culte du feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays +autrefois romanises, et où la religion chrétienne avait régné, deux +siècles auparavant, sans conteste, il restait encore un grand nombre +d'indigènes chrétiens. Ailleurs, des tribus entières étaient juives. +Enfin des peuplades avaient conservé le souvenir des rites importés +par les Phéniciens, et s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, +au sixième siècle, des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman +et autres divinités barbares. Nous avons vu que certaines tribus +avaient une idole spéciale confiée au soin d'un grand-prêtre.</p> + +<p><span class="sc">Organisation politique</span >.--Chaque tribu nommait un roi, ou +chef, et souvent plusieurs tribus formaient une confédération +soumise au commandement suprême du même prince. Ce droit de +commandement était spécial à certaines tribus qui exerçaient une +sorte de suprématie sur les autres. Il est probable que chaque +groupe de la nation possédait, à défaut de lois fixes, des coutumes +dont le souvenir s'est perpétué en Algérie dans les <i>Kanouns</i> de +nos Kabiles<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a> +<a href="#footnote291"><sup class="sml">261</sup></a>. Au septième siècle, n'ayant pas encore profité de la +civilisation arabe, les Berbères étaient, en maints endroits, fort +sauvages, mais leurs qualités ne devaient pas tarder à se développer +et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun a pu dire d'eux: «Les +Berbères ont toujours été un peuple puissant, redoutable, brave +et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans ce monde, +tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a> +<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>....» +«On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du commun, +des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est impossible +de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" +name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291"> +(retour) </a> Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et Hanoteau. +Voir aussi: <i>Coutumes kabyles</i>, par M. Féraud (<i>Revue africaine</i>, n<sup >os</sup> 34, +36, 37, 38).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" +name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292"> +(retour) </a> T. I, p. 199 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Groupement et situation des familles de la race</span >.--Les auteurs +arabes ont divisé les Berbères en deux familles principales: les +<i>Botr</i>, descendants de Madghis-El-Abter, et les <i>Branès</i>, descendants +de Bernès. Les <i>Zenata</i>, qui sont quelquefois placés à part, sont +compris en général dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont +pu avoir leur raison d'être à une époque reculée, sont devenues +bien arbitraires, par suite du mélange intime des divers éléments +et de la constitution d'une race unique. A peine peut-on placer à +part les tribus de race Zénète, qui semblent présenter des différences +de traits et de mœurs avec les vieux Berbères, et paraissent +d'origine plus récente. Nous admettrions volontiers qu'elles +sont le produit d'une invasion venue de l'Orient, car elles se sont +insinuées comme un coin au milieu de la vieille race, et se tiennent +sur la limite du désert, prêtes à pénétrer dans le Tel, comme le +feront les Arabes Hilaliens quatre siècles plus tard.</p> + +<p>Renonçant à reproduire les généalogies plus ou moins ingénieuses +des auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la +situation générale de la race au moment que nous avons atteint, +et, à défaut d'autre classification, nous proposerons de diviser les +Berbères en trois groupes principaux de la manière suivante:</p> + +<p>1° Berbères de l'est ou <i>Race de Loua</i><a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a> +<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>, représentant les anciens +Libyens, les <i>Ilasguas</i> et <i>Ilanguanten</i> de Procope et de Corippus. +Elle couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses déserts, et le +midi de la Tunisie.</p> + +<p>2° Berbères de l'ouest ou <i>Race Sanhaga</i><a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a> +<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, répondant aux Gétules +et aux Maures. Elle s'étend sur les deux Mag'reb, et leur +désert jusqu'au Soudan.</p> + +<p>3° <i>Race Zenète</i>. Elle est établie dans le désert, depuis l'ouest +de la Tripolitaine jusque vers le méridien d'Alger, en couvrant +partie de l'Aourès, l'Ouad Rir', le Zab méridional et les hauts +plateaux du Rached (Djebel Amour)<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> +<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" +name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293"> +(retour) </a> Selon les auteurs arabes Loua est l'ancêtre des Louata, des Nefzaoua, +des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171, citant Ibn-Hazm +et Ibn-el-Kelbi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" +name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294"> +(retour) </a> Telle est l'orthographe la plus régulière de ce nom.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" +name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295"> +(retour) </a> Jean Léon l'Africain, qui avait des notions très précises sur les +populations africaines, divise les «blancs d'Afrique» en cinq peuples: +<i>Sanhagia</i>, <i>Masmuda</i>, <i>Zénéta</i>, <i>Haoara</i> et <i>Gumera</i> (t. I, p. 86 et suiv.).</blockquote> + +<p><span class="sc">Divisions des tribus berbères</span >.--Voici comment se divisaient +les tribus berbères. Nous en donnons le tableau complet, bien +qu'au <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle la plupart des subdivisions n'existassent pas +encore, mais afin de ne pas avoir à y revenir et pour que le lecteur, +dans ses recherches, les trouve toutes groupées.</p> + +<pre> + <b>I.--Berbères de l'Est.</b> + _ + | Sedrata + | Atrouza + Louata -| Agoura + | Djermana + | Mar'ar'a + |_Zenara + _ _ + | Ouergha | Beni-Kici + | Kemlan -| Ourtagot + | Melila |_Heiouara + Houara -| R'arian( +Issus des Aourir'a) | Zeggaoua + | Mecellata + |_Medjeris + _ + | Maouès + | Azemmor + | Keba + | Mesraï + | Ouridjen (Ouriguen) + | Mendaça + | Kerkouda + Aourir'a -| Kosmana + | Ourstif + | Biata + | Bel + | Melila + | Satate + | Ourfel + | Ouacil + |_ Mesrata + _ + | Beni-Azemmor + Nefouça -| Beni-Meskour + |_Metouça + _ + _ | Beni-Ouriagol + | R'assaça | Gueznaïa + | Meklata -| Beni-Isliten + | Merniça | Beni-Dinar ou Rihoun. + | Zehila |_B. Seraïne + Nefzaoua -| Soumata _ + | Zatima | Ourtedin _ + | Oulhaça |_Zeggoula | Ourfedjouma + | Medjera |_ou Zeddjala + |_Ourcif + _ + | Ledjaïa (ou Legaïa) + | Anfaça + | Nidja + Aoureba -| Zehkoudja + | Meziata + | Reghioua + |_Dikouça + + <b>II.--Berbères de l'Ouest</b> + _ + | Felaça + | Denhadja + | Matouça + | Latana + | Ouricen + | Messala _ + | Kalden | Inaou + | Maad -| Intacen + Ketama -| Lehiça |_Aïan + | Djemila + | R'asman + | Messalta + | Iddjana (Oudjana ou Addjana) + | Beni-Zeldoui + | Hechtioua + | Beni-Istiten + |_Beni-Kancila + + _ _ Anciennes _ Nouvelles + | | Siline | + | | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed + | | Torghian | + | | Moulit | + | | Kacha | O. Mehdi + | | Elmaï | + | | Gaïaza | + Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz + (_suite_)| | El-Bouéïra | + | | B. Merouan | + | | Ouarmekcen | O. Brahim + | | B. Eïad | + | | Meklata | + |_ |_Righa |_B. Thabet + + _ Anciennes _ Nouvelles + | | B. Idjer + | Medjesta | B. Menguellat + | Mellikch | B. Itroun + | Beni-Koufi | B. Yenni + | Mecheddala | B. Bou-R'ardan + | B. Zerikof | B. Itrour' + Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youçof + | Keresfina | B. Chaïb + | Ouzeldja | B. Eïci + | Moudja | B. Sedka + | Zeglaoua | B. R'obrin + |_B. Merana |_B. Guechtoula + _ + | Metennane + | Ouennoura'a + | B. Othman + | B. Mezr'anna + Senhadja-| B. Djâad + | Telkata + | Botouïa + | B. Aïfaoun + |_B. Kkalil + _ + | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen + Dariça -| Mecettaça + |_Adjiça + _ + | Matr'ara + | Lemaïa + | Sadina + | Koumïa + B. Faten-| Mediouna + | Mar'ila + | Matmata + | Melzouza + | Kechana (ou Kechata) + |_Douna + _ _ + | Botouïa | B. Ouriagol + | Medjekça | Fechtala + Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta + | Lokaï | B. Hamid + |_ |_B. Amran, etc.... + _ _ + | | Moualat + | | B. Houat (ou Harat) + | | B. Ourflas + | Miknaça -| B. Ouridous (ou Ourtedous) + | | Kansara + | | Ourifleta + | |_Ourtifa + | _ + Oursettif -| | Sederdja + | -| Mekceta + |Ourtandja | Betâlça + | |_Kernita + | _ + | | B. Isliten + |Augma ou -| B. Toulalin + | Megma | B. Terin + |_ |_B. Idjerten + _ + | B. Hamid + | Metiona + R'omara ou -| Beni-Nal + Ghomara | Ar'saoua + | B. Ou-Zeroual + |_Medjekça + + Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de + bonne heure. + _ + | Hergha + | Hentata + | Tinemellal + | Guedmioua + | Guenfiça |Sekçioua + | Ourika + | Regraga + Masmouda -| Hezmira _ + | Dokkala _ | Dor'ar'a + | Haha | Mesfaoua -|_Youtanan + | Assaden -|_Mar'ous + | B. Ouazguit + | B. Maguer + |_Héïlana + _ + | Mestaoua + | R'odjdama + | Fetouaka + Heskoura -| Zemraoua + | Aïntift + | Aïnoultal + |_B. Sekour + + Guezoula (Forme de nombreuses branches) + _ + | Zegguen + Lamta |_ Lakhès + _ + | Guedala + | Lemtouna + | Messoufa + | Outzila + | Targa (Touareg) + | Zegaoua + | Lamta + Sanhadja au Litham -| Telkata + (Voile) | Mesrata + | B. Aoureth + | B. Mecheli + | B. Dekhir + | B. Ziyad + | B. Moussa + | B. Lemas + |_B. Fechtal + + <b>III.--Race Zenète.</b> + _ + | Merendjica + Ifrene |_Ouarghou + _ + | B. Berzal + _ | B. Isdourine + | B. Ournid -| B. Sar'mar + | |_B. Itoueft + | B. Ourtantine + Demmer -| B. R'arzoul + | B. Toufourt + | Ourgma + |_Zouar'a + _ + | B. Ilent + | B. Zeddjak ou Zendak + | B. Ourak + Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar + | B. Bou-Saïd + | B. Ourcifen + | Lar'ouate + | B. Righa + | Sindjas + | B. Ouerra + |_B. Ourtadjen + + Irnïane + Djeraoua + Ouagdjidjen + Ouar'mert ou R'omert (Ghomra) + Ouargla--B. Zendak + Ouemannou + Iloumene (ou Iloumi) + _ _ _ + | | | B. Idleten + | | | B. Nemzi + | | | B. Madoun + | | B. Meden -| B. Zendak + | _ | | B. Oucil + | | Abd-El-Ouad | | B. Kadi + | | Toudjine -| |_B. Mamet + |B. Badine.-| B. Mezab | + | | B. Azerdane | _ + | |_ou Zerdal | | B. Tigherine + Ouacine -| B. Rached | B. Rour'enç -| B. Irnaten + (Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch + | + | _ + | | B. Ourtadjen + |B. Merine -| + |_ |_B. Ouattas + + +</pre> + +<p><span class="sc">Position de ces tribus</span >.--Voici maintenant, la situation générale +de ces tribus, par provinces, au <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle.</p> + +<p class="mid"><i>Barka</i> et <i>Tripolitaine</i>.</p> + +<p><i>Houara</i> et <i>Aourir'a</i>.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, +Fezzan: s'avancent jusque vers le Djerid.</p> + +<p><i>Louata</i>.--Région syrtique, environs de Tripoli et de là jusque +vers Gabès.</p> + +<p><i>Nefouça</i>.--Région montagneuse de ce nom, au midi de +Tripoli.</p> + +<p><i>Zouar'a</i> et <i>Ourgma</i> (Zenèles Demmer), à l'ouest de Tripoli.</p> + +<hr class="short"> + +<p class="mid"><i>Ifrikiya proprement dite.</i>;</p> + +<p class="mid">(Tunisie.)</p> + +<p><i>Nefzaona</i>.--Djerid et intérieur de la Tunisie. +<i>Merendjica</i> et <i>Ouargou</i> (Ifrene), régions méridionales.</p> + +<hr class="short"> + +<p class="mid"><i>Ifrikya occidentale.</i>;</p> + +<p class="mid">(Province de Constantine.)</p> + +<p><i>Nefzaoua</i>.--Plaines de l'est de la province.</p> + +<p><i>Djeraoua</i>.--Djebel-Aourès.</p> + +<p><i>Aoureba</i>.--Région au nord du Zab.</p> + +<p><i>Ifrene</i>. <i>Magraoua</i>.--Hodna, Zab et région méridionale de +l'Aourès.</p> + +<p><i>Ouargla</i>, <i>Ouacine</i>.--Ouad-Rir' et Sahara.</p> + +<p>Ketâma.--Cette grande tribu occupe toute la région littorale, +depuis Bône jusqu'à l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance +dans l'intérieur, jusqu'à Constantine et Sétif.</p> + +<hr class="short"> + +<p class="mid"><i>Mag'reb central.</i>;</p> + +<p class="mid"><i>Zouaoua</i>.--Massif de la grande Kabilie.</p> + +<p><i>Sanhadja</i>.--Se rencontrent à l'ouest et au nord avec les +Zouaoua et s'étendent jusqu'à l'embouchure du Chelif, occupant +ainsi le littoral et une partie du centre.</p> + +<p><i>B. Faten</i>.--Font suite aux Sanhadja, à l'ouest, jusqu'à la +Moulouïa, couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran.</p> + +<p><i>Lemaïa</i> et <i>Matmata</i>, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis.</p> + +<p><i>Mar'ila</i>, sur la rive droite du Chelif.</p> + +<p><i>Azdadja</i>, (des Dariça), aux environs d'Oran.</p> + +<p><i>Koumïa</i> et <i>Mediouna</i>, au nord et à l'ouesl de Tlemcen.</p> + +<p><i>Adjiça</i> (Dariça), au sud des Zouaoua.</p> + +<p>Les tribus Zenètes anciennes couvrent les hauts plateaux.</p> + +<p><i>Ouemannou</i> et <i>Iloumi</i>, à l'ouest du Hodna.</p> + +<p><i>Ouar'mert</i>, dans le Rached (Djebel-Amour).</p> + +<p><i>Ournid</i>, à l'ouest de cette montagne.</p> + +<p>Irniane, au sud de Tlemcen.</p> + +<hr class="short"> + +<p class="mid"><i>Mag'reb extrême.</i>;</p> + +<p><i>R'omara</i>.--Occupent la région littorale du Rif, de l'embouchure +de la Moulaïa à Tanger.</p> + +<p><i>Miknaça</i>, <i>Ourtandja</i> et <i>Augma</i>, région centrale.</p> + +<p><i>Zanaga</i>.--Se rencontrent avec les précédents et occupent les +premiers contreforts de l'Atlas.</p> + +<p><i>Matr'ara</i>.--Vers la limite du Mag'reb central, où ils se rejoignent +aux autres Fatene.</p> + +<p><i>Berghouata</i>.--Sur le littoral de l'Océan, depuis Tanger jusqu'à +l'embouchure du Sebou.</p> + +<p><i>Masmouda</i>.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines +et le littoral de l'Océan, du Sebou à l'Ouad-Sous.</p> + +<p><i>Heskoura</i>.--Les montagnes du Grand-Atlas.</p> + +<p><i>Guezoula</i> et <i>Lamta</i>.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'à +l'Ouad-Deraa.</p> + +<p>Aucune tribu zénète n'a encore pénétré dans le Mag'reb +extrême.</p> + +<hr class="short"> + +<p class="mid"><i>Grand-Désert.</i></p> + +<p><i>Sanhadja au Litham</i> (<i>Messoufa Guedala</i>, <i>Lemtouna</i>, <i>Lamta</i>, +etc.), occupant toute la région saharienne jusqu'au Niger.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Ainsi était répartie la race berbère dans l'Afrique septentrionale.</p> + +<p>Il restait en outre quelques débris de la population coloniale +dans le nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occupés par +les Byzantins.</p> + +<hr class="short"> + +<p><span class="sc">Les Arabes. Notice sur ce peuple</span >.--Le peuple arabe devant +désormais mêler son histoire à celle de là Berbérie, il convient +encore, avant de reprendre notre récit, d'entrer dans quelques +détails sur cette nation.</p> + +<p>La population de l'Arabie était divisée en deux groupes distincts:</p> + +<p>1° Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les +généalogistes, de <i>Kahtan</i>, le Yectan de la Bible. Établis depuis +une haute antiquité dans la partie méridionale du pays, l'<i>Arabie +heureuse</i>, l'Iémen, ils formèrent deux grandes tribus, celles de +Kehlan et de Himyer. On les désignait sous le terme général +d'Iéménites;</p> + +<p>2° Et les Arabes de race mélangée, descendants de <i>Adnan</i>, et +beaucoup plus nombreux que les précédents. Ils ont formé les +tribus de Moder, Rebïa, Maad, etc.... Nous les désignerons sous +le nom de Maadites. Ils occupaient les vastes solitudes qui s'étendent +de la Palestine à l'Iémen, ayant au centre le plateau du Nedjd +et le Hedjaz sur le littoral<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a> +<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" +name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296"> +(retour) </a> Voir Abou-l-feda, <i>Rois des Arabes avant l'Islamisme</i>.--Hamza +d'Ispahan, <i>Annales des Himyérites</i>.--En-Nouéïri, <i>Histoire des rois de +Kahtan</i>.--Messaoudi, <i>Les prairies d'or</i>.--Ibn-Khaldoun, <i>Histoire des +Berbères</i> et <i>Prolégomènes</i>.--Ibn-El-Athir, <i>Histoire</i>, passim.</blockquote> + +<p>Une rivalité implacable divisait ces deux races et nous verrons +ces traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est +que la première, habitant des régions fertiles, établie en partie +dans des villes, se livrait à la culture et au commerce et vivait +dans l'abondance; tandis que l'autre, réduite à l'existence précaire +du nomade, dans des régions désertes, n'avait d'autre ressource, +en dehors du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le +brigandage. Cette rivalité n'avait au fond d'autre mobile que le +combat pour la vie.</p> + +<p>En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage +en citadins et gens des steppes (<i>bédouins</i>).</p> + +<p><span class="sc">Mœurs et religion des Arabes anté-islamiques</span >.--La condition +propre de l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, à la +tête de laquelle est le cheikh, vieillard renommé par sa sagesse +dans le conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarité +règne entre les gens d'une même tribu, mais aucun lien ne réunit +les tribus entre elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets +de haine particulière les unes contre les autres, car la vengeance +est un culte pour ces âmes ardentes. «Une infinité de tribus, les +unes sédentaires, le plus grand nombre constamment nomades, +sans communauté d'intérêts, sans centre commun, ordinairement +en guerre les unes contre les autres, voilà l'Arabie au temps de +Mahomet<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a> +<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>.» Les Arabes ne vivent que pour la guerre, car sans +cela «pas de butin, et c'est le butin surtout qui fait vivre les +Bédouins.» Aussi la bravoure est-elle estimée au-dessus de tout. +Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les encourager, +faire honte aux fuyards et même les marquer d'un signe +d'ignominie. «Les braves qui font face à l'ennemi, disent-elles, +nous les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient nous les +délaissons et nous leur refusons notre amour<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> +<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>.» L'éloquence et +la poésie sont honorées après la bravoure.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" +name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297"> +(retour) </a> Dozy, <i>Histoire des Musulmans d'Espagne</i>, l. I, p. 16.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" +name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298"> +(retour) </a> Poésie citée par Caussin de Perceval dans son bel <i>Essai sur l'histoire +des Arabes avant l'Islamisme</i>, t. III, p. 99.</blockquote> + +<p>Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit, +s'adonnaient avec succès au commerce, et conservaient des relations +avec les Bédouins, leurs parents ou leurs alliés.</p> + +<p>La Mekke, ville située près du littoral du golfe arabique, était +un grand centre commercial et religieux. Les Koréichites, famille +de la race d'Adnan, y dominaient. C'étaient des marchands fort +entendus aux affaires. Ils gouvernaient la cité par un conseil dit +des Sadate (pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> +<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>.</p> + +<p>Les Arabes pratiquaient différents cultes: certaines tribus adoraient +les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de +bois. Les Juifs avaient, en Arabie, de très nombreux sectateurs; +enfin, le chiffre des chrétiens établis, surtout dans les villes, était +assez considérable. Mais la religion nationale était une sorte d'idolâtrie. +La Mekke était déjà la ville sainte: on y conservait, dans +le temple de la Kaaba, une pierre noire, sans doute un aérolithe, +et la construction du temple était attribuée à Abraham par une +ancienne tradition. Un grand nombre d'idoles y étaient en outre +enfermées. La tribu de Koréich avait le privilège de fournir le +grand-prêtre.</p> + +<p>«Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> +<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>,--en +a fait une race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils +peuvent enlever un butin, sans courir un danger ou soutenir une +lutte, ils n'hésitent pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite +dans le Désert.» C'est la <i>razia</i>, le mode de combattre particulier +à l'Arabe. «Les habitudes et les usages de la vie nomade,--ajoute +notre auteur,--ont fait des Arabes un peuple rude et farouche. +La grossièreté des mœurs est devenue pour eux une seconde +nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour servir d'appuis +à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se les procurer; +s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des soutiens +de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir. +Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est +édifice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont +toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher les +richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans +retenue.»</p> + +<p>Tels sont, dépeints par un de leurs compatriotes, les hommes +qui vont prendre une part prépondérante à l'histoire de l'Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" +name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299"> +(retour) </a> Michèle Amari, <i>Storia dei Musulmani di Sicilia</i>, t. I, p. 47 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" +name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300"> +(retour) </a> <i>Prolégomènes</i>, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mahomet</span >.--<span class="sc">Fondation de l'Islamisme</span >.--En 570 naquit +Mahomet (Mohammed), de la tribu de Koreich. Resté orphelin de +bonne heure, il fut élevé par son oncle, Abou-Taleb, et envoyé +par lui dans une tribu bédouine selon l'usage. C'était un jeune +homme faible de corps, sujet à des attaques nerveuses, parlant +peu et restant de longues heures plongé dans la méditation. A +l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de goût pour la poésie, +bien qu'il eût l'imagination assez développée. Il se vantait de +ne pas savoir écrire.</p> + +<p>Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commença à prophétiser +et à prétendre qu'il recevait des révélations de Dieu, par l'intermédiaire +de l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des +moqueries et tournèrent en dérision ses prédications. Rien ne +l'arrêta, ni les injures, ni les violences, et il finit par gagner à sa +cause quelques prosélytes. Mais si, après onze années d'apostolat, +Mahomet avait obtenu un si mince succès chez ses concitoyens, il +avait rencontré à Yatrib, ville rivale, habitée par des gens de race +yéménite, des esprits mieux disposés à accueillir la nouvelle religion, +et s'y était créé des adhérents dévoués. Menacé dans son +existence par les Mekkois, le prophète se décida à fuir et alla, en +622, chercher un refuge chez ses amis les Aous et les Khazradj, +de Yatrib, qui reçut le nom de <i>Médine</i> (la ville par excellence). +De cette fuite (<i>Hégire</i>) date l'ère musulmane. Les adhérents de +Mahomet lui prêtèrent à Médine un solennel serment et furent +appelés ses <i>défenseurs</i> (Ansar). On nommait <i>émigrés</i> les Mekkois +qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitôt la lutte commença entre +eux et les Mekkois, et après différentes péripéties, Mahomet entra +en vainqueur à la Mekke. Cette fois, c'était le triomphe. Par la +persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau +culte. L'islamisme était fondé. Nous croyons inutile d'analyser +ici cette religion dont chacun connaît les dogmes et qui a pour +code le Koran. L'Iman, chef de la religion, était en même temps +souverain politique de tous les musulmans. La <i>Guerre sainte</i> +imposée aux <i>vrais croyants</i>, comme une obligation étroite, allait +ouvrir la voie aux conquêtes<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> +<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" +name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301"> +(retour) </a> Voir le Koran et les <i>Hadith</i> ou traditions sur Mahomet.</blockquote> + +<p><span class="sc">Abou-Beker, deuxième khalife</span >.--<span class="sc">Ses conquêtes</span >.--En 632, +Mahomet cessa de vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa +mort pour apostasier et se lancer dans la révolte. Le Nedjd, l'Iémen, +même, étaient au pouvoir d'un rival Aïhala le Noir; l'insurrection +devint alors générale.</p> + +<p>Mahomet, comme Charlemagne et peut-être à dessein, n'avait pas fixé les règles de la +succession au khalifat<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a> +<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. Son oncle Abou-Beker qui, par son dévouement +à toute épreuve, avait été le plus ferme soutien du +prophète, fut appelé à lui succéder. C'était un homme d'une rare +énergie et dont la violence se traduisait par d'implacables cruautés. +Faisant énergiquement tête aux ennemis, il sut ramener la +confiance parmi les siens et put ainsi battre les insurgés les uns +après les autres. Ses victoires furent suivies d'horribles massacres. +Quiconque apostasiait ou refusait de se convertir était aussitôt +mis à mort. Les nouveaux musulmans trouvaient au contraire +toutes les satisfactions de leurs passions: la guerre et le pillage. +Il n'est donc pas surprenant que sous la direction d'Abou-Beker +l'islamisme eût fait de si grands progrès. Les <i>compagnons</i> de +Mahomet, les <i>défenseurs</i> et les émigrés étaient comblés d'honneurs +et investis de commandements; ils formaient en quelque +sorte une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les révoltés, +Abou-Beker entreprenait la guerre de conquête; dès la fin +de 633, ses généraux enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de +la Syrie aux Byzantins.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" +name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302"> +(retour) </a> Ses successeurs reçurent le titre de Khalifes (<i>successeurs</i>), d'où +l'on a formé le mot de Khalifat pour désigner leur trône.</blockquote> + +<p><span class="sc">Khalifat d'Omar. Conquête de l'Égypte</span >.--Dans le mois +d'août 634, Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il +désigna pour son successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre +d'<i>Emir-el-Moumenin</i> (Prince des croyants). Peu après, Damas +et le reste de la Syrie tombaient au pouvoir des Arabes. La Mésopotamie +et la Palestine subissaient bientôt le même sort (638-40).</p> + +<p>En 640, le général Amer-ben-el-Aci enleva l'Égypte au représentant +d'Héraclius. L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie +éclaira les vertigineux succès des Arabes. En quelques années une +peuplade à peine connue avait fondé un vaste royaume. Nous +allons voir les Arabes transporter au Mag'reb, le théâtre de leurs +exploits.</p> +<a name="b2" id="b2"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h4>CONQUÊTE ARABE</h4> + +<p class="mid">641-709</p> + +<p>Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman +prépare l'expédition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grégoire. Il se +prépare à la lutte.--Défaite et mort de Grégoire.--Les Arabes traitent +avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en Arabie.--Les +Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe des Oméïades.--État +de la Berbérie; nouvelles courses des Arabes.--Suite des expéditions +arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya; fondation de +Kaïrouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2<sup >e</sup> gouvernement +d'Okba; sa grande expédition en Mag'reb.--Défaite de Tehouda; +mort d'Okba.--La Berbérie sous l'autorité de Koçéïla.--Nouvelles guerres +civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les Chïaïtes.--Victoire de +Zohéïr sur les Berbères; mort de Koçéïla.--Zohéïr évacue l'Ifrikiya.--Mort +du fils de Zobéïr; triomphe d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique; +la Kahéna.--La Kahéna reine des Berbères; ses destructions.--Défaite +et mort de la Kahéna.--Conquête et organisation de l'Ifrikiya par Haçane.--Mouça-ben-Nocéïr +achève la conquête de la Berbérie.</p> + +<p><span class="sc">Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine</span >.--Aussitôt +après avoir effectué la conquête de l'Egypte, Amer poussa +une pointe vers l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et +Louata de cette contrée furent contraints de se soumettre et, afin +d'éviter l'esclavage, durent se racheter au prix d'une contribution +de treize mille pièces d'or. Ils vendirent, dit-on, tout ce qu'ils +possédaient, et même, en certains endroits, leurs enfants pour +s'acquitter<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> +<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>. Après cette fructueuse razia, Amer rentra en Egypte (641). +Pendant ce temps, un de ses lieutenants, Okba-ben-Nafa, +parcourait les régions méridionales et s'avançait en vainqueur jusqu'à +Zouila dans le Fezzan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" +name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303"> +(retour) </a> Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et suiv,). En-Nouéïri, +id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.</blockquote> + +<p>Les campagnes dans l'Ouest étaient trop fructueuses pour que +les guerriers de l'Islam ne fussent pas tentés d'y effectuer de nouvelles +courses. En 612, Amer ayant organisé une expédition vint +mettre le siège devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut +livrée au pillage. On y trouva un riche butin qui fut réparti entre +les soldats. Les habitants qui purent se réfugier sur les vaisseaux +et gagner le large furent épargnés; quant aux autres, ils n'obtinrent +aucun quartier. De cette place, le général arabe envoya une reconnaisance +de cavalerie sur Sabra, tandis qu'un corps de troupes +allait de nouveau vers le Fezzan, et s'avançait jusqu'à Ouaddan.</p> + +<p>En vain. Amer sollicita de son maître l'autorisation d'envahir +l'Ifrikiya; mais ces opérations dans l'Ouest étaient faites contre le +gré du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce «lointain perfide», +comme il se plaisait, par un jeu de mots, à appeler le Mag'reb; +de plus il craignait un retour offensif des Byzantins en +Égypte. Ces prévisions n'étaient que trop justifiées; on apprit tout +à coup qu'une flotte grecque venait de s'emparer d'Alexandrie. +Aussitôt Amer se porta contre l'ennemi à la tête de forces imposantes +et força les chrétiens à la retraite.</p> + +<p><span class="sc">Le khalife Othman prépare l'expédition d'Ifrikiya</span >.--Le 31 octobre +644, Omar fut poignardé par un esclave ou artisan de +Koufa. Avant de mourir, il désigna, comme candidats à sa succession, +six des plus anciens compagnons de Mahomet. Ceux-ci, +après trois jours de discussion, finirent par charger l'un d'eux, qui +s'était désisté, de prononcer entre eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan +fut proclamé khalife, au grand désappointement des trois +autres candidats. Ali, gendre du prophète, qui se considérait déjà +comme ayant été frustré par les précédents khalifes, fut surtout +très irrité de ce nouvel échec. Deux autres candidats, Zobéïr et +Talha devaient également faire parler d'eux.</p> + +<p>Othman appartenait à la famille des Beni-Oméïa qui s'était montrée +l'adversaire acharnée de Mahomet; son triomphe était celui +du parti mekkois. C'était un vieillard affaibli par l'âge qui se laissait +entièrement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau +khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement +de l'Egypte à son frère de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers +646<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> +<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>, ce général envoya des reconnaissances qui lui rapportèrent +des renseignements précis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il +eut réuni tous les documents, il pressa le khalife d'entreprendre +cette conquête qui, disait-il, devait donner aux Musulmans une +nouvelle gloire et un abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait +pas l'entreprise sous un jour aussi favorable; le conseil réuni plusieurs +fois hésita à l'autoriser et ce ne fut qu'à force d'insistance que +le khalife finit par rallier les esprits et faire décider l'expédition.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" +name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304"> +(retour) </a> On sait que ces premières dates sont incertaines.</blockquote> + +<p>La guerre sainte fut alors proclamée et, un camp ayant été, +dressé à El-Djorf, près de Médine, la fleur des guerriers de l'Islam +vint s'y réunir<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> +<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Les tribus yéménites et maadites y envoyèrent +leur contingent. Othman contribua de ses deniers à l'organisation +de l'armée, qui se trouva prête dans l'automne de l'année 647. Au +mois d'octobre le khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines +d'ardeur, se mirent en route sous la direction d'El-Harith. De +son côté, le gouverneur de l'Egypte avait réuni toutes les forces +dont il pouvait disposer. Lorsque les troupes d'Orient furent arrivées, +il leur adjoignit les siennes et forma ainsi une armée d'environ +cent vingt mille hommes, composée d'autant de cavaliers que +de fantassins. Laissant le commandement de l'Egypte à Okba, il +entraîna ses guerriers à la conquête des pays de l'Ouest, depuis si +longtemps convoités par les Musulmans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" +name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305"> +(retour) </a> En-Nouéïri donne les noms des principaux guerriers, presque tous +compagnons de Mahomet (p. 314, 315).</blockquote> + +<p><span class="sc">Usurpation du Patrice Grégoire. Il se prépare à la lutte</span >.--En +présence des préparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins +d'Afrique? Nous avons vu, à la fin de la première partie, que +l'empereur Héraclius était mort après avoir eu la douleur de voir +l'Egypte lui échapper. A cette nouvelle, le patrice Grégoire, fils +du Grégoire dont il a été également parlé, qui gouvernait l'Afrique +au nom de l'empire, jugea le moment favorable pour se déclarer +indépendant. Il prit la pourpre, s'entoura des insignes de la royauté +et choisit Sbéïtla<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> +<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>, comme siège de son empire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" +name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306"> +(retour) </a> L'antique Suffétula, au sud de Kaïrouan.</blockquote> + +<p>Karthage abandonnée fut occupée par un nouvel exarque, venu +de Constantinople, et autour duquel se groupèrent les chrétiens +restés fidèles. Bien que les détails fassent complètement défaut sur +les conditions dans lesquelles l'usurpation de Grégoire s'est effectuée, +il est probable que ce chef a été appuyé par les indigènes; +le choix de Sbéïtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au +moment où les Byzantins auraient dû grouper toutes leurs forces +pour résister à l'étranger, ils étaient divisés par la guerre +civile. C'est ce qui explique que, lors des premières razzias des +Arabes, ils abandonnèrent la Tripolitaine à elle-même.</p> + +<p>Cependant, Grégoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, +n'était pas resté inactif: il avait adressé un appel pressant aux +débris de la population coloniale et aux Berbères. Les tribus indigènes +de cette région, qui savaient, par ouï-dire, ce qu'était la +rapacité des Arabes et se voyaient menacés dans leur existence +et dans leurs biens, accoururent en foule sous ses étendards. +Le patrice se trouva bientôt entouré d'un rassemblement considérable +dont les auteurs arabes portent le chiffre à plus cent mille +combattants, ce qui est évidemment exagéré. A la tête de cette armée +il se porta en avant de Sbéïtla et attendit, dans une position +retranchée, le choc de l'ennemi<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a> +<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" +name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307"> +(retour) </a> Lebeau, <i>Hist. du Bas-Empire</i>, t. II, p. 319 et suiv. Ibn-Khald, +<i>Hist. des Berbères</i>, t. I, p. 208, 209. En-Nouéïri, p. 317 et suiv. El-Kaïrouani, +p. 39.</blockquote> + +<p><span class="sc">Défaite et mort de Grégoire</span >.--Les guerriers arabes ne tardèrent +pas à paraître; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre +position au lieu dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient +les infidèles. Dans leur marche, ils avaient laissé de côté les +villes du littoral où des sièges longs et difficiles les auraient retenus, +et étaient venus attaquer leurs ennemis au centre de leur +puissance. Quelques jours se passèrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah +proposait à Grégoire de se convertir à l'islamisme, de reconnaître +la suzeraineté du khalifat et de payer tribut. Mais le prince +grec refusa péremptoirement, et il fallut en venir aux mains. Les +premières rencontres n'eurent rien de décisif; chaque matin, dit +En-Nouéïri<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> +<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>, on combattait entre les deux camps, jusqu'au milieu +du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses lignes pour +prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs réparaient +leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour, +et les Arabes commençaient à douter du succès lorsqu'un événement +imprévu vint â leur aide.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" +name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308"> +(retour) </a> <i>Loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, +avait dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr. +Ce chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers +seulement; mais le bruit causé par sa réception fit croire aux +Grecs que leurs ennemis avaient reçu de puissants renforts, ce +qui leur causa un certain découragement. Les Arabes, tenus au +courant par leurs espions, en profitèrent avec une grande habileté. +Il fut convenu entre Abd-Allah et ben-Zobéïr que, le lendemain, on +n'enverrait au combat que peu de monde, que les meilleurs guerriers +se tiendraient sous les tentes et qu'ils profiteraient de la +trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer le camp des +infidèles, tandis qu'ils seraient plongés dans une fausse sécurité.</p> + +<p>Il fut fait ainsi qu'il avait été convenu. Les chrétiens, s'attendant +à une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les +Musulmans, qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On +combattit avec un grand acharnement. Grégoire, le diadème en +tête et ayant auprès de lui l'étendard surmonté de la croix, dirigeait +en personne ses troupes. Les chefs arabes surent faire durer +la bataille plus longtemps que d'habitude et, enfin, les combattants, +fatigués par l'excessive chaleur du jour, rentrèrent dans leur camp. +Ce fut alors que, profitant du moment où les chrétiens avaient retiré +leurs armures pour se reposer, Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent +sortir leurs guerriers et, à la tête de ces troupes fraîches, se +précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de: «<i>Dieu est grand! +Il n'y a d'autre Dieu que lui!</i>» Les chrétiens, surpris à l'improviste, +sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre en selle, sont +renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l'armée, prise d'une +terreur panique, fuit en désordre dans toutes les directions. Les +Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.</p> + +<p>Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre +à celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l'action, +frappé par une main inconnue<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a> +<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" +name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309"> +(retour) </a> Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le font mourir +de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l'histoire trop romanesque de +sa fille.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya</span >.--Les +Arabes, après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui +s'étaient réfugiés à Sbéïtla et s'emparèrent de cette capitale éphémère. +Elle était remplie de richesses entassées tant par Grégoire +que par la population coloniale. Après le pillage et le massacre, +conséquence habituelle des victoires arabes, on réunit l'immense +butin qui avait été fait, et le général en chef en préleva le quint, +selon la règle musulmane; puis le reste fut partagé entre les guerriers, +la part du cavalier étant triple de celle d'un fantassin. De +Sbéïtla où il s'était établi, Abd-Allah lança ses bandes vers l'intérieur +de l'Ifrikiya. Les Arabes portèrent ainsi la dévastation jusqu'aux +bourgades de Gafça et au Djerid, et de là, revenant vers +le nord, ils s'avancèrent jusqu'à Mermadjenna<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a> +<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" +name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310"> +(retour) </a> A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.</blockquote> + +<p>Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s'étaient réfugiés dans les +places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage, +où s'étaient groupés les derniers restes de la population +coloniale. Or, les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de +nouveaux sièges; ils songeaient encore moins à s'établir dans le +pays, la plupart brûlant au contraire du désir de retourner en +Orient pour montrer leur butin et raconter leurs prouesses. Dans +de telles dispositions, des propositions d'arrangement que leur +firent les chrétiens furent accueillies avec empressement. Ils +conclurent avec eux une convention par laquelle ils s'obligeaient +à se retirer contre le versement d'une contribution de trois cents +kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut énorme +ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que les +Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des +régions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple. +Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent +bien traités par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, +qui avait été fait prisonnier, fut entouré d'honneurs et retourna librement +dans sa tribu (les Mag'raoua), après s'être converti à +l'islamisme<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a> +<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>.</p> + +<p>Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr +partait en hâte pour Médine afin d'y porter la nouvelle des succès +de l'Islam. Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, +par l'ordre d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les +détails, quelque peu embellis, de la conquête de l'Ifrikiya<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> +<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>.</p> + +<p>Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à +Sbéïtla un certain Djenaha<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> +<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>, comme représentant du khalifat, +mais sans forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée +d'occupation permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières +guerres: c'étaient de véritables razias<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a> +<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" +name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311"> +(retour) </a> <i>Hist. des Berbères</i>, t. I, p. 120, t. II, p. 228.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" +name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312"> +(retour) </a> Amari (<i>Storia</i>, t. I, p. 110, 111), donne une partie du texte du +discours.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" +name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313"> +(retour) </a> Habahia, selon le Baïan.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" +name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314"> +(retour) </a> Nous avons suivi dans le récit qui précède le texte d'En-Nouéiri, +(p. 314 et suiv.), complété par les documents fournis par Ibn-Abd-El-Hakem, +Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani, le Baïan. Pour les dates, nous avons +adopté celles données par M. Fournel, <i>Histoire des Berbers</i>, p. 110 et +suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerres civiles en Arabie</span >.--Les événements d'Orient vinrent +distraire les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la conséquence +fut de laisser quelques années de répit à la Berbérie. La +partialité du khalife, qui n'était guidé dans le choix des gouverneurs +que par des intérêts de famille, avait suscité d'ardentes haines que +les candidats au trône surent habilement exploiter. Bientôt Othman +fut assiégé dans son propre palais, à Médine, et, comme il résistait +avec une grande fermeté aux sommations qui lui étaient adressées, +les sicaires pénétrèrent chez lui par une maison voisine et le mirent +à mort (juin 656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut +élevé au khalifat par les <i>Défenseurs</i>. C'était le triomphe du parti +des orthodoxes, des gens de Médine contre les nobles et les Mekkois, +triomphe bien précaire et qui allait donner lieu à de sanglantes +représailles.</p> + +<p>Ali avait destitué tous les gouverneurs en les remplaçant par +des <i>Défenseurs</i> et des hommes d'un dévouement à toute épreuve; +mais l'un d'eux, Moaouïa-ben-Abou-Sofiane, surnommé le <i>Fils de +la, mangeuse de foie</i><a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a> +<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>, gouverneur de la Syrie, qui avait acquis +une grande puissance sous les précédents khalifes, refusa péremptoirement +de le reconnaître. D'autre part, ses complices Zobéïr et +Talha, qui avaient compté obtenir le khalifat, se retirèrent à La +Mekke et, excités par Aïcha, la veuve du prophète, femme perfide +et ambitieuse, se mirent en état de révolte. Ils appelèrent à eux +les partisans d'Othman, avides de venger le meurtre de ce vieillard, +et exploitant les rivalités qui divisaient les tribus, réunirent +bientôt un nombre considérable de guerriers. Ali n'était soutenu +que par les Défenseurs et les meurtriers d'Othman; mais il parvint +à gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il marcha alors contre les +rebelles et remporta contre eux la bataille dite du Chameau, qui +coûta la vie à Talba (8 décembre 656). Zobéïr périt assassiné dans +sa fuite. Aïcha, échappée à la mort, était restée sur le champ de +bataille auprès de son chameau criblé de traits; elle implora son +pardon du vainqueur, qui le lui accorda.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" +name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315"> +(retour) </a> Sa mère, la féroce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre de Hamza, +oncle du prophète, à la suite de la bataille d'Ohod, et, en ayant retiré +le foie, l'avait déchiré avec ses dents.</blockquote> + +<p>Ali était maître de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait +toujours de le reconnaître, et Moaouïa aspirait ouvertement au +khalifat. De Koufa, où il avait transporté le siège de l'empire, Ali +marcha à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle +et, après une campagne longue et meurtrière, il fut décidé +qu'un arbitrage trancherait la question entre les deux compétiteurs. +En vain Ali avait fait tous ses efforts pour éviter de verser +le sang musulman, il avait même proposé à Moaouïa de vider leur +querelle en combat singulier; mais celui-ci préféra l'emploi d'une +diplomatie tortueuse, aboutissant à l'arbitrage qui devait, sans +danger, lui conférer le pouvoir. Ali, trahi par une partie de ses +adhérents, s'était retiré à Koufa; il refusa, non sans raison, de reconnaître +la légalité de la sentence qui le déposait.</p> + +<p><span class="sc">Les Kharedjites; origine de ce schisme</span >.--Lorsqu'Ali s'était +décidé à accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, après avoir +en vain essayé de l'en détourner, avaient déserté sa cause et +s'étaient eux-mêmes séparés de la religion officielle. Le nom de +Kharedjites (non-conformistes) leur fut appliqué à cette occasion. +C'étaient des puritains austères, fidèles aux premières prédications +de Mahomet et considérant tous les nouveaux convertis comme de +purs infidèles. Le caractère propre de leur doctrine était l'égalité +absolue du croyant. «Tous les Musulmans sont frères, répétaient-ils, +d'après le Koran. Ne nous demandez pas si nous descendons +de Kaïs ou bien de Temim; nous sommes tous fils de l'islamisme, +tous nous rendons hommage à l'unité de Dieu, et celui que Dieu +préfère aux autres, c'est celui qui lui montre le mieux sa gratitude».<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a> +<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a> +Ces principes ne plaisaient guère aux Arabes, si partisans +des castes et des droits de la naissance, et qui prenaient des +doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en s'arrogeant le droit +de juger les paroles du prophète. Les Kharedjites ne l'entendaient +pas ainsi: pour eux, le demi-croyant était pire que l'infidèle, et +comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de la société, +le dissentiment religieux se complétait d'une rivalité sociale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" +name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316"> +(retour) </a> Moubarred, p. 588. (Cité par Dozy, t. I, p. 142.)</blockquote> + +<p>Ces dissidents en arrivèrent bientôt à contester aux Koréïchites +le droit exclusif au khalifat. Ils prétendaient que le chef des Musulmans +pouvait être pris dans tout le corps des fidèles, sans distinction +d'origine ni de race, même parmi les esclaves. Du reste, +le rôle du khalife, selon eux, devait se borner à contenir les méchants; +quant aux hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de +chef. Tels étaient les principes de ces schismatiques que nous verrons +jouer un si grand rôle dans l'histoire de l'Afrique.</p> + +<p><span class="sc">Mort d'Ali. Triomphe des Oméïades</span >.--Les fidèles adhérents +d'Ali étaient devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit +un carnage épouvantable à la bataille de Nehrouan (659). Pendant +ce temps, les lieutenants de Moaouïa s'emparaient de l'Egypte et +de la Mésopotamie, et le Hedjaz était envahi. Ali se multiplia pour +repousser les attaques des Syriens, mais il avait d'autres ennemis. +Les Kharedjites, qu'il avait cru exterminer, se reformaient dans +l'ombre; ne pouvant entrer en lutte ouverte, ils employaient pour +se venger une autre arme. Dans le mois de janvier 661, Ali tomba +sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils El-Haçane recueillit +son héritage; mais cette charge était trop lourde pour lui, et peu +après il abdiquait en faveur de Moaouïa et allait se retirer à Médine, +avec son frère El-Houcéïne. C'était la défaite des Défenseurs +et le triomphe définitif des Oméïades et du parti mekkois.</p> + +<p>Les Syriens, qui avaient tant contribué au succès de Moaouïa, +acquirent dès lors une influence incontestée. Un grand nombre de +tribus yéménites s'étaient fixées dans cette province quelques années +auparavant. Elles s'y trouvèrent en rivalité avec celles de race +maadite et déterminèrent l'émigration d'une partie de celles-ci en +Irak. Cependant les Kaïsistes restèrent dans le pays, et entrèrent +en lutte avec les Kelbites, une des principales tribus yéménites. +Leur rivalité prit bientôt un caractère d'acuité extrême qui se traduisit +par des luttes acharnées<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> +<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" +name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317"> +(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Mus. d'Espagne</i>, t. I, p. 114 et suiv.</blockquote> + +<p>Cependant, l'Egypte demeurait livrée à la fureur des factions. +Les vengeurs d'Othman s'y étaient mis en état de révolte ouverte, +puis Ali s'y était créé un parti. Vers la fin de 659, Moaouïa envoya +en Egypte Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce général +parvint à placer toute la contrée sous l'autorité des Oméïades.</p> + +<p><span class="sc">État de la Berbérie. Nouvelles courses des Arabes</span >.--Les +vingt années de guerre civile qui venaient de désoler l'Orient +avaient eu pour conséquence de laisser à la Berbérie un moment +de répit que les Grecs et les indigènes auraient dû employer pour +organiser sérieusement leur résistance. Un rapprochement semblait +s'être opéré entre les Berbères et les Byzantins après le départ des +Arabes, mais il fallait rentrer dans les sommes versées aux envahisseurs, +et bientôt l'avidité des agents du fisc impérial, les exactions +des gouverneurs avaient entièrement détaché d'eux les indigènes.</p> + +<p>Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et +s'étaient avancés jusque dans la Méditerranée antérieure. En 648, +la flotte de Moaouïa, envoyée de Syrie, avait opéré une descente +à Chypre; deux ans plus tard, son armée navale s'emparait de +Rhodes, puis venait faire une expédition en Sicile et rentrait en +Orient chargée de butin et de captives<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a> +<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" +name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318"> +(retour) </a> Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 79 et suiv.</blockquote> + +<p>Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conservé +l'espoir d'effectuer la conquête du Mag'reb, envoya de nouvelles +expéditions, tant par terre que par mer, contre ce pays et les îles, +mais les détails font absolument défaut relativement à ces entreprises +que sa mort vint arrêter (663).</p> + +<p><span class="sc">Suite des expéditions arabes en Mag'reb</span >.--Vers l'an 665, Djenaha, +cet agent qui avait été laissé par les Arabes à Sbéïtla, s'étant +rendu en Orient auprès de Moaouïa, le décida à tenter une nouvelle +expédition en Mag'reb. Le khalife confia le commandement à +Moaouïa-ben-Hodaïdj (ou Khodaïdj); et ce général partit pour +l'Ouest, à la tête d'une armée de dix mille hommes<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> +<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>, composée de +guerriers choisis. L'empereur, averti de cette expédition, envoya +en Afrique des renforts sous le commandement du patrice Nicéphore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" +name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319"> +(retour) </a> Selon El-Kaïrouani, p. 40.</blockquote> + +<p>Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un +lieu appelé depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait +occuper Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux, +avaient débarqué à Souça et s'étaient établis en avant de cette +ville. Une forte colonne, envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua +avec l'impétuosité habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent +sur toute la ligne, et, ayant regagné en hâte le littoral, se +rembarquèrent sur leurs vaisseaux et rentrèrent en Orient. Après +ce succès, les Musulmans s'emparèrent de Djeloula, qu'ils mirent +au pillage et où ils trouvèrent un butin considérable. Des discussions +s'élevèrent alors entre les vainqueurs au sujet du partage +des prises, et il fallut en référer au khalife pour trancher ces différends.</p> + +<p>D'autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans +tous les cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général +Okba-ben-Nafa, qui avait déjà joué un rôle dans les premières +guerres d'Afrique, parcourut de nouveau le Fezzan, imposa +aux vaincus l'obligation d'embrasser l'islamisme, leva des tributs +considérables sur toutes les populations du sud, et revint vers +Barka après une campagne de cinq mois, dans laquelle les plus +grandes cruautés avaient été commises par les Arabes. Vers le +même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après avoir réduit +les localités du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de l'île de +Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de Fezara +(Kaïs), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en +Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des richesses +immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde +les statues d'or et d'argent apportées de Sicile, dans l'espoir d'en +obtenir un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un +grand scandale aux Musulmans<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> +<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" +name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320"> +(retour) </a> Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 99.</blockquote> + +<p><span class="sc">Okba, gouverneur de l'Ifrikiya</span >. <span class="sc">Fondation de Kaïrouan</span >.--Le +khalife nomma alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en +formant de cette contrée une nouvelle province de l'empire (669). +Ce général, qui était resté sans doute dans les environs de Barka, +reçut d'Orient des renforts, et, à la tête d'une armée d'une dizaine +de mille hommes, dans laquelle figuraient pour la première fois +des Berbères convertis, se mit en route vers l'ouest. Il parcourut +d'abord le Djerid, et s'empara de Gafsa et de quelques places du +pays de Kastiliya où les chrétiens tenaient encore. Selon son habitude, +il montra une rigueur extrême contre les infidèles et répandit +en Afrique la terreur de son nom.</p> + +<p>Du Djerid, Okba vint s'établir à l'endroit où son prédécesseur +Moaouïa avait campé, et y posa les fondations d'une ville destinée +à servir de centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traça +lui-même le plan des édifices publics de la nouvelle métropole +qu'il établit dans des proportions grandioses. Il lui donna le nom +de <i>Kaïrouan</i>, sur le sens duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement +était aride et désert et il fallut d'abord en expulser les bêtes +sauvages et les serpents. Les ruines des cités romaines environnantes, +et particulièrement celles d'une ville appelée Kamounïa ou +Kamouda, lui fournirent des matériaux en abondance. Tout en apportant +ses soins à l'édification de Kaïrouan, Okba étendait son +influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en reconnaissance +vers l'ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se grouper +autour de la nouvelle cité.</p> + +<p><span class="sc">Gouvernement de Dinar-Abou-el-Mohadjer</span >.--Sur ces entrefaites, +le khalife ayant replacé l'Ifrikiya sous l'autorité du défenseur +Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya +dans le Mag'reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé +Abou-el-Mohadjer, pour en prendre le commandement (vers 675). +C'est ainsi que l'on récompensait Okba des importants services +rendus, et cette manière d'agir paraîtrait inexplicable, si l'on n'y +retrouvait l'effet d'une de ces rivalités de race et d'opinion qui +divisaient si profondément les Arabes.</p> + +<p>Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l'accabla d'humiliations, +exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été données +par son maître. Mais la vengeance n'aurait pas été complète +si l'on ne s'était pas attaché à détruire l'œuvre du rival. Par l'ordre +de Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la +ville nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient, +exposa ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune +réparation et dut dévorer en silence son humiliation.</p> + +<p>Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ +d'Okba. A leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba. +Il est certain que ces indigènes avaient été en relations avec +Okba, peut-être même avaient-ils déjà accepté l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer +marcha contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux +environs de l'emplacement de Tlemcen. Les ayant forcés +d'accepter le combat dans ce lieu, il leur infligea une défaite dans +laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour éviter la mort, Koçéïla dut +se convertir à la religion de Mahomet; il fut traité alors avec bienveillance, +mais conservé par le vainqueur dans une demi-captivité. +Après avoir apaisé tous les germes de sédition, Dinar rentra en +Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les Grecs, retranchés +dans les places du nord. On dit qu'à la suite de ces opérations, +les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la +presqu'île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a> +<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" +name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321"> +(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 163. Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 611.</blockquote> + +<p><span class="sc">Deuxième gouvernement d'Okba</span >. <span class="sc">Sa grande expédition en Mag'reb</span >.--Moaouïa +étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu'il avait déjà +désigné comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba +obtenait la réparation de l'injustice qu'il avait éprouvée et était +nommé, pour la seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya.</p> + +<p>A la fin de l'année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour, +il jeta Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait +élevées et entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de +nouveau une population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de +Dinar, avec lequel il avait fini par se lier d'amitié.</p> + +<p>Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le +fanatisme ardent ne pouvait s'accommoder du repos, décida une +grande expédition dans le Mag'reb, afin de soumettre à son autorité +tous les Berbères de l'Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence +ses meilleurs guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs, +avec quelques troupes, à Kaïrouan, il donna le signal du départ. +Avant de se mettre en route, il adressa à ceux qu'il laissait derrière +lui, et notamment à ses fils, une allocution dans laquelle il +déclara qu'il s'engageait à ne s'arrêter que lorsqu'il ne rencontrerait +plus d'infidèles devant lui.</p> + +<p>Le général conduisit les troupes vers l'Aourès, afin de réduire +les populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans +l'indépendance. Il vint d'abord prendre position auprès de Bar'aï +et livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent +le désavantage; mais ceux-ci s'étant réfugiés dans la citadelle, +Okba n'osa en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et +eut à supporter une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens, +qui vinrent attaquer son camp et faillirent s'en rendre maîtres. +Les Arabes parvinrent cependant à repousser l'ennemi; mais +Okba renonça à courir les hasards de nouvelles luttes avec de tels +adversaires. Il se dirigea vers le Zab, alors habité par de nombreuses +tribus zenètes; dans les oasis se trouvaient aussi des populations +chrétiennes et quelques soldats grecs. Après plusieurs +combats, la victoire resta aux Musulmans, mais ces succès, chèrement +achetés, n'avaient pas pour conséquence cette soumission +générale qui était le but de l'expédition.</p> + +<p>Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> +<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, +où il trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient +quelques troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante +bataille. De là, le général musulman conduisit son armée +dans le Mag'reb extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une +grande opposition, la région maritime occupée par les Romara, +parvint à Ceuta, le seul point qui, dans ces régions éloignées, reconnût +encore l'autorité de Byzance. Le comte Julien, qui y commandait, +entretenait des relations beaucoup plus fréquentes avec +les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint au devant +d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements précis +sur l'intérieur de la contrée. Il lui apprit qu'il ne trouverait plus +de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les +plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbères +ne reconnaissant aucune autorité.</p> + +<p>Muni de ces renseignements, Okba s'enfonça dans le cœur des +montagnes marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de +Fès). Les Berbères Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités +lui opposèrent une vive résistance et il se trouva un moment +cerné au milieu d'elles. Un secours qui lui fut envoyé par les Mag'raoua +lui permit de se dégager, Reprenant l'offensive, il s'empara +de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva un riche +butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il descendit +vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces +régions, et atteignit enfin le rivage de l'Océan. On rapporte qu'ayant +fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu'il avait +accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi +de sa religion à combattre<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> +<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" +name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322"> +(retour) </a> C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" +name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323"> +(retour) </a> Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun, <i>Hist. +des Berbères</i>, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri (<i>loc. cit.</i>, +p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et suiv. Le Baïan, +t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Défaite de Tehouda</span >. <span class="sc">Mort d'Okba</span >.--Les Musulmans reprirent +alors le chemin de l'est, traînant à leur suite de nombreux esclaves +et rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait +amené avec lui, dans le Mag'reb, Koçéïla et Dinar, et n'avait négligé +aucune occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au +prince berbère d'écorcher un mouton en sa présence; contraint de +remplir ainsi le rôle d'un esclave, Koçéïla passait de temps en +temps sa main ensanglantée sur sa barbe en regardant Okba d'une +étrange façon. «Que signifie ce geste?» demanda le gouverneur. +«Rien, répondit le Berbère, c'est que le sang fortifie la barbe!»</p> + +<p>Les assistants expliquèrent à Okba qu'il fallait y voir une menace, +et Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un +homme d'un rang élevé parmi les siens, lui prédisant qu'il pourrait +bien s'en repentir. Mais Okba, gonflé d'orgueil par ses succès, +voyant les populations indigènes s'ouvrir devant lui avec crainte, +ne pouvait se croire menacé d'un danger immédiat; et cependant +une vaste conspiration s'ourdissait autour de lui. Koçéïla +avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa tribu et à ses alliés, +et tout était préparé pour la révolte.</p> + +<p>Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag'reb +comme soumis, renvoya son armée par détachements vers sa capitale. +Quant à lui, ne conservant qu'un petit corps de cavalerie, +il voulut reconnaître ces forteresses des environs de l'Aourès où il +avait éprouvé une résistance inattendue, afin d'étudier les moyens +de les réduire. Mais il avait compté sans la vengeance de Koçéïla. +Parvenu à Tehouda, au nord-est de Biskra, le général qui, depuis +quelque temps, était suivi par les Berbères, se trouva tout à coup +face à face avec d'autres ennemis, commandés par des chefs chrétiens. +La victoire, comme la fuite, était impossible, il ne restait +aux Arabes qu'à mourir en braves. Ils s'y résolurent sans faiblesse +et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, attendirent le +choc de l'ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été rendue et qui +pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes. Le +combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers +arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier +(683).</p> + +<p>Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a +le plus contribué à la conquête de l'Afrique par les Arabes, l'apôtre +farouche de l'islamisme chez les Berbères. D'un caractère vindicatif, +fanatique à l'excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre +ses victoires de massacres inutiles. Son tombeau est encore un +objet de vénération pour les fidèles et a donné son nom à l'oasis +qui le renferme.</p> + +<p><span class="sc">La Berbérie libre sous l'autorité de Koçéïla</span >.--Un seul cri de +guerre poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre +de Tehouda. En un instant, tous les Berbères furent en armes, +prêts à se ranger sous la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs +oppresseurs. Les débris des populations coloniales firent cause +commune avec eux.</p> + +<p>Zohéïr-ben-Kaïs essaya d'organiser la résistance, mais ses guerriers +avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu'à rentrer en +Orient. Force lui fut d'évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d'une +partie des habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt +Koçéïla, à la tête d'une foule immense, se présenta devant Kaïrouan +dont les portes lui furent ouvertes par les habitants. Grâce +aux ordres sévères donnés par le roi indigène, aucun pillage, aucun +excès ne fut commis, rare exemple de modération que les Musulmans +n'avaient pas donné et qu'ils se garderont bien d'imiter.</p> + +<p>La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla, +reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement +dans ce Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit +pour une tout autre destination. Une alliance étroite fut cimentée +entre lui et les chrétiens, qui reconnurent même son autorité. +Quant aux Berbères, en reprenant leur liberté, ils s'étaient empressés +de répudier le mahométisme, devenu pour eux le symbole +de l'asservissement.</p> + +<p>Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag'reb, +avec une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> +<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>. +La paix et la tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs +bienfaits dans ce pays désolé par la guerre; mais ce répit devait +être de courte durée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" +name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Hist. des Berbères</i>, t. I, p. 208 et suiv. En-Nouéïri, +p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Nouvelles guerres civiles en Arabie</span >.--La guerre civile, qui +avait de nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le +loisir de s'occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré +d'ennemis, ou plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l'étendard +de la révolte fut El-Houcéïn, deuxième fils d'Ali. Il comptait +sur l'appui des Arabes de l'Irak, mais il périt dans le combat de +Kerbela (le 10 octobre 680). Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a +été déjà plusieurs fois question, avait été le promoteur de la révolte +d'El-Houcéïn; il recueillit son héritage et sut gagner à sa +cause un grand nombre d'<i>Emigrés</i> et de parents ou d'amis du +prophète. La Mekke devint le centre de cette révolte; bientôt +Médine fut entraînée dans la conjuration, et les Oméïades se virent +expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé de traiter avec +les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée qui rentra en +possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et les habitants +emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient l'occasion +d'assouvir leur haine contre les Défenseurs.</p> + +<p>La Mekke, assiégée par l'armée du khalife, résistait avec vigueur, +lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, +les assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr +prit alors le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales, +rentra en possession de Médine et envoya des gouverneurs +en Irak et en Egypte.</p> + +<p>Pendant ce temps, l'anarchie était à son comble en Syrie. +Moaouïa, fils aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur; +mais aucune précaution n'avait été prise, et, conformément +aux principes posés par Omar, le khalifat devait se transmettre +par élection et non par hérédité. Une autre cause venait augmenter +le trouble: Moaouïa étant petit-fils d'un kelbite, les kaïsites +refusaient de le reconnaître, et ils ne tardèrent pas à se prononcer +pour Abd-Allah-ben-Zobéïr.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l'on vit les prétendants +surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête +à les appuyer. Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites, +l'oméïade Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites +(juillet 684). Peu après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains +dans la bataille dite de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan +était maître de la Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission +de l'Egypte fut obtenue par lui peu après, mais, dans le +Hedjaz, le fils de Zobéïr continuait à résister. Une armée de +quatre mille hommes envoyée pour surprendre Médine fut taillée +en pièces en avant de cette ville par Abd-Allah.</p> + +<p>Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda. +Il prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement +difficiles, car, en outre du puissant compétiteur contre lequel il +avait à lutter, et de l'anarchie qui s'étendait partout, il avait à réduire +deux redoutables ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles +nous devons entrer dans quelques détails, en raison du +rôle qu'elles sont appelées à jouer en Afrique.</p> + +<p><span class="sc">Les Kharedjites et les Chiaïtes</span >.--Nous avons indiqué précédemment +dans quelles conditions le schisme des Kharedjites s'était +formé. Se posant en réformateurs puritains, ne tenant aucun +compte des motifs de rivalité qui divisaient les Arabes, ils considéraient +ceux qui n'étaient pas de leur secte comme des infidèles, +et étaient ainsi les ennemis de tous. On a vu avec quelle rigueur +ils furent traités. Retirés dans l'Ahouaz, ils rompirent toutes relations +avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce passage du +Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune famille +infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient +que des impies et des incrédules!», ils décidèrent +bientôt le massacre de tous les <i>infidèles</i>. Ils vinrent, en répandant +des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur +que ces <i>têtes rasées</i><a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a> +<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a> inspiraient était si grande que les gens de +Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant +son secours.</p> + +<p>L'autre secte, celle des <i>Chiaïtes</i>, avait été formée par les partisans +d'Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait +être pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima +(épouse d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme +des attributs divins et prêchaient la soumission absolue à +ses paroles. C'était une secte essentiellement persane, se recrutant +de préférence parmi les affranchis originaires de cette nation<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> +<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>. +«Nulle autre secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'était +aussi simple et crédule, nulle autre n'avait ce caractère +d'obéissance passive». Leur chef Mokhtar arracha, par un hardi +coup de main, Koufa au lieutenant de Ben-Zobéïr (686), puis il +marcha contre les Syriens qui s'avançaient et les mit en déroute. +Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour par les troupes +du fils de Zobéïr; c'était un grand service rendu à son compétiteur +Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les Chiaïtes, +obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter avec +lui, et bientôt l'Irak reconnut son autorité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" +name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325"> +(retour) </a> Conformément à une prescription de leur secte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" +name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326"> +(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Mus. d'Espagne</i>, t. I, p. 158.</blockquote> + +<p><span class="sc">Victoire de Zohéïr sur les Berbères</span >. <span class="sc">Mort de Kocéïla</span >.--Malgré +les difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il +ne cessait de tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du +reste des appels pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel +Zohéïr demandait des renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, +un corps de plusieurs milliers d'Arabes lui fut envoyé, ainsi que des +secours en argent. Zohéïr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. +Kocéïla jugeant la position de Kaïrouan peu favorable pour la +défense, s'était retiré à Mems, à l'est de Sebiba, près de la branche +orientale de la Medjerda et y attendait, dans une position retranchée, +l'attaque de l'ennemi; des contingents grecs et des colons +latins étaient venus l'y rejoindre.</p> + +<p>Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis, +après avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha +contre l'ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les +indigènes, ayant vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens, +commencèrent à plier. Les Musulmans redoublèrent alors +d'ardeur et la victoire se décida pour eux. La déroute fut désastreuse. +Poursuivis l'épée dans les reins, les Berbères se jetèrent +en partie dans l'Aourès; les autres gagnèrent le Zab, où les Arabes +les relancèrent. La tribu des Aoureba fut à peu près détruite; ses +débris cherchèrent un refuge dans le Mag'reb central et se fixèrent +dans les montagnes qui environnent Fès, où ils se fondirent parmi +les autres Berbères. C'est un nom que nous n'aurons plus l'occasion +de prononcer.</p> + +<p><span class="sc">Zohéïr évacue l'Ifrikiya</span >.--Zohéïr rétablit ainsi l'autorité arabe +en Mag'reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple +indigène, malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité +n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le général +arabe manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife +n'était certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant +que Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous +le représentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les +qualités administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il +était bien loin pour suivre les événements d'Orient; or, tous ces +premiers conquérants avaient les yeux tournés vers l'est. El-Kairouani +prétend que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien +était lourd le fardeau dont il était chargé et craignit que son cœur +ne se corrompît au sein de la puissance et de l'abondance dont il +jouissait en Ifrikiya<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a> +<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>». Quoi qu'il en soit, il quitta Kaïrouan avec +ses principaux guerriers. Parvenu à Barka, il se heurta contre une +troupe de Grecs qui venaient de faire une descente et de ravager le +pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la supériorité de leur nombre, +et périt avec toute son escorte (690).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" +name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327"> +(retour) </a> P. 51.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort du fils de Zobéïr</span >. <span class="sc">Triomphe d'Abd-el-Malek</span >.--Abd-el-Malek +reçut la nouvelle du désastre d'Afrique alors qu'il était +occupé à réduire les Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis +l'Irak à son autorité, il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, +car il fallait, avant tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci +se flattait que le khalife n'oserait pas assiéger La Mekke. Il se +trompait. Bientôt l'armée syrienne, commandée par El-Hadjadj, +parut sous les murs de la ville sainte et en commença l'investissement +(692). Durant de longs mois, les assiégés résistèrent avec énergie à +toutes les attaques et supportèrent les tourments de la famine. Le +courage d'Abd-Allah était soutenu par sa mère, âgée de près de +cent ans; lorsque tout moyen de résister fut épuisé, elle répondit +stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu'il lui restait à faire: +«mourir!». Peu d'instants après, Abd-Allah, s'étant armé de pied +en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais celle-ci, apercevant +qu'il portait une cotte de maille, la lui fit enlever en disant: +«Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de cela.» Le +fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de +coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette +révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait +maître incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n'était-il +pas environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et +l'Irak sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux +avaient subi de honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables, +car la férocité de ces sectaires contre les païens s'accroissait +avec les difficultés qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le +vainqueur du fils de Zobéïr, fut chargé de réduire les rebelles et, +après deux années de luttes, il parvint, grâce à son énergie, à les +forcer de mettre bas les armes (696). Les Kelbites avaient contribué +pour beaucoup au triomphe du khalife et faisaient valoir avec arrogance +leurs services. Abd-el-Malek, irrité de leurs exigences, +accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et accabla d'humiliations +leurs rivaux.</p> + +<p><span class="sc">Situation de l'Afrique. La Kahéna</span >.--Libre enfin, le khalife +tourna ses regards vers l'Afrique et se disposa à tirer vengeance +de la défaite et de la mort de son lieutenant.</p> + +<p>Après la fuite des Arabes, la révolte s'était répandue de nouveau +chez les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait +imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables. +Dans les derniers temps une sorte d'apaisement s'était produit et +les indigènes de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorité d'une femme +Dihia ou Damïa, fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua +(Zénètes) de l'Aourès. Cette femme remarquable appartenait, +dit El-Kaïrouani, à une des plus nobles familles berbères ayant +régné en Afrique. «Elle avait trois fils, héritiers du commandement +de la tribu et, comme elle les avait élevés sous ses yeux, elle +les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur intermédiaire, +toute la tribu. Sachant par divination la tournure que chaque affaire +importante devait prendre, elle avait fini par obtenir, pour elle-même, +le commandement<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> +<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>.» Cette prétendue faculté de divination +fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d'<i>El-Kahéna</i>, (la +devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l'affirme Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> +<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>, +et il est possible que ce nom de Kahéna, que les Musulmans lui appliquaient, +avec un certain mépris, ait été, au contraire, parmi les +siens, une qualité quasi-sacerdotale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" +name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328"> +(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III, p. 193. +En-Nouéïri, p. 338 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" +name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329"> +(retour) </a> T. I, p. 208.</blockquote> + +<p>Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu'elle +prit à la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par +les auteurs. Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères +se joignirent à elle, dans ses retraites fortifiées de l'Aourès. +Ainsi le drapeau de l'indépendance berbère avait été relevé par +une femme qui avait su rallier les forces éparses de ce peuple, +calmer les rivalités et imposer son autorité même aux Grecs. La +situation avait donc changé de face en Berbérie et les Arabes allaient +en faire l'épreuve.</p> + +<p><span class="sc">Expédition de Haçane en Mag'reb</span >. <span class="sc">Victoire de La Kahéna</span >.--En +696, le khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes +en confia le commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide, +et l'envoya en Egypte, où son autorité était encore méconnue en +maints endroits. L'année suivante, il lui expédia l'ordre de marcher +sur le Mag'reb. «Je te laisse les mains libres, lui écrivit-il, +puise dans les trésors de l'Egypte et distribue des gratifications à +tes compagnons et à ceux qui se joindront à toi. Ensuite, va faire +la guerre sainte en Ifrikiya et que la bénédiction de Dieu soit +avec toi<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a> +<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" +name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 338.</blockquote> + +<p>Parvenu en Mag'reb avec son immense armée, Haçane entra à +Kaïrouan, dont la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla +attaquer et enlever Karthage. Les habitants eurent en partie le +temps de se réfugier sur leurs navires et de gagner les îles de la +Méditerranée. Quant aux troupes grecques, elles essayèrent de se +rallier à Satfoura, près de Benzert, mais ce fut pour essuyer un +véritable désastre. Sur ces entrefaites, une flotte byzantine, envoyée +de Constantinople, sous le commandement du patrice Jean, aborda +à Karthage. Appuyés par les indigènes et des aventuriers de toute +race, les Grecs rentrèrent facilement en possession de cette ville.</p> + +<p>Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable +qui ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane +revenait mettre le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées +eurent facilement raison des chrétiens, dont les débris se +rembarquèrent et regagnèrent l'Orient (698). Ce fut la dernière +tentative de l'empire pour conserver sa colonie africaine. Dès lors +les chrétiens restés en Ifrikiya se virent forcés d'unir intimement +leur sort à celui des indigènes. Après ces campagnes, Haçane dut +se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque repos à ses troupes +et se reformer avant d'entreprendre l'expédition de l'Aourès.</p> + +<p>Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte +en appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage. +Ayant appris que Haçane s'était mis en marche, elle descendit de +ses montagnes et alla détruire les remparts de Bar'aï, soit pour que +le général arabe ne s'attardât pas à en faire le siège et vînt directement +attaquer les Berbères dans le terrain qu'elle avait choisi, +soit pour qu'il ne pût s'appuyer sur aucun retranchement, s'il était +parvenu à l'enlever.</p> + +<p>Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille +sur les bords de l'Ouad-Nini, près de Bar'aï<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> +<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>. Au point du jour +on en vint aux mains. L'avant-garde berbère, commandée par un +ancien général de Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une +lutte acharnée, les Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis +en pleine déroute. Haçane, avec les débris de ses troupes, prit la +fuite vers l'est, poursuivi l'épée dans les reins jusqu'à Gabès: il +ne s'arrêta que dans la province de Barka, où il s'établit dans des +postes retranchés qui reçurent son nom: <i>Koçour Haçane</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" +name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette bataille; +mais nous adoptons l'indication d'En-Nouéïri qui est la plus +plausible.</blockquote> + +<p><span class="sc">La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions</span >.--Les Arabes +avaient laissé sur le champ de bataille un grand nombre d'entre +eux; de plus, quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, +étaient aux mains des vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté +et les mit en liberté, à l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yézid, +de la tribu de Kaïs, jeune homme d'une grande beauté, qu'elle +combla de présents et qu'elle adopta en faisant le simulacre de +l'allaiter, coutume qui, selon le Baïan, consacrait l'adoption chez +les Berbères. Nous verrons plus loin de quelle façon Khaled +reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois, les sauvages +Berbères donnaient une leçon d'humanité à ceux qui se présentaient +comme les apôtres du vrai Dieu et qui n'employaient d'autres +moyens que la violence, le meurtre et la dévastation.</p> + +<p>L'Ifrikiya et même, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le +Mag'reb, reconnurent alors l'autorité de la Kahéna. De quelle +façon exerça-t-elle le pouvoir suprême? D'après un passage d'En-Nouéïri, +la Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que, +prévoyant le retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en +faisant le vide devant eux. «Les Arabes veulent s'emparer des +villes, de l'or et de l'argent, tandis que nous, nous ne désirons +posséder que des champs pour la culture et le pâturage. Je pense +donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre: c'est de ruiner le pays pour +les décourager<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a> +<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>.» Tel fut son raisonnement et, passant aussitôt à +l'exécution, elle envoya des agents dans toutes les directions, ruiner +les villes, renverser les édifices, détruire et incendier les jardins. +De Tunis à Tanger, le pays qui, au dire des auteurs, n'était qu'une +succession de bosquets, fut transformé en désert.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" +name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 340.</blockquote> + +<p>Ce sacrifice était héroïque. Il a été pratiqué plus d'une fois par +des patriotes préférant leur propre ruine à la servitude; mais les +Berbères n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intérêts +immédiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, +comme une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts +plateaux dénudés, contre les gens du littoral établis dans les campagnes +ombragées et fraîches. Rien ne pouvait être plus sensible +à ces petits cultivateurs que de voir disparaître en un jour, avec +leur fortune, le fruit d'efforts séculaires. Aussi furent-ils profondément +irrités et se détachèrent-ils de la Kahéna.</p> + +<p><span class="sc">Défaite et mort de la Kahéna</span >.--Après sa retraite, Haçane +était resté à Barka, où il avait reçu du khalife l'ordre d'attendre des +renforts. Mais le Khoraçan venait de se mettre en révolte (700); +un Kaïsite du nom de Abd-er-Rahman s'était fait proclamer khalife +et bientôt Basra et Koufa étaient tombées aux mains des rebelles. +En 703, Abd-er-Rahman ayant été tué, la révolte ne tarda pas à +être apaisée et le khalife put s'occuper du Mag'reb.</p> + +<p>Haçane, après avoir reçu des renforts et de l'argent, se mit en +marche, parfaitement renseigné sur la situation en Berbérie par +les nouvelles que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de +la Kahéna, au moyen d'émissaires secrets.</p> + +<p>A l'approche de l'ennemi, la Kahéna ne se fit pas d'illusion sur +le sort qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer à des pratiques +divinatoires ce que sa perspicacité lui faisait entrevoir.</p> + +<p>Ayant réuni ses fils, elle leur dit: «Je sais que ma fin approche; +lorsque je regarde l'Orient, j'éprouve à la tête des battements qui +m'en avertissent<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> +<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>»; elle leur ordonna de faire leur soumission +au général arabe et de se mettre à son service, ce qui semble indiquer +une intention de se venger des Berbères, dont la lâcheté +allait causer sa perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prît +la fuite, mais elle repousssa avec indignation ce conseil. «Celle +qui a commandé aux chrétiens, aux Arabes et aux Berbères, dit-elle, +doit savoir mourir en reine!»</p> + +<p>Dans quelle localité la Kahéna attendit-elle le choc des Arabes? +S'il faut en croire El-Bekri, elle se serait retranchée dans le château +d'El-Djem, qui aurait été appelé pour cela <i>Kasr-el-Kahena</i>; +mais il est plus probable qu'elle se retira dans l'Aourès, car il +résulte de l'étude comparée des auteurs que Haçane marcha directement +vers cette montagne, en passant par Gabès, Gafça et le pays +de Kastiliya. Quand il fut proche du campement de la reine berbère, +il vit venir au devant de lui les deux fils de celle-ci, accompagnés +de l'Arabe Khaled. Les deux chefs indigènes furent conduits +par son ordre à l'arrière-garde; quant à Khaled, il reçut le commandement +d'un corps d'attaque.</p> + +<p>La bataille fut longue et acharnée et, pendant un instant, le +succès parut se prononcer pour les Berbères; mais, dit En-Nouéïri, +Dieu vint au secours des Musulmans, qui finirent par remporter la +victoire. La Kahéna y périt glorieusement. Selon une autre version, +elle aurait été entraînée dans la déroute et atteinte par les Arabes +dans une localité qui fut appelée en commémoration <i>Bir-el-Kahéna</i>. +Sa tête fut envoyée à Abd-el-Malek<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> +<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>. Telle fut la fin de cette +femme remarquable, et l'on peut dire qu'avec elle tomba l'indépendance +berbère<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> +<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" +name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333"> +(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 54.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" +name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334"> +(retour) </a> <i>Ibid</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" +name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et suiv. En-Nouéïri, +p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.</blockquote> + +<p><span class="sc">Conquête et organisation de L'Ifrikiya par Haçane</span >.--Après la +défaite de leur reine, les Berbères de cette région se soumirent en +masse au vainqueur et acceptèrent l'islamisme. Ils fournirent à +Haçane un corps de douze mille auxiliaires à la tête desquels les +fils de la Kahéna furent placés. Grâce à ce renfort, le général +arabe put compléter sa victoire en réduisant les autres centres de +résistance où les Grecs, aidés des indigènes, tenaient encore; puis +il rentra à Kaïrouan. Il s'occupa alors de régler les détails de +l'administration, et notamment de la fixation de l'impôt foncier +(<i>kharadj</i>), auquel il soumit les populations berbères et celles d'origine +chrétienne<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> +<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>.</p> + +<p>Ce fut, sans doute, vers cette époque qu'il établit à Tunis une +colonie de mille familles coptes venues d'Egypte<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a> +<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>. Mais c'est en vain +que Haçane s'était mérité le surnom de «<i>vieillard intègre</i>». Les +grandes richesses rapportées de ses expéditions, et conservées par +lui pour le khalife, faisaient des envieux et bientôt il se vit dépossédé +de son commandement par le gouverneur de l'Egypte et +reçut l'ordre de se rendre en Orient. Il partit en emportant tout ce +butin qui avait servi de prétexte à sa révocation et dont on le +dépouilla à son passage en Egypte. Mais il avait su conserver ce +qu'il possédait de plus précieux et put enfin le remettre au khalife, +en se justifiant de toute inculpation. On voulut lui restituer son +commandement, mais il protesta qu'il ne servirait plus la dynastie +oméïade.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" +name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" +name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337"> +(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 55.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie</span >.--En 705, +Mouça-ben-Nocéïr arriva à Kaïrouan avec le titre de gouverneur +de l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut +dès lors indépendante de l'Egypte. Il trouva un commencement +d'organisation en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie +était à son comble: les tribus berbères étaient toutes en lutte les +unes contre les autres. Les Mag'raoua en profitaient pour s'étendre +au nord et à l'ouest, au détriment des Sanhadja. «Conquérir +l'Afrique est chose impossible, avait écrit le précédent gouverneur +au khalife; à peine une tribu berbère est-elle exterminée, qu'une +autre vient prendre sa place<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a> +<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>.» Le Mag'reb était couvert de +ruines et changé en solitude.</p> + +<p>Les détails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes +du gouvernement de Mouça sont contradictoires. Il paraît probable +qu'il commença par rétablir la tranquillité dans l'Ifrikiya et le +Mag'reb central, au moyen d'expéditions dans lesquelles il déploya +la plus grande rigueur. En même temps il s'appliquait à former de +bonnes troupes indigènes et à organiser une flotte au moyen de +laquelle il pût piller les îles de la Méditerranée. Cela fait, il entreprit +une campagne dans l'ouest, où les Berbères n'avaient pas +revu d'Arabes depuis Okba; aussi avaient-ils repris leur liberté et +répudié le culte musulman. Il infligea d'abord une défaite aux +R'omara, mais, parvenu à Ceuta, il trouva cette ville en état de +défense, sous le commandement du comte Julien, et essaya en vain +de la réduire. Il fit dés razzias aux environs, espérant affamer la +place; mais Julien recevait par mer des vivres d'Espagne, et +chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans leur faisait +éprouver de rudes échecs<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> +<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a>. Abandonnant ce siège, Mouça pénétra +au cœur de l'Atlas et attaqua et réduisit les tribus masmoudiennes. +Après s'être avancé jusqu'au Sous, il traversa le pays de Derâ et +porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de Sidjilmassa<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a> +<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>. +Ayant soumis toutes ces contrées et exigé des otages de chaque +tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" +name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 229.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" +name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339"> +(retour) </a> <i>Akhbar Madjouma</i>, apud Dozy, <i>Recherches sur l'histoire de l'Espagne</i>, +t. I, p. 45.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" +name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340"> +(retour) </a> Tafilala.</blockquote> + +<p>Le gouverneur plaça à Tanger un berbère converti du nom de +Tarik, auquel il laissa un corps nombreux de cavaliers indigènes. +Vingt-sept Arabes restèrent également dans la contrée pour instruire +les Berbères dans la religion musulmane. Vers 708, le gouverneur +rentra à Kaïrouan en rapportant un butin considérable +dont le quint fut envoyé au khalife. Il s'occupa avec activité des +intérêts de la religion. «Toutes les anciennes églises des chrétiens +furent transformées en mosquées», dit l'auteur du Baïan. La conquête +de l'Afrique septentrionale était terminée; mais ce théâtre +n'était déjà plus assez vaste pour les Arabes; ils allaient reporter +sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la chrétienté dans ses +fondements. Déjà, depuis quelques années, ils exécutaient d'audacieuses +courses sur mer et portaient la dévastation sur les rivages +de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares.</p> + +<p>Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consommé l'asservissement +du peuple berbère aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane. +Mais, si la Berbérie avait changé de maîtres, aucun élément +nouveau de population n'y avait été introduit. Le gouverneur +arabe de Kaïrouan remplaçait le patrice byzantin de Karthage. +De petites garnisons laissées dans les postes importants, des missionnaires +parcourant les tribus pour répandre l'islamisme, ce fut +à quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se laissant extérieurement +arabiser, demeura purement berbère. La faiblesse de +l'occupation, qui ne fut pas complétée par une immigration coloniale, +devait permettre aux indigènes de se débarrasser bientôt de +la domination du khalifat.</p> +<a name="b3" id="b3"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--RÉVOLTE KHAREDJITE</h4> + +<p class="mid">709--750</p> + +<p>Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Conquête +de l'Espagne par Tarik et Mouça. Destitution de Mouça.--Situation +de l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement +d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.--Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; +il est assassiné.--Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement +de Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans +en Gaule; bataille de Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Révolte +de Meicera, soulèvement général des Berbères.--Défaite de +Koltoum à l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Révolte +de l'Espagne; les Syriens y sont transportés.--Abd-er-Rahman-ben-Habib +usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie +oméïade: établissement de la dynastie abbasside.</p> + +<p><span class="sc">Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne</span >.--Si +toute résistance ouverte avait cessé en Afrique, le pays ne +pouvait cependant pas être considéré comme soumis d'une façon +définitive. Les Berbères étaient plutôt épuisés que domptés, et l'on +devait s'attendre à de nouvelles révoltes, aussitôt qu'ils auraient +eu le temps de reprendre haleine. Un événement inattendu vint en +ajourner l'explosion, en fournissant un aliment aux forces actives +berbères.</p> + +<p>En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, étant mort, un de ses +guerriers, nommé Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-être y +fut porté par acclamation, au détriment des fils de son prédécesseur, +nommés Sisebert et Oppas<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> +<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>. Ceux-ci vinrent à Ceuta +demander asile au comte Julien et furent rejoints en Afrique par +les partisans de la famille spoliée. Peut-être faut-il ajouter à cela +la tradition d'après laquelle une fille de Julien, qui se trouvait à +la cour des rois goths, aurait été outragée par Roderik. Toujours +est-il que Julien devint l'ennemi le plus acharné de cette dynastie +et ne songea qu'à tirer de son chef la plus éclatante vengeance. +Entré en relations avec Tarik, gouverneur de Tanger, il ouvrit à +ce Berbère son petit royaume et le poussa à envahir l'Espagne, lui +offrant de lui servir de guide et lui donnant des renseignements +précieux sur l'intérieur du pays.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" +name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341"> +(retour) </a> <i>Akhbar Madjouma, loc. cit.</i>, p. 46.</blockquote> + +<p>Le khalife Abd-el-Malek était mort et avait été remplacé par son +fils El-Oualid, en 705. Mouça ne pouvait se lancer dans une entreprise +telle que la conquête de l'Espagne, sans lui demander son +assentiment; mais le khalife voulut avant tout qu'on reconnût bien +les lieux. «Faites explorer l'Espagne par des troupes légères, mais +gardez-vous d'exposer les Musulmans aux périls d'une mer orageuse,» +telles furent ses instructions. En conséquence, Mouça +chargea un de ses clients nommé Tarif d'aller faire une reconnaissance, +et lui confia dans ce but quatre cents hommes et cent +chevaux<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> +<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>. Ayant abordé à l'île qui reçut son nom (Tarifa), ce +général occupa Algésiras et reconnut que sa baie était fort propice +à un débarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin +et de belles captives (710).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" +name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342"> +(retour) </a> <i>Akhbar Madjouma, loc. cit.</i>, p. 47.</blockquote> + +<p><span class="sc">Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça</span >.--Le khalife ayant +alors autorisé l'expédition, on établit un camp près de Tanger et +bientôt une armée de sept ou huit mille Berbères convertis, avec +trois cents Arabes<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> +<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a> comme chefs, s'y trouva concentrée. En mai +711, l'armée traversa le détroit, au moyen de quatre navires fournis +sans doute par Julien, et aborda au pied du mont Calpé, qui +fut appelé du nom du chef de l'expédition <i>Djebel Tarik</i>. Ce général +reçut encore un renfort de cinq mille Berbères, puis, ayant +brûlé ses vaisseaux, il pénétra dans l'intérieur du pays, guidé par +le comte Julien.</p> + +<p>Roderik était occupé à combattre les Basques, dans le nord de +son royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il réunit des +forces s'élevant, dit-on, à cent mille hommes, et marcha contre +les ennemis. La rencontre eut lieu en un endroit appelé par +certains auteurs arabes Ouad-Bekka<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a> +<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>, et les ennemis en vinrent +aux mains le 17 juillet. Pendant huit ou neuf jours consécutifs, il +y eut une suite de combats, mais les ailes de l'armée des Visigoths +ayant lâché pied, le centre, où se trouvait le roi, eut à supporter +tout l'effort des Musulmans. Roderik mourut en combattant et son +armée se débanda. D'après la chronique que nous avons plusieurs +fois citée, le roi goth aurait confié le commandement des deux +ailes de son armée aux fils de Wittiza, réconciliés avec lui; mais +ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur, l'auraient trahi en entraînant +les troupes confiées à leurs ordres<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a> +<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" +name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343"> +(retour) </a> On a beaucoup discuté sur le chiffre et la composition de cette armée +expéditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis à cet +égard par En-Nouéïri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245, et El-Kaïrouani, +p. 58. L'<i>Akhbar Madjouma</i> donne le chiffre de 7,000 Berbères.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" +name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344"> +(retour) </a> D'autres ont écrit ouad Leka, et cette rivière a été assimilée au +Guadalete. Mais Dozy a établi qu'il faut adopter Ouad-Bekka, contrée +qui se trouve à une lieue au nord de l'embouchure du Barbate, non +loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et Cornil.» (<i>Recherches +sur l'histoire de l'Espagne</i>, t. I, p. 314 et suiv.).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" +name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345"> +(retour) </a> <i>Akhbar Madjouma</i>.</blockquote> + +<p>Les chrétiens, s'étant ralliés auprès d'Ejiça, y essuyèrent une +nouvelle défaite. Ce double succès mit fin à l'empire des Goths et +ouvrit l'Espagne aux Musulmans.</p> + +<p>Tarik, sans tenir compte des ordres de Mouça qui lui avait fait +dire de l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolède, +alors capitale de l'Espagne, tandis que trois corps détachés allaient +prendre possession de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'étant +rendu maître de Tolède, il y réunit toutes ses prises, qui étaient +considérables, pour les remettre au gouverneur de l'Afrique. +Lorsqu'une ville était enlevée, les Musulmans armaient les Juifs s'y +trouvant et les chargeaient de la défendre; puis ils continuaient +leur route<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> +<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>.</p> + +<p>Mouça avait appris avec une vive jalousie les succès de son +lieutenant, et il s'était décidé aussitôt, malgré son grand âge, à se +rendre en Espagne. C'était un homme de très basse extraction, +dominé par la soif de l'or, et cette passion n'avait pas été sans lui +attirer de graves affaires. Ayant réuni une armée de quinze à dix-huit +mille guerriers, tant arabes que berbères, il partit pour +l'Espagne, en laissant l'Ifrikiya sous le commandement de son +fils Abd-Allah et débarqua à Algésiras pendant le mois de ramadan +93 (juin-juillet 712). Au lieu de traverser les pays conquis par +Tarik, Mouça voulut suivre une nouvelle voie et conquérir aussi +des lauriers; des chrétiens lui servirent, dit-on, de guides. Carmona +et Séville tombèrent en son pouvoir, mais il fut arrêté par +Mérida<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a> +<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, ville somptueuse qui contenait un nombre considérable +d'habitants, et dont il dut entreprendre un siège régulier. Ce ne +fut qu'en juin 713 qu'il parvint à se rendre maître de Mérida, +après une résistance héroïque des assiégés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" +name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 55.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" +name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347"> +(retour) </a> L'antique Emerita-Augusta.</blockquote> + +<p>Sur ces entrefaites, Mouça, s'étant rendu à Tolède, se rencontra +auprès de cette ville avec Tarik. Il avait conçu contre celui-ci +une violente jalousie qui s'était transformée en haine ardente; +aussi, bien que son lieutenant se présentât avec l'attitude la plus +respectueuse, il l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence, +alla jusqu'à le frapper au visage; puis il le fit jeter dans +les fers et aurait ordonné sa mort, si des officiers ne s'étaient interposés. +Cette conduite souleva contre lui une véritable réprobation, +dont l'expression fut portée au khalife<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> +<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" +name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouéïri, p. 345. El-Kaïrouani, +p. 57 et suiv. El-Marrakchi (<i>Hist. des Almohades</i>, édit. arabe de Dozy, +Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).</blockquote> + +<p><span class="sc">Destitution de Mouça</span >.--Tandis que les Berbères, conduits par +les Arabes, conquéraient l'Espagne au khalifat, les armées musulmanes +s'emparaient de Samarkand, et s'avançaient victorieuses +vers l'est, à travers l'Inde, jusqu'à l'Himalaya. L'histoire n'offre +peut-être pas d'autre exemple de succès aussi grands dans un règne +aussi court que celui d'El-Oualid. Mais ce prince n'entendait pas +partager sa puissance avec ses généraux, et il trouvait que les contrées +sur lesquelles s'étendait l'autorité de Mouça étaient bien +grandes. Aussi, saisit-il avec empressement l'occasion fournie par +l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui intimer l'ordre de se +présenter devant lui.</p> + +<p>Mouça, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrénées, +ne voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel +émissaire vint prendre par la bride sa monture, pour le décider à +s'arrêter. Le gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement à +son fils Abd-el-Aziz, rentra à Kaïrouan pour se préparer au départ. +Son troisième fils, Abd-el-Malek, fut placé à Ceuta, afin de +commander le détroit. En 715, Mouça partit pour l'Orient, emportant +un butin considérable, enlevé aux palais et aux églises de +la péninsule. A sa suite marchaient enchaînées trente mille esclaves +chrétiennes<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> +<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>. Ces riches présents ne purent désarmer la colère +du khalife qui l'accabla de reproches et le frappa d'une forte amende. +Peu de jours après, El-Oualid cessait de vivre et était remplacé +par son frère Soléïman. C'était la chute des kaïsites; mais +Mouça, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans l'ombre +jusqu'à sa mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" +name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349"> +(retour) </a> Il est inutile de faire ressortir l'exagération de ce chiffre.</blockquote> + +<p><span class="sc">Situation de l'Afrique et de l'Espagne</span >.--Cependant, en Afrique, +les Berbères continuaient à se jeter en foule sur l'Espagne. +La vue des prises rapportées par Mouça avait enflammé leur +cupidité et redoublé l'ardeur des néophytes. Aussitôt qu'un groupe +était prêt, on l'envoyait à la <i>guerre sainte</i>, et ce courant ininterrompu +permettait de se porter en avant, car les premiers arrivés +s'étaient établis dans le territoire conquis. Les Arabes, profitant de +la conquête faite par les Berbères, avaient commencé par garder +pour eux la fertile Andalousie. Quant aux Africains, on les avait +relégués dans les plaines arides de la Manche et de l'Estramadure, +dans les âpres montagnes de Léon, de Galice, d'Asturie, où il +fallait escarmoucher sans cesse contre les chrétiens mal domptés<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> +<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>. +Les Musulmans, poussés par derrière par les arrivées incessantes, +n'allaient pas tarder à franchir les Pyrénées. Des chefs arabes les +conduisaient au pillage de la chrétienté.</p> + +<p>Mouça avait partagé entre ses guerriers les terres et le butin +conquis par les armes, en réservant toutefois le cinquième pour +le prince. Les terres ainsi réservées formèrent le domaine public +et furent cultivées par des indigènes, chrétiens ou convertis, qui +reçurent comme salaire le cinquième des récoltes, en raison de +quoi ils furent appelés <i>khemmas</i>. Dans les localités où les populations +s'étaient soumises en vertu de traités, les chrétiens conservèrent +leurs terres et leurs arbres, à charge de payer un impôt +foncier. Du reste, un grand nombre de chrétiens embrassèrent +l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour échapper +aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces apostats +répondaient aux reproches de leurs prêtres: «Si le catholicisme +était la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livré notre pays, qui +pourtant était chrétien, aux sectateurs d'un faux prophète? Pourquoi +les miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvelés, +alors qu'ils auraient pu sauver notre patrie?»<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> +<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" +name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 255.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" +name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351"> +(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'hist. de l'Espagne</i>, t. I, p. 19 et passim. + +<p>Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continué à étendre les conquêtes +des Musulmans. Séduit par les charmes de la belle Egilone, veuve +de Roderik, il l'avait épousée, bien qu'elle fût chrétienne. Il vivait +en roi à Séville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations +chrétiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance +La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers +conquis les armes à la main appartiennent aux vainqueurs, déduction +faite du cinquième revenant au <i>prince</i>. Les terres appartiennent au prince +seul, lorsqu'elles sont acquises par traité ou échange. Les Infidèles +peuvent acheter la faveur de continuer à les exploiter, en payant la Djazia +(tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont frappés d'un +cens déterminé, appelé <i>Kharadj</i>. L'infidèle se débarrasse de ces charges +en devenant musulman. Le cinquième prélevé sur les dépouilles doit être +employé par le prince en dépenses d'intérêt général.</p> + +<p>Voir <i>Institutions du +droit musulman relatives à la guerre sainte</i>, par Reland, trad. Solvet (Alger, +1838), et Koran, sour. 8, v. 42.</p></blockquote> + +<p>irritait, le fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient à l'influence +d'Egilone, et les ennemis du gouverneur répétaient qu'il était sur +le point d'abandonner l'islamisme et de se déclarer roi indépendant.</p> + +<p><span class="sc">Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid</span >.--Cependant le khalife +Soléïman, après avoir cherché un homme digne de sa confiance, +nomma comme gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, +et le chargea de réclamer aux fils de Mouça des sommes considérables, +sous le prétexte que leur père ne s'était pas acquitté des +amendes à lui imposées. Dès son arrivée en Afrique, le nouveau +gouverneur fit arrêter Abd-Allah et Abd-el-Malek et les tint dans +une étroite captivité; El-Kairouani prétend même qu'ils furent +mis à mort.</p> + +<p>Ces procédés n'étaient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au +khalife. On dit qu'il rompit entièrement avec lui. Ne pouvant songer +à l'attaquer ouvertement, Soléïman écrivit secrètement à El-Habib-ben-Abou-Obéïda, +petit-fils du grand Okba, qui se trouvait +en Espagne, et le chargea de le débarrasser de ce compétiteur +par l'assassinat. Une conspiration s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et +les conjurés le mirent à mort en pleine mosquée, pendant qu'il +prononçait la prière du vendredi. Sa tête fut envoyée au khalife<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a> +<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a> +(août-septembre 715). Le commandement de l'Espagne resta quelque +temps entre les mains d'un neveu de Mouça-ben-Nocéïr, +nommé Ayoub; peu après, Mohammed-ben-Yezid, qui avait pris +en mains l'administration de toutes les conquêtes de l'ouest, +envoya comme lieutenant dans la péninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" +name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 379.</blockquote> + +<p><span class="sc">Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah</span >.--En octobre 717, le +khalife Soléïman, étant mort, fut remplacé par Omar II. Peu après, +Mohammed-ben-Yezid était rappelé et Ismaïl-ben-Abd-Allah, +petit fils d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement +du Mag'reb. Il arriva avec l'ordre d'appliquer tous ses soins à +achever la conversion des Berbères. Il paraît même que le khalife +adressa aux indigènes du Mag'reb un manifeste qui fut répandu +dans toute la contrée et qui eut pour conséquence d'entraîner un +grand nombre de conversions<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> +<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>. Des missionnaires envoyés dans +les régions reculées furent chargés d'éclairer les néophytes sur la +pratique et les obligations de leur nouveau culte, car ils étaient +fort ignorants sur ces matières; on obtint des résultats réels.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" +name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353"> +(retour) </a> Fotouh-El-Boldane, cité par Fournel, <i>Berbers</i>, p. 270.</blockquote> + +<p>Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indigènes chrétiens +avaient pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer à résider dans +leurs territoires et à pratiquer leur culte, en payant la capitation. +Mais, soit que les ordres du khalife n'aient plus autorisé cette tolérance, +soit que les prêtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu +des intrigues parmi ces populations, en les poussant à la révolte, +ainsi que l'affirme El-Kaïrouani<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> +<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>, les privilèges accordés aux chrétiens +leur furent retirés, et ils durent se convertir ou émigrer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" +name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354"> +(retour) </a> P. 63.</blockquote> + +<p>Ces mesures de coercition commencèrent à amener de la fermentation +chez les Berbères qui étaient travaillés depuis quelque +temps par des réfugiés kharedjites.</p> + +<p>En Espagne, où Es-Samah avait remplacé El-Horr, les Musulmans +avaient achevé la conquête des pays et commençaient à se +lancer dans les défilés des Pyrénées.</p> + +<p><span class="sc">Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem. Il est assassiné</span >.--Le +règne d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prédécesseur. +En février 720, ce prince mourait et Yezid II lui succédait. +Avec ce khalife, le parti kaïsite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, +affranchi d'El-Hadjadj, fut retiré de la prison où il +avait été détenu pendant les règnes précédents, et nommé au gouvernement +du Mag'reb. Ce chef, qui, étant vizir de Syrie, avait +traité avec une grande rigueur les populations de cette contrée, +pensa qu'il pourrait agir de même à l'égard des Berbères. Il commença +à mettre en pratique tout un système de vexations contre +eux et voulut leur imposer, en outre des autres charges, la capitation. +Les indigènes protestèrent, déclarant qu'ils étaient Musulmans +et, par conséquent, affranchis de cette charge; mais leur +doléances furent brutalement repoussées. Le gouverneur s'était +entouré d'une garde berbère et il comptait s'assurer, par des faveurs, +sa fidélité. Ayant voulu imposer à ses soldats l'obligation +de porter des inscriptions tatouées sur les mains<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> +<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>, selon l'usage des +Grecs, les gardes, irrités de ce qu'ils considéraient comme une +humiliation, assassinèrent le gouverneur pendant qu'il faisait la +prière du soir, dans la mosquée. Les Berbères écrivirent alors au +khalife pour protester de leur dévouement et demander qu'on leur +rendît leur ancien gouverneur Mohammed-ben-Yezid. Peut-être +celui exerça-t-il, durant quelques jours, le pouvoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" +name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355"> +(retour) </a> Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le mot +«garde» (<i>Berbers</i>, p. 272).</blockquote> + +<p>Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite +de leur gouverneur Es-Samah<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> +<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>, avaient fait une expédition dans +les Gaules. Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtèrent +contre Eude, duc d'Aquitaine, et essuyèrent une défaite dans +laquelle presque tous les guerriers restèrent sur le champ de bataille. +Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les +restes de l'armée (721). Dans la Galice, un noyau de résistance nationale +s'était formé, à la voix de Pélage, qui avait été proclamé +roi par ses compatriotes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" +name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356"> +(retour) </a> Ce chef avait dû être nommé en Espagne, ainsi que nous l'avons +dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouéïri attribue à celui-ci +les faits que nous retraçons (p. 357).</blockquote> + +<p><span class="sc">Gouvernement de Bichr-ben-Safouane</span >.--Sur ces entrefaites, le +khalife ayant nommé au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane +de la tribu de Kelb, ce général arriva à Kaïrouan et un de +ses premiers actes fut d'envoyer en Espagne Anbaça le kelbite, +avec mission de relever les armes musulmanes, et surtout d'augmenter +le tribut fourni au khalifat par cette province (721). Pour +obtenir ce résultat, le gouverneur ne trouva rien de mieux que +de faire payer aux chrétiens un double impôt<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> +<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" +name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 227.</blockquote> + +<p>Après avoir apaisé les séditions qui s'étaient produites sur différents +points de la Berbérie, Bichr alla en Orient présenter ses +hommages et ses présents au nouveau khalife Hicham, qui avait +remplacé son frère Yezid II, mort en 724. Confirmé dans ses fonctions, +le gouverneur revint à Kaïrouan. Peu après, Anbaça +étant mort, il nomma à sa place Yahïa-ben-Selama le kelbite. Cet +officier s'attacha à faire restituer aux chrétiens les biens qui leur +avaient été enlevés par son prédécesseur.</p> + +<p>Eh 727, Bichr fit une expédition en Sicile et revint chargé de +butin. Quelques mois après, le gouverneur cessait de vivre; avant +de mourir, il avait désigné pour lui succéder un de ses compatriotes, +espérant que le khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas +ainsi et le kelbite se disposa à résister, même par les armes, au +nouveau chef.</p> + +<p><span class="sc">Gouvernement de Obéïda-ben-Abd-er-Rahman</span >.--Hicham, qui +depuis le commencement de son règne avait favorisé les Yéménites, +sembla, à partir de ce moment, faire pencher la balance +pour leurs rivaux. Ce fut ainsi qu'il nomma au gouvernement de +l'Afrique un kaïsite nommé Obeïda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, +prévenu des dispositions hostiles de la population de Kaïrouan, +arriva à l'improviste devant cette ville, à la tête d'une +troupe de gens de sa tribu, et s'en empara par surprise. «Il sévit +contre les kelbites, avec une cruauté sans égale. Après les avoir fait +jeter dans les cachots, il les mit à la torture et, afin de contenter la +cupidité de son souverain, il leur extorqua des sommes énormes<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a> +<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>.»</p> + +<p>L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, régné à peu près +sans conteste en Espagne. Obéïda envoya dans la péninsule plusieurs +officiers qui ne purent parvenir à se faire accepter. Enfin, +en 729, le kaïsite Haïtham-ben-Obéïd arriva en Espagne avec des +forces suffisantes et se fit l'exécuteur de toutes les haines de sa +tribu: quiconque avait un nom ou une fortune fut livré au supplice, +et le pays gémit pendant près d'un an sous la tyrannie la +plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprimés parvinrent à la cour +d'Orient, et, en présence de tels excès, le khalife n'hésita pas à +destituer Haïtham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, yéménite de +race, fut nommé gouverneur à sa place. Quant à Haïtham, il fut +accablé d'opprobres et renvoyé, chargé de fers, à Obéïda, qui se +contenta de le tenir en prison, malgré les ordres du khalife. Les +Kelbites attendaient sa mort comme réparation à eux légitimement +due; voyant qu'il allait échapper à leur vengeance, ils adressèrent +à Hicham une pièce de vers dans laquelle ils lui exposèrent éloquemment +leurs doléances, en lui laissant entendre qu'un tel déni +de justice aurait pour conséquence de les pousser à la révolte.</p> + +<p>Le khalife tenait avant tout à conserver l'Espagne; il destitua +Obéïda et lui envoya l'ordre d'avoir à se présenter devant lui<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> +<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" +name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358"> +(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 220.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" +name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359"> +(retour) </a> Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. <i>El Marrakchi</i> (Ed. or. de Dozy, +p. 6 à 11).</blockquote> + +<p><span class="sc">Incursions des Musulmans en Gaule. Bataille de Poitiers</span >.--Le +premier soin d'Abd-er-Rahman, nommé au commandement +de l'Espagne, avait été de préparer une grande expédition contre +les Gaules. Il tenait à venger les désastres de Toulouse, et il était +attiré par la richesse de ces campagnes, qu'il avait parcourues +avec Samah. Un certain Othman, officier berbère qui commandait +la limite septentrionale, était entré en relations avec Eude et avait +obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman, considérant ce fait +comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman, le défit et +envoya au khalife la tête du traître et sa femme. Le duc d'Aquitaine, +occupé alors à repousser une invasion de Karl, duc des +Franks, n'avait pu venir en aide à son gendre<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> +<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" +name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360"> +(retour) </a> Henri Martin, <i>Histoire de France</i>, t. II, p. 190 et suiv.</blockquote> + +<p>En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts +d'Afrique et réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées +et inonde l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous +les murs de Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, +mais la fortune est infidèle au prince chrétien: son armée est +écrasée et, s'il échappe au désastre, c'est pour voir, dans sa fuite, +les flammes dévorant sa métropole. Après avoir saccagé l'Aquitaine, +les Musulmans passent la Loire, enlèvent et pillent Poitiers +et marchent sur Tours, où, leur a-t-on dit, se trouve la plus riche +basilique de la Gaule.</p> + +<p>Cependant, Karl n'est pas resté inactif; il a publié le ban de +guerre et tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables +marécages de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs +de la Forêt-Noire vomirent des flots de combattants demi-nus +qui se précipitèrent vers la Loire, à la suite des lourds escadrons +austrasiens tout chargés de fer<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> +<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>.» Eude s'est joint à Karl en lui faisant +hommage de vassalité et lui a amené les débris de ses troupes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" +name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361"> +(retour) </a> Henri Martin, <i>Histoire de France</i>, t. II, p. 202.</blockquote> + +<p>Dans le mois d'octobre, les deux armées se trouvèrent en présence +en avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s'observer +et, enfin, les Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent +les Franks avec leur impétuosité habituelle. Mais les +guerriers austrasiens, tenus en haleine par vingt années de guerres +incessantes, essuyèrent, sans broncher, cet assaut tumultueux, et, +pendant toute la journée, restèrent inébranlables sous la grêle de +traits de leurs ennemis. Vers le soir, Eude et les Aquitains, ayant +attaqué de flanc le camp des Musulmans, ceux-ci se retournèrent +pour voler à la défense du butin amoncelé dans les tentes. Aussitôt +les escadrons austrasiens s'ébranlent et fondent comme la foudre +sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En vain Abd-er-Rahman +essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux +sous les coups du vainqueur.</p> + +<p>La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens +n'avaient pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le +lendemain, alors qu'ils se disposaient à attaquer le camp, ils s'aperçurent +qu'il était vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, +en abandonnant tout leur butin aux mains des guerriers du Nord.</p> + +<p>Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais +il est probable que les Musulmans n'auraient pas tardé à reparaître +plus nombreux en Gaule, si l'émigration berbère n'avait pas +été arrêtée par les événements dont l'Afrique va être le théâtre.</p> + +<p><span class="sc">Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab</span >.--Nous avons +vu que le gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le +khalife. Après son départ l'autorité fut exercée d'une façon temporaire +par Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant +dix-huit mois, et ce ne fut qu'à la fin du printemps de l'année 734 +que le titulaire fut nommé. C'était un kaïsite du nom d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab, +très dévoué à sa tribu et à son souverain, +mais méprisant profondément les populations vaincues. Il arriva +en Afrique pénétré de ces idées et traita les Berbères avec la plus +grande injustice.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé +à Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya +une nouvelle défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita +pour le remplacer par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion +de ce chef, les Musulmans opérèrent de nouvelles razias en Gaule. +Alliés au comte de Provence, Mauronte, ils pénétrèrent dans la +vallée du Rhône et vinrent prendre et saccager la ville de Lyon. +Remontant le cours de la Saône, ils dépouillèrent les cités et les +monastères sans que les populations terrifiées songeassent à leur +résister. Mais bientôt Karl et ses Franks parurent, et les Musulmans +regagnèrent en hâte les régions du midi. Après avoir tenté +une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les remparts de +Narbonne qu'ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl essaya +en vain de prendre cette ville.</p> + +<p><span class="sc">Despotisme et exactions des arabes</span >.--A Kaïrouan, +Obéïd-Allah +continuait à faire peser son despotisme sur les Berbères. +Non content de leur enlever leurs filles pour en peupler les sérails +de Syrie, il s'amusait à décimer leurs troupeaux pour chercher +dans les entrailles des brebis des agneaux à duvet fin couleur de +miel<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> +<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>. Le peuple frémissait sous cette tyrannie et sa colère contenue +n'allait pas tarder à faire explosion. Le gouverneur avait +nommé son fils Ismaïl au commandement du Mag'reb extrême. De +Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans l'intérieur et +notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes contributions. +Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne, +nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et +envoya son fils Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général +El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d'exécuter une +grande reconnaissance dans l'extrême sud. Les Arabes parcoururent +alors tout le désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à +recevoir l'islamisme, et s'avancèrent jusqu'au soudan. Ils rentrèrent +dans le Mag'reb en ramenant un nombre considérable +d'esclaves et en rapportant un riche butin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" +name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 337.</blockquote> + +<p>Ces succès avaient porté l'audace des Arabes à son comble; les +excès que nous avons retracés n'étaient pas suffisants: Ismaïl, de +concert avec Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des +impôts réguliers, le quint sur les populations soumises. Cette fois +la mesure était comble. En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag'reb +une partie des troupes et les envoya contre la Sicile, sous le commandement +d'El-Habib. L'occasion attendue par les Bervères se +présentait enfin; ils ne le laissèrent pas échapper.</p> + +<p><span class="sc">Révolte de Méïcera.--Soulèvement général des Berbères.</span >--Un +chef de la tribu des Matr'ara (Faten), nommé Méïcera, se fit +le promoteur de la révolte. Les Berbères du Mag'reb, Matr'ara, +Miknaça, Berg'ouata et autres, accoururent à sa voix. Tous +avaient adopté dans les dernières années les doctrines kharedjites +et s'étaient affiliés principalement à la secte sofrite, de +sorte que le soulèvement national se doublait d'une révolte religieuse.</p> + +<p>Ce grand rassemblement, s'étant porté sur Tanger, se rendit +facilement maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort. +De là, les rebelles marchèrent vers le Sous et, s'étant emparés +d'Ismaïl, lui infligèrent le même sort. Ces événements eurent un +retentissement énorme en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, +appartenant en général à la secte éïbadite, répondirent à l'appel +de leurs frères du Mag'reb, et le feu de la révolte se répandit +partout. Méïcera proclama l'indépendance berbère et l'obligation +du culte kharedjite, seul orthodoxe.</p> + +<p>Dès qu'il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s'empressa +de rappeler les troupes de l'expédition de Sicile et de +donner l'ordre à Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb +combattre les rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats +de race arabe et les fit partir pour l'Ouest, sous le commandement +de Khaled-ben-el-Habib. Méïcera offrit le combat aux Arabes en +avant de Tanger; mais, après une lutte longue et meurtrière, les +Berbères durent chercher un refuge dans la ville. Méïcera, accusé +d'impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué dans une sédition. +Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et, comme les +Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes, +commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se +prononcer pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille +fut appelée par eux «<i>la journée des nobles</i>». Khaled-ben-Hamid, +qui avait si heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des +rebelles<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> +<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>.</p> + +<p>La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se +propagea aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de +combattre les rebelles du Mag'reb; il fut déposé par un mouvement +populaire et remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek, +et alla mourir à Narbonne (fin décembre 740).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" +name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363"> +(retour) </a> Nous adoptons ici une opinion qui s'écarte de celle de M. Dozy +(t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable que +Khaled eût été élu chef de la révolte avant d'avoir déterminé la victoire +de la journée des nobles.</blockquote> + +<p><span class="sc">Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou</span >.--Lorsque ces événements +furent connus en Orient, le khalife Hicham entra dans une +violente colère: «Par Dieu! dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le +poids de la colère d'un Arabe! Je leur enverrai une armée telle +qu'ils n'en virent jamais dans leur pays: la tête de colonne sera +chez eux, pendant que la queue en sera encore chez moi. J'établirai +un camp de guerriers arabes à côté de chaque château berbère<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> +<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>!» +Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et s'occupa de la +formation d'une armée expéditionnaire. A cet effet il tira des milices +de Syrie un corps considérable de cavalerie et en confia le +commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de +l'été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les contingents +de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de son +armée s'élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait +recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus +grandes dévastations.</p> + +<p>Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie +arabe qui détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en +Sicile, l'ordre de rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de +remporter de grands succès qui pouvaient faire présager la conquête +de toute l'île<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> +<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>. Dès son retour il s'était porté avec toutes ses +forces jusqu'à la hauteur de Tiharet pour contenir les Berbères et +couvrir Kaïrouan; lorsque l'armée d'Orient l'eut rejoint, les deux +troupes faillirent en venir aux mains. Baleg, qui commandait +l'avant-garde des Syriens, avait donné le signal du combat, mais +des officiers s'interposant parvinrent à empêcher la lutte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" +name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364"> +(retour) </a> En Nouéïri, p. 360, 361.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" +name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365"> +(retour) </a> Michele Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 173 et suiv.</blockquote> + +<p>L'armée continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun +ennemi; elle pénétra dans le Mag'reb extrême, et enfin trouva les +Kharedjites sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils +avaient choisie, à Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable, +presque nus, la tête rasée, remplis d'enthousiasme. El-Habib +voulut faire entendre quelques conseils que sa longue pratique des +Berbères lui donnait le droit de présenter. Mais l'impétueux Baleg +repoussa dédaigneusement son offre. Koltoum confia à Baleg le +commandement de la cavalerie syrienne, se réserva celui de l'infanterie +du centre et mit deux autres chefs à la tête des troupes +d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que comme un +simple guerrier.</p> + +<p>La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l'action, fut +accueillie par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, +les Berbères portèrent le désordre dans le camp des +Syriens en lançant au milieu d'eux des chevaux affolés, à la queue +desquels ils avaient attaché des outres remplies de pierres. Malgré +les pertes qu'il avait éprouvées, Baleg ramena au combat environ +sept mille de ses cavaliers et, les ayant entraînas dans une charge +furieuse, parvint à traverser toutes les lignes des Berbères; mais +ceux-ci étaient si nombreux qu'une partie des leurs, faisant volte-face, +lui tinrent tête pendant que le reste luttait corps à corps +avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique. El-Habib +et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en +retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux +sort. Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des +versets du Koran jusqu'au moment où il tomba percé de coups. +La bataille était perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards +et en firent un grand massacre. Quant aux cavaliers syriens de +Baleg, ils furent bientôt forcés, malgré tout leur courage, de se +mettre en retraite vers le nord-ouest, puisque le chemin opposé +leur était coupé. Ils gagnèrent avec beaucoup de peine Tanger où +ils ne purent pénétrer et de là se réfugièrent à Ceuta (742)<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> +<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" +name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p. 360. El-Kaïrouani, +p. 69.</blockquote> + +<p>Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Dès +que la nouvelle de ce succès parvint dans l'est, les tribus de +l'ifrikiya se mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub, +de la tribu des Houara, essaya même de soulever Gabès. +Mais le général Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à +Kaïrouan où il avait rallié les fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha +contre les rebelles et les contraignit à chercher un refuge dans le +sud. Okacha y rejoignit Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la +tête des autres tribus houarides, et tous deux s'appliquèrent à +soulever les tribus du sud de l'Ifrikiya, jusqu'au Zab.</p> + +<p>Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan, +gouverneur de l'Égypte, l'ordre de se porter au plus vite +en Ifrikyia, avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint +à Kaïrouan dans le courant du printemps et s'occupa aussitôt de +l'organisation de son armée.</p> + +<p>Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps, +s'avançaient contre lui et que l'un d'eux, commandé par Okacha, +avait pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn, +entre Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès +consistait à attaquer séparément les rebelles; Handhala le comprit +et, sans perdre un instant, il marcha sur El-Karn, attaqua ses +ennemis avec la plus grande vigueur, les mit en déroute, s'empara +de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais ce n'était là que la +partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad était descendu du +Zab à la tête d'un rassemblement considérable et avait déjà atteint +Badja, où les fuyards d'El-Karn l'avaient rallié.</p> + +<p>Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis +qu'à Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites +repousseront facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils +s'avancèrent jusqu'à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer +khalife. De là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam, +dans le canton de Djeloula; leur armée présentait, si l'on +en croit les auteurs arabes, un effectif de 300,000 combattants, +mais ce chiffre est évidemment exagéré.</p> + +<p>La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait +tous les hommes valides, en offrant même une prime à ceux +dont le patriotisme n'était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix +mille recrues qui, jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent +une armée assez nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires, +à la lueur des flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins +d'ardeur, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, marchèrent à +l'ennemi. Dès le premier choc, l'aile gauche des Kharedjites fléchit; +la gauche des Arabes, qui avait perdu du terrain, revint alors à la +charge et bientôt toute la ligne des Berbères fut enfoncée. Ce fut +alors une mêlée affreuse qui se termina par la victoire des Arabes. +Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille Kharedjites restèrent +sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva la mort, Okacha, +moins heureux fut livré au bourreau (mai 742).</p> + +<p>Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan +et de se préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites +du Mag'reb, demeurés dans l'indépendance absolue.</p> + +<p><span class="sc">Révolte de l'Espagne</span >. <span class="sc">Les Syriens y sont transportés</span >.--Les +Syriens qui, avec Baleg, s'étaient réfugiés à Ceuta, après la +défaite du Sebou, ne tardèrent pas à se trouver dans une situation +très critique. Bloqués de tous côtés par les Berbères, et manquant +de vivres, ils s'adressèrent au gouverneur de l'Espagne en le suppliant +de venir à leur aide, ou de leur fournir le moyen de traverser +le détroit. Mais Abd-el-Malek était Médinois; il avait lutté +autrefois contre les Syriens et, vaincu par eux, avait assisté aux +excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il repoussa avec hauteur +les demandes de Baleg et défendit, sous les peines les plus sévères, +qu'on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la tribu de +Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé, périt +dans les tortures<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> +<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en proie +aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et +semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances +imprévues vinrent changer la face des choses.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" +name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 254.</blockquote> + +<p>Nous avons vu que les Berbères, en Espagne, n'avaient pas été +favorisés lors du partage des terres, bien qu'ils eussent été les +véritables conquérants. Il en était résulté chez eux une grande +irritation contre les Arabes et, comme ils avaient adopté, de même +que leurs frères du Mag'reb, les doctrines kharedjites, la révolte +de Meïcera fut saluée chez eux par un seul cri d'enthousiasme, +suivi d'une levée de boucliers. L'insurrection, partie de la Galice, +devint bientôt générale. Partout les Arabes furent expulsés et +durent chercher un refuge dans l'Andalousie. Les Berbères élurent +alors un chef, ou <i>imam</i>, et divisèrent leurs forces en trois corps +qui devaient marcher simultanément sur Tolède, Cordoue et Algésiras. +De cette dernière ville, où se trouvait la flotte, on serait +allé en Mag'reb chercher des renforts berbères.</p> + +<p>Les Arabes étaient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes +leurs forces des Africains. La situation devenait critique et, dans +cette conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui +de ces Syriens qu'il avait juré de laisser mourir de faim. Il entra +de nouveau en pourparlers avec eux et conclut un traité par lequel +il fut stipulé que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre +la révolte des Berbères; qu'après l'avoir domptée, ils évacueraient +l'Espagne et qu'un certain nombre d'otages, choisis +parmi les chefs, seraient gardés dans une île pour assurer l'exécution +de ces conventions. De son côté, Baleg exigea que, lorsque ses +hommes seraient rapatriés, ils fussent emmenés tous ensemble et +déposés dans une contrée d'Afrique soumise à l'autorité arabe.</p> + +<p>Les Syriens débarquèrent en Espagne dans le plus triste état et +iî fallut d'abord les habiller et leur donner à manger; mais ils +furent bientôt refaits et, comme la colonne berbère marchant sur +Algésiras était déjà à Médina-Sidonia, ils se portèrent contre elle +avec toutes les forces arabes et la mirent en déroute. Ils attaquèrent +ensuite celle qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligèrent +le même sort. La troisième armée berbère assiégeait Tolède +depuis près d'un mois; les Syriens la forcèrent à lever le siège de +cette ville et, malgré le grand nombre des rebelles, parvinrent +encore à en triompher<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a> +<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>.</p> + +<p>Ainsi la domination arabe en Espagne était sauvée; mais de nouvelles +difficultés allaient naître du succès même des Syriens. Baleg, +invité par Abd-el-Malek à se retirer, conformément aux clauses +du traité, éluda l'exécution de sa promesse; il se sentait maître de +la position, était gorgé de butin et ne se souciait nullement de +courir de nouveaux hasards. Des contestations s'élevèrent, on +s'aigrit, on se menaça de part et d'autre, et enfin Baleg, levant le +masque, chassa Abd-el-Malek de son palais et se fit proclamer +gouverneur à Cordoue. Les Syriens, méconnaissant la voix de leur +chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors nonagénaire, et lui firent +endurer un supplice aussi ignominieux que celui infligé par lui à +l'homme qui leur avait envoyé des vivres à Ceuta (742).</p> + +<p>Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en +Espagne. Tous les Arabes, même ceux qui étaient en France, +accoururent en Andalousie. Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, +ayant réuni ses forces à celles d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, +marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa propre main. +Néanmoins la victoire resta à ces étrangers. Taâleba, qui avait pris +le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils célébraient +une fêle<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> +<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>, en fit un grand massacre et réduisit en esclavage dix +mille prisonniers.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" +name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 257 et suiv.</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" +name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369"> +(retour) </a> Dans les guerres entre musulmans, les jours de fête étaient toujours +des trêves strictement observées.</blockquote> + +<p>Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient +à massacrer tous leurs prisonniers adressèrent à Hendhala +un pressant appel, et cet émir envoya en Espagne un officier du +nom d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva à Cordoue +au moment où les Syriens, avant de préluder au massacre de +leurs esclaves, les vendaient au rabais, pour un chien ou pour un +bouc. Malgré l'opposition de Taâleba il fit mettre en liberté tous +ces Musulmans; puis il éloigna successivement les chefs turbulents, +tels que Taâleba et Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua +aux Syriens des terres et les répartit dans les districts +d'Ocsonoba, de Béja, de Murcie, de Niébla, de Séville, de Sidona, +d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de Jaën. Les tenanciers établis +sur ces terres reçurent l'ordre de donner à ces nouveaux maîtres +le tiers de leurs récoltes, qu'ils versaient précédemment à l'Etat<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> +<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>. +L'obligation de fournir le service militaire fut imposée aux Syriens +et on les forma en milices ou <i>Djond</i>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" +name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370"> +(retour) </a> Dozy, <i>loc. cit.</i>, p. 268. El-Kaïrouani, p. 70.</blockquote> + +<p>L'introduction de ce nouvel élément en Espagne mit fin à la +suprématie des fils des Défenseurs. La fusion de ces diverses +races: berbère, arabe et syrienne, devait former plus tard cette +belle et intelligente nation maure d'Espagne; mais avant d'arriver +à cette cohésion elle avait à traverser encore de longues années +de guerres civiles et d'anarchie.</p> + +<p>Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne +et l'Afrique depuis la révolte kharedjite font comprendre pourquoi +la belle victoire de Karl à Poitiers suffit à délivrer la Gaule de +l'invasion musulmane. La marche des Berbères vers le sud ayant +dégarni les provinces du nord de l'Espagne, les chrétiens en profitèrent +pour reconquérir de vastes régions dans la direction du +midi.</p> + +<p><span class="sc">Abd-eb-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya</span >.--Nous +avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, +avait quitté l'Espagne; peut-être avait-il été éloigné par le nouveau +gouverneur, peut-être aussi, comme l'affirment certains +auteurs, avait-il pris la fuite. Il se réfugia en Tunisie et se tint +dans l'expectative, entouré d'un certain nombre d'adhérents. Sur +ces entrefaites, le khalife Hicham étant mort (février 743), l'Orient +devint le théâtre de nouveaux troubles sous les règnes éphémères +de ses successeurs Oualid II, Yezid III et Ibrahim.</p> + +<p>Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque +et revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il écrivit à Hendhala +en le sommant avec hauteur de lui céder le pouvoir. Ce dernier +était parfaitement en mesure de résister à de pareilles prétentions, +mais, soit qu'il lui répugnât de verser le sang musulman, ainsi +que l'affirme En-Nouéïri, et de donner aux schismatiques le +spectacle d'une guerre entre orthodoxes, soit qu'il ne fût pas sûr +de ses troupes, il préféra tenter les moyens de conciliation et +envoya à Abd-er-Rahman une députation de notables, chargés de +lui faire entendre la voix de la raison. Cet acte de faiblesse ne +servit qu'à augmenter l'arrogance du rebelle: il fit mettre les +envoyés aux fers et adressa à Hendhala une nouvelle et pressante +sommation. Ce chef préféra alors se démettre du pouvoir. Il convoqua +le cadi et les notables de Kaïrouan, ouvrit en leur présence +le trésor public, en retira la somme nécessaire à son voyage et, +étant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman +lit alors son entrée à Kaïrouan et prit possession du gouvernement +de l'Ifrikiya.</p> + +<p>Les populations arabes établies sur le littoral de la Tripolitaine +et de la Tunisie se déclarèrent contre l'usurpateur, et, ayant fait +alliance avec les Berbères, se mirent bientôt en révolte ouverte. +Deux chefs des Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancèrent +avec leurs bandes jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman +ne se laissa point intimider; il attaqua en détail tous ses +ennemis, les défit et les contraignit de rentrer dans l'obéissance<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> +<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" +name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouéïri, p. 364 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Chute de la dynastie oméïade. Établissement de la dynastie +abbasside</span >.--L'anarchie continuait à désoler l'Orient. Un nouveau +khalife oméïade, du nom de Merouan, avait renversé l'infâme +Ibrahim et pris le pouvoir; mais il avait à lutter contre les kharedjites +et les chiaïtes et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, +oncle du prophète, qui s'étaient transmis, de père en fils, +le titre d'<i>imam</i>. Après plusieurs années de luttes acharnées, Abou-l'Abbas-es-Saffah +fut proclamé khalife par les abbassides (30 octobre +749). Merouan, ayant marché contre ses troupes, essuya +plusieurs défaites et trouva la mort dans un dernier combat +(août 750). Avec lui finit la dynastie des oméïades. Abou-el-Abbas-es-Saffah +s'assit alors sur le trône de Damas et ainsi la +dynastie des abbassides succéda à celle qui avait été fondée quatre-vingt-dix +ans auparavant par le Mekkois Moaouïa.</p> + +<p>Abd-er-Rahman fit aussitôt reconnaître en Ifrikiya l'autorité +abbasside et fut confirmé par le nouveau khalife dans les fonctions +qu'il avait usurpées.</p> +<a name="b4" id="b4"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS</h4> + +<p class="mid">750-772</p> + +<p>Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du <span class="sc">viii</span ><sup >e</sup> siècle.--Victoire de +Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--Assassinat de Abd-er-Rahman.--Lutte +entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de Kaïrouan +par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa.--Guerres +civiles en Espagne.--L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en +Espagne.--Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Les Ourfeddjouina +sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.--Défaites des Kharedjites +par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du +gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement +d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort +d'Omar.--Prise de Kaïrouan par les kharedjites.</p> + +<p><span class="sc">Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du viii<sup >e</sup>siècle</span >.--Après +la mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement +de ces tribus était échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, +toujours en révolte contre le khalifat, s'étaient établis +à Tlemcen et exerçaient leur suprématie sur la partie méridionale +et occidentale du Mag'reb central<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> +<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.</p> + +<p>Le Mag'reb extrême était également indépendant. Dans la vallée +de la Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l'influence +d'étendait jusque sur les oasis du désert marocain<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a> +<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>.</p> + +<p>Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient +acquis une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait +s'y créer un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète +et avait composé <i>en langue berbère</i> un nouveau Koran. Un certain +nombre de pratiques du culte avaient été modifiées par lui. Nous +verrons, sous les descendants de ce <i>prophète</i>, ce schisme devenir +un sujet de guerres implacables entre les Berbères<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a> +<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>.</p> + +<p>Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène +et à jouer un rôle prépondérant, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées +par d'autres, après s'être usées dans les luttes politiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" +name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" +name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 259.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" +name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Victoires de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant</span >.--L'Ifrikiya +avait été sinon pacifiée, du moins réduite au silence; +mais tout le Mag'reb était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman +se décida à y faire une expédition et, vers 752, il alla +attaquer Abou-Korra auprès de Tlemcen, ville fondée depuis peu +par les Beni-Ifrene. Abou-Korra, soutenu par les tribus zenètes, +essaya en vain de résister; il fut vaincu et contraint d'abandonner +sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses succès, Abd-er-Rahman +pénétra dans le Mag'reb extrême et obtint une soumission à peu +près générale des Berbères. Il est probable cependant que les +Berg'ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient devenus +fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans +le commandement de la tribu, s'était arrogé le litre de prophète +et avait obtenu beaucoup d'adhésions à la nouvelle doctrine<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> +<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" +name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.</blockquote> + +<p>De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour +le représenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes +contre la Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent +livrés au pillage et les populations soumises, dit-on, à la capitation.</p> + +<p>Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait +succédé à son frère Abou-l'Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau +khalife s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son +commandement; mais les grands succès remportés par le gouverneur, +son éloignement du siège du khalifat, avaient sans doute +réveillé en lui des idées d'indépendance. Il envoya à son souverain +des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas lui offrir d'esclaves, +sous le prétexte que la Berbérie n'en fournissait pas, puisque les +populations étaient musulmanes. Le khalife fut très irrité de ce +procédé et, après un échange d'observations, il adressa à son lieutenant +une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants. +Le petit-fils d'Okba résolut alors de rompre toute relation avec +son suzerain: s'étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y +prononça la prière publique; puis il se répandit en invectives +contre le khalife abbasside, se déclara délié de tout serment envers +lui et déchira les vêtements d'investiture qu'il avait reçus d'Orient. +Lançant au loin ses sandales, il s'écria: «Je rejette aujourd'hui +son autorité comme je rejette ces sandales.» Il adressa ensuite, +dans toutes ses provinces, un manifeste annonçant sa déclaration +d'indépendance.</p> + +<p><span class="sc">Assassinat d'Abd-er-Rahman</span >.--Abd-er-Rahman avait pacifié +la Berbérie et secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de +la puissance, mais un complot se tramait autour de lui et ses +propres frères préparaient son assassinat. Une première conjuration, +dont les auteurs étaient des réfugiés oméïades, fut découverte +et sévèrement réprimée. El-Yas, frère de l'émir, avait +épousé la sœur d'un des conjurés et cette femme le poussait à la +vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il éprouvait en +voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son fils +El-Habib. El-Yas prêta l'oreille à ces incitations: il s'assura l'appui +d'un certain nombre d'habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le +complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu'à attendre le +moment opportun pour frapper.</p> + +<p>Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier à personne le soin de +tuer son frère, demanda à être introduit dans ses appartements. +Abd-er-Rahman était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux +un de ses jeunes enfants, lorsqu'El-Yas pénétra auprès de lui. Les +deux frères causèrent pendant un certain temps, sans que l'assassin +osât perpétrer son meurtre; enfin, cédant aux encouragements +muets d'Abd-el-Ouareth qui se tenait derrière une portière, +El-Yas se leva, puis, se penchant comme pour embrasser son +frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui traversa +la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de +lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant +parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures. +Après cette horrible scène, El-Yas s'enfuyait égaré, lorsque son +frère et les conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant +la tête de la victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort. +Le meurtrier et Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre +et décapitèrent le cadavre (755).</p> + +<p>Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi +l'empire indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel +n'avait arrêté sa carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier +auprès de son oncle Amran<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a> +<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" +name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Hist. de l'Afr. et de la Sicile</i>, p. 47 de la trad. En-Nouéïri, +p. 368, 369.</blockquote> + +<p><span class="sc">Lutte entre El-Yas et El-Habib</span >.--Dès que la nouvelle de +la mort d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule +au palais et El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur; +pendant ce temps, les partisans d'El-Habib se réunissaient +autour de lui à Tunis. Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et +El-Habib se porta à sa rencontre jusqu'au lieu dit Semindja<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> +<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>. Les +armées se trouvaient en présence et l'on allait en venir aux mains, +lorsque les deux parties acceptèrent un arrangement aux termes +duquel l'autorité serait partagée de la manière suivante entre les +contractants: El-Habib rentrerait à Kaïrouan et aurait la possession +de la région s'étendant au midi de cette ville, en y comprenant +le Djerid et le pays de Kastiliya. Son oncle Amran garderait +Tunis et les régions environnantes, et El-Yas aurait le commandement +du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb.</p> + +<p>Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour être +durable. El-Yas commença par attaquer Amran à l'improviste; +s'étant emparé de lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux +partisans<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> +<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>. Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer +pour l'Espagne; mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, +afin de pousser El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la +péninsule. Celui-ci, soit qu'il fût tombé dans le piège, soit qu'il +craignît pour sa sécurité, s'il restait dans le pays, se décida à +prendre la mer; mais les vents contraires le forcèrent de descendre +à Tabarka. Aidé par des partisans de son père, il s'empara de cette +ville, et y fut rejoint par un grand nombre d'adhérents qui le +poussèrent à tenter le sort des armes contre l'usurpateur.</p> + +<p>El-Habib commença les hostilités en s'emparant d'El-Orbos +(Laribus). El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille +(décembre 755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent +de nouveau en présence et au moment où l'action allait s'engager, +El-Habib s'avança vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider +leur querelle toute personnelle par un combat singulier: «Si tu +me tues, lui dit-il, tu n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon +père, et si je te tue, j'aurai vengé sa mort<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> +<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" +name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377"> +(retour) </a> A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la direction de Zaghouan.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" +name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 370.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" +name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 371.</blockquote> + +<p>El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, +comme les yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l'accusait +hautement de lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel. +Les deux adversaires s'étant donc précipités l'un sur l'autre, +El-Yas porta à El-Habib un coup d'épée qui s'engagea dans sa +cotte de mailles; mais ce dernier, par une prompte riposte, désarçonna +son oncle et, se jetant sur lui avant qu'il eût eu le temps de +se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman était vengé.</p> + +<p>El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les +partisans les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan +rapportant comme trophées les têtes de ses ennemis, presque +tous ses proches parents. Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier +avec quelques partisans chez les Ourfeddjouma.</p> + +<p>Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.--C'est +en vain qu'El-Habib avait pu compter, après son succès, +sur un peu de tranquillité; les haines qui divisaient sa famille +devaient poursuivre jusqu'au bout leur œuvre destructive; aussi +les Musulmans y voyaient-ils un effet de la malédiction lancée +par le pieux Handhala, après avoir été déposé par Abd-er-Rahman.</p> + +<p>Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des +Ourfeddjouma, proclama l'autorité du khalife El-Mansour, et appela +aux armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de +livrer son hôte; il n'essuya que de dédaigneux refus et se décida +à marcher en personne contre les rebelles. Ayant laissé le commandement +de Kaïrouan au cadi Abou-Koréïb, il partit, en 757, +à la tête de ses troupes pour combattre les Ourfeddjouma, qui +marchaient directement sur sa capitale. Le sort des armes lui fut +funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il dut chercher +un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à +son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir +dans les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhésion au khalife +abbasside.</p> + +<p>Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan. +Abou-Koréïb, à la tête d'une poignée de braves, sortit pour les +repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans +leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la +petite troupe d'Abou-Koréïb, et l'on vit ces Berbères-kharedjites, +portant la bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte +d'Okba, la profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait +gardé le commandement pendant toute cette campagne, car les +annales ne parlent plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre +El-Habib. Celui-ci l'attira dans l'Aourès, où il avait cherché un +refuge, le défit et le mit à mort. Prenant ensuite l'offensive, +El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut à son tour défait et +tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).</p> + +<p>Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s'attachèrent +à profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent +leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux +plus épouvantables traitements et firent régner une terreur si +grande qu'une partie de la population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda, +qui avait remplacé Acem comme +chef de la tribu, encourageait ces excès<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> +<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" +name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Miknaça fondent un royaume à Sidjilmassa</span >.--Pendant +que l'Ifrikiya était le théâtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait +livré à lui-même. Les Berg'ouata hérétiques continuaient à étendre +leur autorité sur les rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental +de l'Atlas. Plus à l'est, les Miknaça occupaient, de plus en +plus fortement, la vallée de la Moulouïa, et une partie de cette +tribu dominait dans les oasis de l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopté +depuis longtemps les doctrines kharedjites et, sous l'impulsion +d'un de leurs contribules, nommé Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent +à Sidjilmassa une communauté d'adeptes de la secte sofrite. +Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain Aïça-ben-Yezid, +le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa, capitale de cette +petite royauté indépendante<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a> +<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>.</p> + +<p><span class="sc">Guerres civiles en Espagne</span >.--Nous avons vu dans le chapitre +précédent qu'Abou-l'Khattar avait rétabli en Espagne la paix +entre les Musulmans; mais les rivalités étaient trop violentes pour +que cette pacification fût de longue durée. Un kaïsite du nom +de Soumaïl-ben-Hatem, allié à Touaba-ben-Selama, chef des +Djodham, tribu yéménite, leva l'étendard de la révolte dans le +district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant marché contre eux, fut +vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exerça alors le commandement +avec l'assistance de Soumaïl; l'année suivante il +mourut et la lutte entre Kelbites et Kaïsites recommença. Un +descendant d'Okba, nommé Youçof, ayant été proclamé gouverneur +à l'instigation de Soumaïl, les Kelbites replacèrent à leur +tête Abou-l'Khattar; mais, en 747, celui-ci fut fait prisonnier et +mis à mort, après un combat acharné. Youçof resta ainsi en possession +d'un pouvoir précaire, tandis que les luttes fratricides, les +vengeances et les meurtres continuaient à décimer la race arabe +en Espagne, au profit de l'élément berbère, qui prenait part à ces +guerres comme allié de l'un ou de l'autre parti. Les chrétiens, de +leur côté, n'étaient pas sans tirer avantage de cette situation. En +751, Pélage mourut et fut remplacé par Alphonse, fils de Pédro, +qui forma la souche des rois de Galice<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a> +<a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" +name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381"> +(retour) </a> El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" +name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382"> +(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne</i>, p. 273 et suiv. et <i>Recherches +sur l'hist. de l'Espagne</i>, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire, <i>Histoire d'Espagne</i>, +t. I et II.</blockquote> + +<p><span class="sc">L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne</span >.--Mais la face +des choses allait changer profondément en Espagne, par l'établissement +d'une nouvelle dynastie. Après le triomphe des Abbassides +en Orient, les membres et les partisans de la famille oméïade qui +avaient échappé à la mort dans les combats furent recherchés +avec le plus grand soin et impitoyablement massacrés. L'un d'eux, +nommé Abd-er-Rahman, fils de Moaouïa-ben-Hecham, parvint +cependant à échapper à ses ennemis<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> +<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a> et à passer en Afrique, accompagné +d'un affranchi du nom de Bedr (750). Après avoir séjourné +quelque temps, caché dans une localité du pays de Barka, +il profita de la déclaration d'indépendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib +pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorité abbasside +n'y était pas reconnue. Il fut probablement reçu à la cour de ce +prince, mais la conspiration des réfugiés oméïades ayant alors provoqué +des mesures de rigueur contre les partisans de cette dynastie, +Abd-er-Rahman fut encore obligé de fuir. Il gagna les régions +de l'ouest et séjourna à Tiharet, puis chez les Mar'ila; il erra +ainsi pendant cinq années et se fit des amis parmi les tribus zenètes. +Ces Berbères étaient en relation avec leurs compatriotes d'Espagne +et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au courant des événements +dont cette contrée était le théâtre. La dynastie oméïade y avait de +nombreux partisans qui s'empressèrent d'appeler chez eux le descendant +de leurs princes. Après avoir fait sonder le terrain et +même envoyé à Youçof des propositions qui furent repoussées par +Soumaïl, Abd-er-Rahman se décida à passer en Espagne. Il s'embarqua +avec un certain nombre de guerriers zenètes, sur un bateau +envoyé par ses partisans de la péninsule. Ce fut d'un point du littoral +de la province d'Oran, occupé par la tribu des Mar'ila, qu'il +mit à la voile<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a> +<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" +name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383"> +(retour) </a> Voir les détails romanesques de sa fuite, dans l'<i>Hist. des Musulmans +d'Espagne</i>, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, édit. Dozy, p. 11 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" +name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.</blockquote> + +<p>Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman débarqua à +Almuñecar, à égale distance de Grenade et de Malaga. Youçof revenait +alors d'une expédition à Saragosse, expédition dans laquelle +il avait commis de grandes cruautés, à l'instigation de Soumaïl, et +soulevé la réprobation générale.</p> + +<p><span class="sc">Fondation de l'empire oméïade d'Espagne</span >.--Cependant Abd-er-Rahman +se préparait à la lutte, en enrôlant des guerriers et en se +ménageant des intelligences dans le pays. Au printemps de l'année +756, il se mit en marche et reçut la soumission de Malaga, de +Xérès, de Ronda et enfin de Séville. De là, il marcha sur Cordoue.</p> + +<p>Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par +la grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous +les Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient +avec Abd-er-Rahman.</p> + +<p>Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir +et, séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l'une et +l'autre de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé, +Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété +par Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain, +le prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et +Youçof essaya bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida +bientôt pour Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent +par la fuite, tandis que le prétendant entrait en triomphateur à +Cordoue. Il montra une grande modération dans le succès.</p> + +<p>Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d'Espagne qui +devait briller d'un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette +province était à jamais perdue pour le khalifat.</p> + +<p>Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent +même à mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques +avantages. Mais la victoire demeura au prince oméïade. En 758, +Youçof fut tué dans une déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier, +mourut dans un cachot<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a> +<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>. Ainsi, Abd-er-Rahman resta +seul maître du pouvoir et s'appliqua à faire cesser l'anarchie, rude +tâche dans un pays où les Musulmans étaient divisés par des haines +traditionnelles et des rivalités de race et d'intérêt. Les Yéménites, +auxquels il devait son succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie, +et il dut résister à leurs exigences, en attendant qu'il eût +à combattre leurs révoltes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" +name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385"> +(retour) </a> Makkari, t. II, p. 24.</blockquote> + +<p>Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé; +cependant ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne +comme capitale. En 739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence, +après avoir défait et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin +le Bref, ne leur laissant aucune trêve, les chassa du pays ouvert et +vint les assiéger dans Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années; +enfin, en 759, cette ville tomba au pouvoir des Franks, et les +dernières bandes musulmanes rejoignirent, au delà des Pyrénées, +leurs coréligionnaires.</p> + +<p><span class="sc">Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eibadites de l'Ifrikiya</span >.</p> + +<p>--Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se +livrant à toutes les violences, dans l'ivresse de leur succès. L'excès +du mal, ou peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener +une réaction. Les Houara, soulevés à la voix d'un Arabe nommé +Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes +voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus étaient kharedjites-éïbadites. +Abou-l'Khattab ayant marché sur Kaïrouan, +rencontra Abd-el-Malek qui s'était avancé au devant de lui, le +défit et le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Kaïrouan. +Les Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous +massacrés; ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> +<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" +name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373. El-Kaïrouani, +p. 77.</blockquote> + +<p>Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur +de Kaïrouan; puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité +sur toute la partie orientale de l'Ifrikiya. C'était le triomphe +de la race berbère et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag'reb, +après l'Espagne, l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne +comprendrait pas pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces +de l'Ouest, si l'on ne savait que l'Orient était encore le +théâtre de troubles provoqués par des sectaires.</p> + +<p><span class="sc">Défaite des Kharedjites par Ibn-Achath</span >.--En 700, Mohammed-ben-Achath, +gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles +de l'Ifrikiya une armée commandée par le général Abou-l'Haouas; +mais Abou-l'Khattab, chef des éïbadites, sortit à sa +rencontre et lui infligea une défaite complète, au lieu dit Mikdas, +au fond de la grande Syrte.</p> + +<p>A la nouvelle de ce désastre, le khalife El-Mansour résolut d'en +finir avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-même +au gouvernement de l'Afrique et lui envoya une armée de quarante +mille hommes<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> +<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a> fournie par les colonies militaires de Syrie, +et plusieurs officiers distingués, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem +qui devait prendre le commandement dans le cas où la campagne +serait fatale au gouverneur. En 761, l'armée partit pour le +Mag'reb.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" +name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387"> +(retour) </a> 20.000, selon El-Adhari.</blockquote> + +<p>Abou-l'Khattab, au courant de ces préparatifs, avait appelé les +Berbères aux armes, et un grand nombre de contingents houarides +et zenètes étaient accourus sous ses étendards. Il vint alors prendre +position à Sort, pour barrer le passage à l'ennemi, et y fut rejoint +par Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un +immense rassemblement, que les auteurs arabes portent à deux cent +mille hommes, se trouva ainsi formé. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer +contre de pareilles forces et se contenta de rester en observation, +attendant une occasion favorable. La désunion, si fatale +aux Berbères, vint alors à son secours. A la suite d'un crime +commis sur un Zenète, la discorde éclata entre ses contribules et +les Houara. Les Zenètes crièrent à la trahison et parlèrent de se retirer, +et l'armée berbère désunie perdit la confiance en elle-même.</p> + +<p>Ibn-Achath profita habilement de la situation: après avoir laissé +croire qu'il allait attaquer les Berbères, il fit courir le bruit qu'il +était rappelé en Orient, leva précipitamment son camp et se mit +en retraite. A cette vue, un grand nombre de Berbères reprirent +la route de leur pays, tandis que les autres suivaient l'armée arabe. +Pendant trois jours, Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, +suivi à distance par les Kharedjites, dont le nombre diminuait +constamment, et qui négligeaient les précautions usitées en +guerre. Mais le quatrième jour, au matin, Ibn-Achath, qui était +revenu sur ses pas pendant la nuit, à la tête de ses meilleurs guerriers, +fondit sur le camp berbère plongé dans la sécurité. En vain +Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui, surpris dans leur +sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer, fuyaient dans tous +les sens. En un instant le camp fut pillé et l'armée mise en déroute. +Les Arabes passèrent au fil de l'épée tous les Kharedjites +qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante mille +Berbères restèrent sur le champ de bataille.</p> + +<p><span class="sc">Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siége du gouvernement</span >.--Sans +perdre un instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, +tandis qu'il envoyait un de ses lieutenants poursuivre les Houara +jusqu'au Fezzan. Les contingents zenètes s'étant ralliés et ayant +voulu faire tête furent mis en déroute, et rien ne s'opposa plus à +la marche des Arabes. Après s'être emparé de Tripoli sans coup +férir, Ibn-Achath s'avança vers Kaïrouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem +avait essayé d'y rentrer après la défaite des Kharedjites, +mais la population de la ville l'ayant repoussé, il avait dû continuer +sa roule vers l'ouest.</p> + +<p>Ibn-Achath fut reçu à Kaïrouan comme un libérateur (fin janvier +762), Il compléta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les +Kharedjites et les força à la fuite ou à l'abjuration. Le général El-Ar'leb, +envoyé par lui dans le Zab, fut chargé de faire rentrer les +populations zenètes dans l'obéissance.</p> + +<p>Le siège du gouvernement rétabli à Kaïrouan, l'autorité abbasside +régna de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua à faire +disparaître les traces des dévastations commises par les Kharedjites +à Kaïrouan; il entoura la ville d'une muraille en terre épaisse de +dix coudées<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a> +<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a> et compléta cette fortification d'un large fossé. Les +habitants rentrèrent dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle +splendeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" +name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388"> +(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.</blockquote> + +<p><span class="sc">Fondation de la dynastie rostemide à Tiharet</span >.--Cependant +Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continué sa route vers l'ouest, +atteignit Tiharet, où il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites +des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaïa. Il se fit +reconnaître par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements +d'une nouvelle cité sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette +ville, qui fui nommée Tiharet la neuve, reçut sa famille et ses +trésors et devint la capitale de sa dynastie et le centre du kharedjisme +éïbadite (761). Ainsi un nouveau royaume berbère indépendant +était formé dans le Mag'reb central<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> +<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>.</p> + +<p>Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait été fondée quelques +années auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, +qui en avait fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes +des environs, après avoir accepté sa foi, lui avaient constitué +une population de sujets dévoués qui avaient conservé le +culte orthodoxe, entre les hérétiques Berg'ouata et les kharedjites<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a> +<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" +name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" +name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 137 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Gouvernement d'El-Arleb-ben-Salem</span >.--Ibn-Achath gouvernait +depuis près de quatre ans l'Ifrikiya, appliqué à rétablir la bonne +marche de l'administration et à faire disparaître les traces de la +guerre, lorsqu'une révolte de sa propre milice, composée en majorité +de modhèrites, tandis qu'il était yéménite, le força à descendre +du pouvoir (mai 765). Un certain Aïssa-ben-Moussa, milicien +khoraçanite, fut élu à sa place par les soldats; mais le khalife +El-Mansour, tout en ratifiant la déposition d'Ibn-Achath, envoya +le diplôme de gouverneur à El-Ar'leb-ben-Salem, qui était resté à +Tobna, afin de garder la frontière méridionale contre les entreprises +des tribus zenètes. Il lui traça des instructions fort sages, +lui recommandant de ménager la milice, sa seule force au milieu +des Berbères, et de combattre ceux-ci sans relâche. El-Ar'leb +chassa du palais le gouverneur d'un jour et, s'étant emparé du +pouvoir, donna tous ses soins à la mise en pratique des instructions +du khalife; mais il avait à lutter contre une double difficulté: +l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante, et l'esprit +de révolte des Berbères surexcité par le fanatisme religieux.</p> + +<p>Nous avons vu précédemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion +de leur chef Abou-Korra, avaient fondé une sorte de +royaume indépendant à Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis +longtemps absorbaient les forces des Arabes, avaient favorisé le +développement de la puissance des Beni-Ifrene. La présence d'El-Ar'leb +dans le Zab avait contenu les Zenètes, mais, en 767, Abou-Korra +leva l'étendard de la révolte et, après avoir forcé ses voisins +à accepter la doctrine sofrite (kharedjite). il les entraîna vers l'est +par les chemins des hauts plateaux à la conquête de l'Ifrikiya.</p> + +<p>El-Arleb marcha contre lui, à la tête de ses meilleurs soldats, +mais les Berbères ne l'attendirent pas et cherchèrent un refuge +vers l'ouest. Le général arabe était parvenu dans le Zab et voulait +poursuivre les rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses +troupes se mutinèrent et refusèrent péremptoirement de le suivre; +puis elles rentrèrent en débandade à Kaïrouan, le laissant seul +avec quelques officiers dévoués.</p> + +<p>Dans l'est, la situation était grave: à peins le gouverneur avait-il +quitté l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb, +s'était mis en état de révolte et avait chassé de Kaïrouan +le représentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hâte, +réunit à Gabès tous ses adhérents et se mit en marche sur Kaïrouan. +On en vint aux mains non loin de la ville et la bataille se termina +par la défaite et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en +possession de sa capitale; mais bientôt son compétiteur, qui avait +formé une nouvelle armée à Tunis, revint lui livrer bataille sous les +murs mêmes de Kaïrouan. Après une lutte acharnée, dans laquelle +El-Ar'leb trouva la mort, les rebelles furent complètement écrasés. +El-Mokharek, qui avait pris le commandement après la mort du +gouverneur, poursuivit les fuyards dans toutes les directions: +peu après El-Hassan, qui avait d'abord trouvé un asile chez les +Ketama, fut mis à mort (sept. 767)<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a> +<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" +name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouéïri, p. 377 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Gouvernement d'Omar-ben-Hafs, dit Hazarmed</span >.--En mars 768, +Omar-ben-Hafs, surnommé Hezarmed<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> +<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>, désigné par le khalife +comme gouverneur de l'Ifrikiya, arriva à Kaïrouan à la tête de +cinq cents cavaliers et fut reçu par les notables de la ville, sortis à +sa rencontre. Quelque temps après, il se rendit dans le Zab, afin d'y +maintenir la tranquillité et de relever les murs de Tobna, selon les +ordres du khalife. Cette position couvrait le sud contre les entreprises +des Zenètes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" +name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392"> +(retour) </a> Ce mot signifie <i>mille hommes</i> en persan.</blockquote> + +<p>A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les +tribus de la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef +Abou-Hatem-Yakoub. Un corps de cavalerie, envoyé contre eux +par le commandant de Tripoli, fut défait, et un renfort arrivé de +Zab éprouva le même sort. En même temps le gouverneur avait à +tenir tête à une attaque générale des Berbères du Mag'reb central, +entraînés par Abou-Korra. Il détacha cependant son général Soléïman +et l'envoya contre les rebelles de l'est; mais Abou-Hatem +le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant Kaïrouan, +dont les fortifications l'arrêtèrent (771).</p> + +<p>Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'était +retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille cavaliers<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a> +<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>, +et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles. Abou-Korra +avait amené quarante mille sofrites fournis par les Béni-Ifrene. +Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille +Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer; +enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient +donné des contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui +offrait aucune chance de salut; employa la division et la corruption +pour se débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un +cadeau de 40,000 dinars (pièces d'or), à titre de rançon et, grâce à +l'intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par +des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient +à eux seuls la moitié des assaillants<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> +<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" +name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393"> +(retour) </a> D'après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de 15,500 hommes; +mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri, paraissent plus +probables.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" +name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri, p. 379 et suiv.</blockquote> + +<p>Tandis que l'armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle +de cette trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer +Ibn-Rostem, qui occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur +de Tiharet regagna comme il put sa capitale, avec les débris +de ses troupes. Les autres contingents se retirèrent et, ainsi, se +fondit ce grand rassemblement. Omar, ayant enfin le passage libre, +sortit de Tobna, où il laissa un corps de troupes, et se porta, à +marches forcées, au secours de Kaïrouan. Depuis huit mois, cette +ville, étroitement bloquée, avait supporte les fatigues d'un siège +et était livrée aux horreurs de la famine. La garnison, épuisée et +décimée, soutenait chaque jour des combats pour repousser les +assiégeants. Déjà un certain nombre d'habitants, considérant la +situation comme désespérée, étaient allés rejoindre le camp des +assiégeants.</p> + +<p>A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège, +se porta à sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d'être disposé +à lui offrir le combat près de Tunis, parvint à l'éviter et put +opérer sa jonction avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti +de Kaïrouan. Tous deux rentrèrent dans la ville et l'arrivée du +gouverneur, bien qu'il n'amenât qu'un faible renfort, ranima le +courage des Arabes.</p> + +<p><span class="sc">Mort d'Omar</span >. <span class="sc">Prise de Kaïrouan par les Kharedjites.</span >--Abou-Hatem +revint bientôt à Kaïrouan à la tête d'une nombreuse armée +renforcée des contingents d'Abou-Korra qui, après avoir inutilement +essayé d'enlever Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de +la Tunisie. Les Arabes tentèrent en vain de tenir la campagne; ils +furent, forcés de se réfugier derrière les murailles de Kaïrouan, +dont la force et la solidité préserva la ville d'une chute immédiate. +Un grand nombre de Berbères accoururent de toutes parts pour +se joindre aux assiégeants et, selon les chroniques, 350,000 Karedjites +se trouvèrent réunis à Kaïrouan<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> +<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>. Le courage des assiégés +fut inébranlable, mais la famine vint augmenter les chances de +leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme et même les animaux +immondes furent dévorés, et qu'il fut reconnu que la position +n'était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se procurer +des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir, prétendant +qu'il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas +tenter eux-mêmes l'aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé +de colère, je vous enverrai tous à l'abreuvoir de la mort!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" +name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395"> +(retour) </a> Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.</blockquote> + +<p>Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville, +apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait +à envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya. +Le gouverneur résolut aussitôt d'éviter par la mort l'amertume +d'une telle injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il +se jeta comme «un chameau enragé» sur les assiégeants, et après +en avoir abattu un grand nombre, il trouva la mort qu'il cherchait +(novembre 771).</p> + +<p>Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu, +entra alors en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation +par laquelle il lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté +de se retirer avec leurs armes et leurs insignes, et le respect des +personnes et des biens était garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, +tandis qu'une partie de la milice prenait la route de Tobna et que +quelques officiers passaient au service d'Abou-Hatem.</p> + +<p>Pour la deuxième fois, en quelques années, les Karedjites berbères +entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette +fois, il n'y eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de démanteler +les fortifications de Kaïrouan. Du reste, il n'eut pas le loisir +de jouir longtemps de ses succès.</p> +<a name="b5" id="b5"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>DERNIERS GOUVERNEURS ARABES</h4> + +<p class="mid">772-800</p> + +<p>Yezid-ben-Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de +Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbères indépendants.--L'Espagne +sous le premier khalife oméïade; expédition de Charlemagne.--Intérim +de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah +fonde à Oulili la dynastie édricide.--Conquêtes d'Edris; +sa mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie +en Ifrikiya.--Gouvernement de Hertema-ben-Aïan.--Gouvernement +de Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte +de la milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, +fonde la dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne +sous Hicham et El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.</p> + +<p><span class="sc">Yezid-ben-Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya</span >.--Lorsque +la nouvelle des désastres dont l'Ifrikiya avait été le théâtre +parvint en Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife +El-Mansour réunit aussitôt une armée considérable, formée de +troupes prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak +et de Syrie, en donna le commandement à Yezid-ben-Hatem et le +fit partir pour l'Occident. (772).</p> + +<p>Abou-Hatem, de son côté, réunit ses contingents et, laissant le +commandement de Kaïrouan à Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit +en marche sur Tripoli. Mais, à peine avait-il quitté sa capitale, que +les miliciens se révoltèrent, chassèrent Abd-el-Aziz et placèrent à +leur tête Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, défit +les rebelles et lança à leur poursuite un de ses lieutenants nommé +Djerid. Omar, avec une partie de ses miliciens, avait cherché un +refuge près de Djidjel, dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y +poursuivre, mais il tomba dans une embuscade et fut défait et tué. +Quant aux autres miliciens, ils avaient rejoint l'armée arabe à +Sort.</p> + +<p>Cependant Abou-Hatem s'était avancé jusque vers Tripoli, mais, +lorsqu'il connut la force de l'armée de Yezid, il renonça à lutter contre +elle en bataille rangée et alla se retrancher dans les montagnes +de Nefouça. Il occupait une position très forte et ne craignit pas +d'attaquer l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetèrent +sur le corps principal, puis ils regagnèrent leurs montagnes. Yezid +marcha alors contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua +de front leurs retranchements et les enleva l'un après l'autre. Une +dernière et sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la +mort, consacra le triomphe des Arabes (mars 772). Les débris des +contingents berbères tâchèrent de regagner leurs tribus, mais la +cavalerie arabe, lancée à leur poursuite dans toutes les directions, +fit un grand carnage des karedjites. Abou-Korra put cependant +rentrer à Tlemcen. En même temps, Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, +le seul officier arabe resté fidèle à la cause d'Abou-Hatem, +se réfugia avec un certain nombre d'adhérents dans les montagnes +de Ketama<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> +<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" +name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouéïri, p. 384.</blockquote> + +<p><span class="sc">Gouvernement de Yezid-ben-Hatem</span >.--Vers la fin de mai, Yezid, +qui avait assuré la pacification des provinces méridionales en +noyant la révolte dans le sang, fil son entrée à Kaïrouan. Il s'appliqua +à rendre à la ville toute sa splendeur et à faire oublier la +domination des Kharedjites.</p> + +<p>Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, +dans le pays des Ketama; mais il finit par succomber avec ses +partisans, sous les efforts combinés des généraux arabes. La révolte +kharedjite qui, en réalité, était le réveil de l'esprit national +berbère, semblait domptée; plus de trois cents combats avaient +été livrés et les indigènes avaient toujours supporté le poids de la +défaite et la sanglante vengeance de leurs vainqueurs. Cependant, +les Houara se soulevèrent encore, à la voix d'un de leurs chefs, +nommé Abou-Yahïa-ben-Afounas. Le commandant de Tripoli, +ayant marché contre eux, les défit non loin de cette ville. L'année +suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint à entraîner les +turbulents Ourfeddjouma à la révolte contre l'autorité arabe. Une +armée envoyée contre eux par Yezid fut d'abord défaite. Alors +Mohelleb, fils du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, +sollicita l'honneur de réduire les rebelles. Ayant reçu de son père +les délogea de toutes leurs positions et en fit «un massacre épouvantable.»</p> + +<p>Cette fois, les révoltés kharedjites étaient, sinon domptés, du +moins réduits à l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques +années de paix que le gouverneur employa aux embellissement +de Kaïrouan. «En 774, dit En-Nouéïri, il fit rebâtir la grande +mosquée de Kaïrouan et construire des bazars pour chaque métier. +Ainsi, on pourrait dire, sans trop s'écarter de la vérité, qu'il +en fut le fondateur.» En même temps il rétablissait, par son esprit +de justice, la sécurité des transactions. El-Kaïrouani rapporte, +d'après l'historien Sahnoun, que Yezid se plaisait à dire: «Je ne +crains rien tant sur la terre que d'avoir été injuste envers quelqu'un +de mes administrés, quoique je sache cependant que Dieu seul est +infaillible<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> +<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" +name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397"> +(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 79. En-Nouéïri, p. 385.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les petits royaumes berbères indépendants</span >.--Nous n'avons pas +voulu interrompre le cours des événements importants dont l'Ifrikiya +était le théâtre; mais il convient de retourner de quelques +années en arrière, pour reprendre l'historique des petites royautés +du Mag'reb.</p> + +<p>A Sidjilmassa, le premier roi que la communauté des Miknaça +s'était donné, Aïca-ben-Yezid, fut déposé, en 772, après quinze +années de règne, et mis à mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaçoul, +véritable fondateur du royaume, fut élu à +sa place. Il forma la souche des Beni-Ouaçoul, souverains de Sidjilmassa. +Cette oasis continua à être le centre d'une secte kharedjite +tenant de l'éïbadisme et du sofrisme. Ces hérétiques prononçaient +la prière au nom du khalife abbasside, dont ils se déclaraient +les vassaux<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> +<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>.</p> + +<p>Les Berg'ouata, dirigés par leur prophète, le mehdi<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a> +<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a> Salah, +continuaient à vivre indépendants, dans le Mag'reb extrême, et à +propager leurs doctrines hérétiques. Après un long règne de près +d'un demi-siècle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir +à son fils El-Yas<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> +<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>.</p> + +<p>Dans le Rif marocain, à Nokour, Saïd, petit-fils d'un autre Salah, +était en possession de l'autorité et maintenait l'exercice du culte +orthodoxe sur le littoral de la Méditerranée<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> +<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" +name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte arabe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" +name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399"> +(retour) </a> Ce titre, que nous reverrons souvent apparaître, a été pris par un +grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par: <i>Messie</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" +name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400"> +(retour) </a> Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" +name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 138, 139.</blockquote> + +<p>A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene +régnaient en maîtres et étendaient chaque jour leur influence. +Leurs cousins, les Mag'raoua, commençaient à envahir les plaines +de cette région et à devenir redoutables par leur nombre et leur +puissance.</p> + +<p>Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, à Tiharet, avait continué +à recueillir les réfugiés de toutes les tribus appartenant à la secte +éïbadite, dont il était le chef reconnu.</p> + +<p>Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbères +vivaient dans l'indépendance la plus complète. Mais on voit, par +ce qui précède, que cette race tendait à abandonner l'état démocratique +pour grouper ses forces en formant de petites royautés +autonomes.</p> + +<p><span class="sc">L'Espagne sous le premier khalife oméaïde</span >. Expédition de Charlemagne.--Nous +avons laissé l'oméïade Abd-er-Rahman seul +maître du pouvoir à Cordoue, après avoir triomphé de Youçof. Il +n'eut pas le loisir de jouir longtemps de son succès, car l'anarchie +était devenue un état normal pour les Musulmans d'Espagne et ils +avaient perdu l'habitude d'obéir à un seul maître. Ce ne fut, durant +des années, qu'une suite de révoltes: Yéménites, Berbères, +Fihrites (descendants d'Okba), s'évertuèrent il renverser le trône +oméïade à peine assis.</p> + +<p>En 763, El-Ala-ben-Moghit, nommé gouverneur de l'Espagne +par le khalife El-Mansour, débarqua dans la province de Béja et +arbora le drapeau noir des abbassides. Aussitôt, yéménites et +fihrites accourent se ranger autour du représentant de l'autorité +légitime, et tous viennent assiéger Abd-er-Rahman qui s'était +retranché dans la place forte de Carmona. Le siège durait depuis +deux mois et la situation des assiégés était des plus critiques, +lorsque le prince oméïade, prenant une résolution désespérée, se +mit à la tête de ses meilleurs guerriers, sortit de la ville et, se +jetant avec impétuosité sur le camp des assiégeants, s'en rendit +maître et tailla en pièces ses ennemis. On dit qu'ayant coupé les +têtes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler, +après avoir attaché à l'oreille une étiquette indiquant le nom de +chacun, et expédia le tout, roulé dans les débris du drapeau noir +et enveloppé d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funèbre +envoi, El-Mansour se serait écrié: «Je rends grâce à Dieu de ce +qu'il y a une mer entre moi et un tel ennemi!<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> +<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>» Abd-er-Rahman +triompha ensuite de cette révolte et traita avec la dernière rigueur +ceux qui s'y étaient compromis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" +name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402"> +(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne</i>, p. 367.</blockquote> + +<p>En 766, une grande insurrection éclata parmi les Berbères à la +voix d'un illuminé du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un +descendant du prophète et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. +Il était originaire d'une fraction des Miknaça, passée +en Espagne lors de la première invasion et devenue très puissante.</p> + +<p>Il proclama l'autorité abbasside, obtint de grands succès et, +durant neuf années, tint en échec la puissance d'Abd-er-Rahman. +Ce prince parvint enfin à écraser ses adhérents et à le faire +assassiner.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formèrent un nouveau +complot, c'étaient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, +le fihrite Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnommé le Slave, gendre +de Youçof, et un fils de Youçof, appelé Abou-el-Asouad. La gloire +de Charlemagne étant parvenue jusqu'à eux, ils résolurent de solliciter +son concours et, à cet effet, se rendirent, en 777, à Paderborn +et proposèrent au grand conquérant de lui ouvrir l'Espagne. +Charles accueillit leurs ouvertures et leur promit de conduire une +armée dans la péninsule. El-Arbi devait l'appuyer avec tous ses +adhérents, au nord de l'Ebre, et le faire reconnaître comme souverain +de cette région, tandis que le Slave irait chercher des +Berbères en Afrique et occuperait avec eux la province de Murcie.</p> + +<p>Ce plan, si bien combiné, pécha dans l'exécution: le Slave arriva +le premier, avec un certain nombre de Berbères, et demanda des +secours à El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur traité, +il ne devait pas franchir l'Ebre. Irrité de ce qu'il appelait une +trahison, le Slave marcha contre El-Arbi, fut battu et forcé de +rentrer dans la province de Murcie, où il périt assassiné.</p> + +<p>Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrénées, il ne trouva, pour +l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur, +Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme +on le lui avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il +dut commencer par entreprendre le siège de Saragosse, où commandait +un fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrétiens. +Tandis qu'il était devant cette place, il reçut la nouvelle que +Witekind et les Saxons avaient repris les armes et menaçaient +Cologne. Force lui fut de lever le siège et de reprendre au plus +vite la route du Nord; il passa par la vallée de Roncevaux, où son +arrière-garde tomba dans une embuscade tendue par les Basques.</p> + +<p>Ainsi Abd-er-Rahman avait échappé au plus grave danger qu'il +eût encore couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Après +le départ des Franks, il s'appliqua à combattre isolément tous ses +adversaires et, par sa persévérance et son implacable cruauté, +arriva enfin à briser toutes les résistances. Ne pouvant compter +sur les Musulmans d'Espagne, il appela d'Afrique un grand nombre +de Berbères et même de nègres et en forma une armée dévouée, +sans aucun lien avec les gens du pays<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> +<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" +name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 370 et suiv.</blockquote> + +<p>Pendant que le khalife oméïade était absorbé par ces luttes, +Alphonse, roi des Asturies, étendait les limites de ses provinces et +arrachait la Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux +règne en 759, et fut remplacé par son fils Froïla. Lugo, Porto, +Zamora, Salamanque et une partie de la Castille étaient en son +pouvoir. Il mourut en 769, léguant la couronne à son fils Aurélio<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a> +<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" +name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404"> +(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'hist. de l'Espagne</i>, p. 101.</blockquote> + +<p><span class="sc">Intérim de Daoud-ben-Yezid</span >.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En +787, Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, après avoir +exercé le pouvoir durant près de quinze années. L'Afrique avait +joui d'une période de tranquillité bien nécessaire après tant de +luttes. Aussitôt après la mort du gouverneur, les Nefzaoua se révoltèrent +et, conduits par l'un des leurs, nommé Salah-ben-Nacir, +attaquèrent leurs voisins et les contraignirent à adopter la doctrine +éïbadite, puis ils envahirent le Tel et s'avancèrent jusqu'à Badja. +Le commandant de Tobna ayant marché contre eux fut défait près +de cette ville.</p> + +<p>Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires +après la mort de son père, envoya alors contre les insurgés le +général Soléïman avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus +dans une première rencontre, se reformèrent à Sikka (le Kef); +mais Soléïman les y poursuivit et les dispersa, après en avoir tué +un grand nombre. Ainsi la révolte se trouva encore une fois apaisée. +Daoud administrait depuis plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le +khalife Haroun-er-Rachid le remplaça par son oncle Rouh-ben-Hatem, +et, pour le récompenser de ses services, lui conféra le gouvernement +de l'Egypte.</p> + +<p>Au commencement de l'année 788, Rouh arriva à Kaïrouan et +prit en main l'autorité. C'était un homme prudent et expérimenté +qui, au lieu de pousser les indigènes à la révolte par de durs traitements, +jugea préférable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem +était mort à Tiharet, quelque temps auparavant, et +avait été remplacé par son fils Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au +gouverneur de Kaïrouan des propositions d'alliance qui furent +acceptées, et un traité de paix fut signé entre le représentant du +khalife et le chef du kharedjisme éïbadite<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> +<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" +name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouéïri, p. 387, 388.</blockquote> + +<p>Edris-bex-Abdallah fonde à Oulili la dynastie edriside.--Ainsi +l'autorité arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une +nouvelle dynastie allait s'établir dans le Mag'reb et consacrer la +perte définitive de cette contrée pour le khalifat.</p> + +<p>Nous avons vu précédemment qu'après l'assassinat du khalife +Ali, gendre de Mahomet, ses partisans avaient en vain essayé de +faire obtenir le trône à ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient +pu empêcher l'établissement de la dynastie oméïade; mais ils +avaient formé une vaste société secrète et s'étaient donné le nom +de <i>Chiaïtes</i> (<i>co-ayants-droit</i>). Ils avaient continué à compter en +secret le règne des descendants d'Ali, seuls khalifes légitimes, et +n'avaient cessé d'attendre le moment de reconquérir le pouvoir. +Sous le règne de l'abbasside El-Mansour, deux des descendants +d'Ali, croyant l'heure arrivée, avaient levé les armes; mais la victoire +s'était prononcée pour leur adversaire et la révolte avait été +étouffée dans le sang. Après la mort d'El-Mansour, un alide du +nom de Hocéïne, petit-fils de Haçan II, se mit en révolte contre +le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tué à la bataille de Fekh, +près de La Mekke, et presque tous ses adhérents périrent massacrés (787).</p> + +<p>Un oncle de Hocéïn, nommé Edris-ben-Abd-Allah, avait échappé +au désastre de Fekh; il se tint soigneusement caché et put se +soustraire aux minutieuses recherches ordonnées par le khalife. +Son signalement avait été envoyé à tous les commandants militaires, +et des postes furent établis sur les routes afin de l'arrêter s'il tentait +de sortir de l'Arabie. En dépit de ces précautions, Edris parvint, +grâce au dévouement de son affranchi Rached, à gagner l'Egypte; +de là, il partit pour l'ouest, vêtu d'une robe de laine et coiffé d'un +turban grossier. Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached +lui donnait des ordres comme à un domestique, et il put sous ce +déguisement atteindre le fond du Mag'reb. Après avoir séjourné à +Tanger, il gagna Oulili<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a> +<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>, près d'une des sources du Sebou, dans +les montagnes des Aoureba, et fut bien accueilli par ces Berbères, +dont le chef Abou-Léïla-Ishak lui jura fidélité. Ainsi, c'était loin +de sa patrie, et au milieu de populations sauvages, que le descendant +de Mahomet trouvait la sécurité et pouvait faire reconnaître +ses droits. Vers la fin de l'année 788, Edris se proclama +indépendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata, Riatha, +Nefza, Mar'ila, Miknaca et même d'une partie des R'omara<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> +<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" +name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406"> +(retour) </a> L'antique Volubilis, où fut ensuite construite la ville de Fès.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" +name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et suiv. <i>Roudh-El-Kartas</i>, +trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, art. +<i>Idricides</i>.</blockquote> + +<p>Ayant reçu des contingents de ces tribus, Edris étendit son +autorité sur les régions du Mag'reb. Quelques populations d'origine +ancienne, débris de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, +Fazaz, etc., avaient trouvé un refuge dans ces montagnes reculées, +et y avaient conservé le culte israélite ou chrétien. Le descendant +du prophète les força à professer l'islamisme. Il alla ensuite réduire +les populations de Mediouna, au delà de la Moulouïa, puis passa +dans le Temesna et en fit la conquête, ainsi que de Tedla et de la +ville de Chella, régions dans lesquelles le paganisme avait encore +des adeptes.</p> + +<p><span class="sc">Conquêtes d'Edris; sa mort</span >.--Devenu ainsi maître d'un vaste +territoire, Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la +religion orthodoxe. L'année suivante, il marcha vers l'est, contre +les Beni-Ifren et Mag'raoua hérétiques et, par conséquent, ennemis. +Parvenu auprès de Tlemcen, il reçut la soumission du chef de +ces Zenètes, Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplacé Abou-Korra. +Edris entra dans Tlemcen sans coup férir et séjourna un +certain nombre de mois dans cette ville, où il construisit la mosquée +qui porta son nom. Après avoir fait une tentative infructueuse +pour abattre la puissance des Rostemides de Tiharet, il reprit le +chemin d'Oulili, laissant à Tlemcen, pour le représenter, son frère +Soleïman (790).</p> + +<p>Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait +à poursuivre ses conquêtes, sa perte se tramait en Orient. Le +khalife Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, +dans ce pays éloigné, résolut de s'en débarrasser par un moyen +qui lui était familier, l'assassinat. Un certain Soléïman-ben-Horéïz, +surnommé Ech-Chemmakh, affilié à la secte des Zaïdiya, fut envoyé +par lui, dans ce but, en Mag'reb. Il se présenta à la cour d'Edris +comme médecin et comme déserteur du parti abbasside; ayant, au +moyen de ce double titre, capté la confiance d'Edris, il parvint un +jour à éloigner le fidèle Rached, et en profita pour empoisonner +son maître. Lorsqu'il fut certain de sa mort, il monta à cheval et +reprit en toute hâte la route de l'est; mais Rached fut bientôt sur +ses traces et, l'ayant atteint près de la Moulouïa, engagea avec lui +un combat dans lequel chacun des adversaires reçut plusieurs +blessures. Ech-Chemmakh put néanmoins traverser la rivière et, +tout sanglant, continuer sa route.</p> + +<p>Edris fut enterré à Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le +khalife pouvait croire cette dynastie éteinte. Mais nous verrons +plus tard qu'une de ses concubines, la Berbère Kenza, était enceinte +et que, grâce à l'adresse et à la prudence de Rached, le royaume +edricide fut conservé à l'enfant posthume de son fondateur.</p> + +<p>Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En +Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem était +mort. (791), et avait désigné pour lui succéder son fils Kabiça. Mais +Haroun-er-Rachid n'entendait pas que la fonction de gouverneur +se transmît par hérédité dans son empire; prévenu de la fin prochains +de Rouh, il envoya, pour le remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. +Cet officier arriva à Kaïrouan au moment où Kabiça +venait de se faire reconnaître comme émir; ayant montré son +diplôme, il reçut le serment de la population et des troupes. Il +exerça, pendant deux ans, le pouvoir avec équité; mais, en 793, +El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au +poste qui avait été occupé par son père, et vint prendre possession +du commandement à Kaïrouan (mai 793).</p> + +<p>Peu de temps après, la milice syrienne en garnison à Tunis se +révolta contre le gouverneur de cette ville, El-Moréïra-ben-Bachir, +neveu d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions +avaient soulevé l'opinion publique. Le chef de cette sédition, Abd-Allah-ben-Djaroud, +écrivit à El-Fadel pour faire connaître les +griefs de la population, et aussitôt un autre commandant fut +envoyé à Tunis; mais les gens qui s'étaient portés à sa rencontre +le mirent à mort et cette sédition se changea en révolte ouverte. +Les commandants des places voisines, gagnés par les promesses ou +par l'argent, firent cause commune avec les rebelles. El-Fadel, +ayant marché avec ses troupes contre Abd-Allah, fut défait par +celui-ci et ne put l'empêcher de s'emparer de Kaïrouan. Ayant +été lui-même fait prisonnier, il fut massacré par ies soldats, malgré +l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794).</p> + +<p><span class="sc">Anarchie en Ifrikiya</span >.--Cependant le commandant d'El-Orbos, +nommé Chemdoun, se déclara hautement contre les rebelles, +fit alliance avec plusieurs autres chefs, parmi lesquels son +collègue de Mila, et recueillit Moréïra et tous les adhérents de la +cause légitime. Ayant marché contre l'usurpateur, il éprouva une +première défaite; mais, bientôt, El-Ala-ben-Saïd, gouverneur du +Zab, vint le rejoindre avec de nouveaux contingents, et fous marchèrent +sur Kaïrouan.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait +nommé comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aïan, et +qu'en attendant son arrivée, un officier du nom de Yaktin allait +venir avec la mission de pacifier la milice, se porta au devant de +l'envoyé pour tâcher de transiger avec lui ou de détourner le +coup qui le menaçait. En vain, Yaktin pressa le rebelle de déposer +les armes: Ibn-Djaroud refusa sous le prétexte que, s'il abandonnait +Kaïrouan, cette ville serait livrée au pillage par les Berbères +au service de ses ennemis. Ne pouvant rien obtenir de lui, Yaktin +s'appliqua à détacher de sa cause un certain nombre d'adhérents.</p> + +<p>Peu après, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit +en marche vers l'ouest à la tête d'un corps d'armée et s'empara +de Tripoli. Quant au gouverneur, il était resté en observation à +Barka. En même temps, El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec +ses Berbères, mettre le siège devant Kaïrouan. Ibn-Djaroud, se +voyant perdu, écrivit en hâte à Yahïa pour lui offrir sa soumission; +puis il sortit de la capitale, où il avait commandé pendant +sept mois, et vint se remettre entre ses mains. Aussitôt El-Ala fit +son entrée à Kaïrouan et massacra tous les partisans du chef +révolté. Yahia-ben-Moussa arriva à son tour (mars-avril 795) et +obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyât ses troupes, dont les +excès allaient croissant. Le chef qui se prétendait le sauveur de +l'autorité du khalife se retira à Tripoli et, de là, écrivit à Hertema +pour réclamer le prix de ses services. Il est à supposer que sa +puissance était fort à craindre, car le khalife Er-Rachid lui écrivit +lui-même, en le félicitant, et en lui envoyant une forte gratification. +On put ainsi le décider à partir pour i Orient<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a> +<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" +name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 389 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Gouvernement de Hertema-ben-Aïan</span >.--Dans le mois de +juin 795, Hertema fit son entrée à Kaïrouan. Il proclama une +amnistie générale et s'occupa de mettre en état de défense les +fortifications de plusieurs villes de la côte, notamment Monastir +et Tripoli. Mais l'esprit de révolte agitait partout les populations +indigènes et le gouverneur ne pouvait compter sur sa milice, pour +laquelle l'indiscipline était devenue une habitude. Se sentant trop +faible et trop isolé pour mener à bien la rude tâche qu'on lui avait +confiée, il sollicita lui-même du khalife son rappel. Haroun-er-Rachid +désigna alors son propre frère de lait Mohammed-ben-Mokatel +pour occuper le poste important de gouverneur de +l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife +tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment où la situation +réclamait un esprit particulièrement habile et expérimenté.</p> + +<p><span class="sc">Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel</span >.--Arrivé à Kaïrouan +dans le mois de ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna +aussitôt la mesure de son incapacité, ne comprenant rien à la +situation, et se livrant à toutes les fantaisies d'un despote grisé +par son pouvoir. Un an s'était à peine écoulé depuis son arrivée, +que les miliciens syriens et khoraçanites se mettaient en état de +révolte et plaçaient à leur tête Morra-ben-Makhled. Un corps de +troupes envoyé contre les rebelles les réduisit au silence; leur +chef fut mis à mort.</p> + +<p>Peu de temps après, Temmam-ben-Temim, commandant de +Tunis, releva l'étendard de la révolte et, ayant réuni tous les mécontents, +marcha sur Kaïrouan (octobre 799).</p> + +<p>Ibn-Mokatel sortit à sa rencontre et lui livra bataille à Moniat-el-Kheïl; +mais il fut complètement défait et n'obtint la vie +sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se réfugia en effet +avec sa famille à Tripoli, tandis que Temmam faisait son entrée à +Kaïrouan.</p> + +<p><span class="sc">Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la milice</span >.--A ce +moment, le commandement du Zab était confié à un fils de l'ancien +gouverneur El-Ar'leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une +grande autorité dans cette situation. Dès qu'il eut appris les événements +d'Ifrikiya, Ibrahim se mit en marche, à la tête de ses +contingents, pour combattre l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit +pas; il évacua la ville, et le fils d'El-Ar'leb, ayant pris +possession de Kaïrouan, annonça en chaire qu'Ibn-Mokatel était +toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce dernier rentra en +toute hâte dans sa capitale.</p> + +<p>Quant à Temmam, qui s'était réfugié à Tunis, il tenta de semer +la désunion parmi les troupes fidèles et même d'indisposer le +gouverneur contre Ibrahim; mais toutes ses manœuvres échouèrent +et il apprit bientôt que celui-ci marchait contre lui.</p> + +<p>Au commencement de février 800, Ibn-el-Ar'leb infligea à Temmam +une défaite qui le força à rentrer à Tunis; il se disposait à +entreprendre le siège de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa +soumission, à condition que lui et ses frères auraient la vie sauve. +Cette demande lui ayant été accordée, il se rendit à discrétion et +fut conduit à Kaïrouan, d'où on l'expédia en Orient comme prisonnier +d'état avec les chefs les plus compromis<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> +<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" +name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 397.</blockquote> + +<p><span class="sc">Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde la +dynastie ar'lébite</span >.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, +ayant appris les tristes exploits de son frère de lait, se convainquit +de la nécessité de le remplacer en Ifrikiya. Dans l'état des choses, +Ibrahim était l'homme de la situation et son choix s'imposait. Le +khalife ayant consulté à ce sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait +fort l'expérience, obtint cette réponse: «Vous n'avez personne +de plus aimé, de plus dévoué et de plus digne d'exercer +le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la conduite passée est +garante de l'avenir.» Ces paroles achevèrent de décider le khalife +qui avait reçu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par laquelle il sollicitait +pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant non seulement de +renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie par le gouvernement +de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un +tribut de quarante mille dinars.</p> + +<p>Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d'ennuis toujours +renaissants et retarder de plus d'un siècle la chute de l'autorité +arabe en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le +terrain perdu dans le Mag'reb. Dès lors, en effet, le gouvernement +central n'aurait plus à intervenir dans l'administration du pays +qu'il consentait à abandonner, moyennant fermage, à des vice-rois +formant une dynastie vassale, et chez lesquels le pouvoir se +transmettrait par voie d'hérédité. Ainsi, cette brillante conquête +qui avait coûté si cher aux Arabes s'était détachée d'eux, province +par province, dans l'espace de moins d'un siècle, et il ne restait +au khalifat qu'une suzeraineté presque nominale sur l'Ifrikiya.</p> + +<p>Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le +courrier porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui +se trouvait à Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir à +Kaïrouan une fausse lettre le maintenant au poste de gouverneur. +En recevant cette missive, l'Ar'lebite devina la supercherie; +néanmoins il céda la place et reprit avec ses troupes le chemin du +Zab. Mais le khalife, à l'annonce de cette incartade de son frère de +lait, entra dans une violente colère et intima à Ibn-Mokatel, qui +se disposait à revenir à Kaïrouan, l'ordre formel de résigner ses +fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint aussitôt du +Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit définitivement +la direction des affaires<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> +<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" +name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 395 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Naissance d'Edris II</span >.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre +de ces événements importants, la dynastie edricide, que le khalife +Haroun avait cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi +dire de ses cendres.</p> + +<p>Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laissé une de ses +concubines, nommée Kenza, enceinte. Après les funérailles du +prince, le fidèle Rached réunit les principaux chefs des tribus +berbères et leur dit: «L'imam Edris est mort sans enfants, mais +Kenza, sa femme, est enceinte de sept mois, et, si vous le voulez +bien, nous attendrons jusqu'au jour de son accouchement pour +prendre un parti: s'il naît un garçon, nous l'élèverons, et quand +il sera homme, nous le proclamerons souverain; car, descendant +du prophète de Dieu, il apportera avec lui la bénédiction +de la famille sacrée<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> +<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" +name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411"> +(retour) </a> Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, p. 561. El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote> + +<p>Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères, +et en septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle +d'une ressemblance frappante avec son père». Rached le présenta +aux cheiks indigènes qui s'écrièrent en le voyant: «C'est +Edris lui-même, l'imam n'a pas cessé de vivre!»</p> + +<p>On laissa à Rached le soin de l'élever et de gouverner en son +nom, jusqu'à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce +tuteur ne négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction +et faire de lui un redoutable guerrier.</p> + +<p><span class="sc">L'Espagne sous Hicham et el-Hakem</span >.--En Espagne, le khalife +oméïde Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un +règne de plus de trente-trois années employées presque entièrement +à l'affermissement de son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman, +Abd-Allah et Hicham. Ce dernier, bien que le plus jeune, lui +succéda après une courte lutte avec son aîné Soleïman. Pour +assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux frères leur renonciation +au trône et, en vertu de leur convention, ceux-ci se retirèrent au +Mag'reb.</p> + +<p>Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre +et fut remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et +Abd-Allah, ses oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag'reb en +amenant une armée de Berbères pour lui disputer le pouvoir. +Après deux années de luttes, Soleïman ayant été tué, la victoire +resta définitivement à El-Hakem (800).</p> + +<p>Pendant le règne de Hicham, des expéditions heureuses avaient +été faites par les Musulmans en Galice, et les chrétiens avaient +été humiliés par des défaites qui leur avaient arraché une partie +de leurs conquêtes<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a> +<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>. Plusieurs souverains avaient succédé à +Alphonse I<sup >er</sup>. A la fin du <span class="sc">viii</span ><sup >e</sup> siècle, Alphonse II, dit le Chaste, +roi des Asturies, ne put empêcher les Musulmans de pénétrer +jusque dans les montagnes de son royaume.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" +name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412"> +(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'hist. de l'Espagne</i>, p. 101-139 et suiv. El Marrakchi +(Dozy), p. 17 et suiv.</blockquote> +<br> + +<pre> + Chronologie des gouverneurs de l'Afrique. + + Date de la nomination. + + Okba-ben-Nafa vers................. 669 + Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675 + Okba-ben-Nafa...................... 681 + Zoheïr-ben-Kais vers............... 688 + Haçane-ben-Nomane vers............. 697 + Mouça-ben-Noceïr................... 705 + Mohammed-ben-Yezid................. 715 + Ismaïl-ben-Abd-Allah............... 718 + Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720 + Bichr-ben-Safouane................. 721 + Obeïda-ben-Abd-er-Rahman........... 728 + Okba-ben-Kodama.................... 732 + Obeïd-Allah-ben-el-Habhab.......... 734 + Koltoum-ben-Aïad................... 741 + Hendhala-ben-Sofiane............... 742 + Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744 + El-Yas-ben-Habib................... 755 + El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756 + Mohammed-ben-Achath................ 761 + El-Ar'leb-ben-Salem................ 765 + Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768 + Yezid-ben-Hatem.................... 772 + Daoud-ben-Yezid.................... 787 + Rouh-ben-Hatem..................... 788 + En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791 + El-Fadel-ben-Rouh.................. 793 + Hertema-ben-Aïan................... 795 + Mohammed-ben-Mokatel............... 797 + Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800 +</pre> +<br> +<hr class="short"> +<a name="b6" id="b6"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE</h4> + +<p class="mid">800-838</p> + +<p>Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Edris II est proclamé +par les Berbères.--Fondation de Fez par Edris II.--Révoltes en +Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son +père Ibrahim.--Conquêtes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frère +Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.--Luttes +de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Mort d'Edris II; +partage de son empiré.--Etat de la Sicile au commencement du +<span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle.--Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du +cadi Aced.--Conquête de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frère, +Abou-Eïkal-el-Ar'leb, lui succède.--Guerres entre les descendants +d'Edris II.--Les Midrarides à Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.</p> + +<p><span class="sc">Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya</span >.--Le +choix d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, était +le meilleur que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la +pratique qu'il possédait des affaires du pays, était capable d'étouffer +les germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre +aux caprices de la milice. L'anarchie des dernières années provenait +surtout de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur +laquelle il put compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, +se sentant nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à +cet inconvénient, il ne fallait pas penser à former des corps berbères; +ce fut aux nègres qu'il eut recours pour contrebalancer la +force des Syriens. Ayant acheté un grand nombre d'esclaves +noirs, il les habitua à porter les armes, en laissant croire aux miliciens +qu'il destinait ces nègres à être employés dans les postes les +plus périlleux.</p> + +<p>En même temps, pour s'assurer une retraite sûre, en cas de +révolte, il fit construire, à trois milles de Kaïrouan, la place forte +d'El-Abbassïa où il déposa ses trésors et une grande quantité +d'armes. Puis il se disposa à aller s'établir dans cette résidence, +qu'on appela, plus tard, El-Kasr-el-Kedim (le vieux château). Ce +fut là qu'il reçut les envoyés de Charlemagne qui avaient été +chargés de prendre à Karthage, à leur retour d'Orient, les reliques +de plusieurs martyrs chrétiens. En même temps, Ibrahim envoyait +une ambassade à l'empereur, alors à Pavie (801)<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> +<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" +name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413"> +(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 453.</blockquote> + +<p>L'année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant +à Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se +révolta en appelant à lui les mécontents arabes et berbères. +Amran-ben-Mokhaled, général du gouverneur ar'lebite, ayant +marché contre les rebelles, leur livra une sanglante bataille, dans +laquelle leur chef fut tué, et les mit en déroute. Ibrahim s'appliqua +alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis il tourna ses regards vers +le Mag'reb, où le souvenir de l'autorité arabe disparaissait de +jour en jour.</p> + +<p><span class="sc">Edris II est proclamé par les Berbères</span >.--A Oulili, le fils +d'Edris I grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection +des Aoureba, tandis qu'à Tlemcen, son oncle Soleïman +exerçait le pouvoir en son nom. Ibrahim, considérant avec raison +que l'empire edricide était le plus grand obstacle à la réalisation +de ses vues ambitieuses sur le Mag'reb, espéra l'anéantir en faisant +assassiner Rached. Mais ce crime tardif fut inutile et eut pour +conséquence de resserrer les Berbères autour du jeune prince (802); +l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea de remplacer Rached, +comme tuteur d'Edris, alors âgé de neuf ans. En mars 803, les +Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à Oulili, +dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de fidélité +à Edris II.</p> + +<p>Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence +très précoce, commença à gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. +Ainsi se consolidait l'empire edricide, malgré les intrigues, entretenues +en Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude énergique +et dévouée des Berbères, plus que la supplique adressée par Edris +à Ibrahim, décida ce dernier à ajourner la réalisation de ses plans +sur l'Occident<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a> +<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>. Du reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientôt absorbé par +d'autres soins. En 805, la garnison de Tripoli se révolta, chassa +son commandant et se donna comme chef Ibrahim-ben-Sofian, +Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut employer toutes ses +forces pour apaiser cette sédition qui ne fut domptée qu'au commencement +de 806.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" +name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 563. En-Nouéïri, p. 401. Kartas, +p. 18. El-Bekri,. <i>Idricides</i>.</blockquote> + +<p>Fondation de Fès par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris +grandissait au milieu des intrigues encouragées par son jeune âge +et son inexpérience. Un certain nombre d'Arabes étaient venus, +tant de l'Espagne que de l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient +été bien accueillis par lui; l'un d'eux, Omaïr-ben-Moçaab, avait +même reçu le titre de vizir en remplacement d'Abou-Yezid <a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a> +<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>.</p> + +<p>Ainsi l'influence arabe dominait à Oulili et allait pousser Edris +à un acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Leïla-Ishak, +chef des Aoureba, qui avait été le protecteur de son père et le +sien. Il est probable que ce chef avait laissé entrevoir son ressentiment +de la protection accordée aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour +excuser l'ingratitude d'Edris, prétend qu'il avait découvert que ce +chef entretenait des intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a> +<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>. Les +Berbères, froissés dans leurs sentiments les plus intimes, supportèrent +cependant ces injustices sans protestation.</p> + +<p>Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accroître, jugea que +sa résidence d'Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire +une capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps, +il se décida pour un emplacement traversé par un des affluents du +Sebou, et occupé par des Berbères de la tribu de Zouar'a. La +nouvelle ville se trouvait ainsi divisée naturellement en deux +quartiers. Edris jeta en 808 les fondements de celui qui devait être +appelé «<i>des Andalous</i>», et, l'année suivante, il fit construire l'autre, +nommé plus tard «<i>des Kaïrouanites</i>». Il dota sa capitale de nombreux +édifices et notamment de la mosquée dite «des Chérifs».</p> + +<p>Lorsqu'Edris eut atteint sa majorité, c'est-à-dire vers 810, les +tribus berbères lui renouvelèrent leur serment de fidélité, et il +reçut la soumission des principales contrées du Mag'reb<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a> +<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" +name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415"> +(retour) </a> Kartas, p. 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" +name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416"> +(retour) </a> <i>Berbères</i>, t. III, p. 561.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" +name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417"> +(retour) </a> Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révoltes en Ifrikiya</span >. <span class="sc">Mort d'Ibrahim</span >.--Pendant ce temps, +Ibrahim-ben-el-Ar'leb était encore aux prises avec la révolte. Les +miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions +prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut établi +définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire, +leur irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général +Amrane donna le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan, +il appela à lui tous les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans +sa forteresse.</p> + +<p>Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et +d'autre. Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte +un secours en argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli +pour arrêter la somme au passage. Puis il fit répandre la nouvelle +de la prochaine arrivée des fonds. Aussitôt la milice, qui n'avait +pas touché de solde depuis qu'elle avait embrassé la cause de la +révolte, commença à s'agiter dans Kaïrouan, et Amrane, dépourvu +de ressources, se convainquit qu'il ne pouvait plus lutter contre +ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la ville et courut se +réfugier dans le Zab.</p> + +<p>Ibrahim venait de triompher de cette longue révolte et était +occupé à démanteler les fortifications de Kaïrouan, lorsqu'il apprit +que son fils Abd-Allah avait été chassé de Tripoli par les troupes +occupant cette place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels +Abd-Allah put enrôler un grand nombre de Berbères et rentrer +en possession de Tripoli. Ce furent alors ces mêmes indigènes, +appartenant à la tribu des Houara, qui se lancèrent dans la révolte. +Conduits par leur chef, Aïad-ben-Ouahb, ils vinrent attaquer +Tripoli qui était défendu par le général Sofiane, se rendirent maîtres +de cette ville et la renversèrent presque entièrement. Abd-Allah, +envoyé en toute hâte par son père, à la tête d'une armée de treize +mille hommes, défit les Berbères et, étant rentré à Tripoli, s'occupa +à relever les fortifications de cette ville (811)<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a> +<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" +name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418"> +(retour) </a> Les détails donnés par les auteurs arabes sur les différentes phases +de cette révolte sont assez embrouillés, et il est possible qu'Abd-Allah +n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.</blockquote> + +<p>Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, +arrivé de l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara +et Nefouça et vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin, +garder une des issues de la place et pressa l'autre avec la plus +grande vigueur. Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu'on +reçut la nouvelle de la mort d'Ibrahim qui était décédé à +l'âge de 56 ans (juillet 812), dans son château d'El-Abbassïa.</p> + +<p><span class="sc">Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim</span >.--Aussitôt +que la mort d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné +par lui pour lui succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem +de conclure le paix. Il fut convenu entre eux que le prince de +Tiharet se retirerait dans les montagnes des Nefouça et que Tripoli +resterait aux Ar'lebites: mais toutes les plaines de la Tripolitaine +furent abandonnées aux Kharedjites.</p> + +<p>Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah, +second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises +par son père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan.</p> + +<p>Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans +sa capitale. Son frère, Ziadet-Allah, s'était porté au devant de lui +pour le saluer comme souverain, mais il fut reçu avec la plus +grande dureté. Pour la première fois, le fils d'un gouverneur de +l'Ifrikiya succédait à son père sans l'intervention du khalifat<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a> +<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>.</p> + +<p>Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils +El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l'élévation du +vice-roi de Kaïrouan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" +name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouéïri, p. 403.</blockquote> + +<p><span class="sc">Conquêtes d'Edris II</span >.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait +à affermir son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba +l'ingratitude qu'il avait montrée à leur chef, il leur confia des +commandements importants; puis, s'enfonçant dans les montagnes +du sud-ouest, il attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit +et soumit l'Atlas à son autorité. Après s'être avancé en vainqueur +jusqu'à Nefis, près de la montagne de Tine-Mellal dans le Sous, +il rentra à Fès (812). C'est sans doute vers cette époque qu'Edris +commença à combattre le kharedjisme, dont il décréta l'abolition +dans ses états; mais ce schisme avait pénétré trop profondément +la nation berbère, pour pouvoir être supprimé d'un trait de plume; +aussi ne devait-il disparaître de l'Afrique, où il avait déjà fait +couler tant de sang, qu'après de longues et nouvelles convulsions.</p> + +<p>Quelque temps après<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a> +<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a> Edris marcha sur Tlemcen, qui s'était +affranchie de son autorité. Il y entra en vainqueur et reçut l'hommage +des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il séjourna +quelque temps à Tlemcen et de là dirigea quelques expéditions +heureuses contre les peuplades zenatienes et autres berbères. Ses +troupes s'avancèrent ainsi jusqu'au Chelif. Cependant, il ne paraît +pas qu'il eût osé se mesurer contre les Rostemides de Tiharet. Selon +Ibn-Khaldoun, il passa à Tlemcen trois années, pendant lesquelles +il s'appliqua à embellir cette ville et à orner la mosquée construite +par son père. En partant, il laissa le commandement de la province, +avec suprématie sur les tribus des Beni-Ifrene et Mag'raoua, +à son cousin Mohammed, fils de Soleïman, qu'Edris I avait préposé +au commandement de Tlemcen.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" +name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420"> +(retour) </a> Soit dans la même année, soit en 814, les auteurs n'étant pas d'accord +sur cette date.</blockquote> + +<p>Rentré à Fès, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, +expulsés de Cordoue par El-Hakem à la suite de la révolte dite du +faubourg (<i>Ribad'</i>), et les établit dans sa capitale, où ils formèrent +le quartier des Andalous. Les émigrés de Cordoue étaient presque +tous des gens d'origine celto-romaine, qui avaient été contraints +d'embrasser l'islamisme après la conquête de l'Espagne par les +Arabes. L'arrivée de cette population très civilisée fut une bonne +fortune pour la nouvelle capitale, et contribua à la faire briller +d'une réelle splendeur dans les arts, les lettres et les sciences<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a> +<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" +name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421"> +(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 70 et suiv. El-Bekri, +<i>Idricides</i>. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p. 229.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort de Abd-Allah</span >.--Son frère Ziadet-Allah le remplace.--A +Kaïrouan, Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin +d'imiter la prudence de son père et de chercher à arrêter les progrès +du prince de Fès, n'avait réussi qu'à indisposer les esprits +contre lui. Violent et cruel, même envers les membres de sa +famille, sacrifiant tout à la milice, accablant le peuple de charges, +il combla la mesure des fautes en frappant la culture faite par +chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars (pièces d'or). +Cet impôt, énorme pour l'époque, remplaça la dîme (achour), qui +précédemment se payait en nature et était proportionnée à l'abondance +de la récolte. De toutes parts s'élevèrent des réclamations; +mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à +gémir sous son oppression.</p> + +<p>Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque +subitement, d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, +«le plus bel homme de son temps», avait exercé le pouvoir pendant +un peu plus de cinq ans.</p> + +<p>Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succéda à son frère, et, +employant des procédés de gouvernement tout différents, s'attacha +à réduire les prérogatives de la milice et à maltraiter et +abaisser de toutes les façons les miliciens<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a> +<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" +name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 404, 405.</blockquote> + +<p><span class="sc">Espagne:--Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem</span >.--En +Espagne, le khalife El-Hakem, avait entrepris, avec des chances +diverses, plusieurs campagnes au delà des Pyrénées. L'alliance +de ses oncles avec Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, +l'avait contraint à déployer toutes ses forces contre la coalition. +Quelques-unes de ses <i>razias</i> furent couronnées de succès. Alphonse, +de son côté, poussa une pointe jusqu'à Lisbonne et mit cette ville +au pillage. Pour rendre compte à son allié Charlemagne du succès +de cette expédition, il lui envoya «sept Musulmans de distinction, +avec leurs armes et leurs mulets<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a> +<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" +name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423"> +(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'hist. de l'Espagne</i>, p. 149.</blockquote> + +<p>Après avoir conclu un traité de paix avec les princes chrétiens, +El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vécut de la vie des +despotes musulmans de cette époque, jusqu'à la grande révolte +dite du faubourg (<i>Ribad'</i>), qui mit sa vie en danger et dont il +triompha par son indomptable énergie. Sa victoire fut suivie de +trois jours de massacres, et quand ses soldats furent las de tuer, +sa vengeance n'était pas encore satisfaite; il ordonna aux survivants +de quitter l'Espagne sans délai. On vit alors cette malheureuse +population, décimée, ruinée, se diriger à pied, par groupes, +vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans firent voile +pour l'Egypte; ils abordèrent à Alexandrie et s'y maintinrent, avec +l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife El-Mamoun les +ayant alors forcés à capituler, leur chef les conduisit à la conquête +de l'île de Crète, qu'ils arrachèrent aux Byzantins et où ils fondèrent +une république indépendante. Les autres réfugiés, au nombre +de huit mille, passèrent au Mag'reb et furent bien accueillis par +Edris II, qui les établit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle +capitale. A Fès, ils furent groupés dans le quartier des Andalous<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a> +<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>. +El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplacé par son +fils Abd-er-Rahman II.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" +name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424"> +(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne,</i> t. II, p. 76 et suiv. Ibn-Khaldoun, +t. II, p. 562. El-Bekri, <i>Idricides</i>. Nous n'indiquons aucune +date pour la révolte du faubourg, en raison de l'incertitude à laquelle les +chroniques donnent lieu à ce sujet. Il faut la placer entre 814 et 817.</blockquote> + +<p><span class="sc">Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes</span >.--Pendant que +l'Espagne était le théâtre de ces événements, l'ar'lebite Ziadet-Allah +se livrait à Kaïrouan à tous les caprices de son caractère +bizarre et cruel. Adonné au vin, comme le furent presque tous les +princes de sa famille, il prescrivait dans ses moments d'ivresse les +mesures les plus sanguinaires, qui retombaient presque toujours +sur la milice. Dès le début de son règne il avait failli rompre, +sans raison plausible, avec le khalife El-Mamoun et avait même +poussé l'insolence jusqu'à adresser à son suzerain des dinars edrisides, +pour lui faire entendre qu'il était disposé à se rallier à cette +dynastie.</p> + +<p>De tels procédés de gouvernement ne pouvaient aboutir qu'à +des révoltes. En 822, une première sédition fut assez facilement +apaisée; l'année suivante, le commandant de Kasreïne<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a> +<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, place forte +du Sud, nommé Omar-ben-Moaouïa, de la tribu de Kaïs, leva de +nouveau l'étendard de la révolte. Ayant été fait prisonnier après +une courte campagne, il fut mis à mort ainsi que ses deux fils par +ordre du vice-roi: on fit endurer à ces malheureux les plus atroces +souffrances. Cette cruauté envers un personnage des plus respectés +par la colonie arabe excita la colère de la milice.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" +name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425"> +(retour) </a> Au sud-ouest de Sebaïtla.</blockquote> + +<p>Mançour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant +laissé publiquement éclater son indignation et manifesté devant +ses troupes l'intention de se révolter, fut bientôt arrêté et conduit +à Kaïrouan. Mis en liberté, grâce à l'intercession de son ami +R'alboun, cousin de Ziadet-Allah, Mansour se réfugia dans son +château de Tonboda, non loin de Tunis, et une fois à l'abri de +ses murailles, il renoua les intrigues qu'il avait entretenues avec +les officiers de la milice et ne cessa de les pousser à la révolte, en +leur retraçant tous leurs griefs contre le prince. Mais Ziadet-Allah, +ayant encore une fois mis la main sur la trame, dépêcha vers +Tunis son général Mohammed-ben-Hamza, à la tête de cinq cents +cavaliers, avec l'ordre d'arrêter inopinément Mansour.</p> + +<p>De Tunis, le général envoya au rebelle une députation conduite +par le cadi de la ville pour l'engager à venir se remettre entre ses +mains. Mansour reçut la députation avec honneur, se montra +disposé à obéir aux ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter +aux soldats de Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. +Lorsque la nuit fut venue, il garrotta le cadi et ses compagnons, +s'empara de leurs chevaux, et, réunissant tous ses cavaliers, se +porta rapidement sur Tunis. Les soldats de Mohammed étaient +occupés à faire bonne chère avec les vivres de Mansour; plusieurs +même étaient déjà plongés dans l'ivresse. Attaqués à l'improviste +par les rebelles, ils furent bientôt massacrés ou dispersés.</p> + +<p>A l'annonce de ces événements, tous les miliciens se trouvant +dans cette région accoururent se ranger sous la bannière de +Mansour. Le rebelle fit mettre à mort le gouverneur de Tunis et +s'installa dans cette ville. Presque aussitôt Ziadet-Allah envoya +contre les rebelles l'élite de ses troupes, sous la conduite de son +cousin R'alboun, le chef le plus aimé des miliciens. A leur départ, +le vice-roi leur adressa des menaces humiliantes et intempestives, +annonçant que quiconque oserait fuir serait puni de mort. R'alboun +eut beaucoup de peine à calmer l'irritation de ses hommes; mais les +paroles imprudentes du maître avaient produit leur effet et il ne +put empêcher les miliciens d'entrer secrètement en relation avec +le rebelle. Lorsque, dans le mois de juillet 824, les deux troupes +furent en présence, près de la Sebkha de Tunis, R'alboun vit ses +soldats prendre la fuite et se trouva bientôt seul avec ses officiers. +Ceux-ci étaient restés fidèles, mais on ne put les décider à rentrer +à Kaïrouan, car ils connaissaient trop bien la violence de Ziadet-Allah +pour aller s'exposer à ses coups. Ils se retirèrent dans +diverses localités, semant l'anarchie et l'indécision, tandis que +l'armée d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges.</p> + +<p>Ziadet-Allah, mis au courant de la gravité de la situation, +envoya partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas +à punir les miliciens; mais il était trop tard; l'impulsion était +donnée et la défection de la milice devint générale. Retranché +dans son palais d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient +sur Kaïrouan, le gouverneur put encore former une troupe nombreuse, +composée de sa garde nègre et des gens de sa maison; +il en confia le commandement à son neveu Mohammed et la lança +contre l'armée d'El-Mansour. Mais la fortune le trahit encore: +son armée fut anéantie, après avoir perdu ses principaux chefs. +Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants de +Kaïrouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyèrent des +secours de toute sorte.</p> + +<p>Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah réunit +ses derniers soldats fidèles et, s'étant mis bravement à leur tête, +vint prendre position entre son château et Kaïrouan. Durant une +quarantaine de jours, ce ne fut qu'une série de combats qui se terminèrent, +en général, à l'avantage du vice-roi. L'armée de Mansour +se débanda après une dernière défaite, et Ziadet-Allah put rentrer +en possession de Kaïrouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie +aux habitants et se contenta de raser les fortifications de la +ville (septembre-octobre 824).</p> + +<p>El-Mansour avait gagné le sud; il rallia ses partisans et infligea, +auprès de Sebiba, une nouvelle défaite aux troupes du gouverneur. +La route du nord lui étant ouverte, il se rapprocha de Kaïrouan +afin de faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens +révoltés; puis il retourna à Tunis et s'y installa en maître (825).</p> + +<p>Ziadet-Allah se trouvait dans une position très critique, car tout +son royaume était en insurrection; fort abattu, il se disposait +même à capituler, lorsque la désunion éclata entre les rebelles et +vint à son aide.</p> + +<p>Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu +avec lui, accourut l'assiéger dans son château de Tonboda. Mansour +n'avait pas le moyen de résister; il prit la fuite vers El-Orbos; +mais, ayant été rejoint par ses ennemis, il fut forcé de se +rendre. Ameur, au mépris de sa promesse de lui laisser la vie sauve +et de lui faciliter le moyen de se retirer en Orient, lui fit trancher +la tête. En même temps, une troupe de cavalerie envoyée dans le +sud par Ziadet-Allah obtenait, avec l'appui des populations, quelques +succès contre les rebelles et rétablissait son autorité dans le +pays de Kastiliya.</p> + +<p>La cause de la révolte perdit dès lors, de jour en jour, des partisans +et Ameur eut à lutter, à son tour, contre son lieutenant Abd-es-Selam-ben-Feredj, +qui le força à se réfugier à Karna, dans le +voisinage de Badja. Ameur étant mort sur ces entrefaites, ses fils +et ses derniers adhérents allèrent, selon sa recommandation, faire +leur soumission à Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bonté (828). +Abd-es-Selam continua à tenir la campagne, mais il cessa bientôt +d'être dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expédition de +Sicile, dont nous allons parler plus loin<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a> +<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" +name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile</i>, I. 11, 12 et 13. En-Nouéïri, +p. 406 et suiv. El-Kaïrouani, p. 83. Baïan, t. I, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort d'Edris II; partage de son empire</span >.--En 828, Edris II +mourut subitement à Fès. Il s'étouffa, dit-on, en avalant un grain +de raisin. Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort +n'était venue prématurément arrêter sa carrière, on ne peut prévoir +où se seraient arrêtées ses conquêtes. Son royaume comprenait +alors tout le Mag'reb extrême et s'étendait, dans le Mag'reb central, +jusqu'à la Mina. Il avait combattu avec ardeur le kharedjisme, +dans les dernières années de sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene +et Mag'raoua. Mais, dans la vallée du haut Moulouïa, les +Miknaça régnaient toujours en maîtres, et la dynastie des Beni-Ouaçoul +à Sidjilmassa protégeait ouvertement le schisme. Fès était +devenue une brillante capitale où les savants et les artistes étaient +certains de rencontrer un accueil empressé.</p> + +<p>Ainsi, au fond de la Berbérie, florissait un centre de pure civilisation +arabe, tout entouré de sauvages indigènes.</p> + +<p>Edris laissa douze fils. L'aîné d'entre eux, Mohammed, lui succéda +à Fès. Peu après, ce prince, suivant le conseil de son aïeule +Kenza, partagea son empire avec sept de ses frères, en âge de régner. +Ayant conservé pour lui Fès et son territoire, il donna:</p> + +<p>A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et +les contrées maritimes qui en dépendaient;</p> + +<p>A Omar: la région maritime du Rif, avec Tikiça et Tergha, +contrée habitée par les R'omara;</p> + +<p>A Daoud: Taza, Teçoul, Meknas et toutes les possessions edrisides +de l'est, jusqu'à la Mina, pays comprenant les Riatha, +Houara, etc.;</p> + +<p>A Abdallah: les régions du sud, comprenant le Sous et les montagnes +de l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habité +par les Masmouda et Lamta;</p> + +<p>A Yahïa: les villes d'Azila et d'El-Araïch, avec la région maritime +environnant ces ports, sur l'Océan, et habitée par les Ouergha;</p> + +<p>A Aïça: les villes de Salé et Azemmor, sur l'Océan, et le pays +de Tamesna, avec les tribus qui en dépendaient;</p> + +<p>Enfin Hamza eut Oulili et la contrée environnante.</p> + +<p>Tlemcen, avec son territoire, fut placée sous l'autorité de Aïça, +fils de Soleïman, son oncle.</p> + +<p>Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionné en neuf commandements; +ce démembrement ne pouvait que lui être fatal, car c'est +en vain que Mohammed avait espéré conserver une suprématie sur +le royaume et prévenir toute tentative d'usurpation de la part de +ses frères. La jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientôt +être fatales à la dynastie edriside<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a> +<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" +name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 563. El-Bekri, <i>Idricides</i>. Kartas, +p. 61 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">État de la Sicile au commencement du ix</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--Nous allons +quitter un instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, +où les armes musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; +mais il convient, avant de commencer ce récit, d'examiner quelle +était la situation de cette île au <span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle.</p> + +<p>Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient +la Sicile et avaient exécuté contre cette grande île diverses expéditions; +l'une d'elles se serait certainement terminée par la conquête +du pays, si la révolte kharedjite n'avait forcé le gouverneur +arabe à rappeler toutes ses forces pour les conduire en Mag'reb<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a> +<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>. +En présence de cette menace, les empereurs byzantins s'étaient +efforcés de mettre la Sicile en état de défense et d'y envoyer des +troupes, car ils tenaient à conserver ce boulevard de leur puissance +en Occident. Mais la période d'anarchie que traversa l'empire +d'Orient pendant le <span class="sc">viii</span ><sup >e</sup> siècle, les guerres qu'il eut à soutenir, les +révoltes qu'il dut réprimer, son déplorable système administratif +qui consistait à pressurer les populations et à les livrer à la rapacité +de leurs patrices, les persécutions religieuses, à la suite des +hérésies des <i>Monothélites</i> et des <i>Iconoclastes</i>, et enfin les conséquences +de l'hostilité du pape, qui s'était déclaré en quelque sorte +souverain indépendant, en posant les bases de son pouvoir temporel; +toutes ces conditions avaient eu pour résultat de rendre la +situation de la Sicile très critique, au commencement du <span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle. +La haine des populations contre l'Empire était portée à son comble +et, comme les souverains de Byzance avaient pris l'habitude d'exiler +en Sicile les personnages disgraciés, il en résultait des rébellions +continuelles, affaiblissant de jour en jour l'autorité byzantine<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a> +<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>. +Plusieurs fois, les rebelles avaient cherché un appui ou un refuge +auprès des princes arabes de Kaïrouan. Du reste, les courses des +Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les îles de la Méditerranée +étaient pour ainsi dire incessantes, et répandaient la terreur +parmi les populations de ces rivages, au mépris des traités particuliers, +souscrits de temps à autre, dans l'intérêt du commerce, +entre les gouvernements oméïade, edriside ou ar'lebite et le patrice +de Sicile, le pape ou les républiques maritimes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" +name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428"> +(retour) </a> V. ci-devant, ch. <span class="sc">iii</span > (Révolte de Meïcera).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" +name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429"> +(retour) </a> Amari, <i>Storia dei Musulmani di Sicilia</i>, t. I, p. 76 et suiv., 178 et +suiv., 194 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Euphémius appelle les Arabes en Sicile</span >.--<span class="sc">Expédition du cadi +Aced</span >.--A la fin de l'année 820, Michel le Bègue, qui allait être +livré au bourreau, est porté par une révolution de palais au trône +de l'empire. A cette nouvelle, les Syracusains, ayant à leur tête un +certain Euphémius, mettent à mort le patrice Grégoire qui gouvernait +l'île et se déclarent indépendants; mais l'empereur envoie +en Sicile une armée qui défait les Syracusains et écrase cette révolte. +Euphémius se réfugie en Afrique, avec sa famille, et offre à +Ziadet-Allah la suzeraineté de la Sicile, s'il veut l'aider à y reprendre +le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux partisans dans +l'armée et la population et que la conquête sera facile (826).</p> + +<p>Ziadet-Allah était alors absorbé par ses luttes contre les rebelles. +Cependant, après la mort d'El-Mansour, sa sécurité étant assurée, +il s'occupa des propositions d'Euphémius et, comme il avait reçu +de Platha, gouverneur de Sicile, des communications destinées à +le détourner de cette entreprise, il convoqua une assemblée de notables +et lui soumit la question. Plusieurs membres répugnaient à +cette expédition, ne voulant pas rompre une trêve conclue en 813; +mais Euphémius fit ressortir que ce traité était détruit, <i>ipso facto</i>, +puisque des Musulmans étaient détenus en Sicile, et le cadi Aced, +prenant la parole, insista avec tant de force pour que l'aventure +fût tentée, qu'il finit par décider l'assemblée à autoriser l'expédition, +comme une opération isolée, et non dans un but de conquête. +Aced, s'étant proposé pour diriger cette entreprise, fut +nommé, par Ziadet-Allah, cadi-émir chef de l'expédition.</p> + +<p>La guerre sainte fut proclamée et l'expédition se prépara à +Souça, sous les yeux d'Euphémius et d'Aced. Un grand nombre de +Berbères, particulièrement de la tribu de Houara, des réfugiés espagnols, +des miliciens, accoururent à Souça, et bientôt une armée +de mille cavaliers et de cinq cents fantassins s'y trouva réunie<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a> +<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>. On +ne saurait trop remarquer l'analogie de cette expédition avec celle +qui livra, un peu plus d'un siècle auparavant, l'Espagne aux Musulmans: +ce sont les mêmes causes et les mêmes procédés d'exécution; +jusqu'à l'effectif de l'armée qui est sensiblement le même; +enfin, la guerre de Sicile va absorber les forces actives des Musulmans +de l'Ifrikiya et consolider la puissance des Ar'lebites en arrêtant +l'ère des révoltes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" +name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, <i>Storia</i>, t. 1, p. 258 et suiv.</blockquote> + +<p>Conquête de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouéïri, la +flotte, composée d'une centaine de barques portant l'armée expéditionnaire, +leva l'ancre et le lendemain aborda à Mazara. Dès lors, +Aced écarta Euphémius et se réserva pour lui seul la direction des +opérations; un rameau placé sur le heaume des Musulmans leur +servit de signe de ralliement.</p> + +<p>Bientôt Platha s'avança contre les envahisseurs à la tête de +toutes les forces chrétiennes, que les auteurs arabes portent, avec +leur exagération habituelle, à cent cinquante mille hommes. Le +15 juillet, l'action fut engagée par Aced, qui attaqua bravement +les Grecs en avant de Mazara. Entraînes par l'exemple de leurs +chefs, les Musulmans traversent les lignes ennemies, culbutent +partout les chrétiens et remportent une grande victoire. La Sicile +était ouverte.</p> + +<p>Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, après +avoir assuré sa base d'opérations, marcha contre la capitale, en recevant +sur sa route l'hommage des populations. A la fin du mois +de juillet, il commença le siège de Syracuse; mais cette ville se +défendit avec vigueur et reçut des secours d'Orient et de Venise. +Dans l'été de 828, Syracuse était sur le point de tomber aux mains +des Musulmans et avait déjà fait des offres de reddition, d'ailleurs +repoussées, lorsque Aced mourut. Dès lors la fortune abandonna +les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari, successeur d'Aced, +eut à lutter contre des séditions et vit partout la résistance s'organiser. +En même temps, le comte de Lucques faisait une descente +sur les côtes de Tunisie et empêchait le gouverneur ar'lebite d'envoyer +des secours à l'expédition. Forcés de lever le siège de Syracuse, +les Musulmans tentèrent d'abord de fuir par mer; mais, la +flotte ennemie leur ayant coupé le chemin, ils descendirent à terre, +incendièrent leurs vaisseaux et se réfugièrent dans des montagnes +escarpées, avec Euphémius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant +ensuite l'offensive, ils s'emparèrent de Minée, de Girgenti +et de Castro-Giovanni (Enna), où ils mirent à mort Euphémius, +soupçonné d'être entré en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari +fit alors battre monnaie à son nom; il mourut en 829 +et fut remplacé par Zoheïr-ben-R'aouth.</p> + +<p>La situation des Musulmans, réduits à la possession de Mazara +et de Minée, était assez précaire, lorsque, dans l'été de 830, une +flotte arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbères, Arabes, +aventuriers espagnols et autres, envoyés par Ziadet-Allah, +pour reconquérir le terrain perdu. Les Musulmans reprirent une +vigoureuse offensive et vinrent assiéger Palerme. Après une héroïque +résistance de plus d'un an, cette ville capitula dans l'automne +de 831<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a> +<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>, et les habitants qui avaient échappé aux dangers +et aux privations du siège furent réduits en esclavage. Ainsi les +Musulmans étaient maîtres d'une grande partie de la Sicile. Ils +s'établirent solidement à Palerme et fondèrent une colonie où accoururent +Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents +comme gouverneurs de l'île, et la guerre suivit son cours +entre les musulmans et les chrétiens, avec les alternatives ordinaires +de succès et de revers<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a> +<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" +name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431"> +(retour) </a> Ibn-el-Athir donne à cet événement la date de 832. En-Nouéïri et +Elie de la Primaudaie, (<i>Arabes et Normands en Sicile et en Italie</i>), 835. +Nous adoptons la date donnée par M. Amari, t. I, p. 290.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" +name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432"> +(retour) </a> Amari, t. I, p. 294 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort de Ziadet-Allah</span >.--<span class="sc">Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb lui +succède</span >.--Pendant que la Sicile était le théâtre de ces événements, +le rebelle Abd-es-Selam continuait à tenir la campagne en Ifrikiya. +Un certain Fadel ayant, en 833, levé l'étendard de la révolte, dans +la péninsule de Cherik, Abd-es-Selam opéra avec lui sa jonction; +mais les troupes du gouverneur les mirent en déroute, et la paix +se trouva enfin rétablie d'une manière définitive (836).</p> + +<p>Le vice-roi put alors se consacrer entièrement à la direction de +la guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris +à Kaïrouan. Selon En-Nouéïri, il rebâtit la mosquée qui avait +été construite par Yezid-ben-Hatem, fit établir un pont à la porte +d'Abou-Rebia et compléta les fortifications de Souça. Le 10 juin 838, +la mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il était âgé de +cinquante et un ans et avait exercé le pouvoir pendant vingt et +un ans, sept mois et huit jours. Malgré les difficultés toujours renaissantes +contre lesquelles il avait eu à lutter, son règne, illustré +par la conquête de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. +Ce prince, après s'être montré cruel et injuste, donna, sur +la fin de son règne, de beaux exemples de générosité et de grandeur +de caractère; seule, la milice ne pouvait trouver grâce devant +lui. Il était doué d'un esprit cultivé et faisait assez bien les +vers, mais sa passion pour le vin le poussait trop souvent à commettre +des excentricités. C'est ainsi que, se trouvant un jour en +état d'ivresse, il adressa au khalife El-Mamoun des vers inconvenants +et menaçants qu'il s'empressa de désavouer quand il eut +repris son bon sens. Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb, surnommé +Khazer, lui succéda<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a> +<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>. Il était depuis longtemps son premier ministre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" +name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 412. El-Kaïrouani, p. 84. Ibn-Khaldoun, <i>Histoire +de l'ifr. et de la Sic.</i>, p. 110.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerres entre les descendants d'Edris II</span >.--Dans le Mag'reb, +la guerre n'avait pas tardé à éclater entre les fils d'Edris II. Aïça, +à Azemmor, s'était d'abord mis en état de révolte. Mohammed, +usant de son droit de suzeraineté, chargea alors ses frères El-Kassem +et Omar de le combattre; mais ce dernier seul y consentit. Ayant +marché contre le rebelle, il le mit en déroute, le força à se +réfugier à Salé et s'empara de ses états. Il reçut ensuite de Mohammed +l'ordre de réduire son autre frère El-Kassem qui persistait +dans sa désobéissance et, lui ayant fait subir le même sort, adjoignit +encore sa province à la sienne, de sorte qu'il se trouva en +possession de toutes les régions maritimes de l'Océan. El-Kassem +se réfugia dans un couvent auprès d'Azila et se consacra entièrement +à la dévotion.</p> + +<p>Omar, qui paraissait avoir hérité des qualités guerrières de son +père, mourut prématurément en 835. Ce prince est l'aïeul de la +dynastie des Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons à parler +plus tard; son fils Ali lui succéda.</p> + +<p>L'année suivante (836), Mohammed cessa de vivre, à Fès, laissant +un fils nommé Ali, âgé seulement de onze ans, auquel les Aoureba +prêtèrent serment de fidélité<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a> +<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>. Ainsi disparaissaient, l'un après +l'autre, les chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire +fondé par Edris. Les survivants régnèrent obscurément dans +leurs provinces, et comme les événements de leur histoire ne présentèrent +rien de saillant pendant quelques années, nous cesserons +pour le moment de nous occuper des Edrisides.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" +name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 564. El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Midrarides à Sidjilmassa</span >.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaçoul +continuaient à exercer le pouvoir; El-Montaçar-el-Yaçâa, surnommé +Midrar, qui avait succédé à Abou-l'Kacem, subjugua les Berbères +du Sahara, rebelles à son autorité, et conquit les mines de Deraa, +dont il se fit attribuer le cinquième. Ce prince donna un véritable +lustre à sa dynastie qui fui désignée sous le nom de Beni-Midrar. +Il rechercha l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de +leurs filles en mariage. Les Kharedjites persécutés par les Edrisides +trouvèrent, à Sidjilmassa, un refuge assuré. El-Montaçar +était occupé à entourer sa capitale de retranchements, lorsqu'il +mourut (824). Son fils, nommé aussi El-Montaçar, lui succéda et +vit son règne troublé par la révolte de ses fils. L'un d'eux, nommé +Meïmoun, s'empara du pouvoir ou l'exerça simultanément avec +son père<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a> +<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" +name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">L'Espagne sous Abd-er-Rahman II</span >.--En Espagne, Abd-er-Rahman +II continuait à régner. Il avait rétabli la paix dans son +royaume et vivait somptueusement dans sa capitale. «Jamais--dit +Dozy<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a> +<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>--, la cour des sultans d'Espagne n'avait été aussi +brillante qu'elle le devint sous le règne d'Abd-er-Rahman II. +Amoureux de la superbe prodigalité des khalifes de Bagdad, de +leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque s'entoura d'une +nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit construire à +grands frais des ponts, des mosquées, des palais et créa de vastes +et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux répartissaient les +torrents des montagnes. Il aimait la poésie, et si les vers qu'il +faisait passer pour les siens n'étaient pas toujours de lui, du +moins il récompensait généreusement les poètes qui lui venaient +en aide. Au reste, il était doux, facile et bon jusqu'à la faiblesse.»</p> + +<p>En 828, les habitants de Mérida s'étant, révoltés, le khalife fit +marcher contre eux une armée. Ils se soumirent alors et livrèrent +des otages; mais quand ils virent qu'on démolissait les remparts +de leur cité, ils se soulevèrent de nouveau et restèrent indépendants +jusqu'en 833<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a> +<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" +name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436"> +(retour) </a> <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 87.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" +name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437"> +(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'histoire de l'Espagne</i>, p. 158. El-Marrakchi +(Dozy), p. 14 et suiv.</blockquote> +<a name="b7" id="b7"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h4>LES DERNIERS AR'LEBITES</h4> + +<p class="mid">838-902</p> + +<p>Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement +d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Événements d'Espagne.--Gouvernements +de Ziadet-Allah le jeune et d'Abou-el-R'aranik.--Guerre +de Sicile.--Mort d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les +souverains edrisides de Fès.--Succès des Musulmans en +Sicile.--Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Révoltes +en Ifrikiya; cruautés d'Ibrahim.--Progrès de la secte chiaïte en Berbérie; +arrivée d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les +révoltés.--Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication +d'Ibrahim.--Evénements de Sicile.--Événements d'Espagne.</p> + +<p><span class="sc">Gouvernement d'Abou-Eïkal</span >.--Le règne d'Abou-Eïkal, frère et +successeur de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens +comparent à son aïeul El-Ar'leb, s'attacha à faire fleurir +dans son gouvernement la paix et la justice. Il abolit les impôts +qui n'étaient pas conformes à la loi religieuse et une foule de taxes +particulières établies, dans diverses localités, par les gouverneurs, +qui reçurent alors un traitement fixe, et auxquels il fut défendu +sévèrement de se créer aucune autre source de revenus. Il proscrivit +à Kaïrouan l'usage du vin, afin d'éviter les abus dont son +frère avait donné de si tristes exemples. Il aurait également, selon +Cardonne, assigné une paie régulière à la milice qui, jusque-là, +avait vécu surtout des ressources qu'elle se procurait en campagne. +La milice, bien traitée par lui, se tint tranquille et oublia pour +quelque temps ses traditions d'indiscipline<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a> +<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" +name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 414, 415.</blockquote> + +<p>Abou-Eïkal ne négligea pas la guerre de Sicile et, grâce aux +renforts qu'il expédia dans cette île, les Musulmans reprirent activement +la campagne et s'emparèrent d'un grand nombre de +places. Sur ces entrefaites, le prince longobard de Bénévent ayant +attaqué la république de Naples, le consul de cette ville, Sicard, +demanda des secours aux Arabes de cette ville, qui lui envoyèrent +une petite armée, avec laquelle il repoussa les agresseurs. Il en résulta +une ligue entre Naples et les émirs de Sicile, ligue qui dura +cinquante ans<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a> +<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>.</p> + +<p>Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal +cessa de vivre (février 841).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" +name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439"> +(retour) </a> Amari, t. I, p. 309 et suiv.</blockquote> + +<p>Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed +succéda à Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa +sagesse. Négligeant le soin des affaires publiques pour se livrer à +ses plaisirs, il choisit comme ministres les deux frères Abou-Abd-Allah +et Abou-Homéïd, et les laissa diriger le gouvernement selon +leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du vice-roi, fut profondément +blessé de cette préférence qui le reléguait au second plan, et +résolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot, ourdi en +secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à midi, +au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le +palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent +d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort.</p> + +<p>Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise, +se jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment, +ce qui permit à Abou-l'Abbas de se retrancher dans le réduit. Le +chef des révoltés protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, +et, devant ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans +la salle d'audience. S'étant assis sur son trône, il donna l'ordre +d'introduire le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'était passé. +Abou-Djafer entra le premier à la tête des mutins et reprocha à +son frère, en termes assez violents, de se laisser conduire par les +fils de Homéïd, et de fermer les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas +était dans une situation trop critique pour se montrer arrogant. Il +consentit à livrer Abou-Homéïd à son frère, après avoir reçu de +lui la promesse qu'on n'attenterait pas à sa vie.</p> + +<p>Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune +tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion +pour s'emparer de la direction des affaires de l'état; il devint +donc le véritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en +conservait que le titre. Durant quelque temps, Abou-Djafer tint +d'une main ferme les rênes du gouvernement; puis, lorsqu'il fut +rassasié du pouvoir, il commença à se relâcher de son active surveillance +pour se lancer dans les mêmes écarts que son frère et +s'adonner particulièrement au vin. Par une bizarre coïncidence, +Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se trouva las +du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile résolution +de ressaisir l'autorité.</p> + +<p>Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents, +Mohammed fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, +cheikh très influent à Kaïrouan, qui devint son principal +agent. Bientôt la conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant +été prévenu par un traître, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait +de plus en plus absorbé par ses débauches. Au jour fixé +pour l'exécution du complot, un grand nombre de conjurés déguisés +en esclaves s'introduisirent dans la forteresse. Ahmed-ben-Sofiane +leur distribua des armes, ainsi qu'aux esclaves et aux affranchis +dont il était sûr, et les fit cacher. Averti une deuxième et +une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille faire une +reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouvé +d'extraordinaire, il reprit sa tranquillité.</p> + +<p>Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les +gardes de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. +Ayant ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de +signal aux gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime +attaquèrent ceux d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie +de la nuit, jusqu'à l'arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le +grand nombre assura la victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son +palais, fit demander sa grâce à Abou-l'Abbas qui lui pardonna généreusement. +Il se contenta de lui reprocher en public sa conduite +et de l'exiler du pays, après lui avoir confisqué ses trésors (846). +Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il mourut.</p> + +<p>Délivré de la tyrannie de son frère, le gouverneur Mohammed +eut bientôt à lutter contre d'autres révoltes. En 848, Amer, fils de +Selim-ben-R'alboun, voulant venger son père qui avait été mis à +mort par l'ordre du prince, à la suite d'une tentative de révolte, +répudia l'autorité de son maître et se proclama indépendant à +Tunis. Durant deux ans, le gouverneur essaya en vain de le réduire; +enfin, le 20 septembre 850, Tunis fut enlevée d'assaut, et +Amer ayant été pris fut décapité. La révolte était domptée<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a> +<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>.</p> + +<p>Abou-l'Abbas paraît ensuite avoir tourné ses regards vers l'ouest +et essayé de s'opposer aux empiètements des Rostemides de Tiharet, +en faisant construire non loin de cette ville une place forte +qu'il nomma El-Abbassïa, s'appuyant sur une ligne de postes avancés; +mais il était trop tard pour pouvoir ressaisir une autorité à +jamais perdue; avant peu la nouvelle ville devait être brûlée par +Afia, fils d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, poussé à cela par le khalife +d'Espagne<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a> +<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>.</p> + +<p>Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut à Kaïrouan<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a> +<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>. Quelque +temps auparavant, avait eu lieu le décès de Sahnoun, un des plus +grands docteurs selon le rite malekite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" +name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 417.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" +name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" +name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442"> +(retour) </a> El-Kaïrouani donne la date de 854.</blockquote> + +<p><span class="sc">Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed</span >.--Abou-Ibrahim-Ahmed +succéda à son frère Abou-l'Abbas. Il régna paisiblement pendant +trois ans. Vers 859, les Berbères des environs de Tripoli s'étant +refusés d'acquitter l'impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, +marcha contre eux. Mais, après avoir essuyé plusieurs défaites, +il dut se renfermer derrière les remparts de Tripoli et demander +du secours au gouverneur de Kaïrouan. Ziadet-Allah, frère d'Abou-Ibrahim, +accouru en toute hâte à la tête d'une armée, fit rentrer +les rebelles dans le devoir, après leur avoir infligé une sévère punition.</p> + +<p>Abou-Ibrahim continua à s'occuper de travaux d'utilité publique +pour lesquels il avait un grand goût, et en fit profiter non seulement +sa capitale, mais encore Souça et plusieurs autres localités. +Il s'attacha surtout aux travaux hydrauliques et dota Kaïrouan +de plusieurs citernes, notamment de celle appelée El-Madjel-el-Kebir +établie près de la porte de Tunis<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a> +<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>.</p> + +<p>Ces soins ne l'empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile. +Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant +militaire à Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce général poussa activement +les opérations militaires et remporta de réels succès qui +furent accompagnés des plus grandes cruautés. En 858, il s'empara +de Céfalu. Le 24 janvier de l'année suivante, il se rendit maître +de la forteresse de Castrogiovanni, qui résistait depuis trente +ans et où les Siciliens avaient réuni de grandes richesses. Cette +perte causa dans l'île une véritable stupeur, dont profitèrent les +Musulmans.</p> + +<p>Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle +expédition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons +se soulevèrent, mais Abbas, ayant écrasé l'armée impériale et +forcé ses débris à reprendre la mer, ne tarda pas, grâce à son +énergie, à rétablir la paix dans son territoire. Il mourut le 18 +août 861<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a> +<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" +name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 420.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" +name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444"> +(retour) </a> Michele Amari, <i>Storia</i>, t, I, p. 320 et suiv.</blockquote> + +<p>En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et +sa bonté, s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut +le 28 dudit mois, après avoir régné huit ans. On rapporte +que, pendant sa maladie, on achevait la citerne du vieux château +et qu'il s'informait chaque jour, avec intérêt, de l'état des travaux. +Enfin on lui apporta une coupe pleine de l'eau de la citerne: il la +but avec empressement et mourut presque aussitôt. Il n'était âgé +que de vingt-neuf ans.</p> + +<p><span class="sc">Événements d'Espagne</span >.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II +était mort subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: +Mohammed et Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre à lui succéder, +car leur père n'avait pris aucune disposition précise à ce sujet. +Appuyé par les eunuques, Mohammed parvint à s'emparer du +pouvoir. C'était un homme médiocre, entièrement livré à la débauche. +Il ne tarda pas à éloigner de lui la masse de ses sujets et +ne sut plaire qu'à la caste des clercs, ou fakihs, dont il flatta le +fanatisme en persécutant les chrétiens.</p> + +<p>Les habitants de Tolède s'étant mis en état de révolte appelèrent +à leur secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño I<sup >er</sup> +envoya une armée pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en +personne, marché contre eux, attira les confédérés dans une embuscade, +les vainquit et en fit un carnage épouvantable: huit mille +têtes furent coupées et envoyées dans les principales villes d'Espagne +et même d'Afrique. Cependant Tolède continua à rester en +état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient les chrétiens +d'être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions redoublèrent +contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des chrétiens +et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui +avait formé dans le nord un état indépendant, appelé <i>la frontière +supérieure</i>, et dont la puissance avait contrebalancé celle de l'émir +de Cordoue, vint à mourir (862). Mohammed rentra alors en possession +de Tudèle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la +frontière supérieure; mais le reste, de même que Tolède, demeura +dans l'indépendance sous la protection du roi de Léon<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a> +<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>.</p> + +<p>Vers cette époque, les Normands, qui avaient déjà pillé et brûlé +Séville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la péninsule en +remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une +flotte de cent voiles, la Méditerranée et ravagea le littoral de la +Mauritanie, de l'Espagne et des îles, vers 860. La ville de Nokour +eut particulièrement à souffrir de leurs excès<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a> +<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" +name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 158 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" +name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446"> +(retour) </a> El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 159. Baïan, +t. II, p. 44. Dozy, <i>Recherches sur l'histoire de l'Espagne</i>, t. I et II, +passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik</span >.--A +Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, +avait succédé à son frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait +bien doué, mais la mort le surprit le 22 décembre 864, après +un an de règne. Son neveu Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé +Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues) lui succéda. Le goût de ce +prince pour la chasse aux grues lui avait valu ce surnom.</p> + +<p>Une révolte des Berbères signala les premiers jours de son +règne. Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides, +toutes les populations du Zab et du Hodna, régions qui +formaient alors la limite du sud-ouest, se lancèrent dans la rébellion. +Le général Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoyé par le prince +contre les révoltés, leur infligea de nombreuses défaites et les contraignit +à la soumission. Seuls, les Houara résistaient encore. Abou-Khafadja +ayant opéré sa jonction avec le général Haï-ben-Malek, +qui commandait un autre corps d'armée, pénétra dans le Hodna et +atteignit les Houara. Les indigènes essayèrent en vain d'obtenir +leur pardon en se soumettant aux conditions qu'on voudrait leur +imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal de l'attaque. Les +Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le dernier acharnement +et, contre toute attente, les guerriers arabes commencèrent +à plier; bientôt, Haï-ben-Malek prit la fuite, en entraînant la cavalerie. +Abou-Khafadja, voyant la victoire lui échapper, se fit bravement +tuer avec presque toute son escorte. Les débris de ses troupes +se réfugièrent à Tobna. Il ne paraît pas qu'Abou-l'R'aranik ait +cherché à tirer vengeance de cet échec<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a> +<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" +name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 422.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerre de Sicile</span >.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de +ces événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en +Sicile. En 867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial, +s'appliqua à réorganiser l'armée et, dans la même année, +envoya une expédition en Sicile. Une certaine anarchie divisait les +Musulmans, depuis la mort de Abbas; les Berbères étaient jaloux +des Arabes, et ceux-ci étaient toujours divisés par les rivalités des +Yéménites et des Modhérites. Les troupes impériales obtinrent +quelques succès et paraissent s'être emparées de Castrogiovanni; +mais bientôt les Musulmans reprirent l'avantage et portèrent le +ravage dans les environs de Syracuse. En 868, Khafadja-ben-Sofian +qui avait pris le commandement, défit une nouvelle armée byzantine +envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le poignard +d'un Berbère houari.</p> + +<p>L'année suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara +de l'île de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hâte, arrachèrent +aux Ar'lebites leur nouvelle conquête. Mais, au mois de +juin 870, la flotte musulmane envoyée de Sicile débarqua à Malte +une nouvelle armée qui reprit l'île aux chrétiens<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a> +<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" +name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448"> +(retour) </a> Amari, <i>Storia</i>, p. 341 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed</span >.--Abou-El-R'aranik +mourut le 16 février 875, après avoir +régné une dizaine d'années. Il n'était âgé que de vingt-quatre +ans, et avait une si mauvaise santé qu'il avait passé plusieurs fois +pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mïït. Comme la +plupart des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait +par la bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts +de ses devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses +passions, il était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et +surtout de la débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande +qu'il laissa le trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim, +qui dirigeait les affaires comme premier ministre, était +impuissant à le modérer dans ses dépenses.</p> + +<p>Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait désigné, pour lui +succéder, son fils Ahmed-Abou-L'Eïkal, et, comme il redoutait +l'influence de son frère Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l'avait +contraint à jurer solennellement, <i>cinquante fois de suite</i>, dans la +grande mosquée, qu'il ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. +Mais cette précaution fut absolument inutile: aussitôt que la mort +du gouverneur fut connue, le peuple se porta en foule auprès +d'Ibrahim et le força à se rendre au château et à prendre en main +les rênes du gouvernement.</p> + +<p>Ibrahim essaya de résister en représentant qu'il était lié envers +son frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple +décidé à n'accepter en aucune manière le règne d'un enfant, il se +décida à prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de +force dans le vieux château et y reçut l'hommage des principaux +citoyens.</p> + +<p>Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'édification d'un +vaste château au lieu dit Rakkada, à quatre milles de Kaïrouan, +dans une localité privilégiée comme climat. Son but était d'en +faire sa demeure et d'abandonner le vieux château. Il employa les +premières années de son règne à diverses autres constructions, +tout en dirigeant la guerre de Sicile et d'Italie, sur laquelle nous +allons entrer plus loin dans des détails. En 878, les affranchis, descendants +des troupes nègres formées par El-Ar'leb, se révoltèrent +dans le vieux château et osèrent même interrompre les communications +avec Rakkada; mais ils furent bientôt forcés de se rendre, +et Ibrahim les fit périr sous le fouet, ou crucifier, donnant ainsi le +premier exemple de l'incroyable férocité qu'il devait montrer plus +tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves au Soudan et forma +une nouvelle garde nègre qui se distingua, plus tard, par sa bravoure +et son aveugle fidélité<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a> +<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" +name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 424 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Souverains edrisides de Fez</span >.--C'est sans doute vers cette +époque que l'edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son +fils nommé, comme lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue, +indisposa contre lui la population de la capitale; à la suite d'un +dernier scandale, la révolte éclata, à la voix d'un nommé Abder-Rahman-el-Djadami. +Expulsé du quartier des Kaïrouanides, Yahïa +se réfugia dans celui des Andalous, où il mourut la même nuit. +Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif, cédant aux sollicitations +des partisans de sa famille qui étaient venus lui porter une +adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et reçut le serment +de fidélité des chefs du Mag'reb extrême.</p> + +<p>Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak, +natif d'Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes +de Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il +remporta sur Ali une victoire décisive qui lui donna la possession +du quartier des Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans +le territoire des Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants +du quartier des Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa, +fils de Kacem-ben-Edris, ce prince réunit une armée et, étant parvenu +à renverser l'usurpateur, conserva seul le pouvoir<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a> +<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" +name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450"> +(retour) </a> El-Bekri, trad. art. <i>Idricides</i>. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566-567. Le +Kartas, p. 103 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Succès des Musulmans en Sicile</span >.--Tandis que le Mag'reb était +le théâtre de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait +absorbé par d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt +après son avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes +et les Musulmans avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse +offensive. Sous le commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils +vinrent, dans l'été 877, mettre le siège devant Syracuse, et déployèrent +pour réduire cette place autant d'habileté stratégique +que d'ardeur. La flotte grecque, ayant été envoyée au secours de la +ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui purent ensuite compléter +le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus grande fermeté +les tortures d'une épouvantable famine et pendant ce temps +Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait +impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle +flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse +pour y attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d'assaut, +malgré l'héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent +massacrés ou réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet +pillage. Après quoi, les Musulmans l'incendièrent et se retirèrent, +ne laissant à la place de cette riche cité qu'un monceau de ruines +fumantes. Peu après les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un +succès près de Taormina (879)<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a> +<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>.</p> + +<p>Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en +882 ils s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors +aux chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée +intermédiaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" +name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451"> +(retour) </a> Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 393 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun</span >.--Les +événements dont l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre, +nous ont depuis longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, +entre autres choses, que l'influence du khalifat disparaissait de +plus en plus en Occident. La dynastie abbasside penchait déjà +vers son déclin, et son vaste empire était en proie à l'anarchie. +Pendant que les khalifes se succédaient après de courts règnes +terminés par l'assassinat, pendant que leur capitale demeurait +abandonnée aux factions, leurs provinces se détachaient. Depuis +quelques années, l'Egypte, un des plus beaux fleurons de la couronne, +était aux mains d'un chef indépendant de fait, Ahmed-ben-Touloun.--En +878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la Syrie +et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. +Mais celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de +révolte et s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une +armée et partit vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette +nouvelle, le gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps +de troupes sous la conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les +deux armées en vinrent aux mains près de l'Ouad-Ourdaça, non +loin de Lebida, et la journée se termina par la déroute d'Ibn-Korhob. +El-Abbas, soutenu sans doute par les indigènes, poursuivit +ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette ville, puis vint +entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent d'arrêter les succès +de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche contre lui; +mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été entièrement +défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les +gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, +avaient appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites +des monts Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes +à la tête de 12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain +de leur tenir tête; il avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi +par Ibn-Korhob. Réfugié à Barka, El-Abbas fut arrêté par +les troupes de son père et ramené en Egypte (881).</p> + +<p><span class="sc">Révoltes en Ifrikiya.--Cruautés d'Ibrahim</span >.--Diverses révoltes +partielles des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent +d'abord les Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur +et refusèrent l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, +les força à la soumission après plusieurs combats. De là, +le général ar'lebite se porta contre les Houara qui s'étaient aussi +lancés dans la rébellion. Après les avoir en vain sommés de se +rendre, il se mit à ravager et à incendier leur pays et les contraignit +par ce moyen à demander la paix.</p> + +<p>C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim +changea. Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances +qu'il rencontrait autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice +du pouvoir, il devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le +sang comme par plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre +tant de crimes, même sur ses proches. En même temps, +son amour des richesses se manifesta, et, par une étrange contradiction, +après avoir, dans le commencement de son règne, cherché +à alléger les impôts, il devait avant peu employer tous les moyens +pour s'approprier le bien d'autrui.</p> + +<p>En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte, +s'emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent +attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob +ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa +fuite, tomba au pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet). +Irrité au plus haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils, +Abou-l'Abbas, de châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa +milice, la garde nègre et des contingents de tribus alliées. Mais +les Louata ne l'attendirent pas; Abou-l'Abbas les poursuivit +jusque dans le sud, en leur tuant du monde et les forçant d'abandonner +leurs prises. Dans le cours de cette année, 882, une affreuse +disette désola l'Afrique. Le blé avait atteint des prix excessifs, et +les malheureuses populations s'étaient vues, en maints endroits, +réduites à manger de la chair humaine<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a> +<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>.</p> + +<p>A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une +tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années, +et Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri +retrace longuement les cruautés raffinées qu'il savait +inventer et qu'il exerçait autour de lui au moindre soupçon<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a> +<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" +name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452"> +(retour) </a> Comme dans un récent exemple dont nous avons été témoins, la +famine de 1867-1868.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" +name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 427, 436.</blockquote> + +<p><span class="sc">Progrès de la secte chiaïte en Berbérie.--Arrivée d'Abou-Abd-Allah</span >.--Tandis +qu'Ibrahim se livrait aux écarts de son +étrange caractère, donnant tour à tour l'exemple d'une certaine +grandeur d'âme ou d'une basse cruauté, un nouvel élément de +discorde s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqué ci-devant<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a> +<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a> +de quelle façon se forma la secte des chiaïtes, après la mort d'Ali. +Écrasés en 787 à la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans +l'ombre. Ils se formèrent alors en société secrète et envoyèrent +des émissaires dans toutes les directions, même en Berbérie, +malgré la surveillance exercée par les Abbassides.</p> + +<p>Le schisme chiaïte se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles +nous ne nous occuperons que des Imamïa, formant les Ethna-Acheria +(Duodécémains) elles Ismaïlia (Ismaïliens).</p> + +<p>Les Duodécémains comptaient douze <i>imam</i> ayant régné après +Ali, et enseignaient que le douzième, ayant disparu mystérieusement, +devait reparaître plus tard pour faire renaître la justice sur +la terre et qu'il serait le <i>Mehdi</i>, ou être dirigé, prédit par Mahomet<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a> +<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>. +Les Ismaïliens ne comptaient que six imam; le septième, Ismaïl, +désigné pour succéder à son père, était, selon eux, mort avant +lui. A partir de ce septième, leurs imam étaient dits cachés +(Mektoum), ne transmettant leurs ordres au monde que par l'intermédiaire +des <i>daï</i> (missionnaires)<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a> +<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" +name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454"> +(retour) </a> Chapitre <span class="sc">ii, Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiaïtes</span>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" +name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455"> +(retour) </a> Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les <i>Mehdi</i> que +nous verrons paraître dans l'histoire et qui se produisent encore de nos +jours.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" +name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, append. <span class="sc">ii</span >.</blockquote> + +<p>Le troisième imam caché, nommé Mohammed-el-Habib, vivait +à Salemïa, ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premières +années du règne d'Ibrahim. De là il lançait des daï, dont les uns +s'avancèrent en guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnèrent +l'Afrique. L'un d'eux s'établit à Mermadjenna, au nord-est de +Tebessa; un autre dans le pays des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, +appelé alors, en langue indigène, <i>Souf-Djimar</i>. Ils firent +de nombreux prosélytes et décidèrent plusieurs de leurs adeptes à +effectuer le pèlerinage de Salemia.</p> + +<p>En présence de ces résultats, Mohammed-el-Habib résolut d'envoyer +en Mag'reb un de ses plus fidèles adhérents, nommé Abou-Abd-Allah-el-Hocéin. +Cet homme de mérite, qui devait rendre de +si grands services à la cause fatemide, avait été d'abord <i>mohtacib</i> +ou receveur d'impôts à Basra, puis il avait enseigné publiquement +les doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom +d'<i>El-Maallem</i> (le maître)<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a> +<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie +des chefs ketamiens; pour éviter les postes placés par les +Abbassides sur toutes les routes, ils passèrent par les déserts et, +grâce à leur prudence, parvinrent à atteindre les chaînes des +Ketama, et s'établirent à Guédjal, dans le territoire occupé actuellement +par les Djimela, près de Sétif. Le chef de ces indigènes, +Mouça-ben-Horeïth, un de ceux qui revenaient d'Orient, protégea +l'établissement du missionnaire dans cette localité qui fut appelée +par lui: <i>Le col des gens de bien</i> (<i>Fedj-el-Akhiar</i>). Ce nom +n'avait pas été pris au hasard; Abou-Abd-Allah annonça, en effet, +que le Mehdi lui avait révélé qu'il serait forcé de fuir son pays et, +de même que le prophète, d'avoir une hégire, et qu'il serait soutenu +par des <i>gens de bien</i> (ses Ansars), dont le nom serait un +dérivé du verbe <i>katama</i> (cacher).</p> + +<p>Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de +gens ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les +Ketama, flattés d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète, +vinrent-ils en foule se ranger sous la bannière du daï +chiaïte. Ces faits se passèrent sans doute entre les années 890 et +893, car la date de l'arrivée d'Abou-Abd-Allah en Afrique est +incertaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" +name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad. Cherbonneau, +<i>Rev. afr.</i>, n<sup >os</sup> 72-78.</blockquote> + +<p><span class="sc">Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes</span >.--Vers le +même temps, le gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire +périr ses propres filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, +attira par ses promesses les principaux chefs du Zab et de +Bellezma, à Rakkada; puis il les fit massacrer et s'empara de +leurs richesses. Un millier d'indigènes périrent, dit-on, dans ce +guet-à-pens, qui eut pour effet de jeter un grand nombre de +Berbères, et particulièrement des Ketama, dans les bras du chiaïte, +car les gens de Bellezma étaient leurs suzerains<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a> +<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>.</p> + +<p>Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah, +lui écrivit pour lui enjoindre d'avoir à cesser toute +prédication. Le chiaïte répondit par une lettre injurieuse. Le +prince ar'lebite donna aussitôt aux commandants des contrées +voisines l'ordre de marcher contre les rebelles. A l'approche du +danger, les Ketama commencèrent à se repentir de leur audace, et +plusieurs chefs émirent l'avis d'expulser le chiaïte; mais les +Djimela prirent sa défense, et, soutenu par eux, Abou-Abd-Allah +vint se retrancher à Tazrout, non loin de Mila où habitait la tribu +ketamienne de R'asman<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a> +<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>.</p> + +<p>Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes +des Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de +Tunis. La péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja +et d'El-Orbos, enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud +de Kaïrouan, s'étaient lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions +que prenait ce soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord +les retranchements de Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre +toute éventualité, puis il envoya dans la péninsule de Cherik une +armée qui dispersa les insurgés; leur chef fut mis en croix. En +même temps, deux généraux, l'eunuque Meïmoun et le général +Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant que l'eunuque +Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de +Gammouda.</p> + +<p>Bientôt, les troupes ar'lebites entrèrent victorieuses à Tunis et +mirent cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens +furent réduits en esclavage et envoyés à Kaïrouan. Quand, à Tunis, +on fut las de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, +chargés sur des charrettes pour être promenés dans les rues de +la capitale, aux yeux des habitants (mars 894)<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a> +<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" +name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458"> +(retour) </a> Selon le Baïan, les habitants de Bellezma étaient de race arabe et +descendaient des miliciens qui y avaient été placés en garnison.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" +name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" +name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 429.</blockquote> + +<p><span class="sc">Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Egypte</span >.--Peu +de temps après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement +à Tunis et construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans +cette ville. Deux ans plus tard, il résolut de mettre à exécution +un projet qu'il méditait depuis longtemps et qui n'était rien moins +que l'invasion de l'Egypte. Cette province était alors gouvernée +par Djaïch, petit-fils d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande +si le prince ar'lebite voulait tirer une vengeance tardive de l'agression +d'El-Abbas, ou s'il avait réellement la pensée de conquérir +l'Egypte.</p> + +<p>Ayant rassemblé une armée nombreuse, il se mit à sa tête et +prit la route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, +il se heurta contre les Nefouça en armes et disposés à lui barrer +le passage. Un combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hérétiques +berbères avaient l'avantage de la position, les troupes ar'lebites +plièrent, après avoir vu tomber leur chef Meïmoun. Mais +Ibrahim, ayant lui-même rallié ses soldats, attaqua les rebelles +avec impétuosité et les mit en déroute. Le plus grand carnage +suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener les principaux +chefs prisonniers et s'amusa à les percer lui-même de son javelot; +il ne s'arrêta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon En-Noueïri<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a> +<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>, +et de trois cents d'après le Baïan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" +name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 430.</blockquote> + +<p>Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée +par son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah +II, homme instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une +certaine influence. Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim +le fit mettre en croix. On dit cependant qu'il avait reçu du khalife +El-Motadhed une missive lui reprochant ses cruautés et lui ordonnant +de remettre le pouvoir à son cousin et qu'il aurait répondu +à cette injonction par le meurtre du malheureux Abou-l'Abbas et +de sa famille. Mais ces faits, rapportés par le Baïan, seul, ne semblent +pas probables et l'on doit croire plutôt que le prince ar'lebite +a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices sanguinaires.</p> + +<p>Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha, +au fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée +et effrayée des cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli +ne le suivait qu'à contre-cœur. De nouvelles violences achevèrent +de détacher de lui ses soldats et il se vit abandonné par la plus +grande partie de l'armée. Force lui fut alors de rebrousser chemin +et de rentrer à Tunis. Son fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en +Tripolitaine pour achever la soumission des Nefouça.</p> + +<p><span class="sc">Abdication d'Ibrahim</span >.--En l'année 901, les habitants de Tunis, +qui avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, réussirent à +faire entendre leurs légitimes réclamations par le khalife. La supplique +qu'ils lui adressèrent à cette occasion était si éloquente +qu'El-Motadhed envoya aussitôt un officier en Ifrikiya, pour +enjoindre à Ibrahim de déposer le pouvoir et le transmettre à son +fils Abou-l'Abbas, après quoi il aurait à se rendre à Bagdad pour +expliquer sa conduite. Le gouverneur ar'lebite reçut ces ordres à +Tunis, vers la fin de l'année 901; il fit au délégué le plus brillant +accueil et rappela de Sicile son fils pour lui remettre le pouvoir. +Il prétendit alors avoir été touché de la grâce divine, se revêtit +de vêtements grossiers, fit mettre en liberté les malheureux qui +remplissaient les prisons, et se prépara à effectuer le pèlerinage +imposé à tout musulman. Ayant abdiqué au profit d'Abou-l'Abbas +(février-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais, parvenu à +Souça, il suspendit sa marche, séjourna dans une petite localité +voisine, nommée Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il +prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile +et aborda heureusement à Trapani<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a> +<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" +name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 431 et suiv. Amari, <i>Storia</i>, t. II, p. 76 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Événements de Sicile</span >.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le +théâtre avaient entravé, dans les dernières années, les succès des +Musulmans en Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et +les Arabes avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils +se seraient vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une +sorte de trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous +unis dans le même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité +ar'lebite. Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le +loisir de combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années, +restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions +s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser +à livrer leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim +envoya comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé +Abou-Malek, homme de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença +et désola lîle pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas, +fils d'Ibrahim, nommé gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant +de l'été 900, à la tête d'une puissante armée. Au mois de septembre +suivant, il entrait en triomphateur à Palerme, après une +campagne brillamment conduite.</p> + +<p>Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrétiens +de Taormina et assiège Gatane, mais sans succès. En 901, il +porte son camp à Demona, d'où il est bientôt délogé par une armée +byzantine arrivée d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, +où il fait 17,000 prisonniers, et s'empare d'un butin considérable. +Au mois de juillet suivant, il fait une expédition en Italie +et revient à la fin de l'année dans l'île. Sous la main ferme de ce +prince, la Sicile avait recouvré un peu de tranquillité, lorsqu'en +902, il fut appelé en Afrique pour prendre le fardeau de l'autorité +suprême<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a> +<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" +name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463"> +(retour) </a> Amari, <i>Storia dei Mus.</i>, t. II, p. 52 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Événements d'Espagne</span >.--En Espagne, le sultan Mohammed avait +continué à régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants +qui, de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de +l'autorité centrale, pour se créer de petites royautés, le plus souvent +avec l'appui des chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité +des oméïades, lorsque, vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun, +d'une famille d'origine wisigothe, réunit une armée de partisans +presque tous renégats, las du joug musulman, et tint la campagne +contre le sultan. Dans le courant de l'été 886, Moundhir, héritier +présomptif du trône oméïade, dirigea une expédition heureuse contre +ces aventuriers et était sur le point de les forcer dans leur dernière +retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père (4 août). Forcé de +lever le siège pour aller prendre possession du trône, il dut laisser +le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître comme souverain par +la plus grande partie des populations du midi. Une guerre acharnée +contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir, qui +mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar. Aussitôt, +l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue.</p> + +<p>Abd-Allah succéda à son frère Moundhir. Il prenait le pouvoir +dans des circonstances très critiques, car, non seulement les provinces, +les cantons, les villes tendaient à se déclarer indépendants, +mais encore l'aristocratie arabe relevait la tête dans la capitale +même.</p> + +<p>Pour être entièrement à l'abri des entreprises d'Ibn-Hafçoun, +le sultan lui offrit le gouvernement de Regio, à la condition qu'il +reconnaîtrait le prince oméïade comme son suzerain. Cette tendance +au fractionnement, qui devait être si préjudiciable à la domination +musulmane, n'était que l'effet de la réaction des indigènes, +devenus sectateurs de l'Islam, et des Berbères, contre la domination +des Arabes d'Orient.</p> + +<p>A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Séville<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a> +<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>, +manifestaient le sentiment général et la persistance de la rivalité +des maadites et des yéménites empêchait les Arabes de s'unir +pour résister à l'ennemi commun. Bientôt la lutte prit un caractère +d'extermination féroce; Espagnols et Arabes s'entretuèrent et Ibn-Hafçoun, +comme on peut le deviner, prit une part active à la +guerre civile. «A cette époque--(891) dit Dozy<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a> +<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>--presque +toute l'Espagne musulmane (moins Séville), s'était affranchie de la +sujétion. Chaque seigneur arabe, berbère ou espagnol, s'était approprié +sa part de l'héritage des Oméïades. Celle des Arabes +avait été la plus petite. Ils n'étaient puissants qu'à Séville, partout +ailleurs ils avaient beaucoup du peine à se maintenir contre les +deux autres races». Telle était la situation de l'Espagne à la fin +du <span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" +name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 210 et suiv., 243 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" +name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465"> +(retour) </a> Dozy, <i>l. c.</i>, p. 259.</blockquote> + +<p>En 870, Ibn-Hafçoun, après être entré en pourparlers avec le +gouverneur ar'lebite et le khalife lui-même, leur offrant de rétablir +l'autorité abbasside en Espagne, attaqua le prince oméïade, mais il +fut vaincu dans une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire +avait rendu à Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafçoun, +qui avait en vain réclamé des secours des ar'lebites, ne tarda pas à +reprendre l'offensive et le succès couronna de nouveau ses armes. +Pendant de longues années on lutta de part et d'autre avec des +chances diverses et enfin, dans les premières années du <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle, +le prince oméïade finit par triompher de ses ennemis et raffermir +son trône<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a> +<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" +name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 311 et suiv. El-Marrakchi, +Dozy, p. 17 et suiv.</blockquote> +<a name="b8" id="b8"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h4>ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBÉIDITE; CHUTE DE L'AUTORITÉ<br> +ARABE EN IFRIKIYA</h4> + +<p class="mid">902-909</p> + +<p>Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie méridionale.--Ibrahim +porte la guerre en Italie.--Progrès des Chiaïtes.--Victoire +d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court règne d'Abou-l'Abbas; +son fils Ziadet-Allah lui succède.--Le mehdi Obeïd-Allah passe +en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses +succès.--Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.--Abou-Abd-Allah +prend possession de la Tunisie.--Les Chiaïtes vont +délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obeïd-Allah en +Tunisie; fondation de l'empire obéïdite.</p> +<hr class="short"> +<h4>APPENDICE</h4> + + +<p class="mid">CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES</p> + +<hr class="short"> +<p><span class="sc">Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de +l'Italie méridionale</span >.--Au moment où l'enchaînement des faits +va nous amener en Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup +d'œil sur les événements survenus depuis un demi-siècle dans cette +péninsule, afin de bien préciser les conditions dans lesquelles elle +se trouvait. Nous avons vu précédemment que la situation de +l'empire, dans le midi de l'Italie, était devenue fort précaire; un +grand nombre de principautés composées le plus souvent d'un +canton ou de républiques constituées par une ville et sa banlieue, +s'étaient formées dans la région centrale.</p> + +<p>Attaqués au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, +exposés à l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en +guerre les uns contre les autres, ces petits états se trouvaient +souvent dans une situation critique qui les forçait à se jeter +dans les bras de leurs ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les +Musulmans de Sicile portèrent secours à Naples contre les Longobards. +Appelés de nouveau en Italie, à la suite de la guerre entre +Bénévent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre, les Arabes +conquirent des places dans la Calabre, s'emparèrent de Tarente et, +remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux bouches +du Pô<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a> +<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>.</p> + +<p>Après plusieurs années de luttes, avec des péripéties diverses, +les Musulmans, alliés au duc de Bénévent, conservent Bari, sur la +terre ferme, et y fondent une colonie. Appuyés sur cette place, les +Arabes de Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; +vers 846, ils osent attaquer Rome, mais sont repoussés sans avoir +obtenu d'autre satisfaction que de saccager la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. +Une seconde fois, en 849, ils +préparent une nouvelle et formidable expédition contre la ville +éternelle, mais la tempête disperse et détruit leur flotte, et leur +entreprise se termine par un véritable désastre<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a> +<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" +name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. I, p. 358 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" +name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468"> +(retour) </a> Muratori, <i>Vie de Léon IV</i>, t. III.</blockquote> + +<p>En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrétiens prennent +fin. L'ancien état de Bénévent est divisé en deux principautés, +Salerne et Bénévent, et il est décidé qu'on ne recourra +plus au secours des Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt +pour protéger les Arabes d'Italie; il obtient de grands succès et +ne rentre dans l'île qu'après avoir assuré la sécurité de Bari. Le +chef de cette colonie, Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre +de sultan et s'adresse au khalife abbasside pour être reconnu indépendant. +Bari devient le refuge de tous les aventuriers, de tous +les brigands musulmans; de ce repaire, partent des bandes qui +portent sans cesse le ravage dans l'Italie et, pendant ce temps, +Bénévent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue, Capoue +contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres.</p> + +<p>L'empereur Lodewig appelé comme un libérateur arrive en +867 en Italie, à la tête d'une armée nombreuse, met le siège devant +Bari et presse en vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse +ravitaillée par mer. Il s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec +l'empereur d'Orient et avec Venise, afin de pouvoir agir sur mer. +Mais les Napolitains envoient secrètement des secours à Bari; en +même temps, la discorde ayant éclaté parmi les alliés, les Byzantins +se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec lui qu'une poignée +d'hommes, se jette en désespéré à l'assaut de Bari, enlève cette +ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets de sa victoire, +il se dispose à poursuivre les Musulmans dans leurs repaires +et à punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est conclue +contre lui entre Bénévent, Salerne et Naples. Abandonné de +tous, Lodewig est, à son tour, vaincu et fait prisonnier.</p> + +<p>En 871, les Ar'lebites de Sicile effectuèrent une grande expédition +en Italie, dans l'espoir de récupérer leur conquête; mais le +résultat fut peu favorable et ils eurent encore à lutter contre les +troupes envoyées par Lodewig au secours des Capouans et des +Salernitains.</p> + +<p>Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le +territoire d'Otrante, le reste de cette province était aux Musulmans. +De là, jusqu'aux confins de l'État de l'Église, le prince de +Bénévent occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant +occidental était tenu, au midi, par la principauté de Salerne, au +nord par celle de Capoue, et au milieu d'elles vivaient indépendantes +les républiques de Naples, Amalfi, Gaëte, soit six États en +guerre les uns contre les autres<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a> +<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>.</p> + +<p>De 876 à 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et +Gaëte, luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais +ceux-ci, habilement commandés par Nicéphore Phocas, les chassent +successivement de la Calabre et d'une partie de la Pouille. +Dans le même temps, les gens de Capoue, soutenus par les Musulmans, +luttent contre le pape et ravagent la campagne de Rome. +Amalfi, Gaëte, Naples, Spolète, Bénévent, se battent ensemble avec +rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort recherchée, en profitent +pour établir une nouvelle colonie à Carigliano, et de là, porter le +ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du Mont-Cassin, qui +avait toujours été respectée, est mise à sac et brûlée. Le Mont-Cassin +est bientôt relevé de ses ruines et devient un monastère +fortifié dont l'abbé a un petit état confinant à celui du Saint-Siège.</p> + +<p>A la fin du <span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle, des groupes de condottiers musulmans, +venus d'Afrique ou de Sicile, restent établis dans le pays, vivant +de rapines et offrant leurs bras aux tyrans<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a> +<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" +name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. I, p. 434 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" +name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 458 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Ibrahim porte la guerre en Italie.--Sa mort</span >.--Débarqué +à Trapani, à la fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commença +par réorganiser l'armée. Dans le mois de juillet, il marcha sur +Taormina, qui était alors la capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, +le 1<sup >er</sup> août, malgré l'héroïque défense des chrétiens. Il fit faire un +massacre horrible de la population et incendia la ville. Après ce +succès, Ibrahim divisa ses forces en quatre corps, de façon à envelopper +les dernières possessions chrétiennes; mais il fut alors +appelé en Italie et, le 3 septembre, traversa le détroit. Débarqué +en Calabre avec son armée, il arriva devant Cosenza. Des envoyés +chrétiens étant venus humblement solliciter la paix, il leur dit: +«Retournez auprès des vôtres, et dites-leur que je vais m'occuper +de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il me plaira. +Les princes, Grecs ou Francs, espèrent peut-être me résister et +m'attendent, à cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc +dans vos villes. Rome aussi, la cité du vieux Pierre, m'attend +avec ses soldats germains; j'y passerai également, puis ce sera +le tour de Constantinople.»</p> + +<p>Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'étendit jusqu'à +Naples. Le 1<sup >er</sup> octobre, Ibrahim commença le siège de Cosenza; +mais la maladie était dans l'armée et, malgré toute son ardeur, le +vieux gouverneur ne put se rendre maître de la place. Atteint, lui-même +par l'épidémie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrième +année «après vingt-six ans de tyrannie et six mois de +pénitence», dit M. Amari<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a> +<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>.</p> + +<p>Aussitôt après sa mort, les capitaines se mutinèrent et élurent +son petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en +Afrique. Ce prince qui avait, paraît-il, été désigné par son aïeul, +n'accepta le pouvoir qu'avec une grande répugnance: il s'empressa +d'accorder la paix aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et +rentra en Ifrikiya<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a> +<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>. Le corps d'Ibrahim fut rapporté en Afrique +et enterré à Kaïrouan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" +name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471"> +(retour) </a> Amari, <i>l. c.</i>, t. II, p. 93.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" +name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 431 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Progrès des Chiaïtes.--Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les +Ketama</span >.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique +était le théâtre d'événements non moins graves. Après le mouvement +hostile qui s'était prononcé parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, +sous l'empire de la terreur causée par l'annonce de l'attaque +prochaine des Ar'lebites, plusieurs combats avaient été livrés entre +les tribus fidèles et les partisans du chiaïte. L'avantage était resté +à ce dernier; il avait vu le noyau de ses adhérents se grossir de +ces masses qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, +les Lehiça, les Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes +de Sanhadja, tribu restée jusqu'alors fidèle aux Ar'lebites, et enfin +une partie des Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se déclarèrent +pour Abou-Abd-Allah.</p> + +<p>Pendant que le chiaïte recueillait ces soumissions, un chef de +la fraction ketamienne des Latana, nommé Ftah-ben-Yahïa, qui +s'était montré l'adversaire déclaré du novateur, se rendit à Rakkada, +dans l'espoir de déterminer le gouverneur à entreprendre +une campagne sérieuse contre les rebelles. Au même moment, +Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila et mettait à +mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui avait par +la fuite évité le sort de son père, vint à Kaïrouan, où il retrouva +Ftah, et tous deux redoublèrent d'efforts pour obtenir vengeance. +Cédant à leurs instances, Abou-l'Abbas se décida à envoyer contre +les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils Abou-l'Kaoual (902).</p> + +<p>Abou-Abd-Allah fit marcher à la rencontre de l'ennemi un +groupe de ses adhérents, mais les troupes régulières les ayant +dispersés sans peine, il dut évacuer précipitamment la place forte +de Tazrout pour se réfugier dans son quartier-général de Guédjal, +situé au milieu d'un pays coupé et d'accès difficile<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a> +<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>.</p> + +<p>Abou-l'Kaoual, après avoir démantelé Tazrout, essaya de relancer +son ennemi dans sa retraite, mais en s'avançant au milieu du dédale +des montagnes ketamiennes, il reconnut bientôt qu'il ne +pourrait, sans s'exposer à une perte certaine, continuer la campagne +dans un tel terrain. Les Berbères surent profiter habilement +de son indécision et du découragement qui gagnait son armée pour +le harceler, surprendre les corps isolés, et enfin le forcer à évacuer +le pays. Débarrassé de ses ennemis, le daï chiaïte s'établit, d'une +façon définitive, à Guédjal, dont il fit sa ville sainte et qu'il appela +<i>Dar-el-Ilidjera</i> (la maison du refuge).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" +name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 513 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Court règne d'Abou-l'Abbas.--Son fils Ziadet-Allah lui +succède</span >.--La défaite des troupes ar'lebites coincida avec le décès +d'Ibrahim.</p> + +<p>Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur +qu'après la mort de son père. Il gouverna avec une +grande modération, et l'on put croire qu'une ère de justice allait +succéder à la terreur du règne précédent. Malheureusement il fut +bientôt obligé de sévir contre son propre fils, Ziadet-Allah, qui, +se fondant sur les dispositions prises devant Cosenza, lors du décès +de son aïeul, aspirait directement au trône. Il fut jeté dans les +fers, avec un grand nombre de ses partisans, pour prévenir un +attentat qui ne devait que trop bien se réaliser plus tard<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a> +<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" +name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 439.</blockquote> + +<p>Malgré les embarras qui l'assaillirent au début de son règne, +Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravité des progrès des +Chiaïtes, envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils +Abou-l'Kaoual; mais le jeune prince n'eut pas plus de succès dans +cette campagne que dans la précédente, et dut se contenter de +s'établir dans un poste d'observation près de Sétif<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a> +<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>.</p> + +<p>Peu de temps après, c'est-à-dire le 27 juillet 903, le gouverneur +ar'lebite tomba, à Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques, +poussés à ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa +prison. Après avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent +annoncer à celui qui les avait gagnés que son père n'existait plus, +mais le parricide, craignant quelque piège, ne voulut pas se laisser +mettre en liberté avant d'avoir la certitude du meurtre. Les +eunuques, étant donc retournés auprès du cadavre, lui coupèrent +la tête et l'apportèrent à Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve +irrécusable, consentit à ce qu'on brisât ses fers. Abou-l'Abbas +avait montré, pendant son court séjour aux affaires, des qualités +remarquables. C'était un prince instruit et d'un esprit élevé, digne +en tout point du nom ar'lebite.</p> + +<p>Quant à Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au +trône par le meurtre de son père, il était facile de prévoir ce que +serait son règne. Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice +des eunuques qui avaient assassiné Abou-Abbas. Il fit proclamer +son avènement dans les mosquées de Tunis et envoya aux +gouverneurs des provinces l'ordre de l'annoncer officiellement. Il +se livra ensuite à tous les déportements de son caractère, qui avait +la férocité de celui d'Ibrahim, sans en avoir le courage. Vingt-neuf +de ses frères et cousins furent, par son ordre, déportés dans +l'île de Korrath<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a> +<a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>, puis mis à mort. Cela fait, il envoya à son frère +Abou-l'Kaoual, qui opérait dans le pays des Ketama, une lettre écrite +au nom de leur père, lui enjoignant de rentrer. Le malheureux +prince, ayant obtempéré à cet ordre, subit le sort de ses parents<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a> +<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" +name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" +name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476"> +(retour) </a> Vis-à-vis l'extrémité occidentale du golfe de Tunis.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" +name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 440 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Le mehdi Obéïd-Allah passe en Mag'reb</span >.--Quelque temps +avant les événements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, +troisième <i>imam-caché</i>, était mort en Orient, laissant +son héritage à son fils Obeïd-Allah. Se sentant près de sa fin, il +lui avait adressé ces paroles: «C'est toi qui es le Mehdi; après +ma mort, tu dois te réfugier dans un pays lointain où tu auras +à subir de rudes épreuves<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a> +<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" +name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 515. Il est à remarquer que la fin +des siècles de l'hégire est toujours favorable à l'apparition des Medhi.</blockquote> + +<p>Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors +âgé de dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de +Salemïa et voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné +de son jeune fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. +En chemin, il apprit que les partisans de son père en Arabie +avaient presque abandonné sa doctrine, et ne paraissaient nullement +disposés à le recevoir. Il était donc fort indécis, lorsqu'il +reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté de Mag'reb par +Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques chefs +ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement, +comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où +son parti devenait de jour en jour plus puissant.</p> + +<p>Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident. +Mais l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les +Chiaïtes s'était répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le +rechercher avec le plus grand soin; son nom et son signalement +furent adressés aux gouverneurs des provinces les plus reculées, et +ordre fut donné de le saisir partout où on le découvrirait.</p> + +<p>Obéïd-Allah parvint cependant à passer en Egypte, sous l'habit +d'un marchand, car, selon l'énergique expression arabe, «les +yeux étaient aiguisés sur lui<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a> +<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>». Arrêtés au Caire par le gouverneur +de cette ville, les voyageurs ne recouvrèrent leur liberté que +grâce à l'habileté de leurs réponses; ils purent alors continuer +leur route, mais en redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent +arrivés à la hauteur de Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et +envoya en avant ses compagnons et sa mère, sous la conduite +d'Abou-l'Abbas, frère d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son +arrivée aux Ketama.</p> + +<p>La petite caravane, grossie de quelques marchands, négligea +toute précaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint +passer à Kaïrouan. Mais les ordres donnés étaient tellement +sévères, que personne ne pouvait demeurer inaperçu. Abou-l'Abbas +fut arrêté avec tout son monde et conduit à Ziadet-Allah. +Devant ce prince le daï fut impénétrable: ni menaces, ni promesses, +ne purent lui arracher son secret. Quelqu'un de la suite +ayant déclaré qu'il venait de Tripoli, le gouverneur ar'lebite +devina sans doute que le mehdi devait être dans cette région, car +il donna l'ordre de l'arrêter<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a> +<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" +name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479"> +(retour) </a> Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donné une traduction dans le +<i>Journal asiatique</i> et dans la <i>Revue africaine</i>, n<sup >o</sup> 72.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" +name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.</blockquote> + +<p>Cette fois encore, Obéïd-Allah, prévenu à temps, put échapper +par une prompte fuite. Il gagna probablement l'intérieur et, reprenant +sa marche vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint +passer près de Constantine. De là il aurait pu, sans doute, se +rendre chez les Ketama, et cependant il continua sa fuite, ne voulant +pas, s'il se découvrait, sacrifier Abou-l'Abbas qui était resté +entre les mains de Ziadet-Allah<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a> +<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>. Ne devait-il pas, du reste, +accomplir la prophétie de son père: «...Tu dois te réfugier +dans un pays lointain, où tu subiras de rudes épreuves!» Il fallait +au mehdi des aventures extraordinaires, et, opérer sa jonction +avec Abou-Abd-Allah, c'eût été le triomphe sans les épreuves. Il +continua donc à errer en proscrit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" +name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481"> +(retour) </a> C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.</blockquote> + +<p><span class="sc">Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les ar'lebites. Ses succès</span >.--Pendant +ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au +mehdi un empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle +qui s'opposât à sa marche, il réunit tous ses adhérents et +vint audacieusement mettre le siège devant Sétif. Le gouverneur +de cette ville, soutenu, dit-on, par quelques chefs ketaniens +demeurés fidèles, essaya une résistance désespérée; mais lorsque +tous furent morts en combattant, la place capitula et fut rasée +par les Chiaïtes vainqueurs.</p> + +<p>A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, +un de ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse +armée. Ces troupes vinrent se masser près de Constantine, où +elles perdirent un temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à +Bellezma, et, près de cette localité, offrirent la bataille aux Ketama, +qui avaient marché en masse à leur rencontre. La victoire se déclara +pour les Chiaïtes. Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec +les débris de son armée, à Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan.</p> + +<p>Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna +avec une partie de son armée et divisa le reste en deux corps, +qu'il envoya opérer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombèrent +en son pouvoir. En même temps, un de ses généraux s'emparait +de la place de Tidjist<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a> +<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>, et accordait à la garnison une capitulation +honorable. En revanche, le général Haroun-et-Tobni, +ayant poussé une pointe audacieuse sur les derrières des Chiaïtes, +vint surprendre et brûler la place de Dar-Melloul, près de +Tobna.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" +name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482"> +(retour) </a> L'antique Tigisis (ou Ticisis), à une douzaine de lieues au sud de +Constantine.</blockquote> + +<p>En somme, la cause des Chiaïtes obtenait de constants avantages, +et les populations, attirées autant par l'appât de la nouveauté, +que par la clémence et la justice d'Abou-Abd-Allah, +accouraient se ranger autour de lui. Le gouverneur ar'lebite +voyait le danger approcher, mais ses prédécesseurs avaient négligé +d'écraser l'ennemi quand il n'avait aucune force, et maintenant il +était trop tard. Les rebelles tenaient déjà les principales places de +l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre à les voir paraître d'un +jour à l'autre et mettre le siège devant sa capitale. Dans cette +prévision, il fit réparer les fortifications de Kaïrouan et des places +environnantes; en même temps, il vidait le trésor public pour +lever des troupes et les opposer à l'ennemi.</p> + +<p>En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une armée, contre +les Chiaïtes, qui opéraient sur les versants de l'Aourès. Mais, +parvenu à El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage +et rentra à Rokkada, laissant le général Ibrahim-ben-el-Ar'leb +en observation avec un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer +les fortifications de son château et, sans se préoccuper davantage +du danger qui le menaçait, il se plongea de plus en plus dans la +débauche.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement +de Bar'aï et de Mermadjenna; puis il réduisit les tribus nefzaouiennes +et s'avança jusqu'à Tifech<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a> +<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>, dont il reçut la soumission. +Il rentra alors dans son centre d'opérations, afin de préparer +une nouvelle campagne; mais aussitôt, le général Ibrahim, arrivant +à sa suite, reprit une partie du territoire conquis, avec Tifech.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" +name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483"> +(retour) </a> L'antique Tipaza de l'est, près de Souk-Ahras.</blockquote> + +<p>Bientôt, le daï chiaïte reparut dans l'est; laissant derrière lui +Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position inexpugnable, +il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pénétrant ensuite +en Tunisie, il réduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avança +sur Rokkada. Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt, +en effet, le général Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles, +lui livra bataille et le mit en déroute; les Chiaïtes s'enfuirent +en désordre par tous les défilés. Abou-Abd-Allah, lui-même, +ne s'arrêta qu'à Guédjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour +résultat de faire rentrer momentanément sous leur domination la +plupart des places conquises par les rebelles, y compris Bar'aï.</p> + +<p>Mais l'échec des Chiaïtes, qui aurait pu avoir les suites les plus +graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succès en reprenant +vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien +peu de jours la chute définitive du trône ar'lebite. Sitôt, en effet, +qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, +était rentré dans son poste d'observation à El-Orbos, il +vint mettre le siège devant Constantine et s'empara de cette ville +et du pays environnant; puis il alla reprendre Bar'aï, et après y +avoir laissé un commandant, rentra dans son quartier de Guédjal. +Ibrahim marcha alors sur Bar'aï, mais il se heurta à un corps de +douze mille Chiaïtes qui le repoussa<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a> +<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" +name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484"> +(retour) </a> En-Nouéïri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et suiv. El-Kaïrouani, +p. 88. Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p><span class="sc">Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie.--Fuite de Ziadet-Allah III</span >.--Cependant, +Abou-Abd-Allah, comprenant que le +moment décisif était arrivé, ne restait pas inactif à Guédjal. Il +avait adressé un appel à tous ses adhérents ou alliés, et s'occupait +de réunir une armée formidable. De tous côtés arrivaient les contingents: +Zouaoua du Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, +Zenata du Zab, Nefzaoua de l'Aourès, venaient se joindre aux +vieilles bandes ketamiennes.</p> + +<p>Au mois de mars 909<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a> +<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>, Abou-Abd-Allah se mit en marche, à la +tête d'une armée dont le chiffre est porté par les chroniques à +deux cent mille hommes, divisés en sept corps. Avec de telles +forces, il se porta en droite ligne sur la capitale de son ennemi.</p> + +<p>En vain le général Ibrahim essaya de faire tête aux Ghiaïtes; +vaincu dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et +se replier sur Kaïrouan, où se trouvait le gouverneur ar'lebite. +L'armée d'Abou-Abd-Allah s'arrêta à El-Orbos le temps nécessaire +pour mettre cette ville au pillage<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a> +<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>, puis pénétra comme un +torrent en Tunisie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" +name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485"> +(retour) </a> C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" +name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486"> +(retour) </a> Selon El-Bekri, les habitants réfugiés dans la mosquée auraient été +impitoyablement massacrés.</blockquote> + +<p>Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce +qu'il avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut +appris la défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne +pouvait résister à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada, +le bruit que ses troupes avaient remporté la victoire; puis +il ordonna de mettre à mort toutes les personnes qu'il détenait +dans les cachots, et de promener leurs têtes à Kaïrouan, au vieux +château et à Rokkada, en annonçant qu'elles provenaient des +cadavres des ennemis. En même temps, il s'empres'sa de réunir +tous les objels précieux et les trésors qu'il possédait, et se prépara +à fuir avec ses courtisans et ses favorites.</p> + +<p>En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça +de le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant +les exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à +ces généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace.</p> + +<p>Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs +esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces +d'or; on plaça les autres objets précieux et les femmes sur des +mulets, et à la nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit +la route de l'Egypte: «A l'heure du coucher du soleil,--dit +En-Noueïri,--il avait appris la défaite de ses troupes; à celle +de la prière d'<i>El-Acha</i>, (de huit à neuf heures du soir) il était +parti».--«Il prit la nuit pour monture» dit, de son côté, +Ibn-Hammad.</p> + +<p>Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. +La population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, +à la lueur des flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit +même sa fortune.</p> + +<p><span class="sc">Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie</span >.--Aussitôt +que la nouvelle de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan, +le peuple se porta en foule à Rokkada et mit le palais au pillage. +En même temps arrivait le général Ibrahim, ramenant les débris +de ses troupes qui achevèrent de se débander, en apprenant la +fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré des affaires, Ibrahim +voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au Divan, à la tête +de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et adressa à +la population des paroles pleines de cœur pour l'engager à la +résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint +tout sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir +d'abord obtenu l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se +tourner contre lui et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage +à la pointe de son épée. Il partit alors avec ses compagnons sur +les traces de Ziadet-Allah.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par +Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, +apparut sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins +que la terreur inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser +le pillage qui durait depuis huit jours.</p> + +<p>Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son +entrée triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur +psalmodiant ces versets du Koran<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a> +<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>: «C'est lui qui a chassé les infidèles +de sa maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!» +etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" +name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487"> +(retour) </a> Sourate de la fumée.</blockquote> + +<p>Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des +citoyens les plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et +lui demander l'aman; l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans +coup férir dans cette ville, mais, comme un grand nombre d'habitants +s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah proclama une amnistie +générale, qui rassura les esprits et fit rentrer les émigrés. Un de +ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère Abou-l'Abbas +et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en prison. S'il +continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence n'alla +pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite. +Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort.</p> + +<p>Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper +autour de lui à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, +dut aussitôt prendre la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah +voulait lui infliger, comme coupable de tentative d'usurpation +du pouvoir. Après avoir passé à Tripoli dix-sept jours, pendant +lesquels il fit trancher la tête d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait +commis le crime de tenter d'arrêter sa fuite, le gouverneur se +remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit au khalife El-Moktader-b'Illah, +en sollicitant une entrevue. Pour toute réponse, il +reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y attendre ses +instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation de +rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les +plus honteuses débauches.</p> + +<p>Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des +princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste +de l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi +auparavant. Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; +l'Ifrikiya, à son tour, était délivrée de la domination du khalifat, +et les indigènes allaient former maintenant de puissants empires +autonomes. Ce succès était particulièrement le triomphe de la +tribu des Ketama, dont la suprématie s'établissait sur les autres +groupes de la race et sur les restes des colonies arabes.</p> + +<p>Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation +de l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans +toutes les provinces des gouverneurs fournis par la tribu des +Ketama. Il congédia les auxiliaires, qui retournèrent chez eux +chargés de butin, puis il s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à +Rokkada même les populations émigrées. Établi dans le palais +des princes ar'lebites, il s'entoura des insignes du pouvoir, fit +frapper des monnaies nouvelles<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a> +<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a> et s'occupa de l'organisation des +troupes régulières, auxquelles il donna des étendards portant des +inscriptions à la louange des Fatemides.</p> + +<p>Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur +des bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses +conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi +Obéïd-Allah.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" +name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488"> +(retour) </a> Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté <img alt="" src="images/01.jpg"> (<i>la preuve de Dieu</i>) et de l'autre <img alt="" src="images/02.jpg"> (<i>que les ennemis de +Dieu soient dispersés!</i>)</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa</span >.--Tandis +que le nom du nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans +toutes les mosquées, celui-ci gémissait au fond d'une prison dans +une oasis saharienne.</p> + +<p>Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin +vers le sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa +d'errer en proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, +dit-on, au courant des succès de ses partisans par des émissaires +secrets. Il arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. +Nous savons que ce territoire était le siège de la petite royauté +des Beni-Midrar, exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes +du haut Moulouïa.</p> + +<p>Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très +fervents, ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le +prince régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le +mehdi, s'il pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant +été signalés, il devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après +avoir échappé pendant sept années, à travers deux continents, aux +poursuites de ses ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans +une oasis de l'extrême sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues +de son point de départ; c'était la continuation des épreuves annoncées +par son père<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a> +<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" +name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad, <i>loc. cit.,</i> El-Kaïrouani, +p. 89 et suivantes.</blockquote> + +<p>Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel +empire, il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une +armée «dont le nombre inondait la terre» selon l'expression +d'Ibn-Hammad, il laissa à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté +du chef ketamien Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route +vers l'ouest (juin 909). Les populations zenètes que les Chiaïtes +rencontrèrent sur leur passage se retirèrent devant eux ou offrirent +leur soumission et, enfin, l'armée parvint sous les murs de +Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à El-Içâa un message +pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en rendant les +prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit mettre à +mort les parlementaires.</p> + +<p>Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non +loin de la ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, +avaient bravement marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès +les premiers engagements, le succès se déclara pour les Chiaïtes; +les troupes d'El-Içâa furent taillées en pièces, et ce prince dut +prendre la fuite, suivi seulement de quelques serviteurs. Le lendemain +de la bataille, les principaux habitants de la ville vinrent +au camp des assiégeants implorer leur clémence et leur offrir de +les mener à la prison où était détenu le mehdi.</p> + +<p>Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers. +Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des +chevaux de parade et salua Obéïd-Allah du titre d'<i>imam</i>. Puis il +le conduisit au camp, en marchant à pied devant lui, et pendant +le chemin il s'écriait, en versant des larmes de joie: «<i>Voici votre +imam, voici votre seigneur!</i>» C'était, pour le mehdi, le +triomphe après les épreuves.</p> + +<p>Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa +qui fut mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a> +<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" +name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490"> +(retour) </a> Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur un grand +nombre de points, de celui de Fournel (<i>Berbers</i>, t. II, de la page 30 à +la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur le texte du +Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont presque toujours +écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas avoir connu +le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.</blockquote> + +<p><span class="sc">Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie.--Fondation de +l'empire obéïdite</span >.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, +l'armée reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le +mehdi y laissa, comme gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, +avec un corps de Chiaïtes. A son retour, l'armée passa +par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit alors à son maître +les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et qui provenaient +du butin des précédentes campagnes. Tout avait été religieusement +conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le partage.</p> + +<p>Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier +910, Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son +entrée à Rokkada. Quelques jours après, il reçut, dans une séance +d'inauguration solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan. +En attendant qu'il eût bâti une ville pour lui servir de résidence +royale<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a> +<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>, Obéïd-Allah s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit +alors officiellement le titre de mehdi et fit frapper des monnaies +où ce nom était inscrit.</p> + +<p>Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb +central, de toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine +avaient suffi pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; +mais, en raison même de la rapidité de cette conquête, la fidélité +des populations n'était rien moins que bien établie et, en mains +endroits, l'autorité chiaïte n'était pas officiellement reconnue. +C'est pourquoi le mehdi envoya, dans toutes les provinces, des +agents ketamiens chargés de sommer les populations de faire acte +d'adhésion au nouveau souverain. Grâce à ces mesures et à la sévérité +déployée dans leur application, car tout opposant était mis +à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement de l'administration +assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction colportée par +les Fatemides et annonçant, pour la fin du <span class="sc">iii</span ><sup >e</sup> siècle de l'hégire, la +chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se lèvera à +l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction, qu'on +faisait remonter à Mahomet<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a> +<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" +name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491"> +(retour) </a> El-Mehdia (voir plus loin).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" +name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492"> +(retour) </a> Carette, <i>Migrations des tribus algériennes</i>, p. 386, citant d'Herbelot.</blockquote> + +<p>Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes +places, fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent +rasées, et les préfets fatemides s'établirent dans d'autres localités, +élevées au rang de chefs-lieux.</p> + +<p>La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les +premiers officiers du gouvernement et les généraux pour les postes +importants. C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que +la cause d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la +nouvelle secte, en avaient fait un signe de ralliement pour chasser +l'étranger.</p> + +<p>C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du +kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce +schisme possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons +pas tarder à voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine +fatemide et l'hérésie kharedjite, au grand détriment de la vieille +race berbère.</p> + +<h4>APPENDICE</h4> + +<hr class="short"> + +<pre> + CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES + + Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800 + Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812 + Ziadet-Allah I............... 817 + Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838 + Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841 + Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856 + Ziadet-Allah II.............. 863 + Abou-el-R'aranik............. 864 + Ibrahim II ben-Ahmed......... 875 + Abou-Abd-Allah............... 902 + Ziadet-Allah III............. 903 + Chute de Ziadet-Allah III.... 909 +</pre> +<a name="b9" id="b9"></a> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h4>L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES</h4> + +<p class="mid">910-934</p> + +<p>Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb +central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et +écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements +d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par +Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son insuccès.--L'autorité +du mehdi est rétablie en Sicile.--Première campagne de Messala +en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition fatemide +contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions fatemides +en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des Mag'raoua; +mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside; sa mort.--Expédition +d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça +se prononce pour les Oméïades; il est vaincu par +les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions +fatemides en Italie.</p> + +<p><span class="sc">Situation du Mag'reb en 910</span >.--Au moment où le triomphe +des Fatemides va faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle +phase, il est opportun de jeter un coup d'œil général sur +l'état du pays et de passer en revue les événements survenus en +Mag'reb; car le récit des révolutions dont l'Ifrikiya a été le +théâtre nous en a forcément détournés.</p> + +<p>A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement +jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre +lui et son neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il +périt dans un combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général +de son adversaire. A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris +s'empara de l'autorité dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier +éclat le trône de Fès<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a> +<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" +name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106. El-Bekri, trad. +article <i>Idricides</i>.</blockquote> + +<p>La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières +années, de l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait +à s'élever sur ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, +ces Berbères avaient soumis à leur autorité tout le +territoire compris entre Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière +orientale du Mag'reb extrême. Le reste de la tribu était à +Sidjilmassa, où la royauté qu'elle y avait fondée venait d'être renversée +par les Chiaïtes<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a> +<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>.</p> + +<p>Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore +l'autorité sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville. +Auprès d'eux étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance +avait grandement augmenté et qui étendaient leur autorité dans +les régions sahariennes et sur les plaines du nord. Leur chef, +Mohammed-ben-Khazer était un guerrier redoutable que nous +allons voir entrer en scène<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a> +<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>.</p> + +<p>Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence +sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent +une expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et +Ibn-Abdoun, qui la commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, +fraction des Azdadja, un traité par lequel ceux-ci livrèrent +un territoire, où ils fondèrent la ville d'Oran<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a> +<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>. Ce fut la première +colonie oméïade en Mag'reb.</p> + +<p>Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides, +mais fort affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, +un secours capable de la protéger contre les ennemis +qui l'entouraient<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a> +<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" +name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" +name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. III, p. 198, 229.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" +name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 283.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" +name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 243.</blockquote> + +<p><span class="sc">Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central.--Chute +des Rostemides</span >.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la +délivrance du mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le +Mag'reb central, sous le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. +Ce général ayant attaqué Yakthan, souverain de Tiharet, +s'empara de cette ville et fit mettre à mort le prince Rostemide. +Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En même temps, Tiharet +cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les sectaires de ce +schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides, durent émigrer +vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de l'Oued-Rir', +en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis par +les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines.</p> + +<p>Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la +soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui +avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques +mécontents.</p> + +<p>Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur +à Tiharet, entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des +environs d'Oran. Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui +offrirent de lui livrer cette ville. Leurs propositions furent +accueillies avec faveur et, peu après, les troupes fatemides s'emparaient +d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun, qui avait contribué +à leur succès, en fut nommé gouverneur (910).</p> + +<p>Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce +sujet dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut +conduite par Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général +du mehdi étendit l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, +Louata, Lemaia et Azdadja de la province d'Oran. Peut-être +même entrait-il, dès lors, en relations avec Messala-ben-Habbous, +chef des Miknaça, qui devait être avant peu un des principaux +auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.</p> + +<p>Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient +contre les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, +ainsi que toute sa garde de Ketama.</p> + +<p><span class="sc">Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de +rébellion</span >.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre +le mehdi et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, +cédant, dit-on, à l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait +voulu s'appuyer sur les services rendus, pour conserver une +grande influence dans la direction des affaires. Mais Obéïd-Allah +n'entendait nullement partager son autorité avec qui que ce fût. +Irrité de voir ses avis brutalement repoussés, Abou-Abd-Allah +montra d'abord une grande froideur vis-à-vis de son maître; puis +il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer sourdement +contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi +n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel, +dont le caractère devait se révéler aux humains par des miracles. +«Nous nous sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car, +il devrait avoir des <i>signes</i> pour se faire reconnaître; le vrai +Imam doit faire des miracles et imprimer son sceau dans la +pierre, comme d'autres le feraient dans la cire<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a> +<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" +name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498"> +(retour) </a> Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors +de Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute +confiance en Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et +chargèrent leur grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah +lui-même.</p> + +<p>Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents +commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu +comme un être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. +Obeïd-Allah comprit que sa seule porte de salut était l'énergie, +qui impose toujours aux masses, et, pour toute réponse, il fit +mettre à mort le grand cheikh des Ketama. Afin d'achever d'anéantir +la conspiration, il envoya les principaux chefs occuper des +commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent dispersés +et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus compromis +furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués. +L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant +tout sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa +sécurité l'homme auquel il devait le pouvoir.</p> + +<p>Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec +son frère Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux +autres frères, Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des +massifs et se précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le +premier. En vain Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité +aux deux chefs qui avaient été autrefois ses lieutenants: «Celui +auquel tu nous a ordonné d'obéir nous commande de te tuer<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a> +<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>», +répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba percé de coups sur le +cadavre de son frère.</p> + +<p>Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida +lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation +des prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah: +«Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans +l'autre vie, car tu as travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se +tournant ensuite vers Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il +ne t'accorde aucune pitié, car tu es cause des égarements +de ton frère; c'est toi qui l'as conduit aux abreuvoirs +du trépas!»</p> + +<p>Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles +étaient tombées sous le poignard des assassins<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a> +<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>. Quant à ceux-ci, +l'un d'eux, Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la +région de l'est; l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï +et de la frontière sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama +suivirent ces exécutions, mais ils furent promptement étouffés +dans le sang de leurs promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques, +le pouvoir d'Obéïd-Allah, loin de ressentir aucune atteinte, se +renforça de tout l'effet produit par l'écrasement de ceux qui +avaient voulu le renverser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" +name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" +name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500"> +(retour) </a> Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p><span class="sc">Événements de Sicile</span >.--Pendant le cours des luttes qui avaient +amené la chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on +peut le prévoir, avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens +en profitèrent pour se fortifier au Val-Demone. Un certain +nombre d'Arabes nobles, émigrés d'Afrique, relevèrent un peu la +situation de la colonie, et cherchèrent à proclamer l'indépendance +de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais, aussitôt que le mehdi +eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de ses principaux +officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé Ben-bou-Khanzir.</p> + +<p>Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout +le nom du mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner +le rite sonnite, pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. +Puis, il fit une heureuse expédition au Yal-Demone et répandit +partout la terreur de son nom. Mais bientôt son extrême cruauté +indisposa contre lui ses plus fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par +surprise et l'expédièrent au mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui +(912)<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a> +<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" +name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, +p. 141 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Événements d'Espagne</span >.--Nous avons vu précédemment que le +khalife Abd-Allah était arrivé, au commencement du <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle, après +de longues années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne +et à tenir en respect les petites royautés, qui se formaient +de toute part. Le succès continua à couronner ses efforts, surtout +dans le midi: «En 903, son armée prit Jaën; en 905, elle gagna +la bataille du Guadalballou, sur Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en +906, elle enleva Cañete, aux Beni-el-Khali; en 907, elle força +Archidona à payer tribut; en 910, elle prit Baeza, et l'année suivante, +les habitants d'Iznajar se révoltèrent contre leur seigneur et +envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord il y avait une +amélioration notable<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a> +<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" +name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 318, citant Ibn-Haïan.</blockquote> + +<p>Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), +après un règne de vingt-quatre ans.</p> + +<p>Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune +homme de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en +raison de sa jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne +tarda pas à démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté +politique, il ne le cédait à personne.</p> + +<p>Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit +une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait +appeler Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro +le drapeau de l'indépendance nationale et du christianisme.</p> + +<p>Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de +Tanger, prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis +à la tête de l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces +d'Elvira et de Jaën, recevant partout des soumissions, et +brisant les résistances qu'il rencontrait. Il se présenta enfin devant +Séville, dont les notables lui ouvrirent les portes (décembre 913)<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a> +<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>.</p> + +<p>Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917, +Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade +se trouvait rétablie et un grand règne allait commencer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" +name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 325 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révoltes contre Obéïd-Allah</span >.--En Ifrikiya, le nouvel empire, +à peine assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie +du mehdi suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, +que les Houara et Louata prirent les armes. Les généraux +obéïdites étouffèrent dans le sang cette sédition; on dit que les +têtes des promoteurs furent expédiées à Kaïrouan et exposées sur +les remparts.</p> + +<p>Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes +à l'attaque de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint +le gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux +Tiharet. Une armée nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les +Zenètes de leur nouvelle conquête, les poursuivit et en fit un grand +carnage. Il est probable que Messala-ben-Habbous, chef des +Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà contracté alliance avec +les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes, car Messala reçut, +comme récompense, le commandement de Tiharet et la mission de +protéger la frontière occidentale.</p> + +<p>Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à +mort d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les +effets de leur rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants +de Kaïrouan détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence +était sans bornes.</p> + +<p>La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril +912, la population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta +sur eux et en fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de +Ketama jonchèrent, paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les +faire disparaître en les jetant dans les égoûts.</p> + +<p>En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en +Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à +leur tête un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et +envahirent le Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher +contre les rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures +troupes; mais il fallut une campagne de près d'un an pour les réduire. +Le faux mehdi, ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et +exécuté à Rokkada, après avoir été promené, revêtu d'un accoutrement +ridicule, sur un chameau<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a> +<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>.</p> + +<p>Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne, +les gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient +les Ketama, chassaient leur gouverneur et se déclaraient +indépendants. Le mehdi envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre, +dans le port de Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit. +On investit ensuite la ville par terre, et, après quelques +mois de blocus, les Tripolitains, qui avaient souffert les horreurs +de la famine, se décidèrent à se rendre à Abou-l'Kassem. Selon +Ibn-Khaldoun, les habitants furent massacrés et la ville livrée au +pillage; une forte contribution de guerre fut frappée sur les survivants<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a> +<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" +name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. <i>Arib</i>, in Nicholson, apud Fournel, +<i>Berbers</i>, t. II, p. 111.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" +name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.</blockquote> + +<p><span class="sc">Fondation d'El-Mehdia par Obeid-Allah</span >.--C'est probablement +vers cette époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, +depuis Tunis et Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix +sur une petite presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, +et nommée par les indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une +mince langue de terre la reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les +ruines de l'antique Africa couvraient cet emplacement, que le +mehdi choisit pour y construire sa capitale.</p> + +<p>La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une +main avec son poignet.» De solides fortifications établies sur +l'isthme ne laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen +d'une porte de fer. Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire +des palais pour lui et des logements pour ses soldats. Des citernes +et des silos y furent creusés, et des travaux exécutés afin de rendre +plus sûr le port naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères.</p> + +<p>En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où +le peuple et les marchands vinrent s'établir<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a> +<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" +name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 325. El-Bekri, passim. El-Kaïrouani, +p. 95.</blockquote> + +<p><span class="sc">Expédition des Fatemides en Egypte, son insuccès</span >.--Si Obeïd-Allah +cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est +qu'il sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les +têtes fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie, +l'esprit de résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient +placé à leur tête le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier +acte avait été de retrancher de la khotba (prône) le nom du +mehdi et de proclamer l'autorité du khalife abasside, El-Moktader; +sa soumission fut accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les +emblèmes du commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers +et bracelets<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a> +<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>.»</p> + +<p>Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme +une simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards +et il n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première +étape devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la +conquête. Ayant réuni une armée nombreuse de Ketama, il en +donna le commandement à son fils Abou-l'Kassem et le lança vers +l'est. Le jeune prince traversa facilement la Tripolitaine et fit +rentrer dans l'obéissance le pays de Barka. De là, il marcha directement +sur Alexandrie et commença le siège de cette ville. En +même temps, une flotte de deux cents navires, sous le commandement +de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être +emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent +dans l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent +sur le vieux Caire.</p> + +<p>Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu +du khalife un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, +qu'on appelait <i>le maître de la victoire</i>, marcha contre les envahisseurs, +les battit dans plusieurs combats et les força à la retraite. +Abou-l'Kassem dut abandonner tout le pays conquis dans sa +brillante campagne et se réfugier à Barka.</p> + +<p>La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait +dans le port de Lamta<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a> +<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>, lorsque les vaissaux siciliens, lancés +par Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils +d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les +navires chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute +les troupes envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite +sur Sfaks, il mit cette ville au pillage et, enfin, se présenta +devant Tripoli, où il trouva Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec +les débris de ses troupes. Il se décida alors à se rembarquer et +rentra en Sicile chargé de butin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" +name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulm.</i>, t. II, p. 149.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" +name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508"> +(retour) </a> L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.</blockquote> + +<p>Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la +suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha +fut jeté en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite +et essaya de gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son +profit; mais il fut arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la +tête aux deux frères<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a> +<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" +name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p. 95-96. Ibn-Hammad, +passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">L'Autorité du Mehdi est rétablie en Sicile</span >.--En Sicile, Ibn-Korhob +avait à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, +des légistes, des nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne +cessaient de lutter les uns contre les autres. Le succès de l'expédition +de son fils Mohammed n'avait fait qu'exciter la cupidité des +Musulmans; aussi Ibn-Korhob dut-il céder à leurs instances et +organiser une razia sur la terre ferme. Débarquée en Calabre, +l'armée expéditionnaire ravagea une partie de cette province. Mais +une tempête détruisit la flotte, et les Musulmans qui échappèrent +au naufrage regagnèrent comme ils purent l'île. Ne possédant +plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux attaques constantes +des vaisseaux du mehdi.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité +de son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire +la paix avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares +et avait besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu, +par lequel les Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de +Sicile un tribut annuel de vingt-deux mille pièces d'or (fin 915)<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a> +<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>.</p> + +<p>Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob +se démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet +916); mais les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés +de l'émir, l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce +prince,--à méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te +révoltant contre nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont +élevé au pouvoir malgré moi et, malgré moi, m'en +ont fait descendre.» Le souverain fatemide l'envoya au supplice<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a> +<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>.</p> + +<p>Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de +prendre le commandement en Sicile. Ce général éteignit dans +leur germe toutes les révoltes et déploya une grande sévérité: +s'étant rendu maître de Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre +général de la population. Enfin, une amnistie fut proclamée, au +nom du chef de l'empire obéïdite, et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan, +en laissant dans l'île, comme gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des +forces ketamiennes<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a> +<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" +name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510"> +(retour) </a> Amari, t. II, p. 153.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" +name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" +name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. III, p. 157.</blockquote> + +<p><span class="sc">Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides</span >.--Les +difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans +l'Est ne l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident. +Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le +poussait à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces +entrefaites, Saïd, le descendant de la petite royauté des Beni-Salah +à Nokour, s'étant allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance +aux Fatemides, Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était +arrivé, et il donna à Messala l'ordre de se mettre en marche.</p> + +<p>Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année +917. Saïd l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché, +mais la clef de la position ayant été livrée par un traître, +Saïd fit transporter sa famille et ses objets précieux dans une île +voisine du port, puis, se jetant en désespéré sur les ennemis, il +tomba percé de coups. Messala livra le camp et la ville au pillage +et envoya au Mehdi la tête de l'infortuné Saïd. Sa famille parvint +à gagner l'Espagne et fut reçue avec honneur par Abd-er-Rahman +III<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a> +<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" +name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513"> +(retour) </a> El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 141. Dozy, +<i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 37 et suiv.</blockquote> + +<p>Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant +plusieurs mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin +de l'est en laissant une garnison dans cette ville. Peu de +temps après, les fils de Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent +en possession de leur petit royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, +fut reconnu comme prince régnant. Un de ses premiers actes consista +à proclamer l'autorité du khalife oméïade d'Espagne, dans +cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit pas assez fort +pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.</p> + +<p><span class="sc">Nouvelle expédition fatemide contre l'Egypte</span >.--Obeïd-Allah +reprit, alors ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une +armée formidable, dont les auteurs arabes, avec leur exagération +habituelle, portent le chiffre à cinq cent mille hommes, il en confia +le commandement à son fils Abou-l'Kassem et la lança contre +l'Egypte. Au printemps de l'année 919, cet immense rassemblement, +dont les Ketama formaient l'élite, se mit en marche. L'Egypte +était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se rendirent-ils +facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au pillage, puis ils +envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le gouverneur n'avait +pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza, il ne cessait +de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi n'était +pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était l'Orient, +sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en vainqueur là +où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux habitants de la +Mekke pour les sommer de se rendre à lui.</p> + +<p>Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique: +coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils +attendaient avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur +abbasside étant mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà +eu la gloire de repousser la première invasion; des troupes lui +avaient été envoyées et enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en +grâce près de son souverain, se préparait à accourir pour jeter son +épée dans la balance.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le +mehdi au secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires +abbassides lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à +Rosette. En 920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès +lors, la face des choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une +à une toutes ses conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route +de l'Ifrikiya. Cette retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre, +fut désastreuse; dans le mois de novembre, le prince obéïdite +rentra à Kaïrouan, ne ramenant, dit-on, qu'une quinzaine de mille +hommes, le reste avait péri par le fer ou la maladie, était prisonnier +ou s'était dispersé<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a> +<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" +name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 526. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, +p. 96.</blockquote> + +<p><span class="sc">Conquêtes de Messala en Mag'reb</span >.--Pendant que l'Orient +était le théâtre de ces événements, Messala recevait du mehdi +l'ordre d'entreprendre une nouvelle campagne dans le Mag'reb. +En 920, le chef des Miknaça, soutenu par un corps de Ketamiens, +marcha directement contre la capitale des Edrisides. Yahïa-ben-Edris +ayant réuni ses guerriers arabes, son corps d'affranchis et +tous les contingents berbères dont ils disposait et parmi lesquels +les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança contre +l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa +capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença +le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit +forcé de traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du +sultan fatemide et consentit à accepter la position secondaire de +lieutenant du mehdi à Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala +confia à son cousin Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des +régions du Mag'reb, jusqu'auprès de Fès.</p> + +<p>L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le +prince edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, +ne tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt +Messala accourut avec ses troupes dans le Mag'reb. Étant entré à +Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris, l'interna dans la ville d'Azila +(près de Tanger), et s'empara de ses trésors (921). De là il se +porta sur Sidjilmassa, où les descendants des Beni-Midrar avaient, +depuis longtemps, repris en main l'autorité. Ahmed-ben-Meïmoun, +le souverain midraride, essaya en vain de lui résister, il fut pris et +mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud l'autorité fatemide, +laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du précédent roi, et +rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour recevoir les +félicitations de son maître<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a> +<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>.</p> + +<p>Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En +Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa, +continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens +de Sicile, pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb. +Selon M. Amari<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a> +<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>, Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché +l'alliance du mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises +contre Byzance. La générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en +liberté ses ambassadeurs tombés entre les mains de ses troupes, +désarma Siméon et fit échouer le projet.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" +name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et suiv., t. III, +p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" +name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516"> +(retour) </a> <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 173.</blockquote> + +<p>Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients +du joug, tint en échec pendant de longs mois les armées +fatemides, et ce ne fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement +fut enlevé et qu'ils se virent forcés à la soumission.</p> + +<p>Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en +Egypte, sous le commandement du général fatemide Mesrour, en +l'année 924, mais les détails précis manquent sur cette campagne +qui, dans tous les cas, n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat +effectif.</p> + +<p><span class="sc">Succès des Mag'raoua.--Mort de Messala</span >.--Nous avons +vu que les Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne +cessaient de se poser en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient +toutes les occasions d'attaquer ses frontières ou de s'allier +à ses ennemis. Selon Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a> +<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>, Messala aurait péri en les +combattant dans le cours de l'année 921, mais nous avons vu plus +haut qu'après être rentré de son expédition de Sidjilmassa, ce général +était allé saluer son suzerain à El-Mehdïa. L'étude comparative +des auteurs nous conduit à reporter cet événement à +l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes s'étant lancées +dans la révolte, Messala marcha contre elles et après plusieurs +combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de sa +propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie +par le mehdi.</p> + +<p>Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de +Bou-Arous et Ben-Khalifa<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a> +<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>, arrivée de l'est, fut complètement +détruite, par les Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit +l'adhésion de presque toutes les tribus des hauts plateaux du +Mag'reb central; mais au delà de la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia +continuait à exercer le pouvoir au nom des Fatemides jusqu'à +la limite extrême du territoire de Fès.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" +name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517"> +(retour) </a> <i>Histoire des Berbères</i>, t. II, p. 527 et t. III, p. 230.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" +name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518"> +(retour) </a> Selon Ibn-Hammad.</blockquote> + +<p><span class="sc">El-Haçan relève, à Fès, le trône edriside.--Sa mort</span >.--Le +contre-coup des échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit +aussitôt sentir en Mag'reb. Un membre de la famille edriside, +nommé El-Haçan, dit El-Hadjam<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a> +<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>, prince d'une grande bravoure, +releva, dans la montagne des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie. +Marchant sur Fès, il s'empara par surprise de cette ville et en +chassa le gouverneur Rihan, le ketamien.</p> + +<p>Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête +de toutes ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au +devant de lui et la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un +ruisseau appelé Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire +se prononça pour l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en +abandonnant sur le champ de bataille deux mille Miknaça, parmi +lesquels son propre fils. El-Haçan soumit alors à son autorité les +régions de Safraoua, Mediouna, Meknès, Basra, etc., c'est-à-dire la +partie centrale du Mag'reb<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a> +<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a> (926).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" +name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519"> +(retour) </a> Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude de frapper +son ennemi à la veine du bras.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" +name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri, art. <i>Idricides</i>. +Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.</blockquote> + +<p>En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à +Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette +époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades +d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre +d'Afrique où il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. +Ses agents entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité +d'alliance fut conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife +d'Espagne.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, +fut arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia +accourut à Fès et entreprit le siège du quartier des Andalous, +resté fidèle aux Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire +resta aux Miknaça. Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais +on facilita sa fuite en essayant de lui faire escalader le rempart. +Dans sa chute, El-Haçan se brisa la cuisse et mourut misérablement.</p> + +<p><span class="sc">Expédition d'Abou-l'Kassem dans le Mag'reb central</span >.--Les +succès d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef +avec les Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle +campagne et à en confier la direction à son fils. Au printemps de +l'année 927, le prince Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une +puissante armée. Il passa par les montagnes des Ketama et se +heurta contre la tribu des Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le +passage et contre laquelle il dut entreprendre toute une série +d'opérations gênées par le mauvais temps. Ayant contraint les +rebelles à la soumission, il continua sa route vers l'ouest et dut +réduire diverses tribus telles que les Houara, et les Lemaïa, chez +lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était conservé. Il est +assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança dans le Mag'reb; +ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se retirèrent dans +le sud pour éviter son attaque.</p> + +<p>Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement, +Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans +le Hodna. Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de +l'hostilité, il les réduisit à la soumission et, pour les punir, les +déporta à Kaïrouan. De même que les généraux byzantins avaient +songé à établir dans cette localité une place forte qu'ils appelèrent +Justiniana-Zabi, Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar +une ville destinée à couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions +des Zenètes. Il lui donna le nom de Mohammedïa, mais +l'ancienne appellation de Mecila prévalut. Le commandement de +cette place forte fut donné par lui à l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, +qui avait été, dit-on, un des premiers partisans du mehdi et +aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa. Tout le Zab fut +placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula dans la nouvelle +place forte des approvisionnements et des armes<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a> +<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" +name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, +p. 96.</blockquote> + +<p>Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin +de conserver ses droits d'héritier présomptif (928).</p> + +<p>Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, +jetés par la tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au +Fraxinet et, ayant été rejoints par des aventuriers de toute race, +fondaient une petite république qui ne tarda pas à devenir un +objet de terreur pour les régions environnantes; ces brigands parcoururent +en maîtres les Alpes, l'Italie septentrionale, la Suisse, +et poussèrent l'audace jusqu'à venir assiéger Milan.</p> + +<p><span class="sc">Succès d'Ibn-Abou-l'Afia</span >.--Nous avons laissé dans le Mag'reb +Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission +des régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils +Medin, s'attacha à poursuivre les descendants de la famille edriside +et leurs partisans dans les retraites où ils s'étaient réfugiés. +Les montagnes du Rif et le pays des R'omara étaient le dernier +rempart de cette dynastie déchue. Une forteresse élevée sur un +piton, au milieu de montagnes escarpées, était maintenant leur +capitale. On l'appelait <i>Hadjar-en-Necer</i> (le rocher de l'aigle). A +la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à Ibrahim, fils de +Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de réduire ses +adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça se décida +à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a> +<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>; quant à +lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah, +nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville +au pillage et achevèrent l'œuvre de destruction commencée, +quelques années auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça +envahit ensuite la province de Tlemcen, où se trouvait un prince +edriside du nom d'El-Hacen, descendant de Soleïman, qui prit la +fuite à son approche et alla se réfugier à Melila (931). Mouça +entra vainqueur à Tlemcen.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" +name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522"> +(retour) </a> Abou-Komah, selon El-Bekri.</blockquote> + +<p>Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb. +Nous avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance +avec Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer +(le victorieux), en raison de ses grands succès sur les princes de +Léon<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a> +<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>. Stimulé par les agents de ce prince, il avait reparu dans +le Mag'reb central, après le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour +les Omeïades tout le pays compris entre Ténès et Oran. Il est +probable que l'arrivée du chef victorieux des Miknaça, maître +d'une grande partie du Mag'reb, força Ibn-Khazer à regagner les +solitudes du désert, son refuge habituel.</p> + +<p>Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses +plans de conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de +main. Cette ville tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut +vivement ressentie par les derniers représentants de cette dynastie +(931).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" +name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 49 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mouça se prononce pour les Oméïades.--Il est vaincu par les +troupes fatemides</span >.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux +oméïades entrèrent en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia +qui se disposait à marcher contre eux, et lui transmirent de la +part de leur maître des offres très séduisantes, s'il consentait à +l'accepter pour suzerain. Le chef des Miknaça avait-il à se plaindre +du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il était préférable pour lui +de s'attacher à la fortune du brillant En-Nacer? Nous l'ignorons; +dans tous les cas, il accueillit les ouvertures à lui faites et se décida +à répudier la suzeraineté fatemide pour laquelle il avait combattu +jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal du khalife d'Espagne, +il fit proclamer l'autorité oméïade dans le Mag'reb.</p> + +<p>Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la +mehdi expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre +ses ennemis du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y +commandaient, ne possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre +une campagne sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches +sans importance. L'année suivante (933), une armée fatemide +se mit en route vers l'ouest, sous le commandement de +Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa sans peine le +Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça attendait +ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la Moulouïa, +au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les +troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp +ennemi, ce qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à +appeler à son aide le général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation +devant Hadjar-en-Necer. Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses +partisans reprirent l'offensive et vinrent attaquer les derrières de +Mouça. Au profit de cette diversion, qui immobilisait le chef +miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès, où il entra sans +coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné la ville à +son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en Mag'reb, +Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme gouverneur +à Fès Hâmed-ben-Hamdoun<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a> +<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" +name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. I, p. 268, t. II, p. 528, 569, t. III, p. 231. +Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi</span >.--Peu de temps après le retour +de l'armée, Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était +âgé de soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il +laissait sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent +qu'au moment de sa mort la lune avait subi une éclipse +totale.</p> + +<p>Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait +de la grande Syrte au cœur du Mag'reb, Il faut reconnaître qu'une +rare fortune avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, +après avoir erré en proscrit, durant de longues années, était venu +s'asseoir en triomphateur sur le trône préparé par un disciple dont +l'abnégation égalait le dévouement. Grâce à son énergie invincible, +Obéïd-Allah sut conserver, étendre et établir sur des bases +durables un pouvoir assez précaire au début. Nul doute que, sans +les mesures rigoureuses qu'il prit et dont les premières conséquences +furent de sacrifier ceux auxquels il devait tout, il eût été +renversé après un court règne.</p> + +<p>Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute +sa vie n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux +tournés et c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali +n'avait pu se maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de +ses tentatives militaires en Egypte, il dut se borner à employer +l'intrigue, et ce fut, dit-on, par un de ses émissaires que le +khalife El-Moktader fut tué pendant les guerres qui suivirent la +révolte de Mounès. Suivant l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, +il aurait même annoncé officiellement cette nouvelle +dans une assemblée politique où il reçut les félicitations du +peuple.</p> + +<p>Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique +de la religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta +l'Orient pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations. +Le pèlerinage, une des bases de la religion islamique, était +devenu impossible depuis que les farouches sectaires avaient mis +la <i>ville sainte</i> au pillage et enlevé la pierre noire de la Kaâba<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a> +<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" +name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, +p. 96.</blockquote> + +<p><span class="sc">Expéditions des Fatemides en Italie</span >.--Avant de terminer ce +chapitre, nous devons passer une rapide revue des expéditions +faites en Europe pendant les dernières années du règne du mehdi. +A la suite d'une alliance conclue avec les ambassadeurs slaves +venus de Dalmatie en Afrique, une expédition fut faite, vers 925, +de concert avec eux, dans le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent +d'un certain nombre de villes détachées de l'obéissance de +l'empire, et notamment d'Otrante. Saïn, chef des Slaves, força +Naples et Salerne à lui verser une rançon, puis il fit payer tribut +à la Calabre et retourna à Palerme avec un riche butin. Les Slaves +avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans cette ville, dont +un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux passèrent +en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades.</p> + +<p>Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition +d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement +servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins.</p> + +<p>En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le +ravage dans les environs de cette ville<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a> +<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" +name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 176 et suiv. Dozy, <i>Musulmans +d'Espagne</i>, t. III, p. 61.</blockquote> +<a name="b10" id="b10"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<h4>SUITE DES FATEMIDES. RÉVOLTE DE L'HOMME A L'ANE</h4> + +<p class="mid">934-947.</p> + +<p>Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.--Succès de Meïçour, général fatemide, +en Mag'reb; Mouça, vaincu, se réfugie dans le désert.--Expéditions +fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succès +des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Aflia.--Révolte +d'Abou-Yezid, <i>l'homme à l'âne</i>.--Succès d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise +de Kaïrouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, +suivie d'inaction.--Siège d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Levée +du siège d'El-Mehdïa.--Mort d'El-Kaïm; règne d'Ismaïl-el-Mançour.--Défaites +d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Chute +d'Abou-Yezid.</p> + +<p><span class="sc">Règne d'El-Kaïm; premières révoltes</span >.--Le prince Abou-l'Kassem +avait pris, depuis longtemps, en main la direction des +affaires de l'empire fatemide; il lui fut donc possible de tenir +secrète la mort de son père pendant un certain temps<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a> +<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>. Il envoya +dans l'est et dans l'ouest des forces suffisantes pour étouffer dans +leur germe les rébellions qui auraient pu se produire à la nouvelle +du décès du mehdi. Après avoir pris ces habiles dispositions, il +annonça le fatal événement et se fit proclamer sous le nom d'<i>El-Kaïm-bi-Amr-Allah</i> +(celui qui exécute les ordres de Dieu). Il +ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi et manifesta +le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer à cheval +dans les rues d'El-Mehdïa.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" +name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527"> +(retour) </a> Les auteurs varient entre un mois et un an.</blockquote> + +<p>El-Kaïm, c'est ainsi que nous le désignerons maintenant, était +alors un homme de quarante-deux à quarante-trois ans. Il avait, +quelque temps auparavant, institué à El-Mehdïa un véritable cérémonial +de cour et pris l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, +qui devint l'emblème de la dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, +ce parasol, semblable à un bouclier fiché au bout d'une lance, était +porté au-dessus de sa tête par un cavalier.</p> + +<p>A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle +répandue qu'une révolte éclata dans la province de Tripoli, à la +voix d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils +du mehdi. Entouré d'un grand nombre de partisans, cet agitateur +poussa l'audace jusqu'à attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa +contre les remparts de cette place et bientôt ses adeptes se tournèrent +contre lui, le mirent à mort et envoyèrent sa tête à El-Kaïm.</p> + +<p>Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom +d'Abou-Yezid commençait ses prédications. Ce marabout allait, +avant peu, mettre l'empire fatemide à deux doigts de sa perte<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a> +<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" +name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528"> +(retour) </a> Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p 328 et +suiv. et t. III, p. 201 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Succès de Meiçour, général fatemide, en Mag'reb.--Mouça, +vaincu; se réfugie dans le désert</span >.--Lorsque, dans le Mag'reb, +Mouça-ben-Abou-l'Afia apprit la mort du mehdi, il sortit de sa +retraite, et, avec l'appui des forces oméïades, se rendit maître de +Fès. Après avoir fait mourir Hâmed-ben-Hamdoun, il se porta +dans le Rif avec l'espoir de tirer une éclatante vengeance de ses +ennemis les Edrisides, qu'il rendait responsables de ses dernières +défaites.</p> + +<p>Cependant, l'armée fatemide, envoyée dans l'ouest, sous le +commandement de l'eunuque Meïçour, avait commencé par réduire +à la soumission les populations des environs de Tiharet qui, +après avoir mis à mort leur gouverneur, s'étaient placées sous la +protection de Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran +pour les Oméïades. Ce dernier, attaqué à son tour, avait dû également +se soumettre au vainqueur. Ayant ainsi assuré ses derrières, +Meïçour n'hésita pas à marcher directement sur Fès. Il mit le +siège devant cette ville, mais il y rencontra une résistance désespérée +et fut retenu sous ses murailles pendant de longs mois.</p> + +<p>El-Kaïm, ne recevant plus de nouvelles de son armée, lui +expédia du renfort sous le commandement de son nègre Sandal. +Cet officier, parvenu dans le Mag'reb, commença par se rendre +maître de Nokour, que les descendants des Beni-Salah avaient +relevée de ses ruines; puis, il opéra sa jonction à Meïçour. Les +princes edrisides entrèrent alors en pourparlers avec ce dernier et +lui proposèrent de le soutenir s'il voulait attaquer leur ennemi +mortel, Mouça. Cette démarche devait consacrer une rupture +définitive entre eux et les Oméïades. Mais, que pouvaient-ils +attendre d'Abd-er-Rahman, représenté en Mag'reb par Ben-Abou-l'Afia?</p> + +<p>Meïçour, qui, depuis sept mois, assiégeait inutilement Fès, +accepta les propositions des Edrisides et se décida à traiter avec +les assiégés. Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorité fatemide.</p> + +<p>Meïçour, ayant alors réuni toutes ses forces et reçu dans +ses rangs le contingent edriside, se mit à la poursuite de Mouça, +le vainquit dans toutes les rencontres, le chassa de toutes ses +retraites et le contraignit à chercher un refuge dans le désert.</p> + +<p>Après avoir obtenu ce résultat, Meïçour donna à El-Kacem-ben-Edris, +surnommé Kennoun, alors chef de la famille edriside, le +commandement de tout le pays conquis sur Mouça. Cependant +Fès fut réservé et les Edrisides ne rentrèrent pas encore dans la +métropole fondée par leur aïeul. Ils continuèrent à faire de Hadjar-en-Nacer +leur capitale provisoire.</p> + +<p>Meïçour rentra à El-Mehdia en 936<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a> +<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" +name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 142, 145, 529. Kartas, p. 117. +El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote> + +<p><span class="sc">Expéditions fatemides en Italie et en Egypte</span >.--Pendant que +ces événements se passaient dans le Mag'reb, El-Kaïm obtenait +de brillants résultats sur un autre théâtre. Une nouvelle expédition +maritime envoyée d'El-Mehdia contre Gènes remportait un grand +succès. Les soldats fatemides, après avoir enlevé d'assaut cette +ville, la mirent au pillage et ramenèrent des captifs nombreux. A +leur retour, ils portèrent le ravage sur les côtes de Sardaigne et +peut-être de Corse, et rentrèrent à El-Mehdia avec un riche butin +et un millier de femmes chrétiennes captives (935)<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a> +<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>.</p> + +<p>En Sicile, où quelques troubles avaient éclaté, le khalife fatemide +envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, +homme d'une rare énergie, qui ne tarda pas à rétablir la paix et +put s'appliquer tout entier à l'embellissement de Palerme.</p> + +<p>Mais El-Kaïm avait, comme son père, les yeux tournés vers +l'Orient, et il faut avouer que le moment semblait favorable pour +y exécuter de nouvelles tentatives. Après la mort du khalife +El-Moktader, on avait proclamé El-Kaher-b'Illah à Bagdad; mais +son règne avait été fort troublé et de courte durée. Déposé en +934, il fut remplacé par son neveu Er-Radi, fils d'El-Moktader. +Ce prince nomma alors au gouvernement de l'Egypte un officier +d'origine turque<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a> +<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>, nommé Abou-Beker-ben-Bordj et qui prit le +titre d'<i>Ikhchid</i> (roi des rois). En réalité, l'Egypte devenait une +vice-royauté presque indépendante, et, comme elle était très divisée +par la guerre civile, il était naturel qu'El-Kaïm songeât à y +intervenir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" +name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 529. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, +t. III, p. 180 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" +name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531"> +(retour) </a> Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient alors le centre +de l'Asie.</blockquote> + +<p>L'affranchi Zeïdane, général fatemide, partit pour l'Egypte à la +tête d'une armée et entra en vainqueur à Alexandrie, mais, Ikhchid +étant accouru avec des forces imposantes, Zeïdane ne jugea pas +prudent de se mesurer avec lui; il s'empressa d'évacuer le pays +conquis et de rentrer en Ifrikiya.</p> + +<p><span class="sc">Puissance des Sanhadja.--Ziri-ben-Menad</span >.--La grande tribu +des Sanhadja, qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb +central, n'a, jusqu'à présent, joué aucun rôle actif dans l'histoire. +Son territoire confrontait à l'est aux Ketama, au nord aux +Zouaoua du Djerdjera, et s'étendait à l'ouest jusque vers le méridien +de Ténès; il renfermait des localités importantes telles que +Hamza, Djezaïr-beni-Mez'ranna (Alger), Médéa et Miliana. La +race des Sanhadja constituait une des plus anciennes souches berbères. +La tribu des Telkata<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a> +<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a> avait la prééminence sur les autres. +Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et à l'ouest aux Sanhadja, +étaient en luttes constantes avec eux.</p> + +<p>Vers le commencement du <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle, vivait chez les Sanhadja un +certain Menad, sorte de <i>marabout</i> dont la famille était venue +quelque temps auparavant s'établir dans la tribu et y avait fondé +une mosquée. Il avait un fils nommé Ziri, dont les auteurs disent: +«...Qu'on n'avait jamais vu un si bel enfant.....à l'âge de dix ans, +il paraissait en avoir vingt pour la force et la vigueur<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a> +<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>». Ses instincts +belliqueux s'étaient révélés de bonne heure; aussi, dès qu'il +eut atteint l'âge d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens +déterminés et alla faire des expéditions et des razias chez les Mag'raoua. +Son audace et son courage, que le succès favorisa, lui +procurèrent bientôt une grande influence parmi les Sanhadja. Il +put alors exécuter une razia très fructueuse sur les Mar'ila, établis +dans le bas Chelif, non loin de Mazouna. Retranché dans la montagne +de Titeri, au sud de Médéa, il y emmagasina son butin et y +logea ses chevaux. Malgré l'opposition de quelques rivaux, il ne +tarda pas à devenir le chef incontesté des Sanhadja. Ayant envoyé +sa soumission à El-Kaïm, il reçut de ce prince l'investiture du +commandement de sa tribu.</p> + +<p>Ziri songea alors à se construire une capitale digne de lui et +reçut à cette occasion les conseils et les secours du souverain +fatemide, trop heureux de voir s'établir une puissance rivale +de celle des Mag'raoua et destinée à servir de rempart contre eux.</p> + +<p>Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le +Djebel-el-Akhdar (Titeri), près de Médéa, et lui donna le nom +d'Achir. Lorsqu'elle fut achevée, il fit appel aux habitants de +Tobna, de Mecila et de Hamza pour la peupler<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a> +<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" +name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532"> +(retour) </a> Voir au chap. <span class="sc">i</span >, 2<sup >e</sup> partie, les subdivisions de cette tribu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" +name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533"> +(retour) </a> En-Nouéïri, <i>apud</i> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" +name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouéïri, <i>loc. cit.</i>; +El-Bekri, art. Achir.</blockquote> + +<p><span class="sc">Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Afia</span >.--Dans +le Mag'reb, les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient +recouvré et l'autorité qu'ils tenaient du général fatemide. En 936, +Kacem-Kennoun, chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, +pendant ce temps, son cousin El-Hassen rentrait en vainqueur à +Tlemcen. Mouça, réduit à l'impuissance, suivait de loin ces événements, +en guettant l'occasion de reprendre l'offensive.</p> + +<p>Abd-er-Rahman-en-Nacer était alors retenu par ses guerres +contre les rois de Galice et de Léon. La fortune, jusqu'alors fidèle, +l'avait trahi, et il avait essuyé de sérieux échecs qu'il brûlait du +désir de venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb +restaient abandonnés à eux-mêmes<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a> +<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>.</p> + +<p>En 938, eut lieu la mort de Mouça, «pendant qu'il travaillait, +dit Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), +à fortifier la cause des Oméïades». On ignore s'il fut tué dans +un combat ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa +succession et reçut du khalife oméïade le titre platonique de gouverneur +du Mag'reb. Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, +une alliance semblable à celle qui avait existé +entre leurs pères, d'où il y a lieu de conjecturer que ce dernier +était mort vers la même époque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" +name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 64 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révolte d'Abou-Yezid, l'homme à l'âne</span >.--Abou-Yezid, fils de +Makhled-ben-Keïdad, zenète de la tribu des Beni-Ifrene, fraction +des Ouargou, avait été élevé à Takious, dans le pays de Kastiliya. +Il était né, dit-on, au Soudan, du commerce de son père avec une +négresse, dans un voyage effectué par Makhled pour ses affaires. +Il avait fait ses études à Takious et à Touzer, où il avait reçu +les leçons du Mokaddem (évêque) des eïbadites Abou-Ammar, +l'aveugle. Il s'était ainsi pénétré, dès son jeune âge, des principes +de ces sectaires et particulièrement de la fraction qui était désignée +sous le nom de <i>Nekkariens</i>. C'étaient des puritains militants +qui permettaient le meurtre, le viol et la spoliation sur tous ceux +qui n'appartenaient pas à leur secte.</p> + +<p>Abou-Yezid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid, +mais, dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme +ardente et d'une énergie invincible. Il possédait à un haut degré +l'éloquence qui entraîne les masses. Dès qu'il eut atteint l'âge +d'homme, il s'adonna à l'enseignement, c'est-à-dire qu'il s'appliqua +à répandre les doctrines de sa secte, et ses prédications +enflammées n'avaient qu'un but: pousser à la révolte contre l'autorité +constituée. Il parcourut les tribus kharedjites en pratiquant +le métier d'apôtre, et se trouvait à Tiharet au moment du +triomphe du mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire résolu de +la dynastie fatemide. Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans le +pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par les +magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le pèlerinage, +mais il ne paraît pas qu'il eût réalisé ce projet, qui n'était +peut-être qu'une ruse de sa part pour détourner l'attention.</p> + +<p>Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l'année suivante, +commençait à grouper autour de lui des partisans prêts à le +soutenir dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se +crut assez fort pour lever l'étendard de la révolte à Takious, mais +le souverain fatemide s'étant décidé à agir sérieusement contre +lui, Abou-Yezid dut encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique +et simula ou effectua un voyage en Orient. Après quelques +années de silence, il rentrait à la faveur d'un déguisement à Touzer +(938); mais ayant été reconnu, il fut arrêté par le gouverneur et +jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien précepteur Abou-Ammar, +l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux instances +de deux des fils d'Abou-Yezid, nommés Fadel et Yezid, +réunit un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier.</p> + +<p>Cette fois, il n'y avait plus à tergiverser et il ne restait à Abou-Yezid +qu'à combattre ouvertement. Il se réfugia dans le sud chez +les Beni-Zendak, tribu zenète, et, de là, essaya d'agir sur les populations +zenètes de l'Aourès et du Zab et notamment sur les +Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'était nullement +diminuée, malgré l'âge et les infirmités. Après plusieurs +années d'efforts persévérants, il parvint à décider ces populations +à la lutte. Vers 942, il réunit ses principaux adhérents dans l'Aourès, +se fit proclamer par eux <i>cheikh des vrais croyants</i>, leur fit +jurer haine à mort aux Fatemides et les invita à reconnaître la +suprématie des Oméïades d'Espagne. Il leur promit en outre +qu'après la victoire, le peuple berbère serait administré, sous la +forme républicaine, par un conseil de douze cheiks. L'homicide et +la spoliation étaient déclarés licites à l'encontre des prétendus +orthodoxes, dont les familles devaient être réduites en esclavage<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a> +<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" +name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 530 et suiv., t. III, p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid. El-Kaïrouani, p. 98 +et suiv. Voir aussi l'étude publiée par Cherbonneau dans la <i>Revue africaine</i>, +sous le titre <i>Documents inédits sur l'hérétique Abou-Yezid</i>, n<sup >o</sup> 78 +et dans le <i>Journal asiatique</i>, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Succès d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya</span>.--En 942, Abou-Yezid +profita de l'absence du gouverneur de Bar'aï pour venir, à +la tête de ses partisans, ravager les environs de cette place forte. +Une nouvelle course dans la même direction fut moins heureuse, +car le gouverneur, qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa +les Nekkariens et les poursuivit dans la montagne; mais, s'étant +engagé dans des défilés escarpés, il se vit entouré de kharedjites +et forcé de chercher un refuge derrière les remparts de sa citadelle.</p> + +<p>Abou-Yezid essaya en vain de le réduire; manquant de moyens +pour faire, avec succès, le siège de Bar'aï, il changea de tactique. +Des ordres, expédiés par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, +établis dans la partie méridionale du pays de Kastiliya, +leur prescrivirent d'entreprendre le siège de Touzer et des principales +villes du Djerid. Cette feinte réussit à merveille, et, tandis +que toutes les troupes des postes du sud se portaient vers les +points menacés, Abou-Yezid venait s'emparer sans coup férir de +Tebessa et de Medjana. La place de Mermadjenna éprouva bientôt +le même sort; dans cette localité, le chef de la révolte reçut en +présent un âne gris dont il fit sa monture. C'est pourquoi on le +désigna ensuite sous le sobriquet de l'<i>homme à l'âne</i>.</p> + +<p>De là, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, après avoir mis +en déroute le corps de troupes ketamiennes qui protégeait cette +place, il s'en empara et la livra au pillage: toute la population +réfugiée dans la grande mosquée fut massacrée par ses troupes, +qui se livrèrent aux plus grands excès. Ainsi, un succès inespéré +couronnait les efforts de l'apôtre. L'homme à l'âne prit alors le +titre de <i>Cheikh des Croyants</i>: vêtu de la grossière chemise de +laine à manches courtes usitée dans le sud, il affectait une grande +humilité, n'avait comme arme qu'un bâton et comme monture +qu'un âne.</p> + +<p>En présence du danger qui le menaçait, El-Kaïm, sans s'émouvoir, +réunit des troupes et les envoya renforcer les garnisons des +places fortes. Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps +dont il donna le commandement en chef à Meïçour. L'esclavon +Bochra partit à la tête d'une de ces divisions pour couvrir Badja, +menacée par les Nekkariens. Le général Khalil-ben-Ishak alla +occuper Kaïrouan et Rakkada, avec le second corps. Enfin Meïçour +demeura avec le dernier à la garde d'El-Mehdïa.</p> + +<p>Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de +front l'armée de Bochra par un de ses lieutenants nommé Aïoub. +Celui-ci n'ayant pu soutenir le choc des troupes régulières, +l'Homme à l'âne effectua en personne un mouvement tournant qui +livra aux Kharedjites le camp ennemi et changea la défaite en victoire. +La ville de Badja fut mise à feu et à sang par les vainqueurs. +Les hommes, les enfants mêmes furent passés au fil de l'épée, les +femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle victoire eut le plus +grand retentissement dans le pays et, de partout, accoururent, +sous la bannière d'Abou-Yezid, de nouveaux adhérents, autant +pour échapper à ses coups que dans l'espoir de participer au butin.</p> + +<p>Les Beni-Ifrene et autres tribus zenètes formaient l'élite de son +armée. L'Homme à l'âne s'efforça de donner une organisation à ces +hordes indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du +matériel et des tentes; quant à lui, il conserva encore la simplicité +de son accoutrement.</p> + +<p><span class="sc">Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid</span >.--De Tunis, où il s'était réfugié, +Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, +mais elles essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce +général, contraint d'évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça.</p> + +<p>L'Homme à l'âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, +alla établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre +de nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide +au cœur de sa puissance. Les populations restées fidèles à cette +dynastie se réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment +décisif approchait. En attendant qu'il pût investir El-Medhïa, +Abou-Yezid, pour tenir ses troupes en haleine, les envoya par +petits corps faire des incursions sur les territoires non soumis. +Ces partis répandirent la dévastation dans les contrées environnantes +et rapportèrent un butin considérable.</p> + +<p>Enfin l'Homme à l'âne donna le signal de la marche sur la capitale. +En avant de Souça, l'avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta +contre Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. +Les Kharedjites furent entièrement défaits: quatre mille d'entre +eux restèrent sur le champ de bataille et un grand nombre de +prisonniers furent conduits à El-Medhïa, où le prince ordonna leur +supplice.</p> + +<p>Cet échec, tout sensible qu'il fût, n'était pas suffisant pour arrêter +l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés +de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et +arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes +abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan. +Après être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se +porta sur Kaïrouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont +il était suivi.</p> + +<p>Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empêcher l'investissement +de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux +la défendre pendant le siège. Dans l'espoir de sauver sa vie, il +entra en pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence +jusqu'à venir à son camp. L'homme à l'âne le jeta dans les fers et +bientôt le fit mettre à mort, malgré les représentations que lui +adressa Abou-Ammar contre cet acte de lâcheté. Pressée de toutes +parts et privée de chef, la ville ne tarda pas à ouvrir ses portes aux +assiégeants (milieu d'octobre 944). Suivant leur habitude, les +Kharedjites livrèrent Kaïrouan au pillage; les principaux citoyens, +les savants, les légistes étant venus implorer la clémence du vainqueur, +n'obtinrent que d'humiliants refus; ils auraient même, selon +Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a> +<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>, reçu l'ordre de se joindre aux Kharedjites et de +les aider à massacrer les habitants de la ville et les troupes fatemides.</p> + +<p>On dit qu'en faisant son entrée dans la ville, Abou-Yezid criait +au peuple: «Vous hésitez à combattre les Obeïdites? Voyez cependant +mon maître Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre +boiteux: Dieu nous a donc, l'un et l'autre, dispensés de verser notre +sang dans les combats, mais nous ne nous en dispensons pas!»<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a> +<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" +name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537"> +(retour) </a> <i>Berbères</i>, t. III, p. 206.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" +name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538"> +(retour) </a> Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p><span class="sc">Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction</span >.--Dans toute +cette première partie de la campagne, les généraux fatemides +semblent avoir lutté d'incapacité, en se laissant successivement +écraser sans se prêter aucun appui. Après la chute de Kaïrouan, +Meïyour, sortant de son inaction, vint, à la tête d'une nombreuse +armée, attaquer le camp des Kharedjites. La bataille eût lieu au +col d'El-Akouïne, en avant de la ville sainte, et elle parut, d'abord, +devoir être favorable aux Fatemides, lorsque le contingent de la +tribu houaride des Beni-Kemlane de l'Aourès, transportée quelques +années auparavant dans l'Ifrikyia, passa dans les rangs kharedjites +et, se retournant contre les troupes fatemides, y jeta le désordre, +suivi bientôt de la défaite. Meïçour reçut la mort de la main des +Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef de la révolte. Les tentes +et les étendards obeïdites tombèrent aux mains des Nekkariens. La +tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les rues de Kaïrouan, +fut envoyée en Mag'reb avec la nouvelle de la victoire.</p> + +<p>Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meïçoùr, et, suivant son +plan de campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par +sa dernière victoire pour marcher sur El-Mehdïa, il lança ses guerriers +par groupes sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches +sectaires portèrent alors le ravage et la mort dans tout le pays, +qu'ils couvrirent de sang et de ruines. Parmi les plus acharnés à +commettre ces excès, se distinguèrent les Beni-Kemlane. L'autorité +d'Abou-Yezid s'étendit au loin. Plusieurs places fortes tombèrent +en son pouvoir et notamment Souça, où les plus épouvantables +cruautés furent commises<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a> +<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>.</p> + +<p>Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya à +l'oméïade En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui +offrir son hommage de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le +dire, fut fort bien accueillie par la cour d'Espagne. La municipalité +de Kaïrouan avait, dit-on, insisté, pour qu'il la fit. Afin de lui +plaire, Abou-Yezid avait rétabli dans cette ville le culte orthodoxe<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a> +<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>.</p> + +<p>L'Homme à l'âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain. +Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de +mendiant pour se vêtir d'habillements princiers et s'entourer des +attributs de la royauté. Il allait au combat monté sur un cheval +de race. Ce n'était plus l'homme à l'âne. Pendant ce temps, El-Kaïm +occupait ses troupes à couvrir sa capitale de solides retranchements, +car il s'attendait tous les jours à voir paraître l'ennemi +sous ses murs. En même temps, il put faire passer un message aux +Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs voisins les Sanhadja. Ces derniers +accueillirent favorablement sa demande de secours. Leur chef +Ziri-ben-Menad, que des généalogistes complaisants rattachèrent +à la filiation du prophète, s'était, ainsi qu'on l'a vu, déclaré l'ami des +Fatemides; la rivalité de sa tribu avec celle des Zenètes-Mag'raoua +était une raison de plus pour combattre la révolte des Zenètes-Kharedjites. +Des contingents fournis par les Kelama et les Sanhadja +vinrent harceler les derrières de l'armée nekkarienne, tandis +que des forces plus considérables se concentraient à Constantine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote539" +name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 532, t. III, p. 207. El-Kairouani, +p. 100.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote540" +name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 200 et suiv. Dozy, <i>Histoire +des Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 67.</blockquote> + +<p><span class="sc">Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid</span >.--Après être resté pendant +70 jours dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre +le siège devant El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa +possession, à la suite d'une série de combats qui durèrent plusieurs +jours, et il s'avança jusqu'à la Meçolla, à une portée de flèche de +la ville (janvier 945). Ainsi se trouva réalisée une prédiction +attribuée au mehdi. Abou-Yezid, dans son ardeur, avait failli se +faire prendre, il reconnut que la ville ne pouvait être enlevée par +un coup de main et, ayant établi un vaste camp retranché au-dessus +de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il entreprit le siège +régulier d'El-Mehdïa.</p> + +<p>Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion, +sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à +revers, l'armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux +les Ourfeddjouma, sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces +troupes parvinrent à les repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura +abandonné à lui-même, n'ayant d'autre espoir de salut que dans +son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa le siège, livrant de +nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur côté, firent de +continuelles sorties. L'issue de ces engagements était généralement +indécise, car les assiégeants, en raison de la configuration du +terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs forces et perdaient +l'avantage du nombre. L'Homme à l'âne se multipliait, +conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit trouver +la mort dans une de ces luttes, où l'acharnement était égal de part +et d'autre.</p> + +<p>Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se +contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une +partie de ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid +les envoyait fourrager dans l'intérieur. Bientôt la famine +vint ajouter à la détresse des assiégés, entassés dans El-Mehdïa, et +El-Kaïm dut se décider à expulser les non-combattants qui étaient +venus s'y réfugier lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, +femmes, vieillards et enfants furent impitoyablement +massacrés par les Nekkariens, qui leur ouvraient le ventre pour +chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et monnaies qu'ils supposaient +avoir été avalés par les fuyards<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a> +<a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>. Abou-Yezid donnait +lui-même l'exemple de la cruauté: tout prisonnier était torturé. +Les Obéïdites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier.</p> + +<p>Le siège traînait en longueur; les Fatemides avaient trouvé de +nouvelles ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, +soit par suite d'un ravitaillement exécuté par Ziri-ben-Menad, selon +Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a> +<a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>, ce qui semble peu probable, à moins qu'il n'ait +été opéré par mer, Dans les premiers jours, des rassemblements +considérables de Berbères arrivant du Djebel-Nefouça, du Zab, +ou même du Mag'reb, venaient sans cesse grossir l'armée des +Nekkariens. Mais cette armée, par sa composition hétérogène, ne +pouvait subsister qu'à la condition d'agir et surtout de piller. +L'inaction, les privations ne pouvaient convenir à ces montagnards +accourus à la curée. L'Homme à l'âne essayait de les lancer sur les +contrées de l'intérieur; mais à une grande distance, il ne restait +plus rien; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens commencèrent +à murmurer; bientôt des bandes entières reprirent le chemin +de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l'immense rassemblement +ne tarda pas à se fondre. Promptement, Abou-Yezid +n'eut plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aourès +et des Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kaïm profita de +l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique +qui rejeta l'assiégeant dans son camp. En même temps, des émissaires +habiles suscitèrent le mécontentement parmi les derniers +adhérents d'Abou-Yezid, en faisant ressortir combien son luxe et +sa conduite déréglée étaient indignes de son caractère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote541" +name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541"> +(retour) </a> Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani rapportent ce trait.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote542" +name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542"> +(retour) </a> <i>Berbères</i>, t. II, p. 56.</blockquote> + +<p><span class="sc">Levée du siège d'El-Mehdia</span >.--Incapable de résister à une nouvelle +sortie et ne pouvant même plus compter sur ses derniers +soldats, Abou-Yezid se vit forcé de lever le siège au plus vite et +d'opérer sa retraite sur Kaïrouan, en abandonnant son camp aux +assiégés. Selon El-Kaïrouani, trente hommes seulement l'accompagnaient +dans sa fuite<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a> +<a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a> (août 945).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote543" +name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543"> +(retour) </a> Page 102.</blockquote> + +<p>El-Mehdïa se trouva ainsi délivrée au moment où les rigueurs +du blocus l'avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps, +les vivres étaient épuisées; on avait dû manger la chair +des animaux domestiques et même celle des cadavres. Les assiégés +trouvèrent dans le camp kharedjite des vivres en abondance et des +approvisionnements de toute sorte. Aussitôt, le khalife +El-Kaïm reprit +l'offensive. Tunis, Souça et autres places rentrèrent en sa possession, +car la retraite des Nekkariens avait été le signal d'un tolle +général de la part des populations victimes de leurs excès.</p> + +<p>Quant à Abou-Yezid, il avait été reçu avec le dernier mépris +par les habitants de Kaïrouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. +L'Homme à l'âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune, +changea complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des +premiers jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple +livrée sous laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même +temps, des officiers dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui +occupaient différents postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage +et la désolation dans les campagnes environnantes.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, +ayant réuni un corps de troupe, opéra sa jonction avec les contingents +des Ketama et Sanhadja et s'avança à marches forcées au +secours des Fatemides. Les garnisons de Constantine et de Sicca +Veneria (le Kef) se joignirent à eux. Mais Aïoub, fils d'Abou-Yezid, +suivait depuis Badja tous leurs mouvements, et, une nuit, il +attaqua à l'improviste Ibn-Hamdoun dans son camp. Les confédérés, +surpris avant d'avoir pu se mettre en état de défense, se +trouvèrent bientôt en déroute et les Nekkariens en firent un grand +carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-même, tomba, en fuyant, dans un +précipice où il trouva la mort<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a> +<a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>. Les débris de l'année, sans penser +à se rallier, rentrèrent dans leur cantonnement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote544" +name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544"> +(retour) </a> Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de l'<i>Histoire des +Berbères</i>, p. 554.)</blockquote> + +<p>Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de +Hacen-ben-Ali, général d'El-Kaïm, qui avait fait un grand massacre +des Kharedjites et de leurs partisans.</p> + +<p>Aussitôt après sa victoire, Aïoub se porta sur Tunis, mais le +gouverneur Hacen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements +eurent lieu avec des chances diverses. Aïoub finit cependant +par écraser les forces de son ennemi et le couper de Tunis, où les +Nekkariens entrèrent de nouveau en vainqueurs. Hacen, qui s'était +réfugié sous la protection de Constantine, toujours fidèle, entreprit +de là plusieurs expéditions contre les tribus de l'Aourès.</p> + +<p>Encouragé par ce regain de succès, Abou-Yezid voulut tenter +un grand coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d'un +rassemblement considérable, attaquer Souça, et, pendant plusieurs +mois, pressa cette place avec un acharnement qui n'eut d'égal que +la résistance des assiégés.</p> + +<p><span class="sc">Mort d'El-Kaïm</span >. <span class="sc">Règne d'Ismaïl-el-Mansour</span >.--Sur ces entrefaites, +un dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kaïm +cessa de vivre à El-Mehdïa. Il était âgé de 55 ans. Avant sa +mort, il désigna comme successeur son fils Abou-Tahar-Ismaïl +qui devait plus tard recevoir le surnom d'El-Mansour (le victorieux). +Selon El-Kaïrouani, El-Kaïm aurait, un mois avant sa +mort, abdiqué en faveur de son fils<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a> +<a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote545" +name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545"> +(retour) </a> Page 103.</blockquote> + +<p>Ismaïl, le nouveau khalife fatemide, était âgé de 32 ans. C'était +un homme courageux, instruit et distingué.</p> + +<p>Il s'élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de +la famille obéïdite par la bravoure, le savoir et l'éloquence. Dans +les circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de +prudence que de décision; aussi, pour éviter de fournir un nouveau +sujet de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la +mort de son père. Rien, à l'extérieur, ne laissa supposer le changement +de règne.</p> + +<p>Souça était alors réduite à la dernière extrémité. Le premier +acte d'Ismaïl fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un +puissant renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, +qui commandaient cette expédition, abordèrent heureusement +et, secondés par les troupes de la garnison, vinrent avec +impétuosité attaquer le camp des Nekkariens, au moment où ceux-ci +se croyaient sûrs de la victoire. Après une courte lutte, les +kharedjites furent mis en déroute et leur camp demeura aux mains +des Fatemides. Souça était sauvée.</p> + +<p>Abou-Yezid chercha un refuge à Kaïrouan, où se trouvaient ses +femmes et le fidèle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, +indisposés contre lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile +sur le point d'être éclipsée, fermèrent les portes à son approche et +refusèrent de le recevoir. Il se retira à Sebiba, suivi seulement de +quelques partisans. En même temps, le khalife Ismaïl, après avoir +passé par Souça, faisait son entrée à Kaïrouan (fin mai 946). Il +accorda une amnistie générale aux habitants de cette ville. Les +femmes et les enfants d'Abou-Yezid furent respectés, et le prince +lit pourvoir à leurs besoins.</p> + +<p><span class="sc">Défaites d'Abou-Yezid</span >.--Cependant, l'Homme à l'âne, qui avait +obtenu quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée +et vint, avec confiance, se présenter devant Kaïrouan; il attaqua +même le camp d'Ismaïl qui se trouvait en dehors de la ville. +On combattit pendant plusieurs jours avec des alternatives diverses; +enfin le khalife, ayant reçu des renforts et pris une vigoureuse +offensive, repoussa les kharedjites dans le sud.</p> + +<p>Abou-Yezid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs +de Kaïrouan et couper la route de cette ville à El-Mehdïa et à +Souça, Le chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces; +Ibrahim crut pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de +lui rendre ses femmes à condition qu'il s'éloignerait pour toujours. +L'Homme à l'âne accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans.</p> + +<p>Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espéré obtenir la +paix en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou-Yezid +fut-il rentré en possession de son harem qu'il revint attaquer +les Fatemides plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le +khalife résolut alors d'en finir par la force avec ce lâche ennemi. +Ayant réuni un corps nombreux de troupes régulières et d'auxiliaires +Ketama et Berbères et de l'est, il se mit à leur tête et vint +attaquer les Kharedjites qui, en masses tumultueuses, se préparaient +à renouveler leurs agressions. Lorsqu'on fut en présence, +Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se plaçant au centre avec les +troupes régulières et en formant son aile droite avec les contingents +de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les Ketama. Il attendit +dans cet ordre le choc de ses ennemis.</p> + +<p>Abou-Yezid vint attaquer impétueusement les Berbères de l'aile +droite et, les ayant mis en déroute, se heurta contre le centre qui +l'attendit de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé +aux Karedjites le temps d'épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la +tête de sa réserve et force l'ennemi à la retraite. Bientôt les +adhérents d'Abou-Yezid sont en déroute; ils fuient dans tous les +sens en abandonnant leur camp et les vainqueurs en font le plus +grand carnage. Dix mille têtes de ces partisans furent, dit-on, +envoyées à Kaïrouan, où elles servirent d'amusement à la lie du +peuple.</p> + +<p>Ce fut alors qu'Ismaïl traça le plan de k ville de Sabra à un +mille au sud-ouest de Kaïrouan. Cette place, qui devait être la +capitale de l'empire obéïdite, reçut le nom de son fondateur: +Mansouria (la ville de Mansour). Après sa défaite, Abou-Yezid avait +en vain essayé de se jeter dans Sebiba. De là, il prit la route de +l'ouest et se présenta devant Bar'aï; cette forteresse, qu'il n'avait pu +enlever au début de la campagne, lui ferma de nouveau ses portes +et il dut en commencer le siège.</p> + +<p>Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se +développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser +aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l'esclavon +Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son +camp à Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et +ceux des cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946).</p> + +<p><span class="sc">Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl</span >.--Alors commença cette +chasse mémorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. +Ismaïl marcha d'abord sur Bar'aï. A son approche, Abou-Yezid +prit la fuite à travers les montagnes, vers l'ouest, en passant +par Bellezma et Negaous; il pensait pouvoir résister dans la place +forte de Tobna, mais le khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir +encore.</p> + +<p>Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila +et du Zab, vint apporter des présents à son souverain et lui +présenter ses hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de +partisans qui se disait le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans +l'Aourès, à la tête d'une bande. Le khalife ordonna de l'écorcher +vif. «Ainsi faisait-il de tous ceux qu'il prenait», dit Ibn-Hammad, +ce qui lui valut le surnom de <i>l'écorcheur</i>. D'autres prisonniers +eurent les mains et les pieds coupés.</p> + +<p>Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, +chef des Mag'raoua, un message amical. Ce prince, allié +des Oméïades d'Espagne, avait, au profit de l'anarchie, étendu son +autorité jusqu'à Tiharet et exerçait sa prépondérance sur tout le +Mag'reb central. Jusqu'alors il avait soutenu l'Homme à l'âne, +mais la cause de l'agitateur devenait par trop mauvaise, et le chef +des Mag'raoua se hâtait de l'abandonner avant qu'elle fût tout à +fait perdue.</p> + +<p>Abou-Yezid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils +Aïoub en Espagne pour tâcher d'obtenir une diversion des +Oméïades. En attendant leur secours, il se jeta dans les montagnes +de Salat, sur les confins occidentaux du Hodna. Ce pays +était occupé par les Beni-Berzal, fraction des Demmer, qui professaient +ses doctrines. Grâce à l'appui de ces indigènes, il put +atteindre la montagne abrupte de Kiana<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a> +<a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>. Mais le khalife l'y +poursuivit, força les Beni-Berzal à la soumission et mit en déroute +les adhérents de l'agitateur.</p> + +<p>Abou-Yezid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et +reparut dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint +l'y relancer, et l'Homme à l'âne chercha en vain à rentrer dans le +pâté montagneux de Salât. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa +poursuite les troupes fatemides, qui reçurent, des mains des Houara +de Redir, Abou-Ammar l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient +arrêtés<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a> +<a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>. L'armée du khalife éprouva les plus grandes privations +dans cette marche, tant par le fait des intempéries que par le +manque de vivres, et elle perdit beaucoup d'hommes et de matériel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote546" +name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546"> +(retour) </a>Footnote 546: Actuellement le Djebel-Mezita «à 12 milles de Mecila», dit Ibn-Hammad.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote547" +name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547"> +(retour) </a> Ce fait, avancé par Ibn-Hammad, est contredit par Ibn-Khaldoun.</blockquote> + +<p>Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu +par Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour +reconnaître sa fidélité, le khalife le nomma gouverneur de toute +la région, au nom des Fatemides, et lui accorda l'autorisation +d'achever la ville d'Achir, dont il avait commencé la construction +dans le Djebel-el-Akhdar<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a> +<a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>, pour en faire sa capitale.</p> + +<p>Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner +quelque temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement +perdu la trace d'Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit +qu'il était venu, à la tête d'un rassemblement de Plouara et de +Beni-Kemlane, mettre le siège devant Mecila. Ismaïl, qui se disposait +à pousser jusqu'à Tiharet, se hâta d'accourir au secours +d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt Abou-Yezid fut délogé +de ses positions: ayant été abandonné par ses partisans, las de +partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre ressource que de se +jeter encore dans les montagnes de Kiana.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote548" +name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548"> +(retour) </a> Voir <i>Revue africaine</i>, n<sup >o</sup> 74.</blockquote> + +<p><span class="sc">Chute d'Abou-Yezid</span >.--Après s'être ravitaillé à Mecila, Ismaïl, +en attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s'était réfugié +son ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et +autres oasis du Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les +contingents des tribus alliées étant enfin arrivés, l'armée fatemide +attaqua la montagne; le combat fut rude; mais à force d'énergie, +les défilés gardés par les kharedjites furent tous enlevés et les +rebelles se dispersèrent en désordre.</p> + +<p>Abou-Yezid, entraîné dans la déroute, reçut un coup de lance +qui le jeta en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en +tête desquels étaient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se précipitèrent sur +lui pour le prendre vivant; mais son fils Younès et ses partisans +accoururent à son secours, et un nouveau combat acharné s'engagea +sur son corps. Les Nekkariens purent enfin emporter leur +chef blessé. Un grand nombre de kharedjites avaient été tués. +On décapita tous les cadavres, ce qui valut à cette bataille le nom +de <i>journée des têtes</i><a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a> +<a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>.</p> + +<p>L'Homme à l'âne avait pu gagner le sommet de la montagne de +Kiana et se renfermer dans une citadelle établie sur un piton appelé +<i>Tagarboucet</i> (l'arçon). Ismaïl l'y poursuivit, mais le refuge +du rebelle était dans une position tellement escarpée qu'il dut renoncer +à l'enlever sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit +En-Nador (l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne, +et y commença le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, +il ordonna l'assaut, mais Abou-Yezid, entouré de ses fils<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a> +<a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>, +s'y défendit avec le courage du désespoir. En vain les assiégeants +s'avancèrent, en traversant des ravins escarpés et en escaladant +les roches, jusqu'au pied du dernier escarpement, malgré la grêle +de pierres et de projectiles que leur lançaient les assiégés, ils ne +purent arriver au sommet, et la nuit les surprit avant qu'ils eussent +achevé d'assurer leur victoire. Pendant la nuit, Ibrahim fit incendier +les broussailles qui environnaient le fort, afin qu'elles ne pussent +favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara, dont les habitations +avaient été brûlées et les bestiaux enlevés, vinrent le +soir même faire leur soumission.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote549" +name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549"> +(retour) </a> Ibn-Hammad.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote550" +name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550"> +(retour) </a> Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar était aussi avec lui.</blockquote> + +<p>Ismaïl avait pu se convaincre, dans ces journées de luttes, qu'il +n'avait pas assez de troupes pour réduire son ennemi. Il demanda +des soldats réguliers à Kaïrouan et, en attendant leur arrivée, +s'installa à son camp du Nador. «Tant que je n'aurai pas triomphé +de mon ennemi, disait-il<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a> +<a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a>, mon trône sera où je campe.» Le khalife +passa ainsi de longs mois, pendant lesquels il employa les troupes +que le blocus laissait disponibles à pacifier la contrée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote551" +name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551"> +(retour) </a> Selon lbn-Hammad.</blockquote> + +<p>Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador +et l'on donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou-Yezid, +ses fils et quelques serviteurs dévoués, s'étaient réfugiés +dans une sorte de réduit où ils tenaient encore. On finit par y +pénétrer, mais l'agitateur n'y était plus; il était sorti par un passage +secret et fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes, +car il était couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore +si ceux qui le portaient ne l'avaient laissé rouler dans un +ravin profond, d'où il fut impossible de le retirer.</p> + +<p>Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l'apportèrent +au khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi +et sa conduite envers lui; néanmoins, comme il le réservait pour +son triomphe, il fit soigner ses blessures; mais, quelques jours +après, l'Homme à l'âne rendait le dernier soupir (août 947). Son +corps fut écorché et sa peau bourrée de paille pour être rapportée +à El-Mehdïa. Sa chair et les têtes de ses principaux +adhérents ayant été salées, furent expédiées à El-Mehdïa. Du haut +de la chaire, on y annonça la victoire du khalife, et les preuves +sanglantes en furent livrées à la populace.</p> + +<p>La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup porté aux Nekkariens. +Aïoub et Fadel, fils de l'homme à l'âne, qui avaient pu +échapper, tentèrent de rallier les débris des adhérents de leur +père. S'étant associés à un ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, +nommé Mâbed, ils parvinrent à réunir une armée et allèrent attaquer +Tobna et même Biskra. Mais le khalife ayant envoyé contre +eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus par les contingents +des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs furent défaits +et durent se réfugier dans les profondeurs du désert.</p> + +<p>Ainsi se termina la révolte de l'Homme à l'âne, sous les coups +de laquelle l'empire fatemide avait failli s'écrouler. Abou-Yezid, +dont on ne saurait trop admirer la ténacité, l'indomptable énergie +et même les talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres, +griser par le succès. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant +pas sur El-Mehdïa après la prise de Kaïrouan, il perdit à +jamais sa cause. Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que +son succès aurait été bien avantageux pour l'Afrique<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a> +<a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote552" +name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552"> +(retour) </a> Nous avons suivi, pour tout le récit de la révolte d'Abou-Yezid, les +auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 530-542, t. III, +p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, p. 98 +et suivantes. <i>Documents sur l'hérétique Abou-Yezid</i>, par Cherbonneau. +<i>Revue africaine</i>, n<sup >o</sup> 78, et collection du <i>Journal asiatique</i>.</blockquote> +<a name="b11" id="b11"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h4>FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE</h4> + +<p class="mid">947-973</p> + +<p>État du Mag'reb et de l'Espagne.--Expédition d'El-Mansour à Tiharei.--Retour +d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile; victoires de +l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour, avènement d'El-Moëzz.--Les +deux Mag'reb reconnaissent la suprématie oméïade.--Les +Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.--Rupture entre les +Oméïades et les Fatemides.--Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il +soumet ce pays à l'autorité fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evénements +d'Espagne; mort d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem +II lui succède.--Succès des Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrès +de l'influence oméïade en Mag'reb.--État de l'Orient; El-Moëzz +prépare son expédition.--Conquête de l'Egypte par Djouher.--Révoltes +en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.--Mort de Ziri-ben-Menad; +succès de son fils Bologguine dans le Mag'reb.--El-Moëzz se dispose à +quitter l'Ifrikiya.--El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide +en Egypte.--Appendice. Chronologie des Fatemides d'Afrique.</p> + +<p><span class="sc">État du Mag'reb et de l'Espagne</span >.--Il n'avait pas fallu à Ismaïl +moins de deux années de luttes incessantes pour triompher de la +terrible révolte de l'Homme à l'âne. C'était un grand résultat, +obtenu grâce à l'énergie du khalife, et le surnom d'El-Mansour +qui lui fut donné, il faut le reconnaître, était mérité. Mais, si le +principal ennemi était abattu, il restait bien des plaies à fermer. +Pendant cette crise, l'autorité fatemide avait perdu tout son prestige +dans l'ouest, au profit des Oméïades d'Espagne. Le Mag'reb +et Akça, en entier, leur obéissait déjà. Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, +nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad, y gouvernaient +en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le pays des +R'omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls éloignés +du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner +contre lui la moindre hostilité.</p> + +<p>Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu +leur domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la +révolte d'Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès +de cet agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, +par une habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed, +gouverneur du Mag'reb central. Enfin, à Tiharet, commandait +Hamid-ben-Habbous pour les Oméïades.</p> + +<p>En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le +nord, de non moins grands succès, en profitant de la discorde qui +paralysait les forces des chrétiens; Castille et Léon étaient en +guerre. Les Castillans, sous le commandement de Ferdinand +Gonzalez, surnommé l'excellent Comte, avaient cherché à s'affranchir +du joug un peu lourd de Ramire II, prince de Léon; +mais la fortune avait trahi Ferdinand: fait prisonnier par son +ennemi, il avait été tenu dans une dure captivité et n'avait obtenu +la liberté qu'en renonçant à exercer aucun commandement. Les +Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient reporté leur +frontière jusqu'au delà de Medina-Céli<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a> +<a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote553" +name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 64 et suiv. Kartas, p. 417. +Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. I, p. 270, t. II, p. 148-569, t. III, p. 213 et +suiv. El Bekri, trad., art. <i>Idricides</i>. Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i> El Marracki, +éd. Dozy, p. 27 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Expédition d'El-Mansour à Tiharet</span >.--Le khalife Ismaïl voulut +profiter de son séjour dans l'ouest pour lâcher d'y rétablir son +autorité. Ayant convoqué ses alliés à Souk-Hamza<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a> +<a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>, il fut rejoint +dans cette localité par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans +le mois de septembre 917, l'armée s'ébranla et marcha directement +sur Tiharet; Hâmid prit la fuite à son approche et gagna Ténès, +d'où il s'embarqua pour l'Espagne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote554" +name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554"> +(retour) </a> Actuellement Bouïra, au N.-E. d'Aumale.</blockquote> + +<p>Une fois maître de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas +à propos de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il préféra entrer en +pourparlers avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le +détacher de la cause oméïade, il lui offrit de le reconnaître comme +son représentant dans le Mag'reb central, avec la suprématie sur +toutes les tribus zenètes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa +à El-Mansour un hommage plus ou moins sincère de soumission. +Tranquille de ce côté, le khalife alla châtier les tribus louatiennes +de la vallée de la Mina, lesquelles étaient infectées de kharedjisme. +Après les avoir contraintes à la soumission, il se disposa à +rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant, il renouvela l'octroi de ses +faveurs à Ziri-ben-Menad, dont le secours lui avait été si utile, et +lui confirma l'investiture de chef des tribus sanhadjiennes et de +tout le territoire occupé par elles jusqu'à Tiharet. Cette vaste +région comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza, celles +de Lemdia (Médéa), Miliana, et enfin une bourgade à peine connue +auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand développement +et était destinée au plus brillant avenir, nous avons nommé +<i>Djezaïr-beni-Mezr'anna</i> (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi +par son père du commandement de ces trois dernières +places<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a> +<a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>.</p> + +<p>Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le +chemin de l'est, le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles +il annonçait la mort de son père et son avènement sous le +titre d'<i>El-Mansour-bi-Amer-Allah</i> (le vainqueur par l'ordre de +Dieu). Le 18 janvier 918, il faisait son entrée triomphale à +Kaïrouan, précédé par un chameau sur lequel était placé le mannequin +d'Abou-Yezid, soutenu par un homme. De chaque côté, +deux singes, qui avaient été dressés à cet office, lui donnaient des +soufflets et le tiraient par la barbe<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a> +<a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>. Les plus grands honneurs +furent prodigués au souverain victorieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote555" +name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote556" +name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556"> +(retour) </a> Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote> + +<p>Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid, +était sorti du Sahara à la tête d'une bande de pillards, qu'il +ravageait l'Aourès et était venu mettre le siège devant Bar'aï. +Mais bientôt il fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa +tête au kalife. Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d'Abou-Yezid +et la tête de son fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes +fit naufrage et tout le monde périt. Seul le mannequin de l'Homme +à l'âne fut rejeté sur le rivage; on l'attacha à une potence, où il +resta jusqu'à ce qu'il eût été mis en lambeaux par les éléments. +Aioub, l'autre fils de l'apôtre nekkarien, fut également assassiné +par un chef zenète, et ainsi la famille de l'agitateur se trouva entièrement +détruite; ses cendres mêmes furent dispersées.</p> + +<p><span class="sc">Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en +Italie</span >.--Pendant les années d'anarchie qui avaient été la conséquence +de la révolte d'Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée +aux aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n'y +exerçait effectivement l'autorité, et les chrétiens en avaient profité +pour cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la +partie méridionale de l'île, mais ils étaient misérables et vivaient +dans un état de luttes permanentes, incertains du lendemain. +Beaucoup de villes, tributaires des Musulmans, avaient rompu +tout lien avec l'empire. A Palerme, la famille des Beni-Tabari, +d'origine persane, avait usurpé peu à peu l'autorité.</p> + +<p>Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer à la tête de +l'île un de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s'était distinguée +en Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. +Il lui conféra le titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire +dans sa famille (948). Hassan trouva Palerme en état de +révolte, mais il parvint à y pénétrer par ruse, et, s'étant saisi des +Tabari, les fit mettre à mort.</p> + +<p>Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué +le joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait +le trône de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, +envoya des troupes en Calabre pour reconquérir l'indépendance. +Hassan, de son côté, ayant reçu des renforts d'El-Mansour, alla +attaquer Reggio avec une armée nombreuse (950), puis mettre le +siège devant Gerace. Les Grecs étant arrivés, l'ouali les battit et +les força de se réfugier à Otrante et à Bari; puis il rentra à Palerme. +Deux ans plus tard, Hassan passa de nouveau en Italie, où +des troupes nombreuses avaient été amenées, et y remporta de +grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées dans les +villes de Sicile et d'Afrique (mai 852).</p> + +<p>Dans l'été de la même année, l'ouali de Sicile signa avec l'envoyé +de l'empereur une trèvi reconnaissant aux Musulmans le +droit de percevoir le tribut. Hassan établit une mosquée à +Reggio<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a> +<a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote557" +name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 203-248. Ibn-Khaldoun, t. II, +p. 540-541.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort d'El-Mansour</span >. <span class="sc">Avènement d'El-Moezz</span >.--Le khalife avait +transporté sa demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan, +qu'on appelait El Mansouria, du nom de son fondateur. +De là, il dirigeait la guerre d'Italie et suivait les événements de +Mag'reb, où l'influence fatemide avait entièrement cessé pour faire +place à la suprématie oméïade.</p> + +<p>Au commencement de l'année 953, El-Mansour tomba malade, +à la suite d'une partie de plaisir où il avait pris un refroidissement. +Dans le mois de mars<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a> +<a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>, il rendait le dernier soupir. Il +n'était âgé que de trente-neuf ans, sur lesquels il en avait régné +sept.</p> + +<p>Son fils Maâd (Abou-Temim), qui avait été désigné par lui +comme héritier présomptif parmi ses dix enfants, lui succéda et +prit le nom d'<i>El-Moëzz li dine Allah</i> (celui qui exalte la religion +de Dieu). C'était un jeune homme de vingt-deux ans, doué d'un +esprit mûr et ferme. Le 25 avril, il reçut le serment de ses officiers, +et s'appliqua immédiatement à la direction des affaires de +l'état. Il alla ensuite faire une tournée dans ses provinces, afin +de s'assurer de la fidélité de ses gouverneurs et de l'état de défense +des frontières<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a> +<a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote558" +name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558"> +(retour) </a> Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en désaccord sur ce point avec +tous les autres auteurs.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote559" +name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 142.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie oméïade</span >.--De +graves événements s'étaient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous +l'avons dit.</p> + +<p>Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, étant mort en +949, avait été remplacé par son fils Abou-l'Aïch-Ahmed, surnommé +El-Fâdel (l'homme de mérite). Ce prince, qui entretenait +des relations avec la cour oméïade, s'empressa de faire hommage de +vassalité à En-Nacer et de rompre avec les fatemides. Les autres +branches de la famille edricide envoyèrent également des députations +au souverain de l'Espagne musulmane, et ainsi toute la +région septentrionale du Mag'reb extrême se trouva placée sous sa +suzeraineté. Mais il ne suffisait pas à En-Nacer que l'on y prononçât +la prière en son nom; il lui fallait des gages plus sérieux et il demanda +bientôt à l'imprudent El-Fâdel de lui céder les places de +Tanger et de Ceuta<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a> +<a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>.</p> + +<p>Dans le Mag'reb central, Yâla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, +et Mohammed-ben-Khazer, émir des Mag'raoua, avaient +été complètement détachés, par les agents d'En-Nacer, de la +cause fatemide, et avaient reçu l'investiture du gouvernement +oméïade. Ils s'étaient alors partagé le pays: Ibn-Khazer avait eu +pour son lot la région orientale; il était venu s'installer à Tiharet, +et, sur cette frontière, s'était rencontré avec les Sanhadja, ennemis +héréditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes n'avaient pas +tardé à recommencer entre ces deux tribus. Quant à Yâla, il avait +conservé la région de l'ouest et étendu sa suprématie sur les populations +du nord jusqu'à Oran; pour se créer un refuge et un +point d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, à une +journée à l'ouest de Maskara, une capitale qui reçut le nom d'Ifgane; +les villes environnantes en fournirent les premiers habitants<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a> +<a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote560" +name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560"> +(retour) </a> Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569. El-Bekri, +<i>Idricides</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote561" +name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 148, t. III, p. 213, t. IV, p. 2. +El-Bekri, passim.</blockquote> + +<p>Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprématie oméïade. +Fès, même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife.</p> + +<p>Seule, l'oasis de Sidjilmassa, où régnait un descendant de la famille +miknacienne des Beni-Ouaçoul, nommé Mohammed-ben-el-Fetah, +refusa de suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince +répudia même les doctrines Kharedjites et se déclara indépendant +en prenant le nom d'<i>Ech-Chaker-l'Illah</i> (le reconnaissant envers +Dieu)<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a> +<a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote562" +name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. I, p. 264.</blockquote> + +<p>La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des +descendants de Ben-Abou-l'Afia, était restée fidèle à la cause +oméïade, malgré les revers qu'elle avait éprouvés.</p> + +<p><span class="sc">Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide</span >.--Nous +avons vu qu'En-Nacer avait réclamé aux Edricides la +possession de Tanger et de Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé +un refus, il profita des dissensions survenues parmi les +membres de cette famille pour intervenir en Mag'reb. Un corps +d'armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de cet Homéïd +qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les Fatemides, +remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et força El-Fâdel +à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne +resta à celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral.</p> + +<p>Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife +omeïade envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages +de son amitié. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la +jalousie d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait +de donner un gage en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait +soutenu autrefois tes fils d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement +à l'usurpation de l'autorité sur les Mag'raoua. Bientôt Yala poussa +l'audace jusqu'à venir enlever Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, à +Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer, rompant alors d'une +manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa personne, en Ifrikiya +porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut avec les +plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se fit +donner par lui les renseignement les plus précis sur l'état du +Mag'reb (954).</p> + +<p>Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan +le chef des Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d'alliance +qui le liaient à son père. De grandes réjouissances furent données +en l'honneur de ce chef qui rentra, comblé de présents, dans son +pays, avec l'ordre de se tenir prêt à accompagner et soutenir les +troupes qui seraient envoyées dans le Mag'reb.</p> + +<p><span class="sc">Rupture entre les Oméiades et les Fatemides</span >.--En 955, le +khalife oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et +successeur de Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, +se décida à intervenir plus activement en Afrique et commença +les hostilités contre la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun +autre préambule, saisir un courrier allant de Sicile en Ifrikiya. +Comme représailles, El-Moëzz donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur +de Sicile, l'ordre de tenter, avec la flotte, une descente en +Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès d'Alméria, porta le +ravage dans la contrée et rentra chargé de butin.</p> + +<p>Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança, +peu après, sa flotte, commandée par son affranchi R'aleb, contre +l'Ifrikya. Mais, des mauvais temps et l'inhospitalité des côtes africaines +ne lui ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les +ports d'Espagne. L'année suivante, il revint, avec une flotte de +soixante-dix navires, opéra son débarquement à Merça-El-Kharez +(La Calle), et, de ce point, alla ravager le pays jusqu'aux environs +de Tabarka. Cela fait, il rentra en Espagne.</p> + +<p>Mais ces escarmouches n'étaient que des préludes d'action: plus +sérieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide +au cœur de sa puissance et préparait une grande expédition, lorsqu'il +apprit la mort d'Ordoño III (957) et son remplacement par +son frère Sancho, dont le premier acte avait été la rupture du traité +conclu avec les Oméïades. Forcé de voler au secours de la frontière +septentrionale, En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a> +<a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote563" +name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 73 et suiv. Amari. <i>Musulmans +de Sicile</i>, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 542.</blockquote> + +<p><span class="sc">Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité +fatemide</span >.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour +réaliser l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps. +Ayant donc réuni une armée imposante, il en confia le commandement +à son secrétaire (<i>kateb</i>), l'affranchi chrétien Djouher dont +la renommée, comme général, n'était pas à faire. En 958, Djouher +partit à la tête des troupes. Parvenu à Mecila, il y prit un contingent +commandé par Djâfer, fils de Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint +par Ziri-ben-Menad, amenant ses guerriers. Mohanimed-ben-Khazer +se joignit également à la colonne, avec quelques Mag'raoua.</p> + +<p>C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra +dans le Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene +et il est possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs +entrèrent en pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se +sauver par une soumission plus ou moins sincère. Selon la version +du Kartas, il y eut de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. +Quoi qu'il en soit, Yâla fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui +voulaient gagner la prime promise par le général fatemide. Sa tête +fut expédiée au khalife en Ifrikiya.</p> + +<p>Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa +leur puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur +Fès où commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les +Oméïades. Il dut entreprendre le siège de cette ville qui était bien +fortifiée et pourvue d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques +efforts, voyant que les assiégés tenaient avec avantage, il +se décida à décamper et à marcher sur Sidjilmassa, où le prince +Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré indépendant, sous la +suprématie abasside et avait frappé des monnaies à son nom. Ce +roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes; puis, +après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité fatemide, +il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à +l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. +On dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des +plantes marines et des poissons de mer dans des urnes.</p> + +<p>De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et +de courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad +pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut +fait prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé +quelques jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le +Rif afin de soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était +mort et c'était El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé. +Pour conjurer le danger, ce prince se réfugia dans le château de +Hadjar-en-Necer et, de là, envoya sa soumission au général fatemide, +en protestant que l'alliance de sa famille avec les Oméïades +avait été une nécessité de circonstance. Djouher accepta cette +soumission et confirma Hassan dans son commandement du Rif et +du pays des R'omara, en lui assignant comme capitale la ville de +Basra.</p> + +<p>Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou +réduit au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme +représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer +et Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet, +il donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en +récompense de sa fidélité.</p> + +<p>A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée +triomphale et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite, +enfermés dans des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain +détrôné Sidjilmassa et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur +de Fès (959)<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a> +<a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote564" +name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543, 555, t. III, +p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim. El-Kaïrouani, +p. 106, 107.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerre d'Italie et de Sicile</span >.--Pendant que l'autorité fatemide +obtenait en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé +en Italie entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur +Constantin ayant rompu la trêve en 956, avait envoyé, contre les +Musulmans d'Italie, des troupes thraces et macédoniennes. Le +patrice Argirius était alors venu mettre le siège devant Naples, +pour punir cette ville de son alliance avec les infidèles. Ammar, +frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre.</p> + +<p>Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine +byzantin nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. +De là, Basile va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui +était accouru avec ses troupes, puis il se retire.</p> + +<p>En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec +toutes ses forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine. +Un coup de vent favorisa la fuite des navires impériaux et poussa +ceux des Musulmans sur les côtes de Sicile, où plusieurs firent +naufrage. En 960, une trêve fut conclue avec l'empire et dura +jusqu'à l'élévation de Nicéphore Phocas<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a> +<a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote565" +name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 250 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Événements d'Espagne</span >. <span class="sc">Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nacer). +Son fils El-Hakem II lui succède</span >.--En Espagne le roi Sancho +avait été détrôné et remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé +<i>le Mauvais</i> (958). La grand-mère de Sancho, Tota, reine +de Navarre, se rendit elle-même à Cordoue, pour déterminer le +khalife oméïade à rétablir son fils sur le trône. En-Nacer accepta, +à la condition que dix forteresses lui fussent livrées, et bientôt +l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon. Au mois +d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son +royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains +des Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un +refuge à Burgos.</p> + +<p>Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une +bien faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en +quelques mois disparaître les résultats de longues années d'efforts +persévérants. Dominé par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli +par l'âge, Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le +dernier soupir le 16 octobre 961, à l'âge de soixante-dix ans. Ce +prince avait régné pendant quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, +la fortune lui avait presque toujours été favorable. Après avoir +pris un pouvoir disputé, un royaume réduit presque à rien, il +laissait l'empire musulman d'Espagne dans l'état le plus florissant, +le trésor rempli, les frontières respectées. Cordoue, sa brillante +capitale, avait alors un demi-million d'habitants, trois mille mosquées, +de superbes palais, cent treize mille maisons, trois cents +maisons de bain, vingt-huit faubourgs<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a> +<a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>.</p> + +<p>El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succéda. Aussitôt, le roi +de Léon, qui était humilié de la protection des Musulmans, commença +à relever la tête et il fut facile de prévoir que la paix ne +serait plus de longue durée<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a> +<a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote566" +name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 91, 92.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote567" +name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 95. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 28 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Succès des Musulmans, en Sicile et en Italie</span >.--En Sicile, le +gouverneur kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les +places qu'ils tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se +rendit maître de Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance +de six mois. Un grand nombre de captifs furent envoyés en Afrique +et la ville reçut le nom d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans +toute l'île, la seule place de Rametta restait aux chrétiens. En 963, +Hassan-ben-Ammar vint l'assiéger et la pressa en vain, pendant +de longs mois. Sur le point de succomber, les chrétiens purent +faire parvenir un appel désespéré à Byzance.</p> + +<p>De graves événements venaient de se produire dans la métropole +chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, +qui ne régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait +été remplacé par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur +mère et d'un eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore +Phocas, qui avait acquis un grand renom par la conquête de l'île +de Crète (en mai 961), et qui disposait de l'armée, s'empara du +pouvoir.</p> + +<p>Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur +envoyant une armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne +de Crète, sous le commandement de Nicétas et de son neveu +Manuel Phocas. De son côté, El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile +avec des renforts berbères (septembre-octobre 964). La flotte +byzantine ayant occupé Messine, l'armée s'y retrancha, et de cette +base les généraux rayonnèrent dans l'intérieur. Manuel Phocas +alla lui-même au secours de Rametta et livra, près de cette ville, +une grande bataille aux Musulmans (24 octobre). L'action fut +longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour ces derniers. +Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent +la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan +mourut dans le mois de novembre suivant.</p> + +<p>Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une +année entière. Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la +dernière extrémité, ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer +par la brèche. Les hommes furent massacrés, les femmes et +les enfants réduits en esclavage, et la ville pillée. Vers le même +temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à Reggio, l'incendiait +et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand nombre de personnages +de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa.</p> + +<p>Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les +soumit au tribut et les contraignit à signer une trêve<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a> +<a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote568" +name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 259 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Progrès de l'influence oméiade en Mag'reb</span >.--Pendant que le +khalife fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le +Mag'reb, à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les +Oméïades cherchaient par tous les moyens à y reprendre de +l'influence. Les généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons +vu, avaient été laissés comme représentants du khalife dans ces +régions, prêtèrent-ils l'oreille aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils +victimes de calomnies? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz +les fit mettre à mort comme traîtres (961).</p> + +<p>Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie +fatemide et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se +faisait reconnaître sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la +dynastie des Beni-Ouaçoul reprenait le commandement des régions +du sud. En 964, le nouveau souverain était mis à mort par son +frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui s'était donné le titre +d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau l'autorité oméïade, dans le +sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par les tribus du haut Moulouïa.</p> + +<p>Dans le Rif, les Edrisides étaient comblés de cadeaux par le +souverain d'Espagne, qui ne négligeait rien pour les rattacher à sa +cause. En même temps, El-Hakem faisait réparer et compléter les +fortifications de Ceuta, où il entretenait une forte garnison<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a> +<a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote569" +name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569"> +(retour) </a> El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 544, 569. +Kartas, p. 125, 126.</blockquote> + +<p><span class="sc">État de l'Orient. El-Moezz prépare son expédition</span >.--Les souverains +de la dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son +fondateur, n'avaient cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient; +C'est sur l'Arabie qu'ils devaient régner, et il avait fallu des motifs +aussi graves que la révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre +le Mag'reb contre les entreprises des Oméïades, pour faire ajourner +ces projets. El-Moëzz les avait à cœur, au moins autant que ses +devanciers, et il faut reconnaître que, depuis longtemps, le moment +d'agir n'avait paru aussi favorable.</p> + +<p>L'empereur d'Orient, dégoûté par l'insuccès de ses tentatives +en Sicile et en Italie, menacé dans la péninsule par Othon de Saxe +et occupé, du reste, par ses conquêtes en Asie, tendait à se +rapprocher d'El-Moëzz, et même à s'unir avec lui dans un intérêt +commun. Le khalife abbasside, ayant perdu presque toutes ses provinces, +était réduit à la possession de Bagdad et d'un faible rayon +alentour. Les Bouïdes tenaient la Perse: les Byzantins étaient +maîtres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates, ces terribles +sectaires<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a> +<a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a> qui avaient ravagé la Mekke parcouraient les provinces +de l'Arabie et commençaient à en déborder. La Syrie et l'Egypte +obéissaient aux Ikhchidites.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote570" +name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570"> +(retour) </a> Les Karmates admettaient l'usage du vin, réduisaient les jours de +jeûne à deux par an, prescrivaient cinquante prières par jour au lieu de +cinq, et enfin avaient modifié à leur guise presque toutes les prescriptions +de la religion musulmane.</blockquote> + +<p>Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent, +en 967, une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse +pour chacun d'eux. Le khalife fatemide intima alors à l'émir de +Sicile l'ordre de cesser toute hostilité et d'appliquer ses soins à la +colonisation et à l'administration de l'île.</p> + +<p>Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. +Il enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que +les Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces +entrefaites, Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur +un enfant de onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. +La révolte, cette compagne des défaites, éclatait partout. Les +événements, on le voit, favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz.</p> + +<p>Le khalife, voulant à tout prix éviter les échecs que ses aïeux +avaient éprouvés dans l'est, résolut de ne se mettre en route +qu'après avoir assuré, par ses précautions, la réussite de l'entreprise. +Par son ordre, des puits furent creusés et des approvisionnements +amassés sur le trajet que devait suivre l'armée. En même +temps, comme il voulait assurer ses derrières, Djouher fut envoyé +avec une armée dans le Mag'reb. En outre des intrigues oméïades +dont nous avons parlé, et qu'il fallait réduire à néant, le général +fatemide avait pour mission de rétablir la paix entre les Sanhadja +et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer était +mort depuis quelques années, et le système des razias avait recommencé. +Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne +revint en Ifrikiya qu'après avoir tout rétabli dans l'ordre, fait rentrer +les impôts et recruté une nombreuse et solide armée<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a> +<a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a> (968).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote571" +name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 274 et suiv. Ibn-Khaldoun, +<i>Berbères</i>, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et suiv., El-Kaïrouani, +p. 107 et suiv.</blockquote> + +<p>Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était +prêt pour le départ, un événement imprévu vint encore favoriser +les projets d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis +deux ans l'empire ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en +proie aux factions et à l'anarchie. De pressants appels furent +adressés d'Egypte au khalife. Au commencement de février 969, +l'immense armée, qui ne comptait, dit-on, pas moins de cent mille +cavaliers, partit pour l'Orient sous le commandement de Djouher. +Le khalife, entouré de sa maison et de ses principaux officiers, +vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son brave chef.</p> + +<p>Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès +d'Alexandrie, une députation de notables venus du vieux Caire +pour lui offrir la soumission de la ville. Les troupes restées fidèles +se trouvaient alors en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des +envoyés, un mouvement populaire s'était produit au Caire et chacun +se prétendait prêt à combattre. Djouher reprit donc sa marche +et, ayant rencontré l'ennemi en avant de la capitale, il le culbuta +sans peine et fit son entrée au Caire le 6 juillet 969. La souveraineté +des fatemides fut alors proclamée dans toute l'Egypte, en +même temps que la déchéance des Ikhchidites. Ce fut en très peu +de temps, et pour ainsi dire sans combattre, que le descendant du +mehdi devint maître de ce beau royaume, depuis si longtemps convoité, +et pour lequel ses ancêtres avaient fait tant d'efforts stériles.</p> + +<p>Après avoir tracé, à son camp de Fostat, le plan d'une vaste +citadelle qu'il appela El-Kahera (<i>la Triomphante</i>)<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a> +<a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a>, Djouher jugea +indispensable d'agir en Syrie, où les partisans de la dynastie déchue +s'étaient réunis en forces assez considérables. Il y envoya un +de ses généraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de +l'armée. Ramla, puis Damas tombèrent au pouvoir de l'armée +fatemide (novembre-décembre 969).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote572" +name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572"> +(retour) </a> C'est de ce nom qu'on a fait <i>Le Caire</i>.</blockquote> + +<p>Djouher s'était présenté en Egypte comme un pacificateur: Il +continua ce rôle après la victoire, rétablit la marche régulière de +l'administration, en plaçant partout des fonctionnaires pris parmi +les Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout à ne pas froisser les +convictions religieuses et à maintenir les usages qui n'étaient pas +contraires à la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations +de la fameuse mosquée El-Azhar<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a> +<a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote573" +name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 284 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes</span >.--Dans +le Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi +brillants succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la +révolte y avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les +Mag'raoua, commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils +d'Ibn-Khazer, et Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée +par le khalife El-Hakem. Les agents oméïades avaient également +réussi à exciter Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant +remarquer combien il était humiliant pour lui de voir les faveurs +du souverain fatemide être toutes pour le chef des Sanhadja. +Bientôt la révolte éclatait sur un autre point et, tandis que Djouher +partait pour l'Egypte, un certain Abou-Djâfer se jetait dans +l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et en ralliant les débris +des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha contre le rebelle, +mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent, et Abou-Djâfer +n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui s'était +avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de poursuivre +les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après, Abou-Djâfer +faisait sa soumission.</p> + +<p>La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée +en un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites, +Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance +avec les autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et +leva l'étendard de la révolte.</p> + +<p>Les partisans avérés des Fatemides furent massacrés et on proclama, +dans tout le Mag'reb, l'autorité d'El-Hakem. Tandis que +les Mag'raoua et Zenata se préparaient à prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad +fondit sur eux à l'improviste à la tête de ses meilleurs +guerriers sanhadja. Sou fils Bologguine commandait l'avànt-garde. +Le premier moment de surprise passé, les Zenètes confédérés +essayèrent de reformer leurs lignes, et un combat acharné s'engagea. +Enfin les Beni-Ifrene lâchèrent pied en abandonnant les +Mag'raoua. Ceux-ci, enflammés par l'exemple de leur chef, se +firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kheïr, après avoir +vu tomber tous ses guerriers, se perça lui-même de son épée. Les +pertes des Zenètes, et surtout des Mag'raoua, furent considérables. +On expédia à Kaïrouan les têtes des principaux chefs (970). Le +résultat de cette victoire fut de rétablir, pour un instant, l'autorité +fatemide dans le Mag'reb<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a> +<a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote574" +name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 7, 149, 549, t. III, p. 234 et suiv. +El-Kaïrouani, p. 125. El-Bekri, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort de Ziri-ben-Menad. Succès de son fils Bologguine dans le +Mag'reb</span >.--El-Moëzz n'était pas sans inquiétude sur les intentions +de Djâfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'être excitée par +les derniers succès de Ziri. Il le manda amicalement à sa cour; +mais le gouverneur de Mecila, craignant quelque piège, leva le +masque et alla rejoindre les Zenètes, qui avaient été ralliés par +El-Kheïr, fils de Mohammed-ben-Khazer<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a> +<a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>, brûlant du désir de tirer +vengeance de la mort de son père. Bientôt ces deux chefs envahirent +le pays des Sanhadja, à la tête d'une armée considérable. +Ziri-ben-Menad, pris à son tour au dépourvu et séparé de son fils +Bologguine, rassembla à la hâte ses guerriers et marcha contre +l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette fois la victoire se déclara +contre lui. Après un engagement sanglant, les Sanhadja +commencèrent à prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les rallier: +son cheval s'étant abattu, il fut aussitôt percé de coups par +ses adversaires, qui se précipitèrent sur son corps et le décapitèrent +(juillet 971). Yahïa, frère de Djâfer-ben-Hamdoun, fut +chargé de porter à Cordoue la tête de Ziri. On l'exposa sur le +marché de la ville.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote575" +name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575"> +(retour) </a> Nous suivons ici l'usage indigène consistant à donner le nom de +l'aïeul, devenu patronymique, en supprimant celui du père.</blockquote> + +<p>A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger +son père et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les +Zenètes et leur infligea une entière défaite. Il reçut alors du +khalife le diplôme d'investiture, en remplacement de son père, et +l'ordre de continuer la campagne si bien commencée. A la tête +d'une armée composée de guerriers choisis, Bologguine se porta +d'abord dans le Zab, pour en expulser les partisans d'Ibn-Hamdoun, +et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis, reprenant la direction +de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes dissidents. +Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le désert, +où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les poursuivit +jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit de +nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort.</p> + +<p>Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès +d'El-Hakem.</p> + +<p>Traversant alors le Mag'reb extrême, Bologguine revint vers le +Rif, où les Edrisides s'étaient de nouveau déclarés les champions +de la cause oméïade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, +changer de drapeau et jurer fidélité au khalife fatemide. Après +cette courte et brillante campagne, dans laquelle les Mag'raoua et +Beni-Ifrene avaient été en partie dispersés, au point qu'un certain +nombre d'entre eux étaient allés chercher un refuge en Espagne, +Bologguine se disposa à revenir vers l'est; auparavant, il défendit +aux Berbères du Mag'reb de se livrer à l'élève des chevaux, et, +pour compléter l'effet de cette mesure, ramena avec lui toutes les +montures qu'on put saisir<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a> +<a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>.</p> + +<p>En passant à Tlemcen, il déporta une partie de la population de +cette ville et la fit conduire à Achir<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a> +<a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote576" +name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576"> +(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 127.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote577" +name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235, 255. Kartas, +p. 125. El-Bekri, <i>Idricides</i>, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">El-Moezz se prépare à quitter l'Ifrikiya</span >.--Pendant que la +cause fatemide obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement +conduites, achevaient de détruire en Syrie la résistance +des derniers partisans de la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher +conduisit lui-même à Kaïrouan les membres de cette famille faits +prisonniers. Le khalife les reçut avec une grande pompe, couronne +en tête, et leur rendit la liberté.</p> + +<p>Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie, +des adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement +d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie +de ce pays et s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah, +envoyé contre eux, fut entièrement défait et perdit la +vie dans la rencontre. Damas tomba aux mains des Karmates, qui +marchèrent ensuite contre l'Egypte.</p> + +<p>Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient +d'être annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait +prendre le commandement dans la nouvelle conquête. Djouher +pressait depuis longtemps le khalife de transporter en Egypte le +siège de l'empire; mais El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve +de sa famille, hésitait à quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance +fondée par le mehdi. En présence des complications survenues +en Syrie Djouher redoubla d'instances, et comme, en même +temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de la pacification du Mag'reb +par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir pour l'Orient. Il +établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et Djeloula, y réunit +les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de prendre toutes +les dispositions nécessaires en vue de l'abandon définitif du pays.</p> + +<p>La grande difficulté était de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des +mains sûres. Afin de ne pas donner trop de puissance à son représentant, +il divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien +Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nommé gouverneur de la province +de Tripoli. En Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conservé +le commandement; El-Moëzz craignit que l'influence énorme dont +elle jouissait la poussât à se déclarer indépendante. Il rappela de +l'île le gouverneur Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, +du nom de Iaïch, de la direction des affaires. Mais, à peine celui-ci +était-il arrivé, que la révolte éclatait et que le prince s'empressait +d'envoyer dans l'île, comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant +au poste quasi-royal de gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb +résidant à Kaïrouan, le khalife le réserva à Bologguine, fils de Ziri, +dont l'intelligence et le dévouement lui étaient connus. La perception +de l'impôt fut confiée à deux fonctionnaires, sous les ordres +directs du khalife; le cadi et quelques chefs de la milice furent +également réservés à sa nomination; enfin, un conseil de grands +officiers fut chargé d'assister Bologguine<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a> +<a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote578" +name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Kaïrouani, p. 110. Ibn-El-Athir, +passim. De Quatremère, <i>Vie d'El-Moez</i>. Amari, <i>Musulmans +de Sicile</i>, p. 287 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">El-Moezz transporte le siège de la dynastie fatemide en Egypte</span >.--Au +commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine +rentra de son heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les +plus grands honneurs et lui accorda les titres honorifiques de <i>Sifed-Daoula</i> +(l'épée de l'empire) et d'<i>Abou-el-Fetouh</i> (l'homme aux +victoires); il voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui +ayant annoncé son intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, +il lui traça sa ligne de conduite, et lui recommanda surtout de ne +cesser de faire sentir aux Berbères une main ferme, de ne pas +exempter les nomades d'impôts, et de ne jamais donner de commandement +important à une personne de sa famille, qui serait +amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui prescrivit encore +de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans le +Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs +adhérents du pays.</p> + +<p>Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut +accompagné jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait +avec lui les cendres de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en +lingots. C'était bien l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides +avaient toujours considéré comme lieu de séjour temporaire.</p> + +<p>El-Moëzz arriva à Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin +suivant, il fit son entrée triomphale au vieux Caire (Misr) et alla +fixer sa résidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Moëzzïa). Nous +perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers à sa dynastie +en Egypte, pour ne suivre que le cours des événements accomplis +en Mag'reb<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a> +<a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote579" +name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Kaïrouani, p. 111, 124. El-Bekri, +passim. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, p. 287 et suiv.</blockquote> + +<p>Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie, +car nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans +forces et dont la dynastie est sur le point de disparaître de +l'Afrique. Partout le peuple berbère a repris son autonomie; il +n'obéit plus à des étrangers; il va fonder de puissants empires et +avoir ses jours de grandeur.</p> + + +<hr class="short"> +<h4>APPENDICE</h4> +<hr class="short"> +<pre> + CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE + + Date de l'avènement + Obéïd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910. + Abou-l'-Kacem-el-Kaïm............ 3 mars 934. + Ismaïl-el-Mansour................ 18 mai 946. + Maad-el-Moëzz.................... Mars 953. + Son départ pour l'Egypte......... Décembre 972. +</pre> +<a name="b12" id="b12"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<h4>L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB<br> +SOUS LES OMEIADES</h4> + +<p class="mid">973-997</p> + +<p>Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succès des +Oméïades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem.--Expéditions +des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les Berg'ouata.--Expédition +de Bologguine dans le Mag'reb; ses succès.--Bologguine, arrêté +à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des Berg'ouata.--Mort de +Bologguine; son fils El-Mansour lui succède.--Guerre d'Italie.--Les +Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur le Mag'reb.--Révoltes +des Ketama réprimées par El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis +à l'autorité oméïade; luttes entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance +de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du +gouverneur El-Mansour; avènement de son fils Badis.--Puissance des +gouverneurs kelbites en Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les +Oméïades d'Espagne.</p> + +<p><span class="sc">Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central</span >.--Les +résultats des dernières campagnes de Djouher et de Bologguine en +Mag'reb avaient été très importants pour l'ethnographie de cette +contrée. Les Mag'rabua et Beni-Ifrene vaincus, dispersés, rejetés +vers l'ouest, durent céder la place, dans les plaines du Mag'reb +central, à leurs cousins les Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-là, +n'avaient guère fait parler d'eux. Sur les Zenétes expulsés, un +grand nombre, et, parmi eux, les Beni-Berzal, allèrent se réfugier +en Espagne et fournirent d'excellents soldats au khalife oméïade. +D'autres se placèrent sous les remparts de Ceuta<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a> +<a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>.</p> + +<p>Les Sanhadja, au comble de la puissance, étendirent leurs limites +et leur influence jusque dans la province d'Oran.</p> + +<p>Un autre mouvement s'était produit dans les régions sahariennes. +La grande tribu zenète des Beni-Ouacine s'avança dans le +désert de la province d'Oran et se massa entre le mont Rached<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a> +<a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>, +ainsi nommé d'une de ses fractions, et le haut Moulouïa jusqu'à +Sidjilmassa, prête à pénétrer, à son tour, dans le Tell<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a> +<a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>.</p> + +<p>Les débris des Mag'raoua, ralliés autour de la famille d'Ibn-Khazer, +passèrent le Moulouïa et s'avancèrent du côté de Fès, en +usurpant peu à peu les conquêtes des Miknaça<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a> +<a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote580" +name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. III, p. 236, 294.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote581" +name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581"> +(retour) </a> Actuellement Djebel-Amour.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote582" +name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5, 25.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote583" +name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583"> +(retour) </a> <i>Loc. cit.</i>, t. I, p. 265, t, III, p. 235.</blockquote> + +<p><span class="sc">Succès des Oméïades en Mag'reb</span >; <span class="sc">chute des Edrisides</span >; <span class="sc">mort +d'El-Hakem</span >.--El-Hakem voulut profité du départ d'El-Moëzz +pour regagner le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife +fatemide s'éloignait vers l'est, une armée oméïade, commandée +par le vizir Mohammed-ben-Tamlès, débarquait à Ceuta, avec la +mission de châtier le prince edriside pour sa défection. Cette fois, +El-Hassan, décidé à combattre, s'avança à la rencontre de ses ennemis +et les défit complètement en avant de Tanger. Les débris +de ces troupes, Africains et Maures d'Espagne, se réfugièrent à +Ceuta et demandèrent du secours à El-Hakem. Le khalife, plein +du désir de tirer une éclatante vengeance de cet affront, réunit une +nouvelle et formidable armée, en confia le commandement à son +célèbre général R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui recommanda, +s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et lui +déclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes +d'argent considérables furent mises à sa disposition. La campagne +devait commencer par la destruction du royaume edriside.</p> + +<p>Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces préparatifs, +s'empressa de renfermer ce qu'il possédait de plus précieux +dans sa forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il évacua +Basra, sa capitale, et se retrancha à Kçar-Masmouda, place forte +située entre Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas à venir l'attaquer +et, durant plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage +de part ni d'autre. Le général oméïade parvint alors à corrompre, +à force d'or, les principaux adhérents d'El-Hassan, et +celui-ci se vit tout à coup abandonné par ses meilleurs officiers et +contraint de se réfugier à Hadjar-en-Necer.</p> + +<p>R'aleb l'y suivit et entreprit le siège du <i>nid d'aigle</i>. La position +défiait toute attaque et ce n'était que par un blocus rigoureux +qu'on pouvait la réduire. Pour cela, du reste, des renforts étaient +nécessaires, et bientôt arriva dans le Rif une nouvelle armée +oméïade, commandée par Yahïa-ben-Mohammed-et-Todjibi, général +qui était investi précédemment du commandement de la +frontière supérieure en Espagne. Avec de telles forces, le siège fut +mené vigoureusement et il ne resta à El-Hassan d'autre parti que +de se rendre à la condition d'avoir la vie sauve (octobre 973). Ainsi +disparut ce qui restait du royaume edriside.</p> + +<p>Après la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout +les derniers descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans +le Rif et le pays des R'omara. De là, il pénétra dans l'intérieur du +Mag'reb. Arrivé à Fès, il y rétablit l'autorité oméïade et laissa +deux gouverneurs: l'un dans le quartier des Kaïrouanides et +l'autre dans celui des Andalous. R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb +septentrional et laissa partout des représentants de l'autorité +oméïade.</p> + +<p>Après avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur +général du Mag'reb Yahïa-et-Todjibi, et rentra en +Espagne, traînant à sa suite les membres de la famille edriside, des +prisonniers de distinction et une foule de Berbères qui avaient +suivi ses drapeaux. Le khalife El-Hakem, suivi de tous les notables +de Cordoue, vint au devant du général victorieux, le combla +d'honneurs, et reçut avec distinction El-Hassan-ben-Kennoun et +ses parents. Il fit des cadeaux à ces princes et leur assigna des pensions +(septembre 974).</p> + +<p>Peu de jours après, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait +la direction des affaires de l'état à son vizir, Moushafi. +Presque aussitôt, ce ministre se débarrassa des Edrisides, dont l'entretien +était ruineux pour le trésor, en les expédiant vers l'Orient. +On les débarqua à Alexandrie, où ils furent bien accueillis par le +souverain fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, +pour conséquence, de redonner de l'espoir aux chrétiens du nord, +et, comme la frontière avait été dégarnie de troupes, ils l'attaquèrent +en différents endroits. Dans cette conjecture, le vizir n'hésita +pas à rappeler d'Afrique le brave Yahïa-et-Todjibi pour l'envoyer +reprendre son commandement dans le nord. Djafer-ben-Hamdoun, +chargé de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui +pour l'assister son frère Yahïa.</p> + +<p>El-Hakem, sentant sa fin prochaine, réunit, le 5 février 976, +tous les grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel +son jeune fils Hicham était reconnu pour son successeur. Le premier +octobre suivant, le khalife mourait et l'empire passait aux +mains d'un mineur: c'était la porte ouverte à toutes les compétitions +et, par voie de conséquence, le salut du Mag'reb<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a> +<a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>.</p> + +<p>Vers la même époque (975), Guillaume de Provence mettait fin +à la petite république musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante +ans ces brigands répandaient la terreur en Provence, dans le Dauphiné, +en Suisse, dans le nord de l'Italie et sur mer<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a> +<a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote584" +name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 124 et suiv. Ibn-Khaldoun, +t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140 et suiv. El-Bekri, +passim. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote585" +name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585"> +(retour) </a> Voir Raynaud, <i>Expéditions des Sarrasins dans le midi de la +France</i>, pass. et Élie de la Primaudaie, <i>Arabes et Normands</i>, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les +Berg'ouata.</span >--Arrivé en Mag'reb, à la fin de l'année 975, Djâfer-ben-Hamdoun +s'appliqua à apaiser les discussions qui avaient +éclaté entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaça, et qui étaient la +conséquence de la récente immigration des tribus zenètes. Pour +les occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expédition +contre Sidjilmassa, où régnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz.</p> + +<p>L'année suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, +sous la conduite d'un prince de la famille de Khazer, +nommé Khazroun-ben-Felfoul, se portèrent sur Sidjilmassa, et, +après avoir défait les troupes d'El-Moatezz, qui s'était avancé en +personne contre ses ennemis, s'emparèrent de l'oasis: El-Moatezz +ayant été mis à mort, sa tête fut envoyée à Cordoue. Khazroun, +qui s'était emparé de tous ses trésors, fut nommé chef du +pays pour le compte du khalife d'Espagne, dont la suprématie fut +proclamée dans ces contrées éloignées. Ainsi à Sidjilmassa, comme +sur le cours du bas-Moulouïa, les Miknaça durent céder la place aux +Zenètes-Mag'raoua, qui s'installèrent définitivement dans le Mag'reb +extrême.</p> + +<p>Quelque temps après, une querelle s'éleva entre Djâfer-ben-Hamdoun +et son frère Yahïa. Ce dernier vint alors, avec un certain +nombre de Zenètes, se retrancher dans la ville de Basra, non +loin de Ceuta, où résidait un commandant oméïade. Djâfer voulait +marcher contre lui; mais, voyant ses troupes peu disposées à entreprendre +une campagne dans le Rif et, en partie, sur le point de +l'abandonner, il les entraîna vers l'ouest, contre les Berg'ouata. +Cette grande tribu masmoudienne, cantonnée au pied des versants +occidentaux de l'Atlas et sur les bords de l'Océan, était devenue le +centre d'un schisme religieux, qui y avait pris naissance environ +un siècle et demi auparavant, à la voix d'un réformateur nommé +El-Yas. Après la mort de ce <i>marabout</i>, son fils Younos avait réuni +tous ses adhérents et contraint par la force ses compatriotes à +accepter la nouvelle doctrine<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a> +<a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>. De grandes guerres avaient désolé +alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept villes avaient +été ruinées. La puissance des Berg'ouata était devenue redoutable, +et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de Ben-Abou-l'Afia +avaient tenté, mais en vain, de réduire ces hérétiques<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a><a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote586" +name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586"> +(retour) </a> Voir ci-devant, p. 238, 255.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote587" +name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, <i>Berghouata</i>. Ibn-Haukal, passim.</blockquote> + +<p>Ce fut du nom de <i>guerre sainte</i> que Djâfer colora son expédition +contre les Berg'ouata. Il s'avança jusqu'au cœur de leur pays, mais +alors, ces indigènes, s'étant rassemblés en grand nombre, écrasèrent +son armée composée de Mag'raoua et autres Zenètes; les +débris de ces troupes se réfugièrent à Basra, et Djâfer rentra en +Espagne. Le Vizir, qui craignait l'influence de ce général en Mag'reb, +confirma, pour l'affaiblir, son frère Yahïa dans le commandement +de la ville de Basra et du Rif, et n'inquiéta pas celui-ci, au +sujet de sa défection qui avait été si préjudiciable à Djâfer<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a> +<a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote588" +name="footnote588"><b>Note 588: </b></a><a href="#footnotetag588"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t. III, p. 218, +235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses succès.</span >--Bologguine, +en Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le +Mag'reb était le théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir; +mais il devait au préalable assurer sa position à Kaïrouan, +et l'on ne saurait trop admirer la prudence et l'esprit +politique dont le chef berbère fit preuve en cette circonstance. Son +protecteur, le khalife El-Moëzz, était mort peu de temps après son +arrivée au Caire (975) et avait été remplacé par son fils El-Aziz-Nizar. +Bologguine obtint de lui, en 977, la suppression du gouvernement +isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait été établi par El-Moëzz, +lors de son départ. Ainsi, le prince berbère étendit son +autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est, il put se +préparer à intervenir activement en Mag'reb.</p> + +<p>En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit +pour les régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb +central, et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés +alors par les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son +approche, soit dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança +ainsi, sans coup férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette +ville et, de là, se porta vers le sud. Ayant remonté le cours de la +Moulouïa, il parvint, en chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à +Sidjilmassa. Cette oasis lui ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer, +ayant été pris, fut mis à mort. Les familles de Yâla l'ifremide, +d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun trouvèrent un +refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans les provinces +qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y +relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade. +La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa +à marcher sur Ceuta.</p> + +<p><span class="sc">Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays +des Berg'ouata.</span >--Mais, pendant que ces succès couronnaient les +armes du lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient +pas inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait +supplanté, quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement +les affaires du royaume et tenait dans une tutelle absolue le +souverain Hicham II. Décidé à disputer à Bologguine la domination +du Mag'reb, El-Mansour ne vit, autour de lui, aucun chef plus +digne de lui être opposé que Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel +ennemi. L'ayant placé à la tête d'une armée considérable, il mit, +dit-on, à sa disposition cent charges d'or et l'envoya en Afrique. +Aussitôt après son débarquement, ce général rallia autour de lui +les principaux chefs zenètes avec leurs contingents, et les fit +camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres renforts, arrivés +d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à un chiffre +considérable.</p> + +<p>Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. +Il s'était jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré +les plus grandes difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin, +à force de courage et de persévérance, la dernière montagne fut +gravie et le gouverneur sanhadjien put voir à ses pieds la ville de +Ceuta. Cet aspect, loin de le récompenser de ses peines par l'espoir +d'un facile succès, le jeta dans le découragement. Un immense rassemblement +était concentré sous la ville, et des convois arrivaient +de toutes les directions pour ravitailler ces camps.</p> + +<p>Attaquer à ce moment eût été insensé. Bologguine y renonça +sur-le-champ; ramenant son armée sur ses pas, il alla détruire la +ville de Basra et, de là, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait +déjà rencontrés dans sa précédente campagne. Ces schismatiques +s'avancèrent bravement à sa rencontre, sous la conduite de leur +roi Abou-Mansour-Aïça. Mais les Sanhadja se lancèrent contre +eux avec tant d'impétuosité qu'ils les mirent en pleine déroute +après avoir tué leur chef<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a> +<a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote589" +name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 12, 131, 557, t. III, p. 218, 236, +237. El-Bekri, <i>Berghouata</i>. Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 183.</blockquote> + +<p><span class="sc">Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède.</span >--L'éloignement +de Bologguine avait renversé tous les plans de +Djâfer. Bientôt les Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de +vivres et, avec la disette, la mésintelligence entra dans le camp. +Le vizir El-Mansour, qui avait besoin, en Espagne, de troupes +déterminées afin d'écraser les factions adverses, en profita pour +attirer dans la péninsule un grand nombre d'Africains.</p> + +<p>Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans +le pays des Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des +siècles, vivaient indépendants, avaient dû se soumettre et leurs +principaux chefs, chargés de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya. +Dans le cours de Tannée 983, Bologguine se décida à rentrer à +Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la famille mag'raouienne +des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de l'autorité à Sidjilmassa, +il résolut de pousser d'abord une pointe dans le sud. A +son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine +n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes +du mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par +la route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud +de cette ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). +Son affranchi Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette +mort à El-Mansour, fils de Bologguine et son héritier présomptif, +qui commandait et résidait à Achir, puis l'armée continua +sa route vers l'est.</p> + +<p>El-Mansour se rendit à Kaïrouan et reçut en route une députation +des habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur +donna l'assurance qu'il continuerait à employer pour gouverner +la voie de la douceur et de la justice. A Sabra il reçut le diplôme +du khalife El-Aziz lui conférant le commandement exercé avec tant +de fidélité par son père. El-Mansour répondit par l'envoi d'un +million de dinars (pièces d'or) à son suzerain. Il confia le commandement +de Tiharet à son oncle Abou-l'Behar et celui d'Achir à son +frère Itoueft<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a> +<a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote590" +name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590"> +(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 11, +12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerre d'Italie.</span >--Pendant que le Mag'reb était le théâtre des +luttes que nous venons de retracer, les émirs kelbites de Sicile, +maîtres incontestés de l'île, avaient reporté tous leurs efforts sur +la terre ferme. L'empereur Othon I était mort, en 973, et avait +été remplacé par son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, +profita de l'affaiblissement de l'autorité de ses deux cousins +de Constantinople, pour envahir l'Italie méridionale. Benevent et +Salerne tombèrent en son pouvoir, et les empereurs ne virent +d'autre chance de salut, dans cette conjoncture, que d'appeler les +Musulmans.</p> + +<p>Au printemps de l'année 982, Othon, ayant reçu de nombreux +renforts, entra dans les possessions byzantines à l'a tête d'une +armée composée de Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens +des provinces supérieures et de Longobards, conduits par +les grands vassaux de l'empire. Tarente, mal défendue par les +Grecs, fut enlevée, ainsi que Brindes. Mais le gouverneur kelbite +Abou-l'Kacem, accouru avec son armée, vient offrir le combat aux +envahisseurs. Après une rude bataille dans laquelle Abou-l'Kacem +trouve la mort du guerrier, l'armée allemande est en pleine +déroute, laissant quatre mille morts sur le terrain. Othon, presque +seul, peut à grand peine s'enfuir sur une galère grecque. Il +regagne le nord de l'Italie et meurt à Rome le 7 décembre 983.</p> + +<p>Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, +sans poursuivre la campagne. Son élévation fut ratifiée par le +khalife El-Aziz<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a> +<a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote591" +name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591"> +(retour) </a> Ibn-El-Athir, passim. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 322 +et suiv. Elie de la Primaudaie, <i>Arabes et Normands en Sicile et en Italie</i>, +p. 154 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les Omeïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur +le Mag'reb</span >.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il +quitté les régions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du +sud, était rentré en maître à Sidjilmassa.</p> + +<p>En Espagne, la révolte qui se préparait depuis longtemps contre +l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait éclaté. +Le célèbre général R'aleb se mit à la tête de ceux qui voulaient +rendre au souverain ses prérogatives, mais il succomba dans une +émeute et Ibn-Abou-Amer resta seul maître de l'autorité (981). +Djâfer-ben-Hamdoun le gênait encore par son influence: il le fit +assassiner (janvier 983).</p> + +<p>Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait +l'Egypte et rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du +khalife pour son lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers +sanhadjiens avec lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). +Il entra aussitôt en relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont +Yeddou-ben-Yâla était le prince, et conclut avec eux un traité +d'alliance contre les Oméïades. Dès lors, la guerre de partisans +recommença dans le Mag'reb.</p> + +<p>Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands +avantages dans le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux +succès des Edrisides, et, à cet effet, envoya en Afrique un certain +nombre de troupes sous le commandement de son cousin Abou-el-Hakem, +surnommé Azkeladja. Ce général, après avoir reçu le +contingent des Magr'aoua, s'avança contre l'edriside. Aussitôt +les Beni-Ifrene abandonnèrent El-Hassan, qui n'eut d'autre parti +à prendre que de s'en remettre à la générosité de son vainqueur.</p> + +<p>Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir +en Espagne; mais celui-ci, au mépris de la promesse donnée, le fit +mettre aussitôt à mort, et, comme il avait appris que son cousin +Azkeladja avait ouvertement blâmé cet acte, il le rappela de Mag'reb +et lui fit subir le même sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil +frappa en outre les derniers descendants de la famille d'Edris<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a> +<a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote592" +name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 201 et suiv.</blockquote> + +<p>Dans la même année, Itoueft, frère d'El-Mansour, fut envoyé +en expédition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre +Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le défit complètement et +le força à rétrograder au plus vite.</p> + +<p>Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb +Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya à Fès avec ordre de protéger +les princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de +les opposer aux Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'éloignement +à l'égard de la dynastie oméïade. Le nouveau gouverneur +arriva à Fès en 986 et, par son habileté et sa fermeté dans l'exécution +des instructions reçues, ne tarda pas à rétablir la paix dans +le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut comblé d'honneurs, ce qui acheva +d'indisposer Yeddou-ben-Yâla, chef des Beni-Ifrene, et le décida +à lever le masque dès qu'une occasion favorable se présenterait.</p> + +<p><span class="sc">Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour</span >.--Tandis que +l'influence fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, +les séditions intestines retenaient El-Mansour à Kaïrouan et absorbaient +toutes ses forces. La grande tribu des Ketama, si honorée +sous le gouvernement fatemide, en raison des immenses services +par elle rendus à cette dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, +celle des Sanhadja se substituer à elle et absorber successivement +tous les emplois. Déjà un grand nombre de Ketamiens étaient, +partis pour l'Egypte avec El-Moëzz et s'y étaient fixés; des rapports +constants s'établirent entre ces émigrés et leurs frères du +Mag'reb, et ils se firent les intermédiaires de ces derniers pour +présenter leurs doléances au khalife. Fatigué de leurs récriminations, +El-Aziz-Nizar envoya à Kaïrouan un agent secret du nom +d'Abou-l'Fahm-ben-Nasrouïa, avec mission de tout étudier par +lui-même. Cet émissaire fut adressé par le khalife à Youçof, fils +d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage +très influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune +scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait osé se défaire à cause de +sa puissance.</p> + +<p>Ainsi protégé dans l'entourage même du gouverneur, Abou-l'Fahm, +après avoir séjourné quelque temps à Kaïrouan, gagna +le pays des Ketama, où il commença à prêcher la révolte à ces +Berbères. Cependant El-Mansour, ayant été instruit de toutes ces +intrigues, fit tomber Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youçof dans un +guet-apens où ils trouvèrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, +de sa propre main. Débarrassé de ces dangereux ennemis, il se +disposa à combattre l'agitateur, qui avait pleinement réussi à +soulever les Ketama et déjà battait monnaie en son nom.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, arrivèrent d'Egypte deux envoyés, apportant, +de la part du khalife El-Aziz, un message par lequel il défendait +à El-Mansour de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le +menaçait du poids de sa colère s'il transgressait cet ordre; les +messagers déclarèrent même que, dans ce cas, ils devraient le conduire, +la corde au cou, à leur maître. Ces menaces causèrent au +fils de Bologguine la plus violente indignation et eurent un effet +tout opposé à celui qu'on en attendait. Au lieu de se conformer +aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services de sa +famille, El-Mansour commença par séquestrer les deux officiers, +puis il pressa de toutes ses forces les préparatifs de la campagne. +Bientôt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila, +qu'il livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction +dans tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de +Sétif et le mit en déroute. L'agitateur chercha un refuge dans une +montagne escarpée, mais il fut pris et conduit au gouverneur. +El-Mansour ordonna de le mettre en pièces devant les envoyés du +khalife El-Aziz, qu'il avait traînés à sa suite dans la campagne; des +esclaves nègres, après avoir dépecé le corps d'Abou-l'Fahm, le +firent cuire et en mangèrent les morceaux en leur présence. Les +envoyés reçurent alors licence de retourner au Caire; ils y arrivèrent +terrifiés et racontèrent à leur maître ce dont ils avaient +été témoins, déclarant qu' «<i>ils revenaient de chez des démons +mangeurs d'hommes et non d'un pays habité par des humains</i><a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a> +<a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote593" +name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593"> +(retour) </a> En-Nouéïri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.</blockquote> + +<p>Au mois de mai 988, El-Mansour rentra à Kaïrouan.</p> + +<p>L'année suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, réussit encore, +en se faisant passer pour un petit-fils d'El-Kaïm, à soulever +les Ketama. Mais cette révolte fut bientôt étouffée par El-Mansour +lui-même, qui fit mettre à mort l'imposteur et infligea de nouvelles +punitions à la tribu où ce dernier avait trouvé asile. De là, il se +porta à Tiharet en poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait +de se déclarer contre lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource +que de se jeter dans les bras des Mag'raoua. El-Mansour, après +être resté quelque temps à Tiharet, y laissa comme gouverneur +son frère Itoueft, puis il alla à Achir recevoir la soumission de +Saïd-ben-Khazroun, auquel il donna le commandement de Tobna. +Il rentra ensuite à Kaïrouan (989)<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a> +<a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote594" +name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259. El-Kaïrouani, p. 133.</blockquote> + +<p><span class="sc">Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade</span >; <span class="sc">luttes entre les +Mag'raoua et les Beni-Ifrene</span >.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, +resté seul chef des Mag'raoua, avait vu s'accroître son autorité et +son influence aux dépens de Yeddou-ben-Yâla. En 987, il fut appelé +à Cordoue par le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter +sur les chrétiens de grandes victoires. Bermude, roi de +Léon, avait vu jusqu'à sa capitale tomber aux mains des Musulmans +et n'avait conservé que quelques cantons voisins de la mer. +Le vizir fit à Ziri une réception princière.</p> + +<p>Yeddou aurait, paraît-il, été également invité à se rendre en +Espagne, mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains +de ses rivaux. Selon Ibn-Khaldoun, il se serait même écrié: «<i>Le +Vizir croit-il que l'onagre se laisse mener chez le dompteur de +chevaux</i>?» C'était la rupture définitive. Il leva l'étendard de la +révolte (991) et débuta en attaquant et dépouillant les tribus fidèles +aux Oméïades. Le gouverneur, Hassen-ben-Ahmed, réunit alors +une armée à laquelle se joignirent les contingents de Ziri, rentré +d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle; mais ce dernier avait +eu le temps de rassembler un grand nombre d'adhérents, avec +lesquels il vint courageusement à la rencontre de l'armée oméïade. +L'ayant attaquée, il la mit en déroute. Hassen et une masse de +guerriers mag'raoua restèrent sur le champ de bataille. Yeddou, +marchant alors sur Fès, enleva cette ville d'assaut et étendit son +autorité sur une partie des deux Mag'reb.</p> + +<p>A l'annonce de la défaite et de la mort de son lieutenant, le +vizir Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du +Mag'reb, avec ordre de reprendre Fès et d'en faire sa capitale. +Ziri s'occupa d'abord de rallier les débris de la milice oméïade, +puis il appela de nouveau ses Mag'raoua à la guerre. Sur ces entrefaites, +Abou-l'Behar, oncle d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, +avait échappé à la poursuite de son neveu, vint avec un assez +grand nombre d'adhérents se joindre à Ziri. Ces deux chefs attaquèrent +aussitôt Yeddou-ben-Yâla et, après une campagne sanglante, +dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois Fès, ils +finirent par rester maîtres du terrain, après avoir réduit Yeddou +au silence.</p> + +<p>Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur +de Tiharet pour les Fatemides, et son frère Atiya, avaient +achevé de détacher de l'autorité d'El-Mansour la région comprise +entre les monts Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer +la prière au nom du khalife oméïade. Comme ils avaient agi sous +l'impulsion d'Abou-l'Behar, le vizir espagnol, pour récompenser +celui-ci de ces importants résultats, dont il lui attribuait le mérite, +le nomma chef des contrées du Magreb central et laissa à Ziri le +commandement du Mag'reb extrême.</p> + +<p>Mais, peu de temps après, Khalouf, irrité de voir que la récompense +qu'il avait méritée avait été recueillie par un autre, abandonna +le parti des Oméïades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. +Ziri-ben-Atiya pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le +transfuge. N'ayant pu l'y décider, il se mit lui-même à sa poursuite, +l'atteignit, mit ses adhérents en déroute et le tua; Atiya +put s'échapper et se réfugier, suivi de quelques cavaliers, dans le +désert (novembre 991)<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a> +<a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote595" +name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221, 240, 241. +Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene</span >.--Débarrassé +de cet ennemi, Ziri, qui avait reçu à sa solde une partie +de ses adhérents, expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et +s'installa fortement à Fès avec ses Mag'raoua, auxquels il donna +les contrées environnantes. Le refus d'Abou-l'Behar de concourir +à la dernière campagne amena entre les deux chefs une mésintelligence +qui se transforma bientôt en conflit. Ils en vinrent aux +mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de chercher un +refuge auprès de la garnison oméïade de Ceuta. Il écrivit, de là, +à la cour d'Espagne, pour demander réparation; en même temps, +il envoyait un émissaire à Kaïrouan afin d'offrir sa soumission à +son neveu El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir oméïade, qui considérait +ce personnage comme un homme très influent qu'il tenait à +ménager, lui eut envoyé à Ceuta son propre secrétaire pour recevoir +ses explications et ses plaintes, Abou-l'Behar évita de le rencontrer +et, peu après, gagna le chemin de l'est.</p> + +<p>Aussitôt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda à Ziri le gouvernement +des deux Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri +vint alors attaquer Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la +contrée jusqu'à Tiharet, et le contraignit à la fuite. Ce chef, s'étant +rendu à Kaïrouan, fut bien accueilli par son neveu El-Mansour, +qui lui confia de nouveau le commandement de Tiharet.</p> + +<p>Maître enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya +y régna plutôt en prince indépendant, qu'en représentant des +khalifes de Cordoue. Après la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene +s'étaient ralliés autour de son neveu Habbous, mais bientôt ce +chef avait été, à son tour, assassiné, et le commandement avait +été pris par Ham-mama, petit-fils de Yâla, qui avait emmené les +débris de la tribu dans le territoire de Salé et était venu s'implanter +entre cette ville et Tedla.</p> + +<p>En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-même de l'inconvénient +qu'offrait la ville de Fès, comme capitale, en cas d'attaque, +fonda, près de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, où il s'établit avec sa +famille et ses trésors. En outre de la force de la position, il comptait +sur les montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il était +vaincu.</p> + +<p><span class="sc">Mort du gouverneur El-Mansour. Avènement de son fils Badis.</span >--Quelque +temps après, El-Mansour mourut à Kaïrouan (fin mars +996), et fut inhumé dans le grand château de Sabra; il avait régné +treize ans. Son fils Badis, qu'il avait précédemment désigné +comme héritier présomptif, lui succéda en prenant le nom d'<i>Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula</i>. +Il confia à ses deux oncles, Hammad et +Itoueft, les charges et les commandements les plus importants. +Ayant reçu du Caire un diplôme confirmant son élévation, Badis +se serait écrié: «Je liens ce royaume de mon père et de mon +grand-père: un diplôme ne peut me le donner, ni un rescrit me +le retirer<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a> +<a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>». Six mois après la mort d'El-Mansour, eut lieu +celle du khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah +lui succéda. C'était un enfant en bas âge, que les Ketama +proclamèrent sous la tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, +qui prit le titre d'<i>Ouacita</i>, ou de <i>Amin-ed-Daoula</i> (<i>intermédiaire</i> +ou <i>intendant de l'empire</i>).</p> + +<p>Dans les dernières années, la cour du Caire, loin de tenir rigueur +au vassal de Kaïrouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant +à elle et empêcher une rupture trop facile à prévoir. Parmi +les présents envoyés du Caire en 983 par le khalife à El-Mansour, +se trouvait un éléphant qui excita, à Kaïrouan, la curiosité publique +au plus haut degré et que le gouverneur eut soin de faire +figurer dans les fêtes<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a> +<a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote596" +name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596"> +(retour) </a> Baïnn, t. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote597" +name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597"> +(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et +suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile</span >.--Pendant que +l'Afrique était le théâtre de tous ces événements, la Sicile devenait +florissante sous le commandement des émirs kelbites. Djaber, +se livrant à la débauche et ayant laissé péricliter l'état, avait été +bientôt déposé par le khalife du Caire et remplacé par Djâfer-ben-Abd-Allah. +Celui-ci, après avoir gouverné avec intelligence et +équité, mourut en 986. Son frère et successeur, Abd-Allah, qui +suivit sa voie, eut également un règne très court. Après sa mort, +survenue en décembre 989, il fut remplacé par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. +Sous l'égide de ce prince, la Sicile, soumise et +tranquille, fleurit et devint le séjour favori des poètes et des lettrés.</p> + +<p>Vers la fin du <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle, les Byzantins reconquirent sans peine la +Calabre et la Pouille, et placèrent le siège de leur commandement +à Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientôt, les +exactions des Grecs indisposèrent les populations qui appelèrent +souvent à leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de +Sicile se trouvaient ramenés, pour ainsi dire, malgré eux, sur cette +terre d'Italie, où ils avaient combattu depuis près de deux siècles +sans conserver de leurs victoires de réels avantages matériels<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a> +<a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote598" +name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 330 et suiv. Elie de la Primaudaie, +<i>Arabes et Normands de Sicile</i>, p. 158.</blockquote> + +<p><span class="sc">Rupture de Ziri avec les Oméïades d'Espagne</span >.--Dans ces dernières +années, l'Espagne avait vu une tentative du souverain légitime +Hicham II, agissant sous l'impulsion de sa mère Aurore, +pour reprendre le pouvoir des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. +Cette femme ambitieuse et énergique avait compté sur l'émir des +Mag'raoua, le berbère Ziri-ben-Atiya, pour l'appuyer dans son +dessein, au milieu d'une cour efféminée et courbée sous le despotisme. +Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du prince +légitime dont il avait proclamé le nom en Afrique, en même temps +que la déchéance du Vizir.</p> + +<p>Mais le chef berbère avait compté sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer +et l'influence qu'il exerçait sur son souverain. Celui-ci n'avait +pas tardé à regretter son éclair d'énergie, et, de lui-même, +s'était replacé sous le joug. Le Vizir était sorti de cette épreuve +plus fort que jamais; pour en donner la preuve, il commença par +supprimer à Ziri tous ses subsides, puis il appela aux armes les +Berbères dépossédés: Beni-Khazer, Miknaça, Azdadja, Beni-Berzal, +etc.; il en forma une armée, destinée à opérer en Mag'reb, +et en confia le commandement à l'affranchi Ouadah. En même +temps, il prépara une expédition contre Bermude et tous ses +ennemis de la Péninsule. Cette fois, c'était la basilique de saint +Jacques de Compostelle, célèbre dans toute la chrétienté, qui +devait lui servir d'objectif (fin 996)<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a> +<a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote599" +name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 222 et suiv. Ibn-Khaldoun, +t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.</blockquote> +<a name="b13" id="b13"></a> +<br> + +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<h4>AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE<br> +ET EN SICILE.</h4> + +<p class="mid">997-1045.</p> + +<p>Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-ModalTer.--Victoires de Ziri-ben-Atiya +dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses oncles et +contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa par Hammad.--Espagne: +Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri, est +nommé gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les Berbères +et les chrétiens y prennent part.--Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn +en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun; Hammad se +déclare indépendant à la Kalaa.--Guerre entre Badis et Hammad.--Mort +de Badis, avènement d'El-Moëzz.--Conclusion de la paix entre El-Moëzz +et Hammad.--Espagne: Chute des Oméïades; l'edriside Ali-ben-Hammoud +monte sur le trône.--Anarchie en Espagne; fractionnement +de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Luttes +du sanhadjen El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli; +préludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les Mag'raoua +et les Beni-Ifrene.--Événements de Sicile et d'Italie; chute des Kelbites.--Exploits +des Normands en Italie et en Sicile; Robert Wiscard.--Rup-tureture +entre El-Moëzz et le hammadite El-Kaïd.</p> + +<p><span class="sc">Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer</span >.--En +rompant courageusement avec le vizir oméïade, Ziri avait peut-être +beaucoup présumé de ses forces; il se prépara néanmoins, de +son mieux, à lutter contre lui. Débarqué à Tanger, le général +Ouadah entra aussitôt en campagne (997). Pendant trois ou quatre +mois ce fut une série d'escarmouches sans action décisive; Ouadah +parvint alors à surprendre de nuit le camp de Ziri, près d'Azila, et +à s'en emparer. Le chef berbère dut opérer su retraite vers l'intérieur, +tandis que Nokour et Azila tombaient au pouvoir des troupes +oméïades.</p> + +<p>Ces succès étaient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, +et, comme Ziri avait repris l'offensive et forcé Ouadah à la retraite, +le vizir se décida à envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, +sous le commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et +vint lui-même s'établir à Algésiras, afin de surveiller de plus près +le départ des renforts. L'arrivée du fils du puissant vizir en Afrique +produisit le plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbères. +De toutes parts, les chefs des tribus, entraînant une partie de leurs +gens, désertèrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les étendards +oméïades.</p> + +<p>Malgré ces défections, Ziri, dont l'âme ne se laissait pas facilement +abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se +prépara, avec une armée fort nombreuse, à soutenir son choc. +Quand El-Modaffer eut réuni toutes les ressources dont il pouvait +disposer, il se mit en marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci +s'avança bravement à sa rencontre, et, en octobre 998, les deux +armées se heurtèrent au sud de Tanger. La bataille s'engagea aussitôt, +acharnée et meurtrière; longtemps, l'issue en demeura indécise; +enfin les troupes oméïades commençaient à plier, lorsque +Ziri, qui se trouvait au plus fort de l'action, fut frappé de trois +coups de lance par un de ses propres serviteurs, un nègre dont il +avait fait tuer le frère. Le meurtrier accourut aussitôt dans les rangs +ennemis porter la nouvelle de la mort de l'émir des Mag'raoua. +Cependant Ziri, bien que grièvement blessé au cou, n'était pas +tombé et son étendard tenait encore debout, de sorte qu'El-Modaffer +ne savait ce qu'il devait croire des rapports du transfuge ou du +témoignage de ses yeux. Ayant alors remarqué un certain désordre +parmi les Mag'raoua, il entraîna une dernière fois ses guerriers +dans une charge furieuse, et parvint à mettre en déroute l'ennemi.</p> + +<p>Les Mag'raoua et leurs alliés se dispersèrent dans tous les sens; +quant à Ziri, on le transporta tout sanglant à Fès, où se trouvait +alors sa famille; mais les habitants refusèrent de le recevoir, et ce +fut avec beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de +son harem. Ziri ne trouva de sécurité pour lui et les siens qu'en se +réfugiant dans les profondeurs du désert.</p> + +<p>Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Oméïades. Aussi, +lorsque la nouvelle en parvint à Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des +réjouissances publiques. Il envoya ensuite à son fils El-Modaffer +le diplôme de gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement +des provinces à ses principaux officiers, puis il s'occupa +de faire rentrer les contributions qu'il avait frappées sur les +populations rebelles. Sidjilmassa avait été évacuée par les Beni-Khazroun; +le gouverneur oméïade y envoya, pour le représenter, +un officier du nom de Hamid-ben-Yezel<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a> +<a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote600" +name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. III, p. 244 et suiv., 257. Kartas, p. 147 +et suiv. Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 235 et suiv. El-Bekri, +passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central</span >.--Lorsque +Ziri-ben-Atiya fut à peu près guéri de ses blessures, il rallia autour +de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dépossédées et +repartit en guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Oméïades, ce fut +contre les Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et +mit en déroute Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le +passage. Il vint alors assiéger Tiharet, où Itoueft s'était réfugié.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant à leur tête Makcen +et Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en état de révolte, et leur +exemple fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur +du commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar +restèrent fidèles au gouverneur. Ces graves événements +décidèrent Badis à marcher en personne contre les ennemis. En +999, il se porta sur Tiharet, débloqua cette ville et força Ziri à la +retraite; mais, en même temps, Felfoul-ben-Khazroun s'avançait +vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force fut à Badis de revenir sur +ses pas pour garantir le siège de son commandement, sans avoir +pu compléter sa victoire. Ziri reprit alors l'offensive, et après avoir +de nouveau défait Itoueft et Hammad, s'empara de Tiharet et de +Mecila, puis, se portant vers le nord, il conquit Chelif, Ténès et +Oran. Dans toutes ces villes, de même qu'à Tlemcen qu'il avait +conservée, il fit célébrer la prière au nom de Hicham II et de son +vizir.</p> + +<p>Encouragé par ses succès, Ziri pénétra au cœur du pays des +Sanhadja et vint mettre le siège devant Achir. En même temps, il +écrivit au vizir de Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires +et lui demander pardon de sa rébellion. Ceux des oncles de Badis +que Ziri avait recueillis furent chargés de porter le message en +Espagne. Ils y arrivèrent en l'an 1000 et furent bien reçus par +Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les fautes de Ziri; il rappela +son fils El-Modaffer, permit aux Beni-Ouanoudine de rentrer +à Sidjilmassa et nomma le général Ouadah gouverneur résidant à +Fès. Quant à Ziri, il lui abandonna le commandement des provinces +conquises dans le Mag'reb central<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a> +<a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote601" +name="footnote601"><b>Note 601: </b></a><a href="#footnotetag601"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260, 261. Kartas, +p. 147, 148. Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 237. Baïane, +passim.</blockquote> + +<p>Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En +Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun était venu mettre +le siège devant Bar'aï. De là il avait, dit-on, demandé des secours +en Orient au khalife fatemide, alors en froid avec le gouverneur +de Kaïrouan. Celui-ci lui aurait expédié Yahïa-ben-Hamdoun, +réfugié en Egypte depuis l'assassinat de son frère; mais ce chef, +accompagné de quelques troupes, n'aurait pu traverser le pays de +Barka, occupé par la tribu hilalienne des Beni-Korra, récemment +transportée de Syrie, et ainsi Felfoul serait demeuré réduit à ses +propres forces.</p> + +<p>Cependant, la panique était grande à Kaïrouan, et déjà l'on +barricadait les rues pour se défendre, mais Badis, arrivant à +marches forcées, obligea Felfoul à lever le siège de Bar'aï et à +rétrograder vers l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhérents, +se joignirent alors à Felfoul, et les confédérés firent une nouvelle +expédition contre Tebessa, mais ils furent repoussés. Makcen resta +seul avec Felfoul, ses autres frères étant allés rejoindre Ziri-ben-Atiya.</p> + +<p>En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement +et les mit en pleine déroute. Makcen et ses enfants, +étant tombés aux mains du vainqueur, furent livrés par lui à des +chiens affamés qui les mirent en pièces. Hammad poursuivit les +fuyards jusque dans le mont Chenoua, près de Cherchel, où ils +s'étaient réfugiés, et les obligea à se rendre, à la condition qu'on +leur permît de passer en Espagne.</p> + +<p><span class="sc">Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalaa par Hammad</span >.--Au +moment où Hammad obtenait ces succès, Ziri-ben-Atiya rendait +le dernier soupir sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assiégeait +depuis longtemps sans succès. On dit que sa mort fut causée +par les blessures que lui avait faites le nègre et qui s'étaient incomplètement +guéries. Son fils El-Moëzz prit alors le commandement +et offrit au gouvernement de Cordoue une forte somme d'argent, +avec son fils Moannecer comme otage, pour se faire nommer gouverneur +du Mag'reb.</p> + +<p>Mais Hammad s'avançait à marches forcées, et El-Moëzz ne +jugea pas prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout +devant lui et semblait précédé par la victoire. Achir délivrée, +Hamza et Mecila rentrèrent aussi au pouvoir du général sanhadjien, +qui rendit à l'empire ses anciennes limites. Il rasa un grand +nombre de villes infidèles ou difficiles à défendre et vint fonder, +dans les montagnes abruptes de Kiana, au nord de Mecila<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a> +<a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>, une +ville forte qu'il appela la Kalâa (le château), et qu'il peupla avec +les habitants des cités détruites.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote602" +name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602"> +(retour) </a> Les ruines de la Kalâa (Galâa, selon la prononciation locale) se +voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le bassin du +Hodna.</blockquote> + +<p>Badis, de son côté, n'était pas resté inactif; sans laisser de répit +à Felfoul, il l'avait contraint à se jeter dans le désert. Voyant sa +route coupée, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province +de Tripoli, alors en proie à l'anarchie, car le khalife du Caire +y envoyait des gouverneurs que son représentant de Kaïrouan refusait +de reconnaître. Il entra en maître à Tripoli, dont les +habitants l'accueillirent en libérateur. Un certain nombre de +Mag'raoua le rejoignirent dans cette localité<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a> +<a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>.</p> + +<p>La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des +milliers de victimes<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a> +<a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote603" +name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263. Kartas, p. 148. +El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, année 386.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote604" +name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604"> +(retour) </a> Ibn-er-Rakik, cité par les auteurs musulmans.</blockquote> + +<p><span class="sc">Espagne: Mort du vizir Ibn-Abou-Amer. El-Moezz, fils de Ziri, +est nommé gouverneur du Mag'reb</span >.--Dans le mois d'août 1002, +le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une +dernière expédition en Castille, mourut à Medina-Céli. Le rôle +qu'il a joué dans l'histoire des Musulmans d'Espagne est considérable; +par son indomptable énergie, il a retardé le démembrement +de l'empire oméïade, et, par son audacieuse activité, étendu ses +frontières jusqu'au cœur des pays chrétiens. Les Musulmans avaient +maintenant trois capitales: Léon, Pampelune et Barcelone; les +basiliques les plus célèbres avaient été pillées ou détruites, le culte +du Christ aboli. Aussi les populations chrétiennes accueillirent-elles +avec un soupir de soulagement la nouvelle de la mort du terrible +vizir.</p> + +<p>Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek, +et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, +car il sentait bien que, malgré l'apparence de la force, son pouvoir +était précaire et résultait surtout de la manière dont il l'exerçait. +A son arrivée à Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulevé et +réclamant à grands cris son souverain. Or, Hicham II ne tenait +nullement à se charger des soucis du gouvernement, et, grâce à +ces dispositions, le vizir parvint assez rapidement à faire reconnaître +son autorité. Suivant alors l'exemple de son père, il donna +tous ses soins à la <i>guerre sainte</i><a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a> +<a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>.</p> + +<p>El-Modaffer avait trouvé dans sa capitale l'ambassade envoyée +du Mag'reb par El-Moëzz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement +ses propositions, qui lui laissaient plus de liberté d'action +pour ses entreprises contre les chrétiens. Le général Ouadah fut +rappelé par lui de Fès, et il envoya à El-Moëzz un diplôme daté +d'août 1006, lui conférant le titre de gouverneur du Mag'reb pour +la dynastie oméïade<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a> +<a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>. Sidjilmassa resta sous l'autorité particulière +de Ouanoudine-ben-Kazroun.</p> + +<p>El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'établit alors à Fès et prit en +main la direction des affaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote605" +name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 238 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote606" +name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606"> +(retour) </a> Voir le texte de ce diplôme. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. III, p. 248, +249, 250.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les chrétiens y +prennent part</span >.--El-Modaffer était parvenu à rétablir la paix en +Espagne, et, sous sa direction, les affaires de l'empire musulman +continuaient à être florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre +1008). Il laissait un frère du nom d'Abd-er-Rahman, issu de +l'union de son père avec une chrétienne, fille d'un Sancho de Navarre +ou de Castille. Ce jeune homme était détesté, et on lui donnait +par dérision le nom de <i>Sanchol</i> (le petit Sancho). Plein de +présomption, il prétendait néanmoins se faire décerner le titre +d'héritier présomptif, que son père et son frère n'avaient osé +prendre; aussitôt la guerre civile éclata dans la péninsule. Des +ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II, proclamèrent, +comme son successeur, un arrière-petit-fils d'Abd-er-Rahman +III, nommé Mohammed, et ayant réuni une bande +d'hommes déterminés, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils +arrachèrent facilement à ce prince son acte d'abdication; le château +de Zahira tomba ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer +khalife sous le nom d'<i>El-Mehdi-b'Illah</i> (le dirigé par Dieu).</p> + +<p>Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait à Tolède, voulut +marcher à la tête de ses troupes, composées en grande partie de +Berbères, contre celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats +l'abandonnèrent. Peu après, il tombait aux mains de ses ennemis +et était massacré. Son cadavre fut mis en croix à Cordoue (1009).</p> + +<p>On croyait qu'après cette crise la tranquillité allait renaître; +malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualités nécessaires +pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientôt +Une nouvelle révolte éclata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, +nommé Hicham, se fit proclamer khalife, et, soutenu, principalement +par les Berbères, vint attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec +l'aide de la population de Cordoue, triompha de son compétiteur +et le fit décapiter. Un grand massacre des familles berbères suivit +cette victoire.</p> + +<p>Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Kaïrouan, qui s'était +précédemment réfugié en Espagne, rallia les Berbères, brûlant du +désir de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un +nouveau khalife, Soleïman, neveu du malheureux Hicham, sous le +nom d'<i>El-Mostaïn-l'Illah</i> (qui implore le secours de Dieu).</p> + +<p>Puis les Africains, conduits par ces chefs, allèrent s'emparer de +Medina-Céli; mais bientôt ils y furent bloqués et se virent réduits +à implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade +lui avait été envoyée par El-Mehdi dans le même but, avec +l'offre de lui abandonner de nombreuses places s'il l'aidait à écraser +son compétiteur. Ainsi, il avait suffi de quelques années de guerre +civile pour faire perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils +avaient obtenu sur les chrétiens par de longues années de luttes.</p> + +<p>Le comte de Castille se prononça pour les Berbères, leur envoya +un ravitaillement et vint, en personne, se joindre à eux avec ses +guerriers. Les confédérés marchèrent alors sur Cordoue (juillet +1009), défirent le général Ouadah, qui avait voulu les prendre à +revers, et furent bientôt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit +bravement à leur rencontre et leur offrit le combat. Il fut entièrement +défait; ses soldats furent massacrés par milliers, tandis que +Ouadah regagnait la frontière du nord et que le khalife cherchait +un refuge dans son palais. Voyant sa situation désespérée, El-Medhi +se décida à rendre le trône à Hicham II, qu'il avait fait passer +pour mort quelque temps auparavant. Mais les Berbères, victorieux, +n'étaient pas gens à tomber dans ce piège; ils entrèrent en +vainqueurs à Cordoue et, aidés des Castillans, mirent cette ville +au pillage. Zaoui put alors enlever le crâne de son père Ziri-ben-Menad +du crochet où il avait été ignominieusement suspendu, le +long de la muraille du château.</p> + +<p>El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolède; ses partisans étaient +encore nombreux; Ouadah, dans le nord, était en pourparlers avec +les comtes de Barcelone et d'Urgel. El-Mostaïn, ne pouvant retenir +les Castillans en les récompensant, comme il s'y était engagé, +par des cessions de territoire, ceux-ci regagnèrent, chargés de +butin, leur province. Sur ces entrefaites, Ouadah, accompagné +d'une armée catalane, commandée par les comtes Raymond et Ermengaud, +opéra sa jonction avec le Mehdi à Tolède. Puis, le khalife, +à la tête de toutes ses forces, marcha sur Cordoue, défit l'armée +d'El-Mostaïn et rentra en maître dans sa capitale, qui fut de +nouveau livrée au pillage par les Catalans (juin 1010).</p> + +<p>Les Berbères s'étaient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les +poursuivit, et, les ayant atteints près du confluent du Guadaira +avec le Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains +prirent une éclatante revanche. L'armée d'El-Mehdi fut mise en +déroute et plus de trois mille Catalans restèrent sur le champ de +bataille. Les survivants de l'armée chrétienne, rentrés à Cordoue, +s'y conduisirent avec une cruauté inouïe. Enfin les Catalans s'éloignèrent; +peu après, El-Mehdi tombait sous les coups des officiers +slaves à son service, qui rétablirent sur le trône Hicham II, ce +fantôme de khalife. Ouadah, un des chefs de la conspiration, s'adjugea +le poste de premier ministre<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a> +<a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote607" +name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 268 et suiv. Le même, <i>Recherches +sur l'hist. de l'Espagne</i>, t. I, p. 205 et suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, +p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne</span >.--Cette +révolution à Cordoue ne résolvait rien, car les Berbères, victorieux, +restaient dans le midi avec El-Mostaïn, et n'étaient nullement +disposés à se soumettre au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette +conjoncture, se tourna de nouveau vers le comte de Castille, en +implorant son secours; mais Sancho voulut au préalable des gages, +c'est-à-dire la remise entre ses mains des places conquises par Ibn-Abou-Amer, +menaçant, en cas de refus, de se joindre aux Berbères. +Ces conditions étaient dures; cependant Ouadah, ayant +perdu tout autre espoir de salut, se décida à les accepter. Dans le +mois de septembre 1010, fut signé le traité qui rendait aux chrétiens +presque toutes les conquêtes des règnes précédents.</p> + +<p>Cependant les Berbères avaient repris la campagne; durant l'automne +et l'hiver suivants, ils répandirent dans toutes les provinces +musulmanes la dévastation et la mort. Cordoue fut bloquée, et la +peste vint bientôt joindre ses ravages à ceux de la guerre. Dans le +mois d'octobre 1011, Ouadah fut mis à mort par les soldats révoltés. +Cependant Cordoue resta encore aux mains des soldats slaves jusqu'au +mois d'avril 1013. Quant aux Castillans, ils étaient rentrés, +sans coup férir, en possession de leurs provinces, et ne paraissent +pas s'être souciés de tenir strictement leurs promesses.</p> + +<p>Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbères; la plus +horrible boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les +conséquences de leur succès. Soleïman-el-Mostaïn restait enfin +maître du pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle +abdication. «Le triomphe des Berbères, dit M. Dozy, porta +le dernier coup à l'unité de l'empire. Les généraux slaves s'emparèrent +des grandes villes de l'est; les chefs berbères, auxquels les +Amirides (vizirs) avaient donné des fiefs et des provinces à gouverner, +jouissaient aussi d'une indépendance complète, et le peu +de familles arabes qui étaient encore assez puissantes pour se faire +valoir n'obéissaient pas davantage au nouveau khalife<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a> +<a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>.»</p> + +<p>En Espagne comme en Afrique, l'élément berbère reprenait la +prépondérance, au détriment des petits-fils des conquérants arabes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote608" +name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608"> +(retour) </a> <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 212.</blockquote> + +<p><span class="sc">Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare +indépendant à la Kalaa</span >.--Pendant que l'Espagne était le théâtre +de ces événements, sur lesquels nous nous sommes étendus en raison +de leur importance pour l'histoire de la domination musulmane +dans la Péninsule, les Berbères d'Afrique voyaient leur puissance +s'affaiblir par l'anarchie, au moment où l'union leur aurait +été si nécessaire pour résister à l'invasion hilalienne près de +s'abattre sur eux.</p> + +<p>Badis avait lutté en vain pour anéantir le royaume mag'raouien +fondé à Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait résisté avec +avantage et était parvenu à conserver le pays conquis. Abandonné +par le khalife fatemide du Caire, il avait proclamé la suzeraineté +des Oméïades et était mort en l'an 1010. Son frère Ouerrou avait +recueilli son héritage et offert sa soumission à Badis, mais bientôt +la guerre avait recommencé dans la Tripolitaine et le Djerid entre +lui, plusieurs de ses parents et les officiers sanhadjiens. En vain +le gouverneur essaya de s'interposer et de rétablir la paix, Ouerrou +conserva Tripoli et y commanda en chef indépendant.</p> + +<p>Dans le Mag'reb central, la situation était autrement grave. +Hammad, après avoir soumis la partie occidentale de l'empire +sanhadjien, s'était occupé activement de la construction de sa capitale; +bientôt la Kalâa, peuplée des meilleurs artisans et ornée +des richesses enlevées aux villes voisines, était devenue une cité +de premier ordre. Son fondateur y commandait en roi, exerçant +une autorité indépendante sur le Zab, Constantine et le pays propre +des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne capitale. D'après M. de Mas-Latrie<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a> +<a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>, +un groupe important de Berbères chrétiens contribua à +former la population de la Kalâa. Des privilèges leur furent accordés +pour le libre exercice de leur culte et un évêque leur fut donné +plus tard par le pape Grégoire VII. Les historiens musulmans +sont muets sur ce point.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote609" +name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609"> +(retour) </a> <i>Traités de paix et de commerce concernant les relations des Chrétiens +avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age</i> t. I, p. 52 et suiv.</blockquote> + +<p>La jalousie de Badis, excitée par les ennemis de son oncle, qui +présentaient le fondateur de la Kalâa comme visant à l'indépendance, +ne tarda pas à amener entre eux une rupture. El-Moëzz, +fils de Badis, venait d'être reconnu par le khalife comme héritier +présomptif de son père; celui-ci invita alors son oncle Hammad à +remettre au jeune prince le commandement de la région de Constantine.</p> + +<p>Cette décision, qui cachait peu les sentiments de défiance de +Badis, fut très mal accueillie par Hammad. Il y répondit par un +refus formel. En même temps, il se déclara indépendant, répudia +hautement la suzeraineté des Fatemides, massacra leurs partisans +et fit proclamer dans les mosquées la suprématie des Abbassides. +La doctrine chiaïte fut proscrite de ses états et le culte sonnite +déclaré seul orthodoxe (1014)<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a> +<a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>. La réaction des Sonnites contre les +Chiaïtes commença à se manifester dans les villes habitées par des +populations d'origine arabe. L'entourage même du jeune El-Moëzz +ressentit les effets de ce mouvement des esprits, le précepteur du +prince étant orthodoxe. Bientôt un massacre général des Chiaïtes +eut lieu en Ifrikiya<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a> +<a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote610" +name="footnote610"><b>Note 610: </b></a><a href="#footnotetag610"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264. El-Kaïrouani, +p. 136, 137.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote611" +name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611"> +(retour) </a> Ibn-el-Athir, année 407.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis</span >. <span class="sc">Avènement +d'El-Moezz</span >.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en +Ifrikiya, à la tête de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes +et de quelques Zenètes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint +enlever la ville de Badja, à l'ouest de Tunis. Badis envoya contre +lui son oncle Brahim; mais celui-ci passa du côté de son frère, +et le gouverneur n'eut d'autre ressource que de se mettre lui-même +à la tête de ses troupes. A son approche, l'armée envahissante +se débanda et Hammad se vit contraint de fuir. Il se réfugia +d'une traite derrière le Chelif.</p> + +<p>Badis le poursuivit l'épée dans les reins, entra en vainqueur à +Achir, pénétra dans les hauts plateaux, reçut la soumission des +tribus zenètes, telles que les Beni-Toudjine, et s'avança jusqu'au +plateau de Seressou. Renforcé par un contingent de trois mille +Beni-Toudjine, commandés par Yedder, fils de leur chef Lokmane, +le gouverneur descendit dans la plaine, passa le Chelif et attaqua +son oncle Hammad qui l'attendait dans une position retranchée. +Cette fois encore, la victoire se prononça pour Badis, une partie +des adhérents de son compétiteur l'ayant abandonné et le reste +ayant été facilement dispersé.</p> + +<p>Hammad se réfugia, non sans peine, dans sa Kalâa, mais Badis +ne tarda pas à venir camper dans la plaine de Mecila, et, de là, fit +commencer le blocus de la capitale de son oncle. Pendant les opérations +de ce siège; Badis mourut subitement dans sa tente +(juin 1016). Comme la peste avait reparu en Afrique, il est possible +qu'il succomba au fléau. Cet événement porta le désordre +dans l'armée assiégeante composée d'éléments hétérogènes; les +auxiliaires s'étant débandés, la Kalâa fut débloquée. Les officiers +proclamèrent le jeune El-Moëzz, fils de Badis, âgé seulement de +huit ans, et le conduisirent à Kaïrouan pendant que son oncle +Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent +rapportés à Kaïrouan, puis on procéda à l'inauguration de son successeur +dont l'extrême jeunesse allait favoriser si bien les projets +ambitieux de son grand-oncle. El-Moëzz reçut d'Orient un diplôme +où le titre de <i>Cherf-ed-Daoula</i> (noblesse de l'empire) lui était +donné<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a> +<a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote612" +name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612"> +(retour) </a> Ibn-el-Athir, année 403.</blockquote> + +<p><span class="sc">Conclusion de la paix entre El-Moezz et Hammad</span >.--Hammad +avait repris vigoureusement l'offensive; après être rentré en possession +de son ancien territoire, il vint mettre le siège devant +Bar'aï. Mais il avait trop présumé de ses forces; son neveu ayant +marché contre lui le mit en déroute et le réduisit encore à la dernière +extrémité (1017). Hammad s'était réfugié derrière les remparts +de sa Kalâa, tandis que le vainqueur s'avançait jusqu'à Sétif; +il fit proposer à celui-ci un arrangement que le jeune El-Moëzz, +bien conseillé, refusa.</p> + +<p>Le gouverneur était rentré à Kaïrouan, mais la situation de son +grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonné de tous, +sans argent, il se décida à faire une nouvelle démarche auprès de +son petit-neveu et lui dépêcha en Ifrikiya son propre fils El-Kaïd, +porteur de riches présents. L'ambassade fut accueillie avec de +grands honneurs et, enfin, on arriva à conclure un traité de paix +par lequel Hammad reçut le gouvernement du Zab et du pays des +Sanhadja, avec les villes de Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout +ce qu'il pourrait conquérir à l'ouest. C'était la consécration du +démembrement de l'empire fondé par Bologguine. El-Kaïd reçut +aussi un commandement et revint à la Kalâa avec des cadeaux +somptueux pour son père (1017).</p> + +<p><span class="sc">Espagne, chute des Oméïades: l'édriside Ali-ben-Hammoud monte +sur le trône</span >.--Pendant que ces événements se passaient en +Afrique, l'Espagne était le théâtre d'une nouvelle révolution. El-Mostaïn, +parvenu au trône avec l'appui des Berbères et des chrétiens, +n'avait aucune sympathie parmi la population musulmane +espagnole; quant aux Berbères, ils ne lui accordaient qu'une confiance +relative et ne reconnaissaient, en réalité, que leurs propres +chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur de Grenade, +et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient +la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un élément +important dans l'armée, conservaient toute leur fidélité à +Hicham II, bien qu'en réalité personne ne sût s'il était encore +vivant.</p> + +<p>Khéïrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec Ali-ben-Hammoud, +celui-ci traversa le détroit, à la tête de ses partisans, +avec l'aide de son frère Kacem, gouverneur d'Algésiras; +après avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. +Zaoui se prononça aussitôt pour lui. Le 1<sup >er</sup> juillet 1016, Ali-ben-Hammoud +entra en maître à Cordoue. El-Mostaïn et ses +parents furent mis à mort, et, quand on eut acquis la certitude +que Hicham n'existait plus, tout le monde se rallia à Ali, qui fut +proclamé khalife, sous le nom d'<i>El-Metaoukkel-li-Dïne-Allah</i> +(celui qui s'appuie sur la religion de Dieu). Ainsi finit la dynastie +oméïade, qui régnait sur l'Espagne depuis près de trois siècles et +qui avait donné à l'empire musulman de si beaux jours de gloire. +Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine cherifienne, +était devenue berbère, et qui lui-même ne parlait que très mal +l'arabe, monta sur le trône de Cordoue.</p> + +<p>Ali avait espéré, paraît-il, rendre à l'Espagne la paix et le bonheur, +mais il comptait sans les factions. Khéïrane, le chef des +Slaves, voulut jouer le rôle de premier ministre tout-puissant; +mais le prince edriside n'entendait nullement partager son autorité. +Déçu dans ses espérances, le chef des Slaves se mit à conspirer +et entraîna dans son parti ses compatriotes et les Andalous. +Il fallait un khalife: on trouva un petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, +que l'on para de ce titre. Moundir, ouali de Saragosse, soutenu par +son allié Raymond, comte de Barcelone, se joignit aux rebelles et, +au printemps de l'année 1017, tous marchèrent contre le souverain. +Ali, qui jusque là avait écarté les Berbères et résisté à leurs +prétentions, se jeta dans leurs bras et, avec leur appui, triompha +sans peine de ses ennemis. Dès lors, il renonça à faire le bonheur +des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses bonnes intentions; +le pays fut livré de nouveau à la tyrannie des Berbères, et le khalife +donna lui-même l'exemple de l'avidité et de la cruauté. Peu +de temps après, il fut assassiné par trois Slaves, au moment où il +préparait une grande expédition (17 avril 1018)<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a> +<a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote613" +name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613"> +(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 313 et suiv. Ibn-Khaldoun, +t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. <i>Idricides</i>. El-Marrakchi +(éd. Dozy), p. 42 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman</span >.--Ali +laissa deux fils, dont l'aîné, Yahïa, était gouverneur de Ceuta, +mais Kacem, frère d'Ali, avait une plus grande notoriété et ce fut +lui que les Berbères proclamèrent. De leur côté, Kheïrane et +Moundir élirent le petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman +IV, avec le titre d'<i>El-Mortada</i> (l'agréé de Dieu). Zaoui, +le sanhadjien, dont la puissance était grande, restait dans l'expectative. +Les adhérents du prétendant oméïade essayèrent de l'entraîner +dans leur parti et, n'ayant pu y parvenir, marchèrent contre +lui, mais ils furent défaits et, peu après, El-Mortada était assassiné +par ses partisans. Kacem, resté ainsi seul maître du pouvoir, +essaya de rendre un peu de tranquillité à la malheureuse Espagne. +Pour cela, il fit la paix avec Kheïrane et les principaux chefs slaves +et andalous et leur donna le commandement de villes ou de provinces, +où ils s'établirent en maîtres. Ainsi la paix ne s'obtenait +que par le morcellement de l'empire musulman.</p> + +<p>Vers cette époque (1020), Zaoui abandonna le commandement +de la province de Grenade à son fils et rentra à Kaïrouan, après +une absence de vingt années; il y fut reçu avec de grands honneurs +par son neveu El-Moëzz<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a> +<a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote614" +name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.</blockquote> + +<p>Mais bientôt, Yahïa, fils d'Ali, leva l'étendard de la révolte et, +soutenu par les Berbères et les Slaves, marcha sur la capitale. +Abandonné de tous, Kacem dut céder la place (août 1021). Yahïa +ne tarda pas à éprouver à son tour le même revers de fortune, et +Kacem remonta sur le trône (février 1023). Dès lors, la guerre devint +incessante entre les Edrisides, et s'étendit jusqu'au Mag'reb +où un de leurs parents, du nom d'Edris, allié à Yahïa, parvint à +s'emparer de Tanger. L'Espagne se trouva encore livrée aux fureurs +de la guerre civile. Yahïa, ayant triomphé une dernière fois de +son oncle, le tint dans une étroite captivité; mais alors, les Cordouans, +profitant de ce que Yahïa avait choisi Malaga comme résidence, +proclamèrent un prince oméïade, Abd-er-Rahman V, sous +le nom d'<i>El-Mostad'hir</i>: c'était la réaction de la noblesse arabe +contre l'élément berbère. Mais cette société caduque et corrompue +était incapable de se gouverner; bientôt une nouvelle sédition +renversa El-Mostad'hir et le remplaça par El-Moktafa, sans pour +cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se décidèrent à +appeler chez eux Yahïa, afin de mettre un terme à cette anarchie. +Yahïa leur envoya un de ses généraux (novembre 1025). Quelques +mois après, une nouvelle émeute plaçait sur le trône de Cordoue +un souverain éphémère du nom de Hicham III, appartenant à la +famille oméïade<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a> +<a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote615" +name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, +t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene</span >.--Dans le +Mag'reb, El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, +ayant voulu arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, +qui s'étaient déclarés indépendants, avait été entièrement défait +et contraint de rentrer dans Fès, après avoir perdu presque toute +son armée (1016). Dès lors la puissance des Mag'raoua de Fès fut +contrebalancée par celle de leurs cousins du sud. Ils se firent une +guerre incessante, dont le résultat fut préjudiciable à El-Moëzz. +Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la vallée de la Moulouïa, +mit des officiers dans toutes les places fortes et vint même enlever +Sofraoua, une des dépendances de Fès. En 1026, El-Moëzz cessa +de vivre et fut remplacé par son cousin Hammama. Sous l'énergique +direction de ce chef, les Mag'raoua se relevèrent de leurs +humiliations en faisant subir de nombreuses défaites aux Beni-Khazroun +de Sidjilmassa.</p> + +<p>Les Beni-Ifrene étaient, en partie, passés en Espagne; mais un +groupe important, resté dans le Mag'reb, se réunit à Tlemcen, +autour des descendants de Yeddou-ben-Yâla. Après avoir étendu +de nouveau leur autorité sur le Mag'reb central, ils attaquèrent +les Mag'raoua de Fès, mais sans réussir à les vaincre; conduits +par leur chef Temim, petit-fils de Yâla, ils se portèrent alors sur +Salé, enlevèrent cette ville et, de là, allèrent guerroyer contre les +Berg'ouata hérétiques<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a> +<a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote616" +name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235, 257, 271. El-Bekri, +passim.</blockquote> + +<p><span class="sc">Luttes du Sanhadjien El-Moezz contre les Beni-Khazroun de +Tripoli. Préludes de sa rupture avec les Fatemides</span >.--En Ifrikiya, +la puissance du gouverneur sanhadjien continuait à décliner. +Renonçant, pour ainsi dire, aux régions de l'ouest, abandonnées +de fait à Hammad, El-Moëzz ne s'occupait guère que des +Beni-Khazroun de la province de Tripoli. L'anarchie y était en +permanence. Ouerrou, frère de Felfoul, étant mort en 1015, son +fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zenètes, mais +ces Berbères se divisèrent, et une partie suivit les étendards de +Khazroun, frère de Ouerrou.</p> + +<p>Après une courte lutte, celui-ci resta maître de l'autorité et +entraîna ses adhérents à des incursions sur les territoires de Gabès +et de Tripoli, où un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, +commandait pour El-Moëzz. En 1026, cet Abd-Allah, dont +le frère venait d'être mis à mort à Kaïrouan, par l'ordre du +gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli à Khalifa, chef des +Zenètes, et celui-ci, étant ainsi devenu maître de cette place, +en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui s'y +trouvaient.</p> + +<p>El-Moëzz, bien qu'ayant été élevé dans les principes de la doctrine +chiaïte, s'était rattaché à la secte de Malek et n'avait pas +tardé à persécuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehdïa, à +Kaïrouan, les Chiaïtes étaient poursuivis, molestés, torturés même. +Leur sang avait coulé à flots et ces mauvais traitements les +avaient forcés, en maints endroits, à l'exil volontaire. La Sicile +et l'Orient avaient vu arriver ces malheureux dans le plus triste +état. Cette attitude n'était rien moins que la révolte contre +les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui régnait alors, +essaya de ramener à l'obéissance son représentant de Kaïrouan, +en le comblant de cadeaux; il ne réussit qu'à retarder une rupture +inévitable.</p> + +<p>Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports +avec la cour du Caire et reçut du khalife un diplôme lui conférant +le commandement de la Tripolitaine. C'était, entre les deux +cours, un échange d'hostilités indirectes, prélude d'actes plus +décisifs.</p> + +<p>En 1028, Hammad mourut à la Kalâa, et fut remplacé par son +fils El-Kaïd, qui confia à ses frères les grands commandements de +son empire. Les bons rapports continuèrent pendant quelque temps +entre lui et son cousin de Kaïrouan, mais, de ce côté aussi, une +rupture était imminente<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a> +<a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote617" +name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t. III, p. 266, 267. +El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, +t. II, p. 357 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene</span >.--A Fès, Ham-mama, +roi des Mag'raoua, continuait à régner au milieu d'une cour +brillante, et, pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commandés par +Temim, guerroyaient contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. +En 1033, ils vinrent, avec l'aide d'autres tribus zenètes, +mettre le siège devant Fès. Le chef des Mag'raoua leur livra une +grande bataille sous les murs de la ville; mais, après une lutte +acharnée où tombèrent ses meilleurs guerriers, il fut entièrement +défait. Les Beni-Ifrene entrèrent victorieux à Fès, qu'ils mirent au +pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur convoitise, car il +était rempli de richesses; les vainqueurs massacrèrent les hommes +et réduisirent les femmes en esclavage.</p> + +<p>Temim s'installa en souverain dans Fès, tandis que Hammama +se réfugiait à Oudjda et s'occupait avec activité à réunir ses +adhérents, afin de prendre sa revanche. Peu de temps après, il fut +en mesure de commencer les hostilités et, en 1038, il arrachait sa +capitale des mains des Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrèrent dans leurs +anciens territoires; Temim se retrancha à Chella<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a> +<a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote618" +name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618"> +(retour) </a> Le Kartas donne pour date à cet événement l'année 1041. Nous +adoptons la date et la leçon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus probables.</blockquote> + +<p>Après cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre +d'autres conquêtes. A la tête d'une armée zenatienne, il +se mit en marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. +El-Kaïd, seigneur de la Kalâa, s'avança à sa rencontre; mais, se +sentant moins fort, il n'osa pas engager le combat, et préféra employer +l'intrigue et la corruption pour détourner les adhérents de +son adversaire. Abandonné par son armée, Hammama n'eut bientôt +d'autre parti à prendre que d'accepter la paix et de rentrer +chez lui. Il mourut l'année suivante (1040), laissant le pouvoir à +son fils; mais la guerre civile divisa alors les Mag'raoua; et Fès fut, +pendant de longues années, le théâtre de luttes et de compétitions +dans lesquelles les forces des Mag'raoua s'épuisèrent.</p> + +<p><span class="sc">Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites</span >.--Absorbés +par l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu +de vue la Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas +afin de passer une rapide revue des événements survenus dans ces +contrées.</p> + +<p>La Sicile, indépendante de fait sous les émirs kelbites, qui reconnaissaient +pour la forme l'autorité des khalifes fatemides, profita +d'une période de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres +et les arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'étaient reportées +sur l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient été pillées +par les Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint +au secours de Bari, assiégée par le renégat Safi, et força les Musulmans +à la retraite. En 1005, les Pisans remportèrent l'importante +bataille navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur +revanche, s'emparèrent de Cosenza.</p> + +<p>En 1015, une expédition musulmane assiégeait Salerne, et cette +ville, pour éviter de plus grands maux, se disposait à accepter les +exigences des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant +de Terre sainte, qui se trouvaient de passage dans la localité, +scandalisés de voir des chrétiens ainsi malmenés par des infidèles, +entraînèrent à leur suite quelques hommes de cœur et forcèrent +les Musulmans à se rembarquer, après avoir pillé leur camp. Refusant +ensuite toutes les offres qui leur étaient faites, ils continuèrent +leur chemin. Mais le prince de Salerne les fit accompagner +par un envoyé chargé de ramener des champions de leur pays, en +les attirant par les promesses les plus séduisantes.</p> + +<p>Le caïd de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant été frappé d'hémiplégie, +avait résigné quelque temps auparavant le pouvoir entre +les mains de son fils Djâfer, qui avait reçu d'El-Hakem l'investiture, +avec le titre de <i>Seïf-ed-Daoula</i>. En 1015, Ali, frère de Djâfer, +appuyé par les Berbères, se mit en état de révolte, mais il fut +vaincu et tué par son frère, qui expulsa une masse de Berbères de +l'île. Djâfer, vivant dans le luxe, abandonna la direction des affaires +à l'Africain Hassan, de Bar'aï, et ce ministre, pour subvenir aux +dépenses de son maître, ne trouva rien de mieux que d'augmenter +les impôts, en percevant le cinquième sur les fruits, alors que les +terres étaient déjà grevées d'une taxe foncière. Il en résulta une +révolte générale (mai 1019). Djâfer fut déposé, transporté en Egypte +et remplacé par son frère Ahmed-ben-el-Akehal.</p> + +<p>Le nouveau gouverneur, après avoir rétabli la paix en Sicile, +entreprit des expéditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait +tenu sous le joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, +se prépara, malgré ses soixante-huit ans, à faire une descente +en Sicile. Son aide de camp Oreste le précéda avec une nombreuse +armée et chassa de Calabre tous les Musulmans; il attendait +l'empereur pour passer en Sicile lorsque celui-ci mourut (décembre +1025).</p> + +<p>Averti du péril qui menaçait la Sicile, El-Moëzz offrit son aide +à El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoyée d'Afrique fut +détruite par une tempête (1026). Oreste, débarqué en Sicile, ne sut +pas tirer parti des circonstances; il laissa affaiblir son armée par la +maladie et, lorsque les Musulmans attaquèrent, il se trouva hors +d'état de leur résister.</p> + +<p>Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les +flottes combinées d'El-Moëzz et d'El-Akehal sillonnèrent alors les +mers du Levant et allèrent porter le ravage sur les côtes d'Illyrie, +des îles de la Grèce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la +Méditerranée, les chrétiens, oubliant leurs dissensions particulières, +s'unissaient partout pour combattre l'influence musulmane. +C'est ainsi que les Pisans, aidés sans doute des Génois, armèrent +en 1034 une flotte imposante et effectuèrent une descente en +Afrique. Bône, objectif de l'expédition, fut prise et pillée par les +chrétiens. En 1035, la cour de Byzance envoya des ambassadeurs +à El-Moëzz pour traiter de la paix. Sur ces entrefaites, une révolte +éclata en Sicile contre El-Akehal, qui avait voulu encore augmenter +les impôts pour subvenir aux frais de la guerre. La situation +devenant périlleuse, ce prince se hâta de faire la paix avec l'empire +et d'accepter le titre de <i>maître</i>, qui impliquait une sorte de +vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins, tandis que +les rebelles appelaient à leur aide El-Moëzz.</p> + +<p>Le gouverneur de Kaïrouan leur envoya son propre fils Abd-Allah, +avec trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036, +Léon Opus, qui commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir +le nouveau vassal de l'empire et défit l'armée berbère; mais, +craignant des embûches, il ne profita pas de sa victoire et rentra +en Italie, accompagné de quinze mille chrétiens qui avaient suivi +sa fortune. Bientôt El-Akehal fut assassiné, et Abd-Allah resta seul +maître de l'autorité<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a> +<a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote619" +name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 341 et suiv. Élie de la Primaudaie, +<i>Arabes et Normands</i>, p. 159 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard</span >.--Nous +avons vu que le prince de Salerne, enthousiasmé des exploits +des Normands, avait député une ambassade pour décider +leurs compatriotes à lui prêter l'appui de leurs bras. Son appel fut +entendu, et bientôt une petite compagnie d'aventuriers normands +arriva en Italie, sous la conduite d'un certain Drengot (1017). +Présentés au pape Benoît VIII, ils furent encouragés par le pontife +à lutter contre les Byzantins, qui se rendaient odieux par leur +tyrannie et dont l'ambition portait ombrage à tous les souverains +de l'Italie centrale. Après avoir, tout d'abord, infligé aux +Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent à leur +tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement éprouvés +par le fer de l'ennemi. Le katapan Boïannès les expulsa de +toutes leurs conquêtes et rétablit l'autorité de l'empire jusque sur +l'Apulie.</p> + +<p>Le pape Benoît VIII appela alors à son aide l'empereur Henri II, +qui envahit l'Italie à la tête d'une nombreuse armée; les Normands +se joignirent à lui et l'aidèrent à triompher des Grecs. Mais bientôt +l'armée allemande reprit la route de son pays, et les Normands +demeurèrent livrés à eux-mêmes sans ressources, et se virent +forcés de vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou +aux républiques qui voudraient bien les employer.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe +commandée par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des +environs de Coutances, nommé Tancrède de Hauteville, qui, à +défaut d'autre patrimoine, avait donné à ses douze fils l'éducation +militaire de son temps. C'était un puissant renfort que de tels +hommes, et, comme la guerre venait d'éclater entre le prince de +Salerne et celui de Capoue, ils trouvèrent immédiatement à s'employer. +Plus tard, ils s'attachèrent aux uns et aux autres avec des +chances diverses.</p> + +<p>Vers 1036, le général Georges Maniakès débarqua en Italie à la +tête d'une armée byzantine considérable; il réussit à s'adjoindre +les Normands du comté de Salerne et passa en Sicile (1038). +Débarqués à Messine, les chrétiens ne tardèrent pas à rencontrer +les Musulmans; ils les mirent en déroute, après un rude +combat, dans lequel Guillaume <i>Bras de fer</i>, un des fils de Tancrède, +fit des prodiges de valeur à la tête des Normands. Messine +capitule; puis on assiège Rametta, où les Musulmans ont concentré +leurs forces. Maniakès triomphe sur tous les points. Les +chrétiens mettent alors le siège devant Syracuse; mais cette ville +résiste avec énergie. Abd-Allah reçoit des renforts d'Afrique et +porte son camp sur les plateaux de Traïana, au nord de l'Etna. +Mais l'habile Maniakès, secondé par les Normands, met encore +une fois en déroute les Musulmans.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, une brouille étant survenue entre Maniakès +et le Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie +normande, ce chef ramena ses hommes en Italie et appela le +peuple aux armes contre les Byzantins. Cependant Syracuse était +tombée aux mains du général grec, et bientôt il allait achever la +conquête de toute l'île, lorsque, par suite d'intrigues, il fut rappelé +en Orient et jeté dans les fers. La révolte éclata dans la +Pouille sous l'impulsion des Normands; une partie des troupes +impériales furent rappelées de Sicile et les Musulmans respirèrent.</p> + +<p>En 1040, les Musulmans se lancent également dans la rébellion, +et Abd-Allah, après avoir vu tomber la plupart de ses adhérents, +est contraint de rentrer à Kaïrouan, en abandonnant la Sicile à son +compétiteur Simsam, frère d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientôt +expulsés de l'île (1042). Mais la Sicile se divise en un grand +nombre de principautés indépendantes, obéissant à des officiers +d'origine diverse, souvent obscure.</p> + +<p>En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succès et +conquis un vaste territoire dont ils s'étaient partagé les villes. +Amalfi, neutralisée, devint la capitale de ce petit royaume, et +Guillaume en fut nommé chef, sous le nom de comte de la Pouille. +Mais en 1042, Maniakès, qui avait recouvré la liberté, reparut en +Italie, et, comme toujours, la victoire couronna ses armes. Par +bonheur pour les Normands, il se fit proclamer empereur et passa +en Grèce, où il fut tué par surprise. La ligue normande acquit dès +lors une grande puissance. A la mort de Guillaume, survenue en +1046, les frères de Hauteville se disputèrent sa succession, et la +ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nommé Robert, +arrivé depuis peu en Italie, ayant trouvé tous les bons postes +occupés, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son +esprit; il reçut pour cela le surnom de <i>Wiscard</i> ou Guiscard (fort +et prudent). Après avoir guerroyé avec succès en Calabre, il se +forma un groupe de compagnons dévoués et courageux. Nous +verrons avant peu quel parti il en tira.</p> + +<p>Quelques années plus tard, les forces combinées de Gènes, de +Pise et du Saint-Siège parviennent à expulser les Musulmans de +la Sardaigne (1050). Cette île obéissait aux émirs espagnols et la +lutte avait duré de longues années<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a> +<a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote620" +name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620"> +(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 367 et suiv. Élie de la Primaudaie, +<i>Arabes et Normands</i>, p. 166 et suiv. De Mas Latrie, <i>Traités +de paix, etc.</i>, p. 21 et suiv.</blockquote> + +<p><span class="sc">Rupture entre El-Moezz et le Hammadite El-Kaïd</span >.--Pendant +que l'Italie et la Sicile étaient le théâtre de ces événements, une +rupture, depuis longtemps imminente, éclatait entre El-Moëzz et +son parent El-Kaïd, de la Kalâa, qui s'était rendu entièrement +indépendant du gouverneur de Kaïrouan. Par esprit d'opposition, +El-Kaïd refusait en outre de suivre El-Moëzz dans son hostilité +contre les khalifes du Caire.</p> + +<p>Le gouverneur, s'étant mis à la tête de ses troupes, vint lui-même +assiéger la Kalâa; mais cette place, par sa forte position, +défiait toute surprise. Aussi, après l'avoir tenue longtemps bloqués, +El-Moëzz se décida-t-il à signer avec El-Kaïd une sorte de +trêve. Il leva le siège, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla +guerroyer du côté d'Achir (1042-43).</p> + +<p>Comme en Sicile, comme en Espagne, la désunion des Musulmans +d'Afrique, en paralysant leurs forces, allait avoir les conséquences +les plus graves et favoriser l'arrivée d'un nouvel élément +ethnographique<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a> +<a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote621" +name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621"> +(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.</blockquote> +<br><br> + +<p class="mid">FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE </p> + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale +(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE *** + +***** This file should be named 27970-h.htm or 27970-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/9/7/27970/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/27970-h/images/01.jpg b/27970-h/images/01.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1460926 --- /dev/null +++ b/27970-h/images/01.jpg diff --git a/27970-h/images/02.jpg b/27970-h/images/02.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..912ebf1 --- /dev/null +++ b/27970-h/images/02.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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