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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
+(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)
+
+Author: Ernest Mercier
+
+Release Date: February 2, 2009 [EBook #27970]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE
+
+L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
+
+(BERBÉRIE)
+
+DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS
+
+JUSQU'À LA CONQUÊTE FRANÇAISE (1830)
+
+PAR
+
+ERNEST MERCIER
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, 28
+
+1888
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+=Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale=,
+selon les auteurs arabes. 1 vol. grand in-8, avec deux cartes.--MARLE
+(Constantine).--CHALLAMEL (Paris), 1875.
+
+=Le cinquantenaire de l'Algérie=.--L'Algérie en 1880. l vol.
+in-8,--CHALLAMEL (Paris), 1880.
+
+=L'Algérie et les questions algériennes=. 1 vol. in-8.--CHALLAMEL, 1883.
+
+=Comment l'Afrique septentrionale a été arabisée=. Brochure
+in-8.--MARLE, 1874.
+
+=La bataille de Poitiers et les vraies causes du recul de l'invasion
+arabe=. Mémoire publié par la _Revue historique_.--Paris, 1878.
+
+=Constantine, avant la conquête française= (=1837=). Notice sur cette
+ville à l'époque du dernier bey (avec une carte).--Mémoire publié par la
+Société archéologique de Constantine, 1878.--BRAHAM, éditeur.
+
+=Constantine au XVIe siècle=. Elévation de la famille El
+Feggoun.--Société archéologique de Constantine. 1878.--BRAHAM, éditeur.
+
+=Notice sur la confrérie des Khouan Abd-el Kader-el Djilani=, publiée
+par la Société archéologique de Constantine, 1868.
+
+=Les Arabes d'Afrique= jugés par les auteurs musulmans. (_Revue
+africaine_, nº 98, 1873.)
+
+=Examen des causes de la croisade de saint Louis contre Tunis (1270)=.
+(_Revue africaine_, nº 94.)
+
+=Episodes de la conquête de l'Afrique par les Arabes. Kocéïla. La
+Kahena=.--Mémoire publié par la Société archéologique de Constantine,
+1883.
+
+=Les Indigènes de l'Algérie. Leur situation dans le passé et dans le
+présent=. Revue libérale, 1884.
+
+=Le Cinquantenaire de la prise de Constantine= (=13 octobre 1837=).
+Brochure in-8.--BRAHAM, éditeur à Constantine (Octobre 1887).
+
+=Commune de Constantine. Trois années d'administration municipale=.
+Brochure in-8.--BRAHAM, éditeur à Constantine (Octobre 1887).
+
+
+CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ PRÉFACE.
+
+ SYSTÈME ADOPTÉ POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES.
+
+ INTRODUCTION: Description physique et géographique de l'Afrique
+ septentrionale.
+ Divisions géographiques adoptées par les anciens.
+ Divisions géographiques adoptées par les Arabes.
+
+ ETHNOGRAPHIE.--Origine et formation du peuple berbère.
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ PÉRIODE ANTIQUE
+ (Jusqu'en 642 de l'ère chrétienne)
+
+ CHAPITRE I.--_Période phénicienne_ (1100-268 _av. J.-C_).
+
+ Sommaire:
+
+ Temps primitifs.
+ Les Phéniciens s'établissent en Afrique.
+ Fondation de Cyrène par les Grecs.
+ Données géographiques d'Hérodote.
+ Prépondérance de Karthage.
+ Découvertes de l'amiral Hannon.
+ Organisation politique de Karthage.
+ Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la
+ Méditerranée.
+ Guerres de Sicile.
+ Révolte des Berbères.
+ Suite des guerres de Sicile.
+ Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.
+ Agathocle évacue l'Afrique.
+ Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée.
+ Anarchie en Sicile.
+
+ CHAPITRE II.--_Première guerre punique_ (268-220).
+
+ Sommaire:
+
+ Causes de la première guerre punique.
+ Rupture de Rome avec Karthage.
+ Première guerre punique.
+ Succès des Romains en Sicile.
+ Les Romains portent la guerre en Afrique.
+ Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent
+ l'Afrique.
+ Reprise de la guerre en Sicile.
+ Grand siège de Lylibée.
+ Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique.
+ Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains.
+ Guerre des Mercenaires.
+ Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte la
+ guerre en Espagne.
+ Succès des Karthaginois en Espagne.
+
+ CHAPITRE III.--_Deuxième guerre punique_ (220-201).
+
+ Sommaire:
+
+ Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.
+ Hannibal marche sur l'Italie.
+ Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène.
+ Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
+ Cannes.
+ Conséquences de la bataille de Cannes.--Énergique résistance
+ de Rome.
+ La guerre en Sicile.
+ Les Berbères prennent part à la lutte. Syphax et Massinissa.
+ Guerre d'Espagne.
+ Campagne de Hannibal en Italie.
+ Succès des Romains en Espagne et en Italie; bataille du Mètaure.
+ Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa.
+ Massinissa, roi de Numidie.
+ Massinissa est vaincu par Syphax.
+ Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue.
+ Campagne de Scipion en Afrique.
+ Syphax est fait prisonnier par Massinissa.
+ Bataille de Zama.
+ Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome.
+
+ CHAPITRE IV.--_Troisième guerre punique_ (201-146).
+
+ Sommaire:
+
+ Situation des Berbères en l'an 201.
+ Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.
+ Empiétements de Massinissa.
+ Prépondérance de Massinissa.
+ Situation de Karthage.
+ Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.
+ Défaite des Karthaginois par Massinissa.
+ Troisième guerre punique.
+ Héroïque résistance de Karthage.
+ Mort de Massinissa.
+ Suite du siège de Karthage.
+ Scipion prend le commandement des opérations.
+ Chute de Karthage.
+ L'Afrique province romaine.
+
+ CHAPITRE V.--_Les rois berbères vassaux de Rome_ (146-89).
+
+ Sommaire:
+
+ L'élément latin s'établit en Afrique.
+ Règne de Micipsa.
+ Première usurpation de Jugurtha.
+ Défaite et mort d'Adherbal.
+ Guerre de Jugurtha contre les Romains.
+ Première campagne de Métellus contre Jugurtha.
+ Deuxième campagne de Métellus.
+ Marius prend la direction des opérations.
+ Chute de Jugurtha.
+ Partage de la Numidie.
+ Coup d'œil sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée
+ à Rome.
+
+ CHAPITRE VI.--_L'Afrique pendant les guerres civiles_ (89-46).
+
+ Sommaire:
+
+ Guerre entre Hiemsal II et Yarbas.
+ Défaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas.
+ Expéditions de Sertorius en Maurétanie.
+ Les pirates africains châtiés par Pompée.
+ Juba I successeur de Hiemsal II.--Il se prononce pour le parti
+ de Pompée.
+ Défaite de Curion et des Césariens par Juba.
+ Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de
+ Pharsale.
+ César débarque en Afrique.
+ Diversion de Sittius et des rois de Maurétanie.
+ Bataille de Thapsus, défaite des Pompéiens.
+ Mort de Juba.--La Numidie orientale est réduite en province
+ romaine.
+ Chronologie des rois de Numidie.
+
+ CHAPITRE VII.--_Les derniers rois berbères_ (46 avant J.-C.--43
+ après J.-C.).
+
+ Sommaire:
+
+ Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.
+ Arabion rentre en possession de la Sétifienne.
+ Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave.
+ Arabion se prononce pour Octave.
+ Arabion s'allie à Sextius, lieutenant d'Antoine; sa mort.
+ L'Afrique sous Lépide.
+ Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute
+ la Maurétanie sous son autorité.
+ La Berbérie rentre sous l'autorité d'Octave.
+ Organisation de l'Afrique par Auguste.
+ Juba II roi de Numidie.
+ Juba roi de Maurétanie.
+ Révolte des Berbères.
+ Mort de Juba II; Ptolémée lui succède.
+ Révolte des Tacfarinas.
+ Assassinat de Ptolémée.
+ Révolte d'Ædémon. La Maurétanie est réduite en province romaine.
+ Division et organisation administrative de l'Afrique romaine.
+ CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.
+
+
+ CHAPITRE VIII.--_L'Afrique sous l'autorité romaine_ (43-297).
+
+ Sommaire:
+
+ Etat de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations.
+ Etat des populations.
+ Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles.
+ L'Afrique sous Vespasien.
+ Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque.
+ Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême sud.
+ L'Afrique sous Trajan.
+ Nouvelle révolte des Juifs.
+ L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures.
+ Nouvelles révoltes sous Antonin, Mare-Aurèle et Commode, 138-190.
+ Les empereurs africains: Septime Sévère.
+ Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions.
+ Caracalla, son édit d'émancipation.
+ Macrin et Elagabal.
+ Alexandre Sévère.
+ Les Gordiens; révolte de Capellien et de Sabinianus.
+ Période d'anarchie; révoltes en Afrique.
+ Persécutions contre les chrétiens.
+ Période des trente tyrans.
+ Dioclétien; révolte des Quinquégentiens.
+ Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique
+
+ CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous l'autorité romaine, suite_ (297-415).
+
+ Sommaire:
+
+ Etat de l'Afrique à la fin du IIIe siècle.
+ Grandes persécutions contre les chrétiens.
+ Tyrannie de Galère en Afrique.
+ Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre.
+ Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations.
+ Triomphe de Constantin.
+ Cessation des persécutions contre les chrétiens; les Donatistes;
+ schisme d'Arius.
+ Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.
+ Puissance des Donatistes. Les Circoncellions.
+ Les fils de Constantin; persécution des Donatistes par Constant.
+ Constance et Julien; excès des Donatistes.
+ Exactions du comte Romanus.
+ Révolte de Firmus.
+ Pacification générale.
+ L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose.
+ Révolte de Gildon.
+ Chute de Gildon.
+ L'Afrique sous Honorius.
+
+ CHAPITRE X.--_Période vandale_ (415-531).
+
+ Sommaire:
+
+ Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle.
+ Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.
+ Les Vandales envahissent l'Afrique.
+ Lutte de Boniface contre les Vandales.
+ Fondation de l'empire vandale.
+ Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation de
+ l'Afrique Vandale.
+ Mort de Valentinien III; pillage de Rome par Genséric.
+ Suite des guerres des Vandales.
+ Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.
+ Règne de Hunéric; persécutions contre les catholiques.
+ Révolte des Berbères.
+ Cruautés de Hunéric.
+ Concile de Karthage; mort de Hunéric.
+ Règne de Gondamond.
+ Règne de Trasamond.
+ Règne de Hildéric.
+ Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.
+
+ CHAPITRE XI.--_Période byzantine_ (531-642).
+
+ Sommaire:
+
+ Justinien prépare l'expédition d'Afrique.
+ Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada.
+ Première phase de la campagne.
+ Défaite des Vandales conduits par Animatas et Gibamund.
+ Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.
+ Bélisaire à Karthage.
+ Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage.
+ Bataille de Tricamara.
+ Fuite de Gélimer.
+ Conquêtes de Bélisaire.
+ Gélimer se rend aux Grecs.
+ Disparition des Vandales d'Afrique.
+ Organisation de l'Afrique byzantine; état des Berbères.
+ Luttes de Salomon contre les Berbères.
+ Révolte de Stozas.
+ Expéditions de Salomon.
+ Révolte des Levathes; mort de Salomon.
+ Période d'anarchie.
+ Jean Troglita, gouverneur d'Afrique; il rétablit la paix.
+ État de l'Afrique au milieu du VIe siècle.
+ L'Afrique pendant la deuxième moitié du VIe siècle.
+ Derniers jours de la domination byzantine.
+ Appendice: Chronologie des rois Vandales.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE
+
+ 641--1043
+
+ CHAPITRE I.--_Les Berbères et les Arabes_.
+
+ Sommaire:
+
+ Le peuple berbère; mœurs et religion.
+ Organisation politique.
+ Groupement des familles de la race.
+ Divisions des tribus berbères.
+ Position de ces tribus.
+ Les Arabes; notice sur ce peuple.
+ Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.
+ Mahomet; fondation de l'islamisme.
+ Abou Beker, deuxième khalife; ses conquêtes.
+ Khalifat d'Omar: conquête de l'Egypte.
+
+ CHAPITRE II.--_Conquête arabe_ (641-709).
+
+ Sommaire:
+
+ Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.
+ Le khalife Othmane prépare l'expédition d'Ifrikiya.
+ Usurpation du patrice Grégoire; il se prépare à la lutte.
+ Défaite et mort de Grégoire.
+ Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.
+ Guerres civiles en Arabie.
+ Les Kharedjites. Origine de ce schisme.
+ Mort de Ali; triomphe des Omèïades.
+ Etat de la Berbérie. Nouvelles courses des Arabes.
+ Suite des expéditions arabes en Mag'reb.
+ Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Kaïrouan.
+ Gouvernement de Dinar Abou-el-Mohadjer.
+ Deuxième gouvernement d'Okba. Sa grande expédition en Mag'reb.
+ Défaite de Tehouda. Mort d'Okba.
+ La Berbérie libre sous l'autorité de Kocéïla.
+ Nouvelles guerres civiles en Arabie.
+ Les Kharedjites et les Chiaïtes.
+ Victoire de Zohéïr sur les Berbères. Mort de Kocéïla.
+ Zohéïr évacue l'Ifrikiya.
+ Mort du fils de Zobéïr. Triomphe d'Abd-el-Malek.
+ Situation de l'Afrique. La Kahéna.
+ Expédition de Haçane en Mag'reb. Victoire de La Kahéna.
+ La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions.
+ Défaite et mort de la Kahéna.
+ Conquête et organisation de l'Ifrikiya par Haçane.
+ Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie.
+
+ CHAPITRE III.--_Conquête de l'Espagne. Révolte kharedjite_ (709-750).
+
+ Sommaire:
+
+ Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.
+ Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça.
+ Destitution de Mouça.
+ Situation de l'Afrique et de l'Espagne.
+ Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.
+ Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.
+ Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.
+ Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.
+ Gouvernement de Obéïda-ben-Abd-er-Rahman.
+ Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers.
+ Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab.
+ Despotisme et exactions des Arabes.
+ Révolte de Meïcera, soulèvement général des Berbères.
+ Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou.
+ Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.
+ Révolte de l'Espagne; les Syriens y sont transportés.
+ Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.
+ Chute de la dynastie oméïade: établissement de la dynastie abbasside.
+
+ CHAPITRE IV.--_Révolte kharedjite. Fondations de royaumes
+ indépendants_ (750-772).
+
+ Sommaire:
+
+ Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.
+ Victoires de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.
+ Assassinat de Abd-er-Rahman.
+ Lutte entre El-Yas et El-Habib.
+ Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.
+ Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa.
+ Guerres civiles en Espagne.
+ L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne.
+ Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.
+ Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.
+ Défaites des Kharedjites par Ibn-Achath.
+ Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du gouvernement.
+ Fondation de la dynastie rostemide à Tiharet.
+ Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem.
+ Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.
+ Mort d'Omar. Prise de Kaïrouan par les kharedjites.
+
+ CHAPITRE V.--_Derniers gouverneurs arabes_ (772-800).
+
+ Sommaire:
+
+ Yezid-ben Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.
+ Gouvernement de Yezid-ben-Hatem.
+ Les petits royaumes berbères indépendants.
+ L'Espagne sous le premier khalife oméïade; expédition de
+ Charmelagne.
+ Intérim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.
+ Edris-ben-Abd-Allah fonde à Oulili la dynastie edriside.
+ Conquêtes d'Edris; sa mort.
+ Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.
+ Anarchie en Ifrikiya.
+ Gouvernement de Hertema-ben-Aïan.
+ Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel.
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la milice.
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde
+ la dynastie ar'lebite.
+ Naissance d'Edris II.
+ L'Espagne sous Hicham et El-Hakem.
+ Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.
+
+ CHAPITRE VI--_L'Ifrikiya sous les Ar'lebites. Conquête de la Sicile_
+ (800-838).
+
+ Sommaire:
+
+ Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.
+ Edris II est proclamé par les Berbères.
+ Fondation de Fès par Edris II.
+ Révoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim.
+ Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim.
+ Conquêtes d'Edris II.
+ Mort de Abd-Allah. Son frère Ziadet-Allah le remplace.
+ Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.
+ Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.
+ Mort d'Edris II; partage de son empire.
+ Etat de la Sicile au commencement du Ixe siècle.
+ Euphémius appelle les Arabes en Sicile. Expédition du cadi Aced.
+ Conquête de la Sicile.
+ Mort de Ziadet-Allah. Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb lui succède.
+ Guerres entre les descendants d'Edris II.
+ Les Midrarides à Sidjilmassa.
+ L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.
+
+ CHAPITRE VII.--_Les derniers Ar'lebites_ (838-902).
+
+ Sommaire:
+
+ Gouvernement d'Abou-Eïkal.
+ Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.
+ Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.
+ Événements d'Espagne.
+ Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik.
+ Guerre de Sicile.
+ Mort d'Abou-el-R'aranik. Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.
+ Les souverains edrisides de Fez.
+ Succès des Musulmans en Sicile.
+ Ibrahim repousse l'invasion d'El-Albras-ben-Touloun.
+ Révoltes en Ifrikiya. Cruautés d'Ibrahim.
+ Progrès de la secte chïaïte en Berbérie. Arrivée d'Abou-Abd-Allah.
+ Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes.
+ Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Égypte.
+ Abdication d'Ibrahim.
+ Événements de Sicile.
+ Événements d'Espagne.
+
+ CHAPITRE VIII.--_Établissement de l'empire obéïdite. Chute de
+ l'autorité arabe en Ifrikiya_ (902-909).
+
+ Sommaire:
+
+ Coup d'oeil sur les événements antérieurs et la situation de
+ l'Italie méridionale.
+ Ibrahim porte la guerre en Italie. Sa mort.
+ Progrès des Chiaïtes. Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.
+ Court règne d'Abou-l'Abbas. Son fils Ziadet-Allah lui succède.
+ Le mehdi Obéïd-Allah passe en Mag'reb.
+ Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites. Ses succès.
+ Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.
+ Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.
+ Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.
+ Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie. Fondation de l'empire
+ obéïdite.
+ Chronologie des gouverneurs ar'lebites.
+
+
+ CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous les Fatemides_ (910-934).
+
+ Sommaire:
+
+ Situation du Mag'reb en 910.
+ Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central. Chute des Rostemides.
+ Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de rébellion.
+ Événements de Sicile.
+ Événements d'Espagne.
+ Révoltes contre Obéïd-Allah.
+ Fondation d'El-Mehdia par Obéïd-Allah.
+ Expédition des Fatemides en Égyple, son insuccès.
+ L'autorité du Mehdi est rétablie en Sicile.
+ Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides.
+ Nouvelle expédition fatemide contre l'Égypte.
+ Conquêtes de Messala en Mag'reb.
+ Expéditions fatemides on Sicile, en Tripolilaine et en Égypte.
+ Succès des Mag'raoua. Mort de Messaia.
+ El-Haçan relève, à Fès, le trône edriside. Sa mort.
+ Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.
+ Succès d'Ibn-Abon-l'Afia.
+ Mouça se prononce pour les Oméïades. Il est vaincu par les troupes
+ fatemides.
+ Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi.
+ Expéditions des Fatemides en Italie.
+
+ CHAPITRE X.--_Suite des Fatemides. Révolte de l'Homme à l'âne_
+ (934-947).
+
+ Sommaire:
+
+ Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.
+ Succès de Meïçour, général fatemide, en Mag'reb. Mouça, vaincu, se
+ réfugie dans le désert.
+ Expéditions fatemides en Italie et en Égypte.
+ Puissance des Sanhadja. Ziri-ben-Menad.
+ Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Afia.
+ Révolte d'Abou-Yezid, l'_Homme à l'âne._
+ Succès d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya.
+ Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid.
+ Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction.
+ Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid.
+ Levée du siège d'El-Mehdia.
+ Mort d'El-Kaïm. Règne d'Ismaïl-el-Mansour.
+ Défaites d'Abou-Yezid.
+ Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.
+ Chute d'Abou-Yezid.
+
+ CHAPITRE XI--_Fin de la domination fatemide_ (947-973).
+
+ Sommaire:
+
+ État du Mag'reb et de l'Espagne.
+ Expédition d'El-Mansour à Tiharet.
+ Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.
+ Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en
+ Italie.
+ Mort d'El-Mansour. Avènement d'El-Moëzz.
+ Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie omèïade.
+ Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.
+ Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.
+ Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à
+ l'autorité fatemide.
+ Guerre d'Italie et de Sicile.
+ Événements d'Espagne; Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nâcer).
+ Son fils El-Hakem II lui succède.
+ Succès des Musulmans en Sicile et en Italie.
+ Progrès de l'influence oméïade en Mag'reb.
+ État de l'Orient. El-Moëzz prépare son expédition.
+ Conquête de l'Égypte par Djouher.
+ Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.
+ Mort de Ziri-ben-Menad. Succès de son fils Bologguine dans le
+ Mag'reb.
+ El-Moëzz se prépare à quitter l'Ifrikiya.
+ El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide en Égypte.
+ Chronologie des Fatemides d'Afrique.
+
+ CHAPITRE XII.--_L'Ifrikiya sous les Zirides (Sanhadja). Le Mag'reb
+ sous les Oméïades_ (973-997).
+
+ Sommaire:
+
+ Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.
+ Succès des Oméïades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem.
+ Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
+ Berg'ouata.
+ Expédition de Bologguine dans le Mag'reb: ses succès.
+ Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des
+ Berg'ouata.
+ Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède.
+ Guerre d'Italie.
+ Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur le
+ Mag'reb.
+ Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour.
+ Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre les
+ Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
+ Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.
+ Mort du gouverneur El-Mansour. Avènement de son fils Badis.
+ Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile.
+ Rupture de Ziri avec les Oméïades d'Espagne.
+
+ CHAPITRE XIII.--_Affaiblissement des empires musulmans en
+ Afrique, en Espagne et en Sicile_ (997-1045).
+
+ Sommaire:
+
+ Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer.
+ Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.
+ Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.
+ Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalâa par Hammad.
+ Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri, est
+ nommé gouverneur du Mag'reb.
+ Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les Chrétiens y prennent
+ part.
+ Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne.
+ Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare
+ indépendant à la Kalâa.
+ Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avènement d'El-Moëzz.
+ Conclusion de la paix entre El-Moëzz et Hammad.
+ Espagne: Chute des Oméïades. L'edriside Ali-ben-Hammoud monte sur le
+ trône.
+ Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman.
+ Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
+ Luttes du Sanhadjien El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli.
+ Préludes de sa rupture avec les Fatemides.
+ Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
+ Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites.
+ Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard.
+ Rupture entre El-Moëzz et le Hammadile Kl-Kaïd.
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+Carte de l'Afrique septentrionale au IIe siècle.
+
+Carte de l'Espagne.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Arrivé en Algérie il y a trente-quatre ans; lancé alors au milieu d'une
+population que tout le monde considérait comme arabe, ce ne fut pas sans
+étonnement que je reconnus les éléments divers la composant: Berbères,
+Arabes et Berbères arabisés. Frappé du problème ethnographique et
+historique qui s'offrait à ma vue, je commençai, tout en étudiant la
+langue du pays, à réunir les éléments du travail que j'offre aujourd'hui
+au public.
+
+Si l'on se reporte à l'époque dont je parle, on reconnaîtra que les
+moyens d'étude, les ouvrages spéciaux se réduisaient à bien peu de
+chose. Cependant M. de Slane commençait alors la publication du texte et
+de la traduction d'Ibn-Khaldoun et de divers autres écrivains arabes. La
+Société archéologique de Constantine, la Société historique d'Alger
+venaient d'être fondées, et elles devaient rendre les plus grands
+services aux travailleurs locaux, tout en conservant et vulgarisant les
+découvertes. Enfin, la maison Didot publiait, dans sa collection de
+l'_Univers pittoresque_, deux gros volumes descriptifs et historiques
+sur l'Afrique, dus à la collaboration de MM. d'Avezac, Dureau de la
+Malle, Yanosky, Carette, Marcel.
+
+Un des premiers résultats de mes études, portant sur les ouvrages des
+auteurs arabes, me permit de séparer deux grands faits distincts qui
+dominent l'histoire et l'ethnographie de l'Afrique septentrionale et que
+l'on avait à peu près confondus, en attribuant au premier les effets du
+second. Je veux parler de la conquête arabe du VIIe siècle, qui ne fut
+qu'une conquête militaire, suivie d'une occupation de plus en plus
+restreinte et précaire, laissant, au Xe siècle, le champ libre à la race
+berbère, affranchie et retrempée dans son propre sang, et de
+l'immigration hilalienne du XIe siècle, qui ne fut pas une conquête,
+mais dont le résultat, obtenu par une action lente qui se continue
+encore de nos jours, a été l'arabisation de l'Afrique et la destruction
+de la nationalité berbère.
+
+Je publiai alors l'_Histoire de l'établissement des Arabes dans
+l'Afrique septentrionale_ (1 vol. in-8, avec deux cartes,
+Marle-Challamel, 1875), ouvrage dans lequel je m'efforçai de démontrer
+ce que je demanderai la permission d'appeler cette découverte
+historique.
+
+Mais je n'avais traité qu'un point, important, il est vrai, de
+l'histoire africaine, et il me restait à présenter un travail
+d'ensemble. Dans ces trente-quatre années, que de documents, que
+d'ouvrages précieux avaient été mis au jour! En France, la conquête de
+l'Algérie avait naturellement appelé l'attention des savants sur ce
+pays. Nos membres de l'Institut, orientalistes, historiens,
+archéologues, trouvaient en Afrique une mine inépuisable, et il suffit,
+pour s'en convaincre, de citer les noms de MM. de Slane, Reynaud,
+Quatremère, Hase, Walcknaer, d'Avezac, Dureau de la Malle, Marcel,
+Carette, Yanosky, Fournel, de Mas-Latrie, Vivien de Saint-Martin, Léon
+Rénier, Tissot, H. de Villefosse.
+
+En Hollande, le regretté Dozy publiait ses beaux travaux sur l'Espagne
+musulmane. En Italie, M. Michele Amari nous donnait l'histoire des
+Musulmans de Sicile, travail complet où le sujet a été entièrement
+épuisé. Enfin l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne fournissaient aussi
+leur contingent.
+
+Pendant ce temps, l'Algérie ne restait pas inactive. Un nombre
+considérable de travaux originaux était produit par un groupe d'érudits
+qui ont formé ici une véritable école historique. Je citerai parmi eux:
+MM. Berbrugger, F. Lacroix enlevé par la mort avant d'avoir achevé son
+œuvre, Poulle, le savant président de la Société archéologique de
+Constantine, Reboud, Cherbonneau, général Creuly, Mac-Carthy, l'abbé
+Godard, l'abbé Bargès, Brosselard, A. Rousseau, Féraud, de Voulx,
+Gorguos, Vayssettes, Tauxier, Aucapitaine, Guin, Robin, Moll, Ragot,
+Elie de la Primaudaie, de Grammont, président actuel de la Société
+d'Alger, et bien d'autres, auxquels sont venus s'ajouter plus récemment
+MM. Boissière, Masqueray, de la Blanchère, Basset, Houdas, Pallu de
+Lessert, Poinssot, Cagnat.....
+
+Grâce aux efforts de ces érudits dont nous citerons souvent les
+ouvrages, un grand nombre de points, autrefois obscurs, dans l'histoire
+de l'Afrique, ont été éclairés, et s'il reste encore des lacunes,
+particulièrement pour l'époque byzantine, le XVe siècle et les siècles
+suivants, surtout en ce qui a trait au Maroc, elles se comblent peu à
+peu. Je ne parle pas de l'époque phénicienne: là, il n'y a à peu près
+rien à espérer.
+
+Comme sources, notre bibliothèque des auteurs anciens est aussi complète
+qu'elle peut l'être. Quant aux écrivains arabes, elle est également à
+peu près complète, mais il faudrait, pour le public, que deux
+traductions importantes fussent entreprises,--et elles ne peuvent l'être
+qu'avec l'appui de l'Etat.--Je veux parler du grand ouvrage
+d'Ibn-el-Athir[1], qui renferme beaucoup de documents relatifs à
+l'Occident, et du _Baïane_, d'Ibn-Adhari, dont Dozy a publié le texte
+arabe, enrichi de notes.
+
+[Note 1: _Kamil-et-Touarikh_.]
+
+Il est donc possible, maintenant, d'entreprendre une histoire
+d'ensemble. Je l'ai essayé, voulant d'abord me borner aux annales de
+l'Algérie; mais il est bien difficile de séparer l'histoire du peuple
+indigène qui couvre le nord de l'Afrique, en nous conformant à nos
+divisions arbitraires, et j'ai été amené à m'occuper en même temps du
+Maroc, à l'ouest, et de la Tunisie et de la Tripolitaine, à l'est. Cette
+fatalité s'imposera à quiconque voudra faire ici des travaux de ce
+genre, car l'histoire d'un pays, c'est celle de son peuple, et ce
+peuple, dans l'Afrique du Nord, c'est le Berbère, dont l'aire s'étend de
+l'Egypte à l'Océan, de la Méditerranée au Soudan.
+
+Fournel, qui a passé une partie de sa longue carrière à amasser des
+matériaux sur cette question, a subi la fatalité dont je parle, et
+lorsqu'il a publié le résultat de ses recherches, monument d'érudition
+qui s'arrête malheureusement au XIe siècle, il n'a pu lui donner d'autre
+titre que celui d'histoire des «_Berbers_».
+
+Mes intentions sont beaucoup plus modestes, car je n'ai pas écrit
+uniquement pour les érudits, mais pour la masse des lecteurs français et
+algériens. Je me suis appliqué à donner à mon livre la forme d'un manuel
+pratique; mais, ne voulant pas étendre outre mesure ses proportions, je
+me suis heurté à une difficulté inévitable, celle de suivre en même
+temps l'histoire de divers pays, histoire qui est quelquefois confondue,
+mais le plus souvent distincte.
+
+Dans ces conditions, je me suis vu forcé de renoncer à la forme suivie
+et coulante de la grande histoire, pour adopter celle du manuel, divisé
+par paragraphes distincts, dont chacun est indépendant de celui qui le
+précède. Ce procédé s'oppose naturellement à tout développement d'ordre
+littéraire: la sécheresse est sa condition d'être; mais il permet de
+mener de front, sans interrompre l'ordre chronologique, l'exposé des
+faits qui se sont produits simultanément dans divers lieux. De plus, il
+facilite les recherches dans un fouillis de lieux et de noms, fait pour
+rebuter le lecteur le plus résolu.
+
+Ecartant toutes les traditions douteuses transmises par les auteurs
+anciens et les Musulmans, car elles auraient allongé inutilement le
+récit ou nécessité des dissertations oiseuses, je n'ai retenu que les
+faits certains ou présentant les plus grands caractères de probabilité.
+Je me suis attaché surtout à suivre, le plus exactement possible, le
+mouvement ethnographique qui a fait de la population de la Berbérie ce
+qu'elle est maintenant.
+
+Deux cartes de l'Afrique septentrionale à différentes époques, et une de
+l'Espagne, faciliteront les recherches. Enfin une table géographique
+complète terminera l'ouvrage et chaque volume aura son index des noms
+propres.
+
+Constantine, le 1er Janvier 1888.
+
+Ernest MERCIER.
+
+
+
+
+SYSTÈME ADOPTÉ
+POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES
+
+
+Dans un ouvrage comme celui-ci, ne s'adressant pas particulièrement aux
+orientalistes, le système de transcription du nombre considérable de
+vocables arabes et berbères qu'il contient doit être, autant que
+possible, simple et pratique.
+
+La difficulté, l'impossibilité même, de reproduire, avec nos caractères,
+certaines articulations sémitiques, a eu pour conséquence de donner lieu
+à un grand nombre de systèmes plus ou moins ingénieux. Divers signes
+conventionnels, ajoutés à nos lettres, ont eu pour but de les modifier
+théoriquement, en leur donnant une prononciation qu'elles n'ont pas;
+pour d'autres, on a formé des groupes où l'_h_, cette lettre sans valeur
+phonétique en français, joue un grand rôle. Chaque pays, chaque académie
+a, pour ainsi dire, son système de transcription. Mais, pour le public
+en général, tout cela ne signifie rien, et si l'on a, par exemple,
+surmonté ou souscrit un _a_ d'un point, d'un esprit ou de tout autre
+signe (_ạ, a˙, ả, à΄_), l'immense majorité des lecteurs ne le prononcera
+pas autrement que le plus ordinaire de nos _a_.
+
+De même, ajoutez un _h_ à un _t_, à un _g_ ou à un _k_, vous aurez
+augmenté, pour le profane, la difficulté matérielle de lecture, mais
+sans donner la moindre idée de ce que peut être la prononciation arabe
+des lettres que l'on veut reproduire.
+
+Enfin, on se bornant à rendre, d'une manière absolue, une lettre arabe
+par celle que l'on a adoptée en français comme équivalente, on arrive
+souvent à former de ces syllabes qui, dans notre langue, se prononcent
+d'une manière sourde (_ein, in, an, on_) et ne répondent nullement à
+l'articulation arabe. C'est ainsi qu'un Français prononcera toujours les
+mots Amin, Mengoub, Hassein, comme s'ils étaient écrits: _Amain_,
+_Maingoub_, _Hassain_.
+
+En présence de ces difficultés, je n'ai pas adopté de système absolu, ne
+souffrant pas d'exception, m'efforçant au contraire, même aux dépens de
+l'orthographe arabe, de retrancher toute lettre mutile et de rendre,
+sous sa forme la plus simple pour des Français, les sons, tels qu'ils
+frappent notre oreille en Algérie. N'oublions pas, en effet, qu'il
+s'agit des hommes et des choses de ce pays, et non de ceux d'Egypte, de
+Damas ou de Djedda.
+
+Quiconque a entendu prononcer ici le nom [arabe مسوک], ne s'avisera
+jamais de le transcrire par _Masoud_, ainsi que l'exigeraient nos
+professeurs, mais bien par _Meçaoud_. Il en est de même de [arabe سى],
+qui vient de la même racine. La meilleure reproduction consistera à le
+rendre par _Saad_, en ajoutant un _a_, et non par _Sad_, quels que
+soient les signes dont on affectera ce seul _a_.
+
+J'ajouterai souvent un _e_ muet aux noms terminés par _in_, _eïn_, _an_,
+_on_, et j'écrirai _Slimane_ au lieu de _Souleïman_ (ou _Soliman_),
+_Houcéïne_, _Yar'moracene_, etc.
+
+Quant aux articulations qui manquent dans notre langue, voici comment je
+les rendrai:
+
+Le [arabe: ث,] par _th_, _t_ ou _ts_.
+
+Le [arabe: ح,] par un _h_; ce qui, du reste, ne reproduit nullement la
+prononciation de cette consonne forte, et comme je ne figurerai jamais
+le [arabe: ة] par un _h_, le lecteur saura qu'il doit toujours
+s'efforcer de prononcer cette lettre par une expiration s'appuyant sur
+la voyelle suivante.
+
+Le [arabe: خ,] par le _kh_, groupe bizarre encore plus imparfait que
+l'_h_ seul pour la précédente lettre.
+
+Le [arabe: ع,] généralement par un _a_ lié à une des voyelles _a_, _i_,
+_o_; quelquefois par une de ces lettres seules ou par la diphthongue
+_eu_ ou par l'_ë_. Cette lettre, dont la prononciation est impossible à
+reproduire en français, conserve presque toujours, dans la pratique, un
+premier son rapprochant de l'_a_ et provenant de la contraction du
+gosier; ce son s'appuie ensuite sur la voyelle dont cette consonne, car
+c'en est une, est affectée. C'est pourquoi j'écrirai _Chiaïte_ au lieu
+de _Chïïte_, _Saad_ au lieu de _Sad_, etc.
+
+Le [arabe: غ,] généralement par un _r_'. Si tout le monde grasseyait
+l'_r_, il n'y aurait pas de meilleure manière de rendre cette lettre
+arabe; malheureusement, il y a en arabe l'_r_ non grasseyé, et il faut
+bien les différencier. Dans le cas où ces deux lettres se rencontrent,
+la prononciation de chacune s'accentue en sens inverse, et alors je
+rends le [arabe: غ,]par un _g'_ Exemples: _Mag'reb_, _Berg'ouata_.
+
+Le [arabe: ۊ,] par un _k_, comme dans Kassem, ou par un _g_, comme dans
+Gabès. Cette lettre possède encore une intonation gutturale que l'on ne
+peut figurer en français.
+
+Le [arabe: ذ,] par un _h_. Quant au [arabe: ڈ ](_ta_ lié), dont la
+prononciation est celle de notre syllabe muette _at_ dans contrat, je le
+rends par un simple _a_ et j'écris: _Louata_, _Djerba_, _Médéa_.
+
+Je ne parle que pour mémoire des lettres , [arabe: ص,ض,ظ,ط,] dont il est
+impossible de reproduire, en français, le son emphatique, et je les
+rends simplement par _t_, _d_, _s_, _d_.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+DESCRIPTION PHYSIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
+
+
+DESCRIPTION ET LIMITES[2].--Le pays dont nous allons retracer l'histoire
+est la partie du continent africain qui s'étend depuis la limite
+occidentale de l'Egypte jusqu'à l'Océan Atlantique, et depuis la rive
+méridionale de la Méditerranée jusqu'au Soudan. Cette vaste contrée est
+désignée généralement sous le nom d'Afrique septentrionale, sans y
+comprendre l'Egypte, qui a, pour ainsi dire, une situation à part. Les
+Grecs l'ont appelée _Libye_; les Romains ont donné le nom d'_Afrique_ à
+la Tunisie actuelle, et ce vocable s'est étendu à tout le continent. Les
+Arabes ont appliqué à cette région la dénomination de _Mag'reb_,
+c'est-à-dire Occident, par rapport à leur pays. Nous emploierons
+successivement ces appellations, auxquelles nous ajouterons celle de
+_Berbérie_, ou pays des Berbères.
+
+[Note 2: Suivre sur la carte de l'Afrique septentrional au XVe
+siècle (vol II).]
+
+Nous avons indiqué les grandes limites de l'Afrique septentrionale. Sa
+situation géographique est comprise entre les 24° et 37° de latitude
+nord et les 25° de longitude orientale et 19° de longitude occidentale;
+ainsi le méridien de Paris, qui passe à quelques lieues à l'ouest
+d'Alger, en marque à peu près le centre.
+
+Les côtes de l'Afrique septentrionale se projettent d'une façon
+irrégulière sur la Méditerranée. Du 31° de latitude, en partant de
+l'Egypte, elles atteignent, au sommet de la Cyrénaïque, le 33°, puis
+s'infléchissent brusquement, au fond de la grande Syrte, jusqu'au 30°.
+
+De là, la côte se prolonge assez régulièrement, en s'élevant vers le
+nord-ouest jusqu'au fond de la petite Syrte (34°). Puis elle s'élève
+perpendiculairement au nord et dépasse, au sommet de la Tunisie, le 37°.
+Elle suit alors une direction ouest-sud-ouest assez régulière, en
+s'abaissant jusqu'à la limite de la province d'Oran, pour, de là, se
+relever encore et atteindre le 36°, au détroit de Gibraltar.
+
+Le littoral de l'Océan se prolonge au sud-sud-ouest, en s'abaissant du
+8° de longitude occidentale jusqu'au 19°.
+
+La partie septentrionale de la Berbérie se rapproche en deux endroits de
+l'Europe. C'est, au nord-est de la Tunisie, la Sicile, distante de cent
+cinquante kilomètres environ, et, à l'ouest, l'Espagne, séparée de la
+pointe du Mag'reb par le détroit de Gibraltar. Cette partie de l'Afrique
+offre, du reste, beaucoup d'analogie avec les dites régions européennes,
+tant sous le rapport de l'aspect et des productions que sous celui du
+climat.
+
+Les écarts considérables de latitude que nous avons signalés en
+décrivant les côtes influent sur les conditions physiques et
+climatériques; aussi le littoral des Syrtes diffère-t-il sensiblement de
+la région occidentale.
+
+OROGRAPHIE.--La région comprise entre la petite Syrte et l'Océan est
+couverte d'un réseau montagneux se reliant au grand Atlas marocain, qui
+pénètre dans le sud jusqu'au 30° et dont les plus hauts sommets
+atteignent 3,500 mètres d'altitude. Toute cette contrée montagneuse
+jouit d'un climat tempéré et d'une fertilité proverbiale. Les indigènes,
+peut-être d'après les Romains, lui ont donné le nom de _Tel_. Ce Tel, en
+Algérie et en Tunisie, ne dépasse guère, au midi, le 35° de latitude.
+
+Dans la partie moyenne de la Barbarie, c'est-à-dire ce qui forme
+actuellement l'Afrique française, la région telienne aboutit au sud à
+une ligne de _hauts plateaux_, dont l'altitude varie entre 600 et 1,200
+mètres. Le Djebel-Amour en marque le sommet; au delà, le pays s'abaisse
+graduellement vers le sud et rapidement vers l'est, ce qui donne lieu,
+dans cette dernière direction, à une série de bas-fonds reliés par des
+cours d'eau aboutissant aux lacs Melr'ir et du Djerid, près du golfe de
+la petite Syrte. Cette ligne de bas-fonds est parsemée d'oasis
+produisant le palmier; c'est la région _dactylifère_.
+
+Des montagnes dont nous venons de parler descendent des cours d'eau, au
+nord dans la Méditerranée, à l'ouest dans l'Océan. Ceux du versant nord
+sont généralement peu importants, en raison du peu d'étendue de leur
+cours: ce sont des torrents en hiver, presque à sec en été. Les rivières
+du versant océanien, venant de montagnes plus élevées et ayant un cours
+moins bref, ont en général une importance plus grande.
+
+Au delà des hauts plateaux et de la première ligne des oasis, s'étend le
+_grand désert_ ou _Sahara_ jusqu'au Soudan. C'est une vaste contrée
+généralement aride, entrecoupée de chaînes montagneuses, de vallées, de
+plateaux desséchés et pierreux et de dunes de sable. Des régions d'oasis
+s'y rencontrent. Le tout est traversé par des dépressions formant
+vallées, dont les unes s'abaissent vers le Soudan et les autres se
+dirigent vers le nord pour rejoindre les lacs Melr'ir et du Djerid. Les
+vallées, les oasis et certaines parties montagneuses sont seules
+habitées.
+
+Dans la Tripolitaine, la région telienne est moins élevée et a moins de
+profondeur; en un mot, le désert est plus près. Cependant, derrière
+Tripoli se trouve un massif montagneux assez étendu, donnant accès au
+Hammada (plateau) tripolitain.
+
+Le littoral de la Cyrénaïque est bordé de collines qui forment les
+pentes d'un plateau semblable à celui de Tripoli, mais moins étendu.
+Quelques oasis se trouvent au sud de ce plateau. Au delà commence le
+grand désert de Libye.
+
+
+MONTAGNES PRINCIPALES
+
+De l'est à l'ouest, les principales montagnes de l'Afrique
+septentrionale sont:
+
+CYRÉNAÏQUE.--Le _Djebel-el-Akhdar_, dans la partie supérieure
+tripolitaine.--Le _Djebel-R'arïane_ et le _Djebel-Nefouça_, au sud de
+Tripoli.
+
+ALGÉRIE.--Le _Djebel-Aourès_, s'élevant jusqu'à 2,300 mètres au midi de
+Constantine et s'abaissant au sud, brusquement, sur la région des oasis.
+
+Le _Djebel-Amour_ (2,000 mètres), au midi de la province d'Alger formant
+le sommet des hauts plateaux.
+
+Le _Djebel-Ouarensenis_ (2,000 mètres), au nord du Djebel-Amour, près de
+la ligne du méridien de Paris.
+
+Le _Djebel-Djerdjera_ ou _grande Kabilie_ (2,300 mètres), près du
+littoral, entre l'Ouad-Sahel et l'Isser.
+
+MAROC.--Les montagnes du _Grand Atlas_ ou _Deren_, notamment le
+_Djebel-Hentata_, d'une altitude de 3,500 mètres et dont les sommets
+sont couverts de neiges éternelles.
+
+
+PRINCIPALES RIVIÈRES
+
+VERSANT MÉDITERRANÉEN.--L'_Ouad-Souf-Djine_ et l'_Ouad-Zemzem_,
+descendant du Djebel-R'arïane et du plateau de Hammada et venant former
+le marais situé au-dessous de Mesrata, sur le littoral de la grande
+Syrte.
+
+L'_Ouad-Medjerda_, qui recueille les eaux du versant nord-est de
+l'Aourès et du plateau tunisien et vient déboucher dans le golfe de
+Karthage, au sommet de la Tunisie.
+
+L'_Ouad-Seybous_, recueillant les eaux de la partie orientale de la
+province de Constantine et débouchant à Bône.
+
+L'_Ouad-el-Kebir_, formé de l'_Ouad-Remel_ et de l'_Ouad-Bou-Merzoug_,
+dont le confluent est à Constantine et l'embouchure au nord de cette
+ville.
+
+L'_Ouad-Sahel_, venant, d'un côté, du Djebel-Dira, près d'Aumale, et, de
+l'autre, des plateaux situés à l'ouest de Sétif, et débouchant, sous le
+nom de _Soumam_, dans le golfe de Bougie, à l'est du Djerdjera.
+
+L'_Ouad-Isser_, à l'ouest du Djerdjera, et ayant son embouchure près de
+Dellis.
+
+Le _Chelif_, descendant du versant nord du Djebel-Amour et du
+Ouarensenis, recevant le _Nehar-Ouacel_, venu du plateau de Seressou, au
+sud de cette montagne, et après avoir décrit un coude à la hauteur de
+Miliana, courant parallèlement à la côte de l'est à l'ouest, pour se
+jeter dans la mer à l'extrémité orientale du golfe d'Arzeu.
+
+L'_Habra_ et le _Sig_, appelé dans son cours supérieur _Mekerra_, se
+réunissant pour former le marais de la _Makta_, au fond du golfe
+d'Arzeu. La plus grande partie des eaux de la province d'Oran est
+recueillie par ces deux rivières.
+
+La _Tafna_, descendant des montagnes situées au midi de Tlemcen et qui
+se jette dans la mer au nord de cette ville, après avoir recueilli
+L'_Isli_, venant de la région d'Oudjda (Maroc).
+
+La _Moulouïa_, qui recueille les eaux du versant oriental et
+septentrional de l'Atlas marocain et dont l'embouchure se trouve à
+l'ouest de la limite algérienne.
+
+
+VERSANT OCÉANIEN.--L'_Ouad-el-Kous_, qui se jette dans la mer près
+d'El-Araïche, au sommet du Maroc.
+
+Le _Sebou_, descendant du versant nord-ouest de l'Atlas.
+
+Le _Bou-Regreg_, au midi du précédent et ayant son embouchure non loin
+de lui, à Salé.
+
+L'_Ouad-Oum-er-Rebïa_, grande rivière recueillant les eaux du versant
+occidental de l'Atlas et traversant de vastes plaines avant de déboucher
+à Azemmor.
+
+Le _Tensift_, voisin du précédent, au midi.
+
+L'_Ouad-Sous_, qui coule entre les deux chaînes principales du grand
+Atlas méridional et traverse la province de ce nom.
+
+L'_Ouad-Nouri_, débouchant près du cap du même nom.
+
+Et enfin l'_Ouad-Deraa_, descendant du grand Atlas au midi et formant,
+dans la direction de l'ouest, une large vallée. Ce fleuve se jette dans
+l'Océan vis-à-vis l'archipel des Canaries.
+
+
+VERSANT INTÉRIEUR.--L'_Ouad-Djedi_, qui prend naissance au midi du
+Djebel-Amour, court ensuite vers l'est, parallèlement au Tel, et va se
+perdre aux environs du lac Melr'ir.
+
+L'_Ouad-Mïa_ et l'_Ouad-Ir'ar'ar_, venant tous deux de l'extrême sud et
+concourant à former la vallée de l'_Ouad-Rir'_, qui se termine au chott
+(lac) Melr'ir.
+
+L'_Ouad-Guir_, descendant des hauts plateaux, pour se perdre au sud non
+loin de l'oasis de Touat.
+
+Enfin l'_Ouad-Ziz_, qui vient de l'Atlas marocain et disparaît aux
+environs de l'oasis de Tafilala.
+
+
+LACS
+
+Les lacs de l'Afrique septentrionale sont peu nombreux. Voici les
+principaux:
+
+Le chott du _Djerid_, au sud de la Tunisie.
+
+Le _Melr'ir_, à l'ouest du précédent; entre eux se trouve la dépression
+de _R'arça_.
+
+La sebkha du _Gourara_, à l'est du cours inférieur de l'Ouad-Guir.
+
+La sebhka de _Daoura_, près de Tafilala.
+
+On compte, en outre, un certain nombre de marais, parmi lesquels nous
+citerons la sebkha de _Zar'ez_, dans le Hodna, et les chott _Chergui_
+(oriental) et _R'arbi_ (occidental), dans les hauts plateaux. Ce sont
+souvent de vastes dépressions, avec des berges à pic, et dont le fond
+est plus ou moins marécageux, selon l'époque de l'année.
+
+
+CAPS
+
+Voici les principaux caps de l'Afrique, en suivant le littoral de l'est
+à l'ouest.
+
+_Ras-Tourba_ et cap _Rozat_, au sommet de la Cyrénaïque.
+
+Cap _Mesurata_, près de la ville de Mesrata, à l'angle occidental du
+golfe de la grande Syrte.
+
+_Ras-Capoudïa_ (l'ancien _Caput Vada_), au sommet de la petite Syrte.
+
+_Ras-Dimas_ (l'antique _Thapsus_), à l'angle méridional du golfe de
+Hammamet.
+
+_Ras-Adar_, ou cap _Bon_, au sommet de la presqu'île de Cherik, angle
+nord-est de la Tunisie.
+
+Promontoire d'_Apollon_ ou cap _Farina_, à l'angle occidental du golfe
+de Tunis.
+
+_Ras-el-Abiod_, cap _Blanc_, à l'angle occidental du golfe de Bizerte.
+
+Cap de _Garde_, à l'angle occidental du golfe de Bône.
+
+Cap de _Fer_, à l'angle oriental du golfe de Philippeville.
+
+Cap _Bougarone_ ou _Sebà-Rous_ (les sept caps), à l'angle occidental du
+même golfe.
+
+Cap _Cavallo_, à l'angle oriental du golfe de Bougie.
+
+Cap _Sigli_, à l'angle opposé, c'est-à-dire au pied occidental de la
+grande Kabylie (Djerdjera).
+
+Cap _Matifou_ (régulièrement _Thaman'tafoust_), à l'angle oriental du
+golfe d'Alger.
+
+Cap _Tenès_, à l'est et auprès de la ville de ce nom.
+
+Cap _Carbon_, à l'angle occidental du golfe d'Arzeu, entre cette ville
+et Oran.
+
+Cap _Falcon_, à l'angle occidental du golfe d'Oran.
+
+Cap _Tres-Forcas_, à l'ouest du golfe formé par l'embouchure de la
+Moulouïa, dominant Melila, qui est bâtie sur le versant oriental de ce
+cap.
+
+Cap de _Ceuta_, à la pointe orientale du détroit de Gibraltar.
+
+Cap _Spartel_, sur l'Océan, à l'ouest de cette pointe.
+
+Cap _Blanc_, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Rebïa et d'Azemmor.
+
+Cap _Cantin_, un peu plus bas, au-dessus du Tensift.
+
+Cap _Guir_, au-dessus de l'embouchure du Sebou et d'Agadir.
+
+Cap _Noun_, à l'embouchure de la rivière de ce nom.
+
+Cap _Bojador_, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa.
+
+Cap _Blanc_, un peu au-dessus du 20° de longitude.
+
+
+DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ANCIENS
+
+L'Algérie septentrionale, Libye des Grecs, a formé les divisions
+suivantes:
+
+_Région littorale_
+
+_Cyrénaïque_ (comprenant la Marmarique); depuis la frontière occidentale
+de l'Égypte jusqu'au golfe de la grande Syrte.
+
+_Tripolitaine_; de cette limite jusqu'au golfe de la petite Syrte.
+_Byzacène_, région au-dessus du lac Triton. _Zeugitane_, littoral
+oriental de la Tunisie actuelle, et _Afrique propre_, comprenant d'abord
+le territoire de Karthage (nord de la Tunisie), puis toute la région
+entre la Numidie à l'ouest et la Tripolitaine à l'est. La Tripolitaine,
+la Byzacène, la Zeugitane et l'Afrique propre ont été réunis, à l'époque
+romaine, sous le nom de _province proconsulaire d'Afrique_.
+
+_Numidie_; depuis la limite occidentale de l'Afrique propre, qui a été
+formée généralement par le cours supérieur de la Medjerda, avec une
+ligne partant du coude de cette rivière pour rejoindre le littoral, et
+de là jusqu'au golfe de Bougie, c'est-à-dire environ le 3° de longitude
+est. La Numidie a été elle-même divisée en orientale et occidentale,
+avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme limite séparative.
+
+_Mauritanie orientale_; depuis la Numidie jusqu'au Molochat (Moulouïa).
+À la fin du IIIe siècle de l'ère chrétienne, elle a été divisée en
+_Sétifienne_, comprenant la partie orientale avec Sétif, et
+_Césarienne_, formée de la partie occidentale, avec _Yol-Cesarée_
+(Cherchel) comme capitales.
+
+_Maurétanie occidentale_ ou _Tingitane_, comprenant le reste de
+l'Afrique jusqu'à l'Océan.
+
+_Région intérieure_
+
+_Libye déserte_, comprenant la _Phazanie_ (Fezzan), au sud de la
+Tripolitaine et de la Cyrénaïque.
+
+_Gétulie_, au sud de la Numidie et des Maurétanies, sur les hauts
+plateaux et dans le désert.
+
+_Ethiopie_, comprenant la _Troglodytique_, au sud des deux précédents.
+
+_Populations anciennes_
+
+CYRÉNAÏQUE et TRIPOLITAINE.--_Libyens_, nom générique se transformant en
+_Lebataï_ dans Procope, _Ilanguanten_ dans Corippus, et que l'on peut
+identifier aux Berbères Louata des auteurs arabes.
+
+_Barcites_, _Asbystes_, _Adyrmakhides_, _Ghiligammes_, etc., occupant le
+nord de la Cyrénaïque.
+
+_Nasammons_, dans l'intérieur, sur la ligne des oasis et le golfe de la
+grande Syrte, dont ils occupent en partie les rivages.
+
+_Psylles_, habitant en premier lieu la grande Syrte et refoulés ensuite
+vers l'est.
+
+_Makes_, sur le littoral occidental de la grande Syrte.
+
+_Zaouekes_ (Arzugues de Corrippus), établis sur le littoral, entre les
+deux Syrtes. Ils ont donné leur nom plus tard à la Zeugitane. On les
+identifie aux Zouar'a.
+
+_Troglodytes_, dans les montagnes voisines de Tripoli.
+
+_Lotophages_, dans l'île de Djerba et sur le littoral voisin.
+
+
+AFRIQUE PROPRE.--Les _Maxyes_ et les _Ghyzantes_ ou _Byzantes_. Ces
+tribus, sous ces noms divers, y compris les Zaouèkes, paraissent être un
+seul et même peuple, qui a donné son nom à la Byzacène.
+
+_Libo-Phéniciens_, peuplade mixte de la province de Karthage.
+
+
+NUMIDIE.--_Numides_, nom générique.
+
+_Nabathres_, dans la région du nord-est.
+
+_Masséssyliens_, puis _Massyles_; occupaient le centre de la province.
+Ont été remplacés par les peuplades suivantes, qu'ils ont peut-être
+contribué à former:
+
+_Kedamousiens_, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel) et, de là,
+jusqu'à l'Aourès.
+
+_Babares_ ou _Sababares_, dans les montagnes, au nord des précédents,
+jusqu'à la mer.
+
+
+MAURÉTANIE ORIENTALE.--_Maures_, nom générique, auquel on a associé plus
+tard celui de _Maziques_.
+
+_Quinquegentiens_, divisés en _Isaflenses_, _Massinissenses_ et
+_Nababes_, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera).
+
+_Masséssyliens_, puis _Massyles_, au sud-est du Mons-Ferratus. Remplacés
+de bonne heure par d'autres populations.
+
+_Makhourèbes_ et _Banioures_, à l'ouest du Mons-Ferratus.
+
+_Makhrusiens_, sur le littoral montagneux, à l'ouest des précédents.
+
+_Nacmusïï_, dans la région des hauts plateaux, au midi des précédents.
+
+_Masséssyliens_, sur la rive droite du Molochath.
+
+
+MAURÉTANIE OCCIDENTALE.--_Maures_, nom générique.
+
+_Masséssyliens_, établis dans le bassin de la Moulouïa.
+
+_Maziques_, sur le littoral nord et ouest.
+
+_Bacuates_, établis dans le bassin du Sebou et étendant leur domination
+vers l'est (identifiés aux Berg'ouata).
+
+_Makenites_, cours supérieur du Sebou (identifiés aux Meknaça).
+
+_Autotoles_, _Banuires_, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Rebïa.
+
+_Daradæ_, bassin du Derâa.
+
+
+_Région intérieure_
+
+
+LIBYE DÉSERTE.--_Garamantes_, appelés aussi _Gamphazantes_, oasis de
+Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan).
+
+_Blemyes_, au sud-est des précédents, vers le désert de Libye (peuplade
+donnant lieu à des récits fabuleux).
+
+
+GÉTULIE.--_Gétules_, nom générique. Sur toute la ligne des hauts
+plateaux et dans la partie septentrionale du désert.
+
+_Mélano-Gétules_ (_Gétules noirs_), au midi des précédents.
+
+_Perorses_, _Pharusiens_, sur la rive gauche du Darat (Ouad-Derâa).
+
+
+ETHIOPIE.--_Ethiopiens_, terme générique, divisés en _Ethiopiens blancs_
+et _Ethiopiens noirs_.
+
+Quant aux _Ethiopiens rouges_ ou _Ganges_, que les auteurs placent au
+midi de la Gétulie, sur les bords de l'Océan, nous ne pouvons nous
+empêcher de les rapprocher des Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont
+donné leur nom au Sénégal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire des
+_Sanhaga au voile_ (_Mouletthemine_), le nom de Ouaggag, porté encore
+par des chefs de ces peuplades.
+
+
+DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ARABES
+
+Les Arabes, arrivant d'Orient au VIIe siècle, donnèrent, ainsi que nous
+l'avons dit, à l'Afrique le nom générique de Mag'reb, qui s'étendit même
+à l'Espagne musulmane. Mais, dans la pratique, une désignation ne
+pouvait demeurer aussi vague, et les conquérants divisèrent le pays
+comme suit:
+
+_Pays de Barka_, la Cyrénaïque (moins la Marmarique).
+
+_Ifrikiya_, la Tunisie proprement dite, à laquelle on a ajouté la
+Tripolitaine à l'est, et la province de Constantine, jusqu'au méridien
+de Bougie, à l'ouest.
+
+_El-Mag'reb-el-Aouçot_ (ou Mag'reb central), depuis le méridien de
+Bougie jusqu'à la rivière Moulouïa.
+
+_El-Mag'reb-el-Akça_ (ou Mag'reb extrême). Tout le reste de l'Afrique,
+jusqu'à l'Océan à l'ouest et à l'Ouad-Derâa au sud.
+
+_Sahara_, toute la région désertique.
+
+
+_Population_
+
+Là où les anciens n'avaient vu qu'une série de peuplades indigènes, sans
+lien entre elles, les Arabes ont reconnu un peuple, une même race qui a
+couvert tout le nord de l'Afrique. Ils lui ont donné le nom de
+_Berbère_, que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se
+subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous présentons les
+tableaux complets au chapitre Ier de la deuxième partie.
+
+
+ETHNOGRAPHIE
+
+ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBÈRE
+
+La question de l'origine et de la formation du peuple berbère n'a pas
+fait un grand pas depuis une vingtaine d'années. Nous avons donc peu de
+chose à ajouter au mémoire publié par nous en 1871, sous le titre:
+_Notes sur l'origine du peuple berbère_[3]. De nouvelles hypothèses ont
+été émises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide, sur lequel doivent
+s'appuyer les données véritablement historiques, ne s'est augmenté en
+rien, malgré les découvertes de l'anthropologie.
+
+En résumé, que possédons-nous, comme traditions historiques, sur ce
+sujet? Diodore, Hérodote, Strabon, Pline, Ptolémée, ne disent rien sur
+l'origine des peuplades dont ils parlent; ils voient là des
+agglomérations de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altérés
+et dont ils retracent les mœurs primitives, sinon fantastiques.
+
+Un seul, Salluste, s'inquiète de la formation des peuples africains et
+il reproduit, à cet égard, les traditions qu'il prétend avoir
+recueillies dans les livres du roi Hiemsal, «écrits en langue punique».
+On connaît son système: L'Hercule tyrien aurait entraîné jusqu'au
+détroit qui a reçu son nom[4] des guerriers mèdes, perses et arméniens.
+Ces étrangers, restés dans le pays, auraient formé la souche des Maures
+et des Numides. Ces nouveaux noms _leur auraient été donnés par les
+Libyens_ dans leur jargon barbare[5]. Les colonies phéniciennes établies
+sur le littoral auraient achevé de constituer la population de
+l'Afrique, en lui ajoutant un élément nouveau.
+
+[Note 3: Revue africaine, 1871. Ce mémoire a été donné en appendice
+à la fin de notre _Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique
+septentrionale_.]
+
+[Note 4: Colonnes d'Hercule.]
+
+[Note 5: «..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes»
+(Salluste).]
+
+Voilà, en quelques mots, le système de Salluste.
+
+Procope, reproduisant à cet égard les données de l'historien Josèphe,
+dit que l'Afrique a été peuplée par des nations chassées de la Palestine
+par les Hébreux[6]. Le rabbin Maïmounide, un des plus célèbres
+commentateurs du Talmud, nous apprend que les Gergéséens, expulsés du
+pays de Canaan par Josué, emigrèrent en Afrique.
+
+Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, après avoir examiné diverses
+hypothèses sur la question, s'exprime comme suit: «Les Berbères sont les
+enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noë; leur aïeul se nommait
+Mazir'; ils avaient pour frères les Gergéséens et étaient parents des
+Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath (Galout). Il y
+eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélites, des guerres, etc.
+Vers ce temps-là, les Berbères passèrent en Afrique[7].»
+
+[Note 6: Procope. _De bello Vandalico_.]
+
+[Note 7: _Histoire des Berbères_ (trad. de Slane), t. I. p. 184.]
+
+Ainsi, voilà toute une série de traditions d'origines diverses,
+rappelant le souvenir d'invasions de peuples asiatiques dans le nord de
+l'Afrique.
+
+Nous n'avons pas parlé des Hycsos, ces conquérants sémites, plus ou
+moins mélangés de Mongols, qui, après avoir conquis l'Egypte, renversé
+la XIIIe dynastie et occupé en maîtres le pays durant plusieurs siècles,
+furent chassés par le Pharaon Ahmés I, de la XVIIIe dynastie.
+
+En effet, l'histoire de l'Egypte nous démontre péremptoirement
+qu'autrefois sa vie a été intimement mêlée à celle de la Berbérie, et
+c'est ce qui a été très bien caractérisé par M. Zaborowski[8] dans les
+termes suivants: «L'action réciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une
+sur l'autre est si ancienne, elle a été si longue et si profonde, qu'il
+est impossible de démêler ce que la première a emprunté à la seconde, et
+réciproquement.»
+
+[Note 8: _Peuples primitifs de l'Afrique_. (Nouvelle revue, 1er mars
+1883.)]
+
+Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient passés en partie
+dans le Mag'reb. Mais, en revanche, cette même histoire nous apprend
+que, vers le XVe siècle avant J.-C., sous la XIXe dynastie, une invasion
+de nomades, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de l'ouest
+s'abattre sur l'Egypte.
+
+Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec les Libyens et
+qu'ils nommaient _Tamahou_ (hommes blonds), d'où venaient-elles?
+Arrivaient-elles d'Europe ou étaient-elles depuis longtemps établies
+dans la Berbérie? Cette question est insoluble; mais, quand on examine
+la quantité innombrable de dolmens qui couvrent l'Afrique
+septentrionale, on ne peut s'empêcher d'y voir les sépultures de ces
+hommes blonds ou un usage laissé par eux. Il faut, en outre, reconnaître
+la parenté étroite qui existe entre les dolmens de l'Afrique et ceux de
+l'Espagne, de l'ouest de la France et du Danemarck.
+
+_Berbères_, _Ibères_, _Celtibères_, voilà des peuples frères et dont
+l'action réciproque des uns sur les autres est incontestable, sans même
+qu'il soit besoin d'appeler à son aide l'identité de conformation
+physique ou les rapprochements linguistiques, car ce sont des arguments
+d'une valeur relative et dont il est facile de tirer parti en sens
+divers.
+
+A quelle époque, par quels moyens se sont établies ces relations de
+races entre le midi de l'Europe et l'Afrique septentrionale? Les
+invasions ont-elles eu lieu de celle-ci en celui-là, ou de celui-là en
+celle-ci? Autant de questions sur lesquelles les érudits ne parviendront
+jamais à s'entendre, en l'absence de tout document précis. Pourquoi, du
+reste, les deux faits ne se seraient-ils pas produits à des époques
+différentes?
+
+Mais ne nous arrêtons pas à ces détails.
+
+Du rapide exposé qui précède résultent deux faits que l'on peut admettre
+comme incontestables:
+
+1° Des invasions importantes de peuples asiatiques ont eu lieu, à
+différentes époques, dans l'Afrique septentrionale;
+
+2° Cette région a été habitée anciennement par une race blonde, ayant de
+grands traits de ressemblance, comme caractères physiologiques et comme
+mœurs, avec certaines peuplades européennes.
+
+Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette constatation?
+
+Dirons-nous, comme certains, que la race berbère est d'origine purement
+sémitique, ou, comme d'autres, purement aryenne?
+
+Nullement. La race berbère, en effet, peut avoir subi, à différents
+degrés, cette double influence, et il peut exister parmi elle des
+branches qu'il est possible de rattacher à l'une et à l'autre de ces
+origines. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a
+persisté avec son type spécial de race africaine, type bien connu en
+Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve encore maintenant
+dans toute l'Afrique septentrionale.
+
+Sans vouloir discuter la question de l'unité ou de la pluralité de la
+famille humaine, il est certain qu'à une époque très reculée, la race
+libyenne ou berbère s'est trouvée formée et a occupé l'aire qui lui est
+propre, toute l'Afrique du nord.
+
+Sur ce substratum sont venues, à des époques relativement récentes,
+s'étendre des invasions dont l'histoire a conservé de vagues souvenirs,
+et ce contact a laissé son empreinte dans la langue, dans les mœurs et
+dans les caractères physiologiques. Les peuples cananéens, les
+Phéniciens ont eu une action indiscutable sur la langue berbère; et les
+_blonds_, qui, peut-être, étaient en grande minorité, ont imposé pendant
+un certain temps leur mode de sépulture aux Libyens du Tell. Malgré
+l'adoption de la religion musulmane et la modification profonde subie
+par les populations du nord de l'Afrique, du fait de l'introduction de
+l'élément arabe, il existe encore en Algérie, notamment aux environs de
+la Kalàa des Beni-Hammad, dans les montagnes au nord de Mecila, des
+tribus qui construisent de véritables dolmens.
+
+Mais cette action des étrangers, que nous reconnaissons, a eu des effets
+plus apparents que profonds, et il s'est passé en Afrique ce qui a eu
+lieu presque partout et toujours, avec une régularité qui permettrait de
+faire une loi de ce phénomène: la race vaincue, dominée, asservie, a,
+peu à peu, par une action lente, imperceptible, absorbé son vainqueur en
+l'incorporant dans son sein.
+
+Le même fait s'est produit au moyen âge à l'occasion de l'invasion
+hilalienne, et cependant le nombre des Arabes était relativement
+considérable et leur mélange avec la race indigène avait été favorisé
+d'une manière toute particulière, par l'anarchie qui divisait les
+Berbères et annihilait leurs forces. L'élément arabe a néanmoins été
+absorbé; mais, en se fondant au milieu de la race autochthone disjointe,
+il lui a fait adopter, en beaucoup d'endroits, sa langue et ses mœurs.
+
+N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est passé en Gaule: l'occupation
+romaine a romanisé pour de longs siècles les provinces méridionales,
+sans modifier, d'une manière sensible, l'ensemble de la race. Dans le
+nord, les conquérants francks se sont rapidement fondus dans la race
+conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur nom substitué à celui
+des vaincus. Ces effets différents s'expliquent par le degré de
+civilisation des conquérants, supérieur aux vaincus dans le premier cas,
+inférieur dans le second. En résumé, ces conquêtes, ces changements dans
+les dénominations, les lois et les mœurs, n'ont pas empêché la race
+gauloise de rester, comme fond, celtique.
+
+De même, malgré les influences étrangères qu'elle a subies, la race
+autochthone du nord de l'Afrique est restée libyque, c'est-à-dire
+berbère.
+
+
+
+
+PRÉCIS DE L'HISTOIRE
+DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
+(BERBÉRIE)
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+PÉRIODE ANTIQUE
+JUSQU'À 642 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+PÉRIODE PHÉNICIENNE
+1100-268 AVANT J.-C.
+
+
+Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation de
+Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance
+de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de
+Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le littoral de la
+Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite des
+guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en
+Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de
+Sicile.--Nouvelles guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile.
+
+
+TEMPS PRIMITIFS.--L'incertitude la plus grande règne sur les temps
+primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique est à peine
+prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires tels que ceux
+d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois répétée, les
+détails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive
+puisse s'en servir. Sur la façon dont s'est formée la race aborigène de
+l'Afrique septentrionale, on ne peut émettre que des conjectures, et
+l'hypothèse la plus généralement admise est qu'à un peuple véritablement
+autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double
+élément arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a
+formé la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques.
+
+L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur la partie
+occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses
+tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la
+Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait écrit
+sérieusement sur ce pays (Ve siècle av. J.-C.); nous examinerons plus
+loin son système géographique.
+
+Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant de
+la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations sont des cabanes
+tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent à volonté.» Plus
+tard, Diodore les représentera comme menant une existence abrutie,
+couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons,
+sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils
+obéissent à des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent
+que de brigandage. «Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois
+javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de
+gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la
+retraite..... En général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni
+foi ni loi.» Ce tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains
+nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les mœurs
+devaient se modifier suivant les lieux.
+
+LES PHÉNICIENS S'ÉTABLISSENT EN AFRIQUE.--Dès le XIIe siècle avant notre
+ère, les Phéniciens qui, selon Diodore, avaient déjà des colonies, non
+seulement sur le littoral européen de la Méditerranée, mais encore sur
+la rive océanienne de l'Ibérie, explorèrent les côtes de l'Afrique et
+les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations
+commerciales avec les indigènes étaient le but de ces courses
+aventureuses et, pour assurer la régularité des échanges, des comptoirs
+ne tardèrent pas à se former. Les Berbères ne firent probablement aucune
+opposition à l'établissement de ces étrangers, qui, sous l'égide du
+commerce, venaient les initier à une civilisation supérieure, et dans
+lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il résulte
+même de divers passages des auteurs anciens que les indigènes étaient
+très empressés à retenir chez eux les Tyriens. Quant à ceux-ci, ils se
+présentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les hôtes des
+aborigènes et se soumettaient à l'obligation de leur payer un tribut[9].
+
+Ainsi les colonies de _Leptis_ (Lebida), _Hadrumet_ (Souça), _Utique_,
+_Tunès_ (Tunis), _Karthage_[10], _Hippo-Zarytos_ (Benzert), etc., furent
+successivement établies sur le continent africain, et le littoral sud de
+la Méditerranée fut ouvert au commerce par les Phéniciens, comme le
+rivage nord et les îles l'avaient été par les Grecs.
+
+[Note 9: Mommsen, _Histoire romaine_, trad. de Guerle, t. II, p. 206
+et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompée et Virgile, sur
+la fondation de Karthage par Didon.]
+
+[Note 10: En phénicien «la ville neuve» (_Kart-hadatch_) par
+opposition à Utique (_Outik_) «la vieille».]
+
+FONDATION DE CYRÈNE PAR LES GRECS.--Les rivaux des Phéniciens dans la
+colonisation du littoral méditerranéen furent les Grecs. Depuis
+longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque
+Psammetik Ier combla leurs vœux en leur ouvrant les ports de l'Egypte.
+Après avoir exploré cette contrée jusqu'à l'extrême sud, ils firent un
+pas vers l'Occident, et dans le VIIe siècle[11], une colonie de Grecs de
+l'île de Théra vint, sous la conduite de son chef Aristée, surnommé
+Battos, s'établir à Cyrène. Les peuplades indigènes que les Théréens y
+rencontrèrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient _Loub_ ou _Loubim_,
+ils donnèrent à leur pays le nom de Libye (Λιßύε), que l'antiquité
+conserva à l'Afrique. La tradition a gardé le souvenir des luttes qui
+éclatèrent entre les Grecs de Cyrène et leurs voisins de l'Ouest, les
+Phéniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et
+l'histoire retrace le dévouement des deux frères Karthaginois qui
+consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre le territoire de
+leur patrie jusqu'à l'endroit que l'on a appelé en leur honneur «Autel
+des Philènes»[12].
+
+[Note 11: On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de
+Cyrène. Selon Théophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne
+une date antérieure qui varie entre 758 et 631.]
+
+[Note 12: A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste,
+_Bell. Jug._, XIX, LXXVIII.]
+
+DONNÉES GÉOGRAPHIQUES D'HÉRODOTE.--Vers 420, Hérodote, qui avait
+lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails précis que
+ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très étendues sur
+l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye, jusqu'au
+territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit les
+récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.
+
+Pour Hérodote, la Libye comprend le «territoire situé entre l'Egypte et
+le promontoire de Soleïs (sans doute le cap Cantin). Elle est habitée
+par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des
+colonies grecques et phéniciennes établies sur le littoral. Ce qui
+s'étend au-dessus de la côte est rempli de bêtes féroces; puis, après
+cette région sauvage, ce n'est plus qu'un désert de sable
+prodigieusement aride et tout à fait désert»[13].
+
+[Note 13: Lib. IV.]
+
+Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes, Hérodote
+s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins
+ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du lac
+Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées, habitées par des
+populations de cultivateurs nommés _Maxyes_.» Enfin, il a entendu dire
+que, bien loin, dans la même direction, était une montagne fabuleuse
+nommée Atlas et dont les habitants se nommaient _Atlantes_ ou
+_Atarantes_. Au midi de ces régions, au delà des déserts, se trouve la
+noire Ethiopie.
+
+Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote, nous
+citerons:
+
+Les _Adyrmakhides_, les _Ghiligammes_, les _Asbystes_, les _Auskhises_,
+etc., habitant la Cyrénaïque.
+
+Les _Nasamons_ et les _Psylles_ établis sur le littoral de la Grande
+Syrte.
+
+Les _Garamantes_ divisés en _Garamantes du nord_, habitant les montagnes
+de Tripoli, et _Garamantes du sud_, établis dans l'oasis de _Garama_
+(actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom.
+
+Les _Troglodytes_, voisins des précédents et en guerre avec eux.
+
+Les _Lotophages_, établis dans l'île de Méninx (Djerba) et sur le
+littoral voisin.
+
+Les _Makhlyes_, habitant le littoral jusqu'au lac Triton.
+
+Les _Maxyes_, les _Aœses_, les _Zaouekès_ et les _Ghyzantes_ au nord du
+lac Triton et sur le littoral en face des îles Cercina (Kerkinna)[14].
+
+Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hérodote. Comme détail des
+mœurs de ces indigènes, il cite la vie nomade, l'absence de toute loi,
+la promiscuité des femmes, etc. Il parle encore de peuplades fabuleuses
+habitant l'extrême sud[15].
+
+[Note 14: Hérodote, 1. IV, ch. 143.]
+
+[Note 15: Vivien de Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique dans
+l'Antiquité_, passim.]
+
+PRÉPONDÉRANCE DE KARTHAGE.--La prospérité des comptoirs phéniciens,
+augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage,
+dont la fondation date du commencement du Xe siècle (av. J.-C.), devint
+la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces métropoles
+envoyaient à leurs possessions de la Méditerranée des troupes qui,
+chargées d'abord de les protéger contre les indigènes, servirent ensuite
+à dompter ceux-ci. Bientôt les villages agricoles avoisinant les
+colonies phéniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbères durent
+donner à leurs anciens locataires, devenus leurs maîtres, le quart du
+revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent
+vivre côte à côte sans que le plus civilisé, fût-il de beaucoup le moins
+nombreux, arrive à imposer sa domination à l'autre.
+
+La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'étendit sur les
+tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbères du sud,
+maintenus dans une sorte de vasselage, servaient d'intermédiaires pour
+le commerce de l'intérieur de l'Afrique[16]. Non seulement Karthage,
+après avoir cessé de payer tribut aux indigènes, en exigea un de
+ceux-ci, mais elle devint la capitale des autres colonies phéniciennes,
+qui durent lui servir une redevance. De plus, elle s'était peu à peu
+débarrassée des liens qui l'unissaient à la mère patrie et avait conquis
+son autonomie à mesure que la puissance du royaume phénicien
+déclinait[17].
+
+[Note 16: Ragot. Sahara, de la province de Constantine, IIe partie,
+p. 147 (_Recueil des notices de la Société arch. de Constantine_,
+1875).]
+
+[Note 17: Justin, XIX, 1, 2.]
+
+En même temps les navigateurs puniques fondaient à l'ouest de nouvelles
+colonies: _Djidjel_ (Djidjeli), _Salde_ (Bougie), _Kartenna_ (Ténès),
+_Yol_ (Cherchel), _Tingis_ (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent
+avec les rois ou chefs de tribus de ces contrées éloignées, des traités
+de commerce et d'alliance.
+
+DÉCOUVERTES DE L'AMIRAL HANNON.--Mais cette extension ne suffisait pas à
+l'ambition des Phéniciens; il leur fallait de nouvelles conquêtes. Entre
+le VIe et le Ve siècle, le gouvernement de Karthage chargea l'amiral
+Hannon de reconnaître le littoral de l'Atlantique et d'y établir des
+colonies. Le hardi marin partit avec une flotte de soixante navires
+portant trente mille colons phéniciens et libyens, et les provisions
+nécessaires pour le voyage et les premiers temps de l'établissement. Il
+franchit le détroit de Gadès, répartit son monde sur la côte africaine
+de l'Océan et s'avança jusqu'au golfe formé par la pointe qu'il appelle
+_Corne du Midi_ et que M. Vivien de Saint-Martin identifie à la pointe
+du golfe de Guinée. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea à
+s'arrêter. Il retourna sur ses pas après avoir accompli un voyage qui ne
+devait être renouvelé que deux mille ans plus tard[18].
+
+[Note 18: Par les Portugais en 1462.]
+
+Le succès de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens que
+les principales circonstances de son voyage furent relatées en une
+inscription qu'on plaça dans le temple de Karthage. Cette inscription,
+traduite plus tard par un voyageur grec, nous est parvenue sous le nom
+de _Périple de Hannon_; malheureusement la date manque. L'on sait
+seulement, d'après Pline, que c'était à l'époque de la plus grande
+puissance de Karthage, alors que, selon Erathosthène, cité par Strabon,
+on comptait plus de trois cents colonies phéniciennes au delà du
+détroit[19].
+
+ORGANISATION POLITIQUE DE KARTHAGE.--La puissance acquise par Karthage
+au milieu des populations berbères était le fruit de l'esprit
+d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phéniciens avaient
+sans cesse donné des preuves pendant de longs siècles. Chacun avait
+coopéré à cette conquête; le gouvernement avait donc été d'abord une
+république où le rang de chacun était égal. Puis, les fortunes
+commerciales et militaires s'étant faites, les grandes familles avaient
+conservé le pouvoir entre leurs mains, et il en était résulté une
+oligarchie assez compliquée. Le pouvoir exécutif était dévolu à deux
+rois[20], assistés d'un conseil dit des anciens, composé de vingt-huit
+membres, tous paraissant avoir été élus par le peuple et pour un temps
+assez court. L'exécutif nommait les généraux en chef, mais leur
+déléguait une partie de ses pouvoirs, ce qui tendait à en faire de
+véritables dictateurs, tout en offrant l'avantage de rétablir une unité
+nécessaire dans le commandement. Pour compléter la machine
+gouvernementale, un autre conseil, dit des Cent-Quatre, composé de
+l'aristocratie, exerçait les fonctions judiciaires et contrôlait les
+actes de tous[21]. Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages
+d'une démocratie et en avait tous les inconvénients; il manquait d'unité
+et, par suite, de force, et ouvrait la porte à toutes les intrigues et à
+toutes les compétitions.
+
+[Note 19: Vivien de Saint-Martin.--Voir également: «_Navigation
+d'Hannon capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, delà les colonnes
+d'Hercule_,» par Léon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. XXV et
+suiv.]
+
+[Note 20: Suffètes (_Chofetim_) ou juges. Les auteurs anciens leur
+donnent le nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).]
+
+[Note 21: Mommsen, _Histoire romaine_, t. II, p. 217 et
+suiv.--Aristote, _Polit._, 1. II.--Polybe, VI et pass.]
+
+CONQUÊTE DE KARTHAGE DANS LES ÎLES ET SUR LE LITTORAL DE LA
+MÉDITERRANÉE.--Dès le sixième siècle avant notre ère, les Karthaginois
+firent des expéditions guerrières dans les îles et sur le rivage
+continental de la Méditerranée. En 543, à la suite d'une guerre contre
+les Phocéens, ils restèrent maîtres de l'île de Corse. Quelques années
+plus tard, eut lieu leur premier débarquement en Sicile (536).
+
+Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent à cette
+époque; déjà les Etrusques l'avaient aidée dans sa guerre contre les
+Phocéens; en 509 fut conclu son premier traité d'alliance avec les
+Romains[22].
+
+Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'étendit sur la
+Méditerranée, dont tous les rivages reçurent la visite des vaisseaux de
+Karthage se présentant, non plus comme de simples trafiquants, mais
+comme les maîtres de la mer. Les Berbères de l'Afrique propre sont ses
+vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses alliés: tous lui fournissent des
+mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise
+se répandit au loin et exerça la plus grande influence, particulièrement
+sur la Grèce et le midi de l'Italie.
+
+[Note 22: Polybe.]
+
+GUERRES DE SICILE.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra
+ses plus grands efforts; elle était attirée vers cette conquête par la
+richesse et la proximité de l'île, et aussi par le désir d'abattre la
+puissance des Grecs en Occident. Alors commença ce duel séculaire, qui
+devait avoir pour résultat d'arrêter la colonisation grecque dans la
+Méditerranée, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits.
+
+Alliés à Xerxès par un traité fait dans le but d'opérer simultanément
+contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile une armée
+considérable sous la conduite d'Amilcar[23], fils de Magon; mais cette
+alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que les Perses étaient
+écrasés à Salamine, les Phéniciens éprouvaient un véritable désastre en
+Sicile (vers 480).
+
+La guerre continua pendant de longues années en Sicile, sans que les
+Karthaginois y obtinssent de grands succès: les revers, la peste, les
+calamités de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. Néanmoins,
+vers la fin du Ve siècle, Hannibal et Himilcon, de la famille de Hannon,
+remportèrent de grandes victoires et conquirent aux Karthaginois près
+d'un tiers de l'île, avec des villes telles que Selinonte, Hymère,
+Agrigente, etc.[24].
+
+[Note 23: C'est à tort que M. Mommsen et les Allemands
+orthographient ce nom par un H. La première lettre est un Aïn () et non
+un Heth ().]
+
+[Note 24: Diodore.]
+
+Denys, tyran de Syracuse, les arrêta dans leurs succès et les força à
+signer un traité, ou plutôt une trêve, pendant laquelle les deux
+adversaires se préparèrent à une lutte plus sérieuse (404).
+
+En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, nommé
+suffète, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, force
+l'entrée du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'année suivante,
+il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de Catane, de
+presque toute l'île, vient mettre le siège devant Syracuse et porte le
+ravage dans la contrée environnante. Au moment où il est sur le point de
+triompher de son ennemi, la peste éclate dans son armée. Denys profite
+de cette circonstance pour attaquer les Karthaginois démoralisés, les
+bat sur terre et sur mer et force le suffète à souscrire à une
+capitulation qui consacre la perte de toutes ses conquêtes. Ainsi finit
+cette campagne si brillamment commencée[25].
+
+[Note 25: Diodore, 1. XXIV.]
+
+RÉVOLTE DES BERBÈRES.--À la nouvelle de ce désastre, les indigènes de
+l'Afrique croient que le moment est venu de reconquérir leur
+indépendance. Ils se réunissent en grandes masses et viennent
+tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe en leur pouvoir et
+la métropole punique se trouve exposée au plus grand danger. Mais
+bientôt la discorde se met parmi ces hordes sans chefs, qui ne veulent
+obéir à aucune règle, et ce rassemblement se fond et se désagrège. Ainsi
+nous verrons constamment les Berbères profiter des malheurs dont leurs
+dominateurs sont victimes pour se lever contre eux: la révolte éclate
+comme la foudre; mais bientôt la désunion et l'indiscipline font leur
+œuvre, la réunion se dissout en quelques jours et les indigènes
+retombent sous le joug de l'étranger[26].
+
+[Note 26: Diodore, 1. XIV, ch. LXXII.]
+
+SUITE DES GUERRES DE SICILE.--À peine Karthage avait-elle triomphé des
+Berbères qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La
+guerre recommença aussitôt entre Denys et les Karthaginois, et se
+prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs années. Magon,
+ayant péri dans une bataille, fut remplacé par son fils portant le même
+nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys
+le jeune. Malgré ces changements, la guerre continuait avec acharnement
+de part et d'autre: c'était comme un héritage que les pères
+transmettaient en mourant à leurs enfants.
+
+Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvré une certaine puissance sous
+la ferme main de Denys, le règne de son successeur ne leur procura pas
+les mêmes avantages. Poussés à bout par les vices de Denys le jeune, les
+Syracusains l'expulsèrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours
+des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec
+empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile
+avec Magon, en chargeant ce général de reprendre avec vigueur les
+opérations militaires. Vers le même temps elle concluait avec Rome un
+nouveau traité d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait à
+celle-ci de ne pas naviguer au delà du détroit de Gadès, à l'Ouest, et
+du cap Bon, à l'Est, et lui interdisait même de faire du commerce en
+Afrique (348).
+
+A l'arrivée de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car
+la ville elle-même était divisée en plusieurs camps, fit appel aux
+Corinthiens fondateurs de leur cité, en implorant leur secours. Ceux-ci
+envoyèrent Timoléon avec une petite armée d'un millier d'hommes.
+Syracuse était alors sur le point de tomber: un parti avait livré le
+port aux Karthaginois; Denys occupait le château; Icetas le reste de la
+ville. Timoléon obtint la soumission de Denys et la remise de la
+citadelle et força les Karthaginois à une trêve pendant laquelle il
+détacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu,
+s'embarqua précipitamment et vint chercher un refuge à Karthage, où,
+pour échapper à un supplice ignominieux, il se donna la mort.
+
+Karthage, brûlant du désir de tirer vengeance de ces échecs, fit passer,
+en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal
+et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus
+complet désastre. Timoléon, bien qu'il disposât d'un nombre beaucoup
+moins grand de soldats, réussit, après une lutte acharnée dans laquelle
+les Karthaginois déployèrent le plus grand courage, à triompher d'eux.
+En 338 un traité fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois.
+Timoléon fit ainsi reconnaître l'intégrité de Syracuse et de son
+territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant
+aux Karthaginois la défense de soutenir à l'avenir les tyrans.
+
+AGATHOCLE, TYRAN DE SYRACUSE.--IL PORTE LA GUERRE EN AFRIQUE.--Quelques
+années plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans mœurs, mais
+d'un caractère énergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar,
+à s'emparer par un coup de force de l'autorité à Syracuse; il mit à mort
+les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319).
+Bien qu'il eût juré à Amilcar, pour obtenir son appui, une fidélité
+éternelle à Karthage, il se considéra comme dégagé de son serment par la
+mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques.
+Aussitôt, Karthage fit passer en Sicile une armée nombreuse sous la
+conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportèrent sur
+Agathocle une victoire décisive et vinrent mettre le siège devant
+Syracuse.
+
+Agathocle, réduit à la dernière extrémité, ne possédant plus que la
+ville dans laquelle il est bloqué, repoussé par les Grecs auxquels il
+s'est rendu odieux par sa tyrannie, conçoit le dessein hardi de se
+débarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il
+supplie les Syracusains de résister encore quelques jours, parvient, au
+moyen d'un stratagème, à attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du
+port, profite de ce moment pour en sortir lui-même avec quelques
+navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses
+ennemis, il parvient à lui échapper et, après six jours d'une traversée
+des plus périlleuses, aborde dans le golfe même de Tunis et se retranche
+dans les carrières, après avoir brûlé ses vaisseaux afin d'enlever à ses
+troupes toute pensée de retour (310).
+
+Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue, les
+Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les
+généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est déjà
+emparé de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux
+Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par Agathocle qui vient mettre
+le siège devant Karthage (309).
+
+Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes à leurs
+dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs propres
+enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la nouvelle des
+succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée Karthaginoise.
+Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent en foule au camp
+d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres ou leurs amis.
+
+En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt le
+bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par un puissant
+effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus (309). L'année
+suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait
+prisonnier et expire dans les supplices.
+
+Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de menacer
+Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et à
+l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères; dans une seule
+campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Après
+avoir, avec une audacieuse habileté, réprimé une révolte qui avait
+éclaté contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en
+pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrénaïque, ancien lieutenant
+d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Séduit par ses promesses,
+Ophellas n'hésita pas à amener son armée au tyran; mais Agathocle le fit
+assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une
+situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et
+la guerre civile paralysaient ses forces.
+
+Agathocle, après avoir enlevé Utique et Hippo-Zarytos[27], laissa le
+commandement de son armée à son fils Archagate, et rentra en Sicile, où
+il tenait aussi à assurer son autorité (306); aussitôt après son départ,
+les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et réduisirent les
+Grecs à l'état d'assiégés. Agathocle s'empressa de venir au secours de
+son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidèle aux conquérants et
+il éprouva à son tour les revers de la fortune.
+
+[Note 27: Benzert.]
+
+AGATHOCLE ÉVACUE L'AFRIQUE.--Trahi par ses alliés berbères, n'ayant plus
+autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés, Agathocle se
+décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi de quelques officiers en
+Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec l'armée; mais les soldats, se
+voyant abandonnés, mirent à mort la famille de leur prince et traitèrent
+avec les Karthaginois auxquels ils abandonnèrent toutes les villes
+conquises par Agathocle.
+
+Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa perte se
+terminait subitement au grand avantage de la métropole punique (306). Un
+traité de paix ayant été conclu entre les deux puissances, les
+Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs désastres et à reprendre
+de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle établissait solidement son
+autorité à Syracuse, devenait un véritable roi, et s'unissait à Pyrrhus
+d'Epire en lui donnant sa fille en mariage.
+
+PYRRHUS, ROI DE SICILE.--NOUVELLES GUERRES DANS CETTE CONTRÉE--Mais la
+paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être de longue durée. Après
+la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'île devint de nouveau la proie
+des factions et durant près de dix années l'anarchie y régna seule.
+Enfin, en 279, les Syracusains menacés de l'attaque imminente de
+Karthage appelèrent à leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà
+fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgré les victoires
+d'Héraclée et d'Asculum si chèrement achetées, le roi d'Epire se
+trouvait dans la plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre
+les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les
+éléments hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une
+seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés et
+les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point de se
+tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de
+nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut de Rome,
+une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva à Syracuse, où
+il fut accueilli avec le plus grand empressement.
+
+Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur alliance
+avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte dans la
+dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance offensive et
+défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce
+temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer de la Sicile et
+recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée de Pyrrhus, amenant des
+troupes nombreuses et aguerries, arrêta net leurs progrès; bientôt même
+ils se virent assiégés dans leur quartier général de Lilybée. Mais le
+temps des succès de Pyrrhus était passé; ses troupes furent vaincues
+dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidélité des populations
+chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit
+gémir l'île sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de
+lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était
+rappelé sur le continent par les Tarentins, se décida à laisser le champ
+libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie
+(276), où le sort ne devait pas lui être plus favorable.
+
+
+ANARCHIE EN SICILE.--Le départ du roi laissait la Sicile en proie aux
+factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient été
+appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été amenés par Pyrrhus.
+Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient d'abord livrés au brigandage,
+puis avaient formé de petites colonies indépendantes. La principale
+était celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'était donné un
+groupe d'aventuriers campaniens établis à Messine. Les Syracusains,
+après le départ de Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de
+fortune nommé Hiéron qui avait pris en main la direction de la
+résistance contre les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté
+contre eux, non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à
+des brigands de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en
+face de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient
+devenus un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les
+Karthaginois et même pour les Romains. Cette situation allait donner
+naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture, depuis
+quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE
+268-220
+
+
+Causes de la première guerre punique.--Rupture de Rome avec
+Karthage.--Première guerre punique.--Succès des Romains en Sicile.--Les
+Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois à
+Tunis; les Romains évacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en
+Sicile.--Grand siège de Lilybèe.--Bataille des îles Egates; fin de la
+première guerre punique.--Divisions géographiques adoptées par les
+Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, après avoir établi son
+autorité en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succès des
+Karthaginois en Espagne.
+
+
+CAUSES DE LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--Les échecs éprouvés par Pyrrhus
+dans l'Italie méridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient
+délivré Rome d'un des plus grands dangers qu'elle eût courus. Sa
+puissance s'était augmentée d'autant, car elle avait hérité de presque
+toutes les conquêtes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans
+le moment du danger, recherché l'alliance des Karthaginois contre
+l'ennemi commun, cette union momentanée de deux peuples ayant des
+intérêts absolument opposés ne pouvait subsister après la disparition
+des causes spéciales qui l'avaient amenée. Maîtresse de l'Italie
+méridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage
+considérait comme sa conquête, car depuis plusieurs siècles elle se
+consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession;
+c'est sur ce champ que la lutte de la race sémitique contre la race
+ariane allait commencer.
+
+Un des premiers actes des Romains, après le départ de Pyrrhus, avait été
+de détruire le nid de brigands campaniens établis à Rhige. Les Mamertins
+de Messine, réduits ainsi à leurs seules forces, avaient alors été en
+butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigés par Hiéron. Vers
+268, leur situation n'étant plus tenable, ils se virent dans la
+nécessité de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit
+aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrèrent en pourparlers
+avec ceux-ci; mais les autres se décidèrent à faire hommage de leur cité
+aux Romains. Le Sénat de Rome, après quelque hésitation, admit les
+brigands campaniens dans la confédération italique et, dès lors, la
+rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les
+prétextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les
+Romains, notamment, reprochaient à Karthage d'avoir violé plus d'une
+clause de leurs précédents traités et d'avoir profité des embarras que
+leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente
+et de prendre pied sur le continent.
+
+RUPTURE DE ROME AVEC KARTHAGE.--Tandis que Rome adressait à Hiéron
+l'ordre de cesser toute agression contre ses alliés les Mamertins, et se
+préparait à faire passer des troupes à Messine (265), elle envoyait à
+Karthage une députation chargée de demander des explications sur
+l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant[28]. C'était, en
+réalité, un ultimatum, et Karthage parut essayer d'éviter la guerre en
+désavouant les actes de son amiral. En même temps elle entrait en
+pourparlers avec Hiéron; le groupe de Mamertins dissidents amenait un
+rapprochement entre ces ennemis et obtenait que Messine fût livrée aux
+Syracusains, leurs nouveaux alliés. Au moment donc où les troupes
+romaines réunies à Rhège se disposaient à traverser le détroit, on
+apprit que la flotte phénicienne commandée par Hiéron se trouvait dans
+le port de Messine et que la forteresse de cette ville était occupée par
+les Karthaginois (264). Sans se laisser arrêter par cette surprise, les
+Romains mirent à la voile et parvinrent à s'emparer, plutôt par la ruse
+que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, liés par des
+instructions leur recommandant la plus grande prudence afin d'éviter une
+rupture, n'osèrent pas repousser les Italiens par l'emploi de toutes
+leurs forces. Maintenant la rupture était consommée et la guerre allait
+commencer avec la plus grande énergie de part et d'autre.
+
+[Note 28: En vertu du traité d'alliance les unissant aux Romains,
+les Karthaginois avaient envoyé à ceux-ci pour les aider dans leur
+guerre contre Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris
+ombrage à Rome de cet empressement et l'amiral punique avait dû
+reprendre la mer. C'est alors qu'il était allé à Tarente offrir sa
+médiation ou peut-être ses services à Pyrrhus. (Justin, XVIII).]
+
+PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--Dès qu'on eut appris à Karthage l'occupation
+de Messine par les Italiens, la guerre fut décidée. Une flotte nombreuse
+vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville par mer, tandis que
+les troupes puniques, d'un côté, et Hiéron, avec les Syracusains, de
+l'autre, l'assiégeaient par terre. Mais les Romains n'étaient pas
+disposés à se laisser enlever leur nouvelle colonie. Le consul Appius
+Claudius étant parvenu à passer le détroit contraignit bientôt les
+alliés à lever le siège et vint même faire une démonstration contre
+Syracuse. L'année suivante les Romains remportèrent de grands succès,
+dont la conséquence fut de détacher Hiéron du parti des Karthaginois et
+d'obtenir son alliance contre ceux-ci (263)[29]; les colonies grecques
+de l'île suivirent son exemple et dès lors Karthage se trouva isolée,
+sur un sol étranger, et obligée de faire face à des ennemis s'appuyant
+sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientôt les
+Phéniciens en furent réduits à se retrancher derrière leurs places
+fortes.
+
+[Note 29: Diodore, XXIII.--Polybe, 1.]
+
+Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugèrent qu'il y avait lieu de
+tenter un grand effort: ils réunirent une armée imposante de mercenaires
+liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer en Sicile, la
+répartirent dans leurs places fortes et s'établirent solidement à
+Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le nœud de leur
+résistance. Bientôt les consuls vinrent attaquer ce camp retranché,
+mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent en faire le
+siège régulier. Hannibal, fils de Giscon, défendait avec habileté la
+ville et était aidé par Hiéron qui avait contracté une nouvelle alliance
+avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils recevaient constamment
+d'Italie des vivres et des renforts et resserraient chaque jour le
+blocus.
+
+SUCCÈS DES ROMAINS EN SICILE.--Sur ces entrefaites, le général Hannon,
+envoyé de Karthage avec une nouvelle et puissante armée, débarque en
+Sicile et vient attaquer les Romains dans leur camp. Mais le sort des
+armes est favorable à ceux-ci; les Karthaginois, écrasés, laissent leur
+camp aux mains des vainqueurs; Hannon parvient, non sans peine, à se
+réfugier dans Héraclée avec une poignée de soldats. Cette bataille
+décida du sort d'Agrigente: Hannibal s'ouvrit un passage à la pointe de
+l'épée, au milieu des ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262).
+Les habitants de la cité furent vendus comme esclaves[30].
+
+[Note 30: Polybe, 1. I, ch. 19, 20.]
+
+Malgré les succès des Italiens, la situation en Sicile n'était pas
+désespérée pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une grande
+partie de l'île et avaient souvent l'appui des colonies grecques. Une
+guerre incessante, guerre d'escarmouches et de surprises, sur mer et sur
+terre, remplaça les grandes batailles. La flotte punique, beaucoup plus
+puissante que celle des Romains, causa de grands dommages sur les côtes
+italiennes et fit un tort considérable au commerce. Force fut aux latins
+de se construire des navires et de remplacer leurs barques par des
+quinquirèmes[31], en état de lutter avec celles de leurs ennemis. Après
+avoir créé les vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur
+des Italiens pourvut à tout, et, en 280, une flotte imposante était
+prête à tenir la mer. Le début ne fut pas heureux; une partie des
+navires, avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port
+de Lipari; mais bientôt les marins italiens prirent leur revanche dans
+plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la grande victoire
+navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise fut capturée ou
+détruite. Duilius ayant débarqué en Sicile obtint sur les ennemis de
+nouveaux et importants avantages (260).
+
+[Note 31: La quinquirème avait jusqu'à 300 rameurs et portait le
+même nombre de soldats.]
+
+Encouragés par les succès de leur flotte, les Romains exécutèrent,
+pendant les années suivantes, des descentes en Sardaigne et en Corse et
+réussirent à arracher aux Karthaginois une partie des postes qu'ils
+occupaient dans ces deux îles. En même temps la guerre de Sicile suivait
+son cours avec des chances diverses, mais sans amener de résultat
+décisif. Néanmoins, dans la campagne de 258, les consuls A. Calatinus et
+S. Paterculus s'emparèrent de villes importantes; Hippane, Canarine,
+Enna, Erbesse, etc.
+
+LES ROMAINS PORTENT LA GUERRE EN AFRIQUE.--La guerre durait depuis huit
+ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaçant de
+s'éterniser. Le plus sûr moyen de la terminer était d'attaquer les
+ennemis chez eux, et de transporter le théâtre de la lutte dans leur
+propre pays. En 256, les Romains résolurent d'exécuter ce hardi projet.
+Ils réunirent une flotte de trois cents galères et firent voile vers
+l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius et Régulus. Ils
+rencontrèrent à Eknome les vaisseaux Karthaginois et leur livrèrent une
+mémorable bataille navale qui se termina par la victoire des Romains.
+Dès lors l'Afrique était ouverte. Les consuls abordèrent à l'est de
+Karthage et allèrent s'établir solidement à Clypée (Iclibïa), pour y
+grouper toutes les forces, hors de la portée de leurs ennemis. De là ils
+lancèrent dans l'intérieur des expéditions qui portèrent au loin le
+ravage et la terreur, et ramenèrent un grand nombre de prisonniers. Sur
+ces entrefaites arriva l'ordre du Sénat de Rome, rappelant en Italie le
+consul Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant à
+Régulus de presser les opérations, au moyen de son armée réduite à
+15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers.
+
+Après le premier moment de stupeur qui avait suivi à Karthage la
+nouvelle du désastre d'Eknome, on s'était préparé avec ardeur à la
+résistance; des mercenaires avaient été enrôlés et Amilcar, rappelé de
+Sicile, avait ramené des forces importantes. Mais le sort des armes fut
+encore défavorable aux Karthaginois: vaincus à Adis (Radès), ils ne
+purent empêcher Régulus d'occuper Tunès (Tunis) (255).
+
+Menacée d'un siège immédiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs;
+mais les conditions qui lui furent faites étaient si dures qu'elle
+renonça à toute pensée de transaction et se prépara à lutter avec la
+dernière énergie, préférant mourir en combattant que consommer elle-même
+sa ruine. Sur ces entrefaites arrivèrent des vaisseaux chargés de
+mercenaires grecs, parmi lesquels se trouvait le lacédémonien Xanthippe,
+officier de mérite, formé à l'école des grands capitaines de son pays.
+Les Karthaginois ayant eu l'heureuse inspiration de lui confier la
+direction de la défense, le nouveau général changea complètement le
+système qui avait été suivi jusque-là. Au lieu de tenir les troupes
+derrière les murailles ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit
+sortir dans la plaine et les tint constamment en haleine, les exerçant à
+l'art de la guerre et leur donnant confiance en elles-mêmes et en leurs
+chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Régulus
+restait inactif à Tunès, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre le
+siège de Karthage et ne pouvant se résoudre à abandonner sa conquête
+pour se replier derrière ses retranchements de Clypée.
+
+VICTOIRE DES KARTHAGINOIS À TUNIS.--Les Romains évacuent
+l'Afrique.--Bientôt les Karthaginois sont en état de marcher contre
+leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, grâce aux
+habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent sur eux une
+victoire décisive. Régulus est fait prisonnier avec ses meilleurs
+soldats, tandis que les débris de son armée, deux mille hommes à peine,
+se réfugient à Clypée.
+
+C'était la perte de la campagne; en vain les Romains envoyèrent contre
+l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle victoire; la
+situation n'était plus tenable; on embarqua sur les vaisseaux la
+garnison de Clypée et l'on fit voile vers la Sicile en abandonnant à la
+vengeance des Karthaginois, non seulement les prisonniers, mais les
+alliés indigènes qui avaient soutenu Régulus dans sa campagne. Cette
+vengeance fut terrible: les tribus durent payer des contributions
+écrasantes; quant aux chefs, ils périrent dans les tortures. Xanthippe
+avait sauvé Karthage. Il fut largement récompensé et put quitter
+l'Afrique avant d'avoir éprouvé les effets de l'ingratitude et de
+l'envie des Karthaginois[32].
+
+[Note 32: Polybe, I.]
+
+REPRISE DE LA GUERRE EN SICILE.--Après ce succès, Karthage se trouvait
+en état de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec énergie.
+Agrigente et plusieurs autres places tombèrent tout d'abord en son
+pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur étaient loin
+d'être abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits et, l'année
+suivante (254), la flotte romaine se réunit à Messine. De là, les
+consuls allèrent attaquer par mer Panorme (Palerme) et s'en rendirent
+maîtres, après un siège vigoureusement mené. Ils s'emparèrent en outre
+de presque tout le littoral septentrional de l'île, mais n'osèrent se
+mesurer avec l'armée karthaginoise qui tenait le pays à l'intérieur.
+L'année suivante, les Romains, ayant voulu tenter une nouvelle descente
+en Afrique, virent la tempête disperser leur flotte, ce qui les força à
+renoncer à ce projet.
+
+Pendant plusieurs années la guerre continua avec des chances diverses,
+mais sans aucun résultat décisif; les ressources, de part et d'autre,
+s'épuisaient et l'on pouvait prévoir, sinon la fin de ce grand duel, au
+moins l'imminence d'une trêve. Les Karthaginois, voulant tenter un
+effort décisif, s'adressèrent même, pour obtenir de l'argent, à leur
+allié Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, qui leur refusa tout secours.
+Les Romains, non moins gênés, se virent contraints de réduire le nombre
+de vaisseaux qu'ils avaient créés et de renoncer à la guerre maritime.
+
+Cependant en 250, Metellus s'étant trouvé assez fort pour lutter contre
+l'armée karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu affronter
+depuis la défaite de Tunis, remporta une importante victoire sur
+Asdrubal[33], qui s'était audacieusement avancé jusqu'aux portes de
+Palerme. Les éléphants, qui avaient puissamment contribué aux succès de
+Xanthippe, tombèrent aux mains des vainqueurs.
+
+[Note 33: C'est encore une erreur d'écrire Asdrubal, en phénicien
+Azrou-Baâl «le secours de Baal», par un H.]
+
+A la suite de ce nouvel échec, Karthage, après avoir mis en croix son
+général, se décida à faire encore une tentative pour obtenir la paix, et
+c'est à cette occasion que l'histoire a placé le récit du dévouement de
+Régulus. De même que la première fois, les conditions faites par les
+Romains furent jugées inacceptables, et la guerre recommença (249).
+
+GRAND SIÈGE DE LILYBÉE.--Les Romains, qui avaient achevé la conquête du
+littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur succès pour
+expulser définitivement leurs ennemis de l'île. Ils vinrent en
+conséquence les attaquer dans leur place forte de Lilybée et
+commencèrent le siège de cette ville, siège aussi mémorable par l'ardeur
+et le génie des assiégeants que par le courage et l'obstination des
+assiégés, commandés par le général Himilcon. Pendant plusieurs mois les
+machines de guerre battirent les remparts, tandis que la flotte romaine
+bloquait étroitement le port; mais Himilcon triompha par son habileté de
+tous les efforts des assiégeants, renversant par des sorties soudaines
+les travaux par eux faits au prix des plus grandes difficultés,
+incendiant leurs machines, déjouant tous leurs plans; en même temps, de
+hardis marins parvenaient à faire entrer dans la ville, en passant au
+milieu des vaisseaux ennemis, des vivres et même des renforts. Sur ces
+entrefaites le consul P. Claudius Pulcher, désespérant d'enlever la
+ville de vive force, se contenta de la bloquer et partit subitement avec
+une flotte nombreuse pour écraser les navires karthaginois à l'ancre
+dans le port de Drépane. Cette fois la victoire fut pour les
+Karthaginois qui prirent leur revanche de leurs précédentes défaites
+maritimes en infligeant aux Romains un véritable désastre. Une tempête,
+qui suivit de près cette bataille, coûta encore aux Italiens un grand
+nombre de vaisseaux.
+
+Ces nouvelles portèrent à Rome le découragement; si Karthage avait
+profité de ce moment pour pousser vigoureusement les opérations, nul
+doute que la guerre n'eût été promptement terminée à son avantage. Mais,
+soit par l'effet de la vicieuse organisation gouvernementale, soit en
+raison du caractère propre aux races sémitiques, qui ne s'inclinent que
+devant la nécessité immédiate, on ne voit Karthage tenter d'efforts
+décisifs que quand l'ennemi est aux portes et le danger imminent. On
+resta donc sur cette victoire et la guerre continua pendant plusieurs
+années, consistant en de petits combats sur terre et des courses de
+piraterie sur mer. En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des
+troupes de Karthage en Sicile, troupes assez peu dévouées et composées
+en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar était un général
+de grande valeur; il sut tirer parti de ces éléments mauvais et, sans
+remporter de succès décisifs, empêcher tout progrès de la part des
+Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit exécuter une razia dans
+le Bruttium, puis il vint occuper le mont Ereté[34] qui domine Palerme,
+et de là, surveillant les routes, ne manqua aucune occasion de tomber
+sur ses ennemis et de couper les convois[35]. De leur côté les Romains
+déployaient la plus grande ténacité, si bien que les deux armées rivales
+en arrivèrent à reconnaître mutuellement l'impossibilité de se vaincre.
+
+[Note 34: Monte Pellegrino.]
+
+[Note 35: Polybe, 1. I, p. 57.]
+
+BATAILLE DES ÎLES ÉGATES.--FIN DE LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--La guerre
+durait depuis vingt-deux ans et les deux puissances rivales donnaient
+des signes non équivoques de lassitude, quand Rome, décidée à en finir,
+eut l'heureuse inspiration de se refaire une marine et d'essayer encore
+des luttes navales. Au commencement, de l'année 242, trois cents
+galères, plus un grand nombre de bâtiments de transport, firent voile
+vers la Sicile. Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara
+sans difficulté de Drépane et de Lilybée, car les vaisseaux karthaginois
+étaient absents, soit qu'ils fussent rentrés en Afrique, soit qu'ils se
+trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle,
+Karthage se prépara à envoyer des troupes en Sicile à son général, dont
+la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux chargés de
+vivres, de munitions et d'argent partirent bientôt d'Afrique sous la
+conduite de Hannon, avec mission d'éviter à tout prix le combat et de
+débarquer subrepticement les secours dans l'île; mais la vigilance de
+Lutatius ne put être déjouée. Avec autant d'audace que de courage, il
+attaqua la flotte punique en face d'Egusa (Favignano), une des Égates,
+et remporta sur les ennemis une victoire décisive. Cinquante galères
+karthaginoises furent coulées, soixante-dix capturées, et le reste se
+dispersa. Ce beau succès allait mettre fin à la campagne.
+
+Démoralisée par sa défaite, Karthage autorisa Amilcar à traiter comme il
+l'entendrait avec l'ennemi; mais un traité dans ces conditions ne
+pouvait être que désastreux, c'est-à-dire entraîner la perte de la
+Sicile, pour la possession de laquelle les Phéniciens luttaient depuis
+si longtemps. Voici quelles furent les principales conditions imposées à
+Karthage:
+
+Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, sans
+rançon.
+
+Abandon définitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer
+Hiéron ni ses alliés.
+
+Et paiement d'une contribution considérable, dont partie sur-le-champ,
+et partie en dix annuités[36].
+
+[Note 36: En tout 3200 talents euboïques d'argent.]
+
+De son côté, Rome reconnaissait l'intégrité du territoire de Karthage.
+
+Les conséquences de la première guerre punique furent considérables, et
+permirent de mesurer la puissance acquise par Rome depuis un
+demi-siècle. Suzeraine de l'Italie méridionale et de la Sicile et
+maîtresse de la mer, voilà dans quelles conditions la laissait la
+conclusion de la paix, ou plutôt de la trêve. Quant à Karthage, sa
+situation était tout autre: son prestige maritime compromis, ses
+finances ruinées, son autorité sur les Berbères ébranlée, tels étaient
+pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle était encore
+capable de grands efforts et devait le prouver avant peu; néanmoins ses
+jours de grandeur étaient passés et son déclin approchait.
+
+
+DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE ADOPTÉES PAR LES ROMAINS.--La
+guerre des Romains contre Karthage et surtout leur descente en Afrique
+leur donnèrent des connaissances précises sur le continent que les Grecs
+avaient nommé Libye. Ils donnèrent, les premiers, le nom d'Afrique au
+territoire de Karthage, en conservant celui de Libye pour l'ensemble du
+pays, mais, peu à peu, l'appellation d'Afrique devint générale. Ils
+surent dès lors que cette vaste contrée était habitée par un grand
+nombre de peuplades indigènes, dont les Phéniciens n'étaient pas partout
+les maîtres, mais souvent les alliés ou les hôtes.
+
+Voici quelles furent les divisions adoptées par les Romains pour la
+géographie africaine:
+
+1° _Cyrénaïque_ ou _Libye pentapole_, bornée à l'est par la Marmarique
+et, à l'ouest, par la Grande-Syrte, et habitée par différentes peuplades
+parmi lesquelles les _Nasamons_ et les _Psylles_.
+
+2° _Région Syrtique_, comprenant les deux Syrtes, et habitée par les
+_Troglodytes, Lothophages, Makes_, etc.
+
+3° _Afrique propre_ ou _Territoire de Karthage_, correspondant à peu
+près à la Tunisie actuelle, sous la domination directe des Karthaginois.
+Dans la partie méridionale se trouve la grande tribu des Musulames et,
+près du Triton, celle des Zouèkes.
+
+4° _Numidie_, s'étendant de l'Afrique propre à la Molochath ou
+Mouloeuia. Elle est divisée en deux royaumes: celui des _Massiliens_ à
+l'est avec Hippo-Regius (Bône), ou Zama, pour capitale, et celui des
+_Massèssyliens_ à l'ouest, capitale Siga[37]. La ville de Kirta (ou
+Cirta) sur l'Amsaga était, en quelque sorte, la capitale de la Numidie
+occidentale.
+
+[Note 37: Auprès de l'embouchure de la Tafna. Il est à remarquer, du
+reste, que la Massœssylie, c'est à dire le pays situé à l'ouest de
+l'Amsaga, constituait en réalité la partie orientale de la Maurétanie.
+Nous lui verrons prendre ce nom, aussitôt que les conquêtes des Romains
+leur auront mieux fait connaître le pays.]
+
+5° _Maurétanie_ ou _Maurusie_, s'étendant, à l'ouest de la Numidie
+jusqu'à l'Océan. Elle est habitée par un grand nombre de peuplades
+maures.
+
+6° _Gétulie_, région située au sud de la Numidie et de la Maurétanie, et
+formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle est
+habitée par les Gétules nomades.
+
+7° _Libye intérieure_, comprenant les déserts africains. Habitée par les
+_Garamantes_, _Mélano-Gétules_, _Leucœthiopiens_ et des peuplades
+fantastiques, telles que les _Blemmyes_, ayant le visage au milieu de la
+poitrine, et les _Egypans_ aux jambes de boue. Strabon et Pline ne
+tarderont pas à reproduire ces fables.
+
+Les peuplades berbères obéissent à des chefs, véritables rois, dont le
+pouvoir se transmet à leurs enfants par hérédité et que nous allons voir
+entrer en scène.
+
+GUERRE DES MERCENAIRES.--Au moment de la conclusion de la paix, vingt
+mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut, tout d'abord,
+évacuer cette armée composée des éléments les plus divers: Gaulois,
+Ligures, Baléares, Macédoniens et surtout Libyens. Giscon, successeur de
+Amilcar, les expédia par fractions à Karthage, où ils ne tardèrent pas à
+créer une situation périlleuse, car non seulement il fallut les nourrir,
+mais encore payer leur solde arriérée. Les désordres commis par cette
+soldatesque devinrent si intolérables que le gouvernement de Karthage se
+décida à donner à chaque homme une pièce d'or à la condition qu'il irait
+s'établir à Sicca[38], sur la frontière de la Numidie. Les Phéniciens,
+qui avaient espéré s'en débarrasser par ce moyen, jugèrent le moment
+favorable pour proposer aux mercenaires une réduction considérable sur
+leur solde. Aussitôt la révolte éclate: en vain Karthage essaie de
+parlementer et dépêche aux stipendiés plusieurs parlementaires, et enfin
+le général Giscon avec lequel ceux-ci avaient demandé à traiter; les
+soldats redoublent d'exigences. Au milieu d'un tumulte effroyable, ils
+élisent pour chefs deux des leurs, le campanien Spendius et le berbère
+Mathos. Giscon, abreuvé d'outrages, est arrêté par les rebelles qui
+adressent un appel aux indigènes. Aussitôt la révolte se propage et
+l'armée des mercenaires devient formidable[39]; elle se divise en deux
+troupes dont l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met
+le siège devant Utique (239).
+
+[Note 38: Actuellement le Kef.]
+
+[Note 39: Polybe, LI, ch. LXVII et suiv.]
+
+Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la
+direction de la guerre à Amilcar, le seul homme capable de la mener à
+bien, préféra donner le commandement de ses troupes à Hannon, qui avait
+déjà fourni la mesure de son incapacité en Sicile. De grands efforts
+furent faits pour résister à l'attaque des rebelles; mais deux échecs
+successifs essuyés par le général décidèrent les Karthaginois à le
+remplacer par Amilcar. Il était temps, car la levée de boucliers des
+Berbères était générale et les jours de Karthage semblaient comptes.
+L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des
+indigènes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui
+s'éteignent d'eux-mêmes, si la résistance est entre des mains fermes et
+expérimentées.
+
+En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientôt les
+rebelles furent contraints de lever le siège d'Utique; le général
+karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux
+mercenaires une défaite sérieuse près du fleuve Bagradas (Medjerda) et
+s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tunès était toujours
+aux mains des stipendiés et Mathos continuait le siège de Hippo-Zarytos.
+Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se détachèrent de ce blocus
+pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand péril; mais
+l'habile Amilcar, qui connaissait les indigènes, était parvenu à
+détacher de la cause des rebelles un Berbère nommé Naravase. Soutenu par
+les forces de son nouvel allié, il attaqua résolument les mercenaires
+et, grâce à sa stratégie et au courage de ses soldats, parvint encore à
+les vaincre; ils laissèrent un grand nombre de morts sur le champ de
+bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs.
+
+Une des premières conséquences de cette défaite fut la mise à mort de
+Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires
+firent périr dans les tortures. Dès lors, la lutte fut, de part et
+d'autre, suivie de cruautés atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le
+nom de _guerre inexpiable_. En même temps, Karthage perdait la Sardaigne
+qu'elle avait laissée à la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci,
+suivant l'exemple de leurs collègues d'Afrique, massacrèrent les
+Phéniciens qui se trouvaient dans l'île et, après avoir commis mille
+excès, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et
+Hippo-Zarytos, las de résister, ouvrirent leurs portes aux rebelles.
+Mathos et Spendius, encouragés par ces succès, vinrent alors, à la tête
+d'une grande multitude, mettre le siège devant Karthage. La métropole
+punique réduite de nouveau à la dernière extrémité se vit contrainte
+d'implorer le secours de Hiéron de Syracuse et des Romains, qui
+s'empressèrent de l'aider à résister à l'attaque des mercenaires; en
+même temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquiétait les rebelles sur
+leurs derrières et les attirait à des combats en plaine, où il avait
+presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le siège de
+Karthage, les stipendiés se laissèrent pousser par Amilcar dans une
+sorte de défilé que les historiens appellent _défilé de la Hache_, où
+ils se trouvèrent étroitement bloqués, et, comme ils ne voulaient pas se
+rendre, ils furent bientôt en proie à la plus affreuse famine et
+contraints, dit l'histoire, de s'entre-dévorer. Ne pouvant plus résister
+à leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbère du nom de
+Zarzas et quelques autres, se présentèrent, pour traiter, à Amilcar, qui
+stipula que dix rebelles à son choix seraient laissés à sa disposition
+et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses
+éléphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier.
+Il en périt, dit-on, quarante mille.
+
+La révolte semblait domptée; mais Tunès tenait encore. Mathos s'y était
+retranché avec des forces importantes. Amilcar, étant venu l'y assiéger,
+fut défait, ce qui ajourna pour quelque temps encore l'issue de la
+campagne. Enfin Karthage, s'étant résolue à un suprême effort, adjoignit
+Hannon à Amilcar en chargeant les deux généraux d'en finir. Bientôt, en
+effet, les Karthaginois amenèrent Mathos à tenter le sort d'une bataille
+en rase campagne et parvinrent à l'écraser. Cette fois, c'en était fait
+des mercenaires; la révolte était domptée et Karthage échappait à un des
+plus grands dangers qu'elle eût courus. L'attitude des Berbères pendant
+cette guerre put lui prouver combien sa domination en Afrique était
+précaire, car, sans leur appui et leur coopération, les mercenaires
+n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si longtemps et avec tant
+de succès[40].
+
+[Note 40: V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn.
+Nepos, _Amilcar_, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.]
+
+KARTHAGE, APRÈS AVOIR RÉTABLI SON AUTORITÉ EN AFRIQUE, PORTE LA GUERRE
+EN ESPAGNE.--Après avoir fait rentrer sous leur obéissance les villes
+compromises par l'appui donné aux rebelles, et notamment Utique et
+Hippo-Zarytos, qui opposèrent une résistance désespérée, les
+Karthaginois firent plusieurs expéditions dans l'intérieur, tant pour
+châtier les Berbères que pour garantir la limite méridionale par une
+ligne de postes. Ils occupèrent notamment, alors, la ville de Theveste
+(Tébessa).
+
+Dès qu'elle ne fut plus absorbée par le soin de son salut, Karthage
+songea aussi à réoccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle
+préparait une flotte expéditionnaire, imposa son veto absolu et, comme
+on ne tenait pas compte de sa défense, elle se disposa à recommencer la
+guerre contre sa rivale. Mais la métropole punique était encore trop
+meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se résoudre à
+entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les
+exigences romaines et de renoncer à toute prétention sur la Sardaigne
+(237).
+
+Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne où il semblait que Rome
+devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour échapper à
+l'envie de ses concitoyens qui, comme récompense de ses services,
+l'avaient décrété d'accusation, que pour continuer à servir sa patrie,
+accepta le commandement de l'expédition dont le prétexte était de
+secourir Gadès (Cadix), colonie punique alors attaquée par ses voisins.
+Pour mieux surprendre ses ennemis, il quitta Karthage en simulant une
+expédition contre les Maures. Il emmenait avec lui ses fils, parmi
+lesquels le jeune Hannibal[41], auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu
+suprême, la haine du nom romain. Il marcha le long de la côte en
+emmenant un grand nombre d'éléphants; la flotte le suivait, au large, à
+sa hauteur. Parvenu à Tanger, il traversa le détroit. La victoire
+couronna les efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de
+conquérir des provinces à Karthage; mais en 228 il trouva la mort du
+guerrier dans un combat contre les Lusitaniens[42].
+
+[Note 41: Henn-baal, ou Baal Henna, _don de Dieu_, en punique.]
+
+[Note 42: Cornelius Nepos, _Amilcar_, III.]
+
+SUCCÈS DES KARTHAGINOIS EN ESPAGNE.--Asdrubal, gendre de Amilcar,
+remplaça celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. Doué d'un
+esprit politique supérieur, il consolida, par des alliances et des
+traités avec les populations indigènes, les succès de son beau-père,
+fonda la cité de Karthagène et réalisa en Espagne de grands progrès.
+Tout le pays jusqu'à l'Ebre fut administré au nom du gouvernement
+karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des Barcides[43], dont le
+pouvoir fut, en réalité, celui d'un vice-roi à peu près indépendant.
+Karthage, recevant de riches tributs et voyant dans les conquêtes de son
+général une compensation à ses pertes dans la Méditerranée, lui laissa
+le champ libre.
+
+[Note 43: De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).]
+
+Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis écrasés, ne virent
+pas sans la plus grande jalousie les progrès des Karthaginois en
+Espagne. Ils jugèrent bientôt qu'il était de la dernière importance de
+les arrêter, et, à cet effet, ils conclurent un traité d'alliance avec
+deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte[44] et Amporia (Ampurias).
+Après s'être assuré ces points d'appui, ils forcèrent Asdrubal à signer
+un traité par lequel il s'obligeait à respecter ces colonies et à ne pas
+franchir l'Ebre. Malgré l'engagement auquel Asdrubal avait été forcé de
+souscrire, la puissance punique avait continué à s'étendre dans la
+péninsule; mais le poignard d'un esclave gaulois vint arrêter
+l'exécution des projets de ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui
+s'était fait remarquer à l'armée par ses brillantes et solides qualités
+et qui avait en outre hérité de la popularité du nom de son père, fut
+appelé, par le vœu de tous les officiers, à remplacer son beau-frère
+Asdrubal, et, bien qu'il ne fût âgé que de vingt-neuf[45] ans, reçut le
+commandement des possessions et de l'armée d'Espagne. Le Sénat de
+Karthage se vit forcé de ratifier ce choix, malgré l'opposition de la
+famille de Hannon opposée à celle des Barcides. Hannon voyait dans cette
+nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains.
+L'événement n'allait pas tarder à lui donner raison.
+
+[Note 44: Actuellement Murviedes dans la province de Valence.]
+
+[Note 45: Vingt-six selon Cliton (Fasti).]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE
+220-201
+
+
+Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal
+marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de
+Trasimène.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
+Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la
+lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal
+en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du
+Métaure.--Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de
+Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par
+Syphax.--Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est
+résolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier
+par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique;
+traité avec Rome.
+
+
+HANNIBAL COMMENCE LA GUERRE D'ESPAGNE. PRISE DE SAGONTE.--A peine
+Hannibal fut-il revêtu du pouvoir qu'il se prépara à la guerre contre
+les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des levées et réunit
+une armée considérable formée presque en entier de Berbères: Numides,
+Maures, Libyens et même Gétules et Ethiopiens[46], tous attirés par
+l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il
+commença le siège de Sagonte, malgré l'opposition des Romains; pendant
+huit mois, les assiégés se défendirent avec un courage indomptable,
+mais, abandonnés à eux-mêmes, écrasés par le grand nombre de leurs
+ennemis, ils succombèrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur
+cité que les derniers survivants incendièrent eux-mêmes (219).
+
+Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle ambassade
+fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative inutile dans
+un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre,
+proposée par Fabius pour trancher le différend, fut acceptée avec
+acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement
+raison de leurs ennemis, chargèrent le consul Semprenius de se rendre en
+Sicile pour y préparer une armée destinée à envahir l'Afrique; mais
+c'est sur un autre théâtre que la guerre allait éclater.
+
+[Note 46: Tite-Live, XXII.]
+
+HANNIBAL MARCHE SUR L'ITALIE.--Le but de Hannibal était atteint: la
+guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu'à appliquer un plan
+de campagne depuis longtemps préparé par son père et par Asdrubal. Il ne
+s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de
+terre; la route avait été soigneusement étudiée par des émissaires, et
+les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amitié avec les
+peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller à
+leurs yeux l'or de Karthage[47]. Ce ne fut donc pas une inspiration
+soudaine, mais un plan parfaitement mûri que Hannibal mit à exécution.
+Il commença par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont
+la plus grande partie fut chargée de garder le détroit pour assurer les
+communications, le reste allant coopérer à la défense de Karthage; il
+laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents
+cavaliers, une trentaine d'éléphants, le tout sous le commandement de
+son frère Asdrubal. La flotte reçut la mission de croiser dans le
+détroit. Des otages espagnols furent gardés en Afrique, tandis que des
+Libyens des meilleures familles étaient répartis en Espagne ou emmenés à
+l'armée. En même temps, on préparait à Karthage une flotte de guerre
+destinée à attaquer les côtes d'Italie et de Sicile.
+
+[Note 47: Polybe.]
+
+Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la tête d'une
+armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans
+sa marche, il se débarrassa des éléments faibles et douteux, culbuta les
+peuplades indigènes qui voulurent lui résister, laissa son frère Magon
+entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant franchi cette chaîne de
+montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille
+cavaliers, tous soldats éprouvés, les deux tiers berbères; à sa suite
+marchaient trente-sept éléphants. L'inertie inexplicable des Romains
+semblait laisser le champ libre à l'audacieux Karthaginois.
+
+Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations
+diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il gagna les
+autres par ses présents, et passa sur le corps de celles qui refusèrent
+de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés le Rhône. Non
+loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés en éclaireurs,
+soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par
+mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrès de l'ennemi, s'était
+arrêté dans la cité phocéenne. En vain, les Volks essayèrent de disputer
+aux envahisseurs le passage du Rhône; Hannibal les trompa, franchit le
+fleuve et se lança hardiment dans les Alpes. Par quel défilé passa
+l'armée karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute
+pendant longtemps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est
+qu'à force d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des
+souffrances les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal
+parvint, malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible
+montagne. Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille
+fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la
+moitié de son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir
+l'Italie.
+
+COMBAT DU TESSIN; BATAILLES DE LA THÉBIE ET DE TRASIMÈNE.--D'immenses
+difficultés avaient été surmontées par Hannibal, mais celles qu'il lui
+restait à vaincre étaient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins,
+qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il
+ne pouvait décidément compter que sur ses soldats exténués par leur
+marche et démoralisés par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son
+flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut était dans
+l'énergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands
+hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses
+troupes. Les Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour
+garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide.
+Scipion vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le
+fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre
+des secours.
+
+Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique, s'empressa de
+rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'île de
+Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collègue
+Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait
+une démonstration contre Lilybée, avait été écrasée par le préteur
+Æmilius (218).
+
+En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère, ce général
+réussissait à intercepter les communications des Karthaginois avec
+l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par
+mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succès du Tessin avait
+décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui fournir leur appui; ses
+troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnées par leurs
+alliés et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient
+qu'à combattre.
+
+Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu
+d'un pays insurgé, rejoint P. Scipion[48], les forces romaines réunies
+présentèrent un effectif considérable que les consuls jugèrent suffisant
+pour triompher de l'armée karthaginoise. Après quelques combats sans
+importance, Hannibal amena Sempronius à lui livrer une bataille décisive
+sur les bords de la Trébie. L'armée romaine était forte de quarante
+mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois
+étaient moins nombreux, mais possédaient une plus forte cavalerie; de
+plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira très
+habilement parti; enfin, les Romains étaient exténués par les combats
+des jours précédents, mouillés par la pluie et la grêle, et sans vivres.
+
+[Note 48: Pour les probabilités des itinéraires suivis tant par
+Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant
+Hennebert, _Hist. d'Annibal_.]
+
+La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie romaine y
+montra une grande solidité; mais un mouvement tournant, opéré par un
+corps d'élite karthaginois commandé par Hannon, frère de Hannibal,
+décida de la victoire. Les Romains écrasés laissèrent trente mille
+hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, commandé
+par Sempronius, parvint seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les
+Gaulois insurgés.
+
+Cette brillante victoire assurait à Hannibal la conquête de toute
+l'Italie du nord. Elle ne lui coûtait, en outre de ses derniers
+éléphants, qu'un nombre relativement peu considérable de guerriers, car
+les principales pertes avaient été supportées par les Gaulois. Mais ces
+pertes furent bientôt compensées par l'arrivée d'auxiliaires accourant
+de toutes parts, et il ne tarda pas à se trouver à la tête d'une armée
+de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal
+laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrières, se jeta
+résolument dans l'Apennin, et, l'ayant traversé au prix des plus grandes
+fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son
+camp retranché d'Arrétium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas
+la faute d'aller l'y chercher; il le dépassa, et comme le général romain
+s'était mis à sa poursuite, il manœuvra assez habilement pour l'attirer
+dans une véritable souricière, sur les bords du lac de Trasimène.
+L'armée romaine, surprise par les Karthaginois cachés dans les collines
+entourant le lac, fut entièrement détruite; le consul y trouva la mort,
+ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre égal fut fait
+prisonnier[49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya
+sans rançon les confédérés italiens, ne conservant que les Romains
+(218).
+
+[Note 49: Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.]
+
+HANNIBAL AU CENTRE ET DANS LE MIDI DE L'ITALIE. BATAILLE DE CANNES.--Le
+sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie était
+ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître l'ennemi, coupait ses ponts
+et se préparait à la résistance. Q. Fabius Maximus, nommé dictateur, fut
+chargé de la périlleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant
+Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et
+ne voulant rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le
+Picénum et s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à
+la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante
+cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie,
+il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal
+descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale, ravageant
+tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans
+cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'éviter une
+grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur». Mais
+l'impatience populaire, habilement exploitée par les ennemis du
+dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armées romaines
+avaient remporté des succès en Espagne et dans le nord de l'Italie;
+quant à Hannibal, qui avait compté sur le soulèvement des populations de
+la Grande-Grèce, il n'avait rencontré partout qu'hostilité et défiance;
+abandonné à lui-même, il se trouvait dans une situation en somme assez
+critique. C'est pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive.
+Fabius ayant résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T.
+Varron, tandis que la noblesse élisait Paul-Emile.
+
+Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie
+et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut là que les
+nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée forte de
+quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux.
+Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais
+Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant tout à plaire à
+l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour à tour,
+le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille
+hommes furent laissés à la garde du camp: le reste s'avança dans la
+plaine en masses profondes, disposition qui avait été adoptée par Varron
+pour donner plus de solidité à la résistance, mais qui lui enlevait son
+principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces.
+
+Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur
+ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il sut, avec son
+génie habituel, disposer son armée pour envelopper celle de l'ennemi.
+Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie numide, commandée
+par Asdrubal, se couvrit de gloire, la défaite des Romains fut
+consommée; un très petit nombre parvint à s'échapper. Paul-Emile et
+presque tous les chevaliers romains restèrent sur le champ de bataille;
+les dix mille hommes laissés à la garde du camp furent faits
+prisonniers. Les pertes de Hannibal étaient, cette fois encore, peu
+considérables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois.
+
+CONSÉQUENCES DE LA BATAILLE DE CANNES.--ENERGIQUE RÉSISTANCE DE
+ROME.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore
+marcher directement sur Rome; son armée, composée en partie de
+mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se
+lancer dans les périls d'une longue route au milieu de nations hostiles,
+avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment
+fortifiée et défendue par une population résolue. Il préféra continuer
+méthodiquement la guerre qui lui avait si bien réussi jusqu'alors. Un
+certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cité de
+l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques
+résistèrent généralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre
+une série d'opérations de détail, afin de réduire par la force les
+opposants. En même temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour
+demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne,
+car les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et,
+soutenus par la puissante confédération des Celtibériens, ils
+empêchaient absolument le passage des Pyrénées.
+
+Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage,
+n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie et de leur
+inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté, rendit à tous
+la confiance. Les forces furent réorganisées; on appela aux armes tous
+les hommes valides, même les esclaves, même les criminels. Le préteur
+Marcus Claudius Marcellus reçut la mission de sauver la patrie; les voix
+qui osèrent parler de traiter furent bientôt réduites au silence.
+
+A Karthage, tout autre était l'attitude. Là, nul enthousiasme; l'annonce
+des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de
+Hannon et la défiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts
+en Italie eût été nécessaire pour terminer promptement la campagne, le
+frère de Hannibal obtint avec beaucoup de difficulté le départ de quatre
+mille Berbères et de quarante éléphants. On autorisa, il est vrai,
+Magon, à lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se réalisa pas
+(216).
+
+Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonné à lui-même, car ces
+secours étaient insuffisants et le temps s'écoulait, permettant chaque
+jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile
+direction de Marcellus. La confédération italique était brisée, mais la
+résistance était partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette
+conjoncture, Hannibal, qui était en relations avec Philippe, roi de
+Macédoine, signa avec lui un traité d'alliance offensive et défensive,
+d'après lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux
+(215).
+
+En attendant, la position de Hannibal, entouré par trois armées
+romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour éviter d'être
+cerné, le général karthaginois se décida même à se porter vers le
+nord-est, espérant que le roi de Macédoine le rejoindrait sur les côtes
+de l'Adriatique.
+
+En Sicile, Hiéronyme, roi de Syracuse, qui avait contracté alliance avec
+les Karthaginois, était vaincu par les légions échappées à Cannes et
+périssait assassiné.
+
+L'année 214 se passa en opérations militaires dans lesquelles les
+généraux déployèrent de part et d'autre un véritable génie. Les succès
+des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie était reconquise et
+Capoue étroitement bloquée. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient
+cessé de remporter des avantages décisifs: la plus grande partie de la
+Péninsule avait été conquise par eux. Cependant les Karthaginois
+tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est.
+
+LA GUERRE EN SICILE.--Après la mort de Hiéronyme, Karthage tenta de
+recueillir l'héritage de son allié. Un parti avait proclamé à Syracuse
+une sorte de république; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre
+les deux grandes rivales; d'habiles émissaires, envoyés, dit-on, par
+Hannibal, la décidèrent à appeler les Karthaginois. A cette nouvelle,
+Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile;
+le brave général commença aussitôt le siège de Syracuse; mais cette
+ville avait été fortifiée avec soin par Hiéron, durant son long règne,
+et elle était défendue par une population énergique, avec le génie
+d'Archimède pour auxiliaire; aussi les Romains, après six mois d'efforts
+infructueux, durent-ils renoncer aux opérations actives et se contenter
+d'un blocus. En même temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre
+atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient été envoyées par
+Karthage, en Sicile. Bientôt la plus grande partie de l'île fut arrachée
+aux Romains. Quant à Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre
+Syracuse.
+
+Hannibal avait compté sur le secours que Philippe s'était engagé à lui
+fournir par son traité, et il est certain que, si le roi de Macédoine
+avait envoyé en Sicile ou en Italie des secours importants aux
+Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son
+indécision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en
+profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la défiance
+et l'esprit d'opposition parmi les confédérés grecs; le secours du roi
+de Macédoine fut donc annulé.
+
+En 212, Syracuse se rendit à Marcellus, qui livra la ville au pillage.
+La guerre, transformée en lutte de guérillas, devint dès lors funeste
+aux Karthaginois. Le consul Lævinus leur enleva toutes leurs conquêtes.
+
+LES BERBÈRES PRENNENT PART À LA LUTTE. SYPHAX ET MASSINISSA.--Les
+Berbères étaient depuis trop d'années mêlés, par leurs mercenaires, à la
+lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il leur fût possible d'en demeurer
+plus longtemps les spectateurs désintéressés. Gula, fils de ce Naravase
+qui avait aidé Amilcar à triompher des Mercenaires, était chef des
+Massyliens. Syphax[50] régnait sur les Masséssyliens, c'est-à-dire, sur
+la Numidie occidentale. Par ses traditions, par sa situation, Gula
+devait s'allier aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs
+bons offices; c'est ce qu'il fit. Quant à Syphax, il accueillit, dit-on,
+les propositions et les promesses que les Scipions lui envoyèrent
+d'Espagne et se prononça pour Rome (213). Il s'occupa d'abord à
+organiser son armée sous la direction de centurions romains, et, quand
+il se crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens.
+
+Mais Gula, prévenu de ces dispositions, n'était pas resté inactif. Son
+fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, doué des plus belles
+qualités[51], marcha, à la tête de troupes massyliennes et
+karthaginoises, à la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande
+bataille, où celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, et le
+contraignit à abandonner Siga, sa capitale, pour se réfugier dans les
+montagnes de la Maurétanie. Syphax ayant voulu se reformer avec l'appui
+des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute la Numidie se trouva alors
+réunie sous le sceptre de Gula, dont le royaume s'étendit de la Molochat
+à l'Afrique propre.
+
+[Note 50: Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom
+l'orthographe Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon
+la traduction.]
+
+[Note 51: Tite-Live.]
+
+GUERRE D'ESPAGNE.--Ces victoires éloignaient, pour le moment, un danger
+qui avait menacé directement Karthage. Celle-ci songea alors à tenter un
+grand effort en Espagne pour arrêter les succès des Scipions. Asdrubal,
+qui était venu lui-même coopérer à la campagne contre Syphax, s'empressa
+de retourner dans la péninsule, emmenant avec lui des renforts
+considérables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux
+Massinissa, dont il avait pu apprécier la valeur.
+
+Les Scipions appelèrent aux armes les populations espagnoles
+nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divisé leurs
+troupes en trois corps, ils formèrent aussi trois armées pour les leur
+opposer. Le résultat fut désastreux pour eux. Publius Scipion, abandonné
+par ses auxiliaires, fut d'abord défait, puis ce fut le tour de Cnéius.
+Enfin les débris de l'armée furent sauvés par Caius Marcius qui se
+retira derrière l'Ebre. Toute la ligne située au sud de ce fleuve rentra
+ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides
+avaient puissamment contribué à ces importants succès (212).
+
+Les deux Scipions étaient morts en combattant et il semblait qu'il
+restait peu d'efforts à faire aux Karthaginois pour débloquer le nord de
+l'Espagne et porter secours à Hannibal; mais la désunion qui régnait
+parmi les chefs phéniciens, d'autre part, l'habile tactique de C.
+Marcius et la promptitude de Rome à envoyer des secours arrêtèrent les
+conséquences d'une campagne si bien commencée. La guerre, avec ses
+péripéties, reprit son cours régulier. Massinissa d'un côté, le jeune
+Publius Scipion, de l'autre, se rencontrèrent sur ces champs de
+bataille.
+
+CAMPAGNES DE HANNIBAL EN ITALIE.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et
+l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal abandonné,
+enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables de son génie
+pour tenir ses ennemis en échec. Un moment, en 213, il s'était trouvé
+dans une situation si critique que le Sénat, jugeant sa chute prochaine,
+avait cru pouvoir rappeler deux légions et les envoyer contre Capoue.
+Aussitôt, le général karthaginois avait repris l'offensive, reconquis
+une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était
+même fort approché de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes
+(212). Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de
+cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre
+régulièrement le siège.
+
+En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises étaient
+retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une
+marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la soudaineté de
+son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait toutes les surprises;
+il trouva tous les postes gardés et dut se contenter de ravager la
+campagne environnante. Vers le même temps, Capoue était réduite à
+capituler (211). L'année suivante se passa en opérations dans lesquelles
+Hannibal obtint quelques succès; mais cette situation ne pouvait se
+prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209,
+tandis que les troupes karthaginoises étaient retenues dans le centre,
+le vieux consul Fabius parvenait à rentrer en possession de Tarente;
+quelque temps après le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait
+sur le champ de bataille la mort du guerrier (208).
+
+SUCCÈS DES ROMAINS EN ESPAGNE ET EN ITALIE. BATAILLE DU MÉTAURE.--Cette
+terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement égal de
+part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir le dénouement, quand
+les événements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209,
+Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises étaient
+disséminées à l'intérieur, alla surprendre et enlever Karthagène,
+quartier général des Phéniciens, où il trouva des approvisionnements
+considérables, un nombreux matériel de guerre, des vaisseaux, de
+l'argent, des otages. Le tout lui fut livré par le général Magon, après
+une résistance qui aurait pu être plus héroïque. Pour assurer les
+conséquences de cet important succès, Scipion marcha contre Asdrubal et
+le défit, mais il ne put empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec
+des forces importantes, des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord.
+En route, Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit
+invasion en Gaule (208).
+
+Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le nord de
+l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles
+résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme
+des citoyens et des alliés; les légions étaient disséminées, on les fit
+rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides
+aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Néron reçurent la mission
+d'empêcher la jonction des Karthaginois.
+
+Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé,
+s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son frère,
+mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs actions
+dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à Canusium,
+en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que Marcus gardait la
+frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoyé par Asdrubal
+à son frère, étant tombé entre les mains des Romains, les mit au courant
+du plan et de la situation de l'ennemi. Néron laissa alors son camp à la
+garde d'une faible partie de son armée et se porta, par marches forcées,
+avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il
+connaissait la position et l'itinéraire. En combinant ses forces avec
+celles de son collègue, il put surprendre les ennemis au moment où ils
+franchissaient le Métaure. En vain Asdrubal essaya de se dérober par la
+retraite à l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de
+part et d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la
+défaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze
+jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et faisait lancer
+dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal
+apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être secouru et qu'il ne
+pouvait plus compter que sur lui-même (207). Il se mit en retraite,
+atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista pendant plusieurs
+années encore aux attaques des troupes romaines.
+
+EVÉNEMENTS D'AFRIQUE. RIVALITÉ DE MASSINISSA ET DE SYPHAX.--Pendant que
+l'Italie était le théâtre de ces événements, Scipion poursuivait en
+Espagne le cours de ses succès. Vainqueur des généraux karthaginois
+Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute
+l'Espagne méridionale, de telle sorte que les Phéniciens ne conservèrent
+plus que Gadès et son territoire. Scipion sut en outre détacher
+Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa
+séduire par la générosité du général romain qui avait laissé la liberté
+à son neveu Massiva[52]; il accepta une entrevue avec Silanus,
+lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'était
+une nouvelle conquête, et l'on n'allait pas tarder à en avoir la preuve
+en Afrique (207).
+
+[Note 52: Tite-Live, l. XXVII.]
+
+Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien arrêtée
+d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite était d'avoir
+l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec Syphax qui,
+après avoir reconquis son royaume, avait recouvré une grande puissance
+en Masséssylie et alla même audacieusement lui rendre visite en Afrique.
+Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé auprès du prince numide; mais,
+malgré tous ses efforts, il ne put empêcher Syphax de conclure avec
+Scipion un traité d'alliance contre Karthage. Rentré en Espagne après
+une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le
+décida à se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut
+habilement faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui
+rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses
+cavaliers numides, dans la péninsule (206).
+
+Mais Asdrubal, resté auprès de Syphax, n'eut pas de peine à tirer parti
+de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbère et
+le détacher des Romains. La main de sa fille, la célèbre Sophonisbe qui,
+dit-on, avait autrefois été promise à Massinissa[53], scella la nouvelle
+alliance.
+
+[Note 53: Ce fait, attesté par Appien, est passé sous silence par
+Tite-Live.]
+
+MASSINISSA, ROI DE NUMIDIE.--Ce n'était pas sans motif que Massinissa
+s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait
+pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles à sa spoliation. Gula
+étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains
+de son frère Desalcès, vieillard fatigué, qui ne tarda pas à le suivre
+au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le
+premier hérita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule,
+profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer à sa place
+son jeune frère Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des
+affaires.
+
+Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active à la
+lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de Bokkar, roi
+de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté, une escorte
+pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il vit accourir un
+grand nombre de Berbères las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda
+pas, avec leur appui, à entrer en lutte ouverte contre son cousin.
+Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à se réfugier auprès de Syphax et
+obtint de lui un corps de troupe considérable avec lequel il vint offrir
+la bataille à Massinissa; mais le sort des armes fut favorable à
+celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en
+pourparlers avec Lucumacès, lui offrant de partager le pouvoir avec lui,
+ce qui fut accepté. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec
+Mezétule.
+
+MASSINISSA EST VAINCU PAR SYPHAX.--Le but de Massinissa, par cette
+transaction, avait été de ne pas diviser ses forces, dans la prévision
+de l'attaque imminente de Syphax. Bientôt, en effet, les Masséssyliens
+envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain
+Massinissa essaya de tenir tête à ses ennemis: vaincu dans un grand
+combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit réduit à fuir avec
+quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non
+loin de Clypée[54] et, ayant été rejoint par un certain nombre
+d'aventuriers, y vécut pendant quelque temps de brigandage et du produit
+de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'armée
+envoyé par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y
+relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhérents.
+
+[Note 54: Près de la côte orientale de la Tunisie.]
+
+Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne et
+échappa à la mort grâce au dévouement de quelques hommes restés avec
+lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à cheval, Massinissa rentra
+dans la Numidie où il fut bien accueilli par les Berbères qui, avec leur
+inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannière.
+Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il était campé avec un
+énorme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Masséssyliens
+marcha contre lui et le défît dans une sanglante bataille, dont le gain
+fut en grande partie dû à un habile mouvement tournant exécuté par
+Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre
+ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la
+limite du désert en attendant les événements. Nous verrons, dans tous
+les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à
+Syphax, il demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors
+s'établir à Cirta, ville qui, par son importance et sa situation
+centrale, était la réelle capitale du royaume.
+
+ÉVÉNEMENTS D'ITALIE. L'INVASION DE L'AFRIQUE EST RÉSOLUE..--Tandis que
+l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon, qui avait enfin
+reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait
+débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer son frère
+Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet
+quelques secours de ces peuplades; mais ce n'était pas avec de telles
+forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige
+qui donne la confiance et supplée à la faiblesse: après quelques
+tentatives infructueuses, il fut à peu près réduit à l'inaction (205).
+
+Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne,
+s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique,
+mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs
+n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les
+mœurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir l'Espagne et
+disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer à une
+guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté l'Italie. A force
+d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Sénat
+l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les
+forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile organiser la
+flotte et former son armée des restes des légions de Cannes et des
+aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir, mais sans lui
+donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du général suppléèrent
+à tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mît en état la
+flotte, organisa l'armée et, au printemps de l'année 204, fit voile pour
+l'Afrique en emmenant trente mille hommes.
+
+CAMPAGNE DE SCIPION EN AFRIQUE..--Débarqué heureusement au
+Beau-Promontoire, près d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa
+accouru avec quelques cavaliers[55]. Après divers engagements heureux
+contre les troupes karthaginoises, le général romain vint mettre le
+siège devant Utique. Mais Syphax, étant accouru avec une puissante armée
+au secours de ses alliés, força Scipion à lever le siège d'Utique et à
+aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranché, entre cette
+ville et Karthage. Les troupes phéniciennes et berbères se contentèrent
+de l'y bloquer étroitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la
+sécurité dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des
+propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un
+mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les
+campements de ses ennemis divisés en deux groupes, les Karthaginois sous
+le commandement d'Asdrubal et les Berbères sous celui de Syphax, les
+surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par
+Lélius, son lieutenant, et par Massinissa; quant à lui, il se réserva
+l'attaque de celui des Phéniciens. Le succès de ce coup de main fut
+inespéré: quarante mille ennemis périrent, dit-on, dans cette nuit
+funeste, car ceux qui essayaient d'échapper aux flammes et au tumulte
+tombaient dans les embuscades des Romains (203).
+
+[Note 55: Tite-Live, XXIX, 29.]
+
+Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec activité
+de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens furent
+enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères, envoyés par Syphax,
+arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête d'une trentaine de mille hommes,
+marcha alors contre Scipion qui s'avança à sa rencontre et lui livra
+bataille en un lieu que les historiens appellent «les grandes plaines».
+Cette fois encore, la fortune se prononça pour les Romains. Scipion
+remporta une victoire décisive, puis il marcha directement sur Karthage
+et vint se rendre maître de Tunis.
+
+SYPHAX EST FAIT PRISONNIER PAR MASSINISSA..--Mais avant de porter les
+derniers coups à la métropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la
+priver de ses alliés; Massinissa brûlait trop du désir de tirer
+vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut
+Massinissa lui-même que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant
+Lélius. Syphax marcha bravement à la rencontre de ses ennemis et leur
+livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'étant abattu, il se
+blessa et fut fait prisonnier. Après ce premier succès, Massinissa,
+dépassant sans doute les instructions reçues, marche directement avec
+Lélius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population
+disposée à la lutte à outrance; mais il montre Syphax enchaîné et
+profite de la stupeur des Berbères pour se faire ouvrir les portes. Il
+pénètre dans la ville, court au château et en retire Sophonisbe[56].
+Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se présente à Scipion,
+en traînant à sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais
+dans un tout autre équipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se
+disposait à en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle
+Karthaginoise ne détachât de lui le prince numide, et exigea, malgré les
+supplications de celui-ci, qu'elle lui fût livrée, sous le prétexte que
+tout le butin appartenait à Rome. Mais Sophonisbe évita, par le poison,
+la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au général
+romain.
+
+[Note 56: Tite-Live, XXX, 13.]
+
+BATAILLE DE ZAMA.--La chute de Syphax acheva de démoraliser Karthage. On
+s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la
+flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais cette diversion, bien
+qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de Tunis, n'eut aucune
+conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent alors des ouvertures
+de paix que Scipion accueillit; il fit connaître ses conditions, et,
+comme elles étaient acceptables, les bases de la paix furent arrêtées et
+des envoyés partirent pour Rome, afin de soumettre le traité à la
+ratification du Sénat.
+
+Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier,
+grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son
+pays; quant à Hannibal, qui avait depuis longtemps pris ses
+dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être inquiété, à
+Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne voulaient pas
+suivre sa fortune, et débarqua heureusement à Leptis[57]. Pour la
+première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De
+Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant dans l'intérieur des
+terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer
+à lui un certain nombre de chefs indigènes parmi lesquels Mezétule, et
+fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et alliés de
+son père, de sorte que son armée présenta bientôt un effectif imposant.
+
+[Note 57: Actuellement Lamta.]
+
+Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux
+Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les
+hostilités en attaquant une flotte romaine de transport et même un
+vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce manque
+de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur
+son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientôt en
+présence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs
+de Souk-Ahras[58]. Après une entrevue entre les deux généraux, entrevue
+dans laquelle ils ne purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains.
+
+[Note 58: A Naraggara. Voir «_Naraggara_» par M. Goyt. _Recueil de
+la soc. arch. de Constantine_, 20e vol. et _Recherches sur le champ de
+bataille de Zama_, par M. Lewal, _Revue afr._, t. II, p. 111.]
+
+Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de quatre-vingts,
+et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en réserve ses
+vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit
+des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses
+lignes des espaces pour que les éléphants pussent les traverser sans les
+rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie à celle de Scipion. Dès le
+commencement de l'action, le désordre fut mis dans l'armée de Hannibal
+par ses éléphants qui se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires
+karthaginois, se croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice
+punique. Cependant l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en
+ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage.
+Mais la cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de
+celle de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa
+l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le général
+karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, avec
+une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté leur victoire par de
+cruelles pertes (202).
+
+FIN DE LA IIE GUERRE PUNIQUE. TRAITÉ AVEC ROME.--Après ce dernier échec,
+Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. Scipion, ayant
+écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions à Tunis et à Utique.
+Quant à Hannibal il s'efforçait, à Hadrumète, de reconstituer une armée,
+mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il
+conseilla énergiquement à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut
+envoyée à Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était
+maître absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer
+cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il
+craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au
+désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures
+pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. Un
+armistice de trois mois fut conclu, à la condition que le gouvernement
+punique paierait une première indemnité de vingt-cinq mille livres
+d'argent, et fournirait à l'armée romaine tout ce dont elle aurait
+besoin pour vivre.
+
+Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints à Scipion
+pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases suivantes:
+
+Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux,
+excepté dix, et tous ses éléphants.
+
+Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.
+
+Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la
+Méditerranée.
+
+Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera
+cent otages.
+
+Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale,
+recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié.
+
+Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre
+sans l'autorisation de Rome.
+
+Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit
+remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la
+rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain nombre
+de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit pour Rome,
+où l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant à Syphax, envoyé
+précédemment en Italie avec le butin, il était mort de misère et de
+chagrin à Albe[59] (201).
+
+[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live,
+Polybe et Appien. Voir aussi 1'«_Afrique ancienne_» dans l'«_Univers
+pittoresque_», édition Didot, t. II et VII.]
+
+La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective de
+Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à
+l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance sur
+l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux maîtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+TROISIÈME GUERRE PUNIQUE
+
+
+201-146 Situation des Berbères en l'an 201.--Hannibal, dictateur de
+Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empiètements de
+Massinissa.--Prépondérance de Massinissa.--Situation de
+Karthage.--Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.--Défaite
+des Karthaginois par Massinissa. Troisième guerre punique.--Héroïque
+résistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du siège de
+Karthage.--Scipion prend le commandement des opérations.--Chute de
+Karthage.--L'Afrique province romaine.
+
+
+SITUATION DES BERBÈRES EN L'AN 201.--Jusqu'à présent, l'histoire de
+l'Afrique s'est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A
+mesure que la puissance phénicienne penche vers son déclin, nous allons
+voir s'élever celle des princes indigènes, et les Berbères, qui n'ont
+paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scène. Il est donc
+utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes
+indigènes.
+
+Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne
+Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards
+avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la
+Tripolitaine. En attendant, il s'applique à discipliner les Berbères, à
+les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés de
+culture.
+
+La Masséssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu'à la Molochath, obéit
+à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé sur le flanc
+de Massinissa pour assurer sa fidélité.
+
+La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, à une
+famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est
+encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères de l'Ouest) ne
+vont pas tarder à prendre part aux affaires de l'Afrique.
+
+Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et Sanhadja)
+elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le désert, ne
+perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de
+chercher à s'y établir au détriment des anciennes populations. Mais
+leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas, à proprement
+parler, un royaume.
+
+De même, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc.
+(Berbères de l'est), obéissant à des chefs distincts, continuent à
+occuper la Tripolitaine, où l'influence phénicienne est en pleine
+décadence.
+
+HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA
+MORT.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les
+dissensions, les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent les
+Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde parmi ses
+concitoyens, en leur représentant combien il était peu patriotique de
+consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'œil de
+l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer les désastres et
+à se prémunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le
+parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, ennemi irréconciliable des
+Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dût-elle
+entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété d'accusation, sous le
+prétexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome après la bataille
+de Cannes, échappa à une condamnation trop certaine, par une sorte de
+coup d'état qu'il exécuta avec l'appui du parti populaire. Resté maître
+du pouvoir, il exerça sa dictature pour le plus grand bien de la
+république, rétablissant les finances, réorganissant les forces, se
+créant des alliances et s'efforçant de cicatricer les maux de la
+dernière guerre (195).
+
+Mais les Romains suivaient d'un œil jaloux le relèvement de Karthage, et
+étaient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrès
+accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs fois des représentations
+aux Karthaginois, au sujet de prétendus préparatifs militaires; car ils
+craignaient toujours de voir paraître Hannibal en Italie pendant que la
+plupart des légions étaient occupées en Asie. Il fallait à tout prix se
+débarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous
+divers prétextes, à Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal
+avec l'appui du parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui
+avait pénétré le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de
+nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus,
+où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant ainsi
+une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque
+dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi
+Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. Il
+espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident un
+contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit
+l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir en
+vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut assister à
+ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint de
+fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; mais la
+haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où reposer sa tête, il
+échappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183).
+
+EMPIÉTEMENTS DE MASSINISSA.--Cependant Massinissa avait, depuis
+longtemps, commencé ses incursions sur le territoire soumis à Karthage,
+et c'est en vain que la métropole punique avait fait parvenir ses
+réclamations à Rome contre le prince berbère. Les Romains avaient éludé
+toute mesure réparatrice et, passant au rôle d'accusateurs, avaient
+reproché aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus,
+leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se
+faire l'écho, réclamait déjà la destruction de Karthage.
+
+Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193, une
+expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabès, et
+ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune
+ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et, après quelques années
+de luttes, resta maître de toute cette province[60] (183).
+
+Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires
+viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et le prince
+numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent à cet effet
+à Karthage; mais, obéissant aux instructions reçues, ils s'arrangèrent
+pour ne donner aucune décision, de sorte que l'usurpation de Massinissa
+fut consacrée par une apparence de légalité[61].
+
+[Note 60: Polybe.]
+
+[Note 61: Tite-Live.]
+
+PRÉPONDÉRANCE DE MASSINISSA.--Le prince numide avait donc le champ
+libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait être plus
+agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve Karthage. Il ne cessa
+dès lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois
+renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations contre la
+violation des traités à eux consentis. En vain ils s'humilièrent; en
+vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé pour aider leurs ennemis
+dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine. Ils n'obtinrent que des
+satisfactions dérisoires. Massinissa, lui aussi, en fidèle vassal,
+envoyait à Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute
+sorte, hommes, chevaux, grains et même des éléphants.
+
+Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit à
+son autorité les nombreuses tribus indigènes établies entre la
+Cyrénaïque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il
+restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères de l'est purent
+enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer à former
+une véritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'efforça de
+les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons déjà dit, à
+des procédés de culture plus perfectionnés[62]. Etabli à Cirta, sa
+capitale, il vivait entouré de tous les raffinements de la civilisation
+romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces mœurs nouvelles, il avait
+conservé ses qualités guerrières et était resté le premier cavalier de
+son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrès et sa
+magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se
+plaisait à n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la
+manière la plus simple et la plus rude[63].
+
+[Note 62: Les auteurs anciens s'accordent à dire qu'il introduisit
+l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire
+qu'il s'attacha à la perfectionner.]
+
+[Note 63: Polybe.]
+
+SITUATION DE KARTHAGE.--Pendant que la puissance du prince berbère
+s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son déclin. Trois
+partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le
+parti romain, était toujours prête aux plus grandes bassesses pour
+conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, formé du peuple
+et chez lequel se conservaient les dernières traditions du patriotisme
+qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa,
+tout disposé à ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgré
+ces dissensions intestines, le génie commercial des Phéniciens n'avait
+pas tardé à ramener dans la ville une certaine prospérité matérielle.
+
+Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois à
+tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir justice. La
+violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne fût pas obligé de
+sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoyés
+en Afrique. Parmi eux était Marcus Caton, vétéran des guerres contre
+Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques
+redoublèrent et il ne songea qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des
+bonnes dispositions des commissaires, se soumit à leur décision; mais
+les Karthaginois, non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de
+les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir
+rien fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome,
+Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en prononçant le
+célèbre _detenda Carthago_.
+
+KARTHAGE SE PRÉPARE À LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.--Dans cette
+conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, et
+comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il réunit une forte
+armée de Berbères, en donna le commandement à Ariobarzane, petit-fils de
+Syphax, et lui confia la garde de la frontière numide. Aussitôt que
+cette nouvelle fut connue à Rome, Caton et son parti en profitèrent pour
+recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore
+chargés d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable;
+cependant les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à
+Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti
+populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions
+plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent
+se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage, les
+partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de la ville (152).
+
+Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour obtenir
+que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents, mais les
+princes furent fort mal reçus et eurent même quelque peine à se retirer
+sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait déjà
+fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues du Berbère, complétées
+par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi de nouveaux commissaires en
+Afrique. L'existence d'une armée et d'une flotte ayant été constatée,
+sommation fut adressée à Karthage d'avoir à se conformer aux
+stipulations du traité, sous peine de voir recommencer la guerre.
+
+DÉFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.--Sur ces entrefaites,
+Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville punique,
+nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes karthaginoises,
+fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne
+sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des
+armes parut d'abord lui être favorable: il remporta quelques succès et
+détacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbères. Mais
+Massinissa, par d'habiles manœuvres, attira les Karthaginois dans un
+terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps
+indécise; le vieux chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans,
+chargea lui-même à la tête de ses troupes et combattit avec une grande
+bravoure[64]. L'issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal
+entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le
+jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était venu
+chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les transfuges,
+les négociations furent rompues. Massinissa parvint alors à entourer ses
+ennemis et à les bloquer si étroitement qu'ils ne tardèrent pas à être
+en proie à la famine. Après avoir supporté d'horribles souffrances et
+perdu plus de la moitié de son effectif, le général karthaginois se
+décida à se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les
+transfuges, s'obliger à payer cinq cents talents d'argent en cinquante
+ans et s'engager à rappeler les exilés. De plus, tous ses soldats
+devaient être désarmés. Pendant que les débris de cette armée rentraient
+à Karthage, Gulussa fondit sur eux à l'improviste et les tailla en
+pièces. Ainsi finit cette campagne qui coûtait près de soixante mille
+hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient été envoyés
+à Asdrubal (150).
+
+[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.]
+
+TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.--Cette fois, Rome avait le prétexte depuis
+longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage avait fait la
+guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; il fallait
+saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre
+n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à décider une expédition en
+Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnèrent à mort Asdrubal
+et les autres chefs du parti populaire et envoyèrent à Rome une
+ambassade pour implorer la paix. Mais, en même temps, arrivait une
+députation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout
+semblait conjuré contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques
+n'obtinrent qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivés
+en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois étaient prêts à
+toutes les concessions, supplièrent les Romains de leur faire connaître
+ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. «Ce que
+nous voulons, répondit-on, vous devez le savoir.»
+
+En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient déjà en
+Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna cependant dire
+aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois
+cents otages pris dans les premières familles. Les Karthaginois, dans
+leur affolement, s'empressèrent de se soumettre à cette exigence,
+espérant encore empêcher le départ de l'armée; mais les consuls, après
+avoir expédié les otages à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en
+faisant connaître aux envoyés que les autres conditions leur seraient
+dictées à Utique.
+
+Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent les
+Romains débarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et
+s'établir à Utique. Le sénat de Karthage vint humblement se mettre aux
+ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de
+tout le matériel de guerre, et aussitôt les Karthaginois livrèrent à
+leurs ennemis tout ce qui pouvait servir à lutter contre eux: des armes
+de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des
+vaisseaux, etc.[65].
+
+[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous
+suivons pas à pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.]
+
+Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu'ils devaient évacuer
+leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage.
+
+HÉROÏQUE RÉSISTANCE DE KARTHAGE.--Lorsque cette exigence fut connue à
+Karthage, l'indignation populaire fît explosion et se traduisit par une
+formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part à la remise des
+armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent
+massacres et l'on jura de lutter jusqu'à la mort. On se mit en relation
+avec Asdrubal, qui avait réussi à s'échapper et se tenait à quelque
+distance, à la tête d'une vingtaine de mille hommes, presque tous
+proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère,
+prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes
+et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de
+trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce temps
+suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle
+admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards
+travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans
+les temples, dans les caves, à remplacer les armes et le matériel livrés
+par la lâcheté à l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie,
+transformant chaque objet en arme et remédiant, à force de génie et
+d'énergie, à l'absence de moyens matériels. Bel exemple donné par une
+nation qui va périr, mais qui sauve son honneur!
+
+A l'expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d'Utique et
+marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient
+tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de trouver toutes les
+entrées soigneusement fermées et les murailles garnies de défenseurs en
+armes. Une tentative d'assaut fut repoussée et les consuls purent se
+convaincre qu'il fallait entreprendre des opérations régulières de
+siège. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places
+du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie,
+tenait l'intérieur et était en communication avec Karthage, qu'il
+ravitaillait régulièrement. Enfin une population de 700,000 âmes
+occupait la ville et était décidée à une résistance héroïque. Quant à
+Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une
+ville qu'il considérait comme sa proie, il se tenait dans une réserve
+absolue.
+
+Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés aussi
+grandes qu'inattendues; néanmoins il commença avec activité le siège.
+Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l'autre côté du lac, et ne
+cessa d'inquiéter les assiégeants qui, d'autre part, avaient à résister
+aux sorties des assiégés. Censorinus avait concentré ses efforts contre
+le mur, plus faible, établi sur la langue de terre (_la tœnia_),
+séparant le lac de Tunis de la mer; ayant réussi à y faire une brèche,
+il ordonna l'assaut; mais les Phéniciens repoussèrent facilement leurs
+ennemis.
+
+Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le
+commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre le camp
+d'Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée par un
+véritable désastre pour lui, sans l'habileté et le dévouement de
+Scipion.
+
+Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les Romains
+pussent obtenir un seul avantage sérieux.
+
+MORT DE MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant
+sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion Emilien,
+tribun dans l'armée romaine, car il le désignait comme son exécuteur
+testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, à son arrivée,
+le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable
+laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent désignés
+comme devant hériter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et
+Manastabal. Le premier avait reçu de Massinissa l'anneau, signe du
+commandement. Une des dernières recommandations de leur père avait été
+de conserver la fidélité aux Romains.
+
+Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa le
+pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut
+cependant l'autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa
+reçut le commandement des troupes et la direction des choses relatives à
+la guerre; enfin Manastabal fut chargé des affaires judiciaires. Tous
+les trésors restèrent en commun.
+
+Après avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant
+avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides[66].
+
+[Note 66: Appien, _; Pun_., 185. Salluste, _Jug._, 5.]
+
+SUITE DU SIÈGE DE KARTHAGE.--La situation des Romains devant Karthage,
+sans être critique, commençait à devenir difficile. Les maladies,
+conséquence de l'agglomération, de la chaleur et des privations,
+s'étaient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et
+étaient souvent interceptés par l'ennemi: enfin les sorties des assiégés
+et les attaques d'Asdrubal tenaient les assiégeants sans cesse en éveil
+et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le
+jeune Scipion avait su par son activité et ses talents militaires rendre
+les plus grands services; plusieurs fois il avait sauvé l'armée, aussi
+son nom était-il devenu très populaire parmi les soldats. Enfin sa
+connaissance du pays et des indigènes le désignait pour le commandement
+suprême, dans ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions.
+
+Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent
+prendre la direction du siège, tandis que Scipion allait à Rome préparer
+son élection à l'édilité (148). Les nouveaux généraux trouvèrent des
+troupes fatiguées et démoralisées à ce point qu'ils renoncèrent, pour le
+moment, à pousser les opérations contre Karthage. Pison entreprit une
+expédition vers l'ouest et, après avoir pillé quelques places sans
+importance, vint mettre le siège devant Hippône; mais il échoua
+misérablement dans cette entreprise et dut opérer une retraite
+désastreuse. La situation commençait à devenir inquiétante; la
+discipline était complètement relâchée; on ne pouvait plus compter sur
+les soldats; enfin les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun
+renfort.
+
+Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient
+d'activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement
+les divisions intestines, qui avaient été si fatales à Karthage et qui
+disparaissaient quand le danger était pressant, avaient recommencé leur
+jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait
+pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent à
+mort.
+
+SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPÉRATIONS.--Les nouvelles d'Afrique
+ne cessaient de porter à Rome le trouble et l'inquiétude. La voix
+publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne;
+cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'édilité, ne pouvait
+encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d'une voix unanime,
+le peuple le nomma consul (147).
+
+A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus
+qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique, à Karthage
+même, puis il vint s'établir avec toute son armée dans un camp fortifié,
+non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au
+rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son armée
+à Néphéris, alla, accompagné d'un chef berbère nommé Bithya, prendre
+position en face du camp romain. Mais l'on put bientôt s'apercevoir que
+la direction du siège était passée dans d'autres mains. Une attaque de
+nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion maître du faubourg de
+Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais séparé d'elle par des
+jardins coupés de murs et de clôtures faciles à défendre.
+
+Cette perte causa une vive douleur aux assiégés qui, sous l'impulsion de
+leur chef Asdrubal, massacrèrent tous leurs prisonniers romains. Le camp
+karthaginois avait dû être abandonné et tous les défenseurs se
+trouvaient maintenant retranchés dans la ville. Scipion coupa toute
+communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large
+isthme qui donne accès à la presqu'île sur laquelle la ville est bâtie.
+Une double ligne de circonvallation, formée de fossés et de palissades,
+complétait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires
+romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins
+réussissaient à passer et à apporter des vivres aux assiégés. Scipion
+entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un môle de
+pierre ayant 92 ou 96 pieds à la base[67], et allant de la tœnia
+jusqu'au môle, travail gigantesque renouvelé par Louis XIII au siège de
+La Rochelle.
+
+[Note 67: Le pied romain était de 0 m. 296 mill.]
+
+Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant que
+les Romains leur fermaient cette entrée, ils s'en taillaient une autre
+dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à faire une flotte
+en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment où les Romains
+croyaient avoir achevé leur blocus, ils virent paraître les navires
+puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis
+et, quand ils se représentèrent trois jours après, les Romains, prêts à
+combattre, forcèrent la flotte à rentrer dans le port après lui avoir
+infligé de grandes pertes. Scipion profita de ce succès pour s'établir
+dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages
+qui couvraient le second port (_le Cothôn_). Mais des hommes déterminés
+sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchèrent à la nage des lignes
+romaines et incendièrent les machines des assiégeants.
+
+Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et avaient
+été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un grand
+résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la famine s'y
+faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion
+alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de Néphéris, où se trouvait
+une puissante armée Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction.
+Cette expédition réussit à merveille: le camp fut pris et enlevé et
+toute l'armée ennemie taillée en pièces. Les cantons environnants ne
+tardèrent pas à offrir leur soumission aux Romains (147).
+
+CHUTE DE KARTHAGE.--Depuis près d'un an Scipion avait pris la direction
+des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès, la ville
+assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré la famine à
+laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année 146, le général
+romain se décida à frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit
+sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer son plan, incendia la partie sur
+laquelle il semblait que l'effort des assiégeants allait se porter. Mais
+pendant ce temps Lélius parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn
+et à l'ouvrir à l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion
+attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de
+marcher sur Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal
+et la citadelle. Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient;
+mais à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent
+écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte:
+l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des
+plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre
+elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées pour que
+l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel s'élevait la
+citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers adhérents.
+Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui venaient d'être
+conquis, et cette opération barbare coûta la vie à un grand nombre de
+Karthaginois, spécialement des vieillards, des femmes et des enfants qui
+se tenaient cachés dans ces constructions. «... Le mouvement et
+l'agitation,--dit Appien,--la voix des hérauts, les sons éclatants de la
+trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui
+dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville
+prise et saccagée, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de
+fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un
+pareil spectacle.»
+
+Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des
+Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assiégés, se trouvant
+dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition qu'on leur
+laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette demande, ne refusant
+de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi
+de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au
+nombre de neuf cents environ. Tous se réfugièrent dans le temple et s'y
+défendirent d'abord avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres,
+la discorde et l'impossibilité d'espérer le salut poussèrent ces
+malheureux au désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter
+en suppliant à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents
+incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait dans les
+flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa honte[68] (146).
+
+[Note 68: Appien, _Pun._]
+
+L'AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.--Cette fois Karthage, la métropole de la
+Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le vœu de Caton était
+exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique avait vécu et allait
+faire place à la colonisation latine. Scipion laissa son armée piller
+les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome célébrait par des
+offrandes aux dieux le succès de ses armes. Bientôt dix commissaires,
+choisis parmi les patriciens, arrivèrent en Afrique pour régler avec
+Scipion le sort de la nouvelle conquête. Ils commencèrent par achever la
+destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans
+les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu
+de cérémonies religieuses, les imprécations les plus terribles contre
+ceux qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par
+eux aux dieux infernaux.
+
+Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre Karthage
+et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phéniciens furent,
+au contraire, privées de leur territoire et de leur libertés municipales
+et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservèrent les
+régions usurpées par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province
+romaine s'étendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'aïn ou O. Berber), en
+face de la Sicile, jusqu'à la ville de Thenæ (Tina) en face des îles
+Kerkinna, au nord du golfe de Gabès[69]. Cette mince bande de terre
+reçut le nom de _Province romaine d'Afrique_. Un gouverneur, résidant à
+Utique, fut chargé de l'administration de ce territoire.
+
+Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître les
+établissements phéniciens du littoral, à l'ouest de Karthage. Le récit
+de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque dans son ouvrage, et
+nous n'en connaissons que l'analyse incomplète donnée par Pline. Cette
+perte est regrettable à tous les points de vue, car nous ignorons quelle
+était l'action des Karthaginois sur la civilisation berbère. Cette
+action est incontestable et il est à supposer qu'elle s'exerçait par des
+colonies de marchands établis dans les principales villes. C'est ce qui
+explique qu'à Cirta, par exemple, existait un temple dédié à Tanit. On
+en a retrouvé les vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu'un grand
+nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du
+Louvre[70].
+
+[Note 69: Pline, _H.N._, V, 3, 22.]
+
+[Note 70: V. _Recueil des notices et mémoires de la société
+archéologique de Constantine_, années 1877, 1878.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME
+146-89
+
+
+L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première
+usurpation de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha
+contre les Romains.--première campagne de Métellus contre
+Jugurtha.--Deuxième campagne de Métellus.--Marius prend la direction des
+opérations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'œil sur
+l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome.
+
+
+L'ÉLÉMENT LATIN S'ÉTABLIT EN AFRIQUE.--A peine Scipion Emilien avait-il
+quitté l'Afrique que l'on vit «affluer la troupe avide des négociants de
+toute sorte, des chevaliers romains commerçants ou fermiers de l'État,
+qui envahissent bientôt tout le trafic de la nouvelle province, aussi
+bien que des pays numides et gétules, fermés jusqu'alors à leurs
+entreprises[71]». Les Berbères, qui n'avaient subi que l'influence de la
+civilisation punique, allaient connaître les mœurs et le génie romains.
+Malgré les imprécations officielles lancées contre Karthage, cette
+ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas à se
+relever de ses ruines.
+
+Enfin, vingt-quatre ans s'étaient écoulées depuis la chute de Karthage,
+lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi Rubria qui en
+ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique avec six mille colons
+latins, et les établit sur l'emplacement de la vieille cité punique à
+laquelle il donna le nom nouveau de _Junonia_[72]. De là, les Italiens
+allaient rayonner dans tout le pays et s'établir, comme artisans ou
+comme commerçants, dans les villes de la Numidie. L'année suivante la
+loi Rubria fut rapportée; mais Karthage, quoique déchue de son titre,
+n'en continua pas moins à se relever de ses ruines et à reprendre son
+importance politique et commerciale[73].
+
+[Note 71: G. Boissière, _Esquisse d'une histoire de la conquête
+romaine_, p. 183.]
+
+[Note 72: En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de
+Junon, Gracchus rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage,
+_la maîtresse Tanit, reflet de Baal_, que les Romains assimilèrent à
+_Junon céleste_.]
+
+[Note 73: Voir «_Le Capitole de Carthage_», par M. Castau (_Comptes
+rendus de l'Académie des Inscr. et B. Lettres_, 1885, p. 112).]
+
+RÈGNE DE MICIPSA.--Pendant que l'Afrique propre était le théâtre de ces
+graves événements, Micipsa continuait à régner paisiblement à Cirta.
+C'était un homme d'un caractère tranquille et studieux, tout occupé de
+la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume
+s'étendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave formée
+par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux
+frères et continua à exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux
+fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de
+Manastabal, s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des
+Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de
+Numance (133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, sous
+la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser ainsi de
+ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses
+enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper à tous les
+dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage; ses
+talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la
+renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu à augmenter
+son influence sur les Berbères. Ainsi tout réussissait à ce jeune homme
+que Micipsa avait dû adopter en lui accordant un rang égal à ses fils.
+
+En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses deux fils et à
+son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la défense de
+leur royaume numide. Il s'éteignit ensuite après un paisible règne de
+trente années[74], pendant lequel il s'était appliqué à continuer
+l'œuvre de civilisation commencée par Massinissa, appelant à lui les
+artistes et les savants étrangers, pour orner la capitale de la Numidie.
+Il léguait à ses successeurs un vaste royaume paisible et prospère.
+
+[Note 74: Salluste, _Bell. Jug._, VIII et suiv. Nous suivons pour,
+l'usurpation et la guerre de Jugurtha, les détails précis donnés par cet
+auteur et l'appendice de M. Marcus à la fin de sa traduction de
+Mannert.]
+
+PREMIÈRE USURPATION DE JUGURTHA.--A peine Micipsa avait-il fermé les
+yeux que des discussions s'élevèrent entre ses deux fils et son neveu, à
+l'occasion du partage du royaume et des trésors. Ce conflit se termina
+par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lésée et qu'elle
+n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses, à la
+première occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale,
+s'étendant du Molochath à une ligne voisine du méridien de Saldæ
+(Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi
+tout le pays riche et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta
+et toutes les conquêtes de l'est.
+
+Jugurtha n'était pas homme à s'accommoder d'une situation inférieure; il
+lui fallait l'autorité suprême et, du reste, il devait songer à prévenir
+les mauvaises dispositions de ses cousins à son égard. Sans différer
+l'exécution de son plan, il fit, la même année, assassiner à
+Thermida[75] Hiemsal, celui des deux frères qui, par son énergie, était
+à craindre. Puis il envahit à la tête d'un grand nombre de partisans la
+Numidie propre. Adherbal, déconcerté par une attaque si soudaine,
+s'empressa de demander des secours à Rome, et essaya, néanmoins, de
+tenir tête aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et
+contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule
+campagne, Jugurtha se rendit maître de la Numidie et s'assit sur le
+trône de Cirta.
+
+Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur de la
+province d'Afrique, se rendit à Rome où il réclama à haute voix justice
+contre la spoliation dont il était victime. Mais Jugurtha, qui
+connaissait parfaitement son terrain, envoyait en même temps, en Italie,
+des émissaires chargés de répandre l'or en son nom et de lui gagner des
+partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraça en
+termes éloquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha;
+il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun était favorable à
+la cause de son ennemi. Néanmoins, comme la contestation était soumise
+au Sénat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les règles de la
+justice. Il décida qu'une commission de dix membres serait chargée
+d'opérer entre les deux princes numides le partage de leurs états[76].
+Les commissaires, sous la présidence de Lucius Opimius, favorable à
+Jugurtha, rendirent à celui-ci toute la Numidie occidentale et
+replacèrent Adherbal à la tête de la Numidie propre, décision qui
+n'avait pour elle que l'apparence de l'équité, en admettant que
+Jugurtha, par son crime et son usurpation, n'eût pas perdu ses droits,
+car il était certain qu'Adherbal, laissé à ses propres forces, ne
+tarderait pas à devenir la victime de son cousin (114).
+
+[Note 75: Ville de la Proconsulaire.]
+
+[Note 76: Salluste, _Bell. Jug._, XVI.]
+
+DÉFAITE ET MORT D'ADHERBAL.--Après cette première tentative qui n'avait
+réussi qu'à demi, Jugurtha s'appliqua à se mettre en mesure de
+recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que,
+malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se
+créer un point d'appui sur ses derrières et, à cet effet, il entra en
+relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella
+son alliance avec lui, en épousant sa fille. Puis, il recommença ses
+incursions sur les terres d'Adherbal, espérant le pousser à entamer la
+lutte contre lui, de façon à lui donner tous les torts aux yeux des
+Romains. Mais ce prince était bien résolu à tout supporter, et ce fut
+Jugurtha lui-même qui, perdant patience, ouvrit les hostilités, en
+envahissant le territoire de Cirta, à la tête d'une armée nombreuse.
+
+Adherbal se porta à sa rencontre, avec toutes les troupes dont il
+pouvait disposer. Arrivé en présence de ses ennemis, il avait pris ses
+dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit,
+les troupes de Jugurtha se jetèrent sur son camp et l'enlevèrent par
+surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se réfugier derrière les
+remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et commença le siège de cette
+place fortifiée par l'art et la nature, et dans laquelle se trouvaient
+un grand nombre d'artisans et marchands italiens, décidés à défendre la
+cause du prince légitime. Tandis qu'il pressait ces opérations, il reçut
+trois députés envoyés de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il
+les congédia avec force démonstrations de respect et assurances de
+fidélité, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mandé, peu
+après, à Utique, par de nouveaux envoyés du Sénat, il se rendit dans
+cette ville, y accepta avec déférence les ordres à lui adressés; puis il
+revint à Cirta, dont le blocus avait été rigoureusement maintenu. Cette
+ville était alors réduite à la dernière extrémité par la famine. La
+nouvelle de l'échec des négociateurs romains y porta le découragement et
+le désespoir. Adherbal, voyant la fidélité de ses adhérents fléchir, se
+décida à traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve;
+mais, dès qu'il eut entre les mains les clés de la ville, il ordonna le
+massacre général des habitants, sans épargner les Italiens, et fit périr
+Adherbal dans les tourments[77].
+
+[Note 77: Salluste, _Bell. Jug._, XXVI.]
+
+GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.--Cette fois Jugurtha restait
+maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains eussent
+fermé les yeux sur l'origine criminelle de sa royauté: mais des citoyens
+latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible de tolérer
+cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon droit la noblesse d'avoir
+encouragé ces crimes. En vain Jugurtha envoya à Rome son fils et deux de
+ses confidents: l'entrée du Sénat leur fut interdite et l'expédition
+d'Afrique résolue. Calpurnius Bestia, en ayant reçu le commandement,
+partit bientôt de Sicile à la tête des troupes, débarqua en Afrique,
+s'avança jusqu'à Badja et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même,
+envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant
+perdu, eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la
+corruption. Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un
+traité après s'être fait livrer par le prince numide des éléphants, des
+chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).
+
+Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante et, quand
+les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées par la voix
+indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution
+immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité sur ce honteux
+traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena sous son égide le
+prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entouré des
+intrigues les plus basses. C'était son véritable terrain. Il parvint à
+gagner à sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa
+comparution devant le sénat, non seulement il fut protégé par lui contre
+les violences de l'assemblée indignée, mais encore, le tribun, usant de
+son droit de veto, lui défendit de répondre aux accusations dont il
+était l'objet, lui permettant ainsi d'échapper à la nécessité d'une
+justification impossible.
+
+Dès lors, l'audace de Jugurtha ne connaît plus de bornes: un fils de
+Gulussa nommé Massiva se trouvait à Rome. Il le fait assassiner par
+Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d'ambition qu'il
+aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la
+fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner à Jugurtha de sortir de
+l'Italie. C'est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces
+célèbres paroles, au moins étranges dans sa bouche: «_Ô ville vénale et
+près de périr, si elle trouve un acheteur_[78]!»
+
+Cependant le propréteur Aulus, qui était resté en Afrique avec l'armée,
+se disposa à prendre l'offensive, car le sénat avait annulé le traité
+fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse de Jugurtha
+triomphèrent bientôt de ce chef inhabile. Les troupes romaines
+démoralisées, peut-être même gagnées par l'or numide, se laissèrent
+surprendre dans leur camp, après avoir en vain essayé d'enlever
+Suthul[79], où se trouvaient les trésors et les approvisionnements du
+roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui
+l'obligeait à quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l'armée à
+passer sous le joug (109). Le Sénat ne ratifia pas ce traité. Il envoya
+le consul Albinus, frère d'Aulus, prendre la direction des opérations;
+mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre.
+
+[Note 78: Salluste, _Bell. Jug._, XXXV.]
+
+[Note 79: Actuellement Guelma.]
+
+PREMIÈRE CAMPAGNE DE MÉTELLUS CONTRE JUGURTHA.--Ces succès devaient être
+les derniers du prince numide. Métellus, homme d'une intégrité reconnue,
+ce qui avait motivé sa nomination, bien qu'il appartînt au parti de la
+noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits à
+l'honneur de Rome. Débarqué à Utique, il s'occupa d'abord, avec
+activité, à rétablir la discipline dans l'armée qui avait perdu, sous
+ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obéissance et de
+fermeté. Jugurtha, connaissait Métellus et le savait incorruptible; il
+essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands
+témoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses était
+passée, celle de l'expiation allait commencer.
+
+Au printemps de l'année 108[80], Métellus se met en marche, occupe Vacca
+(Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme dans une position
+par lui choisie près du Muthul[81]. L'armée berbère est divisée en deux
+corps: l'infanterie avec les éléphants, sous le commandement de
+Bomilcar, est retranchée derrière la rivière; la cavalerie, avec le roi,
+est dissimulée dans les gorges environnantes. Métellus charge son
+lieutenant Rufus d'aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitôt,
+la cavalerie ennemie se précipite sur les flancs de la troupe romaine,
+mais ne peut parvenir à l'ébranler. Pendant ce temps, Métellus, aidé de
+Marius, marche vers les collines afin d'en déloger les Berbères et de
+tourner Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand
+acharnement, mais, à la fin de la journée, la victoire se décida pour
+les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque
+tous ses éléphants.
+
+[Note 80: Nous adoptons la date acceptée par M. Mommsen (t. IV, p.
+261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.]
+
+[Note 81: Sans doute vers Tifech, au nord de Tébessa. M. Marcus
+identifie le Muthul au Hamiz. Peut-être faut-il placer cette rivière
+plus près de Badja.]
+
+Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer
+en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il répartit ses
+adhérents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiéter sans
+cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en
+bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut recueillir les
+fruits de sa victoire, en achevant d'écraser l'ennemi, il ne trouva plus
+personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se
+contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser
+entraîner dans les lieux déserts et n'offrant aucune ressource où
+Jugurtha prétendait l'attirer. L'armée romaine, divisée en deux
+principaux corps, l'un sous les ordres de Métellus, et l'autre commandé
+par Marius, opérèrent quelque temps dans cette région, ruinant les
+cultures des indigènes ennemis, et enlevant par la force les villes qui
+ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaquée par eux, se défendit avec
+énergie, ce qui permit à Jugurtha d'accourir à son secours et de forcer
+les Romains à lever le siège.
+
+Ainsi finit cette première campagne. De grands résultats avaient été
+obtenus, puisque l'armée romaine avait vu fuir devant elle le roi
+numide, et cependant aucune conquête n'était conservée. Rentré dans la
+province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver, Métellas songea à
+obtenir le succès par d'autres moyens. Il parvint à détacher secrètement
+Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant sa succession s'il
+parvenait à le livrer entre ses mains. Bomilcar poussa donc le roi à
+abandonner une lutte dont l'issue ne pouvait que lui être fatale et
+l'amena à entrer en pourparlers avec Métellus. Les bases d'un traité
+furent arrêtées; déjà une partie des clauses était exécutée par le
+versement d'une somme considérable et la remise d'éléphants, de
+transfuges, d'armes, etc., lorsque Jugurtha, mis en défiance par
+l'insistance avec laquelle on l'invitait à se rendre au camp romain,
+éventa le piège dans lequel il avait failli tomber et s'éloigna au plus
+vite[82].
+
+[Note 82: Salluste, _Bell. Jug._, LXVIII.]
+
+DEUXIÈME CAMPAGNE DE MÉTELLUS.--Il fallait donc recourir de nouveau au
+sort des armes. Métellus alla d'abord s'emparer de Vacca (Badja), qui
+s'était révoltée après son départ, et avait massacré sa garnison
+romaine; il fit subir à cette ville un châtiment exemplaire. Sur ces
+entrefaites, Jugurtha, ayant découvert la trahison de Bomilcar, le
+condamna à expirer dans les tourments.
+
+Au printemps de l'année 107, Métellus reprit méthodiquement la campagne
+et envahit la Numidie. Jugurtha, après avoir sans cesse reculé devant
+lui, se décide à lui offrir le combat, mais les Berbères ne tiennent pas
+et fuient lâchement devant les légionnaires. Cirta ouvre alors ses
+portes à Métellus, tandis que Jugurtha se réfugie dans le sud; de là, le
+prince berbère revient dans le Tel et va se retrancher, avec sa famille
+et ses trésors, dans une localité fortifiée nommée Thala[83]. Métellus
+l'y poursuit, mais Jugurtha s'échappe et va chercher la sécurité chez
+les Gétules, pendant que les Romains font le siège régulier de la place.
+Après quarante jours d'efforts, Thala est forcée, mais les défenseurs ne
+livrent aux Romains que des ruines fumantes.
+
+[Note 83: Ce nom veut dire _source_ en berbère; il est commun à une
+foule de localités et il est bien difficile, malgré toutes les
+recherches de MM. Marcus, Dureau de la Malle, Guérin, etc., d'indiquer
+d'une manière précise la situation de cette ville, qui devait se trouver
+soit dans l'Aourès, soit vers la limite actuelle de la Tunisie.]
+
+Pendant que Métellus était devant Thala, il reçut une députation de la
+colonie phénicienne de Leptis (parva)[84], venant lui demander
+protection contre les attaques des Berbères. Quatre cohortes de
+Liguriens allèrent prendre possession de cette localité au nom de Rome.
+
+[Note 84: Actuellement Lamta, près de Monastir, en Tunisie.]
+
+Quant à Jugurtha, il mit à profit son séjour parmi les Gétules pour les
+gagner à sa cause, en faisant luire à leurs yeux l'appât du butin. Tout
+en s'appliquant à former ces sauvages à la discipline, il envoya à son
+beau-père, Bokkus, des émissaires, pour l'amener à lui fournir son
+appui. Le roi de Maurétanie avait, dès le début de la guerre, adressé
+des protestations de dévouement aux Romains, et était peu disposé à
+entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une
+entrevue, agit avec tant d'habileté sur son esprit, en lui représentant
+que les Romains n'avaient d'autre but que de conquérir la Maurétanie,
+après avoir pris la Numidie, qu'il lui arracha son adhésion. Bientôt les
+alliés se mirent en marche directement sur Cirta.
+
+Prévenu de la ligue des deux rois, Métellus vint se placer dans un camp
+solidement retranché, en avant de la capitale de la Numidie, afin de
+couvrir cette contrée. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors
+à Rome, venait d'être élevé au consulat par le peuple; que la mission de
+terminer la guerre de Jugurtha lui avait été confiée et qu'il allait
+arriver avec des renforts et de l'argent. Sans attendre son ancien
+lieutenant, Métellus rentra en Italie (107).
+
+MARIUS PREND LA DIRECTION DES OPÉRATIONS.--Débarqué à Utique, Marius fut
+bientôt sur le théâtre de la guerre. Il amenait avec lui des renforts
+qui, ajoutés aux troupes déjà en campagne, devaient porter l'effectif
+des forces romaines à environ 50,000 hommes[85]. Le mouvement offensif
+des rois berbères avait été arrêté par les mesures de Métellus. Bokkus
+avait en outre été travaillé par lui, de sorte que Jugurtha savait bien
+qu'il ne pouvait pas compter sur son beau-père pour une action sérieuse.
+Le roi numide ne se hasardait plus aux batailles rangées; à la tête des
+cavaliers gétules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes du
+camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait les
+régions éloignées avant qu'on ait eu le temps de le combattre. Il avait
+déposé ses trésors à Capsa[86] et tenait toute la ligne du désert. Quant
+à Bokkus, il restait dans une prudente expectative.
+
+[Note 85: Poulle, _Étude sur la Maurétanie Sétifienne_ (_Recueil de
+la Soc. arch. de Constantine_, 1863, p. 54).]
+
+[Note 86: Gafça, dans le Djerid tunisien.]
+
+Marius, voulant à tout prix sortir de cette situation, dans laquelle il
+ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrès, se porta, par une marche
+audacieuse, sur Capsa, quartier général de son ennemi, enleva cette
+place, brûla et dévasta les villes voisines qui soutenaient Jugurtha et
+força ce prince à évacuer le pays et à se jeter dans l'Ouest. C'était ce
+qu'il cherchait car son plan était de reporter la campagne à l'Occident,
+en conservant Cirta comme base d'opérations. Marius vint donc relancer
+son ennemi dans les contrées de l'Ouest, et mena avec habileté et succès
+cette campagne dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces
+plaines au nord et à l'ouest[87]. Il réussit même à s'emparer d'une
+forteresse établie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kalâa
+que les Berbères savaient placer sur des pitons escarpés, où le prince
+numide avait caché ses derniers trésors.
+
+Cette habile tactique du général romain enlevait à Jugurtha tous ses
+avantages. Le prince numide adressa alors un appel désespéré à Bokkus,
+lui promit le tiers de la Numidie en récompense de ses services et le
+décida enfin à agir. Les deux rois, ayant opéré en secret leur jonction,
+fondirent à l'improviste à la tête de masses considérables[88] sur les
+troupes romaines. Surpris par l'impétuosité de l'attaque, Marius,
+secondé par Sylla, qui lui a amené un corps de cavalerie, prend
+d'habiles dispositions lui permettant de résister; on combat jusqu'au
+soir sans résultat. Les Berbères entourent les Romains et passent toute
+la nuit à chanter et à danser devant leurs feux, se croyant sûrs de la
+victoire. Mais, au point du jour, les Romains se jettent sur les Gétules
+et sur les Maures, qui viennent de céder à la fatigue, en font un
+carnage horrible et mettent en fuite les survivants[89].
+
+[Note 87: D'après Salluste, il se serait avancé jusqu'au Molochath;
+mais nous considérons cette marche comme impossible et nous nous
+rangeons à l'opinion de M. Poulle qui a discuté avec autorité cette
+question dans son excellent travail sur la Maurétanie sétifienne
+(_Annuaire du la Société archéologique_, 1863, pp. 40 et suiv). Quant à
+l'opinion de M. Rinn (_Revue Africaine_, n° 171), tendant à placer le
+Molochath à l'est de Cirta, il nous est impossible de l'admettre. M.
+Tauxier (_Revue Africaine_, n° 174), propose d'identifier la Macta au
+Mulucha (ou Molochath).]
+
+[Note 88: 60,000 hommes, selon Paul Orose.]
+
+[Note 89: Salluste, _Bell. Jug._, XCV, XCVI. M. Poulle, dans
+l'article précité, place le théâtre de ces combats aux environs d'El
+Anasser et de l'Ouad Gaamour, à l'O. de Sétif.]
+
+Après cette victoire, Marius conduisit habilement son armée vers Cirta
+pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver, à l'abri de cette place.
+En chemin, il fut de nouveau attaqué par les rois indigènes, qui avaient
+rallié les fuyards et divisé leurs troupes en quatre corps. Le courage
+de Marius et de Sylla, la prudence et l'habileté du général dans son
+ordre de marche, sauvèrent encore l'armée romaine, qui dut, selon Paul
+Orose, lutter pendant trois jours avec acharnement[90].
+
+[Note 90: _Hist._, 1. V, cap. 15.]
+
+CHUTE DE JUGURTHA.--Ces défaites successives avaient suffi pour dégoûter
+Bokkus de la guerre. Cinq jours après le dernier combat arrivèrent à
+Cirta les envoyés du roi de Maurétanie, chargés de proposer la paix. Les
+malheureux parlementaires, qui avaient suivi la route du désert, sans
+doute pour éviter les partisans de Jugurtha, avaient été entièrement
+dépouillés par des pillards Gétules, et se présentèrent nus et pleins de
+terreur[91]. Néanmoins, leurs propositions ayant été acceptées en
+principe, on les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le
+sénat les justifications de leur maître.
+
+[Note 91: _Bell. Jug._, XCIX, C.]
+
+A la suite de ces négociations, Sylla fut envoyé vers Bokkus avec une
+escorte de guerriers choisis et armés à la légère. Après cinq jours de
+marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurétanie, venu à sa
+rencontre pour lui faire escorte. Le même soir il faillit se jeter sur
+le camp de Jugurtha et n'échappa à ce danger que par son audace et son
+énergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla
+fut fort surpris d'y trouver un envoyé de Jugurtha, qui l'y avait
+précédé et devant lequel il lui était difficile de traiter de
+l'extradition du prince numide. Néanmoins Sylla agit avec une telle
+habileté qu'il finit par triompher des irrésolutions de Bokkus et le
+décider à livrer son gendre. Un message fut envoyé à Jugurtha pour
+l'engager à venir traiter de la paix; mais le Numide était trop fin pour
+consentir à se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout
+d'abord que Sylla lui fût remis en otage.
+
+Pendant plusieurs jours Bokkus hésita encore pour savoir s'il livrerait
+Sylla à Jugurtha, ou Jugurtha à Sylla. Enfin, il se prononça pour le
+dernier parti. Après bien des négociations, il fut convenu que chacun se
+rendrait, sans armes, à un endroit désigné, afin d'arrêter les
+conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par les assurances que lui
+prodigua son beau-père, se décida à venir au rendez-vous; mais, à peine
+était-on réuni, que des gardes, cachés aux environs, se jetèrent sur le
+prince numide et le livrèrent garrotté à Sylla[92]. Ainsi la trahison
+mit fin à cette guerre que le génie de Jugurtha aurait peut-être
+prolongée encore. Le premier janvier 104, Marius fit son entrée
+triomphale à Rome, précédé de Jugurtha en costume royal et couvert de
+chaînes; puis le vaincu fut jeté dans le cachot du Capitole, où il
+mourut misérablement.
+
+[Note 92: Salluste, _Bell. Jug._, CX.]
+
+La guerre de Jugurtha fut en résumé l'acte de résistance le plus sérieux
+des Berbères contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince
+numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son
+indomptable énergie; et il faut reconnaître qu'avec lui tomba
+l'indépendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractère des
+indigènes tel que nous le retrouverons à toutes les époques, qu'il
+s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn
+R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours chez eux la même ardeur à
+l'attaque, le même découragement après la défaite et la même ténacité à
+recommencer la lutte jusqu'à ce que la trahison vienne y mettre fin.
+
+PARTAGE DE LA NUMIDIE.--Après la chute de Jugurtha, les Romains
+n'osèrent encore prendre possession de toute la Numidie. Ils
+attribuèrent à Bokkus, pour le récompenser de ses services, la Numidie
+occidentale, l'ancienne Masséssylie, s'étendant depuis la Molochath
+jusque vers le méridien de Saldæ. Le reste, la Numidie proprement dite,
+fut donné à Gauda, frère de Jugurtha, depuis longtemps au service de
+Rome, sauf toutefois une petite partie que l'on adjoignit à la province
+d'Afrique. Gauda, vieillard chargé d'années et faible de caractère,
+mourut peu de temps après son élévation au pouvoir. Les documents
+historiques font absolument défaut pour ce qui se rapporte à cette
+période. On sait seulement que la Numidie propre fut de nouveau partagée
+entre Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la
+famille royale, peut-être également fils de ce dernier. Il est probable
+que Hiemsal II eut pour sa part la région orientale de la Numidie
+confinant à la province romaine et l'entourant au sud, et que Yarbas
+reçut la partie occidentale, s'étendant jusqu'à Saldæ, limite des
+possessions du roi de Maurétanie. Peut-être, comme le pense M.
+Poulle[93], un autre prince, du nom de Masintha, régnait-il déjà sur la
+province sitifienne.
+
+Ces rois vassaux gouvernèrent sous la tutelle directe de Rome, exerçant
+un pouvoir qui n'avait en réalité d'autre but que de préparer, par une
+transition, l'asservissement du pays au peuple-roi.
+
+Des traités furent conclus avec les tribus gétules indépendantes, qui
+furent comptées au nombre des alliés libres de Rome[94], premier pas
+vers la soumission.
+
+[Note 93: Maurétanie sétifienne (_Annuaire de la Soc. arch. de
+Constantine_, 1863).]
+
+[Note 94: Mommsen, _Hist. Rom._, t. IV, p. 272.]
+
+COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DE LA CYRÉNAIQUE.--CETTE PROVINCE EST LÉGUÉE
+À ROME.--Nous avons jusqu'à présent négligé les faits de l'histoire de
+la Cyrénaïque, car ils ne se rattachaient pas directement à celle de la
+Berbérie. Nous avons dit[95] que Cyrène fut fondée par une colonie de
+Grecs Théréens, vers le VIIe siècle avant notre ère. Après avoir vécu
+plus d'un siècle heureuse et prospère sous l'autorité de ses rois de la
+famille de Battos, la colonie fut vaincue et soumise par les Perses
+(525). A la bataille de Platée, les Berbères libyens figurent parmi les
+troupes de Xerxès. Dans le cours du Ve siècle une vaste révolte des
+indigènes rend la liberté à la Cyrénaïque. Le régime républicain y est
+proclamé[96]. Cyrène atteint alors une grande prospérité. Elle se
+rencontre à l'ouest avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante
+éclate entre les Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite
+commune. La lutte se termine par un traité consacré par le dévouement
+des Philènes, deux frères Karthaginois, qui, selon la tradition,
+consentirent à être enterrés vivants pour agrandir, vers l'est, le
+domaine de leur patrie (350).
+
+[Note 95: Voir _Fondation de Kyrène par les Grecs_, ch. I.]
+
+[Note 96: Diodore, Thucydide, Héraclide de Pont.]
+
+Lors du voyage d'Alexandre le Grand à l'oasis d'Ammon, les Cyrénéens lui
+envoyèrent des ambassadeurs chargés de lui offrir l'hommage de leur
+soumission et de lui remettre des présents consistant en chevaux et en
+chars. Sans se détourner de sa route, le grand conquérant accueillit
+cette démarche et admit les Cyrénéens parmi ses tributaires, ou
+peut-être simplement ses alliés, car le pays conserva son indépendance,
+jusqu'au jour où les Egyptiens, appelés par une faction vaincue à la
+suite d'une longue guerre civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolémée le
+Lagide laissa à Cyrène un gouverneur et une garnison (322).
+
+Quelque temps après, le Macédonien Oppellas, qui gouvernait la
+Cyrénaïque pour le compte du souverain d'Egypte, se déclara roi
+indépendant et, soutenu par ses amis de Grèce, acquit une grande
+puissance. C'est alors que, cédant aux instances d'Agathocle qui était
+venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre à lui pour
+combattre les Karthaginois. Nous avons vu[97] que le roi de Sicile le
+fit assassiner. A la suite de ces événements, Ptolémée voulut ressaisir
+la Cyrénaïque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est, pour
+combattre ses mortels ennemis, Antigone et Démétrius, fils de celui-ci,
+qui avait épousé la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'après avoir triomphé
+d'eux à la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper de la soumission
+de la Cyrénaïque. Son beau-fils Magas accomplit cette mission et resta
+gouverneur du pays.
+
+Ptolémée avait ramené de ses expéditions en Syrie un grand nombre de
+Juifs; il les expédia en Cyrénaïque et dans les autres villes de la
+Libye[98]. C'est ainsi que nous verrons, au XIe siècle de notre ère, le
+kalife Fâtemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb les Arabes hilaliens
+qu'il a également ramenés de ses guerres de Syrie et dont il ne sait que
+faire.
+
+A la mort de Ptolémée (285), Magas se déclara indépendant et, après
+avoir tenté de renverser du trône d'Egypte son frère utérin Ptolémée
+Philadelphe, conclut avec lui un traité d'alliance et donna à la
+Cyrénaïque des jours de calme et de prospérité. A sa mort, sa fille, la
+célèbre Bérénice, épousa le beau Démétrius, fils du Polyorcète, et
+partagea avec lui le trône de Cyrène. On connaît la fin tragique de
+Démétrius et le second mariage de Bérénice, avec Ptolémée Evergète[99].
+Ainsi la Cyrénaïque fut encore une fois réunie à la couronne d'Egypte
+(247). Mais Bérénice n'oublia pas sa patrie: elle y fit exécuter de
+grands travaux et orna certaines villes avec magnificence. Son nom fut
+donné à la ville d'Hespéride (Ben-Ghazi).
+
+[Note 97: Chapitre I, p. 10.]
+
+[Note 98: Josèphe.]
+
+[Note 99: Justin, _Hist._, XXVI.]
+
+A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frères Ptolémée
+Philométor et Ptolémée Evergète, surnommé Physcon, qui avaient partagé
+pendant quelque temps le trône de l'Egypte, Rome, sollicitée par le
+premier (164), envoya des commissaires qui opérèrent le partage du
+royaume entre les deux frères. Physcon obtint, pour sa part, la
+Cyrénaïque avec la partie de la Libye y attenant[100]. Mécontent de son
+lot, il essaya en vain de décider son frère ou Rome à réformer le
+partage. En 147, Philométor étant mort, Physcon alla s'emparer du trône
+d'Egypte et fit gémir le pays sous sa tyrannie, pendant un long règne
+qui ne se termina qu'en l'année 117. Par son testament il léguait la
+Cyrénaïque à son fils naturel Apion.
+
+[Note 100: Polybe.]
+
+Pour la dernière fois la Cyrénaïque formait un royaume indépendant.
+Apion régna paisiblement, obscurément même, pendant vingt années,
+entretenant avec Rome des rapports fréquents, et, à sa mort survenue en
+l'an 96, il légua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province
+s'étendait de l'Egypte à la grande Syrte. Rome laissa à la Cyrénaïque
+ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre
+possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir
+les revenus du trésor public. En réalité, le pays demeura livré à
+l'anarchie des factions jusqu'au moment où Lucullus, au retour de la
+guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrénaïque et la
+réduire en province romaine (86).
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES
+89-46
+
+
+Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Défaite des partisans de Marius en
+Afrique; mort de Yarbas.--Expéditions de Sertorius en Maurétanie.--Les
+pirates africains châtiés par Pompée.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il
+se prononce pour le parti de Pompée.--Défaite de Curion et des Césariens
+par Juba.--Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de
+Pharsale.--César débarque en Afrique.--Diversion de Sittius et des rois
+de Maurétanie.--Bataille de Thapsus, défaite des Pompiens.--Mort de
+Juba.--La Numidie orientale est réduite en province
+Romaine.--Chronologie des rois de Numidie.
+
+
+GUERRE ENTRE HIEMSAL II ET YARBAS.--Dans la situation de vassalité où se
+trouvaient les rois numides vis-à-vis de Rome, il leur était difficile
+de ne pas prendre une part, plus ou moins directe, aux troubles qui
+l'agitaient. Marius, forcé de fuir, se réfugia en Afrique, comptant sur
+le secours du roi Hiemsal II, auprès duquel il avait envoyé son fils.
+Mais le Berbère voyait poindre la fortune de Sylla. Il se prononça pour
+celui-ci, et le fils de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et
+qui n'était parvenu à s'échapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que
+grâce à l'intérêt que lui portait une concubine de son hôte, ayant
+rejoint son père, lui apprit qu'il ne lui restait qu'à fuir. Marius qui
+avait été repoussé de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le
+rivage près de la limite de la Numidie; il put cependant prendre la mer,
+gagner les îles Kerkinna, échappant ainsi aux sicaires de Hiemsal. Il
+trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'était déclaré pour lui, et y
+passa sans doute l'hiver de l'année 88.
+
+Bientôt Yarbas marcha contre son parent, le défit, et s'empara de son
+royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, tandis qu'en
+Europe il n'éprouvait que des revers.
+
+DÉFAITE DES PARTISANS DE MARIUS EN AFRIQUE. MORT DE YARBAS.--La province
+africaine devint le refuge des partisans de Marius. Le préteur Hadrianus
+en avait expulsé Métellus et Crassus, qui essayaient en vain de rallier
+ce pays au parti des Optimates. Pour augmenter ses forces, Hadrianus
+voulut affranchir les esclaves; mais les marchands d'Utique se
+révoltèrent en masse et brûlèrent le préteur dans sa maison. Cependant
+l'Afrique resta fidèle au parti Marianien. Domitius Ahénobarbus, gendre
+de Cinna, y organisa la résistance. Un camp fut formé près d'Utique et
+bientôt, grâce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille
+hommes s'y trouvèrent réunis.
+
+Mais Sylla, sans laisser à ses ennemis le temps de se reformer, chargea
+Cnéius Pompée d'une expédition en Afrique. Il lui confia à cet effet six
+légions qui partirent sur une flotte de cent vingt galères, suivies d'un
+grand nombre de bateaux de transport.
+
+Débarqué heureusement en Afrique, le général romain marcha contre ses
+ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les attaqua en
+profitant du désordre causé par un orage, les défit, et enleva leur
+camp, avec leurs bagages et les éléphants du roi numide. D. Ahénobarbus
+tomba en combattant; quant à ses soldats, il en fut fait un grand
+carnage, puisque trois mille, seulement, d'entre eux purent s'échapper.
+
+Yarbas avait pris la fuite avec les débris de ses Numides et tâchait de
+gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps de cavaliers
+maures, envoyés par le roi Bogud, fils de Bokkus, au secours de Pompée.
+Gauda fils de Bogud, commandant de cette colonne, contraignit Yarbas à
+se réfugier derrière les remparts de Bulla-Regia[101], sa capitale.
+
+Pompée, qui avait envahi la Numidie, empêcha les Berbères de porter
+secours à leur roi. Forcé de se rendre à Gauda, Yarbas fut mis à mort.
+Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et reçut, comme
+récompense de sa fidélité à Sylla, le territoire du vaincu[102] (81).
+Ces luttes avaient duré sept ans. Vers la même époque Bokkus, roi de
+Maurétanie, ayant cessé de vivre, son empire avait été partagé entre ses
+deux fils: Bokkus II, qui obtint la partie orientale, avec Yol pour
+capitale, et Bogud, à qui échut la partie occidentale, avec Tingis. Ce
+dernier avait fourni son appui à Pompée pour écraser Yarbas.
+
+[Note 101: Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.]
+
+[Note 102: Florus, _Hist. Rom._]
+
+EXPÉDITIONS DE SERTORIUS EN MAURÉTANIE.--Tandis que la Numidie était le
+théâtre de ces guerres, Sertorius était chassé de l'Espagne par Annius,
+lieutenant de Sylla. Forcé de prendre la mer, il s'adjoignit à des
+pirates ciliciens et vint tenter un débarquement sur les côtes de la
+Maurétanie. Mais il fut reçu les armes à la main par les farouches
+montagnards de l'ouest et parvint, non sans peine, à se rembarquer. Il
+alla chercher un refuge dans les îles Fortunées (Canaries) et, de là,
+attendit une occasion plus favorable d'intervenir. Cette occasion ne
+tarda pas à se présenter. Un certain Ascalis, soutenu par une partie des
+corsaires ciliciens dont nous avons parlé, s'était mis en état de
+révolte contre le souverain maurétanien et s'était emparé de Tanger.
+
+Sertorius débarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et vint
+mettre le siège devant Tanger. Un corps de troupes romaines, sous le
+commandement de Paccianus (ou Pacciæcus), ayant été envoyé par Sylla au
+secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, avant qu'il eût opéré
+sa jonction avec ce dernier, le défit et tua Paccianus; puis il enleva
+d'assaut Tanger et fit prisonnier le prétendant et sa famille (82).
+Encouragé par ce succès et appelé par les Lusitaniens, Sertorius réunit
+ses guerriers au nombre d'environ deux mille hommes, auxquels
+s'adjoignirent sept cents Berbères. Etant passé en Espagne, il reçut
+dans son armée le contingent des Lusitaniens et marcha contre les
+Romains. On sait qu'il se rendit bientôt maître de toute l'Espagne (78)
+et que sa puissance fut assez grande pour que Mithridate lui proposât
+une alliance; on sait aussi qu'il fallut toute la science et les efforts
+combinés de Métellus et de Pompée pour triompher de ce chef de partisans
+(72). Ce fait prouve que les incursions des Berbères de l'ouest en
+Espagne datent de loin.
+
+LES PIRATES AFRICAINS CHATIÉS PAR POMPÉE.--Nous avons vu plus haut des
+pirates s'associer à Sertorius pour faire une expédition en Maurusie. La
+Méditerranée était alors infestée par ces écumeurs de mer, précurseurs
+des corsaires barbaresques, à l'industrie desquels la conquête de
+l'Algérie par la France a mis fin. Le littoral des Syrtes et de la
+Cyrénaïque était un des repaires de ces brigands qui enlevaient toute
+sécurité à la navigation. Les Nasamons se faisaient remarquer parmi eux
+par leur hardiesse. Des mercenaires et des officiers licenciés, des
+proscrits, épaves de toutes les guerres civiles, des brigands de toutes
+les nations complétaient les équipages. Plusieurs expéditions avaient
+déjà été entreprises contre eux; mais les leçons qu'on leur avait
+infligées n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun résultat. Leur audace ne
+connaissait pas de bornes: «l'or, la pourpre, les tapis précieux
+décoraient leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentées, et
+chaque prise était suivie de longues orgies au son des instruments de
+musique[103]». Ils possédaient, dit-on, plus de trois mille navires avec
+lesquels ils entreprenaient de véritables expéditions et interceptaient
+souvent les convois de grains venant non seulement de l'Afrique, mais de
+la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient un véritable état
+qui avait déclaré la guerre au reste du monde. Ils avaient établi des
+règles d'obéissance et de hiérarchie auxquelles tous se soumettaient;
+quant à leurs prises, ils les considéraient comme du butin légitimement
+conquis par la guerre.
+
+[Note 103: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 779.]
+
+En 67 Pompée, chargé par décret de mettre fin à cette situation
+insupportable, et ayant reçu à cet effet des forces considérables,
+divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les
+rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la
+Méditerranée orientale, détruisit tous leurs navires, et força à la
+soumission ceux qui n'avaient pas péri.
+
+En 59, lors du premier triumvirat, Pompée obtint dans son lot l'Afrique;
+il fit administrer cette province par des lieutenants et conserva des
+relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui devait tout[104].
+
+[Note 104: Boissière, p. 169.]
+
+JUBA I, SUCCESSEUR DE HIEMSAL II. IL SE PRONONCE POUR LE PARTI DE
+POMPÉE.--Après les événements qui avaient rendu à Hiemsal II son
+royaume, augmenté de celui de Yarbas, ce prince régna tranquillement
+pendant de longues années, aidé dans l'exercice du pouvoir, par son fils
+Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite d'une contestation
+survenue avec un chef berbère du nom de Masintha, le même qui, ainsi que
+nous l'avons dit[105], gouvernait sans doute la Numidie occidentale,
+voisine de la Maurétanie, les princes africains vinrent soumettre leur
+procès au Sénat. Juba, représentant son père, obtint gain de cause
+malgré l'opposition de César qui, d'après Suétone, serait allé, dans son
+ardeur à défendre Masintha, jusqu'à saisir par la barbe son adversaire.
+Juba garda un âpre ressentiment de cette violence et profita de son
+séjour à Rome pour resserrer les liens qui unissaient son père au parti
+pompéien.
+
+[Note 105: D'après M. Poulle, _loc. cit._]
+
+En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succéda. C'était un
+homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables; ses rapports avec
+les Romains l'avaient initié aux raffinements de la civilisation; mais
+son goût pour les choses de la guerre l'avait empêché de tomber dans la
+mollesse. Persuadé qu'il était appelé à jouer un grand rôle dans la
+querelle qui divisait alors le peuple romain, son premier soin, en
+prenant le pouvoir, fut d'organiser ses forces, non seulement au moyen
+de ses guerriers numides, mais encore en attirant à lui des aventuriers
+de toute race, qui, profitant de l'anarchie générale, s'étaient réunis
+en bandes et guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi
+préparé, il attendit, au cœur de son royaume, que le moment d'agir fût
+arrivé.
+
+DÉFAITE DE CURION ET DES CÉSARIENS PAR JUBA.--L'occasion ne tarda pas à
+se présenter. Après que César eut enlevé l'Italie aux Pompéiens, Attius
+Varus, lieutenant de Pompée, se réfugia avec quelques forces en Afrique,
+y proclama l'autorité de son maître et se mit en relations avec Juba.
+Curion, ennemi personnel de ce dernier, dont il avait proposé au Sénat
+la dépossession, fut dépêché par César pour réduire le rebelle et son
+allié numide, déclaré ennemi public. Après quelques opérations dans
+lesquelles il eut l'avantage, il contraignit Varus à se réfugier à
+Utique et commença le siège de cette ville. La situation des Pompéiens
+devenait critique, lorsque Juba accourut à leur secours, à la tête d'une
+puissante armée, ce qui contraignit Curion à lever le siège et à
+chercher lui-même un refuge derrière les retranchements du camp
+Cornélien[106], où rien ne lui manquait. Il aurait pu résister avec
+succès aux forces combinées de ses ennemis; mais ceux-ci employèrent la
+ruse pour l'en faire sortir et leur stratagène réussit. Ils répandirent
+le bruit que Juba, rappelé dans son royaume par une révolte subite,
+avait emmené la plus grande partie de ses forces, en laissant le reste
+sous le commandement de son général Sabura. Pour donner plus de sérieux
+à cette feinte, le roi numide se tint en arrière avec le gros de son
+armée et ses éléphants et fit avancer Sabura suivi de peu de monde.
+
+[Note 106: Les vestiges de ce camp se voient encore à Porto Farina.]
+
+Aussitôt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et se porta
+sur la Medjerda (Bagradas), où il ne tarda pas à rencontrer
+l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les précédents
+rapports, à savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le général
+romain se lança imprudemment à la poursuite des guerriers indigènes qui,
+tantôt combattant, tantôt fuyant, l'attirèrent dans un terrain choisi, à
+portée des renforts de Juba. Les Césariens, harassés de fatigue,
+débandés, négligeant leurs précautions habituelles, car ils se croyaient
+sûrs de la victoire, se virent tout à coup entourés par de nouveaux et
+innombrables ennemis, parmi lesquels deux mille cavaliers espagnols et
+gaulois de la garde de Juba. Il ne leur restait qu'à vendre chèrement
+leur vie. Enflammés par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils
+combattirent avec la plus grande bravoure et furent tous exterminés. La
+tête du général romain fut apportée au prince berbère.
+
+Dès que la nouvelle de cette défaite parvint au camp cornélien, les
+soldats furent pris d'une véritable panique, que le préteur M. Rufus fut
+impuissant à calmer. Tous se précipitèrent vers la rivage afin de
+s'embarquer sur des navires marchands ancrés dans le port; mais la
+plupart de ces barques sombrèrent, étant surchargées; dans certains
+navires, les marins jetèrent à l'eau les soldats, et il en résulta que,
+de toute cette armée, bien peu de Césariens purent gagner la côte de
+Sicile, où ils arrivèrent isolés et démoralisés. Ceux qui n'avaient pu
+s'embarquer se rendirent à Juba qui les fit tous massacrer sans pitié
+[107].
+
+Rempli d'orgueil par ce succès, Juba entra solennellement à Utique et
+commença à faire rudement sentir son arrogance aux Pompéiens.
+
+[Note 107: Appien, _passim_.]
+
+LES POMPÉIENS SE CONCENTRENT EN AFRIQUE APRÈS LA BATAILLE DE
+PHARSALE.--Mais, tandis que l'Afrique était le théâtre de ces
+événements, le grand duel de César et de Pompée se terminait à Pharsale
+par la défaite de celui-ci, suivie bientôt de sa mort misérable
+(août-juin 48). Les débris des Pompéiens vinrent en Afrique se réfugier
+auprès de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba.
+
+Métellus Scipion, beau-père de Pompée, Labiénus et autres chefs du parti
+pompéien, et enfin Caton, arrivé le dernier, après avoir mis la
+Cyrénaïque en état de défense, se trouvèrent réunis et ne tardèrent pas
+à grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme
+matériel et vaisseaux. Ils enrôlèrent aussi un grand nombre d'indigènes
+et renforcèrent leurs légions au moyen d'éléments divers. L'éloignement
+de César, retenu en Egypte, favorisait cette réorganisation de leurs
+forces. Malheureusement la concorde était loin de régner parmi les
+Pompéiens: Scipion et Varus s'y disputaient le commandement, et Juba
+faisait avec insolence sentir le poids de son autorité à tous. Il
+fallait l'énergie de Caton pour éteindre ces discordes et rappeler
+chacun à son devoir. Grâce à lui, Scipion fut reconnu général en chef
+des forces pompéiennes; ce fut lui également qui sauva Utique de la
+destruction, car Juba voulait raser cette cité comme étant attachée au
+parti césarien. Il s'appliqua particulièrement à la fortifier et laissa
+aux autres chefs le soin de diriger les opérations actives. Le roi
+berbère, rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les
+événements, s'entoura des insignes de la royauté et fit frapper des
+monnaies à son effigie. Il avait imposé aux Pompéiens cette condition,
+qu'en cas de succès, la province d'Afrique lui serait donnée, et il se
+voyait déjà souverain d'un puissant empire[108].
+
+[Note 108: Mommsen, _Hist. Rom_., t. VII, p. 128.]
+
+CÉSAR DÉBARQUE EN AFRIQUE.--Ainsi, il ne suffisait pas à César d'avoir
+vaincu son rival à la suite d'une brillante campagne. Il fallait
+recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent
+et avec des forces bien inférieures à celles de ses ennemis. César
+accepta les nécessités de la situation avec sa décision ordinaire.
+Retenu à Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les
+dispositions pour assurer la réussite de sa téméraire entreprise. Dans
+le but d'entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompéiens, il le
+proclama, ainsi que nous l'avons dit, ennemi public, et accorda ses
+états aux deux rois de Maurétanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils
+attaqueraient la frontière occidentale de la Numidie et feraient ainsi
+une salutaire diversion.
+
+Au commencement de l'an 46, César débarqua non loin d'Hadrumète (Sousa),
+après une périlleuse traversée dans laquelle sa flotte avait été
+dispersée. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq mille fantassins et
+cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette faible armée qu'il
+allait affronter, loin de tout secours, des forces combinées montant à
+soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des éléphants.
+Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de
+leurs avantages. Leurs nombreux navires restèrent à l'ancre, au lien
+d'aller intercepter ses communications et empêcher l'arrivée de
+renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d'une faiblesse
+extrême et, pour plaire à ce prince, laissa ses soldats ravager la
+province d'Afrique, ce qui détacha de lui la population coloniale qui ne
+voulait à aucun prix subir la domination d'un Berbère. Enfin les
+opérations de guerre furent menées sans énergie ni cohésion.
+
+Cependant César, après avoir en vain essayé de se rendre maître
+d'Hadrumète, soit par la force, soit en achetant Considius qui défendait
+cette place, se vit bientôt forcé de battre en retraite, poursuivi dans
+sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie
+gauloise était obligée de faire tête à chaque instant. Bien accueilli
+par les habitants de Ruspina[109], il se retrancha dans cette localité
+et reçut également la soumission de Leptis parva[110], ce qui lui
+procura l'avantage d'un bon port où il ne tarda pas à recevoir des
+renforts et des provisions.
+
+[Note 109: Monastir, selon M. Guérin.]
+
+[Note 110: Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le même.]
+
+Bientôt arriva Labiénus à la tête d'une armée de huit mille hommes,
+comprenant un grand nombre de cavaliers numides. César leur offrit
+aussitôt le combat, et, grâce à une liabile tactique, parvint à
+repousser ses ennemis. Malgré ce succès, sa situation était des plus
+critiques: Scipion arrivait avec huit légions et de nombreux cavaliers;
+il n'était plus qu'à trois journées, et derrière lui s'avançait le gros
+de l'armée de Juba, commandée par le prince berbère en personne. Bloqué,
+manquant de tout, César déploya, dans cette conjoncture critique, les
+ressources de son génie: construisant des machines de guerre,
+démolissant des galères pour avoir le bois nécessaire aux palissades,
+enfin nourrissant ses chevaux au moyen d'algues marines lavées dans
+l'eau douce. Heureusement Salluste, alors préteur, parvint à surprendre
+l'île de Kerkinna, où avaient été entassées de nombreuses provisions qui
+assurèrent le salut des Césariens.
+
+DIVERSION DE SITTIUS ET DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Sur ces entrefaites, un
+certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers, avec lequel César
+était en pourparlers depuis quelque temps, se joignit aux troupes de
+Bogud, roi de la Maurétanie orientale, et envahit la Numidie par
+l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis dans la conspiration
+de Catilina, et qui déjà, en 48, avait aidé Cassius, lieutenant de
+César, à écraser Marcellus en Espagne, avait réuni en Afrique une
+véritable armée de malandrins de tous les pays avec lesquels il se
+mettait au service de quiconque le payait convenablement[111]. Homme
+énergique et d'une grande audace, son appui, surtout après sa jonction
+avec les troupes de Maurétanie, allait être d'un grand prix pour César.
+
+Marchant résolument sur Cirta, Sittius parvint sans empêchement sous les
+remparts de cette ville, l'enleva après un siège de peu de jours[112] et
+se rendit maître d'une autre place forte dont on ignore le nom, où se
+trouvaient les magasins d'armes et de vivres de Juba. Appuyé sur cette
+forteresse, il rayonna dans tous les sens, menaçant les villes et les
+campagnes de la Numidie.
+
+A la réception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rétrograder une
+partie de son armée pour s'opposer aux entreprises des envahisseurs et
+couvrir sa capitale. Mais bientôt un autre sujet d'inquiétude le força à
+porter ses regards vers le sud. Les Gétules, travaillés par les
+émissaires de César, s'étaient lancés sur sa frontière méridionale. Il
+fallut donc distraire encore de nouveaux soldats pour contenir les
+nomades sahariens. Ainsi Juba, menacé sur ses derrières et sur son
+flanc, fut contraint de suspendre son mouvement et de changer ses plans.
+Il n'est pas douteux que ces diversions assurèrent le salut de César.
+
+[Note 111: Appien, _De bell. civ_., lib. IV, cap. 54. Salluste,
+_Catil_., c. 21.]
+
+[Note 112: Hirtius, _De bell. afr_.]
+
+BATAILLE DE THAPSUS, DÉFAITE DES POMPÉIENS.--Cependant César, après
+s'être solidement établi dans ses retranchements, avait cherché à
+s'étendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, appuyé sur
+Hadrumète, Thapsus[113] et Thysdruss[114]. Ce général restait, depuis
+deux mois, dans une inaction incompréhensible, appelant sans cesse Juba
+à son secours; mais le prince berbère avait d'autres soucis, ainsi qu'on
+l'a vu. Peut-être aussi ne se souciait-il pas trop de débarrasser les
+Pompéiens de leur ennemi et n'était-il pas fâché de les laisser à la
+merci de César, pour arriver ensuite, écraser celui-ci et rester maître
+du pays[115].
+
+[Note 113: Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.]
+
+[Note 114: El Djem.]
+
+[Note 115: Cf. Hirtius.]
+
+Cédant enfin à des instances de plus en plus pressantes ou peut-être à
+des promesses précises, Juba laissa le commandement des opérations
+contre Sittius à son lieutenant Sabura, se porta vers l'est et établit
+son camp en arrière de celui de Scipion. Les soldats de César, effrayés
+de l'approche du prince numide dont la renommée avait considérablement
+exagéré les forces, furent surpris de constater que son armée n'était
+pas aussi puissante qu'on l'annonçait. Le dictateur, qui venait de
+recevoir du renfort, profita habilement de cette impression pour prendre
+l'offensive et attaquer Thapsus, ville construite sur une sorte de
+presqu'île. Par son ordre, l'isthme qui reliait cette ville à la terre
+fut coupé et toute communication se trouva interrompue entre les
+assiégés et les Pompéiens.
+
+Déjà les Césariens avaient remporté quelques avantages sur terre et sur
+mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de leurs ennemis
+s'éclaircissaient par la désertion. La désaffection des populations
+s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un exemple, était allé
+détruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants avaient offert
+leur soumission à César. Scipion ne pouvant plus persister dans son
+inaction, se porta au secours de Thapsus où il fut rejoint par Juba.
+Bientôt César, qui avait pris toutes ses dispositions pour l'offensive,
+fit attaquer ses ennemis coalisés. Les Césariens déployèrent la plus
+grande bravoure et forcèrent les Pompéiens à reculer. Les éléphants
+affolés contribuèrent au désordre et empêchèrent la cavalerie numide de
+donner. Le camp des Pompéiens et celui de Juba tombèrent successivement
+aux mains des vainqueurs. Quant à l'armée coalisée, naguère si nombreuse
+et si puissante, elle fuyait en désordre dans toutes les directions. Les
+Césariens firent des vaincus un carnage horrible: dix mille cadavres
+restèrent sur le champ de bataille.
+
+Cette belle victoire assurait le succès de César. Les villes
+environnantes, Hadrumète, Thysdrus, qui étaient déjà pour lui,
+s'empressèrent de se rendre à ses officiers pendant que sa cavalerie
+marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la résistance, mais, on
+l'a vu, les habitants de cette ville étaient pour César; aussi n'eut-il
+bientôt d'autre ressource pour échapper au vainqueur que de se donner la
+mort (avril 46).
+
+MORT DE JUBA; LA NUMIDIE ORIENTALE EST RÉDUITE EN PROVINCE
+ROMAINE.--Après la bataille de Thapsus, les chefs pompéiens qui
+échappèrent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour tâcher
+d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, en
+arrêta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le port
+d'Hippone[116]. Scipion, repoussé en Afrique par la tempête, se perça de
+son épée.
+
+[Note 116: Florus, _Hist. Rom_.]
+
+Quant à Juba, échappé de la mêlée, il évita la poursuite des vainqueurs;
+en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint à atteindre
+sa capitale Zama regia, où il avait laissé sa famille et où il espérait
+trouver un refuge. Mais les habitants, effrayés par les préparatifs de
+destruction générale qu'il avait faits avant son départ, en prévision
+d'une défaite possible, refusèrent de lui ouvrir les portes de leur
+cité: ni les prières ni les menaces ne purent les fléchir, et ils ne
+voulurent même pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait,
+pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle
+l'était en effet, car Sittius avait vaincu et tué Sabura; le roi berbère
+n'avait plus un asile.
+
+Juba se décida alors à se retirer à sa maison de campagne avec le
+pompéien Pétréius et quelques serviteurs fidèles. Les Césariens, appelés
+par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu
+qu'à mourir. Il fit préparer un festin qu'il partagea avec Pétréius,
+puis tous deux engagèrent un combat singulier où ils devaient périr l'un
+et l'autre. Mais là encore la fortune fut contraire au prince numide: il
+triompha de Pétréius, sans avoir reçu de blessure mortelle et en fut
+réduit à se plonger lui-même son glaive dans le corps; enfin, comme la
+mort n'arrivait pas, il se fit achever par un esclave.
+
+Ainsi finit le dernier roi de Numidie.
+
+La partie orientale de ce royaume fut réduite en province romaine (46)
+sous le nom de _Nouvelle Numidie_ ou d'_Africa nova_. César plaça
+Salluste à sa tête, avec le titre de proconsul. S'il faut s'en rapporter
+au témoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien de la guerre de
+Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s'y rendit coupable de
+telles exactions qu'il fut traduit en justice et couvert de honte et
+d'infamie (Dion).
+
+Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment résisté à leur roi,
+furent affranchis d'impôts.
+
+Il restait quelqu'un à récompenser: Sittius, dont la coopération avait
+été si décisive. César lui donna, ainsi qu'à ses compagnons, les
+territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires,
+selon Appien, appartenaient à un certain Masanassès, ami et allié de
+Juba, et père d'Arabion, qui se réfugia en Espagne. Ainsi s'établit la
+colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses à
+Constantine[117].
+
+[Note 117: Selon M. Poulle (_Maurétanie Sétifienne_, p. 86), la
+colonie des Sittiens ou Cirtésiens s'étendit assez loin au sud-est et se
+prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies
+de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de
+bourgs.]
+
+Juba laissait un fils. Le vainqueur l'épargna et l'envoya à Rome, où il
+reçut une brillante éducation. Nous le verrons plus tard jouer un rôle
+important dans l'histoire de l'Afrique.
+
+Enfin Bogud I reçut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de
+la Numidie.
+
+ CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE.
+
+ Sifax, (ou Syphax), roi des Massésyliens. . | vers 225
+ Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C.
+
+ Massinissa, roi des Massésyliens. . . . . . . . |
+ Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201
+
+ Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?)
+
+ Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149
+ Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+
+ Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145
+
+ Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118
+ Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C.
+
+ Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117
+
+ Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112
+
+ Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . |
+ Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104
+
+ Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . |
+ Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?)
+ Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . |
+
+ Yarbas, Numidie orientale et centrale. |
+ Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 88
+
+ Hiemsal, Numidie orientale et centrale. |
+ Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 81
+
+ Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . |
+ Masanassès, sétifienne. . . . . . . . . . . . . | 50
+
+En 46, la Numidie orientale et centrale est réduite en province romaine.
+La sétifienne est réunie à la Maurétanie orientale.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES DERNIERS ROIS BERBÈRES
+46 avant J.-C.--43 après J.-C.
+
+
+Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion
+rentre en possession de la Sétifienne.--Lutte entre les partisans
+d'Antoine et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion
+s'allie à Lélius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous
+Lépide.--Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute
+la Maurétanie sous son autorité.--La Berbérie l'entre sous l'autorité
+d'Octave.--Organisation de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de
+Numidie.--Juba roi de Maurétanie.--Révolte des Berbères.--Mort de Juba;
+Ptolémée lui succède.--Révolte des Tacfarinas.--Assassinat de
+Ptolémée.--Révolte d'Ædémon. La Maurétanic est réduite en province
+Romaine.--Division et organisation administrative de l'Afrique
+romaine.--CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.
+
+
+LES ROIS MAURÉTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.--Après
+tant de secousses, la Berbérie ne recouvra pas encore la tranquillité
+qui lui aurait été si nécessaire pour panser ses plaies. Liée désormais
+au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les
+luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre de César, les
+compétitions qui en furent la conséquence fournirent aux Africains de
+nouvelles occasions d'y participer.
+
+Bogud I, fidèle à César, avait aidé le dictateur à écraser en Espagne
+les restes du parti pompéien (45). Il était logique, ou au moins
+conforme à l'usage, que Bokkus II se prononçât dans un sens opposé;
+aussi ses deux fils combattirent-ils à Munda pour Sextus et Cnéus
+Pompée.
+
+ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA SÉTIFIENNE.--Nous avons vu que le
+prince berbère Arabion, fils de Masanassès, après avoir été dépossédé du
+royaume de son père (la Numidie sétifienne), avait rejoint, en Espagne,
+les fils de Pompée. A la tête d'une bande d'aventuriers, il vécut
+d'abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint
+redoutable et lutta, non sans succès, contre les cohortes du dictateur.
+Après la mort de César (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable
+pour reconquérir l'héritage de son père. Il passa en Afrique et
+s'appliqua à former une armée. On dit même qu'il envoya des Numides au
+jeune Pompée, pour qu'ils apprissent, sous sa direction, à combattre à
+la romaine[118]. Bientôt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par
+son courage et son habileté, ne tarda pas à triompher de Bokkus III qui
+avait succédé à son père Bogud I, et à rentrer en possession du royaume
+paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services passés, réclama le
+secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors d'autres occupations et
+ainsi toute la contrée comprise entre Saldæ et l'Amsaga, la Numidie
+sétifienne, échappa au prince maure pour rentrer en la possession de son
+ancien chef.
+
+«Arabion était actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, doué de
+qualités guerrières, avide de pouvoir[119].» Il n'est pas douteux qu'il
+n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la Numidie. Son premier
+acte d'hostilité fut d'attirer Sittius, le spoliateur de son père, dans
+une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce
+nouvel attentat serait jugé à Rome. Mais l'attention était absorbée dans
+la métropole par des choses autrement graves que les usurpations d'un
+Numide.
+
+[Note 118: Poulle, _Maurétanie Sétifienne_, p. 94 et passim.]
+
+[Note 119: Poulle _loc. cit_. Nous suivons entièrement son récit,
+car il est impossible de mieux résumer cet épisode de l'histoire de la
+Berbérie.]
+
+LUTTES ENTRE LES PARTISANS D'OCTAVE ET CEUX D'ANTOINE.--A la suite du
+partage effectué entre les triumvirs, l'Afrique était échue à Octave. La
+Numidie était alors gouvernée par Titus Sextius, tandis que l'ancienne
+province d'Afrique obéissait à Cornificius. Octave donna à Sextius le
+commandement des deux provinces réunies, et cet officier voulut prendre
+possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d'évacuer
+l'Afrique, en déclarant qu'il tenait son poste du sénat et qu'il n'avait
+cure de ce qui pouvait avoir été fait par les dictateurs. Bientôt la
+guerre éclata entre eux.
+
+Cornificius, qui disposait des forces les plus considérables, envahit la
+Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi à la
+retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumète et des localités
+voisines. Cornificius, séparant ses forces, chargea son lieutenant
+Décimus Lélius d'assiéger Cirta, avec une partie de son armée, et confia
+le reste à P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette
+tactique parut devoir être couronnée de succès, car Sextius, s'étant
+laissé surprendre, fut battu et réduit à la fuite.
+
+ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.--Cependant Arabion, qui était sollicité
+par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d'eux, gardait une
+attitude expectante afin de saisir le moment d'intervenir avec profit.
+Craignant, s'il laissait écraser Sextius, que son adversaire ne devînt
+trop redoutable, ou, peut-être, prévoyant le triomphe d'Octave, le
+prince berbère se déclara alors pour ce dernier, et entraîna avec lui
+les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance à Sextius alors assiégé
+par ses ennemis: ayant enflammé le courage de ses soldats, il opéra une
+sortie heureuse et parvint à triompher de Ventidius, qui resta sur le
+champ de bataille.
+
+La conséquence de ces événements fut la levée immédiate du siège de
+Cirta et la retraite de Lélius sur Utique, où se trouvait le camp de
+Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de
+l'autre côté. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris entre deux
+ennemis; mais il disposait de forces considérables et aurait été en
+mesure de résister avec fruit, si la fortune ne s'était tournée si
+manifestement contre lui.
+
+Lélius envoyé en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius,
+qui l'attaqua avec violence. Secondé par un habile mouvement d'Arabion,
+celui-ci parvint à le séparer du camp et à le contraindre à la retraite.
+La cavalerie du prince numide le força de chercher un refuge sur une
+montagne escarpée. Cornificius, voyant la position critique de son
+lieutenant, sort du camp pour aller à son secours. Pendant ce temps
+Arabion a détaché de son armée un corps d'hommes déterminés qui
+escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les
+soldats laissés à sa garde.
+
+Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue à pousser
+hardiment sa marche pour opérer sa jonction avec Lélius; mais celui-ci
+ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul exposé à
+l'attaque combinée de Sextius et d'Arabion. Bientôt, tous ses soldats
+tombent autour de lui, et lui-même trouve la mort du guerrier. Pendant
+ce temps, Lélius désespéré se perçait de son épée et ses soldais
+démoralisés n'essayaient pas de résister à leurs ennemis.
+
+«La journée avait été bonne pour Arabion; il avait donné une province à
+Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilité contre César; il
+rentra dans ses États chargés de dépouilles et peut-être y annexa-t-il
+quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut
+encore pour résultat de raffermir la couronne sur sa tête et de
+consacrer son titre de roi[120]».
+
+[Note 120: Poulle, _Maurétanie_, p. 99. Appien, _de bell. civ._,
+lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.]
+
+Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise à l'autorité de Sextius. En
+43, après la réconciliation d'Octave et d'Antoine et la formation d'un
+nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifié et remplacé par C, F. Fango.
+L'Afrique avait été conservée par Octave. Mais, à la suite de la
+bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les
+triumvirs: Antoine reçut l'Orient et dans son lot se trouvèrent la
+Cyrénaïque et l'Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait à
+César-Octavien, avec les régions de l'Occident.
+
+ARABION S'ALLIE À SEXTIUS LIEUTENANT D'ANTOINE. SA MORT.--La femme
+d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus n'avait de
+féminin que le corps, chargea Sextius resté en Afrique de s'emparer de
+la province échue à son mari. Fango, ne cédant qu'à la force, alla
+prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration
+ne l'avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et
+bientôt une révolte générale éclata contre lui. Arabion et les Sittiens
+soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint à rétablir son
+autorité et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprès de
+Sextius.
+
+Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbère et, sur son refus,
+envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. Mais
+Sextius, secondé par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant marché
+contre lui, le força à une prompte retraite. Sur ces entrefaites,
+Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les détails fournis par Dion
+Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez
+difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs,
+Sextius aurait redouté la grande influence exercée sur les Berbères par
+Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la
+crainte.
+
+Quoi qu'il en fût, ce meurtre détacha de Sextius tous les cavaliers
+numides, qui allèrent offrir leurs services à Fango et le poussèrent à
+attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se
+prononça pour Sextius: Fango vaincu et mis en déroute se donna la mort.
+Zama, qui résistait encore, ne tarda pas à être réduite à la soumission.
+Ainsi Sextius resta maître de toute l'Afrique. Il ajouta sans doute à
+ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, la Numidie sétifienne.
+
+L'AFRIQUE SOUS LÉPIDE.--En l'an 40, Lépide, qui avait reçu l'Afrique
+pour son lot, vint, avec six légions détachées de l'armée d'Antoine, en
+prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et
+durant quatre années, les deux Afriques obéirent à son administration.
+Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette période. On
+sait seulement que Lépide retira à Karthage, la Junonia de Gracchus, ses
+privilèges de colonie romaine, et lui enleva même une partie de ses
+habitants qu'il déporta au loin. Quelle fut la cause de cette sévérité?
+Peut-être les colons de Karthage témoignèrent-ils des sentiments peu
+favorables au triumvir, peut-être celui-ci céda-t-il aux conseils des
+habitants d'Utique, dont la rivalité contre la colonie voisine était un
+héritage des siècles. La nouvelle Karthage était en effet devenue très
+florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est réduit à cet égard
+à des conjectures.
+
+Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la
+Maurétanie sous son autorité.--L'année 40 avait vu la mort de Bokkus II,
+roi de la Tingitane, qui avait été remplacé par Bogud II, son fils.
+Héritier de la haine de son père contre Octave, Bogud céda aux instances
+de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans
+la péninsule avec une armée, afin d'arracher cette province aux
+lieutenants d'Octave. Mais à peine avait-il quitté l'Afrique qu'une
+révolte éclatait dans sa capitale, à Tingis même.
+
+En même temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son
+absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son
+royaume et occuper les principales villes.
+
+Rappelé en Afrique par ces graves événements, Bogud trouva tous les
+ports fermés et fut repoussé partout où il se présenta. Son absence lui
+coûtait sa couronne. Il alla chercher un refuge à Alexandrie, auprès
+d'Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait périr plus
+tard à Methone[121].
+
+[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il était tombé, lui fit
+trancher la tête (31).]
+
+Bokkus III réunit ainsi sous son autorité deux les Maurétanies et vit
+son usurpation ratifiée par Octave. Etabli à Yol (Cherchel), ce Berbère,
+vassal de Rome, régna assez paisiblement, ou plutôt obscurément, pendant
+plusieurs années. Il mourut en 33.
+
+LA BERBÉRIE RENTRE SOUS L'AUTORITÉ D'OCTAVE.--En 36, Lépide appelé par
+Octave en Sicile pour coopérer à la guerre contre Sextus Pompée, quitta
+l'Afrique à la tête de douze légions. Mais bientôt des discussions
+s'élevèrent entre les deux triumvirs, et Lépide fut dépouillé de son
+autorité par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius
+Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de détails précis, des
+incursions des Musulames et des Gétules, populations établies sur la
+limite du désert, et des razzias qu'ils opéraient alors dans le Tel. Le
+nouveau gouverneur dut faire plusieurs expéditions contre ces pillards
+pour les forcer à rentrer dans leurs limites.
+
+En l'an 33, Octave vint lui-même en Afrique et réunit les possessions de
+Bokkus au domaine du peuple romain.
+
+Karthage avait été privée par Lépide de ses privilèges de colonie
+romaine et même dépeuplée en partie. Octave s'attacha à rendre à la
+colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille
+citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essayé de donner
+à la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra à Vénus,
+déesse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut
+aussi éphémère que le précédent[122].
+
+[Note 122: Appien, _Punic_. 136. Suétone, _Aug_., 47.]
+
+Vers le même temps, Antoine, entièrement subjugué par les charmes de
+Cléopâtre, lui rendait la Cyrénaïque, et pour la dernière fois cette
+province était rattachée à l'empire d'Egypte. Mais trois ans plus tard
+(en 33), il se déclarait publiquement son époux et partageait ses
+provinces entre les enfants de sa femme. C'est ainsi que la jeune
+Cléopâtre Séléné, dont nous aurons bientôt à parler, reçut en dot la
+Cyrénaïque.
+
+La longue rivalité d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre
+31, par la bataille d'Actium. Après sa défaite, le triumvir songea à
+s'appuyer sur les quatre légions qu'il avait laissées en Cyrénaïque à
+son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livrées, ainsi que le
+pays qu'il était chargé de défendre, à Gallus, officier d'Octavien. En
+vain Antoine essaya-t-il, à Parœtonium, de rappeler ses soldats à la
+fidélité; sa voix ne fut pas écoutée et, perdant tout espoir, il alla
+chercher auprès de Cléopâtre un trépas misérable.
+
+Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise à l'autorité d'Octave.
+
+ORGANISATION DE L'AFRIQUE PAR AUGUSTE.--Octave avait conservé sous son
+autorité directe les Maurétanies depuis la mort de Bokkus et tenté d'y
+implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement les
+indigènes à se façonner aux lois et aux usages des Romains et les
+préparer à accepter sans mécontentement leur réunion définitive à
+l'empire[123].
+
+Après la mort d'Antoine et de Cléopâtre, leurs enfants furent recueillis
+par Octave qui les traita avec les plus grands égards. Parmi eux se
+trouvait la jeune Cléopâtre Séléné; il la donna en mariage au fils de
+Juba, qui venait de combattre pour lui à Actium, et confia à celui-ci le
+gouvernement de l'Egypte [124].
+
+[Note 123: Poulle, _Maurétanie_, p. 102.]
+
+[Note 124: La date de cette nomination est incertaine.]
+
+Resté maître incontesté du pouvoir, Octave s'était sérieusement occupé
+de l'organisation des provinces. Dans les dernières années de la
+république, elles étaient au nombre de quatorze, gouvernées soit par des
+préteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de l'an 27, au moment
+où il constituait le régime impérial, Auguste maintint cette division:
+les provinces paisibles et depuis longtemps conquises, où peu de forces
+étaient nécessaires, furent appelées sénatoriales ou proconsulaires; les
+autres, où stationnèrent particulièrement les légions, furent dites
+prétoriennes ou de l'empereur, général en chef des armées[125].
+L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrénaïque avec la Crète, furent classées
+parmi les provinces sénatoriales; mais ces divisions changèrent selon
+les circonstances.
+
+La IIIe légion (Augusta) fut chargée de tenir garnison en Afrique.
+Auguste plaça son quartier permanent à Theveste (Tebessa), au pied
+oriental de l'Aourès, à cheval sur les routes de la province de
+Karthage, de la Numidie et de la région des oasis et de la Tripolitaine.
+Elle protégeait aussi le pays colonisé contre les invasions des Gétules.
+
+[Note 125: _Hist. des Romains_ par Duruy, t. IV, p. 2.]
+
+JUBA II, ROI DE NUMIDIE.--Vers le même temps, c'est-à-dire entre l'an 29
+et l'an 25, Auguste plaça Juba II à la tête de la Numidie, non comme un
+simple gouverneur, mais comme roi vassal[126]. C'était une nouvelle
+application de son système qui consistait à chercher à se rallier les
+indigènes en les amenant à l'assimilation; il pensait ne pouvoir trouver
+un meilleur intermédiaire qu'un compatriote parfaitement romanisé.
+
+Nous avons vu qu'après la mort de son père, le jeune Juba avait été
+élevé à Rome avec le plus grand soin, sous l'œil de César. Les maîtres
+les plus célèbres de la Grèce et de l'Italie l'initièrent à toutes les
+connaissances de l'époque et firent de ce jeune Berbère un savant et un
+raffiné[127]. C'était, au dire de Plutarque, un homme beau et
+gracieux[128]. Ces dons naturels, rehaussés par la culture, lui
+gagnèrent l'amitié d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune.
+Hâtons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait placé en
+lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu
+l'espérer, les indigènes à l'assimilation, c'est que la tâche était
+beaucoup trop difficile et ne pouvait être l'œuvre d'un homme.
+
+[Note 126: De la Blanchère: _De rege Juba, regis Jubæ filio_, Paris
+1883.]
+
+[Note 127: Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.]
+
+[Note 128: _Auton_, c. VII.]
+
+Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigène sur
+le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en
+exerçant sur lui son autorité gouvernementale, il lui laissa ses
+franchises communales et n'administra, à proprement parler, que la
+partie orientale de la Numidie, cette _Africa nova_ que César avait
+érigée en province après sa victoire.
+
+Que se passa-t-il en Numidie pendant les années qui suivirent
+l'élévation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous en
+sommes réduits à supposer que son règne fut tranquille. La nouvelle
+fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble indiquer que son
+administration avait été paisible et heureuse.
+
+JUBA, ROI DE MAURÉTANIE.--Nous avons vu qu'après la mort de Bokkus le
+trône de Maurétanie était demeuré vacant. En l'an 17[129], Auguste,
+renonçant à l'administration directe qu'il exerçait sur cette vaste
+contrée, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souveraineté des
+deux Maurétanies. Le prince numide vint régner, non sans éclat, à Yol
+sur un vaste territoire s'étendant de Sitifis, ou peut-être de
+Saldæ[130] jusqu'à l'Atlantique, et de la mer jusqu'au désert,
+c'est-à-dire en englobant une partie des tribus gétules.
+
+Les deux Afriques ne formèrent qu'une seule province sous les ordres
+d'un gouverneur nommé par le Sénat. La IIIe légion (_Augusta_) y fut
+maintenue comme corps permanent d'occupation.
+
+Dans sa nouvelle capitale, à laquelle il donna le nom de Césarée, pour
+complaire à son protecteur, Juba put s'adonner tout entier à ses chères
+études. On le comparait aux Grecs les plus instruits et sa renommée
+s'étendit jusqu'en Grèce: Athènes, selon le dire de Pausanias, lui
+aurait élevé une statue[131]. Il composa un grand nombre d'ouvrages
+d'histoire, de géographie, de botanique, etc.
+
+Mais ses travaux scientifiques ne le détournaient pas des soins de son
+gouvernement. Il aurait, paraît-il, fait explorer les îles _Fortunées_
+(Canaries) et la découverte des îles Purpurariæ (Madère), lui serait
+due[132]. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales assidues
+avec l'Espagne, aurait été nommé consul de Cadix Gadès par Auguste et
+était magistrat municipal de Carthagène.
+
+[Note 129: Ou 25, selon Dion, LIII, 26.]
+
+[Note 130: M. Poulie, _loc. cit._, penche pour la première de ces
+localités et nous croyons qu'il a raison.]
+
+[Note 131: Berbrugger, _Dernière dynastie mauritanienne_, (_Revue
+africaine_, Nº 26, p. 82 et suiv.).]
+
+[Note 132: Pline, cité par Berbrugger.]
+
+RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Nous avons vu que les Gétules et les Musulames du
+désert ne cessaient de faire des incursions dans le Tel et que Taurus
+avait dû les repousser plusieurs fois par les armes. En l'an 29, L.A.
+Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient poursuivi, jusque dans le
+désert, ces turbulents indigènes. Les succès de ces généraux leur
+avaient valu les honneurs du triomphe; mais bientôt de nouvelles
+_razzias_ avaient été opérées par ces incorrigibles pillards.
+
+Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes était infesté par les pirates
+Nasamons, qui oubliaient la sévère leçon donnée à leurs pères par
+Pompée. L'intérieur était livré aux Garamantes dont Tacite a dit: _gens
+indomita et inter accolas latrociniis fecunda_. En l'an 19, L. Cornélius
+Balbus, nommé proconsul, fut chargé de conduire une expédition dans ces
+contrées; il s'enfonça au sud de Tripoli et, s'avançant sur la voie
+fréquentée par les anciens marchands karthaginois, traversa le pays des
+Troglodytes (les monts R'arian), seuls intermédiaires du commerce de la
+pierre précieuse qui vient d'Ethiopie[133], et atteignit Garama (Djerma)
+dans la Phazanie (Fezzan). Cette belle campagne étendit la domination
+romaine jusqu'au désert. Comme récompense, le triomphe fut accordé à
+Balbus, bien que n'étant pas citoyen romain. Pline nous a transmis les
+noms fort altérés des tribus qui y figuraient[134].
+
+Cependant les Gétules étaient toujours en état de révolte, et de
+nouvelles incursions ayant coïncidé avec l'élévation de Juba au trône de
+Numidie, les historiens en ont inféré, généralement, qu'ils s'étaient
+soulevés contre lui; mais, en considérant que l'état normal des tribus
+sahariennes a toujours été, jusqu'à ces derniers temps, l'anarchie, la
+guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on rattache ces faits
+l'un à l'autre. La révolte, il est vrai, s'étendit à l'est, gagna les
+Musulames et se signala comme toujours par des dévastations et le
+massacre de tout ce qui portait le nom de romain. Les armées de Juba
+furent plusieurs fois battues et il fallut que l'empereur envoyât de
+nouvelles forces en Afrique. Cn. Corn. Cossus, chargé de réduire ces
+Berbères, lutta contre eux durant de longues années et finit pareil
+triompher et les forcer à là soumission, en l'an 6 de notre ère. Il
+reçut à cette occasion le surnom de Gétulicus. Les Garamantes et les
+Nasamons s'étaient joints aux Gétules. Carinius fut spécialement chargé
+de les en châtier. Ce général les poursuivit jusqu'à la Marmarique. Une
+partie de la IIIe légion reçut la mission de garder la frontière
+méridionale[135].
+
+[Note 133: Pline.]
+
+[Note 134: Ibid., _Hist. nat._, V, 3.]
+
+[Note 135: Florus, l. IV, c. 12. Tacite, _Ann._, passim. D. Cassius,
+lib. LV et suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.]
+
+MORT DE JUBA II; PTOLÉMÉE LUI SUCCÈDE.--Après cette secousse qui,
+peut-être, se fit sentir principalement vers l'est, le règne de Juba
+s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part à l'expédition d'Arabie,
+et d'après M. Ch. Mùller[136], il aurait dans cette campagne épousé ou
+pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archélaüs, roi de Cappadoce. Les
+renseignements à ce sujet sont contradictoires, mais il paraît certain
+qu'il ne ramena pas cette femme à Césarée.
+
+Cléopâtre Séléné mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterrée dans le
+magnifique mausolée que Juba avait fait élever à l'est de sa
+capitale[137], et qui est connu maintenant sous le nom de _tombeau de la
+Chrétienne_.
+
+Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-même cessa de vivre et fut placé
+auprès de son épouse dans le mausolée. Il laissait un fils, Ptolémée,
+qui lui succéda. L'histoire nous représente ce prince comme adonné
+entièrement à ses plaisirs et à ses études, abandonnant à ses affranchis
+la direction des affaires. Juba avait reçu d'Auguste ou de Tibère le
+titre de citoyen romain; il était en outre citoyen d'Athènes, duumvir de
+Gadès et quinquennal de Karthagène[138].
+
+[Note 136: _Num. de l'Afr. anc._]
+
+[Note 137: _Monumentun commune regiæ gentis Mauritaniæ_, d'après
+Pomponius Mela.]
+
+[Note 138: Masqueray, _Compte rendu de la thèse de M. de la
+Blanchère._; Voir aussi cette thèse intitulée _De rege Juba, régis Jubs
+filio._; Thorin, 1883.]
+
+RÉVOLTE DE TACFARINAS.--Depuis quelques années, un Berbère du nom de
+Tacfarinas avait relevé l'étendard de la révolte dans la Gétulie.
+Déserteur de la légion romaine, il avait d'abord réuni une bande
+d'aventuriers et vécu de pillage et de vols. Vers l'an 17, les
+Musulames, alors établis dans les environs de l'Aourès[139], s'étant
+laissés entraîner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans
+leurs cantonnements. La révolte s'étendit à l'est jusqu'aux Syrtes et à
+l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, lui fournit
+son appui consistant particulièrement en cavalerie. Le proconsul M.F.
+Camillus rassembla aussitôt ses troupes et les auxiliaires et, ayant
+marché résolument à l'ennemi, le mit en complète déroute. Tacfarinas,
+avec ses Gétules, se jeta dans les profondeurs du désert.
+
+L'année suivante, Tacfarinas, après avoir mis à profit son temps pour
+former ses guerriers à la discipline en les habituant à combattre à la
+romaine, les uns à pied, les autres à cheval, se porte de nouveau contre
+les établissements romains, pâle les bourgades et les fermes, fait un
+butin considérable et met en déroute une cohorte romaine qui lui
+abandonne un poste fortifié sur le fleuve Pagyda[140]. Plein de
+confiance, il entreprend le siège de Thala.
+
+[Note 139: C'est ce qui est établi par Ragot _Sahara_, 2e partie, p.
+74.]
+
+[Note 140: Près de Lambèse, selon le même auteur.]
+
+Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction des
+opérations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres et
+le force à prendre encore la route du sud (20).
+
+Bien que les honneurs du triomphe eussent été accordés à Apronius, il
+faut croire que ses succès n'avaient pas été bien décisifs, puisque, peu
+de temps après, Tacfarinas poussa l'audace jusqu'à proposer à Tibère un
+traité de paix, à la condition qu'on lui donnât des terres. Pour toute
+réponse, l'empereur nomma en l'an 21 Blæsus, proconsul d'Afrique, et,
+lui ayant fourni d'importants renforts (une partie de la IXe légion), le
+chargea d'anéantir la puissance du chef indigène. Ce fut, avec la plus
+grande habileté et une parfaite notion de cette sorte de guerre, que le
+général romain mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes
+fortifiés, furent divisées en plusieurs corps qui, durant un an,
+poursuivirent les rebelles sans relâche ni trêve. Battu chaque fois
+qu'il était rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les
+profondeurs du désert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni
+adhérents ni ressources d'aucune sorte, et l'on put à bon droit
+considérer la guerre comme finie. Tibère s'empressa de faire rentrer en
+Italie une partie des troupes (22). Blæsus reçut le titre d'_imperator_.
+
+Mais Tacfarinas n'était pas homme à se laisser abattre ainsi. La mort du
+roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif pour
+intriguer chez les indigènes et soulever les tribus de l'ouest. Soutenu
+par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encouragé par le
+départ de la IX légion, il se lança de nouveau sur le Tel et se heurta
+au proconsul Dolabella, successeur de Blæsus. Profitant du petit nombre
+de ses ennemis, il glissa entre leurs cohortes et vint audacieusement
+mettre le siège devant Tubusuptus (Tiklat) dans la vallée du Sahel.
+
+Dolabella, dans cette conjoncture, voulant éviter que les tribus de
+l'ouest et du sud (Musulames et Gétules) ne vinssent se joindre au
+rebelle, les terrifia en mettant à mort leurs chefs; puis il fit garder
+la ligne du sud par des postes et réclama au roi Ptolémée une armée de
+secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que les divisions
+maurélaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas et le force à
+lever le siège de Tubusuptus. Le Berbère veut fuir vers le sud, mais les
+issues sont gardées; il se porte vers l'ouest poursuivi l'épée dans les
+reins par Dolabella qui l'atteint à Auzia (Aumale), surprend son camp
+par une attaque de nuit et le tue, ainsi que tous ses adhérents (24).
+
+Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activité,
+l'audace et la ténacité causèrent tant de soucis aux Romains. Cette
+révolte avait duré huit ans[141].
+
+Assassinat de Ptolémée.--A la suite de cette guerre, dans laquelle
+Ptolémée avait coopéré si efficacement à réduire le rebelle, un sénateur
+fut désigné pour porter au roi de Maurétanie le bâton d'ivoire et la
+toge brodée, présents du Sénat, et de le saluer du titre de roi, d'allié
+et d'ami.
+
+La révolte qui venait de causer de si grandes difficultés aux Romains
+décida l'empereur à fortifier la Numidie en la détachant de la province
+d'Afrique pour la placer sous l'autorité d'un commandant militaire,
+légat de rang sénatorial, qui lui obéissait directement. Quant à la
+province d'Afrique, s'étendant à l'est d'Hippone jusqu'aux limites de la
+Cyrénaïque, elle resta sous l'autorité du Sénat, représentée par un
+proconsul (37)[142].
+
+Le règne de Ptolémée se continua sans que rien de saillant se produisit,
+lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appelé à Rome, par son cousin
+l'empereur Caligula[143]. Le tyran l'accabla d'abord de prévenances;
+puis, soit qu'il fût jaloux de la magnificence du roi maurétanien et de
+l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit qu'il voulût s'emparer
+de ses immenses richesses, soit enfin qu'il cédât à un de ses caprices
+sanguinaires dont il a donné tant d'exemples, il le fit assassiner. On
+ignore si Ptolémée fut tué à la sortie du cirque, ou s'il fut envoyé en
+exil et mis à mort secrètement, car les auteurs diffèrent dans leurs
+versions.
+
+[Note 141: Tacite, _Annales_, 1. II, ch. LII.]
+
+[Note 142: Mommsen, _Hist. Rom_.]
+
+[Note 143: Ils étaient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de
+Marc-Antoine.]
+
+RÉVOLTE D'ÆDÉMON. LA MAURÉTANIE EST RÉDUITE EN PROVINCE ROMAINE.--La
+nouvelle de l'assassinat du roi Ptolémée causa la plus grande émotion en
+Afrique. L'affranchi Ædemon saisit ce prétexte pour lever l'étendard de
+la révolte. Les Maures et même les Gétules le soutinrent, et il fallut
+plusieurs expéditions pour le réduire. L'empereur Claude se laissa
+décerner le triomphe pour les victoires de ses lieutenants.
+
+Cependant la révolte n'était pas éteinte. En l'an 41, le préteur
+Suétonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pénétra
+au cœur de la Tingitane, traversa les chaînes neigeuses du Grand-Atlas
+et, enfin, atteignit une rivière nommé le Ger (Guir), «à travers des
+solitudes couvertes d'une poussière noire d'où surgissent çà et là des
+rochers qui semblent noircis par le feu[144]».
+
+Hasidius Géta termina la conquête de la Maurétanie occidentale en
+rejetant dans le désert les débris des troupes d'un certain Salabus, roi
+des Maures, dernier adhérent d'Ædémon.
+
+La Maurétanie fut réduite en province romaine vers l'an 42, ou peut-être
+un peu plus tard, lorsque la dernière résistance eut été écrasée. Quant
+à l'ère provinciale de Maurétanie, son point de départ doit être fixé à
+l'année 10, date de l'assassinat de Ptolémée[145]. Yol-Césarée reçut le
+titre de colonie.
+
+[Note 144: Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.]
+
+[Note 145: Ce fait a été péremptoirement démontré par MM. Berbrugger
+_Rev. afr_., t. p. 30; Général Creuly _Ann. de la soc. arch. de
+Constantine_, 1857, p. 1, et Poulle, _id_., 1862, p. 261.]
+
+DIVISION ET ORGANISATION ADMINISTRATIVE DE L'AFRIQUE ROMAINE.--En l'an
+42, il fut procédé, par ordre de Claude, à une nouvelle division des
+provinces africaines. Les anciennes demeurèrent placées sous l'autorité
+du Sénat. Voici quelle fut la répartition:
+
+1° _Cyrénaïque_ avec la _Crète_, régies par un proconsul.
+
+2° _Province proconsulaire d'Afrique_, subdivisée en Byzacène et
+Zeugitane, formée de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, régie
+par un proconsul résidant à Karthage.
+
+3° Numidie, régie par un légat impérial ou par le proconsul de la
+province d'Afrique.
+
+4° Maurétanie césarienne, s'étendant de Sétif à la Moulouia.
+
+5° Et Maurélanie Tingitane, de la Moulouia à l'Océan.
+
+Ces deux dernières provinces, faisant partie du domaine de l'empereur,
+furent régies par de simples chevaliers, avec le titre de procurateurs
+(_procuratores augusti_), ne relevant que de l'empereur et ayant des
+pouvoirs très étendus. Elles reçurent comme garnison des troupes de
+second ordre.
+
+Jusqu'au règne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province ou
+les provinces d'Afrique était en même temps le chef des troupes: la
+nécessité obligeait de réunir les deux pouvoirs entre les mains du même
+chef, afin de donner plus d'unité à la direction des affaires. Mais cet
+empereur, craignant la grande influence exercée par le proconsul L.
+Pison, qui disposait d'un effectif de troupes considérable, donna le
+commandement de l'armée et des «nomades» à un lieutenant ou légat du
+prince, et ne laissa à Pison que l'administration propre du pays, ce qui
+engendra de nombreux conflits[146]. Les empereurs craignaient toujours
+de laisser trop de troupes à leurs représentants en Afrique, et nous
+avons vu, lors de la révolte de Tacfarinas, Tibère s'empresser de
+rappeler la IXe légion, alors que le rebelle n'était pas encore vaincu.
+C'est, qu'après des victoires, le proconsul sénatorial qui, déjà, était
+un personnage considérable, pouvait être proclamé _imperator_ par ses
+troupes. Cette séparation des pouvoirs fut maintenue.
+
+Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces était, pour ainsi dire,
+illimité. Le pays, réduit en province romaine, perdait ses anciennes
+institutions, et le personnage chargé d'appliquer le senatus-consulte
+qui ordonnait cette incorporation élaborait un ensemble de lois
+spéciales à la nouvelle province. Il était, généralement, tenu grand
+compte des institutions locales. Quelquefois une commission de sénateurs
+l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant dans son
+commandement--et l'on sait que la durée de ses pouvoirs n'était que d'un
+an--publiait un nouvel édit par lequel il pouvait modifier, selon son
+caprice, la loi fondamentale. Il réunissait dans ses mains tous les
+pouvoirs militaire, administratif et judiciaire. A. Thierry a dit à ce
+sujet: «un arbitraire presque illimité pesait sur la vie comme sur la
+fortune des provinciaux.»
+
+Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les
+propriétés du peuple romain[147]. Les publicains et les banquiers qui
+accompagnaient le proconsul complétaient son œuvre.
+
+Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste placer
+Juba II, comme roi, à la tête de la Numidie qui venait d'être pressurée
+par ses gouverneurs. Enfin Caligula décapita la puissance des proconsuls
+en leur retirant le commandement militaire. L'action de l'empereur se
+fit dès lors sentir directement dans les provinces, qui cessèrent d'être
+pressurées aussi violemment par la métropole. Nous n'allons pas tarder à
+voir celle d'Afrique exercer à son tour une grande influence sur la
+capitale.
+
+A côté des proconsuls étaient des légats impériaux, officiers chargés de
+diverses fonctions militaires et administratives et qui, bien que soumis
+aux ordres généraux du gouverneur, étaient directement sous l'autorité
+du prince, notamment pour le commandement des troupes. Un questeur était
+attaché au proconsul et ajoutait à son titre celui de propréteur; il
+était chargé de le suppléer par délégation. «Il n'y avait de questeurs
+que dans les provinces du Sénat[148]». Un intendant (_procurator_) était
+chargé de l'établissement et de la rentrée des impôts, ainsi que de
+l'administration des domaines impériaux.
+
+[Note 146: V. Dion, LX, 9, et Tacite, _Ann_.]
+
+[Note 147: Boissière, _loc. cit._, p. 217. C'est à cet ouvrage que
+nous renvoyons pour une partie de ces détails.]
+
+[Note 148: Boissière, p. 258.]
+
+Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand nombre
+d'agents de toute sorte.
+
+L'autorité religieuse de la province était confiée à un _sacerdos
+provinciae africae_. «Élu parmi les personnes les plus considérées et
+les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occupé tous les emplois
+dans leurs cités ou qui avaient obtenu le rang de chevalier romain, il
+présidait l'assemblée religieuse réunie, tous les ans, à Karthage. Son
+emploi était annuel et, au moment de sortir de charge, il organisait à
+ses frais des jeux qui étaient appelés _ludi sacerdotales_[149]».
+
+Dans certaines provinces, l'assemblée (_concilium_) était annuelle:
+c'était le cas de celle d'Afrique. Des délégués des cités y prenaient
+part et, après la célébration des rites du culte de l'empereur, le
+concilium s'occupait de questions administratives et de vœux à présenter
+dans l'intérêt de la province. Ses membres exerçaient un contrôle sur
+l'administration de leur gouverneur et avaient le droit de le mettre en
+accusation.
+
+La confédération des quatre colonies cirtéennes (Cirta, Mileu, Rusicade
+et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour toute chose,
+d'une véritable autonomie; «elle formait, dit M. Duruy, un véritable
+État, où l'édile municipal était investi des pouvoirs attribués au
+questeur romain, dans les provinces proconsulaires[150]»; elle avait un
+concilium particulier, dont les attributions étaient beaucoup plus
+étendues que dans les provinces. Son clergé et son culte avaient une
+physionomie spéciale; ses prêtres, des deux sexes, portaient le titre de
+_flamines_. Chaque colonie était administrée, pour ses affaires
+particulières, par un _ordo_, sorte de conseil municipal[151].
+
+[Note 149: Héron de Villefosse, _Comptes rendus de l'Académie des
+Inscriptions_, IVe série, t. XI, p. 216, 217.]
+
+[Note 150: _Hist. des Romains_, t. V, p. 360.]
+
+[Note 151: Voir l'intéressant travail de M. Pallu de Lessert, dans
+le _Bulletin des Antiquités africaines_ de M. Poinssot, année 1884. Voir
+également Duruy, _Histoire des Romains_, t. IV, p. 42 et suiv.]
+
+Les provinces, comme les cités, se choisissaient des patrons,
+personnages influents, chargés de défendre leurs droits dans la
+métropole.
+
+Les villes étaient divisées en plusieurs catégories:
+
+1° Les _colonies romaines_, dont les citoyens jouissaient de tous les
+droits et privilèges du citoyen romain, notamment de l'exemption du
+tribut.
+
+2° Les _municipes_, dont les habitants, tout en profitant de la plupart
+des privilèges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de suffrage.
+
+3° Les _colonies latines_, dont les habitants avaient le droit
+d'acquérir et de transmettre la propriété quiritaire (_jus commercii_),
+mais qui ne possédaient pas le _jus connubii_, conférant la puissance
+paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, à l'expiration de leur
+charge, étaient capables du droit de cité romain.
+
+Il y avait encore les villes alliées, les villes libres et les villes
+exemptes d'impôts.
+
+Les cités avaient, en général, la libre disposition de leurs revenus,
+sous la direction d'une assemblée de magistrats municipaux: la _curie_
+ou _ordo decurionum_, composée de notables qui conféraient, à
+l'élection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat,
+pour s'assurer leurs suffrages, était obligé de verser des sommes
+considérables dans la caisse municipale, et de promettre des fêtes et
+des travaux. Une fois élu, il supportait une partie des dépenses de la
+cité et était pécuniairement responsable de la rentrée de l'impôt. Il
+arriva un temps où ces honneurs, autrefois si recherchés, furent refusés
+et fuis par les citoyens, qui les considéraient, à bon droit, comme une
+cause de ruine.
+
+Les terres ayant appartenu aux princes indigènes et celles qui
+provenaient de séquestre, avaient été incorporées au domaine du peuple
+romain. Le reste des terres était généralement laissé aux indigènes,
+mais à titre de simple occupation et à charge de payer une redevance
+représentative du fermage.
+
+Les obligations des provinciaux étaient de quatre sortes: l'impôt
+personnel, l'impôt foncier, les douanes et droits régaliens, et les
+réquisitions.
+
+L'impôt foncier, payable en nature ou en argent, devait représenter en
+général le dizième de la récolte[152]. L'Afrique rachetait en général
+cet impôt par une indemnité fixe en argent.
+
+La province devait fournir le blé nécessaire à la nourriture des armées
+et des matelots employés à sa garde, procurer les logements nécessaires
+pour les soldats et même équiper parfois des auxiliaires.
+
+Ces charges étaient du reste assez variables selon les localités. Ainsi,
+la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la capitation,
+même pour les femmes[153].
+
+[Note 152: Cet impôt se perçoit encore sur les indigènes d'Afrique
+sous le nom d'Achour (Dîme).]
+
+[Note 153: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 177 et suiv.]
+
+Quant à la condition des personnes, elle était la même que dans le reste
+des conquêtes romaines. Le citoyen romain, qu'il provînt, soit des
+municipes d'Italie, soit des _colonies_ romaines, était au sommet de
+l'échelle. Il recevait des concessions de terres qu'il faisait cultiver
+par l'esclave ou par le paysan. Les soldats étaient également pourvus de
+concessions, mais ils formaient des colonies purement militaires, où les
+civils ne pénétraient pas.
+
+Le colon ou paysan, bien qu'il ne fût pas esclave, était généralement
+attaché à la glèbe. «Un certain nombre de gens du peuple était assigné
+sur chaque propriété (_affixus, assignatus_); leur personne suivait la
+condition de la terre. Les propriétaires s'appelaient leurs
+maîtres»[154]. Plus tard, ils recevront le nom de serfs.
+
+La condition de l'esclave était particulièrement dure; ceux nés sur le
+domaine étaient un peu moins maltraités que ceux achetés.
+
+[Note 154: Lacroix, _Revue africaine_, N° 79, p. 23.]
+
+CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Bokkus Ier règne sur les deux
+Maurétanies vers l'an 106 av. J.-C.
+
+Vers l'an 80, ses deux fils lui succèdent et se partagent son royaume.
+
+Bokkus II reçoit la Maurétanie orientale.
+
+Bogud Ier, la Maurétanie occidentale, augmentée de la Sétifienne, en 46.
+
+En 44, Bokkus III succède à son père Bogud Ier. La même année il perd la
+Sétifienne, qui est reprise par Arabion.
+
+En 40, Bogud II succède à son père Bokkus II.
+
+En 38, Bokkus III reste seul maître des deux Maurétanies. Il meurt en
+33.
+
+La Maurétanie reste jusqu'en 25 sans roi.
+
+Juba II est nommé roi de Maurétanie en 25, et règne jusqu'en 23 ap.
+J.-C.
+
+Ptolémée règne de 23 à 40.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE
+43-297
+
+
+État de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations.--État
+des populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres
+civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la
+Cyrénaïque.--Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême
+sud.--L'Afrique sous Trajan.--Nouvelle révolte des Juifs.--L'Afrique
+sous Hadrien; insurrection des Maures.--Nouvelles révoltes sous Antonin,
+Marc-Aurèle et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime
+Sévère.--Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières
+persécutions.--Caracalla, son édit d'émancipation.--Macrin et
+Elagabal.--Alexandre Sévère.--Les Gordiens; révolte, de Capellien et de
+Sabianus.--Période d'anarchie; révoltes en Afrique.--Persécutions contre
+les chrétiens.--Période des trente tyrans.--Dioclétien; révolte des
+Quinquégentiens.--Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique.
+
+
+ÉTAT DE L'AFRIQUE AU IER SIÈCLE; PRODUCTIONS, COMMERCE,
+RELATIONS.--Ainsi l'autorité romaine régnait sans conteste sur toute
+l'Afrique du nord, la Berbérie, de l'Egypte à l'Océan. Il avait fallu
+près de deux siècles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer
+cette conquête; mais nous avons vu avec quelle prudence, par quelle
+suite de transitions habilement ménagées, il y était arrivé.
+
+Au moment où la Berbérie entre dans une ère nouvelle, il convient de se
+rendre bien compte de sa situation matérielle et de l'état de ses
+populations.
+
+L'Afrique propre, la première occupée, est couverte de colonies latines;
+«les notables des villes recevaient avec reconnaissance le droit de
+cité; leurs enfants prirent des noms romains, reçurent une éducation
+romaine; la carrière des emplois et des honneurs s'ouvrit devant
+eux[155]». Dans les campagnes de cette fertile province, les patriciens
+s'étaient taillé de beaux domaines et le pays n'avait pas échappé à la
+formation des _latifundia_, qui avaient eu, en Italie, des conséquences
+si funestes. Mais, si «l'on y trouvait, selon Aggenus Urbicus, des
+domaines privés plus vastes que ceux de l'État, ils étaient occupés par
+un grand nombre de cultivateurs; la maison du maître était entourée de
+villages qui lui faisaient une ceinture de fortifications[156]». Du
+reste, la petite propriété était constituée aussi par les concessions
+aux vétérans, ou par la vente ou la location à des émigrants. Ainsi les
+progrès de la culture[157], loin d'avoir été arrêtés par la conquête,
+lui durent, au contraire, une plus grande extension. Leptis Magna,
+Hadrumète, Utique et surtout Karthage, étaient les principaux ports où
+les céréales venaient s'entasser. Là les flottes de toute l'Italie
+chargeaient les grains, et c'est particulièrement de l'Afrique que Rome
+tirait ses approvisionnements. Les blés d'Egypte allaient dans les
+autres parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibère, sous Claude, la
+population romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et
+faisait entendre ses murmures, ou se mettait en rébellion, au moindre
+retard, car la conséquence immédiate était la famine. On l'avait bien
+vu, lors de la lutte entre César et Pompée, quand celui-ci avait arrêté
+les convois d'Afrique.
+
+[Note 155: Hase, _Sur l'établissement Romain_ (_Rev. afr._, p.
+301).]
+
+[Note 156: F. Lacroix, _Afrique ancienne_ (_Rev. afr._, N° 73, p.
+18).]
+
+[Note 157: On sait que les Karthaginois avaient perfectionné la
+culture en Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux
+cultivateurs italiens.]
+
+Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages
+d'Afrique, Claude accorda des immunités particulières pour encourager
+les importations de blé, Néron exempta de tout impôt les navires servant
+au transport du blé. Commode créa la flotte d'Afrique, affectée
+spécialement à cet usage, et ses successeurs perfectionnèrent cette
+institution. Un préfet de l'_Annone_, résidant en Afrique, fut chargé
+d'assurer les approvisionnements.
+
+Après le blé, l'huile était une des principales branches d'exportation,
+mais, de même que l'huile faite actuellement par nos Kabiles, elle était
+de qualité inférieure, et sa mauvaise odeur la dépréciait beaucoup, de
+sorte qu'on ne l'employait guère que dans les gymnases.
+
+Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le
+sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les
+marbres, tels étaient ensuite les principaux articles
+d'exportation[158]. A ces productions, il faut ajouter les bêtes féroces
+servant aux combats du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux
+éléphants, il est à peu près démontré qu'ils n'existaient plus en
+Berbérie à l'état sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et
+autres auteurs. Ils étaient sans doute amenés de l'intérieur par les
+caravanes.
+
+[Note 158: Cf. Hirtius, _Bell. afr._, Pline, Hérodote, Strabon,
+Appien, _Bell. civ._, Suétone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.]
+
+Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la métropole
+punique, relevée de ses ruines et toujours la reine de l'Afrique par sa
+magnificence et sa civilisation. Dans son port, les vaisseaux venus de
+tous les points de la Méditerranée se pressaient pour charger les
+grains, les bois précieux, la poudre d'or, l'ivoire, les marbres, les
+bêtes féroces, les chevaux numides, les nègres. Une population punique
+importante dominait dans cette ville, elle y avait conservé ses mœurs,
+sa langue et sa religion. Le temple d'Astarté (_Tanit_), divinité
+phénicienne admise par les Romains dans leur Panthéon, sous le nom de
+Juno Cœlestis, avait été reconstruit avec une nouvelle splendeur; nous
+verrons plus tard un empereur donner une consécration officielle à ce
+culte barbare dont les divinités exigeaient des sacrifices humains.
+
+La Cyrénaïque fournissait en quantité les blés, l'huile et les vins.
+«Derrière cette province passait la route commerciale qui unissait
+l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane, partie de la
+haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela et des Garamantes,
+où elle trouvait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le
+pays des Atarantes et des Atlantes, pour rencontrer ceux de la
+Nigritie[159]».
+
+[Note 159: Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.]
+
+Dans la Numidie et la Maurétanie, les principaux ports de commerce
+étaient Igilgilis (Djidjelli), Saldœ, Yol-Césarée, Siga (à l'embouchure
+de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de l'ouest et
+l'Espagne, et même jusqu'en Gaule, des relations suivies qui avaient
+amené des alliances de famille. Nous avons vu que Juba II était
+magistrat municipal de Carthagène.
+
+ÉTAT DES POPULATIONS.--Examinons maintenant ce que devenait le peuple
+indigène en présence de la colonisation romaine. La vieille race berbère
+commençait à subir une transformation; diminuée par les guerres
+incessantes où elle prodiguait son sang avec tant de générosité, elle
+était refoulée par la colonisation romaine et commençait à s'assimiler
+ou à disparaître dans la province d'Afrique ou la Numidie. Mais dans
+toute la Maurétanie et certains massifs montagneux, comme le _Mons
+ferratus_ (la grande Kabilie), elle se conservait intacte et se
+préparait à de nouvelles luttes. Sur la ligne des hauts plateaux, se
+pressaient les tribus gétules, toujours prêtes à envahir le Tel pour le
+piller et autant que possible s'y fixer. On a pu constater cette
+tendance des tribus du désert, par la demande de terres faite par
+Tacfarinas à Tibère. Nous les verrons s'avancer continuellement, par un
+mouvement lent et irrésistible, pour s'étendre sur les restes des
+vieilles tribus berbères et les remplacer à mesure que la puissance
+romaine s'affaiblira.
+
+Ces Berbères, établis au delà de la limite de l'occupation romaine,
+reconnaissaient en général la suzeraineté du peuple-roi,
+particulièrement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en
+temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre. «On
+utilisait ainsi les Berbères soumis dans l'intérêt de Rome, mais on ne
+les organisait pas à la manière romaine, comme aussi on ne les employait
+pas dans l'armée. En dehors de leur propre province, les irréguliers de
+Maurétanie furent aussi utilisés, plus tard, en grand nombre, surtout
+comme cavaliers, tandis qu'on ne procédait pas ainsi pour les
+Numides[160]».
+
+En Cyrénaïque, la population n'avait pas subi de grandes modifications.
+Les Juifs, déportés autrefois de Palestine dans cette province[161], y
+avaient prospéré malgré les mauvais traitements auxquels ils étaient en
+butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils inspiraient. Ayant eu
+recours à la justice d'Auguste pour être protégés, ce prince envoya des
+ordres à Flavius, préteur de Lybie, pour qu'il veillât à ce qu'ils ne
+fussent pas troublés dans leurs biens et l'exercice de leur culte. En
+l'an 14 av. J.-C, un rescrit de Marcus Agrippa ordonna «qu'ils seraient
+maintenus dans l'exercice de leurs droits et que si, dans quelque ville,
+on avait diverti de l'argent sacré, il serait restitué aux Juifs par des
+commissaires nommés à cet effet[162]». Nous verrons avant peu l'esprit
+d'indiscipline de ces Juifs, surexcité par les événements de Judée, leur
+attirer de terribles répressions.
+
+[Note 160: Mommsen, _Histoire Romaine_, t. V, trad. par M. Pallu de
+Lessert.]
+
+[Note 161: A la suite de la prise de Jérusalem par Ptolémée Soter,
+vers 320 av. J.-C. V. Josèphe, _contra Appio_, II, 4, cité par M. Cahen
+dans son travail sur les Juifs (_Soc. arch._, 1867).]
+
+[Note 162: Passage reproduit par d'Avezac dans l'_Afrique ancienne_,
+p. 124.]
+
+LES GOUVERNEURS D'AFRIQUE PRENNENT PART AUX GUERRES CIVILES.--Après
+quelques années de tranquillité, l'Afrique ressentit le contre-coup de
+l'anarchie qui termina et suivit le règne de Néron. Pendant que Vindex
+levait l'étendard de la révolte en Gaule, Clodius Macer, légat
+d'Afrique, retenait les convois de blé et prenait le titre de
+propréteur, pour bien montrer qu'il avait abandonné le service de
+l'empereur. Bientôt il se proclama indépendant et leva de nouvelles
+troupes parmi les indigènes qu'il forma en légion[163].
+
+Le 9 juin 68, Néron terminait sa triste carrière et était remplacé par
+Galba, ancien proconsul d'Afrique[164]. Un de ses premiers soins fut de
+se débarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la légion
+Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes d'Afrique et
+obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui commandait les
+Maurétanies et disposait de troupes nombreuses. Mais bientôt Galba est
+assassiné (juin 68)[165]. Othon et Vitellius lui succèdent. Ces trois
+règnes avaient duré dix-huit mois, triste période remplie par les
+meurtres, les révoltes et l'anarchie.
+
+[Note 163: Tacite, _Ann._., lib. II, cap. XCVII.]
+
+[Note 164: Il avait reçu cette fonction de Claude et la garda deux
+ans.]
+
+[Note 165: Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurétanie
+tingitane, Trébonius Garucianus.]
+
+A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se déclarer
+indépendant à son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes et cinq
+ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'étaient des forces
+imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait espérer le succès; mais
+au moment où il se préparait à passer dans la Tingitane, pour, de là,
+envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province le fit assassiner, et
+ses troupes se prononcèrent pour Vitellius, qui ne jouit pas longtemps
+du pouvoir et succomba à son tour en décembre 69.
+
+L'AFRIQUE SOUS VESPASIEN.--Enfin Vespasien resta seul maître du pouvoir.
+C'était aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il s'était fait
+remarquer dans son commandement par une honnêteté bien rare pour
+l'époque. On raconte même que les habitants d'Hadrumète, irrités de sa
+parcimonie dans les fêtes, l'assaillirent un jour en lui lançant des
+raves à la tête.
+
+Lucius Pison était alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement à
+l'écart des factions et cependant on le soupçonnait d'être partisan de
+Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'étaient réfugiés dans sa
+province. Ce parti avait encore de nombreux adhérents en Gaule et l'on
+craignait que Pison ne fit alliance avec eux, ce qui aurait eu pour
+conséquence immédiate la famine. Le légat qui commandait les troupes,
+Valérius Festus, cédant à son ambition, exploita perfidement cette
+situation en peignant, dans ses rapports, la révolte comme imminente. Un
+certain Papirius, qui avait déjà pris part au meurtre de Macer, arrive
+en Afrique dans le but de tuer le proconsul. Pison prévenu le fait
+mettre à mort et adresse une proclamation au peuple. Mais bientôt les
+soldats auxiliaires dépêchés par Festus pénétrent dans sa demeure et
+demandent le proconsul. Un esclave déclare qu'il est Pison et tombe sous
+leurs coups. Ce dévouement ne sauve pas son maître, qui est reconnu par
+le procurateur B. Massa et mis à mort.
+
+Ainsi délivré de son rival, Festus alla au camp, fit mettre à mort les
+soldats sur la fidélité desquels il avait des doutes et récompensa les
+autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui
+divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuyés par
+les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70).
+
+Pour châtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans leur
+pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les défilés des
+montagnes, chemin difficile et peu usité, mais plus court. La Phazanie
+qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expédition de Balbus,
+fut de nouveau contrainte à la soumission et au paiement d'un tribut.
+
+INSURRECTION DES JUIFS DE LA CYRÉNAÏQUE.--Un certain Jonathas ayant fait
+partie de ces zélateurs, ou sicaires, dont les excès avaient attiré de
+si grands malheurs à leur nation, vint se réfugier à Cyrène. Ayant réuni
+autour de lui environ deux mille misérables de son espèce, il alla
+camper au désert en proclamant son intention de réformer la religion
+juive. Catullus prêteur de Libye, appelé par les orthodoxes juifs,
+arriva à la tête de ses troupes et, ayant cerné les rebelles, les
+massacra presque tous. Jonathas, le promoteur du mouvement, avait pu
+s'échapper, mais il fut arrêté et comme le préteur voulait le faire
+périr il prétendit qu'il avait des révélations importantes à lui faire
+sur l'origine de la conspiration. Catullus qui, au dire de l'historien
+Flavien Josèphe, était un homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait
+tirer de son prisonnier; se faisant désigner par lui les juifs les plus
+riches, il les mit à mort et s'empara de leur fortune. La plus grande
+terreur pesa sur cette population qui vit périr en peu de temps trois
+mille de ses principaux citoyens.
+
+Après cette exécution, Catullus se rendit à Rome en emmenant le délateur
+et un certain nombre d'israélites notables d'Alexandrie, parmi lesquels
+Josèphe lui-même, désignés comme chefs du complot. Mais Vespasien,
+éclairé par son fils Titus, ne s'y trompa point. Il rendit aussitôt la
+liberté aux prisonniers à l'exception de Jonathas qu'il fit brûler vif.
+
+EXPÉDITIONS EN TRIPOLITAINE ET DANS L'EXTRÊME SUD.--Après la mort de
+Vespasien et le court règne de Titus, l'empire échut à Domitien. Sous
+son règne, de nouvelles expéditions furent faites au sud de la
+Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de cette province, se
+rendit à Garama, puis à Audjela, et de là jusqu'en Ethiopie.
+
+Quelque temps après les Nasamons s'étant révoltés et ayant massacré les
+collecteurs d'impôts, le même général marcha contre eux et après
+différentes péripéties en fit un massacre horrible. Domitien annonça au
+Sénat que ces incorrigibles pillards étaient détruits[166]. Vers la même
+époque, Marsys, roi de cette peuplade, s'étant rendu auprès de Domitien,
+alors dans les Gaules, le décida à faire une expédition en Ethiopie où,
+disait-il, existaient de grandes quantités d'or.
+
+Julius Maternus, chargé du commandement de cette expédition, arriva dans
+le pays des Garamantes où le roi de cette contrée se joignit à lui avec
+des contingents. Ainsi guidées par les Garamantes, les troupes romaines
+atteignirent, après sept mois de marche, le pays d'_Agisymba_[167],
+«patrie des rhinocéros» (de 81 à 96).
+
+La réussite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu, est
+vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous demander avec M.
+Ragot[168] si, malgré nos connaissances et les moyens dont nous
+disposons actuellement, nous serions à même d'en faire autant.
+Malheureusement les détails que nous possédons sur cette expédition se
+réduisent à quelques lignes. L'Afrique proprement dite paraît avoir été
+assez calme pendant cette période.
+
+[Note 166: Zonare, _Ann._, 1. XI.]
+
+[Note 167: Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de
+Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique_, p. 231.]
+
+[Note 168: _Sahara_, p. 191.]
+
+L'AFRIQUE SOUS TRAJAN.--Après le court règne de Nerva, Trajan fut
+investi du pouvoir suprême (28 janvier 98).
+
+Ce prince guerrier employa largement l'élément berbère dans ses
+campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire, qui
+n'avait guère dépassé la ligne de Theveste-Lambèse, jusqu'au Djerid. Il
+fonda notamment un établissement militaire au lieu appelé ad-Majores (au
+nord de Negrin) point stratégique qui commandait les routes du sud et de
+l'est[169]. Thamugas, voisine et rivale de Lambèse, date également de
+cette époque. C'est là probablement que furent établis les vétérans de
+la XXXe légion. Une autre colonie de vétérans était fondée vers la même
+époque à Sitifis, sous la dénomination de Nerviana Augusta Martialis.
+
+Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait livrée
+aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius Priscus, secondé
+par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis le pays en coupe
+réglée, vendant la justice et étendant à tout ses prévarications.
+Poussés à bout par tant d'injustices, les habitants portèrent leurs
+doléances au Sénat[170]. Ils trouvèrent comme défenseurs Tacite et Pline
+le jeune et, grâce aux efforts de ces hommes illustres, obtinrent gain
+de cause.....en principe, car le proconsul, déclaré coupable, fut
+simplement exilé sans qu'on le dépouillât de ses richesses mal acquises.
+
+[Note 169: Ibid., p. 192.]
+
+[Note 170: Déjà en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrénaïque avait été
+défendue devant le Sénat et c'est la grande voix de Cicéron qui avait
+plaidé sa cause.]
+
+NOUVELLE RÉVOLTE DES JUIFS.--A la fin du règne de Trajan (en l'an 115),
+les Juifs de la Cyrénaïque, devenus très nombreux depuis la destruction
+du temple par Titus, fanatisés par leurs malheurs et irrités par les
+mauvais traitements auxquels ils étaient soumis, se mirent en état de
+révolte. Le général Lupus ayant marché contre eux, fut vaincu et
+contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif nommé Andréas (ou Lucus),
+était à la tête de ce mouvement qui fut caractérisé par des cruautés
+épouvantables. Tout ce qui était romain et grec tomba sous les coups des
+rebelles; ce fut une orgie de sang. Les juifs allèrent, dit-on, jusqu'à
+manger la chair de leurs victimes et à se couvrir de leur sang. Par
+représailles, ils les forcèrent, à leur tour, à combattre dans le
+cirque, ou les firent déchirer par les bêtes féroces. Dans la seule
+Cyrénaïque, deux cent vingt mille personnes auraient ainsi trouvé la
+mort[171].
+
+[Note 171: Dion Cassius.]
+
+Trajan était alors retenu en Orient par la guerre contre les Parthes,
+qui nécessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations de
+la Cyrénaïque abandonnées à elles-mêmes, étaient sans force pour
+résister aux rebelles, dont le nombre était considérable. Alliés aux
+révoltés d'Egypte, les juifs se livrèrent à tous les excès. Cependant
+Marcius Turbo, ayant reçu de l'empereur l'ordre de marcher contre les
+rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes, tant en
+infanterie qu'en cavalerie et même une division navale. Mais c'était une
+véritable guerre à entreprendre et il fallut toute l'habileté de ce
+général pour triompher de cette révolte qui se prolongea jusqu'à
+l'avènement d'Hadrien. La répression que les juifs s'étaient ainsi
+attirée fut sévère, et il est probable qu'à cette occasion un grand
+nombre d'entre eux émigrèrent dans l'ouest et se mêlèrent à la
+population indigène de la Berbérie.
+
+L'AFRIQUE SOUS HADRIEN. INSURRECTIONS DES MAURES.--En 117, commença le
+beau règne d'Hadrien. Un soulèvement général des Maures concorde avec
+son élévation. C'est à la voix d'un Berbère latinisé du nom de Lusius
+Quiétus que les indigènes prennent les armes. Ce chef avait été chargé
+de conduire à Trajan un corps de troupes maures, et il s'était tellement
+distingué, dans la guerre contre les Parthes et dans celle de Judée, que
+l'empereur lui avait donné le gouvernement de la Palestine. Rappelé en
+Afrique, il renia la fidélité dont il avait donné des preuves si
+éclatantes, pour entraîner ses compatriotes à la révolte.
+
+Marcius Turbo appelé de la Cyrénaïque, et nommé proconsul d'Afrique,
+reçut la difficile mission de réduire cette révolte qui avait pris des
+proportions générales. Quiétus fut mis à mort; mais Turbo ne triompha
+des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour le récompenser de ses
+services, il reçut des honneurs particuliers et fut ensuite nommé
+gouverneur de la Dacie.
+
+En 122 une nouvelle insurrection de la Maurétanie décida l'empereur à
+passer en Afrique[172]. Après avoir apaisé la révolte, Hadrien visita la
+contrée et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits. Ayant vu par
+lui-même ce qui était nécessaire, il prescrivit l'ouverture de routes et
+fit établir toute une ligne de postes avancés, pour préserver les
+colonies contre les incursions des Maures. Vers la fin de 123, ou au
+commencement de 124, le quartier général de la IIIe légion fut transféré
+à Lambèse. L'achèvement de la route de Karthage à Théveste, venait
+d'avoir lieu, et, en assurant la facilité des communications, permettait
+de reporter les lignes plus à l'ouest.
+
+En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain nombre
+de villes furent élevées par lui au rang de colonies et il concéda des
+terres à ses vétérans. Il imprima une puissante impulsion à la
+colonisation du pays, le dotant de monuments et de routes, si bien qu'il
+reçut sur des monnaies le titre de «restaurateur de l'Afrique.» Les
+villes imitèrent son exemple et une inscription nous apprend que Cirta
+construisit à ses frais les ponts de la route de Rusicade[173]. C'est
+sans doute dans ce voyage qu'il parcourut la Cyrénaïque. Ce pays était
+ruiné et en partie dépeuplé depuis la révolte des juifs. Il y amena des
+colons et fonda de nouveaux établissements, notamment une ville à
+laquelle il donna son nom. Adrianopolis.
+
+[Note 172: Une inscription récemment découverte à _Rapidi_, Sour
+Djouâb, confirme ce fait. Voir _Comptes rendus de l'Académie des
+Inscriptions_, IVe série, t. IX, pp. 198 et suiv.]
+
+[Note 173: Duruy, _Hist. des Romains_, t. V, p. 54 et suiv.]
+
+Hadrien vint sans doute une troisième fois en Afrique (vers 129). Les
+documents à cet égard manquent de précision. Dans tous les cas, il
+s'occupa avec sollicitude du développement de la colonisation et le pays
+garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de sa belle-mère
+Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance particulière qui
+prouve bien que les conditions physiques du pays n'ont pas changé: il
+n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique et sa venue coïncida avec le
+retour des pluies[174].
+
+[Note 174: Spartien, _Hadrian_. XXII.]
+
+NOUVELLES RÉVOLTES SOUS ANTONIN, MARC-AURÈLE ET COMMODE
+(138-190).--Antonin succéda à Hadrien en 138. Les Maures en profitèrent
+pour envahir de nouveau les contrées colonisées et porter partout le feu
+et la révolte. Il est probable que les Gétules se joignirent à cette
+levée de boucliers. La situation devint si grave que l'empereur dut
+venir en personne combattre les rebelles. Il les vainquit; dit
+Pausanias, et les contraignit à se réfugier «aux extrémités de la Libye,
+vers la chaîne du Mont-Atlas et les peuples qui y habitent». Les
+documents fournis par l'histoire sont si pauvres qu'il est impossible de
+se rendre compte de cette campagne et de conjecturer dans quelle
+direction les Berbères furent repoussés. M. Ragot[175] pense que
+l'empereur se décida à reporter alors la ligne d'occupation et de
+fortification jusqu'au delà de l'Aourès, précaution qui devait, hélas,
+être bien insuffisante.
+
+Sous le règne de Marc-Aurèle, nouvelle insurrection des Maures Maziques
+et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en Espagne. «Ni les
+garnisons romaines, ni le détroit de Gadès, n'empêchèrent les hordes de
+l'Atlas de prendre l'offensive, de pénétrer en Europe et de ravager une
+grande partie de l'Espagne[176].» Peut-être, comme le fait remarquer
+Lacroix[177], ne s'agit-il ici que d'expéditions maritimes. Il est
+certain d'autre part, que les proconsuls d'Afrique luttèrent pour ainsi
+dire sans relâche contre les invasions des indigènes maures et gétules.
+«Rome, dit encore Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de
+préserver ses frontières.» Marc-Aurèle dut envoyer de nouvelles troupes.
+L'Afrique cessa d'être une province sénatoriale, et le gouverneur de la
+Maurétanie ne fut qu'un légat propréteur.
+
+En 188, les Maures étaient de nouveau en état de révolte. L'empereur
+Commode parla d'aller les combattre en personne; mais après avoir obtenu
+du Sénat l'argent nécessaire, il préféra l'employer à ses débauches et
+se contenta d'envoyer en Afrique des lieutenants[178]. Pertinax dont le
+règne éphémère devait faire suite au sien, opéra la pacification de
+l'Afrique (190).
+
+[Note 175: _Loc. cit._, p. 194.]
+
+[Note 176: Jul. Capitolin.]
+
+[Note 177: _Numidie et Maurétanie_, p. 180.]
+
+[Note 178: Lampride_; Commode_, ch. IX et suiv.]
+
+LES EMPEREURS AFRICAINS. SEPTIME SÉVÈRE.--Septime Sévère, natif de
+Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclamé empereur par
+les légions de Pannonie. Ce prince fit largement profiter l'Afrique de
+la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout à punir, et à
+repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, ayant pu apprécier
+par lui-même le tort que les incursions des nomades faisaient à la
+colonisation. Les troupes romaines pénétrèrent encore dans la Phazanie
+et établirent une ligne de postes fortifiés de Tripoli à Garama[179].
+Karthage et Leptis reçurent de lui le droit italique.
+
+Sévère montra constamment pour l'Afrique une grande prédilection. Il y
+fit exécuter des travaux considérables dont de nombreuses inscriptions
+ont conservé le souvenir. A Rome il s'entoura d'Africains et composa sa
+garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains,
+en Italie, se distinguèrent particulièrement dans le barreau et à
+l'armée. La langue punique, ou peut-être berbère, car les historiens de
+l'époque ne paraissent pas soupçonner qu'il en existât une, était parlée
+dans l'entourage de l'empereur. L'impératrice Julia Domna, syrienne
+d'origine, était très favorable aux orientaux. L'Afrique rendait à
+Sévère l'affection qu'il lui témoignait; l'on dit qu'après sa mort les
+Berbères le mirent au rang des dieux[180]; dans tous les cas, aucune
+révolte n'est signalée sous son règne, dans cette Afrique, depuis si
+longtemps en proie à l'insurrection.
+
+[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouvé les traces.]
+
+[Note 180: Hérodien].
+
+On est porté à supposer que ce prince sépara la Numidie de la
+proconsulaire, et envoya à celle-ci un légat impérial, tandis que
+l'ancienne Afrique restait sous l'autorité administrative du proconsul.
+
+PROGRÈS DE LA RELIGION CHRÉTIENNE EN AFRIQUE; PREMIÈRES
+PERSÉCUTIONS.--La religion chrétienne s'était introduite dans les villes
+de l'Afrique à peu près en même temps qu'en Italie. La Cyrénaïque fut
+une des premières contrées où les apôtres allèrent prêcher la nouvelle
+doctrine. Dès l'an 40, saint Marc qui était juif cyrénéen, vint dans son
+pays faire des prosélytes, jusque vers 61, époque où il alla à
+Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette église, il
+n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on,
+les premiers évêques.
+
+Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pénétra avec moins d'éclat;
+néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas à
+devenir considérable. On sait quel était l'esprit de ces premiers
+chrétiens: la vieille société devait disparaître pour faire place au
+règne du Christ. Ce n'était rien moins qu'une profonde révolution
+sociale qui se préparait et, si les Romains s'étaient montrés très
+tolérants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne
+pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui disait: «Mon royaume
+n'est pas de ce monde», et qui prêchait l'égalité absolue de tous les
+hommes. L'empereur, souverain pontife, divinisé après sa mort, était
+directement attaqué, de même que l'état social reposant sur l'esclavage.
+Enfin les chrétiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas
+surprenant que le pouvoir cherchât à s'opposer aux progrès de pareils
+adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande
+modération. Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au
+sujet des druides, prit les premières mesures contre ceux qui
+_christianisaient_ ou _judaïsaient_, car, dans le principe, on confondit
+les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger
+d'une secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne
+furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante,
+commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles on ferma les
+yeux.
+
+Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S'ils sont
+accusés et convaincus,--écrivit-il à ses gouverneurs,--punissez-les.»
+Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se
+produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement
+sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa déclaration, on
+l'incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les
+chrétiens du haut de son tribunal, en présence du peuple, que les
+soldats avaient peine à contenir. S'ils persistaient, on les condamnait
+à mort[181].
+
+[Note 181: Duruy, _Hist. des Romains_.]
+
+Sous les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne fit
+de grands progrès. Les néophytes, loin d'être terrifiés par les mauvais
+traitements, recherchaient le martyre. La crédulité publique, les
+révélations arrachées aux esclaves par la torture, étaient cause qu'on
+les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'était plutôt la
+vindicte publique que le représentant de la loi qui les châtiait.
+
+Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens d'Afrique.
+Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au génie
+de l'empereur, était puni de mort. En l'an 200, douze chrétiens, sept
+hommes et cinq femmes, ayant été amenés à Saturnin, proconsul de la
+province d'Afrique, subirent le martyre. On les considère comme les
+douze premiers confesseurs de l'église d'Afrique. Peu après avait lieu à
+Karthage le supplice de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les
+chrétiens, dès lors, se mirent à chercher le martyre avec avidité et
+l'on vit des épouses résister aux larmes de leur famille, repousser
+leurs enfants, répondre aux exhortations, aux conseils du représentant
+de l'autorité par des provocations, et ne chercher qu'à apaiser leur
+soif de souffrance et de tourments.
+
+Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l'époque de
+la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme tant
+d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des
+supplices qui l'avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi les
+persécutions allaient directement contre leur but.
+
+CARACALLA. SON ÉDIT D'ÉMANCIPATION.--Caracalla continua les travaux
+commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il cher aux
+Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de leur
+reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillité dont
+il avait si grand besoin.
+
+Par son édit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen à tous les
+habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en
+principe que deux catégories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la
+pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un
+réel changement, «Si cet édit[182] proclamait une émancipation générale,
+pourquoi les désignations de villes libres, ou municipales, ou
+coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continué
+à subsister? A-t-il empêché les nouveaux citoyens d'être décapités par
+le bourreau ou cloués au gibet?»
+
+En réalité cette mesure n'avait de libéral que l'apparence: son but
+était de se procurer de l'argent et des hommes, en étendant l'impôt à
+tous et en supprimant les exemptions.
+
+[Note 182: Poulle, _loc. cit._, p. 115.]
+
+MACRIN ET ELAGABAL.--Macrin, le troisième empereur africain, était né à
+Yol-Césarée. C'était un avocat que son audace et son succès portèrent au
+poste de préfet du prétoire. Le meurtrier de Caracalla fut d'abord bien
+accueilli par le sénat (217), mais bientôt on apprit qu'Elagabal,
+grand-prêtre du soleil à Edesse, âgé seulement de 17 ans, avait été
+proclamé par les soldats à l'instigation de Julia Mœsa, sœur de
+l'impératrice Julia Domna. Ayant essayé de lutter contre son
+compétiteur, Macrin périt avec son fils Diadumène à Chalcédoine (avril
+218). Dans son règne aussi court qu'agité, il avait trouvé le temps de
+réduire sensiblement les impôts.
+
+Bassien-Elagabal était fils de Socuzis, ancien légat de la IIIe légion,
+et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en
+Afrique [183]. Dans le cours de son règne, ce prince, qui avait importé
+à Rome les rites et coutumes de l'Orient, procéda en grande pompe à une
+ridicule cérémonie par laquelle il maria la déesse _Tanit_ de Karthage,
+représentée par une pierre triangulaire, avec le Dieu _Gabal_
+(Alah-Gabal), un aérolithe rapporté de Syrie[184].
+
+En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'était attribué les noms de
+Marc-Aurèle Antonin. Après un court règne de cinq ans, il fut à son tour
+mis à mort par les soldats. Une révolte avait eu lieu dans la Césarienne
+peu de temps auparavant (222).
+
+[Note 183: Voir l'intéressante communication de M. L. Rénier à
+l'Académie des Inscr. et Belles-Lettres, séance du 21 juin 1878.]
+
+[Note 184: Voir les _Comptes-rendus_ de cette Académie.]
+
+ALEXANDRE SÉVÈRE.--L'arrivée au pouvoir d'Alexandre Sévère mit fin à
+l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'était que le
+prélude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les
+affaires reprirent leur marche régulière et chacun dut revenir à
+l'obéissance. L'Afrique eut beaucoup à se louer de son administration.
+Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta très loin au sud les
+frontières de l'occupation[185]. La Tingitane aurait, paraît-il, été
+alors le théâtre d'une révolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne
+fournit aucun détail.
+
+[Note 185: Ragot, p. 200.]
+
+En 229, Marcus Antonius Gordianus avait été nommé par le sénat proconsul
+d'Afrique, avec son fils comme légat. Pendant sept années, ses pouvoirs
+lui furent prorogés, et l'Afrique vécut tranquille sous son autorité.
+
+LES GORDIENS. RÉVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.--Mais en 235,
+Sévère tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitôt l'anarchie
+reparut dans le monde romain. L'Afrique saisit cette occasion de
+produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrités par la dureté et
+les violences d'un intendant du fisc, le mirent à mort et, pour
+s'assurer l'impunité, soulevèrent la province et proclamèrent empereur
+le vieux Gordien, leur gouverneur, alors âgé de quatre vingts ans.
+
+Les soldats de la IIIe légion ratifièrent ce choix et, malgré la
+résistance du proconsul, lui conférèrent le pouvoir, à Thysdrus, en lui
+laissant son fils comme lieutenant. Des députés furent alors envoyés au
+Sénat qui approuva l'élection et déclara Maximin ennemi public (237). A
+cette nouvelle, le sénateur Capellien qui gouvernait la Maurétanie et,
+disposant de forces importantes, était chargé de garder les limites, se
+déclara pour Maximin. En même temps Gordien, avec lequel il avait eu des
+démêlés, prononçait sa destitution.
+
+Bientôt Capellien envahit la Numidie à la tête de troupes aguerries
+depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient contre
+les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens réunissaient et armaient à la
+hâte des adhérents nombreux, mais indisciplinés, et se portaient
+bravement à la rencontre de l'ennemi. La bataille eut lieu en avant de
+Karthage, elle se termina bientôt par le triomphe de Capellien et la
+mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi,
+le vieil empereur se donna la mort en s'étranglant avec sa ceinture, six
+semaines après son élévation.
+
+Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en
+Afrique les plus grandes cruautés[186]. Il suivait en cela les ordres de
+son maître qui, furieux contre l'Afrique, avait promis à ses soldats les
+biens des habitants de cette province, de même qu'il leur avait octroyé
+les propriétés des sénateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance
+contre ceux qui s'étaient prononcés contre lui. Il est probable que,
+pour punir la IIIe légion, il la licencia[187].
+
+[Note 186: Hérodien, _Hist._, 1. VIII.]
+
+[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constaté par une inscription
+trouvée à Gemellæ, et d'où il résulte que cette légion fut rétablie en
+253.--Voir l'article de M. Pallu de Lessert dans le _Bulletin des
+Antiquités africaines_, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat
+à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 26 mars
+1886.]
+
+Sur ces entrefaites, Maximin fut assassiné par les soldats lassés de ses
+cruautés (238). Le sénat, malgré la mort des Gordiens, avait persisté
+dans son refus de reconnaître Maximin: deux sénateurs avaient été élus
+empereurs et on leur avait adjoint comme césar, un petit-fils de Gordien
+Ier, âgé de 13 ans. Après s'être défaits de Maximin, les prétoriens
+mirent à mort les deux fantômes d'empereurs et proclamèrent à leur place
+le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III.
+
+Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne nous le
+dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il est probable que
+la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la
+Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n'est pas
+téméraire de conjecturer qu'il fut mis à mort. En 240 un certain
+Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son exemple, se proclama
+empereur et voulut soulever sa province. Le præses de la Maurétanie
+restait fidèle à Gordien. L'usurpateur marcha contre lui et obtint
+d'abord quelques succès; mais, l'empereur ayant envoyé du renfort en
+Maurétanie, le præses reprit l'offensive, chassa devant lui les
+envahisseurs, et vint, à son tour, mettre le siège devant Karthage. Les
+habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrèrent Sabinianus
+aux troupes fidèles.
+
+PÉRIODE D'ANARCHIE. RÉVOLTES EN AFRIQUE.--A l'époque que nous avons
+atteinte, les empereurs se succèdent au pouvoir avec une rapidité qui
+démontre à quel état d'anarchie l'empire est tombé.
+
+L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu à l'emploi de
+préfet du prétoire, tue Gordien III et se fait proclamer à sa place
+(244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent
+successivement au pouvoir et périssent tous sous les coups des soldats.
+En 253, Valérien ancien chef de la IIIe légion, s'empare de l'autorité
+et la conserve pendant quelques années, mais en 260, il est fait
+prisonnier par Sapor, roi des Perses.
+
+Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence de
+l'histoire est suppléé ici par les inscriptions relevées en Algérie. Les
+tribus indigènes, particulièrement celles qui occupaient la région
+montagneuse comprise entre Cirta, Sétif, Rusucurru (Dellis) et la mer en
+profitèrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du
+sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de
+Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures
+cantonnés à Auzia (Aumale), prend et met à mort un rebelle du nom de
+Faraxen, chef des Fraxiniens. Après ce succès, Gargilius se met en
+marche vers l'est pour rejoindre le légat de la Numidie qui accourt avec
+les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dressée par
+les Babares et périt en combattant.
+
+Vers le même temps, ou peu après, les Babares habitant le massif du
+Babor, soutenus par quatre chefs berbères, envahirent les environs de
+Mileu (Mila) et de là, portèrent le ravage jusque sur la limite de la
+Numidie. Le légat C. M. Decianus propréteur de Numidie et de Norique,
+les mit en pièces; puis il dut réduire les Quinquegentiens, réunion de
+cinq peuplades, établies dans le territoire de la grande et de la petite
+Kabilie [188]. Ces succès partiels ne furent pas suivis de pacifications
+bien solides.
+
+[Note 188: Poulle, _Maurétanie_, p. 119-120. Berbrugger, _Époques
+militaires de la grande Kabylie_, p. 212.]
+
+PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Malgré les persécutions, la religion
+chrétienne faisait de rapides progrès en Afrique. Dans la Cyrénaïque
+surtout, un clergé organisé relevait directement du pape. L'édit de
+Decius, rendu en 250, organisa d'une manière régulière la persécution
+contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C'est à la suite de
+cette mesure que saint Denis d'Alexandrie fut exilé dans une petite
+bourgade de la Cyrénaïque. Valérien prescrivit de nouvelles rigueurs
+contre les chrétiens et, comme un certain nombre de tribus de la
+Proconsulaire avait embrassé le nouveau culte, ce fut une cause de plus
+de troubles en Afrique et de résistance au pouvoir central. Les
+pasteurs, décorés du nom d'évêques, se réunirent plus d'une fois en
+conciles pour traiter des points de doctrine, car déjà des hérésies se
+produisaient et souvent le clergé africain était en lutte avec ses chefs
+spirituels. Saint Cyprien qui, à Karthage, avait recueilli l'héritage de
+Tertullien, était en butte aux haines de la populace.
+
+En 254 à Lambèse, et en 255 à Karthage, se réunirent deux conciles
+d'évêques de la Numidie et de la Maurétanie, auxquels assistèrent, pour
+le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq
+membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli être jeté aux bêtes;
+sous Valérien il trouva le martyre ainsi qu'un certain nombre d'évêques.
+
+Période des trente tyrans.--Après la chute de Valérien, avait commencé
+le règne de Gallien et la période dite des trente tyrans. L'Afrique ne
+pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius
+Passienus et F. Pomponianus «duc de la frontière libyque,» allèrent
+chercher dans ses terres un ancien tribun, nommé Celsus, et l'ayant
+revêtu du manteau de pourpre de la déesse Tanit à Karthage, le
+proclamèrent Auguste. Quelques jours après, le tyran était mis à mort
+par la populace, qui l'avait élevé, et son cadavre livré en pâture aux
+chiens.
+
+Vers la même époque, un parti de Franks, après avoir ravagé la Gaule et
+l'Espagne, fit une descente en Maurétanie: c'était un prélude à
+l'invasion Vandale.
+
+En 268, Claude II succède à Gallien, et est à son tour remplacé par
+Aurélien (270). On devine ce que pouvaient faire les indigènes de
+l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tête à la
+puissance romaine sous Hadrien et sous Sévère: la révolte fut l'état
+permanent. «Le débordement général des barbares fut comme une tempête
+qui brise tout[189]». L'évêque de Karthage sollicitait la charité des
+fidèles pour racheter les captifs faits par les «barbares» qui avaient
+envahi la Numidie. C'est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus)
+habité par les cinq nations (quinquegentiens), que l'étincelle était
+partie. De là, la révolte s'était répandue, pendant le règne de Gallien
+(265), sur la Maurétanie orientale et la Numidie occidentale.
+
+Le général Probus, après avoir rétabli la paix dans la Marmarique
+insurgée, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef
+des troupes. Un Berbère, du nom d'Aradion, avait soulevé les populations
+de la Numidie. Tout était en révolte jusqu'aux portes de Karthage.
+Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en déroute et tua
+Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui
+fit élever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de
+largeur[190]. Il est assez difficile de se rendre compte du théâtre de
+cette campagne; mais les probabilités semblent indiquer que c'est vers
+Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbère trouva la mort[191].
+
+[Note 189: Aurélius Victor.]
+
+[Note 190: Vopiscus, _Hist. de Probus_, cap. IX.]
+
+[Note 191: V. _Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1854-1855.]
+
+Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transportés par
+lui en Asie-Mineure, parvinrent à s'échapper sur quelques navires. En
+passant devant les côtes de la Maurétanie césarienne, ils y firent une
+descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de
+Karthage pour les forcer à reprendre la mer. Ils traversèrent le détroit
+et rentrèrent chez eux par l'embouchure du Rhin.
+
+Lorsque Probus eut été proclamé empereur, l'Afrique, au lieu de se
+souvenir de ses services, soutint son compétiteur Florien. Sous le règne
+de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde
+romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, fut donnée à Carus.
+
+DIOCLÉTIEN. RÉVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.--Dioclétien parvenu au trône en
+284, essaya en vain de gouverner seul: deux années plus tard, il
+s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l'Italie,
+l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'était pas encore assez de deux
+maîtres pour gouverner le monde romain dans l'état de désagrégation où
+il se trouvait, et sous la pression générale des barbares qui
+l'entouraient. Afin d'arrêter le débordement, les deux augustes
+s'adjoignirent deux césars, Galere et Constance Chlore. Il fallut
+partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva l'Afrique, moins
+peut-être la Tingitane. La Cyrénaïque et la Libye échurent à Dioclétien
+qui avait l'Orient pour lot.
+
+Le moment était trop opportun pour que l'Afrique le laissât échapper, et
+du reste la révolte était pour ainsi dire à l'état permanent dans la
+Maurétanie. Dès 288, la grande confédération des Quinquégentiens était
+en pleine insurrection. Le præses de la Césarienne, Aurélius Litua,
+obtint contre eux quelques avantages et les contraignit à une soumission
+éphémère.
+
+Mais bientôt les Quinquégentiens reprennent les armes et portent le
+ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage à l'est. Un certain
+Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, est proclamé à
+Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-même en
+Afrique pour prendre la direction des opérations. Il combat les
+farouches Quinquégentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque
+sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la
+répression est sérieuse et la soumission réelle. Pour en assurer les
+effets, Maximien juge nécessaire de transporter une partie de ces tribus
+indomptées[192] (297).
+
+Vers le même temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la
+révolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que
+l'empereur essaya de la réduire.
+
+[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1.
+IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit où ces tribus ont
+été transportées, M. Fournel penche pour le désert, mais cette
+conjecture nous semble peu justifiée.]
+
+NOUVELLES DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE.--Sous le règne de
+Dioclétien, les divisions administratives de l'empire furent modifiées
+et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements
+ont été effectués par Maximien, après sa victoire sur les
+Quinquégentiens (297). Morcelli les place en 297, à la même date que la
+reconstitution générale de l'empire. Il est probable que la
+confédération des _cinq_ républiques cirtéennes, (_Cuicul_ (Djemila)
+avait été ajoutée aux quatre précédentes), fut dissoute un peu
+auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis l'époque
+d'Alexandre Sévère. La séparation de la Numidie en territoire militaire
+et territoire civil, fournit naturellement l'occasion de faire cesser
+une anomalie qui ne pouvait être que préjudiciable au bon ordre, dans
+une époque aussi troublée.
+
+La Maurétanie orientale fut divisée en deux parties: celle de l'est avec
+Sitifis pour chef-lieu, reçut le nom de Sitifienne; celle de l'ouest
+conservant Césarée, comme siège du gouverneur, continua à être appelée
+Césarienne.
+
+Dès lors, l'Afrique fut divisée de la manière suivante:
+
+1° Cyrénaïque, ayant un gouverneur particulier, rattachée au diocèse
+d'Orient.
+
+2° Diocèse d'Afrique comprenant:
+
+La Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu'au Triton.
+
+La Bysacène ou Valérie, du Triton jusqu'à Horréa.
+
+L'Afrique propre, d'Horréa à Tabarka.
+
+La Numidie divisée elle-même en Numidie cirtéenne (avec Cirta), et
+Numidie militaire avec Lambèse, comme chef-lieu, de Tabarka à l'Amsaga.
+
+La Maurétanie sétifienne, de l'Amsaga à Saldæ.
+
+Et la Maurétanie césarienne de Saldæ à la Malua (Moulouïa).
+
+Ces provinces étaient administrées civilement par des _præses_ relevant
+du _vicaire d'Afrique_. Le commandement militaire était confié au _comte
+d'Afrique_, ayant sous ses ordres des _præpositi limitum_ [193].
+
+[Note 193: Pallu de Lessert, _loc. cit._, p. 81.]
+
+3° Et la Maurétanie Tingitane, rattachée au diocèse d'Espagne, et
+commandée par un _comes Tingitanæ_, relevant directement du _magister
+peditum_ (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration
+civile était confiée à un præses obéissant au vicaire d'Espagne. Le
+manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Césarienne,
+ses relations constantes avec l'Hispanie, si proches, expliquent ce
+rattachement à l'Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE (_Suite_).
+297-415.
+
+
+État de l'Afrique à la fin du IIIe siècle.--Grandes persécutions contre
+les chrétiens.--Tyrannie de Galère en Afrique.--Constantin et Maxence,
+usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses
+dévastations.--Triomphe de Constantin.--Cessation des persécutions
+contre les chrétiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation
+administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des
+Dunatistes. Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; persécution des
+Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excès des
+Donatistes.--Exactions du comte Romanus.--Révolte de
+Firmus.--Pacification générale.--L'Afrique sous Gratien, Valentinien II
+et Théodose.--Révolte de Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous
+Honorius.
+
+
+ÉTAT DE L'AFRIQUE À LA FIN DU IIIe SIÈCLE.--Nous avons vu dans le
+chapitre qui précède, combien les révoltes des indigènes rendaient
+précaire la situation de la colonisation africaine. Quatre siècles et
+demi s'étaient écoulés depuis la chute de Karthage, et les Romains
+avaient effectué leur conquête avec la plus grande prudence, ménageant
+les transitions et n'avançant que méthodiquement. Ils avaient fait des
+efforts considérables pour coloniser l'Afrique et avaient pu croire un
+instant au succès; mais sous les règnes les plus brillants, les révoltes
+des Berbères avaient démontré la précarité de celle occupation et,
+malgré le déploiement d'un appareil militaire formidable pour l'époque,
+la puissance de l'empereur avait été insultée par les sauvages
+africains.
+
+Cette situation, dont le danger déjà pressenti allait se démontrer par
+des faits, était la conséquence d'une erreur ou d'un oubli des maîtres
+du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient pas assez
+tenu compte de la race indigène et, se contentant de la refouler dans
+les plaines livrées aux colons, ils l'avaient laissée se concentrer, se
+renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contrées comme le pays des
+Quinquégentiens et le massif de l'Aourès. Ils voyaient bien aussi les
+tribus nomades du sud se masser sur la ligne du désert, mais ils se
+contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud.
+
+Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne
+Numidie, la vieille race indigène avait disparu ou s'était assimilée. La
+langue, la littérature et les institutions de Rome avaient été adoptées
+par ces Berbères. Ceux-là n'étaient pas à craindre; mais, tout autour
+d'eux, la race africaine se reconstituait et était prête à entrer en
+lutte. L'anarchie, prélude du démembrement de l'empire, les luttes
+religieuses, dont l'Afrique était sur le point de devenir le théâtre,
+allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalité
+africaine et permettre aux nouvelles tribus berbères de s'étendre en
+couche épaisse sur les restes des anciennes. Il y a là un enseignement
+que les colonisateurs actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre
+de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conquête est
+facile, il n'en est pas de même de la colonisation et que, tant que la
+race autochthone reste à peu près intacte, l'établissement des étrangers
+au milieu d'elle est précaire.
+
+GRANDES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Les persécutions exercées
+contre les chrétiens semblaient n'avoir d'autre résultat que de
+fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très nombreux en
+Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indigènes
+romanisés et même dans les tribus berbères. «Il est impossible de ne pas
+être frappé de ce fait concluant que ce fut le sang indigène qui coula
+ici le premier pour la foi chrétienne, car les victimes inscrites en
+tête du martyrologe africain sont bien des berbères: Namphanio, Miggis,
+Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul révélerait la
+nationalité, si l'histoire n'avait eu soin de la constater
+expressément[194].»
+
+Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d'abord pris racine,
+il s'élevait et pénétrait l'administration et l'armée. Un jour c'était
+un gardien de prison qui demandait à partager le sort des condamnés; une
+autre fois c'était un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne
+de commandement, se dépouillant de sa cuirasse et de ses insignes,
+refusait de continuer à servir César pour entrer dans la milice du
+Christ[195]; ailleurs des hommes enrôlés n'acceptaient pas leur
+incorporation[196]. Pour tous c'était la mort, mais ils supportaient
+avec joie les affres du supplice.
+
+[Note 194: Berbrugger, _Revue africaine_, N° 51, p. 193.]
+
+[Note 195: Voir les _Actes du centurion saint Marcellus, martyr à
+Tanger_, 30 Oct. 298. _Acta prim. martyr_, p. 311.]
+
+[Note 196: V. _Actes de saint Maximilien de Théveste_ (12 mars
+295).]
+
+Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des empereurs
+en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son début, était
+la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l'exécution des édits de
+Décius et de Valérien, la persécution, tout en continuant, avait subi
+une certaine modération. Dioclétien n'était pas porté aux mesures
+extrêmes contre les chrétiens; mais Galère ne voyait le salut de
+l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait
+l'empereur de prendre les mesures les plus énergiques. Enfin, en 303,
+Dioclétien, cédant aux instances de son césar, promulgua l'édit de
+persécution connu sous le nom d'édit de Nicomédie. Les mesures
+prescrites étaient terribles: destruction des églises et des livres et
+ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrétiens dont les
+biens devaient être saisis et qui devaient, eux-mêmes, être jetés en
+prison ou livrés au bourreau.
+
+Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse
+d'Occident qui était soumise au césar Constance Chlore, c'est-à-dire la
+Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de
+l'empire, les persécuteurs se mirent à l'œuvre. En Afrique, ils
+déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius Félix, flamine
+perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Généralement
+les chrétiens restèrent fermes dans leur foi et des prêtres subirent le
+martyre plutôt que de remettre aux persécuteurs leurs vases et leurs
+livres qu'ils avaient cachés; mais un grand nombre faiblirent, renièrent
+leur foi et livrèrent leur dépôt sacré. L'église de Cirta se signala par
+sa faiblesse: son évêque Paulus se soumit à tout ce qu'on exigea de lui.
+
+Cette persécution n'était que le prélude de violences plus grandes
+encore. Il ne suffisait pas d'avoir détruit les églises et les objets
+extérieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de
+l'année 303, un édit adressé au gouverneur de la Palestine fixait
+certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux.
+Ces jours déterminés furent appelés _dies thurificationis_ et l'on
+avouera que c'était un excellent moyen de reconnaître les chrétiens.
+Valérius Florus, præses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul
+de la Proconsulaire, se firent les exécuteurs de ces mesures. Le sang
+des chrétiens coula à flots en Afrique pendant cette période qui fut
+appelée l'ère des martyrs[197].
+
+[Note 197: Voir l'intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet
+dans l'_Annuaire de la Société arch. de Constantine_, 1876-77, pp. 484
+et suiv.]
+
+TYRANNIE DE GALÈRE EN AFRIQUE.--En 305, Dioclétien et Maximien Hercule
+abdiquèrent au profit des deux césars Constance Chlore et Galère,
+lesquels s'adjoignirent comme césars Sévère et Maximin. Bien que
+Constance Chlore eût l'Afrique dans son lot, il en abandonna
+l'administration à Galère qui en confia le commandement au césar Sévère.
+On sait qu'un des premiers actes de Galère, en prenant le pouvoir, fut
+de prescrire un recensement général des personnes et des biens de
+l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. «On procéda à l'exécution
+de cette mesure avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la
+désolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient
+réunis et comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait
+à la délation le fils contre le père, l'esclave contre le maître,
+l'épouse contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations
+de biens que l'on ne possédait pas[198].» Il est probable que l'Afrique,
+qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de ces
+mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées. Les troupes
+seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui
+quelque fidélité.
+
+[Note 198: Poulle, _loc, cit._, p. 481.]
+
+CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D'ALEXANDRE.--A la mort de Constance
+Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamèrent auguste son
+fils Constantin. De son côté, Galère donna le titre d'auguste à Sévère.
+
+Peu de temps après, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de
+Galère, ayant gagné l'appui du préfet du prétoire Anulinus, prit aussi
+la pourpre et fut acclamé par les soldats (28 octobre 306).
+
+En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui
+avait d'abord reçu le titre de comte et, après le départ du proconsul,
+avait été élevé aux fonctions de vicaire d'Afrique (mars 306). Il reçut
+probablement la mission de proclamer l'autorité de Maxence, dans les
+provinces africaines; mais, nous l'avons dit, les troupes tenaient pour
+Galère. Elle refusèrent de reconnaître l'usurpateur et prirent le chemin
+de l'Orient, afin de rejoindre, à Alexandrie, le lieutenant de leur
+maître. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrèrent sur leur
+route, toujours est-il qu'elles furent forcées de rentrer à Karthage, où
+elle retrouvèrent leur chef Alexandre. A quel prince obéissait alors
+l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle était
+dans un état voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des
+partisans.
+
+Sur ces entrefaites, Galère étant mort, les troupes exploitèrent
+habilement un bruit, vrai ou faux, d'après lequel Maxence, doutant de la
+fidélité d'Alexandre, aurait envoyé des émissaires pour le tuer. Bon gré
+mal gré, elles le proclamèrent empereur. Alexandre dont l'origine est
+incertaine, mais qu'on désigne généralement comme un paysan pannonien,
+était alors un vieillard affaibli par l'âge au moral et au physique,
+incapable de résistance autant que d'initiative. Il se laissa ainsi
+porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l'affermir et le
+conserver (308).
+
+TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DÉVASTATIONS.--Cependant Maxence,
+après avoir défait et mis à mort Sévère, s'était emparé de Rome et de
+toute d'Italie. Absorbé par le soin d'asseoir sa puissance, il ne
+pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre régnait tranquillement à
+Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnaître son
+autorité, mais il ne paraît pas qu'il ait su gagner l'affection des
+populations.
+
+En 311, Maxence pouvant détacher quelques troupes, les plaça sous le
+commandement du préfet du prétoire, Rufus Volusianus, et du général
+Zénas, et les envoya en Afrique. Karthage emportée d'assaut fut mise à
+feu et à sang. Quant à Alexandre, il avait pu se réfugier derrière les
+remparts de Cirta. Les généraux de Maxence l'y poursuivirent et s'étant
+rendus maîtres de cette ville, s'emparèrent de l'usurpateur qui fut
+étranglé[199].
+
+[Note 199: Voir, pour la révolte d'Alexandre: Aur. Victor,
+_Épitome_, Eutrope, _Épit._; Zosime. Tillemont, _Hist. des empereurs_,
+etc. Nous avons adopté en grande partie les opinions de M. Poulle (_Soc.
+arch. de Constantine_), 1876-77.]
+
+Cirta, comme Karthage, fut entièrement saccagée, puis brûlée par les
+vainqueurs. Maxence fit cruellement expier à l'Afrique ce qu'il appelait
+son manque de fidélité: un grand nombre de cités furent livrées aux
+flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dépouillés de
+leurs biens; beaucoup d'entre eux périrent dans les tortures, car toutes
+les haines, toutes les rivalités purent exercer librement leurs
+vengeances, et le pays gémit sous la plus épouvantable terreur. Les
+campagnes, même, n'échappèrent pas à la fureur du vainqueur qui se fit
+livrer les réserves de grain et porta la dévastation partout.
+
+TRIOMPHE DE CONSTANTIN.--Après avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence
+s'appliqua à retirer de l'Afrique tout ce que la contrée pouvait lui
+fournir en hommes et en argent, afin d'être en mesure de résister à son
+compétiteur Constantin. En 312, la lutte commença entre les deux
+empereurs et se termina bientôt par la défaite de Maxence devant Rome.
+Malgré la supériorité de son armée, où les Berbères étaient en grand
+nombre, il fut entièrement vaincu par son compétiteur et se noya dans le
+Tibre (28 octobre).
+
+La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie;
+on dit que Constantin envoya la tête du tyran à Karthage qui avait tant
+eu à se plaindre de lui. Le vainqueur s'appliqua de toutes ses forces à
+panser les plaies de la Berbérie: il envoya des secours en argent,
+diminua les impôts, rendit les biens confisqués à leurs propriétaires,
+et fit relever les cités détruites.
+
+Cirta, reconstruite pas ses ordres, reçut son nom et nous l'ap-pellerons
+à l'avenir Constantine. Par ces mesures il mérita la reconnaissance de
+ce pays si maltraité par ses prédécesseurs.
+
+CESSATION DES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS. LES DONATISTES. SCHISME
+D'ARIUS.--A partir de l'année 305, les persécutions s'étaient ralenties;
+selon le témoignage d'Eusèbe et de saint Optat, Maxence les fit
+immédiatement cesser, dès son avènement. Le triomphe de la religion
+nouvelle était proche, mais, avant même qu'il fût assuré, des divisions
+se produisaient dans son sein et il allait en résulter de bien graves
+événements.
+
+Au mois de mars 305, l'évêque de Cirta, Paulus, étant mort, un concile
+se réunit dans cette ville, chez un particulier, car les églises étaient
+détruites, pour lui donner un successeur. Dix évêques de Numidie y
+prirent part. A peine la séance était-elle ouverte, que des discussions
+s'élevèrent entre les membres: on reprocha à un certain nombre d'entre
+eux d'avoir faibli pendant les persécutions et d'avoir remis les livres
+et vases sacrés. Pour la première fois l'épithète de «_traditeurs_» fut
+lancée. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra
+dans l'assemblée une grande violence. Sylvain avait été proposé pour le
+siège épiscopal, mais il était traditeur; grâce à l'appui de la populace
+il fut élu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus éminents
+étaient enfermés dans le «cimetière des martyrs.» Ce fait qui semblerait
+de peu d'importance, fut le point de départ de la déplorable scission
+qui se produisit dans l'église d'Afrique.
+
+Quelque temps après, en 311 mourait l'évêque de Karthage Mensurius, qui
+avait su résister avec autant de fermeté que de prudence aux violences
+des persécuteurs et conserver les vases de son église. Les fidèles
+s'assemblèrent pour procéder à son remplacement et élurent le diacre
+Cécilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientôt l'opposition
+contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrés
+que son prédécesseur avait cachés chez les fidèles. Une véritable
+conspiration ayant à sa tête Donat, évêque des Cases-Noires[200] en
+Numidie, s'ourdit contre lui; les prêtres de l'intérieur ne lui
+pardonnaient pas de s'être fait élire sans leur participation. Ils
+formèrent un groupe de soixante-dix prélats à la tête desquels était
+Secundus, évêque de Ticisi[201]. Réunis en concile, ils citèrent
+Cécilien à comparaître devant eux; mais, comme il s'y refusait, disant
+qu'il avait été régulièrement sacré et ajoutant qu'il était prêt à
+recevoir de nouveau l'imposition des mains, Purpurius, dont la violence
+s'était fait remarquer à Cirta, s'écria: «Qu'il vienne la recevoir et on
+lui cassera la tête pour pénitence.»
+
+[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l'Aourès.]
+
+[Note 201: Actuellement Tidjist (Aïn-el-Bordj), près de Sigus, au
+sud de Constantine.]
+
+Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Cécilien,
+fondée sur les trois points suivants: 1° il avait refusé de se rendre à
+leur réunion; 2° il avait été sacré par des traditeurs; 3° il aurait,
+lors des persécutions, empêché des fidèles de secourir les martyrs. Or
+ces deux derniers chefs n'étaient rien moins que prouvés et, dans le
+groupe des évêques qui s'érigeaient ainsi en juges, plusieurs s'étaient
+reconnus eux-mêmes traditeurs. Pour compléter leur œuvre, ils
+déclarèrent le siège de Karthage vacant et y élevèrent un certain
+Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie
+personnelle de Cécilien, avait, par ses instances et son argent,
+contribué à ce résultat.
+
+Ainsi fut consommée la scission de l'église d'Afrique, au moment même où
+sa cause triomphait. L'irritation réciproque des deux partis devint
+extrême et amena des conflits journaliers.
+
+Constantin tenait essentiellement à la pacification de l'Afrique; bien
+qu'inclinant vers le christianisme, il ménagea les adhérents de l'ancien
+culte et fit même ériger un temple en l'honneur de la famille flavienne.
+Il apprit donc avec peine les divisions de l'église d'Afrique et écrivit
+au proconsul Anulinus, pour qu'il tâchât de les faire cesser. Dans ces
+instructions il semble pencher pour le parti de Cécilien. Mais les
+Donatistes, ainsi les appelait-on déjà, n'étaient pas gens à s'incliner
+devant des conseils ou même des menaces; ils adressèrent à l'empereur
+une supplique dans laquelle ils entassèrent toutes les accusations
+contre leur ennemi.
+
+En présence de cette réclamation, Constantin ordonna la comparution des
+deux parties devant un conseil d'évêques, et convoqua à ce concile un
+grand nombre de prélats de la Gaule et de l'Italie. Tous se réunirent à
+Rome, en octobre 313, sous la présidence du pape Miltiade. Cécilien et
+Majorin accompagnés de clercs et de témoins, se présentèrent à ce
+concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur
+les griefs reprochés par eux à leur adversaire, que sur ce qui leur
+était imputé. On devine ce que purent être de tels débats. Après bien
+des jours d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il
+reconnaissait Cécilien innocent et validait son ordination. Il disposait
+en outre que les prêtres ordonnés par Majorin continueraient à exercer
+leur ministère et que si, dans une localité, il se trouvait deux prêtres
+ordonnés l'un par Cécilien, l'autre par Majorin, le plus ancien serait
+conservé et l'autre placé ailleurs. Quant à Donat, on le condamnait
+comme «auteur de tout le mal et coupable de grands crimes».
+
+A la suite de cette décision, Cécilien fut retenu provisoirement en
+Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la
+promesse qu'il ne reparaîtrait plus à Karthage. Des commissaires
+ecclésiastiques furent envoyés en Afrique pour notifier cette décision
+au clergé et faire une enquête qui confirma l'innocence de Cécilien.
+Celui-ci rentra peu après à Karthage. Donat, de son côté, ne tarda pas à
+y paraître, au mépris de son serment. Les luttes recommencèrent alors
+avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, chargé d'informer par
+l'empereur, conclut encore contre les Donatistes.
+
+Mais ceux-ci ayant réclamé le jugement d'un nouveau concile, l'empereur
+voulut bien faire convoquer les évêques à Arles, pour le mois d'août
+314. Ce fut encore un triomphe pour Cécilien; seulement le concile crut
+devoir donner son avis sur le grand différend qui divisait l'église
+d'Afrique et il opina «que ceux qui seraient reconnus coupables d'avoir
+livré les écritures ou les vases sacrés ou dénoncé leurs frères,
+devraient être déposés de l'ordre du clergé[202].» C'était donner aux
+Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore
+satisfaits et en appelèrent à l'empereur qui confirma à Milan, en 315,
+les décisions des conciles de Rome et d'Arles.
+
+[Note 202: _L'Afrique chrétienne_ par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est
+à cet ouvrage que nous avons emprunté la plus grande partie des
+documents qui précèdent.]
+
+Constantin avait montré dans toute cette affaire une très grande
+modération; mais, quand tous les degrés de juridiction eurent été
+épuisés, il prescrivit à Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec
+sévérité toute tentative de rébellion de la part des Donatistes. Ceux-ci
+se virent donc bientôt l'objet d'une nouvelle persécution dans laquelle
+les plus marquants d'entre eux furent bannis. Mais leurs partisans
+étaient très nombreux, surtout dans l'intérieur, et ils gardèrent
+souvent par la force leurs positions.
+
+Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le
+succès devait être encore plus grand prenait naissance en Cyrénaïque.
+Vers 320, le Libyen Arius se séparait de l'église orthodoxe, par suite
+de divergences sur des points d'appréciation relativement à la trinité.
+Là encore, l'empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix
+pour ramener la pacification dans l'Église; mais le schisme arien était
+fait.
+
+ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L'AFRIQUE PAR
+CONSTANTIN.--En 323, Constantin attaqua brusquement son rival,
+l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre à mort.
+Resté ainsi seul maître de l'empire, il s'appliqua à rétablir l'unité de
+commandement et à régulariser l'administration des provinces. L'empire
+fut divisé en quatre grandes préfectures.
+
+L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacène, la Numidie et les
+Maurétanies, sétifienne et césarienne, fît partie de la préfecture
+d'Italie, et fut placée, pour l'administration civile, sous l'autorité
+du préfet du prétoire de cette préfecture.
+
+La Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était sous
+l'autorité du préfet du prétoire des Gaules.
+
+La Cyrénaïque dépendit de la préfecture d'Orient.
+
+Le préfet du prétoire d'Italie était représenté en Afrique:
+
+1° Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux légats la
+proconsulaire;
+
+2° Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires la
+Byzacène et la Numidie, et par trois præses la Tripolitaine, la
+Sétifienne et la Césarienne.
+
+Le préfet des Gaules était représenté dans la Tingitane par un præses.
+
+Le _Comte des largesses sacrées_ avait la direction de tout ce qui se
+rapporte aux finances; et le _Comte des choses privées_ était le
+directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui
+portaient le titre d'_illustres_, avaient un certain nombre de délégués
+en Afrique.
+
+«L'armée et les choses militaires relevaient du _magister peditum_,
+sorte de ministre de la guerre, résidant aussi à Rome, et représenté en
+Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurétanie césarienne
+et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique et de Tingitane.
+
+«Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize préposés des limites,
+qui commandaient les troupes placées sur la frontière, plus les corps
+mobiles.
+
+«Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un préfet de
+cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles.
+
+«Le duc de la Césarienne avait huit préposés des limites. Il était aussi
+præses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dépendre du
+vicaire d'Afrique.
+
+«Le duc de la Tripolitaine avait douze préposés et deux camps où
+étaient, sans doute, les troupes destinées à tenir la campagne.
+
+«Les troupes, on le voit, étaient divisées en deux classes: les troupes
+mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontière[203].»
+
+Sous le Bas-Empire, l'organisation des assemblées provinciales fut
+modifiée; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions
+religieuses cessèrent et le concilium devint une assemblée purement
+administrative, chargée d'éclairer les préfets et de leur fournir un
+appui moral, car il n'avait aucun droit exécutif. La centralisation
+établie par Constantin fit cesser l'autonomie des provinces. L'empereur
+voulut tout diriger du fond de son palais et c'est dans ce but que les
+fonctions furent multipliées. Des _curiosi_, inspecteurs plus ou moins
+occultes, furent chargés de surveiller les fonctionnaires et de rendre
+compte de leurs moindres actes au chef suprême; en même temps les cités
+reçurent des _defensores_, dont la mission était de protéger les
+citoyens contre l'injustice et la tyrannie des agents du prince.
+
+Le concilium provincial conserva le droit de présenter des vœux et des
+doléances à l'empereur; sa réunion était l'occasion de fêtes et de
+réjouissances publiques; la convocation était faite par le préfet. Le
+sacerdos provineiæ, dont la fonction paraît avoir été conservée pendant
+quelque temps encore, dut céder la présidence du concile au préfet ou à
+son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prêtres devenus chrétiens, fut
+entouré d'honneurs et d'immunités; mais il perdit toute occasion de
+s'immiscer légalement dans les affaires administratives[204].
+
+[Note 203: L'_Afrique septentrionale après le partage du monde
+romain_, par Berbrugger, travail extrait de la _Notice des dignités_, de
+Booking.]
+
+[Note 204: _Les Assemblées provinciales et le culte provincial_, par
+M. Pallu de Lessert, passim.]
+
+PUISSANCE DES DONATISTES.--LES CIRCONCELLIONS.--Vers 321, les Donatistes
+avaient obtenu le rappel de leurs exilés, et il se produisit une sorte
+d'apaisement. En 326, Cécilien étant mort fut remplacé par Refus: de
+leur côté, les Donatistes élirent Donat, homonyme de l'évêque des
+Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu après, les nouveaux élus
+réunissaient à Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix évêques
+prirent part et où, grâce à des concessions mutuelles, on put consolider
+la trêve.
+
+On sera peut-être étonné du grand nombre d'évêques se trouvant alors en
+Afrique, mais il faut considérer ces prélats comme de simples curés. «La
+création des sièges épiscopaux en Afrique n'a pas toujours été motivée
+par l'importance des localités et le chiffre de la population. L'on
+observe en effet dans l'histoire des Donatistes que ces habiles
+sectaires, afin d'augmenter leur influence, multipliaient le nombre des
+évêques et les préposaient à de simples hameaux... Or, on conçoit
+parfaitement que l'Église, pour tenir tête aux Donatistes, ait imité
+cette conduite et multiplié les évêchés... Au surplus, il était dans
+l'esprit de l'Église d'Afrique de multiplier les diocèses afin que leur
+peu d'étendue en facilitât l'administration[205].»
+
+Ainsi les deux églises vivaient côte à côte et essayaient de se tolérer,
+mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits
+les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, cédant à la demande de
+Zezius, évêque de Constantine, ordonner la construction d'une basilique
+pour les orthodoxes, attendu que «tout ce qui appartenait à l'Église
+catholique était tombé au pouvoir des Donatistes» et que les orthodoxes
+n'avaient aucun local pour tenir leurs assemblées[206].
+
+[Note 205: _Observations sur la formation des diocèses dans
+l'ancienne Eglise d'Afrique_, par l'abbé Léon Godart (_Revue africaine_,
+2e année, pp. 399 et suiv.)]
+
+[Note 206: V. L'_Africa christiana_ de Morcelli, t. II, p. 234.
+Cette église se trouvait dans l'emplacement occupé actuellement par
+l'hôpital militaire.]
+
+A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un modus
+vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés, les purs.
+Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à parcourir le pays
+dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la sainteté de leur foi.
+Leur cri de ralliement était _Laudes Deo_ (Louanges à Dieu!), et il fut
+bientôt redouté comme un signal de pillage et de mort. Faisant
+profession de mépriser les biens de la terre et de vivre dans la
+continence, ils ne tardèrent pas à ériger la destruction en principe.
+Ils n'ont du reste rien à perdre, car la plupart sont des esclaves
+fugitifs, des malheureux ruinés par les guerres civiles ou les exactions
+du fisc. Ils prétendent établir l'égalité en détruissant les biens et
+faire le salut des riches en les ruinant.
+
+Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaquèrent d'abord
+aux fermes isolées; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie
+furent stigmatisés du nom de Circoncellions[207]. Nous verrons avant peu
+à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier général était
+Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aourès, entre Lambèse et
+Theveste[208].
+
+[Note 207: De _Circumiens cellas_ (rôdant autour des fermes).]
+
+[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et
+de saint Optat.]
+
+LES FILS DE CONSTANTIN.--PERSÉCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.--A la
+mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionné en cinq parties;
+mais bientôt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance,
+restèrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls maîtres du
+pouvoir. Un nouveau partage fut alors opéré entre eux (338). L'Afrique
+demeura pendant plusieurs années un sujet de contestation entre Constant
+et Constantin, et les deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains.
+La mort de Constantin (340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe
+de Constant.
+
+Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les païens, puis, des dissensions
+nouvelles s'étant produites en Afrique entre les Donatistes et les
+orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin à
+ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage que les Donatistes
+se soulevèrent de toutes parts. Aidés par les Circoncellions, ils
+osèrent tenir tête aux armées de l'empereur. Mais bientôt ils furent
+vaincus et réduits à la fuite, et la persécution commença; les évêques
+compromis furent exilés ou mis à mort. Le principal résultat de ces
+violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler
+leur fureur, au grand préjudice de la colonisation.
+
+CONSTANCE ET JULIEN.--EXCÈS DES DONATISTES.--En 350, Constant fut mis à
+mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trône et
+étendit son autorité sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de
+Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur maître. Elles
+passèrent ensuite en Espagne, de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser
+l'armée de Magnence, qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta
+seul maître de l'empire. On sait qu'il s'érigea en protecteur de
+l'arianisme.
+
+En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par l'Italie,
+chercha à gagner l'Afrique à sa cause, mais ne put parvenir à la
+détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste, Constance avait
+pris des précautions sérieuses pour conserver sa province, et, bien
+qu'il fût menacé par son compétiteur d'un côté, et par les Perses de
+l'autre, il envoya en Afrique son secrétaire d'état Gaudentius avec
+ordre de lever des troupes et de s'opposer à tout débarquement.
+«Gaudentius remplit sa mission avec fidélité, il invita le comte Cretion
+et les gouverneurs (rectores) à faire des levées, et il tira des deux
+Maurétanies une cavalerie légère excellente avec laquelle il protégea
+efficacement tout le littoral contre les troupes stationnées en Sicile
+et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en
+Afrique[209].»
+
+L'année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il
+se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes,
+fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs évêques leur furent
+rendus et une violente réaction contre les orthodoxes se produisit. Les
+Donatistes se vengèrent d'eux par les mêmes armes: les spoliations, les
+dévastations, les meurtres. Un exemple donnera une idée du caractère de
+ces luttes: «Félix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur
+Lemelli[210], à la tête d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la
+porte de la basilique fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions
+montèrent sur le toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau
+de tuiles. Un grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui
+défendaient l'autel furent tués et les fastes de l'église inscrivent
+deux martyrs de plus[211].» Ailleurs, à Typaza, en présence du
+gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes
+sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés
+dans les entrailles de leurs mères.»
+
+Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se produire
+dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, évêque de
+Cartenna[212], qui imposait un nouveau baptême à tous les anciens
+traditeurs.
+
+[Note 209: Poulle (_Soc. arch._), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi
+_Rev. afr._ t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.]
+
+[Note 210: Zembia, dans la Medjana.]
+
+[Note 211: Poulle, _Maurétanie_, p. 129.]
+
+[Note 212: Tenès].
+
+EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.--A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite,
+dans les premiers temps du règne de Valentinien, une tribu indigène de
+la Tripolitaine, les _Asturiens_, ainsi appelés par les auteurs[213],
+causèrent les plus grands ravages dans cette contrée et vinrent même
+attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelèrent à
+leur secours le comte Romanus, nommé depuis peu maître des milices
+d'Afrique; mais ce général ne voulut entrer en campagne que si on lui
+fournissait quatre mille chevaux et une grande quantité de vivres,
+conditions que les Tripolitains ruinés ne pouvaient remplir; de sorte
+que les Berbères continuèrent leurs déprédations. À l'avènement de
+Valentinien, les gens de Leptis envoyèrent des députés à l'empereur pour
+lui exposer leurs doléances; mais les partisans de Romanus en
+atténuèrent en partie l'effet. Cependant l'empereur chargea un
+administrateur de l'ordre civil, auquel on confia des pouvoirs
+militaires extraordinaires, de rétablir la paix.
+
+[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.]
+
+En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya un tribun
+nommé Pallade pour faire une enquête sur les lieux, mais cet agent se
+laissa corrompre et déclara que les plaintes n'étaient pas fondées. Pour
+Romanus, c'était le triomphe, l'impunité assurée; aussi se livra-t-il,
+sans retenue, à une prévarication effrénée. Une nouvelle plainte des
+victimes ayant eu le même résultat que la précédente, l'empereur ordonna
+la mise à mort des réclamants, _convaincus_ de calomnie. Un ancien
+præses de la Tripolitaine, nommé Rurice, qui avait cherché à faire
+triompher la vérité, fut englobé dans l'accusation et exécuté à Sitifis.
+
+RÉVOLTE DE FIRMUS.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des
+Quinquégentiens vint à mourir en laissant plusieurs fils, Firmus,
+Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacès et Zamma. Ce dernier était
+fort lié avec Romanus, et, comme son frère aîné, Firmus, craignait
+d'être victime d'une spoliation, il fit assassiner Zamma. C'était
+s'exposer à la vengeance certaine du comte; aussi, après avoir essayé en
+vain de se disculper auprès du pouvoir central, Firmus comprit-il qu'il
+ne lui restait de salut que dans la révolte. Ces fils de Nubel étaient
+tous empreints de civilisation latine, plusieurs d'entre eux étaient
+chrétiens.
+
+En 372, Firmus lève l'étendard de l'insurrection dans les montagnes du
+Djerdjera. Les Maurétanies le soutiennent; les Donatistes lui
+fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruinés, tous ceux qui
+recherchent le désordre, des soldats, on dit même une légion entière,
+viennent se joindre à lui. Firmus disposant d'une vingtaine de mille
+hommes se met aussitôt en campagne; un évêque de Rusagus, bourgade sur
+la frontière de la Césarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les
+Firmianiens, continuant leur marche vers l'ouest, assiègent Césarée,
+s'en rendent maîtres et réduisent en cendres cette belle ville. Romanus
+essaie en vain de lutter; il est défait et la révolte gagne la Numidie.
+Les soldats proclamèrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le
+diadème.
+
+À la réception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident envoya en
+toute hâte des troupes en Afrique sous le commandement du comte
+Théodose, maître de la cavalerie. Débarqué à Igilgili (Djidjelli), cet
+habile générai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un
+poste des environs nommé Panchariana, d'où il devait commencer les
+opérations (373). Il avait été rejoint, tout en arrivant, par un corps
+d'auxiliaires indigènes, commandé par Gildon, frère de Firmus.
+
+Le prince indigène, comprenant que la situation était changée, essaya de
+traiter avec Théodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le général
+ne voulut rien entendre avant d'avoir reçu des otages, et les choses en
+restèrent là. Bientôt, du reste, Théodose entra en campagne, et porta
+son camp à Tubusuptus[214]. Ayant repoussé un nouveau message du
+rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commandés par
+Mascizel et Duis, les mit en déroute, et porta le ravage dans toute la
+contrée, sans cependant se départir d'une grande prudence et en
+s'appuyant sur une place nommée Lamforte. De là, s'avançant vers
+l'ouest, Théodose défit de nouveau Mascizel, qui avait osé l'attaquer.
+
+Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermédiaire de
+prêtres chrétiens, et Théodose la lui accorda. Le prince berbère remit
+au vainqueur Icosium[215] et lui livra, dans cette ville, ses enseignes,
+sa couronne, son butin et des otages, mais il ne paraît pas qu'il soit
+venu en personne signer le traité.
+
+[Note 214: Tiklat en Kabylie.]
+
+[Note 215: Alger].
+
+Après avoir obtenu ce résultat, Théodose se rendit à Césarée et employa
+ses légions à relever cette ville de ses ruines. Dans cette localité, il
+fit mourir sous les verges ou décapiter les soldats qui étaient passés
+au service du rebelle.
+
+Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau à
+soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et
+les Muzones. La tribu des Isaflenses, établie sur le versant sud du
+Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son
+chef Mazuca, mais elle fut encore défaite et son chef, fait prisonnier,
+hâta sa mort en déchirant ses blessures. Firmus, réduit encore à la
+fuite, se jette au cœur des montagnes, puis prend la direction de l'est,
+suivi par les Romains. Au moment où ceux-ci vont l'atteindre, il leur
+échappe encore et revient sur ses pas. Il entraîne de nouveau les
+Isaflenses, avec leur chef Igmacen et réunit un grand nombre
+d'adhérents. Théodose, qui s'est avancé contre lui et le croit sans
+forces, est subitement attaqué par vingt mille indigènes; il a la
+douleur de voir ses soldats lâcher pied et ne s'échappe lui-même qu'à la
+faveur de la nuit[216].
+
+Ayant pu, dans sa déroute, gagner le fort de Castellum Audiense[217], il
+y rallia son armée et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la
+dernière sévérité, brûlant les uns, mutilant les autres; et grâce à son
+énergie, il rétablit promptement la discipline et put résister aux
+attaques tumultueuses des indigènes. Il opéra ensuite sa retraite vers
+Sitifis[218]. L'année suivante (375), il s'avança, à la tête de forces
+considérables, contre les Isaflenses, toujours fidèles à Firmus, et leur
+fit essuyer une nouvelle défaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors
+gagner par les promesses de Théodose. Il cessa toute résistance et
+arrêta Firmus au moment où celui-ci, devinant sa trahison, se disposait
+à fuir. Prévoyant le sort qui l'attendait, le prince berbère se pendit
+dans sa prison et le traître Igmacen ne put livrer à ses ennemis qu'un
+cadavre qui fut apporté à leur camp, chargé sur un chameau.
+
+Ainsi finit cette révolte qui avait duré trois ans.
+
+[Note 216: Berbrugger, _Époques militaires de la grande Kabylie_.]
+
+[Note 217: Aïoun Bessem, au nord d'Aumale.]
+
+[Note 218: Les auteurs disent qu'il se retira à Typaza, mais cela
+semble bien improbable et nous nous rallions à l'opinion de MM. Poulle
+et Berbrugger, qui démontrent que c'est à Sétif que Théodose s'est
+reformé.]
+
+Pacification générale.--Après avoir obtenu la pacification générale des
+tribus soulevées, Théodose s'appliqua, par une série de sages mesures, à
+rétablir la marche de l'administration et à faire oublier les maux
+causés par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent
+sévèrement punis.
+
+Mais le comte Théodose avait de nombreux ennemis qui le dénoncèrent à
+l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son père,
+Valentinien (375). On le présenta comme étant sur le point de se
+déclarer indépendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prêtant
+l'oreille à ces calomnies expédia l'ordre de le mettre à mort[219]. Le
+vainqueur de Firmus, celui qui avait conservé l'Afrique à l'empire, fut
+décapité à Karthage.
+
+[Note 219: Orose, _Hist._, 1. VII, ch. XXXIII.]
+
+La révolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain
+qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies,
+si romanisées qu'elles fussent, des tribus indigènes intactes, non
+assimilées, ils avaient en quelque sorte préparé pour l'avenir la ruine
+de leur colonisation. La levée de boucliers à laquelle la rébellion de
+Firmus avait servi de prétexte, était le premier acte du drame. Les
+Donatistes y avaient joué un rôle trop actif pour ne pas porter la peine
+de la défaite. En 378, les édits qui les condamnaient furent remis en
+vigueur et exécutés strictement.
+
+L'AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THÉODOSE.--Le monde romain,
+assailli de tous côtés par les barbares, était dans une situation des
+plus critiques, et Gratien n'avait ni l'énergie ni les talents qui
+auraient été nécessaires dans un tel moment. Son frère, Valentinien II,
+empereur d'Orient, était un enfant en bas âge. Pour soulager ses épaules
+d'un tel fardeau, Gratien s'associa le général Théodose, fils du comte
+Théodose, qui avait été mis à mort par ses ordres, et l'envoya défendre
+les frontières de l'empire. Peu après, Maxime était proclamé par ses
+soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant marché contre lui, fut
+vaincu et tué par l'usurpateur, près de Lyon. On dit que sa défaite fut
+due à la défection de sa cavalerie maure.
+
+Théodose, forcé de reconnaître l'usurpateur, obtint cependant que
+l'Italie et l'Afrique fussent attribuées à Valentinien II. Mais Maxime
+ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En 387, il attaqua
+Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'année suivante, il était à son
+tour vaincu par Théodose qui, après l'avoir tué, remit Valentinien II en
+possession de l'Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant été assassiné,
+le trône impérial resta à Théodose.
+
+Mais à cette époque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Théodose
+mourut en 395 et l'empire échut à ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce
+dernier, âgé de onze ans, eut l'Occident avec l'Afrique.
+
+RÉVOLTE DE GILDON.--Pendant ces compétitions, que pouvait faire
+l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la révolte? Nous avons vu
+qu'à l'arrivée du comte Théodose en Maurétanie, Gildon, frère de Firmus,
+s'était mis à sa disposition et lui avait amené des renforts. On avait
+été content de ses services et il était resté sans doute en relations
+intimes avec la famille de ce général. Aussi, lorsque le fils du comte
+Théodose eut été associé à l'empire, il songea à être utile à Gildon et
+lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d'Afrique avec le
+titre de _grand maître des deux milices_. Résidant à Karthage auprès du
+proconsul Probinus, il joignit à la puissance dont il était revêtu
+l'honneur de s'allier à la famille de Théodose, en donnant sa fille à un
+des neveux de celui-ci.
+
+Dès lors, l'orgueil du prince indigène ne connut plus de bornes, et le
+pays commença à sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorité du
+proconsul était effacée par la sienne. Cependant, lors de la révolte
+d'Eugène dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent
+faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne montra pas
+grand zèle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer les secours qu'il
+lui réclamait.
+
+La mort de Théodose le décida à lever le masque, et, pour déclarer ses
+intentions, il retint dans le port de Karthage les blés destinés à
+l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est inévitable, car
+la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est déclaré ennemi
+public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa à le combattre.
+
+Dans cette conjoncture, Gildon appelle à lui le peuple indigène en se
+déclarant restaurateur de son indépendance. Il comble les Donatistes de
+ses faveurs et persécute les catholiques, Mascizel, son frère, s'étant
+rendu à Milan pour un motif inconnu, Gildon le soupçonne d'être allé
+intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il fait mettre à mort ses
+deux fils[220]; puis il adresse, pour la forme, sa soumission à
+l'empereur.
+
+[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.]
+
+CHUTE DE GILDON.--C'est à Mascizel, brûlant du désir de la vengeance,
+que Stilicon donna le commandement de l'expédition. En 398, ce chef
+débarqua en Afrique avec cinq mille légionnaires (Gaulois, Germains et
+auxiliaires) et marcha contre son frère qui l'attendait à la tête d'un
+rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal armés et demi-nus.
+Parvenu auprès de Theveste, il se trouva isolé au milieu de montagnes
+escarpées et entouré de ses innombrables ennemis.
+
+Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gétules et de ses
+montagnards berbères; en voyant les faibles forces que son frère ose lui
+opposer, il donne le signal du combat comme celui d'une exécution en
+masse. L'action s'engage, et Mascizel, désespéré, s'avance pour
+parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premières lignes:
+un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les
+Berbères croient à une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un
+éclair, et bientôt cette immense armée, prise d'une terreur
+inexplicable, tourne le dos à l'ennemi. En même temps, les légionnaires,
+revenus de leur étonnement, chargent les indigènes et changent leur
+retraite en déroute[221].
+
+[Note 221: Zosime, _Hist._, 1. V. Orose, 1. VII.]
+
+Après cette inexplicable défaite, Gildon, abandonné de tous, parvint à
+atteindre le littoral et à prendre la mer; il voulait gagner
+Constantinople; mais les vents contraires le rejetèrent sur la côte
+d'Afrique. Arrêté à Tabarka, il fut conduit à son frère qui l'accabla de
+reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son supplice.
+Gildon l'évita en s'étranglant de ses propres mains. Il avait gouverné
+l'Afrique pendant douze ans.
+
+Mascizel, qui venait de rétablir si heureusement la paix en Afrique, et
+d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit à Milan, afin d'obtenir
+la récompense de ses services, c'est-à-dire sans doute la position de
+son frère. Mais Stilicon venait de se convaincre par la révolte de
+Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder aux Africains; il
+se débarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux.
+
+L'AFRIQUE SOUS HONORIUS.--L'Afrique, qui depuis un an relevait de
+l'empire d'Orient, fut rattachée à celui d'Occident; puis on envoya à
+Karthage un proconsul qui réunit au fisc tous les domaines de la
+succession de Nubel et de Gildon. Ces biens étaient considérables et
+l'on dut nommer un fonctionnaire spécial pour les administrer.
+
+La chute de Gildon fut suivie de persécutions contre ceux qui avaient
+pris part à sa révolte, et, comme ils étaient presque tous donatistes,
+ces représailles prirent la forme d'une nouvelle persécution attisée par
+les évèques orthodoxes. Quiconque était soupçonné d'avoir eu de la
+sympathie pour les rebelles se voyait dépouillé de ses biens et chassé
+du pays, trop heureux s'il échappait au supplice. L'évêque Optatus de
+Thamugas, qui avait été un des principaux auxiliaires de Gildon, fut
+jeté en prison et y périt. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les
+Circoncellions une occasion de recommencer leurs désordres.
+
+En 399, Honorius promulgua un édit par lequel il prohibait d'une façon
+absolue le culte des idoles. L'exécution de cette mesure rencontra en
+Afrique une vive opposition, car les païens y étaient encore nombreux.
+Le temple de Tanit à Karthage, qui avait été fermé par ordre de
+Théodose, fut affecté au culte chrétien, mais comme les idolâtres
+continuaient à y faire leurs sacrifices, on se décida à le démolir.
+
+Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se répandre sur
+l'Europe. Dans les premières années du Ve siècle, les Vandales, les
+Alains et les Suèves, poussés par les Huns, partis de la Pannonie,
+traversent la Germanie, culbutent les Franks, pénètrent en Gaule et,
+continuant leur marche à travers les Pyrénées, s'arrêtent en Espagne. En
+409, ils opèrent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de
+la même année, les Goths, conduits par Alaric, s'emparaient de Rome.
+Assiégé par eux dans Ravenne, Honorius était obligé d'appeler à son
+secours l'empereur d'Orient, son neveu Théodose II.
+
+Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidèle à l'empereur et continua
+à assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs
+tentatives infructueuses pour s'en emparer[222]. Le gouverneur,
+Héraclien, défendit avec habileté sa province et la conserva à l'empire;
+le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d'un
+territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son côté, avait des vues
+sur l'Afrique; il se disposait à se mettre en personne à la tête d'une
+expédition et préparait une flotte à cet effet; mais la tempête
+détruisit ses navires, et il dut y renoncer.
+
+[Note 222: Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, l. XXVIII.]
+
+Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la
+Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licencié une
+partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa de
+prendre la mer en laissant les populations se défendre comme elles le
+pourraient.
+
+En 413, Héraclien qui s'était emparé des biens des émigrants réfugiés en
+Afrique pour fuir les Goths, se déclara indépendant et commença sa
+révolte en retenant les blés. Bientôt il passa en Italie à la tête d'une
+armée considérable, mais il fut entièrement défait près d'Orticoli;
+après quoi il chercha un refuge à Karthage où il ne trouva que la mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+PÉRIODE VANDALE
+415-531
+
+
+Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle.--Boniface
+gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales
+envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les
+Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau traité de Genséric
+avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien
+III; pillage de Rome par Genséric--Suite des guerres des
+Vandales.--Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.--Règne de
+Hunéric; persécutions contre les catholiques.--Révolte des
+Berbères.--Cruautés de Hunéric.--Concile de Karthage; mort de
+Hunéric.--Règne de Goudamond.--Règne de Trasamond.--Règne de
+Hildéric.--Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.
+
+
+LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SIÈCLE.--Avant
+d'entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer l'histoire
+de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup
+d'œil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve
+siècle. Si nous sommes entrés dans des détails un peu plus complets que
+ne semble le comporter le cadre de ce récit, sur cette question, c'est
+que l'établissement de la religion chrétienne fut une des principales
+causes du désastre de l'Afrique[223]. Les premières persécutions
+commencèrent à porter un grand trouble dans la population coloniale et à
+diminuer sa force en présence de l'élément berbère en reconstitution. Et
+cependant cette période est la plus belle, car les chrétiens unis dans
+un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde.
+Aussitôt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à
+triompher, une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur
+sein et ils se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n'y a pas de
+bêtes si cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les
+uns aux autres.» Ainsi s'exprime Ammien Marcellin[224], qui les a vus de
+près. Mais ce n'est pas tout: avec le succès, leurs mœurs deviennent
+moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si bien
+que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour avoir
+prêché contre l'ivrognerie, s'écrie: «Les martyrs ont horreur de vos
+bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries![225].» Il faut
+ajouter à cela les schismes qui divisent l'église orthodoxe, en outre du
+donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il paraît quelque
+novateur: Pélage fonde l'hérésie qui porte son nom; Célestius, son
+compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent
+eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens. En Cyrénaïque et dans l'est de
+la Berbérie, c'est l'hérésie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs
+les Manichéens ont la majorité.
+
+Nous avons vu à quels excès s'étaient portés les Donatistes et les
+orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de
+succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste à la
+colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation des
+campagnes qui était le plus grand obstacle à l'expansion des indigènes;
+les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les campagnes furent
+toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre
+peut-être pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces
+sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres,
+quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne
+à frapper.
+
+Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus
+belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste[226]; il étudia d'abord
+à Madaure[227], puis à Karthage. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire
+de ce grand moraliste. Disons seulement qu'après un long séjour en
+Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain nombre de
+ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, à combattre,
+par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et surtout les
+Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint Optat, évêque de
+Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment une histoire des
+Donatistes.
+
+En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l'entouraient,
+rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur nombre était trop
+grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matérielle
+nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la
+conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage, un concile auquel
+prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques dont la moitié étaient
+schismatiques, sous la présidence du tribun et notaire Flavius
+Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en
+appelèrent de la sentence, mais l'empereur leur répondit par un nouvel
+édit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir
+précédemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus sévères.
+Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent
+l'occasion de se venger.
+
+[Note 223: C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la
+compétence ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se
+dissimuler, dit-il dans son ouvrage inédit, que le christianisme eut une
+large part à revendiquer dans le désastre de l'Afrique.... Nul doute que
+les déplorables dissensions dont la population créole offrit alors le
+triste spectacle n'ait hâté la chute du colosse,» (_Revue africaine_, n°
+72 et suivants.)]
+
+[Note 224: Lib. XXII, cap. V.]
+
+[Note 225: _Sermon_ 273.]
+
+[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.]
+
+[Note 227: Medaourouch.]
+
+BONIFACE GOUVERNEUR D'AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.--Le 14 août
+423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme héritier au trône un
+jeune neveu, alors en exil à Constantinople, avec sa mère la docte
+Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit reconnaître comme empereur
+d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'après bien des
+vicissitudes qu'il fut proclamé à Ravenne sous le nom de Valentinien
+III. Comme il n'était âgé que de six ans, Placidie s'attribua, avec la
+régence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires.
+
+Le général Boniface, qui s'était distingué dans une longue carrière
+militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé des
+limites à Tubuna[228], avait été nommé en 422, par Honorius, comte
+d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste
+sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines,
+depuis si longtemps divisées par l'anarchie, et repousser les indigènes
+qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé. Nommé gouverneur
+de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grâce à ses
+conseils et à l'envoi de secours de toute nature, à triompher de
+l'usurpateur Jean. Ces éminents services avaient donné à Boniface un des
+premiers rangs dans l'empire.
+
+[Note 228: Tobua, dans le Hodna.]
+
+Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant son temps
+entre les lettres et la religion, était un terrain propice aux intrigues
+de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des faveurs dont jouissait
+Boniface, prétendit que le comte d'Afrique visait à l'indépendance et,
+comme l'impératrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'éprouver
+à lui donner l'ordre de venir immédiatement se justifier en personne. Ce
+conseil ayant été suivi, il fit dire indirectement à Boniface qu'on
+voulait attenter à ses jours. Cette odieuse machination réussit à
+merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Dès lors sa rébellion
+fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que
+le comte d'Afrique venait d'épouser une princesse arienne de la famille
+du roi des Vandales d'Espagne[229], on ne douta plus de sa trahison.
+
+Aussitôt l'impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher
+contre lui trois corps d'armée (427); mais Boniface les repoussa sans
+peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler toutes les garnisons
+de l'intérieur et les Berbères en avaient profité pour se lancer dans la
+révolte. L'année suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle armée
+qui ne tarda pas à s'emparer de Karthage. La situation devenait critique
+pour Boniface; attaqué par les forces de sa souveraine, menacé sur ses
+derrières par les indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait
+avoir pour l'Afrique les plus graves conséquences. Il s'adressa au roi
+des Vandales et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui
+cédait les trois Maurétanies, jusqu'à l'Amsaga, à la condition qu'il
+conserverait pour lui la souveraineté du reste de l'Afrique[230].
+
+[Note 229: Selon M. Creuly (_Annuaire de la Soc. arch. de
+Constantine_, 1858-59, pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface,
+nommée Pélagie, aurait été bien plus probablement une dame romaine ayant
+des propriétés en Afrique.]
+
+[Note 230: Procope, _Bell. Vand._, 1. I, ch. III, Lebeau, _Hist.
+du Bas-Empire_, t. IV, p. 24. Marcus, _Hist. des Vandales_, p. 143.
+Dureau de la Malle, _Recherches_, etc., p. 36.]
+
+LES VANDALES ENVAHISSENT L'AFRIQUE.--Les Vandales, après avoir été
+écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la Galice
+(416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis, reconquis
+l'Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance sur
+l'Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des Goths (422). Au
+moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène, ils n'avaient pas
+tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu jeter des regards
+sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui
+explique la facilité avec laquelle la proposition de Boniface avait été
+acceptée.
+
+Dans le mois de mai 429[231], les Vandales avec leurs alliés Alains,
+Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille
+personnes, dont cinquante mille combattants[232], traversèrent le
+détroit et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses
+vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser
+d'eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage.
+
+[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429.
+Nous adoptons celle de l'_Art de vérifier les dates_, t. I, p. 403.]
+
+[Note 232: Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V.
+Victor de Vite, _Hist. pers. Vand._, p. 3, et Procope, l. I, ch. V.]
+
+Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est,
+s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage.
+Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait
+d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère Gunderic, souverain
+légitime. Les Vandales étaient ariens et grands ennemis des orthodoxes.
+Les Donatistes les accueillirent comme des libérateurs et facilitèrent
+leur marche. Il est très probable que les Maures, s'ils ne s'allièrent
+pas à eux, s'avancèrent à leur suite pour profiter de leurs conquêtes.
+
+Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface
+avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs.
+Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses
+efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de médiateur
+entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesuré les
+conséquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en
+Afrique, essaya d'obtenir la rupture du traité conclu avec eux et leur
+rentrée en Espagne; mais il était trop tard, car il est souvent plus
+facile de déchaîner certaines calamités que de les arrêter. Encouragés
+par leurs succès et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population,
+les Vandales repoussèrent dédaigneusement ses propositions, et, pour
+braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.
+
+LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.--Le comte d'Afrique ayant marché
+à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en
+avant de Calama[233]; mais il fut entièrement défait et se vit contraint
+de chercher un refuge derrière les murailles d'Hippône[234]. Les
+Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employé une partie de leurs
+forces pour investir cette ville, lancèrent le reste dans le cœur de la
+Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang. Guidés sans doute par les
+Donatistes, ils s'acharnèrent particulièrement à détruire les églises
+des orthodoxes. Constantine résista à leurs efforts[235]. Le siège
+d'Hippône durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour
+démoraliser les assiégés et leur rendre le séjour de la ville
+intolérable, amassaient les cadavres dans les fossés et au pied des murs
+et mettaient à mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils
+laissaient se décomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu
+fuir, avait préféré rester dans son évêché et soutenir l'honneur de
+cette église d'Afrique pour laquelle il avait tant lutté. Mais il ne put
+résister aux souffrances et à la fatigue du siège et mourut le 28 août
+430.
+
+[Note 233: Guelma].
+
+[Note 234: Bône].
+
+[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv.
+Yanoski, _Hist. de la domination vandale en Afrique_, p. 12.]
+
+Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar, général de
+l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à Hippône. Boniface
+crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui
+avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra bataille dans les
+plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar
+se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et Hippône
+ne fut plus en état de résister. Les Vandales mirent cette ville au
+pillage et l'incendièrent.
+
+Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter
+devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita les
+récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également
+responsables de la perte de l'Afrique.
+
+FONDATION DE L'EMPIRE VANDALE.--Ainsi la Numidie et les Maurétanies
+restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorbé par d'autres
+guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir ces provinces;
+il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il était
+préférable de traiter avec Genséric et lui envoya un négociateur du nom
+de Trigétius. Le 11 février 435, un traité de paix fut signé entre eux à
+Hippône. Bien que les conditions particulières de cet acte ne soient pas
+connues, on sait que Genséric consentit à payer un tribut annuel à
+l'empereur, lui livra son fils Hunéric en otage, et s'engagea par
+serment à ne pas franchir la limite orientale de la contrée qu'il
+occupait en Afrique[236].
+
+[Note 236: Fournel, _Berbers_, p. 79.]
+
+C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord de
+grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent tellement
+touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut
+employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. Il avait, du
+reste, à assurer sa propre sécurité menacée par les partisans de son
+frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de
+celui-ci qu'il détenait dans une étroite captivité et réduisit à néant
+les derniers adhérents de son frère. Il s'était depuis longtemps déclaré
+le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent
+cruellement persécutés. En 137, les évêques catholiques avaient été
+sommés par lui de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent
+furent poursuivis et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de
+s'assurer le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il
+leur abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que
+les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.
+
+En même temps, Genséric suivait avec attention les événements d'Europe,
+car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les Huns, avec
+Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et au nord, les
+Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439, le roi vandale,
+profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les Gaules par la guerre
+contre les Vizigoths, marcha inopinément sur Karthage et se rendit
+facilement maître de cette belle cité, alors métropole de l'Afrique (19
+oct.). Les Vandales y trouvèrent de grandes richesses, notamment dans
+les églises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus
+ayant été arrêté avec un certain nombre de prêtres, on les accabla de
+mauvais traitements, puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les
+plaça sur des vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des
+flots. Ils échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage
+de Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi
+cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près de six
+siècles.
+
+Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, donna tous
+ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les corsaires
+vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent même l'audace
+jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé chez lui, Valentinien
+envoya des troupes pour garder les côtes, autorisa les habitants à
+s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire
+sur les Vandales. En 442, l'empereur Théodose envoya à son secours une
+flotte; mais les navires furent rappelés avant d'avoir pu combattre, par
+suite d'une invasion des Huns.
+
+NOUVEAU TRAITÉ DE GENSÉRIC AVEC L'EMPIRE.--ORGANISATION DE L'AFRIQUE
+VANDALE.--Valentinien, dans l'espoir de préserver son trône, se décida à
+traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il céda à Genséric la
+Byzacène jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la
+limite passant à l'ouest de _Theveste_, _Sicca-Veneria_ et
+_Vacca_[237]. De son côté, le roi abandonna à l'empereur le reste de la
+Numidie et les Maurétanies. Le traité fut signé à Karthage en 442[238].
+Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux
+colonisé et le moins dévasté, et ils rendaient aux Romains des pays
+ruinés, livrés à eux-mêmes, et où ils n'avaient plus aucune action. En
+445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux
+habitants de la Numidie et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs
+impôts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique.
+Quelque temps après, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des
+emplois aux fonctionnaires destitués par les Vandales.
+
+[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.]
+
+[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p.
+17.]
+
+Genséric divisa son empire en cinq provinces: la _Byzacène_, la
+_Numidie_, l'_Abaritane_ (territoire situé sur le haut Bagrada, à l'est
+de Tebessa), la _Gétulie_, comprenant le Djerid et les pays méridionaux,
+et la _Zeugitane_ ou _Consulaire_. Il fit raser les fortifications de
+toutes les villes, à l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide
+des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea les
+terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et
+des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribués à ses deux
+fils Hunéric et Genson[239]. Le deuxième, se composant particulièrement
+des terres de la Byzacène et de la Zeugitane, fut donné aux soldats, en
+leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisième lot,
+le rebut, fut laissé aux colons.» De sévères persécutions contre les
+catholiques achevèrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cités
+et de colonies latines.
+
+En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la course, et les
+indigènes y prirent une part active. Le butin était partagé entre le
+prince et les corsaires[240] absolument comme nous le verrons plus tard
+sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance,
+quelquefois troublées il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et
+autres barbares, qu'il s'efforçait d'exciter contre l'empire.
+
+[Note 239: Poulle, _Maurétanie_, p. 146, 147.]
+
+[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.]
+
+=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric=.--Genséric se
+préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares,
+et l'occasion n'allait pas tarder à se présenter, pour lui, d'exercer
+ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II mourut et fut
+remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre 450), Placidie
+cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé de sa tutelle, prenait
+en main un pouvoir pour lequel il avait été si mal préparé par son
+éducation. Après avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte
+de rage, Aétius son dernier soutien (454); mais peu après il fut à son
+tour massacré par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à
+venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien,
+s'était donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit
+Eudoxie, veuve de l'empereur, à devenir son épouse[241].
+
+Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment
+attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps
+l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir équipé de
+nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée dans laquelle les
+Berbères avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime
+se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré par ses troupes et par le
+peuple (12 juin 455).
+
+Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien qu'il n'eût
+éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura livrée pendant
+quatorze jours à la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit
+charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enlevées aux monuments
+publics et aux habitations privées, et un grand nombre de prisonniers,
+membres des principales familles, qui furent réduits à l'état
+d'esclaves. Le tout fut amené à Karthage et partagé entre le prince et
+les soldats. Genséric eut notamment pour sa part le trésor de Jérusalem
+qui avait été rapporté de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage
+Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage à son
+fils Hunéric[242].
+
+[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.]
+
+[Note 242: _Ibid._, 1. I, ch. V.]
+
+SUITE DES GUERRES DES VANDALES.--La conquête de Rome avait non seulement
+donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la
+souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer à cette
+occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie,
+après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il compléta l'organisation
+de son empire et s'appliqua à entretenir chez ses sujets le goût des
+courses sur mer, qui avaient ce double résultat de tenir les guerriers
+en haleine et de remplir le trésor. Les rivages baignés par la
+Méditerranée furent alors en butte aux incursions continuelles des
+corsaires vandales. Malte et les petites îles voisines du littoral
+africain durent reconnaître leur autorité; ils occupèrent même une
+partie de la Corse. Mais Récimer, général de l'empire d'Occident, ayant,
+été chargé de purger la Méditerranée de ces corsaires, fit subir aux
+Vandales de sérieuses défaites navales et les expulsa de la Corse.
+
+En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un homme
+actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en apercevoir,
+car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé de sérieux
+échecs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet,
+il réunit à Carthagène une flotte de trois cents galères et dirigea sur
+cette ville une armée considérable destinée à l'expédition (458).
+
+A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain essayé, par
+des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour
+retarder ou rendre impossible la marche de l'armée romaine, il donna
+l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations étaient bien
+inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux
+chef des Vandales. Des divisions habilement fomentées par ses émissaires
+dans le camp romain, amenèrent les auxiliaires Goths à lui livrer la
+flotte qui fut entièrement détruite. Majorien se vit forcé d'ajourner
+ses projets; mais en 462 il périt assassiné et, dès lors, Genséric put
+recommencer ses courses.
+
+Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa même
+l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. Pour venger
+cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait encore comme
+suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une armée contre les
+Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le
+commandement de Basiliscus.
+
+L'armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque,
+tomba à l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur
+Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé les Vandales de
+Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de Karthage. La situation
+de Genseric devenait critique, mais son esprit était assez fertile en
+intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas:
+profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi
+eux la défiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint à
+annuler leurs efforts, et, les ayant attaqués en détail, à les mettre en
+déroute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis
+qu'Héraclius gagnait par terre l'Egypte[243] (470).
+
+[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.]
+
+APOGÉE DE LA PUISSANCE DE GENSÉRIC; SA MORT.--Ainsi, tous les efforts
+tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre résultat
+que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, plus
+audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires dans la
+Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié avec les
+Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient, ce qui
+forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois d'août 476, il
+eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba
+avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, recueillit son
+héritage.
+
+Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à ses
+enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres et de
+combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec Zenon,
+empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi des Hérules une
+partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui servir un tribut
+annuel. Ces souverains consacraient les succès de Genséric en lui
+reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des îles de la
+Méditerranée occidentale (476).
+
+Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric
+mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui n'avait été
+qu'une suite non interrompue de succès. Ce prince est une des grandes
+figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la
+nature de son génie, on ne peut en méconnaître, la puissance. Si nous
+nous en rapportons au portrait qui nous a été laissé de lui par
+Jornandès[244], «Giseric était de taille moyenne, et une chute de cheval
+l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, méprisant
+le luxe, colère à en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art
+et de prévoyance pour solliciter les peuples, il était infatigable à
+semer les germes de division». Les historiens catholiques se sont plu à
+entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain
+qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des
+mœurs de l'époque, il ne paraît pas que l'Afrique eût été malheureuse
+sous son autorité. Après l'anarchie des périodes précédentes, c'était
+presque le repos.
+
+Les conséquences de la conquête vandale furent considérables pour la
+colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva pas; mais
+sa ruine profita immédiatement à la population indigène; elle fit un pas
+énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si une main comme
+celle de Genséric était capable de contenir les Berbères en les
+maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir qu'au premier
+acte de faiblesse ils se présenteraient en maîtres[245].
+
+[Note 244: _Histoire des Goths_, ch. XXXIII.]
+
+[Note 245: Fournel, _Berbers_, p. 86.]
+
+RÈGNE DE HUNÉRIC.--PERSÉCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.--La succession du
+roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce prince n'avait aucune des
+qualités qui distinguaient son père, et l'on n'allait pas tarder à s'en
+apercevoir. A peine était-il monté sur le trône que des difficultés
+s'élevèrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses
+réclamations dont Genséric avait toujours su ajourner l'examen. Hunéric
+céda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des
+affaires religieuses et surtout de l'intérêt de l'arianisme.
+
+Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées par son
+père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles les Ariens
+étaient en butte dans d'autres contrées l'irritèrent profondément et lui
+servirent de prétexte pour se lancer dans la voie opposée. Il prescrivit
+des mesures d'une cruauté jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans
+la foi catholique fut mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de
+la plus noble naissance ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les
+suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout
+le corps au fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations
+horribles et conduits ensuite au bûcher[246]. En 483, des évêques,
+prêtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent
+soixante-seize furent réunis à Sicca[247] et de là conduits au désert,
+dans le pays des Maures, c'est-à-dire au trépas.
+
+[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.]
+
+[Note 247: Le Kef.]
+
+RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Le résultat d'une telle politique fut une
+insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, de
+la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes de l'Aourès et
+des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au Djebel-Amour, les
+indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. Ce fut une suite
+ininterrompue de courses et de razias. Après quelques tentatives pour
+s'opposer à ce mouvement, Hunéric se convainquit de son impuissance.
+Tout le massif de l'Aourès échappa dès lors à l'autorité vandale, et les
+tribus indépendantes se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au
+Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions
+littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de
+l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les
+indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il
+ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés
+pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.
+
+CRUAUTÉS DE HUNÉRIC.--Mais Hunéric se préoccupait peu de faire respecter
+les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions
+sanguinaires l'absorbait uniquement et, après avoir persécuté les
+catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric avait
+institué comme règle pour la succession au trône vandale, que le pouvoir
+appartiendrait toujours à l'homme le plus âgé de la famille, au décès du
+prince régnant, même au détriment de ses fils. Soit pour modifier les
+effets de cette clause, soit par crainte des compétitions, Hunéric
+s'attacha à diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le
+fils aîné de son frère Théodoric, accusés d'un crime imaginaire, furent
+décapités par son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric
+furent livrés aux bêtes. Ce n'était pas assez; Théodoric, lui-même,
+Genzon, autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et
+maltraités avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince
+étaient traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait
+envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un
+caprice, il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien
+de Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d'humanité
+fut, par son ordre, brûlé en présence de la population[248].
+
+[Note 248: Yanoski, _Vandales_, p. 34.]
+
+CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNÉRIC.--Zenon, empereur d'Orient, ayant
+adressé à Hunéric des représentations au sujet des souffrances de la
+religion catholique, le roi convoqua, en 584, à Karthage, un concile où
+tous les évêques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent
+appelés. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme
+les Ariens étaient en majorité, les catholiques furent condamnés.
+Hunéric, s'appuyant sur cette décision, rendit alors un édit longuement
+motivé, où la main des prêtres se reconnaît, car il contient comme
+préambule une longue controverse sur des questions de dogme et la
+condamnation officielle du principe de la consubstantialité du Père, du
+Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures
+de coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus
+grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres
+ariens.
+
+Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis huit
+années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains catholiques
+prétendent qu'il mourut rongé par les vers.
+
+RÈGNE DE GONDAMOND.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succéda à
+son oncle Hunéric, en vertu des règles posées par Genséric. Il se trouva
+aussitôt aux prises avec les révoltes des Berbères et ne put empêcher
+les indigènes de recouvrer entièrement leur indépendance sur toute la
+ligne des frontières du Sud et de l'Ouest. Les Gétules s'avancèrent même
+jusqu'auprès de Kapça[249].
+
+[Note 249: Gafsa.]
+
+Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions contre les
+catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et finit, vers 487, par
+les laisser entièrement libres. Les orthodoxes rentrèrent d'exil et
+reprirent peu à peu possession de leurs biens et de leurs églises. La
+lutte contre les Berbères absorbait presque tout son temps et ses
+forces; aussi, pour être tranquille du côté de l'Europe, se décida-t-il
+à conclure avec Théodoric, souverain de l'Italie, un traité par lequel
+il lui abandonna le reste de la Sicile.
+
+Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrière.
+
+RÈGNE DE TRASAMOND.--Après la mort de Gondamond, son frère Trasamond
+hérita de la royauté vandale. Ce prince continua l'œuvre d'apaisement
+commencée par son prédécesseur, et, bien qu'il fût ennemi du
+catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs de cette religion par
+la violence, et se borna à chercher à les en détacher en offrant des
+avantages matériels à ceux qui étaient disposés à entrer dans le giron
+de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit
+pas la réorganisation de l'église orthodoxe et il exila en Sardaigne des
+évêques qui s'étaient permis de faire des nominations.
+
+Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens qui
+unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs bonnes
+relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, propre sœur de
+Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de prêter son appui à Gesalic.
+
+Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: ce
+n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis de la
+domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la
+situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène de cette
+contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des Berbères et attaquait
+incessamment la frontière méridionale de la Byzacène.
+
+Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé en grande
+partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais
+Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous verrons les tribus
+arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il
+donna la forme d'un demi-cercle, d'une décuple rangée de chameaux et fit
+placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros
+de ses guerriers et ses bagages étaient abrités au milieu de cette
+forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils
+ne surent où frapper, et leurs chevaux, effrayés par l'odeur des
+chameaux, portèrent le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce
+temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon,
+sortant de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis.
+De toute l'armée vandale, il ne rentra à Karthage que quelques fuyards
+isolés[250].
+
+En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il
+recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance envers les
+catholiques.
+
+[Note 250: Procope, l. I, ch. IX.]
+
+RÈGNE DE HILDÉRIC.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond. Son
+premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de
+s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua,
+en 524, à Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les précédents,
+il fui impossible aux évêques d'arriver à une entente, et la controverse
+à laquelle ils se livrèrent démontra une fois de plus l'impossibilité
+d'une réconciliation.
+
+Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec l'appui des
+Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter une révolte
+qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis qu'elle cherchait, avec ses
+adhérents, un refuge chez les Maures, elle fut jetée en prison; les
+Goths furent exécutés, et elle-même périt quelque temps après de la main
+du bourreau. Il en résulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie;
+mais ceux-ci étaient trop occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les
+craindre.
+
+Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel
+il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de monter sur
+le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui
+hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle, il voulut que ses
+propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.
+
+RÉVOLTES DES BERBÈRES. USURPATION DE GÉLIMER.--Hildéric, doué d'un
+caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait d'une manière
+absolue la direction des affaires militaires à son général Oamer, appelé
+l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène s'étant mis en état de
+révolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut défait en bataille rangée
+par ces Berbères commandés par leur chef Antallas. Toute la Byzacène
+recouvra son indépendance, et les villes du nord, menacées par les
+rebelles, durent improviser des retranchements pour résister à leurs
+attaques imminentes.
+
+Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement général, déjà
+provoqué par la protection accordée aux catholiques, par la rupture avec
+les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait à l'empire: Gélimer,
+petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se créer un
+parti. Chargé de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques
+avantages qui augmentèrent son ascendant sur l'armée. Il saisit cette
+occasion pour faire proclamer par les soldats la déchéance d'Hildéric et
+obtenir la royauté à sa place. Ayant marché sur Karthage, il s'en
+empara. Hildéric fut jeté en prison (531).
+
+Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa guerre
+contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours
+à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade à
+Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le trône au prince
+captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés fut de rendre plus
+dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte de bravade, Gélimer
+fit crever les yeux à Oamer.
+
+L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle il
+l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en Orient, à sa
+cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire.
+Gélimer lui répondit dans des termes hautains que Procope nous a
+transmis: «Je ne dois point ma royauté à la violence... Hildéric
+complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales
+qui l'a renversé. Le trône était vacant; je m'y suis assis en vertu de
+mon âge et de la loi de succession.» Après cette déclaration, il
+ajoutait comme réponse aux menaces: «Un prince agit sagement lorsque,
+livré tout entier à l'administration de son royaume, il ne porte pas ses
+regards au dehors et ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des
+autres états. Si tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la
+force à la force...».
+
+Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de la
+royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux maîtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+PÉRIODE BYZANTINE
+531-642
+
+
+Justinien prépare l'expédition d'Afrique.--Départ de l'expédition.
+Bélisaire débarque à Caput-Vada.--Première phase de la
+campagne.--Défaite des Vandales conduits par Ammatas et
+Gibamond.--Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.--Bélisaire à
+Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur
+Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Gélimer.--Conquêtes de
+Bélisaire.--Gélimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales
+d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; état des
+Berbères.--Luttes de Salomon contre les Berbères.--Révolte de
+Stozas.--Expéditions de Salomon.--Révolte des Levathes; mort de
+Salomon.--Période d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il
+rétablit la paix.--État de l'Afrique au milieu du VIe siècle.--L'Afrique
+pendant la deuxième moitié du VIe siècle.--Derniers jours de la
+domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales.
+
+
+JUSTINIEN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'AFRIQUE.--Seul héritier de l'empire
+romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rétablir dans son
+intégrité et d'arracher aux barbares leurs conquêtes de l'Occident.
+C'est pourquoi l'hommage d'Hildéric avait été accueilli à la cour de
+Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume vandale, en
+livrant à l'empereur la belle et fertile Afrique, était aussi une
+première étape vers la reconstitution de l'empire. La nouvelle de
+l'usurpation de Gélimer, arrivant sur ces entrefaites, émut Justinien
+«comme si on lui avait arraché une de ses provinces»[251]. Renonçant à
+poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait contre les Perses
+depuis cinq ans, il leur acheta la paix moyennant un tribut évalué à
+onze millions de francs, et s'appliqua à préparer l'expédition d'Afrique
+malgré l'opposition qu'il rencontra chez ses ministres, effrayés de la
+grandeur de l'entreprise. On dit même qu'il fut un instant sur le point
+d'y renoncer et que c'est la prédiction d'un évêque d'Orient, saint
+Sabas, lui promettant le succès, qui le décida à réaliser son projet. Il
+apprit alors qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de
+Tripoli et lui offrait d'entreprendre pour lui des conquêtes, s'il
+recevait l'appui de quelques troupes. En même temps un certain Godas,
+chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, se mettait en
+état de révolte et offrait aussi son concours à l'empire.
+
+[Note 251: Yanoski, _Vandales_, p. 41.]
+
+Tous ces symptômes indiquaient que le moment d'agir était arrivé.
+Justinien le comprit et organisa immédiatement l'expédition dont le
+commandement fut confié à Bélisaire, habile général, jouissant d'une
+grande autorité sur les troupes et d'une réelle influence à la cour par
+sa femme Antonina, amie de l'impératrice. Des soldats réguliers, des
+volontaires de divers pays, et même des barbares, Hérules et Huns,
+accoururent avec enthousiasme au camp du général, où bientôt une
+quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvèrent
+réunis. On s'arrêta à ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite
+armée solide et bien dirigée était préférable à un grand rassemblement
+sans cohésion. Les officiers furent choisis avec soin par le général,
+parmi eux se trouvaient Jean l'Arménien, préfet du prétoire, et Salomon,
+dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres
+officiers étaient originaires de la Thrace. Le patrice Archelaüs fut
+adjoint à l'expédition comme questeur ou trésorier. Cinq cents vaisseaux
+de toute grandeur furent rassemblés pour le transport de l'expédition;
+vingt mille marins les montaient.
+
+DÉPART DE L'EXPÉDITION. BÉLISAIRE DÉBARQUE À CAPUT-VADA.--En 533, «vers
+le solstice d'été»[252], on donna l'ordre de l'embarquement et ce fut
+l'occasion d'une imposante cérémonie à laquelle présida l'empereur.
+L'archevêque Epiphanius, en présence du peuple et de l'armée bénit le
+vaisseau où s'embarqua Bélisaire, accompagné de sa femme et de Procope,
+son secrétaire, qui nous a retracé l'histoire si complète de cette
+expédition. L'immense flotte se mit en route et voyagea lentement,
+troublée quelquefois dans sa marche par la tempête, et faisant souvent
+escale dans les ports situés sur son chemin, pour se remettre de ces
+secousses, ou se ravitailler. Bélisaire montra dans ce voyage autant
+d'habileté que de fermeté; comme tous les hommes de guerre, il savait
+qu'il n'y a pas d'armée sans discipline et réprimait avec la dernière
+rigueur toute infraction aux règles, sans s'arrêter aux murmures ou aux
+menaces des auxiliaires.
+
+[Note 252: Procope, _Bell. Vand._, lib. I, cap. XII.]
+
+Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, où l'armée, qui
+souffrait cruellement de la mauvaise qualité des vivres et de l'eau, put
+se refaire. Bélisaire manquait de nouvelles sur la situation et les
+dispositions des Vandales et était fort incertain sur le choix du point
+de débarquement. Il chargea Procope de se rendre à Syracuse pour tâcher
+d'obtenir des renseignements et en même temps passer un marché avec les
+Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'armée. L'envoyé
+fut assez heureux pour apprendre d'une manière sûre que les Vandales, ne
+s'attendant nullement à une attaque de l'empire, avaient envoyé presque
+toutes leurs forces en Sardaigne à l'effet de réduire Godas. Quant à
+Gélimer, il s'était retiré à Hermione, ville de la Byzacène, et ne
+songeait nullement à défendre Karthage.
+
+Ainsi renseigné, Bélisaire donna l'ordre de mettre à la voile en se
+dirigeant à l'ouest de Malte. Parvenue à la hauteur de cette île, la
+flotte fut poussée par le vent vers la côte d'Afrique, en face du sommet
+du golfe de Gabès; elle était partie depuis trois mois. Avant de
+procéder au débarquement, le général en chef fit mettre en panne et
+convoqua un conseil de guerre des principaux officiers à son bord.
+Archélaüs, effrayé de l'éloignement de la localité et du manque de ports
+pour abriter les navires, voulait que l'on remît à la voile et qu'on
+allât directement à Karthage. Mais Bélisaire n'était pas de cet avis; il
+redoutait la rencontre de la flotte vandale, et craignait que son armée
+ne perdît ses avantages dans un combat naval. Son opinion ayant prévalu,
+il ordonna aussitôt le débarquement, qui s'opéra sans encombre au lieu
+dit Caput-Vada[253]. Des soldats furent laissés à la garde des navires
+qui furent en outre disposés dans un ordre permettant la résistance à
+une attaque de l'ennemi. A terre, le général s'attacha à couvrir son
+camp de retranchements et à se garder soigneusement par des
+avant-postes; toute tentative de pillage ou de maraudage fut sévèrement
+réprimée. Cette prudence, cette observation constante des règles de la
+guerre, allaient assurer le succès de l'expédition.
+
+[Note 253: Actuellement Capoudia.]
+
+PREMIÈRE PHASE DE LA CAMPAGNE.--Cependant Gélimer, toujours à Hermione,
+ignorait encore le danger qui le menaçait. Les nouvelles données par
+Procope étaient exactes. Après la double perte de la Tripolitaine et de
+la Sardaigne, le prince vandale, remettant à plus tard le soin de faire
+rentrer sous son autorité la province orientale, réunit cinq mille
+soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frère
+Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt
+vaisseaux les conduisit dans cette île, et aussitôt les opérations
+commencèrent contre Godas.
+
+Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expédition de
+Sicile, lorsqu'il apprit enfin le débarquement de l'armée byzantine en
+Afrique, et sa marche sur ses derrières. Bélisaire, en effet, après
+s'être emparé sans coup férir de la petite place de Sylectum[254] avait
+marché, dans un bel ordre, vers le nord, accompagné au large par la
+flotte, et avait pris successivement possession de Leptis parva et
+d'Hadrumète[255], accueilli comme un libérateur par les populations. Il
+paraît même que les Berbères de la Numidie et de la Maurétanie lui
+envoyèrent des députations, offrant leur soumission à l'empereur et
+donnant comme otages les enfants de leurs chefs. En même temps, le
+général byzantin adressait aux principales familles vandales un
+manifeste de Justinien protestant qu'il ne faisait pas la guerre à leur
+nation, mais qu'il combattait seulement l'usurpateur Gélimer.
+
+[Note 254: Selecta, au nord du golfe de Gabès.]
+
+[Note 255: Lemta et Souça.]
+
+Bientôt l'on apprit que l'armée envahissante n'était plus qu'à quatre
+journées de Karthage. Gélimer écrivit à son frère Ammatas, resté dans
+cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre à mort Hildéric et ses
+partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer était
+mort. Hildéric fut massacré avec tous les gens soupçonnés d'être ses
+amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les
+gorges de Décimum, à une quinzaine de kilomètres de cette ville.
+Gélimer, qui opérait sur son flanc avec une autre armée, devait tenter
+de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour
+mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs à la tête de deux
+mille Vandales. Ce plan était assez bien combiné et aurait pu avoir des
+suites fâcheuses pour l'armée de Bélisaire, si l'on avait su le
+réaliser.
+
+DÉFAITES DES VANDALES CONDUITS PAR AMMATAS ET GIBAMUND.--Ammatas avait
+donné à ses troupes l'ordre du départ, mais, comme il était d'un
+caractère ardent et téméraire, il se porta à l'avant-garde et hâta la
+marche de la tête de colonne, sans s'inquiéter s'il était suivi par le
+reste de l'armée. Il arriva vers midi à Décimum, à la tête de peu de
+monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commandée par Jean
+l'Arménien. Aussitôt, on en vint aux mains: malgré le courage d'Ammatas,
+qui combattit comme un lion et tomba percé de coups, les Vandales ne
+tardèrent pas à tourner le dos. Jean les poursuivit l'épée dans les
+reins et rencontra bientôt le reste des soldats, qui arrivaient par
+groupes isolés. Il en fit un grand carnage et s'avança jusqu'aux portes
+de Karthage.
+
+Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour
+attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui
+avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoyé en
+reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales
+sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent
+bientôt en déroute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de
+bataille.
+
+SUCCÈS DE BÉLISAIRE. IL ARRIVE À KARTHAGE.--Bélisaire, ignorant le
+double succès de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrêta en
+arrière de Décimum et plaça son camp dans une position avantageuse où il
+se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses
+impedimenta et sa femme Antonina, il se mit à la tête d'une forte
+colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Décimum. Les
+cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde
+et les informations qu'il prit sur place confirmèrent cette présomption,
+mais il ne put avoir aucune nouvelle précise de Jean l'Arménien.
+
+Au même moment Gélimer débouchait dans la plaine où il espérait
+retrouver son frère. Il était à la tête d'un corps nombreux de
+cavalerie. Ayant rencontré les coureurs de Bélisaire, disséminés par
+petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en déroute. Puis,
+parvenu à Décimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la défaite de
+son frère et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui
+se passait à Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de compléter
+son succès en écrasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui
+et qui étaient démoralisés par leur premier échec.
+
+Tandis que Gélimer s'occupait des funérailles de son frère, le général
+byzantin, voyant le grand danger auquel il était exposé, ralliait ses
+fuyards, relevait leur courage en leur annonçant les succès déjà
+remportés sur lesquels il était enfin renseigné, et, tentant un effort
+désespéré, les entraînait dans une charge furieuse contre les Vandales.
+Gélimer, surpris par cette attaque imprévue, n'eut pas le temps de
+former ses lignes et vit bientôt toute son armée en déroute. Il alla se
+réfugier à Bulla. Le lendemain, toute l'armée byzantine campa à Décimum,
+y compris l'avant-garde et le corps des Huns. Le manque de décision de
+Gélimer avait consommé sa perte au moment où il tenait la victoire[256].
+Bélisaire marcha aussitôt sur Karthage.
+
+[Note 256: M. Marcus (_Hist. des Vandales_, p. 378), cherche à
+excuser Gélimer de la grande faute par lui commise en laissant à
+Bélisaire le temps de rallier ses fuyards, au lieu de l'écraser et de
+rentrer ensuite à Karthage. Il estime que le roi vandale était trop peu
+sûr de la population de cette ville pour venir ainsi se mettre à sa
+discrétion; et cependant il était certain qu'en l'abandonnant, il la
+livrait à ses ennemis.]
+
+Bélisaire à Karthage.--L'arrivée des fuyards de Décimum avait apporté à
+Karthage la nouvelle des succès de l'armée d'Orient. Aussitôt le vieux
+parti romain avait relevé la tête et, aidé des ennemis de Gélimer,
+s'était emparé du pouvoir en forçant à la fuite les adhérents de
+l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de
+Mercure, parut au large. Le questeur Archélaüs, ignorant les succès du
+général et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage,
+fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau,
+commandé par Calonyme, s'écarta, au mépris des ordres donnés, du gros de
+la flotte, et alla se présenter devant le Mandracium, premier port de
+Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pénétré mit ses
+hommes à terre et employa toute la nuit au pillage des marchands,
+étrangers pour la plupart, établis aux alentours du port.
+
+Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de sa flotte, entra dans
+Karthage sans rencontrer de résistance et, ayant traversé la ville,
+monta sur la colline de Byrsa où se trouvait le palais royal. «Comme
+représentant de Justinien, il s'assit sur le trône de Gélimer[257]» et
+prononça sa déchéance. Fidèle au principe suivi dans cette remarquable
+campagne, Bélisaire veilla avec le plus grand soin à ce qu'aucun pillage
+ne fût commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait été
+pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de
+Vandales avaient cherché un refuge dans les églises. Le général leur
+permit de sortir sans être inquiétés; puis il s'appliqua à relever les
+fortifications de Karthage, qui étaient fort délabrées et à mettre cette
+ville en état de défense.
+
+[Note 257: Yanoski, _Vandales_, p. 56.]
+
+Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y eût lieu de
+craindre le retour de Tzazon avec l'armée de Sardaigne, on pouvait, dès
+lors, considérer le succès de l'expédition comme assuré. La province
+d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait
+refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le
+nom. Les églises catholiques que les Ariens occupaient rentrèrent
+aussitôt en la possession des orthodoxes, qui célébrèrent avec éclat les
+victoires de Bélisaire «si manifestement secondé par la protection
+divine.» Les chefs indigènes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord
+envoyé leur hommage au représentant de l'empereur, s'étaient ensuite
+tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Après l'entrée
+de Bélisaire à Karthage, ils ouvrirent auprès de lui de nouvelles
+négociations, à l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le général
+accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: «une
+baguette d'argent doré, un bonnet d'argent en forme de couronne, un
+manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite, une
+tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, et des
+chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements de
+grosses sommes d'argent[258].»
+
+[Note 258: Yanoski, _Vandales_, p. 62.]
+
+RETOUR DES VANDALES DE SARDAIGNE. GÉLIMER MARCHE SUR
+KARTHAGE.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il
+continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait
+les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de Karthage;
+il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat grec qui lui
+serait apportée.
+
+En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante,
+dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus en Afrique
+et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses cinq mille
+guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en Sardaigne, vaincu
+et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité vandale. Il avait
+bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tenté une expédition en
+Afrique, mais il était persuadé que cette attaque avait été facilement
+repoussée. Aussi avait-il envoyé à Karthage même, au «roi des Vandales
+et des Alains», un député chargé de rendre compte de ses victoires, et
+c'est Bélisaire qui avait reçu sa lettre!
+
+Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux événements qui
+avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher à ses soldats,
+Tzazon fit embarquer aussitôt son armée et vint prendre terre sur un
+point de la côte «où se rencontrent les frontières de la Numidie et de
+la Maurétanie[259]», puis il se porta rapidement sur Bulla, où les deux
+frères opérèrent leur jonction.
+
+[Note 259: Sans doute entre Djidjeli et Collo.]
+
+Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables. Peu
+après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et
+opéra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer
+Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il chercha à fomenter
+des trahisons à Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les
+détacher de leurs alliés.
+
+Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas prendre
+aux feintes des Vandales. Il tâcha de ramener à lui les Huns, mais ne
+put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.
+
+BATAILLE DE TRICAMARA.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire se décida
+à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent en présence au lieu
+dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage, et prirent position,
+chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Bélisaire plaça au centre
+de son front Jean l'Arménien avec les cavaliers d'élite et le drapeau.
+Les Huns se tenaient à l'écart, afin de voir quelle tournure allait
+prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur
+côté, présentaient un front au centre duquel étaient le roi, Tzazon et
+les soldats d'élite. En arrière se tenait un corps de cavaliers maures
+dans les mêmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et
+toutes les richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales.
+
+Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean l'Arménien
+entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division: deux fois
+il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé le courage de ses
+troupes, il les ramena à l'assaut une troisième fois et on lutta de part
+et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment où, Tzazon ayant
+été tué, les Vandales commencèrent à faiblir. Bélisaire saisit avec
+habileté cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se
+replièrent en désordre; ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour
+et déterminèrent la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son
+camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain.
+
+Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée, Bélisaire
+donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer occupant une
+position fortifiée et ayant encore un grand nombre d'adhérents était en
+état de résister. Mais les malheurs qu'il venait d'éprouver l'avaient
+complètement démoralisé, car son âme n'était pas de la trempe de celles
+dont l'énergie est doublée par les revers; à l'approche de l'ennemi, il
+abandonna lâchement ses adhérents et s'enfuit à cheval, comme un
+malfaiteur, suivi à peine de quelques serviteurs dévoués. Lorsque cette
+nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprécations
+et de cris de désespoir; les femmes, les enfants se répandirent en tous
+sens en pleurant, et bientôt chacun chercha son salut dans la fuite,
+sans s'occuper de son voisin.
+
+L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du camp et
+fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portèrent aux
+plus grands excès que Bélisaire ne put absolument empêcher (15 décembre
+533). Le camp vandale renfermait un butin considérable: c'était le
+produit de cinquante années de pillage. L'armée victorieuse resta
+débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le général put
+commencer à rallier ses soldats. Si un homme courageux, réunissant les
+Vandales, avait tenté un retour offensif, c'en était fait de l'armée de
+l'empire.
+
+FUITE DE GÉLIMER.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer l'effervescence
+de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et
+empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles.
+
+Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux cents
+cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il suivit ses
+traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement imprévu
+permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis. Un officier grec du nom
+d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape, avait trouvé le loisir de
+s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flèche sur un oiseau;
+mais le projectile, mal dirigé, alla frapper à la tête Jean l'Arménien
+et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui
+aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent pour lui rendre les devoirs
+funéraires et firent porter la triste nouvelle au général en chef.
+Bélisaire arriva bientôt et témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs
+regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris,
+mais les cavaliers l'assurèrent que les dernières paroles de Jean
+avaient été pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à
+lui accorder sa grâce.
+
+CONQUÊTES DE BÉLISAIRE.--Le roi s'était réfugié dans le mont Pappua,
+montagne escarpée, située sur les confins de la Numidie et de la
+Maurétanie[260]. Il avait obtenu l'appui des indigènes de cette contrée
+qui lui avaient ouvert leur ville principale, nommée Midènos. Bélisaire
+renonça pour le moment à le poursuivre. Il marcha sur Hippône et
+s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et,
+pour échapper au trépas qu'ils redoutaient, s'étaient réfugiés dans les
+églises. Bélisaire les fit conduire à Karthage où ils furent réunis aux
+autres prisonniers. Au moment où les affaires semblaient prendre une
+mauvaise tournure pour lui, Gélimer avait envoyé à Hippône tous ses
+trésors, en les confiant à un serviteur fidèle du nom de Boniface.
+Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les
+vents contraires le rejetèrent à Hippone et tout ce qu'il portait devint
+la proie des Grecs.
+
+[Note 260: La situation du Pappua a donné lieu à de nombreuses
+controverses. La commission de l'Académie avait d'abord identifié cette
+montagne à l'Edough, près de Bône. Berbrugger (_Rev. afr._, vol. 6, p.
+475), puis M. Papier (_Recueil de la Soc. arch. de Constantine_,
+1879-80, pp. 83 et suiv.), ont démontré l'impossibilité de cette
+synonymie. Il est plus difficile de dire où était réellement le Pappua.
+M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais,
+en vérité, nous ne sommes pas là sur les confins de la Numidie et de la
+Maurétanie.]
+
+Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer des
+officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points importants
+sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des
+Baléares; enfin des secours furent envoyés à Pudentius qui, à Tripoli,
+était pressé par les indigènes en révolte. Une forte division alla, sous
+les ordres de Cyrille, reconquérir la Sardaigne. Enfin une autre
+expédition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la
+partie de cette île qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la
+repoussèrent et ne laissèrent pas entamer le domaine d'Atalaric.
+
+Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où s'était
+réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le
+réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa
+nation. Après avoir en vain essayé d'enlever Midènos de vive force, Fara
+dut se borner à entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui
+avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhérents
+fidèles, manquait de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des
+indigènes dans un pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir.
+Néanmoins, il résista durant trois mois à toutes les privations, et ce
+ne fut qu'à la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la
+condition que Bélisaire lui garantît la vie sauve.
+
+Cette proposition, transmise par Fara au général, fut accueillie avec
+empressement. Bélisaire dépêcha à Midènos des officiers chargés de lui
+donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Gélimer fut reçu à
+l'entrée de Karthage par son vainqueur (534). Peu après, Bélisaire
+s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-même son prisonnier à
+l'empereur. Son but était non seulement de recevoir des honneurs bien
+mérités, mais encore de se justifier des accusations que les envieux
+avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le
+commandement suprême à Salomon avec une partie de ses vétérans.
+
+Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique
+à l'empire, lui décerna le triomphe, honneur qui n'avait été donné à
+aucun général depuis cinq siècles. Gélimer, revêtu d'un manteau de
+pourpre, fut placé dans le cortège et dut, arrivé devant l'empereur, se
+dépouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son maître. Bélisaire
+reçut le titre de consul. Quant à Gélimer, on lui assigna un riche
+domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y
+finit tranquillement et obscurément sa vie.
+
+DISPARITION DES VANDALES D'AFRIQUE.--En moins de six mois l'Afrique
+avait cessé d'être vandale, ce qui prouve combien peu de racines cette
+occupation avait poussées dans le pays. Après la brillante conquête qui
+leur avait livré la Berbérie, les Vandales s'étaient concentrés dans le
+nord de l'Afrique propre et de là s'étaient lancés dans des courses
+aventureuses qui les avaient conduits en Italie et dans toutes les îles
+de la Méditerranée. Ainsi, malgré le partage des terres qu'ils avaient
+opéré, ils n'avaient pas fait, en réalité, de colonisation. Ils
+s'étaient prodigués dans des guerres qui n'avaient d'autre but que le
+pillage et, tandis qu'ils augmentaient leurs richesses et leur puissance
+d'un jour, ils diminuaient, en réalité, leur force comme nation. Aucune
+assimilation ne s'était faite entre eux et les colons romains; quant aux
+indigènes, ils continuaient à se reformer et l'on peut dire qu'il n'y
+avait plus rien de commun entre eux et les étrangers établis sur leur
+sol.
+
+Cela explique comment, après une occupation qui avait duré un siècle,
+l'élément vandale disparut subitement de l'Afrique. Un assez grand
+nombre de guerriers étaient morts dans la dernière guerre; d'autres
+avaient été emmenés comme prisonniers en Orient par Bélisaire et
+entrèrent au service de l'empire[261]. Or, les Vandales étaient
+essentiellement un peuple militaire et ainsi l'élément actif se trouva
+absorbé, car, nous le répétons, il s'était trop prodigué pour avoir
+augmenté en nombre, quoi qu'en aient dit certains auteurs. Quant au
+reste de la nation, une partie demeura en Afrique et se fondit bientôt
+dans la population coloniale ou s'unit aux Byzantins, tandis que les
+autres, émigrant isolément, allèrent chercher un asile ailleurs.
+
+[Note 261: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'empire romain_, ch.
+41.]
+
+Les Vandales d'Afrique ne laissèrent d'autre souvenir dans le pays que
+celui de leurs dévastations. Cela démontre une fois de plus combien est
+fragile une conquête qui ne se complète pas par une forte colonisation
+et se borne à une simple occupation, quelque solide qu'elle paraisse.
+
+ORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE. ÉTAT DES BERBÈRES.--Salomon[262],
+premier gouverneur de l'Afrique, avait reçu la lourde charge d'achever
+la conquête et d'organiser l'administration du pays. Par l'ordre de
+l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire, la Byzacène, la
+Tripolitaine, la Tingitane gouvernées par des consuls, et la Numidie, la
+Maurétanie et la Sardaigne commandées par des _præses_. Mais cette
+organisation était plus théorique que réelle. Sur bien des points le
+pays restait absolument livré à lui-même. Ainsi, dans la Tingitane et
+même dans la plus grande partie de la Césarienne, l'occupation se
+réduisait à quelques points du littoral. Des garnisons furent envoyées
+dans l'intérieur de la Numidie. Elles trouvèrent les villes en ruines et
+s'appliquèrent à élever des retranchements, au moyen des pierres éparses
+provenant des anciens édifices[263]. Quelques colons se hasardèrent à la
+suite des soldats. «Que nos officiers s'efforcent avant tout de
+préserver nos sujets des incursions de l'ennemi et d'étendre nos
+provinces jusqu'au point où la république romaine, _avant les invasions
+des Maures_ et des Vandales, avait fixé ses frontières.....» telles
+étaient les instructions données par l'empereur[264].
+
+[Note 262: Sur les inscriptions d'Afrique où le nom de ce général
+est cité, il est toujours écrit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des
+historiens byzantins.]
+
+[Note 263: Poulle, _Ruines de Bechilga_ (_Revue africaine_, n° 27,
+p. 199).]
+
+[Note 264: Voir, dans l'_Afrique ancienne_ de D'Avezac, le texte
+curieux des deux rescrits adressés, le 13 avril 534, par l'empereur à
+Archélaüs pour l'organisation militaire et administrative de l'Afrique.]
+
+En même temps, la religion catholique fut rétablie dans tous ses
+privilèges; par un édit de 535 les Ariens furent mis hors la loi,
+dépouillés de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de
+leur culte fut sévèrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents
+et les Juifs furent également l'objet de mesures de proscription.
+C'était encore semer des germes de mécontentement et de haine qui ne
+devaient pas contribuer à asseoir solidement l'autorité byzantine.
+
+Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes
+limites; mais la situation du pays était profondément modifiée et, si
+les Vandales avaient disparu, il restait la population berbère qui avait
+reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés par les
+colons, à la suite de longs siècles de guerres et d'anarchie, et qui,
+réunie maintenant en corps de nation, n'était nullement disposée à
+laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire,
+l'élément indigène se resserrait de toute part, autour de l'occupation
+étrangère.
+
+Les Berbères, groupés par confédérations de tribus, avaient maintenant
+des rois prêts à les conduire au combat et au pillage. _Antalas_ était
+chef des Maures de la Byzacène. _Yabdas_ était roi indépendant du massif
+de l'Aourès, ayant à l'est _Cutzinas_ et à l'ouest _Orthaïas_, dont
+l'autorité s'étendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurétanie
+obéissaient à _Massinas_. Voilà les chefs de la natioïî indigène contre
+lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir à lutter.
+
+Cette reconstitution de la nationalité berbère a été très bien
+caractérisée par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: «Les
+Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable par sa
+civilisation et sa force conquérante ne s'étaient jamais assimilé les
+indigènes, dans le sens qu'on attache à ce mot. Le Berbère des villes,
+des plaines et des vallées voisines des centres de population, fut
+absorbé par les conquérants, cela va sans dire; mais l'indigène du
+Sahara et des montagnes ne fut jamais pénétré par l'influence romaine.
+Après sept siècles de domination italienne, je retrouve la race
+autochtone ce qu'elle était avant l'occupation. Les insurgés qui, au VIe
+siècle, se firent châtier par Salomon et Jean, dans l'Aurès, dans
+l'Edough et dans la Byzacène, étaient les mêmes hommes qui combattaient
+six cents ans auparavant sous la bannière de Jugurtha. Mêmes mœurs,
+mêmes usages, même haine de l'étranger, même amour de l'indépendance,
+même manière de combattre... Cette population était restée intacte,
+imperméable à toute action extérieure... Le nombre immense des insurgés
+qui tinrent en échec la puissance de Justinien, après l'expulsion des
+Vandales, et l'impossibilité, pour les Romains, de rétablir leur
+autorité dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions,
+prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, mais la
+grande masse des indigènes qui resta impénétrable[265].»
+
+[Note 265: _Revue africaine_, n° 72 et suiv. Voilà des enseignements
+qui ne doivent pas être perdus pour nous, conquérants du XIXe siècle.]
+
+LUTTES DE SALOMON CONTRE LES BERBÈRES.--Ce fut la Byzacène qui donna le
+signal de la révolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoyés
+contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succès partiels,
+lorsqu'ils se virent entourés par des masses de guerriers berbères
+commandés par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur
+un massif rocheux, d'où ils se défendirent avec la plus grande
+opiniâtreté; mais leurs flèches étant épuisées, ils finirent par être
+tous massacrés.
+
+Salomon, ayant reçu des renforts, marcha en personne contre les rebelles
+et leur infligea une sanglante défaite, dans la plaine de Mamma (535),
+où les indigènes l'avaient attendu derrière leurs chameaux, forteresse
+vivante de douze rangs d'épaisseur. Il fit un butin considérable et
+croyait avoir triomphé de la révolte; mais à peine était-il rentré à
+Karthage qu'il apprenait que les Berbères avaient de nouveau envahi et
+pillé la Byzacène. C'était une campagne à recommencer. Cette fois le
+gouverneur s'avança vers le sud jusqu'à une montagne appelée par Procope
+le mont Burgaon[266], où les ennemis s'étaient retranchés, et obtint sur
+eux un nouveau et décisif succès, dans lequel il fut fait un grand
+carnage de Maures[267].
+
+Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aourès, allié à Massinas, portait le
+ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, revenant d'une
+razia et poussant devant lui un butin considérable, s'arrêta devant la
+petite place de Ticisi[268], où s'était porté un officier byzantin du
+nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria, à la tête de
+soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accès de l'eau. Yabdas
+lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais Athias refusa et proposa
+au roi berbère un combat singulier qui fut accepté et eut lieu en
+présence des troupes. Yabdas vaincu abandonna tout son butin et regagna
+ses montagnes[269].
+
+Après la défaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises
+vinrent chercher asile auprès d'Yabdas, et lui offrirent leurs services.
+Vers le même temps, Orthaias, qui avait à se plaindre du roi de
+l'Aourès, et d'autres chefs indigènes mécontents offraient à Salomon
+leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider dans
+l'expédition qu'il préparait. Le général byzantin s'avança jusque sur
+l'Abigas[270] et ayant pénétré dans les montagnes parvint jusqu'au mont
+Aspidis[271], sans rencontrer l'ennemi qui s'était retranché au cœur du
+pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver approcher, Salomon n'osa pas
+s'engager davantage et rentra à Karthage sans avoir obtenu le moindre
+succès.
+
+[Note 266: Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, à l'est de Tébessa.]
+
+[Note 267: Procope, _De bell. vand._, 1. II, cap. XII.]
+
+[Note 268: Au sud de Constantine, à Aïn-el-Bordj, non loin du
+village de Sigus.]
+
+[Note 269: Cet épisode a été rappelé par M. Poulle dans le _Recueil
+de la Soc. arch. de Constantine_, 1878, p. 375.]
+
+[Note 270: La rivière de Khenchela, selon Ragot (_loc. cit._, p.
+301).]
+
+[Note 271: Le Djebel-Chelia.]
+
+RÉVOLTE DE STOZAS.--Au printemps de l'année 536, Salomon préparait une
+grande expédition contre l'Aourès, lorsqu'il faillit tomber sous le
+poignard de ses soldats révoltés. La sévérité des mesures prises contre
+les Ariens paraît avoir été la cause de cette rébellion à la tête de
+laquelle était un simple garde nommé Stozas.
+
+Salomon, après avoir échappé aux révoltés, parvint à s'embarquer et à
+passer en Sicile, où Bélisaire avait été envoyé depuis l'année
+précédente par l'empereur. La soldatesque, qui s'était livrée à tous les
+excès, fut réunie par Stozas dans un camp, non loin de Karthage. Les
+Vandales, des aventuriers de toute origine y accoururent et bientôt
+Stozas se trouva à la tête de huit mille hommes, avec lesquels il marcha
+sur Karthage. Mais en même temps, Bélisaire débarquait en Afrique, avec
+un corps de cent hommes choisis. La présence du grand général ranima le
+courage de tous et fit rentrer les hésitants dans le devoir. Ayant formé
+un corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui
+rétrogradèrent jusqu'à Membresa, sur la Medjerda[272], et leur livra
+bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersèrent dans toutes les
+directions, après un simulacre de résistance.
+
+Bélisaire voulait s'appliquer à tout remettre en ordre dans sa conquête,
+lorsqu'il apprit que son armée venait de se révolter en Sicile.
+Contraint de retourner dans cette île, il laissa le commandement de
+l'Afrique à deux officiers: Ildiger et Théodore. Aussitôt Stozas qui se
+tenait à Gazauphyla, à deux journées de Constantine, dans la Numidie, où
+les fuyards l'avaient rejoint, releva la tête. Le gouverneur de cette
+province marcha contre lui, à la tête de forces importantes, mais Stozas
+sut entraîner sous ses étendards la plus grande partie des soldats
+byzantins. Les officiers furent massacrés et le pays demeura livré à
+l'anarchie (536).
+
+Germain, neveu de l'empereur, fut chargé de rétablir son autorité en
+Afrique. Étant arrivé, il s'appliqua à relever la discipline et à
+reconstituer son armée. Il en était temps, car Stozas marchait sur
+Karthage et ne se trouvait plus qu'à une vingtaine de kilomètres.
+Germain sortit bravement à sa rencontre et, comme Stozas avait en vain
+essayé de débaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir leur choc et se
+mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu dit
+Cellas-Vatari[273]. Là, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs
+contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur appui, il
+offrit la bataille à Germain; mais ses soldats, sans cohésion, ne
+tardèrent pas à plier, ce que voyant, les deux rois maures se jetèrent
+sur son camp pour le livrer au pillage et achevèrent la déroute de son
+armée. Stozas se réfugia dans la Maurétanie et Germain put s'appliquera
+rétablir l'ordre en Afrique.
+
+[Note 272: A Medjez-el-Bab, à 75 kil. de Karthage.]
+
+[Note 273: M. D'Avezac place cette localité vers Tifech (_Afrique
+ancienne_, p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localité _Scales
+Veteres_, pense, en raison de la présence d'Orthaias, roi du Hodna,
+qu'elle devait se trouver au sud de Constantine (_loc. cit._, p. 303).]
+
+EXPÉDITIONS DE SALOMON.--En 539 Germain fut rappelé par l'empereur et
+remplacé par Salomon élevé, pour la seconde fois, aux fonctions de
+gouverneur. Son premier soin, dès son arrivée en Afrique, fut de
+reprendre l'organisation de l'expédition de l'Aourès, que la révolte
+avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer la neutralité des
+Maures de la Byzacène, il aurait, paraît-il[274], attribué à Antalas, le
+commandement de tous les Berbères de l'est, en lui assignant une solde
+et le titre de fédéré. Au printemps de l'année suivante, il se mit en
+marche. La campagne débuta mal. Un officier du nom de Gontharis, ayant
+poussé une reconnaissance jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta à un fort
+rassemblement et fut contraint de chercher un refuge derrière les
+murailles de la ville déserte de Baghaï. Les indigènes, se servant des
+canaux d'irrigation, purent inonder son camp et rendre sa situation
+intolérable. Il fallut que Salomon lui-même vînt le délivrer. Puis les
+troupes byzantines, pénétrant dans la montagne, mirent en déroute Yabdas
+et ses Berbères, malgré leur grand nombre et la force des positions
+qu'ils occupaient.
+
+Le roi maure s'était réfugié à Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, après
+avoir ravagé Thamugas. Forcé de fuir encore, Yabdas gagna Thumar,
+«position défendue de tous côtés par des précipices et des rochers
+taillés à pic». Le général byzantin l'y relança et, ne pouvant songer à
+l'escalade, dut se contenter de bloquer étroitement l'ennemi. Ce siège
+se prolongea et les troupes souffraient beaucoup du manque d'eau et de
+provisions, lorsque des soldats réussirent à s'emparer d'un passage mal
+gardé par les Maures: secondés par un assaut de l'armée, ils parvinrent
+à enlever la position. Yabdas blessé put néanmoins s'échapper et se
+réfugier en Maurétanie.
+
+Cette fois les Byzantins étaient maîtres de l'Aourès; ils y trouvèrent
+les trésors du prince berbère. Après avoir fait occuper deux points
+stratégiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le Zab et de là
+dans le Hodna et la région de Sitifis, forçant partout les indigènes à
+la soumission et relevant les ruines des cités et des forteresses. Le
+souvenir de ses travaux dans la région sitifienne a été conservé par les
+inscriptions. Zabi[275], la métropole du Hodna, fut réédifiée par lui et
+reçut le nom de Justiniana[276] De là, Salomon s'avança sans doute, vers
+l'ouest, jusque dans la région du haut Mina, car le récit de cette
+expédition se trouve retracé sur une pierre, dont l'inscription est
+relatée par les auteurs arabes[277] et a été retrouvée près de Frenda.
+
+[Note 274: Tauxier, _Notice sur la Johannide_ (_Rev. afr._, n° 118,
+p. 293).]
+
+[Note 275: Actuellement Mecila.]
+
+[Note 276: Poulle, _Rev. afr._, n° 27, pp. 190 et suiv.]
+
+[Note 277: Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.]
+
+Ainsi Salomon acheva la conquête de l'Afrique que Bélisaire avait
+enlevée aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indigènes. Une
+tradition berbère qui annonçait la conquête de l'Afrique par un homme
+sans barbe se trouva réalisée, car on sait que Salomon était eunuque et
+avait le visage glabre. Après avoir terminé les opérations militaires,
+le gouverneur s'appliqua à régulariser la marche de l'administration et
+mérita par sa justice la reconnaissance des populations depuis si
+longtemps opprimées.
+
+RÉVOLTE DES LEVATHES. MORT DE SALOMON.--En 543, l'empereur détacha la
+Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, s'était appliqué à
+relever les villes de la Cyrénaïque de leurs ruines et plaça à la tête
+de cette province, comme gouverneur de la Pentapole, Cyrus, neveu de
+Salomon. Sergius, autre neveu de Salomon, reçut le commandement de la
+Tripolitaine, où se trouvait toujours Pudentius.
+
+Peu de temps après, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des
+Levathes[278] étant venus à Leptis magna, où se trouvait Sergius, pour
+recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement et présenter
+leurs doléances, ces malheureux furent massacrés dans la salle où ils
+étaient réunis, parce que, dit-on, ils étaient soupçonnés d'un complot.
+Un seul d'entre eux s'échappa et appela aux armes les guerriers de la
+tribu qui s'étaient rapprochés. Sergius marcha contre eux, les mit en
+déroute et s'empara de tout leur butin, ainsi que de leurs femmes et de
+leurs enfants. Pudentius avait trouvé la mort dans le combat.
+
+[Note 278: Les Louata des auteurs arabes.]
+
+Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers chez les Berbères de
+la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, Salomon avait retiré
+sa solde et ses avantages, se joignit à eux, avec ses guerriers, et tous
+marchèrent vers le nord. Salomon se rendit à Tébessa pour les arrêter
+dans leur marche. Il devait s'y rencontrer avec Coutzinas et les Maures
+alliés et Pelagius, duc de Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent
+vaincus isolément; le dernier périt même dans la bataille et il en
+résulta que Salomon se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il
+proposa aux rebelles de traiter, mais les Berbères, qui se sentaient en
+forces, entamèrent le combat et ne tardèrent pas à mettre en fuite les
+Byzantins. Salomon entraîné dans la déroute, ayant été désarçonné, fut
+massacré parles indigènes.
+
+Les Levathes et leurs alliés s'avancèrent alors jusqu'à Laribus; mais
+ils se retirèrent après avoir reçu des habitants de cette ville une
+rançon de trois mille écus d'or (545).
+
+PÉRIODE D'ANARCHIE.--Sergius, l'auteur de ces désastres, fut nommé par
+Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire un plus mauvais
+choix. Bientôt il sut tourner tout le monde contre lui et l'anarchie
+devint générale.
+
+Stozas, qui avait quitté la Maurétanie et s'était joint à Antalas
+portait le ravage et la désolation dans les malheureuses campagnes de la
+Byzacène et de la Numidie, sans que Sergius prît les moindres mesures
+pour protéger les colons. Il en résulta une véritable émigration: les
+populations quittèrent non seulement les campagnes, mais l'Afrique, et
+allèrent se réfugier dans les îles de la Méditerranée et même en Orient.
+Ce fut une des périodes les plus funestes à la colonisation africaine.
+Stozas poussa l'audace jusqu'à proposer à Justinien de rétablir la paix,
+si Sergius était rappelé. L'empereur, sans daigner répondre à cette
+proposition, envoya en Afrique un sénateur du nom d'Aréobinde,
+absolument étranger au métier des armes, en le chargeant de combattre
+les Maures de la Numidie, tandis que Sergius réduirait ceux de la
+Byzacène.
+
+Stozas, qui avait augmenté son armée d'un grand nombre d'aventuriers et
+de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux environs de
+Sicca-Veneria[279]. Aréobinde fit marcher contre lui un de ses meilleurs
+officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en vinrent aux mains et,
+dans le combat, Jean et Stozas trouvèrent la mort. Les Byzantins se
+retirèrent en désordre, tandis que les rebelles élisaient un autre chef.
+
+[Note 279: Le Kef.]
+
+Ce nouvel échec décida Justinien à rappeler Sergius (546). Aréobinde
+restait seul et il n'était pas de taille à tenir tête aux difficultés du
+moment, car l'anarchie était à son comble et la révolte partout.
+Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors en pourparlers avec
+les principaux chefs berbères: Yabdas, Cutzinas et Antalas, et les
+poussa à exécuter une attaque générale, de concert avec les bandes de
+Stozas. A l'approche de l'ennemi, Aréobinde fit rentrer toutes ses
+garnisons et confia le commandement des troupes à Gontharis lui-même.
+Peu de jours après, le traître, ayant fomenté une sédition parmi les
+soldats, en profita pour assassiner le gouverneur et s'emparer du
+pouvoir.
+
+Gontharis avait promis à Antalas la moitié de l'Afrique, mais, une fois
+maître de l'autorité, il refusa de tenir ses promesses, et il en résulta
+une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de celui-ci, Cutzinas
+vint se joindre à Gontharis en lui amenant les soldats de Stozas,
+Vandales, Romains et Massagètes. Antalas fut battu par un officier
+arménien du nom d'Artabane qui, peu après, assassina Gontharis dans un
+festin (546); trente-six jours s'étaient écoulés depuis le meurtre
+d'Aréobinde.
+
+JEAN TROGLITA GOUVERNEUR D'AFRIQUE. Il rétablit la paix.--Justinien
+voulut récompenser Artabane en le nommant gouverneur de l'Afrique, mais
+cet officier, ayant d'autres projets, déclina l'honneur qui lui était
+offert[280]. L'empereur choisit alors un autre officier du nom de Jean
+Troglita, qui se trouvait à la guerre de Mésopotamie et auquel il donna
+le commandement de toute l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en
+Berbérie, sous les ordres de Bélisaire et de Germain; il connaissait
+donc les hommes et les choses du pays et, comme il était doué de
+remarquables qualités militaires, le choix de l'empereur était fort
+heureux; l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir.
+
+Débarqué à Caput-Vada, avec une très faible armée, Jean se porta en
+trois jours jusqu'auprès de Karthage et recueillit dans son camp tous
+les soldats dispersés, capables de rendre quelques services. Puis il
+alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient la ville. «Les
+Berbères s'étaient rangés en bataille et, de plus, selon une tactique
+qui leur était familière, ils s'étaient, en cas d'insuccès, ménagé un
+réduit dans une enceinte carrée formée de plusieurs rangs de chameaux et
+de bêtes de somme. Ces précautions, pourtant, ne les sauvèrent pas d'une
+défaite complète. Jerna, grand-prêtre de Louata, en essayant de sauver
+du pillage l'idole adorée par ces peuples, s'attarda dans la déroute et
+fut tué par un cavalier romain[281].» Antalas chercha un refuge dans le
+désert.
+
+[Note 280: Fournel, _Berbers_, p. 101.]
+
+[Note 281: Tauxier, _Johannide_, (_loc. cit._), p. 296.]
+
+Karthage était débloquée et la Byzacène reconquise; mais les Berbères
+étaient loin d'avoir été abattus. Bientôt Jean apprit que les Louata
+(Levathes), alliés aux Nasamons et aux Garamantes, accouraient vers le
+nord sous le commandement d'un nouveau et terrible chef, dont Corrippus
+nous a transmis le nom sous la forme de Carcasan[282]. On était alors au
+cœur de l'été de l'année 547. Jean se porta contre les envahisseurs,
+mais il essuya une défaite et dut se réfugier derrière les remparts de
+Laribus. La situation était critique. Jean n'hésita pas à faire appel
+aux indigènes, en tirant parti de l'esprit de rivalité qui a toujours
+été si fatal aux Berbères. Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de
+l'Aourès, et Yabdas lui-même lui promirent leur appui.
+
+[Note 282: _Johannide_, poème en l'houneur de Jean Troglita, par Fl.
+Cres. Corippus, lib.V.]
+
+Cependant les hordes d'Antalas dévastaient la Byzacène et arrivaient
+jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assuré sur ses derrières et
+ayant reçu d'importants renforts, quitta sa position fortifiée et alla
+chercher Antalas dans la plaine. Les deux armées se rencontrèrent au
+lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complète.
+Un grand nombre d'indigènes restèrent sur le champ de bataille. Dix-sept
+chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tués et
+l'on promena leurs dépouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa
+soumission (548).
+
+ÉTAT DE L'AFRIQUE AU MILIEU DU VIe SIÈCLE.--La nation berbère se
+trouvait encore une fois vaincue et, grâce aux succès de Troglita,
+l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien était précaire
+la situation de cette colonie, réduite à une partie de la Tunisie et de
+la province de Constantine actuelles. Partout l'élément indigène avait
+repris son indépendance et ce n'était que grâce à l'appui des
+principicules berbères, véritables rois tributaires, que les Byzantins
+se maintenaient en Afrique. Les campagnes étaient absolument ruinées:
+«Lorsque Procope débarqua en Afrique pour la première fois, il admira la
+population des villes et des campagnes et l'activité du commerce et de
+l'agriculture. En moins de vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une
+immense solitude; les citoyens opulents se réfugièrent en Sicile et à
+Constantinople et Procope assure que les guerres et le gouvernement de
+Justinien coûtèrent cinq millions d'hommes à l'Afrique[283].»
+
+Selon Procope, les Maures, après les victoires de Troglita, semblaient
+de véritables esclaves[284], et l'on vit un grand nombre d'entre eux,
+qui étaient redevenus païens, se convertir au christianisme. Mais nous
+pensons qu'il parle d'une manière trop générale, et que ces faits ne
+peuvent s'appliquer qu'aux indigènes voisins des postes de l'Afrique
+propre et de la Numidie. La race berbère prise dans son ensemble avait
+trop bien reconquis son indépendance pour qu'on puisse croire que
+l'action du gouverneur byzantin s'exerçât à ce point sur elle, et ce
+serait une grave erreur de ranger dans cette catégorie les Louata de la
+Tripolitaine, les Berbères de l'Aourès et les Maures de l'Ouest.
+
+[Note 283: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'Empire romain_, t.
+II, ch. XLIII.]
+
+[Note 284: _Anecdotes_, ch. XVIII.]
+
+Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir
+des incursions indigènes par des postes fortifiés: avec les ruines des
+cités détruites, on construisit des retranchements et des forteresses
+derrière lesquels les garnisons byzantines s'abritèrent, et quelques
+colons cherchèrent sous leur protection à rentrer en possession de leurs
+champs dévastés.
+
+L'AFRIQUE PENDANT LA DEUXIÈME MOITIÉ DU VIe SIÈCLE.--Privés des
+documents si précis laissés par Procope, nous ne possédons, sur la phase
+de l'histoire africaine par nous atteinte, que des détails épars et sans
+suite. C'est ainsi qu'on ignore l'époque du départ de Jean Troglita.
+
+En 563, Rogathinus, préfet du prétoire d'Afrique, fit traîtreusement
+assassiner Cutzinas, chef de la région orientale de l'Aourès, qui était
+venu à Karthage réclamer au sujet d'immunités dont on l'avait frustré.
+Les services rendus par ce chef eussent dû lui épargner un semblable
+traitement; aussi la nouvelle de sa mort fut-elle le signal d'une levée
+de boucliers des Berbères, appelés aux armes par ses fils. Justinien dut
+envoyer en Afrique son neveu Marcien, maître de la milice[285], qui
+contraignit les rebelles à la soumission.
+
+Justinien termina sa longue carrière le 14 novembre 565, sans avoir pu
+réaliser le vaste projet qu'il avait conçu. Sa mort paraît avoir été le
+signal de nouvelles révoltes en Berbérie. Un certain Gasmul, roi des
+Maures, entre en scène et, se fait remarquer par son ardeur à combattre
+l'étranger. Dans ces luttes périssent successivement: Théodore, préfet
+d'Afrique (568), Théoctiste, maître de la milice (569), et Amabilis,
+successeur du précédent (570).
+
+C'est Gasmul qui obtient ces succès. «Devenu tout puissant par ses
+victoires, Gasmul, en 574, _donne à ses tribus errantes des
+établissements fixes_, et s'empare peut-être de Césarée. L'année
+suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des
+Gaules, mais il échoue dans cette entreprise[286].» Si ces faits sont
+exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques
+précis à cet égard.
+
+[Note 285: D'Avezac, _Afrique ancienne_, p. 256.]
+
+[Note 286: _Morcelli et Travaux de l'Académie des Inscriptions_,
+apud Ragot, (_loc. cit._, p. 317).]
+
+Cet état de rébellion permanente durait toujours lorsque l'empereur
+Tibère II, qui venait de succéder à Justin II, nomma comme exarque de
+l'Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d'une réelle
+valeur. Dès lors la situation changea. En 580, ce général attaqua
+Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et
+leur reprit toutes les conquêtes qu'ils avaient faites.
+
+Gennadius fut nommé préfet du prétoire d'Afrique, et il est probable
+que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de
+tranquillité. Cependant, selon le rapport de Théophane, un soulèvement
+général des Berbères aurait eu lieu en 588; mais nous ne possédons aucun
+détail sur ce fait. Il est probable, en raison de l'état
+d'affaiblissement où était tombé l'empire, que les gouverneurs byzantins
+de l'Afrique étaient à peu près abandonnés à eux-mêmes, et que les
+Berbères, réellement maîtres du pays, continuaient leur mouvement
+d'expansion et de reconstitution.
+
+En 597, nouvelle révolte des Berbères: ils viennent tumultueusement
+assiéger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils sont à peu près
+maîtres du reste du pays. Gennadius, manquant de soldats pour
+entreprendre une lutte ouverte, feint d'être disposé à traiter avec les
+indigènes, et à accepter leurs exigences. Il leur envoie des vivres et
+du vin et, profitant du moment où les Berbères se livrent à la joie et
+font bombance, il les attaque à l'improviste et les massacre sans
+peine[287].
+
+[Note 287: Fournel, _Berbers_, p. 107.]
+
+Voilà quelle était la situation de l'Afrique à la fin du VIe siècle.
+
+DERNIERS JOURS DE LA DOMINATION BYZANTINE.--Le 16 novembre 602, le
+centurion Phocas avait assassiné l'empereur Maurice et s'était emparé du
+pouvoir. Il en résulta des révoltes et de longues luttes dans les
+provinces.
+
+L'exarque Héraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grégoire,
+comme légat, se mit en état de révolte (608) et retint les blés destinés
+à l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Héraclius, portant le même nom
+que son père, partait par mer pour Constantinople, en même temps que le
+fils de Grégoire s'y rendait par terre, en passant par l'Egypte et la
+Syrie. Arrivé le premier, Héraclius mettait fin à la tyrannie de Phocas
+et s'emparait de l'autorité souveraine. En 618, il fut sur le point
+d'abandonner son empire, alors ravagé par la famine et par la peste, et
+de retourner dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conquête
+arabe allait bientôt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se décida
+à rester qu'en cédant aux supplications et aux larmes de ses sujets.
+
+Héraclius ne tarda pas à entreprendre une longue série de guerres dans
+lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En
+641, l'empereur mourait après avoir eu la douleur de voir la Syrie et la
+Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains des conquérants arabes.
+
+Les premières courses des Arabes en Afrique datent de cette époque.
+L'histoire de la Berbérie va entrer dans une autre phase.
+
+APPENDICE
+
+CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES
+
+Genséric.... 11 février 435... janvier 477.
+Hunéric..... Janvier 477...... 13 décembre 484.
+Gondamond. 13 décembre 484.. septembre 496.
+Trasamond.. Septembre 496.... 523.
+Hildéric.... 523............. 531.
+Gélimer.... 531.............. 534.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE
+641--1045
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+LES BERBÈRES ET LES ARABES
+
+
+Le peuple berbère; mœurs et religion.--Organisation
+politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus
+berbères.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce
+peuple.--Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.--Mahomet;
+fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxième khalife; ses
+conquêtes.--Khalifat d'Omar; conquête de l'Egypte.
+
+
+LE PEUPLE BERBÈRE. MŒURS ET RELIGION.--Nous nous sommes efforcé, dans la
+première partie, de suivre les vicissitudes traversées par la race
+indigène et d'indiquer les transformations survenues dans ses éléments
+constitutifs, de façon à relier la chaîne de son histoire, si négligée
+par les historiens de l'antiquité, avec la période qui va suivre. Grâce
+aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte à la nation qu'ils ont
+nommée eux-mêmes Berbère, en lui restituant son unité, va devenir
+précis, et il convient, avant de reprendre le récit des faits, d'entrer
+dans quelques détails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus,
+et les positions respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux
+désignations vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder
+des appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont changer
+également[288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre
+l'histoire de l'Afrique septentrionale.
+
+[Note 288: Voir, au commencement du livre, la notice géographique.]
+
+Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les Arabes
+appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils
+avaient des mœurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les
+vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés comme demeure:
+cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient
+attachés au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres
+couvertes en chaume; pasteurs dans l'intérieur, ils menaient la vie
+semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux
+les hauts plateaux du Tel jusqu'à la limite du désert, selon la saison;
+enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence étaient, en
+outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant
+aux dépens de leurs frères les Berbères pasteurs du nord que des
+populations nègres du sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade,
+dit Ibn-Khaldoun[289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours
+la lance en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et
+à dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière
+d'être des habitants du désert.
+
+Le costume des Berbères se composait d'un vêtement de dessous rayé, dont
+ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et d'un burnous noir mis
+par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient souvent
+aucune coiffure[290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au
+moyen d'un voile, le _litham_, encore usité par les Touareg et autres
+Berbères de l'extrême sud. Quant à leur langue, elle se composait de
+plusieurs dialectes aux racines non sémitiques, se rattachant à la même
+souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le désert sous le nom
+de _Tamacher't_ et dont les différents idiomes, plus ou moins arabisés,
+s'appellent en Algérie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sénégal:
+_Chelha_, _Zenatïya_, _Chaouïa_, _Kebaïlïya_, _Zenaga_, _Tifinar'_, etc.
+
+[Note 289: _Hist. des Berbères_, trad. de Slane, t. I, p. 166.]
+
+[Note 290: Ibid.], p. 167.
+
+Comme religion, ils professaient généralement l'idolâtrie et le culte du
+feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises,
+et où la religion chrétienne avait régné, deux siècles auparavant, sans
+conteste, il restait encore un grand nombre d'indigènes chrétiens.
+Ailleurs, des tribus entières étaient juives. Enfin des peuplades
+avaient conservé le souvenir des rites importés par les Phéniciens, et
+s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixième siècle,
+des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman et autres divinités barbares.
+Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spéciale confiée au
+soin d'un grand-prêtre.
+
+ORGANISATION POLITIQUE.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et
+souvent plusieurs tribus formaient une confédération soumise au
+commandement suprême du même prince. Ce droit de commandement était
+spécial à certaines tribus qui exerçaient une sorte de suprématie sur
+les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possédait, à
+défaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perpétué en
+Algérie dans les _Kanouns_ de nos Kabiles[291]. Au septième siècle,
+n'ayant pas encore profité de la civilisation arabe, les Berbères
+étaient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualités ne
+devaient pas tarder à se développer et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun
+a pu dire d'eux: «Les Berbères ont toujours été un peuple puissant,
+redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans
+ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les
+Romains[292]....» «On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du
+commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est
+impossible de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.»
+
+[Note 291: Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et
+Hanoteau. Voir aussi: _Coutumes kabyles_, par M. Féraud (_Revue
+africaine_, nos 34, 36, 37, 38).]
+
+[Note 292: T. I, p. 199 et suiv.]
+
+GROUPEMENT ET SITUATION DES FAMILLES DE LA RACE.--Les auteurs arabes ont
+divisé les Berbères en deux familles principales: les _Botr_,
+descendants de Madghis-El-Abter, et les _Branès_, descendants de
+Bernès. Les _Zenata_, qui sont quelquefois placés à part, sont compris
+en général dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur
+raison d'être à une époque reculée, sont devenues bien arbitraires, par
+suite du mélange intime des divers éléments et de la constitution d'une
+race unique. A peine peut-on placer à part les tribus de race Zénète,
+qui semblent présenter des différences de traits et de mœurs avec les
+vieux Berbères, et paraissent d'origine plus récente. Nous admettrions
+volontiers qu'elles sont le produit d'une invasion venue de l'Orient,
+car elles se sont insinuées comme un coin au milieu de la vieille race,
+et se tiennent sur la limite du désert, prêtes à pénétrer dans le Tel,
+comme le feront les Arabes Hilaliens quatre siècles plus tard.
+
+Renonçant à reproduire les généalogies plus ou moins ingénieuses des
+auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation générale de
+la race au moment que nous avons atteint, et, à défaut d'autre
+classification, nous proposerons de diviser les Berbères en trois
+groupes principaux de la manière suivante:
+
+1° Berbères de l'est ou _Race de Loua_[293], représentant les anciens
+Libyens, les _Ilasguas_ et _Ilanguanten_ de Procope et de Corippus. Elle
+couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses déserts, et le midi de
+la Tunisie.
+
+2° Berbères de l'ouest ou _Race Sanhaga_[294], répondant aux Gétules et
+aux Maures. Elle s'étend sur les deux Mag'reb, et leur désert jusqu'au
+Soudan.
+
+3° _Race Zenète_. Elle est établie dans le désert, depuis l'ouest de la
+Tripolitaine jusque vers le méridien d'Alger, en couvrant partie de
+l'Aourès, l'Ouad Rir', le Zab méridional et les hauts plateaux du Rached
+(Djebel Amour)[295].
+
+[Note 293: Selon les auteurs arabes Loua est l'ancêtre des Louata,
+des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171,
+citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.]
+
+[Note 294: Telle est l'orthographe la plus régulière de ce nom.]
+
+[Note 295: Jean Léon l'Africain, qui avait des notions très précises
+sur les populations africaines, divise les «blancs d'Afrique» en cinq
+peuples: _Sanhagia_, _Masmuda_, _Zénéta_, _Haoara_ et _Gumera_ (t. I, p.
+86 et suiv.).]
+
+DIVISIONS DES TRIBUS BERBÈRES.--Voici comment se divisaient les tribus
+berbères. Nous en donnons le tableau complet, bien qu'au VIIe siècle la
+plupart des subdivisions n'existassent pas encore, mais afin de ne pas
+avoir à y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les
+trouve toutes groupées.
+
+ =I.--Berbères de l'Est.=;
+ _
+ | Sedrata
+ | Atrouza
+ Louata -| Agoura
+ | Djermana
+ | Mar'ar'a
+ |_Zenara
+ _ _
+ | Ouergha | Beni-Kici
+ | Kemlan -| Ourtagot
+ | Melila |_Heiouara
+ Houara -| R'arian(
+Issus des Aourir'a) | Zeggaoua
+ | Mecellata
+ |_Medjeris
+ _
+ | Maouès
+ | Azemmor
+ | Keba
+ | Mesraï
+ | Ouridjen (Ouriguen)
+ | Mendaça
+ | Kerkouda
+ Aourir'a -| Kosmana
+ | Ourstif
+ | Biata
+ | Bel
+ | Melila
+ | Satate
+ | Ourfel
+ | Ouacil
+ |_ Mesrata
+ _
+ | Beni-Azemmor
+ Nefouça -| Beni-Meskour
+ |_Metouça
+ _
+ _ | Beni-Ouriagol
+ | R'assaça | Gueznaïa
+ | Meklata -| Beni-Isliten
+ | Merniça | Beni-Dinar ou Rihoun.
+ | Zehila |_B. Seraïne
+ Nefzaoua -| Soumata _
+ | Zatima | Ourtedin _
+ | Oulhaça |_Zeggoula | Ourfedjouma
+ | Medjera |_ou Zeddjala
+ |_Ourcif
+ _
+ | Ledjaïa (ou Legaïa)
+ | Anfaça
+ | Nidja
+ Aoureba -| Zehkoudja
+ | Meziata
+ | Reghioua
+ |_Dikouça
+
+ =II.--Berbères de l'Ouest=;
+ _
+ | Felaça
+ | Denhadja
+ | Matouça
+ | Latana
+ | Ouricen
+ | Messala _
+ | Kalden | Inaou
+ | Maad -| Intacen
+ Ketama -| Lehiça |_Aïan
+ | Djemila
+ | R'asman
+ | Messalta
+ | Iddjana (Oudjana ou Addjana)
+ | Beni-Zeldoui
+ | Hechtioua
+ | Beni-Istiten
+ |_Beni-Kancila
+
+ _ _ Anciennes _ Nouvelles
+ | | Siline |
+ | | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed
+ | | Torghian |
+ | | Moulit |
+ | | Kacha | O. Mehdi
+ | | Elmaï |
+ | | Gaïaza |
+ Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz
+ (_suite_)| | El-Bouéïra |
+ | | B. Merouan |
+ | | Ouarmekcen | O. Brahim
+ | | B. Eïad |
+ | | Meklata |
+ |_ |_Righa | B. Thabet
+
+ _ Anciennes _ Nouvelles
+ | | B. Idjer
+ | Medjesta | B. Menguellat
+ | Mellikch | B. Itroun
+ | Beni-Koufi | B. Yenni
+ | Mecheddala | B. Bou-R'ardan
+ | B. Zerikof | B. Itrour'
+ Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youçof
+ | Keresfina | B. Chaïb
+ | Ouzeldja | B. Eïci
+ | Moudja | B. Sedka
+ | Zeglaoua | B. R'obrin
+ |_B. Merana |_B. Guechtoula
+ _
+ | Metennane
+ | Ouennoura'a
+ | B. Othman
+ | B. Mezr'anna
+ Senhadja-| B. Djâad
+ | Telkata
+ | Botouïa
+ | B. Aïfaoun
+ |_B. Kkalil
+ _
+ | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen
+ Dariça -| Mecettaça
+ |_Adjiça
+ _
+ | Matr'ara
+ | Lemaïa
+ | Sadina
+ | Koumïa
+ B. Faten-| Mediouna
+ | Mar'ila
+ | Matmata
+ | Melzouza
+ | Kechana (ou Kechata)
+ |_Douna
+ _ _
+ | Botouïa | B. Ouriagol
+ | Medjekça | Fechtala
+ Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta
+ | Lokaï | B. Hamid
+ |_ |_B. Amran, etc....
+ _ _
+ | | Moualat
+ | | B. Houat (ou Harat)
+ | | B. Ourflas
+ | Miknaça -| B. Ouridous (ou Ourtedous)
+ | | Kansara
+ | | Ourifleta
+ | |_Ourtifa
+ | _
+ Oursettif -| | Sederdja
+ | -| Mekceta
+ |Ourtandja | Betâlça
+ | |_Kernita
+ | _
+ | | B. Isliten
+ |Augma ou -| B. Toulalin
+ | Megma | B. Terin
+ |_ |_B. Idjerten
+ _
+ | B. Hamid
+ | Metiona
+ R'omara ou -| Beni-Nal
+ Ghomara | Ar'saoua
+ | B. Ou-Zeroual
+ |_Medjekça
+
+ Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de
+ bonne heure.
+ _
+ | Hergha
+ | Hentata
+ | Tinemellal
+ | Guedmioua
+ | Guenfiça |Sekçioua
+ | Ourika
+ | Regraga
+ Masmouda -| Hezmira _
+ | Dokkala _ | Dor'ar'a
+ | Haha | Mesfaoua -|_Youtanan
+ | Assaden -|_Mar'ous
+ | B. Ouazguit
+ | B. Maguer
+ |_Héïlana
+ _
+ | Mestaoua
+ | R'odjdama
+ | Fetouaka
+ Heskoura -| Zemraoua
+ | Aïntift
+ | Aïnoultal
+ |_B. Sekour
+
+ Guezoula (Forme de nombreuses branches)
+ _
+ | Zegguen
+ Lamta |_ Lakhès
+ _
+ | Guedala
+ | Lemtouna
+ | Messoufa
+ | Outzila
+ | Targa (Touareg)
+ | Zegaoua
+ | Lamta
+ Sanhadja au Litham -| Telkata
+ (Voile) | Mesrata
+ | B. Aoureth
+ | B. Mecheli
+ | B. Dekhir
+ | B. Ziyad
+ | B. Moussa
+ | B. Lemas
+ |_B. Fechtal
+
+ =III.--Race Zenète.=;
+ _
+ | Merendjica
+ Ifrene |_Ouarghou
+ _
+ | B. Berzal
+ _ | B. Isdourine
+ | B. Ournid -| B. Sar'mar
+ | |_B. Itoueft
+ | B. Ourtantine
+ Demmer -| B. R'arzoul
+ | B. Toufourt
+ | Ourgma
+ |_Zouar'a
+ _
+ | B. Ilent
+ | B. Zeddjak ou Zendak
+ | B. Ourak
+ Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar
+ | B. Bou-Saïd
+ | B. Ourcifen
+ | Lar'ouate
+ | B. Righa
+ | Sindjas
+ | B. Ouerra
+ |_B. Ourtadjen
+
+ Irnïane
+ Djeraoua
+ Ouagdjidjen
+ Ouar'mert ou R'omert (Ghomra)
+ Ouargla--B. Zendak
+ Ouemannou
+ Iloumene (ou Iloumi)
+ _ _ _
+ | | | B. Idleten
+ | | | B. Nemzi
+ | | | B. Madoun
+ | | B. Meden -| B. Zendak
+ | _ | | B. Oucil
+ | | Abd-El-Ouad | | B. Kadi
+ | | Toudjine -| |_B. Mamet
+ |B. Badine.-| B. Mezab |
+ | | B. Azerdane | _
+ | |_ou Zerdal | | B. Tigherine
+ Ouacine -| B. Rached | B. Rour'enç -| B. Irnaten
+ (Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch
+ |
+ | _
+ | | B. Ourtadjen
+ |B. Merine -|
+ |_ |_B. Ouattas
+
+
+POSITION DE CES TRIBUS.--Voici maintenant, la situation générale de ces
+tribus, par provinces, au VIIe siècle.
+
+
+_Barka_ et _Tripolitaine_.
+
+_Houara_ et _Aourir'a_.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan:
+s'avancent jusque vers le Djerid.
+_Louata_.--Région syrtique, environs de Tripoli et de là jusque vers
+Gabès.
+_Nefouça_.--Région montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli.
+_Zouar'a_ et _Ourgma_ (Zenèles Demmer), à l'ouest de Tripoli.
+
+
+_Ifrikiya proprement dite._;
+(Tunisie.)
+
+_Nefzaona_.--Djerid et intérieur de la Tunisie. _Merendjica_ et
+_Ouargou_ (Ifrene), régions méridionales.
+
+
+_Ifrikya occidentale._;
+(Province de Constantine.)
+
+_Nefzaoua_.--Plaines de l'est de la province.
+_Djeraoua_.--Djebel-Aourès.
+_Aoureba_.--Région au nord du Zab.
+_Ifrene_. _Magraoua_.--Hodna, Zab et région méridionale de l'Aourès.
+_Ouargla_, _Ouacine_.--Ouad-Rir' et Sahara.
+Ketâma.--Cette grande tribu occupe toute la région littorale, depuis
+Bône jusqu'à l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance dans l'intérieur,
+jusqu'à Constantine et Sétif.
+
+
+_Mag'reb central._;
+
+_Zouaoua_.--Massif de la grande Kabilie.
+_Sanhadja_.--Se rencontrent à l'ouest et au nord avec les Zouaoua et
+s'étendent jusqu'à l'embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et
+une partie du centre.
+_B. Faten_.--Font suite aux Sanhadja, à l'ouest, jusqu'à la Moulouïa,
+couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran.
+_Lemaïa_ et _Matmata_, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis.
+_Mar'ila_, sur la rive droite du Chelif.
+_Azdadja_, (des Dariça), aux environs d'Oran.
+_Koumïa_ et _Mediouna_, au nord et à l'ouesl de Tlemcen.
+_Adjiça_ (Dariça), au sud des Zouaoua.
+Les tribus Zenètes anciennes couvrent les hauts plateaux.
+_Ouemannou_ et _Iloumi_, à l'ouest du Hodna.
+_Ouar'mert_, dans le Rached (Djebel-Amour).
+_Ournid_, à l'ouest de cette montagne.
+Irniane, au sud de Tlemcen.
+
+_Mag'reb extrême._;
+
+_R'omara_.--Occupent la région littorale du Rif, de l'embouchure de la
+Moulaïa à Tanger.
+_Miknaça_, _Ourtandja_ et _Augma_, région centrale.
+_Zanaga_.--Se rencontrent avec les précédents et occupent les premiers
+contreforts de l'Atlas.
+_Matr'ara_.--Vers la limite du Mag'reb central, où ils se rejoignent aux
+autres Fatene.
+_Berghouata_.--Sur le littoral de l'Océan, depuis Tanger jusqu'à
+l'embouchure du Sebou.
+_Masmouda_.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines et le
+littoral de l'Océan, du Sebou à l'Ouad-Sous.
+_Heskoura_.--Les montagnes du Grand-Atlas.
+_Guezoula_ et _Lamta_.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'à
+l'Ouad-Deraa.
+Aucune tribu zénète n'a encore pénétré dans le Mag'reb extrême.
+
+_Grand-Désert._;
+
+_Sanhadja au Litham_ (_Messoufa Guedala_, _Lemtouna_, _Lamta_, etc.),
+occupant toute la région saharienne jusqu'au Niger.
+
+
+Ainsi était répartie la race berbère dans l'Afrique septentrionale.
+
+Il restait en outre quelques débris de la population coloniale dans le
+nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occupés par les
+Byzantins.
+
+
+LES ARABES. NOTICE SUR CE PEUPLE.--Le peuple arabe devant désormais
+mêler son histoire à celle de là Berbérie, il convient encore, avant de
+reprendre notre récit, d'entrer dans quelques détails sur cette nation.
+
+La population de l'Arabie était divisée en deux groupes distincts:
+
+1° Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les
+généalogistes, de _Kahtan_, le Yectan de la Bible. Établis depuis une
+haute antiquité dans la partie méridionale du pays, l'_Arabie heureuse_,
+l'Iémen, ils formèrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de
+Himyer. On les désignait sous le terme général d'Iéménites;
+
+2° Et les Arabes de race mélangée, descendants de _Adnan_, et beaucoup
+plus nombreux que les précédents. Ils ont formé les tribus de Moder,
+Rebïa, Maad, etc.... Nous les désignerons sous le nom de Maadites. Ils
+occupaient les vastes solitudes qui s'étendent de la Palestine à
+l'Iémen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le
+littoral[296].
+
+[Note 296: Voir Abou-l-feda, _Rois des Arabes avant
+l'Islamisme_.--Hamza d'Ispahan, _Annales des Himyérites_.--En-Nouéïri,
+_Histoire des rois de Kahtan_.--Messaoudi, _Les prairies
+d'or_.--Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbères_ et
+_Prolégomènes_.--Ibn-El-Athir, _Histoire_, passim.]
+
+Une rivalité implacable divisait ces deux races et nous verrons ces
+traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est que la
+première, habitant des régions fertiles, établie en partie dans des
+villes, se livrait à la culture et au commerce et vivait dans
+l'abondance; tandis que l'autre, réduite à l'existence précaire du
+nomade, dans des régions désertes, n'avait d'autre ressource, en dehors
+du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette
+rivalité n'avait au fond d'autre mobile que le combat pour la vie.
+
+En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en
+citadins et gens des steppes (_bédouins_).
+
+MŒURS ET RELIGION DES ARABES ANTÉ-ISLAMIQUES.--La condition propre de
+l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, à la tête de
+laquelle est le cheikh, vieillard renommé par sa sagesse dans le
+conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarité règne entre
+les gens d'une même tribu, mais aucun lien ne réunit les tribus entre
+elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine
+particulière les unes contre les autres, car la vengeance est un culte
+pour ces âmes ardentes. «Une infinité de tribus, les unes sédentaires,
+le plus grand nombre constamment nomades, sans communauté d'intérêts,
+sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres,
+voilà l'Arabie au temps de Mahomet[297].» Les Arabes ne vivent que pour
+la guerre, car sans cela «pas de butin, et c'est le butin surtout qui
+fait vivre les Bédouins.» Aussi la bravoure est-elle estimée au-dessus
+de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les
+encourager, faire honte aux fuyards et même les marquer d'un signe
+d'ignominie. «Les braves qui font face à l'ennemi, disent-elles, nous
+les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient nous les délaissons et
+nous leur refusons notre amour[298].» L'éloquence et la poésie sont
+honorées après la bravoure.
+
+[Note 297: Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, l. I, p. 16.]
+
+[Note 298: Poésie citée par Caussin de Perceval dans son bel _Essai
+sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme_, t. III, p. 99.]
+
+Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit,
+s'adonnaient avec succès au commerce, et conservaient des relations avec
+les Bédouins, leurs parents ou leurs alliés.
+
+La Mekke, ville située près du littoral du golfe arabique, était un
+grand centre commercial et religieux. Les Koréichites, famille de la
+race d'Adnan, y dominaient. C'étaient des marchands fort entendus aux
+affaires. Ils gouvernaient la cité par un conseil dit des Sadate
+(pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs[299].
+
+Les Arabes pratiquaient différents cultes: certaines tribus adoraient
+les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les
+Juifs avaient, en Arabie, de très nombreux sectateurs; enfin, le chiffre
+des chrétiens établis, surtout dans les villes, était assez
+considérable. Mais la religion nationale était une sorte d'idolâtrie. La
+Mekke était déjà la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la
+Kaaba, une pierre noire, sans doute un aérolithe, et la construction du
+temple était attribuée à Abraham par une ancienne tradition. Un grand
+nombre d'idoles y étaient en outre enfermées. La tribu de Koréich avait
+le privilège de fournir le grand-prêtre.
+
+«Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun[300],--en a fait une
+race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever
+un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hésitent
+pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite dans le Désert.» C'est la
+_razia_, le mode de combattre particulier à l'Arabe. «Les habitudes et
+les usages de la vie nomade,--ajoute notre auteur,--ont fait des Arabes
+un peuple rude et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue pour
+eux une seconde nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour
+servir d'appuis à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se
+les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des
+soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir.
+Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est
+édifice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont
+toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher les
+richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans retenue.»
+
+Tels sont, dépeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont
+prendre une part prépondérante à l'histoire de l'Afrique.
+
+[Note 299: Michèle Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I,
+p. 47 et suiv.]
+
+[Note 300: _Prolégomènes_, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.]
+
+MAHOMET.--FONDATION DE L'ISLAMISME.--En 570 naquit Mahomet (Mohammed),
+de la tribu de Koreich. Resté orphelin de bonne heure, il fut élevé par
+son oncle, Abou-Taleb, et envoyé par lui dans une tribu bédouine selon
+l'usage. C'était un jeune homme faible de corps, sujet à des attaques
+nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plongé dans la
+méditation. A l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de goût pour
+la poésie, bien qu'il eût l'imagination assez développée. Il se vantait
+de ne pas savoir écrire.
+
+Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commença à prophétiser et à
+prétendre qu'il recevait des révélations de Dieu, par l'intermédiaire de
+l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des moqueries et
+tournèrent en dérision ses prédications. Rien ne l'arrêta, ni les
+injures, ni les violences, et il finit par gagner à sa cause quelques
+prosélytes. Mais si, après onze années d'apostolat, Mahomet avait obtenu
+un si mince succès chez ses concitoyens, il avait rencontré à Yatrib,
+ville rivale, habitée par des gens de race yéménite, des esprits mieux
+disposés à accueillir la nouvelle religion, et s'y était créé des
+adhérents dévoués. Menacé dans son existence par les Mekkois, le
+prophète se décida à fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses
+amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reçut le nom de _Médine_
+(la ville par excellence). De cette fuite (_Hégire_) date l'ère
+musulmane. Les adhérents de Mahomet lui prêtèrent à Médine un solennel
+serment et furent appelés ses _défenseurs_ (Ansar). On nommait _émigrés_
+les Mekkois qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitôt la lutte
+commença entre eux et les Mekkois, et après différentes péripéties,
+Mahomet entra en vainqueur à la Mekke. Cette fois, c'était le triomphe.
+Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau
+culte. L'islamisme était fondé. Nous croyons inutile d'analyser ici
+cette religion dont chacun connaît les dogmes et qui a pour code le
+Koran. L'Iman, chef de la religion, était en même temps souverain
+politique de tous les musulmans. La _Guerre sainte_ imposée aux _vrais
+croyants_, comme une obligation étroite, allait ouvrir la voie aux
+conquêtes[301].
+
+[Note 301: Voir le Koran et les _Hadith_ ou traditions sur
+Mahomet.]
+
+ABOU-BEKER, DEUXIÈME KHALIFE.--SES CONQUÊTES.--En 632, Mahomet cessa de
+vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se
+lancer dans la révolte. Le Nedjd, l'Iémen, même, étaient au pouvoir d'un
+rival Aïhala le Noir; l'insurrection devint alors générale.
+
+Mahomet, comme Charlemagne et peut-être à dessein, n'avait pas fixé les
+règles de la succession au khalifat[302]. Son oncle Abou-Beker qui, par
+son dévouement à toute épreuve, avait été le plus ferme soutien du
+prophète, fut appelé à lui succéder. C'était un homme d'une rare énergie
+et dont la violence se traduisait par d'implacables cruautés. Faisant
+énergiquement tête aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les
+siens et put ainsi battre les insurgés les uns après les autres. Ses
+victoires furent suivies d'horribles massacres. Quiconque apostasiait ou
+refusait de se convertir était aussitôt mis à mort. Les nouveaux
+musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs
+passions: la guerre et le pillage. Il n'est donc pas surprenant que sous
+la direction d'Abou-Beker l'islamisme eût fait de si grands progrès. Les
+_compagnons_ de Mahomet, les _défenseurs_ et les émigrés étaient comblés
+d'honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte
+une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les révoltés, Abou-Beker
+entreprenait la guerre de conquête; dès la fin de 633, ses généraux
+enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins.
+
+[Note 302: Ses successeurs reçurent le titre de Khalifes
+(_successeurs_), d'où l'on a formé le mot de Khalifat pour désigner leur
+trône.]
+
+KHALIFAT D'OMAR. CONQUÊTE DE L'ÉGYPTE.--Dans le mois d'août 634,
+Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il désigna pour son
+successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d'_Emir-el-Moumenin_
+(Prince des croyants). Peu après, Damas et le reste de la Syrie
+tombaient au pouvoir des Arabes. La Mésopotamie et la Palestine
+subissaient bientôt le même sort (638-40).
+
+En 640, le général Amer-ben-el-Aci enleva l'Égypte au représentant
+d'Héraclius. L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie éclaira les
+vertigineux succès des Arabes. En quelques années une peuplade à peine
+connue avait fondé un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes
+transporter au Mag'reb, le théâtre de leurs exploits.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+CONQUÊTE ARABE
+641-709
+
+
+Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman
+prépare l'expédition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grégoire. Il
+se prépare à la lutte.--Défaite et mort de Grégoire.--Les Arabes
+traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en
+Arabie.--Les Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe
+des Oméïades.--État de la Berbérie; nouvelles courses des Arabes.--Suite
+des expéditions arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya;
+fondation de Kaïrouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2e
+gouvernement d'Okba; sa grande expédition en Mag'reb.--Défaite de
+Tehouda; mort d'Okba.--La Berbérie sous l'autorité de
+Koçéïla.--Nouvelles guerres civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les
+Chïaïtes.--Victoire de Zohéïr sur les Berbères; mort de Koçéïla.--Zohéïr
+évacue l'Ifrikiya.--Mort du fils de Zobéïr; triomphe
+d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique; la Kahéna.--La Kahéna reine des
+Berbères; ses destructions.--Défaite et mort de la Kahéna.--Conquête et
+organisation de l'Ifrikiya par Haçane.--Mouça-ben-Nocéïr achève la
+conquête de la Berbérie.
+
+
+CAMPAGNES DE AMER EN CYRÉNAÏQUE ET EN TRIPOLITAINE.--Aussitôt après
+avoir effectué la conquête de l'Egypte, Amer poussa une pointe vers
+l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et Louata de cette contrée
+furent contraints de se soumettre et, afin d'éviter l'esclavage, durent
+se racheter au prix d'une contribution de treize mille pièces d'or. Ils
+vendirent, dit-on, tout ce qu'ils possédaient, et même, en certains
+endroits, leurs enfants pour s'acquitter[303]. Après cette fructueuse
+razia, Amer rentra en Egypte (641). Pendant ce temps, un de ses
+lieutenants, Okba-ben-Nafa, parcourait les régions méridionales et
+s'avançait en vainqueur jusqu'à Zouila dans le Fezzan.
+
+[Note 303: Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et
+suiv,). En-Nouéïri, id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.]
+
+Les campagnes dans l'Ouest étaient trop fructueuses pour que les
+guerriers de l'Islam ne fussent pas tentés d'y effectuer de nouvelles
+courses. En 612, Amer ayant organisé une expédition vint mettre le siège
+devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut livrée au pillage. On
+y trouva un riche butin qui fut réparti entre les soldats. Les habitants
+qui purent se réfugier sur les vaisseaux et gagner le large furent
+épargnés; quant aux autres, ils n'obtinrent aucun quartier. De cette
+place, le général arabe envoya une reconnaisance de cavalerie sur Sabra,
+tandis qu'un corps de troupes allait de nouveau vers le Fezzan, et
+s'avançait jusqu'à Ouaddan.
+
+En vain. Amer sollicita de son maître l'autorisation d'envahir
+l'Ifrikiya; mais ces opérations dans l'Ouest étaient faites contre le
+gré du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce «lointain perfide»,
+comme il se plaisait, par un jeu de mots, à appeler le Mag'reb; de plus
+il craignait un retour offensif des Byzantins en Égypte. Ces prévisions
+n'étaient que trop justifiées; on apprit tout à coup qu'une flotte
+grecque venait de s'emparer d'Alexandrie. Aussitôt Amer se porta contre
+l'ennemi à la tête de forces imposantes et força les chrétiens à la
+retraite.
+
+LE KHALIFE OTHMAN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'IFRIKIYA.--Le 31 octobre 644,
+Omar fut poignardé par un esclave ou artisan de Koufa. Avant de mourir,
+il désigna, comme candidats à sa succession, six des plus anciens
+compagnons de Mahomet. Ceux-ci, après trois jours de discussion,
+finirent par charger l'un d'eux, qui s'était désisté, de prononcer entre
+eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan fut proclamé khalife, au grand
+désappointement des trois autres candidats. Ali, gendre du prophète, qui
+se considérait déjà comme ayant été frustré par les précédents khalifes,
+fut surtout très irrité de ce nouvel échec. Deux autres candidats,
+Zobéïr et Talha devaient également faire parler d'eux.
+
+Othman appartenait à la famille des Beni-Oméïa qui s'était montrée
+l'adversaire acharnée de Mahomet; son triomphe était celui du parti
+mekkois. C'était un vieillard affaibli par l'âge qui se laissait
+entièrement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau
+khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement de l'Egypte à
+son frère de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers 646[304], ce général
+envoya des reconnaissances qui lui rapportèrent des renseignements
+précis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il eut réuni tous les
+documents, il pressa le khalife d'entreprendre cette conquête qui,
+disait-il, devait donner aux Musulmans une nouvelle gloire et un
+abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait pas l'entreprise sous un
+jour aussi favorable; le conseil réuni plusieurs fois hésita à
+l'autoriser et ce ne fut qu'à force d'insistance que le khalife finit
+par rallier les esprits et faire décider l'expédition.
+
+[Note 304: On sait que ces premières dates sont incertaines.]
+
+La guerre sainte fut alors proclamée et, un camp ayant été, dressé à
+El-Djorf, près de Médine, la fleur des guerriers de l'Islam vint s'y
+réunir[305]. Les tribus yéménites et maadites y envoyèrent leur
+contingent. Othman contribua de ses deniers à l'organisation de l'armée,
+qui se trouva prête dans l'automne de l'année 647. Au mois d'octobre le
+khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines d'ardeur, se mirent
+en route sous la direction d'El-Harith. De son côté, le gouverneur de
+l'Egypte avait réuni toutes les forces dont il pouvait disposer. Lorsque
+les troupes d'Orient furent arrivées, il leur adjoignit les siennes et
+forma ainsi une armée d'environ cent vingt mille hommes, composée
+d'autant de cavaliers que de fantassins. Laissant le commandement de
+l'Egypte à Okba, il entraîna ses guerriers à la conquête des pays de
+l'Ouest, depuis si longtemps convoités par les Musulmans.
+
+[Note 305: En-Nouéïri donne les noms des principaux guerriers,
+presque tous compagnons de Mahomet (p. 314, 315).]
+
+USURPATION DU PATRICE GRÉGOIRE. IL SE PRÉPARE À LA LUTTE.--En présence
+des préparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins d'Afrique? Nous
+avons vu, à la fin de la première partie, que l'empereur Héraclius était
+mort après avoir eu la douleur de voir l'Egypte lui échapper. A cette
+nouvelle, le patrice Grégoire, fils du Grégoire dont il a été également
+parlé, qui gouvernait l'Afrique au nom de l'empire, jugea le moment
+favorable pour se déclarer indépendant. Il prit la pourpre, s'entoura
+des insignes de la royauté et choisit Sbéïtla[306], comme siège de son
+empire.
+
+[Note 306: L'antique Suffétula, au sud de Kaïrouan.]
+
+Karthage abandonnée fut occupée par un nouvel exarque, venu de
+Constantinople, et autour duquel se groupèrent les chrétiens restés
+fidèles. Bien que les détails fassent complètement défaut sur les
+conditions dans lesquelles l'usurpation de Grégoire s'est effectuée, il
+est probable que ce chef a été appuyé par les indigènes; le choix de
+Sbéïtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au moment où les
+Byzantins auraient dû grouper toutes leurs forces pour résister à
+l'étranger, ils étaient divisés par la guerre civile. C'est ce qui
+explique que, lors des premières razzias des Arabes, ils abandonnèrent
+la Tripolitaine à elle-même.
+
+Cependant, Grégoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, n'était
+pas resté inactif: il avait adressé un appel pressant aux débris de la
+population coloniale et aux Berbères. Les tribus indigènes de cette
+région, qui savaient, par ouï-dire, ce qu'était la rapacité des Arabes
+et se voyaient menacés dans leur existence et dans leurs biens,
+accoururent en foule sous ses étendards. Le patrice se trouva bientôt
+entouré d'un rassemblement considérable dont les auteurs arabes portent
+le chiffre à plus cent mille combattants, ce qui est évidemment exagéré.
+A la tête de cette armée il se porta en avant de Sbéïtla et attendit,
+dans une position retranchée, le choc de l'ennemi[307].
+
+[Note 307: Lebeau, _Hist. du Bas-Empire_, t. II, p. 319 et suiv.
+Ibn-Khald, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 208, 209. En-Nouéïri, p. 317
+et suiv. El-Kaïrouani, p. 39.]
+
+DÉFAITE ET MORT DE GRÉGOIRE.--Les guerriers arabes ne tardèrent pas à
+paraître; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu
+dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient les infidèles.
+Dans leur marche, ils avaient laissé de côté les villes du littoral où
+des sièges longs et difficiles les auraient retenus, et étaient venus
+attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se
+passèrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah proposait à Grégoire de se
+convertir à l'islamisme, de reconnaître la suzeraineté du khalifat et de
+payer tribut. Mais le prince grec refusa péremptoirement, et il fallut
+en venir aux mains. Les premières rencontres n'eurent rien de décisif;
+chaque matin, dit En-Nouéïri[308], on combattait entre les deux camps,
+jusqu'au milieu du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses
+lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs
+réparaient leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour,
+et les Arabes commençaient à douter du succès lorsqu'un événement
+imprévu vint â leur aide.
+
+[Note 308: _Loc. cit._]
+
+Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait
+dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr. Ce
+chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers seulement; mais le
+bruit causé par sa réception fit croire aux Grecs que leurs ennemis
+avaient reçu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain
+découragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en
+profitèrent avec une grande habileté. Il fut convenu entre Abd-Allah et
+ben-Zobéïr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde,
+que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils
+profiteraient de la trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer
+le camp des infidèles, tandis qu'ils seraient plongés dans une fausse
+sécurité.
+
+Il fut fait ainsi qu'il avait été convenu. Les chrétiens, s'attendant à
+une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans,
+qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un
+grand acharnement. Grégoire, le diadème en tête et ayant auprès de lui
+l'étendard surmonté de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les
+chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que
+d'habitude et, enfin, les combattants, fatigués par l'excessive chaleur
+du jour, rentrèrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du
+moment où les chrétiens avaient retiré leurs armures pour se reposer,
+Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent sortir leurs guerriers et, à la tête de
+ces troupes fraîches, se précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de:
+«_Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!_» Les chrétiens,
+surpris à l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre
+en selle, sont renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l'armée,
+prise d'une terreur panique, fuit en désordre dans toutes les
+directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.
+
+Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre à
+celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l'action, frappé
+par une main inconnue[309].
+
+[Note 309: Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le
+font mourir de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l'histoire trop
+romanesque de sa fille.]
+
+LES ARABES TRAITENT AVEC LES GRECS ET ÉVACUENT L'IFRIKIYA.--Les Arabes,
+après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui s'étaient réfugiés
+à Sbéïtla et s'emparèrent de cette capitale éphémère. Elle était remplie
+de richesses entassées tant par Grégoire que par la population
+coloniale. Après le pillage et le massacre, conséquence habituelle des
+victoires arabes, on réunit l'immense butin qui avait été fait, et le
+général en chef en préleva le quint, selon la règle musulmane; puis le
+reste fut partagé entre les guerriers, la part du cavalier étant triple
+de celle d'un fantassin. De Sbéïtla où il s'était établi, Abd-Allah
+lança ses bandes vers l'intérieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portèrent
+ainsi la dévastation jusqu'aux bourgades de Gafça et au Djerid, et de
+là, revenant vers le nord, ils s'avancèrent jusqu'à Mermadjenna[310].
+
+[Note 310: A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.]
+
+Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s'étaient réfugiés dans les
+places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage, où
+s'étaient groupés les derniers restes de la population coloniale. Or,
+les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de nouveaux sièges; ils
+songeaient encore moins à s'établir dans le pays, la plupart brûlant au
+contraire du désir de retourner en Orient pour montrer leur butin et
+raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions
+d'arrangement que leur firent les chrétiens furent accueillies avec
+empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils
+s'obligeaient à se retirer contre le versement d'une contribution de
+trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut
+énorme ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que
+les Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des
+régions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple.
+Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent bien
+traités par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait
+été fait prisonnier, fut entouré d'honneurs et retourna librement dans
+sa tribu (les Mag'raoua), après s'être converti à l'islamisme[311].
+
+Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr partait
+en hâte pour Médine afin d'y porter la nouvelle des succès de l'Islam.
+Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre
+d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les détails, quelque
+peu embellis, de la conquête de l'Ifrikiya[312].
+
+Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à Sbéïtla
+un certain Djenaha[313], comme représentant du khalifat, mais sans
+forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée d'occupation
+permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières guerres:
+c'étaient de véritables razias[314].
+
+[Note 311: _Hist. des Berbères_, t. I, p. 120, t. II, p. 228.]
+
+[Note 312: Amari (_Storia_, t. I, p. 110, 111), donne une partie du
+texte du discours.]
+
+[Note 313: Habahia, selon le Baïan.]
+
+[Note 314: Nous avons suivi dans le récit qui précède le texte
+d'En-Nouéiri, (p. 314 et suiv.), complété par les documents fournis par
+Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani, le Baïan. Pour les dates,
+nous avons adopté celles données par M. Fournel, _Histoire des Berbers_,
+p. 110 et suiv.]
+
+GUERRES CIVILES EN ARABIE.--Les événements d'Orient vinrent distraire
+les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la conséquence fut
+de laisser quelques années de répit à la Berbérie. La partialité du
+khalife, qui n'était guidé dans le choix des gouverneurs que par des
+intérêts de famille, avait suscité d'ardentes haines que les candidats
+au trône surent habilement exploiter. Bientôt Othman fut assiégé dans
+son propre palais, à Médine, et, comme il résistait avec une grande
+fermeté aux sommations qui lui étaient adressées, les sicaires
+pénétrèrent chez lui par une maison voisine et le mirent à mort (juin
+656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut élevé au khalifat par les
+_Défenseurs_. C'était le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de
+Médine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien précaire et qui
+allait donner lieu à de sanglantes représailles.
+
+Ali avait destitué tous les gouverneurs en les remplaçant par des
+_Défenseurs_ et des hommes d'un dévouement à toute épreuve; mais l'un
+d'eux, Moaouïa-ben-Abou-Sofiane, surnommé le _Fils de la, mangeuse de
+foie_[315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande
+puissance sous les précédents khalifes, refusa péremptoirement de le
+reconnaître. D'autre part, ses complices Zobéïr et Talha, qui avaient
+compté obtenir le khalifat, se retirèrent à La Mekke et, excités par
+Aïcha, la veuve du prophète, femme perfide et ambitieuse, se mirent en
+état de révolte. Ils appelèrent à eux les partisans d'Othman, avides de
+venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalités qui
+divisaient les tribus, réunirent bientôt un nombre considérable de
+guerriers. Ali n'était soutenu que par les Défenseurs et les meurtriers
+d'Othman; mais il parvint à gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il
+marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite
+du Chameau, qui coûta la vie à Talba (8 décembre 656). Zobéïr périt
+assassiné dans sa fuite. Aïcha, échappée à la mort, était restée sur le
+champ de bataille auprès de son chameau criblé de traits; elle implora
+son pardon du vainqueur, qui le lui accorda.
+
+[Note 315: Sa mère, la féroce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre
+de Hamza, oncle du prophète, à la suite de la bataille d'Ohod, et, en
+ayant retiré le foie, l'avait déchiré avec ses dents.]
+
+Ali était maître de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait
+toujours de le reconnaître, et Moaouïa aspirait ouvertement au khalifat.
+De Koufa, où il avait transporté le siège de l'empire, Ali marcha à la
+tête de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, après une
+campagne longue et meurtrière, il fut décidé qu'un arbitrage trancherait
+la question entre les deux compétiteurs. En vain Ali avait fait tous ses
+efforts pour éviter de verser le sang musulman, il avait même proposé à
+Moaouïa de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci
+préféra l'emploi d'une diplomatie tortueuse, aboutissant à l'arbitrage
+qui devait, sans danger, lui conférer le pouvoir. Ali, trahi par une
+partie de ses adhérents, s'était retiré à Koufa; il refusa, non sans
+raison, de reconnaître la légalité de la sentence qui le déposait.
+
+LES KHAREDJITES; ORIGINE DE CE SCHISME.--Lorsqu'Ali s'était décidé à
+accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, après avoir en vain
+essayé de l'en détourner, avaient déserté sa cause et s'étaient
+eux-mêmes séparés de la religion officielle. Le nom de Kharedjites
+(non-conformistes) leur fut appliqué à cette occasion. C'étaient des
+puritains austères, fidèles aux premières prédications de Mahomet et
+considérant tous les nouveaux convertis comme de purs infidèles. Le
+caractère propre de leur doctrine était l'égalité absolue du croyant.
+«Tous les Musulmans sont frères, répétaient-ils, d'après le Koran. Ne
+nous demandez pas si nous descendons de Kaïs ou bien de Temim; nous
+sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage à l'unité de
+Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est celui qui lui montre
+le mieux sa gratitude».[316] Ces principes ne plaisaient guère aux
+Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui
+prenaient des doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en
+s'arrogeant le droit de juger les paroles du prophète. Les Kharedjites
+ne l'entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant était pire que
+l'infidèle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de
+la société, le dissentiment religieux se complétait d'une rivalité
+sociale.
+
+[Note 316: Moubarred, p. 588. (Cité par Dozy, t. I, p. 142.)]
+
+Ces dissidents en arrivèrent bientôt à contester aux Koréïchites le
+droit exclusif au khalifat. Ils prétendaient que le chef des Musulmans
+pouvait être pris dans tout le corps des fidèles, sans distinction
+d'origine ni de race, même parmi les esclaves. Du reste, le rôle du
+khalife, selon eux, devait se borner à contenir les méchants; quant aux
+hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de chef. Tels étaient les
+principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rôle
+dans l'histoire de l'Afrique.
+
+MORT D'ALI. TRIOMPHE DES OMÉÏADES.--Les fidèles adhérents d'Ali étaient
+devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage
+épouvantable à la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les
+lieutenants de Moaouïa s'emparaient de l'Egypte et de la Mésopotamie, et
+le Hedjaz était envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des
+Syriens, mais il avait d'autres ennemis. Les Kharedjites, qu'il avait
+cru exterminer, se reformaient dans l'ombre; ne pouvant entrer en lutte
+ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de
+janvier 661, Ali tomba sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils
+El-Haçane recueillit son héritage; mais cette charge était trop lourde
+pour lui, et peu après il abdiquait en faveur de Moaouïa et allait se
+retirer à Médine, avec son frère El-Houcéïne. C'était la défaite des
+Défenseurs et le triomphe définitif des Oméïades et du parti mekkois.
+
+Les Syriens, qui avaient tant contribué au succès de Moaouïa, acquirent
+dès lors une influence incontestée. Un grand nombre de tribus yéménites
+s'étaient fixées dans cette province quelques années auparavant. Elles
+s'y trouvèrent en rivalité avec celles de race maadite et déterminèrent
+l'émigration d'une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kaïsistes
+restèrent dans le pays, et entrèrent en lutte avec les Kelbites, une des
+principales tribus yéménites. Leur rivalité prit bientôt un caractère
+d'acuité extrême qui se traduisit par des luttes acharnées[317].
+
+[Note 317: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 114 et suiv.]
+
+Cependant, l'Egypte demeurait livrée à la fureur des factions. Les
+vengeurs d'Othman s'y étaient mis en état de révolte ouverte, puis Ali
+s'y était créé un parti. Vers la fin de 659, Moaouïa envoya en Egypte
+Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce général parvint à
+placer toute la contrée sous l'autorité des Oméïades.
+
+ÉTAT DE LA BERBÉRIE. NOUVELLES COURSES DES ARABES.--Les vingt années de
+guerre civile qui venaient de désoler l'Orient avaient eu pour
+conséquence de laisser à la Berbérie un moment de répit que les Grecs et
+les indigènes auraient dû employer pour organiser sérieusement leur
+résistance. Un rapprochement semblait s'être opéré entre les Berbères et
+les Byzantins après le départ des Arabes, mais il fallait rentrer dans
+les sommes versées aux envahisseurs, et bientôt l'avidité des agents du
+fisc impérial, les exactions des gouverneurs avaient entièrement détaché
+d'eux les indigènes.
+
+Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et
+s'étaient avancés jusque dans la Méditerranée antérieure. En 648, la
+flotte de Moaouïa, envoyée de Syrie, avait opéré une descente à Chypre;
+deux ans plus tard, son armée navale s'emparait de Rhodes, puis venait
+faire une expédition en Sicile et rentrait en Orient chargée de butin et
+de captives[318].
+
+[Note 318: Amari, _Storia_, t. I, p. 79 et suiv.]
+
+Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conservé l'espoir
+d'effectuer la conquête du Mag'reb, envoya de nouvelles expéditions,
+tant par terre que par mer, contre ce pays et les îles, mais les détails
+font absolument défaut relativement à ces entreprises que sa mort vint
+arrêter (663).
+
+SUITE DES EXPÉDITIONS ARABES EN MAG'REB.--Vers l'an 665, Djenaha, cet
+agent qui avait été laissé par les Arabes à Sbéïtla, s'étant rendu en
+Orient auprès de Moaouïa, le décida à tenter une nouvelle expédition en
+Mag'reb. Le khalife confia le commandement à Moaouïa-ben-Hodaïdj (ou
+Khodaïdj); et ce général partit pour l'Ouest, à la tête d'une armée de
+dix mille hommes[319], composée de guerriers choisis. L'empereur, averti
+de cette expédition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement
+du patrice Nicéphore.
+
+[Note 319: Selon El-Kaïrouani, p. 40.]
+
+Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu
+appelé depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper
+Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux, avaient débarqué à
+Souça et s'étaient établis en avant de cette ville. Une forte colonne,
+envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua avec l'impétuosité
+habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent sur toute la ligne, et,
+ayant regagné en hâte le littoral, se rembarquèrent sur leurs vaisseaux
+et rentrèrent en Orient. Après ce succès, les Musulmans s'emparèrent de
+Djeloula, qu'ils mirent au pillage et où ils trouvèrent un butin
+considérable. Des discussions s'élevèrent alors entre les vainqueurs au
+sujet du partage des prises, et il fallut en référer au khalife pour
+trancher ces différends.
+
+D'autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans tous les
+cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général Okba-ben-Nafa,
+qui avait déjà joué un rôle dans les premières guerres d'Afrique,
+parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation
+d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considérables sur toutes les
+populations du sud, et revint vers Barka après une campagne de cinq
+mois, dans laquelle les plus grandes cruautés avaient été commises par
+les Arabes. Vers le même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après
+avoir réduit les localités du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de
+l'île de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de
+Fezara (Kaïs), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en
+Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des
+richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les
+statues d'or et d'argent apportées de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir
+un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale
+aux Musulmans[320].
+
+[Note 320: Amari, _Storia_, t. I, p. 99.]
+
+OKBA, GOUVERNEUR DE L'IFRIKIYA. FONDATION DE KAÏROUAN.--Le khalife nomma
+alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette
+contrée une nouvelle province de l'empire (669). Ce général, qui était
+resté sans doute dans les environs de Barka, reçut d'Orient des
+renforts, et, à la tête d'une armée d'une dizaine de mille hommes, dans
+laquelle figuraient pour la première fois des Berbères convertis, se mit
+en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de
+Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya où les chrétiens
+tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrême
+contre les infidèles et répandit en Afrique la terreur de son nom.
+
+Du Djerid, Okba vint s'établir à l'endroit où son prédécesseur Moaouïa
+avait campé, et y posa les fondations d'une ville destinée à servir de
+centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traça lui-même le plan
+des édifices publics de la nouvelle métropole qu'il établit dans des
+proportions grandioses. Il lui donna le nom de _Kaïrouan_, sur le sens
+duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement était aride et désert et il
+fallut d'abord en expulser les bêtes sauvages et les serpents. Les
+ruines des cités romaines environnantes, et particulièrement celles
+d'une ville appelée Kamounïa ou Kamouda, lui fournirent des matériaux en
+abondance. Tout en apportant ses soins à l'édification de Kaïrouan, Okba
+étendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en
+reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se
+grouper autour de la nouvelle cité.
+
+GOUVERNEMENT DE DINAR-ABOU-EL-MOHADJER.--Sur ces entrefaites, le khalife
+ayant replacé l'Ifrikiya sous l'autorité du défenseur
+Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le
+Mag'reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé Abou-el-Mohadjer,
+pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on
+récompensait Okba des importants services rendus, et cette manière
+d'agir paraîtrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de
+ces rivalités de race et d'opinion qui divisaient si profondément les
+Arabes.
+
+Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l'accabla
+d'humiliations, exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été
+données par son maître. Mais la vengeance n'aurait pas été complète si
+l'on ne s'était pas attaché à détruire l'œuvre du rival. Par l'ordre de
+Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la ville
+nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient, exposa
+ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune réparation
+et dut dévorer en silence son humiliation.
+
+Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ d'Okba. A
+leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est
+certain que ces indigènes avaient été en relations avec Okba, peut-être
+même avaient-ils déjà accepté l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha
+contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement
+de Tlemcen. Les ayant forcés d'accepter le combat dans ce lieu, il leur
+infligea une défaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour
+éviter la mort, Koçéïla dut se convertir à la religion de Mahomet; il
+fut traité alors avec bienveillance, mais conservé par le vainqueur dans
+une demi-captivité. Après avoir apaisé tous les germes de sédition,
+Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les
+Grecs, retranchés dans les places du nord. On dit qu'à la suite de ces
+opérations, les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la
+presqu'île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens[321].
+
+[Note 321: Fournel, _Berbers_, p. 163. Amari, _Storia_, t. I, p.
+611.]
+
+DEUXIÈME GOUVERNEMENT D'OKBA. SA GRANDE EXPÉDITION EN MAG'REB.--Moaouïa
+étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu'il avait déjà désigné
+comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba obtenait la
+réparation de l'injustice qu'il avait éprouvée et était nommé, pour la
+seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya.
+
+A la fin de l'année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour, il jeta
+Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait élevées et
+entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de nouveau une
+population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel
+il avait fini par se lier d'amitié.
+
+Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le fanatisme
+ardent ne pouvait s'accommoder du repos, décida une grande expédition
+dans le Mag'reb, afin de soumettre à son autorité tous les Berbères de
+l'Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence ses meilleurs
+guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs, avec quelques troupes, à
+Kaïrouan, il donna le signal du départ. Avant de se mettre en route, il
+adressa à ceux qu'il laissait derrière lui, et notamment à ses fils, une
+allocution dans laquelle il déclara qu'il s'engageait à ne s'arrêter que
+lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidèles devant lui.
+
+Le général conduisit les troupes vers l'Aourès, afin de réduire les
+populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans
+l'indépendance. Il vint d'abord prendre position auprès de Bar'aï et
+livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent le
+désavantage; mais ceux-ci s'étant réfugiés dans la citadelle, Okba n'osa
+en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et eut à supporter
+une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens, qui vinrent
+attaquer son camp et faillirent s'en rendre maîtres. Les Arabes
+parvinrent cependant à repousser l'ennemi; mais Okba renonça à courir
+les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea
+vers le Zab, alors habité par de nombreuses tribus zenètes; dans les
+oasis se trouvaient aussi des populations chrétiennes et quelques
+soldats grecs. Après plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans,
+mais ces succès, chèrement achetés, n'avaient pas pour conséquence cette
+soumission générale qui était le but de l'expédition.
+
+Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet[322], où il
+trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient quelques
+troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante
+bataille. De là, le général musulman conduisit son armée dans le Mag'reb
+extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une grande opposition, la
+région maritime occupée par les Romara, parvint à Ceuta, le seul point
+qui, dans ces régions éloignées, reconnût encore l'autorité de Byzance.
+Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup
+plus fréquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint
+au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements
+précis sur l'intérieur de la contrée. Il lui apprit qu'il ne trouverait
+plus de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les
+plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbères ne
+reconnaissant aucune autorité.
+
+Muni de ces renseignements, Okba s'enfonça dans le cœur des montagnes
+marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fès). Les Berbères
+Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités lui opposèrent une vive
+résistance et il se trouva un moment cerné au milieu d'elles. Un secours
+qui lui fut envoyé par les Mag'raoua lui permit de se dégager, Reprenant
+l'offensive, il s'empara de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva
+un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il
+descendit vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces
+régions, et atteignit enfin le rivage de l'Océan. On rapporte qu'ayant
+fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu'il avait
+accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de
+sa religion à combattre[323].
+
+[Note 322: C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.]
+
+[Note 323: Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun,
+_Hist. des Berbères_, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri
+(_loc. cit._, p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et
+suiv. Le Baïan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.]
+
+DÉFAITE DE TEHOUDA. MORT D'OKBA.--Les Musulmans reprirent alors le
+chemin de l'est, traînant à leur suite de nombreux esclaves et
+rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amené
+avec lui, dans le Mag'reb, Koçéïla et Dinar, et n'avait négligé aucune
+occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbère
+d'écorcher un mouton en sa présence; contraint de remplir ainsi le rôle
+d'un esclave, Koçéïla passait de temps en temps sa main ensanglantée sur
+sa barbe en regardant Okba d'une étrange façon. «Que signifie ce geste?»
+demanda le gouverneur. «Rien, répondit le Berbère, c'est que le sang
+fortifie la barbe!»
+
+Les assistants expliquèrent à Okba qu'il fallait y voir une menace, et
+Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang
+élevé parmi les siens, lui prédisant qu'il pourrait bien s'en repentir.
+Mais Okba, gonflé d'orgueil par ses succès, voyant les populations
+indigènes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menacé
+d'un danger immédiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait
+autour de lui. Koçéïla avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa
+tribu et à ses alliés, et tout était préparé pour la révolte.
+
+Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag'reb comme soumis,
+renvoya son armée par détachements vers sa capitale. Quant à lui, ne
+conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnaître ces
+forteresses des environs de l'Aourès où il avait éprouvé une résistance
+inattendue, afin d'étudier les moyens de les réduire. Mais il avait
+compté sans la vengeance de Koçéïla. Parvenu à Tehouda, au nord-est de
+Biskra, le général qui, depuis quelque temps, était suivi par les
+Berbères, se trouva tout à coup face à face avec d'autres ennemis,
+commandés par des chefs chrétiens. La victoire, comme la fuite, était
+impossible, il ne restait aux Arabes qu'à mourir en braves. Ils s'y
+résolurent sans faiblesse et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées,
+attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été
+rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes.
+Le combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers
+arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier
+(683).
+
+Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus
+contribué à la conquête de l'Afrique par les Arabes, l'apôtre farouche
+de l'islamisme chez les Berbères. D'un caractère vindicatif, fanatique à
+l'excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre ses victoires de
+massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vénération pour
+les fidèles et a donné son nom à l'oasis qui le renferme.
+
+LA BERBÉRIE LIBRE SOUS L'AUTORITÉ DE KOÇÉÏLA.--Un seul cri de guerre
+poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda.
+En un instant, tous les Berbères furent en armes, prêts à se ranger sous
+la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs oppresseurs. Les débris des
+populations coloniales firent cause commune avec eux.
+
+Zohéïr-ben-Kaïs essaya d'organiser la résistance, mais ses guerriers
+avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu'à rentrer en Orient.
+Force lui fut d'évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d'une partie des
+habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt Koçéïla, à la
+tête d'une foule immense, se présenta devant Kaïrouan dont les portes
+lui furent ouvertes par les habitants. Grâce aux ordres sévères donnés
+par le roi indigène, aucun pillage, aucun excès ne fut commis, rare
+exemple de modération que les Musulmans n'avaient pas donné et qu'ils se
+garderont bien d'imiter.
+
+La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla,
+reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement dans ce
+Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre
+destination. Une alliance étroite fut cimentée entre lui et les
+chrétiens, qui reconnurent même son autorité. Quant aux Berbères, en
+reprenant leur liberté, ils s'étaient empressés de répudier le
+mahométisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement.
+
+Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag'reb, avec
+une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître[324]. La paix et la
+tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce
+pays désolé par la guerre; mais ce répit devait être de courte durée.
+
+[Note 324: Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 208 et suiv.
+En-Nouéïri, p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.]
+
+NOUVELLES GUERRES CIVILES EN ARABIE.--La guerre civile, qui avait de
+nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de
+s'occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré d'ennemis, ou
+plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l'étendard de la révolte fut
+El-Houcéïn, deuxième fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de
+l'Irak, mais il périt dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680).
+Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a été déjà plusieurs fois question,
+avait été le promoteur de la révolte d'El-Houcéïn; il recueillit son
+héritage et sut gagner à sa cause un grand nombre d'_Emigrés_ et de
+parents ou d'amis du prophète. La Mekke devint le centre de cette
+révolte; bientôt Médine fut entraînée dans la conjuration, et les
+Oméïades se virent expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé
+de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée
+qui rentra en possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et
+les habitants emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient
+l'occasion d'assouvir leur haine contre les Défenseurs.
+
+La Mekke, assiégée par l'armée du khalife, résistait avec vigueur,
+lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les
+assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr prit alors
+le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales, rentra
+en possession de Médine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte.
+
+Pendant ce temps, l'anarchie était à son comble en Syrie. Moaouïa, fils
+aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur; mais aucune
+précaution n'avait été prise, et, conformément aux principes posés par
+Omar, le khalifat devait se transmettre par élection et non par
+hérédité. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaouïa étant
+petit-fils d'un kelbite, les kaïsites refusaient de le reconnaître, et
+ils ne tardèrent pas à se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobéïr.
+
+Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l'on vit les prétendants
+surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête à les appuyer.
+Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites, l'oméïade
+Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites (juillet 684). Peu
+après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains dans la bataille dite
+de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan était maître de la
+Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut
+obtenue par lui peu après, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobéïr
+continuait à résister. Une armée de quatre mille hommes envoyée pour
+surprendre Médine fut taillée en pièces en avant de cette ville par
+Abd-Allah.
+
+Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda. Il
+prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement difficiles, car,
+en outre du puissant compétiteur contre lequel il avait à lutter, et de
+l'anarchie qui s'étendait partout, il avait à réduire deux redoutables
+ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans
+quelques détails, en raison du rôle qu'elles sont appelées à jouer en
+Afrique.
+
+LES KHAREDJITES ET LES CHIAÏTES.--Nous avons indiqué précédemment dans
+quelles conditions le schisme des Kharedjites s'était formé. Se posant
+en réformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalité
+qui divisaient les Arabes, ils considéraient ceux qui n'étaient pas de
+leur secte comme des infidèles, et étaient ainsi les ennemis de tous. On
+a vu avec quelle rigueur ils furent traités. Retirés dans l'Ahouaz, ils
+rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce
+passage du Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune
+famille infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs
+et n'enfanteraient que des impies et des incrédules!», ils décidèrent
+bientôt le massacre de tous les _infidèles_. Ils vinrent, en répandant
+des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur que
+ces _têtes rasées_[325] inspiraient était si grande que les gens de
+Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant son
+secours.
+
+L'autre secte, celle des _Chiaïtes_, avait été formée par les partisans
+d'Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait être
+pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (épouse
+d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des
+attributs divins et prêchaient la soumission absolue à ses paroles.
+C'était une secte essentiellement persane, se recrutant de préférence
+parmi les affranchis originaires de cette nation[326]. «Nulle autre
+secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'était aussi simple et
+crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive». Leur
+chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de
+Ben-Zobéïr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avançaient et
+les mit en déroute. Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour
+par les troupes du fils de Zobéïr; c'était un grand service rendu à son
+compétiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les
+Chiaïtes, obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter
+avec lui, et bientôt l'Irak reconnut son autorité.
+
+[Note 325: Conformément à une prescription de leur secte.]
+
+[Note 326: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 158.]
+
+VICTOIRE DE ZOHÉÏR SUR LES BERBÈRES. MORT DE KOCÉÏLA.--Malgré les
+difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il ne cessait de
+tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du reste des appels
+pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohéïr demandait des
+renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs
+milliers d'Arabes lui fut envoyé, ainsi que des secours en argent.
+Zohéïr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocéïla jugeant la
+position de Kaïrouan peu favorable pour la défense, s'était retiré à
+Mems, à l'est de Sebiba, près de la branche orientale de la Medjerda et
+y attendait, dans une position retranchée, l'attaque de l'ennemi; des
+contingents grecs et des colons latins étaient venus l'y rejoindre.
+
+Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis, après
+avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha contre
+l'ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les indigènes, ayant
+vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens, commencèrent à
+plier. Les Musulmans redoublèrent alors d'ardeur et la victoire se
+décida pour eux. La déroute fut désastreuse. Poursuivis l'épée dans les
+reins, les Berbères se jetèrent en partie dans l'Aourès; les autres
+gagnèrent le Zab, où les Arabes les relancèrent. La tribu des Aoureba
+fut à peu près détruite; ses débris cherchèrent un refuge dans le
+Mag'reb central et se fixèrent dans les montagnes qui environnent Fès,
+où ils se fondirent parmi les autres Berbères. C'est un nom que nous
+n'aurons plus l'occasion de prononcer.
+
+ZOHÉÏR ÉVACUE L'IFRIKIYA.--Zohéïr rétablit ainsi l'autorité arabe en
+Mag'reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple indigène,
+malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité
+n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le général arabe
+manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife n'était
+certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que
+Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous le
+représentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualités
+administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il était bien
+loin pour suivre les événements d'Orient; or, tous ces premiers
+conquérants avaient les yeux tournés vers l'est. El-Kairouani prétend
+que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien était lourd le fardeau
+dont il était chargé et craignit que son cœur ne se corrompît au sein de
+la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya[327]». Quoi
+qu'il en soit, il quitta Kaïrouan avec ses principaux guerriers. Parvenu
+à Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire
+une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la
+supériorité de leur nombre, et périt avec toute son escorte (690).
+
+[Note 327: P. 51.]
+
+MORT DU FILS DE ZOBÉÏR. TRIOMPHE D'ABD-EL-MALEK.--Abd-el-Malek reçut la
+nouvelle du désastre d'Afrique alors qu'il était occupé à réduire les
+Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis l'Irak à son autorité,
+il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant
+tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le
+khalife n'oserait pas assiéger La Mekke. Il se trompait. Bientôt l'armée
+syrienne, commandée par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville
+sainte et en commença l'investissement (692). Durant de longs mois, les
+assiégés résistèrent avec énergie à toutes les attaques et supportèrent
+les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah était soutenu par sa
+mère, âgée de près de cent ans; lorsque tout moyen de résister fut
+épuisé, elle répondit stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu'il
+lui restait à faire: «mourir!». Peu d'instants après, Abd-Allah, s'étant
+armé de pied en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais
+celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit
+enlever en disant: «Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de
+cela.» Le fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de
+coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette
+révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait maître
+incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n'était-il pas
+environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et l'Irak
+sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux avaient subi de
+honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables, car la férocité
+de ces sectaires contre les païens s'accroissait avec les difficultés
+qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobéïr,
+fut chargé de réduire les rebelles et, après deux années de luttes, il
+parvint, grâce à son énergie, à les forcer de mettre bas les armes
+(696). Les Kelbites avaient contribué pour beaucoup au triomphe du
+khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek,
+irrité de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et
+accabla d'humiliations leurs rivaux.
+
+SITUATION DE L'AFRIQUE. LA KAHÉNA.--Libre enfin, le khalife tourna ses
+regards vers l'Afrique et se disposa à tirer vengeance de la défaite et
+de la mort de son lieutenant.
+
+Après la fuite des Arabes, la révolte s'était répandue de nouveau chez
+les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait
+imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables. Dans les
+derniers temps une sorte d'apaisement s'était produit et les indigènes
+de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorité d'une femme Dihia ou Damïa,
+fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zénètes) de l'Aourès.
+Cette femme remarquable appartenait, dit El-Kaïrouani, à une des plus
+nobles familles berbères ayant régné en Afrique. «Elle avait trois fils,
+héritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait élevés
+sous ses yeux, elle les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur
+intermédiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que
+chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir,
+pour elle-même, le commandement[328].» Cette prétendue faculté de
+divination fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d'_El-Kahéna_,
+(la devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l'affirme
+Ibn-Khaldoun[329], et il est possible que ce nom de Kahéna, que les
+Musulmans lui appliquaient, avec un certain mépris, ait été, au
+contraire, parmi les siens, une qualité quasi-sacerdotale.
+
+[Note 328: El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III,
+p. 193. En-Nouéïri, p. 338 et suiv.]
+
+[Note 329: T. I, p. 208.]
+
+Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu'elle prit à
+la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par les auteurs.
+Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères se joignirent à
+elle, dans ses retraites fortifiées de l'Aourès. Ainsi le drapeau de
+l'indépendance berbère avait été relevé par une femme qui avait su
+rallier les forces éparses de ce peuple, calmer les rivalités et imposer
+son autorité même aux Grecs. La situation avait donc changé de face en
+Berbérie et les Arabes allaient en faire l'épreuve.
+
+EXPÉDITION DE HAÇANE EN MAG'REB. VICTOIRE DE LA KAHÉNA.--En 696, le
+khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes en confia le
+commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte,
+où son autorité était encore méconnue en maints endroits. L'année
+suivante, il lui expédia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. «Je te
+laisse les mains libres, lui écrivit-il, puise dans les trésors de
+l'Egypte et distribue des gratifications à tes compagnons et à ceux qui
+se joindront à toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et
+que la bénédiction de Dieu soit avec toi[330].»
+
+[Note 330: En-Nouéïri, p. 338.]
+
+Parvenu en Mag'reb avec son immense armée, Haçane entra à Kaïrouan, dont
+la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla attaquer et enlever
+Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se réfugier sur
+leurs navires et de gagner les îles de la Méditerranée. Quant aux
+troupes grecques, elles essayèrent de se rallier à Satfoura, près de
+Benzert, mais ce fut pour essuyer un véritable désastre. Sur ces
+entrefaites, une flotte byzantine, envoyée de Constantinople, sous le
+commandement du patrice Jean, aborda à Karthage. Appuyés par les
+indigènes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrèrent
+facilement en possession de cette ville.
+
+Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable qui
+ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane revenait mettre
+le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées eurent facilement
+raison des chrétiens, dont les débris se rembarquèrent et regagnèrent
+l'Orient (698). Ce fut la dernière tentative de l'empire pour conserver
+sa colonie africaine. Dès lors les chrétiens restés en Ifrikiya se
+virent forcés d'unir intimement leur sort à celui des indigènes. Après
+ces campagnes, Haçane dut se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque
+repos à ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expédition de
+l'Aourès.
+
+Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte en
+appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage. Ayant
+appris que Haçane s'était mis en marche, elle descendit de ses montagnes
+et alla détruire les remparts de Bar'aï, soit pour que le général arabe
+ne s'attardât pas à en faire le siège et vînt directement attaquer les
+Berbères dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pût
+s'appuyer sur aucun retranchement, s'il était parvenu à l'enlever.
+
+Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les
+bords de l'Ouad-Nini, près de Bar'aï[331]. Au point du jour on en vint
+aux mains. L'avant-garde berbère, commandée par un ancien général de
+Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une lutte acharnée, les
+Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis en pleine déroute. Haçane,
+avec les débris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi
+l'épée dans les reins jusqu'à Gabès: il ne s'arrêta que dans la province
+de Barka, où il s'établit dans des postes retranchés qui reçurent son
+nom: _Koçour Haçane_.
+
+[Note 331: Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette
+bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouéïri qui est la plus
+plausible.]
+
+LA KAHÉNA REINE DES BERBÈRES. SES DESTRUCTIONS.--Les Arabes avaient
+laissé sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus,
+quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, étaient aux mains des
+vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté et les mit en liberté, à
+l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yézid, de la tribu de Kaïs, jeune
+homme d'une grande beauté, qu'elle combla de présents et qu'elle adopta
+en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baïan,
+consacrait l'adoption chez les Berbères. Nous verrons plus loin de
+quelle façon Khaled reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois,
+les sauvages Berbères donnaient une leçon d'humanité à ceux qui se
+présentaient comme les apôtres du vrai Dieu et qui n'employaient
+d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dévastation.
+
+L'Ifrikiya et même, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le
+Mag'reb, reconnurent alors l'autorité de la Kahéna. De quelle façon
+exerça-t-elle le pouvoir suprême? D'après un passage d'En-Nouéïri, la
+Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que, prévoyant le
+retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en faisant le vide devant
+eux. «Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent,
+tandis que nous, nous ne désirons posséder que des champs pour la
+culture et le pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre:
+c'est de ruiner le pays pour les décourager[332].» Tel fut son
+raisonnement et, passant aussitôt à l'exécution, elle envoya des agents
+dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les édifices,
+détruire et incendier les jardins. De Tunis à Tanger, le pays qui, au
+dire des auteurs, n'était qu'une succession de bosquets, fut transformé
+en désert.
+
+[Note 332: En-Nouéïri, p. 340.]
+
+Ce sacrifice était héroïque. Il a été pratiqué plus d'une fois par des
+patriotes préférant leur propre ruine à la servitude; mais les Berbères
+n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intérêts
+immédiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme
+une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dénudés,
+contre les gens du littoral établis dans les campagnes ombragées et
+fraîches. Rien ne pouvait être plus sensible à ces petits cultivateurs
+que de voir disparaître en un jour, avec leur fortune, le fruit
+d'efforts séculaires. Aussi furent-ils profondément irrités et se
+détachèrent-ils de la Kahéna.
+
+DÉFAITE ET MORT DE LA KAHÉNA.--Après sa retraite, Haçane était resté à
+Barka, où il avait reçu du khalife l'ordre d'attendre des renforts. Mais
+le Khoraçan venait de se mettre en révolte (700); un Kaïsite du nom de
+Abd-er-Rahman s'était fait proclamer khalife et bientôt Basra et Koufa
+étaient tombées aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant été
+tué, la révolte ne tarda pas à être apaisée et le khalife put s'occuper
+du Mag'reb.
+
+Haçane, après avoir reçu des renforts et de l'argent, se mit en marche,
+parfaitement renseigné sur la situation en Berbérie par les nouvelles
+que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahéna, au
+moyen d'émissaires secrets.
+
+A l'approche de l'ennemi, la Kahéna ne se fit pas d'illusion sur le sort
+qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer à des pratiques
+divinatoires ce que sa perspicacité lui faisait entrevoir.
+
+Ayant réuni ses fils, elle leur dit: «Je sais que ma fin approche;
+lorsque je regarde l'Orient, j'éprouve à la tête des battements qui m'en
+avertissent[333]»; elle leur ordonna de faire leur soumission au général
+arabe et de se mettre à son service, ce qui semble indiquer une
+intention de se venger des Berbères, dont la lâcheté allait causer sa
+perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prît la fuite, mais elle
+repousssa avec indignation ce conseil. «Celle qui a commandé aux
+chrétiens, aux Arabes et aux Berbères, dit-elle, doit savoir mourir en
+reine!»
+
+Dans quelle localité la Kahéna attendit-elle le choc des Arabes? S'il
+faut en croire El-Bekri, elle se serait retranchée dans le château
+d'El-Djem, qui aurait été appelé pour cela _Kasr-el-Kahena_; mais il est
+plus probable qu'elle se retira dans l'Aourès, car il résulte de l'étude
+comparée des auteurs que Haçane marcha directement vers cette montagne,
+en passant par Gabès, Gafça et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche
+du campement de la reine berbère, il vit venir au devant de lui les deux
+fils de celle-ci, accompagnés de l'Arabe Khaled. Les deux chefs
+indigènes furent conduits par son ordre à l'arrière-garde; quant à
+Khaled, il reçut le commandement d'un corps d'attaque.
+
+La bataille fut longue et acharnée et, pendant un instant, le succès
+parut se prononcer pour les Berbères; mais, dit En-Nouéïri, Dieu vint au
+secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahéna
+y périt glorieusement. Selon une autre version, elle aurait été
+entraînée dans la déroute et atteinte par les Arabes dans une localité
+qui fut appelée en commémoration _Bir-el-Kahéna_. Sa tête fut envoyée à
+Abd-el-Malek[334]. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l'on
+peut dire qu'avec elle tomba l'indépendance berbère[335].
+
+[Note 333: El-Kaïrouani, p. 54.]
+
+[Note 334: _Ibid_.]
+
+[Note 335: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et
+suiv. En-Nouéïri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.]
+
+CONQUÊTE ET ORGANISATION DE L'IFRIKIYA PAR HAÇANE.--Après la défaite de
+leur reine, les Berbères de cette région se soumirent en masse au
+vainqueur et acceptèrent l'islamisme. Ils fournirent à Haçane un corps
+de douze mille auxiliaires à la tête desquels les fils de la Kahéna
+furent placés. Grâce à ce renfort, le général arabe put compléter sa
+victoire en réduisant les autres centres de résistance où les Grecs,
+aidés des indigènes, tenaient encore; puis il rentra à Kaïrouan. Il
+s'occupa alors de régler les détails de l'administration, et notamment
+de la fixation de l'impôt foncier (_kharadj_), auquel il soumit les
+populations berbères et celles d'origine chrétienne[336].
+
+Ce fut, sans doute, vers cette époque qu'il établit à Tunis une colonie
+de mille familles coptes venues d'Egypte[337]. Mais c'est en vain que
+Haçane s'était mérité le surnom de «_vieillard intègre_». Les grandes
+richesses rapportées de ses expéditions, et conservées par lui pour le
+khalife, faisaient des envieux et bientôt il se vit dépossédé de son
+commandement par le gouverneur de l'Egypte et reçut l'ordre de se rendre
+en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de
+prétexte à sa révocation et dont on le dépouilla à son passage en
+Egypte. Mais il avait su conserver ce qu'il possédait de plus précieux
+et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute
+inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta
+qu'il ne servirait plus la dynastie oméïade.
+
+[Note 336: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.]
+
+[Note 337: El-Kaïrouani, p. 55.]
+
+MOUÇA-BEN-NOCÉÏR ACHÈVE LA CONQUÊTE DE LA BERBÉRIE.--En 705,
+Mouça-ben-Nocéïr arriva à Kaïrouan avec le titre de gouverneur de
+l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut dès
+lors indépendante de l'Egypte. Il trouva un commencement d'organisation
+en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie était à son comble:
+les tribus berbères étaient toutes en lutte les unes contre les autres.
+Les Mag'raoua en profitaient pour s'étendre au nord et à l'ouest, au
+détriment des Sanhadja. «Conquérir l'Afrique est chose impossible, avait
+écrit le précédent gouverneur au khalife; à peine une tribu berbère
+est-elle exterminée, qu'une autre vient prendre sa place[338].» Le
+Mag'reb était couvert de ruines et changé en solitude.
+
+Les détails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes du
+gouvernement de Mouça sont contradictoires. Il paraît probable qu'il
+commença par rétablir la tranquillité dans l'Ifrikiya et le Mag'reb
+central, au moyen d'expéditions dans lesquelles il déploya la plus
+grande rigueur. En même temps il s'appliquait à former de bonnes troupes
+indigènes et à organiser une flotte au moyen de laquelle il pût piller
+les îles de la Méditerranée. Cela fait, il entreprit une campagne dans
+l'ouest, où les Berbères n'avaient pas revu d'Arabes depuis Okba; aussi
+avaient-ils repris leur liberté et répudié le culte musulman. Il
+infligea d'abord une défaite aux R'omara, mais, parvenu à Ceuta, il
+trouva cette ville en état de défense, sous le commandement du comte
+Julien, et essaya en vain de la réduire. Il fit dés razzias aux
+environs, espérant affamer la place; mais Julien recevait par mer des
+vivres d'Espagne, et chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans
+leur faisait éprouver de rudes échecs[339]. Abandonnant ce siège, Mouça
+pénétra au cœur de l'Atlas et attaqua et réduisit les tribus
+masmoudiennes. Après s'être avancé jusqu'au Sous, il traversa le pays de
+Derâ et porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de
+Sidjilmassa[340]. Ayant soumis toutes ces contrées et exigé des otages
+de chaque tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville.
+
+[Note 338: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 229.]
+
+[Note 339: _Akhbar Madjouma_, apud Dozy, _Recherches sur l'histoire
+de l'Espagne_, t. I, p. 45.]
+
+[Note 340: Tafilala].
+
+Le gouverneur plaça à Tanger un berbère converti du nom de Tarik, auquel
+il laissa un corps nombreux de cavaliers indigènes. Vingt-sept Arabes
+restèrent également dans la contrée pour instruire les Berbères dans la
+religion musulmane. Vers 708, le gouverneur rentra à Kaïrouan en
+rapportant un butin considérable dont le quint fut envoyé au khalife. Il
+s'occupa avec activité des intérêts de la religion. «Toutes les
+anciennes églises des chrétiens furent transformées en mosquées», dit
+l'auteur du Baïan. La conquête de l'Afrique septentrionale était
+terminée; mais ce théâtre n'était déjà plus assez vaste pour les Arabes;
+ils allaient reporter sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la
+chrétienté dans ses fondements. Déjà, depuis quelques années, ils
+exécutaient d'audacieuses courses sur mer et portaient la dévastation
+sur les rivages de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares.
+
+Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consommé l'asservissement du
+peuple berbère aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane. Mais, si la
+Berbérie avait changé de maîtres, aucun élément nouveau de population
+n'y avait été introduit. Le gouverneur arabe de Kaïrouan remplaçait le
+patrice byzantin de Karthage. De petites garnisons laissées dans les
+postes importants, des missionnaires parcourant les tribus pour répandre
+l'islamisme, ce fut à quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se
+laissant extérieurement arabiser, demeura purement berbère. La faiblesse
+de l'occupation, qui ne fut pas complétée par une immigration coloniale,
+devait permettre aux indigènes de se débarrasser bientôt de la
+domination du khalifat.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--RÉVOLTE KHAREDJITE
+709--750
+
+
+Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Conquête
+de l'Espagne par Tarik et Mouça. Destitution de Mouça.--Situation de
+l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de
+Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.--Gouvernement
+de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.--Gouvernement
+d'Obéïd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement de
+Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de
+Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Révolte de Meicera,
+soulèvement général des Berbères.--Défaite de Koltoum à
+l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Révolte de
+l'Espagne; les Syriens y sont transportés.--Abd-er-Rahman-ben-Habib
+usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie oméïade:
+établissement de la dynastie abbasside.
+
+
+LE COMTE JULIEN POUSSE LES ARABES À LA CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--Si toute
+résistance ouverte avait cessé en Afrique, le pays ne pouvait cependant
+pas être considéré comme soumis d'une façon définitive. Les Berbères
+étaient plutôt épuisés que domptés, et l'on devait s'attendre à de
+nouvelles révoltes, aussitôt qu'ils auraient eu le temps de reprendre
+haleine. Un événement inattendu vint en ajourner l'explosion, en
+fournissant un aliment aux forces actives berbères.
+
+En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, étant mort, un de ses
+guerriers, nommé Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-être y fut porté
+par acclamation, au détriment des fils de son prédécesseur, nommés
+Sisebert et Oppas[341]. Ceux-ci vinrent à Ceuta demander asile au comte
+Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille
+spoliée. Peut-être faut-il ajouter à cela la tradition d'après laquelle
+une fille de Julien, qui se trouvait à la cour des rois goths, aurait
+été outragée par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l'ennemi le
+plus acharné de cette dynastie et ne songea qu'à tirer de son chef la
+plus éclatante vengeance. Entré en relations avec Tarik, gouverneur de
+Tanger, il ouvrit à ce Berbère son petit royaume et le poussa à envahir
+l'Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des
+renseignements précieux sur l'intérieur du pays.
+
+[Note 341: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 46.]
+
+Le khalife Abd-el-Malek était mort et avait été remplacé par son fils
+El-Oualid, en 705. Mouça ne pouvait se lancer dans une entreprise telle
+que la conquête de l'Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le
+khalife voulut avant tout qu'on reconnût bien les lieux. «Faites
+explorer l'Espagne par des troupes légères, mais gardez-vous d'exposer
+les Musulmans aux périls d'une mer orageuse,» telles furent ses
+instructions. En conséquence, Mouça chargea un de ses clients nommé
+Tarif d'aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre
+cents hommes et cent chevaux[342]. Ayant abordé à l'île qui reçut son
+nom (Tarifa), ce général occupa Algésiras et reconnut que sa baie était
+fort propice à un débarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin
+et de belles captives (710).
+
+[Note 342: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 47.]
+
+CONQUÊTE DE L'ESPAGNE PAR TARIK ET MOUÇA.--Le khalife ayant alors
+autorisé l'expédition, on établit un camp près de Tanger et bientôt une
+armée de sept ou huit mille Berbères convertis, avec trois cents
+Arabes[343] comme chefs, s'y trouva concentrée. En mai 711, l'armée
+traversa le détroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par
+Julien, et aborda au pied du mont Calpé, qui fut appelé du nom du chef
+de l'expédition _Djebel Tarik_. Ce général reçut encore un renfort de
+cinq mille Berbères, puis, ayant brûlé ses vaisseaux, il pénétra dans
+l'intérieur du pays, guidé par le comte Julien.
+
+Roderik était occupé à combattre les Basques, dans le nord de son
+royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il réunit des forces
+s'élevant, dit-on, à cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La
+rencontre eut lieu en un endroit appelé par certains auteurs arabes
+Ouad-Bekka[344], et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet.
+Pendant huit ou neuf jours consécutifs, il y eut une suite de combats,
+mais les ailes de l'armée des Visigoths ayant lâché pied, le centre, où
+se trouvait le roi, eut à supporter tout l'effort des Musulmans. Roderik
+mourut en combattant et son armée se débanda. D'après la chronique que
+nous avons plusieurs fois citée, le roi goth aurait confié le
+commandement des deux ailes de son armée aux fils de Wittiza,
+réconciliés avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur,
+l'auraient trahi en entraînant les troupes confiées à leurs ordres[345].
+
+[Note 343: On a beaucoup discuté sur le chiffre et la composition de
+cette armée expéditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis à
+cet égard par En-Nouéïri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245,
+et El-Kaïrouani, p. 58. L'_Akhbar Madjouma_ donne le chiffre de 7,000
+Berbères.]
+
+[Note 344: D'autres ont écrit ouad Leka, et cette rivière a été
+assimilée au Guadalete. Mais Dozy a établi qu'il faut adopter
+Ouad-Bekka, contrée qui se trouve à une lieue au nord de l'embouchure du
+Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et
+Cornil.» (_Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, t. I, p. 314 et
+suiv.).]
+
+[Note 345: _Akhbar Madjouma_.]
+
+Les chrétiens, s'étant ralliés auprès d'Ejiça, y essuyèrent une nouvelle
+défaite. Ce double succès mit fin à l'empire des Goths et ouvrit
+l'Espagne aux Musulmans.
+
+Tarik, sans tenir compte des ordres de Mouça qui lui avait fait dire de
+l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolède, alors capitale de
+l'Espagne, tandis que trois corps détachés allaient prendre possession
+de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'étant rendu maître de Tolède, il y
+réunit toutes ses prises, qui étaient considérables, pour les remettre
+au gouverneur de l'Afrique. Lorsqu'une ville était enlevée, les
+Musulmans armaient les Juifs s'y trouvant et les chargeaient de la
+défendre; puis ils continuaient leur route[346].
+
+Mouça avait appris avec une vive jalousie les succès de son lieutenant,
+et il s'était décidé aussitôt, malgré son grand âge, à se rendre en
+Espagne. C'était un homme de très basse extraction, dominé par la soif
+de l'or, et cette passion n'avait pas été sans lui attirer de graves
+affaires. Ayant réuni une armée de quinze à dix-huit mille guerriers,
+tant arabes que berbères, il partit pour l'Espagne, en laissant
+l'Ifrikiya sous le commandement de son fils Abd-Allah et débarqua à
+Algésiras pendant le mois de ramadan 93 (juin-juillet 712). Au lieu de
+traverser les pays conquis par Tarik, Mouça voulut suivre une nouvelle
+voie et conquérir aussi des lauriers; des chrétiens lui servirent,
+dit-on, de guides. Carmona et Séville tombèrent en son pouvoir, mais il
+fut arrêté par Mérida[347], ville somptueuse qui contenait un nombre
+considérable d'habitants, et dont il dut entreprendre un siège régulier.
+Ce ne fut qu'en juin 713 qu'il parvint à se rendre maître de Mérida,
+après une résistance héroïque des assiégés.
+
+[Note 346: _Ibid._, p. 55.]
+
+[Note 347: L'antique Emerita-Augusta.]
+
+Sur ces entrefaites, Mouça, s'étant rendu à Tolède, se rencontra auprès
+de cette ville avec Tarik. Il avait conçu contre celui-ci une violente
+jalousie qui s'était transformée en haine ardente; aussi, bien que son
+lieutenant se présentât avec l'attitude la plus respectueuse, il
+l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence, alla jusqu'à
+le frapper au visage; puis il le fit jeter dans les fers et aurait
+ordonné sa mort, si des officiers ne s'étaient interposés. Cette
+conduite souleva contre lui une véritable réprobation, dont l'expression
+fut portée au khalife[348].
+
+[Note 348: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouéïri, p. 345.
+El-Kaïrouani, p. 57 et suiv. El-Marrakchi (_Hist. des Almohades_, édit.
+arabe de Dozy, Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).]
+
+DESTITUTION DE MOUÇA.--Tandis que les Berbères, conduits par les Arabes,
+conquéraient l'Espagne au khalifat, les armées musulmanes s'emparaient
+de Samarkand, et s'avançaient victorieuses vers l'est, à travers l'Inde,
+jusqu'à l'Himalaya. L'histoire n'offre peut-être pas d'autre exemple de
+succès aussi grands dans un règne aussi court que celui d'El-Oualid.
+Mais ce prince n'entendait pas partager sa puissance avec ses généraux,
+et il trouvait que les contrées sur lesquelles s'étendait l'autorité de
+Mouça étaient bien grandes. Aussi, saisit-il avec empressement
+l'occasion fournie par l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui
+intimer l'ordre de se présenter devant lui.
+
+Mouça, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrénées, ne
+voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel émissaire
+vint prendre par la bride sa monture, pour le décider à s'arrêter. Le
+gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement à son fils
+Abd-el-Aziz, rentra à Kaïrouan pour se préparer au départ. Son troisième
+fils, Abd-el-Malek, fut placé à Ceuta, afin de commander le détroit. En
+715, Mouça partit pour l'Orient, emportant un butin considérable, enlevé
+aux palais et aux églises de la péninsule. A sa suite marchaient
+enchaînées trente mille esclaves chrétiennes[349]. Ces riches présents
+ne purent désarmer la colère du khalife qui l'accabla de reproches et le
+frappa d'une forte amende. Peu de jours après, El-Oualid cessait de
+vivre et était remplacé par son frère Soléïman. C'était la chute des
+kaïsites; mais Mouça, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans
+l'ombre jusqu'à sa mort.
+
+[Note 349: Il est inutile de faire ressortir l'exagération de ce
+chiffre.]
+
+SITUATION DE L'AFRIQUE ET DE L'ESPAGNE.--Cependant, en Afrique, les
+Berbères continuaient à se jeter en foule sur l'Espagne. La vue des
+prises rapportées par Mouça avait enflammé leur cupidité et redoublé
+l'ardeur des néophytes. Aussitôt qu'un groupe était prêt, on l'envoyait
+à la _guerre sainte_, et ce courant ininterrompu permettait de se porter
+en avant, car les premiers arrivés s'étaient établis dans le territoire
+conquis. Les Arabes, profitant de la conquête faite par les Berbères,
+avaient commencé par garder pour eux la fertile Andalousie. Quant aux
+Africains, on les avait relégués dans les plaines arides de la Manche et
+de l'Estramadure, dans les âpres montagnes de Léon, de Galice,
+d'Asturie, où il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrétiens
+mal domptés[350]. Les Musulmans, poussés par derrière par les arrivées
+incessantes, n'allaient pas tarder à franchir les Pyrénées. Des chefs
+arabes les conduisaient au pillage de la chrétienté.
+
+Mouça avait partagé entre ses guerriers les terres et le butin conquis
+par les armes, en réservant toutefois le cinquième pour le prince. Les
+terres ainsi réservées formèrent le domaine public et furent cultivées
+par des indigènes, chrétiens ou convertis, qui reçurent comme salaire le
+cinquième des récoltes, en raison de quoi ils furent appelés _khemmas_.
+Dans les localités où les populations s'étaient soumises en vertu de
+traités, les chrétiens conservèrent leurs terres et leurs arbres, à
+charge de payer un impôt foncier. Du reste, un grand nombre de chrétiens
+embrassèrent l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour
+échapper aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces
+apostats répondaient aux reproches de leurs prêtres: «Si le catholicisme
+était la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livré notre pays, qui
+pourtant était chrétien, aux sectateurs d'un faux prophète? Pourquoi les
+miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvelés, alors
+qu'ils auraient pu sauver notre patrie?»[351].
+
+[Note 350: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 255.]
+
+[Note 351: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 19
+et passim.
+
+Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continué à étendre les conquêtes des
+Musulmans. Séduit par les charmes de la belle Egilone, veuve de Roderik,
+il l'avait épousée, bien qu'elle fût chrétienne. Il vivait en roi à
+Séville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations
+chrétiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance irritait, le
+fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient à l'influence d'Egilone, et
+les ennemis du gouverneur répétaient qu'il était sur le point
+d'abandonner l'islamisme et de se déclarer roi indépendant.
+
+La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers
+conquis les armes à la main appartiennent aux vainqueurs, déduction
+faite du cinquième revenant au _prince_. Les terres appartiennent au
+prince seul, lorsqu'elles sont acquises par traité ou échange. Les
+Infidèles peuvent acheter la faveur de continuer à les exploiter, en
+payant la Djazia (tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont
+frappés d'un cens déterminé, appelé _Kharadj_. L'infidèle se débarrasse
+de ces charges en devenant musulman. Le cinquième prélevé sur les
+dépouilles doit être employé par le prince en dépenses d'intérêt
+général. Voir _Institutions du droit musulman relatives à la guerre
+sainte_, par Reland, trad. Solvet (Alger, 1838), et Koran, sour. 8, v.
+42.]
+
+GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-YEZID.--Cependant le khalife Soléïman,
+après avoir cherché un homme digne de sa confiance, nomma comme
+gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, et le chargea de réclamer
+aux fils de Mouça des sommes considérables, sous le prétexte que leur
+père ne s'était pas acquitté des amendes à lui imposées. Dès son arrivée
+en Afrique, le nouveau gouverneur fit arrêter Abd-Allah et Abd-el-Malek
+et les tint dans une étroite captivité; El-Kairouani prétend même qu'ils
+furent mis à mort.
+
+Ces procédés n'étaient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au khalife.
+On dit qu'il rompit entièrement avec lui. Ne pouvant songer à l'attaquer
+ouvertement, Soléïman écrivit secrètement à El-Habib-ben-Abou-Obéïda,
+petit-fils du grand Okba, qui se trouvait en Espagne, et le chargea de
+le débarrasser de ce compétiteur par l'assassinat. Une conspiration
+s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et les conjurés le mirent à mort en pleine
+mosquée, pendant qu'il prononçait la prière du vendredi. Sa tête fut
+envoyée au khalife[352] (août-septembre 715). Le commandement de
+l'Espagne resta quelque temps entre les mains d'un neveu de
+Mouça-ben-Nocéïr, nommé Ayoub; peu après, Mohammed-ben-Yezid, qui avait
+pris en mains l'administration de toutes les conquêtes de l'ouest,
+envoya comme lieutenant dans la péninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman.
+
+[Note 352: En-Nouéïri, p. 379.]
+
+GOUVERNEMENT D'ISMAÏL-BEN-ABD-ALLAH.--En octobre 717, le khalife
+Soléïman, étant mort, fut remplacé par Omar II. Peu après,
+Mohammed-ben-Yezid était rappelé et Ismaïl-ben-Abd-Allah, petit fils
+d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag'reb. Il arriva
+avec l'ordre d'appliquer tous ses soins à achever la conversion des
+Berbères. Il paraît même que le khalife adressa aux indigènes du Mag'reb
+un manifeste qui fut répandu dans toute la contrée et qui eut pour
+conséquence d'entraîner un grand nombre de conversions[353]. Des
+missionnaires envoyés dans les régions reculées furent chargés
+d'éclairer les néophytes sur la pratique et les obligations de leur
+nouveau culte, car ils étaient fort ignorants sur ces matières; on
+obtint des résultats réels.
+
+[Note 353: Fotouh-El-Boldane, cité par Fournel, _Berbers_, p. 270.]
+
+Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indigènes chrétiens avaient
+pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer à résider dans leurs
+territoires et à pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais,
+soit que les ordres du khalife n'aient plus autorisé cette tolérance,
+soit que les prêtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu des
+intrigues parmi ces populations, en les poussant à la révolte, ainsi que
+l'affirme El-Kaïrouani[354], les privilèges accordés aux chrétiens leur
+furent retirés, et ils durent se convertir ou émigrer.
+
+[Note 354: P. 63.]
+
+Ces mesures de coercition commencèrent à amener de la fermentation chez
+les Berbères qui étaient travaillés depuis quelque temps par des
+réfugiés kharedjites.
+
+En Espagne, où Es-Samah avait remplacé El-Horr, les Musulmans avaient
+achevé la conquête des pays et commençaient à se lancer dans les défilés
+des Pyrénées.
+
+GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-ABOU-MOSLEM. IL EST ASSASSINÉ.--Le règne
+d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prédécesseur. En février
+720, ce prince mourait et Yezid II lui succédait. Avec ce khalife, le
+parti kaïsite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi
+d'El-Hadjadj, fut retiré de la prison où il avait été détenu pendant les
+règnes précédents, et nommé au gouvernement du Mag'reb. Ce chef, qui,
+étant vizir de Syrie, avait traité avec une grande rigueur les
+populations de cette contrée, pensa qu'il pourrait agir de même à
+l'égard des Berbères. Il commença à mettre en pratique tout un système
+de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres
+charges, la capitation. Les indigènes protestèrent, déclarant qu'ils
+étaient Musulmans et, par conséquent, affranchis de cette charge; mais
+leur doléances furent brutalement repoussées. Le gouverneur s'était
+entouré d'une garde berbère et il comptait s'assurer, par des faveurs,
+sa fidélité. Ayant voulu imposer à ses soldats l'obligation de porter
+des inscriptions tatouées sur les mains[355], selon l'usage des Grecs,
+les gardes, irrités de ce qu'ils considéraient comme une humiliation,
+assassinèrent le gouverneur pendant qu'il faisait la prière du soir,
+dans la mosquée. Les Berbères écrivirent alors au khalife pour protester
+de leur dévouement et demander qu'on leur rendît leur ancien gouverneur
+Mohammed-ben-Yezid. Peut-être celui exerça-t-il, durant quelques jours,
+le pouvoir.
+
+[Note 355: Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le
+mot «garde» (_Berbers_, p. 272).]
+
+Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite de leur
+gouverneur Es-Samah[356], avaient fait une expédition dans les Gaules.
+Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtèrent contre Eude, duc
+d'Aquitaine, et essuyèrent une défaite dans laquelle presque tous les
+guerriers restèrent sur le champ de bataille.
+Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l'armée
+(721). Dans la Galice, un noyau de résistance nationale s'était formé, à
+la voix de Pélage, qui avait été proclamé roi par ses compatriotes.
+
+[Note 356: Ce chef avait dû être nommé en Espagne, ainsi que nous
+l'avons dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouéïri attribue à
+celui-ci les faits que nous retraçons (p. 357).]
+
+GOUVERNEMENT DE BICHR-BEN-SAFOUANE.--Sur ces entrefaites, le khalife
+ayant nommé au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu
+de Kelb, ce général arriva à Kaïrouan et un de ses premiers actes fut
+d'envoyer en Espagne Anbaça le kelbite, avec mission de relever les
+armes musulmanes, et surtout d'augmenter le tribut fourni au khalifat
+par cette province (721). Pour obtenir ce résultat, le gouverneur ne
+trouva rien de mieux que de faire payer aux chrétiens un double
+impôt[357].
+
+[Note 357: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 227.]
+
+Après avoir apaisé les séditions qui s'étaient produites sur différents
+points de la Berbérie, Bichr alla en Orient présenter ses hommages et
+ses présents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplacé son frère
+Yezid II, mort en 724. Confirmé dans ses fonctions, le gouverneur revint
+à Kaïrouan. Peu après, Anbaça étant mort, il nomma à sa place
+Yahïa-ben-Selama le kelbite. Cet officier s'attacha à faire restituer
+aux chrétiens les biens qui leur avaient été enlevés par son
+prédécesseur.
+
+Eh 727, Bichr fit une expédition en Sicile et revint chargé de butin.
+Quelques mois après, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il
+avait désigné pour lui succéder un de ses compatriotes, espérant que le
+khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas ainsi et le kelbite
+se disposa à résister, même par les armes, au nouveau chef.
+
+GOUVERNEMENT DE OBÉÏDA-BEN-ABD-ER-RAHMAN.--Hicham, qui depuis le
+commencement de son règne avait favorisé les Yéménites, sembla, à partir
+de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi
+qu'il nomma au gouvernement de l'Afrique un kaïsite nommé
+Obeïda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prévenu des dispositions
+hostiles de la population de Kaïrouan, arriva à l'improviste devant
+cette ville, à la tête d'une troupe de gens de sa tribu, et s'en empara
+par surprise. «Il sévit contre les kelbites, avec une cruauté sans
+égale. Après les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit à la
+torture et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur
+extorqua des sommes énormes[358].»
+
+L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, régné à peu près sans
+conteste en Espagne. Obéïda envoya dans la péninsule plusieurs officiers
+qui ne purent parvenir à se faire accepter. Enfin, en 729, le kaïsite
+Haïtham-ben-Obéïd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se
+fit l'exécuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom
+ou une fortune fut livré au supplice, et le pays gémit pendant près d'un
+an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprimés
+parvinrent à la cour d'Orient, et, en présence de tels excès, le khalife
+n'hésita pas à destituer Haïtham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, yéménite
+de race, fut nommé gouverneur à sa place. Quant à Haïtham, il fut
+accablé d'opprobres et renvoyé, chargé de fers, à Obéïda, qui se
+contenta de le tenir en prison, malgré les ordres du khalife. Les
+Kelbites attendaient sa mort comme réparation à eux légitimement due;
+voyant qu'il allait échapper à leur vengeance, ils adressèrent à Hicham
+une pièce de vers dans laquelle ils lui exposèrent éloquemment leurs
+doléances, en lui laissant entendre qu'un tel déni de justice aurait
+pour conséquence de les pousser à la révolte.
+
+Le khalife tenait avant tout à conserver l'Espagne; il destitua Obéïda
+et lui envoya l'ordre d'avoir à se présenter devant lui[359].
+
+[Note 358: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 220.]
+
+[Note 359: Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. _El Marrakchi_ (Ed.
+or. de Dozy, p. 6 à 11).]
+
+INCURSIONS DES MUSULMANS EN GAULE. BATAILLE DE POITIERS.--Le premier
+soin d'Abd-er-Rahman, nommé au commandement de l'Espagne, avait été de
+préparer une grande expédition contre les Gaules. Il tenait à venger les
+désastres de Toulouse, et il était attiré par la richesse de ces
+campagnes, qu'il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman,
+officier berbère qui commandait la limite septentrionale, était entré en
+relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman,
+considérant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman,
+le défit et envoya au khalife la tête du traître et sa femme. Le duc
+d'Aquitaine, occupé alors à repousser une invasion de Karl, duc des
+Franks, n'avait pu venir en aide à son gendre[360].
+
+[Note 360: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 190 et
+suiv.]
+
+En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts d'Afrique et
+réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées et inonde
+l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de
+Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est
+infidèle au prince chrétien: son armée est écrasée et, s'il échappe au
+désastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dévorant sa
+métropole. Après avoir saccagé l'Aquitaine, les Musulmans passent la
+Loire, enlèvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, où, leur
+a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule.
+
+Cependant, Karl n'est pas resté inactif; il a publié le ban de guerre et
+tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables marécages
+de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Forêt-Noire
+vomirent des flots de combattants demi-nus qui se précipitèrent vers la
+Loire, à la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargés de
+fer[361].» Eude s'est joint à Karl en lui faisant hommage de vassalité
+et lui a amené les débris de ses troupes.
+
+[Note 361: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 202.]
+
+Dans le mois d'octobre, les deux armées se trouvèrent en présence en
+avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s'observer et, enfin, les
+Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent les Franks avec
+leur impétuosité habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en
+haleine par vingt années de guerres incessantes, essuyèrent, sans
+broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journée, restèrent
+inébranlables sous la grêle de traits de leurs ennemis. Vers le soir,
+Eude et les Aquitains, ayant attaqué de flanc le camp des Musulmans,
+ceux-ci se retournèrent pour voler à la défense du butin amoncelé dans
+les tentes. Aussitôt les escadrons austrasiens s'ébranlent et fondent
+comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En
+vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux
+sous les coups du vainqueur.
+
+La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens n'avaient
+pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors
+qu'ils se disposaient à attaquer le camp, ils s'aperçurent qu'il était
+vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout
+leur butin aux mains des guerriers du Nord.
+
+Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais il est
+probable que les Musulmans n'auraient pas tardé à reparaître plus
+nombreux en Gaule, si l'émigration berbère n'avait pas été arrêtée par
+les événements dont l'Afrique va être le théâtre.
+
+GOUVERNEMENT D'OBÉÏD-ALLAH-BEN-EL-HABHAB.--Nous avons vu que le
+gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le khalife. Après son
+départ l'autorité fut exercée d'une façon temporaire par
+Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et
+ce ne fut qu'à la fin du printemps de l'année 734 que le titulaire fut
+nommé. C'était un kaïsite du nom d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab, très
+dévoué à sa tribu et à son souverain, mais méprisant profondément les
+populations vaincues. Il arriva en Afrique pénétré de ces idées et
+traita les Berbères avec la plus grande injustice.
+
+Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé à
+Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle
+défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita pour le remplacer
+par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans
+opérèrent de nouvelles razias en Gaule. Alliés au comte de Provence,
+Mauronte, ils pénétrèrent dans la vallée du Rhône et vinrent prendre et
+saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Saône, ils
+dépouillèrent les cités et les monastères sans que les populations
+terrifiées songeassent à leur résister. Mais bientôt Karl et ses Franks
+parurent, et les Musulmans regagnèrent en hâte les régions du midi.
+Après avoir tenté une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les
+remparts de Narbonne qu'ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl
+essaya en vain de prendre cette ville.
+
+DESPOTISME ET EXACTIONS DES ARABES.--A Kaïrouan, Obéïd-Allah continuait
+à faire peser son despotisme sur les Berbères. Non content de leur
+enlever leurs filles pour en peupler les sérails de Syrie, il s'amusait
+à décimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis
+des agneaux à duvet fin couleur de miel[362]. Le peuple frémissait sous
+cette tyrannie et sa colère contenue n'allait pas tarder à faire
+explosion. Le gouverneur avait nommé son fils Ismaïl au commandement du
+Mag'reb extrême. De Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans
+l'intérieur et notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes
+contributions. Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne,
+nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils
+Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général
+El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d'exécuter une grande
+reconnaissance dans l'extrême sud. Les Arabes parcoururent alors tout le
+désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à recevoir l'islamisme, et
+s'avancèrent jusqu'au soudan. Ils rentrèrent dans le Mag'reb en ramenant
+un nombre considérable d'esclaves et en rapportant un riche butin.
+
+[Note 362: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I,
+p. 337.]
+
+Ces succès avaient porté l'audace des Arabes à son comble; les excès que
+nous avons retracés n'étaient pas suffisants: Ismaïl, de concert avec
+Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des impôts réguliers, le
+quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure était comble.
+En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les
+envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion
+attendue par les Bervères se présentait enfin; ils ne le laissèrent pas
+échapper.
+
+RÉVOLTE DE MÉÏCERA.--SOULÈVEMENT GÉNÉRAL DES BERBÈRES.--Un chef de la
+tribu des Matr'ara (Faten), nommé Méïcera, se fit le promoteur de la
+révolte. Les Berbères du Mag'reb, Matr'ara, Miknaça, Berg'ouata et
+autres, accoururent à sa voix. Tous avaient adopté dans les dernières
+années les doctrines kharedjites et s'étaient affiliés principalement à
+la secte sofrite, de sorte que le soulèvement national se doublait d'une
+révolte religieuse.
+
+Ce grand rassemblement, s'étant porté sur Tanger, se rendit facilement
+maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort. De là, les
+rebelles marchèrent vers le Sous et, s'étant emparés d'Ismaïl, lui
+infligèrent le même sort. Ces événements eurent un retentissement énorme
+en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en général à la
+secte éïbadite, répondirent à l'appel de leurs frères du Mag'reb, et le
+feu de la révolte se répandit partout. Méïcera proclama l'indépendance
+berbère et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe.
+
+Dès qu'il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s'empressa de
+rappeler les troupes de l'expédition de Sicile et de donner l'ordre à
+Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les
+rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats de race arabe et les
+fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib.
+Méïcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, après une
+lutte longue et meurtrière, les Berbères durent chercher un refuge dans
+la ville. Méïcera, accusé d'impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué
+dans une sédition. Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et,
+comme les Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes,
+commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se prononcer
+pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille fut appelée par
+eux «_la journée des nobles_». Khaled-ben-Hamid, qui avait si
+heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des rebelles[363].
+
+La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se propagea
+aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de combattre les
+rebelles du Mag'reb; il fut déposé par un mouvement populaire et
+remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek, et alla mourir à Narbonne
+(fin décembre 740).
+
+[Note 363: Nous adoptons ici une opinion qui s'écarte de celle de M.
+Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable
+que Khaled eût été élu chef de la révolte avant d'avoir déterminé la
+victoire de la journée des nobles.]
+
+DÉFAITE DE KOLTOUM À L'OUAD-SEBOU.--Lorsque ces événements furent connus
+en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colère: «Par Dieu!
+dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le poids de la colère d'un Arabe!
+Je leur enverrai une armée telle qu'ils n'en virent jamais dans leur
+pays: la tête de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera
+encore chez moi. J'établirai un camp de guerriers arabes à côté de
+chaque château berbère[364]!» Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et
+s'occupa de la formation d'une armée expéditionnaire. A cet effet il
+tira des milices de Syrie un corps considérable de cavalerie et en
+confia le commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de
+l'été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les
+contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de
+son armée s'élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait
+recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes
+dévastations.
+
+Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie arabe qui
+détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en Sicile, l'ordre de
+rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands
+succès qui pouvaient faire présager la conquête de toute l'île[365]. Dès
+son retour il s'était porté avec toutes ses forces jusqu'à la hauteur de
+Tiharet pour contenir les Berbères et couvrir Kaïrouan; lorsque l'armée
+d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains.
+Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donné le signal
+du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent à empêcher la
+lutte.
+
+[Note 364: En Nouéïri, p. 360, 361.]
+
+[Note 365: Michele Amari, _Storia_, t. I, p. 173 et suiv.]
+
+L'armée continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi;
+elle pénétra dans le Mag'reb extrême, et enfin trouva les Kharedjites
+sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie, à
+Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable, presque nus, la tête
+rasée, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques
+conseils que sa longue pratique des Berbères lui donnait le droit de
+présenter. Mais l'impétueux Baleg repoussa dédaigneusement son offre.
+Koltoum confia à Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se
+réserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs à la
+tête des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que
+comme un simple guerrier.
+
+La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l'action, fut accueillie
+par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbères
+portèrent le désordre dans le camp des Syriens en lançant au milieu
+d'eux des chevaux affolés, à la queue desquels ils avaient attaché des
+outres remplies de pierres. Malgré les pertes qu'il avait éprouvées,
+Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant
+entraînas dans une charge furieuse, parvint à traverser toutes les
+lignes des Berbères; mais ceux-ci étaient si nombreux qu'une partie des
+leurs, faisant volte-face, lui tinrent tête pendant que le reste luttait
+corps à corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique.
+El-Habib et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en
+retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux sort.
+Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des versets du
+Koran jusqu'au moment où il tomba percé de coups. La bataille était
+perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand
+massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientôt
+forcés, malgré tout leur courage, de se mettre en retraite vers le
+nord-ouest, puisque le chemin opposé leur était coupé. Ils gagnèrent
+avec beaucoup de peine Tanger où ils ne purent pénétrer et de là se
+réfugièrent à Ceuta (742)[366].
+
+[Note 366: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p.
+360. El-Kaïrouani, p. 69.]
+
+Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Dès que la
+nouvelle de ce succès parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se
+mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub, de la tribu des
+Houara, essaya même de soulever Gabès. Mais le général
+Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à Kaïrouan où il avait rallié les
+fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit à
+chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit
+Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la tête des autres tribus
+houarides, et tous deux s'appliquèrent à soulever les tribus du sud de
+l'Ifrikiya, jusqu'au Zab.
+
+Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan,
+gouverneur de l'Égypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia,
+avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint à Kaïrouan dans
+le courant du printemps et s'occupa aussitôt de l'organisation de son
+armée.
+
+Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps,
+s'avançaient contre lui et que l'un d'eux, commandé par Okacha, avait
+pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn, entre
+Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès consistait à attaquer
+séparément les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant,
+il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur,
+les mit en déroute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais
+ce n'était là que la partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad
+était descendu du Zab à la tête d'un rassemblement considérable et avait
+déjà atteint Badja, où les fuyards d'El-Karn l'avaient rallié.
+
+Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu'à
+Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront
+facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils s'avancèrent
+jusqu'à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De
+là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam, dans le canton de
+Djeloula; leur armée présentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un
+effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est évidemment exagéré.
+
+La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait tous
+les hommes valides, en offrant même une prime à ceux dont le patriotisme
+n'était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix mille recrues qui,
+jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent une armée assez
+nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires, à la lueur des
+flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant brisé les
+fourreaux de leurs épées, marchèrent à l'ennemi. Dès le premier choc,
+l'aile gauche des Kharedjites fléchit; la gauche des Arabes, qui avait
+perdu du terrain, revint alors à la charge et bientôt toute la ligne des
+Berbères fut enfoncée. Ce fut alors une mêlée affreuse qui se termina
+par la victoire des Arabes. Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille
+Kharedjites restèrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva
+la mort, Okacha, moins heureux fut livré au bourreau (mai 742).
+
+Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan et de se
+préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb,
+demeurés dans l'indépendance absolue.
+
+RÉVOLTE DE L'ESPAGNE. LES SYRIENS Y SONT TRANSPORTÉS.--Les Syriens qui,
+avec Baleg, s'étaient réfugiés à Ceuta, après la défaite du Sebou, ne
+tardèrent pas à se trouver dans une situation très critique. Bloqués de
+tous côtés par les Berbères, et manquant de vivres, ils s'adressèrent au
+gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir à leur aide, ou de leur
+fournir le moyen de traverser le détroit. Mais Abd-el-Malek était
+Médinois; il avait lutté autrefois contre les Syriens et, vaincu par
+eux, avait assisté aux excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il
+repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et défendit, sous les peines
+les plus sévères, qu'on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la
+tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé,
+périt dans les tortures[367]. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en
+proie aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et
+semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances
+imprévues vinrent changer la face des choses.
+
+[Note 367: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 254.]
+
+Nous avons vu que les Berbères, en Espagne, n'avaient pas été favorisés
+lors du partage des terres, bien qu'ils eussent été les véritables
+conquérants. Il en était résulté chez eux une grande irritation contre
+les Arabes et, comme ils avaient adopté, de même que leurs frères du
+Mag'reb, les doctrines kharedjites, la révolte de Meïcera fut saluée
+chez eux par un seul cri d'enthousiasme, suivi d'une levée de boucliers.
+L'insurrection, partie de la Galice, devint bientôt générale. Partout
+les Arabes furent expulsés et durent chercher un refuge dans
+l'Andalousie. Les Berbères élurent alors un chef, ou _imam_, et
+divisèrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher
+simultanément sur Tolède, Cordoue et Algésiras. De cette dernière ville,
+où se trouvait la flotte, on serait allé en Mag'reb chercher des
+renforts berbères.
+
+Les Arabes étaient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs
+forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette
+conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui de ces
+Syriens qu'il avait juré de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau
+en pourparlers avec eux et conclut un traité par lequel il fut stipulé
+que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la révolte des
+Berbères; qu'après l'avoir domptée, ils évacueraient l'Espagne et qu'un
+certain nombre d'otages, choisis parmi les chefs, seraient gardés dans
+une île pour assurer l'exécution de ces conventions. De son côté, Baleg
+exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatriés, ils fussent emmenés
+tous ensemble et déposés dans une contrée d'Afrique soumise à l'autorité
+arabe.
+
+Les Syriens débarquèrent en Espagne dans le plus triste état et iî
+fallut d'abord les habiller et leur donner à manger; mais ils furent
+bientôt refaits et, comme la colonne berbère marchant sur Algésiras
+était déjà à Médina-Sidonia, ils se portèrent contre elle avec toutes
+les forces arabes et la mirent en déroute. Ils attaquèrent ensuite celle
+qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligèrent le même sort. La
+troisième armée berbère assiégeait Tolède depuis près d'un mois; les
+Syriens la forcèrent à lever le siège de cette ville et, malgré le grand
+nombre des rebelles, parvinrent encore à en triompher[368].
+
+Ainsi la domination arabe en Espagne était sauvée; mais de nouvelles
+difficultés allaient naître du succès même des Syriens. Baleg, invité
+par Abd-el-Malek à se retirer, conformément aux clauses du traité, éluda
+l'exécution de sa promesse; il se sentait maître de la position, était
+gorgé de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux
+hasards. Des contestations s'élevèrent, on s'aigrit, on se menaça de
+part et d'autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek
+de son palais et se fit proclamer gouverneur à Cordoue. Les Syriens,
+méconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors
+nonagénaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que
+celui infligé par lui à l'homme qui leur avait envoyé des vivres à Ceuta
+(742).
+
+Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous
+les Arabes, même ceux qui étaient en France, accoururent en Andalousie.
+Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant réuni ses forces à celles
+d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa
+propre main. Néanmoins la victoire resta à ces étrangers. Taâleba, qui
+avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils
+célébraient une fêle[369], en fit un grand massacre et réduisit en
+esclavage dix mille prisonniers.
+
+[Note 368: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 257 et suiv.]
+
+[Note 369: Dans les guerres entre musulmans, les jours de fête
+étaient toujours des trêves strictement observées.]
+
+Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient à
+massacrer tous leurs prisonniers adressèrent à Hendhala un pressant
+appel, et cet émir envoya en Espagne un officier du nom
+d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva à Cordoue au moment
+où les Syriens, avant de préluder au massacre de leurs esclaves, les
+vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgré l'opposition
+de Taâleba il fit mettre en liberté tous ces Musulmans; puis il éloigna
+successivement les chefs turbulents, tels que Taâleba et
+Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres
+et les répartit dans les districts d'Ocsonoba, de Béja, de Murcie, de
+Niébla, de Séville, de Sidona, d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de
+Jaën. Les tenanciers établis sur ces terres reçurent l'ordre de donner à
+ces nouveaux maîtres le tiers de leurs récoltes, qu'ils versaient
+précédemment à l'Etat[370]. L'obligation de fournir le service militaire
+fut imposée aux Syriens et on les forma en milices ou _Djond_.
+
+[Note 370: Dozy, _loc. cit._, p. 268. El-Kaïrouani, p. 70.]
+
+L'introduction de ce nouvel élément en Espagne mit fin à la suprématie
+des fils des Défenseurs. La fusion de ces diverses races: berbère, arabe
+et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation
+maure d'Espagne; mais avant d'arriver à cette cohésion elle avait à
+traverser encore de longues années de guerres civiles et d'anarchie.
+
+Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne et
+l'Afrique depuis la révolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle
+victoire de Karl à Poitiers suffit à délivrer la Gaule de l'invasion
+musulmane. La marche des Berbères vers le sud ayant dégarni les
+provinces du nord de l'Espagne, les chrétiens en profitèrent pour
+reconquérir de vastes régions dans la direction du midi.
+
+ABD-EB-RAHMAN-BEN-HABIB USURPE LE GOUVERNEMENT DE L'IFRIKIYA.--Nous
+avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, avait quitté
+l'Espagne; peut-être avait-il été éloigné par le nouveau gouverneur,
+peut-être aussi, comme l'affirment certains auteurs, avait-il pris la
+fuite. Il se réfugia en Tunisie et se tint dans l'expectative, entouré
+d'un certain nombre d'adhérents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham
+étant mort (février 743), l'Orient devint le théâtre de nouveaux
+troubles sous les règnes éphémères de ses successeurs Oualid II, Yezid
+III et Ibrahim.
+
+Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et
+revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il écrivit à Hendhala en le
+sommant avec hauteur de lui céder le pouvoir. Ce dernier était
+parfaitement en mesure de résister à de pareilles prétentions, mais,
+soit qu'il lui répugnât de verser le sang musulman, ainsi que l'affirme
+En-Nouéïri, et de donner aux schismatiques le spectacle d'une guerre
+entre orthodoxes, soit qu'il ne fût pas sûr de ses troupes, il préféra
+tenter les moyens de conciliation et envoya à Abd-er-Rahman une
+députation de notables, chargés de lui faire entendre la voix de la
+raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu'à augmenter l'arrogance du
+rebelle: il fit mettre les envoyés aux fers et adressa à Hendhala une
+nouvelle et pressante sommation. Ce chef préféra alors se démettre du
+pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Kaïrouan, ouvrit en leur
+présence le trésor public, en retira la somme nécessaire à son voyage
+et, étant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman
+lit alors son entrée à Kaïrouan et prit possession du gouvernement de
+l'Ifrikiya.
+
+Les populations arabes établies sur le littoral de la Tripolitaine et de
+la Tunisie se déclarèrent contre l'usurpateur, et, ayant fait alliance
+avec les Berbères, se mirent bientôt en révolte ouverte. Deux chefs des
+Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancèrent avec leurs bandes
+jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point
+intimider; il attaqua en détail tous ses ennemis, les défit et les
+contraignit de rentrer dans l'obéissance[371].
+
+[Note 371: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouéïri, p. 364 et
+suiv.]
+
+CHUTE DE LA DYNASTIE OMÉÏADE. ÉTABLISSEMENT DE LA DYNASTIE
+ABBASSIDE.--L'anarchie continuait à désoler l'Orient. Un nouveau khalife
+oméïade, du nom de Merouan, avait renversé l'infâme Ibrahim et pris le
+pouvoir; mais il avait à lutter contre les kharedjites et les chiaïtes
+et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, oncle du prophète, qui
+s'étaient transmis, de père en fils, le titre d'_imam_. Après plusieurs
+années de luttes acharnées, Abou-l'Abbas-es-Saffah fut proclamé khalife
+par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant marché contre ses
+troupes, essuya plusieurs défaites et trouva la mort dans un dernier
+combat (août 750). Avec lui finit la dynastie des oméïades.
+Abou-el-Abbas-es-Saffah s'assit alors sur le trône de Damas et ainsi la
+dynastie des abbassides succéda à celle qui avait été fondée
+quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaouïa.
+
+Abd-er-Rahman fit aussitôt reconnaître en Ifrikiya l'autorité abbasside
+et fut confirmé par le nouveau khalife dans les fonctions qu'il avait
+usurpées.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS
+750-772
+
+
+Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.--Victoire
+de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--Assassinat de
+Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de
+Kaïrouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume à
+Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'oméïade Abd-er-Rahman
+débarque en Espagne.--Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Les
+Ourfeddjouina sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.--Défaites
+des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège
+du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement
+d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort
+d'Omar.--Prise de Kaïrouan par les kharedjites.
+
+
+SITUATION DES BERBÈRES DU MAG'REB AU MILIEU DU VIIIe SIÈCLE.--Après la
+mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus était
+échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en
+révolte contre le khalifat, s'étaient établis à Tlemcen et exerçaient
+leur suprématie sur la partie méridionale et occidentale du Mag'reb
+central[372].
+
+Le Mag'reb extrême était également indépendant. Dans la vallée de la
+Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l'influence d'étendait
+jusque sur les oasis du désert marocain[373].
+
+Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis
+une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y créer
+un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète et avait composé
+_en langue berbère_ un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du
+culte avaient été modifiées par lui. Nous verrons, sous les descendants
+de ce _prophète_, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables
+entre les Berbères[374].
+
+Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène et à
+jouer un rôle prépondérant, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées par
+d'autres, après s'être usées dans les luttes politiques.
+
+[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.]
+
+[Note 373: _Ibid._, t. I, p. 259.]
+
+[Note 374: _Ibid._, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.]
+
+VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DÉCLARE INDÉPENDANT.--L'Ifrikiya avait
+été sinon pacifiée, du moins réduite au silence; mais tout le Mag'reb
+était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se décida à y faire
+une expédition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprès de
+Tlemcen, ville fondée depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra,
+soutenu par les tribus zenètes, essaya en vain de résister; il fut
+vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses
+succès, Abd-er-Rahman pénétra dans le Mag'reb extrême et obtint une
+soumission à peu près générale des Berbères. Il est probable cependant
+que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient
+devenus fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans
+le commandement de la tribu, s'était arrogé le litre de prophète et
+avait obtenu beaucoup d'adhésions à la nouvelle doctrine[375].
+
+[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.]
+
+De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour le
+représenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes contre la
+Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent livrés au pillage
+et les populations soumises, dit-on, à la capitation.
+
+Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait succédé
+à son frère Abou-l'Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau khalife
+s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les
+grands succès remportés par le gouverneur, son éloignement du siège du
+khalifat, avaient sans doute réveillé en lui des idées d'indépendance.
+Il envoya à son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas
+lui offrir d'esclaves, sous le prétexte que la Berbérie n'en fournissait
+pas, puisque les populations étaient musulmanes. Le khalife fut très
+irrité de ce procédé et, après un échange d'observations, il adressa à
+son lieutenant une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants.
+Le petit-fils d'Okba résolut alors de rompre toute relation avec son
+suzerain: s'étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y prononça la
+prière publique; puis il se répandit en invectives contre le khalife
+abbasside, se déclara délié de tout serment envers lui et déchira les
+vêtements d'investiture qu'il avait reçus d'Orient. Lançant au loin ses
+sandales, il s'écria: «Je rejette aujourd'hui son autorité comme je
+rejette ces sandales.» Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un
+manifeste annonçant sa déclaration d'indépendance.
+
+ASSASSINAT D'ABD-ER-RAHMAN.--Abd-er-Rahman avait pacifié la Berbérie et
+secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais
+un complot se tramait autour de lui et ses propres frères préparaient
+son assassinat. Une première conjuration, dont les auteurs étaient des
+réfugiés oméïades, fut découverte et sévèrement réprimée. El-Yas, frère
+de l'émir, avait épousé la sœur d'un des conjurés et cette femme le
+poussait à la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il
+éprouvait en voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son
+fils El-Habib. El-Yas prêta l'oreille à ces incitations: il s'assura
+l'appui d'un certain nombre d'habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le
+complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu'à attendre le moment
+opportun pour frapper.
+
+Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier à personne le soin de tuer
+son frère, demanda à être introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman
+était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux un de ses jeunes
+enfants, lorsqu'El-Yas pénétra auprès de lui. Les deux frères causèrent
+pendant un certain temps, sans que l'assassin osât perpétrer son
+meurtre; enfin, cédant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se
+tenait derrière une portière, El-Yas se leva, puis, se penchant comme
+pour embrasser son frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui
+traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de
+lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant
+parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures. Après
+cette horrible scène, El-Yas s'enfuyait égaré, lorsque son frère et les
+conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant la tête de la
+victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort. Le meurtrier et
+Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre et décapitèrent le
+cadavre (755).
+
+Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi l'empire
+indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel n'avait arrêté sa
+carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier auprès de son oncle
+Amran[376].
+
+[Note 376: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afr. et de la Sicile_, p. 47 de
+la trad. En-Nouéïri, p. 368, 369.]
+
+LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.--Dès que la nouvelle de la mort
+d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et
+El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur; pendant ce
+temps, les partisans d'El-Habib se réunissaient autour de lui à Tunis.
+Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta à sa
+rencontre jusqu'au lieu dit Semindja[377]. Les armées se trouvaient en
+présence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties
+acceptèrent un arrangement aux termes duquel l'autorité serait partagée
+de la manière suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait à
+Kaïrouan et aurait la possession de la région s'étendant au midi de
+cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son
+oncle Amran garderait Tunis et les régions environnantes, et El-Yas
+aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb.
+
+Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour être durable.
+El-Yas commença par attaquer Amran à l'improviste; s'étant emparé de
+lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux partisans[378].
+Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer pour l'Espagne;
+mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser
+El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la péninsule. Celui-ci,
+soit qu'il fût tombé dans le piège, soit qu'il craignît pour sa
+sécurité, s'il restait dans le pays, se décida à prendre la mer; mais
+les vents contraires le forcèrent de descendre à Tabarka. Aidé par des
+partisans de son père, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par
+un grand nombre d'adhérents qui le poussèrent à tenter le sort des armes
+contre l'usurpateur.
+
+El-Habib commença les hostilités en s'emparant d'El-Orbos (Laribus).
+El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (décembre
+755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent de nouveau en
+présence et au moment où l'action allait s'engager, El-Habib s'avança
+vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute
+personnelle par un combat singulier: «Si tu me tues, lui dit-il, tu
+n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j'aurai
+vengé sa mort[379].»
+
+[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la
+direction de Zaghouan.]
+
+[Note 378: En-Nouéïri, p. 370.]
+
+[Note 379: _Ibid._, p. 371.]
+
+El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les
+yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l'accusait hautement de
+lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel. Les deux adversaires
+s'étant donc précipités l'un sur l'autre, El-Yas porta à El-Habib un
+coup d'épée qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par
+une prompte riposte, désarçonna son oncle et, se jetant sur lui avant
+qu'il eût eu le temps de se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman
+était vengé.
+
+El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les partisans
+les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan rapportant comme
+trophées les têtes de ses ennemis, presque tous ses proches parents.
+Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier avec quelques partisans chez
+les Ourfeddjouma.
+
+Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain
+qu'El-Habib avait pu compter, après son succès, sur un peu de
+tranquillité; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre
+jusqu'au bout leur œuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils
+un effet de la malédiction lancée par le pieux Handhala, après avoir été
+déposé par Abd-er-Rahman.
+
+Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des
+Ourfeddjouma, proclama l'autorité du khalife El-Mansour, et appela aux
+armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hôte;
+il n'essuya que de dédaigneux refus et se décida à marcher en personne
+contre les rebelles. Ayant laissé le commandement de Kaïrouan au cadi
+Abou-Koréïb, il partit, en 757, à la tête de ses troupes pour combattre
+les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort
+des armes lui fut funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il
+dut chercher un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à
+son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir dans
+les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhésion au khalife
+abbasside.
+
+Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan.
+Abou-Koréïb, à la tête d'une poignée de braves, sortit pour les
+repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans
+leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la petite
+troupe d'Abou-Koréïb, et l'on vit ces Berbères-kharedjites, portant la
+bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la
+profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait gardé le
+commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent
+plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira
+dans l'Aourès, où il avait cherché un refuge, le défit et le mit à mort.
+Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut
+à son tour défait et tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).
+
+Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s'attachèrent à
+profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent
+leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux plus épouvantables
+traitements et firent régner une terreur si grande qu'une partie de la
+population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda, qui
+avait remplacé Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excès[380].
+
+[Note 380: En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.]
+
+LES MIKNAÇA FONDENT UN ROYAUME À SIDJILMASSA.--Pendant que l'Ifrikiya
+était le théâtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livré à lui-même.
+Les Berg'ouata hérétiques continuaient à étendre leur autorité sur les
+rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus à
+l'est, les Miknaça occupaient, de plus en plus fortement, la vallée de
+la Moulouïa, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de
+l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopté depuis longtemps les doctrines
+kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nommé
+Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent à Sidjilmassa une communauté d'adeptes
+de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain
+Aïça-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa,
+capitale de cette petite royauté indépendante[381].
+
+GUERRES CIVILES EN ESPAGNE.--Nous avons vu dans le chapitre précédent
+qu'Abou-l'Khattar avait rétabli en Espagne la paix entre les Musulmans;
+mais les rivalités étaient trop violentes pour que cette pacification
+fût de longue durée. Un kaïsite du nom de Soumaïl-ben-Hatem, allié à
+Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu yéménite, leva l'étendard de
+la révolte dans le district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant marché
+contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exerça alors
+le commandement avec l'assistance de Soumaïl; l'année suivante il mourut
+et la lutte entre Kelbites et Kaïsites recommença. Un descendant d'Okba,
+nommé Youçof, ayant été proclamé gouverneur à l'instigation de Soumaïl,
+les Kelbites replacèrent à leur tête Abou-l'Khattar; mais, en 747,
+celui-ci fut fait prisonnier et mis à mort, après un combat acharné.
+Youçof resta ainsi en possession d'un pouvoir précaire, tandis que les
+luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient à
+décimer la race arabe en Espagne, au profit de l'élément berbère, qui
+prenait part à ces guerres comme allié de l'un ou de l'autre parti. Les
+chrétiens, de leur côté, n'étaient pas sans tirer avantage de cette
+situation. En 751, Pélage mourut et fut remplacé par Alphonse, fils de
+Pédro, qui forma la souche des rois de Galice[382].
+
+[Note 381: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.]
+
+[Note 382: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 273 et suiv. et
+_Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire,
+_Histoire d'Espagne_, t. I et II.]
+
+L'OMÉÏADE ABD-ER-RAHMAN DÉBARQUE EN ESPAGNE.--Mais la face des choses
+allait changer profondément en Espagne, par l'établissement d'une
+nouvelle dynastie. Après le triomphe des Abbassides en Orient, les
+membres et les partisans de la famille oméïade qui avaient échappé à la
+mort dans les combats furent recherchés avec le plus grand soin et
+impitoyablement massacrés. L'un d'eux, nommé Abd-er-Rahman, fils de
+Moaouïa-ben-Hecham, parvint cependant à échapper à ses ennemis[383] et à
+passer en Afrique, accompagné d'un affranchi du nom de Bedr (750). Après
+avoir séjourné quelque temps, caché dans une localité du pays de Barka,
+il profita de la déclaration d'indépendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib
+pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorité abbasside n'y était pas
+reconnue. Il fut probablement reçu à la cour de ce prince, mais la
+conspiration des réfugiés oméïades ayant alors provoqué des mesures de
+rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore
+obligé de fuir. Il gagna les régions de l'ouest et séjourna à Tiharet,
+puis chez les Mar'ila; il erra ainsi pendant cinq années et se fit des
+amis parmi les tribus zenètes. Ces Berbères étaient en relation avec
+leurs compatriotes d'Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au
+courant des événements dont cette contrée était le théâtre. La dynastie
+oméïade y avait de nombreux partisans qui s'empressèrent d'appeler chez
+eux le descendant de leurs princes. Après avoir fait sonder le terrain
+et même envoyé à Youçof des propositions qui furent repoussées par
+Soumaïl, Abd-er-Rahman se décida à passer en Espagne. Il s'embarqua avec
+un certain nombre de guerriers zenètes, sur un bateau envoyé par ses
+partisans de la péninsule. Ce fut d'un point du littoral de la province
+d'Oran, occupé par la tribu des Mar'ila, qu'il mit à la voile[384].
+
+[Note 383: Voir les détails romanesques de sa fuite, dans l'_Hist.
+des Musulmans d'Espagne_, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, édit. Dozy,
+p. 11 et suiv.]
+
+[Note 384: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.]
+
+Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman débarqua à Almuñecar, à
+égale distance de Grenade et de Malaga. Youçof revenait alors d'une
+expédition à Saragosse, expédition dans laquelle il avait commis de
+grandes cruautés, à l'instigation de Soumaïl, et soulevé la réprobation
+générale.
+
+FONDATION DE L'EMPIRE OMÉÏADE D'ESPAGNE.--Cependant Abd-er-Rahman se
+préparait à la lutte, en enrôlant des guerriers et en se ménageant des
+intelligences dans le pays. Au printemps de l'année 756, il se mit en
+marche et reçut la soumission de Malaga, de Xérès, de Ronda et enfin de
+Séville. De là, il marcha sur Cordoue.
+
+Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par la
+grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous les
+Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient avec
+Abd-er-Rahman.
+
+Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir et,
+séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l'une et l'autre
+de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé,
+Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété par
+Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain, le
+prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youçof essaya
+bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida bientôt pour
+Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent par la fuite, tandis que le
+prétendant entrait en triomphateur à Cordoue. Il montra une grande
+modération dans le succès.
+
+Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d'Espagne qui devait
+briller d'un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette province était
+à jamais perdue pour le khalifat.
+
+Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent même à
+mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques avantages. Mais
+la victoire demeura au prince oméïade. En 758, Youçof fut tué dans une
+déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier, mourut dans un
+cachot[385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul maître du pouvoir et
+s'appliqua à faire cesser l'anarchie, rude tâche dans un pays où les
+Musulmans étaient divisés par des haines traditionnelles et des
+rivalités de race et d'intérêt. Les Yéménites, auxquels il devait son
+succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie, et il dut résister
+à leurs exigences, en attendant qu'il eût à combattre leurs révoltes.
+
+[Note 385: Makkari, t. II, p. 24.]
+
+Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé; cependant
+ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En
+739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence, après avoir défait
+et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant
+aucune trêve, les chassa du pays ouvert et vint les assiéger dans
+Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années; enfin, en 759, cette
+ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernières bandes musulmanes
+rejoignirent, au delà des Pyrénées, leurs coréligionnaires.
+
+LES OURFEDDJOUMA SONT VAINCUS PAR LES EIBADITES DE L'IFRIKIYA.
+
+--Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se livrant à
+toutes les violences, dans l'ivresse de leur succès. L'excès du mal, ou
+peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener une réaction.
+Les Houara, soulevés à la voix d'un Arabe nommé
+Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes
+voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus étaient
+kharedjites-éïbadites. Abou-l'Khattab ayant marché sur Kaïrouan,
+rencontra Abd-el-Malek qui s'était avancé au devant de lui, le défit et
+le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Kaïrouan. Les
+Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous massacrés;
+ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)[386].
+
+[Note 386: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373.
+El-Kaïrouani, p. 77.]
+
+Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Kaïrouan;
+puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité sur toute la
+partie orientale de l'Ifrikiya. C'était le triomphe de la race berbère
+et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag'reb, après l'Espagne,
+l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas
+pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on
+ne savait que l'Orient était encore le théâtre de troubles provoqués par
+des sectaires.
+
+DÉFAITE DES KHAREDJITES PAR IBN-ACHATH.--En 700, Mohammed-ben-Achath,
+gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles de l'Ifrikiya
+une armée commandée par le général Abou-l'Haouas; mais Abou-l'Khattab,
+chef des éïbadites, sortit à sa rencontre et lui infligea une défaite
+complète, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte.
+
+A la nouvelle de ce désastre, le khalife El-Mansour résolut d'en finir
+avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-même au
+gouvernement de l'Afrique et lui envoya une armée de quarante mille
+hommes[387] fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs
+officiers distingués, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem qui devait
+prendre le commandement dans le cas où la campagne serait fatale au
+gouverneur. En 761, l'armée partit pour le Mag'reb.
+
+[Note 387: 20.000, selon El-Adhari.]
+
+Abou-l'Khattab, au courant de ces préparatifs, avait appelé les Berbères
+aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zenètes
+étaient accourus sous ses étendards. Il vint alors prendre position à
+Sort, pour barrer le passage à l'ennemi, et y fut rejoint par
+Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense
+rassemblement, que les auteurs arabes portent à deux cent mille hommes,
+se trouva ainsi formé. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer contre de
+pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une
+occasion favorable. La désunion, si fatale aux Berbères, vint alors à
+son secours. A la suite d'un crime commis sur un Zenète, la discorde
+éclata entre ses contribules et les Houara. Les Zenètes crièrent à la
+trahison et parlèrent de se retirer, et l'armée berbère désunie perdit
+la confiance en elle-même.
+
+Ibn-Achath profita habilement de la situation: après avoir laissé croire
+qu'il allait attaquer les Berbères, il fit courir le bruit qu'il était
+rappelé en Orient, leva précipitamment son camp et se mit en retraite. A
+cette vue, un grand nombre de Berbères reprirent la route de leur pays,
+tandis que les autres suivaient l'armée arabe. Pendant trois jours,
+Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi à distance par les
+Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui négligeaient
+les précautions usitées en guerre. Mais le quatrième jour, au matin,
+Ibn-Achath, qui était revenu sur ses pas pendant la nuit, à la tête de
+ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbère plongé dans la
+sécurité. En vain Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui,
+surpris dans leur sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer,
+fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pillé et l'armée
+mise en déroute. Les Arabes passèrent au fil de l'épée tous les
+Kharedjites qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante
+mille Berbères restèrent sur le champ de bataille.
+
+IBN-ACHATH RÉTABLIT À KAÏROUAN LE SIÉGE DU GOUVERNEMENT.--Sans perdre un
+instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu'il envoyait
+un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu'au Fezzan. Les
+contingents zenètes s'étant ralliés et ayant voulu faire tête furent mis
+en déroute, et rien ne s'opposa plus à la marche des Arabes. Après
+s'être emparé de Tripoli sans coup férir, Ibn-Achath s'avança vers
+Kaïrouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essayé d'y rentrer après la
+défaite des Kharedjites, mais la population de la ville l'ayant
+repoussé, il avait dû continuer sa roule vers l'ouest.
+
+Ibn-Achath fut reçu à Kaïrouan comme un libérateur (fin janvier 762). Il
+compléta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les
+força à la fuite ou à l'abjuration. Le général El-Ar'leb, envoyé par lui
+dans le Zab, fut chargé de faire rentrer les populations zenètes dans
+l'obéissance.
+
+Le siège du gouvernement rétabli à Kaïrouan, l'autorité abbasside régna
+de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua à faire disparaître les
+traces des dévastations commises par les Kharedjites à Kaïrouan; il
+entoura la ville d'une muraille en terre épaisse de dix coudées[388] et
+compléta cette fortification d'un large fossé. Les habitants rentrèrent
+dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle splendeur.
+
+[Note 388: El-Kaïrouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.]
+
+FONDATION DE LA DYNASTIE ROSTEMIDE À TIHARET.--Cependant
+Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continué sa route vers l'ouest,
+atteignit Tiharet, où il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites
+des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaïa. Il se fit reconnaître
+par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d'une nouvelle
+cité sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nommée
+Tiharet la neuve, reçut sa famille et ses trésors et devint la capitale
+de sa dynastie et le centre du kharedjisme éïbadite (761). Ainsi un
+nouveau royaume berbère indépendant était formé dans le Mag'reb
+central[389].
+
+Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait été fondée quelques
+années auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait
+fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes des
+environs, après avoir accepté sa foi, lui avaient constitué une
+population de sujets dévoués qui avaient conservé le culte orthodoxe,
+entre les hérétiques Berg'ouata et les kharedjites[390].
+
+[Note 389: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.]
+
+[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 137 et suiv.]
+
+GOUVERNEMENT D'EL-ARLEB-BEN-SALEM.--Ibn-Achath gouvernait depuis près de
+quatre ans l'Ifrikiya, appliqué à rétablir la bonne marche de
+l'administration et à faire disparaître les traces de la guerre,
+lorsqu'une révolte de sa propre milice, composée en majorité de
+modhèrites, tandis qu'il était yéménite, le força à descendre du pouvoir
+(mai 765). Un certain Aïssa-ben-Moussa, milicien khoraçanite, fut élu à
+sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant
+la déposition d'Ibn-Achath, envoya le diplôme de gouverneur à
+El-Ar'leb-ben-Salem, qui était resté à Tobna, afin de garder la
+frontière méridionale contre les entreprises des tribus zenètes. Il lui
+traça des instructions fort sages, lui recommandant de ménager la
+milice, sa seule force au milieu des Berbères, et de combattre ceux-ci
+sans relâche. El-Ar'leb chassa du palais le gouverneur d'un jour et,
+s'étant emparé du pouvoir, donna tous ses soins à la mise en pratique
+des instructions du khalife; mais il avait à lutter contre une double
+difficulté: l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante,
+et l'esprit de révolte des Berbères surexcité par le fanatisme
+religieux.
+
+Nous avons vu précédemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion de leur
+chef Abou-Korra, avaient fondé une sorte de royaume indépendant à
+Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les
+forces des Arabes, avaient favorisé le développement de la puissance des
+Beni-Ifrene. La présence d'El-Ar'leb dans le Zab avait contenu les
+Zenètes, mais, en 767, Abou-Korra leva l'étendard de la révolte et,
+après avoir forcé ses voisins à accepter la doctrine sofrite
+(kharedjite). il les entraîna vers l'est par les chemins des hauts
+plateaux à la conquête de l'Ifrikiya.
+
+El-Arleb marcha contre lui, à la tête de ses meilleurs soldats, mais les
+Berbères ne l'attendirent pas et cherchèrent un refuge vers l'ouest. Le
+général arabe était parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les
+rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses troupes se mutinèrent et
+refusèrent péremptoirement de le suivre; puis elles rentrèrent en
+débandade à Kaïrouan, le laissant seul avec quelques officiers dévoués.
+
+Dans l'est, la situation était grave: à peins le gouverneur avait-il
+quitté l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb,
+s'était mis en état de révolte et avait chassé de Kaïrouan le
+représentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hâte, réunit à
+Gabès tous ses adhérents et se mit en marche sur Kaïrouan. On en vint
+aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la défaite
+et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa
+capitale; mais bientôt son compétiteur, qui avait formé une nouvelle
+armée à Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mêmes de
+Kaïrouan. Après une lutte acharnée, dans laquelle El-Ar'leb trouva la
+mort, les rebelles furent complètement écrasés. El-Mokharek, qui avait
+pris le commandement après la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards
+dans toutes les directions: peu après El-Hassan, qui avait d'abord
+trouvé un asile chez les Ketama, fut mis à mort (sept. 767)[391].
+
+[Note 391: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouéïri, p. 377 et suiv.]
+
+GOUVERNEMENT D'OMAR-BEN-HAFS, DIT HAZARMED.--En mars 768, Omar-ben-Hafs,
+surnommé Hezarmed[392], désigné par le khalife comme gouverneur de
+l'Ifrikiya, arriva à Kaïrouan à la tête de cinq cents cavaliers et fut
+reçu par les notables de la ville, sortis à sa rencontre. Quelque temps
+après, il se rendit dans le Zab, afin d'y maintenir la tranquillité et
+de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette
+position couvrait le sud contre les entreprises des Zenètes.
+
+[Note 392: Ce mot signifie _mille hommes_ en persan.]
+
+A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les tribus de
+la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub.
+Un corps de cavalerie, envoyé contre eux par le commandant de Tripoli,
+fut défait, et un renfort arrivé de Zab éprouva le même sort. En même
+temps le gouverneur avait à tenir tête à une attaque générale des
+Berbères du Mag'reb central, entraînés par Abou-Korra. Il détacha
+cependant son général Soléïman et l'envoya contre les rebelles de l'est;
+mais Abou-Hatem le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant
+Kaïrouan, dont les fortifications l'arrêtèrent (771).
+
+Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'était
+retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille
+cavaliers[393], et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles.
+Abou-Korra avait amené quarante mille sofrites fournis par les
+Béni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille
+Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer;
+enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donné des
+contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune
+chance de salut; employa la division et la corruption pour se
+débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un cadeau de
+40,000 dinars (pièces d'or), à titre de rançon et, grâce à
+l'intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par
+des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient
+à eux seuls la moitié des assaillants[394].
+
+[Note 393: D'après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de
+15,500 hommes; mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri,
+paraissent plus probables.]
+
+[Note 394: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri,
+p. 379 et suiv.]
+
+Tandis que l'armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle de cette
+trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui
+occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur de Tiharet regagna comme
+il put sa capitale, avec les débris de ses troupes. Les autres
+contingents se retirèrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement.
+Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, où il laissa un
+corps de troupes, et se porta, à marches forcées, au secours de
+Kaïrouan. Depuis huit mois, cette ville, étroitement bloquée, avait
+supporte les fatigues d'un siège et était livrée aux horreurs de la
+famine. La garnison, épuisée et décimée, soutenait chaque jour des
+combats pour repousser les assiégeants. Déjà un certain nombre
+d'habitants, considérant la situation comme désespérée, étaient allés
+rejoindre le camp des assiégeants.
+
+A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège, se porta à
+sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d'être disposé à lui offrir
+le combat près de Tunis, parvint à l'éviter et put opérer sa jonction
+avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti de Kaïrouan. Tous deux
+rentrèrent dans la ville et l'arrivée du gouverneur, bien qu'il n'amenât
+qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes.
+
+MORT D'OMAR. PRISE DE KAÏROUAN PAR LES KHAREDJITES.--Abou-Hatem revint
+bientôt à Kaïrouan à la tête d'une nombreuse armée renforcée des
+contingents d'Abou-Korra qui, après avoir inutilement essayé d'enlever
+Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de la Tunisie. Les Arabes
+tentèrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcés de se
+réfugier derrière les murailles de Kaïrouan, dont la force et la
+solidité préserva la ville d'une chute immédiate. Un grand nombre de
+Berbères accoururent de toutes parts pour se joindre aux assiégeants et,
+selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvèrent réunis à
+Kaïrouan[395]. Le courage des assiégés fut inébranlable, mais la famine
+vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme
+et même les animaux immondes furent dévorés, et qu'il fut reconnu que la
+position n'était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se
+procurer des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir,
+prétendant qu'il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas
+tenter eux-mêmes l'aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé de
+colère, je vous enverrai tous à l'abreuvoir de la mort!»
+
+[Note 395: Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.]
+
+Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville,
+apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait à
+envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya. Le
+gouverneur résolut aussitôt d'éviter par la mort l'amertume d'une telle
+injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il se jeta comme «un
+chameau enragé» sur les assiégeants, et après en avoir abattu un grand
+nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771).
+
+Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu, entra alors
+en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation par laquelle il
+lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté de se retirer avec
+leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens
+était garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de
+la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient
+au service d'Abou-Hatem.
+
+Pour la deuxième fois, en quelques années, les Karedjites berbères
+entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette fois, il n'y
+eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de démanteler les
+fortifications de Kaïrouan. Du reste, il n'eut pas le loisir de jouir
+longtemps de ses succès.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+DERNIERS GOUVERNEURS ARABES
+772-800
+
+
+Yezid-ben-Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de
+Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbères indépendants.--L'Espagne
+sous le premier khalife oméïade; expédition de Charlemagne.--Intérim de
+Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah
+fonde à Oulili la dynastie édricide.--Conquêtes d'Edris; sa
+mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et
+d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie en Ifrikiya.--Gouvernement de
+Hertema-ben-Aïan.--Gouvernement de
+Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la
+milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde la
+dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne sous Hicham et
+El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.
+
+
+YEZID-BEN-HATEM RÉTABLIT L'AUTORITÉ ARABE EN IFRIKIYA.--Lorsque la
+nouvelle des désastres dont l'Ifrikiya avait été le théâtre parvint en
+Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife
+El-Mansour réunit aussitôt une armée considérable, formée de troupes
+prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak et de Syrie,
+en donna le commandement à Yezid-ben-Hatem et le fit partir pour
+l'Occident. (772).
+
+Abou-Hatem, de son côté, réunit ses contingents et, laissant le
+commandement de Kaïrouan à Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche
+sur Tripoli. Mais, à peine avait-il quitté sa capitale, que les
+miliciens se révoltèrent, chassèrent Abd-el-Aziz et placèrent à leur
+tête Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, défit les rebelles
+et lança à leur poursuite un de ses lieutenants nommé Djerid. Omar, avec
+une partie de ses miliciens, avait cherché un refuge près de Djidjel,
+dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y poursuivre, mais il tomba
+dans une embuscade et fut défait et tué. Quant aux autres miliciens, ils
+avaient rejoint l'armée arabe à Sort.
+
+Cependant Abou-Hatem s'était avancé jusque vers Tripoli, mais, lorsqu'il
+connut la force de l'armée de Yezid, il renonça à lutter contre elle en
+bataille rangée et alla se retrancher dans les montagnes de Nefouça. Il
+occupait une position très forte et ne craignit pas d'attaquer
+l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetèrent sur le corps
+principal, puis ils regagnèrent leurs montagnes. Yezid marcha alors
+contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs
+retranchements et les enleva l'un après l'autre. Une dernière et
+sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le
+triomphe des Arabes (mars 772). Les débris des contingents berbères
+tâchèrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lancée à
+leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des
+karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer à Tlemcen. En même temps,
+Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, le seul officier arabe resté fidèle à la
+cause d'Abou-Hatem, se réfugia avec un certain nombre d'adhérents dans
+les montagnes de Ketama[396].
+
+[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouéïri,
+p. 384.]
+
+GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.--Vers la fin de mai, Yezid, qui avait
+assuré la pacification des provinces méridionales en noyant la révolte
+dans le sang, fil son entrée à Kaïrouan. Il s'appliqua à rendre à la
+ville toute sa splendeur et à faire oublier la domination des
+Kharedjites.
+
+Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays
+des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les
+efforts combinés des généraux arabes. La révolte kharedjite qui, en
+réalité, était le réveil de l'esprit national berbère, semblait domptée;
+plus de trois cents combats avaient été livrés et les indigènes avaient
+toujours supporté le poids de la défaite et la sanglante vengeance de
+leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevèrent encore, à la voix
+d'un de leurs chefs, nommé Abou-Yahïa-ben-Afounas. Le commandant de
+Tripoli, ayant marché contre eux, les défit non loin de cette ville.
+L'année suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint à entraîner les
+turbulents Ourfeddjouma à la révolte contre l'autorité arabe. Une armée
+envoyée contre eux par Yezid fut d'abord défaite. Alors Mohelleb, fils
+du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l'honneur de
+réduire les rebelles. Ayant reçu de son père les délogea de toutes leurs
+positions et en fit «un massacre épouvantable.»
+
+Cette fois, les révoltés kharedjites étaient, sinon domptés, du moins
+réduits à l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques années de
+paix que le gouverneur employa aux embellissement de Kaïrouan. «En 774,
+dit En-Nouéïri, il fit rebâtir la grande mosquée de Kaïrouan et
+construire des bazars pour chaque métier. Ainsi, on pourrait dire, sans
+trop s'écarter de la vérité, qu'il en fut le fondateur.» En même temps
+il rétablissait, par son esprit de justice, la sécurité des
+transactions. El-Kaïrouani rapporte, d'après l'historien Sahnoun, que
+Yezid se plaisait à dire: «Je ne crains rien tant sur la terre que
+d'avoir été injuste envers quelqu'un de mes administrés, quoique je
+sache cependant que Dieu seul est infaillible[397].»
+
+[Note 397: El-Kaïrouani, p. 79. En-Nouéïri, p. 385.]
+
+LES PETITS ROYAUMES BERBÈRES INDÉPENDANTS.--Nous n'avons pas voulu
+interrompre le cours des événements importants dont l'Ifrikiya était le
+théâtre; mais il convient de retourner de quelques années en arrière,
+pour reprendre l'historique des petites royautés du Mag'reb.
+
+A Sidjilmassa, le premier roi que la communauté des Miknaça s'était
+donné, Aïca-ben-Yezid, fut déposé, en 772, après quinze années de règne,
+et mis à mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaçoul,
+véritable fondateur du royaume, fut élu à sa place. Il forma la souche
+des Beni-Ouaçoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua à être
+le centre d'une secte kharedjite tenant de l'éïbadisme et du sofrisme.
+Ces hérétiques prononçaient la prière au nom du khalife abbasside, dont
+ils se déclaraient les vassaux[398].
+
+Les Berg'ouata, dirigés par leur prophète, le mehdi[399] Salah,
+continuaient à vivre indépendants, dans le Mag'reb extrême, et à
+propager leurs doctrines hérétiques. Après un long règne de près d'un
+demi-siècle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir à son fils
+El-Yas[400].
+
+Dans le Rif marocain, à Nokour, Saïd, petit-fils d'un autre Salah, était
+en possession de l'autorité et maintenait l'exercice du culte orthodoxe
+sur le littoral de la Méditerranée[401].
+
+[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte
+arabe.]
+
+[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparaître, a été
+pris par un grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par:
+_Messie_.]
+
+[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.]
+
+[Note 401: _Ibid._, t. II, p. 138, 139.]
+
+A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene régnaient
+en maîtres et étendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les
+Mag'raoua, commençaient à envahir les plaines de cette région et à
+devenir redoutables par leur nombre et leur puissance.
+
+Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, à Tiharet, avait continué à recueillir
+les réfugiés de toutes les tribus appartenant à la secte éïbadite, dont
+il était le chef reconnu.
+
+Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbères vivaient
+dans l'indépendance la plus complète. Mais on voit, par ce qui précède,
+que cette race tendait à abandonner l'état démocratique pour grouper ses
+forces en formant de petites royautés autonomes.
+
+L'ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMÉAÏDE. Expédition de
+Charlemagne.--Nous avons laissé l'oméïade Abd-er-Rahman seul maître du
+pouvoir à Cordoue, après avoir triomphé de Youçof. Il n'eut pas le
+loisir de jouir longtemps de son succès, car l'anarchie était devenue un
+état normal pour les Musulmans d'Espagne et ils avaient perdu l'habitude
+d'obéir à un seul maître. Ce ne fut, durant des années, qu'une suite de
+révoltes: Yéménites, Berbères, Fihrites (descendants d'Okba),
+s'évertuèrent il renverser le trône oméïade à peine assis.
+
+En 763, El-Ala-ben-Moghit, nommé gouverneur de l'Espagne par le khalife
+El-Mansour, débarqua dans la province de Béja et arbora le drapeau noir
+des abbassides. Aussitôt, yéménites et fihrites accourent se ranger
+autour du représentant de l'autorité légitime, et tous viennent assiéger
+Abd-er-Rahman qui s'était retranché dans la place forte de Carmona. Le
+siège durait depuis deux mois et la situation des assiégés était des
+plus critiques, lorsque le prince oméïade, prenant une résolution
+désespérée, se mit à la tête de ses meilleurs guerriers, sortit de la
+ville et, se jetant avec impétuosité sur le camp des assiégeants, s'en
+rendit maître et tailla en pièces ses ennemis. On dit qu'ayant coupé les
+têtes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler,
+après avoir attaché à l'oreille une étiquette indiquant le nom de
+chacun, et expédia le tout, roulé dans les débris du drapeau noir et
+enveloppé d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funèbre envoi,
+El-Mansour se serait écrié: «Je rends grâce à Dieu de ce qu'il y a une
+mer entre moi et un tel ennemi![402]» Abd-er-Rahman triompha ensuite de
+cette révolte et traita avec la dernière rigueur ceux qui s'y étaient
+compromis.
+
+[Note 402: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 367.]
+
+En 766, une grande insurrection éclata parmi les Berbères à la voix d'un
+illuminé du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du
+prophète et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il était
+originaire d'une fraction des Miknaça, passée en Espagne lors de la
+première invasion et devenue très puissante.
+
+Il proclama l'autorité abbasside, obtint de grands succès et, durant
+neuf années, tint en échec la puissance d'Abd-er-Rahman. Ce prince
+parvint enfin à écraser ses adhérents et à le faire assassiner.
+
+Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formèrent un nouveau complot,
+c'étaient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite
+Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnommé le Slave, gendre de Youçof, et un fils
+de Youçof, appelé Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne étant
+parvenue jusqu'à eux, ils résolurent de solliciter son concours et, à
+cet effet, se rendirent, en 777, à Paderborn et proposèrent au grand
+conquérant de lui ouvrir l'Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures
+et leur promit de conduire une armée dans la péninsule. El-Arbi devait
+l'appuyer avec tous ses adhérents, au nord de l'Ebre, et le faire
+reconnaître comme souverain de cette région, tandis que le Slave irait
+chercher des Berbères en Afrique et occuperait avec eux la province de
+Murcie.
+
+Ce plan, si bien combiné, pécha dans l'exécution: le Slave arriva le
+premier, avec un certain nombre de Berbères, et demanda des secours à
+El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur traité, il ne devait
+pas franchir l'Ebre. Irrité de ce qu'il appelait une trahison, le Slave
+marcha contre El-Arbi, fut battu et forcé de rentrer dans la province de
+Murcie, où il périt assassiné.
+
+Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrénées, il ne trouva, pour
+l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur,
+Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui
+avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut
+commencer par entreprendre le siège de Saragosse, où commandait un
+fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrétiens. Tandis qu'il
+était devant cette place, il reçut la nouvelle que Witekind et les
+Saxons avaient repris les armes et menaçaient Cologne. Force lui fut de
+lever le siège et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa
+par la vallée de Roncevaux, où son arrière-garde tomba dans une
+embuscade tendue par les Basques.
+
+Ainsi Abd-er-Rahman avait échappé au plus grave danger qu'il eût encore
+couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Après le départ des
+Franks, il s'appliqua à combattre isolément tous ses adversaires et, par
+sa persévérance et son implacable cruauté, arriva enfin à briser toutes
+les résistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d'Espagne, il
+appela d'Afrique un grand nombre de Berbères et même de nègres et en
+forma une armée dévouée, sans aucun lien avec les gens du pays[403].
+
+[Note 403: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 370 et suiv.]
+
+Pendant que le khalife oméïade était absorbé par ces luttes, Alphonse,
+roi des Asturies, étendait les limites de ses provinces et arrachait la
+Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux règne en 759, et
+fut remplacé par son fils Froïla. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une
+partie de la Castille étaient en son pouvoir. Il mourut en 769, léguant
+la couronne à son fils Aurélio[404].
+
+[Note 404: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101.]
+
+INTÉRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En 787,
+Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, après avoir exercé le pouvoir durant
+près de quinze années. L'Afrique avait joui d'une période de
+tranquillité bien nécessaire après tant de luttes. Aussitôt après la
+mort du gouverneur, les Nefzaoua se révoltèrent et, conduits par l'un
+des leurs, nommé Salah-ben-Nacir, attaquèrent leurs voisins et les
+contraignirent à adopter la doctrine éïbadite, puis ils envahirent le
+Tel et s'avancèrent jusqu'à Badja. Le commandant de Tobna ayant marché
+contre eux fut défait près de cette ville.
+
+Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires après la
+mort de son père, envoya alors contre les insurgés le général Soléïman
+avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une première
+rencontre, se reformèrent à Sikka (le Kef); mais Soléïman les y
+poursuivit et les dispersa, après en avoir tué un grand nombre. Ainsi la
+révolte se trouva encore une fois apaisée. Daoud administrait depuis
+plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le
+remplaça par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le récompenser de ses
+services, lui conféra le gouvernement de l'Egypte.
+
+Au commencement de l'année 788, Rouh arriva à Kaïrouan et prit en main
+l'autorité. C'était un homme prudent et expérimenté qui, au lieu de
+pousser les indigènes à la révolte par de durs traitements, jugea
+préférable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem était mort à
+Tiharet, quelque temps auparavant, et avait été remplacé par son fils
+Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Kaïrouan des
+propositions d'alliance qui furent acceptées, et un traité de paix fut
+signé entre le représentant du khalife et le chef du kharedjisme
+éïbadite[405].
+
+[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouéïri, p. 387, 388.]
+
+Edris-bex-Abdallah fonde à Oulili la dynastie edriside.--Ainsi
+l'autorité arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle
+dynastie allait s'établir dans le Mag'reb et consacrer la perte
+définitive de cette contrée pour le khalifat.
+
+Nous avons vu précédemment qu'après l'assassinat du khalife Ali, gendre
+de Mahomet, ses partisans avaient en vain essayé de faire obtenir le
+trône à ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient pu empêcher
+l'établissement de la dynastie oméïade; mais ils avaient formé une vaste
+société secrète et s'étaient donné le nom de _Chiaïtes_
+(_co-ayants-droit_). Ils avaient continué à compter en secret le règne
+des descendants d'Ali, seuls khalifes légitimes, et n'avaient cessé
+d'attendre le moment de reconquérir le pouvoir. Sous le règne de
+l'abbasside El-Mansour, deux des descendants d'Ali, croyant l'heure
+arrivée, avaient levé les armes; mais la victoire s'était prononcée pour
+leur adversaire et la révolte avait été étouffée dans le sang. Après la
+mort d'El-Mansour, un alide du nom de Hocéïne, petit-fils de Haçan II,
+se mit en révolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tué
+à la bataille de Fekh, près de La Mekke, et presque tous ses adhérents
+périrent massacrés (787).
+
+Un oncle de Hocéïn, nommé Edris-ben-Abd-Allah, avait échappé au désastre
+de Fekh; il se tint soigneusement caché et put se soustraire aux
+minutieuses recherches ordonnées par le khalife. Son signalement avait
+été envoyé à tous les commandants militaires, et des postes furent
+établis sur les routes afin de l'arrêter s'il tentait de sortir de
+l'Arabie. En dépit de ces précautions, Edris parvint, grâce au
+dévouement de son affranchi Rached, à gagner l'Egypte; de là, il partit
+pour l'ouest, vêtu d'une robe de laine et coiffé d'un turban grossier.
+Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres
+comme à un domestique, et il put sous ce déguisement atteindre le fond
+du Mag'reb. Après avoir séjourné à Tanger, il gagna Oulili[406], près
+d'une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien
+accueilli par ces Berbères, dont le chef Abou-Léïla-Ishak lui jura
+fidélité. Ainsi, c'était loin de sa patrie, et au milieu de populations
+sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la sécurité et pouvait
+faire reconnaître ses droits. Vers la fin de l'année 788, Edris se
+proclama indépendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata,
+Riatha, Nefza, Mar'ila, Miknaca et même d'une partie des R'omara[407].
+
+[Note 406: L'antique Volubilis, où fut ensuite construite la ville
+de Fès.]
+
+[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et
+suiv. _Roudh-El-Kartas_, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad.
+de Slane, art. _Idricides_.]
+
+Ayant reçu des contingents de ces tribus, Edris étendit son autorité sur
+les régions du Mag'reb. Quelques populations d'origine ancienne, débris
+de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient
+trouvé un refuge dans ces montagnes reculées, et y avaient conservé le
+culte israélite ou chrétien. Le descendant du prophète les força à
+professer l'islamisme. Il alla ensuite réduire les populations de
+Mediouna, au delà de la Moulouïa, puis passa dans le Temesna et en fit
+la conquête, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, régions dans
+lesquelles le paganisme avait encore des adeptes.
+
+CONQUÊTES D'EDRIS; SA MORT.--Devenu ainsi maître d'un vaste territoire,
+Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion
+orthodoxe. L'année suivante, il marcha vers l'est, contre les Beni-Ifren
+et Mag'raoua hérétiques et, par conséquent, ennemis. Parvenu auprès de
+Tlemcen, il reçut la soumission du chef de ces Zenètes,
+Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplacé Abou-Korra. Edris entra dans
+Tlemcen sans coup férir et séjourna un certain nombre de mois dans cette
+ville, où il construisit la mosquée qui porta son nom. Après avoir fait
+une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de
+Tiharet, il reprit le chemin d'Oulili, laissant à Tlemcen, pour le
+représenter, son frère Soleïman (790).
+
+Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait à
+poursuivre ses conquêtes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife
+Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays
+éloigné, résolut de s'en débarrasser par un moyen qui lui était
+familier, l'assassinat. Un certain Soléïman-ben-Horéïz, surnommé
+Ech-Chemmakh, affilié à la secte des Zaïdiya, fut envoyé par lui, dans
+ce but, en Mag'reb. Il se présenta à la cour d'Edris comme médecin et
+comme déserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre,
+capté la confiance d'Edris, il parvint un jour à éloigner le fidèle
+Rached, et en profita pour empoisonner son maître. Lorsqu'il fut certain
+de sa mort, il monta à cheval et reprit en toute hâte la route de l'est;
+mais Rached fut bientôt sur ses traces et, l'ayant atteint près de la
+Moulouïa, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires
+reçut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put néanmoins traverser la
+rivière et, tout sanglant, continuer sa route.
+
+Edris fut enterré à Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le
+khalife pouvait croire cette dynastie éteinte. Mais nous verrons plus
+tard qu'une de ses concubines, la Berbère Kenza, était enceinte et que,
+grâce à l'adresse et à la prudence de Rached, le royaume edricide fut
+conservé à l'enfant posthume de son fondateur.
+
+Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En
+Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem était mort. (791), et avait
+désigné pour lui succéder son fils Kabiça. Mais Haroun-er-Rachid
+n'entendait pas que la fonction de gouverneur se transmît par hérédité
+dans son empire; prévenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le
+remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva à Kaïrouan
+au moment où Kabiça venait de se faire reconnaître comme émir; ayant
+montré son diplôme, il reçut le serment de la population et des troupes.
+Il exerça, pendant deux ans, le pouvoir avec équité; mais, en 793,
+El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste
+qui avait été occupé par son père, et vint prendre possession du
+commandement à Kaïrouan (mai 793).
+
+Peu de temps après, la milice syrienne en garnison à Tunis se révolta
+contre le gouverneur de cette ville, El-Moréïra-ben-Bachir, neveu
+d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulevé
+l'opinion publique. Le chef de cette sédition, Abd-Allah-ben-Djaroud,
+écrivit à El-Fadel pour faire connaître les griefs de la population, et
+aussitôt un autre commandant fut envoyé à Tunis; mais les gens qui
+s'étaient portés à sa rencontre le mirent à mort et cette sédition se
+changea en révolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagnés
+par les promesses ou par l'argent, firent cause commune avec les
+rebelles. El-Fadel, ayant marché avec ses troupes contre Abd-Allah, fut
+défait par celui-ci et ne put l'empêcher de s'emparer de Kaïrouan. Ayant
+été lui-même fait prisonnier, il fut massacré par ies soldats, malgré
+l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794).
+
+ANARCHIE EN IFRIKIYA.--Cependant le commandant d'El-Orbos, nommé
+Chemdoun, se déclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec
+plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collègue de Mila, et
+recueillit Moréïra et tous les adhérents de la cause légitime. Ayant
+marché contre l'usurpateur, il éprouva une première défaite; mais,
+bientôt, El-Ala-ben-Saïd, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de
+nouveaux contingents, et fous marchèrent sur Kaïrouan.
+
+Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait
+nommé comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aïan, et qu'en
+attendant son arrivée, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la
+mission de pacifier la milice, se porta au devant de l'envoyé pour
+tâcher de transiger avec lui ou de détourner le coup qui le menaçait. En
+vain, Yaktin pressa le rebelle de déposer les armes: Ibn-Djaroud refusa
+sous le prétexte que, s'il abandonnait Kaïrouan, cette ville serait
+livrée au pillage par les Berbères au service de ses ennemis. Ne pouvant
+rien obtenir de lui, Yaktin s'appliqua à détacher de sa cause un certain
+nombre d'adhérents.
+
+Peu après, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche
+vers l'ouest à la tête d'un corps d'armée et s'empara de Tripoli. Quant
+au gouverneur, il était resté en observation à Barka. En même temps,
+El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbères, mettre le siège
+devant Kaïrouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, écrivit en hâte à Yahïa
+pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, où il
+avait commandé pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains.
+Aussitôt El-Ala fit son entrée à Kaïrouan et massacra tous les partisans
+du chef révolté. Yahia-ben-Moussa arriva à son tour (mars-avril 795) et
+obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyât ses troupes, dont les excès
+allaient croissant. Le chef qui se prétendait le sauveur de l'autorité
+du khalife se retira à Tripoli et, de là, écrivit à Hertema pour
+réclamer le prix de ses services. Il est à supposer que sa puissance
+était fort à craindre, car le khalife Er-Rachid lui écrivit lui-même, en
+le félicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi
+le décider à partir pour i Orient[408].
+
+[Note 408: En-Nouéïri, p. 389 et suiv.]
+
+GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AÏAN.--Dans le mois de juin 795, Hertema fit
+son entrée à Kaïrouan. Il proclama une amnistie générale et s'occupa de
+mettre en état de défense les fortifications de plusieurs villes de la
+côte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l'esprit de révolte agitait
+partout les populations indigènes et le gouverneur ne pouvait compter
+sur sa milice, pour laquelle l'indiscipline était devenue une habitude.
+Se sentant trop faible et trop isolé pour mener à bien la rude tâche
+qu'on lui avait confiée, il sollicita lui-même du khalife son rappel.
+Haroun-er-Rachid désigna alors son propre frère de lait
+Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de
+l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife
+tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment où la situation
+réclamait un esprit particulièrement habile et expérimenté.
+
+GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.--Arrivé à Kaïrouan dans le mois de
+ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitôt la mesure de son
+incapacité, ne comprenant rien à la situation, et se livrant à toutes
+les fantaisies d'un despote grisé par son pouvoir. Un an s'était à peine
+écoulé depuis son arrivée, que les miliciens syriens et khoraçanites se
+mettaient en état de révolte et plaçaient à leur tête Morra-ben-Makhled.
+Un corps de troupes envoyé contre les rebelles les réduisit au silence;
+leur chef fut mis à mort.
+
+Peu de temps après, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva
+l'étendard de la révolte et, ayant réuni tous les mécontents, marcha sur
+Kaïrouan (octobre 799).
+
+Ibn-Mokatel sortit à sa rencontre et lui livra bataille à
+Moniat-el-Kheïl; mais il fut complètement défait et n'obtint la vie
+sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se réfugia en effet avec
+sa famille à Tripoli, tandis que Temmam faisait son entrée à Kaïrouan.
+
+IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB APAISE LA RÉVOLTE DE LA MILICE.--A ce moment, le
+commandement du Zab était confié à un fils de l'ancien gouverneur
+El-Ar'leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une grande autorité dans
+cette situation. Dès qu'il eut appris les événements d'Ifrikiya, Ibrahim
+se mit en marche, à la tête de ses contingents, pour combattre
+l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il évacua la ville, et le
+fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Kaïrouan, annonça en chaire
+qu'Ibn-Mokatel était toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce
+dernier rentra en toute hâte dans sa capitale.
+
+Quant à Temmam, qui s'était réfugié à Tunis, il tenta de semer la
+désunion parmi les troupes fidèles et même d'indisposer le gouverneur
+contre Ibrahim; mais toutes ses manœuvres échouèrent et il apprit
+bientôt que celui-ci marchait contre lui.
+
+Au commencement de février 800, Ibn-el-Ar'leb infligea à Temmam une
+défaite qui le força à rentrer à Tunis; il se disposait à entreprendre
+le siège de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission, à
+condition que lui et ses frères auraient la vie sauve. Cette demande lui
+ayant été accordée, il se rendit à discrétion et fut conduit à Kaïrouan,
+d'où on l'expédia en Orient comme prisonnier d'état avec les chefs les
+plus compromis[409].
+
+[Note 409: En-Nouéïri, p. 397.]
+
+IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB, NOMMÉ GOUVERNEUR INDÉPENDANT, FONDE LA DYNASTIE
+AR'LÉBITE.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les
+tristes exploits de son frère de lait, se convainquit de la nécessité de
+le remplacer en Ifrikiya. Dans l'état des choses, Ibrahim était l'homme
+de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consulté à ce
+sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait fort l'expérience, obtint
+cette réponse: «Vous n'avez personne de plus aimé, de plus dévoué et de
+plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la
+conduite passée est garante de l'avenir.» Ces paroles achevèrent de
+décider le khalife qui avait reçu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par
+laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant
+non seulement de renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie
+par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un
+tribut de quarante mille dinars.
+
+Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d'ennuis toujours
+renaissants et retarder de plus d'un siècle la chute de l'autorité arabe
+en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans
+le Mag'reb. Dès lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus à
+intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait à abandonner,
+moyennant fermage, à des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez
+lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hérédité. Ainsi, cette
+brillante conquête qui avait coûté si cher aux Arabes s'était détachée
+d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un siècle, et il
+ne restait au khalifat qu'une suzeraineté presque nominale sur
+l'Ifrikiya.
+
+Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier
+porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait à
+Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir à Kaïrouan une fausse
+lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive,
+l'Ar'lebite devina la supercherie; néanmoins il céda la place et reprit
+avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife, à l'annonce de cette
+incartade de son frère de lait, entra dans une violente colère et intima
+à Ibn-Mokatel, qui se disposait à revenir à Kaïrouan, l'ordre formel de
+résigner ses fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint
+aussitôt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit
+définitivement la direction des affaires[410].
+
+[Note 410: En-Nouéïri, p. 395 et suiv.]
+
+NAISSANCE D'EDRIS II.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre de ces
+événements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait
+cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres.
+
+Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laissé une de ses concubines,
+nommée Kenza, enceinte. Après les funérailles du prince, le fidèle
+Rached réunit les principaux chefs des tribus berbères et leur dit:
+«L'imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte
+de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu'au jour
+de son accouchement pour prendre un parti: s'il naît un garçon, nous
+l'élèverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain;
+car, descendant du prophète de Dieu, il apportera avec lui la
+bénédiction de la famille sacrée[411].»
+
+[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, p. 561.
+El-Bekri, _Idricides_.]
+
+Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères, et en
+septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle d'une ressemblance
+frappante avec son père». Rached le présenta aux cheiks indigènes qui
+s'écrièrent en le voyant: «C'est Edris lui-même, l'imam n'a pas cessé de
+vivre!»
+
+On laissa à Rached le soin de l'élever et de gouverner en son nom,
+jusqu'à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne
+négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction et faire
+de lui un redoutable guerrier.
+
+L'ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife oméïde
+Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un règne de plus de
+trente-trois années employées presque entièrement à l'affermissement de
+son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman, Abd-Allah et Hicham. Ce
+dernier, bien que le plus jeune, lui succéda après une courte lutte avec
+son aîné Soleïman. Pour assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux
+frères leur renonciation au trône et, en vertu de leur convention,
+ceux-ci se retirèrent au Mag'reb.
+
+Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre et fut
+remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et Abd-Allah, ses
+oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag'reb en amenant une armée de
+Berbères pour lui disputer le pouvoir. Après deux années de luttes,
+Soleïman ayant été tué, la victoire resta définitivement à El-Hakem
+(800).
+
+Pendant le règne de Hicham, des expéditions heureuses avaient été faites
+par les Musulmans en Galice, et les chrétiens avaient été humiliés par
+des défaites qui leur avaient arraché une partie de leurs
+conquêtes[412]. Plusieurs souverains avaient succédé à Alphonse Ier. A
+la fin du VIIIe siècle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne
+put empêcher les Musulmans de pénétrer jusque dans les montagnes de son
+royaume.
+
+[Note 412: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101-139
+et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.]
+
+
+ CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS DE L'AFRIQUE.
+
+ Date de la nomination.
+
+ Okba-ben-Nafa vers................. 669
+ Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675
+ Okba-ben-Nafa...................... 681
+ Zoheïr-ben-Kais vers............... 688
+ Haçane-ben-Nomane vers............. 697
+ Mouça-ben-Noceïr................... 705
+ Mohammed-ben-Yezid................. 715
+ Ismaïl-ben-Abd-Allah............... 718
+ Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720
+ Bichr-ben-Safouane................. 721
+ Obeïda-ben-Abd-er-Rahman........... 728
+ Okba-ben-Kodama.................... 732
+ Obeïd-Allah-ben-el-Habhab.......... 734
+ Koltoum-ben-Aïad................... 741
+ Hendhala-ben-Sofiane............... 742
+ Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744
+ El-Yas-ben-Habib................... 755
+ El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756
+ Mohammed-ben-Achath................ 761
+ El-Ar'leb-ben-Salem................ 765
+ Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768
+ Yezid-ben-Hatem.................... 772
+ Daoud-ben-Yezid.................... 787
+ Rouh-ben-Hatem..................... 788
+ En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791
+ El-Fadel-ben-Rouh.................. 793
+ Hertema-ben-Aïan................... 795
+ Mohammed-ben-Mokatel............... 797
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE
+800-838
+
+Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Edris II est
+proclamé par les Berbères.--Fondation de Fez par Edris II.--Révoltes en
+Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père
+Ibrahim.--Conquêtes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frère
+Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Révolte du faubourg. Mort
+d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Mort d'Edris
+II; partage de son empiré.--Etat de la Sicile au commencement du IXe
+siècle.--Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du cadi
+Aced.--Conquête de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frère,
+Abou-Eïkal-el-Ar'leb, lui succède.--Guerres entre les descendants
+d'Edris II.--Les Midrarides à Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman
+II.
+
+
+IBRAHIM ÉTABLIT SOLIDEMENT SON AUTORITÉ EN IFRIKIYA.--Le choix
+d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, était le meilleur
+que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la pratique
+qu'il possédait des affaires du pays, était capable d'étouffer les
+germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre aux
+caprices de la milice. L'anarchie des dernières années provenait surtout
+de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put
+compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant
+nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à cet inconvénient,
+il ne fallait pas penser à former des corps berbères; ce fut aux nègres
+qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant acheté
+un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua à porter les armes, en
+laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces nègres à être employés
+dans les postes les plus périlleux.
+
+En même temps, pour s'assurer une retraite sûre, en cas de révolte, il
+fit construire, à trois milles de Kaïrouan, la place forte d'El-Abbassïa
+où il déposa ses trésors et une grande quantité d'armes. Puis il se
+disposa à aller s'établir dans cette résidence, qu'on appela, plus tard,
+El-Kasr-el-Kedim (le vieux château). Ce fut là qu'il reçut les envoyés
+de Charlemagne qui avaient été chargés de prendre à Karthage, à leur
+retour d'Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrétiens. En même
+temps, Ibrahim envoyait une ambassade à l'empereur, alors à Pavie
+(801)[413].
+
+[Note 413: Fournel, _Berbers_, p. 453.]
+
+L'année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant à
+Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se révolta en appelant à
+lui les mécontents arabes et berbères. Amran-ben-Mokhaled, général du
+gouverneur ar'lebite, ayant marché contre les rebelles, leur livra une
+sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tué, et les mit en
+déroute. Ibrahim s'appliqua alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis
+il tourna ses regards vers le Mag'reb, où le souvenir de l'autorité
+arabe disparaissait de jour en jour.
+
+EDRIS II EST PROCLAMÉ PAR LES BERBÈRES.--A Oulili, le fils d'Edris I
+grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection des
+Aoureba, tandis qu'à Tlemcen, son oncle Soleïman exerçait le pouvoir en
+son nom. Ibrahim, considérant avec raison que l'empire edricide était le
+plus grand obstacle à la réalisation de ses vues ambitieuses sur le
+Mag'reb, espéra l'anéantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime
+tardif fut inutile et eut pour conséquence de resserrer les Berbères
+autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea
+de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors âgé de neuf ans. En
+mars 803, les Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à
+Oulili, dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de
+fidélité à Edris II.
+
+Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence très
+précoce, commença à gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. Ainsi se
+consolidait l'empire edricide, malgré les intrigues, entretenues en
+Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude énergique et dévouée des
+Berbères, plus que la supplique adressée par Edris à Ibrahim, décida ce
+dernier à ajourner la réalisation de ses plans sur l'Occident[414]. Du
+reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientôt absorbé par d'autres soins. En 805, la
+garnison de Tripoli se révolta, chassa son commandant et se donna comme
+chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut
+employer toutes ses forces pour apaiser cette sédition qui ne fut
+domptée qu'au commencement de 806.
+
+[Note 414: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. En-Nouéïri, p.
+401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. _Idricides_.]
+
+Fondation de Fès par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris grandissait au
+milieu des intrigues encouragées par son jeune âge et son inexpérience.
+Un certain nombre d'Arabes étaient venus, tant de l'Espagne que de
+l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient été bien accueillis par
+lui; l'un d'eux, Omaïr-ben-Moçaab, avait même reçu le titre de vizir en
+remplacement d'Abou-Yezid [415].
+
+Ainsi l'influence arabe dominait à Oulili et allait pousser Edris à un
+acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Leïla-Ishak, chef des
+Aoureba, qui avait été le protecteur de son père et le sien. Il est
+probable que ce chef avait laissé entrevoir son ressentiment de la
+protection accordée aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l'ingratitude
+d'Edris, prétend qu'il avait découvert que ce chef entretenait des
+intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim[416]. Les Berbères, froissés dans
+leurs sentiments les plus intimes, supportèrent cependant ces injustices
+sans protestation.
+
+Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accroître, jugea que sa
+résidence d'Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire une
+capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps, il se
+décida pour un emplacement traversé par un des affluents du Sebou, et
+occupé par des Berbères de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se
+trouvait ainsi divisée naturellement en deux quartiers. Edris jeta en
+808 les fondements de celui qui devait être appelé «_des Andalous_», et,
+l'année suivante, il fit construire l'autre, nommé plus tard «_des
+Kaïrouanites_». Il dota sa capitale de nombreux édifices et notamment de
+la mosquée dite «des Chérifs».
+
+Lorsqu'Edris eut atteint sa majorité, c'est-à-dire vers 810, les tribus
+berbères lui renouvelèrent leur serment de fidélité, et il reçut la
+soumission des principales contrées du Mag'reb[417].
+
+[Note 415: Kartas, p. 30.]
+
+[Note 416: _Berbères_, t. III, p. 561.]
+
+[Note 417: Bekri, _Idricides_.]
+
+RÉVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D'IBRAHIM.--Pendant ce temps,
+Ibrahim-ben-el-Ar'leb était encore aux prises avec la révolte. Les
+miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions
+prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut établi
+définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire, leur
+irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général Amrane donna
+le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan, il appela à lui tous
+les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans sa forteresse.
+
+Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre.
+Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en
+argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrêter la somme
+au passage. Puis il fit répandre la nouvelle de la prochaine arrivée des
+fonds. Aussitôt la milice, qui n'avait pas touché de solde depuis
+qu'elle avait embrassé la cause de la révolte, commença à s'agiter dans
+Kaïrouan, et Amrane, dépourvu de ressources, se convainquit qu'il ne
+pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la
+ville et courut se réfugier dans le Zab.
+
+Ibrahim venait de triompher de cette longue révolte et était occupé à
+démanteler les fortifications de Kaïrouan, lorsqu'il apprit que son fils
+Abd-Allah avait été chassé de Tripoli par les troupes occupant cette
+place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrôler
+un grand nombre de Berbères et rentrer en possession de Tripoli. Ce
+furent alors ces mêmes indigènes, appartenant à la tribu des Houara, qui
+se lancèrent dans la révolte. Conduits par leur chef, Aïad-ben-Ouahb,
+ils vinrent attaquer Tripoli qui était défendu par le général Sofiane,
+se rendirent maîtres de cette ville et la renversèrent presque
+entièrement. Abd-Allah, envoyé en toute hâte par son père, à la tête
+d'une armée de treize mille hommes, défit les Berbères et, étant rentré
+à Tripoli, s'occupa à relever les fortifications de cette ville
+(811)[418].
+
+[Note 418: Les détails donnés par les auteurs arabes sur les
+différentes phases de cette révolte sont assez embrouillés, et il est
+possible qu'Abd-Allah n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.]
+
+Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arrivé de
+l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefouça et
+vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des
+issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur.
+Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu'on reçut la nouvelle
+de la mort d'Ibrahim qui était décédé à l'âge de 56 ans (juillet 812),
+dans son château d'El-Abbassïa.
+
+ABOU-L'ABBAS-ABD-ALLAH SUCCÈDE À SON PÈRE IBRAHIM.--Aussitôt que la mort
+d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné par lui pour lui
+succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut
+convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les
+montagnes des Nefouça et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais
+toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnées aux
+Kharedjites.
+
+Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah,
+second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son
+père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan.
+
+Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans sa
+capitale. Son frère, Ziadet-Allah, s'était porté au devant de lui pour
+le saluer comme souverain, mais il fut reçu avec la plus grande dureté.
+Pour la première fois, le fils d'un gouverneur de l'Ifrikiya succédait à
+son père sans l'intervention du khalifat[419].
+
+Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils
+El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l'élévation du
+vice-roi de Kaïrouan.
+
+[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouéïri, p. 403.]
+
+CONQUÊTES D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait à affermir
+son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude
+qu'il avait montrée à leur chef, il leur confia des commandements
+importants; puis, s'enfonçant dans les montagnes du sud-ouest, il
+attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas à son
+autorité. Après s'être avancé en vainqueur jusqu'à Nefis, près de la
+montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra à Fès (812). C'est sans
+doute vers cette époque qu'Edris commença à combattre le kharedjisme,
+dont il décréta l'abolition dans ses états; mais ce schisme avait
+pénétré trop profondément la nation berbère, pour pouvoir être supprimé
+d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparaître de l'Afrique, où il
+avait déjà fait couler tant de sang, qu'après de longues et nouvelles
+convulsions.
+
+Quelque temps après[420] Edris marcha sur Tlemcen, qui s'était
+affranchie de son autorité. Il y entra en vainqueur et reçut l'hommage
+des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il séjourna quelque temps
+à Tlemcen et de là dirigea quelques expéditions heureuses contre les
+peuplades zenatienes et autres berbères. Ses troupes s'avancèrent ainsi
+jusqu'au Chelif. Cependant, il ne paraît pas qu'il eût osé se mesurer
+contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa à Tlemcen
+trois années, pendant lesquelles il s'appliqua à embellir cette ville et
+à orner la mosquée construite par son père. En partant, il laissa le
+commandement de la province, avec suprématie sur les tribus des
+Beni-Ifrene et Mag'raoua, à son cousin Mohammed, fils de Soleïman,
+qu'Edris I avait préposé au commandement de Tlemcen.
+
+[Note 420: Soit dans la même année, soit en 814, les auteurs n'étant
+pas d'accord sur cette date.]
+
+Rentré à Fès, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, expulsés de
+Cordoue par El-Hakem à la suite de la révolte dite du faubourg
+(_Ribad'_), et les établit dans sa capitale, où ils formèrent le
+quartier des Andalous. Les émigrés de Cordoue étaient presque tous des
+gens d'origine celto-romaine, qui avaient été contraints d'embrasser
+l'islamisme après la conquête de l'Espagne par les Arabes. L'arrivée de
+cette population très civilisée fut une bonne fortune pour la nouvelle
+capitale, et contribua à la faire briller d'une réelle splendeur dans
+les arts, les lettres et les sciences[421].
+
+[Note 421: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 70 et
+suiv. El-Bekri, _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p.
+229.]
+
+MORT DE ABD-ALLAH.--Son frère Ziadet-Allah le remplace.--A Kaïrouan,
+Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son
+père et de chercher à arrêter les progrès du prince de Fès, n'avait
+réussi qu'à indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, même
+envers les membres de sa famille, sacrifiant tout à la milice, accablant
+le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la
+culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars
+(pièces d'or). Cet impôt, énorme pour l'époque, remplaça la dîme
+(achour), qui précédemment se payait en nature et était proportionnée à
+l'abondance de la récolte. De toutes parts s'élevèrent des réclamations;
+mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à gémir
+sous son oppression.
+
+Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque subitement,
+d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, «le plus bel homme
+de son temps», avait exercé le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans.
+
+Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succéda à son frère, et, employant des
+procédés de gouvernement tout différents, s'attacha à réduire les
+prérogatives de la milice et à maltraiter et abaisser de toutes les
+façons les miliciens[422].
+
+[Note 422: En-Nouéïri, p. 404, 405.]
+
+ESPAGNE:--RÉVOLTE DU FAUBOURG. MORT D'EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife
+El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs
+campagnes au delà des Pyrénées. L'alliance de ses oncles avec
+Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l'avait contraint à
+déployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses
+_razias_ furent couronnées de succès. Alphonse, de son côté, poussa une
+pointe jusqu'à Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre
+compte à son allié Charlemagne du succès de cette expédition, il lui
+envoya «sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs
+mulets[423]».
+
+[Note 423: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 149.]
+
+Après avoir conclu un traité de paix avec les princes chrétiens,
+El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vécut de la vie des despotes
+musulmans de cette époque, jusqu'à la grande révolte dite du faubourg
+(_Ribad'_), qui mit sa vie en danger et dont il triompha par son
+indomptable énergie. Sa victoire fut suivie de trois jours de massacres,
+et quand ses soldats furent las de tuer, sa vengeance n'était pas encore
+satisfaite; il ordonna aux survivants de quitter l'Espagne sans délai.
+On vit alors cette malheureuse population, décimée, ruinée, se diriger à
+pied, par groupes, vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans
+firent voile pour l'Egypte; ils abordèrent à Alexandrie et s'y
+maintinrent, avec l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife
+El-Mamoun les ayant alors forcés à capituler, leur chef les conduisit à
+la conquête de l'île de Crète, qu'ils arrachèrent aux Byzantins et où
+ils fondèrent une république indépendante. Les autres réfugiés, au
+nombre de huit mille, passèrent au Mag'reb et furent bien accueillis par
+Edris II, qui les établit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle
+capitale. A Fès, ils furent groupés dans le quartier des Andalous[424].
+El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplacé par son fils Abd-er-Rahman
+II.
+
+[Note 424: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne,_ t. II, p. 76 et
+suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 562. El-Bekri, _Idricides_. Nous
+n'indiquons aucune date pour la révolte du faubourg, en raison de
+l'incertitude à laquelle les chroniques donnent lieu à ce sujet. Il faut
+la placer entre 814 et 817.]
+
+LUTTES DE ZIADET-ALLAH CONTRE LES RÉVOLTES.--Pendant que l'Espagne était
+le théâtre de ces événements, l'ar'lebite Ziadet-Allah se livrait à
+Kaïrouan à tous les caprices de son caractère bizarre et cruel. Adonné
+au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il
+prescrivait dans ses moments d'ivresse les mesures les plus
+sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Dès le
+début de son règne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec
+le khalife El-Mamoun et avait même poussé l'insolence jusqu'à adresser à
+son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu'il était
+disposé à se rallier à cette dynastie.
+
+De tels procédés de gouvernement ne pouvaient aboutir qu'à des révoltes.
+En 822, une première sédition fut assez facilement apaisée; l'année
+suivante, le commandant de Kasreïne[425], place forte du Sud, nommé
+Omar-ben-Moaouïa, de la tribu de Kaïs, leva de nouveau l'étendard de la
+révolte. Ayant été fait prisonnier après une courte campagne, il fut mis
+à mort ainsi que ses deux fils par ordre du vice-roi: on fit endurer à
+ces malheureux les plus atroces souffrances. Cette cruauté envers un
+personnage des plus respectés par la colonie arabe excita la colère de
+la milice.
+
+[Note 425: Au sud-ouest de Sebaïtla.]
+
+Mançour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laissé
+publiquement éclater son indignation et manifesté devant ses troupes
+l'intention de se révolter, fut bientôt arrêté et conduit à Kaïrouan.
+Mis en liberté, grâce à l'intercession de son ami R'alboun, cousin de
+Ziadet-Allah, Mansour se réfugia dans son château de Tonboda, non loin
+de Tunis, et une fois à l'abri de ses murailles, il renoua les intrigues
+qu'il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de
+les pousser à la révolte, en leur retraçant tous leurs griefs contre le
+prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la
+trame, dépêcha vers Tunis son général Mohammed-ben-Hamza, à la tête de
+cinq cents cavaliers, avec l'ordre d'arrêter inopinément Mansour.
+
+De Tunis, le général envoya au rebelle une députation conduite par le
+cadi de la ville pour l'engager à venir se remettre entre ses mains.
+Mansour reçut la députation avec honneur, se montra disposé à obéir aux
+ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de
+Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il
+garrotta le cadi et ses compagnons, s'empara de leurs chevaux, et,
+réunissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les
+soldats de Mohammed étaient occupés à faire bonne chère avec les vivres
+de Mansour; plusieurs même étaient déjà plongés dans l'ivresse. Attaqués
+à l'improviste par les rebelles, ils furent bientôt massacrés ou
+dispersés.
+
+A l'annonce de ces événements, tous les miliciens se trouvant dans cette
+région accoururent se ranger sous la bannière de Mansour. Le rebelle fit
+mettre à mort le gouverneur de Tunis et s'installa dans cette ville.
+Presque aussitôt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l'élite de ses
+troupes, sous la conduite de son cousin R'alboun, le chef le plus aimé
+des miliciens. A leur départ, le vice-roi leur adressa des menaces
+humiliantes et intempestives, annonçant que quiconque oserait fuir
+serait puni de mort. R'alboun eut beaucoup de peine à calmer
+l'irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du maître
+avaient produit leur effet et il ne put empêcher les miliciens d'entrer
+secrètement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de
+juillet 824, les deux troupes furent en présence, près de la Sebkha de
+Tunis, R'alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientôt
+seul avec ses officiers. Ceux-ci étaient restés fidèles, mais on ne put
+les décider à rentrer à Kaïrouan, car ils connaissaient trop bien la
+violence de Ziadet-Allah pour aller s'exposer à ses coups. Ils se
+retirèrent dans diverses localités, semant l'anarchie et l'indécision,
+tandis que l'armée d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges.
+
+Ziadet-Allah, mis au courant de la gravité de la situation, envoya
+partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas à punir les
+miliciens; mais il était trop tard; l'impulsion était donnée et la
+défection de la milice devint générale. Retranché dans son palais
+d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Kaïrouan, le
+gouverneur put encore former une troupe nombreuse, composée de sa garde
+nègre et des gens de sa maison; il en confia le commandement à son neveu
+Mohammed et la lança contre l'armée d'El-Mansour. Mais la fortune le
+trahit encore: son armée fut anéantie, après avoir perdu ses principaux
+chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants
+de Kaïrouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyèrent des secours
+de toute sorte.
+
+Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah réunit ses
+derniers soldats fidèles et, s'étant mis bravement à leur tête, vint
+prendre position entre son château et Kaïrouan. Durant une quarantaine
+de jours, ce ne fut qu'une série de combats qui se terminèrent, en
+général, à l'avantage du vice-roi. L'armée de Mansour se débanda après
+une dernière défaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de
+Kaïrouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie aux habitants et se
+contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre
+824).
+
+El-Mansour avait gagné le sud; il rallia ses partisans et infligea,
+auprès de Sebiba, une nouvelle défaite aux troupes du gouverneur. La
+route du nord lui étant ouverte, il se rapprocha de Kaïrouan afin de
+faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens révoltés;
+puis il retourna à Tunis et s'y installa en maître (825).
+
+Ziadet-Allah se trouvait dans une position très critique, car tout son
+royaume était en insurrection; fort abattu, il se disposait même à
+capituler, lorsque la désunion éclata entre les rebelles et vint à son
+aide.
+
+Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui,
+accourut l'assiéger dans son château de Tonboda. Mansour n'avait pas le
+moyen de résister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant été
+rejoint par ses ennemis, il fut forcé de se rendre. Ameur, au mépris de
+sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de
+se retirer en Orient, lui fit trancher la tête. En même temps, une
+troupe de cavalerie envoyée dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec
+l'appui des populations, quelques succès contre les rebelles et
+rétablissait son autorité dans le pays de Kastiliya.
+
+La cause de la révolte perdit dès lors, de jour en jour, des partisans
+et Ameur eut à lutter, à son tour, contre son lieutenant
+Abd-es-Selam-ben-Feredj, qui le força à se réfugier à Karna, dans le
+voisinage de Badja. Ameur étant mort sur ces entrefaites, ses fils et
+ses derniers adhérents allèrent, selon sa recommandation, faire leur
+soumission à Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bonté (828).
+Abd-es-Selam continua à tenir la campagne, mais il cessa bientôt d'être
+dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expédition de Sicile, dont
+nous allons parler plus loin[426].
+
+[Note 426: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile_, I.
+11, 12 et 13. En-Nouéïri, p. 406 et suiv. El-Kaïrouani, p. 83. Baïan, t.
+I, passim.]
+
+MORT D'EDRIS II; PARTAGE DE SON EMPIRE.--En 828, Edris II mourut
+subitement à Fès. Il s'étouffa, dit-on, en avalant un grain de raisin.
+Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort n'était venue
+prématurément arrêter sa carrière, on ne peut prévoir où se seraient
+arrêtées ses conquêtes. Son royaume comprenait alors tout le Mag'reb
+extrême et s'étendait, dans le Mag'reb central, jusqu'à la Mina. Il
+avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernières années de
+sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene et Mag'raoua. Mais, dans la
+vallée du haut Moulouïa, les Miknaça régnaient toujours en maîtres, et
+la dynastie des Beni-Ouaçoul à Sidjilmassa protégeait ouvertement le
+schisme. Fès était devenue une brillante capitale où les savants et les
+artistes étaient certains de rencontrer un accueil empressé.
+
+Ainsi, au fond de la Berbérie, florissait un centre de pure civilisation
+arabe, tout entouré de sauvages indigènes.
+
+Edris laissa douze fils. L'aîné d'entre eux, Mohammed, lui succéda à
+Fès. Peu après, ce prince, suivant le conseil de son aïeule Kenza,
+partagea son empire avec sept de ses frères, en âge de régner. Ayant
+conservé pour lui Fès et son territoire, il donna:
+
+A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les
+contrées maritimes qui en dépendaient;
+
+A Omar: la région maritime du Rif, avec Tikiça et Tergha, contrée
+habitée par les R'omara;
+
+A Daoud: Taza, Teçoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de
+l'est, jusqu'à la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.;
+
+A Abdallah: les régions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de
+l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habité par les
+Masmouda et Lamta;
+
+A Yahïa: les villes d'Azila et d'El-Araïch, avec la région maritime
+environnant ces ports, sur l'Océan, et habitée par les Ouergha;
+
+A Aïça: les villes de Salé et Azemmor, sur l'Océan, et le pays de
+Tamesna, avec les tribus qui en dépendaient;
+
+Enfin Hamza eut Oulili et la contrée environnante.
+
+Tlemcen, avec son territoire, fut placée sous l'autorité de Aïça, fils
+de Soleïman, son oncle.
+
+Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionné en neuf commandements; ce
+démembrement ne pouvait que lui être fatal, car c'est en vain que
+Mohammed avait espéré conserver une suprématie sur le royaume et
+prévenir toute tentative d'usurpation de la part de ses frères. La
+jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientôt être fatales à la
+dynastie edriside[427].
+
+[Note 427: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. El-Bekri,
+_Idricides_. Kartas, p. 61 et suiv.]
+
+ÉTAT DE LA SICILE AU COMMENCEMENT DU IXe SIÈCLE.--Nous allons quitter un
+instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, où les armes
+musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant
+de commencer ce récit, d'examiner quelle était la situation de cette île
+au IXe siècle.
+
+Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient la Sicile
+et avaient exécuté contre cette grande île diverses expéditions; l'une
+d'elles se serait certainement terminée par la conquête du pays, si la
+révolte kharedjite n'avait forcé le gouverneur arabe à rappeler toutes
+ses forces pour les conduire en Mag'reb[428]. En présence de cette
+menace, les empereurs byzantins s'étaient efforcés de mettre la Sicile
+en état de défense et d'y envoyer des troupes, car ils tenaient à
+conserver ce boulevard de leur puissance en Occident. Mais la période
+d'anarchie que traversa l'empire d'Orient pendant le VIIIe siècle, les
+guerres qu'il eut à soutenir, les révoltes qu'il dut réprimer, son
+déplorable système administratif qui consistait à pressurer les
+populations et à les livrer à la rapacité de leurs patrices, les
+persécutions religieuses, à la suite des hérésies des _Monothélites_ et
+des _Iconoclastes_, et enfin les conséquences de l'hostilité du pape,
+qui s'était déclaré en quelque sorte souverain indépendant, en posant
+les bases de son pouvoir temporel; toutes ces conditions avaient eu pour
+résultat de rendre la situation de la Sicile très critique, au
+commencement du IXe siècle. La haine des populations contre l'Empire
+était portée à son comble et, comme les souverains de Byzance avaient
+pris l'habitude d'exiler en Sicile les personnages disgraciés, il en
+résultait des rébellions continuelles, affaiblissant de jour en jour
+l'autorité byzantine[429]. Plusieurs fois, les rebelles avaient cherché
+un appui ou un refuge auprès des princes arabes de Kaïrouan. Du reste,
+les courses des Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les îles de la
+Méditerranée étaient pour ainsi dire incessantes, et répandaient la
+terreur parmi les populations de ces rivages, au mépris des traités
+particuliers, souscrits de temps à autre, dans l'intérêt du commerce,
+entre les gouvernements oméïade, edriside ou ar'lebite et le patrice de
+Sicile, le pape ou les républiques maritimes.
+
+[Note 428: V. ci-devant, ch. III (Révolte de Meïcera).]
+
+[Note 429: Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p. 76 et
+suiv., 178 et suiv., 194 et suiv.]
+
+EUPHÉMIUS APPELLE LES ARABES EN SICILE.--EXPÉDITION DU CADI ACED.--A la
+fin de l'année 820, Michel le Bègue, qui allait être livré au bourreau,
+est porté par une révolution de palais au trône de l'empire. A cette
+nouvelle, les Syracusains, ayant à leur tête un certain Euphémius,
+mettent à mort le patrice Grégoire qui gouvernait l'île et se déclarent
+indépendants; mais l'empereur envoie en Sicile une armée qui défait les
+Syracusains et écrase cette révolte. Euphémius se réfugie en Afrique,
+avec sa famille, et offre à Ziadet-Allah la suzeraineté de la Sicile,
+s'il veut l'aider à y reprendre le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux
+partisans dans l'armée et la population et que la conquête sera facile
+(826).
+
+Ziadet-Allah était alors absorbé par ses luttes contre les rebelles.
+Cependant, après la mort d'El-Mansour, sa sécurité étant assurée, il
+s'occupa des propositions d'Euphémius et, comme il avait reçu de Platha,
+gouverneur de Sicile, des communications destinées à le détourner de
+cette entreprise, il convoqua une assemblée de notables et lui soumit la
+question. Plusieurs membres répugnaient à cette expédition, ne voulant
+pas rompre une trêve conclue en 813; mais Euphémius fit ressortir que ce
+traité était détruit, _ipso facto_, puisque des Musulmans étaient
+détenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant
+de force pour que l'aventure fût tentée, qu'il finit par décider
+l'assemblée à autoriser l'expédition, comme une opération isolée, et non
+dans un but de conquête. Aced, s'étant proposé pour diriger cette
+entreprise, fut nommé, par Ziadet-Allah, cadi-émir chef de l'expédition.
+
+La guerre sainte fut proclamée et l'expédition se prépara à Souça, sous
+les yeux d'Euphémius et d'Aced. Un grand nombre de Berbères,
+particulièrement de la tribu de Houara, des réfugiés espagnols, des
+miliciens, accoururent à Souça, et bientôt une armée de mille cavaliers
+et de cinq cents fantassins s'y trouva réunie[430]. On ne saurait trop
+remarquer l'analogie de cette expédition avec celle qui livra, un peu
+plus d'un siècle auparavant, l'Espagne aux Musulmans: ce sont les mêmes
+causes et les mêmes procédés d'exécution; jusqu'à l'effectif de l'armée
+qui est sensiblement le même; enfin, la guerre de Sicile va absorber les
+forces actives des Musulmans de l'Ifrikiya et consolider la puissance
+des Ar'lebites en arrêtant l'ère des révoltes.
+
+[Note 430: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, _Storia_, t. 1, p. 258
+et suiv.]
+
+Conquête de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouéïri, la flotte,
+composée d'une centaine de barques portant l'armée expéditionnaire, leva
+l'ancre et le lendemain aborda à Mazara. Dès lors, Aced écarta Euphémius
+et se réserva pour lui seul la direction des opérations; un rameau placé
+sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement.
+
+Bientôt Platha s'avança contre les envahisseurs à la tête de toutes les
+forces chrétiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur
+exagération habituelle, à cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet,
+l'action fut engagée par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant
+de Mazara. Entraînes par l'exemple de leurs chefs, les Musulmans
+traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrétiens et
+remportent une grande victoire. La Sicile était ouverte.
+
+Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, après avoir
+assuré sa base d'opérations, marcha contre la capitale, en recevant sur
+sa route l'hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il
+commença le siège de Syracuse; mais cette ville se défendit avec vigueur
+et reçut des secours d'Orient et de Venise. Dans l'été de 828, Syracuse
+était sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait déjà fait
+des offres de reddition, d'ailleurs repoussées, lorsque Aced mourut. Dès
+lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari,
+successeur d'Aced, eut à lutter contre des séditions et vit partout la
+résistance s'organiser. En même temps, le comte de Lucques faisait une
+descente sur les côtes de Tunisie et empêchait le gouverneur ar'lebite
+d'envoyer des secours à l'expédition. Forcés de lever le siège de
+Syracuse, les Musulmans tentèrent d'abord de fuir par mer; mais, la
+flotte ennemie leur ayant coupé le chemin, ils descendirent à terre,
+incendièrent leurs vaisseaux et se réfugièrent dans des montagnes
+escarpées, avec Euphémius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant
+ensuite l'offensive, ils s'emparèrent de Minée, de Girgenti et de
+Castro-Giovanni (Enna), où ils mirent à mort Euphémius, soupçonné d'être
+entré en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre
+monnaie à son nom; il mourut en 829 et fut remplacé par
+Zoheïr-ben-R'aouth.
+
+La situation des Musulmans, réduits à la possession de Mazara et de
+Minée, était assez précaire, lorsque, dans l'été de 830, une flotte
+arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbères, Arabes, aventuriers
+espagnols et autres, envoyés par Ziadet-Allah, pour reconquérir le
+terrain perdu. Les Musulmans reprirent une vigoureuse offensive et
+vinrent assiéger Palerme. Après une héroïque résistance de plus d'un an,
+cette ville capitula dans l'automne de 831[431], et les habitants qui
+avaient échappé aux dangers et aux privations du siège furent réduits en
+esclavage. Ainsi les Musulmans étaient maîtres d'une grande partie de la
+Sicile. Ils s'établirent solidement à Palerme et fondèrent une colonie
+où accoururent Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents
+comme gouverneurs de l'île, et la guerre suivit son cours entre les
+musulmans et les chrétiens, avec les alternatives ordinaires de succès
+et de revers[432].
+
+[Note 431: Ibn-el-Athir donne à cet événement la date de 832.
+En-Nouéïri et Elie de la Primaudaie, (_Arabes et Normands en Sicile et
+en Italie_), 835. Nous adoptons la date donnée par M. Amari, t. I, p.
+290.]
+
+[Note 432: Amari, t. I, p. 294 et suiv.]
+
+MORT DE ZIADET-ALLAH.--SON FRÈRE ABOU-EÏKAL-EL-AR'LEB LUI
+SUCCÈDE.--Pendant que la Sicile était le théâtre de ces événements, le
+rebelle Abd-es-Selam continuait à tenir la campagne en Ifrikiya. Un
+certain Fadel ayant, en 833, levé l'étendard de la révolte, dans la
+péninsule de Cherik, Abd-es-Selam opéra avec lui sa jonction; mais les
+troupes du gouverneur les mirent en déroute, et la paix se trouva enfin
+rétablie d'une manière définitive (836).
+
+Le vice-roi put alors se consacrer entièrement à la direction de la
+guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris à
+Kaïrouan. Selon En-Nouéïri, il rebâtit la mosquée qui avait été
+construite par Yezid-ben-Hatem, fit établir un pont à la porte
+d'Abou-Rebia et compléta les fortifications de Souça. Le 10 juin 838, la
+mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il était âgé de
+cinquante et un ans et avait exercé le pouvoir pendant vingt et un ans,
+sept mois et huit jours. Malgré les difficultés toujours renaissantes
+contre lesquelles il avait eu à lutter, son règne, illustré par la
+conquête de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. Ce
+prince, après s'être montré cruel et injuste, donna, sur la fin de son
+règne, de beaux exemples de générosité et de grandeur de caractère;
+seule, la milice ne pouvait trouver grâce devant lui. Il était doué d'un
+esprit cultivé et faisait assez bien les vers, mais sa passion pour le
+vin le poussait trop souvent à commettre des excentricités. C'est ainsi
+que, se trouvant un jour en état d'ivresse, il adressa au khalife
+El-Mamoun des vers inconvenants et menaçants qu'il s'empressa de
+désavouer quand il eut repris son bon sens. Son frère
+Abou-Eïkal-el-Ar'leb, surnommé Khazer, lui succéda[433]. Il était depuis
+longtemps son premier ministre.
+
+[Note 433: En-Nouéïri, p. 412. El-Kaïrouani, p. 84. Ibn-Khaldoun,
+_Histoire de l'ifr. et de la Sic._, p. 110.]
+
+GUERRES ENTRE LES DESCENDANTS D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, la guerre
+n'avait pas tardé à éclater entre les fils d'Edris II. Aïça, à Azemmor,
+s'était d'abord mis en état de révolte. Mohammed, usant de son droit de
+suzeraineté, chargea alors ses frères El-Kassem et Omar de le combattre;
+mais ce dernier seul y consentit. Ayant marché contre le rebelle, il le
+mit en déroute, le força à se réfugier à Salé et s'empara de ses états.
+Il reçut ensuite de Mohammed l'ordre de réduire son autre frère
+El-Kassem qui persistait dans sa désobéissance et, lui ayant fait subir
+le même sort, adjoignit encore sa province à la sienne, de sorte qu'il
+se trouva en possession de toutes les régions maritimes de l'Océan.
+El-Kassem se réfugia dans un couvent auprès d'Azila et se consacra
+entièrement à la dévotion.
+
+Omar, qui paraissait avoir hérité des qualités guerrières de son père,
+mourut prématurément en 835. Ce prince est l'aïeul de la dynastie des
+Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons à parler plus tard; son fils
+Ali lui succéda.
+
+L'année suivante (836), Mohammed cessa de vivre, à Fès, laissant un fils
+nommé Ali, âgé seulement de onze ans, auquel les Aoureba prêtèrent
+serment de fidélité[434]. Ainsi disparaissaient, l'un après l'autre, les
+chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire fondé par
+Edris. Les survivants régnèrent obscurément dans leurs provinces, et
+comme les événements de leur histoire ne présentèrent rien de saillant
+pendant quelques années, nous cesserons pour le moment de nous occuper
+des Edrisides.
+
+[Note 434: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 564. El-Bekri,
+_Idricides_.]
+
+LES MIDRARIDES À SIDJILMASSA.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaçoul
+continuaient à exercer le pouvoir; El-Montaçar-el-Yaçâa, surnommé
+Midrar, qui avait succédé à Abou-l'Kacem, subjugua les Berbères du
+Sahara, rebelles à son autorité, et conquit les mines de Deraa, dont il
+se fit attribuer le cinquième. Ce prince donna un véritable lustre à sa
+dynastie qui fui désignée sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha
+l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en
+mariage. Les Kharedjites persécutés par les Edrisides trouvèrent, à
+Sidjilmassa, un refuge assuré. El-Montaçar était occupé à entourer sa
+capitale de retranchements, lorsqu'il mourut (824). Son fils, nommé
+aussi El-Montaçar, lui succéda et vit son règne troublé par la révolte
+de ses fils. L'un d'eux, nommé Meïmoun, s'empara du pouvoir ou l'exerça
+simultanément avec son père[435].
+
+[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.]
+
+L'ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.--En Espagne, Abd-er-Rahman II
+continuait à régner. Il avait rétabli la paix dans son royaume et vivait
+somptueusement dans sa capitale. «Jamais--dit Dozy[436]--, la cour des
+sultans d'Espagne n'avait été aussi brillante qu'elle le devint sous le
+règne d'Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalité des
+khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque
+s'entoura d'une nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit
+construire à grands frais des ponts, des mosquées, des palais et créa de
+vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux répartissaient
+les torrents des montagnes. Il aimait la poésie, et si les vers qu'il
+faisait passer pour les siens n'étaient pas toujours de lui, du moins il
+récompensait généreusement les poètes qui lui venaient en aide. Au
+reste, il était doux, facile et bon jusqu'à la faiblesse.»
+
+En 828, les habitants de Mérida s'étant, révoltés, le khalife fit
+marcher contre eux une armée. Ils se soumirent alors et livrèrent des
+otages; mais quand ils virent qu'on démolissait les remparts de leur
+cité, ils se soulevèrent de nouveau et restèrent indépendants jusqu'en
+833[437].
+
+[Note 436: _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 87.]
+
+[Note 437: Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, p. 158.
+El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES DERNIERS AR'LEBITES
+838-902
+
+
+Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement
+d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Événements
+d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et
+d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort
+d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains
+edrisides de Fès.--Succès des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse
+l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Révoltes en Ifrikiya; cruautés
+d'Ibrahim.--Progrès de la secte chiaïte en Berbérie; arrivée
+d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les
+révoltés.--Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication
+d'Ibrahim.--Evénements de Sicile.--Événements d'Espagne.
+
+
+GOUVERNEMENT D'ABOU-EÏKAL.--Le règne d'Abou-Eïkal, frère et successeur
+de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent
+à son aïeul El-Ar'leb, s'attacha à faire fleurir dans son gouvernement
+la paix et la justice. Il abolit les impôts qui n'étaient pas conformes
+à la loi religieuse et une foule de taxes particulières établies, dans
+diverses localités, par les gouverneurs, qui reçurent alors un
+traitement fixe, et auxquels il fut défendu sévèrement de se créer
+aucune autre source de revenus. Il proscrivit à Kaïrouan l'usage du vin,
+afin d'éviter les abus dont son frère avait donné de si tristes
+exemples. Il aurait également, selon Cardonne, assigné une paie
+régulière à la milice qui, jusque-là, avait vécu surtout des ressources
+qu'elle se procurait en campagne. La milice, bien traitée par lui, se
+tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions
+d'indiscipline[438].
+
+[Note 438: En-Nouéïri, p. 414, 415.]
+
+Abou-Eïkal ne négligea pas la guerre de Sicile et, grâce aux renforts
+qu'il expédia dans cette île, les Musulmans reprirent activement la
+campagne et s'emparèrent d'un grand nombre de places. Sur ces
+entrefaites, le prince longobard de Bénévent ayant attaqué la république
+de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux
+Arabes de cette ville, qui lui envoyèrent une petite armée, avec
+laquelle il repoussa les agresseurs. Il en résulta une ligue entre
+Naples et les émirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans[439].
+
+Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal cessa de
+vivre (février 841).
+
+[Note 439: Amari, t. I, p. 309 et suiv.]
+
+Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succéda à
+Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa sagesse. Négligeant le soin des
+affaires publiques pour se livrer à ses plaisirs, il choisit comme
+ministres les deux frères Abou-Abd-Allah et Abou-Homéïd, et les laissa
+diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du
+vice-roi, fut profondément blessé de cette préférence qui le reléguait
+au second plan, et résolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot,
+ourdi en secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à
+midi, au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le
+palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent
+d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort.
+
+Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise, se
+jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment, ce qui
+permit à Abou-l'Abbas de se retrancher dans le réduit. Le chef des
+révoltés protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant
+ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans la salle
+d'audience. S'étant assis sur son trône, il donna l'ordre d'introduire
+le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'était passé. Abou-Djafer entra
+le premier à la tête des mutins et reprocha à son frère, en termes assez
+violents, de se laisser conduire par les fils de Homéïd, et de fermer
+les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas était dans une situation trop
+critique pour se montrer arrogant. Il consentit à livrer Abou-Homéïd à
+son frère, après avoir reçu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas à
+sa vie.
+
+Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune
+tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion
+pour s'emparer de la direction des affaires de l'état; il devint donc le
+véritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre.
+Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rênes du
+gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasié du pouvoir, il commença à se
+relâcher de son active surveillance pour se lancer dans les mêmes écarts
+que son frère et s'adonner particulièrement au vin. Par une bizarre
+coïncidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se
+trouva las du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile
+résolution de ressaisir l'autorité.
+
+Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents, Mohammed
+fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh très
+influent à Kaïrouan, qui devint son principal agent. Bientôt la
+conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant été prévenu par un
+traître, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus
+absorbé par ses débauches. Au jour fixé pour l'exécution du complot, un
+grand nombre de conjurés déguisés en esclaves s'introduisirent dans la
+forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux
+esclaves et aux affranchis dont il était sûr, et les fit cacher. Averti
+une deuxième et une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille
+faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouvé
+d'extraordinaire, il reprit sa tranquillité.
+
+Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les gardes
+de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant
+ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de signal aux
+gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime attaquèrent ceux
+d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu'à
+l'arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le grand nombre assura la
+victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son palais, fit demander sa grâce à
+Abou-l'Abbas qui lui pardonna généreusement. Il se contenta de lui
+reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, après lui avoir
+confisqué ses trésors (846). Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il
+mourut.
+
+Délivré de la tyrannie de son frère, le gouverneur Mohammed eut bientôt
+à lutter contre d'autres révoltes. En 848, Amer, fils de
+Selim-ben-R'alboun, voulant venger son père qui avait été mis à mort par
+l'ordre du prince, à la suite d'une tentative de révolte, répudia
+l'autorité de son maître et se proclama indépendant à Tunis. Durant deux
+ans, le gouverneur essaya en vain de le réduire; enfin, le 20 septembre
+850, Tunis fut enlevée d'assaut, et Amer ayant été pris fut décapité. La
+révolte était domptée[440].
+
+Abou-l'Abbas paraît ensuite avoir tourné ses regards vers l'ouest et
+essayé de s'opposer aux empiètements des Rostemides de Tiharet, en
+faisant construire non loin de cette ville une place forte qu'il nomma
+El-Abbassïa, s'appuyant sur une ligne de postes avancés; mais il était
+trop tard pour pouvoir ressaisir une autorité à jamais perdue; avant peu
+la nouvelle ville devait être brûlée par Afia, fils
+d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, poussé à cela par le khalife d'Espagne[441].
+
+Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut à Kaïrouan[442]. Quelque temps
+auparavant, avait eu lieu le décès de Sahnoun, un des plus grands
+docteurs selon le rite malekite.
+
+[Note 440: En-Nouéïri, p. 417.]
+
+[Note 441: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.]
+
+[Note 442: El-Kaïrouani donne la date de 854.]
+
+GOUVERNEMENT D'ABOU-IBRAHIM-AHMED.--Abou-Ibrahim-Ahmed succéda à son
+frère Abou-l'Abbas. Il régna paisiblement pendant trois ans. Vers 859,
+les Berbères des environs de Tripoli s'étant refusés d'acquitter
+l'impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais,
+après avoir essuyé plusieurs défaites, il dut se renfermer derrière les
+remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Kaïrouan.
+Ziadet-Allah, frère d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hâte à la tête
+d'une armée, fit rentrer les rebelles dans le devoir, après leur avoir
+infligé une sévère punition.
+
+Abou-Ibrahim continua à s'occuper de travaux d'utilité publique pour
+lesquels il avait un grand goût, et en fit profiter non seulement sa
+capitale, mais encore Souça et plusieurs autres localités. Il s'attacha
+surtout aux travaux hydrauliques et dota Kaïrouan de plusieurs citernes,
+notamment de celle appelée El-Madjel-el-Kebir établie près de la porte
+de Tunis[443].
+
+Ces soins ne l'empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile.
+Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant militaire à
+Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce général poussa activement les opérations
+militaires et remporta de réels succès qui furent accompagnés des plus
+grandes cruautés. En 858, il s'empara de Céfalu. Le 24 janvier de
+l'année suivante, il se rendit maître de la forteresse de
+Castrogiovanni, qui résistait depuis trente ans et où les Siciliens
+avaient réuni de grandes richesses. Cette perte causa dans l'île une
+véritable stupeur, dont profitèrent les Musulmans.
+
+Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle
+expédition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons se
+soulevèrent, mais Abbas, ayant écrasé l'armée impériale et forcé ses
+débris à reprendre la mer, ne tarda pas, grâce à son énergie, à rétablir
+la paix dans son territoire. Il mourut le 18 août 861[444].
+
+[Note 443: En-Nouéïri, p. 420.]
+
+[Note 444: Michele Amari, _Storia_, t, I, p. 320 et suiv.]
+
+En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bonté,
+s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit
+mois, après avoir régné huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie,
+on achevait la citerne du vieux château et qu'il s'informait chaque
+jour, avec intérêt, de l'état des travaux. Enfin on lui apporta une
+coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et
+mourut presque aussitôt. Il n'était âgé que de vingt-neuf ans.
+
+ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II était mort
+subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et
+Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre à lui succéder, car leur père
+n'avait pris aucune disposition précise à ce sujet. Appuyé par les
+eunuques, Mohammed parvint à s'emparer du pouvoir. C'était un homme
+médiocre, entièrement livré à la débauche. Il ne tarda pas à éloigner de
+lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu'à la caste des clercs, ou
+fakihs, dont il flatta le fanatisme en persécutant les chrétiens.
+
+Les habitants de Tolède s'étant mis en état de révolte appelèrent à leur
+secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño Ier envoya une armée
+pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, marché contre eux,
+attira les confédérés dans une embuscade, les vainquit et en fit un
+carnage épouvantable: huit mille têtes furent coupées et envoyées dans
+les principales villes d'Espagne et même d'Afrique. Cependant Tolède
+continua à rester en état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient
+les chrétiens d'être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions
+redoublèrent contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des
+chrétiens et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio.
+
+Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui avait
+formé dans le nord un état indépendant, appelé _la frontière
+supérieure_, et dont la puissance avait contrebalancé celle de l'émir de
+Cordoue, vint à mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de
+Tudèle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la frontière
+supérieure; mais le reste, de même que Tolède, demeura dans
+l'indépendance sous la protection du roi de Léon[445].
+
+Vers cette époque, les Normands, qui avaient déjà pillé et brûlé
+Séville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la péninsule en
+remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de
+cent voiles, la Méditerranée et ravagea le littoral de la Mauritanie, de
+l'Espagne et des îles, vers 860. La ville de Nokour eut particulièrement
+à souffrir de leurs excès[446].
+
+[Note 445: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 158 et suiv.]
+
+[Note 446: El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
+159. Baïan, t. II, p. 44. Dozy, _Recherches sur l'histoire de
+l'Espagne_, t. I et II, passim.]
+
+GOUVERNEMENT DE ZIADET-ALLAH, DIT LE JEUNE, ET D'ABOU-EL-R'ARANIK.--A
+Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succédé à son
+frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait bien doué, mais la mort
+le surprit le 22 décembre 864, après un an de règne. Son neveu
+Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues)
+lui succéda. Le goût de ce prince pour la chasse aux grues lui avait
+valu ce surnom.
+
+Une révolte des Berbères signala les premiers jours de son règne.
+Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides,
+toutes les populations du Zab et du Hodna, régions qui formaient alors
+la limite du sud-ouest, se lancèrent dans la rébellion. Le général
+Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoyé par le prince contre les révoltés, leur
+infligea de nombreuses défaites et les contraignit à la soumission.
+Seuls, les Houara résistaient encore. Abou-Khafadja ayant opéré sa
+jonction avec le général Haï-ben-Malek, qui commandait un autre corps
+d'armée, pénétra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indigènes
+essayèrent en vain d'obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions
+qu'on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal
+de l'attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le
+dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes
+commencèrent à plier; bientôt, Haï-ben-Malek prit la fuite, en
+entraînant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui échapper,
+se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les débris de ses
+troupes se réfugièrent à Tobna. Il ne paraît pas qu'Abou-l'R'aranik ait
+cherché à tirer vengeance de cet échec[447].
+
+[Note 447: En-Nouéïri, p. 422.]
+
+GUERRE DE SICILE.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de ces
+événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en Sicile. En
+867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial, s'appliqua
+à réorganiser l'armée et, dans la même année, envoya une expédition en
+Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de
+Abbas; les Berbères étaient jaloux des Arabes, et ceux-ci étaient
+toujours divisés par les rivalités des Yéménites et des Modhérites. Les
+troupes impériales obtinrent quelques succès et paraissent s'être
+emparées de Castrogiovanni; mais bientôt les Musulmans reprirent
+l'avantage et portèrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868,
+Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, défit une nouvelle
+armée byzantine envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le
+poignard d'un Berbère houari.
+
+L'année suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara de l'île
+de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hâte, arrachèrent aux
+Ar'lebites leur nouvelle conquête. Mais, au mois de juin 870, la flotte
+musulmane envoyée de Sicile débarqua à Malte une nouvelle armée qui
+reprit l'île aux chrétiens[448].
+
+[Note 448: Amari, _Storia_, p. 341 et suiv.]
+
+MORT D'ABOU-EL-R'ARANIK.--GOUVERNEMENT
+D'IBRAHIM-BEN-AHMED.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 février 875, après
+avoir régné une dizaine d'années. Il n'était âgé que de vingt-quatre
+ans, et avait une si mauvaise santé qu'il avait passé plusieurs fois
+pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mïït. Comme la plupart
+des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la
+bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts de ses
+devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il
+était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et surtout de la
+débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande qu'il laissa le
+trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait
+les affaires comme premier ministre, était impuissant à le modérer dans
+ses dépenses.
+
+Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait désigné, pour lui succéder, son
+fils Ahmed-Abou-L'Eïkal, et, comme il redoutait l'influence de son frère
+Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l'avait contraint à jurer
+solennellement, _cinquante fois de suite_, dans la grande mosquée, qu'il
+ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette précaution fut
+absolument inutile: aussitôt que la mort du gouverneur fut connue, le
+peuple se porta en foule auprès d'Ibrahim et le força à se rendre au
+château et à prendre en main les rênes du gouvernement.
+
+Ibrahim essaya de résister en représentant qu'il était lié envers son
+frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple décidé à
+n'accepter en aucune manière le règne d'un enfant, il se décida à
+prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de force dans le
+vieux château et y reçut l'hommage des principaux citoyens.
+
+Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'édification d'un vaste
+château au lieu dit Rakkada, à quatre milles de Kaïrouan, dans une
+localité privilégiée comme climat. Son but était d'en faire sa demeure
+et d'abandonner le vieux château. Il employa les premières années de son
+règne à diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de
+Sicile et d'Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des
+détails. En 878, les affranchis, descendants des troupes nègres formées
+par El-Ar'leb, se révoltèrent dans le vieux château et osèrent même
+interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientôt
+forcés de se rendre, et Ibrahim les fit périr sous le fouet, ou
+crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l'incroyable férocité
+qu'il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves
+au Soudan et forma une nouvelle garde nègre qui se distingua, plus tard,
+par sa bravoure et son aveugle fidélité[449].
+
+[Note 449: En-Nouéïri, p. 424 et suiv.]
+
+LES SOUVERAINS EDRISIDES DE FEZ.--C'est sans doute vers cette époque que
+l'edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son fils nommé, comme
+lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la
+population de la capitale; à la suite d'un dernier scandale, la révolte
+éclata, à la voix d'un nommé Abder-Rahman-el-Djadami. Expulsé du
+quartier des Kaïrouanides, Yahïa se réfugia dans celui des Andalous, où
+il mourut la même nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif,
+cédant aux sollicitations des partisans de sa famille qui étaient venus
+lui porter une adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et
+reçut le serment de fidélité des chefs du Mag'reb extrême.
+
+Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak,
+natif d'Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes de
+Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il remporta sur Ali
+une victoire décisive qui lui donna la possession du quartier des
+Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans le territoire des
+Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants du quartier des
+Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa, fils de Kacem-ben-Edris, ce
+prince réunit une armée et, étant parvenu à renverser l'usurpateur,
+conserva seul le pouvoir[450].
+
+[Note 450: El-Bekri, trad. art. _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
+566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.]
+
+SUCCÈS DES MUSULMANS EN SICILE.--Tandis que le Mag'reb était le théâtre
+de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorbé par
+d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt après son
+avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes et les Musulmans
+avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le
+commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l'été 877, mettre
+le siège devant Syracuse, et déployèrent pour réduire cette place autant
+d'habileté stratégique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant été
+envoyée au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui
+purent ensuite compléter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus
+grande fermeté les tortures d'une épouvantable famine et pendant ce
+temps Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait
+impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle
+flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse pour y
+attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d'assaut, malgré
+l'héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent massacrés ou
+réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Après
+quoi, les Musulmans l'incendièrent et se retirèrent, ne laissant à la
+place de cette riche cité qu'un monceau de ruines fumantes. Peu après
+les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succès près de Taormina
+(879)[451].
+
+Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en 882 ils
+s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors aux
+chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée
+intermédiaire.
+
+[Note 451: Amari, _Storia_, t. I, p. 393 et suiv.]
+
+IBRAHIM REPOUSSE L'INVASION D'EL-ABBAS-BEN-TOULOUN.--Les événements dont
+l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre, nous ont depuis
+longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses,
+que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident.
+La dynastie abbasside penchait déjà vers son déclin, et son vaste empire
+était en proie à l'anarchie. Pendant que les khalifes se succédaient
+après de courts règnes terminés par l'assassinat, pendant que leur
+capitale demeurait abandonnée aux factions, leurs provinces se
+détachaient. Depuis quelques années, l'Egypte, un des plus beaux
+fleurons de la couronne, était aux mains d'un chef indépendant de fait,
+Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la
+Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais
+celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de révolte et
+s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une armée et partit
+vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le
+gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps de troupes sous la
+conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les deux armées en vinrent aux
+mains près de l'Ouad-Ourdaça, non loin de Lebida, et la journée se
+termina par la déroute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par
+les indigènes, poursuivit ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette
+ville, puis vint entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent
+d'arrêter les succès de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche
+contre lui; mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été
+entièrement défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les
+gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, avaient
+appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts
+Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes à la tête de
+12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain de leur tenir tête; il
+avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi par Ibn-Korhob. Réfugié
+à Barka, El-Abbas fut arrêté par les troupes de son père et ramené en
+Egypte (881).
+
+RÉVOLTES EN IFRIKIYA.--CRUAUTÉS D'IBRAHIM.--Diverses révoltes partielles
+des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent d'abord les
+Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur et refusèrent
+l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, les força à la
+soumission après plusieurs combats. De là, le général ar'lebite se porta
+contre les Houara qui s'étaient aussi lancés dans la rébellion. Après
+les avoir en vain sommés de se rendre, il se mit à ravager et à
+incendier leur pays et les contraignit par ce moyen à demander la paix.
+
+C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim changea.
+Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances qu'il rencontrait
+autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice du pouvoir, il
+devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le sang comme par
+plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre tant de crimes,
+même sur ses proches. En même temps, son amour des richesses se
+manifesta, et, par une étrange contradiction, après avoir, dans le
+commencement de son règne, cherché à alléger les impôts, il devait avant
+peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui.
+
+En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte,
+s'emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent
+attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob
+ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa fuite, tomba au
+pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet). Irrité au plus
+haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de
+châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa milice, la garde nègre
+et des contingents de tribus alliées. Mais les Louata ne l'attendirent
+pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du
+monde et les forçant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette
+année, 882, une affreuse disette désola l'Afrique. Le blé avait atteint
+des prix excessifs, et les malheureuses populations s'étaient vues, en
+maints endroits, réduites à manger de la chair humaine[452].
+
+A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une
+tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années, et
+Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri
+retrace longuement les cruautés raffinées qu'il savait inventer et qu'il
+exerçait autour de lui au moindre soupçon[453].
+
+[Note 452: Comme dans un récent exemple dont nous avons été témoins,
+la famine de 1867-1868.]
+
+[Note 453: En-Nouéïri, p. 427, 436.]
+
+PROGRÈS DE LA SECTE CHIAÏTE EN BERBÉRIE.--ARRIVÉE
+D'ABOU-ABD-ALLAH.--Tandis qu'Ibrahim se livrait aux écarts de son
+étrange caractère, donnant tour à tour l'exemple d'une certaine grandeur
+d'âme ou d'une basse cruauté, un nouvel élément de discorde
+s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqué ci-devant[454] de quelle
+façon se forma la secte des chiaïtes, après la mort d'Ali. Écrasés en
+787 à la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l'ombre. Ils se
+formèrent alors en société secrète et envoyèrent des émissaires dans
+toutes les directions, même en Berbérie, malgré la surveillance exercée
+par les Abbassides.
+
+Le schisme chiaïte se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles
+nous ne nous occuperons que des Imamïa, formant les Ethna-Acheria
+(Duodécémains) elles Ismaïlia (Ismaïliens).
+
+Les Duodécémains comptaient douze _imam_ ayant régné après Ali, et
+enseignaient que le douzième, ayant disparu mystérieusement, devait
+reparaître plus tard pour faire renaître la justice sur la terre et
+qu'il serait le _Mehdi_, ou être dirigé, prédit par Mahomet[455]. Les
+Ismaïliens ne comptaient que six imam; le septième, Ismaïl, désigné pour
+succéder à son père, était, selon eux, mort avant lui. A partir de ce
+septième, leurs imam étaient dits cachés (Mektoum), ne transmettant
+leurs ordres au monde que par l'intermédiaire des _daï_
+(missionnaires)[456].
+
+[Note 454: Chapitre II. Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiaïtes.]
+
+[Note 455: Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les
+_Mehdi_ que nous verrons paraître dans l'histoire et qui se produisent
+encore de nos jours.]
+
+[Note 456: Ibn-Khaldoun, t. II, append. II.]
+
+Le troisième imam caché, nommé Mohammed-el-Habib, vivait à Salemïa,
+ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premières années du
+règne d'Ibrahim. De là il lançait des daï, dont les uns s'avancèrent en
+guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnèrent l'Afrique. L'un d'eux
+s'établit à Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays
+des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appelé alors, en langue indigène,
+_Souf-Djimar_. Ils firent de nombreux prosélytes et décidèrent
+plusieurs de leurs adeptes à effectuer le pèlerinage de Salemia.
+
+En présence de ces résultats, Mohammed-el-Habib résolut d'envoyer en
+Mag'reb un de ses plus fidèles adhérents, nommé
+Abou-Abd-Allah-el-Hocéin. Cet homme de mérite, qui devait rendre de si
+grands services à la cause fatemide, avait été d'abord _mohtacib_ ou
+receveur d'impôts à Basra, puis il avait enseigné publiquement les
+doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom d'_El-Maallem_
+(le maître)[457]. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie des chefs
+ketamiens; pour éviter les postes placés par les Abbassides sur toutes
+les routes, ils passèrent par les déserts et, grâce à leur prudence,
+parvinrent à atteindre les chaînes des Ketama, et s'établirent à
+Guédjal, dans le territoire occupé actuellement par les Djimela, près de
+Sétif. Le chef de ces indigènes, Mouça-ben-Horeïth, un de ceux qui
+revenaient d'Orient, protégea l'établissement du missionnaire dans cette
+localité qui fut appelée par lui: _Le col des gens de bien_
+(_Fedj-el-Akhiar_). Ce nom n'avait pas été pris au hasard;
+Abou-Abd-Allah annonça, en effet, que le Mehdi lui avait révélé qu'il
+serait forcé de fuir son pays et, de même que le prophète, d'avoir une
+hégire, et qu'il serait soutenu par des _gens de bien_ (ses Ansars),
+dont le nom serait un dérivé du verbe _katama_ (cacher).
+
+Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de gens
+ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flattés
+d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète, vinrent-ils en
+foule se ranger sous la bannière du daï chiaïte. Ces faits se passèrent
+sans doute entre les années 890 et 893, car la date de l'arrivée
+d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine.
+
+[Note 457: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad.
+Cherbonneau, _Rev. afr._, nos 72-78.]
+
+NOUVELLES LUTTES D'IBRAHIM CONTRE LES RÉVOLTES.--Vers le même temps, le
+gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire périr ses propres
+filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses
+promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma, à Rakkada; puis il
+les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indigènes
+périrent, dit-on, dans ce guet-à-pens, qui eut pour effet de jeter un
+grand nombre de Berbères, et particulièrement des Ketama, dans les bras
+du chiaïte, car les gens de Bellezma étaient leurs suzerains[458].
+
+Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah,
+lui écrivit pour lui enjoindre d'avoir à cesser toute prédication. Le
+chiaïte répondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna
+aussitôt aux commandants des contrées voisines l'ordre de marcher contre
+les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencèrent à se
+repentir de leur audace, et plusieurs chefs émirent l'avis d'expulser le
+chiaïte; mais les Djimela prirent sa défense, et, soutenu par eux,
+Abou-Abd-Allah vint se retrancher à Tazrout, non loin de Mila où
+habitait la tribu ketamienne de R'asman[459].
+
+Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes des
+Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de Tunis. La
+péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos,
+enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Kaïrouan, s'étaient
+lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions que prenait ce
+soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de
+Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute éventualité, puis il
+envoya dans la péninsule de Cherik une armée qui dispersa les insurgés;
+leur chef fut mis en croix. En même temps, deux généraux, l'eunuque
+Meïmoun et le général Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant
+que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de
+Gammouda.
+
+Bientôt, les troupes ar'lebites entrèrent victorieuses à Tunis et mirent
+cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent
+réduits en esclavage et envoyés à Kaïrouan. Quand, à Tunis, on fut las
+de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargés sur des
+charrettes pour être promenés dans les rues de la capitale, aux yeux des
+habitants (mars 894)[460].
+
+[Note 458: Selon le Baïan, les habitants de Bellezma étaient de race
+arabe et descendaient des miliciens qui y avaient été placés en
+garnison.]
+
+[Note 459: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.]
+
+[Note 460: En-Nouéïri, p. 429.]
+
+EXPÉDITION D'IBRAHIM CONTRE LES TOULOUNIDES D'EGYPTE.--Peu de temps
+après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement à Tunis et
+construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans cette ville. Deux
+ans plus tard, il résolut de mettre à exécution un projet qu'il méditait
+depuis longtemps et qui n'était rien moins que l'invasion de l'Egypte.
+Cette province était alors gouvernée par Djaïch, petit-fils
+d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait
+tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait
+réellement la pensée de conquérir l'Egypte.
+
+Ayant rassemblé une armée nombreuse, il se mit à sa tête et prit la
+route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta
+contre les Nefouça en armes et disposés à lui barrer le passage. Un
+combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hérétiques berbères avaient
+l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plièrent, après avoir
+vu tomber leur chef Meïmoun. Mais Ibrahim, ayant lui-même rallié ses
+soldats, attaqua les rebelles avec impétuosité et les mit en déroute. Le
+plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener
+les principaux chefs prisonniers et s'amusa à les percer lui-même de son
+javelot; il ne s'arrêta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon
+En-Noueïri[461], et de trois cents d'après le Baïan.
+
+[Note 461: En-Nouéïri, p. 430.]
+
+Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée par
+son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme
+instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une certaine influence.
+Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix.
+On dit cependant qu'il avait reçu du khalife El-Motadhed une missive lui
+reprochant ses cruautés et lui ordonnant de remettre le pouvoir à son
+cousin et qu'il aurait répondu à cette injonction par le meurtre du
+malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapportés par
+le Baïan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutôt que
+le prince ar'lebite a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices
+sanguinaires.
+
+Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha, au
+fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée et effrayée des
+cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli ne le suivait qu'à
+contre-cœur. De nouvelles violences achevèrent de détacher de lui ses
+soldats et il se vit abandonné par la plus grande partie de l'armée.
+Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer à Tunis. Son
+fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la
+soumission des Nefouça.
+
+ABDICATION D'IBRAHIM.--En l'année 901, les habitants de Tunis, qui
+avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, réussirent à faire
+entendre leurs légitimes réclamations par le khalife. La supplique
+qu'ils lui adressèrent à cette occasion était si éloquente
+qu'El-Motadhed envoya aussitôt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre à
+Ibrahim de déposer le pouvoir et le transmettre à son fils Abou-l'Abbas,
+après quoi il aurait à se rendre à Bagdad pour expliquer sa conduite. Le
+gouverneur ar'lebite reçut ces ordres à Tunis, vers la fin de l'année
+901; il fit au délégué le plus brillant accueil et rappela de Sicile son
+fils pour lui remettre le pouvoir. Il prétendit alors avoir été touché
+de la grâce divine, se revêtit de vêtements grossiers, fit mettre en
+liberté les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prépara à
+effectuer le pèlerinage imposé à tout musulman. Ayant abdiqué au profit
+d'Abou-l'Abbas (février-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais,
+parvenu à Souça, il suspendit sa marche, séjourna dans une petite
+localité voisine, nommée Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il
+prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et
+aborda heureusement à Trapani[462].
+
+[Note 462: En-Nouéïri, p. 431 et suiv. Amari, _Storia_, t. II, p. 76
+et suiv.]
+
+ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le théâtre
+avaient entravé, dans les dernières années, les succès des Musulmans en
+Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et les Arabes
+avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils se seraient
+vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de
+trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le
+même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité ar'lebite.
+Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le loisir de
+combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années,
+restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions
+s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser à livrer
+leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim envoya
+comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé Abou-Malek, homme
+de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença et désola lîle
+pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nommé
+gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l'été 900, à la tête
+d'une puissante armée. Au mois de septembre suivant, il entrait en
+triomphateur à Palerme, après une campagne brillamment conduite.
+
+Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrétiens de
+Taormina et assiège Gatane, mais sans succès. En 901, il porte son camp
+à Demona, d'où il est bientôt délogé par une armée byzantine arrivée
+d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, où il fait 17,000
+prisonniers, et s'empare d'un butin considérable. Au mois de juillet
+suivant, il fait une expédition en Italie et revient à la fin de l'année
+dans l'île. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvré un
+peu de tranquillité, lorsqu'en 902, il fut appelé en Afrique pour
+prendre le fardeau de l'autorité suprême[463].
+
+[Note 463: Amari, _Storia dei Mus._, t. II, p. 52 et suiv.]
+
+ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continué à
+régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants qui,
+de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de l'autorité centrale,
+pour se créer de petites royautés, le plus souvent avec l'appui des
+chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité des oméïades, lorsque,
+vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun, d'une famille d'origine
+wisigothe, réunit une armée de partisans presque tous renégats, las du
+joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de
+l'été 886, Moundhir, héritier présomptif du trône oméïade, dirigea une
+expédition heureuse contre ces aventuriers et était sur le point de les
+forcer dans leur dernière retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père
+(4 août). Forcé de lever le siège pour aller prendre possession du
+trône, il dut laisser le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître
+comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une
+guerre acharnée contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir,
+qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar.
+Aussitôt, l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue.
+
+Abd-Allah succéda à son frère Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des
+circonstances très critiques, car, non seulement les provinces, les
+cantons, les villes tendaient à se déclarer indépendants, mais encore
+l'aristocratie arabe relevait la tête dans la capitale même.
+
+Pour être entièrement à l'abri des entreprises d'Ibn-Hafçoun, le sultan
+lui offrit le gouvernement de Regio, à la condition qu'il reconnaîtrait
+le prince oméïade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement,
+qui devait être si préjudiciable à la domination musulmane, n'était que
+l'effet de la réaction des indigènes, devenus sectateurs de l'Islam, et
+des Berbères, contre la domination des Arabes d'Orient.
+
+A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Séville[464],
+manifestaient le sentiment général et la persistance de la rivalité des
+maadites et des yéménites empêchait les Arabes de s'unir pour résister à
+l'ennemi commun. Bientôt la lutte prit un caractère d'extermination
+féroce; Espagnols et Arabes s'entretuèrent et Ibn-Hafçoun, comme on peut
+le deviner, prit une part active à la guerre civile. «A cette
+époque--(891) dit Dozy[465]--presque toute l'Espagne musulmane (moins
+Séville), s'était affranchie de la sujétion. Chaque seigneur arabe,
+berbère ou espagnol, s'était approprié sa part de l'héritage des
+Oméïades. Celle des Arabes avait été la plus petite. Ils n'étaient
+puissants qu'à Séville, partout ailleurs ils avaient beaucoup du peine à
+se maintenir contre les deux autres races». Telle était la situation de
+l'Espagne à la fin du IXe siècle.
+
+[Note 464: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 210 et suiv., 243
+et suiv.]
+
+[Note 465: Dozy, _l. c._, p. 259.]
+
+En 870, Ibn-Hafçoun, après être entré en pourparlers avec le gouverneur
+ar'lebite et le khalife lui-même, leur offrant de rétablir l'autorité
+abbasside en Espagne, attaqua le prince oméïade, mais il fut vaincu dans
+une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire avait rendu à
+Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafçoun, qui avait en vain
+réclamé des secours des ar'lebites, ne tarda pas à reprendre l'offensive
+et le succès couronna de nouveau ses armes. Pendant de longues années on
+lutta de part et d'autre avec des chances diverses et enfin, dans les
+premières années du Xe siècle, le prince oméïade finit par triompher de
+ses ennemis et raffermir son trône[466].
+
+[Note 466: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 311 et suiv.
+El-Marrakchi, Dozy, p. 17 et suiv.]
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBÉIDITE; CHUTE DE L'AUTORITÉ ARABE EN
+IFRIKIYA
+
+902-909
+
+Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie
+méridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrès des
+Chiaïtes.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court règne
+d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succède.--Le mehdi Obeïd-Allah
+passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses
+succès.--Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah
+III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiaïtes vont
+délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obeïd-Allah en
+Tunisie; fondation de l'empire obéïdite.
+
+
+
+APPENDICE
+
+CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES
+
+
+COUP D'ŒIL SUR LES ÉVÉNEMENTS ANTÉRIEURS ET LA SITUATION DE L'ITALIE
+MÉRIDIONALE.--Au moment où l'enchaînement des faits va nous amener en
+Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil sur les
+événements survenus depuis un demi-siècle dans cette péninsule, afin de
+bien préciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous
+avons vu précédemment que la situation de l'empire, dans le midi de
+l'Italie, était devenue fort précaire; un grand nombre de principautés
+composées le plus souvent d'un canton ou de républiques constituées par
+une ville et sa banlieue, s'étaient formées dans la région centrale.
+
+Attaqués au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposés
+à l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns
+contre les autres, ces petits états se trouvaient souvent dans une
+situation critique qui les forçait à se jeter dans les bras de leurs
+ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portèrent secours
+à Naples contre les Longobards. Appelés de nouveau en Italie, à la suite
+de la guerre entre Bénévent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre,
+les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparèrent de
+Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux
+bouches du Pô[467].
+
+Après plusieurs années de luttes, avec des péripéties diverses, les
+Musulmans, alliés au duc de Bénévent, conservent Bari, sur la terre
+ferme, et y fondent une colonie. Appuyés sur cette place, les Arabes de
+Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils
+osent attaquer Rome, mais sont repoussés sans avoir obtenu d'autre
+satisfaction que de saccager la basilique de
+Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils
+préparent une nouvelle et formidable expédition contre la ville
+éternelle, mais la tempête disperse et détruit leur flotte, et leur
+entreprise se termine par un véritable désastre[468].
+
+[Note 467: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 358 et suiv.]
+
+[Note 468: Muratori, _Vie de Léon IV_, t. III.]
+
+En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrétiens prennent fin.
+L'ancien état de Bénévent est divisé en deux principautés, Salerne et
+Bénévent, et il est décidé qu'on ne recourra plus au secours des
+Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protéger les Arabes
+d'Italie; il obtient de grands succès et ne rentre dans l'île qu'après
+avoir assuré la sécurité de Bari. Le chef de cette colonie,
+Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au
+khalife abbasside pour être reconnu indépendant. Bari devient le refuge
+de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire,
+partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et,
+pendant ce temps, Bénévent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue,
+Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres.
+
+L'empereur Lodewig appelé comme un libérateur arrive en 867 en Italie, à
+la tête d'une armée nombreuse, met le siège devant Bari et presse en
+vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaillée par mer. Il
+s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec
+Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient
+secrètement des secours à Bari; en même temps, la discorde ayant éclaté
+parmi les alliés, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec
+lui qu'une poignée d'hommes, se jette en désespéré à l'assaut de Bari,
+enlève cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets
+de sa victoire, il se dispose à poursuivre les Musulmans dans leurs
+repaires et à punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est
+conclue contre lui entre Bénévent, Salerne et Naples. Abandonné de tous,
+Lodewig est, à son tour, vaincu et fait prisonnier.
+
+En 871, les Ar'lebites de Sicile effectuèrent une grande expédition en
+Italie, dans l'espoir de récupérer leur conquête; mais le résultat fut
+peu favorable et ils eurent encore à lutter contre les troupes envoyées
+par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains.
+
+Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le
+territoire d'Otrante, le reste de cette province était aux Musulmans. De
+là, jusqu'aux confins de l'État de l'Église, le prince de Bénévent
+occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant occidental était
+tenu, au midi, par la principauté de Salerne, au nord par celle de
+Capoue, et au milieu d'elles vivaient indépendantes les républiques de
+Naples, Amalfi, Gaëte, soit six États en guerre les uns contre les
+autres[469].
+
+De 876 à 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gaëte,
+luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement
+commandés par Nicéphore Phocas, les chassent successivement de la
+Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le même temps, les gens de
+Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent
+la campagne de Rome. Amalfi, Gaëte, Naples, Spolète, Bénévent, se
+battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort
+recherchée, en profitent pour établir une nouvelle colonie à Carigliano,
+et de là, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du
+Mont-Cassin, qui avait toujours été respectée, est mise à sac et brûlée.
+Le Mont-Cassin est bientôt relevé de ses ruines et devient un monastère
+fortifié dont l'abbé a un petit état confinant à celui du Saint-Siège.
+
+A la fin du IXe siècle, des groupes de condottiers musulmans, venus
+d'Afrique ou de Sicile, restent établis dans le pays, vivant de rapines
+et offrant leurs bras aux tyrans[470].
+
+[Note 469: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 434 et suiv.]
+
+[Note 470: _Ibid._, t. I, p. 458 et suiv.]
+
+IBRAHIM PORTE LA GUERRE EN ITALIE.--SA MORT.--Débarqué à Trapani, à la
+fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commença par réorganiser l'armée.
+Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui était alors la
+capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er août, malgré l'héroïque
+défense des chrétiens. Il fit faire un massacre horrible de la
+population et incendia la ville. Après ce succès, Ibrahim divisa ses
+forces en quatre corps, de façon à envelopper les dernières possessions
+chrétiennes; mais il fut alors appelé en Italie et, le 3 septembre,
+traversa le détroit. Débarqué en Calabre avec son armée, il arriva
+devant Cosenza. Des envoyés chrétiens étant venus humblement solliciter
+la paix, il leur dit: «Retournez auprès des vôtres, et dites-leur que je
+vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il
+me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, espèrent peut-être me résister
+et m'attendent, à cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans
+vos villes. Rome aussi, la cité du vieux Pierre, m'attend avec ses
+soldats germains; j'y passerai également, puis ce sera le tour de
+Constantinople.»
+
+Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'étendit jusqu'à
+Naples. Le 1er octobre, Ibrahim commença le siège de Cosenza; mais la
+maladie était dans l'armée et, malgré toute son ardeur, le vieux
+gouverneur ne put se rendre maître de la place. Atteint, lui-même par
+l'épidémie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrième année
+«après vingt-six ans de tyrannie et six mois de pénitence», dit M.
+Amari[471].
+
+Aussitôt après sa mort, les capitaines se mutinèrent et élurent son
+petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en Afrique. Ce
+prince qui avait, paraît-il, été désigné par son aïeul, n'accepta le
+pouvoir qu'avec une grande répugnance: il s'empressa d'accorder la paix
+aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et rentra en Ifrikiya[472].
+Le corps d'Ibrahim fut rapporté en Afrique et enterré à Kaïrouan.
+
+[Note 471: Amari, _l. c._, t. II, p. 93.]
+
+[Note 472: En-Nouéïri, p. 431 et suiv.]
+
+PROGRÈS DES CHIAÏTES.--VICTOIRES D'ABOU-ABD-ALLAH CHEZ LES
+KETAMA.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique était
+le théâtre d'événements non moins graves. Après le mouvement hostile qui
+s'était prononcé parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire
+de la terreur causée par l'annonce de l'attaque prochaine des
+Ar'lebites, plusieurs combats avaient été livrés entre les tribus
+fidèles et les partisans du chiaïte. L'avantage était resté à ce
+dernier; il avait vu le noyau de ses adhérents se grossir de ces masses
+qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehiça, les
+Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu
+restée jusqu'alors fidèle aux Ar'lebites, et enfin une partie des
+Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se déclarèrent pour Abou-Abd-Allah.
+
+Pendant que le chiaïte recueillait ces soumissions, un chef de la
+fraction ketamienne des Latana, nommé Ftah-ben-Yahïa, qui s'était montré
+l'adversaire déclaré du novateur, se rendit à Rakkada, dans l'espoir de
+déterminer le gouverneur à entreprendre une campagne sérieuse contre les
+rebelles. Au même moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila
+et mettait à mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui
+avait par la fuite évité le sort de son père, vint à Kaïrouan, où il
+retrouva Ftah, et tous deux redoublèrent d'efforts pour obtenir
+vengeance. Cédant à leurs instances, Abou-l'Abbas se décida à envoyer
+contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils
+Abou-l'Kaoual (902).
+
+Abou-Abd-Allah fit marcher à la rencontre de l'ennemi un groupe de ses
+adhérents, mais les troupes régulières les ayant dispersés sans peine,
+il dut évacuer précipitamment la place forte de Tazrout pour se réfugier
+dans son quartier-général de Guédjal, situé au milieu d'un pays coupé et
+d'accès difficile[473].
+
+Abou-l'Kaoual, après avoir démantelé Tazrout, essaya de relancer son
+ennemi dans sa retraite, mais en s'avançant au milieu du dédale des
+montagnes ketamiennes, il reconnut bientôt qu'il ne pourrait, sans
+s'exposer à une perte certaine, continuer la campagne dans un tel
+terrain. Les Berbères surent profiter habilement de son indécision et du
+découragement qui gagnait son armée pour le harceler, surprendre les
+corps isolés, et enfin le forcer à évacuer le pays. Débarrassé de ses
+ennemis, le daï chiaïte s'établit, d'une façon définitive, à Guédjal,
+dont il fit sa ville sainte et qu'il appela _Dar-el-Ilidjera_ (la maison
+du refuge).
+
+[Note 473: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 513 et suiv.]
+
+COURT RÈGNE D'ABOU-L'ABBAS.--SON FILS ZIADET-ALLAH LUI SUCCÈDE.--La
+défaite des troupes ar'lebites coincida avec le décès d'Ibrahim.
+
+Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur
+qu'après la mort de son père. Il gouverna avec une grande modération, et
+l'on put croire qu'une ère de justice allait succéder à la terreur du
+règne précédent. Malheureusement il fut bientôt obligé de sévir contre
+son propre fils, Ziadet-Allah, qui, se fondant sur les dispositions
+prises devant Cosenza, lors du décès de son aïeul, aspirait directement
+au trône. Il fut jeté dans les fers, avec un grand nombre de ses
+partisans, pour prévenir un attentat qui ne devait que trop bien se
+réaliser plus tard[474].
+
+[Note 474: En-Nouéïri, p. 439.]
+
+Malgré les embarras qui l'assaillirent au début de son règne,
+Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravité des progrès des Chiaïtes,
+envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils Abou-l'Kaoual;
+mais le jeune prince n'eut pas plus de succès dans cette campagne que
+dans la précédente, et dut se contenter de s'établir dans un poste
+d'observation près de Sétif[475].
+
+Peu de temps après, c'est-à-dire le 27 juillet 903, le gouverneur
+ar'lebite tomba, à Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques,
+poussés à ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison.
+Après avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer à
+celui qui les avait gagnés que son père n'existait plus, mais le
+parricide, craignant quelque piège, ne voulut pas se laisser mettre en
+liberté avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, étant donc
+retournés auprès du cadavre, lui coupèrent la tête et l'apportèrent à
+Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrécusable, consentit à ce qu'on
+brisât ses fers. Abou-l'Abbas avait montré, pendant son court séjour aux
+affaires, des qualités remarquables. C'était un prince instruit et d'un
+esprit élevé, digne en tout point du nom ar'lebite.
+
+Quant à Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au trône par le
+meurtre de son père, il était facile de prévoir ce que serait son règne.
+Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice des eunuques qui
+avaient assassiné Abou-Abbas. Il fit proclamer son avènement dans les
+mosquées de Tunis et envoya aux gouverneurs des provinces l'ordre de
+l'annoncer officiellement. Il se livra ensuite à tous les déportements
+de son caractère, qui avait la férocité de celui d'Ibrahim, sans en
+avoir le courage. Vingt-neuf de ses frères et cousins furent, par son
+ordre, déportés dans l'île de Korrath[476], puis mis à mort. Cela fait,
+il envoya à son frère Abou-l'Kaoual, qui opérait dans le pays des
+Ketama, une lettre écrite au nom de leur père, lui enjoignant de
+rentrer. Le malheureux prince, ayant obtempéré à cet ordre, subit le
+sort de ses parents[477].
+
+[Note 475: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.]
+
+[Note 476: Vis-à-vis l'extrémité occidentale du golfe de Tunis.]
+
+[Note 477: En-Nouéïri, p. 440 et suiv.]
+
+LE MEHDI OBÉÏD-ALLAH PASSE EN MAG'REB.--Quelque temps avant les
+événements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, troisième
+_imam-caché_, était mort en Orient, laissant son héritage à son fils
+Obeïd-Allah. Se sentant près de sa fin, il lui avait adressé ces
+paroles: «C'est toi qui es le Mehdi; après ma mort, tu dois te réfugier
+dans un pays lointain où tu auras à subir de rudes épreuves[478]!»
+
+[Note 478: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 515. Il est à
+remarquer que la fin des siècles de l'hégire est toujours favorable à
+l'apparition des Medhi.]
+
+Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors âgé de
+dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de Salemïa et
+voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné de son jeune
+fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que
+les partisans de son père en Arabie avaient presque abandonné sa
+doctrine, et ne paraissaient nullement disposés à le recevoir. Il était
+donc fort indécis, lorsqu'il reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté
+de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques
+chefs ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement,
+comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où son parti
+devenait de jour en jour plus puissant.
+
+Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident. Mais
+l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiaïtes s'était
+répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus
+grand soin; son nom et son signalement furent adressés aux gouverneurs
+des provinces les plus reculées, et ordre fut donné de le saisir partout
+où on le découvrirait.
+
+Obéïd-Allah parvint cependant à passer en Egypte, sous l'habit d'un
+marchand, car, selon l'énergique expression arabe, «les yeux étaient
+aiguisés sur lui[479]». Arrêtés au Caire par le gouverneur de cette
+ville, les voyageurs ne recouvrèrent leur liberté que grâce à l'habileté
+de leurs réponses; ils purent alors continuer leur route, mais en
+redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivés à la hauteur de
+Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses
+compagnons et sa mère, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frère
+d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrivée aux Ketama.
+
+La petite caravane, grossie de quelques marchands, négligea toute
+précaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer à
+Kaïrouan. Mais les ordres donnés étaient tellement sévères, que personne
+ne pouvait demeurer inaperçu. Abou-l'Abbas fut arrêté avec tout son
+monde et conduit à Ziadet-Allah. Devant ce prince le daï fut
+impénétrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son
+secret. Quelqu'un de la suite ayant déclaré qu'il venait de Tripoli, le
+gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait être dans
+cette région, car il donna l'ordre de l'arrêter[480].
+
+[Note 479: Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donné une traduction dans
+le _Journal asiatique_ et dans la _Revue africaine_, no 72.]
+
+[Note 480: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.]
+
+Cette fois encore, Obéïd-Allah, prévenu à temps, put échapper par une
+prompte fuite. Il gagna probablement l'intérieur et, reprenant sa marche
+vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer près de
+Constantine. De là il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama,
+et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se découvrait,
+sacrifier Abou-l'Abbas qui était resté entre les mains de
+Ziadet-Allah[481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophétie de
+son père: «...Tu dois te réfugier dans un pays lointain, où tu subiras
+de rudes épreuves!» Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires,
+et, opérer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'eût été le triomphe sans
+les épreuves. Il continua donc à errer en proscrit.
+
+[Note 481: C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.]
+
+CAMPAGNES D'ABOU-ABD-ALLAH CONTRE LES AR'LEBITES. SES SUCCÈS.--Pendant
+ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au mehdi un
+empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'opposât à
+sa marche, il réunit tous ses adhérents et vint audacieusement mettre le
+siège devant Sétif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par
+quelques chefs ketaniens demeurés fidèles, essaya une résistance
+désespérée; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place
+capitula et fut rasée par les Chiaïtes vainqueurs.
+
+A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de
+ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse armée. Ces
+troupes vinrent se masser près de Constantine, où elles perdirent un
+temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à Bellezma, et, près de
+cette localité, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient marché en
+masse à leur rencontre. La victoire se déclara pour les Chiaïtes.
+Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec les débris de son armée, à
+Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan.
+
+Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna avec une
+partie de son armée et divisa le reste en deux corps, qu'il envoya
+opérer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombèrent en son pouvoir.
+En même temps, un de ses généraux s'emparait de la place de
+Tidjist[482], et accordait à la garnison une capitulation honorable. En
+revanche, le général Haroun-et-Tobni, ayant poussé une pointe audacieuse
+sur les derrières des Chiaïtes, vint surprendre et brûler la place de
+Dar-Melloul, près de Tobna.
+
+[Note 482: L'antique Tigisis (ou Ticisis), à une douzaine de lieues
+au sud de Constantine.]
+
+En somme, la cause des Chiaïtes obtenait de constants avantages, et les
+populations, attirées autant par l'appât de la nouveauté, que par la
+clémence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de
+lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses
+prédécesseurs avaient négligé d'écraser l'ennemi quand il n'avait aucune
+force, et maintenant il était trop tard. Les rebelles tenaient déjà les
+principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre à les
+voir paraître d'un jour à l'autre et mettre le siège devant sa capitale.
+Dans cette prévision, il fit réparer les fortifications de Kaïrouan et
+des places environnantes; en même temps, il vidait le trésor public pour
+lever des troupes et les opposer à l'ennemi.
+
+En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une armée, contre les
+Chiaïtes, qui opéraient sur les versants de l'Aourès. Mais, parvenu à
+El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra à
+Rokkada, laissant le général Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec
+un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de
+son château et, sans se préoccuper davantage du danger qui le menaçait,
+il se plongea de plus en plus dans la débauche.
+
+Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement de Bar'aï et
+de Mermadjenna; puis il réduisit les tribus nefzaouiennes et s'avança
+jusqu'à Tifech[483], dont il reçut la soumission. Il rentra alors dans
+son centre d'opérations, afin de préparer une nouvelle campagne; mais
+aussitôt, le général Ibrahim, arrivant à sa suite, reprit une partie du
+territoire conquis, avec Tifech.
+
+[Note 483: L'antique Tipaza de l'est, près de Souk-Ahras.]
+
+Bientôt, le daï chiaïte reparut dans l'est; laissant derrière lui
+Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position
+inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pénétrant ensuite
+en Tunisie, il réduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avança
+sur Rokkada. Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt, en
+effet, le général Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles,
+lui livra bataille et le mit en déroute; les Chiaïtes s'enfuirent en
+désordre par tous les défilés. Abou-Abd-Allah, lui-même, ne s'arrêta
+qu'à Guédjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour résultat de faire
+rentrer momentanément sous leur domination la plupart des places
+conquises par les rebelles, y compris Bar'aï.
+
+Mais l'échec des Chiaïtes, qui aurait pu avoir les suites les plus
+graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succès en reprenant
+vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien peu de jours
+la chute définitive du trône ar'lebite. Sitôt, en effet,
+qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, était
+rentré dans son poste d'observation à El-Orbos, il vint mettre le siège
+devant Constantine et s'empara de cette ville et du pays environnant;
+puis il alla reprendre Bar'aï, et après y avoir laissé un commandant,
+rentra dans son quartier de Guédjal. Ibrahim marcha alors sur Bar'aï,
+mais il se heurta à un corps de douze mille Chiaïtes qui le
+repoussa[484].
+
+[Note 484: En-Nouéïri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et
+suiv. El-Kaïrouani, p. 88. Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+LES CHIAÏTES MARCHENT SUR LA TUNISIE.--FUITE DE ZIADET-ALLAH
+III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment décisif était
+arrivé, ne restait pas inactif à Guédjal. Il avait adressé un appel à
+tous ses adhérents ou alliés, et s'occupait de réunir une armée
+formidable. De tous côtés arrivaient les contingents: Zouaoua du
+Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de
+l'Aourès, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes.
+
+Au mois de mars 909[485], Abou-Abd-Allah se mit en marche, à la tête
+d'une armée dont le chiffre est porté par les chroniques à deux cent
+mille hommes, divisés en sept corps. Avec de telles forces, il se porta
+en droite ligne sur la capitale de son ennemi.
+
+En vain le général Ibrahim essaya de faire tête aux Ghiaïtes; vaincu
+dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur
+Kaïrouan, où se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'armée
+d'Abou-Abd-Allah s'arrêta à El-Orbos le temps nécessaire pour mettre
+cette ville au pillage[486], puis pénétra comme un torrent en Tunisie.
+
+[Note 485: C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.]
+
+[Note 486: Selon El-Bekri, les habitants réfugiés dans la mosquée
+auraient été impitoyablement massacrés.]
+
+Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il
+avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la
+défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait résister
+à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada, le bruit que ses
+troupes avaient remporté la victoire; puis il ordonna de mettre à mort
+toutes les personnes qu'il détenait dans les cachots, et de promener
+leurs têtes à Kaïrouan, au vieux château et à Rokkada, en annonçant
+qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En même temps, il
+s'empres'sa de réunir tous les objels précieux et les trésors qu'il
+possédait, et se prépara à fuir avec ses courtisans et ses favorites.
+
+En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça de
+le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant les
+exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à ces
+généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace.
+
+Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs
+esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces d'or; on
+plaça les autres objets précieux et les femmes sur des mulets, et à la
+nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte:
+«A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueïri,--il avait appris la
+défaite de ses troupes; à celle de la prière d'_El-Acha_, (de huit à
+neuf heures du soir) il était parti».--«Il prit la nuit pour monture»
+dit, de son côté, Ibn-Hammad.
+
+Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La
+population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, à la lueur des
+flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit même sa fortune.
+
+ABOU-ABD-ALLAH PREND POSSESSION DE LA TUNISIE.--Aussitôt que la nouvelle
+de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan, le peuple se porta en
+foule à Rokkada et mit le palais au pillage. En même temps arrivait le
+général Ibrahim, ramenant les débris de ses troupes qui achevèrent de se
+débander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré
+des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au
+Divan, à la tête de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et
+adressa à la population des paroles pleines de cœur pour l'engager à la
+résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint tout
+sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir d'abord obtenu
+l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se tourner contre lui
+et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage à la pointe de son épée.
+Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah.
+
+Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par
+Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut
+sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur
+inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser le pillage qui
+durait depuis huit jours.
+
+Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entrée
+triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur psalmodiant
+ces versets du Koran[487]: «C'est lui qui a chassé les infidèles de sa
+maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!» etc.
+
+[Note 487: Sourate de la fumée.]
+
+Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des citoyens les
+plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman;
+l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans coup férir dans cette ville,
+mais, comme un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah
+proclama une amnistie générale, qui rassura les esprits et fit rentrer
+les émigrés. Un de ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère
+Abou-l'Abbas et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en
+prison. S'il continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence
+n'alla pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite.
+Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort.
+
+Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper autour de lui
+à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, dut aussitôt prendre
+la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger,
+comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Après avoir passé à
+Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tête
+d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrêter
+sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit
+au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute
+réponse, il reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y
+attendre ses instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation
+de rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les plus
+honteuses débauches.
+
+Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des
+princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de
+l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi auparavant.
+Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; l'Ifrikiya, à son
+tour, était délivrée de la domination du khalifat, et les indigènes
+allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succès
+était particulièrement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la
+suprématie s'établissait sur les autres groupes de la race et sur les
+restes des colonies arabes.
+
+Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de
+l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les
+provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congédia
+les auxiliaires, qui retournèrent chez eux chargés de butin, puis il
+s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à Rokkada même les populations
+émigrées. Établi dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des
+insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles[488] et s'occupa
+de l'organisation des troupes régulières, auxquelles il donna des
+étendards portant des inscriptions à la louange des Fatemides.
+
+Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur des
+bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses
+conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi
+Obéïd-Allah.
+
+[Note 488: Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté
+[arabe: (_la preuve de Dieu_)] et de l'autre [arabe: (_que les ennemis
+de Dieu soient dispersés!_)]]
+
+LES CHIAÏTES VONT DÉLIVRER LE MEHDI À SIDJILMASSA.--Tandis que le nom du
+nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans toutes les mosquées,
+celui-ci gémissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne.
+
+Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin vers le
+sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa d'errer en
+proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, dit-on, au
+courant des succès de ses partisans par des émissaires secrets. Il
+arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons
+que ce territoire était le siège de la petite royauté des Beni-Midrar,
+exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes du haut Moulouïa.
+
+Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très fervents,
+ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le prince
+régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il
+pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant été signalés, il
+devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après avoir échappé
+pendant sept années, à travers deux continents, aux poursuites de ses
+ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans une oasis de l'extrême
+sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues de son point de départ;
+c'était la continuation des épreuves annoncées par son père[489].
+
+[Note 489: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad,
+_loc. cit.,_ El-Kaïrouani, p. 89 et suivantes.]
+
+Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire,
+il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une armée «dont
+le nombre inondait la terre» selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa
+à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté du chef ketamien
+Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les
+populations zenètes que les Chiaïtes rencontrèrent sur leur passage se
+retirèrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'armée
+parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à
+El-Içâa un message pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en
+rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit
+mettre à mort les parlementaires.
+
+Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la
+ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, avaient bravement
+marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès les premiers engagements, le
+succès se déclara pour les Chiaïtes; les troupes d'El-Içâa furent
+taillées en pièces, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement
+de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux
+habitants de la ville vinrent au camp des assiégeants implorer leur
+clémence et leur offrir de les mener à la prison où était détenu le
+mehdi.
+
+Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers.
+Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de
+parade et salua Obéïd-Allah du titre d'_imam_. Puis il le conduisit au
+camp, en marchant à pied devant lui, et pendant le chemin il s'écriait,
+en versant des larmes de joie: «_Voici votre imam, voici votre
+seigneur!_» C'était, pour le mehdi, le triomphe après les épreuves.
+
+Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa qui fut
+mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée[490].
+
+[Note 490: Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur
+un grand nombre de points, de celui de Fournel (_Berbers_, t. II, de la
+page 30 à la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur
+le texte du Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont
+presque toujours écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas
+avoir connu le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.]
+
+RETOUR DU MEHDI OBÉÏD-ALLAH EN TUNISIE.--FONDATION DE L'EMPIRE
+OBÉÏDITE.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, l'armée
+reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme
+gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, avec un corps de Chiaïtes. A
+son retour, l'armée passa par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit
+alors à son maître les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et
+qui provenaient du butin des précédentes campagnes. Tout avait été
+religieusement conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le
+partage.
+
+Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier 910,
+Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entrée à Rokkada.
+Quelques jours après, il reçut, dans une séance d'inauguration
+solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan. En attendant qu'il eût
+bâti une ville pour lui servir de résidence royale[491], Obéïd-Allah
+s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le
+titre de mehdi et fit frapper des monnaies où ce nom était inscrit.
+
+Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de
+toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine avaient suffi
+pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison
+même de la rapidité de cette conquête, la fidélité des populations
+n'était rien moins que bien établie et, en mains endroits, l'autorité
+chiaïte n'était pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi
+envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargés de
+sommer les populations de faire acte d'adhésion au nouveau souverain.
+Grâce à ces mesures et à la sévérité déployée dans leur application, car
+tout opposant était mis à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement
+de l'administration assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction
+colportée par les Fatemides et annonçant, pour la fin du IIIe siècle de
+l'hégire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se
+lèvera à l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction,
+qu'on faisait remonter à Mahomet[492].
+
+[Note 491: El-Mehdia (voir plus loin).]
+
+[Note 492: Carette, _Migrations des tribus algériennes_, p. 386,
+citant d'Herbelot.]
+
+Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes places,
+fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent rasées, et les préfets
+fatemides s'établirent dans d'autres localités, élevées au rang de
+chefs-lieux.
+
+La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les premiers
+officiers du gouvernement et les généraux pour les postes importants.
+C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause
+d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la nouvelle secte, en
+avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'étranger.
+
+C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du
+kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce schisme
+possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons pas tarder à
+voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine fatemide et l'hérésie
+kharedjite, au grand détriment de la vieille race berbère.
+
+ APPENDICE
+
+ CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES
+
+ Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800
+ Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812
+ Ziadet-Allah I............... 817
+ Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838
+ Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841
+ Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856
+ Ziadet-Allah II.............. 863
+ Abou-el-R'aranik............. 864
+ Ibrahim II ben-Ahmed......... 875
+ Abou-Abd-Allah............... 902
+ Ziadet-Allah III............. 903
+ Chute de Ziadet-Allah III.... 909
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES
+910-934
+
+
+Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb
+central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et
+écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements
+d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par
+Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son
+insuccès.--L'autorité du mehdi est rétablie en Sicile.--Première
+campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition
+fatemide contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions
+fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des
+Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside;
+sa mort.--Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès
+d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça se prononce pour les Oméïades; il est vaincu
+par les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions
+fatemides en Italie.
+
+
+SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment où le triomphe des Fatemides va
+faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est
+opportun de jeter un coup d'œil général sur l'état du pays et de passer
+en revue les événements survenus en Mag'reb; car le récit des
+révolutions dont l'Ifrikiya a été le théâtre nous en a forcément
+détournés.
+
+A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement
+jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre lui et son
+neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il périt dans un
+combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général de son adversaire.
+A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris s'empara de l'autorité
+dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier éclat le trône de Fès[493].
+
+[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106.
+El-Bekri, trad. article _Idricides_.]
+
+La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières années, de
+l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait à s'élever sur
+ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces
+Berbères avaient soumis à leur autorité tout le territoire compris entre
+Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière orientale du Mag'reb
+extrême. Le reste de la tribu était à Sidjilmassa, où la royauté qu'elle
+y avait fondée venait d'être renversée par les Chiaïtes[494].
+
+Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorité
+sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville. Auprès d'eux
+étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement
+augmenté et qui étendaient leur autorité dans les régions sahariennes et
+sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer était un
+guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scène[495].
+
+Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence
+sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent une
+expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la
+commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un
+traité par lequel ceux-ci livrèrent un territoire, où ils fondèrent la
+ville d'Oran[496]. Ce fut la première colonie oméïade en Mag'reb.
+
+Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort
+affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un
+secours capable de la protéger contre les ennemis qui
+l'entouraient[497].
+
+[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.]
+
+[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.]
+
+[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.]
+
+[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.]
+
+CONQUÊTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES
+ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la délivrance du
+mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le Mag'reb central, sous
+le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. Ce général ayant attaqué
+Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre à
+mort le prince Rostemide. Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En
+même temps, Tiharet cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les
+sectaires de ce schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides,
+durent émigrer vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de
+l'Oued-Rir', en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis
+par les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines.
+
+Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la
+soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui
+avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques
+mécontents.
+
+Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur à Tiharet,
+entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran.
+Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui offrirent de lui livrer
+cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu
+après, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun,
+qui avait contribué à leur succès, en fut nommé gouverneur (910).
+
+Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce sujet
+dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut conduite par
+Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général du mehdi étendit
+l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et
+Azdadja de la province d'Oran. Peut-être même entrait-il, dès lors, en
+relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui devait être
+avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.
+
+Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient contre
+les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute
+sa garde de Ketama.
+
+LE MEHDI FAIT PÉRIR ABOU-ABD-ALLAH ET ÉCRASE LES GERMES DE
+RÉBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre le mehdi
+et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cédant, dit-on, à
+l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les
+services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction
+des affaires. Mais Obéïd-Allah n'entendait nullement partager son
+autorité avec qui que ce fût. Irrité de voir ses avis brutalement
+repoussés, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis-à-vis
+de son maître; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer
+sourdement contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi
+n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel, dont
+le caractère devait se révéler aux humains par des miracles. «Nous nous
+sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des
+_signes_ pour se faire reconnaître; le vrai Imam doit faire des miracles
+et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la
+cire[498]».
+
+[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors de
+Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en
+Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et chargèrent leur
+grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah lui-même.
+
+Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents
+commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un
+être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. Obeïd-Allah comprit que
+sa seule porte de salut était l'énergie, qui impose toujours aux masses,
+et, pour toute réponse, il fit mettre à mort le grand cheikh des Ketama.
+Afin d'achever d'anéantir la conspiration, il envoya les principaux
+chefs occuper des commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent
+dispersés et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus
+compromis furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués.
+L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant tout
+sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa sécurité
+l'homme auquel il devait le pouvoir.
+
+Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frère
+Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frères,
+Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des massifs et se
+précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le premier. En vain
+Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité aux deux chefs qui avaient
+été autrefois ses lieutenants: «Celui auquel tu nous a ordonné d'obéir
+nous commande de te tuer[499]», répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba
+percé de coups sur le cadavre de son frère.
+
+Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida
+lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation des
+prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah:
+«Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans l'autre vie, car tu as
+travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se tournant ensuite vers
+Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune pitié,
+car tu es cause des égarements de ton frère; c'est toi qui l'as conduit
+aux abreuvoirs du trépas!»
+
+Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles étaient tombées
+sous le poignard des assassins[500]. Quant à ceux-ci, l'un d'eux,
+Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la région de l'est;
+l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï et de la frontière
+sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces
+exécutions, mais ils furent promptement étouffés dans le sang de leurs
+promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques, le pouvoir d'Obéïd-Allah,
+loin de ressentir aucune atteinte, se renforça de tout l'effet produit
+par l'écrasement de ceux qui avaient voulu le renverser.
+
+[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.]
+
+[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amené la
+chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prévoir,
+avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens en profitèrent pour
+se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, émigrés
+d'Afrique, relevèrent un peu la situation de la colonie, et cherchèrent
+à proclamer l'indépendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais,
+aussitôt que le mehdi eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de
+ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé
+Ben-bou-Khanzir.
+
+Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du
+mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite,
+pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une
+heureuse expédition au Yal-Demone et répandit partout la terreur de son
+nom. Mais bientôt son extrême cruauté indisposa contre lui ses plus
+fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par surprise et l'expédièrent au
+mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501].
+
+[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de
+Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.]
+
+ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu précédemment que le khalife
+Abd-Allah était arrivé, au commencement du Xe siècle, après de longues
+années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne et à tenir en
+respect les petites royautés, qui se formaient de toute part. Le succès
+continua à couronner ses efforts, surtout dans le midi: «En 903, son
+armée prit Jaën; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur
+Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Cañete, aux
+Beni-el-Khali; en 907, elle força Archidona à payer tribut; en 910, elle
+prit Baeza, et l'année suivante, les habitants d'Iznajar se révoltèrent
+contre leur seigneur et envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord
+il y avait une amélioration notable[502].»
+
+[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant
+Ibn-Haïan.]
+
+Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), après un
+règne de vingt-quatre ans.
+
+Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune homme
+de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa
+jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne tarda pas à
+démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté politique, il ne
+le cédait à personne.
+
+Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit
+une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait appeler
+Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro le drapeau de
+l'indépendance nationale et du christianisme.
+
+Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de Tanger,
+prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis à la tête de
+l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces d'Elvira et de
+Jaën, recevant partout des soumissions, et brisant les résistances qu'il
+rencontrait. Il se présenta enfin devant Séville, dont les notables lui
+ouvrirent les portes (décembre 913)[503].
+
+Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917,
+Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade se
+trouvait rétablie et un grand règne allait commencer.
+
+[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.]
+
+RÉVOLTES CONTRE OBÉÏD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire, à peine
+assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie du mehdi
+suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, que les
+Houara et Louata prirent les armes. Les généraux obéïdites étouffèrent
+dans le sang cette sédition; on dit que les têtes des promoteurs furent
+expédiées à Kaïrouan et exposées sur les remparts.
+
+Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes à l'attaque
+de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint le
+gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une armée
+nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les Zenètes de leur nouvelle
+conquête, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que
+Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà
+contracté alliance avec les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes,
+car Messala reçut, comme récompense, le commandement de Tiharet et la
+mission de protéger la frontière occidentale.
+
+Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à mort
+d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les effets de leur
+rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants de Kaïrouan
+détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence était sans bornes.
+
+La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la
+population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta sur eux et en
+fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchèrent,
+paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparaître en les
+jetant dans les égoûts.
+
+En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en
+Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à leur tête
+un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et envahirent le
+Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher contre les
+rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il
+fallut une campagne de près d'un an pour les réduire. Le faux mehdi,
+ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et exécuté à Rokkada, après avoir
+été promené, revêtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504].
+
+Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne, les
+gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient les Ketama,
+chassaient leur gouverneur et se déclaraient indépendants. Le mehdi
+envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre, dans le port de
+Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit. On investit ensuite
+la ville par terre, et, après quelques mois de blocus, les Tripolitains,
+qui avaient souffert les horreurs de la famine, se décidèrent à se
+rendre à Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent
+massacrés et la ville livrée au pillage; une forte contribution de
+guerre fut frappée sur les survivants[505].
+
+[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson,
+apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.]
+
+[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.]
+
+FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette
+époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, depuis Tunis et
+Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix sur une petite
+presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, et nommée par les
+indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la
+reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa
+couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa
+capitale.
+
+La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une main
+avec son poignet.» De solides fortifications établies sur l'isthme ne
+laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer.
+Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire des palais pour lui et
+des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent
+creusés, et des travaux exécutés afin de rendre plus sûr le port
+naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères.
+
+En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où le
+peuple et les marchands vinrent s'établir[506].
+
+[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 325. El-Bekri,
+passim. El-Kaïrouani, p. 95.]
+
+EXPÉDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCÈS.--Si Obeïd-Allah
+cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il
+sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les têtes
+fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie, l'esprit de
+résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient placé à leur tête
+le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait été de
+retrancher de la khotba (prône) le nom du mehdi et de proclamer
+l'autorité du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut
+accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les emblèmes du
+commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507].»
+
+Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme une
+simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il
+n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première étape
+devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la conquête. Ayant
+réuni une armée nombreuse de Ketama, il en donna le commandement à son
+fils Abou-l'Kassem et le lança vers l'est. Le jeune prince traversa
+facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obéissance le pays de
+Barka. De là, il marcha directement sur Alexandrie et commença le siège
+de cette ville. En même temps, une flotte de deux cents navires, sous le
+commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être
+emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent dans
+l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent sur le vieux
+Caire.
+
+Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu du khalife
+un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, qu'on appelait _le
+maître de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans
+plusieurs combats et les força à la retraite. Abou-l'Kassem dut
+abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se
+réfugier à Barka.
+
+La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait
+dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancés par
+Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils
+d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les navires
+chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute les troupes
+envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette
+ville au pillage et, enfin, se présenta devant Tripoli, où il trouva
+Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les débris de ses troupes. Il se
+décida alors à se rembarquer et rentra en Sicile chargé de butin.
+
+[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.]
+
+[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.]
+
+Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la
+suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jeté
+en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite et essaya de
+gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son profit; mais il fut
+arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la tête aux deux
+frères[509].
+
+[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p.
+95-96. Ibn-Hammad, passim.]
+
+L'AUTORITÉ DU MEHDI EST RÉTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait
+à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, des légistes, des
+nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les
+uns contre les autres. Le succès de l'expédition de son fils Mohammed
+n'avait fait qu'exciter la cupidité des Musulmans; aussi Ibn-Korhob
+dut-il céder à leurs instances et organiser une razia sur la terre
+ferme. Débarquée en Calabre, l'armée expéditionnaire ravagea une partie
+de cette province. Mais une tempête détruisit la flotte, et les
+Musulmans qui échappèrent au naufrage regagnèrent comme ils purent
+l'île. Ne possédant plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux
+attaques constantes des vaisseaux du mehdi.
+
+Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité de
+son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire la paix
+avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait
+besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu, par lequel les
+Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de Sicile un tribut annuel de
+vingt-deux mille pièces d'or (fin 915)[510].
+
+Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob se
+démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet 916); mais
+les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés de l'émir,
+l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce prince,--à
+méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te révoltant contre
+nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont élevé au pouvoir
+malgré moi et, malgré moi, m'en ont fait descendre.» Le souverain
+fatemide l'envoya au supplice[511].
+
+Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de prendre le
+commandement en Sicile. Ce général éteignit dans leur germe toutes les
+révoltes et déploya une grande sévérité: s'étant rendu maître de
+Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre général de la population.
+Enfin, une amnistie fut proclamée, au nom du chef de l'empire obéïdite,
+et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan, en laissant dans l'île, comme
+gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512].
+
+[Note 510: Amari, t. II, p. 153.]
+
+[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.]
+
+[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.]
+
+PREMIÈRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les
+difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans l'Est ne
+l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident.
+Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le poussait
+à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Saïd,
+le descendant de la petite royauté des Beni-Salah à Nokour, s'étant
+allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance aux Fatemides,
+Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était arrivé, et il donna à
+Messala l'ordre de se mettre en marche.
+
+Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année 917. Saïd
+l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché, mais la clef de
+la position ayant été livrée par un traître, Saïd fit transporter sa
+famille et ses objets précieux dans une île voisine du port, puis, se
+jetant en désespéré sur les ennemis, il tomba percé de coups. Messala
+livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tête de
+l'infortuné Saïd. Sa famille parvint à gagner l'Espagne et fut reçue
+avec honneur par Abd-er-Rahman III[513].
+
+[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p.
+141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.]
+
+Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant plusieurs
+mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en
+laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps après, les fils de
+Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent en possession de leur petit
+royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, fut reconnu comme prince régnant.
+Un de ses premiers actes consista à proclamer l'autorité du khalife
+oméïade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit
+pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.
+
+NOUVELLE EXPÉDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obeïd-Allah reprit, alors
+ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une armée formidable, dont
+les auteurs arabes, avec leur exagération habituelle, portent le chiffre
+à cinq cent mille hommes, il en confia le commandement à son fils
+Abou-l'Kassem et la lança contre l'Egypte. Au printemps de l'année 919,
+cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'élite, se mit en
+marche. L'Egypte était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se
+rendirent-ils facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au
+pillage, puis ils envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le
+gouverneur n'avait pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza,
+il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi
+n'était pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était
+l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en
+vainqueur là où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux
+habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre à lui.
+
+Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique:
+coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils attendaient
+avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside étant
+mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà eu la gloire de
+repousser la première invasion; des troupes lui avaient été envoyées et
+enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en grâce près de son souverain, se
+préparait à accourir pour jeter son épée dans la balance.
+
+Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le mehdi au
+secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides
+lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à Rosette. En
+920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès lors, la face des
+choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une à une toutes ses
+conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette
+retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre, fut désastreuse; dans le
+mois de novembre, le prince obéïdite rentra à Kaïrouan, ne ramenant,
+dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait péri par le fer
+ou la maladie, était prisonnier ou s'était dispersé[514].
+
+[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad,
+passim. El-Kaïrouani, p. 96.]
+
+CONQUÊTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient était le théâtre
+de ces événements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une
+nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaça, soutenu
+par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des
+Edrisides. Yahïa-ben-Edris ayant réuni ses guerriers arabes, son corps
+d'affranchis et tous les contingents berbères dont ils disposait et
+parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança
+contre l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa
+capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença
+le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit forcé de
+traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du sultan fatemide
+et consentit à accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi à
+Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala confia à son cousin
+Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des régions du Mag'reb,
+jusqu'auprès de Fès.
+
+L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le prince
+edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne
+tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt Messala accourut avec ses
+troupes dans le Mag'reb. Étant entré à Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris,
+l'interna dans la ville d'Azila (près de Tanger), et s'empara de ses
+trésors (921). De là il se porta sur Sidjilmassa, où les descendants des
+Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorité.
+Ahmed-ben-Meïmoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui
+résister, il fut pris et mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud
+l'autorité fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du
+précédent roi, et rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour
+recevoir les félicitations de son maître[515].
+
+Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En
+Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa,
+continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens de Sicile,
+pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb. Selon M.
+Amari[516], Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché l'alliance du
+mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La
+générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en liberté ses ambassadeurs
+tombés entre les mains de ses troupes, désarma Siméon et fit échouer le
+projet.
+
+[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et
+suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]
+
+[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.]
+
+Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients du
+joug, tint en échec pendant de longs mois les armées fatemides, et ce ne
+fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlevé et
+qu'ils se virent forcés à la soumission.
+
+Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en Egypte,
+sous le commandement du général fatemide Mesrour, en l'année 924, mais
+les détails précis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas,
+n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat effectif.
+
+SUCCÈS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les
+Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser
+en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions
+d'attaquer ses frontières ou de s'allier à ses ennemis. Selon
+Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait péri en les combattant dans le cours
+de l'année 921, mais nous avons vu plus haut qu'après être rentré de son
+expédition de Sidjilmassa, ce général était allé saluer son suzerain à
+El-Mehdïa. L'étude comparative des auteurs nous conduit à reporter cet
+événement à l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes
+s'étant lancées dans la révolte, Messala marcha contre elles et après
+plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de
+sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le
+mehdi.
+
+Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et
+Ben-Khalifa[518], arrivée de l'est, fut complètement détruite, par les
+Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit l'adhésion de presque
+toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au delà de
+la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia continuait à exercer le pouvoir au nom
+des Fatemides jusqu'à la limite extrême du territoire de Fès.
+
+[Note 517: _Histoire des Berbères_, t. II, p. 527 et t. III, p.
+230.]
+
+[Note 518: Selon Ibn-Hammad.]
+
+EL-HAÇAN RELÈVE, À FÈS, LE TRÔNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des
+échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit aussitôt sentir en
+Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nommé El-Haçan, dit
+El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne
+des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie. Marchant sur Fès, il s'empara
+par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le
+ketamien.
+
+Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête de toutes
+ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au devant de lui et
+la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un ruisseau appelé
+Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire se prononça pour
+l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en abandonnant sur le champ de
+bataille deux mille Miknaça, parmi lesquels son propre fils. El-Haçan
+soumit alors à son autorité les régions de Safraoua, Mediouna, Meknès,
+Basra, etc., c'est-à-dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926).
+
+[Note 519: Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude
+de frapper son ennemi à la veine du bras.]
+
+[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri,
+art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.]
+
+En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à
+Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette
+époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades
+d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique où
+il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. Ses agents
+entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité d'alliance fut
+conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne.
+
+Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, fut
+arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia accourut à Fès
+et entreprit le siège du quartier des Andalous, resté fidèle aux
+Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire resta aux Miknaça.
+Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais on facilita sa fuite en
+essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haçan se
+brisa la cuisse et mourut misérablement.
+
+EXPÉDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succès
+d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les
+Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle campagne et à en
+confier la direction à son fils. Au printemps de l'année 927, le prince
+Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une puissante armée. Il passa
+par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des
+Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il
+dut entreprendre toute une série d'opérations gênées par le mauvais
+temps. Ayant contraint les rebelles à la soumission, il continua sa
+route vers l'ouest et dut réduire diverses tribus telles que les Houara,
+et les Lemaïa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était
+conservé. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança
+dans le Mag'reb; ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se
+retirèrent dans le sud pour éviter son attaque.
+
+Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement,
+Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans le Hodna.
+Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de l'hostilité, il
+les réduisit à la soumission et, pour les punir, les déporta à Kaïrouan.
+De même que les généraux byzantins avaient songé à établir dans cette
+localité une place forte qu'ils appelèrent Justiniana-Zabi,
+Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destinée à
+couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions des Zenètes. Il
+lui donna le nom de Mohammedïa, mais l'ancienne appellation de Mecila
+prévalut. Le commandement de cette place forte fut donné par lui à
+l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait été, dit-on, un des premiers
+partisans du mehdi et aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa.
+Tout le Zab fut placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula
+dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521].
+
+[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim.
+El-Kaïrouani, p. 96.]
+
+Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin de
+conserver ses droits d'héritier présomptif (928).
+
+Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jetés par la
+tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au Fraxinet et, ayant
+été rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite
+république qui ne tarda pas à devenir un objet de terreur pour les
+régions environnantes; ces brigands parcoururent en maîtres les Alpes,
+l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussèrent l'audace jusqu'à venir
+assiéger Milan.
+
+SUCCÈS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laissé dans le Mag'reb
+Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission des
+régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils Medin, s'attacha à
+poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans
+dans les retraites où ils s'étaient réfugiés. Les montagnes du Rif et le
+pays des R'omara étaient le dernier rempart de cette dynastie déchue.
+Une forteresse élevée sur un piton, au milieu de montagnes escarpées,
+était maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le
+rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à
+Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de
+réduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça
+se décida à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah[522];
+quant à lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah,
+nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au
+pillage et achevèrent l'œuvre de destruction commencée, quelques années
+auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça envahit ensuite la province
+de Tlemcen, où se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen,
+descendant de Soleïman, qui prit la fuite à son approche et alla se
+réfugier à Melila (931). Mouça entra vainqueur à Tlemcen.
+
+[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.]
+
+Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb. Nous
+avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec
+Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer (le victorieux),
+en raison de ses grands succès sur les princes de Léon[523]. Stimulé par
+les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, après
+le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeïades tout le pays
+compris entre Ténès et Oran. Il est probable que l'arrivée du chef
+victorieux des Miknaça, maître d'une grande partie du Mag'reb, força
+Ibn-Khazer à regagner les solitudes du désert, son refuge habituel.
+
+Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de
+conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville
+tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par
+les derniers représentants de cette dynastie (931).
+
+[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.]
+
+MOUÇA SE PRONONCE POUR LES OMÉÏADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES
+FATEMIDES.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux oméïades entrèrent
+en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia qui se disposait à marcher
+contre eux, et lui transmirent de la part de leur maître des offres très
+séduisantes, s'il consentait à l'accepter pour suzerain. Le chef des
+Miknaça avait-il à se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il
+était préférable pour lui de s'attacher à la fortune du brillant
+En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les
+ouvertures à lui faites et se décida à répudier la suzeraineté fatemide
+pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal
+du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorité oméïade dans le
+Mag'reb.
+
+Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi
+expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis
+du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne
+possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne
+sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches sans importance.
+L'année suivante (933), une armée fatemide se mit en route vers l'ouest,
+sous le commandement de Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa
+sans peine le Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça
+attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la
+Moulouïa, au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les
+troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp ennemi, ce
+qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à appeler à son aide le
+général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation devant Hadjar-en-Necer.
+Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et
+vinrent attaquer les derrières de Mouça. Au profit de cette diversion,
+qui immobilisait le chef miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès,
+où il entra sans coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné
+la ville à son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en
+Mag'reb, Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme
+gouverneur à Fès Hâmed-ben-Hamdoun[524].
+
+[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 268, t. II, p. 528,
+569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.]
+
+MORT D'OBÉÏD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps après le retour de l'armée,
+Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était âgé de
+soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il laissait
+sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent qu'au
+moment de sa mort la lune avait subi une éclipse totale.
+
+Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait de la
+grande Syrte au cœur du Mag'reb. Il faut reconnaître qu'une rare fortune
+avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, après avoir erré en
+proscrit, durant de longues années, était venu s'asseoir en triomphateur
+sur le trône préparé par un disciple dont l'abnégation égalait le
+dévouement. Grâce à son énergie invincible, Obéïd-Allah sut conserver,
+étendre et établir sur des bases durables un pouvoir assez précaire au
+début. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont
+les premières conséquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait
+tout, il eût été renversé après un court règne.
+
+Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute sa vie
+n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tournés et
+c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali n'avait pu se
+maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de ses tentatives
+militaires en Egypte, il dut se borner à employer l'intrigue, et ce fut,
+dit-on, par un de ses émissaires que le khalife El-Moktader fut tué
+pendant les guerres qui suivirent la révolte de Mounès. Suivant
+l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, il aurait même annoncé
+officiellement cette nouvelle dans une assemblée politique où il reçut
+les félicitations du peuple.
+
+Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique de la
+religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient
+pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations. Le pèlerinage,
+une des bases de la religion islamique, était devenu impossible depuis
+que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et
+enlevé la pierre noire de la Kaâba[525].
+
+[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim.
+El-Kaïrouani, p. 96.]
+
+EXPÉDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre,
+nous devons passer une rapide revue des expéditions faites en Europe
+pendant les dernières années du règne du mehdi. A la suite d'une
+alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en
+Afrique, une expédition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans
+le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent d'un certain nombre de
+villes détachées de l'obéissance de l'empire, et notamment d'Otrante.
+Saïn, chef des Slaves, força Naples et Salerne à lui verser une rançon,
+puis il fit payer tribut à la Calabre et retourna à Palerme avec un
+riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans
+cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux
+passèrent en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades.
+
+Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition
+d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement
+servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins.
+
+En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le ravage
+dans les environs de cette ville[526].
+
+[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv.
+Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.]
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+SUITE DES FATEMIDES. RÉVOLTE DE L'HOMME A L'ANE
+934-947.
+
+
+Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.--Succès de Meïçour, général
+fatemide, en Mag'reb; Mouça, vaincu, se réfugie dans le
+désert.--Expéditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des
+Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succès des Edrisides; mort de
+Mouça-ben-Abou-l'Aflia.--Révolte d'Abou-Yezid, _l'homme à
+l'âne_.--Succès d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de
+Kaïrouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie
+d'inaction.--Siège d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Levée du siège
+d'El-Mehdïa.--Mort d'El-Kaïm; règne d'Ismaïl-el-Mançour.--Défaites
+d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Chute d'Abou-Yezid.
+
+
+RÈGNE D'EL-KAÏM; PREMIÈRES RÉVOLTES.--Le prince Abou-l'Kassem avait
+pris, depuis longtemps, en main la direction des affaires de l'empire
+fatemide; il lui fut donc possible de tenir secrète la mort de son père
+pendant un certain temps[527]. Il envoya dans l'est et dans l'ouest des
+forces suffisantes pour étouffer dans leur germe les rébellions qui
+auraient pu se produire à la nouvelle du décès du mehdi. Après avoir
+pris ces habiles dispositions, il annonça le fatal événement et se fit
+proclamer sous le nom d'_El-Kaïm-bi-Amr-Allah_ (celui qui exécute les
+ordres de Dieu). Il ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi
+et manifesta le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer à
+cheval dans les rues d'El-Mehdïa.
+
+[Note 527: Les auteurs varient entre un mois et un an.]
+
+El-Kaïm, c'est ainsi que nous le désignerons maintenant, était alors un
+homme de quarante-deux à quarante-trois ans. Il avait, quelque temps
+auparavant, institué à El-Mehdïa un véritable cérémonial de cour et pris
+l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblème de la
+dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable à un bouclier
+fiché au bout d'une lance, était porté au-dessus de sa tête par un
+cavalier.
+
+A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle
+répandue qu'une révolte éclata dans la province de Tripoli, à la voix
+d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du
+mehdi. Entouré d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa
+l'audace jusqu'à attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les
+remparts de cette place et bientôt ses adeptes se tournèrent contre lui,
+le mirent à mort et envoyèrent sa tête à El-Kaïm.
+
+Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom
+d'Abou-Yezid commençait ses prédications. Ce marabout allait, avant peu,
+mettre l'empire fatemide à deux doigts de sa perte[528].
+
+[Note 528: Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p
+328 et suiv. et t. III, p. 201 et suiv.]
+
+SUCCÈS DE MEIÇOUR, GÉNÉRAL FATEMIDE, EN MAG'REB.--MOUÇA, VAINCU; SE
+RÉFUGIE DANS LE DÉSERT.--Lorsque, dans le Mag'reb, Mouça-ben-Abou-l'Afia
+apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des
+forces oméïades, se rendit maître de Fès. Après avoir fait mourir
+Hâmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une
+éclatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait
+responsables de ses dernières défaites.
+
+Cependant, l'armée fatemide, envoyée dans l'ouest, sous le commandement
+de l'eunuque Meïçour, avait commencé par réduire à la soumission les
+populations des environs de Tiharet qui, après avoir mis à mort leur
+gouverneur, s'étaient placées sous la protection de
+Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Oméïades. Ce dernier,
+attaqué à son tour, avait dû également se soumettre au vainqueur. Ayant
+ainsi assuré ses derrières, Meïçour n'hésita pas à marcher directement
+sur Fès. Il mit le siège devant cette ville, mais il y rencontra une
+résistance désespérée et fut retenu sous ses murailles pendant de longs
+mois.
+
+El-Kaïm, ne recevant plus de nouvelles de son armée, lui expédia du
+renfort sous le commandement de son nègre Sandal. Cet officier, parvenu
+dans le Mag'reb, commença par se rendre maître de Nokour, que les
+descendants des Beni-Salah avaient relevée de ses ruines; puis, il opéra
+sa jonction à Meïçour. Les princes edrisides entrèrent alors en
+pourparlers avec ce dernier et lui proposèrent de le soutenir s'il
+voulait attaquer leur ennemi mortel, Mouça. Cette démarche devait
+consacrer une rupture définitive entre eux et les Oméïades. Mais, que
+pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, représenté en Mag'reb par
+Ben-Abou-l'Afia?
+
+Meïçour, qui, depuis sept mois, assiégeait inutilement Fès, accepta les
+propositions des Edrisides et se décida à traiter avec les assiégés.
+Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorité fatemide.
+
+Meïçour, ayant alors réuni toutes ses forces et reçu dans ses rangs le
+contingent edriside, se mit à la poursuite de Mouça, le vainquit dans
+toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le
+contraignit à chercher un refuge dans le désert.
+
+Après avoir obtenu ce résultat, Meïçour donna à El-Kacem-ben-Edris,
+surnommé Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de
+tout le pays conquis sur Mouça. Cependant Fès fut réservé et les
+Edrisides ne rentrèrent pas encore dans la métropole fondée par leur
+aïeul. Ils continuèrent à faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale
+provisoire.
+
+Meïçour rentra à El-Mehdia en 936[529].
+
+[Note 529: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142, 145, 529.
+Kartas, p. 117. El-Bekri, _Idricides_.]
+
+EXPÉDITIONS FATEMIDES EN ITALIE ET EN EGYPTE.--Pendant que ces
+événements se passaient dans le Mag'reb, El-Kaïm obtenait de brillants
+résultats sur un autre théâtre. Une nouvelle expédition maritime envoyée
+d'El-Mehdia contre Gènes remportait un grand succès. Les soldats
+fatemides, après avoir enlevé d'assaut cette ville, la mirent au pillage
+et ramenèrent des captifs nombreux. A leur retour, ils portèrent le
+ravage sur les côtes de Sardaigne et peut-être de Corse, et rentrèrent à
+El-Mehdia avec un riche butin et un millier de femmes chrétiennes
+captives (935)[530].
+
+En Sicile, où quelques troubles avaient éclaté, le khalife fatemide
+envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare
+énergie, qui ne tarda pas à rétablir la paix et put s'appliquer tout
+entier à l'embellissement de Palerme.
+
+Mais El-Kaïm avait, comme son père, les yeux tournés vers l'Orient, et
+il faut avouer que le moment semblait favorable pour y exécuter de
+nouvelles tentatives. Après la mort du khalife El-Moktader, on avait
+proclamé El-Kaher-b'Illah à Bagdad; mais son règne avait été fort
+troublé et de courte durée. Déposé en 934, il fut remplacé par son neveu
+Er-Radi, fils d'El-Moktader. Ce prince nomma alors au gouvernement de
+l'Egypte un officier d'origine turque[531], nommé Abou-Beker-ben-Bordj
+et qui prit le titre d'_Ikhchid_ (roi des rois). En réalité, l'Egypte
+devenait une vice-royauté presque indépendante, et, comme elle était
+très divisée par la guerre civile, il était naturel qu'El-Kaïm songeât à
+y intervenir.
+
+[Note 530: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 529. Amari,
+_Musulmans de Sicile_, t. III, p. 180 et suiv.]
+
+[Note 531: Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient
+alors le centre de l'Asie.]
+
+L'affranchi Zeïdane, général fatemide, partit pour l'Egypte à la tête
+d'une armée et entra en vainqueur à Alexandrie, mais, Ikhchid étant
+accouru avec des forces imposantes, Zeïdane ne jugea pas prudent de se
+mesurer avec lui; il s'empressa d'évacuer le pays conquis et de rentrer
+en Ifrikiya.
+
+PUISSANCE DES SANHADJA.--ZIRI-BEN-MENAD.--La grande tribu des Sanhadja,
+qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb central, n'a, jusqu'à
+présent, joué aucun rôle actif dans l'histoire. Son territoire
+confrontait à l'est aux Ketama, au nord aux Zouaoua du Djerdjera, et
+s'étendait à l'ouest jusque vers le méridien de Ténès; il renfermait des
+localités importantes telles que Hamza, Djezaïr-beni-Mez'ranna (Alger),
+Médéa et Miliana. La race des Sanhadja constituait une des plus
+anciennes souches berbères. La tribu des Telkata[532] avait la
+prééminence sur les autres. Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et à
+l'ouest aux Sanhadja, étaient en luttes constantes avec eux.
+
+Vers le commencement du Xe siècle, vivait chez les Sanhadja un certain
+Menad, sorte de _marabout_ dont la famille était venue quelque temps
+auparavant s'établir dans la tribu et y avait fondé une mosquée. Il
+avait un fils nommé Ziri, dont les auteurs disent: «...Qu'on n'avait
+jamais vu un si bel enfant.....à l'âge de dix ans, il paraissait en
+avoir vingt pour la force et la vigueur[533]». Ses instincts belliqueux
+s'étaient révélés de bonne heure; aussi, dès qu'il eut atteint l'âge
+d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens déterminés et alla faire
+des expéditions et des razias chez les Mag'raoua. Son audace et son
+courage, que le succès favorisa, lui procurèrent bientôt une grande
+influence parmi les Sanhadja. Il put alors exécuter une razia très
+fructueuse sur les Mar'ila, établis dans le bas Chelif, non loin de
+Mazouna. Retranché dans la montagne de Titeri, au sud de Médéa, il y
+emmagasina son butin et y logea ses chevaux. Malgré l'opposition de
+quelques rivaux, il ne tarda pas à devenir le chef incontesté des
+Sanhadja. Ayant envoyé sa soumission à El-Kaïm, il reçut de ce prince
+l'investiture du commandement de sa tribu.
+
+Ziri songea alors à se construire une capitale digne de lui et reçut à
+cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop
+heureux de voir s'établir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et
+destinée à servir de rempart contre eux.
+
+Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le
+Djebel-el-Akhdar (Titeri), près de Médéa, et lui donna le nom d'Achir.
+Lorsqu'elle fut achevée, il fit appel aux habitants de Tobna, de Mecila
+et de Hamza pour la peupler[534].
+
+[Note 532: Voir au chap. I, 2e partie, les subdivisions de cette
+tribu.]
+
+[Note 533: En-Nouéïri, _apud_ Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.]
+
+[Note 534: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouéïri,
+_loc. cit._; El-Bekri, art. Achir.]
+
+SUCCÈS DES EDRISIDES; MORT DE MOUÇA-BEN-ABOU-L'AFIA.--Dans le Mag'reb,
+les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvré et
+l'autorité qu'ils tenaient du général fatemide. En 936, Kacem-Kennoun,
+chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son
+cousin El-Hassen rentrait en vainqueur à Tlemcen. Mouça, réduit à
+l'impuissance, suivait de loin ces événements, en guettant l'occasion de
+reprendre l'offensive.
+
+Abd-er-Rahman-en-Nacer était alors retenu par ses guerres contre les
+rois de Galice et de Léon. La fortune, jusqu'alors fidèle, l'avait
+trahi, et il avait essuyé de sérieux échecs qu'il brûlait du désir de
+venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb restaient
+abandonnés à eux-mêmes[535].
+
+En 938, eut lieu la mort de Mouça, «pendant qu'il travaillait, dit
+Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), à
+fortifier la cause des Oméïades». On ignore s'il fut tué dans un combat
+ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et
+reçut du khalife oméïade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb.
+Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance
+semblable à celle qui avait existé entre leurs pères, d'où il y a lieu
+de conjecturer que ce dernier était mort vers la même époque.
+
+[Note 535: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 64 et suiv.]
+
+RÉVOLTE D'ABOU-YEZID, L'HOMME À L'ÂNE.--Abou-Yezid, fils de
+Makhled-ben-Keïdad, zenète de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des
+Ouargou, avait été élevé à Takious, dans le pays de Kastiliya. Il était
+né, dit-on, au Soudan, du commerce de son père avec une négresse, dans
+un voyage effectué par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses
+études à Takious et à Touzer, où il avait reçu les leçons du Mokaddem
+(évêque) des eïbadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'était ainsi pénétré,
+dès son jeune âge, des principes de ces sectaires et particulièrement de
+la fraction qui était désignée sous le nom de _Nekkariens_. C'étaient
+des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la
+spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas à leur secte.
+
+Abou-Yezid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais,
+dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme ardente et
+d'une énergie invincible. Il possédait à un haut degré l'éloquence qui
+entraîne les masses. Dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, il s'adonna à
+l'enseignement, c'est-à-dire qu'il s'appliqua à répandre les doctrines
+de sa secte, et ses prédications enflammées n'avaient qu'un but: pousser
+à la révolte contre l'autorité constituée. Il parcourut les tribus
+kharedjites en pratiquant le métier d'apôtre, et se trouvait à Tiharet
+au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire
+résolu de la dynastie fatemide. Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans
+le pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par
+les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le
+pèlerinage, mais il ne paraît pas qu'il eût réalisé ce projet, qui
+n'était peut-être qu'une ruse de sa part pour détourner l'attention.
+
+Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l'année suivante,
+commençait à grouper autour de lui des partisans prêts à le soutenir
+dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez
+fort pour lever l'étendard de la révolte à Takious, mais le souverain
+fatemide s'étant décidé à agir sérieusement contre lui, Abou-Yezid dut
+encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua
+un voyage en Orient. Après quelques années de silence, il rentrait à la
+faveur d'un déguisement à Touzer (938); mais ayant été reconnu, il fut
+arrêté par le gouverneur et jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien
+précepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux
+instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nommés Fadel et Yezid, réunit
+un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier.
+
+Cette fois, il n'y avait plus à tergiverser et il ne restait à
+Abou-Yezid qu'à combattre ouvertement. Il se réfugia dans le sud chez
+les Beni-Zendak, tribu zenète, et, de là, essaya d'agir sur les
+populations zenètes de l'Aourès et du Zab et notamment sur les
+Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'était nullement
+diminuée, malgré l'âge et les infirmités. Après plusieurs années
+d'efforts persévérants, il parvint à décider ces populations à la lutte.
+Vers 942, il réunit ses principaux adhérents dans l'Aourès, se fit
+proclamer par eux _cheikh des vrais croyants_, leur fit jurer haine à
+mort aux Fatemides et les invita à reconnaître la suprématie des
+Oméïades d'Espagne. Il leur promit en outre qu'après la victoire, le
+peuple berbère serait administré, sous la forme républicaine, par un
+conseil de douze cheiks. L'homicide et la spoliation étaient déclarés
+licites à l'encontre des prétendus orthodoxes, dont les familles
+devaient être réduites en esclavage[536].
+
+[Note 536: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 530 et suiv., t. III,
+p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid.
+El-Kaïrouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l'étude publiée par Cherbonneau
+dans la _Revue africaine_, sous le titre _Documents inédits sur
+l'hérétique Abou-Yezid_, no 78 et dans le _Journal asiatique_, passim.]
+
+SUCCÈS D'ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L'IFRIKIYA.--En 942, Abou-Yezid
+profita de l'absence du gouverneur de Bar'aï pour venir, à la tête de
+ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle
+course dans la même direction fut moins heureuse, car le gouverneur,
+qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les
+poursuivit dans la montagne; mais, s'étant engagé dans des défilés
+escarpés, il se vit entouré de kharedjites et forcé de chercher un
+refuge derrière les remparts de sa citadelle.
+
+Abou-Yezid essaya en vain de le réduire; manquant de moyens pour faire,
+avec succès, le siège de Bar'aï, il changea de tactique. Des ordres,
+expédiés par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, établis
+dans la partie méridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent
+d'entreprendre le siège de Touzer et des principales villes du Djerid.
+Cette feinte réussit à merveille, et, tandis que toutes les troupes des
+postes du sud se portaient vers les points menacés, Abou-Yezid venait
+s'emparer sans coup férir de Tebessa et de Medjana. La place de
+Mermadjenna éprouva bientôt le même sort; dans cette localité, le chef
+de la révolte reçut en présent un âne gris dont il fit sa monture. C'est
+pourquoi on le désigna ensuite sous le sobriquet de l'_homme à l'âne_.
+
+De là, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, après avoir mis en déroute
+le corps de troupes ketamiennes qui protégeait cette place, il s'en
+empara et la livra au pillage: toute la population réfugiée dans la
+grande mosquée fut massacrée par ses troupes, qui se livrèrent aux plus
+grands excès. Ainsi, un succès inespéré couronnait les efforts de
+l'apôtre. L'homme à l'âne prit alors le titre de _Cheikh des Croyants_:
+vêtu de la grossière chemise de laine à manches courtes usitée dans le
+sud, il affectait une grande humilité, n'avait comme arme qu'un bâton et
+comme monture qu'un âne.
+
+En présence du danger qui le menaçait, El-Kaïm, sans s'émouvoir, réunit
+des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes.
+Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le
+commandement en chef à Meïçour. L'esclavon Bochra partit à la tête d'une
+de ces divisions pour couvrir Badja, menacée par les Nekkariens. Le
+général Khalil-ben-Ishak alla occuper Kaïrouan et Rakkada, avec le
+second corps. Enfin Meïçour demeura avec le dernier à la garde
+d'El-Mehdïa.
+
+Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l'armée
+de Bochra par un de ses lieutenants nommé Aïoub. Celui-ci n'ayant pu
+soutenir le choc des troupes régulières, l'Homme à l'âne effectua en
+personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi
+et changea la défaite en victoire. La ville de Badja fut mise à feu et à
+sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mêmes furent passés au
+fil de l'épée, les femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle victoire
+eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout,
+accoururent, sous la bannière d'Abou-Yezid, de nouveaux adhérents,
+autant pour échapper à ses coups que dans l'espoir de participer au
+butin.
+
+Les Beni-Ifrene et autres tribus zenètes formaient l'élite de son armée.
+L'Homme à l'âne s'efforça de donner une organisation à ces hordes
+indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du matériel et
+des tentes; quant à lui, il conserva encore la simplicité de son
+accoutrement.
+
+PRISE DE KAÏROUAN PAR ABOU-YEZID.--De Tunis, où il s'était réfugié,
+Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles
+essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce général,
+contraint d'évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça.
+
+L'Homme à l'âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, alla
+établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de
+nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au cœur de sa
+puissance. Les populations restées fidèles à cette dynastie se
+réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment décisif approchait. En
+attendant qu'il pût investir El-Medhïa, Abou-Yezid, pour tenir ses
+troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur
+les territoires non soumis. Ces partis répandirent la dévastation dans
+les contrées environnantes et rapportèrent un butin considérable.
+
+Enfin l'Homme à l'âne donna le signal de la marche sur la capitale. En
+avant de Souça, l'avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta contre
+Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. Les Kharedjites
+furent entièrement défaits: quatre mille d'entre eux restèrent sur le
+champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits à
+El-Medhïa, où le prince ordonna leur supplice.
+
+Cet échec, tout sensible qu'il fût, n'était pas suffisant pour arrêter
+l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés
+de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et
+arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes
+abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan. Après
+être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur
+Kaïrouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il était suivi.
+
+Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empêcher l'investissement
+de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la défendre
+pendant le siège. Dans l'espoir de sauver sa vie, il entra en
+pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence jusqu'à venir à son
+camp. L'homme à l'âne le jeta dans les fers et bientôt le fit mettre à
+mort, malgré les représentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet
+acte de lâcheté. Pressée de toutes parts et privée de chef, la ville ne
+tarda pas à ouvrir ses portes aux assiégeants (milieu d'octobre 944).
+Suivant leur habitude, les Kharedjites livrèrent Kaïrouan au pillage;
+les principaux citoyens, les savants, les légistes étant venus implorer
+la clémence du vainqueur, n'obtinrent que d'humiliants refus; ils
+auraient même, selon Ibn-Khaldoun[537], reçu l'ordre de se joindre aux
+Kharedjites et de les aider à massacrer les habitants de la ville et les
+troupes fatemides.
+
+On dit qu'en faisant son entrée dans la ville, Abou-Yezid criait au
+peuple: «Vous hésitez à combattre les Obeïdites? Voyez cependant mon
+maître Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre boiteux: Dieu nous a
+donc, l'un et l'autre, dispensés de verser notre sang dans les combats,
+mais nous ne nous en dispensons pas!»[538].
+
+[Note 537: _Berbères_, t. III, p. 206.]
+
+[Note 538: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+NOUVELLE VICTOIRE D'ABOU-YEZID SUIVIE D'INACTION.--Dans toute cette
+première partie de la campagne, les généraux fatemides semblent avoir
+lutté d'incapacité, en se laissant successivement écraser sans se prêter
+aucun appui. Après la chute de Kaïrouan, Meïyour, sortant de son
+inaction, vint, à la tête d'une nombreuse armée, attaquer le camp des
+Kharedjites. La bataille eût lieu au col d'El-Akouïne, en avant de la
+ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir être favorable aux
+Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane
+de l'Aourès, transportée quelques années auparavant dans l'Ifrikyia,
+passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes
+fatemides, y jeta le désordre, suivi bientôt de la défaite. Meïçour
+reçut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef
+de la révolte. Les tentes et les étendards obeïdites tombèrent aux mains
+des Nekkariens. La tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les
+rues de Kaïrouan, fut envoyée en Mag'reb avec la nouvelle de la
+victoire.
+
+Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meïçoùr, et, suivant son plan de
+campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par sa dernière
+victoire pour marcher sur El-Mehdïa, il lança ses guerriers par groupes
+sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches sectaires portèrent alors
+le ravage et la mort dans tout le pays, qu'ils couvrirent de sang et de
+ruines. Parmi les plus acharnés à commettre ces excès, se distinguèrent
+les Beni-Kemlane. L'autorité d'Abou-Yezid s'étendit au loin. Plusieurs
+places fortes tombèrent en son pouvoir et notamment Souça, où les plus
+épouvantables cruautés furent commises[539].
+
+Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya à l'oméïade
+En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage
+de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le dire, fut fort bien
+accueillie par la cour d'Espagne. La municipalité de Kaïrouan avait,
+dit-on, insisté, pour qu'il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait
+rétabli dans cette ville le culte orthodoxe[540].
+
+L'Homme à l'âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain.
+Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de mendiant
+pour se vêtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la
+royauté. Il allait au combat monté sur un cheval de race. Ce n'était
+plus l'homme à l'âne. Pendant ce temps, El-Kaïm occupait ses troupes à
+couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous
+les jours à voir paraître l'ennemi sous ses murs. En même temps, il put
+faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs
+voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa
+demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des généalogistes
+complaisants rattachèrent à la filiation du prophète, s'était, ainsi
+qu'on l'a vu, déclaré l'ami des Fatemides; la rivalité de sa tribu avec
+celle des Zenètes-Mag'raoua était une raison de plus pour combattre la
+révolte des Zenètes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama
+et les Sanhadja vinrent harceler les derrières de l'armée nekkarienne,
+tandis que des forces plus considérables se concentraient à Constantine.
+
+[Note 539: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 532, t. III, p. 207.
+El-Kairouani, p. 100.]
+
+[Note 540: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 200 et suiv.
+Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 67.]
+
+SIÈGE D'EL-MEHDÏA PAR ABOU-YEZID.--Après être resté pendant 70 jours
+dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le siège devant
+El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa possession, à la suite
+d'une série de combats qui durèrent plusieurs jours, et il s'avança
+jusqu'à la Meçolla, à une portée de flèche de la ville (janvier 945).
+Ainsi se trouva réalisée une prédiction attribuée au mehdi. Abou-Yezid,
+dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville
+ne pouvait être enlevée par un coup de main et, ayant établi un vaste
+camp retranché au-dessus de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il
+entreprit le siège régulier d'El-Mehdïa.
+
+Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion,
+sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à revers,
+l'armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux les Ourfeddjouma,
+sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent à les
+repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura abandonné à lui-même, n'ayant d'autre
+espoir de salut que dans son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa
+le siège, livrant de nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur
+côté, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements était
+généralement indécise, car les assiégeants, en raison de la
+configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs
+forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme à l'âne se
+multipliait, conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit
+trouver la mort dans une de ces luttes, où l'acharnement était égal de
+part et d'autre.
+
+Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se
+contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de
+ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les
+envoyait fourrager dans l'intérieur. Bientôt la famine vint ajouter à la
+détresse des assiégés, entassés dans El-Mehdïa, et El-Kaïm dut se
+décider à expulser les non-combattants qui étaient venus s'y réfugier
+lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards
+et enfants furent impitoyablement massacrés par les Nekkariens, qui leur
+ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et
+monnaies qu'ils supposaient avoir été avalés par les fuyards[541].
+Abou-Yezid donnait lui-même l'exemple de la cruauté: tout prisonnier
+était torturé. Les Obéïdites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier.
+
+Le siège traînait en longueur; les Fatemides avaient trouvé de nouvelles
+ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, soit par suite
+d'un ravitaillement exécuté par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun[542],
+ce qui semble peu probable, à moins qu'il n'ait été opéré par mer. Dans
+les premiers jours, des rassemblements considérables de Berbères
+arrivant du Djebel-Nefouça, du Zab, ou même du Mag'reb, venaient sans
+cesse grossir l'armée des Nekkariens. Mais cette armée, par sa
+composition hétérogène, ne pouvait subsister qu'à la condition d'agir et
+surtout de piller. L'inaction, les privations ne pouvaient convenir à
+ces montagnards accourus à la curée. L'Homme à l'âne essayait de les
+lancer sur les contrées de l'intérieur; mais à une grande distance, il
+ne restait plus rien; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens
+commencèrent à murmurer; bientôt des bandes entières reprirent le chemin
+de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l'immense
+rassemblement ne tarda pas à se fondre. Promptement, Abou-Yezid n'eut
+plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aourès et des
+Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kaïm profita de
+l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique qui
+rejeta l'assiégeant dans son camp. En même temps, des émissaires habiles
+suscitèrent le mécontentement parmi les derniers adhérents d'Abou-Yezid,
+en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite déréglée étaient
+indignes de son caractère.
+
+[Note 541: Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani rapportent ce
+trait.]
+
+[Note 542: _Berbères_, t. II, p. 56.]
+
+LEVÉE DU SIÈGE D'EL-MEHDIA.--Incapable de résister à une nouvelle sortie
+et ne pouvant même plus compter sur ses derniers soldats, Abou-Yezid se
+vit forcé de lever le siège au plus vite et d'opérer sa retraite sur
+Kaïrouan, en abandonnant son camp aux assiégés. Selon El-Kaïrouani,
+trente hommes seulement l'accompagnaient dans sa fuite[543] (août 945).
+
+[Note 543: Page 102.]
+
+El-Mehdïa se trouva ainsi délivrée au moment où les rigueurs du blocus
+l'avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps, les vivres
+étaient épuisées; on avait dû manger la chair des animaux domestiques et
+même celle des cadavres. Les assiégés trouvèrent dans le camp kharedjite
+des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte.
+Aussitôt, le khalife El-Kaïm reprit l'offensive. Tunis, Souça et autres
+places rentrèrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait
+été le signal d'un tolle général de la part des populations victimes de
+leurs excès.
+
+Quant à Abou-Yezid, il avait été reçu avec le dernier mépris par les
+habitants de Kaïrouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. L'Homme à
+l'âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea
+complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des premiers
+jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple livrée sous
+laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même temps, des officiers
+dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui occupaient différents
+postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage et la désolation dans
+les campagnes environnantes.
+
+Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant réuni
+un corps de troupe, opéra sa jonction avec les contingents des Ketama et
+Sanhadja et s'avança à marches forcées au secours des Fatemides. Les
+garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent à
+eux. Mais Aïoub, fils d'Abou-Yezid, suivait depuis Badja tous leurs
+mouvements, et, une nuit, il attaqua à l'improviste Ibn-Hamdoun dans son
+camp. Les confédérés, surpris avant d'avoir pu se mettre en état de
+défense, se trouvèrent bientôt en déroute et les Nekkariens en firent un
+grand carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-même, tomba, en fuyant, dans un
+précipice où il trouva la mort[544]. Les débris de l'année, sans penser
+à se rallier, rentrèrent dans leur cantonnement.
+
+[Note 544: Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de
+l'_Histoire des Berbères_, p. 554.)]
+
+Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de
+Hacen-ben-Ali, général d'El-Kaïm, qui avait fait un grand massacre des
+Kharedjites et de leurs partisans.
+
+Aussitôt après sa victoire, Aïoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur
+Hacen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec
+des chances diverses. Aïoub finit cependant par écraser les forces de
+son ennemi et le couper de Tunis, où les Nekkariens entrèrent de nouveau
+en vainqueurs. Hacen, qui s'était réfugié sous la protection de
+Constantine, toujours fidèle, entreprit de là plusieurs expéditions
+contre les tribus de l'Aourès.
+
+Encouragé par ce regain de succès, Abou-Yezid voulut tenter un grand
+coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d'un rassemblement
+considérable, attaquer Souça, et, pendant plusieurs mois, pressa cette
+place avec un acharnement qui n'eut d'égal que la résistance des
+assiégés.
+
+MORT D'EL-KAÏM. RÈGNE D'ISMAÏL-EL-MANSOUR.--Sur ces entrefaites, un
+dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kaïm cessa de vivre
+à El-Mehdïa. Il était âgé de 55 ans. Avant sa mort, il désigna comme
+successeur son fils Abou-Tahar-Ismaïl qui devait plus tard recevoir le
+surnom d'El-Mansour (le victorieux). Selon El-Kaïrouani, El-Kaïm aurait,
+un mois avant sa mort, abdiqué en faveur de son fils[545].
+
+[Note 545: Page 103.]
+
+Ismaïl, le nouveau khalife fatemide, était âgé de 32 ans. C'était un
+homme courageux, instruit et distingué.
+
+Il s'élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la
+famille obéïdite par la bravoure, le savoir et l'éloquence. Dans les
+circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de
+prudence que de décision; aussi, pour éviter de fournir un nouveau sujet
+de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la mort de son père.
+Rien, à l'extérieur, ne laissa supposer le changement de règne.
+
+Souça était alors réduite à la dernière extrémité. Le premier acte
+d'Ismaïl fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un puissant
+renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui
+commandaient cette expédition, abordèrent heureusement et, secondés par
+les troupes de la garnison, vinrent avec impétuosité attaquer le camp
+des Nekkariens, au moment où ceux-ci se croyaient sûrs de la victoire.
+Après une courte lutte, les kharedjites furent mis en déroute et leur
+camp demeura aux mains des Fatemides. Souça était sauvée.
+
+Abou-Yezid chercha un refuge à Kaïrouan, où se trouvaient ses femmes et
+le fidèle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposés contre
+lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile sur le point d'être
+éclipsée, fermèrent les portes à son approche et refusèrent de le
+recevoir. Il se retira à Sebiba, suivi seulement de quelques partisans.
+En même temps, le khalife Ismaïl, après avoir passé par Souça, faisait
+son entrée à Kaïrouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie générale
+aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d'Abou-Yezid
+furent respectés, et le prince lit pourvoir à leurs besoins.
+
+DÉFAITES D'ABOU-YEZID.--Cependant, l'Homme à l'âne, qui avait obtenu
+quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée et vint,
+avec confiance, se présenter devant Kaïrouan; il attaqua même le camp
+d'Ismaïl qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant
+plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant
+reçu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les
+kharedjites dans le sud.
+
+Abou-Yezid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs de
+Kaïrouan et couper la route de cette ville à El-Mehdïa et à Souça. Le
+chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces; Ibrahim crut
+pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses
+femmes à condition qu'il s'éloignerait pour toujours. L'Homme à l'âne
+accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans.
+
+Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espéré obtenir la paix
+en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou-Yezid fut-il
+rentré en possession de son harem qu'il revint attaquer les Fatemides
+plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le khalife résolut alors
+d'en finir par la force avec ce lâche ennemi. Ayant réuni un corps
+nombreux de troupes régulières et d'auxiliaires Ketama et Berbères et de
+l'est, il se mit à leur tête et vint attaquer les Kharedjites qui, en
+masses tumultueuses, se préparaient à renouveler leurs agressions.
+Lorsqu'on fut en présence, Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se
+plaçant au centre avec les troupes régulières et en formant son aile
+droite avec les contingents de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les
+Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis.
+
+Abou-Yezid vint attaquer impétueusement les Berbères de l'aile droite
+et, les ayant mis en déroute, se heurta contre le centre qui l'attendit
+de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé aux Karedjites
+le temps d'épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la tête de sa réserve et
+force l'ennemi à la retraite. Bientôt les adhérents d'Abou-Yezid sont en
+déroute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les
+vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille têtes de ces
+partisans furent, dit-on, envoyées à Kaïrouan, où elles servirent
+d'amusement à la lie du peuple.
+
+Ce fut alors qu'Ismaïl traça le plan de k ville de Sabra à un mille au
+sud-ouest de Kaïrouan. Cette place, qui devait être la capitale de
+l'empire obéïdite, reçut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de
+Mansour). Après sa défaite, Abou-Yezid avait en vain essayé de se jeter
+dans Sebiba. De là, il prit la route de l'ouest et se présenta devant
+Bar'aï; cette forteresse, qu'il n'avait pu enlever au début de la
+campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le
+siège.
+
+Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se
+développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser
+aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l'esclavon
+Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son camp à
+Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et ceux des
+cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946).
+
+POURSUITE D'ABOU-YEZID PAR ISMAÏL.--Alors commença cette chasse
+mémorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismaïl
+marcha d'abord sur Bar'aï. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite à
+travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous;
+il pensait pouvoir résister dans la place forte de Tobna, mais le
+khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore.
+
+Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab,
+vint apporter des présents à son souverain et lui présenter ses
+hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait
+le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aourès, à la tête d'une
+bande. Le khalife ordonna de l'écorcher vif. «Ainsi faisait-il de tous
+ceux qu'il prenait», dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de
+_l'écorcheur_. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds
+coupés.
+
+Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des
+Mag'raoua, un message amical. Ce prince, allié des Oméïades d'Espagne,
+avait, au profit de l'anarchie, étendu son autorité jusqu'à Tiharet et
+exerçait sa prépondérance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il
+avait soutenu l'Homme à l'âne, mais la cause de l'agitateur devenait par
+trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se hâtait de l'abandonner avant
+qu'elle fût tout à fait perdue.
+
+Abou-Yezid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils Aïoub en
+Espagne pour tâcher d'obtenir une diversion des Oméïades. En attendant
+leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins
+occidentaux du Hodna. Ce pays était occupé par les Beni-Berzal, fraction
+des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grâce à l'appui de ces
+indigènes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana[546]. Mais le
+khalife l'y poursuivit, força les Beni-Berzal à la soumission et mit en
+déroute les adhérents de l'agitateur.
+
+Abou-Yezid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et reparut
+dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint l'y relancer, et
+l'Homme à l'âne chercha en vain à rentrer dans le pâté montagneux de
+Salât. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa poursuite les troupes
+fatemides, qui reçurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar
+l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient arrêtés[547]. L'armée du
+khalife éprouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par
+le fait des intempéries que par le manque de vivres, et elle perdit
+beaucoup d'hommes et de matériel.
+
+[Note 546: Actuellement le Djebel-Mezita «à 12 milles de Mecila»,
+dit Ibn-Hammad.]
+
+[Note 547: Ce fait, avancé par Ibn-Hammad, est contredit par
+Ibn-Khaldoun.]
+
+Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu par
+Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour reconnaître sa
+fidélité, le khalife le nomma gouverneur de toute la région, au nom des
+Fatemides, et lui accorda l'autorisation d'achever la ville d'Achir,
+dont il avait commencé la construction dans le Djebel-el-Akhdar[548],
+pour en faire sa capitale.
+
+Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner quelque
+temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement perdu la trace
+d'Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit qu'il était venu, à la tête
+d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le siège devant
+Mecila. Ismaïl, qui se disposait à pousser jusqu'à Tiharet, se hâta
+d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt
+Abou-Yezid fut délogé de ses positions: ayant été abandonné par ses
+partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre
+ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana.
+
+[Note 548: Voir _Revue africaine_, no 74.]
+
+CHUTE D'ABOU-YEZID.--Après s'être ravitaillé à Mecila, Ismaïl, en
+attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s'était réfugié son
+ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du
+Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus
+alliées étant enfin arrivés, l'armée fatemide attaqua la montagne; le
+combat fut rude; mais à force d'énergie, les défilés gardés par les
+kharedjites furent tous enlevés et les rebelles se dispersèrent en
+désordre.
+
+Abou-Yezid, entraîné dans la déroute, reçut un coup de lance qui le jeta
+en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en tête desquels
+étaient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se précipitèrent sur lui pour le
+prendre vivant; mais son fils Younès et ses partisans accoururent à son
+secours, et un nouveau combat acharné s'engagea sur son corps. Les
+Nekkariens purent enfin emporter leur chef blessé. Un grand nombre de
+kharedjites avaient été tués. On décapita tous les cadavres, ce qui
+valut à cette bataille le nom de _journée des têtes_[549].
+
+L'Homme à l'âne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se
+renfermer dans une citadelle établie sur un piton appelé _Tagarboucet_
+(l'arçon). Ismaïl l'y poursuivit, mais le refuge du rebelle était dans
+une position tellement escarpée qu'il dut renoncer à l'enlever
+sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador
+(l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commença
+le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, il ordonna l'assaut,
+mais Abou-Yezid, entouré de ses fils[550], s'y défendit avec le courage
+du désespoir. En vain les assiégeants s'avancèrent, en traversant des
+ravins escarpés et en escaladant les roches, jusqu'au pied du dernier
+escarpement, malgré la grêle de pierres et de projectiles que leur
+lançaient les assiégés, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les
+surprit avant qu'ils eussent achevé d'assurer leur victoire. Pendant la
+nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort,
+afin qu'elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara,
+dont les habitations avaient été brûlées et les bestiaux enlevés,
+vinrent le soir même faire leur soumission.
+
+[Note 549: Ibn-Hammad.]
+
+[Note 550: Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar était aussi avec lui.]
+
+Ismaïl avait pu se convaincre, dans ces journées de luttes, qu'il
+n'avait pas assez de troupes pour réduire son ennemi. Il demanda des
+soldats réguliers à Kaïrouan et, en attendant leur arrivée, s'installa à
+son camp du Nador. «Tant que je n'aurai pas triomphé de mon ennemi,
+disait-il[551], mon trône sera où je campe.» Le khalife passa ainsi de
+longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus
+laissait disponibles à pacifier la contrée.
+
+[Note 551: Selon lbn-Hammad.]
+
+Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador et l'on
+donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou-Yezid, ses
+fils et quelques serviteurs dévoués, s'étaient réfugiés dans une sorte
+de réduit où ils tenaient encore. On finit par y pénétrer, mais
+l'agitateur n'y était plus; il était sorti par un passage secret et
+fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes, car il était
+couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore si ceux qui le
+portaient ne l'avaient laissé rouler dans un ravin profond, d'où il fut
+impossible de le retirer.
+
+Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l'apportèrent au
+khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite
+envers lui; néanmoins, comme il le réservait pour son triomphe, il fit
+soigner ses blessures; mais, quelques jours après, l'Homme à l'âne
+rendait le dernier soupir (août 947). Son corps fut écorché et sa peau
+bourrée de paille pour être rapportée à El-Mehdïa. Sa chair et les têtes
+de ses principaux adhérents ayant été salées, furent expédiées à
+El-Mehdïa. Du haut de la chaire, on y annonça la victoire du khalife, et
+les preuves sanglantes en furent livrées à la populace.
+
+La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup porté aux Nekkariens. Aïoub et
+Fadel, fils de l'homme à l'âne, qui avaient pu échapper, tentèrent de
+rallier les débris des adhérents de leur père. S'étant associés à un
+ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, nommé Mâbed, ils parvinrent à
+réunir une armée et allèrent attaquer Tobna et même Biskra. Mais le
+khalife ayant envoyé contre eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus
+par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs
+furent défaits et durent se réfugier dans les profondeurs du désert.
+
+Ainsi se termina la révolte de l'Homme à l'âne, sous les coups de
+laquelle l'empire fatemide avait failli s'écrouler. Abou-Yezid, dont on
+ne saurait trop admirer la ténacité, l'indomptable énergie et même les
+talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres, griser par le
+succès. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant pas sur
+El-Mehdïa après la prise de Kaïrouan, il perdit à jamais sa cause.
+Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que son succès aurait été
+bien avantageux pour l'Afrique[552].
+
+[Note 552: Nous avons suivi, pour tout le récit de la révolte
+d'Abou-Yezid, les auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p.
+530-542, t. III, p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim.
+El-Kaïrouani, p. 98 et suivantes. _Documents sur l'hérétique
+Abou-Yezid_, par Cherbonneau. _Revue africaine_, no 78, et collection du
+_Journal asiatique_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE
+947-973
+
+
+État du Mag'reb et de l'Espagne.--Expédition d'El-Mansour à
+Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile;
+victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour,
+avènement d'El-Moëzz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie
+oméïade.--Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife
+fatemide.--Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.--Campagne de
+Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité
+fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evénements d'Espagne; mort
+d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succède.--Succès des
+Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrès de l'influence oméïade en
+Mag'reb.--État de l'Orient; El-Moëzz prépare son expédition.--Conquête
+de l'Egypte par Djouher.--Révoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les
+Zenètes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succès de son fils Bologguine dans le
+Mag'reb.--El-Moëzz se dispose à quitter l'Ifrikiya.--El-Moëzz transporte
+le siège de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des
+Fatemides d'Afrique.
+
+
+ÉTAT DU MAG'REB ET DE L'ESPAGNE.--Il n'avait pas fallu à Ismaïl moins de
+deux années de luttes incessantes pour triompher de la terrible révolte
+de l'Homme à l'âne. C'était un grand résultat, obtenu grâce à l'énergie
+du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donné, il faut le
+reconnaître, était mérité. Mais, si le principal ennemi était abattu, il
+restait bien des plaies à fermer. Pendant cette crise, l'autorité
+fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des
+Oméïades d'Espagne. Le Mag'reb et Akça, en entier, leur obéissait déjà.
+Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad,
+y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le
+pays des R'omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls
+éloignés du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner
+contre lui la moindre hostilité.
+
+Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu leur
+domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la révolte
+d'Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès de cet
+agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une
+habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur
+du Mag'reb central. Enfin, à Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour
+les Oméïades.
+
+En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non
+moins grands succès, en profitant de la discorde qui paralysait les
+forces des chrétiens; Castille et Léon étaient en guerre. Les
+Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnommé
+l'excellent Comte, avaient cherché à s'affranchir du joug un peu lourd
+de Ramire II, prince de Léon; mais la fortune avait trahi Ferdinand:
+fait prisonnier par son ennemi, il avait été tenu dans une dure
+captivité et n'avait obtenu la liberté qu'en renonçant à exercer aucun
+commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient
+reporté leur frontière jusqu'au delà de Medina-Céli[553].
+
+[Note 553: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 64 et suiv.
+Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 270, t. II, p.
+148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. _Idricides_.
+Ibn-Hammad, _loc. cit._ El Marracki, éd. Dozy, p. 27 et suiv.]
+
+EXPÉDITION D'EL-MANSOUR À TIHARET.--Le khalife Ismaïl voulut profiter de
+son séjour dans l'ouest pour lâcher d'y rétablir son autorité. Ayant
+convoqué ses alliés à Souk-Hamza[554], il fut rejoint dans cette
+localité par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre
+917, l'armée s'ébranla et marcha directement sur Tiharet; Hâmid prit la
+fuite à son approche et gagna Ténès, d'où il s'embarqua pour l'Espagne.
+
+[Note 554: Actuellement Bouïra, au N.-E. d'Aumale.]
+
+Une fois maître de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas à propos
+de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il préféra entrer en pourparlers
+avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le détacher de la
+cause oméïade, il lui offrit de le reconnaître comme son représentant
+dans le Mag'reb central, avec la suprématie sur toutes les tribus
+zenètes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa à El-Mansour un
+hommage plus ou moins sincère de soumission. Tranquille de ce côté, le
+khalife alla châtier les tribus louatiennes de la vallée de la Mina,
+lesquelles étaient infectées de kharedjisme. Après les avoir contraintes
+à la soumission, il se disposa à rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant,
+il renouvela l'octroi de ses faveurs à Ziri-ben-Menad, dont le secours
+lui avait été si utile, et lui confirma l'investiture de chef des tribus
+sanhadjiennes et de tout le territoire occupé par elles jusqu'à Tiharet.
+Cette vaste région comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza,
+celles de Lemdia (Médéa), Miliana, et enfin une bourgade à peine connue
+auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand développement et
+était destinée au plus brillant avenir, nous avons nommé
+_Djezaïr-beni-Mezr'anna_ (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi
+par son père du commandement de ces trois dernières places[555].
+
+Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le chemin de l'est,
+le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonçait
+la mort de son père et son avènement sous le titre
+d'_El-Mansour-bi-Amer-Allah_ (le vainqueur par l'ordre de Dieu). Le 18
+janvier 918, il faisait son entrée triomphale à Kaïrouan, précédé par un
+chameau sur lequel était placé le mannequin d'Abou-Yezid, soutenu par un
+homme. De chaque côté, deux singes, qui avaient été dressés à cet
+office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe[556].
+Les plus grands honneurs furent prodigués au souverain victorieux.
+
+[Note 555: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.]
+
+[Note 556: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid,
+était sorti du Sahara à la tête d'une bande de pillards, qu'il ravageait
+l'Aourès et était venu mettre le siège devant Bar'aï. Mais bientôt il
+fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa tête au kalife.
+Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tête de son
+fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et
+tout le monde périt. Seul le mannequin de l'Homme à l'âne fut rejeté sur
+le rivage; on l'attacha à une potence, où il resta jusqu'à ce qu'il eût
+été mis en lambeaux par les éléments. Aioub, l'autre fils de l'apôtre
+nekkarien, fut également assassiné par un chef zenète, et ainsi la
+famille de l'agitateur se trouva entièrement détruite; ses cendres mêmes
+furent dispersées.
+
+SITUATION DE LA SICILE; VICTOIRES DE L'OUALI HASSAN-EL-KELBI EN
+ITALIE.--Pendant les années d'anarchie qui avaient été la conséquence de
+la révolte d'Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée aux
+aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n'y exerçait
+effectivement l'autorité, et les chrétiens en avaient profité pour
+cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la partie
+méridionale de l'île, mais ils étaient misérables et vivaient dans un
+état de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes,
+tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A
+Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurpé peu
+à peu l'autorité.
+
+Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer à la tête de l'île un
+de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s'était distinguée en
+Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui conféra le
+titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire dans sa
+famille (948). Hassan trouva Palerme en état de révolte, mais il parvint
+à y pénétrer par ruse, et, s'étant saisi des Tabari, les fit mettre à
+mort.
+
+Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué le
+joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait le
+trône de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des
+troupes en Calabre pour reconquérir l'indépendance. Hassan, de son côté,
+ayant reçu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une
+armée nombreuse (950), puis mettre le siège devant Gerace. Les Grecs
+étant arrivés, l'ouali les battit et les força de se réfugier à Otrante
+et à Bari; puis il rentra à Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de
+nouveau en Italie, où des troupes nombreuses avaient été amenées, et y
+remporta de grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées
+dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852).
+
+Dans l'été de la même année, l'ouali de Sicile signa avec l'envoyé de
+l'empereur une trèvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir
+le tribut. Hassan établit une mosquée à Reggio[557].
+
+[Note 557: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 203-248.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.]
+
+MORT D'EL-MANSOUR. AVÈNEMENT D'EL-MOEZZ.--Le khalife avait transporté sa
+demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan, qu'on appelait El
+Mansouria, du nom de son fondateur. De là, il dirigeait la guerre
+d'Italie et suivait les événements de Mag'reb, où l'influence fatemide
+avait entièrement cessé pour faire place à la suprématie oméïade.
+
+Au commencement de l'année 953, El-Mansour tomba malade, à la suite
+d'une partie de plaisir où il avait pris un refroidissement. Dans le
+mois de mars[558], il rendait le dernier soupir. Il n'était âgé que de
+trente-neuf ans, sur lesquels il en avait régné sept.
+
+[Note 558: Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en désaccord sur ce point
+avec tous les autres auteurs.]
+
+Son fils Maâd (Abou-Temim), qui avait été désigné par lui comme héritier
+présomptif parmi ses dix enfants, lui succéda et prit le nom d'_El-Moëzz
+li dine Allah_ (celui qui exalte la religion de Dieu). C'était un jeune
+homme de vingt-deux ans, doué d'un esprit mûr et ferme. Le 25 avril, il
+reçut le serment de ses officiers, et s'appliqua immédiatement à la
+direction des affaires de l'état. Il alla ensuite faire une tournée dans
+ses provinces, afin de s'assurer de la fidélité de ses gouverneurs et de
+l'état de défense des frontières[559].
+
+[Note 559: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142.]
+
+LES DEUX MAG'REB RECONNAISSENT LA SUPRÉMATIE OMÉÏADE.--De graves
+événements s'étaient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit.
+
+Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, étant mort en 949, avait
+été remplacé par son fils Abou-l'Aïch-Ahmed, surnommé El-Fâdel (l'homme
+de mérite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour
+oméïade, s'empressa de faire hommage de vassalité à En-Nacer et de
+rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide
+envoyèrent également des députations au souverain de l'Espagne
+musulmane, et ainsi toute la région septentrionale du Mag'reb extrême se
+trouva placée sous sa suzeraineté. Mais il ne suffisait pas à En-Nacer
+que l'on y prononçât la prière en son nom; il lui fallait des gages plus
+sérieux et il demanda bientôt à l'imprudent El-Fâdel de lui céder les
+places de Tanger et de Ceuta[560].
+
+Dans le Mag'reb central, Yâla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et
+Mohammed-ben-Khazer, émir des Mag'raoua, avaient été complètement
+détachés, par les agents d'En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient
+reçu l'investiture du gouvernement oméïade. Ils s'étaient alors partagé
+le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la région orientale; il était
+venu s'installer à Tiharet, et, sur cette frontière, s'était rencontré
+avec les Sanhadja, ennemis héréditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes
+n'avaient pas tardé à recommencer entre ces deux tribus. Quant à Yâla,
+il avait conservé la région de l'ouest et étendu sa suprématie sur les
+populations du nord jusqu'à Oran; pour se créer un refuge et un point
+d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, à une journée à
+l'ouest de Maskara, une capitale qui reçut le nom d'Ifgane; les villes
+environnantes en fournirent les premiers habitants[561].
+
+[Note 560: Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569.
+El-Bekri, _Idricides_.]
+
+[Note 561: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 148, t. III, p. 213,
+t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.]
+
+Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprématie oméïade. Fès,
+même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife.
+
+Seule, l'oasis de Sidjilmassa, où régnait un descendant de la famille
+miknacienne des Beni-Ouaçoul, nommé Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de
+suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince répudia même les doctrines
+Kharedjites et se déclara indépendant en prenant le nom
+d'_Ech-Chaker-l'Illah_ (le reconnaissant envers Dieu)[562].
+
+[Note 562: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 264.]
+
+La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des
+descendants de Ben-Abou-l'Afia, était restée fidèle à la cause oméïade,
+malgré les revers qu'elle avait éprouvés.
+
+LES MAG'RAOUA APPELLENT À LEUR AIDE LE KHALIFE FATEMIDE.--Nous avons vu
+qu'En-Nacer avait réclamé aux Edricides la possession de Tanger et de
+Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé un refus, il profita des
+dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir
+en Mag'reb. Un corps d'armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de
+cet Homéïd qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les
+Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et força
+El-Fâdel à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne resta à
+celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral.
+
+Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeïade
+envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages de son
+amitié. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie
+d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage
+en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait soutenu autrefois tes fils
+d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement à l'usurpation de l'autorité sur
+les Mag'raoua. Bientôt Yala poussa l'audace jusqu'à venir enlever
+Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, à Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer,
+rompant alors d'une manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa
+personne, en Ifrikiya porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut
+avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se
+fit donner par lui les renseignement les plus précis sur l'état du
+Mag'reb (954).
+
+Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan le chef des
+Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d'alliance qui le liaient à
+son père. De grandes réjouissances furent données en l'honneur de ce
+chef qui rentra, comblé de présents, dans son pays, avec l'ordre de se
+tenir prêt à accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyées
+dans le Mag'reb.
+
+RUPTURE ENTRE LES OMÉIADES ET LES FATEMIDES.--En 955, le khalife
+oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et successeur de
+Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se décida à
+intervenir plus activement en Afrique et commença les hostilités contre
+la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre préambule, saisir un
+courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme représailles, El-Moëzz
+donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec
+la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès
+d'Alméria, porta le ravage dans la contrée et rentra chargé de butin.
+
+Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança, peu
+après, sa flotte, commandée par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya.
+Mais, des mauvais temps et l'inhospitalité des côtes africaines ne lui
+ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne.
+L'année suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires,
+opéra son débarquement à Merça-El-Kharez (La Calle), et, de ce point,
+alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra
+en Espagne.
+
+Mais ces escarmouches n'étaient que des préludes d'action: plus
+sérieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide au
+cœur de sa puissance et préparait une grande expédition, lorsqu'il
+apprit la mort d'Ordoño III (957) et son remplacement par son frère
+Sancho, dont le premier acte avait été la rupture du traité conclu avec
+les Oméïades. Forcé de voler au secours de la frontière septentrionale,
+En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique[563].
+
+[Note 563: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 73 et suiv.
+Amari. _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
+542.]
+
+CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG'REB; IL SOUMET CE PAYS À L'AUTORITÉ
+FATEMIDE.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour réaliser
+l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps. Ayant donc
+réuni une armée imposante, il en confia le commandement à son secrétaire
+(_kateb_), l'affranchi chrétien Djouher dont la renommée, comme général,
+n'était pas à faire. En 958, Djouher partit à la tête des troupes.
+Parvenu à Mecila, il y prit un contingent commandé par Djâfer, fils de
+Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses
+guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit également à la colonne, avec
+quelques Mag'raoua.
+
+C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra dans le
+Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est
+possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrèrent en
+pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une
+soumission plus ou moins sincère. Selon la version du Kartas, il y eut
+de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yâla
+fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime
+promise par le général fatemide. Sa tête fut expédiée au khalife en
+Ifrikiya.
+
+Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa leur
+puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur Fès où
+commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Oméïades. Il dut
+entreprendre le siège de cette ville qui était bien fortifiée et pourvue
+d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques efforts, voyant que les
+assiégés tenaient avec avantage, il se décida à décamper et à marcher
+sur Sidjilmassa, où le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré
+indépendant, sous la suprématie abasside et avait frappé des monnaies à
+son nom. Ce roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes;
+puis, après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité
+fatemide, il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à
+l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On
+dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des plantes
+marines et des poissons de mer dans des urnes.
+
+De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et de
+courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad
+pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut fait
+prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé quelques
+jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de
+soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était mort et c'était
+El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé. Pour conjurer le danger, ce
+prince se réfugia dans le château de Hadjar-en-Necer et, de là, envoya
+sa soumission au général fatemide, en protestant que l'alliance de sa
+famille avec les Oméïades avait été une nécessité de circonstance.
+Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son
+commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme
+capitale la ville de Basra.
+
+Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou réduit
+au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme
+représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer et
+Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet, il
+donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en
+récompense de sa fidélité.
+
+A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée triomphale
+et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite, enfermés dans
+des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain détrôné Sidjilmassa
+et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fès (959)[564].
+
+[Note 564: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543,
+555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim.
+El-Kaïrouani, p. 106, 107.]
+
+GUERRE D'ITALIE ET DE SICILE.--Pendant que l'autorité fatemide obtenait
+en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé en Italie
+entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la
+trêve en 956, avait envoyé, contre les Musulmans d'Italie, des troupes
+thraces et macédoniennes. Le patrice Argirius était alors venu mettre le
+siège devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les
+infidèles. Ammar, frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre.
+
+Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin
+nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. De là, Basile
+va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui était accouru avec ses
+troupes, puis il se retire.
+
+En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses
+forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent
+favorisa la fuite des navires impériaux et poussa ceux des Musulmans sur
+les côtes de Sicile, où plusieurs firent naufrage. En 960, une trêve fut
+conclue avec l'empire et dura jusqu'à l'élévation de Nicéphore
+Phocas[565].
+
+[Note 565: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 250 et suiv.]
+
+ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE. MORT D'ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS
+EL-HAKEM II LUI SUCCÈDE.--En Espagne le roi Sancho avait été détrôné et
+remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé _le Mauvais_ (958). La
+grand-mère de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-même à
+Cordoue, pour déterminer le khalife oméïade à rétablir son fils sur le
+trône. En-Nacer accepta, à la condition que dix forteresses lui fussent
+livrées, et bientôt l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon.
+Au mois d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son
+royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des
+Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un refuge à
+Burgos.
+
+Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une bien
+faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques
+mois disparaître les résultats de longues années d'efforts persévérants.
+Dominé par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'âge,
+Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16
+octobre 961, à l'âge de soixante-dix ans. Ce prince avait régné pendant
+quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque
+toujours été favorable. Après avoir pris un pouvoir disputé, un royaume
+réduit presque à rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans
+l'état le plus florissant, le trésor rempli, les frontières respectées.
+Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants,
+trois mille mosquées, de superbes palais, cent treize mille maisons,
+trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs[566].
+
+El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succéda. Aussitôt, le roi de
+Léon, qui était humilié de la protection des Musulmans, commença à
+relever la tête et il fut facile de prévoir que la paix ne serait plus
+de longue durée[567].
+
+[Note 566: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 91, 92.]
+
+[Note 567: _Ibid._, p. 95. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 28 et suiv.]
+
+SUCCÈS DES MUSULMANS, EN SICILE ET EN ITALIE.--En Sicile, le gouverneur
+kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les places qu'ils
+tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit maître de
+Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance de six mois. Un grand
+nombre de captifs furent envoyés en Afrique et la ville reçut le nom
+d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans toute l'île, la seule place
+de Rametta restait aux chrétiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint
+l'assiéger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de
+succomber, les chrétiens purent faire parvenir un appel désespéré à
+Byzance.
+
+De graves événements venaient de se produire dans la métropole
+chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne
+régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait été remplacé
+par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur mère et d'un
+eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore Phocas, qui avait
+acquis un grand renom par la conquête de l'île de Crète (en mai 961), et
+qui disposait de l'armée, s'empara du pouvoir.
+
+Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur envoyant une
+armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne de Crète, sous le
+commandement de Nicétas et de son neveu Manuel Phocas. De son côté,
+El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbères
+(septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occupé Messine,
+l'armée s'y retrancha, et de cette base les généraux rayonnèrent dans
+l'intérieur. Manuel Phocas alla lui-même au secours de Rametta et livra,
+près de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre).
+L'action fut longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour
+ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent
+la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan
+mourut dans le mois de novembre suivant.
+
+Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une année entière.
+Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la dernière extrémité,
+ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer par la brèche. Les hommes
+furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et la
+ville pillée. Vers le même temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à
+Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand
+nombre de personnages de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa.
+
+Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au
+tribut et les contraignit à signer une trêve[568].
+
+[Note 568: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 259 et suiv.]
+
+PROGRÈS DE L'INFLUENCE OMÉIADE EN MAG'REB.--Pendant que le khalife
+fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb,
+à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les Oméïades
+cherchaient par tous les moyens à y reprendre de l'influence. Les
+généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient été laissés
+comme représentants du khalife dans ces régions, prêtèrent-ils l'oreille
+aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous
+l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz les fit mettre à mort comme
+traîtres (961).
+
+Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie fatemide
+et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnaître
+sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaçoul
+reprenait le commandement des régions du sud. En 964, le nouveau
+souverain était mis à mort par son frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui
+s'était donné le titre d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau
+l'autorité oméïade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par
+les tribus du haut Moulouïa.
+
+Dans le Rif, les Edrisides étaient comblés de cadeaux par le souverain
+d'Espagne, qui ne négligeait rien pour les rattacher à sa cause. En même
+temps, El-Hakem faisait réparer et compléter les fortifications de
+Ceuta, où il entretenait une forte garnison[569].
+
+[Note 569: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p.
+544, 569. Kartas, p. 125, 126.]
+
+ÉTAT DE L'ORIENT. EL-MOEZZ PRÉPARE SON EXPÉDITION.--Les souverains de la
+dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son fondateur, n'avaient
+cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils
+devaient régner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la
+révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre le Mag'reb contre les
+entreprises des Oméïades, pour faire ajourner ces projets. El-Moëzz les
+avait à cœur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnaître
+que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable.
+
+L'empereur d'Orient, dégoûté par l'insuccès de ses tentatives en Sicile
+et en Italie, menacé dans la péninsule par Othon de Saxe et occupé, du
+reste, par ses conquêtes en Asie, tendait à se rapprocher d'El-Moëzz, et
+même à s'unir avec lui dans un intérêt commun. Le khalife abbasside,
+ayant perdu presque toutes ses provinces, était réduit à la possession
+de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Bouïdes tenaient la Perse:
+les Byzantins étaient maîtres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates,
+ces terribles sectaires[570] qui avaient ravagé la Mekke parcouraient
+les provinces de l'Arabie et commençaient à en déborder. La Syrie et
+l'Egypte obéissaient aux Ikhchidites.
+
+[Note 570: Les Karmates admettaient l'usage du vin, réduisaient les
+jours de jeûne à deux par an, prescrivaient cinquante prières par jour
+au lieu de cinq, et enfin avaient modifié à leur guise presque toutes
+les prescriptions de la religion musulmane.]
+
+Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent, en 967,
+une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse pour chacun d'eux. Le
+khalife fatemide intima alors à l'émir de Sicile l'ordre de cesser toute
+hostilité et d'appliquer ses soins à la colonisation et à
+l'administration de l'île.
+
+Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il
+enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les
+Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites,
+Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de
+onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La révolte, cette
+compagne des défaites, éclatait partout. Les événements, on le voit,
+favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz.
+
+Le khalife, voulant à tout prix éviter les échecs que ses aïeux avaient
+éprouvés dans l'est, résolut de ne se mettre en route qu'après avoir
+assuré, par ses précautions, la réussite de l'entreprise. Par son ordre,
+des puits furent creusés et des approvisionnements amassés sur le trajet
+que devait suivre l'armée. En même temps, comme il voulait assurer ses
+derrières, Djouher fut envoyé avec une armée dans le Mag'reb. En outre
+des intrigues oméïades dont nous avons parlé, et qu'il fallait réduire à
+néant, le général fatemide avait pour mission de rétablir la paix entre
+les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer
+était mort depuis quelques années, et le système des razias avait
+recommencé. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint
+en Ifrikiya qu'après avoir tout rétabli dans l'ordre, fait rentrer les
+impôts et recruté une nombreuse et solide armée[571] (968).
+
+[Note 571: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 274 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et
+suiv., El-Kaïrouani, p. 107 et suiv.]
+
+Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était prêt pour le
+départ, un événement imprévu vint encore favoriser les projets
+d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis deux ans l'empire
+ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et à
+l'anarchie. De pressants appels furent adressés d'Egypte au khalife. Au
+commencement de février 969, l'immense armée, qui ne comptait, dit-on,
+pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le
+commandement de Djouher. Le khalife, entouré de sa maison et de ses
+principaux officiers, vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son
+brave chef.
+
+Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès d'Alexandrie, une
+députation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la
+soumission de la ville. Les troupes restées fidèles se trouvaient alors
+en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des envoyés, un mouvement
+populaire s'était produit au Caire et chacun se prétendait prêt à
+combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontré l'ennemi en
+avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entrée au
+Caire le 6 juillet 969. La souveraineté des fatemides fut alors
+proclamée dans toute l'Egypte, en même temps que la déchéance des
+Ikhchidites. Ce fut en très peu de temps, et pour ainsi dire sans
+combattre, que le descendant du mehdi devint maître de ce beau royaume,
+depuis si longtemps convoité, et pour lequel ses ancêtres avaient fait
+tant d'efforts stériles.
+
+Après avoir tracé, à son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle
+qu'il appela El-Kahera (_la Triomphante_)[572], Djouher jugea
+indispensable d'agir en Syrie, où les partisans de la dynastie déchue
+s'étaient réunis en forces assez considérables. Il y envoya un de ses
+généraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'armée.
+Ramla, puis Damas tombèrent au pouvoir de l'armée fatemide
+(novembre-décembre 969).
+
+[Note 572: C'est de ce nom qu'on a fait _Le Caire_.]
+
+Djouher s'était présenté en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce
+rôle après la victoire, rétablit la marche régulière de
+l'administration, en plaçant partout des fonctionnaires pris parmi les
+Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout à ne pas froisser les
+convictions religieuses et à maintenir les usages qui n'étaient pas
+contraires à la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la
+fameuse mosquée El-Azhar[573].
+
+[Note 573: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 284 et suiv.]
+
+RÉVOLTES EN AFRIQUE. ZIRI-BEN-MENAD ÉCRASE LES ZENÈTES.--Dans le
+Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi brillants
+succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la révolte y
+avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les Mag'raoua,
+commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils d'Ibn-Khazer, et
+Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée par le khalife El-Hakem.
+Les agents oméïades avaient également réussi à exciter
+Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il
+était humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide être
+toutes pour le chef des Sanhadja. Bientôt la révolte éclatait sur un
+autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain
+Abou-Djâfer se jetait dans l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et
+en ralliant les débris des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha
+contre le rebelle, mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent,
+et Abou-Djâfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui
+s'était avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de
+poursuivre les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après,
+Abou-Djâfer faisait sa soumission.
+
+La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée en
+un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites,
+Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance avec les
+autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et leva l'étendard
+de la révolte.
+
+Les partisans avérés des Fatemides furent massacrés et on proclama, dans
+tout le Mag'reb, l'autorité d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et
+Zenata se préparaient à prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur
+eux à l'improviste à la tête de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou
+fils Bologguine commandait l'avànt-garde. Le premier moment de surprise
+passé, les Zenètes confédérés essayèrent de reformer leurs lignes, et un
+combat acharné s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lâchèrent pied en
+abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflammés par l'exemple de leur
+chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kheïr, après
+avoir vu tomber tous ses guerriers, se perça lui-même de son épée. Les
+pertes des Zenètes, et surtout des Mag'raoua, furent considérables. On
+expédia à Kaïrouan les têtes des principaux chefs (970). Le résultat de
+cette victoire fut de rétablir, pour un instant, l'autorité fatemide
+dans le Mag'reb[574].
+
+[Note 574: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 7, 149, 549, t. III,
+p. 234 et suiv. El-Kaïrouani, p. 125. El-Bekri, passim.]
+
+MORT DE ZIRI-BEN-MENAD. SUCCÈS DE SON FILS BOLOGGUINE DANS LE
+MAG'REB.--El-Moëzz n'était pas sans inquiétude sur les intentions de
+Djâfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'être excitée par les
+derniers succès de Ziri. Il le manda amicalement à sa cour; mais le
+gouverneur de Mecila, craignant quelque piège, leva le masque et alla
+rejoindre les Zenètes, qui avaient été ralliés par El-Kheïr, fils de
+Mohammed-ben-Khazer[575], brûlant du désir de tirer vengeance de la mort
+de son père. Bientôt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja, à
+la tête d'une armée considérable. Ziri-ben-Menad, pris à son tour au
+dépourvu et séparé de son fils Bologguine, rassembla à la hâte ses
+guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette
+fois la victoire se déclara contre lui. Après un engagement sanglant,
+les Sanhadja commencèrent à prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les
+rallier: son cheval s'étant abattu, il fut aussitôt percé de coups par
+ses adversaires, qui se précipitèrent sur son corps et le décapitèrent
+(juillet 971). Yahïa, frère de Djâfer-ben-Hamdoun, fut chargé de porter
+à Cordoue la tête de Ziri. On l'exposa sur le marché de la ville.
+
+[Note 575: Nous suivons ici l'usage indigène consistant à donner le
+nom de l'aïeul, devenu patronymique, en supprimant celui du père.]
+
+A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger son père
+et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les Zenètes et leur
+infligea une entière défaite. Il reçut alors du khalife le diplôme
+d'investiture, en remplacement de son père, et l'ordre de continuer la
+campagne si bien commencée. A la tête d'une armée composée de guerriers
+choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les
+partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis,
+reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes
+dissidents. Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le
+désert, où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les
+poursuivit jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit
+de nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort.
+
+Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès d'El-Hakem.
+
+Traversant alors le Mag'reb extrême, Bologguine revint vers le Rif, où
+les Edrisides s'étaient de nouveau déclarés les champions de la cause
+oméïade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau
+et jurer fidélité au khalife fatemide. Après cette courte et brillante
+campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient été en
+partie dispersés, au point qu'un certain nombre d'entre eux étaient
+allés chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa à revenir
+vers l'est; auparavant, il défendit aux Berbères du Mag'reb de se livrer
+à l'élève des chevaux, et, pour compléter l'effet de cette mesure,
+ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir[576].
+
+En passant à Tlemcen, il déporta une partie de la population de cette
+ville et la fit conduire à Achir[577].
+
+[Note 576: El-Kaïrouani, p. 127.]
+
+[Note 577: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235,
+255. Kartas, p. 125. El-Bekri, _Idricides_, passim.]
+
+EL-MOEZZ SE PRÉPARE À QUITTER L'IFRIKIYA.--Pendant que la cause fatemide
+obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement conduites,
+achevaient de détruire en Syrie la résistance des derniers partisans de
+la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-même à Kaïrouan
+les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reçut
+avec une grande pompe, couronne en tête, et leur rendit la liberté.
+
+Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie, des
+adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement
+d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et
+s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah, envoyé
+contre eux, fut entièrement défait et perdit la vie dans la rencontre.
+Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchèrent ensuite contre
+l'Egypte.
+
+Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient d'être
+annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le
+commandement dans la nouvelle conquête. Djouher pressait depuis
+longtemps le khalife de transporter en Egypte le siège de l'empire; mais
+El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve de sa famille, hésitait à
+quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fondée par le mehdi. En
+présence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla
+d'instances, et comme, en même temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de
+la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir
+pour l'Orient. Il établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et
+Djeloula, y réunit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de
+prendre toutes les dispositions nécessaires en vue de l'abandon
+définitif du pays.
+
+La grande difficulté était de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains
+sûres. Afin de ne pas donner trop de puissance à son représentant, il
+divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien
+Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nommé gouverneur de la province de Tripoli. En
+Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conservé le commandement;
+El-Moëzz craignit que l'influence énorme dont elle jouissait la poussât
+à se déclarer indépendante. Il rappela de l'île le gouverneur
+Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iaïch, de la
+direction des affaires. Mais, à peine celui-ci était-il arrivé, que la
+révolte éclatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'île,
+comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de
+gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb résidant à Kaïrouan, le khalife
+le réserva à Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le
+dévouement lui étaient connus. La perception de l'impôt fut confiée à
+deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et
+quelques chefs de la milice furent également réservés à sa nomination;
+enfin, un conseil de grands officiers fut chargé d'assister
+Bologguine[578].
+
+[Note 578: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Kaïrouani, p.
+110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremère, _Vie d'El-Moez_. Amari,
+_Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.]
+
+EL-MOEZZ TRANSPORTE LE SIÈGE DE LA DYNASTIE FATEMIDE EN EGYPTE.--Au
+commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine rentra de son
+heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands
+honneurs et lui accorda les titres honorifiques de _Sifed-Daoula_
+(l'épée de l'empire) et d'_Abou-el-Fetouh_ (l'homme aux victoires); il
+voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui ayant annoncé son
+intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traça sa ligne de
+conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux
+Berbères une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impôts, et de
+ne jamais donner de commandement important à une personne de sa famille,
+qui serait amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui
+prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans
+le Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs
+adhérents du pays.
+
+Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut accompagné
+jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres
+de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en lingots. C'était bien
+l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours
+considéré comme lieu de séjour temporaire.
+
+El-Moëzz arriva à Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin
+suivant, il fit son entrée triomphale au vieux Caire (Misr) et alla
+fixer sa résidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Moëzzïa). Nous
+perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers à sa dynastie en
+Egypte, pour ne suivre que le cours des événements accomplis en
+Mag'reb[579].
+
+[Note 579: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Kaïrouani, p.
+111, 124. El-Bekri, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et
+suiv.]
+
+Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie, car
+nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans forces et dont la
+dynastie est sur le point de disparaître de l'Afrique. Partout le peuple
+berbère a repris son autonomie; il n'obéit plus à des étrangers; il va
+fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur.
+
+APPENDICE
+
+ CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE
+
+ Date de l'avènement
+ Obéïd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910.
+ Abou-l'-Kacem-el-Kaïm............ 3 mars 934.
+ Ismaïl-el-Mansour................ 18 mai 946.
+ Maad-el-Moëzz.................... Mars 953.
+ Son départ pour l'Egypte......... Décembre 972.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES
+973-997
+
+
+Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succès des
+Oméïades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort
+d'El-Hakem.--Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
+Berg'ouata.--Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses
+succès.--Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays
+des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui
+succède.--Guerre d'Italie.--Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau
+leur autorité sur le Mag'reb.--Révoltes des Ketama réprimées par
+El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre
+les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya;
+abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avènement
+de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en
+Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Oméïades d'Espagne.
+
+
+MODIFICATIONS ETHNOGRAPHIQUES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les résultats
+des dernières campagnes de Djouher et de Bologguine en Mag'reb avaient
+été très importants pour l'ethnographie de cette contrée. Les Mag'rabua
+et Beni-Ifrene vaincus, dispersés, rejetés vers l'ouest, durent céder la
+place, dans les plaines du Mag'reb central, à leurs cousins les
+Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-là, n'avaient guère fait parler d'eux.
+Sur les Zenétes expulsés, un grand nombre, et, parmi eux, les
+Beni-Berzal, allèrent se réfugier en Espagne et fournirent d'excellents
+soldats au khalife oméïade. D'autres se placèrent sous les remparts de
+Ceuta[580].
+
+Les Sanhadja, au comble de la puissance, étendirent leurs limites et
+leur influence jusque dans la province d'Oran.
+
+Un autre mouvement s'était produit dans les régions sahariennes. La
+grande tribu zenète des Beni-Ouacine s'avança dans le désert de la
+province d'Oran et se massa entre le mont Rached[581], ainsi nommé d'une
+de ses fractions, et le haut Moulouïa jusqu'à Sidjilmassa, prête à
+pénétrer, à son tour, dans le Tell[582].
+
+Les débris des Mag'raoua, ralliés autour de la famille d'Ibn-Khazer,
+passèrent le Moulouïa et s'avancèrent du côté de Fès, en usurpant peu à
+peu les conquêtes des Miknaça[583].
+
+[Note 580: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 236, 294.]
+
+[Note 581: Actuellement Djebel-Amour.]
+
+[Note 582: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5,
+25.]
+
+[Note 583: _Loc. cit._, t. I, p. 265, t, III, p. 235.]
+
+SUCCÈS DES OMÉÏADES EN MAG'REB; CHUTE DES EDRISIDES; MORT
+D'EL-HAKEM.--El-Hakem voulut profité du départ d'El-Moëzz pour regagner
+le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide
+s'éloignait vers l'est, une armée oméïade, commandée par le vizir
+Mohammed-ben-Tamlès, débarquait à Ceuta, avec la mission de châtier le
+prince edriside pour sa défection. Cette fois, El-Hassan, décidé à
+combattre, s'avança à la rencontre de ses ennemis et les défit
+complètement en avant de Tanger. Les débris de ces troupes, Africains et
+Maures d'Espagne, se réfugièrent à Ceuta et demandèrent du secours à
+El-Hakem. Le khalife, plein du désir de tirer une éclatante vengeance de
+cet affront, réunit une nouvelle et formidable armée, en confia le
+commandement à son célèbre général R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui
+recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et
+lui déclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes
+d'argent considérables furent mises à sa disposition. La campagne devait
+commencer par la destruction du royaume edriside.
+
+Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces préparatifs,
+s'empressa de renfermer ce qu'il possédait de plus précieux dans sa
+forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il évacua Basra, sa
+capitale, et se retrancha à Kçar-Masmouda, place forte située entre
+Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas à venir l'attaquer et, durant
+plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre.
+Le général oméïade parvint alors à corrompre, à force d'or, les
+principaux adhérents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout à coup
+abandonné par ses meilleurs officiers et contraint de se réfugier à
+Hadjar-en-Necer.
+
+R'aleb l'y suivit et entreprit le siège du _nid d'aigle_. La position
+défiait toute attaque et ce n'était que par un blocus rigoureux qu'on
+pouvait la réduire. Pour cela, du reste, des renforts étaient
+nécessaires, et bientôt arriva dans le Rif une nouvelle armée oméïade,
+commandée par Yahïa-ben-Mohammed-et-Todjibi, général qui était investi
+précédemment du commandement de la frontière supérieure en Espagne. Avec
+de telles forces, le siège fut mené vigoureusement et il ne resta à
+El-Hassan d'autre parti que de se rendre à la condition d'avoir la vie
+sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside.
+
+Après la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers
+descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays
+des R'omara. De là, il pénétra dans l'intérieur du Mag'reb. Arrivé à
+Fès, il y rétablit l'autorité oméïade et laissa deux gouverneurs: l'un
+dans le quartier des Kaïrouanides et l'autre dans celui des Andalous.
+R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des
+représentants de l'autorité oméïade.
+
+Après avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur général
+du Mag'reb Yahïa-et-Todjibi, et rentra en Espagne, traînant à sa suite
+les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et
+une foule de Berbères qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife
+El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du
+général victorieux, le combla d'honneurs, et reçut avec distinction
+El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux à ces princes
+et leur assigna des pensions (septembre 974).
+
+Peu de jours après, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la
+direction des affaires de l'état à son vizir, Moushafi. Presque
+aussitôt, ce ministre se débarrassa des Edrisides, dont l'entretien
+était ruineux pour le trésor, en les expédiant vers l'Orient. On les
+débarqua à Alexandrie, où ils furent bien accueillis par le souverain
+fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour conséquence, de
+redonner de l'espoir aux chrétiens du nord, et, comme la frontière avait
+été dégarnie de troupes, ils l'attaquèrent en différents endroits. Dans
+cette conjecture, le vizir n'hésita pas à rappeler d'Afrique le brave
+Yahïa-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord.
+Djafer-ben-Hamdoun, chargé de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui
+pour l'assister son frère Yahïa.
+
+El-Hakem, sentant sa fin prochaine, réunit, le 5 février 976, tous les
+grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel son jeune fils
+Hicham était reconnu pour son successeur. Le premier octobre suivant, le
+khalife mourait et l'empire passait aux mains d'un mineur: c'était la
+porte ouverte à toutes les compétitions et, par voie de conséquence, le
+salut du Mag'reb[584].
+
+Vers la même époque (975), Guillaume de Provence mettait fin à la petite
+république musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante ans ces brigands
+répandaient la terreur en Provence, dans le Dauphiné, en Suisse, dans le
+nord de l'Italie et sur mer[585].
+
+[Note 584: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 124 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140
+et suiv. El-Bekri, passim. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.]
+
+[Note 585: Voir Raynaud, _Expéditions des Sarrasins dans le midi de
+la France_, pass. et Élie de la Primaudaie, _Arabes et Normands_,
+passim.]
+
+EXPÉDITIONS DES MAG'RAOUA CONTRE SIDJILMASSA ET CONTRE LES
+BERG'OUATA.--Arrivé en Mag'reb, à la fin de l'année 975,
+Djâfer-ben-Hamdoun s'appliqua à apaiser les discussions qui avaient
+éclaté entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaça, et qui étaient la
+conséquence de la récente immigration des tribus zenètes. Pour les
+occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expédition contre
+Sidjilmassa, où régnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz.
+
+L'année suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous
+la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nommé
+Khazroun-ben-Felfoul, se portèrent sur Sidjilmassa, et, après avoir
+défait les troupes d'El-Moatezz, qui s'était avancé en personne contre
+ses ennemis, s'emparèrent de l'oasis: El-Moatezz ayant été mis à mort,
+sa tête fut envoyée à Cordoue. Khazroun, qui s'était emparé de tous ses
+trésors, fut nommé chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne,
+dont la suprématie fut proclamée dans ces contrées éloignées. Ainsi à
+Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Moulouïa, les Miknaça durent
+céder la place aux Zenètes-Mag'raoua, qui s'installèrent définitivement
+dans le Mag'reb extrême.
+
+Quelque temps après, une querelle s'éleva entre Djâfer-ben-Hamdoun et
+son frère Yahïa. Ce dernier vint alors, avec un certain nombre de
+Zenètes, se retrancher dans la ville de Basra, non loin de Ceuta, où
+résidait un commandant oméïade. Djâfer voulait marcher contre lui; mais,
+voyant ses troupes peu disposées à entreprendre une campagne dans le Rif
+et, en partie, sur le point de l'abandonner, il les entraîna vers
+l'ouest, contre les Berg'ouata. Cette grande tribu masmoudienne,
+cantonnée au pied des versants occidentaux de l'Atlas et sur les bords
+de l'Océan, était devenue le centre d'un schisme religieux, qui y avait
+pris naissance environ un siècle et demi auparavant, à la voix d'un
+réformateur nommé El-Yas. Après la mort de ce _marabout_, son fils
+Younos avait réuni tous ses adhérents et contraint par la force ses
+compatriotes à accepter la nouvelle doctrine[586]. De grandes guerres
+avaient désolé alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept
+villes avaient été ruinées. La puissance des Berg'ouata était devenue
+redoutable, et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de
+Ben-Abou-l'Afia avaient tenté, mais en vain, de réduire ces
+hérétiques[587].
+
+[Note 586: Voir ci-devant, p. 238, 255.]
+
+[Note 587: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri,
+_Berghouata_. Ibn-Haukal, passim.]
+
+Ce fut du nom de _guerre sainte_ que Djâfer colora son expédition contre
+les Berg'ouata. Il s'avança jusqu'au cœur de leur pays, mais alors, ces
+indigènes, s'étant rassemblés en grand nombre, écrasèrent son armée
+composée de Mag'raoua et autres Zenètes; les débris de ces troupes se
+réfugièrent à Basra, et Djâfer rentra en Espagne. Le Vizir, qui
+craignait l'influence de ce général en Mag'reb, confirma, pour
+l'affaiblir, son frère Yahïa dans le commandement de la ville de Basra
+et du Rif, et n'inquiéta pas celui-ci, au sujet de sa défection qui
+avait été si préjudiciable à Djâfer[588].
+
+[Note 588: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t.
+III, p. 218, 235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.]
+
+EXPÉDITION DE BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB; SES SUCCÈS.--Bologguine, en
+Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le Mag'reb était le
+théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait
+au préalable assurer sa position à Kaïrouan, et l'on ne saurait trop
+admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbère fit
+preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Moëzz, était
+mort peu de temps après son arrivée au Caire (975) et avait été remplacé
+par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la
+suppression du gouvernement isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait
+été établi par El-Moëzz, lors de son départ. Ainsi, le prince berbère
+étendit son autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est,
+il put se préparer à intervenir activement en Mag'reb.
+
+En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit pour les
+régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb central,
+et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés alors par
+les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son approche, soit
+dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança ainsi, sans coup
+férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette ville et, de là, se porta
+vers le sud. Ayant remonté le cours de la Moulouïa, il parvint, en
+chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à Sidjilmassa. Cette oasis lui
+ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer, ayant été pris, fut mis à mort.
+Les familles de Yâla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun
+trouvèrent un refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans
+les provinces qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y
+relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade.
+La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa à
+marcher sur Ceuta.
+
+BOLOGGUINE, ARRÊTÉ À CEUTA PAR LES OMÉÏADES, ENVAHIT LE PAYS DES
+BERG'OUATA.--Mais, pendant que ces succès couronnaient les armes du
+lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient pas
+inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplanté,
+quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires
+du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II.
+Décidé à disputer à Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne
+vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui être opposé que
+Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant placé à la tête d'une
+armée considérable, il mit, dit-on, à sa disposition cent charges d'or
+et l'envoya en Afrique. Aussitôt après son débarquement, ce général
+rallia autour de lui les principaux chefs zenètes avec leurs
+contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres
+renforts, arrivés d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à
+un chiffre considérable.
+
+Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'était
+jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré les plus grandes
+difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin, à force de courage et
+de persévérance, la dernière montagne fut gravie et le gouverneur
+sanhadjien put voir à ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de
+le récompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succès, le jeta
+dans le découragement. Un immense rassemblement était concentré sous la
+ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour
+ravitailler ces camps.
+
+Attaquer à ce moment eût été insensé. Bologguine y renonça sur-le-champ;
+ramenant son armée sur ses pas, il alla détruire la ville de Basra et,
+de là, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait déjà rencontrés dans
+sa précédente campagne. Ces schismatiques s'avancèrent bravement à sa
+rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aïça. Mais les
+Sanhadja se lancèrent contre eux avec tant d'impétuosité qu'ils les
+mirent en pleine déroute après avoir tué leur chef[589].
+
+[Note 589: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 12, 131, 557, t.
+III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, _Berghouata_. Dozy, _Musulmans
+d'Espagne_, t. III, p. 183.]
+
+MORT DE BOLOGGUINE. SON FILS EL-MANSOUR LUI SUCCÈDE.--L'éloignement de
+Bologguine avait renversé tous les plans de Djâfer. Bientôt les
+Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de vivres et, avec la disette, la
+mésintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait
+besoin, en Espagne, de troupes déterminées afin d'écraser les factions
+adverses, en profita pour attirer dans la péninsule un grand nombre
+d'Africains.
+
+Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans le pays des
+Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des siècles, vivaient
+indépendants, avaient dû se soumettre et leurs principaux chefs, chargés
+de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya. Dans le cours de Tannée 983,
+Bologguine se décida à rentrer à Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la
+famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de
+l'autorité à Sidjilmassa, il résolut de pousser d'abord une pointe dans
+le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine
+n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du
+mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la
+route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette
+ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi
+Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette mort à El-Mansour,
+fils de Bologguine et son héritier présomptif, qui commandait et
+résidait à Achir, puis l'armée continua sa route vers l'est.
+
+El-Mansour se rendit à Kaïrouan et reçut en route une députation des
+habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna
+l'assurance qu'il continuerait à employer pour gouverner la voie de la
+douceur et de la justice. A Sabra il reçut le diplôme du khalife El-Aziz
+lui conférant le commandement exercé avec tant de fidélité par son père.
+El-Mansour répondit par l'envoi d'un million de dinars (pièces d'or) à
+son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet à son oncle
+Abou-l'Behar et celui d'Achir à son frère Itoueft[590].
+
+[Note 590: El-Kaïrouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t.
+II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri,
+passim.]
+
+GUERRE D'ITALIE.--Pendant que le Mag'reb était le théâtre des luttes que
+nous venons de retracer, les émirs kelbites de Sicile, maîtres
+incontestés de l'île, avaient reporté tous leurs efforts sur la terre
+ferme. L'empereur Othon I était mort, en 973, et avait été remplacé par
+son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de
+l'affaiblissement de l'autorité de ses deux cousins de Constantinople,
+pour envahir l'Italie méridionale. Benevent et Salerne tombèrent en son
+pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette
+conjoncture, que d'appeler les Musulmans.
+
+Au printemps de l'année 982, Othon, ayant reçu de nombreux renforts,
+entra dans les possessions byzantines à l'a tête d'une armée composée de
+Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces
+supérieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de
+l'empire. Tarente, mal défendue par les Grecs, fut enlevée, ainsi que
+Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son
+armée, vient offrir le combat aux envahisseurs. Après une rude bataille
+dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'armée allemande
+est en pleine déroute, laissant quatre mille morts sur le terrain.
+Othon, presque seul, peut à grand peine s'enfuir sur une galère grecque.
+Il regagne le nord de l'Italie et meurt à Rome le 7 décembre 983.
+
+Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, sans
+poursuivre la campagne. Son élévation fut ratifiée par le khalife
+El-Aziz[591].
+
+[Note 591: Ibn-El-Athir, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, t.
+II, p. 322 et suiv. Elie de la Primaudaie, _Arabes et Normands en Sicile
+et en Italie_, p. 154 et suiv.]
+
+LES OMEÏADES D'ESPAGNE ÉTENDENT DE NOUVEAU LEUR AUTORITÉ SUR LE
+MAG'REB.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitté les
+régions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, était rentré
+en maître à Sidjilmassa.
+
+En Espagne, la révolte qui se préparait depuis longtemps contre
+l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait éclaté. Le
+célèbre général R'aleb se mit à la tête de ceux qui voulaient rendre au
+souverain ses prérogatives, mais il succomba dans une émeute et
+Ibn-Abou-Amer resta seul maître de l'autorité (981). Djâfer-ben-Hamdoun
+le gênait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983).
+
+Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait l'Egypte et
+rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du khalife pour son
+lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers sanhadjiens avec
+lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). Il entra aussitôt en
+relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont Yeddou-ben-Yâla était le
+prince, et conclut avec eux un traité d'alliance contre les Oméïades.
+Dès lors, la guerre de partisans recommença dans le Mag'reb.
+
+Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands avantages dans
+le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux succès des Edrisides,
+et, à cet effet, envoya en Afrique un certain nombre de troupes sous le
+commandement de son cousin Abou-el-Hakem, surnommé Azkeladja. Ce
+général, après avoir reçu le contingent des Magr'aoua, s'avança contre
+l'edriside. Aussitôt les Beni-Ifrene abandonnèrent El-Hassan, qui n'eut
+d'autre parti à prendre que de s'en remettre à la générosité de son
+vainqueur.
+
+Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir en
+Espagne; mais celui-ci, au mépris de la promesse donnée, le fit mettre
+aussitôt à mort, et, comme il avait appris que son cousin Azkeladja
+avait ouvertement blâmé cet acte, il le rappela de Mag'reb et lui fit
+subir le même sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil frappa en outre
+les derniers descendants de la famille d'Edris[592].
+
+[Note 592: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 201 et suiv.]
+
+Dans la même année, Itoueft, frère d'El-Mansour, fut envoyé en
+expédition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre
+Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le défit complètement et le
+força à rétrograder au plus vite.
+
+Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb
+Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya à Fès avec ordre de protéger les
+princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de les opposer aux
+Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'éloignement à l'égard de
+la dynastie oméïade. Le nouveau gouverneur arriva à Fès en 986 et, par
+son habileté et sa fermeté dans l'exécution des instructions reçues, ne
+tarda pas à rétablir la paix dans le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut comblé
+d'honneurs, ce qui acheva d'indisposer Yeddou-ben-Yâla, chef des
+Beni-Ifrene, et le décida à lever le masque dès qu'une occasion
+favorable se présenterait.
+
+RÉVOLTES DES KETAMA RÉPRIMÉES PAR EL-MANSOUR.--Tandis que l'influence
+fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, les séditions
+intestines retenaient El-Mansour à Kaïrouan et absorbaient toutes ses
+forces. La grande tribu des Ketama, si honorée sous le gouvernement
+fatemide, en raison des immenses services par elle rendus à cette
+dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, celle des Sanhadja se
+substituer à elle et absorber successivement tous les emplois. Déjà un
+grand nombre de Ketamiens étaient, partis pour l'Egypte avec El-Moëzz et
+s'y étaient fixés; des rapports constants s'établirent entre ces émigrés
+et leurs frères du Mag'reb, et ils se firent les intermédiaires de ces
+derniers pour présenter leurs doléances au khalife. Fatigué de leurs
+récriminations, El-Aziz-Nizar envoya à Kaïrouan un agent secret du nom
+d'Abou-l'Fahm-ben-Nasrouïa, avec mission de tout étudier par lui-même.
+Cet émissaire fut adressé par le khalife à Youçof, fils
+d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage très
+influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune
+scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait osé se défaire à cause de sa
+puissance.
+
+Ainsi protégé dans l'entourage même du gouverneur, Abou-l'Fahm, après
+avoir séjourné quelque temps à Kaïrouan, gagna le pays des Ketama, où il
+commença à prêcher la révolte à ces Berbères. Cependant El-Mansour,
+ayant été instruit de toutes ces intrigues, fit tomber
+Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youçof dans un guet-apens où ils
+trouvèrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, de sa propre main.
+Débarrassé de ces dangereux ennemis, il se disposa à combattre
+l'agitateur, qui avait pleinement réussi à soulever les Ketama et déjà
+battait monnaie en son nom.
+
+Sur ces entrefaites, arrivèrent d'Egypte deux envoyés, apportant, de la
+part du khalife El-Aziz, un message par lequel il défendait à El-Mansour
+de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le menaçait du poids de sa
+colère s'il transgressait cet ordre; les messagers déclarèrent même que,
+dans ce cas, ils devraient le conduire, la corde au cou, à leur maître.
+Ces menaces causèrent au fils de Bologguine la plus violente indignation
+et eurent un effet tout opposé à celui qu'on en attendait. Au lieu de se
+conformer aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services
+de sa famille, El-Mansour commença par séquestrer les deux officiers,
+puis il pressa de toutes ses forces les préparatifs de la campagne.
+Bientôt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila, qu'il
+livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction dans
+tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de Sétif et le mit
+en déroute. L'agitateur chercha un refuge dans une montagne escarpée,
+mais il fut pris et conduit au gouverneur. El-Mansour ordonna de le
+mettre en pièces devant les envoyés du khalife El-Aziz, qu'il avait
+traînés à sa suite dans la campagne; des esclaves nègres, après avoir
+dépecé le corps d'Abou-l'Fahm, le firent cuire et en mangèrent les
+morceaux en leur présence. Les envoyés reçurent alors licence de
+retourner au Caire; ils y arrivèrent terrifiés et racontèrent à leur
+maître ce dont ils avaient été témoins, déclarant qu' «_ils revenaient
+de chez des démons mangeurs d'hommes et non d'un pays habité par des
+humains_[593]».
+
+[Note 593: En-Nouéïri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.]
+
+Au mois de mai 988, El-Mansour rentra à Kaïrouan.
+
+L'année suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, réussit encore, en se
+faisant passer pour un petit-fils d'El-Kaïm, à soulever les Ketama. Mais
+cette révolte fut bientôt étouffée par El-Mansour lui-même, qui fit
+mettre à mort l'imposteur et infligea de nouvelles punitions à la tribu
+où ce dernier avait trouvé asile. De là, il se porta à Tiharet en
+poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait de se déclarer contre
+lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource que de se jeter dans les
+bras des Mag'raoua. El-Mansour, après être resté quelque temps à
+Tiharet, y laissa comme gouverneur son frère Itoueft, puis il alla à
+Achir recevoir la soumission de Saïd-ben-Khazroun, auquel il donna le
+commandement de Tobna. Il rentra ensuite à Kaïrouan (989)[594].
+
+[Note 594: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259.
+El-Kaïrouani, p. 133.]
+
+LES DEUX MAG'REB SOUMIS À L'AUTORITÉ OMÉÏADE; LUTTES ENTRE LES MAG'RAOUA
+ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, resté seul chef
+des Mag'raoua, avait vu s'accroître son autorité et son influence aux
+dépens de Yeddou-ben-Yâla. En 987, il fut appelé à Cordoue par le vizir
+Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter sur les chrétiens de grandes
+victoires. Bermude, roi de Léon, avait vu jusqu'à sa capitale tomber aux
+mains des Musulmans et n'avait conservé que quelques cantons voisins de
+la mer. Le vizir fit à Ziri une réception princière.
+
+Yeddou aurait, paraît-il, été également invité à se rendre en Espagne,
+mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux.
+Selon Ibn-Khaldoun, il se serait même écrié: «_Le Vizir croit-il que
+l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux_?» C'était la
+rupture définitive. Il leva l'étendard de la révolte (991) et débuta en
+attaquant et dépouillant les tribus fidèles aux Oméïades. Le gouverneur,
+Hassen-ben-Ahmed, réunit alors une armée à laquelle se joignirent les
+contingents de Ziri, rentré d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle;
+mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre
+d'adhérents, avec lesquels il vint courageusement à la rencontre de
+l'armée oméïade. L'ayant attaquée, il la mit en déroute. Hassen et une
+masse de guerriers mag'raoua restèrent sur le champ de bataille. Yeddou,
+marchant alors sur Fès, enleva cette ville d'assaut et étendit son
+autorité sur une partie des deux Mag'reb.
+
+A l'annonce de la défaite et de la mort de son lieutenant, le vizir
+Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de
+reprendre Fès et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de
+rallier les débris de la milice oméïade, puis il appela de nouveau ses
+Mag'raoua à la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle
+d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait échappé à la poursuite de son
+neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhérents se joindre à Ziri.
+Ces deux chefs attaquèrent aussitôt Yeddou-ben-Yâla et, après une
+campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois
+Fès, ils finirent par rester maîtres du terrain, après avoir réduit
+Yeddou au silence.
+
+Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de
+Tiharet pour les Fatemides, et son frère Atiya, avaient achevé de
+détacher de l'autorité d'El-Mansour la région comprise entre les monts
+Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prière au nom du
+khalife oméïade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar,
+le vizir espagnol, pour récompenser celui-ci de ces importants
+résultats, dont il lui attribuait le mérite, le nomma chef des contrées
+du Magreb central et laissa à Ziri le commandement du Mag'reb extrême.
+
+Mais, peu de temps après, Khalouf, irrité de voir que la récompense
+qu'il avait méritée avait été recueillie par un autre, abandonna le
+parti des Oméïades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. Ziri-ben-Atiya
+pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le transfuge. N'ayant pu
+l'y décider, il se mit lui-même à sa poursuite, l'atteignit, mit ses
+adhérents en déroute et le tua; Atiya put s'échapper et se réfugier,
+suivi de quelques cavaliers, dans le désert (novembre 991)[595].
+
+[Note 595: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221,
+240, 241. Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.]
+
+PUISSANCE DE ZIRI-BEN-ATIYA; ABAISSEMENT DES BENI-IFRENE.--Débarrassé de
+cet ennemi, Ziri, qui avait reçu à sa solde une partie de ses adhérents,
+expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement à
+Fès avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contrées environnantes. Le
+refus d'Abou-l'Behar de concourir à la dernière campagne amena entre les
+deux chefs une mésintelligence qui se transforma bientôt en conflit. Ils
+en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de
+chercher un refuge auprès de la garnison oméïade de Ceuta. Il écrivit,
+de là, à la cour d'Espagne, pour demander réparation; en même temps, il
+envoyait un émissaire à Kaïrouan afin d'offrir sa soumission à son neveu
+El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir oméïade, qui considérait ce
+personnage comme un homme très influent qu'il tenait à ménager, lui eut
+envoyé à Ceuta son propre secrétaire pour recevoir ses explications et
+ses plaintes, Abou-l'Behar évita de le rencontrer et, peu après, gagna
+le chemin de l'est.
+
+Aussitôt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda à Ziri le gouvernement des deux
+Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer
+Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contrée jusqu'à Tiharet, et
+le contraignit à la fuite. Ce chef, s'étant rendu à Kaïrouan, fut bien
+accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le
+commandement de Tiharet.
+
+Maître enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y régna
+plutôt en prince indépendant, qu'en représentant des khalifes de
+Cordoue. Après la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'étaient ralliés
+autour de son neveu Habbous, mais bientôt ce chef avait été, à son tour,
+assassiné, et le commandement avait été pris par Ham-mama, petit-fils de
+Yâla, qui avait emmené les débris de la tribu dans le territoire de Salé
+et était venu s'implanter entre cette ville et Tedla.
+
+En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-même de l'inconvénient
+qu'offrait la ville de Fès, comme capitale, en cas d'attaque, fonda,
+près de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, où il s'établit avec sa famille
+et ses trésors. En outre de la force de la position, il comptait sur les
+montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il était vaincu.
+
+MORT DU GOUVERNEUR EL-MANSOUR. AVÈNEMENT DE SON FILS BADIS.--Quelque
+temps après, El-Mansour mourut à Kaïrouan (fin mars 996), et fut inhumé
+dans le grand château de Sabra; il avait régné treize ans. Son fils
+Badis, qu'il avait précédemment désigné comme héritier présomptif, lui
+succéda en prenant le nom d'_Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula_. Il confia à
+ses deux oncles, Hammad et Itoueft, les charges et les commandements les
+plus importants. Ayant reçu du Caire un diplôme confirmant son
+élévation, Badis se serait écrié: «Je liens ce royaume de mon père et de
+mon grand-père: un diplôme ne peut me le donner, ni un rescrit me le
+retirer[596]». Six mois après la mort d'El-Mansour, eut lieu celle du
+khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah lui succéda.
+C'était un enfant en bas âge, que les Ketama proclamèrent sous la
+tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, qui prit le titre
+d'_Ouacita_, ou de _Amin-ed-Daoula_ (_intermédiaire_ ou _intendant de
+l'empire_).
+
+Dans les dernières années, la cour du Caire, loin de tenir rigueur au
+vassal de Kaïrouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant
+à elle et empêcher une rupture trop facile à prévoir. Parmi les présents
+envoyés du Caire en 983 par le khalife à El-Mansour, se trouvait un
+éléphant qui excita, à Kaïrouan, la curiosité publique au plus haut
+degré et que le gouverneur eut soin de faire figurer dans les
+fêtes[597].
+
+[Note 596: Baïnn, t. I.]
+
+[Note 597: El-Kaïrouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II,
+p. 15 et suiv.]
+
+PUISSANCE DES GOUVERNEURS KELBITES EN SICILE.--Pendant que l'Afrique
+était le théâtre de tous ces événements, la Sicile devenait florissante
+sous le commandement des émirs kelbites. Djaber, se livrant à la
+débauche et ayant laissé péricliter l'état, avait été bientôt déposé par
+le khalife du Caire et remplacé par Djâfer-ben-Abd-Allah. Celui-ci,
+après avoir gouverné avec intelligence et équité, mourut en 986. Son
+frère et successeur, Abd-Allah, qui suivit sa voie, eut également un
+règne très court. Après sa mort, survenue en décembre 989, il fut
+remplacé par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. Sous l'égide de ce prince,
+la Sicile, soumise et tranquille, fleurit et devint le séjour favori des
+poètes et des lettrés.
+
+Vers la fin du Xe siècle, les Byzantins reconquirent sans peine la
+Calabre et la Pouille, et placèrent le siège de leur commandement à
+Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientôt, les
+exactions des Grecs indisposèrent les populations qui appelèrent souvent
+à leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de Sicile se
+trouvaient ramenés, pour ainsi dire, malgré eux, sur cette terre
+d'Italie, où ils avaient combattu depuis près de deux siècles sans
+conserver de leurs victoires de réels avantages matériels[598].
+
+[Note 598: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 330 et suiv. Elie
+de la Primaudaie, _Arabes et Normands de Sicile_, p. 158.]
+
+RUPTURE DE ZIRI AVEC LES OMÉÏADES D'ESPAGNE.--Dans ces dernières années,
+l'Espagne avait vu une tentative du souverain légitime Hicham II,
+agissant sous l'impulsion de sa mère Aurore, pour reprendre le pouvoir
+des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. Cette femme ambitieuse et énergique
+avait compté sur l'émir des Mag'raoua, le berbère Ziri-ben-Atiya, pour
+l'appuyer dans son dessein, au milieu d'une cour efféminée et courbée
+sous le despotisme. Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du
+prince légitime dont il avait proclamé le nom en Afrique, en même temps
+que la déchéance du Vizir.
+
+Mais le chef berbère avait compté sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer et
+l'influence qu'il exerçait sur son souverain. Celui-ci n'avait pas tardé
+à regretter son éclair d'énergie, et, de lui-même, s'était replacé sous
+le joug. Le Vizir était sorti de cette épreuve plus fort que jamais;
+pour en donner la preuve, il commença par supprimer à Ziri tous ses
+subsides, puis il appela aux armes les Berbères dépossédés: Beni-Khazer,
+Miknaça, Azdadja, Beni-Berzal, etc.; il en forma une armée, destinée à
+opérer en Mag'reb, et en confia le commandement à l'affranchi Ouadah. En
+même temps, il prépara une expédition contre Bermude et tous ses ennemis
+de la Péninsule. Cette fois, c'était la basilique de saint Jacques de
+Compostelle, célèbre dans toute la chrétienté, qui devait lui servir
+d'objectif (fin 996)[599].
+
+[Note 599: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 222 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE ET EN
+SICILE.
+997-1045.
+
+
+Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-ModalTer.--Victoires de
+Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses
+oncles et contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa
+par Hammad.--Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de
+Ziri, est nommé gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les
+Berbères et les chrétiens y prennent part.--Triomphe des Berbères et
+d'El-Mostaïn en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun;
+Hammad se déclare indépendant à la Kalaa.--Guerre entre Badis et
+Hammad.--Mort de Badis, avènement d'El-Moëzz.--Conclusion de la paix
+entre El-Moëzz et Hammad.--Espagne: Chute des Oméïades; l'edriside
+Ali-ben-Hammoud monte sur le trône.--Anarchie en Espagne; fractionnement
+de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les
+Beni-Ifrene.--Luttes du sanhadjen El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de
+Tripoli; préludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les
+Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Événements de Sicile et d'Italie; chute
+des Kelbites.--Exploits des Normands en Italie et en Sicile; Robert
+Wiscard.--Rupture entre El-Moëzz et le hammadite El-Kaïd.
+
+
+ZIRI-BEN-ATIYA EST DÉFAIT PAR L'OMÉÏADE EL-MODAFFER.--En rompant
+courageusement avec le vizir oméïade, Ziri avait peut-être beaucoup
+présumé de ses forces; il se prépara néanmoins, de son mieux, à lutter
+contre lui. Débarqué à Tanger, le général Ouadah entra aussitôt en
+campagne (997). Pendant trois ou quatre mois ce fut une série
+d'escarmouches sans action décisive; Ouadah parvint alors à surprendre
+de nuit le camp de Ziri, près d'Azila, et à s'en emparer. Le chef
+berbère dut opérer su retraite vers l'intérieur, tandis que Nokour et
+Azila tombaient au pouvoir des troupes oméïades.
+
+Ces succès étaient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, et,
+comme Ziri avait repris l'offensive et forcé Ouadah à la retraite, le
+vizir se décida à envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, sous le
+commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et vint lui-même
+s'établir à Algésiras, afin de surveiller de plus près le départ des
+renforts. L'arrivée du fils du puissant vizir en Afrique produisit le
+plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbères. De toutes
+parts, les chefs des tribus, entraînant une partie de leurs gens,
+désertèrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les étendards
+oméïades.
+
+Malgré ces défections, Ziri, dont l'âme ne se laissait pas facilement
+abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se prépara,
+avec une armée fort nombreuse, à soutenir son choc. Quand El-Modaffer
+eut réuni toutes les ressources dont il pouvait disposer, il se mit en
+marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci s'avança bravement à sa
+rencontre, et, en octobre 998, les deux armées se heurtèrent au sud de
+Tanger. La bataille s'engagea aussitôt, acharnée et meurtrière;
+longtemps, l'issue en demeura indécise; enfin les troupes oméïades
+commençaient à plier, lorsque Ziri, qui se trouvait au plus fort de
+l'action, fut frappé de trois coups de lance par un de ses propres
+serviteurs, un nègre dont il avait fait tuer le frère. Le meurtrier
+accourut aussitôt dans les rangs ennemis porter la nouvelle de la mort
+de l'émir des Mag'raoua. Cependant Ziri, bien que grièvement blessé au
+cou, n'était pas tombé et son étendard tenait encore debout, de sorte
+qu'El-Modaffer ne savait ce qu'il devait croire des rapports du
+transfuge ou du témoignage de ses yeux. Ayant alors remarqué un certain
+désordre parmi les Mag'raoua, il entraîna une dernière fois ses
+guerriers dans une charge furieuse, et parvint à mettre en déroute
+l'ennemi.
+
+Les Mag'raoua et leurs alliés se dispersèrent dans tous les sens; quant
+à Ziri, on le transporta tout sanglant à Fès, où se trouvait alors sa
+famille; mais les habitants refusèrent de le recevoir, et ce fut avec
+beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de son harem. Ziri
+ne trouva de sécurité pour lui et les siens qu'en se réfugiant dans les
+profondeurs du désert.
+
+Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Oméïades. Aussi, lorsque la
+nouvelle en parvint à Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des réjouissances
+publiques. Il envoya ensuite à son fils El-Modaffer le diplôme de
+gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement des provinces à
+ses principaux officiers, puis il s'occupa de faire rentrer les
+contributions qu'il avait frappées sur les populations rebelles.
+Sidjilmassa avait été évacuée par les Beni-Khazroun; le gouverneur
+oméïade y envoya, pour le représenter, un officier du nom de
+Hamid-ben-Yezel[600].
+
+[Note 600: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 244 et suiv., 257.
+Kartas, p. 147 et suiv. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 235 et
+suiv. El-Bekri, passim.]
+
+VICTOIRES DE ZIRI-BEN-ATIYA DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Lorsque
+Ziri-ben-Atiya fut à peu près guéri de ses blessures, il rallia autour
+de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dépossédées et repartit en
+guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Oméïades, ce fut contre les
+Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et mit en déroute
+Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le passage. Il vint
+alors assiéger Tiharet, où Itoueft s'était réfugié.
+
+Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant à leur tête Makcen et
+Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en état de révolte, et leur exemple
+fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur du
+commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar restèrent fidèles
+au gouverneur. Ces graves événements décidèrent Badis à marcher en
+personne contre les ennemis. En 999, il se porta sur Tiharet, débloqua
+cette ville et força Ziri à la retraite; mais, en même temps,
+Felfoul-ben-Khazroun s'avançait vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force
+fut à Badis de revenir sur ses pas pour garantir le siège de son
+commandement, sans avoir pu compléter sa victoire. Ziri reprit alors
+l'offensive, et après avoir de nouveau défait Itoueft et Hammad,
+s'empara de Tiharet et de Mecila, puis, se portant vers le nord, il
+conquit Chelif, Ténès et Oran. Dans toutes ces villes, de même qu'à
+Tlemcen qu'il avait conservée, il fit célébrer la prière au nom de
+Hicham II et de son vizir.
+
+Encouragé par ses succès, Ziri pénétra au cœur du pays des Sanhadja et
+vint mettre le siège devant Achir. En même temps, il écrivit au vizir de
+Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires et lui demander pardon
+de sa rébellion. Ceux des oncles de Badis que Ziri avait recueillis
+furent chargés de porter le message en Espagne. Ils y arrivèrent en l'an
+1000 et furent bien reçus par Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les
+fautes de Ziri; il rappela son fils El-Modaffer, permit aux
+Beni-Ouanoudine de rentrer à Sidjilmassa et nomma le général Ouadah
+gouverneur résidant à Fès. Quant à Ziri, il lui abandonna le
+commandement des provinces conquises dans le Mag'reb central[601].
+
+[Note 601: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260,
+261. Kartas, p. 147, 148. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 237.
+Baïane, passim.]
+
+Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En
+Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun était venu mettre le siège devant Bar'aï.
+De là il avait, dit-on, demandé des secours en Orient au khalife
+fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Kaïrouan. Celui-ci lui
+aurait expédié Yahïa-ben-Hamdoun, réfugié en Egypte depuis l'assassinat
+de son frère; mais ce chef, accompagné de quelques troupes, n'aurait pu
+traverser le pays de Barka, occupé par la tribu hilalienne des
+Beni-Korra, récemment transportée de Syrie, et ainsi Felfoul serait
+demeuré réduit à ses propres forces.
+
+Cependant, la panique était grande à Kaïrouan, et déjà l'on barricadait
+les rues pour se défendre, mais Badis, arrivant à marches forcées,
+obligea Felfoul à lever le siège de Bar'aï et à rétrograder vers
+l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhérents, se joignirent alors à
+Felfoul, et les confédérés firent une nouvelle expédition contre
+Tebessa, mais ils furent repoussés. Makcen resta seul avec Felfoul, ses
+autres frères étant allés rejoindre Ziri-ben-Atiya.
+
+En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement
+et les mit en pleine déroute. Makcen et ses enfants, étant tombés aux
+mains du vainqueur, furent livrés par lui à des chiens affamés qui les
+mirent en pièces. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont
+Chenoua, près de Cherchel, où ils s'étaient réfugiés, et les obligea à
+se rendre, à la condition qu'on leur permît de passer en Espagne.
+
+MORT DE ZIRI-BEN-ATIYA. FONDATION DE LA KALAA PAR HAMMAD.--Au moment où
+Hammad obtenait ces succès, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir
+sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assiégeait depuis longtemps
+sans succès. On dit que sa mort fut causée par les blessures que lui
+avait faites le nègre et qui s'étaient incomplètement guéries. Son fils
+El-Moëzz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue
+une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se
+faire nommer gouverneur du Mag'reb.
+
+Mais Hammad s'avançait à marches forcées, et El-Moëzz ne jugea pas
+prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout devant lui et
+semblait précédé par la victoire. Achir délivrée, Hamza et Mecila
+rentrèrent aussi au pouvoir du général sanhadjien, qui rendit à l'empire
+ses anciennes limites. Il rasa un grand nombre de villes infidèles ou
+difficiles à défendre et vint fonder, dans les montagnes abruptes de
+Kiana, au nord de Mecila[602], une ville forte qu'il appela la Kalâa (le
+château), et qu'il peupla avec les habitants des cités détruites.
+
+[Note 602: Les ruines de la Kalâa (Galâa, selon la prononciation
+locale) se voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le
+bassin du Hodna.]
+
+Badis, de son côté, n'était pas resté inactif; sans laisser de répit à
+Felfoul, il l'avait contraint à se jeter dans le désert. Voyant sa route
+coupée, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province de
+Tripoli, alors en proie à l'anarchie, car le khalife du Caire y envoyait
+des gouverneurs que son représentant de Kaïrouan refusait de
+reconnaître. Il entra en maître à Tripoli, dont les habitants
+l'accueillirent en libérateur. Un certain nombre de Mag'raoua le
+rejoignirent dans cette localité[603].
+
+La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des
+milliers de victimes[604].
+
+[Note 603: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263.
+Kartas, p. 148. El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, année 386.]
+
+[Note 604: Ibn-er-Rakik, cité par les auteurs musulmans.]
+
+ESPAGNE: MORT DU VIZIR IBN-ABOU-AMER. EL-MOEZZ, FILS DE ZIRI, EST NOMMÉ
+GOUVERNEUR DU MAG'REB.--Dans le mois d'août 1002, le vizir
+El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernière
+expédition en Castille, mourut à Medina-Céli. Le rôle qu'il a joué dans
+l'histoire des Musulmans d'Espagne est considérable; par son indomptable
+énergie, il a retardé le démembrement de l'empire oméïade, et, par son
+audacieuse activité, étendu ses frontières jusqu'au cœur des pays
+chrétiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Léon,
+Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus célèbres avaient été
+pillées ou détruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations
+chrétiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la
+nouvelle de la mort du terrible vizir.
+
+Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek,
+et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, car il sentait
+bien que, malgré l'apparence de la force, son pouvoir était précaire et
+résultait surtout de la manière dont il l'exerçait. A son arrivée à
+Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulevé et réclamant à grands cris
+son souverain. Or, Hicham II ne tenait nullement à se charger des soucis
+du gouvernement, et, grâce à ces dispositions, le vizir parvint assez
+rapidement à faire reconnaître son autorité. Suivant alors l'exemple de
+son père, il donna tous ses soins à la _guerre sainte_[605].
+
+El-Modaffer avait trouvé dans sa capitale l'ambassade envoyée du Mag'reb
+par El-Moëzz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement ses
+propositions, qui lui laissaient plus de liberté d'action pour ses
+entreprises contre les chrétiens. Le général Ouadah fut rappelé par lui
+de Fès, et il envoya à El-Moëzz un diplôme daté d'août 1006, lui
+conférant le titre de gouverneur du Mag'reb pour la dynastie
+oméïade[606]. Sidjilmassa resta sous l'autorité particulière de
+Ouanoudine-ben-Kazroun.
+
+El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'établit alors à Fès et prit en main
+la direction des affaires.
+
+[Note 605: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 238 et suiv.]
+
+[Note 606: Voir le texte de ce diplôme. Ibn-Khaldoun, Berbères, t.
+III, p. 248, 249, 250.]
+
+GUERRES CIVILES EN ESPAGNE. LES BERBÈRES ET LES CHRÉTIENS Y PRENNENT
+PART.--El-Modaffer était parvenu à rétablir la paix en Espagne, et, sous
+sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient à être
+florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un
+frère du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son père avec une
+chrétienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme
+était détesté, et on lui donnait par dérision le nom de _Sanchol_ (le
+petit Sancho). Plein de présomption, il prétendait néanmoins se faire
+décerner le titre d'héritier présomptif, que son père et son frère
+n'avaient osé prendre; aussitôt la guerre civile éclata dans la
+péninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II,
+proclamèrent, comme son successeur, un arrière-petit-fils
+d'Abd-er-Rahman III, nommé Mohammed, et ayant réuni une bande d'hommes
+déterminés, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachèrent
+facilement à ce prince son acte d'abdication; le château de Zahira tomba
+ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom
+d'_El-Mehdi-b'Illah_ (le dirigé par Dieu).
+
+Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait à Tolède, voulut marcher à la
+tête de ses troupes, composées en grande partie de Berbères, contre
+celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnèrent. Peu
+après, il tombait aux mains de ses ennemis et était massacré. Son
+cadavre fut mis en croix à Cordoue (1009).
+
+On croyait qu'après cette crise la tranquillité allait renaître;
+malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualités nécessaires
+pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientôt Une nouvelle
+révolte éclata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Hicham, se fit
+proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbères, vint
+attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de
+Cordoue, triompha de son compétiteur et le fit décapiter. Un grand
+massacre des familles berbères suivit cette victoire.
+
+Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Kaïrouan, qui s'était
+précédemment réfugié en Espagne, rallia les Berbères, brûlant du désir
+de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau
+khalife, Soleïman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom
+d'_El-Mostaïn-l'Illah_ (qui implore le secours de Dieu).
+
+Puis les Africains, conduits par ces chefs, allèrent s'emparer de
+Medina-Céli; mais bientôt ils y furent bloqués et se virent réduits à
+implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui
+avait été envoyée par El-Mehdi dans le même but, avec l'offre de lui
+abandonner de nombreuses places s'il l'aidait à écraser son compétiteur.
+Ainsi, il avait suffi de quelques années de guerre civile pour faire
+perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les
+chrétiens par de longues années de luttes.
+
+Le comte de Castille se prononça pour les Berbères, leur envoya un
+ravitaillement et vint, en personne, se joindre à eux avec ses
+guerriers. Les confédérés marchèrent alors sur Cordoue (juillet 1009),
+défirent le général Ouadah, qui avait voulu les prendre à revers, et
+furent bientôt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement à leur
+rencontre et leur offrit le combat. Il fut entièrement défait; ses
+soldats furent massacrés par milliers, tandis que Ouadah regagnait la
+frontière du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais.
+Voyant sa situation désespérée, El-Medhi se décida à rendre le trône à
+Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant.
+Mais les Berbères, victorieux, n'étaient pas gens à tomber dans ce
+piège; ils entrèrent en vainqueurs à Cordoue et, aidés des Castillans,
+mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crâne de son
+père Ziri-ben-Menad du crochet où il avait été ignominieusement
+suspendu, le long de la muraille du château.
+
+El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolède; ses partisans étaient encore
+nombreux; Ouadah, dans le nord, était en pourparlers avec les comtes de
+Barcelone et d'Urgel. El-Mostaïn, ne pouvant retenir les Castillans en
+les récompensant, comme il s'y était engagé, par des cessions de
+territoire, ceux-ci regagnèrent, chargés de butin, leur province. Sur
+ces entrefaites, Ouadah, accompagné d'une armée catalane, commandée par
+les comtes Raymond et Ermengaud, opéra sa jonction avec le Mehdi à
+Tolède. Puis, le khalife, à la tête de toutes ses forces, marcha sur
+Cordoue, défit l'armée d'El-Mostaïn et rentra en maître dans sa
+capitale, qui fut de nouveau livrée au pillage par les Catalans (juin
+1010).
+
+Les Berbères s'étaient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les
+poursuivit, et, les ayant atteints près du confluent du Guadaira avec le
+Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains prirent
+une éclatante revanche. L'armée d'El-Mehdi fut mise en déroute et plus
+de trois mille Catalans restèrent sur le champ de bataille. Les
+survivants de l'armée chrétienne, rentrés à Cordoue, s'y conduisirent
+avec une cruauté inouïe. Enfin les Catalans s'éloignèrent; peu après,
+El-Mehdi tombait sous les coups des officiers slaves à son service, qui
+rétablirent sur le trône Hicham II, ce fantôme de khalife. Ouadah, un
+des chefs de la conspiration, s'adjugea le poste de premier
+ministre[607].
+
+[Note 607: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 268 et suiv. Le
+même, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 205 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (éd.
+Dozy), p. 29 et suiv.]
+
+TRIOMPHE DES BERBÈRES ET D'EL-MOSTAÏN EN ESPAGNE.--Cette révolution à
+Cordoue ne résolvait rien, car les Berbères, victorieux, restaient dans
+le midi avec El-Mostaïn, et n'étaient nullement disposés à se soumettre
+au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau
+vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut
+au préalable des gages, c'est-à-dire la remise entre ses mains des
+places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaçant, en cas de refus, de se
+joindre aux Berbères. Ces conditions étaient dures; cependant Ouadah,
+ayant perdu tout autre espoir de salut, se décida à les accepter. Dans
+le mois de septembre 1010, fut signé le traité qui rendait aux chrétiens
+presque toutes les conquêtes des règnes précédents.
+
+Cependant les Berbères avaient repris la campagne; durant l'automne et
+l'hiver suivants, ils répandirent dans toutes les provinces musulmanes
+la dévastation et la mort. Cordoue fut bloquée, et la peste vint bientôt
+joindre ses ravages à ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011,
+Ouadah fut mis à mort par les soldats révoltés. Cependant Cordoue resta
+encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant
+aux Castillans, ils étaient rentrés, sans coup férir, en possession de
+leurs provinces, et ne paraissent pas s'être souciés de tenir
+strictement leurs promesses.
+
+Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbères; la plus horrible
+boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les
+conséquences de leur succès. Soleïman-el-Mostaïn restait enfin maître du
+pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle abdication. «Le
+triomphe des Berbères, dit M. Dozy, porta le dernier coup à l'unité de
+l'empire. Les généraux slaves s'emparèrent des grandes villes de l'est;
+les chefs berbères, auxquels les Amirides (vizirs) avaient donné des
+fiefs et des provinces à gouverner, jouissaient aussi d'une indépendance
+complète, et le peu de familles arabes qui étaient encore assez
+puissantes pour se faire valoir n'obéissaient pas davantage au nouveau
+khalife[608].»
+
+En Espagne comme en Afrique, l'élément berbère reprenait la
+prépondérance, au détriment des petits-fils des conquérants arabes.
+
+[Note 608: _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 212.]
+
+LUTTES DE BADIS CONTRE LES BENI-KHAZROUN. HAMMAD SE DÉCLARE INDÉPENDANT
+À LA KALAA.--Pendant que l'Espagne était le théâtre de ces événements,
+sur lesquels nous nous sommes étendus en raison de leur importance pour
+l'histoire de la domination musulmane dans la Péninsule, les Berbères
+d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment
+où l'union leur aurait été si nécessaire pour résister à l'invasion
+hilalienne près de s'abattre sur eux.
+
+Badis avait lutté en vain pour anéantir le royaume mag'raouien fondé à
+Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait résisté avec avantage et
+était parvenu à conserver le pays conquis. Abandonné par le khalife
+fatemide du Caire, il avait proclamé la suzeraineté des Oméïades et
+était mort en l'an 1010. Son frère Ouerrou avait recueilli son héritage
+et offert sa soumission à Badis, mais bientôt la guerre avait recommencé
+dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et
+les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer
+et de rétablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef
+indépendant.
+
+Dans le Mag'reb central, la situation était autrement grave. Hammad,
+après avoir soumis la partie occidentale de l'empire sanhadjien, s'était
+occupé activement de la construction de sa capitale; bientôt la Kalâa,
+peuplée des meilleurs artisans et ornée des richesses enlevées aux
+villes voisines, était devenue une cité de premier ordre. Son fondateur
+y commandait en roi, exerçant une autorité indépendante sur le Zab,
+Constantine et le pays propre des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne
+capitale. D'après M. de Mas-Latrie[609], un groupe important de Berbères
+chrétiens contribua à former la population de la Kalâa. Des privilèges
+leur furent accordés pour le libre exercice de leur culte et un évêque
+leur fut donné plus tard par le pape Grégoire VII. Les historiens
+musulmans sont muets sur ce point.
+
+[Note 609: _Traités de paix et de commerce concernant les relations
+des Chrétiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age_;
+t. I, p. 52 et suiv.]
+
+La jalousie de Badis, excitée par les ennemis de son oncle, qui
+présentaient le fondateur de la Kalâa comme visant à l'indépendance, ne
+tarda pas à amener entre eux une rupture. El-Moëzz, fils de Badis,
+venait d'être reconnu par le khalife comme héritier présomptif de son
+père; celui-ci invita alors son oncle Hammad à remettre au jeune prince
+le commandement de la région de Constantine.
+
+Cette décision, qui cachait peu les sentiments de défiance de Badis, fut
+très mal accueillie par Hammad. Il y répondit par un refus formel. En
+même temps, il se déclara indépendant, répudia hautement la suzeraineté
+des Fatemides, massacra leurs partisans et fit proclamer dans les
+mosquées la suprématie des Abbassides. La doctrine chiaïte fut proscrite
+de ses états et le culte sonnite déclaré seul orthodoxe (1014)[610]. La
+réaction des Sonnites contre les Chiaïtes commença à se manifester dans
+les villes habitées par des populations d'origine arabe. L'entourage
+même du jeune El-Moëzz ressentit les effets de ce mouvement des esprits,
+le précepteur du prince étant orthodoxe. Bientôt un massacre général des
+Chiaïtes eut lieu en Ifrikiya[611].
+
+[Note 610: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264.
+El-Kaïrouani, p. 136, 137.]
+
+[Note 611: Ibn-el-Athir, année 407.]
+
+GUERRE ENTRE BADIS ET HAMMAD. MORT DE BADIS. AVÈNEMENT
+D'EL-MOEZZ.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en
+Ifrikiya, à la tête de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et
+de quelques Zenètes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de
+Badja, à l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim;
+mais celui-ci passa du côté de son frère, et le gouverneur n'eut d'autre
+ressource que de se mettre lui-même à la tête de ses troupes. A son
+approche, l'armée envahissante se débanda et Hammad se vit contraint de
+fuir. Il se réfugia d'une traite derrière le Chelif.
+
+Badis le poursuivit l'épée dans les reins, entra en vainqueur à Achir,
+pénétra dans les hauts plateaux, reçut la soumission des tribus zenètes,
+telles que les Beni-Toudjine, et s'avança jusqu'au plateau de Seressou.
+Renforcé par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commandés par
+Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la
+plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans
+une position retranchée. Cette fois encore, la victoire se prononça pour
+Badis, une partie des adhérents de son compétiteur l'ayant abandonné et
+le reste ayant été facilement dispersé.
+
+Hammad se réfugia, non sans peine, dans sa Kalâa, mais Badis ne tarda
+pas à venir camper dans la plaine de Mecila, et, de là, fit commencer le
+blocus de la capitale de son oncle. Pendant les opérations de ce siège;
+Badis mourut subitement dans sa tente (juin 1016). Comme la peste avait
+reparu en Afrique, il est possible qu'il succomba au fléau. Cet
+événement porta le désordre dans l'armée assiégeante composée d'éléments
+hétérogènes; les auxiliaires s'étant débandés, la Kalâa fut débloquée.
+Les officiers proclamèrent le jeune El-Moëzz, fils de Badis, âgé
+seulement de huit ans, et le conduisirent à Kaïrouan pendant que son
+oncle Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent
+rapportés à Kaïrouan, puis on procéda à l'inauguration de son successeur
+dont l'extrême jeunesse allait favoriser si bien les projets ambitieux
+de son grand-oncle. El-Moëzz reçut d'Orient un diplôme où le titre de
+_Cherf-ed-Daoula_ (noblesse de l'empire) lui était donné[612].
+
+[Note 612: Ibn-el-Athir, année 403.]
+
+CONCLUSION DE LA PAIX ENTRE EL-MOEZZ ET HAMMAD.--Hammad avait repris
+vigoureusement l'offensive; après être rentré en possession de son
+ancien territoire, il vint mettre le siège devant Bar'aï. Mais il avait
+trop présumé de ses forces; son neveu ayant marché contre lui le mit en
+déroute et le réduisit encore à la dernière extrémité (1017). Hammad
+s'était réfugié derrière les remparts de sa Kalâa, tandis que le
+vainqueur s'avançait jusqu'à Sétif; il fit proposer à celui-ci un
+arrangement que le jeune El-Moëzz, bien conseillé, refusa.
+
+Le gouverneur était rentré à Kaïrouan, mais la situation de son
+grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonné de tous, sans
+argent, il se décida à faire une nouvelle démarche auprès de son
+petit-neveu et lui dépêcha en Ifrikiya son propre fils El-Kaïd, porteur
+de riches présents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs
+et, enfin, on arriva à conclure un traité de paix par lequel Hammad
+reçut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de
+Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conquérir à
+l'ouest. C'était la consécration du démembrement de l'empire fondé par
+Bologguine. El-Kaïd reçut aussi un commandement et revint à la Kalâa
+avec des cadeaux somptueux pour son père (1017).
+
+ESPAGNE, CHUTE DES OMÉÏADES: L'ÉDRISIDE ALI-BEN-HAMMOUD MONTE SUR LE
+TRÔNE.--Pendant que ces événements se passaient en Afrique, l'Espagne
+était le théâtre d'une nouvelle révolution. El-Mostaïn, parvenu au trône
+avec l'appui des Berbères et des chrétiens, n'avait aucune sympathie
+parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbères, ils ne lui
+accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en réalité,
+que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur
+de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient
+la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un élément
+important dans l'armée, conservaient toute leur fidélité à Hicham II,
+bien qu'en réalité personne ne sût s'il était encore vivant.
+
+Khéïrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec
+Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le détroit, à la tête de ses
+partisans, avec l'aide de son frère Kacem, gouverneur d'Algésiras; après
+avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui
+se prononça aussitôt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud
+entra en maître à Cordoue. El-Mostaïn et ses parents furent mis à mort,
+et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le
+monde se rallia à Ali, qui fut proclamé khalife, sous le nom
+d'_El-Metaoukkel-li-Dïne-Allah_ (celui qui s'appuie sur la religion de
+Dieu). Ainsi finit la dynastie oméïade, qui régnait sur l'Espagne depuis
+près de trois siècles et qui avait donné à l'empire musulman de si beaux
+jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine
+cherifienne, était devenue berbère, et qui lui-même ne parlait que très
+mal l'arabe, monta sur le trône de Cordoue.
+
+Ali avait espéré, paraît-il, rendre à l'Espagne la paix et le bonheur,
+mais il comptait sans les factions. Khéïrane, le chef des Slaves, voulut
+jouer le rôle de premier ministre tout-puissant; mais le prince edriside
+n'entendait nullement partager son autorité. Déçu dans ses espérances,
+le chef des Slaves se mit à conspirer et entraîna dans son parti ses
+compatriotes et les Andalous. Il fallait un khalife: on trouva un
+petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, que l'on para de ce titre. Moundir,
+ouali de Saragosse, soutenu par son allié Raymond, comte de Barcelone,
+se joignit aux rebelles et, au printemps de l'année 1017, tous
+marchèrent contre le souverain. Ali, qui jusque là avait écarté les
+Berbères et résisté à leurs prétentions, se jeta dans leurs bras et,
+avec leur appui, triompha sans peine de ses ennemis. Dès lors, il
+renonça à faire le bonheur des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses
+bonnes intentions; le pays fut livré de nouveau à la tyrannie des
+Berbères, et le khalife donna lui-même l'exemple de l'avidité et de la
+cruauté. Peu de temps après, il fut assassiné par trois Slaves, au
+moment où il préparait une grande expédition (17 avril 1018)[613].
+
+[Note 613: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 313 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. _Idricides_.
+El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 42 et suiv.]
+
+ANARCHIE EN ESPAGNE. FRACTIONNEMENT DE L'EMPIRE MUSULMAN.--Ali laissa
+deux fils, dont l'aîné, Yahïa, était gouverneur de Ceuta, mais Kacem,
+frère d'Ali, avait une plus grande notoriété et ce fut lui que les
+Berbères proclamèrent. De leur côté, Kheïrane et Moundir élirent le
+petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman IV, avec le titre
+d'_El-Mortada_ (l'agréé de Dieu). Zaoui, le sanhadjien, dont la
+puissance était grande, restait dans l'expectative. Les adhérents du
+prétendant oméïade essayèrent de l'entraîner dans leur parti et, n'ayant
+pu y parvenir, marchèrent contre lui, mais ils furent défaits et, peu
+après, El-Mortada était assassiné par ses partisans. Kacem, resté ainsi
+seul maître du pouvoir, essaya de rendre un peu de tranquillité à la
+malheureuse Espagne. Pour cela, il fit la paix avec Kheïrane et les
+principaux chefs slaves et andalous et leur donna le commandement de
+villes ou de provinces, où ils s'établirent en maîtres. Ainsi la paix ne
+s'obtenait que par le morcellement de l'empire musulman.
+
+Vers cette époque (1020), Zaoui abandonna le commandement de la province
+de Grenade à son fils et rentra à Kaïrouan, après une absence de vingt
+années; il y fut reçu avec de grands honneurs par son neveu
+El-Moëzz[614].
+
+[Note 614: Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.]
+
+Mais bientôt, Yahïa, fils d'Ali, leva l'étendard de la révolte et,
+soutenu par les Berbères et les Slaves, marcha sur la capitale.
+Abandonné de tous, Kacem dut céder la place (août 1021). Yahïa ne tarda
+pas à éprouver à son tour le même revers de fortune, et Kacem remonta
+sur le trône (février 1023). Dès lors, la guerre devint incessante entre
+les Edrisides, et s'étendit jusqu'au Mag'reb où un de leurs parents, du
+nom d'Edris, allié à Yahïa, parvint à s'emparer de Tanger. L'Espagne se
+trouva encore livrée aux fureurs de la guerre civile. Yahïa, ayant
+triomphé une dernière fois de son oncle, le tint dans une étroite
+captivité; mais alors, les Cordouans, profitant de ce que Yahïa avait
+choisi Malaga comme résidence, proclamèrent un prince oméïade,
+Abd-er-Rahman V, sous le nom d'_El-Mostad'hir_: c'était la réaction de
+la noblesse arabe contre l'élément berbère. Mais cette société caduque
+et corrompue était incapable de se gouverner; bientôt une nouvelle
+sédition renversa El-Mostad'hir et le remplaça par El-Moktafa, sans pour
+cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se décidèrent à appeler
+chez eux Yahïa, afin de mettre un terme à cette anarchie. Yahïa leur
+envoya un de ses généraux (novembre 1025). Quelques mois après, une
+nouvelle émeute plaçait sur le trône de Cordoue un souverain éphémère du
+nom de Hicham III, appartenant à la famille oméïade[615].
+
+[Note 615: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, _Musulmans
+d'Espagne_, t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]
+
+GUERRES ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb,
+El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, ayant voulu
+arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, qui s'étaient déclarés
+indépendants, avait été entièrement défait et contraint de rentrer dans
+Fès, après avoir perdu presque toute son armée (1016). Dès lors la
+puissance des Mag'raoua de Fès fut contrebalancée par celle de leurs
+cousins du sud. Ils se firent une guerre incessante, dont le résultat
+fut préjudiciable à El-Moëzz. Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la
+vallée de la Moulouïa, mit des officiers dans toutes les places fortes
+et vint même enlever Sofraoua, une des dépendances de Fès. En 1026,
+El-Moëzz cessa de vivre et fut remplacé par son cousin Hammama. Sous
+l'énergique direction de ce chef, les Mag'raoua se relevèrent de leurs
+humiliations en faisant subir de nombreuses défaites aux Beni-Khazroun
+de Sidjilmassa.
+
+Les Beni-Ifrene étaient, en partie, passés en Espagne; mais un groupe
+important, resté dans le Mag'reb, se réunit à Tlemcen, autour des
+descendants de Yeddou-ben-Yâla. Après avoir étendu de nouveau leur
+autorité sur le Mag'reb central, ils attaquèrent les Mag'raoua de Fès,
+mais sans réussir à les vaincre; conduits par leur chef Temim,
+petit-fils de Yâla, ils se portèrent alors sur Salé, enlevèrent cette
+ville et, de là, allèrent guerroyer contre les Berg'ouata
+hérétiques[616].
+
+[Note 616: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235,
+257, 271. El-Bekri, passim.]
+
+LUTTES DU SANHADJIEN EL-MOEZZ CONTRE LES BENI-KHAZROUN DE TRIPOLI.
+PRÉLUDES DE SA RUPTURE AVEC LES FATEMIDES.--En Ifrikiya, la puissance du
+gouverneur sanhadjien continuait à décliner. Renonçant, pour ainsi dire,
+aux régions de l'ouest, abandonnées de fait à Hammad, El-Moëzz ne
+s'occupait guère que des Beni-Khazroun de la province de Tripoli.
+L'anarchie y était en permanence. Ouerrou, frère de Felfoul, étant mort
+en 1015, son fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zenètes,
+mais ces Berbères se divisèrent, et une partie suivit les étendards de
+Khazroun, frère de Ouerrou.
+
+Après une courte lutte, celui-ci resta maître de l'autorité et entraîna
+ses adhérents à des incursions sur les territoires de Gabès et de
+Tripoli, où un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, commandait pour
+El-Moëzz. En 1026, cet Abd-Allah, dont le frère venait d'être mis à mort
+à Kaïrouan, par l'ordre du gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli à
+Khalifa, chef des Zenètes, et celui-ci, étant ainsi devenu maître de
+cette place, en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui
+s'y trouvaient.
+
+El-Moëzz, bien qu'ayant été élevé dans les principes de la doctrine
+chiaïte, s'était rattaché à la secte de Malek et n'avait pas tardé à
+persécuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehdïa, à Kaïrouan, les
+Chiaïtes étaient poursuivis, molestés, torturés même. Leur sang avait
+coulé à flots et ces mauvais traitements les avaient forcés, en maints
+endroits, à l'exil volontaire. La Sicile et l'Orient avaient vu arriver
+ces malheureux dans le plus triste état. Cette attitude n'était rien
+moins que la révolte contre les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui
+régnait alors, essaya de ramener à l'obéissance son représentant de
+Kaïrouan, en le comblant de cadeaux; il ne réussit qu'à retarder une
+rupture inévitable.
+
+Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports avec la
+cour du Caire et reçut du khalife un diplôme lui conférant le
+commandement de la Tripolitaine. C'était, entre les deux cours, un
+échange d'hostilités indirectes, prélude d'actes plus décisifs.
+
+En 1028, Hammad mourut à la Kalâa, et fut remplacé par son fils El-Kaïd,
+qui confia à ses frères les grands commandements de son empire. Les bons
+rapports continuèrent pendant quelque temps entre lui et son cousin de
+Kaïrouan, mais, de ce côté aussi, une rupture était imminente[617].
+
+[Note 617: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t.
+III, p. 266, 267. El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari,
+_Musulmans de Sicile_, t. II, p. 357 et suiv.]
+
+GUERRE ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--A Fès, Ham-mama, roi des
+Mag'raoua, continuait à régner au milieu d'une cour brillante, et,
+pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commandés par Temim, guerroyaient
+contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. En 1033, ils vinrent,
+avec l'aide d'autres tribus zenètes, mettre le siège devant Fès. Le chef
+des Mag'raoua leur livra une grande bataille sous les murs de la ville;
+mais, après une lutte acharnée où tombèrent ses meilleurs guerriers, il
+fut entièrement défait. Les Beni-Ifrene entrèrent victorieux à Fès,
+qu'ils mirent au pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur
+convoitise, car il était rempli de richesses; les vainqueurs
+massacrèrent les hommes et réduisirent les femmes en esclavage.
+
+Temim s'installa en souverain dans Fès, tandis que Hammama se réfugiait
+à Oudjda et s'occupait avec activité à réunir ses adhérents, afin de
+prendre sa revanche. Peu de temps après, il fut en mesure de commencer
+les hostilités et, en 1038, il arrachait sa capitale des mains des
+Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrèrent dans leurs anciens territoires; Temim se
+retrancha à Chella[618].
+
+[Note 618: Le Kartas donne pour date à cet événement l'année 1041.
+Nous adoptons la date et la leçon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus
+probables.]
+
+Après cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre
+d'autres conquêtes. A la tête d'une armée zenatienne, il se mit en
+marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. El-Kaïd, seigneur
+de la Kalâa, s'avança à sa rencontre; mais, se sentant moins fort, il
+n'osa pas engager le combat, et préféra employer l'intrigue et la
+corruption pour détourner les adhérents de son adversaire. Abandonné par
+son armée, Hammama n'eut bientôt d'autre parti à prendre que d'accepter
+la paix et de rentrer chez lui. Il mourut l'année suivante (1040),
+laissant le pouvoir à son fils; mais la guerre civile divisa alors les
+Mag'raoua; et Fès fut, pendant de longues années, le théâtre de luttes
+et de compétitions dans lesquelles les forces des Mag'raoua
+s'épuisèrent.
+
+ÉVÉNEMENTS DE SICILE ET D'ITALIE. CHUTE DES KELBITES.--Absorbés par
+l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu de vue la
+Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas afin de passer
+une rapide revue des événements survenus dans ces contrées.
+
+La Sicile, indépendante de fait sous les émirs kelbites, qui
+reconnaissaient pour la forme l'autorité des khalifes fatemides, profita
+d'une période de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres et les
+arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'étaient reportées sur
+l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient été pillées par les
+Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint au
+secours de Bari, assiégée par le renégat Safi, et força les Musulmans à
+la retraite. En 1005, les Pisans remportèrent l'importante bataille
+navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur revanche,
+s'emparèrent de Cosenza.
+
+En 1015, une expédition musulmane assiégeait Salerne, et cette ville,
+pour éviter de plus grands maux, se disposait à accepter les exigences
+des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant de Terre
+sainte, qui se trouvaient de passage dans la localité, scandalisés de
+voir des chrétiens ainsi malmenés par des infidèles, entraînèrent à leur
+suite quelques hommes de cœur et forcèrent les Musulmans à se
+rembarquer, après avoir pillé leur camp. Refusant ensuite toutes les
+offres qui leur étaient faites, ils continuèrent leur chemin. Mais le
+prince de Salerne les fit accompagner par un envoyé chargé de ramener
+des champions de leur pays, en les attirant par les promesses les plus
+séduisantes.
+
+Le caïd de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant été frappé d'hémiplégie,
+avait résigné quelque temps auparavant le pouvoir entre les mains de son
+fils Djâfer, qui avait reçu d'El-Hakem l'investiture, avec le titre de
+_Seïf-ed-Daoula_. En 1015, Ali, frère de Djâfer, appuyé par les
+Berbères, se mit en état de révolte, mais il fut vaincu et tué par son
+frère, qui expulsa une masse de Berbères de l'île. Djâfer, vivant dans
+le luxe, abandonna la direction des affaires à l'Africain Hassan, de
+Bar'aï, et ce ministre, pour subvenir aux dépenses de son maître, ne
+trouva rien de mieux que d'augmenter les impôts, en percevant le
+cinquième sur les fruits, alors que les terres étaient déjà grevées
+d'une taxe foncière. Il en résulta une révolte générale (mai 1019).
+Djâfer fut déposé, transporté en Egypte et remplacé par son frère
+Ahmed-ben-el-Akehal.
+
+Le nouveau gouverneur, après avoir rétabli la paix en Sicile, entreprit
+des expéditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait tenu sous le
+joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, se prépara,
+malgré ses soixante-huit ans, à faire une descente en Sicile. Son aide
+de camp Oreste le précéda avec une nombreuse armée et chassa de Calabre
+tous les Musulmans; il attendait l'empereur pour passer en Sicile
+lorsque celui-ci mourut (décembre 1025).
+
+Averti du péril qui menaçait la Sicile, El-Moëzz offrit son aide à
+El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoyée d'Afrique fut détruite
+par une tempête (1026). Oreste, débarqué en Sicile, ne sut pas tirer
+parti des circonstances; il laissa affaiblir son armée par la maladie
+et, lorsque les Musulmans attaquèrent, il se trouva hors d'état de leur
+résister.
+
+Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les flottes
+combinées d'El-Moëzz et d'El-Akehal sillonnèrent alors les mers du
+Levant et allèrent porter le ravage sur les côtes d'Illyrie, des îles de
+la Grèce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la Méditerranée, les
+chrétiens, oubliant leurs dissensions particulières, s'unissaient
+partout pour combattre l'influence musulmane. C'est ainsi que les
+Pisans, aidés sans doute des Génois, armèrent en 1034 une flotte
+imposante et effectuèrent une descente en Afrique. Bône, objectif de
+l'expédition, fut prise et pillée par les chrétiens. En 1035, la cour de
+Byzance envoya des ambassadeurs à El-Moëzz pour traiter de la paix. Sur
+ces entrefaites, une révolte éclata en Sicile contre El-Akehal, qui
+avait voulu encore augmenter les impôts pour subvenir aux frais de la
+guerre. La situation devenant périlleuse, ce prince se hâta de faire la
+paix avec l'empire et d'accepter le titre de _maître_, qui impliquait
+une sorte de vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins,
+tandis que les rebelles appelaient à leur aide El-Moëzz.
+
+Le gouverneur de Kaïrouan leur envoya son propre fils Abd-Allah, avec
+trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036, Léon Opus, qui
+commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir le nouveau vassal
+de l'empire et défit l'armée berbère; mais, craignant des embûches, il
+ne profita pas de sa victoire et rentra en Italie, accompagné de quinze
+mille chrétiens qui avaient suivi sa fortune. Bientôt El-Akehal fut
+assassiné, et Abd-Allah resta seul maître de l'autorité[619].
+
+[Note 619: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 341 et suiv. Élie
+de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 159 et suiv.]
+
+EXPLOITS DES NORMANDS EN ITALIE ET EN SICILE. ROBERT WISCARD.--Nous
+avons vu que le prince de Salerne, enthousiasmé des exploits des
+Normands, avait député une ambassade pour décider leurs compatriotes à
+lui prêter l'appui de leurs bras. Son appel fut entendu, et bientôt une
+petite compagnie d'aventuriers normands arriva en Italie, sous la
+conduite d'un certain Drengot (1017). Présentés au pape Benoît VIII, ils
+furent encouragés par le pontife à lutter contre les Byzantins, qui se
+rendaient odieux par leur tyrannie et dont l'ambition portait ombrage à
+tous les souverains de l'Italie centrale. Après avoir, tout d'abord,
+infligé aux Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent à leur
+tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement éprouvés par
+le fer de l'ennemi. Le katapan Boïannès les expulsa de toutes leurs
+conquêtes et rétablit l'autorité de l'empire jusque sur l'Apulie.
+
+Le pape Benoît VIII appela alors à son aide l'empereur Henri II, qui
+envahit l'Italie à la tête d'une nombreuse armée; les Normands se
+joignirent à lui et l'aidèrent à triompher des Grecs. Mais bientôt
+l'armée allemande reprit la route de son pays, et les Normands
+demeurèrent livrés à eux-mêmes sans ressources, et se virent forcés de
+vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou aux
+républiques qui voudraient bien les employer.
+
+Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe commandée
+par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des environs de
+Coutances, nommé Tancrède de Hauteville, qui, à défaut d'autre
+patrimoine, avait donné à ses douze fils l'éducation militaire de son
+temps. C'était un puissant renfort que de tels hommes, et, comme la
+guerre venait d'éclater entre le prince de Salerne et celui de Capoue,
+ils trouvèrent immédiatement à s'employer. Plus tard, ils s'attachèrent
+aux uns et aux autres avec des chances diverses.
+
+Vers 1036, le général Georges Maniakès débarqua en Italie à la tête
+d'une armée byzantine considérable; il réussit à s'adjoindre les
+Normands du comté de Salerne et passa en Sicile (1038). Débarqués à
+Messine, les chrétiens ne tardèrent pas à rencontrer les Musulmans; ils
+les mirent en déroute, après un rude combat, dans lequel Guillaume _Bras
+de fer_, un des fils de Tancrède, fit des prodiges de valeur à la tête
+des Normands. Messine capitule; puis on assiège Rametta, où les
+Musulmans ont concentré leurs forces. Maniakès triomphe sur tous les
+points. Les chrétiens mettent alors le siège devant Syracuse; mais cette
+ville résiste avec énergie. Abd-Allah reçoit des renforts d'Afrique et
+porte son camp sur les plateaux de Traïana, au nord de l'Etna. Mais
+l'habile Maniakès, secondé par les Normands, met encore une fois en
+déroute les Musulmans.
+
+Sur ces entrefaites, une brouille étant survenue entre Maniakès et le
+Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie normande, ce
+chef ramena ses hommes en Italie et appela le peuple aux armes contre
+les Byzantins. Cependant Syracuse était tombée aux mains du général
+grec, et bientôt il allait achever la conquête de toute l'île, lorsque,
+par suite d'intrigues, il fut rappelé en Orient et jeté dans les fers.
+La révolte éclata dans la Pouille sous l'impulsion des Normands; une
+partie des troupes impériales furent rappelées de Sicile et les
+Musulmans respirèrent.
+
+En 1040, les Musulmans se lancent également dans la rébellion, et
+Abd-Allah, après avoir vu tomber la plupart de ses adhérents, est
+contraint de rentrer à Kaïrouan, en abandonnant la Sicile à son
+compétiteur Simsam, frère d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientôt
+expulsés de l'île (1042). Mais la Sicile se divise en un grand nombre de
+principautés indépendantes, obéissant à des officiers d'origine diverse,
+souvent obscure.
+
+En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succès et conquis un
+vaste territoire dont ils s'étaient partagé les villes. Amalfi,
+neutralisée, devint la capitale de ce petit royaume, et Guillaume en fut
+nommé chef, sous le nom de comte de la Pouille. Mais en 1042, Maniakès,
+qui avait recouvré la liberté, reparut en Italie, et, comme toujours, la
+victoire couronna ses armes. Par bonheur pour les Normands, il se fit
+proclamer empereur et passa en Grèce, où il fut tué par surprise. La
+ligue normande acquit dès lors une grande puissance. A la mort de
+Guillaume, survenue en 1046, les frères de Hauteville se disputèrent sa
+succession, et la ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nommé
+Robert, arrivé depuis peu en Italie, ayant trouvé tous les bons postes
+occupés, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son esprit;
+il reçut pour cela le surnom de _Wiscard_ ou Guiscard (fort et prudent).
+Après avoir guerroyé avec succès en Calabre, il se forma un groupe de
+compagnons dévoués et courageux. Nous verrons avant peu quel parti il en
+tira.
+
+Quelques années plus tard, les forces combinées de Gènes, de Pise et du
+Saint-Siège parviennent à expulser les Musulmans de la Sardaigne (1050).
+Cette île obéissait aux émirs espagnols et la lutte avait duré de
+longues années[620].
+
+[Note 620: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 367 et suiv. Élie
+de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 166 et suiv. De Mas Latrie,
+_Traités de paix, etc._, p. 21 et suiv.]
+
+RUPTURE ENTRE EL-MOEZZ ET LE HAMMADITE EL-KAÏD.--Pendant que l'Italie et
+la Sicile étaient le théâtre de ces événements, une rupture, depuis
+longtemps imminente, éclatait entre El-Moëzz et son parent El-Kaïd, de
+la Kalâa, qui s'était rendu entièrement indépendant du gouverneur de
+Kaïrouan. Par esprit d'opposition, El-Kaïd refusait en outre de suivre
+El-Moëzz dans son hostilité contre les khalifes du Caire.
+
+Le gouverneur, s'étant mis à la tête de ses troupes, vint lui-même
+assiéger la Kalâa; mais cette place, par sa forte position, défiait
+toute surprise. Aussi, après l'avoir tenue longtemps bloqués, El-Moëzz
+se décida-t-il à signer avec El-Kaïd une sorte de trêve. Il leva le
+siège, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla guerroyer du côté
+d'Achir (1042-43).
+
+Comme en Sicile, comme en Espagne, la désunion des Musulmans d'Afrique,
+en paralysant leurs forces, allait avoir les conséquences les plus
+graves et favoriser l'arrivée d'un nouvel élément ethnographique[621].
+
+[Note 621: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.]
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
+(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,19847 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
+(Berbrie) depuis les temps les plus reculs jusqu' la conqute franaise (1830) ( Volume I), by Ernest Mercier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbrie) depuis les temps les plus reculs jusqu' la conqute franaise (1830) ( Volume I)
+
+Author: Ernest Mercier
+
+Release Date: February 2, 2009 [EBook #27970]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE
+
+L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
+
+(BERBRIE)
+
+DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULS
+
+JUSQU' LA CONQUTE FRANAISE (1830)
+
+PAR
+
+ERNEST MERCIER
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS ERNEST LEROUX, DITEUR 28, RUE BONAPARTE, 28
+
+1888
+
+DU MME AUTEUR
+
+=Histoire de l'tablissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale=,
+selon les auteurs arabes. 1 vol. grand in-8, avec deux cartes.--MARLE
+(Constantine).--CHALLAMEL (Paris), 1875.
+
+=Le cinquantenaire de l'Algrie=.--L'Algrie en 1880. l vol.
+in-8,--CHALLAMEL (Paris), 1880.
+
+=L'Algrie et les questions algriennes=. 1 vol. in-8.--CHALLAMEL, 1883.
+
+=Comment l'Afrique septentrionale a t arabise=. Brochure
+in-8.--MARLE, 1874.
+
+=La bataille de Poitiers et les vraies causes du recul de l'invasion
+arabe=. Mmoire publi par la _Revue historique_.--Paris, 1878.
+
+=Constantine, avant la conqute franaise= (=1837=). Notice sur cette
+ville l'poque du dernier bey (avec une carte).--Mmoire publi par la
+Socit archologique de Constantine, 1878.--BRAHAM, diteur.
+
+=Constantine au XVIe sicle=. Elvation de la famille El
+Feggoun.--Socit archologique de Constantine. 1878.--BRAHAM, diteur.
+
+=Notice sur la confrrie des Khouan Abd-el Kader-el Djilani=, publie
+par la Socit archologique de Constantine, 1868.
+
+=Les Arabes d'Afrique= jugs par les auteurs musulmans. (_Revue
+africaine_, n 98, 1873.)
+
+=Examen des causes de la croisade de saint Louis contre Tunis (1270)=.
+(_Revue africaine_, n 94.)
+
+=Episodes de la conqute de l'Afrique par les Arabes. Kocla. La
+Kahena=.--Mmoire publi par la Socit archologique de Constantine,
+1883.
+
+=Les Indignes de l'Algrie. Leur situation dans le pass et dans le
+prsent=. Revue librale, 1884.
+
+=Le Cinquantenaire de la prise de Constantine= (=13 octobre 1837=).
+Brochure in-8.--BRAHAM, diteur Constantine (Octobre 1887).
+
+=Commune de Constantine. Trois annes d'administration municipale=.
+Brochure in-8.--BRAHAM, diteur Constantine (Octobre 1887).
+
+
+CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.
+
+TABLE DES MATIRES
+
+ PRFACE.
+
+ SYSTME ADOPT POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES.
+
+ INTRODUCTION: Description physique et gographique de l'Afrique
+ septentrionale.
+ Divisions gographiques adoptes par les anciens.
+ Divisions gographiques adoptes par les Arabes.
+
+ ETHNOGRAPHIE.--Origine et formation du peuple berbre.
+
+ PREMIRE PARTIE
+
+ PRIODE ANTIQUE
+ (Jusqu'en 642 de l're chrtienne)
+
+ CHAPITRE I.--_Priode phnicienne_ (1100-268 _av. J.-C_).
+
+ Sommaire:
+
+ Temps primitifs.
+ Les Phniciens s'tablissent en Afrique.
+ Fondation de Cyrne par les Grecs.
+ Donnes gographiques d'Hrodote.
+ Prpondrance de Karthage.
+ Dcouvertes de l'amiral Hannon.
+ Organisation politique de Karthage.
+ Conqute de Karthage dans les les et sur le littoral de la
+ Mditerrane.
+ Guerres de Sicile.
+ Rvolte des Berbres.
+ Suite des guerres de Sicile.
+ Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.
+ Agathocle vacue l'Afrique.
+ Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contre.
+ Anarchie en Sicile.
+
+ CHAPITRE II.--_Premire guerre punique_ (268-220).
+
+ Sommaire:
+
+ Causes de la premire guerre punique.
+ Rupture de Rome avec Karthage.
+ Premire guerre punique.
+ Succs des Romains en Sicile.
+ Les Romains portent la guerre en Afrique.
+ Victoire des Karthaginois Tunis.--Les Romains vacuent
+ l'Afrique.
+ Reprise de la guerre en Sicile.
+ Grand sige de Lylibe.
+ Bataille des les gates.--Fin de la premire guerre punique.
+ Divisions gographiques de l'Afrique adoptes par les Romains.
+ Guerre des Mercenaires.
+ Karthage, aprs avoir rtabli son autorit en Afrique, porte la
+ guerre en Espagne.
+ Succs des Karthaginois en Espagne.
+
+ CHAPITRE III.--_Deuxime guerre punique_ (220-201).
+
+ Sommaire:
+
+ Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.
+ Hannibal marche sur l'Italie.
+ Combat du Tessin; batailles de la Trbie et de Trasimne.
+ Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
+ Cannes.
+ Consquences de la bataille de Cannes.--nergique rsistance
+ de Rome.
+ La guerre en Sicile.
+ Les Berbres prennent part la lutte. Syphax et Massinissa.
+ Guerre d'Espagne.
+ Campagne de Hannibal en Italie.
+ Succs des Romains en Espagne et en Italie; bataille du Mtaure.
+ Evnements d'Afrique; rivalit de Syphax et de Massinissa.
+ Massinissa, roi de Numidie.
+ Massinissa est vaincu par Syphax.
+ Evnements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est rsolue.
+ Campagne de Scipion en Afrique.
+ Syphax est fait prisonnier par Massinissa.
+ Bataille de Zama.
+ Fin de la deuxime guerre punique; trait avec Rome.
+
+ CHAPITRE IV.--_Troisime guerre punique_ (201-146).
+
+ Sommaire:
+
+ Situation des Berbres en l'an 201.
+ Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.
+ Empitements de Massinissa.
+ Prpondrance de Massinissa.
+ Situation de Karthage.
+ Karthage se prpare la guerre contre Massinissa.
+ Dfaite des Karthaginois par Massinissa.
+ Troisime guerre punique.
+ Hroque rsistance de Karthage.
+ Mort de Massinissa.
+ Suite du sige de Karthage.
+ Scipion prend le commandement des oprations.
+ Chute de Karthage.
+ L'Afrique province romaine.
+
+ CHAPITRE V.--_Les rois berbres vassaux de Rome_ (146-89).
+
+ Sommaire:
+
+ L'lment latin s'tablit en Afrique.
+ Rgne de Micipsa.
+ Premire usurpation de Jugurtha.
+ Dfaite et mort d'Adherbal.
+ Guerre de Jugurtha contre les Romains.
+ Premire campagne de Mtellus contre Jugurtha.
+ Deuxime campagne de Mtellus.
+ Marius prend la direction des oprations.
+ Chute de Jugurtha.
+ Partage de la Numidie.
+ Coup d'oeil sur l'histoire de la Cyrnaque; cette province est lgue
+ Rome.
+
+ CHAPITRE VI.--_L'Afrique pendant les guerres civiles_ (89-46).
+
+ Sommaire:
+
+ Guerre entre Hiemsal II et Yarbas.
+ Dfaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas.
+ Expditions de Sertorius en Maurtanie.
+ Les pirates africains chtis par Pompe.
+ Juba I successeur de Hiemsal II.--Il se prononce pour le parti
+ de Pompe.
+ Dfaite de Curion et des Csariens par Juba.
+ Les Pompiens se concentrent en Afrique aprs la bataille de
+ Pharsale.
+ Csar dbarque en Afrique.
+ Diversion de Sittius et des rois de Maurtanie.
+ Bataille de Thapsus, dfaite des Pompiens.
+ Mort de Juba.--La Numidie orientale est rduite en province
+ romaine.
+ Chronologie des rois de Numidie.
+
+ CHAPITRE VII.--_Les derniers rois berbres_ (46 avant J.-C.--43
+ aprs J.-C.).
+
+ Sommaire:
+
+ Les rois maurtaniens prennent parti dans les guerres civiles.
+ Arabion rentre en possession de la Stifienne.
+ Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave.
+ Arabion se prononce pour Octave.
+ Arabion s'allie Sextius, lieutenant d'Antoine; sa mort.
+ L'Afrique sous Lpide.
+ Bogud II est dpossd de la Tingitane. Bokkus III runit toute
+ la Maurtanie sous son autorit.
+ La Berbrie rentre sous l'autorit d'Octave.
+ Organisation de l'Afrique par Auguste.
+ Juba II roi de Numidie.
+ Juba roi de Maurtanie.
+ Rvolte des Berbres.
+ Mort de Juba II; Ptolme lui succde.
+ Rvolte des Tacfarinas.
+ Assassinat de Ptolme.
+ Rvolte d'dmon. La Maurtanie est rduite en province romaine.
+ Division et organisation administrative de l'Afrique romaine.
+ CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURTANIE.
+
+
+ CHAPITRE VIII.--_L'Afrique sous l'autorit romaine_ (43-297).
+
+ Sommaire:
+
+ Etat de l'Afrique au Ier sicle; productions, commerce, relations.
+ Etat des populations.
+ Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles.
+ L'Afrique sous Vespasien.
+ Insurrection des Juifs de la Cyrnaque.
+ Expditions en Tripolitaine et dans l'extrme sud.
+ L'Afrique sous Trajan.
+ Nouvelle rvolte des Juifs.
+ L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures.
+ Nouvelles rvoltes sous Antonin, Mare-Aurle et Commode, 138-190.
+ Les empereurs africains: Septime Svre.
+ Progrs de la religion chrtienne en Afrique; premires perscutions.
+ Caracalla, son dit d'mancipation.
+ Macrin et Elagabal.
+ Alexandre Svre.
+ Les Gordiens; rvolte de Capellien et de Sabinianus.
+ Priode d'anarchie; rvoltes en Afrique.
+ Perscutions contre les chrtiens.
+ Priode des trente tyrans.
+ Diocltien; rvolte des Quinqugentiens.
+ Nouvelles divisions gographiques de l'Afrique
+
+ CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous l'autorit romaine, suite_ (297-415).
+
+ Sommaire:
+
+ Etat de l'Afrique la fin du IIIe sicle.
+ Grandes perscutions contre les chrtiens.
+ Tyrannie de Galre en Afrique.
+ Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre.
+ Triomphe de Maxence en Afrique; ses dvastations.
+ Triomphe de Constantin.
+ Cessation des perscutions contre les chrtiens; les Donatistes;
+ schisme d'Arius.
+ Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.
+ Puissance des Donatistes. Les Circoncellions.
+ Les fils de Constantin; perscution des Donatistes par Constant.
+ Constance et Julien; excs des Donatistes.
+ Exactions du comte Romanus.
+ Rvolte de Firmus.
+ Pacification gnrale.
+ L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Thodose.
+ Rvolte de Gildon.
+ Chute de Gildon.
+ L'Afrique sous Honorius.
+
+ CHAPITRE X.--_Priode vandale_ (415-531).
+
+ Sommaire:
+
+ Le christianisme en Afrique au commencement du Ve sicle.
+ Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.
+ Les Vandales envahissent l'Afrique.
+ Lutte de Boniface contre les Vandales.
+ Fondation de l'empire vandale.
+ Nouveau trait de Gensric avec l'empire; organisation de
+ l'Afrique Vandale.
+ Mort de Valentinien III; pillage de Rome par Gensric.
+ Suite des guerres des Vandales.
+ Apoge de la puissance de Gensric; sa mort.
+ Rgne de Hunric; perscutions contre les catholiques.
+ Rvolte des Berbres.
+ Cruauts de Hunric.
+ Concile de Karthage; mort de Hunric.
+ Rgne de Gondamond.
+ Rgne de Trasamond.
+ Rgne de Hildric.
+ Rvoltes des Berbres; usurpation de Glimer.
+
+ CHAPITRE XI.--_Priode byzantine_ (531-642).
+
+ Sommaire:
+
+ Justinien prpare l'expdition d'Afrique.
+ Dpart de l'expdition. Blisaire dbarque Caput-Vada.
+ Premire phase de la campagne.
+ Dfaite des Vandales conduits par Animatas et Gibamund.
+ Succs de Blisaire. Il arrive Karthage.
+ Blisaire Karthage.
+ Retour des Vandales de Sardaigne. Glimer marche sur Karthage.
+ Bataille de Tricamara.
+ Fuite de Glimer.
+ Conqutes de Blisaire.
+ Glimer se rend aux Grecs.
+ Disparition des Vandales d'Afrique.
+ Organisation de l'Afrique byzantine; tat des Berbres.
+ Luttes de Salomon contre les Berbres.
+ Rvolte de Stozas.
+ Expditions de Salomon.
+ Rvolte des Levathes; mort de Salomon.
+ Priode d'anarchie.
+ Jean Troglita, gouverneur d'Afrique; il rtablit la paix.
+ tat de l'Afrique au milieu du VIe sicle.
+ L'Afrique pendant la deuxime moiti du VIe sicle.
+ Derniers jours de la domination byzantine.
+ Appendice: Chronologie des rois Vandales.
+
+FIN DE LA PREMIRE PARTIE.
+
+ DEUXIME PARTIE
+
+ PRIODE ARABE ET BERBRE
+
+ 641--1043
+
+ CHAPITRE I.--_Les Berbres et les Arabes_.
+
+ Sommaire:
+
+ Le peuple berbre; moeurs et religion.
+ Organisation politique.
+ Groupement des familles de la race.
+ Divisions des tribus berbres.
+ Position de ces tribus.
+ Les Arabes; notice sur ce peuple.
+ Moeurs et religions des Arabes ant-islamiques.
+ Mahomet; fondation de l'islamisme.
+ Abou Beker, deuxime khalife; ses conqutes.
+ Khalifat d'Omar: conqute de l'Egypte.
+
+ CHAPITRE II.--_Conqute arabe_ (641-709).
+
+ Sommaire:
+
+ Campagnes de Amer en Cyrnaque et en Tripolitaine.
+ Le khalife Othmane prpare l'expdition d'Ifrikiya.
+ Usurpation du patrice Grgoire; il se prpare la lutte.
+ Dfaite et mort de Grgoire.
+ Les Arabes traitent avec les Grecs et vacuent l'Ifrikiya.
+ Guerres civiles en Arabie.
+ Les Kharedjites. Origine de ce schisme.
+ Mort de Ali; triomphe des Omades.
+ Etat de la Berbrie. Nouvelles courses des Arabes.
+ Suite des expditions arabes en Mag'reb.
+ Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Karouan.
+ Gouvernement de Dinar Abou-el-Mohadjer.
+ Deuxime gouvernement d'Okba. Sa grande expdition en Mag'reb.
+ Dfaite de Tehouda. Mort d'Okba.
+ La Berbrie libre sous l'autorit de Kocla.
+ Nouvelles guerres civiles en Arabie.
+ Les Kharedjites et les Chiates.
+ Victoire de Zohr sur les Berbres. Mort de Kocla.
+ Zohr vacue l'Ifrikiya.
+ Mort du fils de Zobr. Triomphe d'Abd-el-Malek.
+ Situation de l'Afrique. La Kahna.
+ Expdition de Haane en Mag'reb. Victoire de La Kahna.
+ La Kahna reine des Berbres. Ses destructions.
+ Dfaite et mort de la Kahna.
+ Conqute et organisation de l'Ifrikiya par Haane.
+ Moua-ben-Nocr achve la conqute de la Berbrie.
+
+ CHAPITRE III.--_Conqute de l'Espagne. Rvolte kharedjite_ (709-750).
+
+ Sommaire:
+
+ Le comte Julien pousse les Arabes la conqute de l'Espagne.
+ Conqute de l'Espagne par Tarik et Moua.
+ Destitution de Moua.
+ Situation de l'Afrique et de l'Espagne.
+ Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.
+ Gouvernement d'Ismal-ben-Abd-Allah.
+ Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassin.
+ Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.
+ Gouvernement de Obda-ben-Abd-er-Rahman.
+ Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers.
+ Gouvernement d'Obd-Allah-ben-el-Habhab.
+ Despotisme et exactions des Arabes.
+ Rvolte de Mecera, soulvement gnral des Berbres.
+ Dfaite de Koltoum l'Ouad-Sebou.
+ Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.
+ Rvolte de l'Espagne; les Syriens y sont transports.
+ Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.
+ Chute de la dynastie omade: tablissement de la dynastie abbasside.
+
+ CHAPITRE IV.--_Rvolte kharedjite. Fondations de royaumes
+ indpendants_ (750-772).
+
+ Sommaire:
+
+ Situation des Berbres du Mag'reb au milieu du VIIIe sicle.
+ Victoires de Abd-er-Rahman; il se dclare indpendant.
+ Assassinat de Abd-er-Rahman.
+ Lutte entre El-Yas et El-Habib.
+ Prise et pillage de Karouan par les Ourfeddjouma.
+ Les Miknaca fondent un royaume Sidjilmassa.
+ Guerres civiles en Espagne.
+ L'omade Abd-er-Rahman dbarque en Espagne.
+ Fondation de l'empire omade d'Espagne.
+ Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Ebadites de l'Ifrikiya.
+ Dfaites des Kharedjites par Ibn-Achath.
+ Ibn-Achath rtablit Karouan le sige du gouvernement.
+ Fondation de la dynastie rostemide Tiharet.
+ Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem.
+ Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.
+ Mort d'Omar. Prise de Karouan par les kharedjites.
+
+ CHAPITRE V.--_Derniers gouverneurs arabes_ (772-800).
+
+ Sommaire:
+
+ Yezid-ben Hatem rtablit l'autorit arabe en Ifrikiya.
+ Gouvernement de Yezid-ben-Hatem.
+ Les petits royaumes berbres indpendants.
+ L'Espagne sous le premier khalife omade; expdition de
+ Charmelagne.
+ Intrim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.
+ Edris-ben-Abd-Allah fonde Oulili la dynastie edriside.
+ Conqutes d'Edris; sa mort.
+ Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.
+ Anarchie en Ifrikiya.
+ Gouvernement de Hertema-ben-Aan.
+ Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel.
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la rvolte de la milice.
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nomm gouverneur indpendant, fonde
+ la dynastie ar'lebite.
+ Naissance d'Edris II.
+ L'Espagne sous Hicham et El-Hakem.
+ Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.
+
+ CHAPITRE VI--_L'Ifrikiya sous les Ar'lebites. Conqute de la Sicile_
+ (800-838).
+
+ Sommaire:
+
+ Ibrahim tablit solidement son autorit en Ifrikiya.
+ Edris II est proclam par les Berbres.
+ Fondation de Fs par Edris II.
+ Rvoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim.
+ Abou-l'Abbas-Abd-Allah succde son pre Ibrahim.
+ Conqutes d'Edris II.
+ Mort de Abd-Allah. Son frre Ziadet-Allah le remplace.
+ Espagne: Rvolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.
+ Luttes de Ziadet-Allah contre les rvoltes.
+ Mort d'Edris II; partage de son empire.
+ Etat de la Sicile au commencement du Ixe sicle.
+ Euphmius appelle les Arabes en Sicile. Expdition du cadi Aced.
+ Conqute de la Sicile.
+ Mort de Ziadet-Allah. Son frre Abou-Ekal-el-Ar'leb lui succde.
+ Guerres entre les descendants d'Edris II.
+ Les Midrarides Sidjilmassa.
+ L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.
+
+ CHAPITRE VII.--_Les derniers Ar'lebites_ (838-902).
+
+ Sommaire:
+
+ Gouvernement d'Abou-Ekal.
+ Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.
+ Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.
+ vnements d'Espagne.
+ Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik.
+ Guerre de Sicile.
+ Mort d'Abou-el-R'aranik. Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.
+ Les souverains edrisides de Fez.
+ Succs des Musulmans en Sicile.
+ Ibrahim repousse l'invasion d'El-Albras-ben-Touloun.
+ Rvoltes en Ifrikiya. Cruauts d'Ibrahim.
+ Progrs de la secte chate en Berbrie. Arrive d'Abou-Abd-Allah.
+ Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les rvoltes.
+ Expdition d'Ibrahim contre les Toulounides d'gypte.
+ Abdication d'Ibrahim.
+ vnements de Sicile.
+ vnements d'Espagne.
+
+ CHAPITRE VIII.--_tablissement de l'empire obdite. Chute de
+ l'autorit arabe en Ifrikiya_ (902-909).
+
+ Sommaire:
+
+ Coup d'oeil sur les vnements antrieurs et la situation de
+ l'Italie mridionale.
+ Ibrahim porte la guerre en Italie. Sa mort.
+ Progrs des Chiates. Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.
+ Court rgne d'Abou-l'Abbas. Son fils Ziadet-Allah lui succde.
+ Le mehdi Obd-Allah passe en Mag'reb.
+ Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites. Ses succs.
+ Les Chiates marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.
+ Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.
+ Les Chiates vont dlivrer le mehdi Sidjilmassa.
+ Retour du mehdi Obd-Allah en Tunisie. Fondation de l'empire
+ obdite.
+ Chronologie des gouverneurs ar'lebites.
+
+
+ CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous les Fatemides_ (910-934).
+
+ Sommaire:
+
+ Situation du Mag'reb en 910.
+ Conqute des Fatemides dans le Mag'reb central. Chute des Rostemides.
+ Le mehdi fait prir Abou-Abd-Allah et crase les germes de rbellion.
+ vnements de Sicile.
+ vnements d'Espagne.
+ Rvoltes contre Obd-Allah.
+ Fondation d'El-Mehdia par Obd-Allah.
+ Expdition des Fatemides en gyple, son insuccs.
+ L'autorit du Mehdi est rtablie en Sicile.
+ Premire campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides.
+ Nouvelle expdition fatemide contre l'gypte.
+ Conqutes de Messala en Mag'reb.
+ Expditions fatemides on Sicile, en Tripolilaine et en gypte.
+ Succs des Mag'raoua. Mort de Messaia.
+ El-Haan relve, Fs, le trne edriside. Sa mort.
+ Expdition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.
+ Succs d'Ibn-Abon-l'Afia.
+ Moua se prononce pour les Omades. Il est vaincu par les troupes
+ fatemides.
+ Mort d'Obd-Allah, le mehdi.
+ Expditions des Fatemides en Italie.
+
+ CHAPITRE X.--_Suite des Fatemides. Rvolte de l'Homme l'ne_
+ (934-947).
+
+ Sommaire:
+
+ Rgne d'El-Kam; premires rvoltes.
+ Succs de Meour, gnral fatemide, en Mag'reb. Moua, vaincu, se
+ rfugie dans le dsert.
+ Expditions fatemides en Italie et en gypte.
+ Puissance des Sanhadja. Ziri-ben-Menad.
+ Succs des Edrisides; mort de Moua-ben-Abou-l'Afia.
+ Rvolte d'Abou-Yezid, l'_Homme l'ne._
+ Succs d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya.
+ Prise de Karouan par Abou-Yezid.
+ Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction.
+ Sige d'El-Mehda par Abou-Yezid.
+ Leve du sige d'El-Mehdia.
+ Mort d'El-Kam. Rgne d'Ismal-el-Mansour.
+ Dfaites d'Abou-Yezid.
+ Poursuite d'Abou-Yezid par Ismal.
+ Chute d'Abou-Yezid.
+
+ CHAPITRE XI--_Fin de la domination fatemide_ (947-973).
+
+ Sommaire:
+
+ tat du Mag'reb et de l'Espagne.
+ Expdition d'El-Mansour Tiharet.
+ Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.
+ Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en
+ Italie.
+ Mort d'El-Mansour. Avnement d'El-Mozz.
+ Les deux Mag'reb reconnaissent la suprmatie omade.
+ Les Mag'raoua appellent leur aide le khalife fatemide.
+ Rupture entre les Omades et les Fatemides.
+ Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays
+ l'autorit fatemide.
+ Guerre d'Italie et de Sicile.
+ vnements d'Espagne; Mort d'Abd-er-Rahman III (en Ncer).
+ Son fils El-Hakem II lui succde.
+ Succs des Musulmans en Sicile et en Italie.
+ Progrs de l'influence omade en Mag'reb.
+ tat de l'Orient. El-Mozz prpare son expdition.
+ Conqute de l'gypte par Djouher.
+ Rvoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad crase les Zentes.
+ Mort de Ziri-ben-Menad. Succs de son fils Bologguine dans le
+ Mag'reb.
+ El-Mozz se prpare quitter l'Ifrikiya.
+ El-Mozz transporte le sige de la dynastie fatemide en gypte.
+ Chronologie des Fatemides d'Afrique.
+
+ CHAPITRE XII.--_L'Ifrikiya sous les Zirides (Sanhadja). Le Mag'reb
+ sous les Omades_ (973-997).
+
+ Sommaire:
+
+ Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.
+ Succs des Omades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem.
+ Expditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
+ Berg'ouata.
+ Expdition de Bologguine dans le Mag'reb: ses succs.
+ Bologguine, arrt Ceuta par les Omades, envahit le pays des
+ Berg'ouata.
+ Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succde.
+ Guerre d'Italie.
+ Les Omades d'Espagne tendent de nouveau leur autorit sur le
+ Mag'reb.
+ Rvoltes des Ketama rprimes par El-Mansour.
+ Les deux Mag'reb soumis l'autorit omade; luttes entre les
+ Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
+ Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.
+ Mort du gouverneur El-Mansour. Avnement de son fils Badis.
+ Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile.
+ Rupture de Ziri avec les Omades d'Espagne.
+
+ CHAPITRE XIII.--_Affaiblissement des empires musulmans en
+ Afrique, en Espagne et en Sicile_ (997-1045).
+
+ Sommaire:
+
+ Ziri-ben-Atiya est dfait par l'omade El-Modaffer.
+ Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.
+ Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.
+ Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kala par Hammad.
+ Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Mozz, fils de Ziri, est
+ nomm gouverneur du Mag'reb.
+ Guerres civiles en Espagne. Les Berbres et les Chrtiens y prennent
+ part.
+ Triomphe des Berbres et d'El-Mostan en Espagne.
+ Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se dclare
+ indpendant la Kala.
+ Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avnement d'El-Mozz.
+ Conclusion de la paix entre El-Mozz et Hammad.
+ Espagne: Chute des Omades. L'edriside Ali-ben-Hammoud monte sur le
+ trne.
+ Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman.
+ Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
+ Luttes du Sanhadjien El-Mozz contre les Beni-Khazroun de Tripoli.
+ Prludes de sa rupture avec les Fatemides.
+ Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
+ vnements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites.
+ Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard.
+ Rupture entre El-Mozz et le Hammadile Kl-Kad.
+
+FIN DE LA DEUXIME PARTIE.
+
+Carte de l'Afrique septentrionale au IIe sicle.
+
+Carte de l'Espagne.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+PRFACE
+
+
+Arriv en Algrie il y a trente-quatre ans; lanc alors au milieu d'une
+population que tout le monde considrait comme arabe, ce ne fut pas sans
+tonnement que je reconnus les lments divers la composant: Berbres,
+Arabes et Berbres arabiss. Frapp du problme ethnographique et
+historique qui s'offrait ma vue, je commenai, tout en tudiant la
+langue du pays, runir les lments du travail que j'offre aujourd'hui
+au public.
+
+Si l'on se reporte l'poque dont je parle, on reconnatra que les
+moyens d'tude, les ouvrages spciaux se rduisaient bien peu de
+chose. Cependant M. de Slane commenait alors la publication du texte et
+de la traduction d'Ibn-Khaldoun et de divers autres crivains arabes. La
+Socit archologique de Constantine, la Socit historique d'Alger
+venaient d'tre fondes, et elles devaient rendre les plus grands
+services aux travailleurs locaux, tout en conservant et vulgarisant les
+dcouvertes. Enfin, la maison Didot publiait, dans sa collection de
+l'_Univers pittoresque_, deux gros volumes descriptifs et historiques
+sur l'Afrique, dus la collaboration de MM. d'Avezac, Dureau de la
+Malle, Yanosky, Carette, Marcel.
+
+Un des premiers rsultats de mes tudes, portant sur les ouvrages des
+auteurs arabes, me permit de sparer deux grands faits distincts qui
+dominent l'histoire et l'ethnographie de l'Afrique septentrionale et que
+l'on avait peu prs confondus, en attribuant au premier les effets du
+second. Je veux parler de la conqute arabe du VIIe sicle, qui ne fut
+qu'une conqute militaire, suivie d'une occupation de plus en plus
+restreinte et prcaire, laissant, au Xe sicle, le champ libre la race
+berbre, affranchie et retrempe dans son propre sang, et de
+l'immigration hilalienne du XIe sicle, qui ne fut pas une conqute,
+mais dont le rsultat, obtenu par une action lente qui se continue
+encore de nos jours, a t l'arabisation de l'Afrique et la destruction
+de la nationalit berbre.
+
+Je publiai alors l'_Histoire de l'tablissement des Arabes dans
+l'Afrique septentrionale_ (1 vol. in-8, avec deux cartes,
+Marle-Challamel, 1875), ouvrage dans lequel je m'efforai de dmontrer
+ce que je demanderai la permission d'appeler cette dcouverte
+historique.
+
+Mais je n'avais trait qu'un point, important, il est vrai, de
+l'histoire africaine, et il me restait prsenter un travail
+d'ensemble. Dans ces trente-quatre annes, que de documents, que
+d'ouvrages prcieux avaient t mis au jour! En France, la conqute de
+l'Algrie avait naturellement appel l'attention des savants sur ce
+pays. Nos membres de l'Institut, orientalistes, historiens,
+archologues, trouvaient en Afrique une mine inpuisable, et il suffit,
+pour s'en convaincre, de citer les noms de MM. de Slane, Reynaud,
+Quatremre, Hase, Walcknaer, d'Avezac, Dureau de la Malle, Marcel,
+Carette, Yanosky, Fournel, de Mas-Latrie, Vivien de Saint-Martin, Lon
+Rnier, Tissot, H. de Villefosse.
+
+En Hollande, le regrett Dozy publiait ses beaux travaux sur l'Espagne
+musulmane. En Italie, M. Michele Amari nous donnait l'histoire des
+Musulmans de Sicile, travail complet o le sujet a t entirement
+puis. Enfin l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne fournissaient aussi
+leur contingent.
+
+Pendant ce temps, l'Algrie ne restait pas inactive. Un nombre
+considrable de travaux originaux tait produit par un groupe d'rudits
+qui ont form ici une vritable cole historique. Je citerai parmi eux:
+MM. Berbrugger, F. Lacroix enlev par la mort avant d'avoir achev son
+oeuvre, Poulle, le savant prsident de la Socit archologique de
+Constantine, Reboud, Cherbonneau, gnral Creuly, Mac-Carthy, l'abb
+Godard, l'abb Bargs, Brosselard, A. Rousseau, Fraud, de Voulx,
+Gorguos, Vayssettes, Tauxier, Aucapitaine, Guin, Robin, Moll, Ragot,
+Elie de la Primaudaie, de Grammont, prsident actuel de la Socit
+d'Alger, et bien d'autres, auxquels sont venus s'ajouter plus rcemment
+MM. Boissire, Masqueray, de la Blanchre, Basset, Houdas, Pallu de
+Lessert, Poinssot, Cagnat.....
+
+Grce aux efforts de ces rudits dont nous citerons souvent les
+ouvrages, un grand nombre de points, autrefois obscurs, dans l'histoire
+de l'Afrique, ont t clairs, et s'il reste encore des lacunes,
+particulirement pour l'poque byzantine, le XVe sicle et les sicles
+suivants, surtout en ce qui a trait au Maroc, elles se comblent peu
+peu. Je ne parle pas de l'poque phnicienne: l, il n'y a peu prs
+rien esprer.
+
+Comme sources, notre bibliothque des auteurs anciens est aussi complte
+qu'elle peut l'tre. Quant aux crivains arabes, elle est galement
+peu prs complte, mais il faudrait, pour le public, que deux
+traductions importantes fussent entreprises,--et elles ne peuvent l'tre
+qu'avec l'appui de l'Etat.--Je veux parler du grand ouvrage
+d'Ibn-el-Athir[1], qui renferme beaucoup de documents relatifs
+l'Occident, et du _Baane_, d'Ibn-Adhari, dont Dozy a publi le texte
+arabe, enrichi de notes.
+
+[Note 1: _Kamil-et-Touarikh_.]
+
+Il est donc possible, maintenant, d'entreprendre une histoire
+d'ensemble. Je l'ai essay, voulant d'abord me borner aux annales de
+l'Algrie; mais il est bien difficile de sparer l'histoire du peuple
+indigne qui couvre le nord de l'Afrique, en nous conformant nos
+divisions arbitraires, et j'ai t amen m'occuper en mme temps du
+Maroc, l'ouest, et de la Tunisie et de la Tripolitaine, l'est. Cette
+fatalit s'imposera quiconque voudra faire ici des travaux de ce
+genre, car l'histoire d'un pays, c'est celle de son peuple, et ce
+peuple, dans l'Afrique du Nord, c'est le Berbre, dont l'aire s'tend de
+l'Egypte l'Ocan, de la Mditerrane au Soudan.
+
+Fournel, qui a pass une partie de sa longue carrire amasser des
+matriaux sur cette question, a subi la fatalit dont je parle, et
+lorsqu'il a publi le rsultat de ses recherches, monument d'rudition
+qui s'arrte malheureusement au XIe sicle, il n'a pu lui donner d'autre
+titre que celui d'histoire des _Berbers_.
+
+Mes intentions sont beaucoup plus modestes, car je n'ai pas crit
+uniquement pour les rudits, mais pour la masse des lecteurs franais et
+algriens. Je me suis appliqu donner mon livre la forme d'un manuel
+pratique; mais, ne voulant pas tendre outre mesure ses proportions, je
+me suis heurt une difficult invitable, celle de suivre en mme
+temps l'histoire de divers pays, histoire qui est quelquefois confondue,
+mais le plus souvent distincte.
+
+Dans ces conditions, je me suis vu forc de renoncer la forme suivie
+et coulante de la grande histoire, pour adopter celle du manuel, divis
+par paragraphes distincts, dont chacun est indpendant de celui qui le
+prcde. Ce procd s'oppose naturellement tout dveloppement d'ordre
+littraire: la scheresse est sa condition d'tre; mais il permet de
+mener de front, sans interrompre l'ordre chronologique, l'expos des
+faits qui se sont produits simultanment dans divers lieux. De plus, il
+facilite les recherches dans un fouillis de lieux et de noms, fait pour
+rebuter le lecteur le plus rsolu.
+
+Ecartant toutes les traditions douteuses transmises par les auteurs
+anciens et les Musulmans, car elles auraient allong inutilement le
+rcit ou ncessit des dissertations oiseuses, je n'ai retenu que les
+faits certains ou prsentant les plus grands caractres de probabilit.
+Je me suis attach surtout suivre, le plus exactement possible, le
+mouvement ethnographique qui a fait de la population de la Berbrie ce
+qu'elle est maintenant.
+
+Deux cartes de l'Afrique septentrionale diffrentes poques, et une de
+l'Espagne, faciliteront les recherches. Enfin une table gographique
+complte terminera l'ouvrage et chaque volume aura son index des noms
+propres.
+
+Constantine, le 1er Janvier 1888.
+
+Ernest MERCIER.
+
+
+
+
+SYSTME ADOPT
+POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES
+
+
+Dans un ouvrage comme celui-ci, ne s'adressant pas particulirement aux
+orientalistes, le systme de transcription du nombre considrable de
+vocables arabes et berbres qu'il contient doit tre, autant que
+possible, simple et pratique.
+
+La difficult, l'impossibilit mme, de reproduire, avec nos caractres,
+certaines articulations smitiques, a eu pour consquence de donner lieu
+ un grand nombre de systmes plus ou moins ingnieux. Divers signes
+conventionnels, ajouts nos lettres, ont eu pour but de les modifier
+thoriquement, en leur donnant une prononciation qu'elles n'ont pas;
+pour d'autres, on a form des groupes o l'_h_, cette lettre sans valeur
+phontique en franais, joue un grand rle. Chaque pays, chaque acadmie
+a, pour ainsi dire, son systme de transcription. Mais, pour le public
+en gnral, tout cela ne signifie rien, et si l'on a, par exemple,
+surmont ou souscrit un _a_ d'un point, d'un esprit ou de tout autre
+signe (_a. a. a, '_), l'immense majorit des lecteurs ne le prononcera
+pas autrement que le plus ordinaire de nos _a_.
+
+De mme, ajoutez un _h_ un _t_, un _g_ ou un _k_, vous aurez
+augment, pour le profane, la difficult matrielle de lecture, mais
+sans donner la moindre ide de ce que peut tre la prononciation arabe
+des lettres que l'on veut reproduire.
+
+Enfin, on se bornant rendre, d'une manire absolue, une lettre arabe
+par celle que l'on a adopte en franais comme quivalente, on arrive
+souvent former de ces syllabes qui, dans notre langue, se prononcent
+d'une manire sourde (_ein, in, an, on_) et ne rpondent nullement
+l'articulation arabe. C'est ainsi qu'un Franais prononcera toujours les
+mots Amin, Mengoub, Hassein, comme s'ils taient crits: _Amain_,
+_Maingoub_, _Hassain_.
+
+En prsence de ces difficults, je n'ai pas adopt de systme absolu, ne
+souffrant pas d'exception, m'efforant au contraire, mme aux dpens de
+l'orthographe arabe, de retrancher toute lettre mutile et de rendre,
+sous sa forme la plus simple pour des Franais, les sons, tels qu'ils
+frappent notre oreille en Algrie. N'oublions pas, en effet, qu'il
+s'agit des hommes et des choses de ce pays, et non de ceux d'Egypte, de
+Damas ou de Djedda.
+
+Quiconque a entendu prononcer ici le nom [arabe ____], ne s'avisera
+jamais de le transcrire par _Masoud_, ainsi que l'exigeraient nos
+professeurs, mais bien par _Meaoud_. Il en est de mme de [arabe __],
+qui vient de la mme racine. La meilleure reproduction consistera le
+rendre par _Saad_, en ajoutant un _a_, et non par _Sad_, quels que
+soient les signes dont on affectera ce seul _a_.
+
+J'ajouterai souvent un _e_ muet aux noms termins par _in_, _en_, _an_,
+_on_, et j'crirai _Slimane_ au lieu de _Souleman_ (ou _Soliman_),
+_Houcne_, _Yar'moracene_, etc.
+
+Quant aux articulations qui manquent dans notre langue, voici comment je
+les rendrai:
+
+Le [arabe: __,] par _th_, _t_ ou _ts_.
+
+Le [arabe: __,] par un _h_; ce qui, du reste, ne reproduit nullement la
+prononciation de cette consonne forte, et comme je ne figurerai jamais
+le [arabe: __] par un _h_, le lecteur saura qu'il doit toujours
+s'efforcer de prononcer cette lettre par une expiration s'appuyant sur
+la voyelle suivante.
+
+Le [arabe: __,] par le _kh_, groupe bizarre encore plus imparfait que
+l'_h_ seul pour la prcdente lettre.
+
+Le [arabe: __,] gnralement par un _a_ li une des voyelles _a_, _i_,
+_o_; quelquefois par une de ces lettres seules ou par la diphthongue
+_eu_ ou par l'__. Cette lettre, dont la prononciation est impossible
+reproduire en franais, conserve presque toujours, dans la pratique, un
+premier son rapprochant de l'_a_ et provenant de la contraction du
+gosier; ce son s'appuie ensuite sur la voyelle dont cette consonne, car
+c'en est une, est affecte. C'est pourquoi j'crirai _Chiate_ au lieu
+de _Chte_, _Saad_ au lieu de _Sad_, etc.
+
+Le [arabe: __,] gnralement par un _r_'. Si tout le monde grasseyait
+l'_r_, il n'y aurait pas de meilleure manire de rendre cette lettre
+arabe; malheureusement, il y a en arabe l'_r_ non grassey, et il faut
+bien les diffrencier. Dans le cas o ces deux lettres se rencontrent,
+la prononciation de chacune s'accentue en sens inverse, et alors je
+rends le [arabe: __,]par un _g'_ Exemples: _Mag'reb_, _Berg'ouata_.
+
+Le [arabe: __,] par un _k_, comme dans Kassem, ou par un _g_, comme dans
+Gabs. Cette lettre possde encore une intonation gutturale que l'on ne
+peut figurer en franais.
+
+Le [arabe: __,] par un _h_. Quant au [arabe: __,](_ta_ li), dont la
+prononciation est celle de notre syllabe muette _at_ dans contrat, je le
+rends par un simple _a_ et j'cris: _Louata_, _Djerba_, _Mda_.
+
+Je ne parle que pour mmoire des lettres , [arabe: _____,] dont il est
+impossible de reproduire, en franais, le son emphatique, et je les
+rends simplement par _t_, _d_, _s_, _d_.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+DESCRIPTION PHYSIQUE ET GOGRAPHIQUE DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
+
+
+DESCRIPTION ET LIMITES[2].--Le pays dont nous allons retracer l'histoire
+est la partie du continent africain qui s'tend depuis la limite
+occidentale de l'Egypte jusqu' l'Ocan Atlantique, et depuis la rive
+mridionale de la Mditerrane jusqu'au Soudan. Cette vaste contre est
+dsigne gnralement sous le nom d'Afrique septentrionale, sans y
+comprendre l'Egypte, qui a, pour ainsi dire, une situation part. Les
+Grecs l'ont appele _Libye_; les Romains ont donn le nom d'_Afrique_
+la Tunisie actuelle, et ce vocable s'est tendu tout le continent. Les
+Arabes ont appliqu cette rgion la dnomination de _Mag'reb_,
+c'est--dire Occident, par rapport leur pays. Nous emploierons
+successivement ces appellations, auxquelles nous ajouterons celle de
+_Berbrie_, ou pays des Berbres.
+
+[Note 2: Suivre sur la carte de l'Afrique septentrional au XVe
+sicle (vol II).]
+
+Nous avons indiqu les grandes limites de l'Afrique septentrionale. Sa
+situation gographique est comprise entre les 24 et 37 de latitude
+nord et les 25 de longitude orientale et 19 de longitude occidentale;
+ainsi le mridien de Paris, qui passe quelques lieues l'ouest
+d'Alger, en marque peu prs le centre.
+
+Les ctes de l'Afrique septentrionale se projettent d'une faon
+irrgulire sur la Mditerrane. Du 31 de latitude, en partant de
+l'Egypte, elles atteignent, au sommet de la Cyrnaque, le 33, puis
+s'inflchissent brusquement, au fond de la grande Syrte, jusqu'au 30.
+
+De l, la cte se prolonge assez rgulirement, en s'levant vers le
+nord-ouest jusqu'au fond de la petite Syrte (34). Puis elle s'lve
+perpendiculairement au nord et dpasse, au sommet de la Tunisie, le 37.
+Elle suit alors une direction ouest-sud-ouest assez rgulire, en
+s'abaissant jusqu' la limite de la province d'Oran, pour, de l, se
+relever encore et atteindre le 36, au dtroit de Gibraltar.
+
+Le littoral de l'Ocan se prolonge au sud-sud-ouest, en s'abaissant du
+8 de longitude occidentale jusqu'au 19.
+
+La partie septentrionale de la Berbrie se rapproche en deux endroits de
+l'Europe. C'est, au nord-est de la Tunisie, la Sicile, distante de cent
+cinquante kilomtres environ, et, l'ouest, l'Espagne, spare de la
+pointe du Mag'reb par le dtroit de Gibraltar. Cette partie de l'Afrique
+offre, du reste, beaucoup d'analogie avec les dites rgions europennes,
+tant sous le rapport de l'aspect et des productions que sous celui du
+climat.
+
+Les carts considrables de latitude que nous avons signals en
+dcrivant les ctes influent sur les conditions physiques et
+climatriques; aussi le littoral des Syrtes diffre-t-il sensiblement de
+la rgion occidentale.
+
+OROGRAPHIE.--La rgion comprise entre la petite Syrte et l'Ocan est
+couverte d'un rseau montagneux se reliant au grand Atlas marocain, qui
+pntre dans le sud jusqu'au 30 et dont les plus hauts sommets
+atteignent 3,500 mtres d'altitude. Toute cette contre montagneuse
+jouit d'un climat tempr et d'une fertilit proverbiale. Les indignes,
+peut-tre d'aprs les Romains, lui ont donn le nom de _Tel_. Ce Tel, en
+Algrie et en Tunisie, ne dpasse gure, au midi, le 35 de latitude.
+
+Dans la partie moyenne de la Barbarie, c'est--dire ce qui forme
+actuellement l'Afrique franaise, la rgion telienne aboutit au sud
+une ligne de _hauts plateaux_, dont l'altitude varie entre 600 et 1,200
+mtres. Le Djebel-Amour en marque le sommet; au del, le pays s'abaisse
+graduellement vers le sud et rapidement vers l'est, ce qui donne lieu,
+dans cette dernire direction, une srie de bas-fonds relis par des
+cours d'eau aboutissant aux lacs Melr'ir et du Djerid, prs du golfe de
+la petite Syrte. Cette ligne de bas-fonds est parseme d'oasis
+produisant le palmier; c'est la rgion _dactylifre_.
+
+Des montagnes dont nous venons de parler descendent des cours d'eau, au
+nord dans la Mditerrane, l'ouest dans l'Ocan. Ceux du versant nord
+sont gnralement peu importants, en raison du peu d'tendue de leur
+cours: ce sont des torrents en hiver, presque sec en t. Les rivires
+du versant ocanien, venant de montagnes plus leves et ayant un cours
+moins bref, ont en gnral une importance plus grande.
+
+Au del des hauts plateaux et de la premire ligne des oasis, s'tend le
+_grand dsert_ ou _Sahara_ jusqu'au Soudan. C'est une vaste contre
+gnralement aride, entrecoupe de chanes montagneuses, de valles, de
+plateaux desschs et pierreux et de dunes de sable. Des rgions d'oasis
+s'y rencontrent. Le tout est travers par des dpressions formant
+valles, dont les unes s'abaissent vers le Soudan et les autres se
+dirigent vers le nord pour rejoindre les lacs Melr'ir et du Djerid. Les
+valles, les oasis et certaines parties montagneuses sont seules
+habites.
+
+Dans la Tripolitaine, la rgion telienne est moins leve et a moins de
+profondeur; en un mot, le dsert est plus prs. Cependant, derrire
+Tripoli se trouve un massif montagneux assez tendu, donnant accs au
+Hammada (plateau) tripolitain.
+
+Le littoral de la Cyrnaque est bord de collines qui forment les
+pentes d'un plateau semblable celui de Tripoli, mais moins tendu.
+Quelques oasis se trouvent au sud de ce plateau. Au del commence le
+grand dsert de Libye.
+
+
+MONTAGNES PRINCIPALES
+
+De l'est l'ouest, les principales montagnes de l'Afrique
+septentrionale sont:
+
+CYRNAQUE.--Le _Djebel-el-Akhdar_, dans la partie suprieure
+tripolitaine.--Le _Djebel-R'arane_ et le _Djebel-Nefoua_, au sud de
+Tripoli.
+
+ALGRIE.--Le _Djebel-Aours_, s'levant jusqu' 2,300 mtres au midi de
+Constantine et s'abaissant au sud, brusquement, sur la rgion des oasis.
+
+Le _Djebel-Amour_ (2,000 mtres), au midi de la province d'Alger formant
+le sommet des hauts plateaux.
+
+Le _Djebel-Ouarensenis_ (2,000 mtres), au nord du Djebel-Amour, prs de
+la ligne du mridien de Paris.
+
+Le _Djebel-Djerdjera_ ou _grande Kabilie_ (2,300 mtres), prs du
+littoral, entre l'Ouad-Sahel et l'Isser.
+
+MAROC.--Les montagnes du _Grand Atlas_ ou _Deren_, notamment le
+_Djebel-Hentata_, d'une altitude de 3,500 mtres et dont les sommets
+sont couverts de neiges ternelles.
+
+
+PRINCIPALES RIVIRES
+
+VERSANT MDITERRANEN.--L'_Ouad-Souf-Djine_ et l'_Ouad-Zemzem_,
+descendant du Djebel-R'arane et du plateau de Hammada et venant former
+le marais situ au-dessous de Mesrata, sur le littoral de la grande
+Syrte.
+
+L'_Ouad-Medjerda_, qui recueille les eaux du versant nord-est de
+l'Aours et du plateau tunisien et vient dboucher dans le golfe de
+Karthage, au sommet de la Tunisie.
+
+L'_Ouad-Seybous_, recueillant les eaux de la partie orientale de la
+province de Constantine et dbouchant Bne.
+
+L'_Ouad-el-Kebir_, form de l'_Ouad-Remel_ et de l'_Ouad-Bou-Merzoug_,
+dont le confluent est Constantine et l'embouchure au nord de cette
+ville.
+
+L'_Ouad-Sahel_, venant, d'un ct, du Djebel-Dira, prs d'Aumale, et, de
+l'autre, des plateaux situs l'ouest de Stif, et dbouchant, sous le
+nom de _Soumam_, dans le golfe de Bougie, l'est du Djerdjera.
+
+L'_Ouad-Isser_, l'ouest du Djerdjera, et ayant son embouchure prs de
+Dellis.
+
+Le _Chelif_, descendant du versant nord du Djebel-Amour et du
+Ouarensenis, recevant le _Nehar-Ouacel_, venu du plateau de Seressou, au
+sud de cette montagne, et aprs avoir dcrit un coude la hauteur de
+Miliana, courant paralllement la cte de l'est l'ouest, pour se
+jeter dans la mer l'extrmit orientale du golfe d'Arzeu.
+
+L'_Habra_ et le _Sig_, appel dans son cours suprieur _Mekerra_, se
+runissant pour former le marais de la _Makta_, au fond du golfe
+d'Arzeu. La plus grande partie des eaux de la province d'Oran est
+recueillie par ces deux rivires.
+
+La _Tafna_, descendant des montagnes situes au midi de Tlemcen et qui
+se jette dans la mer au nord de cette ville, aprs avoir recueilli
+L'_Isli_, venant de la rgion d'Oudjda (Maroc).
+
+La _Mouloua_, qui recueille les eaux du versant oriental et
+septentrional de l'Atlas marocain et dont l'embouchure se trouve
+l'ouest de la limite algrienne.
+
+
+VERSANT OCANIEN.--L'_Ouad-el-Kous_, qui se jette dans la mer prs
+d'El-Arache, au sommet du Maroc.
+
+Le _Sebou_, descendant du versant nord-ouest de l'Atlas.
+
+Le _Bou-Regreg_, au midi du prcdent et ayant son embouchure non loin
+de lui, Sal.
+
+L'_Ouad-Oum-er-Reba_, grande rivire recueillant les eaux du versant
+occidental de l'Atlas et traversant de vastes plaines avant de dboucher
+ Azemmor.
+
+Le _Tensift_, voisin du prcdent, au midi.
+
+L'_Ouad-Sous_, qui coule entre les deux chanes principales du grand
+Atlas mridional et traverse la province de ce nom.
+
+L'_Ouad-Nouri_, dbouchant prs du cap du mme nom.
+
+Et enfin l'_Ouad-Deraa_, descendant du grand Atlas au midi et formant,
+dans la direction de l'ouest, une large valle. Ce fleuve se jette dans
+l'Ocan vis--vis l'archipel des Canaries.
+
+
+VERSANT INTRIEUR.--L'_Ouad-Djedi_, qui prend naissance au midi du
+Djebel-Amour, court ensuite vers l'est, paralllement au Tel, et va se
+perdre aux environs du lac Melr'ir.
+
+L'_Ouad-Ma_ et l'_Ouad-Ir'ar'ar_, venant tous deux de l'extrme sud et
+concourant former la valle de l'_Ouad-Rir'_, qui se termine au chott
+(lac) Melr'ir.
+
+L'_Ouad-Guir_, descendant des hauts plateaux, pour se perdre au sud non
+loin de l'oasis de Touat.
+
+Enfin l'_Ouad-Ziz_, qui vient de l'Atlas marocain et disparat aux
+environs de l'oasis de Tafilala.
+
+
+LACS
+
+Les lacs de l'Afrique septentrionale sont peu nombreux. Voici les
+principaux:
+
+Le chott du _Djerid_, au sud de la Tunisie.
+
+Le _Melr'ir_, l'ouest du prcdent; entre eux se trouve la dpression
+de _R'ara_.
+
+La sebkha du _Gourara_, l'est du cours infrieur de l'Ouad-Guir.
+
+La sebhka de _Daoura_, prs de Tafilala.
+
+On compte, en outre, un certain nombre de marais, parmi lesquels nous
+citerons la sebkha de _Zar'ez_, dans le Hodna, et les chott _Chergui_
+(oriental) et _R'arbi_ (occidental), dans les hauts plateaux. Ce sont
+souvent de vastes dpressions, avec des berges pic, et dont le fond
+est plus ou moins marcageux, selon l'poque de l'anne.
+
+
+CAPS
+
+Voici les principaux caps de l'Afrique, en suivant le littoral de l'est
+ l'ouest.
+
+_Ras-Tourba_ et cap _Rozat_, au sommet de la Cyrnaque.
+
+Cap _Mesurata_, prs de la ville de Mesrata, l'angle occidental du
+golfe de la grande Syrte.
+
+_Ras-Capouda_ (l'ancien _Caput Vada_), au sommet de la petite Syrte.
+
+_Ras-Dimas_ (l'antique _Thapsus_), l'angle mridional du golfe de
+Hammamet.
+
+_Ras-Adar_, ou cap _Bon_, au sommet de la presqu'le de Cherik, angle
+nord-est de la Tunisie.
+
+Promontoire d'_Apollon_ ou cap _Farina_, l'angle occidental du golfe
+de Tunis.
+
+_Ras-el-Abiod_, cap _Blanc_, l'angle occidental du golfe de Bizerte.
+
+Cap de _Garde_, l'angle occidental du golfe de Bne.
+
+Cap de _Fer_, l'angle oriental du golfe de Philippeville.
+
+Cap _Bougarone_ ou _Seb-Rous_ (les sept caps), l'angle occidental du
+mme golfe.
+
+Cap _Cavallo_, l'angle oriental du golfe de Bougie.
+
+Cap _Sigli_, l'angle oppos, c'est--dire au pied occidental de la
+grande Kabylie (Djerdjera).
+
+Cap _Matifou_ (rgulirement _Thaman'tafoust_), l'angle oriental du
+golfe d'Alger.
+
+Cap _Tens_, l'est et auprs de la ville de ce nom.
+
+Cap _Carbon_, l'angle occidental du golfe d'Arzeu, entre cette ville
+et Oran.
+
+Cap _Falcon_, l'angle occidental du golfe d'Oran.
+
+Cap _Tres-Forcas_, l'ouest du golfe form par l'embouchure de la
+Mouloua, dominant Melila, qui est btie sur le versant oriental de ce
+cap.
+
+Cap de _Ceuta_, la pointe orientale du dtroit de Gibraltar.
+
+Cap _Spartel_, sur l'Ocan, l'ouest de cette pointe.
+
+Cap _Blanc_, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Reba et d'Azemmor.
+
+Cap _Cantin_, un peu plus bas, au-dessus du Tensift.
+
+Cap _Guir_, au-dessus de l'embouchure du Sebou et d'Agadir.
+
+Cap _Noun_, l'embouchure de la rivire de ce nom.
+
+Cap _Bojador_, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa.
+
+Cap _Blanc_, un peu au-dessus du 20 de longitude.
+
+
+DIVISIONS GOGRAPHIQUES ADOPTES PAR LES ANCIENS
+
+L'Algrie septentrionale, Libye des Grecs, a form les divisions
+suivantes:
+
+_Rgion littorale_
+
+_Cyrnaque_ (comprenant la Marmarique); depuis la frontire occidentale
+de l'gypte jusqu'au golfe de la grande Syrte.
+
+_Tripolitaine_; de cette limite jusqu'au golfe de la petite Syrte.
+_Byzacne_, rgion au-dessus du lac Triton. _Zeugitane_, littoral
+oriental de la Tunisie actuelle, et _Afrique propre_, comprenant d'abord
+le territoire de Karthage (nord de la Tunisie), puis toute la rgion
+entre la Numidie l'ouest et la Tripolitaine l'est. La Tripolitaine,
+la Byzacne, la Zeugitane et l'Afrique propre ont t runis, l'poque
+romaine, sous le nom de _province proconsulaire d'Afrique_.
+
+_Numidie_; depuis la limite occidentale de l'Afrique propre, qui a t
+forme gnralement par le cours suprieur de la Medjerda, avec une
+ligne partant du coude de cette rivire pour rejoindre le littoral, et
+de l jusqu'au golfe de Bougie, c'est--dire environ le 3 de longitude
+est. La Numidie a t elle-mme divise en orientale et occidentale,
+avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme limite sparative.
+
+_Mauritanie orientale_; depuis la Numidie jusqu'au Molochat (Mouloua).
+ la fin du IIIe sicle de l're chrtienne, elle a t divise en
+_Stifienne_, comprenant la partie orientale avec Stif, et
+_Csarienne_, forme de la partie occidentale, avec _Yol-Cesare_
+(Cherchel) comme capitales.
+
+_Maurtanie occidentale_ ou _Tingitane_, comprenant le reste de
+l'Afrique jusqu' l'Ocan.
+
+_Rgion intrieure_
+
+_Libye dserte_, comprenant la _Phazanie_ (Fezzan), au sud de la
+Tripolitaine et de la Cyrnaque.
+
+_Gtulie_, au sud de la Numidie et des Maurtanies, sur les hauts
+plateaux et dans le dsert.
+
+_Ethiopie_, comprenant la _Troglodytique_, au sud des deux prcdents.
+
+_Populations anciennes_
+
+CYRNAQUE et TRIPOLITAINE.--_Libyens_, nom gnrique se transformant en
+_Lebata_ dans Procope, _Ilanguanten_ dans Corippus, et que l'on peut
+identifier aux Berbres Louata des auteurs arabes.
+
+_Barcites_, _Asbystes_, _Adyrmakhides_, _Ghiligammes_, etc., occupant le
+nord de la Cyrnaque.
+
+_Nasammons_, dans l'intrieur, sur la ligne des oasis et le golfe de la
+grande Syrte, dont ils occupent en partie les rivages.
+
+_Psylles_, habitant en premier lieu la grande Syrte et refouls ensuite
+vers l'est.
+
+_Makes_, sur le littoral occidental de la grande Syrte.
+
+_Zaouekes_ (Arzugues de Corrippus), tablis sur le littoral, entre les
+deux Syrtes. Ils ont donn leur nom plus tard la Zeugitane. On les
+identifie aux Zouar'a.
+
+_Troglodytes_, dans les montagnes voisines de Tripoli.
+
+_Lotophages_, dans l'le de Djerba et sur le littoral voisin.
+
+
+AFRIQUE PROPRE.--Les _Maxyes_ et les _Ghyzantes_ ou _Byzantes_. Ces
+tribus, sous ces noms divers, y compris les Zaoukes, paraissent tre un
+seul et mme peuple, qui a donn son nom la Byzacne.
+
+_Libo-Phniciens_, peuplade mixte de la province de Karthage.
+
+
+NUMIDIE.--_Numides_, nom gnrique.
+
+_Nabathres_, dans la rgion du nord-est.
+
+_Massssyliens_, puis _Massyles_; occupaient le centre de la province.
+Ont t remplacs par les peuplades suivantes, qu'ils ont peut-tre
+contribu former:
+
+_Kedamousiens_, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel) et, de l,
+jusqu' l'Aours.
+
+_Babares_ ou _Sababares_, dans les montagnes, au nord des prcdents,
+jusqu' la mer.
+
+
+MAURTANIE ORIENTALE.--_Maures_, nom gnrique, auquel on a associ plus
+tard celui de _Maziques_.
+
+_Quinquegentiens_, diviss en _Isaflenses_, _Massinissenses_ et
+_Nababes_, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera).
+
+_Massssyliens_, puis _Massyles_, au sud-est du Mons-Ferratus. Remplacs
+de bonne heure par d'autres populations.
+
+_Makhourbes_ et _Banioures_, l'ouest du Mons-Ferratus.
+
+_Makhrusiens_, sur le littoral montagneux, l'ouest des prcdents.
+
+_Nacmus_, dans la rgion des hauts plateaux, au midi des prcdents.
+
+_Massssyliens_, sur la rive droite du Molochath.
+
+
+MAURTANIE OCCIDENTALE.--_Maures_, nom gnrique.
+
+_Massssyliens_, tablis dans le bassin de la Mouloua.
+
+_Maziques_, sur le littoral nord et ouest.
+
+_Bacuates_, tablis dans le bassin du Sebou et tendant leur domination
+vers l'est (identifis aux Berg'ouata).
+
+_Makenites_, cours suprieur du Sebou (identifis aux Meknaa).
+
+_Autotoles_, _Banuires_, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Reba.
+
+_Darad_, bassin du Dera.
+
+
+_Rgion intrieure_
+
+
+LIBYE DSERTE.--_Garamantes_, appels aussi _Gamphazantes_, oasis de
+Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan).
+
+_Blemyes_, au sud-est des prcdents, vers le dsert de Libye (peuplade
+donnant lieu des rcits fabuleux).
+
+
+GTULIE.--_Gtules_, nom gnrique. Sur toute la ligne des hauts
+plateaux et dans la partie septentrionale du dsert.
+
+_Mlano-Gtules_ (_Gtules noirs_), au midi des prcdents.
+
+_Perorses_, _Pharusiens_, sur la rive gauche du Darat (Ouad-Dera).
+
+
+ETHIOPIE.--_Ethiopiens_, terme gnrique, diviss en _Ethiopiens blancs_
+et _Ethiopiens noirs_.
+
+Quant aux _Ethiopiens rouges_ ou _Ganges_, que les auteurs placent au
+midi de la Gtulie, sur les bords de l'Ocan, nous ne pouvons nous
+empcher de les rapprocher des Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont
+donn leur nom au Sngal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire des
+_Sanhaga au voile_ (_Mouletthemine_), le nom de Ouaggag, port encore
+par des chefs de ces peuplades.
+
+
+DIVISIONS GOGRAPHIQUES ADOPTES PAR LES ARABES
+
+Les Arabes, arrivant d'Orient au VIIe sicle, donnrent, ainsi que nous
+l'avons dit, l'Afrique le nom gnrique de Mag'reb, qui s'tendit mme
+ l'Espagne musulmane. Mais, dans la pratique, une dsignation ne
+pouvait demeurer aussi vague, et les conqurants divisrent le pays
+comme suit:
+
+_Pays de Barka_, la Cyrnaque (moins la Marmarique).
+
+_Ifrikiya_, la Tunisie proprement dite, laquelle on a ajout la
+Tripolitaine l'est, et la province de Constantine, jusqu'au mridien
+de Bougie, l'ouest.
+
+_El-Mag'reb-el-Aouot_ (ou Mag'reb central), depuis le mridien de
+Bougie jusqu' la rivire Mouloua.
+
+_El-Mag'reb-el-Aka_ (ou Mag'reb extrme). Tout le reste de l'Afrique,
+jusqu' l'Ocan l'ouest et l'Ouad-Dera au sud.
+
+_Sahara_, toute la rgion dsertique.
+
+
+_Population_
+
+L o les anciens n'avaient vu qu'une srie de peuplades indignes, sans
+lien entre elles, les Arabes ont reconnu un peuple, une mme race qui a
+couvert tout le nord de l'Afrique. Ils lui ont donn le nom de
+_Berbre_, que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se
+subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous prsentons les
+tableaux complets au chapitre Ier de la deuxime partie.
+
+
+ETHNOGRAPHIE
+
+ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBRE
+
+La question de l'origine et de la formation du peuple berbre n'a pas
+fait un grand pas depuis une vingtaine d'annes. Nous avons donc peu de
+chose ajouter au mmoire publi par nous en 1871, sous le titre:
+_Notes sur l'origine du peuple berbre_[3]. De nouvelles hypothses ont
+t mises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide, sur lequel doivent
+s'appuyer les donnes vritablement historiques, ne s'est augment en
+rien, malgr les dcouvertes de l'anthropologie.
+
+En rsum, que possdons-nous, comme traditions historiques, sur ce
+sujet? Diodore, Hrodote, Strabon, Pline, Ptolme, ne disent rien sur
+l'origine des peuplades dont ils parlent; ils voient l des
+agglomrations de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altrs
+et dont ils retracent les moeurs primitives, sinon fantastiques.
+
+Un seul, Salluste, s'inquite de la formation des peuples africains et
+il reproduit, cet gard, les traditions qu'il prtend avoir
+recueillies dans les livres du roi Hiemsal, crits en langue punique.
+On connat son systme: L'Hercule tyrien aurait entran jusqu'au
+dtroit qui a reu son nom[4] des guerriers mdes, perses et armniens.
+Ces trangers, rests dans le pays, auraient form la souche des Maures
+et des Numides. Ces nouveaux noms _leur auraient t donns par les
+Libyens_ dans leur jargon barbare[5]. Les colonies phniciennes tablies
+sur le littoral auraient achev de constituer la population de
+l'Afrique, en lui ajoutant un lment nouveau.
+
+[Note 3: Revue africaine, 1871. Ce mmoire a t donn en appendice
+ la fin de notre _Histoire de l'tablissement des Arabes dans l'Afrique
+septentrionale_.]
+
+[Note 4: Colonnes d'Hercule.]
+
+[Note 5: ..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes
+(Salluste).]
+
+Voil, en quelques mots, le systme de Salluste.
+
+Procope, reproduisant cet gard les donnes de l'historien Josphe,
+dit que l'Afrique a t peuple par des nations chasses de la Palestine
+par les Hbreux[6]. Le rabbin Mamounide, un des plus clbres
+commentateurs du Talmud, nous apprend que les Gergsens, expulss du
+pays de Canaan par Josu, emigrrent en Afrique.
+
+Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, aprs avoir examin diverses
+hypothses sur la question, s'exprime comme suit: Les Berbres sont les
+enfants de Canaan, fils de Cham, fils de No; leur aeul se nommait
+Mazir'; ils avaient pour frres les Gergsens et taient parents des
+Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath (Galout). Il y
+eut en Syrie, entre les Philistins et les Isralites, des guerres, etc.
+Vers ce temps-l, les Berbres passrent en Afrique[7].
+
+[Note 6: Procope. _De bello Vandalico_.]
+
+[Note 7: _Histoire des Berbres_ (trad. de Slane), t. I. p. 184.]
+
+Ainsi, voil toute une srie de traditions d'origines diverses,
+rappelant le souvenir d'invasions de peuples asiatiques dans le nord de
+l'Afrique.
+
+Nous n'avons pas parl des Hycsos, ces conqurants smites, plus ou
+moins mlangs de Mongols, qui, aprs avoir conquis l'Egypte, renvers
+la XIIIe dynastie et occup en matres le pays durant plusieurs sicles,
+furent chasss par le Pharaon Ahms I, de la XVIIIe dynastie.
+
+En effet, l'histoire de l'Egypte nous dmontre premptoirement
+qu'autrefois sa vie a t intimement mle celle de la Berbrie, et
+c'est ce qui a t trs bien caractris par M. Zaborowski[8] dans les
+termes suivants: L'action rciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une
+sur l'autre est si ancienne, elle a t si longue et si profonde, qu'il
+est impossible de dmler ce que la premire a emprunt la seconde, et
+rciproquement.
+
+[Note 8: _Peuples primitifs de l'Afrique_. (Nouvelle revue, 1er mars
+1883.)]
+
+Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient passs en partie
+dans le Mag'reb. Mais, en revanche, cette mme histoire nous apprend
+que, vers le XVe sicle avant J.-C., sous la XIXe dynastie, une invasion
+de nomades, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de l'ouest
+s'abattre sur l'Egypte.
+
+Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec les Libyens et
+qu'ils nommaient _Tamahou_ (hommes blonds), d'o venaient-elles?
+Arrivaient-elles d'Europe ou taient-elles depuis longtemps tablies
+dans la Berbrie? Cette question est insoluble; mais, quand on examine
+la quantit innombrable de dolmens qui couvrent l'Afrique
+septentrionale, on ne peut s'empcher d'y voir les spultures de ces
+hommes blonds ou un usage laiss par eux. Il faut, en outre, reconnatre
+la parent troite qui existe entre les dolmens de l'Afrique et ceux de
+l'Espagne, de l'ouest de la France et du Danemarck.
+
+_Berbres_, _Ibres_, _Celtibres_, voil des peuples frres et dont
+l'action rciproque des uns sur les autres est incontestable, sans mme
+qu'il soit besoin d'appeler son aide l'identit de conformation
+physique ou les rapprochements linguistiques, car ce sont des arguments
+d'une valeur relative et dont il est facile de tirer parti en sens
+divers.
+
+A quelle poque, par quels moyens se sont tablies ces relations de
+races entre le midi de l'Europe et l'Afrique septentrionale? Les
+invasions ont-elles eu lieu de celle-ci en celui-l, ou de celui-l en
+celle-ci? Autant de questions sur lesquelles les rudits ne parviendront
+jamais s'entendre, en l'absence de tout document prcis. Pourquoi, du
+reste, les deux faits ne se seraient-ils pas produits des poques
+diffrentes?
+
+Mais ne nous arrtons pas ces dtails.
+
+Du rapide expos qui prcde rsultent deux faits que l'on peut admettre
+comme incontestables:
+
+1 Des invasions importantes de peuples asiatiques ont eu lieu,
+diffrentes poques, dans l'Afrique septentrionale;
+
+2 Cette rgion a t habite anciennement par une race blonde, ayant de
+grands traits de ressemblance, comme caractres physiologiques et comme
+moeurs, avec certaines peuplades europennes.
+
+Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette constatation?
+
+Dirons-nous, comme certains, que la race berbre est d'origine purement
+smitique, ou, comme d'autres, purement aryenne?
+
+Nullement. La race berbre, en effet, peut avoir subi, diffrents
+degrs, cette double influence, et il peut exister parmi elle des
+branches qu'il est possible de rattacher l'une et l'autre de ces
+origines. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a
+persist avec son type spcial de race africaine, type bien connu en
+Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve encore maintenant
+dans toute l'Afrique septentrionale.
+
+Sans vouloir discuter la question de l'unit ou de la pluralit de la
+famille humaine, il est certain qu' une poque trs recule, la race
+libyenne ou berbre s'est trouve forme et a occup l'aire qui lui est
+propre, toute l'Afrique du nord.
+
+Sur ce substratum sont venues, des poques relativement rcentes,
+s'tendre des invasions dont l'histoire a conserv de vagues souvenirs,
+et ce contact a laiss son empreinte dans la langue, dans les moeurs et
+dans les caractres physiologiques. Les peuples cananens, les
+Phniciens ont eu une action indiscutable sur la langue berbre; et les
+_blonds_, qui, peut-tre, taient en grande minorit, ont impos pendant
+un certain temps leur mode de spulture aux Libyens du Tell. Malgr
+l'adoption de la religion musulmane et la modification profonde subie
+par les populations du nord de l'Afrique, du fait de l'introduction de
+l'lment arabe, il existe encore en Algrie, notamment aux environs de
+la Kala des Beni-Hammad, dans les montagnes au nord de Mecila, des
+tribus qui construisent de vritables dolmens.
+
+Mais cette action des trangers, que nous reconnaissons, a eu des effets
+plus apparents que profonds, et il s'est pass en Afrique ce qui a eu
+lieu presque partout et toujours, avec une rgularit qui permettrait de
+faire une loi de ce phnomne: la race vaincue, domine, asservie, a,
+peu peu, par une action lente, imperceptible, absorb son vainqueur en
+l'incorporant dans son sein.
+
+Le mme fait s'est produit au moyen ge l'occasion de l'invasion
+hilalienne, et cependant le nombre des Arabes tait relativement
+considrable et leur mlange avec la race indigne avait t favoris
+d'une manire toute particulire, par l'anarchie qui divisait les
+Berbres et annihilait leurs forces. L'lment arabe a nanmoins t
+absorb; mais, en se fondant au milieu de la race autochthone disjointe,
+il lui a fait adopter, en beaucoup d'endroits, sa langue et ses moeurs.
+
+N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est pass en Gaule: l'occupation
+romaine a romanis pour de longs sicles les provinces mridionales,
+sans modifier, d'une manire sensible, l'ensemble de la race. Dans le
+nord, les conqurants francks se sont rapidement fondus dans la race
+conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur nom substitu celui
+des vaincus. Ces effets diffrents s'expliquent par le degr de
+civilisation des conqurants, suprieur aux vaincus dans le premier cas,
+infrieur dans le second. En rsum, ces conqutes, ces changements dans
+les dnominations, les lois et les moeurs, n'ont pas empch la race
+gauloise de rester, comme fond, celtique.
+
+De mme, malgr les influences trangres qu'elle a subies, la race
+autochthone du nord de l'Afrique est reste libyque, c'est--dire
+berbre.
+
+
+
+
+PRCIS DE L'HISTOIRE
+DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
+(BERBRIE)
+
+PREMIRE PARTIE
+
+PRIODE ANTIQUE
+JUSQU' 642 DE L'RE CHRTIENNE
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+PRIODE PHNICIENNE
+1100-268 AVANT J.-C.
+
+
+Temps primitifs.--Les Phniciens s'tablissent en Afrique.--Fondation de
+Cyrne par les Grecs.--Donnes gographiques d'Hrodote.--Prpondrance
+de Karthage.--Dcouvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de
+Karthage.--Conqutes de Karthage dans les les et sur le littoral de la
+Mditerrane.--Guerres de Sicile.--Rvolte des Berbres.--Suite des
+guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en
+Afrique.--Agathocle vacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de
+Sicile.--Nouvelles guerres dans cette le.--Anarchie en Sicile.
+
+
+TEMPS PRIMITIFS.--L'incertitude la plus grande rgne sur les temps
+primitifs de l'histoire de la Berbrie. Le nom de l'Afrique est peine
+prononc dans la Bible, et si, dans les rcits lgendaires tels que ceux
+d'Homre, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois rpte, les
+dtails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive
+puisse s'en servir. Sur la faon dont s'est forme la race aborigne de
+l'Afrique septentrionale, on ne peut mettre que des conjectures, et
+l'hypothse la plus gnralement admise est qu' un peuple vritablement
+autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double
+lment arian (blond) et smitique (brun), dont le mlange intime a
+form la race berbre, dj constitue bien avant les temps historiques.
+
+L'antiquit grecque n'a commenc avoir de dtails prcis sur la partie
+occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses
+tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la
+Mditerrane. Hrodote est le premier auteur ancien qui ait crit
+srieusement sur ce pays (Ve sicle av. J.-C.); nous examinerons plus
+loin son systme gographique.
+
+Selon cet historien, les Libyens taient des nomades se nourrissant de
+la chair et du lait de leurs brebis. Leurs habitations sont des cabanes
+tresses d'asphodles et de joncs, qu'ils transportent volont. Plus
+tard, Diodore les reprsentera comme menant une existence abrutie,
+couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons,
+sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chvres. Ils
+obissent des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent
+que de brigandage. Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois
+javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de
+gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la
+retraite..... En gnral, ils n'observent, l'gard des trangers, ni
+foi ni loi. Ce tableau de Diodore s'applique videmment aux Africains
+nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les moeurs
+devaient se modifier suivant les lieux.
+
+LES PHNICIENS S'TABLISSENT EN AFRIQUE.--Ds le XIIe sicle avant notre
+re, les Phniciens qui, selon Diodore, avaient dj des colonies, non
+seulement sur le littoral europen de la Mditerrane, mais encore sur
+la rive ocanienne de l'Ibrie, explorrent les ctes de l'Afrique et
+les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations
+commerciales avec les indignes taient le but de ces courses
+aventureuses et, pour assurer la rgularit des changes, des comptoirs
+ne tardrent pas se former. Les Berbres ne firent probablement aucune
+opposition l'tablissement de ces trangers, qui, sous l'gide du
+commerce, venaient les initier une civilisation suprieure, et dans
+lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il rsulte
+mme de divers passages des auteurs anciens que les indignes taient
+trs empresss retenir chez eux les Tyriens. Quant ceux-ci, ils se
+prsentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les htes des
+aborignes et se soumettaient l'obligation de leur payer un tribut[9].
+
+Ainsi les colonies de _Leptis_ (Lebida), _Hadrumet_ (Soua), _Utique_,
+_Tuns_ (Tunis), _Karthage_[10], _Hippo-Zarytos_ (Benzert), etc., furent
+successivement tablies sur le continent africain, et le littoral sud de
+la Mditerrane fut ouvert au commerce par les Phniciens, comme le
+rivage nord et les les l'avaient t par les Grecs.
+
+[Note 9: Mommsen, _Histoire romaine_, trad. de Guerle, t. II, p. 206
+et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompe et Virgile, sur
+la fondation de Karthage par Didon.]
+
+[Note 10: En phnicien la ville neuve (_Kart-hadatch_) par
+opposition Utique (_Outik_) la vieille.]
+
+FONDATION DE CYRNE PAR LES GRECS.--Les rivaux des Phniciens dans la
+colonisation du littoral mditerranen furent les Grecs. Depuis
+longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque
+Psammetik Ier combla leurs voeux en leur ouvrant les ports de l'Egypte.
+Aprs avoir explor cette contre jusqu' l'extrme sud, ils firent un
+pas vers l'Occident, et dans le VIIe sicle[11], une colonie de Grecs de
+l'le de Thra vint, sous la conduite de son chef Ariste, surnomm
+Battos, s'tablir Cyrne. Les peuplades indignes que les Threns y
+rencontrrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient _Loub_ ou _Loubim_,
+ils donnrent leur pays le nom de Libye (Grec: Libye), que l'antiquit
+conserva l'Afrique. La tradition a gard le souvenir des luttes qui
+clatrent entre les Grecs de Cyrne et leurs voisins de l'Ouest, les
+Phniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et
+l'histoire retrace le dvouement des deux frres Karthaginois qui
+consentirent se laisser enterrer vivants pour tendre le territoire de
+leur patrie jusqu' l'endroit que l'on a appel en leur honneur Autel
+des Philnes[12].
+
+[Note 11: On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de
+Cyrne. Selon Thophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne
+une date antrieure qui varie entre 758 et 631.]
+
+[Note 12: A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste,
+_Bell. Jug._, XIX, LXXVIII.]
+
+DONNES GOGRAPHIQUES D'HRODOTE.--Vers 420, Hrodote, qui avait
+lui-mme visit l'Egypte, crivit sur l'Afrique des dtails prcis que
+ses successeurs ont rpts l'envi. Ses donnes, trs tendues sur
+l'Egypte, sont assez exactes relativement la Libye, jusqu'au
+territoire de Karthage; pour le pays situ au del, il reproduit les
+rcits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.
+
+Pour Hrodote, la Libye comprend le territoire situ entre l'Egypte et
+le promontoire de Soles (sans doute le cap Cantin). Elle est habite
+par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des
+colonies grecques et phniciennes tablies sur le littoral. Ce qui
+s'tend au-dessus de la cte est rempli de btes froces; puis, aprs
+cette rgion sauvage, ce n'est plus qu'un dsert de sable
+prodigieusement aride et tout fait dsert[13].
+
+[Note 13: Lib. IV.]
+
+Aprs avoir dcrit le littoral de la Cyrnaque et des Syrtes, Hrodote
+s'arrte au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins
+ne parle pas spcialement de Karthage. Au del du lac
+Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boises, habites par des
+populations de cultivateurs nomms _Maxyes_. Enfin, il a entendu dire
+que, bien loin, dans la mme direction, tait une montagne fabuleuse
+nomme Atlas et dont les habitants se nommaient _Atlantes_ ou
+_Atarantes_. Au midi de ces rgions, au del des dserts, se trouve la
+noire Ethiopie.
+
+Parmi les principaux noms de peuplades donns par Hrodote, nous
+citerons:
+
+Les _Adyrmakhides_, les _Ghiligammes_, les _Asbystes_, les _Auskhises_,
+etc., habitant la Cyrnaque.
+
+Les _Nasamons_ et les _Psylles_ tablis sur le littoral de la Grande
+Syrte.
+
+Les _Garamantes_ diviss en _Garamantes du nord_, habitant les montagnes
+de Tripoli, et _Garamantes du sud_, tablis dans l'oasis de _Garama_
+(actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom.
+
+Les _Troglodytes_, voisins des prcdents et en guerre avec eux.
+
+Les _Lotophages_, tablis dans l'le de Mninx (Djerba) et sur le
+littoral voisin.
+
+Les _Makhlyes_, habitant le littoral jusqu'au lac Triton.
+
+Les _Maxyes_, les _Aoeses_, les _Zaoueks_ et les _Ghyzantes_ au nord du
+lac Triton et sur le littoral en face des les Cercina (Kerkinna)[14].
+
+Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hrodote. Comme dtail des
+moeurs de ces indignes, il cite la vie nomade, l'absence de toute loi,
+la promiscuit des femmes, etc. Il parle encore de peuplades fabuleuses
+habitant l'extrme sud[15].
+
+[Note 14: Hrodote, 1. IV, ch. 143.]
+
+[Note 15: Vivien de Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique dans
+l'Antiquit_, passim.]
+
+PRPONDRANCE DE KARTHAGE.--La prosprit des comptoirs phniciens,
+augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage,
+dont la fondation date du commencement du Xe sicle (av. J.-C.), devint
+la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces mtropoles
+envoyaient leurs possessions de la Mditerrane des troupes qui,
+charges d'abord de les protger contre les indignes, servirent ensuite
+ dompter ceux-ci. Bientt les villages agricoles avoisinant les
+colonies phniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbres durent
+donner leurs anciens locataires, devenus leurs matres, le quart du
+revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent
+vivre cte cte sans que le plus civilis, ft-il de beaucoup le moins
+nombreux, arrive imposer sa domination l'autre.
+
+La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'tendit sur les
+tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbres du sud,
+maintenus dans une sorte de vasselage, servaient d'intermdiaires pour
+le commerce de l'intrieur de l'Afrique[16]. Non seulement Karthage,
+aprs avoir cess de payer tribut aux indignes, en exigea un de
+ceux-ci, mais elle devint la capitale des autres colonies phniciennes,
+qui durent lui servir une redevance. De plus, elle s'tait peu peu
+dbarrasse des liens qui l'unissaient la mre patrie et avait conquis
+son autonomie mesure que la puissance du royaume phnicien
+dclinait[17].
+
+[Note 16: Ragot. Sahara, de la province de Constantine, IIe partie,
+p. 147 (_Recueil des notices de la Socit arch. de Constantine_,
+1875).]
+
+[Note 17: Justin, XIX, 1, 2.]
+
+En mme temps les navigateurs puniques fondaient l'ouest de nouvelles
+colonies: _Djidjel_ (Djidjeli), _Salde_ (Bougie), _Kartenna_ (Tns),
+_Yol_ (Cherchel), _Tingis_ (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent
+avec les rois ou chefs de tribus de ces contres loignes, des traits
+de commerce et d'alliance.
+
+DCOUVERTES DE L'AMIRAL HANNON.--Mais cette extension ne suffisait pas
+l'ambition des Phniciens; il leur fallait de nouvelles conqutes. Entre
+le VIe et le Ve sicle, le gouvernement de Karthage chargea l'amiral
+Hannon de reconnatre le littoral de l'Atlantique et d'y tablir des
+colonies. Le hardi marin partit avec une flotte de soixante navires
+portant trente mille colons phniciens et libyens, et les provisions
+ncessaires pour le voyage et les premiers temps de l'tablissement. Il
+franchit le dtroit de Gads, rpartit son monde sur la cte africaine
+de l'Ocan et s'avana jusqu'au golfe form par la pointe qu'il appelle
+_Corne du Midi_ et que M. Vivien de Saint-Martin identifie la pointe
+du golfe de Guine. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea
+s'arrter. Il retourna sur ses pas aprs avoir accompli un voyage qui ne
+devait tre renouvel que deux mille ans plus tard[18].
+
+[Note 18: Par les Portugais en 1462.]
+
+Le succs de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens que
+les principales circonstances de son voyage furent relates en une
+inscription qu'on plaa dans le temple de Karthage. Cette inscription,
+traduite plus tard par un voyageur grec, nous est parvenue sous le nom
+de _Priple de Hannon_; malheureusement la date manque. L'on sait
+seulement, d'aprs Pline, que c'tait l'poque de la plus grande
+puissance de Karthage, alors que, selon Erathosthne, cit par Strabon,
+on comptait plus de trois cents colonies phniciennes au del du
+dtroit[19].
+
+ORGANISATION POLITIQUE DE KARTHAGE.--La puissance acquise par Karthage
+au milieu des populations berbres tait le fruit de l'esprit
+d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phniciens avaient
+sans cesse donn des preuves pendant de longs sicles. Chacun avait
+coopr cette conqute; le gouvernement avait donc t d'abord une
+rpublique o le rang de chacun tait gal. Puis, les fortunes
+commerciales et militaires s'tant faites, les grandes familles avaient
+conserv le pouvoir entre leurs mains, et il en tait rsult une
+oligarchie assez complique. Le pouvoir excutif tait dvolu deux
+rois[20], assists d'un conseil dit des anciens, compos de vingt-huit
+membres, tous paraissant avoir t lus par le peuple et pour un temps
+assez court. L'excutif nommait les gnraux en chef, mais leur
+dlguait une partie de ses pouvoirs, ce qui tendait en faire de
+vritables dictateurs, tout en offrant l'avantage de rtablir une unit
+ncessaire dans le commandement. Pour complter la machine
+gouvernementale, un autre conseil, dit des Cent-Quatre, compos de
+l'aristocratie, exerait les fonctions judiciaires et contrlait les
+actes de tous[21]. Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages
+d'une dmocratie et en avait tous les inconvnients; il manquait d'unit
+et, par suite, de force, et ouvrait la porte toutes les intrigues et
+toutes les comptitions.
+
+[Note 19: Vivien de Saint-Martin.--Voir galement: _Navigation
+d'Hannon capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, del les colonnes
+d'Hercule_, par Lon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. XXV et
+suiv.]
+
+[Note 20: Sufftes (_Chofetim_) ou juges. Les auteurs anciens leur
+donnent le nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).]
+
+[Note 21: Mommsen, _Histoire romaine_, t. II, p. 217 et
+suiv.--Aristote, _Polit._, 1. II.--Polybe, VI et pass.]
+
+CONQUTE DE KARTHAGE DANS LES LES ET SUR LE LITTORAL DE LA
+MDITERRANE.--Ds le sixime sicle avant notre re, les Karthaginois
+firent des expditions guerrires dans les les et sur le rivage
+continental de la Mditerrane. En 543, la suite d'une guerre contre
+les Phocens, ils restrent matres de l'le de Corse. Quelques annes
+plus tard, eut lieu leur premier dbarquement en Sicile (536).
+
+Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent cette
+poque; dj les Etrusques l'avaient aide dans sa guerre contre les
+Phocens; en 509 fut conclu son premier trait d'alliance avec les
+Romains[22].
+
+Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'tendit sur la
+Mditerrane, dont tous les rivages reurent la visite des vaisseaux de
+Karthage se prsentant, non plus comme de simples trafiquants, mais
+comme les matres de la mer. Les Berbres de l'Afrique propre sont ses
+vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses allis: tous lui fournissent des
+mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise
+se rpandit au loin et exera la plus grande influence, particulirement
+sur la Grce et le midi de l'Italie.
+
+[Note 22: Polybe.]
+
+GUERRES DE SICILE.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra
+ses plus grands efforts; elle tait attire vers cette conqute par la
+richesse et la proximit de l'le, et aussi par le dsir d'abattre la
+puissance des Grecs en Occident. Alors commena ce duel sculaire, qui
+devait avoir pour rsultat d'arrter la colonisation grecque dans la
+Mditerrane, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits.
+
+Allis Xerxs par un trait fait dans le but d'oprer simultanment
+contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile une arme
+considrable sous la conduite d'Amilcar[23], fils de Magon; mais cette
+alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que les Perses taient
+crass Salamine, les Phniciens prouvaient un vritable dsastre en
+Sicile (vers 480).
+
+La guerre continua pendant de longues annes en Sicile, sans que les
+Karthaginois y obtinssent de grands succs: les revers, la peste, les
+calamits de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. Nanmoins,
+vers la fin du Ve sicle, Hannibal et Himilcon, de la famille de Hannon,
+remportrent de grandes victoires et conquirent aux Karthaginois prs
+d'un tiers de l'le, avec des villes telles que Selinonte, Hymre,
+Agrigente, etc.[24].
+
+[Note 23: C'est tort que M. Mommsen et les Allemands
+orthographient ce nom par un H. La premire lettre est un An () et non
+un Heth ().]
+
+[Note 24: Diodore.]
+
+Denys, tyran de Syracuse, les arrta dans leurs succs et les fora
+signer un trait, ou plutt une trve, pendant laquelle les deux
+adversaires se prparrent une lutte plus srieuse (404).
+
+En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, nomm
+suffte, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, force
+l'entre du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'anne suivante,
+il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de Catane, de
+presque toute l'le, vient mettre le sige devant Syracuse et porte le
+ravage dans la contre environnante. Au moment o il est sur le point de
+triompher de son ennemi, la peste clate dans son arme. Denys profite
+de cette circonstance pour attaquer les Karthaginois dmoraliss, les
+bat sur terre et sur mer et force le suffte souscrire une
+capitulation qui consacre la perte de toutes ses conqutes. Ainsi finit
+cette campagne si brillamment commence[25].
+
+[Note 25: Diodore, 1. XXIV.]
+
+RVOLTE DES BERBRES.-- la nouvelle de ce dsastre, les indignes de
+l'Afrique croient que le moment est venu de reconqurir leur
+indpendance. Ils se runissent en grandes masses et viennent
+tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe en leur pouvoir et
+la mtropole punique se trouve expose au plus grand danger. Mais
+bientt la discorde se met parmi ces hordes sans chefs, qui ne veulent
+obir aucune rgle, et ce rassemblement se fond et se dsagrge. Ainsi
+nous verrons constamment les Berbres profiter des malheurs dont leurs
+dominateurs sont victimes pour se lever contre eux: la rvolte clate
+comme la foudre; mais bientt la dsunion et l'indiscipline font leur
+oeuvre, la runion se dissout en quelques jours et les indignes
+retombent sous le joug de l'tranger[26].
+
+[Note 26: Diodore, 1. XIV, ch. LXXII.]
+
+SUITE DES GUERRES DE SICILE.-- peine Karthage avait-elle triomph des
+Berbres qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La
+guerre recommena aussitt entre Denys et les Karthaginois, et se
+prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs annes. Magon,
+ayant pri dans une bataille, fut remplac par son fils portant le mme
+nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys
+le jeune. Malgr ces changements, la guerre continuait avec acharnement
+de part et d'autre: c'tait comme un hritage que les pres
+transmettaient en mourant leurs enfants.
+
+Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvr une certaine puissance sous
+la ferme main de Denys, le rgne de son successeur ne leur procura pas
+les mmes avantages. Pousss bout par les vices de Denys le jeune, les
+Syracusains l'expulsrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours
+des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec
+empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile
+avec Magon, en chargeant ce gnral de reprendre avec vigueur les
+oprations militaires. Vers le mme temps elle concluait avec Rome un
+nouveau trait d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait
+celle-ci de ne pas naviguer au del du dtroit de Gads, l'Ouest, et
+du cap Bon, l'Est, et lui interdisait mme de faire du commerce en
+Afrique (348).
+
+A l'arrive de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car
+la ville elle-mme tait divise en plusieurs camps, fit appel aux
+Corinthiens fondateurs de leur cit, en implorant leur secours. Ceux-ci
+envoyrent Timolon avec une petite arme d'un millier d'hommes.
+Syracuse tait alors sur le point de tomber: un parti avait livr le
+port aux Karthaginois; Denys occupait le chteau; Icetas le reste de la
+ville. Timolon obtint la soumission de Denys et la remise de la
+citadelle et fora les Karthaginois une trve pendant laquelle il
+dtacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu,
+s'embarqua prcipitamment et vint chercher un refuge Karthage, o,
+pour chapper un supplice ignominieux, il se donna la mort.
+
+Karthage, brlant du dsir de tirer vengeance de ces checs, fit passer,
+en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal
+et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus
+complet dsastre. Timolon, bien qu'il dispost d'un nombre beaucoup
+moins grand de soldats, russit, aprs une lutte acharne dans laquelle
+les Karthaginois dployrent le plus grand courage, triompher d'eux.
+En 338 un trait fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois.
+Timolon fit ainsi reconnatre l'intgrit de Syracuse et de son
+territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant
+aux Karthaginois la dfense de soutenir l'avenir les tyrans.
+
+AGATHOCLE, TYRAN DE SYRACUSE.--IL PORTE LA GUERRE EN AFRIQUE.--Quelques
+annes plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans moeurs, mais
+d'un caractre nergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar,
+ s'emparer par un coup de force de l'autorit Syracuse; il mit mort
+les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319).
+Bien qu'il et jur Amilcar, pour obtenir son appui, une fidlit
+ternelle Karthage, il se considra comme dgag de son serment par la
+mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques.
+Aussitt, Karthage fit passer en Sicile une arme nombreuse sous la
+conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportrent sur
+Agathocle une victoire dcisive et vinrent mettre le sige devant
+Syracuse.
+
+Agathocle, rduit la dernire extrmit, ne possdant plus que la
+ville dans laquelle il est bloqu, repouss par les Grecs auxquels il
+s'est rendu odieux par sa tyrannie, conoit le dessein hardi de se
+dbarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il
+supplie les Syracusains de rsister encore quelques jours, parvient, au
+moyen d'un stratagme, attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du
+port, profite de ce moment pour en sortir lui-mme avec quelques
+navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses
+ennemis, il parvient lui chapper et, aprs six jours d'une traverse
+des plus prilleuses, aborde dans le golfe mme de Tunis et se retranche
+dans les carrires, aprs avoir brl ses vaisseaux afin d'enlever ses
+troupes toute pense de retour (310).
+
+Revenus de la stupeur que leur a cause cette attaque imprvue, les
+Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les
+gnraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est dj
+empar de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux
+Phniciens; leurs troupes sont crases par Agathocle qui vient mettre
+le sige devant Karthage (309).
+
+Pendant que les Phniciens dmoraliss multiplient les offrandes leurs
+dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant mme leurs propres
+enfants, la renomme porte de tous cts, en Berbrie, la nouvelle des
+succs de l'envahisseur et de la destruction de l'arme Karthaginoise.
+Les indignes, tributaires ou allis, accourent en foule au camp
+d'Agathocle pour l'aider craser leurs matres ou leurs amis.
+
+En Sicile, Amilcar a continu le sige de Syracuse: mais bientt le
+bruit des victoires des Grecs parvient aux assigs et, par un puissant
+effort, ils obligent les Karthaginois lever le blocus (309). L'anne
+suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait
+prisonnier et expire dans les supplices.
+
+Cependant Agathocle, solidement tabli Tunis, continuait de menacer
+Karthage et en mme temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et
+l'est, faisant reconnatre son autorit par les Berbres; dans une seule
+campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Aprs
+avoir, avec une audacieuse habilet, rprim une rvolte qui avait
+clat contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en
+pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrnaque, ancien lieutenant
+d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Sduit par ses promesses,
+Ophellas n'hsita pas amener son arme au tyran; mais Agathocle le fit
+assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une
+situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et
+la guerre civile paralysaient ses forces.
+
+Agathocle, aprs avoir enlev Utique et Hippo-Zarytos[27], laissa le
+commandement de son arme son fils Archagate, et rentra en Sicile, o
+il tenait aussi assurer son autorit (306); aussitt aprs son dpart,
+les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et rduisirent les
+Grecs l'tat d'assigs. Agathocle s'empressa de venir au secours de
+son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidle aux conqurants et
+il prouva son tour les revers de la fortune.
+
+[Note 27: Benzert.]
+
+AGATHOCLE VACUE L'AFRIQUE.--Trahi par ses allis berbres, n'ayant plus
+autour de lui que quelques soldats puiss et dmoraliss, Agathocle se
+dcida vacuer sa conqute; il retourna suivi de quelques officiers en
+Sicile, laissant Tunis ses enfants, avec l'arme; mais les soldats, se
+voyant abandonns, mirent mort la famille de leur prince et traitrent
+avec les Karthaginois auxquels ils abandonnrent toutes les villes
+conquises par Agathocle.
+
+Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage deux doigts de sa perte se
+terminait subitement au grand avantage de la mtropole punique (306). Un
+trait de paix ayant t conclu entre les deux puissances, les
+Karthaginois purent s'appliquer rparer leurs dsastres et reprendre
+de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle tablissait solidement son
+autorit Syracuse, devenait un vritable roi, et s'unissait Pyrrhus
+d'Epire en lui donnant sa fille en mariage.
+
+PYRRHUS, ROI DE SICILE.--NOUVELLES GUERRES DANS CETTE CONTRE--Mais la
+paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait tre de longue dure. Aprs
+la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'le devint de nouveau la proie
+des factions et durant prs de dix annes l'anarchie y rgna seule.
+Enfin, en 279, les Syracusains menacs de l'attaque imminente de
+Karthage appelrent leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient dj
+fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgr les victoires
+d'Hracle et d'Asculum si chrement achetes, le roi d'Epire se
+trouvait dans la plus grande indcision, car il avait d, pour vaincre
+les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les
+lments htrognes composant son arme il ne pourrait obtenir une
+seconde fois ce rsultat. La discorde avait clat parmi ses allis et
+les Tarentins, mmes, qui l'avaient appel, taient sur le point de se
+tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de
+nouvelles perspectives: la royaut de la Sicile tait, dfaut de Rome,
+une riche proie; Pyrrhus passa donc le dtroit et arriva Syracuse, o
+il fut accueilli avec le plus grand empressement.
+
+Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvel leur alliance
+avec les Romains et fourni ceux-ci l'appui de leur flotte dans la
+dernire guerre, car c'tait un vritable trait d'alliance offensive et
+dfensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce
+temps ils avaient redoubl d'efforts pour s'emparer de la Sicile et
+recommenc le blocus de Syracuse. L'arrive de Pyrrhus, amenant des
+troupes nombreuses et aguerries, arrta net leurs progrs; bientt mme
+ils se virent assigs dans leur quartier gnral de Lilybe. Mais le
+temps des succs de Pyrrhus tait pass; ses troupes furent vaincues
+dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidlit des populations
+chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit
+gmir l'le sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de dtacher de
+lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, tait
+rappel sur le continent par les Tarentins, se dcida laisser le champ
+libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie
+(276), o le sort ne devait pas lui tre plus favorable.
+
+
+ANARCHIE EN SICILE.--Le dpart du roi laissait la Sicile en proie aux
+factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient t
+appels dans l'le par Agathocle ou y avaient t amens par Pyrrhus.
+Abandonns par leurs chefs, ils s'taient d'abord livrs au brigandage,
+puis avaient form de petites colonies indpendantes. La principale
+tait celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'tait donn un
+groupe d'aventuriers campaniens tablis Messine. Les Syracusains,
+aprs le dpart de Pyrrhus, avaient lu comme chef un officier de
+fortune nomm Hiron qui avait pris en main la direction de la
+rsistance contre les Karthaginois et, pendant sept annes, avait lutt
+contre eux, non sans succs. Pendant ce temps les Mamertins, allis
+des brigands de leur espce tablis Rhige, sur la cte italienne, en
+face de Messine, avaient vu leur puissance s'accrotre et taient
+devenus un vritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les
+Karthaginois et mme pour les Romains. Cette situation allait donner
+naissance aux plus graves vnements et dterminer une rupture, depuis
+quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+PREMIRE GUERRE PUNIQUE
+268-220
+
+
+Causes de la premire guerre punique.--Rupture de Rome avec
+Karthage.--Premire guerre punique.--Succs des Romains en Sicile.--Les
+Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois
+Tunis; les Romains vacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en
+Sicile.--Grand sige de Lilybe.--Bataille des les Egates; fin de la
+premire guerre punique.--Divisions gographiques adoptes par les
+Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, aprs avoir tabli son
+autorit en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succs des
+Karthaginois en Espagne.
+
+
+CAUSES DE LA PREMIRE GUERRE PUNIQUE.--Les checs prouvs par Pyrrhus
+dans l'Italie mridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient
+dlivr Rome d'un des plus grands dangers qu'elle et courus. Sa
+puissance s'tait augmente d'autant, car elle avait hrit de presque
+toutes les conqutes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans
+le moment du danger, recherch l'alliance des Karthaginois contre
+l'ennemi commun, cette union momentane de deux peuples ayant des
+intrts absolument opposs ne pouvait subsister aprs la disparition
+des causes spciales qui l'avaient amene. Matresse de l'Italie
+mridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage
+considrait comme sa conqute, car depuis plusieurs sicles elle se
+consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession;
+c'est sur ce champ que la lutte de la race smitique contre la race
+ariane allait commencer.
+
+Un des premiers actes des Romains, aprs le dpart de Pyrrhus, avait t
+de dtruire le nid de brigands campaniens tablis Rhige. Les Mamertins
+de Messine, rduits ainsi leurs seules forces, avaient alors t en
+butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigs par Hiron. Vers
+268, leur situation n'tant plus tenable, ils se virent dans la
+ncessit de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit
+aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrrent en pourparlers
+avec ceux-ci; mais les autres se dcidrent faire hommage de leur cit
+aux Romains. Le Snat de Rome, aprs quelque hsitation, admit les
+brigands campaniens dans la confdration italique et, ds lors, la
+rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les
+prtextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les
+Romains, notamment, reprochaient Karthage d'avoir viol plus d'une
+clause de leurs prcdents traits et d'avoir profit des embarras que
+leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente
+et de prendre pied sur le continent.
+
+RUPTURE DE ROME AVEC KARTHAGE.--Tandis que Rome adressait Hiron
+l'ordre de cesser toute agression contre ses allis les Mamertins, et se
+prparait faire passer des troupes Messine (265), elle envoyait
+Karthage une dputation charge de demander des explications sur
+l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant[28]. C'tait, en
+ralit, un ultimatum, et Karthage parut essayer d'viter la guerre en
+dsavouant les actes de son amiral. En mme temps elle entrait en
+pourparlers avec Hiron; le groupe de Mamertins dissidents amenait un
+rapprochement entre ces ennemis et obtenait que Messine ft livre aux
+Syracusains, leurs nouveaux allis. Au moment donc o les troupes
+romaines runies Rhge se disposaient traverser le dtroit, on
+apprit que la flotte phnicienne commande par Hiron se trouvait dans
+le port de Messine et que la forteresse de cette ville tait occupe par
+les Karthaginois (264). Sans se laisser arrter par cette surprise, les
+Romains mirent la voile et parvinrent s'emparer, plutt par la ruse
+que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, lis par des
+instructions leur recommandant la plus grande prudence afin d'viter une
+rupture, n'osrent pas repousser les Italiens par l'emploi de toutes
+leurs forces. Maintenant la rupture tait consomme et la guerre allait
+commencer avec la plus grande nergie de part et d'autre.
+
+[Note 28: En vertu du trait d'alliance les unissant aux Romains,
+les Karthaginois avaient envoy ceux-ci pour les aider dans leur
+guerre contre Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris
+ombrage Rome de cet empressement et l'amiral punique avait d
+reprendre la mer. C'est alors qu'il tait all Tarente offrir sa
+mdiation ou peut-tre ses services Pyrrhus. (Justin, XVIII).]
+
+PREMIRE GUERRE PUNIQUE.--Ds qu'on eut appris Karthage l'occupation
+de Messine par les Italiens, la guerre fut dcide. Une flotte nombreuse
+vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville par mer, tandis que
+les troupes puniques, d'un ct, et Hiron, avec les Syracusains, de
+l'autre, l'assigeaient par terre. Mais les Romains n'taient pas
+disposs se laisser enlever leur nouvelle colonie. Le consul Appius
+Claudius tant parvenu passer le dtroit contraignit bientt les
+allis lever le sige et vint mme faire une dmonstration contre
+Syracuse. L'anne suivante les Romains remportrent de grands succs,
+dont la consquence fut de dtacher Hiron du parti des Karthaginois et
+d'obtenir son alliance contre ceux-ci (263)[29]; les colonies grecques
+de l'le suivirent son exemple et ds lors Karthage se trouva isole,
+sur un sol tranger, et oblige de faire face des ennemis s'appuyant
+sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientt les
+Phniciens en furent rduits se retrancher derrire leurs places
+fortes.
+
+[Note 29: Diodore, XXIII.--Polybe, 1.]
+
+Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugrent qu'il y avait lieu de
+tenter un grand effort: ils runirent une arme imposante de mercenaires
+liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer en Sicile, la
+rpartirent dans leurs places fortes et s'tablirent solidement
+Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le noeud de leur
+rsistance. Bientt les consuls vinrent attaquer ce camp retranch,
+mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent en faire le
+sige rgulier. Hannibal, fils de Giscon, dfendait avec habilet la
+ville et tait aid par Hiron qui avait contract une nouvelle alliance
+avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils recevaient constamment
+d'Italie des vivres et des renforts et resserraient chaque jour le
+blocus.
+
+SUCCS DES ROMAINS EN SICILE.--Sur ces entrefaites, le gnral Hannon,
+envoy de Karthage avec une nouvelle et puissante arme, dbarque en
+Sicile et vient attaquer les Romains dans leur camp. Mais le sort des
+armes est favorable ceux-ci; les Karthaginois, crass, laissent leur
+camp aux mains des vainqueurs; Hannon parvient, non sans peine, se
+rfugier dans Hracle avec une poigne de soldats. Cette bataille
+dcida du sort d'Agrigente: Hannibal s'ouvrit un passage la pointe de
+l'pe, au milieu des ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262).
+Les habitants de la cit furent vendus comme esclaves[30].
+
+[Note 30: Polybe, 1. I, ch. 19, 20.]
+
+Malgr les succs des Italiens, la situation en Sicile n'tait pas
+dsespre pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une grande
+partie de l'le et avaient souvent l'appui des colonies grecques. Une
+guerre incessante, guerre d'escarmouches et de surprises, sur mer et sur
+terre, remplaa les grandes batailles. La flotte punique, beaucoup plus
+puissante que celle des Romains, causa de grands dommages sur les ctes
+italiennes et fit un tort considrable au commerce. Force fut aux latins
+de se construire des navires et de remplacer leurs barques par des
+quinquirmes[31], en tat de lutter avec celles de leurs ennemis. Aprs
+avoir cr les vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur
+des Italiens pourvut tout, et, en 280, une flotte imposante tait
+prte tenir la mer. Le dbut ne fut pas heureux; une partie des
+navires, avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port
+de Lipari; mais bientt les marins italiens prirent leur revanche dans
+plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la grande victoire
+navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise fut capture ou
+dtruite. Duilius ayant dbarqu en Sicile obtint sur les ennemis de
+nouveaux et importants avantages (260).
+
+[Note 31: La quinquirme avait jusqu' 300 rameurs et portait le
+mme nombre de soldats.]
+
+Encourags par les succs de leur flotte, les Romains excutrent,
+pendant les annes suivantes, des descentes en Sardaigne et en Corse et
+russirent arracher aux Karthaginois une partie des postes qu'ils
+occupaient dans ces deux les. En mme temps la guerre de Sicile suivait
+son cours avec des chances diverses, mais sans amener de rsultat
+dcisif. Nanmoins, dans la campagne de 258, les consuls A. Calatinus et
+S. Paterculus s'emparrent de villes importantes; Hippane, Canarine,
+Enna, Erbesse, etc.
+
+LES ROMAINS PORTENT LA GUERRE EN AFRIQUE.--La guerre durait depuis huit
+ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaant de
+s'terniser. Le plus sr moyen de la terminer tait d'attaquer les
+ennemis chez eux, et de transporter le thtre de la lutte dans leur
+propre pays. En 256, les Romains rsolurent d'excuter ce hardi projet.
+Ils runirent une flotte de trois cents galres et firent voile vers
+l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius et Rgulus. Ils
+rencontrrent Eknome les vaisseaux Karthaginois et leur livrrent une
+mmorable bataille navale qui se termina par la victoire des Romains.
+Ds lors l'Afrique tait ouverte. Les consuls abordrent l'est de
+Karthage et allrent s'tablir solidement Clype (Icliba), pour y
+grouper toutes les forces, hors de la porte de leurs ennemis. De l ils
+lancrent dans l'intrieur des expditions qui portrent au loin le
+ravage et la terreur, et ramenrent un grand nombre de prisonniers. Sur
+ces entrefaites arriva l'ordre du Snat de Rome, rappelant en Italie le
+consul Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant
+Rgulus de presser les oprations, au moyen de son arme rduite
+15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers.
+
+Aprs le premier moment de stupeur qui avait suivi Karthage la
+nouvelle du dsastre d'Eknome, on s'tait prpar avec ardeur la
+rsistance; des mercenaires avaient t enrls et Amilcar, rappel de
+Sicile, avait ramen des forces importantes. Mais le sort des armes fut
+encore dfavorable aux Karthaginois: vaincus Adis (Rads), ils ne
+purent empcher Rgulus d'occuper Tuns (Tunis) (255).
+
+Menace d'un sige immdiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs;
+mais les conditions qui lui furent faites taient si dures qu'elle
+renona toute pense de transaction et se prpara lutter avec la
+dernire nergie, prfrant mourir en combattant que consommer elle-mme
+sa ruine. Sur ces entrefaites arrivrent des vaisseaux chargs de
+mercenaires grecs, parmi lesquels se trouvait le lacdmonien Xanthippe,
+officier de mrite, form l'cole des grands capitaines de son pays.
+Les Karthaginois ayant eu l'heureuse inspiration de lui confier la
+direction de la dfense, le nouveau gnral changea compltement le
+systme qui avait t suivi jusque-l. Au lieu de tenir les troupes
+derrire les murailles ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit
+sortir dans la plaine et les tint constamment en haleine, les exerant
+l'art de la guerre et leur donnant confiance en elles-mmes et en leurs
+chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Rgulus
+restait inactif Tuns, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre le
+sige de Karthage et ne pouvant se rsoudre abandonner sa conqute
+pour se replier derrire ses retranchements de Clype.
+
+VICTOIRE DES KARTHAGINOIS TUNIS.--Les Romains vacuent
+l'Afrique.--Bientt les Karthaginois sont en tat de marcher contre
+leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, grce aux
+habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent sur eux une
+victoire dcisive. Rgulus est fait prisonnier avec ses meilleurs
+soldats, tandis que les dbris de son arme, deux mille hommes peine,
+se rfugient Clype.
+
+C'tait la perte de la campagne; en vain les Romains envoyrent contre
+l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle victoire; la
+situation n'tait plus tenable; on embarqua sur les vaisseaux la
+garnison de Clype et l'on fit voile vers la Sicile en abandonnant la
+vengeance des Karthaginois, non seulement les prisonniers, mais les
+allis indignes qui avaient soutenu Rgulus dans sa campagne. Cette
+vengeance fut terrible: les tribus durent payer des contributions
+crasantes; quant aux chefs, ils prirent dans les tortures. Xanthippe
+avait sauv Karthage. Il fut largement rcompens et put quitter
+l'Afrique avant d'avoir prouv les effets de l'ingratitude et de
+l'envie des Karthaginois[32].
+
+[Note 32: Polybe, I.]
+
+REPRISE DE LA GUERRE EN SICILE.--Aprs ce succs, Karthage se trouvait
+en tat de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec nergie.
+Agrigente et plusieurs autres places tombrent tout d'abord en son
+pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur taient loin
+d'tre abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits et, l'anne
+suivante (254), la flotte romaine se runit Messine. De l, les
+consuls allrent attaquer par mer Panorme (Palerme) et s'en rendirent
+matres, aprs un sige vigoureusement men. Ils s'emparrent en outre
+de presque tout le littoral septentrional de l'le, mais n'osrent se
+mesurer avec l'arme karthaginoise qui tenait le pays l'intrieur.
+L'anne suivante, les Romains, ayant voulu tenter une nouvelle descente
+en Afrique, virent la tempte disperser leur flotte, ce qui les fora
+renoncer ce projet.
+
+Pendant plusieurs annes la guerre continua avec des chances diverses,
+mais sans aucun rsultat dcisif; les ressources, de part et d'autre,
+s'puisaient et l'on pouvait prvoir, sinon la fin de ce grand duel, au
+moins l'imminence d'une trve. Les Karthaginois, voulant tenter un
+effort dcisif, s'adressrent mme, pour obtenir de l'argent, leur
+alli Ptolme Philadelphe, roi d'Egypte, qui leur refusa tout secours.
+Les Romains, non moins gns, se virent contraints de rduire le nombre
+de vaisseaux qu'ils avaient crs et de renoncer la guerre maritime.
+
+Cependant en 250, Metellus s'tant trouv assez fort pour lutter contre
+l'arme karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu affronter
+depuis la dfaite de Tunis, remporta une importante victoire sur
+Asdrubal[33], qui s'tait audacieusement avanc jusqu'aux portes de
+Palerme. Les lphants, qui avaient puissamment contribu aux succs de
+Xanthippe, tombrent aux mains des vainqueurs.
+
+[Note 33: C'est encore une erreur d'crire Asdrubal, en phnicien
+Azrou-Bal le secours de Baal, par un H.]
+
+A la suite de ce nouvel chec, Karthage, aprs avoir mis en croix son
+gnral, se dcida faire encore une tentative pour obtenir la paix, et
+c'est cette occasion que l'histoire a plac le rcit du dvouement de
+Rgulus. De mme que la premire fois, les conditions faites par les
+Romains furent juges inacceptables, et la guerre recommena (249).
+
+GRAND SIGE DE LILYBE.--Les Romains, qui avaient achev la conqute du
+littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur succs pour
+expulser dfinitivement leurs ennemis de l'le. Ils vinrent en
+consquence les attaquer dans leur place forte de Lilybe et
+commencrent le sige de cette ville, sige aussi mmorable par l'ardeur
+et le gnie des assigeants que par le courage et l'obstination des
+assigs, commands par le gnral Himilcon. Pendant plusieurs mois les
+machines de guerre battirent les remparts, tandis que la flotte romaine
+bloquait troitement le port; mais Himilcon triompha par son habilet de
+tous les efforts des assigeants, renversant par des sorties soudaines
+les travaux par eux faits au prix des plus grandes difficults,
+incendiant leurs machines, djouant tous leurs plans; en mme temps, de
+hardis marins parvenaient faire entrer dans la ville, en passant au
+milieu des vaisseaux ennemis, des vivres et mme des renforts. Sur ces
+entrefaites le consul P. Claudius Pulcher, dsesprant d'enlever la
+ville de vive force, se contenta de la bloquer et partit subitement avec
+une flotte nombreuse pour craser les navires karthaginois l'ancre
+dans le port de Drpane. Cette fois la victoire fut pour les
+Karthaginois qui prirent leur revanche de leurs prcdentes dfaites
+maritimes en infligeant aux Romains un vritable dsastre. Une tempte,
+qui suivit de prs cette bataille, cota encore aux Italiens un grand
+nombre de vaisseaux.
+
+Ces nouvelles portrent Rome le dcouragement; si Karthage avait
+profit de ce moment pour pousser vigoureusement les oprations, nul
+doute que la guerre n'et t promptement termine son avantage. Mais,
+soit par l'effet de la vicieuse organisation gouvernementale, soit en
+raison du caractre propre aux races smitiques, qui ne s'inclinent que
+devant la ncessit immdiate, on ne voit Karthage tenter d'efforts
+dcisifs que quand l'ennemi est aux portes et le danger imminent. On
+resta donc sur cette victoire et la guerre continua pendant plusieurs
+annes, consistant en de petits combats sur terre et des courses de
+piraterie sur mer. En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des
+troupes de Karthage en Sicile, troupes assez peu dvoues et composes
+en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar tait un gnral
+de grande valeur; il sut tirer parti de ces lments mauvais et, sans
+remporter de succs dcisifs, empcher tout progrs de la part des
+Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit excuter une razia dans
+le Bruttium, puis il vint occuper le mont Eret[34] qui domine Palerme,
+et de l, surveillant les routes, ne manqua aucune occasion de tomber
+sur ses ennemis et de couper les convois[35]. De leur ct les Romains
+dployaient la plus grande tnacit, si bien que les deux armes rivales
+en arrivrent reconnatre mutuellement l'impossibilit de se vaincre.
+
+[Note 34: Monte Pellegrino.]
+
+[Note 35: Polybe, 1. I, p. 57.]
+
+BATAILLE DES LES GATES.--FIN DE LA PREMIRE GUERRE PUNIQUE.--La guerre
+durait depuis vingt-deux ans et les deux puissances rivales donnaient
+des signes non quivoques de lassitude, quand Rome, dcide en finir,
+eut l'heureuse inspiration de se refaire une marine et d'essayer encore
+des luttes navales. Au commencement, de l'anne 242, trois cents
+galres, plus un grand nombre de btiments de transport, firent voile
+vers la Sicile. Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara
+sans difficult de Drpane et de Lilybe, car les vaisseaux karthaginois
+taient absents, soit qu'ils fussent rentrs en Afrique, soit qu'ils se
+trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle,
+Karthage se prpara envoyer des troupes en Sicile son gnral, dont
+la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux chargs de
+vivres, de munitions et d'argent partirent bientt d'Afrique sous la
+conduite de Hannon, avec mission d'viter tout prix le combat et de
+dbarquer subrepticement les secours dans l'le; mais la vigilance de
+Lutatius ne put tre djoue. Avec autant d'audace que de courage, il
+attaqua la flotte punique en face d'Egusa (Favignano), une des gates,
+et remporta sur les ennemis une victoire dcisive. Cinquante galres
+karthaginoises furent coules, soixante-dix captures, et le reste se
+dispersa. Ce beau succs allait mettre fin la campagne.
+
+Dmoralise par sa dfaite, Karthage autorisa Amilcar traiter comme il
+l'entendrait avec l'ennemi; mais un trait dans ces conditions ne
+pouvait tre que dsastreux, c'est--dire entraner la perte de la
+Sicile, pour la possession de laquelle les Phniciens luttaient depuis
+si longtemps. Voici quelles furent les principales conditions imposes
+Karthage:
+
+Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, sans
+ranon.
+
+Abandon dfinitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer
+Hiron ni ses allis.
+
+Et paiement d'une contribution considrable, dont partie sur-le-champ,
+et partie en dix annuits[36].
+
+[Note 36: En tout 3200 talents euboques d'argent.]
+
+De son ct, Rome reconnaissait l'intgrit du territoire de Karthage.
+
+Les consquences de la premire guerre punique furent considrables, et
+permirent de mesurer la puissance acquise par Rome depuis un
+demi-sicle. Suzeraine de l'Italie mridionale et de la Sicile et
+matresse de la mer, voil dans quelles conditions la laissait la
+conclusion de la paix, ou plutt de la trve. Quant Karthage, sa
+situation tait tout autre: son prestige maritime compromis, ses
+finances ruines, son autorit sur les Berbres branle, tels taient
+pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle tait encore
+capable de grands efforts et devait le prouver avant peu; nanmoins ses
+jours de grandeur taient passs et son dclin approchait.
+
+
+DIVISIONS GOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE ADOPTES PAR LES ROMAINS.--La
+guerre des Romains contre Karthage et surtout leur descente en Afrique
+leur donnrent des connaissances prcises sur le continent que les Grecs
+avaient nomm Libye. Ils donnrent, les premiers, le nom d'Afrique au
+territoire de Karthage, en conservant celui de Libye pour l'ensemble du
+pays, mais, peu peu, l'appellation d'Afrique devint gnrale. Ils
+surent ds lors que cette vaste contre tait habite par un grand
+nombre de peuplades indignes, dont les Phniciens n'taient pas partout
+les matres, mais souvent les allis ou les htes.
+
+Voici quelles furent les divisions adoptes par les Romains pour la
+gographie africaine:
+
+1 _Cyrnaque_ ou _Libye pentapole_, borne l'est par la Marmarique
+et, l'ouest, par la Grande-Syrte, et habite par diffrentes peuplades
+parmi lesquelles les _Nasamons_ et les _Psylles_.
+
+2 _Rgion Syrtique_, comprenant les deux Syrtes, et habite par les
+_Troglodytes, Lothophages, Makes_, etc.
+
+3 _Afrique propre_ ou _Territoire de Karthage_, correspondant peu
+prs la Tunisie actuelle, sous la domination directe des Karthaginois.
+Dans la partie mridionale se trouve la grande tribu des Musulames et,
+prs du Triton, celle des Zoukes.
+
+4 _Numidie_, s'tendant de l'Afrique propre la Molochath ou
+Mouloeuia. Elle est divise en deux royaumes: celui des _Massiliens_
+l'est avec Hippo-Regius (Bne), ou Zama, pour capitale, et celui des
+_Massssyliens_ l'ouest, capitale Siga[37]. La ville de Kirta (ou
+Cirta) sur l'Amsaga tait, en quelque sorte, la capitale de la Numidie
+occidentale.
+
+[Note 37: Auprs de l'embouchure de la Tafna. Il est remarquer, du
+reste, que la Massoessylie, c'est dire le pays situ l'ouest de
+l'Amsaga, constituait en ralit la partie orientale de la Maurtanie.
+Nous lui verrons prendre ce nom, aussitt que les conqutes des Romains
+leur auront mieux fait connatre le pays.]
+
+5 _Maurtanie_ ou _Maurusie_, s'tendant, l'ouest de la Numidie
+jusqu' l'Ocan. Elle est habite par un grand nombre de peuplades
+maures.
+
+6 _Gtulie_, rgion situe au sud de la Numidie et de la Maurtanie, et
+formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle est
+habite par les Gtules nomades.
+
+7 _Libye intrieure_, comprenant les dserts africains. Habite par les
+_Garamantes_, _Mlano-Gtules_, _Leucoethiopiens_ et des peuplades
+fantastiques, telles que les _Blemmyes_, ayant le visage au milieu de la
+poitrine, et les _Egypans_ aux jambes de boue. Strabon et Pline ne
+tarderont pas reproduire ces fables.
+
+Les peuplades berbres obissent des chefs, vritables rois, dont le
+pouvoir se transmet leurs enfants par hrdit et que nous allons voir
+entrer en scne.
+
+GUERRE DES MERCENAIRES.--Au moment de la conclusion de la paix, vingt
+mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut, tout d'abord,
+vacuer cette arme compose des lments les plus divers: Gaulois,
+Ligures, Balares, Macdoniens et surtout Libyens. Giscon, successeur de
+Amilcar, les expdia par fractions Karthage, o ils ne tardrent pas
+crer une situation prilleuse, car non seulement il fallut les nourrir,
+mais encore payer leur solde arrire. Les dsordres commis par cette
+soldatesque devinrent si intolrables que le gouvernement de Karthage se
+dcida donner chaque homme une pice d'or la condition qu'il irait
+s'tablir Sicca[38], sur la frontire de la Numidie. Les Phniciens,
+qui avaient espr s'en dbarrasser par ce moyen, jugrent le moment
+favorable pour proposer aux mercenaires une rduction considrable sur
+leur solde. Aussitt la rvolte clate: en vain Karthage essaie de
+parlementer et dpche aux stipendis plusieurs parlementaires, et enfin
+le gnral Giscon avec lequel ceux-ci avaient demand traiter; les
+soldats redoublent d'exigences. Au milieu d'un tumulte effroyable, ils
+lisent pour chefs deux des leurs, le campanien Spendius et le berbre
+Mathos. Giscon, abreuv d'outrages, est arrt par les rebelles qui
+adressent un appel aux indignes. Aussitt la rvolte se propage et
+l'arme des mercenaires devient formidable[39]; elle se divise en deux
+troupes dont l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met
+le sige devant Utique (239).
+
+[Note 38: Actuellement le Kef.]
+
+[Note 39: Polybe, LI, ch. LXVII et suiv.]
+
+Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la
+direction de la guerre Amilcar, le seul homme capable de la mener
+bien, prfra donner le commandement de ses troupes Hannon, qui avait
+dj fourni la mesure de son incapacit en Sicile. De grands efforts
+furent faits pour rsister l'attaque des rebelles; mais deux checs
+successifs essuys par le gnral dcidrent les Karthaginois le
+remplacer par Amilcar. Il tait temps, car la leve de boucliers des
+Berbres tait gnrale et les jours de Karthage semblaient comptes.
+L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des
+indignes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui
+s'teignent d'eux-mmes, si la rsistance est entre des mains fermes et
+exprimentes.
+
+En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientt les
+rebelles furent contraints de lever le sige d'Utique; le gnral
+karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux
+mercenaires une dfaite srieuse prs du fleuve Bagradas (Medjerda) et
+s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tuns tait toujours
+aux mains des stipendis et Mathos continuait le sige de Hippo-Zarytos.
+Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se dtachrent de ce blocus
+pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand pril; mais
+l'habile Amilcar, qui connaissait les indignes, tait parvenu
+dtacher de la cause des rebelles un Berbre nomm Naravase. Soutenu par
+les forces de son nouvel alli, il attaqua rsolument les mercenaires
+et, grce sa stratgie et au courage de ses soldats, parvint encore
+les vaincre; ils laissrent un grand nombre de morts sur le champ de
+bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs.
+
+Une des premires consquences de cette dfaite fut la mise mort de
+Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires
+firent prir dans les tortures. Ds lors, la lutte fut, de part et
+d'autre, suivie de cruauts atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le
+nom de _guerre inexpiable_. En mme temps, Karthage perdait la Sardaigne
+qu'elle avait laisse la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci,
+suivant l'exemple de leurs collgues d'Afrique, massacrrent les
+Phniciens qui se trouvaient dans l'le et, aprs avoir commis mille
+excs, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et
+Hippo-Zarytos, las de rsister, ouvrirent leurs portes aux rebelles.
+Mathos et Spendius, encourags par ces succs, vinrent alors, la tte
+d'une grande multitude, mettre le sige devant Karthage. La mtropole
+punique rduite de nouveau la dernire extrmit se vit contrainte
+d'implorer le secours de Hiron de Syracuse et des Romains, qui
+s'empressrent de l'aider rsister l'attaque des mercenaires; en
+mme temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquitait les rebelles sur
+leurs derrires et les attirait des combats en plaine, o il avait
+presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le sige de
+Karthage, les stipendis se laissrent pousser par Amilcar dans une
+sorte de dfil que les historiens appellent _dfil de la Hache_, o
+ils se trouvrent troitement bloqus, et, comme ils ne voulaient pas se
+rendre, ils furent bientt en proie la plus affreuse famine et
+contraints, dit l'histoire, de s'entre-dvorer. Ne pouvant plus rsister
+ leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbre du nom de
+Zarzas et quelques autres, se prsentrent, pour traiter, Amilcar, qui
+stipula que dix rebelles son choix seraient laisss sa disposition
+et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses
+lphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier.
+Il en prit, dit-on, quarante mille.
+
+La rvolte semblait dompte; mais Tuns tenait encore. Mathos s'y tait
+retranch avec des forces importantes. Amilcar, tant venu l'y assiger,
+fut dfait, ce qui ajourna pour quelque temps encore l'issue de la
+campagne. Enfin Karthage, s'tant rsolue un suprme effort, adjoignit
+Hannon Amilcar en chargeant les deux gnraux d'en finir. Bientt, en
+effet, les Karthaginois amenrent Mathos tenter le sort d'une bataille
+en rase campagne et parvinrent l'craser. Cette fois, c'en tait fait
+des mercenaires; la rvolte tait dompte et Karthage chappait un des
+plus grands dangers qu'elle et courus. L'attitude des Berbres pendant
+cette guerre put lui prouver combien sa domination en Afrique tait
+prcaire, car, sans leur appui et leur coopration, les mercenaires
+n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si longtemps et avec tant
+de succs[40].
+
+[Note 40: V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn.
+Nepos, _Amilcar_, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.]
+
+KARTHAGE, APRS AVOIR RTABLI SON AUTORIT EN AFRIQUE, PORTE LA GUERRE
+EN ESPAGNE.--Aprs avoir fait rentrer sous leur obissance les villes
+compromises par l'appui donn aux rebelles, et notamment Utique et
+Hippo-Zarytos, qui opposrent une rsistance dsespre, les
+Karthaginois firent plusieurs expditions dans l'intrieur, tant pour
+chtier les Berbres que pour garantir la limite mridionale par une
+ligne de postes. Ils occuprent notamment, alors, la ville de Theveste
+(Tbessa).
+
+Ds qu'elle ne fut plus absorbe par le soin de son salut, Karthage
+songea aussi roccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle
+prparait une flotte expditionnaire, imposa son veto absolu et, comme
+on ne tenait pas compte de sa dfense, elle se disposa recommencer la
+guerre contre sa rivale. Mais la mtropole punique tait encore trop
+meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se rsoudre
+entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les
+exigences romaines et de renoncer toute prtention sur la Sardaigne
+(237).
+
+Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne o il semblait que Rome
+devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour chapper
+l'envie de ses concitoyens qui, comme rcompense de ses services,
+l'avaient dcrt d'accusation, que pour continuer servir sa patrie,
+accepta le commandement de l'expdition dont le prtexte tait de
+secourir Gads (Cadix), colonie punique alors attaque par ses voisins.
+Pour mieux surprendre ses ennemis, il quitta Karthage en simulant une
+expdition contre les Maures. Il emmenait avec lui ses fils, parmi
+lesquels le jeune Hannibal[41], auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu
+suprme, la haine du nom romain. Il marcha le long de la cte en
+emmenant un grand nombre d'lphants; la flotte le suivait, au large,
+sa hauteur. Parvenu Tanger, il traversa le dtroit. La victoire
+couronna les efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de
+conqurir des provinces Karthage; mais en 228 il trouva la mort du
+guerrier dans un combat contre les Lusitaniens[42].
+
+[Note 41: Henn-baal, ou Baal Henna, _don de Dieu_, en punique.]
+
+[Note 42: Cornelius Nepos, _Amilcar_, III.]
+
+SUCCS DES KARTHAGINOIS EN ESPAGNE.--Asdrubal, gendre de Amilcar,
+remplaa celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. Dou d'un
+esprit politique suprieur, il consolida, par des alliances et des
+traits avec les populations indignes, les succs de son beau-pre,
+fonda la cit de Karthagne et ralisa en Espagne de grands progrs.
+Tout le pays jusqu' l'Ebre fut administr au nom du gouvernement
+karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des Barcides[43], dont le
+pouvoir fut, en ralit, celui d'un vice-roi peu prs indpendant.
+Karthage, recevant de riches tributs et voyant dans les conqutes de son
+gnral une compensation ses pertes dans la Mditerrane, lui laissa
+le champ libre.
+
+[Note 43: De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).]
+
+Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis crass, ne virent
+pas sans la plus grande jalousie les progrs des Karthaginois en
+Espagne. Ils jugrent bientt qu'il tait de la dernire importance de
+les arrter, et, cet effet, ils conclurent un trait d'alliance avec
+deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte[44] et Amporia (Ampurias).
+Aprs s'tre assur ces points d'appui, ils forcrent Asdrubal signer
+un trait par lequel il s'obligeait respecter ces colonies et ne pas
+franchir l'Ebre. Malgr l'engagement auquel Asdrubal avait t forc de
+souscrire, la puissance punique avait continu s'tendre dans la
+pninsule; mais le poignard d'un esclave gaulois vint arrter
+l'excution des projets de ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui
+s'tait fait remarquer l'arme par ses brillantes et solides qualits
+et qui avait en outre hrit de la popularit du nom de son pre, fut
+appel, par le voeu de tous les officiers, remplacer son beau-frre
+Asdrubal, et, bien qu'il ne ft g que de vingt-neuf[45] ans, reut le
+commandement des possessions et de l'arme d'Espagne. Le Snat de
+Karthage se vit forc de ratifier ce choix, malgr l'opposition de la
+famille de Hannon oppose celle des Barcides. Hannon voyait dans cette
+nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains.
+L'vnement n'allait pas tarder lui donner raison.
+
+[Note 44: Actuellement Murviedes dans la province de Valence.]
+
+[Note 45: Vingt-six selon Cliton (Fasti).]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DEUXIME GUERRE PUNIQUE
+220-201
+
+
+Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal
+marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trbie et de
+Trasimne.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
+Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbres prennent part la
+lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal
+en Italie.--Succs des Romains en Espagne et en Italie: bataille du
+Mtaure.--Evnements d'Afrique; rivalit de Syphax et de
+Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par
+Syphax.--Evnements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est
+rsolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier
+par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxime guerre punique;
+trait avec Rome.
+
+
+HANNIBAL COMMENCE LA GUERRE D'ESPAGNE. PRISE DE SAGONTE.--A peine
+Hannibal fut-il revtu du pouvoir qu'il se prpara la guerre contre
+les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des leves et runit
+une arme considrable forme presque en entier de Berbres: Numides,
+Maures, Libyens et mme Gtules et Ethiopiens[46], tous attirs par
+l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il
+commena le sige de Sagonte, malgr l'opposition des Romains; pendant
+huit mois, les assigs se dfendirent avec un courage indomptable,
+mais, abandonns eux-mmes, crass par le grand nombre de leurs
+ennemis, ils succombrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur
+cit que les derniers survivants incendirent eux-mmes (219).
+
+Ds lors, Rome se disposa la lutte; nanmoins, une nouvelle ambassade
+fut envoye Karthage pour obtenir rparation: tentative inutile dans
+un moment o la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre,
+propose par Fabius pour trancher le diffrend, fut accepte avec
+acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement
+raison de leurs ennemis, chargrent le consul Semprenius de se rendre en
+Sicile pour y prparer une arme destine envahir l'Afrique; mais
+c'est sur un autre thtre que la guerre allait clater.
+
+[Note 46: Tite-Live, XXII.]
+
+HANNIBAL MARCHE SUR L'ITALIE.--Le but de Hannibal tait atteint: la
+guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu' appliquer un plan
+de campagne depuis longtemps prpar par son pre et par Asdrubal. Il ne
+s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de
+terre; la route avait t soigneusement tudie par des missaires, et
+les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amiti avec les
+peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller
+leurs yeux l'or de Karthage[47]. Ce ne fut donc pas une inspiration
+soudaine, mais un plan parfaitement mri que Hannibal mit excution.
+Il commena par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont
+la plus grande partie fut charge de garder le dtroit pour assurer les
+communications, le reste allant cooprer la dfense de Karthage; il
+laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents
+cavaliers, une trentaine d'lphants, le tout sous le commandement de
+son frre Asdrubal. La flotte reut la mission de croiser dans le
+dtroit. Des otages espagnols furent gards en Afrique, tandis que des
+Libyens des meilleures familles taient rpartis en Espagne ou emmens
+l'arme. En mme temps, on prparait Karthage une flotte de guerre
+destine attaquer les ctes d'Italie et de Sicile.
+
+[Note 47: Polybe.]
+
+Au printemps de l'anne 218, Hannibal quitta Karthagne la tte d'une
+arme d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans
+sa marche, il se dbarrassa des lments faibles et douteux, culbuta les
+peuplades indignes qui voulurent lui rsister, laissa son frre Magon
+entre l'Ebre et les Pyrnes et, ayant franchi cette chane de
+montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille
+cavaliers, tous soldats prouvs, les deux tiers berbres; sa suite
+marchaient trente-sept lphants. L'inertie inexplicable des Romains
+semblait laisser le champ libre l'audacieux Karthaginois.
+
+Dans sa marche travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations
+diverses dont les unes se joignirent lui comme allies; il gagna les
+autres par ses prsents, et passa sur le corps de celles qui refusrent
+de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficults le Rhne. Non
+loin de Marseille, les cavaliers numides, envoys en claireurs,
+soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par
+mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrs de l'ennemi, s'tait
+arrt dans la cit phocenne. En vain, les Volks essayrent de disputer
+aux envahisseurs le passage du Rhne; Hannibal les trompa, franchit le
+fleuve et se lana hardiment dans les Alpes. Par quel dfil passa
+l'arme karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute
+pendant longtemps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est
+qu' force d'nergie, et au prix des plus grandes fatigues et des
+souffrances les plus pnibles, car on tait au mois d'octobre, Hannibal
+parvint, malgr la neige et les prcipices, traverser la terrible
+montagne. Il dboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille
+fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la
+moiti de son arme, et c'est avec ces dbris qu'il fallait conqurir
+l'Italie.
+
+COMBAT DU TESSIN; BATAILLES DE LA THBIE ET DE TRASIMNE.--D'immenses
+difficults avaient t surmontes par Hannibal, mais celles qu'il lui
+restait vaincre taient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins,
+qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il
+ne pouvait dcidment compter que sur ses soldats extnus par leur
+marche et dmoraliss par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son
+flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut tait dans
+l'nergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands
+hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader ses
+troupes. Les Romains taient venus se placer en avant du Tessin pour
+garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide.
+Scipion vaincu, bless dans le combat, se vit contraint de repasser le
+fleuve, d'aller se retrancher derrire la ligne du P et d'y attendre
+des secours.
+
+Rome, renonant pour le moment la campagne d'Afrique, s'empressa de
+rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'le de
+Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collgue
+Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait
+une dmonstration contre Lilybe, avait t crase par le prteur
+milius (218).
+
+En Espagne, o Cneius Scipion avait t envoy par son frre, ce gnral
+russissait intercepter les communications des Karthaginois avec
+l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par
+mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succs du Tessin avait
+dcid les Gaulois, Insubres et Boens, lui fournir leur appui; ses
+troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnes par leurs
+allis et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient
+qu' combattre.
+
+Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu
+d'un pays insurg, rejoint P. Scipion[48], les forces romaines runies
+prsentrent un effectif considrable que les consuls jugrent suffisant
+pour triompher de l'arme karthaginoise. Aprs quelques combats sans
+importance, Hannibal amena Sempronius lui livrer une bataille dcisive
+sur les bords de la Trbie. L'arme romaine tait forte de quarante
+mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois
+taient moins nombreux, mais possdaient une plus forte cavalerie; de
+plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira trs
+habilement parti; enfin, les Romains taient extnus par les combats
+des jours prcdents, mouills par la pluie et la grle, et sans vivres.
+
+[Note 48: Pour les probabilits des itinraires suivis tant par
+Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant
+Hennebert, _Hist. d'Annibal_.]
+
+La bataille fut nanmoins des plus acharnes, et l'infanterie romaine y
+montra une grande solidit; mais un mouvement tournant, opr par un
+corps d'lite karthaginois command par Hannon, frre de Hannibal,
+dcida de la victoire. Les Romains crass laissrent trente mille
+hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, command
+par Sempronius, parvint seul se rfugier Plaisance en culbutant les
+Gaulois insurgs.
+
+Cette brillante victoire assurait Hannibal la conqute de toute
+l'Italie du nord. Elle ne lui cotait, en outre de ses derniers
+lphants, qu'un nombre relativement peu considrable de guerriers, car
+les principales pertes avaient t supportes par les Gaulois. Mais ces
+pertes furent bientt compenses par l'arrive d'auxiliaires accourant
+de toutes parts, et il ne tarda pas se trouver la tte d'une arme
+de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal
+laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrires, se jeta
+rsolument dans l'Apennin, et, l'ayant travers au prix des plus grandes
+fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son
+camp retranch d'Arrtium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas
+la faute d'aller l'y chercher; il le dpassa, et comme le gnral romain
+s'tait mis sa poursuite, il manoeuvra assez habilement pour l'attirer
+dans une vritable souricire, sur les bords du lac de Trasimne.
+L'arme romaine, surprise par les Karthaginois cachs dans les collines
+entourant le lac, fut entirement dtruite; le consul y trouva la mort,
+ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre gal fut fait
+prisonnier[49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya
+sans ranon les confdrs italiens, ne conservant que les Romains
+(218).
+
+[Note 49: Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.]
+
+HANNIBAL AU CENTRE ET DANS LE MIDI DE L'ITALIE. BATAILLE DE CANNES.--Le
+sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie tait
+ouverte et Rome, s'attendant voir paratre l'ennemi, coupait ses ponts
+et se prparait la rsistance. Q. Fabius Maximus, nomm dictateur, fut
+charg de la prilleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant
+Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort dcisif et
+ne voulant rien livrer au hasard, tait pass en Ombrie et dans le
+Picnum et s'occupait refaire son arme et former ses auxiliaires
+la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait d ses succs sa brillante
+cavalerie berbre, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie,
+il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picnum, Hannibal
+descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie mridionale, ravageant
+tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans
+cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'viter une
+grande bataille, ce qui lui valut le nom de temporiseur. Mais
+l'impatience populaire, habilement exploite par les ennemis du
+dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armes romaines
+avaient remport des succs en Espagne et dans le nord de l'Italie;
+quant Hannibal, qui avait compt sur le soulvement des populations de
+la Grande-Grce, il n'avait rencontr partout qu'hostilit et dfiance;
+abandonn lui-mme, il se trouvait dans une situation en somme assez
+critique. C'est pourquoi l'on rclamait Rome une action dcisive.
+Fabius ayant rsign le pouvoir, le parti populaire nomma consul T.
+Varron, tandis que la noblesse lisait Paul-Emile.
+
+Au printemps de l'anne 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie
+et tait venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut l que les
+nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une arme forte de
+quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux.
+Paul-Emile, lve de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais
+Varron, hros populaire sans aucun talent, tenait avant tout plaire
+l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour tour,
+le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille
+hommes furent laisss la garde du camp: le reste s'avana dans la
+plaine en masses profondes, disposition qui avait t adopte par Varron
+pour donner plus de solidit la rsistance, mais qui lui enlevait son
+principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces.
+
+Hannibal n'avait mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur
+ce nombre il possdait dix mille cavaliers berbres, et il sut, avec son
+gnie habituel, disposer son arme pour envelopper celle de l'ennemi.
+Aprs une lutte acharne, dans laquelle la cavalerie numide, commande
+par Asdrubal, se couvrit de gloire, la dfaite des Romains fut
+consomme; un trs petit nombre parvint s'chapper. Paul-Emile et
+presque tous les chevaliers romains restrent sur le champ de bataille;
+les dix mille hommes laisss la garde du camp furent faits
+prisonniers. Les pertes de Hannibal taient, cette fois encore, peu
+considrables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois.
+
+CONSQUENCES DE LA BATAILLE DE CANNES.--ENERGIQUE RSISTANCE DE
+ROME.--Aprs la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore
+marcher directement sur Rome; son arme, compose en partie de
+mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se
+lancer dans les prils d'une longue route au milieu de nations hostiles,
+avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment
+fortifie et dfendue par une population rsolue. Il prfra continuer
+mthodiquement la guerre qui lui avait si bien russi jusqu'alors. Un
+certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cit de
+l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques
+rsistrent gnralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre
+une srie d'oprations de dtail, afin de rduire par la force les
+opposants. En mme temps il envoyait Karthage son frre Magon pour
+demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne,
+car les Scipions avaient continu y remporter des avantages et,
+soutenus par la puissante confdration des Celtibriens, ils
+empchaient absolument le passage des Pyrnes.
+
+Les checs prouvs par les Romains, loin d'abattre leur courage,
+n'avaient eu pour consquence que de surexciter leur nergie et de leur
+inspirer de mles rsolutions. Le Snat, par sa fermet, rendit tous
+la confiance. Les forces furent rorganises; on appela aux armes tous
+les hommes valides, mme les esclaves, mme les criminels. Le prteur
+Marcus Claudius Marcellus reut la mission de sauver la patrie; les voix
+qui osrent parler de traiter furent bientt rduites au silence.
+
+A Karthage, tout autre tait l'attitude. L, nul enthousiasme; l'annonce
+des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de
+Hannon et la dfiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts
+en Italie et t ncessaire pour terminer promptement la campagne, le
+frre de Hannibal obtint avec beaucoup de difficult le dpart de quatre
+mille Berbres et de quarante lphants. On autorisa, il est vrai,
+Magon, lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se ralisa pas
+(216).
+
+Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonn lui-mme, car ces
+secours taient insuffisants et le temps s'coulait, permettant chaque
+jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile
+direction de Marcellus. La confdration italique tait brise, mais la
+rsistance tait partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette
+conjoncture, Hannibal, qui tait en relations avec Philippe, roi de
+Macdoine, signa avec lui un trait d'alliance offensive et dfensive,
+d'aprs lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux
+(215).
+
+En attendant, la position de Hannibal, entour par trois armes
+romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour viter d'tre
+cern, le gnral karthaginois se dcida mme se porter vers le
+nord-est, esprant que le roi de Macdoine le rejoindrait sur les ctes
+de l'Adriatique.
+
+En Sicile, Hironyme, roi de Syracuse, qui avait contract alliance avec
+les Karthaginois, tait vaincu par les lgions chappes Cannes et
+prissait assassin.
+
+L'anne 214 se passa en oprations militaires dans lesquelles les
+gnraux dployrent de part et d'autre un vritable gnie. Les succs
+des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie tait reconquise et
+Capoue troitement bloque. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient
+cess de remporter des avantages dcisifs: la plus grande partie de la
+Pninsule avait t conquise par eux. Cependant les Karthaginois
+tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est.
+
+LA GUERRE EN SICILE.--Aprs la mort de Hironyme, Karthage tenta de
+recueillir l'hritage de son alli. Un parti avait proclam Syracuse
+une sorte de rpublique; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre
+les deux grandes rivales; d'habiles missaires, envoys, dit-on, par
+Hannibal, la dcidrent appeler les Karthaginois. A cette nouvelle,
+Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile;
+le brave gnral commena aussitt le sige de Syracuse; mais cette
+ville avait t fortifie avec soin par Hiron, durant son long rgne,
+et elle tait dfendue par une population nergique, avec le gnie
+d'Archimde pour auxiliaire; aussi les Romains, aprs six mois d'efforts
+infructueux, durent-ils renoncer aux oprations actives et se contenter
+d'un blocus. En mme temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre
+atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient t envoyes par
+Karthage, en Sicile. Bientt la plus grande partie de l'le fut arrache
+aux Romains. Quant Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre
+Syracuse.
+
+Hannibal avait compt sur le secours que Philippe s'tait engag lui
+fournir par son trait, et il est certain que, si le roi de Macdoine
+avait envoy en Sicile ou en Italie des secours importants aux
+Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son
+indcision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en
+profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la dfiance
+et l'esprit d'opposition parmi les confdrs grecs; le secours du roi
+de Macdoine fut donc annul.
+
+En 212, Syracuse se rendit Marcellus, qui livra la ville au pillage.
+La guerre, transforme en lutte de gurillas, devint ds lors funeste
+aux Karthaginois. Le consul Lvinus leur enleva toutes leurs conqutes.
+
+LES BERBRES PRENNENT PART LA LUTTE. SYPHAX ET MASSINISSA.--Les
+Berbres taient depuis trop d'annes mls, par leurs mercenaires, la
+lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il leur ft possible d'en demeurer
+plus longtemps les spectateurs dsintresss. Gula, fils de ce Naravase
+qui avait aid Amilcar triompher des Mercenaires, tait chef des
+Massyliens. Syphax[50] rgnait sur les Massssyliens, c'est--dire, sur
+la Numidie occidentale. Par ses traditions, par sa situation, Gula
+devait s'allier aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs
+bons offices; c'est ce qu'il fit. Quant Syphax, il accueillit, dit-on,
+les propositions et les promesses que les Scipions lui envoyrent
+d'Espagne et se pronona pour Rome (213). Il s'occupa d'abord
+organiser son arme sous la direction de centurions romains, et, quand
+il se crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens.
+
+Mais Gula, prvenu de ces dispositions, n'tait pas rest inactif. Son
+fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, dou des plus belles
+qualits[51], marcha, la tte de troupes massyliennes et
+karthaginoises, la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande
+bataille, o celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, et le
+contraignit abandonner Siga, sa capitale, pour se rfugier dans les
+montagnes de la Maurtanie. Syphax ayant voulu se reformer avec l'appui
+des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute la Numidie se trouva alors
+runie sous le sceptre de Gula, dont le royaume s'tendit de la Molochat
+ l'Afrique propre.
+
+[Note 50: Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom
+l'orthographe Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon
+la traduction.]
+
+[Note 51: Tite-Live.]
+
+GUERRE D'ESPAGNE.--Ces victoires loignaient, pour le moment, un danger
+qui avait menac directement Karthage. Celle-ci songea alors tenter un
+grand effort en Espagne pour arrter les succs des Scipions. Asdrubal,
+qui tait venu lui-mme cooprer la campagne contre Syphax, s'empressa
+de retourner dans la pninsule, emmenant avec lui des renforts
+considrables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux
+Massinissa, dont il avait pu apprcier la valeur.
+
+Les Scipions appelrent aux armes les populations espagnoles
+nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divis leurs
+troupes en trois corps, ils formrent aussi trois armes pour les leur
+opposer. Le rsultat fut dsastreux pour eux. Publius Scipion, abandonn
+par ses auxiliaires, fut d'abord dfait, puis ce fut le tour de Cnius.
+Enfin les dbris de l'arme furent sauvs par Caius Marcius qui se
+retira derrire l'Ebre. Toute la ligne situe au sud de ce fleuve rentra
+ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides
+avaient puissamment contribu ces importants succs (212).
+
+Les deux Scipions taient morts en combattant et il semblait qu'il
+restait peu d'efforts faire aux Karthaginois pour dbloquer le nord de
+l'Espagne et porter secours Hannibal; mais la dsunion qui rgnait
+parmi les chefs phniciens, d'autre part, l'habile tactique de C.
+Marcius et la promptitude de Rome envoyer des secours arrtrent les
+consquences d'une campagne si bien commence. La guerre, avec ses
+pripties, reprit son cours rgulier. Massinissa d'un ct, le jeune
+Publius Scipion, de l'autre, se rencontrrent sur ces champs de
+bataille.
+
+CAMPAGNES DE HANNIBAL EN ITALIE.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et
+l'Espagne taient le thtre de ces vnements, Hannibal abandonn,
+enferm en Italie, dployait les ressources inpuisables de son gnie
+pour tenir ses ennemis en chec. Un moment, en 213, il s'tait trouv
+dans une situation si critique que le Snat, jugeant sa chute prochaine,
+avait cru pouvoir rappeler deux lgions et les envoyer contre Capoue.
+Aussitt, le gnral karthaginois avait repris l'offensive, reconquis
+une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'tait
+mme fort approch de Rome. Peu aprs, Tarente lui ouvrait ses portes
+(212). Mais comme les Romains s'taient rfugis dans la citadelle de
+cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre
+rgulirement le sige.
+
+En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises taient
+retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une
+marche rapide sur Rome, qu'il esprait surprendre par la soudainet de
+son attaque. Mais la tnacit des Romains djouait toutes les surprises;
+il trouva tous les postes gards et dut se contenter de ravager la
+campagne environnante. Vers le mme temps, Capoue tait rduite
+capituler (211). L'anne suivante se passa en oprations dans lesquelles
+Hannibal obtint quelques succs; mais cette situation ne pouvait se
+prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209,
+tandis que les troupes karthaginoises taient retenues dans le centre,
+le vieux consul Fabius parvenait rentrer en possession de Tarente;
+quelque temps aprs le brave Marcellus, cras par Hannibal, trouvait
+sur le champ de bataille la mort du guerrier (208).
+
+SUCCS DES ROMAINS EN ESPAGNE ET EN ITALIE. BATAILLE DU MTAURE.--Cette
+terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement gal de
+part et d'autre, et il tait difficile d'en prvoir le dnouement, quand
+les vnements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209,
+Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises taient
+dissmines l'intrieur, alla surprendre et enlever Karthagne,
+quartier gnral des Phniciens, o il trouva des approvisionnements
+considrables, un nombreux matriel de guerre, des vaisseaux, de
+l'argent, des otages. Le tout lui fut livr par le gnral Magon, aprs
+une rsistance qui aurait pu tre plus hroque. Pour assurer les
+consquences de cet important succs, Scipion marcha contre Asdrubal et
+le dfit, mais il ne put empcher le hardi Karthaginois de prendre, avec
+des forces importantes, des lphants et de l'argent, le chemin du Nord.
+En route, Asdrubal reforma son arme, traversa les Pyrnes et fit
+invasion en Gaule (208).
+
+Bientt on apprit Rome que les Karthaginois menaaient le nord de
+l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles
+rsolutions triomphrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme
+des citoyens et des allis; les lgions taient dissmines, on les fit
+rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides
+aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Nron reurent la mission
+d'empcher la jonction des Karthaginois.
+
+Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'tre ralis,
+s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main son frre,
+mais les consuls lui barrrent le passage, et aprs plusieurs actions
+dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrt Canusium,
+en Apulie, ayant en face de lui C. Nron, tandis que Marcus gardait la
+frontire du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoy par Asdrubal
+ son frre, tant tomb entre les mains des Romains, les mit au courant
+du plan et de la situation de l'ennemi. Nron laissa alors son camp la
+garde d'une faible partie de son arme et se porta, par marches forces,
+avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il
+connaissait la position et l'itinraire. En combinant ses forces avec
+celles de son collgue, il put surprendre les ennemis au moment o ils
+franchissaient le Mtaure. En vain Asdrubal essaya de se drober par la
+retraite l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de
+part et d'autre avec un grand courage. La journe se termina par la
+dfaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze
+jours aprs son dpart, Nron rentrait dans son camp et faisait lancer
+dans les lignes ennemies la tte d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal
+apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'tre secouru et qu'il ne
+pouvait plus compter que sur lui-mme (207). Il se mit en retraite,
+atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y rsista pendant plusieurs
+annes encore aux attaques des troupes romaines.
+
+EVNEMENTS D'AFRIQUE. RIVALIT DE MASSINISSA ET DE SYPHAX.--Pendant que
+l'Italie tait le thtre de ces vnements, Scipion poursuivait en
+Espagne le cours de ses succs. Vainqueur des gnraux karthaginois
+Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute
+l'Espagne mridionale, de telle sorte que les Phniciens ne conservrent
+plus que Gads et son territoire. Scipion sut en outre dtacher
+Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa
+sduire par la gnrosit du gnral romain qui avait laiss la libert
+ son neveu Massiva[52]; il accepta une entrevue avec Silanus,
+lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'tait
+une nouvelle conqute, et l'on n'allait pas tarder en avoir la preuve
+en Afrique (207).
+
+[Note 52: Tite-Live, l. XXVII.]
+
+Scipion, cela n'est pas douteux, avait dj l'intention bien arrte
+d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de russite tait d'avoir
+l'appui des Berbres. Il renoua donc les relations avec Syphax qui,
+aprs avoir reconquis son royaume, avait recouvr une grande puissance
+en Massssylie et alla mme audacieusement lui rendre visite en Afrique.
+Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devanc auprs du prince numide; mais,
+malgr tous ses efforts, il ne put empcher Syphax de conclure avec
+Scipion un trait d'alliance contre Karthage. Rentr en Espagne aprs
+une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le
+dcida se prononcer ouvertement contre les Phniciens, dont il sut
+habilement faire ressortir l'ingratitude vis--vis de lui, en lui
+rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses
+cavaliers numides, dans la pninsule (206).
+
+Mais Asdrubal, rest auprs de Syphax, n'eut pas de peine tirer parti
+de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbre et
+le dtacher des Romains. La main de sa fille, la clbre Sophonisbe qui,
+dit-on, avait autrefois t promise Massinissa[53], scella la nouvelle
+alliance.
+
+[Note 53: Ce fait, attest par Appien, est pass sous silence par
+Tite-Live.]
+
+MASSINISSA, ROI DE NUMIDIE.--Ce n'tait pas sans motif que Massinissa
+s'tait prononc contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait
+pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles sa spoliation. Gula
+tant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains
+de son frre Desalcs, vieillard fatigu, qui ne tarda pas le suivre
+au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacs. Le
+premier hrita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nomm Mztule,
+profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer sa place
+son jeune frre Lucumacs, en se rservent pour lui la direction des
+affaires.
+
+Il tait temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active la
+lutte. En 206, il passa en Maurtanie et se rendit auprs de Bokkar, roi
+de cette contre, duquel il obtint, non sans difficult, une escorte
+pour se rendre Massylie. Arriv dans son pays, il vit accourir un
+grand nombre de Berbres las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda
+pas, avec leur appui, entrer en lutte ouverte contre son cousin.
+Lucumacs, rduit la fuite, parvint se rfugier auprs de Syphax et
+obtint de lui un corps de troupe considrable avec lequel il vint offrir
+la bataille Massinissa; mais le sort des armes fut favorable
+celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en
+pourparlers avec Lucumacs, lui offrant de partager le pouvoir avec lui,
+ce qui fut accept. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec
+Meztule.
+
+MASSINISSA EST VAINCU PAR SYPHAX.--Le but de Massinissa, par cette
+transaction, avait t de ne pas diviser ses forces, dans la prvision
+de l'attaque imminente de Syphax. Bientt, en effet, les Massssyliens
+envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain
+Massinissa essaya de tenir tte ses ennemis: vaincu dans un grand
+combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit rduit fuir avec
+quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non
+loin de Clype[54] et, ayant t rejoint par un certain nombre
+d'aventuriers, y vcut pendant quelque temps de brigandage et du produit
+de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'arme
+envoy par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y
+relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhrents.
+
+[Note 54: Prs de la cte orientale de la Tunisie.]
+
+Bless dangereusement, Massinissa fut transport dans une caverne et
+chappa la mort grce au dvouement de quelques hommes rests avec
+lui. Aussitt qu'il fut en tat de monter cheval, Massinissa rentra
+dans la Numidie o il fut bien accueilli par les Berbres qui, avec leur
+inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannire.
+Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il tait camp avec un
+norme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Massssyliens
+marcha contre lui et le dft dans une sanglante bataille, dont le gain
+fut en grande partie d un habile mouvement tournant excut par
+Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta Massinissa d'autre
+ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la
+limite du dsert en attendant les vnements. Nous verrons, dans tous
+les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant
+Syphax, il demeura matre de toute la Numidie (201). Il vint alors
+s'tablir Cirta, ville qui, par son importance et sa situation
+centrale, tait la relle capitale du royaume.
+
+VNEMENTS D'ITALIE. L'INVASION DE L'AFRIQUE EST RSOLUE..--Tandis que
+l'Afrique tait le thtre de ces vnements, Magon, qui avait enfin
+reu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait
+dbarquer Gnes dans l'esprance de pouvoir dbloquer son frre
+Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet
+quelques secours de ces peuplades; mais ce n'tait pas avec de telles
+forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige
+qui donne la confiance et supple la faiblesse: aprs quelques
+tentatives infructueuses, il fut peu prs rduit l'inaction (205).
+
+Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitt l'Espagne,
+s'efforait de faire adopter Rome son plan d'invasion de l'Afrique,
+mais il se heurtait une rsistance invincible: les vieux snateurs
+n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les
+moeurs trangres; ils oubliaient qu'il venait de conqurir l'Espagne et
+disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer une
+guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitt l'Italie. A force
+d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Snat
+l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les
+forces matrielles ncessaires; on l'envoya en Sicile organiser la
+flotte et former son arme des restes des lgions de Cannes et des
+aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait runir, mais sans lui
+donner d'argent pour cela. L'activit et le gnie du gnral supplrent
+ tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mt en tat la
+flotte, organisa l'arme et, au printemps de l'anne 204, fit voile pour
+l'Afrique en emmenant trente mille hommes.
+
+CAMPAGNE DE SCIPION EN AFRIQUE..--Dbarqu heureusement au
+Beau-Promontoire, prs d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa
+accouru avec quelques cavaliers[55]. Aprs divers engagements heureux
+contre les troupes karthaginoises, le gnral romain vint mettre le
+sige devant Utique. Mais Syphax, tant accouru avec une puissante arme
+au secours de ses allis, fora Scipion lever le sige d'Utique et
+aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranch, entre cette
+ville et Karthage. Les troupes phniciennes et berbres se contentrent
+de l'y bloquer troitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la
+scurit dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des
+propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un
+mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les
+campements de ses ennemis diviss en deux groupes, les Karthaginois sous
+le commandement d'Asdrubal et les Berbres sous celui de Syphax, les
+surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par
+Llius, son lieutenant, et par Massinissa; quant lui, il se rserva
+l'attaque de celui des Phniciens. Le succs de ce coup de main fut
+inespr: quarante mille ennemis prirent, dit-on, dans cette nuit
+funeste, car ceux qui essayaient d'chapper aux flammes et au tumulte
+tombaient dans les embuscades des Romains (203).
+
+[Note 55: Tite-Live, XXIX, 29.]
+
+Sans se laisser abattre par ce dsastre, Karthage s'occupa avec activit
+de se refaire une arme. Quatre mille mercenaires celtibriens furent
+enrls, et bientt une arme nombreuse de Berbres, envoys par Syphax,
+arriva Karthage. Asdrubal, la tte d'une trentaine de mille hommes,
+marcha alors contre Scipion qui s'avana sa rencontre et lui livra
+bataille en un lieu que les historiens appellent les grandes plaines.
+Cette fois encore, la fortune se pronona pour les Romains. Scipion
+remporta une victoire dcisive, puis il marcha directement sur Karthage
+et vint se rendre matre de Tunis.
+
+SYPHAX EST FAIT PRISONNIER PAR MASSINISSA..--Mais avant de porter les
+derniers coups la mtropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la
+priver de ses allis; Massinissa brlait trop du dsir de tirer
+vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut
+Massinissa lui-mme que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant
+Llius. Syphax marcha bravement la rencontre de ses ennemis et leur
+livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'tant abattu, il se
+blessa et fut fait prisonnier. Aprs ce premier succs, Massinissa,
+dpassant sans doute les instructions reues, marche directement avec
+Llius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population
+dispose la lutte outrance; mais il montre Syphax enchan et
+profite de la stupeur des Berbres pour se faire ouvrir les portes. Il
+pntre dans la ville, court au chteau et en retire Sophonisbe[56].
+Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se prsente Scipion,
+en tranant sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais
+dans un tout autre quipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se
+disposait en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle
+Karthaginoise ne dtacht de lui le prince numide, et exigea, malgr les
+supplications de celui-ci, qu'elle lui ft livre, sous le prtexte que
+tout le butin appartenait Rome. Mais Sophonisbe vita, par le poison,
+la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au gnral
+romain.
+
+[Note 56: Tite-Live, XXX, 13.]
+
+BATAILLE DE ZAMA.--La chute de Syphax acheva de dmoraliser Karthage. On
+s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la
+flotte fut envoye au secours d'Utique; mais cette diversion, bien
+qu'ayant forc Scipion quitter son camp de Tunis, n'eut aucune
+consquence dcisive. Les Karthaginois proposrent alors des ouvertures
+de paix que Scipion accueillit; il fit connatre ses conditions, et,
+comme elles taient acceptables, les bases de la paix furent arrtes et
+des envoys partirent pour Rome, afin de soumettre le trait la
+ratification du Snat.
+
+Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier,
+grivement bless quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son
+pays; quant Hannibal, qui avait depuis longtemps pris ses
+dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans tre inquit,
+Crotone, aprs avoir massacr ses allis italiens qui ne voulaient pas
+suivre sa fortune, et dbarqua heureusement Leptis[57]. Pour la
+premire fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De
+Leptis, il gagna Hadrumte, puis, se lanant dans l'intrieur des
+terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer
+ lui un certain nombre de chefs indignes parmi lesquels Meztule, et
+fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et allis de
+son pre, de sorte que son arme prsenta bientt un effectif imposant.
+
+[Note 57: Actuellement Lamta.]
+
+Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux
+Karthaginois, et au mpris de la trve, ils recommencrent les
+hostilits en attaquant une flotte romaine de transport et mme un
+vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrit de ce manque
+de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur
+son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientt en
+prsence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs
+de Souk-Ahras[58]. Aprs une entrevue entre les deux gnraux, entrevue
+dans laquelle ils ne purent russir s'entendre, on en vint aux mains.
+
+[Note 58: A Naraggara. Voir _Naraggara_ par M. Goyt. _Recueil de
+la soc. arch. de Constantine_, 20e vol. et _Recherches sur le champ de
+bataille de Zama_, par M. Lewal, _Revue afr._, t. II, p. 111.]
+
+Hannibal couvrit son front de ses lphants, au nombre de quatre-vingts,
+et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en rserve ses
+vtrans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit
+des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses
+lignes des espaces pour que les lphants pussent les traverser sans les
+rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie celle de Scipion. Ds le
+commencement de l'action, le dsordre fut mis dans l'arme de Hannibal
+par ses lphants qui se jetrent sur ses ailes, puis des mercenaires
+karthaginois, se croyant trahis, entrrent en lutte contre la milice
+punique. Cependant l'ordre se rtablit; les vtrans se formrent en
+ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage.
+Mais la cavalerie romaine, qui s'tait un peu carte la poursuite de
+celle de l'ennemi, tant revenue vers la fin de la journe, enveloppa
+l'arme de Hannibal et dcida la victoire. Elle fut complte. Le gnral
+karthaginois parvint, non sans peine, se rfugier Hadrumte, avec
+une poigne d'hommes. Les Romains avaient achet leur victoire par de
+cruelles pertes (202).
+
+FIN DE LA IIE GUERRE PUNIQUE. TRAIT AVEC ROME.--Aprs ce dernier chec,
+Karthage ne pouvait plus songer combattre encore. Scipion, ayant
+cras Vermina, tait venu reprendre ses positions Tunis et Utique.
+Quant Hannibal il s'efforait, Hadrumte, de reconstituer une arme,
+mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappel Karthage, il
+conseilla nergiquement ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut
+envoye Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama tait
+matre absolu de la situation; mais, soit qu'il et hte de terminer
+cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il
+craignt les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au
+dsespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures
+pour Karthage, mais qui auraient pu encore tre plus dsastreuses. Un
+armistice de trois mois fut conclu, la condition que le gouvernement
+punique paierait une premire indemnit de vingt-cinq mille livres
+d'argent, et fournirait l'arme romaine tout ce dont elle aurait
+besoin pour vivre.
+
+Peu aprs, dix commissaires furent envoys de Rome et adjoints Scipion
+pour la conclusion du trait, qui fut arrt sur les bases suivantes:
+
+Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux,
+except dix, et tous ses lphants.
+
+Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.
+
+Elle renoncera tous droits sur ses anciennes colonies de la
+Mditerrane.
+
+Elle paiera Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera
+cent otages.
+
+Massinissa, reconnu roi de Massssylie, avec Cirta comme capitale,
+recevra une indemnit de Karthage et sera respect comme alli.
+
+Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre
+sans l'autorisation de Rome.
+
+Ce trait fut aussitt ratifi et mis excution: Scipion se fit
+remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la
+rade de Karthage. Il reut quatre mille prisonniers et un certain nombre
+de transfuges qui prirent dans les supplices, puis il partit pour Rome,
+o l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant Syphax, envoy
+prcdemment en Italie avec le butin, il tait mort de misre et de
+chagrin Albe[59] (201).
+
+[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live,
+Polybe et Appien. Voir aussi 1'_Afrique ancienne_ dans l'_Univers
+pittoresque_, dition Didot, t. II et VII.]
+
+La deuxime guerre punique se terminait par la ruine effective de
+Karthage; dpouille de toutes ses forces et de ses ressources, passe
+l'tat de vassale, elle a cess d'exercer aucune prpondrance sur
+l'Afrique. Les Berbres vont bientt connatre de nouveaux matres.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+TROISIME GUERRE PUNIQUE
+
+
+201-146 Situation des Berbres en l'an 201.--Hannibal, dictateur de
+Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empitements de
+Massinissa.--Prpondrance de Massinissa.--Situation de
+Karthage.--Karthage se prpare la guerre contre Massinissa.--Dfaite
+des Karthaginois par Massinissa. Troisime guerre punique.--Hroque
+rsistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du sige de
+Karthage.--Scipion prend le commandement des oprations.--Chute de
+Karthage.--L'Afrique province romaine.
+
+
+SITUATION DES BERBRES EN L'AN 201.--Jusqu' prsent, l'histoire de
+l'Afrique s'est concentre, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A
+mesure que la puissance phnicienne penche vers son dclin, nous allons
+voir s'lever celle des princes indignes, et les Berbres, qui n'ont
+paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scne. Il est donc
+utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes
+indignes.
+
+Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, rgne
+Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards
+avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacne et la
+Tripolitaine. En attendant, il s'applique discipliner les Berbres,
+les fixer au sol et les initier des procds plus perfectionns de
+culture.
+
+La Massssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu' la Molochath, obit
+ Vermina, qui a fait sa soumission Rome, et a t laiss sur le flanc
+de Massinissa pour assurer sa fidlit.
+
+La Maurtanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, une
+famille princire dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est
+encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbres de l'Ouest) ne
+vont pas tarder prendre part aux affaires de l'Afrique.
+
+Quant aux tribus dsignes sous le nom de Gtules (Zentes et Sanhadja)
+elles continuent errer dans les hauts plateaux et le dsert, ne
+perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de
+chercher s'y tablir au dtriment des anciennes populations. Mais
+leurs efforts sont isols et les Gtules ne forment pas, proprement
+parler, un royaume.
+
+De mme, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc.
+(Berbres de l'est), obissant des chefs distincts, continuent
+occuper la Tripolitaine, o l'influence phnicienne est en pleine
+dcadence.
+
+HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA
+MORT.--Aprs la conclusion d'une paix aussi dsastreuse, les
+dissensions, les vengeances, les rcriminations striles, occuprent les
+Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rtablir la concorde parmi ses
+concitoyens, en leur reprsentant combien il tait peu patriotique de
+consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'oeil de
+l'ennemi hrditaire, au lieu de s'appliquer rparer les dsastres et
+ se prmunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le
+parti aristocratique, ayant sa tte Hannon, ennemi irrconciliable des
+Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dt-elle
+entraner celle de Karthage. Hannibal, dcrt d'accusation, sous le
+prtexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome aprs la bataille
+de Cannes, chappa une condamnation trop certaine, par une sorte de
+coup d'tat qu'il excuta avec l'appui du parti populaire. Rest matre
+du pouvoir, il exera sa dictature pour le plus grand bien de la
+rpublique, rtablissant les finances, rorganissant les forces, se
+crant des alliances et s'efforant de cicatricer les maux de la
+dernire guerre (195).
+
+Mais les Romains suivaient d'un oeil jaloux le relvement de Karthage, et
+taient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrs
+accomplis. Dj, ils avaient adress plusieurs fois des reprsentations
+aux Karthaginois, au sujet de prtendus prparatifs militaires; car ils
+craignaient toujours de voir paratre Hannibal en Italie pendant que la
+plupart des lgions taient occupes en Asie. Il fallait tout prix se
+dbarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoye, sous
+divers prtextes, Karthage, dans le but rel de se saisir de Hannibal
+avec l'appui du parti aristocratique. Mais le hros karthaginois, qui
+avait pntr le dessein de ses ennemis, sut leur chapper. Il partit de
+nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la cte prs de Thapsus,
+o il s'embarqua sur une galre qu'il avait fait prparer, fuyant ainsi
+une ingrate patrie qui le rcompensait si mal de son hroque
+dvouement. Il se rendit d'abord Tyr et de l la cour du roi
+Antiochus, et dcida ce prince entrer en lutte contre les Romains. Il
+esprait que les succs des rois de Syrie auraient en Occident un
+contre-coup qui permettrait Karthage de reprendre avec fruit
+l'offensive. Mais de nouveaux dgots l'y attendaient. Aprs avoir en
+vain pouss le monarque oriental adopter ses plans, il dut assister
+ses dfaites, et quand la paix eut t conclue, se vit contraint de
+fuir. Il chercha un asile auprs de Prusias, roi de Bythinie; mais la
+haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant o reposer sa tte, il
+chappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183).
+
+EMPITEMENTS DE MASSINISSA.--Cependant Massinissa avait, depuis
+longtemps, commenc ses incursions sur le territoire soumis Karthage,
+et c'est en vain que la mtropole punique avait fait parvenir ses
+rclamations Rome contre le prince berbre. Les Romains avaient lud
+toute mesure rparatrice et, passant au rle d'accusateurs, avaient
+reproch aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus,
+leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder se
+faire l'cho, rclamait dj la destruction de Karthage.
+
+Massinissa, encourag par cette approbation tacite, fit, en 193, une
+expdition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabs, et
+ravagea cette riche contre sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune
+ville. Mais il renouvela bientt ses attaques et, aprs quelques annes
+de luttes, resta matre de toute cette province[60] (183).
+
+Karthage, force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires
+viendraient enfin en Afrique juger le diffrend entre elle et le prince
+numide. Publius Scipion et deux autres snateurs arrivrent cet effet
+ Karthage; mais, obissant aux instructions reues, ils s'arrangrent
+pour ne donner aucune dcision, de sorte que l'usurpation de Massinissa
+fut consacre par une apparence de lgalit[61].
+
+[Note 60: Polybe.]
+
+[Note 61: Tite-Live.]
+
+PRPONDRANCE DE MASSINISSA.--Le prince numide avait donc le champ
+libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait tre plus
+agrable aux Romains qu'en harcelant sans trve Karthage. Il ne cessa
+ds lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois
+renouvelrent leurs plaintes Rome et leurs protestations contre la
+violation des traits eux consentis. En vain ils s'humilirent; en
+vain ils envoyrent des vaisseaux et du bl pour aider leurs ennemis
+dans leurs guerres d'Asie et de Macdoine. Ils n'obtinrent que des
+satisfactions drisoires. Massinissa, lui aussi, en fidle vassal,
+envoyait Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute
+sorte, hommes, chevaux, grains et mme des lphants.
+
+Peu peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit
+son autorit les nombreuses tribus indignes tablies entre la
+Cyrnaque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il
+restreignait le territoire de Karthage. Les Berbres de l'est purent
+enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer former
+une vritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'effora de
+les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons dj dit,
+des procds de culture plus perfectionns[62]. Etabli Cirta, sa
+capitale, il vivait entour de tous les raffinements de la civilisation
+romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces moeurs nouvelles, il avait
+conserv ses qualits guerrires et tait rest le premier cavalier de
+son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrs et sa
+magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se
+plaisait n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la
+manire la plus simple et la plus rude[63].
+
+[Note 62: Les auteurs anciens s'accordent dire qu'il introduisit
+l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire
+qu'il s'attacha la perfectionner.]
+
+[Note 63: Polybe.]
+
+SITUATION DE KARTHAGE.--Pendant que la puissance du prince berbre
+s'levait, celle de Karthage penchait rapidement vers son dclin. Trois
+partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le
+parti romain, tait toujours prte aux plus grandes bassesses pour
+conserver la paix; le parti barcen, ou parti national, form du peuple
+et chez lequel se conservaient les dernires traditions du patriotisme
+qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa,
+tout dispos ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgr
+ces dissensions intestines, le gnie commercial des Phniciens n'avait
+pas tard ramener dans la ville une certaine prosprit matrielle.
+
+Les dernires spoliations de Massinissa poussrent les Karthaginois
+tenter auprs de Rome un suprme effort pour obtenir justice. La
+violation du droit tait trop flagrante pour qu'on ne ft pas oblig de
+sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoys
+en Afrique. Parmi eux tait Marcus Caton, vtran des guerres contre
+Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques
+redoublrent et il ne songea qu' dcider sa ruine. Massinissa, sr des
+bonnes dispositions des commissaires, se soumit leur dcision; mais
+les Karthaginois, non moins srs de leur mauvais vouloir, refusrent de
+les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrrent donc sans avoir
+rien fait et les choses demeurrent en l'tat (157). De retour Rome,
+Caton commena sa campagne contre la mtropole punique, en prononant le
+clbre _detenda Carthago_.
+
+KARTHAGE SE PRPARE LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.--Dans cette
+conjoncture, Karthage tait bien force de pourvoir sa scurit, et
+comme le parti populaire tait revenu au pouvoir, il runit une forte
+arme de Berbres, en donna le commandement Ariobarzane, petit-fils de
+Syphax, et lui confia la garde de la frontire numide. Aussitt que
+cette nouvelle fut connue Rome, Caton et son parti en profitrent pour
+recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore
+chargs d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il tait indniable;
+cependant les envoys tentrent d'amener une transaction en proposant
+Massinissa d'abandonner ses conqutes. Mais Giscon, chef du parti
+populaire et revtu de la magistrature suprme, exigea des satisfactions
+plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent
+se retirer au plus vite, car un tumulte s'leva Karthage, les
+partisans de Massinissa furent recherchs et expulss de la ville (152).
+
+Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa Karthage pour obtenir
+que l'on rapportt le dcret d'expulsion de ses adhrents, mais les
+princes furent fort mal reus et eurent mme quelque peine se retirer
+sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait dj
+fait de nombreux sjours en Italie. Les intrigues du Berbre, compltes
+par la fougue de Caton, dcidrent l'envoi de nouveaux commissaires en
+Afrique. L'existence d'une arme et d'une flotte ayant t constate,
+sommation fut adresse Karthage d'avoir se conformer aux
+stipulations du trait, sous peine de voir recommencer la guerre.
+
+DFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.--Sur ces entrefaites,
+Massinissa brusqua le dnouement en venant attaquer une ville punique,
+nomme par les auteurs Oroscopa. Aussitt, les troupes karthaginoises,
+fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne
+sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des
+armes parut d'abord lui tre favorable: il remporta quelques succs et
+dtacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbres. Mais
+Massinissa, par d'habiles manoeuvres, attira les Karthaginois dans un
+terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps
+indcise; le vieux chef berbre, alors g de quatre-vingt-huit ans,
+chargea lui-mme la tte de ses troupes et combattit avec une grande
+bravoure[64]. L'issue du combat ne fut pas dcisive; nanmoins Asdrubal
+entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le
+jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, o il tait venu
+chercher des renforts. Asdrubal ayant refus de rendre les transfuges,
+les ngociations furent rompues. Massinissa parvint alors entourer ses
+ennemis et les bloquer si troitement qu'ils ne tardrent pas tre
+en proie la famine. Aprs avoir support d'horribles souffrances et
+perdu plus de la moiti de son effectif, le gnral karthaginois se
+dcida se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les
+transfuges, s'obliger payer cinq cents talents d'argent en cinquante
+ans et s'engager rappeler les exils. De plus, tous ses soldats
+devaient tre dsarms. Pendant que les dbris de cette arme rentraient
+ Karthage, Gulussa fondit sur eux l'improviste et les tailla en
+pices. Ainsi finit cette campagne qui cotait prs de soixante mille
+hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient t envoys
+ Asdrubal (150).
+
+[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.]
+
+TROISIME GUERRE PUNIQUE.--Cette fois, Rome avait le prtexte depuis
+longtemps cherch: le trait tait viol, puisque Karthage avait fait la
+guerre un prince alli; elle tait battue et dmoralise; il fallait
+saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre
+n'eut donc aucune peine entraner le Snat dcider une expdition en
+Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnrent mort Asdrubal
+et les autres chefs du parti populaire et envoyrent Rome une
+ambassade pour implorer la paix. Mais, en mme temps, arrivait une
+dputation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout
+semblait conjur contre la malheureuse Karthage. Les envoys puniques
+n'obtinrent qu'un silence ddaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivs
+en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois taient prts
+toutes les concessions, supplirent les Romains de leur faire connatre
+ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. Ce que
+nous voulons, rpondit-on, vous devez le savoir.
+
+En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos taient dj en
+Sicile, et l'arme allait tre embarque (149). On daigna cependant dire
+aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois
+cents otages pris dans les premires familles. Les Karthaginois, dans
+leur affolement, s'empressrent de se soumettre cette exigence,
+esprant encore empcher le dpart de l'arme; mais les consuls, aprs
+avoir expdi les otages Rome, ordonnrent de mettre la voile, en
+faisant connatre aux envoys que les autres conditions leur seraient
+dictes Utique.
+
+Les Karthaginois, ne pouvant croire tant de duplicit, laissrent les
+Romains dbarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et
+s'tablir Utique. Le snat de Karthage vint humblement se mettre aux
+ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de
+tout le matriel de guerre, et aussitt les Karthaginois livrrent
+leurs ennemis tout ce qui pouvait servir lutter contre eux: des armes
+de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des
+vaisseaux, etc.[65].
+
+[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous
+suivons pas pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.]
+
+Le consul Censorinus leur ft connatre alors qu'ils devaient vacuer
+leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage.
+
+HROQUE RSISTANCE DE KARTHAGE.--Lorsque cette exigence fut connue
+Karthage, l'indignation populaire ft explosion et se traduisit par une
+formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part la remise des
+armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent
+massacres et l'on jura de lutter jusqu' la mort. On se mit en relation
+avec Asdrubal, qui avait russi s'chapper et se tenait quelque
+distance, la tte d'une vingtaine de mille hommes, presque tous
+proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mre,
+prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes
+et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandrent une trve de
+trente jours aux consuls qui la leur accordrent, persuads que ce temps
+suffirait les dcider la soumission. On vit alors ce spectacle
+admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards
+travaillant sans relche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans
+les temples, dans les caves, remplacer les armes et le matriel livrs
+par la lchet l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie,
+transformant chaque objet en arme et remdiant, force de gnie et
+d'nergie, l'absence de moyens matriels. Bel exemple donn par une
+nation qui va prir, mais qui sauve son honneur!
+
+A l'expiration du dlai, les consuls quittrent leur camp d'Utique et
+marchrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient
+tomber devant eux. Quel ne fut par leur tonnement de trouver toutes les
+entres soigneusement fermes et les murailles garnies de dfenseurs en
+armes. Une tentative d'assaut fut repousse et les consuls purent se
+convaincre qu'il fallait entreprendre des oprations rgulires de
+sige. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places
+du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie,
+tenait l'intrieur et tait en communication avec Karthage, qu'il
+ravitaillait rgulirement. Enfin une population de 700,000 mes
+occupait la ville et tait dcide une rsistance hroque. Quant
+Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une
+ville qu'il considrait comme sa proie, il se tenait dans une rserve
+absolue.
+
+Le consul Censorinus avait donc lutter contre des difficults aussi
+grandes qu'inattendues; nanmoins il commena avec activit le sige.
+Asdrubal vint tablir son camp Nphris, de l'autre ct du lac, et ne
+cessa d'inquiter les assigeants qui, d'autre part, avaient rsister
+aux sorties des assigs. Censorinus avait concentr ses efforts contre
+le mur, plus faible, tabli sur la langue de terre (_la toenia_),
+sparant le lac de Tunis de la mer; ayant russi y faire une brche,
+il ordonna l'assaut; mais les Phniciens repoussrent facilement leurs
+ennemis.
+
+Quelque temps aprs, le consul Manilius, qui tait rest le
+commandement, par suite du dpart de Censorinus, tenta contre le camp
+d'Asdrubal, Nphris, une attaque qui se serait termine par un
+vritable dsastre pour lui, sans l'habilet et le dvouement de
+Scipion.
+
+Ainsi se passrent les premiers mois du sige, sans que les Romains
+pussent obtenir un seul avantage srieux.
+
+MORT DE MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant
+sa mort prochaine, fit venir auprs de lui le jeune Scipion Emilien,
+tribun dans l'arme romaine, car il le dsignait comme son excuteur
+testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, son arrive,
+le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable
+laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent dsigns
+comme devant hriter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et
+Manastabal. Le premier avait reu de Massinissa l'anneau, signe du
+commandement. Une des dernires recommandations de leur pre avait t
+de conserver la fidlit aux Romains.
+
+Scipion, pour viter tout froissement entre les frres, leur laissa le
+pouvoir, en conservant tous trois le titre de roi. Micipsa eut
+cependant l'autorit principale avec Cirta comme rsidence; Gulussa
+reut le commandement des troupes et la direction des choses relatives
+la guerre; enfin Manastabal fut charg des affaires judiciaires. Tous
+les trsors restrent en commun.
+
+Aprs avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant
+avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides[66].
+
+[Note 66: Appien, _; Pun_., 185. Salluste, _Jug._, 5.]
+
+SUITE DU SIGE DE KARTHAGE.--La situation des Romains devant Karthage,
+sans tre critique, commenait devenir difficile. Les maladies,
+consquence de l'agglomration, de la chaleur et des privations,
+s'taient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et
+taient souvent intercepts par l'ennemi: enfin les sorties des assigs
+et les attaques d'Asdrubal tenaient les assigeants sans cesse en veil
+et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le
+jeune Scipion avait su par son activit et ses talents militaires rendre
+les plus grands services; plusieurs fois il avait sauv l'arme, aussi
+son nom tait-il devenu trs populaire parmi les soldats. Enfin sa
+connaissance du pays et des indignes le dsignait pour le commandement
+suprme, dans ce pays qui semblait tre le patrimoine des Scipions.
+
+Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent
+prendre la direction du sige, tandis que Scipion allait Rome prparer
+son lection l'dilit (148). Les nouveaux gnraux trouvrent des
+troupes fatigues et dmoralises ce point qu'ils renoncrent, pour le
+moment, pousser les oprations contre Karthage. Pison entreprit une
+expdition vers l'ouest et, aprs avoir pill quelques places sans
+importance, vint mettre le sige devant Hippne; mais il choua
+misrablement dans cette entreprise et dut oprer une retraite
+dsastreuse. La situation commenait devenir inquitante; la
+discipline tait compltement relche; on ne pouvait plus compter sur
+les soldats; enfin les frres de Gulussa ne lui envoyaient aucun
+renfort.
+
+Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient
+d'activit pour se crer des ressources et des allis. Malheureusement
+les divisions intestines, qui avaient t si fatales Karthage et qui
+disparaissaient quand le danger tait pressant, avaient recommenc leur
+jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait
+pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent
+mort.
+
+SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPRATIONS.--Les nouvelles d'Afrique
+ne cessaient de porter Rome le trouble et l'inquitude. La voix
+publique dsignait Scipion pour la direction de cette campagne;
+cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'dilit, ne pouvait
+encore recevoir le consulat. On fit flchir la loi; d'une voix unanime,
+le peuple le nomma consul (147).
+
+A peine arriv Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus
+qui se trouvait bloqu, dans une situation trs critique, Karthage
+mme, puis il vint s'tablir avec toute son arme dans un camp fortifi,
+non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au
+rtablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son arme
+ Nphris, alla, accompagn d'un chef berbre nomm Bithya, prendre
+position en face du camp romain. Mais l'on put bientt s'apercevoir que
+la direction du sige tait passe dans d'autres mains. Une attaque de
+nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion matre du faubourg de
+Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais spar d'elle par des
+jardins coups de murs et de cltures faciles dfendre.
+
+Cette perte causa une vive douleur aux assigs qui, sous l'impulsion de
+leur chef Asdrubal, massacrrent tous leurs prisonniers romains. Le camp
+karthaginois avait d tre abandonn et tous les dfenseurs se
+trouvaient maintenant retranchs dans la ville. Scipion coupa toute
+communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large
+isthme qui donne accs la presqu'le sur laquelle la ville est btie.
+Une double ligne de circonvallation, forme de fosss et de palissades,
+compltait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires
+romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins
+russissaient passer et apporter des vivres aux assigs. Scipion
+entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un mle de
+pierre ayant 92 ou 96 pieds la base[67], et allant de la toenia
+jusqu'au mle, travail gigantesque renouvel par Louis XIII au sige de
+La Rochelle.
+
+[Note 67: Le pied romain tait de 0 m. 296 mill.]
+
+Mais les assigs, de leur ct, ne restaient pas inactifs: pendant que
+les Romains leur fermaient cette entre, ils s'en taillaient une autre
+dans le roc. En mme temps on travaillait Karthage faire une flotte
+en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment o les Romains
+croyaient avoir achev leur blocus, ils virent paratre les navires
+puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis
+et, quand ils se reprsentrent trois jours aprs, les Romains, prts
+combattre, forcrent la flotte rentrer dans le port aprs lui avoir
+inflig de grandes pertes. Scipion profita de ce succs pour s'tablir
+dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages
+qui couvraient le second port (_le Cothn_). Mais des hommes dtermins
+sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchrent la nage des lignes
+romaines et incendirent les machines des assigeants.
+
+Les succs des Romains se rduisaient encore peu de chose et avaient
+t chrement achets. Cependant Scipion avait atteint un grand
+rsultat, celui de complter le blocus de la ville. Dj la famine s'y
+faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion
+alla avec Llius et Gulussa attaquer le camp de Nphris, o se trouvait
+une puissante arme Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction.
+Cette expdition russit merveille: le camp fut pris et enlev et
+toute l'arme ennemie taille en pices. Les cantons environnants ne
+tardrent pas offrir leur soumission aux Romains (147).
+
+CHUTE DE KARTHAGE.--Depuis prs d'un an Scipion avait pris la direction
+des affaires et, bien qu'il et obtenu de grand succs, la ville
+assige ne semblait pas encore dispose se rendre, malgr la famine
+laquelle elle tait en proie. Au printemps de l'anne 146, le gnral
+romain se dcida frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit
+sur le Cothn. Asdrubal, pour djouer son plan, incendia la partie sur
+laquelle il semblait que l'effort des assigeants allait se porter. Mais
+pendant ce temps Llius parvenait escalader la porte ronde du Cothn
+et l'ouvrir l'arme qui se prcipitait dans la ville. Scipion
+attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de
+marcher sur Byrsa, la colline o se trouvaient le grand temple de Baal
+et la citadelle. Trois rues bordes de hautes maisons y conduisaient;
+mais peine les soldats commencrent-ils s'y engager qu'ils furent
+crass sous une grle de traits et de projectiles de toute sorte:
+l'ennemi tait partout: en face, sur les cts et en haut, car des
+plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre
+elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnes pour que
+l'arme romaine pt atteindre le pied du roc sur lequel s'levait la
+citadelle et o taient rfugis Asdrubal et ses derniers adhrents.
+Scipion fit alors incendier et dmolir les quartiers qui venaient d'tre
+conquis, et cette opration barbare cota la vie un grand nombre de
+Karthaginois, spcialement des vieillards, des femmes et des enfants qui
+se tenaient cachs dans ces constructions. ... Le mouvement et
+l'agitation,--dit Appien,--la voix des hrauts, les sons clatants de la
+trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui
+dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville
+prise et saccage, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de
+fureur qui les empchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un
+pareil spectacle.
+
+Depuis sept jours Scipion tait matre de la ville, lorsque des
+Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assigs, se trouvant
+dans la citadelle, demandaient se rendre la condition qu'on leur
+laisst la vie sauve. Le gnral leur accorda cette demande, ne refusant
+de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi
+de Byrsa, o il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au
+nombre de neuf cents environ. Tous se rfugirent dans le temple et s'y
+dfendirent d'abord avec vigueur; mais peu peu, le manque de vivres,
+la discorde et l'impossibilit d'esprer le salut poussrent ces
+malheureux au dsespoir. Asdrubal eut alors la lchet de se prsenter
+en suppliant Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhrents
+incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se prcipitait dans les
+flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre sa honte[68] (146).
+
+[Note 68: Appien, _Pun._]
+
+L'AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.--Cette fois Karthage, la mtropole de la
+Mditerrane, la rivale de Rome, n'existait plus; le voeu de Caton tait
+exauc. La colonisation phnicienne en Afrique avait vcu et allait
+faire place la colonisation latine. Scipion laissa son arme piller
+les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome clbrait par des
+offrandes aux dieux le succs de ses armes. Bientt dix commissaires,
+choisis parmi les patriciens, arrivrent en Afrique pour rgler avec
+Scipion le sort de la nouvelle conqute. Ils commencrent par achever la
+destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans
+les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcrent, au milieu
+de crmonies religieuses, les imprcations les plus terribles contre
+ceux qui seraient tents de venir habiter ces lieux maudits vous par
+eux aux dieux infernaux.
+
+Utique, pour prix de sa trahison, reut le pays compris entre Karthage
+et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phniciens furent,
+au contraire, prives de leur territoire et de leur liberts municipales
+et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservrent les
+rgions usurpes par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province
+romaine s'tendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'an ou O. Berber), en
+face de la Sicile, jusqu' la ville de Then (Tina) en face des les
+Kerkinna, au nord du golfe de Gabs[69]. Cette mince bande de terre
+reut le nom de _Province romaine d'Afrique_. Un gouverneur, rsidant
+Utique, fut charg de l'administration de ce territoire.
+
+Aussitt aprs sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnatre les
+tablissements phniciens du littoral, l'ouest de Karthage. Le rcit
+de ce voyage, qui a t crit par Polybe, manque dans son ouvrage, et
+nous n'en connaissons que l'analyse incomplte donne par Pline. Cette
+perte est regrettable tous les points de vue, car nous ignorons quelle
+tait l'action des Karthaginois sur la civilisation berbre. Cette
+action est incontestable et il est supposer qu'elle s'exerait par des
+colonies de marchands tablis dans les principales villes. C'est ce qui
+explique qu' Cirta, par exemple, existait un temple ddi Tanit. On
+en a retrouv les vestiges un kilomtre de la ville, ainsi qu'un grand
+nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au muse du
+Louvre[70].
+
+[Note 69: Pline, _H.N._, V, 3, 22.]
+
+[Note 70: V. _Recueil des notices et mmoires de la socit
+archologique de Constantine_, annes 1877, 1878.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES ROIS BERBRES VASSAUX DE ROME
+146-89
+
+
+L'lment latin s'tablit en Afrique.--Rgne de Micipsa.--Premire
+usurpation de Jugurtha.--Dfaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha
+contre les Romains.--premire campagne de Mtellus contre
+Jugurtha.--Deuxime campagne de Mtellus.--Marius prend la direction des
+oprations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'oeil sur
+l'histoire de la Cyrnaque; cette province est lgue Rome.
+
+
+L'LMENT LATIN S'TABLIT EN AFRIQUE.--A peine Scipion Emilien avait-il
+quitt l'Afrique que l'on vit affluer la troupe avide des ngociants de
+toute sorte, des chevaliers romains commerants ou fermiers de l'tat,
+qui envahissent bientt tout le trafic de la nouvelle province, aussi
+bien que des pays numides et gtules, ferms jusqu'alors leurs
+entreprises[71]. Les Berbres, qui n'avaient subi que l'influence de la
+civilisation punique, allaient connatre les moeurs et le gnie romains.
+Malgr les imprcations officielles lances contre Karthage, cette
+ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas se
+relever de ses ruines.
+
+Enfin, vingt-quatre ans s'taient coules depuis la chute de Karthage,
+lorsque Caus Gracchus, dsign pour excuter la loi Rubria qui en
+ordonnait le rtablissement, dbarqua en Afrique avec six mille colons
+latins, et les tablit sur l'emplacement de la vieille cit punique
+laquelle il donna le nom nouveau de _Junonia_[72]. De l, les Italiens
+allaient rayonner dans tout le pays et s'tablir, comme artisans ou
+comme commerants, dans les villes de la Numidie. L'anne suivante la
+loi Rubria fut rapporte; mais Karthage, quoique dchue de son titre,
+n'en continua pas moins se relever de ses ruines et reprendre son
+importance politique et commerciale[73].
+
+[Note 71: G. Boissire, _Esquisse d'une histoire de la conqute
+romaine_, p. 183.]
+
+[Note 72: En plaant la nouvelle colonie sous la protection de
+Junon, Gracchus rendait hommage la divinit protectrice de Karthage,
+_la matresse Tanit, reflet de Baal_, que les Romains assimilrent
+_Junon cleste_.]
+
+[Note 73: Voir _Le Capitole de Carthage_, par M. Castau (_Comptes
+rendus de l'Acadmie des Inscr. et B. Lettres_, 1885, p. 112).]
+
+RGNE DE MICIPSA.--Pendant que l'Afrique propre tait le thtre de ces
+graves vnements, Micipsa continuait rgner paisiblement Cirta.
+C'tait un homme d'un caractre tranquille et studieux, tout occup de
+la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume
+s'tendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave forme
+par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux
+frres et continua exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux
+fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de
+Manastabal, s'appliquant, particulirement, conserver l'amiti des
+Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du sige de
+Numance (133), il avait envoy ses matres une arme auxiliaire, sous
+la conduite de Jugurtha. Peut-tre esprait-il se dbarrasser ainsi de
+ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses
+enfants. Or, il arriva que le prince berbre sut chapper tous les
+dangers, bien qu'il les affrontt avec le plus grand courage; ses
+talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la
+renomme d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu augmenter
+son influence sur les Berbres. Ainsi tout russissait ce jeune homme
+que Micipsa avait d adopter en lui accordant un rang gal ses fils.
+
+En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda ses deux fils et
+son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la dfense de
+leur royaume numide. Il s'teignit ensuite aprs un paisible rgne de
+trente annes[74], pendant lequel il s'tait appliqu continuer
+l'oeuvre de civilisation commence par Massinissa, appelant lui les
+artistes et les savants trangers, pour orner la capitale de la Numidie.
+Il lguait ses successeurs un vaste royaume paisible et prospre.
+
+[Note 74: Salluste, _Bell. Jug._, VIII et suiv. Nous suivons pour,
+l'usurpation et la guerre de Jugurtha, les dtails prcis donns par cet
+auteur et l'appendice de M. Marcus la fin de sa traduction de
+Mannert.]
+
+PREMIRE USURPATION DE JUGURTHA.--A peine Micipsa avait-il ferm les
+yeux que des discussions s'levrent entre ses deux fils et son neveu,
+l'occasion du partage du royaume et des trsors. Ce conflit se termina
+par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lse et qu'elle
+n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses, la
+premire occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale,
+s'tendant du Molochath une ligne voisine du mridien de Sald
+(Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagrent le reste, conservant ainsi
+tout le pays riche et civilis, la Numidie proprement dite, avec Cirta
+et toutes les conqutes de l'est.
+
+Jugurtha n'tait pas homme s'accommoder d'une situation infrieure; il
+lui fallait l'autorit suprme et, du reste, il devait songer prvenir
+les mauvaises dispositions de ses cousins son gard. Sans diffrer
+l'excution de son plan, il fit, la mme anne, assassiner
+Thermida[75] Hiemsal, celui des deux frres qui, par son nergie, tait
+ craindre. Puis il envahit la tte d'un grand nombre de partisans la
+Numidie propre. Adherbal, dconcert par une attaque si soudaine,
+s'empressa de demander des secours Rome, et essaya, nanmoins, de
+tenir tte aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et
+contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule
+campagne, Jugurtha se rendit matre de la Numidie et s'assit sur le
+trne de Cirta.
+
+Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur de la
+province d'Afrique, se rendit Rome o il rclama haute voix justice
+contre la spoliation dont il tait victime. Mais Jugurtha, qui
+connaissait parfaitement son terrain, envoyait en mme temps, en Italie,
+des missaires chargs de rpandre l'or en son nom et de lui gagner des
+partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraa en
+termes loquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha;
+il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun tait favorable
+la cause de son ennemi. Nanmoins, comme la contestation tait soumise
+au Snat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les rgles de la
+justice. Il dcida qu'une commission de dix membres serait charge
+d'oprer entre les deux princes numides le partage de leurs tats[76].
+Les commissaires, sous la prsidence de Lucius Opimius, favorable
+Jugurtha, rendirent celui-ci toute la Numidie occidentale et
+replacrent Adherbal la tte de la Numidie propre, dcision qui
+n'avait pour elle que l'apparence de l'quit, en admettant que
+Jugurtha, par son crime et son usurpation, n'et pas perdu ses droits,
+car il tait certain qu'Adherbal, laiss ses propres forces, ne
+tarderait pas devenir la victime de son cousin (114).
+
+[Note 75: Ville de la Proconsulaire.]
+
+[Note 76: Salluste, _Bell. Jug._, XVI.]
+
+DFAITE ET MORT D'ADHERBAL.--Aprs cette premire tentative qui n'avait
+russi qu' demi, Jugurtha s'appliqua se mettre en mesure de
+recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que,
+malgr tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se
+crer un point d'appui sur ses derrires et, cet effet, il entra en
+relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella
+son alliance avec lui, en pousant sa fille. Puis, il recommena ses
+incursions sur les terres d'Adherbal, esprant le pousser entamer la
+lutte contre lui, de faon lui donner tous les torts aux yeux des
+Romains. Mais ce prince tait bien rsolu tout supporter, et ce fut
+Jugurtha lui-mme qui, perdant patience, ouvrit les hostilits, en
+envahissant le territoire de Cirta, la tte d'une arme nombreuse.
+
+Adherbal se porta sa rencontre, avec toutes les troupes dont il
+pouvait disposer. Arriv en prsence de ses ennemis, il avait pris ses
+dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit,
+les troupes de Jugurtha se jetrent sur son camp et l'enlevrent par
+surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se rfugier derrire les
+remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et commena le sige de cette
+place fortifie par l'art et la nature, et dans laquelle se trouvaient
+un grand nombre d'artisans et marchands italiens, dcids dfendre la
+cause du prince lgitime. Tandis qu'il pressait ces oprations, il reut
+trois dputs envoys de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il
+les congdia avec force dmonstrations de respect et assurances de
+fidlit, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mand, peu
+aprs, Utique, par de nouveaux envoys du Snat, il se rendit dans
+cette ville, y accepta avec dfrence les ordres lui adresss; puis il
+revint Cirta, dont le blocus avait t rigoureusement maintenu. Cette
+ville tait alors rduite la dernire extrmit par la famine. La
+nouvelle de l'chec des ngociateurs romains y porta le dcouragement et
+le dsespoir. Adherbal, voyant la fidlit de ses adhrents flchir, se
+dcida traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve;
+mais, ds qu'il eut entre les mains les cls de la ville, il ordonna le
+massacre gnral des habitants, sans pargner les Italiens, et fit prir
+Adherbal dans les tourments[77].
+
+[Note 77: Salluste, _Bell. Jug._, XXVI.]
+
+GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.--Cette fois Jugurtha restait
+matre incontest du pouvoir; il est possible que les Romains eussent
+ferm les yeux sur l'origine criminelle de sa royaut: mais des citoyens
+latins avaient t lchement massacrs et il tait impossible de tolrer
+cette insulte. Le parti du peuple accusa bon droit la noblesse d'avoir
+encourag ces crimes. En vain Jugurtha envoya Rome son fils et deux de
+ses confidents: l'entre du Snat leur fut interdite et l'expdition
+d'Afrique rsolue. Calpurnius Bestia, en ayant reu le commandement,
+partit bientt de Sicile la tte des troupes, dbarqua en Afrique,
+s'avana jusqu' Badja et remporta de grands succs. Bokkus, lui-mme,
+envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant
+perdu, eut alors recours un moyen qui lui avait toujours russi, la
+corruption. Bestia, gagn par son or, consentit signer avec lui un
+trait aprs s'tre fait livrer par le prince numide des lphants, des
+chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).
+
+Mais, Rome, cette compensation ne fut pas juge suffisante et, quand
+les infamies commises en Afrique eurent t dnonces par la voix
+indigne de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution
+immdiate de Jugurtha, afin de connatre la vrit sur ce honteux
+trait. Lucius Cassius, envoy en Afrique, ramena sous son gide le
+prince berbre Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entour des
+intrigues les plus basses. C'tait son vritable terrain. Il parvint
+gagner sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa
+comparution devant le snat, non seulement il fut protg par lui contre
+les violences de l'assemble indigne, mais encore, le tribun, usant de
+son droit de veto, lui dfendit de rpondre aux accusations dont il
+tait l'objet, lui permettant ainsi d'chapper la ncessit d'une
+justification impossible.
+
+Ds lors, l'audace de Jugurtha ne connat plus de bornes: un fils de
+Gulussa nomm Massiva se trouvait Rome. Il le fait assassiner par
+Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d'ambition qu'il
+aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la
+fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner Jugurtha de sortir de
+l'Italie. C'est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces
+clbres paroles, au moins tranges dans sa bouche: _ ville vnale et
+prs de prir, si elle trouve un acheteur_[78]!
+
+Cependant le proprteur Aulus, qui tait rest en Afrique avec l'arme,
+se disposa prendre l'offensive, car le snat avait annul le trait
+fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse de Jugurtha
+triomphrent bientt de ce chef inhabile. Les troupes romaines
+dmoralises, peut-tre mme gagnes par l'or numide, se laissrent
+surprendre dans leur camp, aprs avoir en vain essay d'enlever
+Suthul[79], o se trouvaient les trsors et les approvisionnements du
+roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui
+l'obligeait quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l'arme
+passer sous le joug (109). Le Snat ne ratifia pas ce trait. Il envoya
+le consul Albinus, frre d'Aulus, prendre la direction des oprations;
+mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre.
+
+[Note 78: Salluste, _Bell. Jug._, XXXV.]
+
+[Note 79: Actuellement Guelma.]
+
+PREMIRE CAMPAGNE DE MTELLUS CONTRE JUGURTHA.--Ces succs devaient tre
+les derniers du prince numide. Mtellus, homme d'une intgrit reconnue,
+ce qui avait motiv sa nomination, bien qu'il appartnt au parti de la
+noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits
+l'honneur de Rome. Dbarqu Utique, il s'occupa d'abord, avec
+activit, rtablir la discipline dans l'arme qui avait perdu, sous
+ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obissance et de
+fermet. Jugurtha, connaissait Mtellus et le savait incorruptible; il
+essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands
+tmoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses tait
+passe, celle de l'expiation allait commencer.
+
+Au printemps de l'anne 108[80], Mtellus se met en marche, occupe Vacca
+(Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme dans une position
+par lui choisie prs du Muthul[81]. L'arme berbre est divise en deux
+corps: l'infanterie avec les lphants, sous le commandement de
+Bomilcar, est retranche derrire la rivire; la cavalerie, avec le roi,
+est dissimule dans les gorges environnantes. Mtellus charge son
+lieutenant Rufus d'aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitt,
+la cavalerie ennemie se prcipite sur les flancs de la troupe romaine,
+mais ne peut parvenir l'branler. Pendant ce temps, Mtellus, aid de
+Marius, marche vers les collines afin d'en dloger les Berbres et de
+tourner Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand
+acharnement, mais, la fin de la journe, la victoire se dcida pour
+les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque
+tous ses lphants.
+
+[Note 80: Nous adoptons la date accepte par M. Mommsen (t. IV, p.
+261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.]
+
+[Note 81: Sans doute vers Tifech, au nord de Tbessa. M. Marcus
+identifie le Muthul au Hamiz. Peut-tre faut-il placer cette rivire
+plus prs de Badja.]
+
+Cette journe suffit pour prouver Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer
+en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il rpartit ses
+adhrents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiter sans
+cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en
+bataille range. Ainsi, au moment o Mtellus voulut recueillir les
+fruits de sa victoire, en achevant d'craser l'ennemi, il ne trouva plus
+personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se
+contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser
+entraner dans les lieux dserts et n'offrant aucune ressource o
+Jugurtha prtendait l'attirer. L'arme romaine, divise en deux
+principaux corps, l'un sous les ordres de Mtellus, et l'autre command
+par Marius, oprrent quelque temps dans cette rgion, ruinant les
+cultures des indignes ennemis, et enlevant par la force les villes qui
+ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaque par eux, se dfendit avec
+nergie, ce qui permit Jugurtha d'accourir son secours et de forcer
+les Romains lever le sige.
+
+Ainsi finit cette premire campagne. De grands rsultats avaient t
+obtenus, puisque l'arme romaine avait vu fuir devant elle le roi
+numide, et cependant aucune conqute n'tait conserve. Rentr dans la
+province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver, Mtellas songea
+obtenir le succs par d'autres moyens. Il parvint dtacher secrtement
+Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant sa succession s'il
+parvenait le livrer entre ses mains. Bomilcar poussa donc le roi
+abandonner une lutte dont l'issue ne pouvait que lui tre fatale et
+l'amena entrer en pourparlers avec Mtellus. Les bases d'un trait
+furent arrtes; dj une partie des clauses tait excute par le
+versement d'une somme considrable et la remise d'lphants, de
+transfuges, d'armes, etc., lorsque Jugurtha, mis en dfiance par
+l'insistance avec laquelle on l'invitait se rendre au camp romain,
+venta le pige dans lequel il avait failli tomber et s'loigna au plus
+vite[82].
+
+[Note 82: Salluste, _Bell. Jug._, LXVIII.]
+
+DEUXIME CAMPAGNE DE MTELLUS.--Il fallait donc recourir de nouveau au
+sort des armes. Mtellus alla d'abord s'emparer de Vacca (Badja), qui
+s'tait rvolte aprs son dpart, et avait massacr sa garnison
+romaine; il fit subir cette ville un chtiment exemplaire. Sur ces
+entrefaites, Jugurtha, ayant dcouvert la trahison de Bomilcar, le
+condamna expirer dans les tourments.
+
+Au printemps de l'anne 107, Mtellus reprit mthodiquement la campagne
+et envahit la Numidie. Jugurtha, aprs avoir sans cesse recul devant
+lui, se dcide lui offrir le combat, mais les Berbres ne tiennent pas
+et fuient lchement devant les lgionnaires. Cirta ouvre alors ses
+portes Mtellus, tandis que Jugurtha se rfugie dans le sud; de l, le
+prince berbre revient dans le Tel et va se retrancher, avec sa famille
+et ses trsors, dans une localit fortifie nomme Thala[83]. Mtellus
+l'y poursuit, mais Jugurtha s'chappe et va chercher la scurit chez
+les Gtules, pendant que les Romains font le sige rgulier de la place.
+Aprs quarante jours d'efforts, Thala est force, mais les dfenseurs ne
+livrent aux Romains que des ruines fumantes.
+
+[Note 83: Ce nom veut dire _source_ en berbre; il est commun une
+foule de localits et il est bien difficile, malgr toutes les
+recherches de MM. Marcus, Dureau de la Malle, Gurin, etc., d'indiquer
+d'une manire prcise la situation de cette ville, qui devait se trouver
+soit dans l'Aours, soit vers la limite actuelle de la Tunisie.]
+
+Pendant que Mtellus tait devant Thala, il reut une dputation de la
+colonie phnicienne de Leptis (parva)[84], venant lui demander
+protection contre les attaques des Berbres. Quatre cohortes de
+Liguriens allrent prendre possession de cette localit au nom de Rome.
+
+[Note 84: Actuellement Lamta, prs de Monastir, en Tunisie.]
+
+Quant Jugurtha, il mit profit son sjour parmi les Gtules pour les
+gagner sa cause, en faisant luire leurs yeux l'appt du butin. Tout
+en s'appliquant former ces sauvages la discipline, il envoya son
+beau-pre, Bokkus, des missaires, pour l'amener lui fournir son
+appui. Le roi de Maurtanie avait, ds le dbut de la guerre, adress
+des protestations de dvouement aux Romains, et tait peu dispos
+entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une
+entrevue, agit avec tant d'habilet sur son esprit, en lui reprsentant
+que les Romains n'avaient d'autre but que de conqurir la Maurtanie,
+aprs avoir pris la Numidie, qu'il lui arracha son adhsion. Bientt les
+allis se mirent en marche directement sur Cirta.
+
+Prvenu de la ligue des deux rois, Mtellus vint se placer dans un camp
+solidement retranch, en avant de la capitale de la Numidie, afin de
+couvrir cette contre. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors
+ Rome, venait d'tre lev au consulat par le peuple; que la mission de
+terminer la guerre de Jugurtha lui avait t confie et qu'il allait
+arriver avec des renforts et de l'argent. Sans attendre son ancien
+lieutenant, Mtellus rentra en Italie (107).
+
+MARIUS PREND LA DIRECTION DES OPRATIONS.--Dbarqu Utique, Marius fut
+bientt sur le thtre de la guerre. Il amenait avec lui des renforts
+qui, ajouts aux troupes dj en campagne, devaient porter l'effectif
+des forces romaines environ 50,000 hommes[85]. Le mouvement offensif
+des rois berbres avait t arrt par les mesures de Mtellus. Bokkus
+avait en outre t travaill par lui, de sorte que Jugurtha savait bien
+qu'il ne pouvait pas compter sur son beau-pre pour une action srieuse.
+Le roi numide ne se hasardait plus aux batailles ranges; la tte des
+cavaliers gtules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes du
+camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait les
+rgions loignes avant qu'on ait eu le temps de le combattre. Il avait
+dpos ses trsors Capsa[86] et tenait toute la ligne du dsert. Quant
+ Bokkus, il restait dans une prudente expectative.
+
+[Note 85: Poulle, _tude sur la Maurtanie Stifienne_ (_Recueil de
+la Soc. arch. de Constantine_, 1863, p. 54).]
+
+[Note 86: Gafa, dans le Djerid tunisien.]
+
+Marius, voulant tout prix sortir de cette situation, dans laquelle il
+ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrs, se porta, par une marche
+audacieuse, sur Capsa, quartier gnral de son ennemi, enleva cette
+place, brla et dvasta les villes voisines qui soutenaient Jugurtha et
+fora ce prince vacuer le pays et se jeter dans l'Ouest. C'tait ce
+qu'il cherchait car son plan tait de reporter la campagne l'Occident,
+en conservant Cirta comme base d'oprations. Marius vint donc relancer
+son ennemi dans les contres de l'Ouest, et mena avec habilet et succs
+cette campagne dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces
+plaines au nord et l'ouest[87]. Il russit mme s'emparer d'une
+forteresse tablie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kala
+que les Berbres savaient placer sur des pitons escarps, o le prince
+numide avait cach ses derniers trsors.
+
+Cette habile tactique du gnral romain enlevait Jugurtha tous ses
+avantages. Le prince numide adressa alors un appel dsespr Bokkus,
+lui promit le tiers de la Numidie en rcompense de ses services et le
+dcida enfin agir. Les deux rois, ayant opr en secret leur jonction,
+fondirent l'improviste la tte de masses considrables[88] sur les
+troupes romaines. Surpris par l'imptuosit de l'attaque, Marius,
+second par Sylla, qui lui a amen un corps de cavalerie, prend
+d'habiles dispositions lui permettant de rsister; on combat jusqu'au
+soir sans rsultat. Les Berbres entourent les Romains et passent toute
+la nuit chanter et danser devant leurs feux, se croyant srs de la
+victoire. Mais, au point du jour, les Romains se jettent sur les Gtules
+et sur les Maures, qui viennent de cder la fatigue, en font un
+carnage horrible et mettent en fuite les survivants[89].
+
+[Note 87: D'aprs Salluste, il se serait avanc jusqu'au Molochath;
+mais nous considrons cette marche comme impossible et nous nous
+rangeons l'opinion de M. Poulle qui a discut avec autorit cette
+question dans son excellent travail sur la Maurtanie stifienne
+(_Annuaire du la Socit archologique_, 1863, pp. 40 et suiv). Quant
+l'opinion de M. Rinn (_Revue Africaine_, n 171), tendant placer le
+Molochath l'est de Cirta, il nous est impossible de l'admettre. M.
+Tauxier (_Revue Africaine_, n 174), propose d'identifier la Macta au
+Mulucha (ou Molochath).]
+
+[Note 88: 60,000 hommes, selon Paul Orose.]
+
+[Note 89: Salluste, _Bell. Jug._, XCV, XCVI. M. Poulle, dans
+l'article prcit, place le thtre de ces combats aux environs d'El
+Anasser et de l'Ouad Gaamour, l'O. de Stif.]
+
+Aprs cette victoire, Marius conduisit habilement son arme vers Cirta
+pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver, l'abri de cette place.
+En chemin, il fut de nouveau attaqu par les rois indignes, qui avaient
+ralli les fuyards et divis leurs troupes en quatre corps. Le courage
+de Marius et de Sylla, la prudence et l'habilet du gnral dans son
+ordre de marche, sauvrent encore l'arme romaine, qui dut, selon Paul
+Orose, lutter pendant trois jours avec acharnement[90].
+
+[Note 90: _Hist._, 1. V, cap. 15.]
+
+CHUTE DE JUGURTHA.--Ces dfaites successives avaient suffi pour dgoter
+Bokkus de la guerre. Cinq jours aprs le dernier combat arrivrent
+Cirta les envoys du roi de Maurtanie, chargs de proposer la paix. Les
+malheureux parlementaires, qui avaient suivi la route du dsert, sans
+doute pour viter les partisans de Jugurtha, avaient t entirement
+dpouills par des pillards Gtules, et se prsentrent nus et pleins de
+terreur[91]. Nanmoins, leurs propositions ayant t acceptes en
+principe, on les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le
+snat les justifications de leur matre.
+
+[Note 91: _Bell. Jug._, XCIX, C.]
+
+A la suite de ces ngociations, Sylla fut envoy vers Bokkus avec une
+escorte de guerriers choisis et arms la lgre. Aprs cinq jours de
+marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurtanie, venu sa
+rencontre pour lui faire escorte. Le mme soir il faillit se jeter sur
+le camp de Jugurtha et n'chappa ce danger que par son audace et son
+nergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla
+fut fort surpris d'y trouver un envoy de Jugurtha, qui l'y avait
+prcd et devant lequel il lui tait difficile de traiter de
+l'extradition du prince numide. Nanmoins Sylla agit avec une telle
+habilet qu'il finit par triompher des irrsolutions de Bokkus et le
+dcider livrer son gendre. Un message fut envoy Jugurtha pour
+l'engager venir traiter de la paix; mais le Numide tait trop fin pour
+consentir se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout
+d'abord que Sylla lui ft remis en otage.
+
+Pendant plusieurs jours Bokkus hsita encore pour savoir s'il livrerait
+Sylla Jugurtha, ou Jugurtha Sylla. Enfin, il se pronona pour le
+dernier parti. Aprs bien des ngociations, il fut convenu que chacun se
+rendrait, sans armes, un endroit dsign, afin d'arrter les
+conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par les assurances que lui
+prodigua son beau-pre, se dcida venir au rendez-vous; mais, peine
+tait-on runi, que des gardes, cachs aux environs, se jetrent sur le
+prince numide et le livrrent garrott Sylla[92]. Ainsi la trahison
+mit fin cette guerre que le gnie de Jugurtha aurait peut-tre
+prolonge encore. Le premier janvier 104, Marius fit son entre
+triomphale Rome, prcd de Jugurtha en costume royal et couvert de
+chanes; puis le vaincu fut jet dans le cachot du Capitole, o il
+mourut misrablement.
+
+[Note 92: Salluste, _Bell. Jug._, CX.]
+
+La guerre de Jugurtha fut en rsum l'acte de rsistance le plus srieux
+des Berbres contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince
+numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son
+indomptable nergie; et il faut reconnatre qu'avec lui tomba
+l'indpendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractre des
+indignes tel que nous le retrouverons toutes les poques, qu'il
+s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn
+R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours chez eux la mme ardeur
+l'attaque, le mme dcouragement aprs la dfaite et la mme tnacit
+recommencer la lutte jusqu' ce que la trahison vienne y mettre fin.
+
+PARTAGE DE LA NUMIDIE.--Aprs la chute de Jugurtha, les Romains
+n'osrent encore prendre possession de toute la Numidie. Ils
+attriburent Bokkus, pour le rcompenser de ses services, la Numidie
+occidentale, l'ancienne Massssylie, s'tendant depuis la Molochath
+jusque vers le mridien de Sald. Le reste, la Numidie proprement dite,
+fut donn Gauda, frre de Jugurtha, depuis longtemps au service de
+Rome, sauf toutefois une petite partie que l'on adjoignit la province
+d'Afrique. Gauda, vieillard charg d'annes et faible de caractre,
+mourut peu de temps aprs son lvation au pouvoir. Les documents
+historiques font absolument dfaut pour ce qui se rapporte cette
+priode. On sait seulement que la Numidie propre fut de nouveau partage
+entre Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la
+famille royale, peut-tre galement fils de ce dernier. Il est probable
+que Hiemsal II eut pour sa part la rgion orientale de la Numidie
+confinant la province romaine et l'entourant au sud, et que Yarbas
+reut la partie occidentale, s'tendant jusqu' Sald, limite des
+possessions du roi de Maurtanie. Peut-tre, comme le pense M.
+Poulle[93], un autre prince, du nom de Masintha, rgnait-il dj sur la
+province sitifienne.
+
+Ces rois vassaux gouvernrent sous la tutelle directe de Rome, exerant
+un pouvoir qui n'avait en ralit d'autre but que de prparer, par une
+transition, l'asservissement du pays au peuple-roi.
+
+Des traits furent conclus avec les tribus gtules indpendantes, qui
+furent comptes au nombre des allis libres de Rome[94], premier pas
+vers la soumission.
+
+[Note 93: Maurtanie stifienne (_Annuaire de la Soc. arch. de
+Constantine_, 1863).]
+
+[Note 94: Mommsen, _Hist. Rom._, t. IV, p. 272.]
+
+COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DE LA CYRNAIQUE.--CETTE PROVINCE EST LGUE
+ ROME.--Nous avons jusqu' prsent nglig les faits de l'histoire de
+la Cyrnaque, car ils ne se rattachaient pas directement celle de la
+Berbrie. Nous avons dit[95] que Cyrne fut fonde par une colonie de
+Grecs Threns, vers le VIIe sicle avant notre re. Aprs avoir vcu
+plus d'un sicle heureuse et prospre sous l'autorit de ses rois de la
+famille de Battos, la colonie fut vaincue et soumise par les Perses
+(525). A la bataille de Plate, les Berbres libyens figurent parmi les
+troupes de Xerxs. Dans le cours du Ve sicle une vaste rvolte des
+indignes rend la libert la Cyrnaque. Le rgime rpublicain y est
+proclam[96]. Cyrne atteint alors une grande prosprit. Elle se
+rencontre l'ouest avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante
+clate entre les Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite
+commune. La lutte se termine par un trait consacr par le dvouement
+des Philnes, deux frres Karthaginois, qui, selon la tradition,
+consentirent tre enterrs vivants pour agrandir, vers l'est, le
+domaine de leur patrie (350).
+
+[Note 95: Voir _Fondation de Kyrne par les Grecs_, ch. I.]
+
+[Note 96: Diodore, Thucydide, Hraclide de Pont.]
+
+Lors du voyage d'Alexandre le Grand l'oasis d'Ammon, les Cyrnens lui
+envoyrent des ambassadeurs chargs de lui offrir l'hommage de leur
+soumission et de lui remettre des prsents consistant en chevaux et en
+chars. Sans se dtourner de sa route, le grand conqurant accueillit
+cette dmarche et admit les Cyrnens parmi ses tributaires, ou
+peut-tre simplement ses allis, car le pays conserva son indpendance,
+jusqu'au jour o les Egyptiens, appels par une faction vaincue la
+suite d'une longue guerre civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolme le
+Lagide laissa Cyrne un gouverneur et une garnison (322).
+
+Quelque temps aprs, le Macdonien Oppellas, qui gouvernait la
+Cyrnaque pour le compte du souverain d'Egypte, se dclara roi
+indpendant et, soutenu par ses amis de Grce, acquit une grande
+puissance. C'est alors que, cdant aux instances d'Agathocle qui tait
+venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre lui pour
+combattre les Karthaginois. Nous avons vu[97] que le roi de Sicile le
+fit assassiner. A la suite de ces vnements, Ptolme voulut ressaisir
+la Cyrnaque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est, pour
+combattre ses mortels ennemis, Antigone et Dmtrius, fils de celui-ci,
+qui avait pous la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'aprs avoir triomph
+d'eux la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper de la soumission
+de la Cyrnaque. Son beau-fils Magas accomplit cette mission et resta
+gouverneur du pays.
+
+Ptolme avait ramen de ses expditions en Syrie un grand nombre de
+Juifs; il les expdia en Cyrnaque et dans les autres villes de la
+Libye[98]. C'est ainsi que nous verrons, au XIe sicle de notre re, le
+kalife Ftemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb les Arabes hilaliens
+qu'il a galement ramens de ses guerres de Syrie et dont il ne sait que
+faire.
+
+A la mort de Ptolme (285), Magas se dclara indpendant et, aprs
+avoir tent de renverser du trne d'Egypte son frre utrin Ptolme
+Philadelphe, conclut avec lui un trait d'alliance et donna la
+Cyrnaque des jours de calme et de prosprit. A sa mort, sa fille, la
+clbre Brnice, pousa le beau Dmtrius, fils du Polyorcte, et
+partagea avec lui le trne de Cyrne. On connat la fin tragique de
+Dmtrius et le second mariage de Brnice, avec Ptolme Evergte[99].
+Ainsi la Cyrnaque fut encore une fois runie la couronne d'Egypte
+(247). Mais Brnice n'oublia pas sa patrie: elle y fit excuter de
+grands travaux et orna certaines villes avec magnificence. Son nom fut
+donn la ville d'Hespride (Ben-Ghazi).
+
+[Note 97: Chapitre I, p. 10.]
+
+[Note 98: Josphe.]
+
+[Note 99: Justin, _Hist._, XXVI.]
+
+A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frres Ptolme
+Philomtor et Ptolme Evergte, surnomm Physcon, qui avaient partag
+pendant quelque temps le trne de l'Egypte, Rome, sollicite par le
+premier (164), envoya des commissaires qui oprrent le partage du
+royaume entre les deux frres. Physcon obtint, pour sa part, la
+Cyrnaque avec la partie de la Libye y attenant[100]. Mcontent de son
+lot, il essaya en vain de dcider son frre ou Rome rformer le
+partage. En 147, Philomtor tant mort, Physcon alla s'emparer du trne
+d'Egypte et fit gmir le pays sous sa tyrannie, pendant un long rgne
+qui ne se termina qu'en l'anne 117. Par son testament il lguait la
+Cyrnaque son fils naturel Apion.
+
+[Note 100: Polybe.]
+
+Pour la dernire fois la Cyrnaque formait un royaume indpendant.
+Apion rgna paisiblement, obscurment mme, pendant vingt annes,
+entretenant avec Rome des rapports frquents, et, sa mort survenue en
+l'an 96, il lgua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province
+s'tendait de l'Egypte la grande Syrte. Rome laissa la Cyrnaque
+ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre
+possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir
+les revenus du trsor public. En ralit, le pays demeura livr
+l'anarchie des factions jusqu'au moment o Lucullus, au retour de la
+guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrnaque et la
+rduire en province romaine (86).
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES
+89-46
+
+
+Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Dfaite des partisans de Marius en
+Afrique; mort de Yarbas.--Expditions de Sertorius en Maurtanie.--Les
+pirates africains chtis par Pompe.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il
+se prononce pour le parti de Pompe.--Dfaite de Curion et des Csariens
+par Juba.--Les Pompiens se concentrent en Afrique aprs la bataille de
+Pharsale.--Csar dbarque en Afrique.--Diversion de Sittius et des rois
+de Maurtanie.--Bataille de Thapsus, dfaite des Pompiens.--Mort de
+Juba.--La Numidie orientale est rduite en province
+Romaine.--Chronologie des rois de Numidie.
+
+
+GUERRE ENTRE HIEMSAL II ET YARBAS.--Dans la situation de vassalit o se
+trouvaient les rois numides vis--vis de Rome, il leur tait difficile
+de ne pas prendre une part, plus ou moins directe, aux troubles qui
+l'agitaient. Marius, forc de fuir, se rfugia en Afrique, comptant sur
+le secours du roi Hiemsal II, auprs duquel il avait envoy son fils.
+Mais le Berbre voyait poindre la fortune de Sylla. Il se pronona pour
+celui-ci, et le fils de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et
+qui n'tait parvenu s'chapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que
+grce l'intrt que lui portait une concubine de son hte, ayant
+rejoint son pre, lui apprit qu'il ne lui restait qu' fuir. Marius qui
+avait t repouss de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le
+rivage prs de la limite de la Numidie; il put cependant prendre la mer,
+gagner les les Kerkinna, chappant ainsi aux sicaires de Hiemsal. Il
+trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'tait dclar pour lui, et y
+passa sans doute l'hiver de l'anne 88.
+
+Bientt Yarbas marcha contre son parent, le dfit, et s'empara de son
+royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, tandis qu'en
+Europe il n'prouvait que des revers.
+
+DFAITE DES PARTISANS DE MARIUS EN AFRIQUE. MORT DE YARBAS.--La province
+africaine devint le refuge des partisans de Marius. Le prteur Hadrianus
+en avait expuls Mtellus et Crassus, qui essayaient en vain de rallier
+ce pays au parti des Optimates. Pour augmenter ses forces, Hadrianus
+voulut affranchir les esclaves; mais les marchands d'Utique se
+rvoltrent en masse et brlrent le prteur dans sa maison. Cependant
+l'Afrique resta fidle au parti Marianien. Domitius Ahnobarbus, gendre
+de Cinna, y organisa la rsistance. Un camp fut form prs d'Utique et
+bientt, grce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille
+hommes s'y trouvrent runis.
+
+Mais Sylla, sans laisser ses ennemis le temps de se reformer, chargea
+Cnius Pompe d'une expdition en Afrique. Il lui confia cet effet six
+lgions qui partirent sur une flotte de cent vingt galres, suivies d'un
+grand nombre de bateaux de transport.
+
+Dbarqu heureusement en Afrique, le gnral romain marcha contre ses
+ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les attaqua en
+profitant du dsordre caus par un orage, les dfit, et enleva leur
+camp, avec leurs bagages et les lphants du roi numide. D. Ahnobarbus
+tomba en combattant; quant ses soldats, il en fut fait un grand
+carnage, puisque trois mille, seulement, d'entre eux purent s'chapper.
+
+Yarbas avait pris la fuite avec les dbris de ses Numides et tchait de
+gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps de cavaliers
+maures, envoys par le roi Bogud, fils de Bokkus, au secours de Pompe.
+Gauda fils de Bogud, commandant de cette colonne, contraignit Yarbas
+se rfugier derrire les remparts de Bulla-Regia[101], sa capitale.
+
+Pompe, qui avait envahi la Numidie, empcha les Berbres de porter
+secours leur roi. Forc de se rendre Gauda, Yarbas fut mis mort.
+Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et reut, comme
+rcompense de sa fidlit Sylla, le territoire du vaincu[102] (81).
+Ces luttes avaient dur sept ans. Vers la mme poque Bokkus, roi de
+Maurtanie, ayant cess de vivre, son empire avait t partag entre ses
+deux fils: Bokkus II, qui obtint la partie orientale, avec Yol pour
+capitale, et Bogud, qui chut la partie occidentale, avec Tingis. Ce
+dernier avait fourni son appui Pompe pour craser Yarbas.
+
+[Note 101: Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.]
+
+[Note 102: Florus, _Hist. Rom._]
+
+EXPDITIONS DE SERTORIUS EN MAURTANIE.--Tandis que la Numidie tait le
+thtre de ces guerres, Sertorius tait chass de l'Espagne par Annius,
+lieutenant de Sylla. Forc de prendre la mer, il s'adjoignit des
+pirates ciliciens et vint tenter un dbarquement sur les ctes de la
+Maurtanie. Mais il fut reu les armes la main par les farouches
+montagnards de l'ouest et parvint, non sans peine, se rembarquer. Il
+alla chercher un refuge dans les les Fortunes (Canaries) et, de l,
+attendit une occasion plus favorable d'intervenir. Cette occasion ne
+tarda pas se prsenter. Un certain Ascalis, soutenu par une partie des
+corsaires ciliciens dont nous avons parl, s'tait mis en tat de
+rvolte contre le souverain maurtanien et s'tait empar de Tanger.
+
+Sertorius dbarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et vint
+mettre le sige devant Tanger. Un corps de troupes romaines, sous le
+commandement de Paccianus (ou Paccicus), ayant t envoy par Sylla au
+secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, avant qu'il et opr
+sa jonction avec ce dernier, le dfit et tua Paccianus; puis il enleva
+d'assaut Tanger et fit prisonnier le prtendant et sa famille (82).
+Encourag par ce succs et appel par les Lusitaniens, Sertorius runit
+ses guerriers au nombre d'environ deux mille hommes, auxquels
+s'adjoignirent sept cents Berbres. Etant pass en Espagne, il reut
+dans son arme le contingent des Lusitaniens et marcha contre les
+Romains. On sait qu'il se rendit bientt matre de toute l'Espagne (78)
+et que sa puissance fut assez grande pour que Mithridate lui propost
+une alliance; on sait aussi qu'il fallut toute la science et les efforts
+combins de Mtellus et de Pompe pour triompher de ce chef de partisans
+(72). Ce fait prouve que les incursions des Berbres de l'ouest en
+Espagne datent de loin.
+
+LES PIRATES AFRICAINS CHATIS PAR POMPE.--Nous avons vu plus haut des
+pirates s'associer Sertorius pour faire une expdition en Maurusie. La
+Mditerrane tait alors infeste par ces cumeurs de mer, prcurseurs
+des corsaires barbaresques, l'industrie desquels la conqute de
+l'Algrie par la France a mis fin. Le littoral des Syrtes et de la
+Cyrnaque tait un des repaires de ces brigands qui enlevaient toute
+scurit la navigation. Les Nasamons se faisaient remarquer parmi eux
+par leur hardiesse. Des mercenaires et des officiers licencis, des
+proscrits, paves de toutes les guerres civiles, des brigands de toutes
+les nations compltaient les quipages. Plusieurs expditions avaient
+dj t entreprises contre eux; mais les leons qu'on leur avait
+infliges n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun rsultat. Leur audace ne
+connaissait pas de bornes: l'or, la pourpre, les tapis prcieux
+dcoraient leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentes, et
+chaque prise tait suivie de longues orgies au son des instruments de
+musique[103]. Ils possdaient, dit-on, plus de trois mille navires avec
+lesquels ils entreprenaient de vritables expditions et interceptaient
+souvent les convois de grains venant non seulement de l'Afrique, mais de
+la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient un vritable tat
+qui avait dclar la guerre au reste du monde. Ils avaient tabli des
+rgles d'obissance et de hirarchie auxquelles tous se soumettaient;
+quant leurs prises, ils les considraient comme du butin lgitimement
+conquis par la guerre.
+
+[Note 103: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 779.]
+
+En 67 Pompe, charg par dcret de mettre fin cette situation
+insupportable, et ayant reu cet effet des forces considrables,
+divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les
+rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la
+Mditerrane orientale, dtruisit tous leurs navires, et fora la
+soumission ceux qui n'avaient pas pri.
+
+En 59, lors du premier triumvirat, Pompe obtint dans son lot l'Afrique;
+il fit administrer cette province par des lieutenants et conserva des
+relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui devait tout[104].
+
+[Note 104: Boissire, p. 169.]
+
+JUBA I, SUCCESSEUR DE HIEMSAL II. IL SE PRONONCE POUR LE PARTI DE
+POMPE.--Aprs les vnements qui avaient rendu Hiemsal II son
+royaume, augment de celui de Yarbas, ce prince rgna tranquillement
+pendant de longues annes, aid dans l'exercice du pouvoir, par son fils
+Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite d'une contestation
+survenue avec un chef berbre du nom de Masintha, le mme qui, ainsi que
+nous l'avons dit[105], gouvernait sans doute la Numidie occidentale,
+voisine de la Maurtanie, les princes africains vinrent soumettre leur
+procs au Snat. Juba, reprsentant son pre, obtint gain de cause
+malgr l'opposition de Csar qui, d'aprs Sutone, serait all, dans son
+ardeur dfendre Masintha, jusqu' saisir par la barbe son adversaire.
+Juba garda un pre ressentiment de cette violence et profita de son
+sjour Rome pour resserrer les liens qui unissaient son pre au parti
+pompien.
+
+[Note 105: D'aprs M. Poulle, _loc. cit._]
+
+En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succda. C'tait un
+homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables; ses rapports avec
+les Romains l'avaient initi aux raffinements de la civilisation; mais
+son got pour les choses de la guerre l'avait empch de tomber dans la
+mollesse. Persuad qu'il tait appel jouer un grand rle dans la
+querelle qui divisait alors le peuple romain, son premier soin, en
+prenant le pouvoir, fut d'organiser ses forces, non seulement au moyen
+de ses guerriers numides, mais encore en attirant lui des aventuriers
+de toute race, qui, profitant de l'anarchie gnrale, s'taient runis
+en bandes et guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi
+prpar, il attendit, au coeur de son royaume, que le moment d'agir ft
+arriv.
+
+DFAITE DE CURION ET DES CSARIENS PAR JUBA.--L'occasion ne tarda pas
+se prsenter. Aprs que Csar eut enlev l'Italie aux Pompiens, Attius
+Varus, lieutenant de Pompe, se rfugia avec quelques forces en Afrique,
+y proclama l'autorit de son matre et se mit en relations avec Juba.
+Curion, ennemi personnel de ce dernier, dont il avait propos au Snat
+la dpossession, fut dpch par Csar pour rduire le rebelle et son
+alli numide, dclar ennemi public. Aprs quelques oprations dans
+lesquelles il eut l'avantage, il contraignit Varus se rfugier
+Utique et commena le sige de cette ville. La situation des Pompiens
+devenait critique, lorsque Juba accourut leur secours, la tte d'une
+puissante arme, ce qui contraignit Curion lever le sige et
+chercher lui-mme un refuge derrire les retranchements du camp
+Cornlien[106], o rien ne lui manquait. Il aurait pu rsister avec
+succs aux forces combines de ses ennemis; mais ceux-ci employrent la
+ruse pour l'en faire sortir et leur stratagne russit. Ils rpandirent
+le bruit que Juba, rappel dans son royaume par une rvolte subite,
+avait emmen la plus grande partie de ses forces, en laissant le reste
+sous le commandement de son gnral Sabura. Pour donner plus de srieux
+ cette feinte, le roi numide se tint en arrire avec le gros de son
+arme et ses lphants et fit avancer Sabura suivi de peu de monde.
+
+[Note 106: Les vestiges de ce camp se voient encore Porto Farina.]
+
+Aussitt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et se porta
+sur la Medjerda (Bagradas), o il ne tarda pas rencontrer
+l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les prcdents
+rapports, savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le gnral
+romain se lana imprudemment la poursuite des guerriers indignes qui,
+tantt combattant, tantt fuyant, l'attirrent dans un terrain choisi,
+porte des renforts de Juba. Les Csariens, harasss de fatigue,
+dbands, ngligeant leurs prcautions habituelles, car ils se croyaient
+srs de la victoire, se virent tout coup entours par de nouveaux et
+innombrables ennemis, parmi lesquels deux mille cavaliers espagnols et
+gaulois de la garde de Juba. Il ne leur restait qu' vendre chrement
+leur vie. Enflamms par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils
+combattirent avec la plus grande bravoure et furent tous extermins. La
+tte du gnral romain fut apporte au prince berbre.
+
+Ds que la nouvelle de cette dfaite parvint au camp cornlien, les
+soldats furent pris d'une vritable panique, que le prteur M. Rufus fut
+impuissant calmer. Tous se prcipitrent vers la rivage afin de
+s'embarquer sur des navires marchands ancrs dans le port; mais la
+plupart de ces barques sombrrent, tant surcharges; dans certains
+navires, les marins jetrent l'eau les soldats, et il en rsulta que,
+de toute cette arme, bien peu de Csariens purent gagner la cte de
+Sicile, o ils arrivrent isols et dmoraliss. Ceux qui n'avaient pu
+s'embarquer se rendirent Juba qui les fit tous massacrer sans piti
+[107].
+
+Rempli d'orgueil par ce succs, Juba entra solennellement Utique et
+commena faire rudement sentir son arrogance aux Pompiens.
+
+[Note 107: Appien, _passim_.]
+
+LES POMPIENS SE CONCENTRENT EN AFRIQUE APRS LA BATAILLE DE
+PHARSALE.--Mais, tandis que l'Afrique tait le thtre de ces
+vnements, le grand duel de Csar et de Pompe se terminait Pharsale
+par la dfaite de celui-ci, suivie bientt de sa mort misrable
+(aot-juin 48). Les dbris des Pompiens vinrent en Afrique se rfugier
+auprs de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba.
+
+Mtellus Scipion, beau-pre de Pompe, Labinus et autres chefs du parti
+pompien, et enfin Caton, arriv le dernier, aprs avoir mis la
+Cyrnaque en tat de dfense, se trouvrent runis et ne tardrent pas
+ grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme
+matriel et vaisseaux. Ils enrlrent aussi un grand nombre d'indignes
+et renforcrent leurs lgions au moyen d'lments divers. L'loignement
+de Csar, retenu en Egypte, favorisait cette rorganisation de leurs
+forces. Malheureusement la concorde tait loin de rgner parmi les
+Pompiens: Scipion et Varus s'y disputaient le commandement, et Juba
+faisait avec insolence sentir le poids de son autorit tous. Il
+fallait l'nergie de Caton pour teindre ces discordes et rappeler
+chacun son devoir. Grce lui, Scipion fut reconnu gnral en chef
+des forces pompiennes; ce fut lui galement qui sauva Utique de la
+destruction, car Juba voulait raser cette cit comme tant attache au
+parti csarien. Il s'appliqua particulirement la fortifier et laissa
+aux autres chefs le soin de diriger les oprations actives. Le roi
+berbre, rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les
+vnements, s'entoura des insignes de la royaut et fit frapper des
+monnaies son effigie. Il avait impos aux Pompiens cette condition,
+qu'en cas de succs, la province d'Afrique lui serait donne, et il se
+voyait dj souverain d'un puissant empire[108].
+
+[Note 108: Mommsen, _Hist. Rom_., t. VII, p. 128.]
+
+CSAR DBARQUE EN AFRIQUE.--Ainsi, il ne suffisait pas Csar d'avoir
+vaincu son rival la suite d'une brillante campagne. Il fallait
+recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent
+et avec des forces bien infrieures celles de ses ennemis. Csar
+accepta les ncessits de la situation avec sa dcision ordinaire.
+Retenu Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les
+dispositions pour assurer la russite de sa tmraire entreprise. Dans
+le but d'entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompiens, il le
+proclama, ainsi que nous l'avons dit, ennemi public, et accorda ses
+tats aux deux rois de Maurtanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils
+attaqueraient la frontire occidentale de la Numidie et feraient ainsi
+une salutaire diversion.
+
+Au commencement de l'an 46, Csar dbarqua non loin d'Hadrumte (Sousa),
+aprs une prilleuse traverse dans laquelle sa flotte avait t
+disperse. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq mille fantassins et
+cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette faible arme qu'il
+allait affronter, loin de tout secours, des forces combines montant
+soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des lphants.
+Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de
+leurs avantages. Leurs nombreux navires restrent l'ancre, au lien
+d'aller intercepter ses communications et empcher l'arrive de
+renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d'une faiblesse
+extrme et, pour plaire ce prince, laissa ses soldats ravager la
+province d'Afrique, ce qui dtacha de lui la population coloniale qui ne
+voulait aucun prix subir la domination d'un Berbre. Enfin les
+oprations de guerre furent menes sans nergie ni cohsion.
+
+Cependant Csar, aprs avoir en vain essay de se rendre matre
+d'Hadrumte, soit par la force, soit en achetant Considius qui dfendait
+cette place, se vit bientt forc de battre en retraite, poursuivi dans
+sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie
+gauloise tait oblige de faire tte chaque instant. Bien accueilli
+par les habitants de Ruspina[109], il se retrancha dans cette localit
+et reut galement la soumission de Leptis parva[110], ce qui lui
+procura l'avantage d'un bon port o il ne tarda pas recevoir des
+renforts et des provisions.
+
+[Note 109: Monastir, selon M. Gurin.]
+
+[Note 110: Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le mme.]
+
+Bientt arriva Labinus la tte d'une arme de huit mille hommes,
+comprenant un grand nombre de cavaliers numides. Csar leur offrit
+aussitt le combat, et, grce une liabile tactique, parvint
+repousser ses ennemis. Malgr ce succs, sa situation tait des plus
+critiques: Scipion arrivait avec huit lgions et de nombreux cavaliers;
+il n'tait plus qu' trois journes, et derrire lui s'avanait le gros
+de l'arme de Juba, commande par le prince berbre en personne. Bloqu,
+manquant de tout, Csar dploya, dans cette conjoncture critique, les
+ressources de son gnie: construisant des machines de guerre,
+dmolissant des galres pour avoir le bois ncessaire aux palissades,
+enfin nourrissant ses chevaux au moyen d'algues marines laves dans
+l'eau douce. Heureusement Salluste, alors prteur, parvint surprendre
+l'le de Kerkinna, o avaient t entasses de nombreuses provisions qui
+assurrent le salut des Csariens.
+
+DIVERSION DE SITTIUS ET DES ROIS DE MAURTANIE.--Sur ces entrefaites, un
+certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers, avec lequel Csar
+tait en pourparlers depuis quelque temps, se joignit aux troupes de
+Bogud, roi de la Maurtanie orientale, et envahit la Numidie par
+l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis dans la conspiration
+de Catilina, et qui dj, en 48, avait aid Cassius, lieutenant de
+Csar, craser Marcellus en Espagne, avait runi en Afrique une
+vritable arme de malandrins de tous les pays avec lesquels il se
+mettait au service de quiconque le payait convenablement[111]. Homme
+nergique et d'une grande audace, son appui, surtout aprs sa jonction
+avec les troupes de Maurtanie, allait tre d'un grand prix pour Csar.
+
+Marchant rsolument sur Cirta, Sittius parvint sans empchement sous les
+remparts de cette ville, l'enleva aprs un sige de peu de jours[112] et
+se rendit matre d'une autre place forte dont on ignore le nom, o se
+trouvaient les magasins d'armes et de vivres de Juba. Appuy sur cette
+forteresse, il rayonna dans tous les sens, menaant les villes et les
+campagnes de la Numidie.
+
+A la rception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rtrograder une
+partie de son arme pour s'opposer aux entreprises des envahisseurs et
+couvrir sa capitale. Mais bientt un autre sujet d'inquitude le fora
+porter ses regards vers le sud. Les Gtules, travaills par les
+missaires de Csar, s'taient lancs sur sa frontire mridionale. Il
+fallut donc distraire encore de nouveaux soldats pour contenir les
+nomades sahariens. Ainsi Juba, menac sur ses derrires et sur son
+flanc, fut contraint de suspendre son mouvement et de changer ses plans.
+Il n'est pas douteux que ces diversions assurrent le salut de Csar.
+
+[Note 111: Appien, _De bell. civ_., lib. IV, cap. 54. Salluste,
+_Catil_., c. 21.]
+
+[Note 112: Hirtius, _De bell. afr_.]
+
+BATAILLE DE THAPSUS, DFAITE DES POMPIENS.--Cependant Csar, aprs
+s'tre solidement tabli dans ses retranchements, avait cherch
+s'tendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, appuy sur
+Hadrumte, Thapsus[113] et Thysdruss[114]. Ce gnral restait, depuis
+deux mois, dans une inaction incomprhensible, appelant sans cesse Juba
+ son secours; mais le prince berbre avait d'autres soucis, ainsi qu'on
+l'a vu. Peut-tre aussi ne se souciait-il pas trop de dbarrasser les
+Pompiens de leur ennemi et n'tait-il pas fch de les laisser la
+merci de Csar, pour arriver ensuite, craser celui-ci et rester matre
+du pays[115].
+
+[Note 113: Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.]
+
+[Note 114: El Djem.]
+
+[Note 115: Cf. Hirtius.]
+
+Cdant enfin des instances de plus en plus pressantes ou peut-tre
+des promesses prcises, Juba laissa le commandement des oprations
+contre Sittius son lieutenant Sabura, se porta vers l'est et tablit
+son camp en arrire de celui de Scipion. Les soldats de Csar, effrays
+de l'approche du prince numide dont la renomme avait considrablement
+exagr les forces, furent surpris de constater que son arme n'tait
+pas aussi puissante qu'on l'annonait. Le dictateur, qui venait de
+recevoir du renfort, profita habilement de cette impression pour prendre
+l'offensive et attaquer Thapsus, ville construite sur une sorte de
+presqu'le. Par son ordre, l'isthme qui reliait cette ville la terre
+fut coup et toute communication se trouva interrompue entre les
+assigs et les Pompiens.
+
+Dj les Csariens avaient remport quelques avantages sur terre et sur
+mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de leurs ennemis
+s'claircissaient par la dsertion. La dsaffection des populations
+s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un exemple, tait all
+dtruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants avaient offert
+leur soumission Csar. Scipion ne pouvant plus persister dans son
+inaction, se porta au secours de Thapsus o il fut rejoint par Juba.
+Bientt Csar, qui avait pris toutes ses dispositions pour l'offensive,
+fit attaquer ses ennemis coaliss. Les Csariens dployrent la plus
+grande bravoure et forcrent les Pompiens reculer. Les lphants
+affols contriburent au dsordre et empchrent la cavalerie numide de
+donner. Le camp des Pompiens et celui de Juba tombrent successivement
+aux mains des vainqueurs. Quant l'arme coalise, nagure si nombreuse
+et si puissante, elle fuyait en dsordre dans toutes les directions. Les
+Csariens firent des vaincus un carnage horrible: dix mille cadavres
+restrent sur le champ de bataille.
+
+Cette belle victoire assurait le succs de Csar. Les villes
+environnantes, Hadrumte, Thysdrus, qui taient dj pour lui,
+s'empressrent de se rendre ses officiers pendant que sa cavalerie
+marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la rsistance, mais, on
+l'a vu, les habitants de cette ville taient pour Csar; aussi n'eut-il
+bientt d'autre ressource pour chapper au vainqueur que de se donner la
+mort (avril 46).
+
+MORT DE JUBA; LA NUMIDIE ORIENTALE EST RDUITE EN PROVINCE
+ROMAINE.--Aprs la bataille de Thapsus, les chefs pompiens qui
+chapprent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour tcher
+d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, en
+arrta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le port
+d'Hippone[116]. Scipion, repouss en Afrique par la tempte, se pera de
+son pe.
+
+[Note 116: Florus, _Hist. Rom_.]
+
+Quant Juba, chapp de la mle, il vita la poursuite des vainqueurs;
+en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint atteindre
+sa capitale Zama regia, o il avait laiss sa famille et o il esprait
+trouver un refuge. Mais les habitants, effrays par les prparatifs de
+destruction gnrale qu'il avait faits avant son dpart, en prvision
+d'une dfaite possible, refusrent de lui ouvrir les portes de leur
+cit: ni les prires ni les menaces ne purent les flchir, et ils ne
+voulurent mme pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait,
+pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle
+l'tait en effet, car Sittius avait vaincu et tu Sabura; le roi berbre
+n'avait plus un asile.
+
+Juba se dcida alors se retirer sa maison de campagne avec le
+pompien Ptrius et quelques serviteurs fidles. Les Csariens, appels
+par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu
+qu' mourir. Il fit prparer un festin qu'il partagea avec Ptrius,
+puis tous deux engagrent un combat singulier o ils devaient prir l'un
+et l'autre. Mais l encore la fortune fut contraire au prince numide: il
+triompha de Ptrius, sans avoir reu de blessure mortelle et en fut
+rduit se plonger lui-mme son glaive dans le corps; enfin, comme la
+mort n'arrivait pas, il se fit achever par un esclave.
+
+Ainsi finit le dernier roi de Numidie.
+
+La partie orientale de ce royaume fut rduite en province romaine (46)
+sous le nom de _Nouvelle Numidie_ ou d'_Africa nova_. Csar plaa
+Salluste sa tte, avec le titre de proconsul. S'il faut s'en rapporter
+au tmoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien de la guerre de
+Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s'y rendit coupable de
+telles exactions qu'il fut traduit en justice et couvert de honte et
+d'infamie (Dion).
+
+Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment rsist leur roi,
+furent affranchis d'impts.
+
+Il restait quelqu'un rcompenser: Sittius, dont la coopration avait
+t si dcisive. Csar lui donna, ainsi qu' ses compagnons, les
+territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires,
+selon Appien, appartenaient un certain Masanasss, ami et alli de
+Juba, et pre d'Arabion, qui se rfugia en Espagne. Ainsi s'tablit la
+colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses
+Constantine[117].
+
+[Note 117: Selon M. Poulle (_Maurtanie Stifienne_, p. 86), la
+colonie des Sittiens ou Cirtsiens s'tendit assez loin au sud-est et se
+prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies
+de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de
+bourgs.]
+
+Juba laissait un fils. Le vainqueur l'pargna et l'envoya Rome, o il
+reut une brillante ducation. Nous le verrons plus tard jouer un rle
+important dans l'histoire de l'Afrique.
+
+Enfin Bogud I reut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de
+la Numidie.
+
+ CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE.;
+
+ Sifax, (ou Syphax), roi des Masssyliens. . | vers 225
+ Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C.
+
+ Massinissa, roi des Masssyliens. . . . . . . . |
+ Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201
+
+ Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?)
+
+ Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149
+ Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+
+ Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145
+
+
+ CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE (_Suite_).
+
+ Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118
+ Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C.
+
+ Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117
+
+ Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112
+
+ Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . |
+ Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104
+
+ Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . |
+ Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?)
+ Masintha (?) stifienne . . . . . . . . . . . . |
+
+ Yarbas, Numidie orientale et centrale. |
+ Masintha (?) stifienne . . . . . . . . . . . . | 88
+
+ Hiemsal, Numidie orientale et centrale. |
+ Masintha (?) stifienne . . . . . . . . . . . . | 81
+
+ Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . |
+ Masanasss, stifienne. . . . . . . . . . . . . | 50
+
+En 46, la Numidie orientale et centrale est rduite en province romaine.
+La stifienne est runie la Maurtanie orientale.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES DERNIERS ROIS BERBRES
+46 avant J.-C.--43 aprs J.-C.
+
+
+Les rois maurtaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion
+rentre en possession de la Stifienne.--Lutte entre les partisans
+d'Antoine et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion
+s'allie Llius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous
+Lpide.--Bogud II est dpossd de la Tingitane. Bokkus III runit toute
+la Maurtanie sous son autorit.--La Berbrie l'entre sous l'autorit
+d'Octave.--Organisation de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de
+Numidie.--Juba roi de Maurtanie.--Rvolte des Berbres.--Mort de Juba;
+Ptolme lui succde.--Rvolte des Tacfarinas.--Assassinat de
+Ptolme.--Rvolte d'dmon. La Maurtanic est rduite en province
+Romaine.--Division et organisation administrative de l'Afrique
+romaine.--CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURTANIE.
+
+
+LES ROIS MAURTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.--Aprs
+tant de secousses, la Berbrie ne recouvra pas encore la tranquillit
+qui lui aurait t si ncessaire pour panser ses plaies. Lie dsormais
+au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les
+luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre de Csar, les
+comptitions qui en furent la consquence fournirent aux Africains de
+nouvelles occasions d'y participer.
+
+Bogud I, fidle Csar, avait aid le dictateur craser en Espagne
+les restes du parti pompien (45). Il tait logique, ou au moins
+conforme l'usage, que Bokkus II se pronont dans un sens oppos;
+aussi ses deux fils combattirent-ils Munda pour Sextus et Cnus
+Pompe.
+
+ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA STIFIENNE.--Nous avons vu que le
+prince berbre Arabion, fils de Masanasss, aprs avoir t dpossd du
+royaume de son pre (la Numidie stifienne), avait rejoint, en Espagne,
+les fils de Pompe. A la tte d'une bande d'aventuriers, il vcut
+d'abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint
+redoutable et lutta, non sans succs, contre les cohortes du dictateur.
+Aprs la mort de Csar (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable
+pour reconqurir l'hritage de son pre. Il passa en Afrique et
+s'appliqua former une arme. On dit mme qu'il envoya des Numides au
+jeune Pompe, pour qu'ils apprissent, sous sa direction, combattre
+la romaine[118]. Bientt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par
+son courage et son habilet, ne tarda pas triompher de Bokkus III qui
+avait succd son pre Bogud I, et rentrer en possession du royaume
+paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services passs, rclama le
+secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors d'autres occupations et
+ainsi toute la contre comprise entre Sald et l'Amsaga, la Numidie
+stifienne, chappa au prince maure pour rentrer en la possession de son
+ancien chef.
+
+Arabion tait actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, dou de
+qualits guerrires, avide de pouvoir[119]. Il n'est pas douteux qu'il
+n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la Numidie. Son premier
+acte d'hostilit fut d'attirer Sittius, le spoliateur de son pre, dans
+une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce
+nouvel attentat serait jug Rome. Mais l'attention tait absorbe dans
+la mtropole par des choses autrement graves que les usurpations d'un
+Numide.
+
+[Note 118: Poulle, _Maurtanie Stifienne_, p. 94 et passim.]
+
+[Note 119: Poulle _loc. cit_. Nous suivons entirement son rcit,
+car il est impossible de mieux rsumer cet pisode de l'histoire de la
+Berbrie.]
+
+LUTTES ENTRE LES PARTISANS D'OCTAVE ET CEUX D'ANTOINE.--A la suite du
+partage effectu entre les triumvirs, l'Afrique tait chue Octave. La
+Numidie tait alors gouverne par Titus Sextius, tandis que l'ancienne
+province d'Afrique obissait Cornificius. Octave donna Sextius le
+commandement des deux provinces runies, et cet officier voulut prendre
+possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d'vacuer
+l'Afrique, en dclarant qu'il tenait son poste du snat et qu'il n'avait
+cure de ce qui pouvait avoir t fait par les dictateurs. Bientt la
+guerre clata entre eux.
+
+Cornificius, qui disposait des forces les plus considrables, envahit la
+Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi la
+retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumte et des localits
+voisines. Cornificius, sparant ses forces, chargea son lieutenant
+Dcimus Llius d'assiger Cirta, avec une partie de son arme, et confia
+le reste P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette
+tactique parut devoir tre couronne de succs, car Sextius, s'tant
+laiss surprendre, fut battu et rduit la fuite.
+
+ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.--Cependant Arabion, qui tait sollicit
+par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d'eux, gardait une
+attitude expectante afin de saisir le moment d'intervenir avec profit.
+Craignant, s'il laissait craser Sextius, que son adversaire ne devnt
+trop redoutable, ou, peut-tre, prvoyant le triomphe d'Octave, le
+prince berbre se dclara alors pour ce dernier, et entrana avec lui
+les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance Sextius alors assig
+par ses ennemis: ayant enflamm le courage de ses soldats, il opra une
+sortie heureuse et parvint triompher de Ventidius, qui resta sur le
+champ de bataille.
+
+La consquence de ces vnements fut la leve immdiate du sige de
+Cirta et la retraite de Llius sur Utique, o se trouvait le camp de
+Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de
+l'autre ct. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris entre deux
+ennemis; mais il disposait de forces considrables et aurait t en
+mesure de rsister avec fruit, si la fortune ne s'tait tourne si
+manifestement contre lui.
+
+Llius envoy en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius,
+qui l'attaqua avec violence. Second par un habile mouvement d'Arabion,
+celui-ci parvint le sparer du camp et le contraindre la retraite.
+La cavalerie du prince numide le fora de chercher un refuge sur une
+montagne escarpe. Cornificius, voyant la position critique de son
+lieutenant, sort du camp pour aller son secours. Pendant ce temps
+Arabion a dtach de son arme un corps d'hommes dtermins qui
+escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les
+soldats laisss sa garde.
+
+Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue pousser
+hardiment sa marche pour oprer sa jonction avec Llius; mais celui-ci
+ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul expos
+l'attaque combine de Sextius et d'Arabion. Bientt, tous ses soldats
+tombent autour de lui, et lui-mme trouve la mort du guerrier. Pendant
+ce temps, Llius dsespr se perait de son pe et ses soldais
+dmoraliss n'essayaient pas de rsister leurs ennemis.
+
+La journe avait t bonne pour Arabion; il avait donn une province
+Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilit contre Csar; il
+rentra dans ses tats chargs de dpouilles et peut-tre y annexa-t-il
+quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut
+encore pour rsultat de raffermir la couronne sur sa tte et de
+consacrer son titre de roi[120].
+
+[Note 120: Poulle, _Maurtanie_, p. 99. Appien, _de bell. civ._,
+lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.]
+
+Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise l'autorit de Sextius. En
+43, aprs la rconciliation d'Octave et d'Antoine et la formation d'un
+nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifi et remplac par C, F. Fango.
+L'Afrique avait t conserve par Octave. Mais, la suite de la
+bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les
+triumvirs: Antoine reut l'Orient et dans son lot se trouvrent la
+Cyrnaque et l'Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait
+Csar-Octavien, avec les rgions de l'Occident.
+
+ARABION S'ALLIE SEXTIUS LIEUTENANT D'ANTOINE. SA MORT.--La femme
+d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus n'avait de
+fminin que le corps, chargea Sextius rest en Afrique de s'emparer de
+la province chue son mari. Fango, ne cdant qu' la force, alla
+prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration
+ne l'avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et
+bientt une rvolte gnrale clata contre lui. Arabion et les Sittiens
+soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint rtablir son
+autorit et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprs de
+Sextius.
+
+Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbre et, sur son refus,
+envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. Mais
+Sextius, second par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant march
+contre lui, le fora une prompte retraite. Sur ces entrefaites,
+Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les dtails fournis par Dion
+Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez
+difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs,
+Sextius aurait redout la grande influence exerce sur les Berbres par
+Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la
+crainte.
+
+Quoi qu'il en ft, ce meurtre dtacha de Sextius tous les cavaliers
+numides, qui allrent offrir leurs services Fango et le poussrent
+attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se
+pronona pour Sextius: Fango vaincu et mis en droute se donna la mort.
+Zama, qui rsistait encore, ne tarda pas tre rduite la soumission.
+Ainsi Sextius resta matre de toute l'Afrique. Il ajouta sans doute
+ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, la Numidie stifienne.
+
+L'AFRIQUE SOUS LPIDE.--En l'an 40, Lpide, qui avait reu l'Afrique
+pour son lot, vint, avec six lgions dtaches de l'arme d'Antoine, en
+prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et
+durant quatre annes, les deux Afriques obirent son administration.
+Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette priode. On
+sait seulement que Lpide retira Karthage, la Junonia de Gracchus, ses
+privilges de colonie romaine, et lui enleva mme une partie de ses
+habitants qu'il dporta au loin. Quelle fut la cause de cette svrit?
+Peut-tre les colons de Karthage tmoignrent-ils des sentiments peu
+favorables au triumvir, peut-tre celui-ci cda-t-il aux conseils des
+habitants d'Utique, dont la rivalit contre la colonie voisine tait un
+hritage des sicles. La nouvelle Karthage tait en effet devenue trs
+florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est rduit cet gard
+ des conjectures.
+
+Bogud II est dpossd de la Tingitane. Bokkus III runit toute la
+Maurtanie sous son autorit.--L'anne 40 avait vu la mort de Bokkus II,
+roi de la Tingitane, qui avait t remplac par Bogud II, son fils.
+Hritier de la haine de son pre contre Octave, Bogud cda aux instances
+de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans
+la pninsule avec une arme, afin d'arracher cette province aux
+lieutenants d'Octave. Mais peine avait-il quitt l'Afrique qu'une
+rvolte clatait dans sa capitale, Tingis mme.
+
+En mme temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son
+absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son
+royaume et occuper les principales villes.
+
+Rappel en Afrique par ces graves vnements, Bogud trouva tous les
+ports ferms et fut repouss partout o il se prsenta. Son absence lui
+cotait sa couronne. Il alla chercher un refuge Alexandrie, auprs
+d'Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait prir plus
+tard Methone[121].
+
+[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il tait tomb, lui fit
+trancher la tte (31).]
+
+Bokkus III runit ainsi sous son autorit deux les Maurtanies et vit
+son usurpation ratifie par Octave. Etabli Yol (Cherchel), ce Berbre,
+vassal de Rome, rgna assez paisiblement, ou plutt obscurment, pendant
+plusieurs annes. Il mourut en 33.
+
+LA BERBRIE RENTRE SOUS L'AUTORIT D'OCTAVE.--En 36, Lpide appel par
+Octave en Sicile pour cooprer la guerre contre Sextus Pompe, quitta
+l'Afrique la tte de douze lgions. Mais bientt des discussions
+s'levrent entre les deux triumvirs, et Lpide fut dpouill de son
+autorit par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius
+Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de dtails prcis, des
+incursions des Musulames et des Gtules, populations tablies sur la
+limite du dsert, et des razzias qu'ils opraient alors dans le Tel. Le
+nouveau gouverneur dut faire plusieurs expditions contre ces pillards
+pour les forcer rentrer dans leurs limites.
+
+En l'an 33, Octave vint lui-mme en Afrique et runit les possessions de
+Bokkus au domaine du peuple romain.
+
+Karthage avait t prive par Lpide de ses privilges de colonie
+romaine et mme dpeuple en partie. Octave s'attacha rendre la
+colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille
+citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essay de donner
+ la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra Vnus,
+desse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut
+aussi phmre que le prcdent[122].
+
+[Note 122: Appien, _Punic_. 136. Sutone, _Aug_., 47.]
+
+Vers le mme temps, Antoine, entirement subjugu par les charmes de
+Cloptre, lui rendait la Cyrnaque, et pour la dernire fois cette
+province tait rattache l'empire d'Egypte. Mais trois ans plus tard
+(en 33), il se dclarait publiquement son poux et partageait ses
+provinces entre les enfants de sa femme. C'est ainsi que la jeune
+Cloptre Sln, dont nous aurons bientt parler, reut en dot la
+Cyrnaque.
+
+La longue rivalit d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre
+31, par la bataille d'Actium. Aprs sa dfaite, le triumvir songea
+s'appuyer sur les quatre lgions qu'il avait laisses en Cyrnaque
+son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livres, ainsi que le
+pays qu'il tait charg de dfendre, Gallus, officier d'Octavien. En
+vain Antoine essaya-t-il, Paroetonium, de rappeler ses soldats la
+fidlit; sa voix ne fut pas coute et, perdant tout espoir, il alla
+chercher auprs de Cloptre un trpas misrable.
+
+Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise l'autorit d'Octave.
+
+ORGANISATION DE L'AFRIQUE PAR AUGUSTE.--Octave avait conserv sous son
+autorit directe les Maurtanies depuis la mort de Bokkus et tent d'y
+implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement les
+indignes se faonner aux lois et aux usages des Romains et les
+prparer accepter sans mcontentement leur runion dfinitive
+l'empire[123].
+
+Aprs la mort d'Antoine et de Cloptre, leurs enfants furent recueillis
+par Octave qui les traita avec les plus grands gards. Parmi eux se
+trouvait la jeune Cloptre Sln; il la donna en mariage au fils de
+Juba, qui venait de combattre pour lui Actium, et confia celui-ci le
+gouvernement de l'Egypte [124].
+
+[Note 123: Poulle, _Maurtanie_, p. 102.]
+
+[Note 124: La date de cette nomination est incertaine.]
+
+Rest matre incontest du pouvoir, Octave s'tait srieusement occup
+de l'organisation des provinces. Dans les dernires annes de la
+rpublique, elles taient au nombre de quatorze, gouvernes soit par des
+prteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de l'an 27, au moment
+o il constituait le rgime imprial, Auguste maintint cette division:
+les provinces paisibles et depuis longtemps conquises, o peu de forces
+taient ncessaires, furent appeles snatoriales ou proconsulaires; les
+autres, o stationnrent particulirement les lgions, furent dites
+prtoriennes ou de l'empereur, gnral en chef des armes[125].
+L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrnaque avec la Crte, furent classes
+parmi les provinces snatoriales; mais ces divisions changrent selon
+les circonstances.
+
+La IIIe lgion (Augusta) fut charge de tenir garnison en Afrique.
+Auguste plaa son quartier permanent Theveste (Tebessa), au pied
+oriental de l'Aours, cheval sur les routes de la province de
+Karthage, de la Numidie et de la rgion des oasis et de la Tripolitaine.
+Elle protgeait aussi le pays colonis contre les invasions des Gtules.
+
+[Note 125: _Hist. des Romains_ par Duruy, t. IV, p. 2.]
+
+JUBA II, ROI DE NUMIDIE.--Vers le mme temps, c'est--dire entre l'an 29
+et l'an 25, Auguste plaa Juba II la tte de la Numidie, non comme un
+simple gouverneur, mais comme roi vassal[126]. C'tait une nouvelle
+application de son systme qui consistait chercher se rallier les
+indignes en les amenant l'assimilation; il pensait ne pouvoir trouver
+un meilleur intermdiaire qu'un compatriote parfaitement romanis.
+
+Nous avons vu qu'aprs la mort de son pre, le jeune Juba avait t
+lev Rome avec le plus grand soin, sous l'oeil de Csar. Les matres
+les plus clbres de la Grce et de l'Italie l'initirent toutes les
+connaissances de l'poque et firent de ce jeune Berbre un savant et un
+raffin[127]. C'tait, au dire de Plutarque, un homme beau et
+gracieux[128]. Ces dons naturels, rehausss par la culture, lui
+gagnrent l'amiti d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune.
+Htons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait plac en
+lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu
+l'esprer, les indignes l'assimilation, c'est que la tche tait
+beaucoup trop difficile et ne pouvait tre l'oeuvre d'un homme.
+
+[Note 126: De la Blanchre: _De rege Juba, regis Jub filio_, Paris
+1883.]
+
+[Note 127: Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.]
+
+[Note 128: _Auton_, c. VII.]
+
+Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigne sur
+le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en
+exerant sur lui son autorit gouvernementale, il lui laissa ses
+franchises communales et n'administra, proprement parler, que la
+partie orientale de la Numidie, cette _Africa nova_ que Csar avait
+rige en province aprs sa victoire.
+
+Que se passa-t-il en Numidie pendant les annes qui suivirent
+l'lvation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous en
+sommes rduits supposer que son rgne fut tranquille. La nouvelle
+fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble indiquer que son
+administration avait t paisible et heureuse.
+
+JUBA, ROI DE MAURTANIE.--Nous avons vu qu'aprs la mort de Bokkus le
+trne de Maurtanie tait demeur vacant. En l'an 17[129], Auguste,
+renonant l'administration directe qu'il exerait sur cette vaste
+contre, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souverainet des
+deux Maurtanies. Le prince numide vint rgner, non sans clat, Yol
+sur un vaste territoire s'tendant de Sitifis, ou peut-tre de
+Sald[130] jusqu' l'Atlantique, et de la mer jusqu'au dsert,
+c'est--dire en englobant une partie des tribus gtules.
+
+Les deux Afriques ne formrent qu'une seule province sous les ordres
+d'un gouverneur nomm par le Snat. La IIIe lgion (_Augusta_) y fut
+maintenue comme corps permanent d'occupation.
+
+Dans sa nouvelle capitale, laquelle il donna le nom de Csare, pour
+complaire son protecteur, Juba put s'adonner tout entier ses chres
+tudes. On le comparait aux Grecs les plus instruits et sa renomme
+s'tendit jusqu'en Grce: Athnes, selon le dire de Pausanias, lui
+aurait lev une statue[131]. Il composa un grand nombre d'ouvrages
+d'histoire, de gographie, de botanique, etc.
+
+Mais ses travaux scientifiques ne le dtournaient pas des soins de son
+gouvernement. Il aurait, parat-il, fait explorer les les _Fortunes_
+(Canaries) et la dcouverte des les Purpurari (Madre), lui serait
+due[132]. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales assidues
+avec l'Espagne, aurait t nomm consul de Cadix Gads par Auguste et
+tait magistrat municipal de Carthagne.
+
+[Note 129: Ou 25, selon Dion, LIII, 26.]
+
+[Note 130: M. Poulie, _loc. cit._, penche pour la premire de ces
+localits et nous croyons qu'il a raison.]
+
+[Note 131: Berbrugger, _Dernire dynastie mauritanienne_, (_Revue
+africaine_, N 26, p. 82 et suiv.).]
+
+[Note 132: Pline, cit par Berbrugger.]
+
+RVOLTE DES BERBRES.--Nous avons vu que les Gtules et les Musulames du
+dsert ne cessaient de faire des incursions dans le Tel et que Taurus
+avait d les repousser plusieurs fois par les armes. En l'an 29, L.A.
+Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient poursuivi, jusque dans le
+dsert, ces turbulents indignes. Les succs de ces gnraux leur
+avaient valu les honneurs du triomphe; mais bientt de nouvelles
+_razzias_ avaient t opres par ces incorrigibles pillards.
+
+Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes tait infest par les pirates
+Nasamons, qui oubliaient la svre leon donne leurs pres par
+Pompe. L'intrieur tait livr aux Garamantes dont Tacite a dit: _gens
+indomita et inter accolas latrociniis fecunda_. En l'an 19, L. Cornlius
+Balbus, nomm proconsul, fut charg de conduire une expdition dans ces
+contres; il s'enfona au sud de Tripoli et, s'avanant sur la voie
+frquente par les anciens marchands karthaginois, traversa le pays des
+Troglodytes (les monts R'arian), seuls intermdiaires du commerce de la
+pierre prcieuse qui vient d'Ethiopie[133], et atteignit Garama (Djerma)
+dans la Phazanie (Fezzan). Cette belle campagne tendit la domination
+romaine jusqu'au dsert. Comme rcompense, le triomphe fut accord
+Balbus, bien que n'tant pas citoyen romain. Pline nous a transmis les
+noms fort altrs des tribus qui y figuraient[134].
+
+Cependant les Gtules taient toujours en tat de rvolte, et de
+nouvelles incursions ayant concid avec l'lvation de Juba au trne de
+Numidie, les historiens en ont infr, gnralement, qu'ils s'taient
+soulevs contre lui; mais, en considrant que l'tat normal des tribus
+sahariennes a toujours t, jusqu' ces derniers temps, l'anarchie, la
+guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on rattache ces faits
+l'un l'autre. La rvolte, il est vrai, s'tendit l'est, gagna les
+Musulames et se signala comme toujours par des dvastations et le
+massacre de tout ce qui portait le nom de romain. Les armes de Juba
+furent plusieurs fois battues et il fallut que l'empereur envoyt de
+nouvelles forces en Afrique. Cn. Corn. Cossus, charg de rduire ces
+Berbres, lutta contre eux durant de longues annes et finit pareil
+triompher et les forcer l soumission, en l'an 6 de notre re. Il
+reut cette occasion le surnom de Gtulicus. Les Garamantes et les
+Nasamons s'taient joints aux Gtules. Carinius fut spcialement charg
+de les en chtier. Ce gnral les poursuivit jusqu' la Marmarique. Une
+partie de la IIIe lgion reut la mission de garder la frontire
+mridionale[135].
+
+[Note 133: Pline.]
+
+[Note 134: Ibid., _Hist. nat._, V, 3.]
+
+[Note 135: Florus, l. IV, c. 12. Tacite, _Ann._, passim. D. Cassius,
+lib. LV et suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.]
+
+MORT DE JUBA II; PTOLME LUI SUCCDE.--Aprs cette secousse qui,
+peut-tre, se fit sentir principalement vers l'est, le rgne de Juba
+s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part l'expdition d'Arabie,
+et d'aprs M. Ch. Mller[136], il aurait dans cette campagne pous ou
+pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archlas, roi de Cappadoce. Les
+renseignements ce sujet sont contradictoires, mais il parat certain
+qu'il ne ramena pas cette femme Csare.
+
+Cloptre Sln mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterre dans le
+magnifique mausole que Juba avait fait lever l'est de sa
+capitale[137], et qui est connu maintenant sous le nom de _tombeau de la
+Chrtienne_.
+
+Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-mme cessa de vivre et fut plac
+auprs de son pouse dans le mausole. Il laissait un fils, Ptolme,
+qui lui succda. L'histoire nous reprsente ce prince comme adonn
+entirement ses plaisirs et ses tudes, abandonnant ses affranchis
+la direction des affaires. Juba avait reu d'Auguste ou de Tibre le
+titre de citoyen romain; il tait en outre citoyen d'Athnes, duumvir de
+Gads et quinquennal de Karthagne[138].
+
+[Note 136: _Num. de l'Afr. anc._]
+
+[Note 137: _Monumentun commune regi gentis Mauritani_, d'aprs
+Pomponius Mela.]
+
+[Note 138: Masqueray, _Compte rendu de la thse de M. de la
+Blanchre._; Voir aussi cette thse intitule _De rege Juba, rgis Jubs
+filio._; Thorin, 1883.]
+
+RVOLTE DE TACFARINAS.--Depuis quelques annes, un Berbre du nom de
+Tacfarinas avait relev l'tendard de la rvolte dans la Gtulie.
+Dserteur de la lgion romaine, il avait d'abord runi une bande
+d'aventuriers et vcu de pillage et de vols. Vers l'an 17, les
+Musulames, alors tablis dans les environs de l'Aours[139], s'tant
+laisss entraner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans
+leurs cantonnements. La rvolte s'tendit l'est jusqu'aux Syrtes et
+l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, lui fournit
+son appui consistant particulirement en cavalerie. Le proconsul M.F.
+Camillus rassembla aussitt ses troupes et les auxiliaires et, ayant
+march rsolument l'ennemi, le mit en complte droute. Tacfarinas,
+avec ses Gtules, se jeta dans les profondeurs du dsert.
+
+L'anne suivante, Tacfarinas, aprs avoir mis profit son temps pour
+former ses guerriers la discipline en les habituant combattre la
+romaine, les uns pied, les autres cheval, se porte de nouveau contre
+les tablissements romains, ple les bourgades et les fermes, fait un
+butin considrable et met en droute une cohorte romaine qui lui
+abandonne un poste fortifi sur le fleuve Pagyda[140]. Plein de
+confiance, il entreprend le sige de Thala.
+
+[Note 139: C'est ce qui est tabli par Ragot _Sahara_, 2e partie, p.
+74.]
+
+[Note 140: Prs de Lambse, selon le mme auteur.]
+
+Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction des
+oprations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres et
+le force prendre encore la route du sud (20).
+
+Bien que les honneurs du triomphe eussent t accords Apronius, il
+faut croire que ses succs n'avaient pas t bien dcisifs, puisque, peu
+de temps aprs, Tacfarinas poussa l'audace jusqu' proposer Tibre un
+trait de paix, la condition qu'on lui donnt des terres. Pour toute
+rponse, l'empereur nomma en l'an 21 Blsus, proconsul d'Afrique, et,
+lui ayant fourni d'importants renforts (une partie de la IXe lgion), le
+chargea d'anantir la puissance du chef indigne. Ce fut, avec la plus
+grande habilet et une parfaite notion de cette sorte de guerre, que le
+gnral romain mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes
+fortifis, furent divises en plusieurs corps qui, durant un an,
+poursuivirent les rebelles sans relche ni trve. Battu chaque fois
+qu'il tait rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les
+profondeurs du dsert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni
+adhrents ni ressources d'aucune sorte, et l'on put bon droit
+considrer la guerre comme finie. Tibre s'empressa de faire rentrer en
+Italie une partie des troupes (22). Blsus reut le titre d'_imperator_.
+
+Mais Tacfarinas n'tait pas homme se laisser abattre ainsi. La mort du
+roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif pour
+intriguer chez les indignes et soulever les tribus de l'ouest. Soutenu
+par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encourag par le
+dpart de la IX lgion, il se lana de nouveau sur le Tel et se heurta
+au proconsul Dolabella, successeur de Blsus. Profitant du petit nombre
+de ses ennemis, il glissa entre leurs cohortes et vint audacieusement
+mettre le sige devant Tubusuptus (Tiklat) dans la valle du Sahel.
+
+Dolabella, dans cette conjoncture, voulant viter que les tribus de
+l'ouest et du sud (Musulames et Gtules) ne vinssent se joindre au
+rebelle, les terrifia en mettant mort leurs chefs; puis il fit garder
+la ligne du sud par des postes et rclama au roi Ptolme une arme de
+secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que les divisions
+maurlaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas et le force
+lever le sige de Tubusuptus. Le Berbre veut fuir vers le sud, mais les
+issues sont gardes; il se porte vers l'ouest poursuivi l'pe dans les
+reins par Dolabella qui l'atteint Auzia (Aumale), surprend son camp
+par une attaque de nuit et le tue, ainsi que tous ses adhrents (24).
+
+Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activit,
+l'audace et la tnacit causrent tant de soucis aux Romains. Cette
+rvolte avait dur huit ans[141].
+
+Assassinat de Ptolme.--A la suite de cette guerre, dans laquelle
+Ptolme avait coopr si efficacement rduire le rebelle, un snateur
+fut dsign pour porter au roi de Maurtanie le bton d'ivoire et la
+toge brode, prsents du Snat, et de le saluer du titre de roi, d'alli
+et d'ami.
+
+La rvolte qui venait de causer de si grandes difficults aux Romains
+dcida l'empereur fortifier la Numidie en la dtachant de la province
+d'Afrique pour la placer sous l'autorit d'un commandant militaire,
+lgat de rang snatorial, qui lui obissait directement. Quant la
+province d'Afrique, s'tendant l'est d'Hippone jusqu'aux limites de la
+Cyrnaque, elle resta sous l'autorit du Snat, reprsente par un
+proconsul (37)[142].
+
+Le rgne de Ptolme se continua sans que rien de saillant se produisit,
+lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appel Rome, par son cousin
+l'empereur Caligula[143]. Le tyran l'accabla d'abord de prvenances;
+puis, soit qu'il ft jaloux de la magnificence du roi maurtanien et de
+l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit qu'il voult s'emparer
+de ses immenses richesses, soit enfin qu'il cdt un de ses caprices
+sanguinaires dont il a donn tant d'exemples, il le fit assassiner. On
+ignore si Ptolme fut tu la sortie du cirque, ou s'il fut envoy en
+exil et mis mort secrtement, car les auteurs diffrent dans leurs
+versions.
+
+[Note 141: Tacite, _Annales_, 1. II, ch. LII.]
+
+[Note 142: Mommsen, _Hist. Rom_.]
+
+[Note 143: Ils taient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de
+Marc-Antoine.]
+
+RVOLTE D'DMON. LA MAURTANIE EST RDUITE EN PROVINCE ROMAINE.--La
+nouvelle de l'assassinat du roi Ptolme causa la plus grande motion en
+Afrique. L'affranchi demon saisit ce prtexte pour lever l'tendard de
+la rvolte. Les Maures et mme les Gtules le soutinrent, et il fallut
+plusieurs expditions pour le rduire. L'empereur Claude se laissa
+dcerner le triomphe pour les victoires de ses lieutenants.
+
+Cependant la rvolte n'tait pas teinte. En l'an 41, le prteur
+Sutonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pntra
+au coeur de la Tingitane, traversa les chanes neigeuses du Grand-Atlas
+et, enfin, atteignit une rivire nomm le Ger (Guir), travers des
+solitudes couvertes d'une poussire noire d'o surgissent et l des
+rochers qui semblent noircis par le feu[144].
+
+Hasidius Gta termina la conqute de la Maurtanie occidentale en
+rejetant dans le dsert les dbris des troupes d'un certain Salabus, roi
+des Maures, dernier adhrent d'dmon.
+
+La Maurtanie fut rduite en province romaine vers l'an 42, ou peut-tre
+un peu plus tard, lorsque la dernire rsistance eut t crase. Quant
+ l're provinciale de Maurtanie, son point de dpart doit tre fix
+l'anne 10, date de l'assassinat de Ptolme[145]. Yol-Csare reut le
+titre de colonie.
+
+[Note 144: Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.]
+
+[Note 145: Ce fait a t premptoirement dmontr par MM. Berbrugger
+_Rev. afr_., t. p. 30; Gnral Creuly _Ann. de la soc. arch. de
+Constantine_, 1857, p. 1, et Poulle, _id_., 1862, p. 261.]
+
+DIVISION ET ORGANISATION ADMINISTRATIVE DE L'AFRIQUE ROMAINE.--En l'an
+42, il fut procd, par ordre de Claude, une nouvelle division des
+provinces africaines. Les anciennes demeurrent places sous l'autorit
+du Snat. Voici quelle fut la rpartition:
+
+1 _Cyrnaque_ avec la _Crte_, rgies par un proconsul.
+
+2 _Province proconsulaire d'Afrique_, subdivise en Byzacne et
+Zeugitane, forme de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, rgie
+par un proconsul rsidant Karthage.
+
+3 Numidie, rgie par un lgat imprial ou par le proconsul de la
+province d'Afrique.
+
+4 Maurtanie csarienne, s'tendant de Stif la Moulouia.
+
+5 Et Maurlanie Tingitane, de la Moulouia l'Ocan.
+
+Ces deux dernires provinces, faisant partie du domaine de l'empereur,
+furent rgies par de simples chevaliers, avec le titre de procurateurs
+(_procuratores augusti_), ne relevant que de l'empereur et ayant des
+pouvoirs trs tendus. Elles reurent comme garnison des troupes de
+second ordre.
+
+Jusqu'au rgne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province ou
+les provinces d'Afrique tait en mme temps le chef des troupes: la
+ncessit obligeait de runir les deux pouvoirs entre les mains du mme
+chef, afin de donner plus d'unit la direction des affaires. Mais cet
+empereur, craignant la grande influence exerce par le proconsul L.
+Pison, qui disposait d'un effectif de troupes considrable, donna le
+commandement de l'arme et des nomades un lieutenant ou lgat du
+prince, et ne laissa Pison que l'administration propre du pays, ce qui
+engendra de nombreux conflits[146]. Les empereurs craignaient toujours
+de laisser trop de troupes leurs reprsentants en Afrique, et nous
+avons vu, lors de la rvolte de Tacfarinas, Tibre s'empresser de
+rappeler la IXe lgion, alors que le rebelle n'tait pas encore vaincu.
+C'est, qu'aprs des victoires, le proconsul snatorial qui, dj, tait
+un personnage considrable, pouvait tre proclam _imperator_ par ses
+troupes. Cette sparation des pouvoirs fut maintenue.
+
+Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces tait, pour ainsi dire,
+illimit. Le pays, rduit en province romaine, perdait ses anciennes
+institutions, et le personnage charg d'appliquer le senatus-consulte
+qui ordonnait cette incorporation laborait un ensemble de lois
+spciales la nouvelle province. Il tait, gnralement, tenu grand
+compte des institutions locales. Quelquefois une commission de snateurs
+l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant dans son
+commandement--et l'on sait que la dure de ses pouvoirs n'tait que d'un
+an--publiait un nouvel dit par lequel il pouvait modifier, selon son
+caprice, la loi fondamentale. Il runissait dans ses mains tous les
+pouvoirs militaire, administratif et judiciaire. A. Thierry a dit ce
+sujet: un arbitraire presque illimit pesait sur la vie comme sur la
+fortune des provinciaux.
+
+Les provinces taient donc regardes comme les domaines et les
+proprits du peuple romain[147]. Les publicains et les banquiers qui
+accompagnaient le proconsul compltaient son oeuvre.
+
+Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste placer
+Juba II, comme roi, la tte de la Numidie qui venait d'tre pressure
+par ses gouverneurs. Enfin Caligula dcapita la puissance des proconsuls
+en leur retirant le commandement militaire. L'action de l'empereur se
+fit ds lors sentir directement dans les provinces, qui cessrent d'tre
+pressures aussi violemment par la mtropole. Nous n'allons pas tarder
+voir celle d'Afrique exercer son tour une grande influence sur la
+capitale.
+
+A ct des proconsuls taient des lgats impriaux, officiers chargs de
+diverses fonctions militaires et administratives et qui, bien que soumis
+aux ordres gnraux du gouverneur, taient directement sous l'autorit
+du prince, notamment pour le commandement des troupes. Un questeur tait
+attach au proconsul et ajoutait son titre celui de proprteur; il
+tait charg de le suppler par dlgation. Il n'y avait de questeurs
+que dans les provinces du Snat[148]. Un intendant (_procurator_) tait
+charg de l'tablissement et de la rentre des impts, ainsi que de
+l'administration des domaines impriaux.
+
+[Note 146: V. Dion, LX, 9, et Tacite, _Ann_.]
+
+[Note 147: Boissire, _loc. cit._, p. 217. C'est cet ouvrage que
+nous renvoyons pour une partie de ces dtails.]
+
+[Note 148: Boissire, p. 258.]
+
+Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand nombre
+d'agents de toute sorte.
+
+L'autorit religieuse de la province tait confie un _sacerdos
+provinciae africae_. lu parmi les personnes les plus considres et
+les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occup tous les emplois
+dans leurs cits ou qui avaient obtenu le rang de chevalier romain, il
+prsidait l'assemble religieuse runie, tous les ans, Karthage. Son
+emploi tait annuel et, au moment de sortir de charge, il organisait
+ses frais des jeux qui taient appels _ludi sacerdotales_[149].
+
+Dans certaines provinces, l'assemble (_concilium_) tait annuelle:
+c'tait le cas de celle d'Afrique. Des dlgus des cits y prenaient
+part et, aprs la clbration des rites du culte de l'empereur, le
+concilium s'occupait de questions administratives et de voeux prsenter
+dans l'intrt de la province. Ses membres exeraient un contrle sur
+l'administration de leur gouverneur et avaient le droit de le mettre en
+accusation.
+
+La confdration des quatre colonies cirtennes (Cirta, Mileu, Rusicade
+et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour toute chose,
+d'une vritable autonomie; elle formait, dit M. Duruy, un vritable
+tat, o l'dile municipal tait investi des pouvoirs attribus au
+questeur romain, dans les provinces proconsulaires[150]; elle avait un
+concilium particulier, dont les attributions taient beaucoup plus
+tendues que dans les provinces. Son clerg et son culte avaient une
+physionomie spciale; ses prtres, des deux sexes, portaient le titre de
+_flamines_. Chaque colonie tait administre, pour ses affaires
+particulires, par un _ordo_, sorte de conseil municipal[151].
+
+[Note 149: Hron de Villefosse, _Comptes rendus de l'Acadmie des
+Inscriptions_, IVe srie, t. XI, p. 216, 217.]
+
+[Note 150: _Hist. des Romains_, t. V, p. 360.]
+
+[Note 151: Voir l'intressant travail de M. Pallu de Lessert, dans
+le _Bulletin des Antiquits africaines_ de M. Poinssot, anne 1884. Voir
+galement Duruy, _Histoire des Romains_, t. IV, p. 42 et suiv.]
+
+Les provinces, comme les cits, se choisissaient des patrons,
+personnages influents, chargs de dfendre leurs droits dans la
+mtropole.
+
+Les villes taient divises en plusieurs catgories:
+
+1 Les _colonies romaines_, dont les citoyens jouissaient de tous les
+droits et privilges du citoyen romain, notamment de l'exemption du
+tribut.
+
+2 Les _municipes_, dont les habitants, tout en profitant de la plupart
+des privilges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de suffrage.
+
+3 Les _colonies latines_, dont les habitants avaient le droit
+d'acqurir et de transmettre la proprit quiritaire (_jus commercii_),
+mais qui ne possdaient pas le _jus connubii_, confrant la puissance
+paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, l'expiration de leur
+charge, taient capables du droit de cit romain.
+
+Il y avait encore les villes allies, les villes libres et les villes
+exemptes d'impts.
+
+Les cits avaient, en gnral, la libre disposition de leurs revenus,
+sous la direction d'une assemble de magistrats municipaux: la _curie_
+ou _ordo decurionum_, compose de notables qui confraient,
+l'lection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat,
+pour s'assurer leurs suffrages, tait oblig de verser des sommes
+considrables dans la caisse municipale, et de promettre des ftes et
+des travaux. Une fois lu, il supportait une partie des dpenses de la
+cit et tait pcuniairement responsable de la rentre de l'impt. Il
+arriva un temps o ces honneurs, autrefois si recherchs, furent refuss
+et fuis par les citoyens, qui les considraient, bon droit, comme une
+cause de ruine.
+
+Les terres ayant appartenu aux princes indignes et celles qui
+provenaient de squestre, avaient t incorpores au domaine du peuple
+romain. Le reste des terres tait gnralement laiss aux indignes,
+mais titre de simple occupation et charge de payer une redevance
+reprsentative du fermage.
+
+Les obligations des provinciaux taient de quatre sortes: l'impt
+personnel, l'impt foncier, les douanes et droits rgaliens, et les
+rquisitions.
+
+L'impt foncier, payable en nature ou en argent, devait reprsenter en
+gnral le dizime de la rcolte[152]. L'Afrique rachetait en gnral
+cet impt par une indemnit fixe en argent.
+
+La province devait fournir le bl ncessaire la nourriture des armes
+et des matelots employs sa garde, procurer les logements ncessaires
+pour les soldats et mme quiper parfois des auxiliaires.
+
+Ces charges taient du reste assez variables selon les localits. Ainsi,
+la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la capitation,
+mme pour les femmes[153].
+
+[Note 152: Cet impt se peroit encore sur les indignes d'Afrique
+sous le nom d'Achour (Dme).]
+
+[Note 153: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 177 et suiv.]
+
+Quant la condition des personnes, elle tait la mme que dans le reste
+des conqutes romaines. Le citoyen romain, qu'il provnt, soit des
+municipes d'Italie, soit des _colonies_ romaines, tait au sommet de
+l'chelle. Il recevait des concessions de terres qu'il faisait cultiver
+par l'esclave ou par le paysan. Les soldats taient galement pourvus de
+concessions, mais ils formaient des colonies purement militaires, o les
+civils ne pntraient pas.
+
+Le colon ou paysan, bien qu'il ne ft pas esclave, tait gnralement
+attach la glbe. Un certain nombre de gens du peuple tait assign
+sur chaque proprit (_affixus, assignatus_); leur personne suivait la
+condition de la terre. Les propritaires s'appelaient leurs
+matres[154]. Plus tard, ils recevront le nom de serfs.
+
+La condition de l'esclave tait particulirement dure; ceux ns sur le
+domaine taient un peu moins maltraits que ceux achets.
+
+[Note 154: Lacroix, _Revue africaine_, N 79, p. 23.]
+
+CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURTANIE.--Bokkus Ier rgne sur les deux
+Maurtanies vers l'an 106 av. J.-C.
+
+Vers l'an 80, ses deux fils lui succdent et se partagent son royaume.
+
+Bokkus II reoit la Maurtanie orientale.
+
+Bogud Ier, la Maurtanie occidentale, augmente de la Stifienne, en 46.
+
+En 44, Bokkus III succde son pre Bogud Ier. La mme anne il perd la
+Stifienne, qui est reprise par Arabion.
+
+En 40, Bogud II succde son pre Bokkus II.
+
+En 38, Bokkus III reste seul matre des deux Maurtanies. Il meurt en
+33.
+
+La Maurtanie reste jusqu'en 25 sans roi.
+
+Juba II est nomm roi de Maurtanie en 25, et rgne jusqu'en 23 ap.
+J.-C.
+
+Ptolme rgne de 23 40.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'AFRIQUE SOUS L'AUTORIT ROMAINE
+43-297
+
+
+tat de l'Afrique au Ier sicle; productions, commerce, relations.--tat
+des populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres
+civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la
+Cyrnaque.--Expditions en Tripolitaine et dans l'extrme
+sud.--L'Afrique sous Trajan.--Nouvelle rvolte des Juifs.--L'Afrique
+sous Hadrien; insurrection des Maures.--Nouvelles rvoltes sous Antonin,
+Marc-Aurle et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime
+Svre.--Progrs de la religion chrtienne en Afrique; premires
+perscutions.--Caracalla, son dit d'mancipation.--Macrin et
+Elagabal.--Alexandre Svre.--Les Gordiens; rvolte, de Capellien et de
+Sabianus.--Priode d'anarchie; rvoltes en Afrique.--Perscutions contre
+les chrtiens.--Priode des trente tyrans.--Diocltien; rvolte des
+Quinqugentiens.--Nouvelles divisions gographiques de l'Afrique.
+
+
+TAT DE L'AFRIQUE AU IER SICLE; PRODUCTIONS, COMMERCE,
+RELATIONS.--Ainsi l'autorit romaine rgnait sans conteste sur toute
+l'Afrique du nord, la Berbrie, de l'Egypte l'Ocan. Il avait fallu
+prs de deux sicles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer
+cette conqute; mais nous avons vu avec quelle prudence, par quelle
+suite de transitions habilement mnages, il y tait arriv.
+
+Au moment o la Berbrie entre dans une re nouvelle, il convient de se
+rendre bien compte de sa situation matrielle et de l'tat de ses
+populations.
+
+L'Afrique propre, la premire occupe, est couverte de colonies latines;
+les notables des villes recevaient avec reconnaissance le droit de
+cit; leurs enfants prirent des noms romains, reurent une ducation
+romaine; la carrire des emplois et des honneurs s'ouvrit devant
+eux[155]. Dans les campagnes de cette fertile province, les patriciens
+s'taient taill de beaux domaines et le pays n'avait pas chapp la
+formation des _latifundia_, qui avaient eu, en Italie, des consquences
+si funestes. Mais, si l'on y trouvait, selon Aggenus Urbicus, des
+domaines privs plus vastes que ceux de l'tat, ils taient occups par
+un grand nombre de cultivateurs; la maison du matre tait entoure de
+villages qui lui faisaient une ceinture de fortifications[156]. Du
+reste, la petite proprit tait constitue aussi par les concessions
+aux vtrans, ou par la vente ou la location des migrants. Ainsi les
+progrs de la culture[157], loin d'avoir t arrts par la conqute,
+lui durent, au contraire, une plus grande extension. Leptis Magna,
+Hadrumte, Utique et surtout Karthage, taient les principaux ports o
+les crales venaient s'entasser. L les flottes de toute l'Italie
+chargeaient les grains, et c'est particulirement de l'Afrique que Rome
+tirait ses approvisionnements. Les bls d'Egypte allaient dans les
+autres parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibre, sous Claude, la
+population romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et
+faisait entendre ses murmures, ou se mettait en rbellion, au moindre
+retard, car la consquence immdiate tait la famine. On l'avait bien
+vu, lors de la lutte entre Csar et Pompe, quand celui-ci avait arrt
+les convois d'Afrique.
+
+[Note 155: Hase, _Sur l'tablissement Romain_ (_Rev. afr._, p.
+301).]
+
+[Note 156: F. Lacroix, _Afrique ancienne_ (_Rev. afr._, N 73, p.
+18).]
+
+[Note 157: On sait que les Karthaginois avaient perfectionn la
+culture en Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux
+cultivateurs italiens.]
+
+Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages
+d'Afrique, Claude accorda des immunits particulires pour encourager
+les importations de bl, Nron exempta de tout impt les navires servant
+au transport du bl. Commode cra la flotte d'Afrique, affecte
+spcialement cet usage, et ses successeurs perfectionnrent cette
+institution. Un prfet de l'_Annone_, rsidant en Afrique, fut charg
+d'assurer les approvisionnements.
+
+Aprs le bl, l'huile tait une des principales branches d'exportation,
+mais, de mme que l'huile faite actuellement par nos Kabiles, elle tait
+de qualit infrieure, et sa mauvaise odeur la dprciait beaucoup, de
+sorte qu'on ne l'employait gure que dans les gymnases.
+
+Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le
+sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les
+marbres, tels taient ensuite les principaux articles
+d'exportation[158]. A ces productions, il faut ajouter les btes froces
+servant aux combats du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux
+lphants, il est peu prs dmontr qu'ils n'existaient plus en
+Berbrie l'tat sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et
+autres auteurs. Ils taient sans doute amens de l'intrieur par les
+caravanes.
+
+[Note 158: Cf. Hirtius, _Bell. afr._, Pline, Hrodote, Strabon,
+Appien, _Bell. civ._, Sutone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.]
+
+Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la mtropole
+punique, releve de ses ruines et toujours la reine de l'Afrique par sa
+magnificence et sa civilisation. Dans son port, les vaisseaux venus de
+tous les points de la Mditerrane se pressaient pour charger les
+grains, les bois prcieux, la poudre d'or, l'ivoire, les marbres, les
+btes froces, les chevaux numides, les ngres. Une population punique
+importante dominait dans cette ville, elle y avait conserv ses moeurs,
+sa langue et sa religion. Le temple d'Astart (_Tanit_), divinit
+phnicienne admise par les Romains dans leur Panthon, sous le nom de
+Juno Coelestis, avait t reconstruit avec une nouvelle splendeur; nous
+verrons plus tard un empereur donner une conscration officielle ce
+culte barbare dont les divinits exigeaient des sacrifices humains.
+
+La Cyrnaque fournissait en quantit les bls, l'huile et les vins.
+Derrire cette province passait la route commerciale qui unissait
+l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane, partie de la
+haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela et des Garamantes,
+o elle trouvait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le
+pays des Atarantes et des Atlantes, pour rencontrer ceux de la
+Nigritie[159].
+
+[Note 159: Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.]
+
+Dans la Numidie et la Maurtanie, les principaux ports de commerce
+taient Igilgilis (Djidjelli), Saldoe, Yol-Csare, Siga ( l'embouchure
+de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de l'ouest et
+l'Espagne, et mme jusqu'en Gaule, des relations suivies qui avaient
+amen des alliances de famille. Nous avons vu que Juba II tait
+magistrat municipal de Carthagne.
+
+TAT DES POPULATIONS.--Examinons maintenant ce que devenait le peuple
+indigne en prsence de la colonisation romaine. La vieille race berbre
+commenait subir une transformation; diminue par les guerres
+incessantes o elle prodiguait son sang avec tant de gnrosit, elle
+tait refoule par la colonisation romaine et commenait s'assimiler
+ou disparatre dans la province d'Afrique ou la Numidie. Mais dans
+toute la Maurtanie et certains massifs montagneux, comme le _Mons
+ferratus_ (la grande Kabilie), elle se conservait intacte et se
+prparait de nouvelles luttes. Sur la ligne des hauts plateaux, se
+pressaient les tribus gtules, toujours prtes envahir le Tel pour le
+piller et autant que possible s'y fixer. On a pu constater cette
+tendance des tribus du dsert, par la demande de terres faite par
+Tacfarinas Tibre. Nous les verrons s'avancer continuellement, par un
+mouvement lent et irrsistible, pour s'tendre sur les restes des
+vieilles tribus berbres et les remplacer mesure que la puissance
+romaine s'affaiblira.
+
+Ces Berbres, tablis au del de la limite de l'occupation romaine,
+reconnaissaient en gnral la suzerainet du peuple-roi,
+particulirement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en
+temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre. On
+utilisait ainsi les Berbres soumis dans l'intrt de Rome, mais on ne
+les organisait pas la manire romaine, comme aussi on ne les employait
+pas dans l'arme. En dehors de leur propre province, les irrguliers de
+Maurtanie furent aussi utiliss, plus tard, en grand nombre, surtout
+comme cavaliers, tandis qu'on ne procdait pas ainsi pour les
+Numides[160].
+
+En Cyrnaque, la population n'avait pas subi de grandes modifications.
+Les Juifs, dports autrefois de Palestine dans cette province[161], y
+avaient prospr malgr les mauvais traitements auxquels ils taient en
+butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils inspiraient. Ayant eu
+recours la justice d'Auguste pour tre protgs, ce prince envoya des
+ordres Flavius, prteur de Lybie, pour qu'il veillt ce qu'ils ne
+fussent pas troubls dans leurs biens et l'exercice de leur culte. En
+l'an 14 av. J.-C, un rescrit de Marcus Agrippa ordonna qu'ils seraient
+maintenus dans l'exercice de leurs droits et que si, dans quelque ville,
+on avait diverti de l'argent sacr, il serait restitu aux Juifs par des
+commissaires nomms cet effet[162]. Nous verrons avant peu l'esprit
+d'indiscipline de ces Juifs, surexcit par les vnements de Jude, leur
+attirer de terribles rpressions.
+
+[Note 160: Mommsen, _Histoire Romaine_, t. V, trad. par M. Pallu de
+Lessert.]
+
+[Note 161: A la suite de la prise de Jrusalem par Ptolme Soter,
+vers 320 av. J.-C. V. Josphe, _contra Appio_, II, 4, cit par M. Cahen
+dans son travail sur les Juifs (_Soc. arch._, 1867).]
+
+[Note 162: Passage reproduit par d'Avezac dans l'_Afrique ancienne_,
+p. 124.]
+
+LES GOUVERNEURS D'AFRIQUE PRENNENT PART AUX GUERRES CIVILES.--Aprs
+quelques annes de tranquillit, l'Afrique ressentit le contre-coup de
+l'anarchie qui termina et suivit le rgne de Nron. Pendant que Vindex
+levait l'tendard de la rvolte en Gaule, Clodius Macer, lgat
+d'Afrique, retenait les convois de bl et prenait le titre de
+proprteur, pour bien montrer qu'il avait abandonn le service de
+l'empereur. Bientt il se proclama indpendant et leva de nouvelles
+troupes parmi les indignes qu'il forma en lgion[163].
+
+Le 9 juin 68, Nron terminait sa triste carrire et tait remplac par
+Galba, ancien proconsul d'Afrique[164]. Un de ses premiers soins fut de
+se dbarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la lgion
+Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes d'Afrique et
+obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui commandait les
+Maurtanies et disposait de troupes nombreuses. Mais bientt Galba est
+assassin (juin 68)[165]. Othon et Vitellius lui succdent. Ces trois
+rgnes avaient dur dix-huit mois, triste priode remplie par les
+meurtres, les rvoltes et l'anarchie.
+
+[Note 163: Tacite, _Ann._., lib. II, cap. XCVII.]
+
+[Note 164: Il avait reu cette fonction de Claude et la garda deux
+ans.]
+
+[Note 165: Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurtanie
+tingitane, Trbonius Garucianus.]
+
+A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se dclarer
+indpendant son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes et cinq
+ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'taient des forces
+imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait esprer le succs; mais
+au moment o il se prparait passer dans la Tingitane, pour, de l,
+envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province le fit assassiner, et
+ses troupes se prononcrent pour Vitellius, qui ne jouit pas longtemps
+du pouvoir et succomba son tour en dcembre 69.
+
+L'AFRIQUE SOUS VESPASIEN.--Enfin Vespasien resta seul matre du pouvoir.
+C'tait aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il s'tait fait
+remarquer dans son commandement par une honntet bien rare pour
+l'poque. On raconte mme que les habitants d'Hadrumte, irrits de sa
+parcimonie dans les ftes, l'assaillirent un jour en lui lanant des
+raves la tte.
+
+Lucius Pison tait alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement
+l'cart des factions et cependant on le souponnait d'tre partisan de
+Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'taient rfugis dans sa
+province. Ce parti avait encore de nombreux adhrents en Gaule et l'on
+craignait que Pison ne fit alliance avec eux, ce qui aurait eu pour
+consquence immdiate la famine. Le lgat qui commandait les troupes,
+Valrius Festus, cdant son ambition, exploita perfidement cette
+situation en peignant, dans ses rapports, la rvolte comme imminente. Un
+certain Papirius, qui avait dj pris part au meurtre de Macer, arrive
+en Afrique dans le but de tuer le proconsul. Pison prvenu le fait
+mettre mort et adresse une proclamation au peuple. Mais bientt les
+soldats auxiliaires dpchs par Festus pntrent dans sa demeure et
+demandent le proconsul. Un esclave dclare qu'il est Pison et tombe sous
+leurs coups. Ce dvouement ne sauve pas son matre, qui est reconnu par
+le procurateur B. Massa et mis mort.
+
+Ainsi dlivr de son rival, Festus alla au camp, fit mettre mort les
+soldats sur la fidlit desquels il avait des doutes et rcompensa les
+autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui
+divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuys par
+les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70).
+
+Pour chtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans leur
+pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les dfils des
+montagnes, chemin difficile et peu usit, mais plus court. La Phazanie
+qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expdition de Balbus,
+fut de nouveau contrainte la soumission et au paiement d'un tribut.
+
+INSURRECTION DES JUIFS DE LA CYRNAQUE.--Un certain Jonathas ayant fait
+partie de ces zlateurs, ou sicaires, dont les excs avaient attir de
+si grands malheurs leur nation, vint se rfugier Cyrne. Ayant runi
+autour de lui environ deux mille misrables de son espce, il alla
+camper au dsert en proclamant son intention de rformer la religion
+juive. Catullus prteur de Libye, appel par les orthodoxes juifs,
+arriva la tte de ses troupes et, ayant cern les rebelles, les
+massacra presque tous. Jonathas, le promoteur du mouvement, avait pu
+s'chapper, mais il fut arrt et comme le prteur voulait le faire
+prir il prtendit qu'il avait des rvlations importantes lui faire
+sur l'origine de la conspiration. Catullus qui, au dire de l'historien
+Flavien Josphe, tait un homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait
+tirer de son prisonnier; se faisant dsigner par lui les juifs les plus
+riches, il les mit mort et s'empara de leur fortune. La plus grande
+terreur pesa sur cette population qui vit prir en peu de temps trois
+mille de ses principaux citoyens.
+
+Aprs cette excution, Catullus se rendit Rome en emmenant le dlateur
+et un certain nombre d'isralites notables d'Alexandrie, parmi lesquels
+Josphe lui-mme, dsigns comme chefs du complot. Mais Vespasien,
+clair par son fils Titus, ne s'y trompa point. Il rendit aussitt la
+libert aux prisonniers l'exception de Jonathas qu'il fit brler vif.
+
+EXPDITIONS EN TRIPOLITAINE ET DANS L'EXTRME SUD.--Aprs la mort de
+Vespasien et le court rgne de Titus, l'empire chut Domitien. Sous
+son rgne, de nouvelles expditions furent faites au sud de la
+Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de cette province, se
+rendit Garama, puis Audjela, et de l jusqu'en Ethiopie.
+
+Quelque temps aprs les Nasamons s'tant rvolts et ayant massacr les
+collecteurs d'impts, le mme gnral marcha contre eux et aprs
+diffrentes pripties en fit un massacre horrible. Domitien annona au
+Snat que ces incorrigibles pillards taient dtruits[166]. Vers la mme
+poque, Marsys, roi de cette peuplade, s'tant rendu auprs de Domitien,
+alors dans les Gaules, le dcida faire une expdition en Ethiopie o,
+disait-il, existaient de grandes quantits d'or.
+
+Julius Maternus, charg du commandement de cette expdition, arriva dans
+le pays des Garamantes o le roi de cette contre se joignit lui avec
+des contingents. Ainsi guides par les Garamantes, les troupes romaines
+atteignirent, aprs sept mois de marche, le pays d'_Agisymba_[167],
+patrie des rhinocros (de 81 96).
+
+La russite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu, est
+vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous demander avec M.
+Ragot[168] si, malgr nos connaissances et les moyens dont nous
+disposons actuellement, nous serions mme d'en faire autant.
+Malheureusement les dtails que nous possdons sur cette expdition se
+rduisent quelques lignes. L'Afrique proprement dite parat avoir t
+assez calme pendant cette priode.
+
+[Note 166: Zonare, _Ann._, 1. XI.]
+
+[Note 167: Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de
+Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique_, p. 231.]
+
+[Note 168: _Sahara_, p. 191.]
+
+L'AFRIQUE SOUS TRAJAN.--Aprs le court rgne de Nerva, Trajan fut
+investi du pouvoir suprme (28 janvier 98).
+
+Ce prince guerrier employa largement l'lment berbre dans ses
+campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire, qui
+n'avait gure dpass la ligne de Theveste-Lambse, jusqu'au Djerid. Il
+fonda notamment un tablissement militaire au lieu appel ad-Majores (au
+nord de Negrin) point stratgique qui commandait les routes du sud et de
+l'est[169]. Thamugas, voisine et rivale de Lambse, date galement de
+cette poque. C'est l probablement que furent tablis les vtrans de
+la XXXe lgion. Une autre colonie de vtrans tait fonde vers la mme
+poque Sitifis, sous la dnomination de Nerviana Augusta Martialis.
+
+Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait livre
+aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius Priscus, second
+par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis le pays en coupe
+rgle, vendant la justice et tendant tout ses prvarications.
+Pousss bout par tant d'injustices, les habitants portrent leurs
+dolances au Snat[170]. Ils trouvrent comme dfenseurs Tacite et Pline
+le jeune et, grce aux efforts de ces hommes illustres, obtinrent gain
+de cause.....en principe, car le proconsul, dclar coupable, fut
+simplement exil sans qu'on le dpouillt de ses richesses mal acquises.
+
+[Note 169: Ibid., p. 192.]
+
+[Note 170: Dj en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrnaque avait t
+dfendue devant le Snat et c'est la grande voix de Cicron qui avait
+plaid sa cause.]
+
+NOUVELLE RVOLTE DES JUIFS.--A la fin du rgne de Trajan (en l'an 115),
+les Juifs de la Cyrnaque, devenus trs nombreux depuis la destruction
+du temple par Titus, fanatiss par leurs malheurs et irrits par les
+mauvais traitements auxquels ils taient soumis, se mirent en tat de
+rvolte. Le gnral Lupus ayant march contre eux, fut vaincu et
+contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif nomm Andras (ou Lucus),
+tait la tte de ce mouvement qui fut caractris par des cruauts
+pouvantables. Tout ce qui tait romain et grec tomba sous les coups des
+rebelles; ce fut une orgie de sang. Les juifs allrent, dit-on, jusqu'
+manger la chair de leurs victimes et se couvrir de leur sang. Par
+reprsailles, ils les forcrent, leur tour, combattre dans le
+cirque, ou les firent dchirer par les btes froces. Dans la seule
+Cyrnaque, deux cent vingt mille personnes auraient ainsi trouv la
+mort[171].
+
+[Note 171: Dion Cassius.]
+
+Trajan tait alors retenu en Orient par la guerre contre les Parthes,
+qui ncessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations de
+la Cyrnaque abandonnes elles-mmes, taient sans force pour
+rsister aux rebelles, dont le nombre tait considrable. Allis aux
+rvolts d'Egypte, les juifs se livrrent tous les excs. Cependant
+Marcius Turbo, ayant reu de l'empereur l'ordre de marcher contre les
+rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes, tant en
+infanterie qu'en cavalerie et mme une division navale. Mais c'tait une
+vritable guerre entreprendre et il fallut toute l'habilet de ce
+gnral pour triompher de cette rvolte qui se prolongea jusqu'
+l'avnement d'Hadrien. La rpression que les juifs s'taient ainsi
+attire fut svre, et il est probable qu' cette occasion un grand
+nombre d'entre eux migrrent dans l'ouest et se mlrent la
+population indigne de la Berbrie.
+
+L'AFRIQUE SOUS HADRIEN. INSURRECTIONS DES MAURES.--En 117, commena le
+beau rgne d'Hadrien. Un soulvement gnral des Maures concorde avec
+son lvation. C'est la voix d'un Berbre latinis du nom de Lusius
+Quitus que les indignes prennent les armes. Ce chef avait t charg
+de conduire Trajan un corps de troupes maures, et il s'tait tellement
+distingu, dans la guerre contre les Parthes et dans celle de Jude, que
+l'empereur lui avait donn le gouvernement de la Palestine. Rappel en
+Afrique, il renia la fidlit dont il avait donn des preuves si
+clatantes, pour entraner ses compatriotes la rvolte.
+
+Marcius Turbo appel de la Cyrnaque, et nomm proconsul d'Afrique,
+reut la difficile mission de rduire cette rvolte qui avait pris des
+proportions gnrales. Quitus fut mis mort; mais Turbo ne triompha
+des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour le rcompenser de ses
+services, il reut des honneurs particuliers et fut ensuite nomm
+gouverneur de la Dacie.
+
+En 122 une nouvelle insurrection de la Maurtanie dcida l'empereur
+passer en Afrique[172]. Aprs avoir apais la rvolte, Hadrien visita la
+contre et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits. Ayant vu par
+lui-mme ce qui tait ncessaire, il prescrivit l'ouverture de routes et
+fit tablir toute une ligne de postes avancs, pour prserver les
+colonies contre les incursions des Maures. Vers la fin de 123, ou au
+commencement de 124, le quartier gnral de la IIIe lgion fut transfr
+ Lambse. L'achvement de la route de Karthage Thveste, venait
+d'avoir lieu, et, en assurant la facilit des communications, permettait
+de reporter les lignes plus l'ouest.
+
+En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain nombre
+de villes furent leves par lui au rang de colonies et il concda des
+terres ses vtrans. Il imprima une puissante impulsion la
+colonisation du pays, le dotant de monuments et de routes, si bien qu'il
+reut sur des monnaies le titre de restaurateur de l'Afrique. Les
+villes imitrent son exemple et une inscription nous apprend que Cirta
+construisit ses frais les ponts de la route de Rusicade[173]. C'est
+sans doute dans ce voyage qu'il parcourut la Cyrnaque. Ce pays tait
+ruin et en partie dpeupl depuis la rvolte des juifs. Il y amena des
+colons et fonda de nouveaux tablissements, notamment une ville
+laquelle il donna son nom. Adrianopolis.
+
+[Note 172: Une inscription rcemment dcouverte _Rapidi_, Sour
+Djoub, confirme ce fait. Voir _Comptes rendus de l'Acadmie des
+Inscriptions_, IVe srie, t. IX, pp. 198 et suiv.]
+
+[Note 173: Duruy, _Hist. des Romains_, t. V, p. 54 et suiv.]
+
+Hadrien vint sans doute une troisime fois en Afrique (vers 129). Les
+documents cet gard manquent de prcision. Dans tous les cas, il
+s'occupa avec sollicitude du dveloppement de la colonisation et le pays
+garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de sa belle-mre
+Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance particulire qui
+prouve bien que les conditions physiques du pays n'ont pas chang: il
+n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique et sa venue concida avec le
+retour des pluies[174].
+
+[Note 174: Spartien, _Hadrian_. XXII.]
+
+NOUVELLES RVOLTES SOUS ANTONIN, MARC-AURLE ET COMMODE
+(138-190).--Antonin succda Hadrien en 138. Les Maures en profitrent
+pour envahir de nouveau les contres colonises et porter partout le feu
+et la rvolte. Il est probable que les Gtules se joignirent cette
+leve de boucliers. La situation devint si grave que l'empereur dut
+venir en personne combattre les rebelles. Il les vainquit; dit
+Pausanias, et les contraignit se rfugier aux extrmits de la Libye,
+vers la chane du Mont-Atlas et les peuples qui y habitent. Les
+documents fournis par l'histoire sont si pauvres qu'il est impossible de
+se rendre compte de cette campagne et de conjecturer dans quelle
+direction les Berbres furent repousss. M. Ragot[175] pense que
+l'empereur se dcida reporter alors la ligne d'occupation et de
+fortification jusqu'au del de l'Aours, prcaution qui devait, hlas,
+tre bien insuffisante.
+
+Sous le rgne de Marc-Aurle, nouvelle insurrection des Maures Maziques
+et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en Espagne. Ni les
+garnisons romaines, ni le dtroit de Gads, n'empchrent les hordes de
+l'Atlas de prendre l'offensive, de pntrer en Europe et de ravager une
+grande partie de l'Espagne[176]. Peut-tre, comme le fait remarquer
+Lacroix[177], ne s'agit-il ici que d'expditions maritimes. Il est
+certain d'autre part, que les proconsuls d'Afrique luttrent pour ainsi
+dire sans relche contre les invasions des indignes maures et gtules.
+Rome, dit encore Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de
+prserver ses frontires. Marc-Aurle dut envoyer de nouvelles troupes.
+L'Afrique cessa d'tre une province snatoriale, et le gouverneur de la
+Maurtanie ne fut qu'un lgat proprteur.
+
+En 188, les Maures taient de nouveau en tat de rvolte. L'empereur
+Commode parla d'aller les combattre en personne; mais aprs avoir obtenu
+du Snat l'argent ncessaire, il prfra l'employer ses dbauches et
+se contenta d'envoyer en Afrique des lieutenants[178]. Pertinax dont le
+rgne phmre devait faire suite au sien, opra la pacification de
+l'Afrique (190).
+
+[Note 175: _Loc. cit._, p. 194.]
+
+[Note 176: Jul. Capitolin.]
+
+[Note 177: _Numidie et Maurtanie_, p. 180.]
+
+[Note 178: Lampride_; Commode_, ch. IX et suiv.]
+
+LES EMPEREURS AFRICAINS. SEPTIME SVRE.--Septime Svre, natif de
+Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclam empereur par
+les lgions de Pannonie. Ce prince fit largement profiter l'Afrique de
+la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout punir, et
+repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, ayant pu apprcier
+par lui-mme le tort que les incursions des nomades faisaient la
+colonisation. Les troupes romaines pntrrent encore dans la Phazanie
+et tablirent une ligne de postes fortifis de Tripoli Garama[179].
+Karthage et Leptis reurent de lui le droit italique.
+
+Svre montra constamment pour l'Afrique une grande prdilection. Il y
+fit excuter des travaux considrables dont de nombreuses inscriptions
+ont conserv le souvenir. A Rome il s'entoura d'Africains et composa sa
+garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains,
+en Italie, se distingurent particulirement dans le barreau et
+l'arme. La langue punique, ou peut-tre berbre, car les historiens de
+l'poque ne paraissent pas souponner qu'il en existt une, tait parle
+dans l'entourage de l'empereur. L'impratrice Julia Domna, syrienne
+d'origine, tait trs favorable aux orientaux. L'Afrique rendait
+Svre l'affection qu'il lui tmoignait; l'on dit qu'aprs sa mort les
+Berbres le mirent au rang des dieux[180]; dans tous les cas, aucune
+rvolte n'est signale sous son rgne, dans cette Afrique, depuis si
+longtemps en proie l'insurrection.
+
+[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouv les traces.]
+
+[Note 180: Hrodien].
+
+On est port supposer que ce prince spara la Numidie de la
+proconsulaire, et envoya celle-ci un lgat imprial, tandis que
+l'ancienne Afrique restait sous l'autorit administrative du proconsul.
+
+PROGRS DE LA RELIGION CHRTIENNE EN AFRIQUE; PREMIRES
+PERSCUTIONS.--La religion chrtienne s'tait introduite dans les villes
+de l'Afrique peu prs en mme temps qu'en Italie. La Cyrnaque fut
+une des premires contres o les aptres allrent prcher la nouvelle
+doctrine. Ds l'an 40, saint Marc qui tait juif cyrnen, vint dans son
+pays faire des proslytes, jusque vers 61, poque o il alla
+Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette glise, il
+n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on,
+les premiers vques.
+
+Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pntra avec moins d'clat;
+nanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas
+devenir considrable. On sait quel tait l'esprit de ces premiers
+chrtiens: la vieille socit devait disparatre pour faire place au
+rgne du Christ. Ce n'tait rien moins qu'une profonde rvolution
+sociale qui se prparait et, si les Romains s'taient montrs trs
+tolrants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne
+pouvaient recevoir dans leur panthon celui qui disait: Mon royaume
+n'est pas de ce monde, et qui prchait l'galit absolue de tous les
+hommes. L'empereur, souverain pontife, divinis aprs sa mort, tait
+directement attaqu, de mme que l'tat social reposant sur l'esclavage.
+Enfin les chrtiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas
+surprenant que le pouvoir chercht s'opposer aux progrs de pareils
+adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande
+modration. Domitien, se servant de la loi qui avait t dicte au
+sujet des druides, prit les premires mesures contre ceux qui
+_christianisaient_ ou _judasaient_, car, dans le principe, on confondit
+les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger
+d'une secte qui ne faisait de proslytes que parmi les petites gens, ne
+furent pas plus svres. Mais la population des villes, moins tolrante,
+commena faire des excutions sommaires sur lesquelles on ferma les
+yeux.
+
+Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. S'ils sont
+accuss et convaincus,--crivit-il ses gouverneurs,--punissez-les.
+Les chrtiens furent rendus responsables des troubles qui se
+produisaient dans les cits. Quand un chrtien manifestait publiquement
+sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa dclaration, on
+l'incarcrait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les
+chrtiens du haut de son tribunal, en prsence du peuple, que les
+soldats avaient peine contenir. S'ils persistaient, on les condamnait
+ mort[181].
+
+[Note 181: Duruy, _Hist. des Romains_.]
+
+Sous les rgnes d'Antonin et de Marc-Aurle, la religion chrtienne fit
+de grands progrs. Les nophytes, loin d'tre terrifis par les mauvais
+traitements, recherchaient le martyre. La crdulit publique, les
+rvlations arraches aux esclaves par la torture, taient cause qu'on
+les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'tait plutt la
+vindicte publique que le reprsentant de la loi qui les chtiait.
+
+Septime Svre fit poursuivre avec rigueur les chrtiens d'Afrique.
+Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au gnie
+de l'empereur, tait puni de mort. En l'an 200, douze chrtiens, sept
+hommes et cinq femmes, ayant t amens Saturnin, proconsul de la
+province d'Afrique, subirent le martyre. On les considre comme les
+douze premiers confesseurs de l'glise d'Afrique. Peu aprs avait lieu
+Karthage le supplice de sainte Perptue et de sainte Flicit. Les
+chrtiens, ds lors, se mirent chercher le martyre avec avidit et
+l'on vit des pouses rsister aux larmes de leur famille, repousser
+leurs enfants, rpondre aux exhortations, aux conseils du reprsentant
+de l'autorit par des provocations, et ne chercher qu' apaiser leur
+soif de souffrance et de tourments.
+
+Tertullien avait vu le jour Karthage en 160. Il tait, l'poque de
+la mort de Svre, dans toute la force de son talent. Comme tant
+d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des
+supplices qui l'avait attir vers la religion chrtienne. Ainsi les
+perscutions allaient directement contre leur but.
+
+CARACALLA. SON DIT D'MANCIPATION.--Caracalla continua les travaux
+commencs en Afrique par son pre; aussi ce prince fut-il cher aux
+Africains, qui ont inscrit sur la pierre le tmoignage de leur
+reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillit dont
+il avait si grand besoin.
+
+Par son dit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen tous les
+habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en
+principe que deux catgories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la
+pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un
+rel changement, Si cet dit[182] proclamait une mancipation gnrale,
+pourquoi les dsignations de villes libres, ou municipales, ou
+coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continu
+ subsister? A-t-il empch les nouveaux citoyens d'tre dcapits par
+le bourreau ou clous au gibet?
+
+En ralit cette mesure n'avait de libral que l'apparence: son but
+tait de se procurer de l'argent et des hommes, en tendant l'impt
+tous et en supprimant les exemptions.
+
+[Note 182: Poulle, _loc. cit._, p. 115.]
+
+MACRIN ET ELAGABAL.--Macrin, le troisime empereur africain, tait n
+Yol-Csare. C'tait un avocat que son audace et son succs portrent au
+poste de prfet du prtoire. Le meurtrier de Caracalla fut d'abord bien
+accueilli par le snat (217), mais bientt on apprit qu'Elagabal,
+grand-prtre du soleil Edesse, g seulement de 17 ans, avait t
+proclam par les soldats l'instigation de Julia Moesa, soeur de
+l'impratrice Julia Domna. Ayant essay de lutter contre son
+comptiteur, Macrin prit avec son fils Diadumne Chalcdoine (avril
+218). Dans son rgne aussi court qu'agit, il avait trouv le temps de
+rduire sensiblement les impts.
+
+Bassien-Elagabal tait fils de Socuzis, ancien lgat de la IIIe lgion,
+et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en
+Afrique [183]. Dans le cours de son rgne, ce prince, qui avait import
+ Rome les rites et coutumes de l'Orient, procda en grande pompe une
+ridicule crmonie par laquelle il maria la desse _Tanit_ de Karthage,
+reprsente par une pierre triangulaire, avec le Dieu _Gabal_
+(Alah-Gabal), un arolithe rapport de Syrie[184].
+
+En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'tait attribu les noms de
+Marc-Aurle Antonin. Aprs un court rgne de cinq ans, il fut son tour
+mis mort par les soldats. Une rvolte avait eu lieu dans la Csarienne
+peu de temps auparavant (222).
+
+[Note 183: Voir l'intressante communication de M. L. Rnier
+l'Acadmie des Inscr. et Belles-Lettres, sance du 21 juin 1878.]
+
+[Note 184: Voir les _Comptes-rendus_ de cette Acadmie.]
+
+ALEXANDRE SVRE.--L'arrive au pouvoir d'Alexandre Svre mit fin
+l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'tait que le
+prlude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les
+affaires reprirent leur marche rgulire et chacun dut revenir
+l'obissance. L'Afrique eut beaucoup se louer de son administration.
+Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta trs loin au sud les
+frontires de l'occupation[185]. La Tingitane aurait, parat-il, t
+alors le thtre d'une rvolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne
+fournit aucun dtail.
+
+[Note 185: Ragot, p. 200.]
+
+En 229, Marcus Antonius Gordianus avait t nomm par le snat proconsul
+d'Afrique, avec son fils comme lgat. Pendant sept annes, ses pouvoirs
+lui furent prorogs, et l'Afrique vcut tranquille sous son autorit.
+
+LES GORDIENS. RVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.--Mais en 235,
+Svre tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitt l'anarchie
+reparut dans le monde romain. L'Afrique saisit cette occasion de
+produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrits par la duret et
+les violences d'un intendant du fisc, le mirent mort et, pour
+s'assurer l'impunit, soulevrent la province et proclamrent empereur
+le vieux Gordien, leur gouverneur, alors g de quatre vingts ans.
+
+Les soldats de la IIIe lgion ratifirent ce choix et, malgr la
+rsistance du proconsul, lui confrrent le pouvoir, Thysdrus, en lui
+laissant son fils comme lieutenant. Des dputs furent alors envoys au
+Snat qui approuva l'lection et dclara Maximin ennemi public (237). A
+cette nouvelle, le snateur Capellien qui gouvernait la Maurtanie et,
+disposant de forces importantes, tait charg de garder les limites, se
+dclara pour Maximin. En mme temps Gordien, avec lequel il avait eu des
+dmls, prononait sa destitution.
+
+Bientt Capellien envahit la Numidie la tte de troupes aguerries
+depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient contre
+les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens runissaient et armaient la
+hte des adhrents nombreux, mais indisciplins, et se portaient
+bravement la rencontre de l'ennemi. La bataille eut lieu en avant de
+Karthage, elle se termina bientt par le triomphe de Capellien et la
+mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi,
+le vieil empereur se donna la mort en s'tranglant avec sa ceinture, six
+semaines aprs son lvation.
+
+Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en
+Afrique les plus grandes cruauts[186]. Il suivait en cela les ordres de
+son matre qui, furieux contre l'Afrique, avait promis ses soldats les
+biens des habitants de cette province, de mme qu'il leur avait octroy
+les proprits des snateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance
+contre ceux qui s'taient prononcs contre lui. Il est probable que,
+pour punir la IIIe lgion, il la licencia[187].
+
+[Note 186: Hrodien, _Hist._, 1. VIII.]
+
+[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constat par une inscription
+trouve Gemell, et d'o il rsulte que cette lgion fut rtablie en
+253.--Voir l'article de M. Pallu de Lessert dans le _Bulletin des
+Antiquits africaines_, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat
+ l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, sance du 26 mars
+1886.]
+
+Sur ces entrefaites, Maximin fut assassin par les soldats lasss de ses
+cruauts (238). Le snat, malgr la mort des Gordiens, avait persist
+dans son refus de reconnatre Maximin: deux snateurs avaient t lus
+empereurs et on leur avait adjoint comme csar, un petit-fils de Gordien
+Ier, g de 13 ans. Aprs s'tre dfaits de Maximin, les prtoriens
+mirent mort les deux fantmes d'empereurs et proclamrent leur place
+le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III.
+
+Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne nous le
+dit pas, et nous en sommes rduits aux conjectures. Il est probable que
+la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la
+Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n'est pas
+tmraire de conjecturer qu'il fut mis mort. En 240 un certain
+Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son exemple, se proclama
+empereur et voulut soulever sa province. Le prses de la Maurtanie
+restait fidle Gordien. L'usurpateur marcha contre lui et obtint
+d'abord quelques succs; mais, l'empereur ayant envoy du renfort en
+Maurtanie, le prses reprit l'offensive, chassa devant lui les
+envahisseurs, et vint, son tour, mettre le sige devant Karthage. Les
+habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrrent Sabinianus
+aux troupes fidles.
+
+PRIODE D'ANARCHIE. RVOLTES EN AFRIQUE.--A l'poque que nous avons
+atteinte, les empereurs se succdent au pouvoir avec une rapidit qui
+dmontre quel tat d'anarchie l'empire est tomb.
+
+L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu l'emploi de
+prfet du prtoire, tue Gordien III et se fait proclamer sa place
+(244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent
+successivement au pouvoir et prissent tous sous les coups des soldats.
+En 253, Valrien ancien chef de la IIIe lgion, s'empare de l'autorit
+et la conserve pendant quelques annes, mais en 260, il est fait
+prisonnier par Sapor, roi des Perses.
+
+Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence de
+l'histoire est suppl ici par les inscriptions releves en Algrie. Les
+tribus indignes, particulirement celles qui occupaient la rgion
+montagneuse comprise entre Cirta, Stif, Rusucurru (Dellis) et la mer en
+profitrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du
+sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de
+Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures
+cantonns Auzia (Aumale), prend et met mort un rebelle du nom de
+Faraxen, chef des Fraxiniens. Aprs ce succs, Gargilius se met en
+marche vers l'est pour rejoindre le lgat de la Numidie qui accourt avec
+les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dresse par
+les Babares et prit en combattant.
+
+Vers le mme temps, ou peu aprs, les Babares habitant le massif du
+Babor, soutenus par quatre chefs berbres, envahirent les environs de
+Mileu (Mila) et de l, portrent le ravage jusque sur la limite de la
+Numidie. Le lgat C. M. Decianus proprteur de Numidie et de Norique,
+les mit en pices; puis il dut rduire les Quinquegentiens, runion de
+cinq peuplades, tablies dans le territoire de la grande et de la petite
+Kabilie [188]. Ces succs partiels ne furent pas suivis de pacifications
+bien solides.
+
+[Note 188: Poulle, _Maurtanie_, p. 119-120. Berbrugger, _poques
+militaires de la grande Kabylie_, p. 212.]
+
+PERSCUTIONS CONTRE LES CHRTIENS.--Malgr les perscutions, la religion
+chrtienne faisait de rapides progrs en Afrique. Dans la Cyrnaque
+surtout, un clerg organis relevait directement du pape. L'dit de
+Decius, rendu en 250, organisa d'une manire rgulire la perscution
+contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C'est la suite de
+cette mesure que saint Denis d'Alexandrie fut exil dans une petite
+bourgade de la Cyrnaque. Valrien prescrivit de nouvelles rigueurs
+contre les chrtiens et, comme un certain nombre de tribus de la
+Proconsulaire avait embrass le nouveau culte, ce fut une cause de plus
+de troubles en Afrique et de rsistance au pouvoir central. Les
+pasteurs, dcors du nom d'vques, se runirent plus d'une fois en
+conciles pour traiter des points de doctrine, car dj des hrsies se
+produisaient et souvent le clerg africain tait en lutte avec ses chefs
+spirituels. Saint Cyprien qui, Karthage, avait recueilli l'hritage de
+Tertullien, tait en butte aux haines de la populace.
+
+En 254 Lambse, et en 255 Karthage, se runirent deux conciles
+d'vques de la Numidie et de la Maurtanie, auxquels assistrent, pour
+le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq
+membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli tre jet aux btes;
+sous Valrien il trouva le martyre ainsi qu'un certain nombre d'vques.
+
+Priode des trente tyrans.--Aprs la chute de Valrien, avait commenc
+le rgne de Gallien et la priode dite des trente tyrans. L'Afrique ne
+pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius
+Passienus et F. Pomponianus duc de la frontire libyque, allrent
+chercher dans ses terres un ancien tribun, nomm Celsus, et l'ayant
+revtu du manteau de pourpre de la desse Tanit Karthage, le
+proclamrent Auguste. Quelques jours aprs, le tyran tait mis mort
+par la populace, qui l'avait lev, et son cadavre livr en pture aux
+chiens.
+
+Vers la mme poque, un parti de Franks, aprs avoir ravag la Gaule et
+l'Espagne, fit une descente en Maurtanie: c'tait un prlude
+l'invasion Vandale.
+
+En 268, Claude II succde Gallien, et est son tour remplac par
+Aurlien (270). On devine ce que pouvaient faire les indignes de
+l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tte la
+puissance romaine sous Hadrien et sous Svre: la rvolte fut l'tat
+permanent. Le dbordement gnral des barbares fut comme une tempte
+qui brise tout[189]. L'vque de Karthage sollicitait la charit des
+fidles pour racheter les captifs faits par les barbares qui avaient
+envahi la Numidie. C'est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus)
+habit par les cinq nations (quinquegentiens), que l'tincelle tait
+partie. De l, la rvolte s'tait rpandue, pendant le rgne de Gallien
+(265), sur la Maurtanie orientale et la Numidie occidentale.
+
+Le gnral Probus, aprs avoir rtabli la paix dans la Marmarique
+insurge, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef
+des troupes. Un Berbre, du nom d'Aradion, avait soulev les populations
+de la Numidie. Tout tait en rvolte jusqu'aux portes de Karthage.
+Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en droute et tua
+Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui
+fit lever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de
+largeur[190]. Il est assez difficile de se rendre compte du thtre de
+cette campagne; mais les probabilits semblent indiquer que c'est vers
+Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbre trouva la mort[191].
+
+[Note 189: Aurlius Victor.]
+
+[Note 190: Vopiscus, _Hist. de Probus_, cap. IX.]
+
+[Note 191: V. _Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1854-1855.]
+
+Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transports par
+lui en Asie-Mineure, parvinrent s'chapper sur quelques navires. En
+passant devant les ctes de la Maurtanie csarienne, ils y firent une
+descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de
+Karthage pour les forcer reprendre la mer. Ils traversrent le dtroit
+et rentrrent chez eux par l'embouchure du Rhin.
+
+Lorsque Probus eut t proclam empereur, l'Afrique, au lieu de se
+souvenir de ses services, soutint son comptiteur Florien. Sous le rgne
+de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde
+romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, fut donne Carus.
+
+DIOCLTIEN. RVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.--Diocltien parvenu au trne en
+284, essaya en vain de gouverner seul: deux annes plus tard, il
+s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l'Italie,
+l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'tait pas encore assez de deux
+matres pour gouverner le monde romain dans l'tat de dsagrgation o
+il se trouvait, et sous la pression gnrale des barbares qui
+l'entouraient. Afin d'arrter le dbordement, les deux augustes
+s'adjoignirent deux csars, Galere et Constance Chlore. Il fallut
+partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva l'Afrique, moins
+peut-tre la Tingitane. La Cyrnaque et la Libye churent Diocltien
+qui avait l'Orient pour lot.
+
+Le moment tait trop opportun pour que l'Afrique le laisst chapper, et
+du reste la rvolte tait pour ainsi dire l'tat permanent dans la
+Maurtanie. Ds 288, la grande confdration des Quinqugentiens tait
+en pleine insurrection. Le prses de la Csarienne, Aurlius Litua,
+obtint contre eux quelques avantages et les contraignit une soumission
+phmre.
+
+Mais bientt les Quinqugentiens reprennent les armes et portent le
+ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage l'est. Un certain
+Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, est proclam
+Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-mme en
+Afrique pour prendre la direction des oprations. Il combat les
+farouches Quinqugentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque
+sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la
+rpression est srieuse et la soumission relle. Pour en assurer les
+effets, Maximien juge ncessaire de transporter une partie de ces tribus
+indomptes[192] (297).
+
+Vers le mme temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la
+rvolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que
+l'empereur essaya de la rduire.
+
+[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1.
+IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit o ces tribus ont
+t transportes, M. Fournel penche pour le dsert, mais cette
+conjecture nous semble peu justifie.]
+
+NOUVELLES DIVISIONS GOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE.--Sous le rgne de
+Diocltien, les divisions administratives de l'empire furent modifies
+et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements
+ont t effectus par Maximien, aprs sa victoire sur les
+Quinqugentiens (297). Morcelli les place en 297, la mme date que la
+reconstitution gnrale de l'empire. Il est probable que la
+confdration des _cinq_ rpubliques cirtennes, (_Cuicul_ (Djemila)
+avait t ajoute aux quatre prcdentes), fut dissoute un peu
+auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis l'poque
+d'Alexandre Svre. La sparation de la Numidie en territoire militaire
+et territoire civil, fournit naturellement l'occasion de faire cesser
+une anomalie qui ne pouvait tre que prjudiciable au bon ordre, dans
+une poque aussi trouble.
+
+La Maurtanie orientale fut divise en deux parties: celle de l'est avec
+Sitifis pour chef-lieu, reut le nom de Sitifienne; celle de l'ouest
+conservant Csare, comme sige du gouverneur, continua tre appele
+Csarienne.
+
+Ds lors, l'Afrique fut divise de la manire suivante:
+
+1 Cyrnaque, ayant un gouverneur particulier, rattache au diocse
+d'Orient.
+
+2 Diocse d'Afrique comprenant:
+
+La Tripolitaine depuis la Cyrnaque jusqu'au Triton.
+
+La Bysacne ou Valrie, du Triton jusqu' Horra.
+
+L'Afrique propre, d'Horra Tabarka.
+
+La Numidie divise elle-mme en Numidie cirtenne (avec Cirta), et
+Numidie militaire avec Lambse, comme chef-lieu, de Tabarka l'Amsaga.
+
+La Maurtanie stifienne, de l'Amsaga Sald.
+
+Et la Maurtanie csarienne de Sald la Malua (Mouloua).
+
+Ces provinces taient administres civilement par des _prses_ relevant
+du _vicaire d'Afrique_. Le commandement militaire tait confi au _comte
+d'Afrique_, ayant sous ses ordres des _prpositi limitum_ [193].
+
+[Note 193: Pallu de Lessert, _loc. cit._, p. 81.]
+
+3 Et la Maurtanie Tingitane, rattache au diocse d'Espagne, et
+commande par un _comes Tingitan_, relevant directement du _magister
+peditum_ (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration
+civile tait confie un prses obissant au vicaire d'Espagne. Le
+manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Csarienne,
+ses relations constantes avec l'Hispanie, si proches, expliquent ce
+rattachement l'Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'AFRIQUE SOUS L'AUTORIT ROMAINE (_Suite_).
+297-415.
+
+
+tat de l'Afrique la fin du IIIe sicle.--Grandes perscutions contre
+les chrtiens.--Tyrannie de Galre en Afrique.--Constantin et Maxence,
+usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses
+dvastations.--Triomphe de Constantin.--Cessation des perscutions
+contre les chrtiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation
+administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des
+Dunatistes. Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; perscution des
+Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excs des
+Donatistes.--Exactions du comte Romanus.--Rvolte de
+Firmus.--Pacification gnrale.--L'Afrique sous Gratien, Valentinien II
+et Thodose.--Rvolte de Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous
+Honorius.
+
+
+TAT DE L'AFRIQUE LA FIN DU IIIe SICLE.--Nous avons vu dans le
+chapitre qui prcde, combien les rvoltes des indignes rendaient
+prcaire la situation de la colonisation africaine. Quatre sicles et
+demi s'taient couls depuis la chute de Karthage, et les Romains
+avaient effectu leur conqute avec la plus grande prudence, mnageant
+les transitions et n'avanant que mthodiquement. Ils avaient fait des
+efforts considrables pour coloniser l'Afrique et avaient pu croire un
+instant au succs; mais sous les rgnes les plus brillants, les rvoltes
+des Berbres avaient dmontr la prcarit de celle occupation et,
+malgr le dploiement d'un appareil militaire formidable pour l'poque,
+la puissance de l'empereur avait t insulte par les sauvages
+africains.
+
+Cette situation, dont le danger dj pressenti allait se dmontrer par
+des faits, tait la consquence d'une erreur ou d'un oubli des matres
+du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient pas assez
+tenu compte de la race indigne et, se contentant de la refouler dans
+les plaines livres aux colons, ils l'avaient laisse se concentrer, se
+renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contres comme le pays des
+Quinqugentiens et le massif de l'Aours. Ils voyaient bien aussi les
+tribus nomades du sud se masser sur la ligne du dsert, mais ils se
+contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud.
+
+Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne
+Numidie, la vieille race indigne avait disparu ou s'tait assimile. La
+langue, la littrature et les institutions de Rome avaient t adoptes
+par ces Berbres. Ceux-l n'taient pas craindre; mais, tout autour
+d'eux, la race africaine se reconstituait et tait prte entrer en
+lutte. L'anarchie, prlude du dmembrement de l'empire, les luttes
+religieuses, dont l'Afrique tait sur le point de devenir le thtre,
+allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalit
+africaine et permettre aux nouvelles tribus berbres de s'tendre en
+couche paisse sur les restes des anciennes. Il y a l un enseignement
+que les colonisateurs actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre
+de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conqute est
+facile, il n'en est pas de mme de la colonisation et que, tant que la
+race autochthone reste peu prs intacte, l'tablissement des trangers
+au milieu d'elle est prcaire.
+
+GRANDES PERSCUTIONS CONTRE LES CHRTIENS.--Les perscutions exerces
+contre les chrtiens semblaient n'avoir d'autre rsultat que de
+fortifier la religion nouvelle. Les proslytes taient trs nombreux en
+Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indignes
+romaniss et mme dans les tribus berbres. Il est impossible de ne pas
+tre frapp de ce fait concluant que ce fut le sang indigne qui coula
+ici le premier pour la foi chrtienne, car les victimes inscrites en
+tte du martyrologe africain sont bien des berbres: Namphanio, Miggis,
+Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul rvlerait la
+nationalit, si l'histoire n'avait eu soin de la constater
+expressment[194].
+
+Des bas-fonds populaires o le christianisme avait d'abord pris racine,
+il s'levait et pntrait l'administration et l'arme. Un jour c'tait
+un gardien de prison qui demandait partager le sort des condamns; une
+autre fois c'tait un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne
+de commandement, se dpouillant de sa cuirasse et de ses insignes,
+refusait de continuer servir Csar pour entrer dans la milice du
+Christ[195]; ailleurs des hommes enrls n'acceptaient pas leur
+incorporation[196]. Pour tous c'tait la mort, mais ils supportaient
+avec joie les affres du supplice.
+
+[Note 194: Berbrugger, _Revue africaine_, N 51, p. 193.]
+
+[Note 195: Voir les _Actes du centurion saint Marcellus, martyr
+Tanger_, 30 Oct. 298. _Acta prim. martyr_, p. 311.]
+
+[Note 196: V. _Actes de saint Maximilien de Thveste_ (12 mars
+295).]
+
+Le triomphe de la nouvelle religion tait proche. Le trne des empereurs
+en tait branl sur sa base, car le christianisme, son dbut, tait
+la ngation de tout pouvoir temporel. Depuis l'excution des dits de
+Dcius et de Valrien, la perscution, tout en continuant, avait subi
+une certaine modration. Diocltien n'tait pas port aux mesures
+extrmes contre les chrtiens; mais Galre ne voyait le salut de
+l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait
+l'empereur de prendre les mesures les plus nergiques. Enfin, en 303,
+Diocltien, cdant aux instances de son csar, promulgua l'dit de
+perscution connu sous le nom d'dit de Nicomdie. Les mesures
+prescrites taient terribles: destruction des glises et des livres et
+ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrtiens dont les
+biens devaient tre saisis et qui devaient, eux-mmes, tre jets en
+prison ou livrs au bourreau.
+
+Cet dit fut immdiatement excut, sauf dans la partie du diocse
+d'Occident qui tait soumise au csar Constance Chlore, c'est--dire la
+Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de
+l'empire, les perscuteurs se mirent l'oeuvre. En Afrique, ils
+dployrent un grand zle. A Cirta, un certain Munatius Flix, flamine
+perptuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Gnralement
+les chrtiens restrent fermes dans leur foi et des prtres subirent le
+martyre plutt que de remettre aux perscuteurs leurs vases et leurs
+livres qu'ils avaient cachs; mais un grand nombre faiblirent, renirent
+leur foi et livrrent leur dpt sacr. L'glise de Cirta se signala par
+sa faiblesse: son vque Paulus se soumit tout ce qu'on exigea de lui.
+
+Cette perscution n'tait que le prlude de violences plus grandes
+encore. Il ne suffisait pas d'avoir dtruit les glises et les objets
+extrieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de
+l'anne 303, un dit adress au gouverneur de la Palestine fixait
+certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux.
+Ces jours dtermins furent appels _dies thurificationis_ et l'on
+avouera que c'tait un excellent moyen de reconnatre les chrtiens.
+Valrius Florus, prses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul
+de la Proconsulaire, se firent les excuteurs de ces mesures. Le sang
+des chrtiens coula flots en Afrique pendant cette priode qui fut
+appele l're des martyrs[197].
+
+[Note 197: Voir l'intressante dissertation de M. Poulie ce sujet
+dans l'_Annuaire de la Socit arch. de Constantine_, 1876-77, pp. 484
+et suiv.]
+
+TYRANNIE DE GALRE EN AFRIQUE.--En 305, Diocltien et Maximien Hercule
+abdiqurent au profit des deux csars Constance Chlore et Galre,
+lesquels s'adjoignirent comme csars Svre et Maximin. Bien que
+Constance Chlore et l'Afrique dans son lot, il en abandonna
+l'administration Galre qui en confia le commandement au csar Svre.
+On sait qu'un des premiers actes de Galre, en prenant le pouvoir, fut
+de prescrire un recensement gnral des personnes et des biens de
+l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. On procda l'excution
+de cette mesure avec une rigueur qui rpandit partout la terreur et la
+dsolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs taient
+runis et compts sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait
+ la dlation le fils contre le pre, l'esclave contre le matre,
+l'pouse contre le mari. On obtenait par les tourments des dclarations
+de biens que l'on ne possdait pas[198]. Il est probable que l'Afrique,
+qui avait dj tant se plaindre de Galre, souffrit beaucoup de ces
+mesures et de la faon cruelle dont elles furent appliques. Les troupes
+seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui
+quelque fidlit.
+
+[Note 198: Poulle, _loc, cit._, p. 481.]
+
+CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D'ALEXANDRE.--A la mort de Constance
+Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamrent auguste son
+fils Constantin. De son ct, Galre donna le titre d'auguste Svre.
+
+Peu de temps aprs, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de
+Galre, ayant gagn l'appui du prfet du prtoire Anulinus, prit aussi
+la pourpre et fut acclam par les soldats (28 octobre 306).
+
+En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui
+avait d'abord reu le titre de comte et, aprs le dpart du proconsul,
+avait t lev aux fonctions de vicaire d'Afrique (mars 306). Il reut
+probablement la mission de proclamer l'autorit de Maxence, dans les
+provinces africaines; mais, nous l'avons dit, les troupes tenaient pour
+Galre. Elle refusrent de reconnatre l'usurpateur et prirent le chemin
+de l'Orient, afin de rejoindre, Alexandrie, le lieutenant de leur
+matre. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrrent sur leur
+route, toujours est-il qu'elles furent forces de rentrer Karthage, o
+elle retrouvrent leur chef Alexandre. A quel prince obissait alors
+l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle tait
+dans un tat voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des
+partisans.
+
+Sur ces entrefaites, Galre tant mort, les troupes exploitrent
+habilement un bruit, vrai ou faux, d'aprs lequel Maxence, doutant de la
+fidlit d'Alexandre, aurait envoy des missaires pour le tuer. Bon gr
+mal gr, elles le proclamrent empereur. Alexandre dont l'origine est
+incertaine, mais qu'on dsigne gnralement comme un paysan pannonien,
+tait alors un vieillard affaibli par l'ge au moral et au physique,
+incapable de rsistance autant que d'initiative. Il se laissa ainsi
+porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l'affermir et le
+conserver (308).
+
+TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DVASTATIONS.--Cependant Maxence,
+aprs avoir dfait et mis mort Svre, s'tait empar de Rome et de
+toute d'Italie. Absorb par le soin d'asseoir sa puissance, il ne
+pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre rgnait tranquillement
+Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnatre son
+autorit, mais il ne parat pas qu'il ait su gagner l'affection des
+populations.
+
+En 311, Maxence pouvant dtacher quelques troupes, les plaa sous le
+commandement du prfet du prtoire, Rufus Volusianus, et du gnral
+Znas, et les envoya en Afrique. Karthage emporte d'assaut fut mise
+feu et sang. Quant Alexandre, il avait pu se rfugier derrire les
+remparts de Cirta. Les gnraux de Maxence l'y poursuivirent et s'tant
+rendus matres de cette ville, s'emparrent de l'usurpateur qui fut
+trangl[199].
+
+[Note 199: Voir, pour la rvolte d'Alexandre: Aur. Victor,
+_pitome_, Eutrope, _pit._; Zosime. Tillemont, _Hist. des empereurs_,
+etc. Nous avons adopt en grande partie les opinions de M. Poulle (_Soc.
+arch. de Constantine_), 1876-77.]
+
+Cirta, comme Karthage, fut entirement saccage, puis brle par les
+vainqueurs. Maxence fit cruellement expier l'Afrique ce qu'il appelait
+son manque de fidlit: un grand nombre de cits furent livres aux
+flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dpouills de
+leurs biens; beaucoup d'entre eux prirent dans les tortures, car toutes
+les haines, toutes les rivalits purent exercer librement leurs
+vengeances, et le pays gmit sous la plus pouvantable terreur. Les
+campagnes, mme, n'chapprent pas la fureur du vainqueur qui se fit
+livrer les rserves de grain et porta la dvastation partout.
+
+TRIOMPHE DE CONSTANTIN.--Aprs avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence
+s'appliqua retirer de l'Afrique tout ce que la contre pouvait lui
+fournir en hommes et en argent, afin d'tre en mesure de rsister son
+comptiteur Constantin. En 312, la lutte commena entre les deux
+empereurs et se termina bientt par la dfaite de Maxence devant Rome.
+Malgr la supriorit de son arme, o les Berbres taient en grand
+nombre, il fut entirement vaincu par son comptiteur et se noya dans le
+Tibre (28 octobre).
+
+La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie;
+on dit que Constantin envoya la tte du tyran Karthage qui avait tant
+eu se plaindre de lui. Le vainqueur s'appliqua de toutes ses forces
+panser les plaies de la Berbrie: il envoya des secours en argent,
+diminua les impts, rendit les biens confisqus leurs propritaires,
+et fit relever les cits dtruites.
+
+Cirta, reconstruite pas ses ordres, reut son nom et nous l'ap-pellerons
+ l'avenir Constantine. Par ces mesures il mrita la reconnaissance de
+ce pays si maltrait par ses prdcesseurs.
+
+CESSATION DES PERSCUTIONS CONTRE LES CHRTIENS. LES DONATISTES. SCHISME
+D'ARIUS.--A partir de l'anne 305, les perscutions s'taient ralenties;
+selon le tmoignage d'Eusbe et de saint Optat, Maxence les fit
+immdiatement cesser, ds son avnement. Le triomphe de la religion
+nouvelle tait proche, mais, avant mme qu'il ft assur, des divisions
+se produisaient dans son sein et il allait en rsulter de bien graves
+vnements.
+
+Au mois de mars 305, l'vque de Cirta, Paulus, tant mort, un concile
+se runit dans cette ville, chez un particulier, car les glises taient
+dtruites, pour lui donner un successeur. Dix vques de Numidie y
+prirent part. A peine la sance tait-elle ouverte, que des discussions
+s'levrent entre les membres: on reprocha un certain nombre d'entre
+eux d'avoir faibli pendant les perscutions et d'avoir remis les livres
+et vases sacrs. Pour la premire fois l'pithte de _traditeurs_ fut
+lance. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra
+dans l'assemble une grande violence. Sylvain avait t propos pour le
+sige piscopal, mais il tait traditeur; grce l'appui de la populace
+il fut lu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus minents
+taient enferms dans le cimetire des martyrs. Ce fait qui semblerait
+de peu d'importance, fut le point de dpart de la dplorable scission
+qui se produisit dans l'glise d'Afrique.
+
+Quelque temps aprs, en 311 mourait l'vque de Karthage Mensurius, qui
+avait su rsister avec autant de fermet que de prudence aux violences
+des perscuteurs et conserver les vases de son glise. Les fidles
+s'assemblrent pour procder son remplacement et lurent le diacre
+Ccilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientt l'opposition
+contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrs
+que son prdcesseur avait cachs chez les fidles. Une vritable
+conspiration ayant sa tte Donat, vque des Cases-Noires[200] en
+Numidie, s'ourdit contre lui; les prtres de l'intrieur ne lui
+pardonnaient pas de s'tre fait lire sans leur participation. Ils
+formrent un groupe de soixante-dix prlats la tte desquels tait
+Secundus, vque de Ticisi[201]. Runis en concile, ils citrent
+Ccilien comparatre devant eux; mais, comme il s'y refusait, disant
+qu'il avait t rgulirement sacr et ajoutant qu'il tait prt
+recevoir de nouveau l'imposition des mains, Purpurius, dont la violence
+s'tait fait remarquer Cirta, s'cria: Qu'il vienne la recevoir et on
+lui cassera la tte pour pnitence.
+
+[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l'Aours.]
+
+[Note 201: Actuellement Tidjist (An-el-Bordj), prs de Sigus, au
+sud de Constantine.]
+
+Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Ccilien,
+fonde sur les trois points suivants: 1 il avait refus de se rendre
+leur runion; 2 il avait t sacr par des traditeurs; 3 il aurait,
+lors des perscutions, empch des fidles de secourir les martyrs. Or
+ces deux derniers chefs n'taient rien moins que prouvs et, dans le
+groupe des vques qui s'rigeaient ainsi en juges, plusieurs s'taient
+reconnus eux-mmes traditeurs. Pour complter leur oeuvre, ils
+dclarrent le sige de Karthage vacant et y levrent un certain
+Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie
+personnelle de Ccilien, avait, par ses instances et son argent,
+contribu ce rsultat.
+
+Ainsi fut consomme la scission de l'glise d'Afrique, au moment mme o
+sa cause triomphait. L'irritation rciproque des deux partis devint
+extrme et amena des conflits journaliers.
+
+Constantin tenait essentiellement la pacification de l'Afrique; bien
+qu'inclinant vers le christianisme, il mnagea les adhrents de l'ancien
+culte et fit mme riger un temple en l'honneur de la famille flavienne.
+Il apprit donc avec peine les divisions de l'glise d'Afrique et crivit
+au proconsul Anulinus, pour qu'il tcht de les faire cesser. Dans ces
+instructions il semble pencher pour le parti de Ccilien. Mais les
+Donatistes, ainsi les appelait-on dj, n'taient pas gens s'incliner
+devant des conseils ou mme des menaces; ils adressrent l'empereur
+une supplique dans laquelle ils entassrent toutes les accusations
+contre leur ennemi.
+
+En prsence de cette rclamation, Constantin ordonna la comparution des
+deux parties devant un conseil d'vques, et convoqua ce concile un
+grand nombre de prlats de la Gaule et de l'Italie. Tous se runirent
+Rome, en octobre 313, sous la prsidence du pape Miltiade. Ccilien et
+Majorin accompagns de clercs et de tmoins, se prsentrent ce
+concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur
+les griefs reprochs par eux leur adversaire, que sur ce qui leur
+tait imput. On devine ce que purent tre de tels dbats. Aprs bien
+des jours d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il
+reconnaissait Ccilien innocent et validait son ordination. Il disposait
+en outre que les prtres ordonns par Majorin continueraient exercer
+leur ministre et que si, dans une localit, il se trouvait deux prtres
+ordonns l'un par Ccilien, l'autre par Majorin, le plus ancien serait
+conserv et l'autre plac ailleurs. Quant Donat, on le condamnait
+comme auteur de tout le mal et coupable de grands crimes.
+
+A la suite de cette dcision, Ccilien fut retenu provisoirement en
+Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la
+promesse qu'il ne reparatrait plus Karthage. Des commissaires
+ecclsiastiques furent envoys en Afrique pour notifier cette dcision
+au clerg et faire une enqute qui confirma l'innocence de Ccilien.
+Celui-ci rentra peu aprs Karthage. Donat, de son ct, ne tarda pas
+y paratre, au mpris de son serment. Les luttes recommencrent alors
+avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, charg d'informer par
+l'empereur, conclut encore contre les Donatistes.
+
+Mais ceux-ci ayant rclam le jugement d'un nouveau concile, l'empereur
+voulut bien faire convoquer les vques Arles, pour le mois d'aot
+314. Ce fut encore un triomphe pour Ccilien; seulement le concile crut
+devoir donner son avis sur le grand diffrend qui divisait l'glise
+d'Afrique et il opina que ceux qui seraient reconnus coupables d'avoir
+livr les critures ou les vases sacrs ou dnonc leurs frres,
+devraient tre dposs de l'ordre du clerg[202]. C'tait donner aux
+Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore
+satisfaits et en appelrent l'empereur qui confirma Milan, en 315,
+les dcisions des conciles de Rome et d'Arles.
+
+[Note 202: _L'Afrique chrtienne_ par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est
+ cet ouvrage que nous avons emprunt la plus grande partie des
+documents qui prcdent.]
+
+Constantin avait montr dans toute cette affaire une trs grande
+modration; mais, quand tous les degrs de juridiction eurent t
+puiss, il prescrivit Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec
+svrit toute tentative de rbellion de la part des Donatistes. Ceux-ci
+se virent donc bientt l'objet d'une nouvelle perscution dans laquelle
+les plus marquants d'entre eux furent bannis. Mais leurs partisans
+taient trs nombreux, surtout dans l'intrieur, et ils gardrent
+souvent par la force leurs positions.
+
+Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le
+succs devait tre encore plus grand prenait naissance en Cyrnaque.
+Vers 320, le Libyen Arius se sparait de l'glise orthodoxe, par suite
+de divergences sur des points d'apprciation relativement la trinit.
+L encore, l'empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix
+pour ramener la pacification dans l'glise; mais le schisme arien tait
+fait.
+
+ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L'AFRIQUE PAR
+CONSTANTIN.--En 323, Constantin attaqua brusquement son rival,
+l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre mort.
+Rest ainsi seul matre de l'empire, il s'appliqua rtablir l'unit de
+commandement et rgulariser l'administration des provinces. L'empire
+fut divis en quatre grandes prfectures.
+
+L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacne, la Numidie et les
+Maurtanies, stifienne et csarienne, ft partie de la prfecture
+d'Italie, et fut place, pour l'administration civile, sous l'autorit
+du prfet du prtoire de cette prfecture.
+
+La Tingitane, rattache la prfecture des Gaules, tait sous
+l'autorit du prfet du prtoire des Gaules.
+
+La Cyrnaque dpendit de la prfecture d'Orient.
+
+Le prfet du prtoire d'Italie tait reprsent en Afrique:
+
+1 Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux lgats la
+proconsulaire;
+
+2 Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires la
+Byzacne et la Numidie, et par trois prses la Tripolitaine, la
+Stifienne et la Csarienne.
+
+Le prfet des Gaules tait reprsent dans la Tingitane par un prses.
+
+Le _Comte des largesses sacres_ avait la direction de tout ce qui se
+rapporte aux finances; et le _Comte des choses prives_ tait le
+directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui
+portaient le titre d'_illustres_, avaient un certain nombre de dlgus
+en Afrique.
+
+L'arme et les choses militaires relevaient du _magister peditum_,
+sorte de ministre de la guerre, rsidant aussi Rome, et reprsent en
+Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurtanie csarienne
+et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique et de Tingitane.
+
+Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize prposs des limites,
+qui commandaient les troupes places sur la frontire, plus les corps
+mobiles.
+
+Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un prfet de
+cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles.
+
+Le duc de la Csarienne avait huit prposs des limites. Il tait aussi
+prses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dpendre du
+vicaire d'Afrique.
+
+Le duc de la Tripolitaine avait douze prposs et deux camps o
+taient, sans doute, les troupes destines tenir la campagne.
+
+Les troupes, on le voit, taient divises en deux classes: les troupes
+mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontire[203].
+
+Sous le Bas-Empire, l'organisation des assembles provinciales fut
+modifie; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions
+religieuses cessrent et le concilium devint une assemble purement
+administrative, charge d'clairer les prfets et de leur fournir un
+appui moral, car il n'avait aucun droit excutif. La centralisation
+tablie par Constantin fit cesser l'autonomie des provinces. L'empereur
+voulut tout diriger du fond de son palais et c'est dans ce but que les
+fonctions furent multiplies. Des _curiosi_, inspecteurs plus ou moins
+occultes, furent chargs de surveiller les fonctionnaires et de rendre
+compte de leurs moindres actes au chef suprme; en mme temps les cits
+reurent des _defensores_, dont la mission tait de protger les
+citoyens contre l'injustice et la tyrannie des agents du prince.
+
+Le concilium provincial conserva le droit de prsenter des voeux et des
+dolances l'empereur; sa runion tait l'occasion de ftes et de
+rjouissances publiques; la convocation tait faite par le prfet. Le
+sacerdos provinei, dont la fonction parat avoir t conserve pendant
+quelque temps encore, dut cder la prsidence du concile au prfet ou
+son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prtres devenus chrtiens, fut
+entour d'honneurs et d'immunits; mais il perdit toute occasion de
+s'immiscer lgalement dans les affaires administratives[204].
+
+[Note 203: L'_Afrique septentrionale aprs le partage du monde
+romain_, par Berbrugger, travail extrait de la _Notice des dignits_, de
+Booking.]
+
+[Note 204: _Les Assembles provinciales et le culte provincial_, par
+M. Pallu de Lessert, passim.]
+
+PUISSANCE DES DONATISTES.--LES CIRCONCELLIONS.--Vers 321, les Donatistes
+avaient obtenu le rappel de leurs exils, et il se produisit une sorte
+d'apaisement. En 326, Ccilien tant mort fut remplac par Refus: de
+leur ct, les Donatistes lirent Donat, homonyme de l'vque des
+Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu aprs, les nouveaux lus
+runissaient Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix vques
+prirent part et o, grce des concessions mutuelles, on put consolider
+la trve.
+
+On sera peut-tre tonn du grand nombre d'vques se trouvant alors en
+Afrique, mais il faut considrer ces prlats comme de simples curs. La
+cration des siges piscopaux en Afrique n'a pas toujours t motive
+par l'importance des localits et le chiffre de la population. L'on
+observe en effet dans l'histoire des Donatistes que ces habiles
+sectaires, afin d'augmenter leur influence, multipliaient le nombre des
+vques et les prposaient de simples hameaux... Or, on conoit
+parfaitement que l'glise, pour tenir tte aux Donatistes, ait imit
+cette conduite et multipli les vchs... Au surplus, il tait dans
+l'esprit de l'glise d'Afrique de multiplier les diocses afin que leur
+peu d'tendue en facilitt l'administration[205].
+
+Ainsi les deux glises vivaient cte cte et essayaient de se tolrer,
+mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits
+les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, cdant la demande de
+Zezius, vque de Constantine, ordonner la construction d'une basilique
+pour les orthodoxes, attendu que tout ce qui appartenait l'glise
+catholique tait tomb au pouvoir des Donatistes et que les orthodoxes
+n'avaient aucun local pour tenir leurs assembles[206].
+
+[Note 205: _Observations sur la formation des diocses dans
+l'ancienne Eglise d'Afrique_, par l'abb Lon Godart (_Revue africaine_,
+2e anne, pp. 399 et suiv.)]
+
+[Note 206: V. L'_Africa christiana_ de Morcelli, t. II, p. 234.
+Cette glise se trouvait dans l'emplacement occup actuellement par
+l'hpital militaire.]
+
+A ct des Donatistes modrs, qui essayaient de chercher un modus
+vivendi avec les autres chrtiens, se trouvaient les zls, les purs.
+Runis en bandes obissant un chef, ils se mirent parcourir le pays
+dans le but, disaient-ils, de faire reconnatre la saintet de leur foi.
+Leur cri de ralliement tait _Laudes Deo_ (Louanges Dieu!), et il fut
+bientt redout comme un signal de pillage et de mort. Faisant
+profession de mpriser les biens de la terre et de vivre dans la
+continence, ils ne tardrent pas riger la destruction en principe.
+Ils n'ont du reste rien perdre, car la plupart sont des esclaves
+fugitifs, des malheureux ruins par les guerres civiles ou les exactions
+du fisc. Ils prtendent tablir l'galit en dtruissant les biens et
+faire le salut des riches en les ruinant.
+
+Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaqurent d'abord
+aux fermes isoles; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie
+furent stigmatiss du nom de Circoncellions[207]. Nous verrons avant peu
+ quels excs ces fanatiques se portrent. Leur quartier gnral tait
+Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aours, entre Lambse et
+Theveste[208].
+
+[Note 207: De _Circumiens cellas_ (rdant autour des fermes).]
+
+[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et
+de saint Optat.]
+
+LES FILS DE CONSTANTIN.--PERSCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.--A la
+mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionn en cinq parties;
+mais bientt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance,
+restrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls matres du
+pouvoir. Un nouveau partage fut alors opr entre eux (338). L'Afrique
+demeura pendant plusieurs annes un sujet de contestation entre Constant
+et Constantin, et les deux frres en vinrent plusieurs fois aux mains.
+La mort de Constantin (340) mit fin la lutte en assurant le triomphe
+de Constant.
+
+Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les paens, puis, des dissensions
+nouvelles s'tant produites en Afrique entre les Donatistes et les
+orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin
+ces troubles. A peine taient-ils arrivs Karthage que les Donatistes
+se soulevrent de toutes parts. Aids par les Circoncellions, ils
+osrent tenir tte aux armes de l'empereur. Mais bientt ils furent
+vaincus et rduits la fuite, et la perscution commena; les vques
+compromis furent exils ou mis mort. Le principal rsultat de ces
+violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler
+leur fureur, au grand prjudice de la colonisation.
+
+CONSTANCE ET JULIEN.--EXCS DES DONATISTES.--En 350, Constant fut mis
+mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trne et
+tendit son autorit sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de
+Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur matre. Elles
+passrent ensuite en Espagne, de l en Gaule et vinrent Lyon craser
+l'arme de Magnence, qui prit dans la bataille. Ainsi Constance resta
+seul matre de l'empire. On sait qu'il s'rigea en protecteur de
+l'arianisme.
+
+En 360, Julien, ayant t proclam Lutce et reconnu par l'Italie,
+chercha gagner l'Afrique sa cause, mais ne put parvenir la
+dtacher de sa fidlit au fils de Constantin. Du reste, Constance avait
+pris des prcautions srieuses pour conserver sa province, et, bien
+qu'il ft menac par son comptiteur d'un ct, et par les Perses de
+l'autre, il envoya en Afrique son secrtaire d'tat Gaudentius avec
+ordre de lever des troupes et de s'opposer tout dbarquement.
+Gaudentius remplit sa mission avec fidlit, il invita le comte Cretion
+et les gouverneurs (rectores) faire des leves, et il tira des deux
+Maurtanies une cavalerie lgre excellente avec laquelle il protgea
+efficacement tout le littoral contre les troupes stationnes en Sicile
+et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en
+Afrique[209].
+
+L'anne suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il
+se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes,
+fort affaiblis par la perscution macarienne. Leurs vques leur furent
+rendus et une violente raction contre les orthodoxes se produisit. Les
+Donatistes se vengrent d'eux par les mmes armes: les spoliations, les
+dvastations, les meurtres. Un exemple donnera une ide du caractre de
+ces luttes: Flix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur
+Lemelli[210], la tte d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouv la
+porte de la basilique ferme, ils en firent le sige; les Circoncellions
+montrent sur le toit et, de l, accablrent les fidles sous un monceau
+de tuiles. Un grand nombre fut cruellement bless; deux diacres qui
+dfendaient l'autel furent tus et les fastes de l'glise inscrivent
+deux martyrs de plus[211]. Ailleurs, Typaza, en prsence du
+gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; les hommes
+sont torturs, les femmes tranes; les enfants mis mort ou touffs
+dans les entrailles de leurs mres.
+
+Du reste les Donatistes ne tardrent pas voir des schismes se produire
+dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, vque de
+Cartenna[212], qui imposait un nouveau baptme tous les anciens
+traditeurs.
+
+[Note 209: Poulle (_Soc. arch._), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi
+_Rev. afr._ t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.]
+
+[Note 210: Zembia, dans la Medjana.]
+
+[Note 211: Poulle, _Maurtanie_, p. 129.]
+
+[Note 212: Tens].
+
+EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.--A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite,
+dans les premiers temps du rgne de Valentinien, une tribu indigne de
+la Tripolitaine, les _Asturiens_, ainsi appels par les auteurs[213],
+causrent les plus grands ravages dans cette contre et vinrent mme
+attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelrent
+leur secours le comte Romanus, nomm depuis peu matre des milices
+d'Afrique; mais ce gnral ne voulut entrer en campagne que si on lui
+fournissait quatre mille chevaux et une grande quantit de vivres,
+conditions que les Tripolitains ruins ne pouvaient remplir; de sorte
+que les Berbres continurent leurs dprdations. l'avnement de
+Valentinien, les gens de Leptis envoyrent des dputs l'empereur pour
+lui exposer leurs dolances; mais les partisans de Romanus en
+attnurent en partie l'effet. Cependant l'empereur chargea un
+administrateur de l'ordre civil, auquel on confia des pouvoirs
+militaires extraordinaires, de rtablir la paix.
+
+[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.]
+
+En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya un tribun
+nomm Pallade pour faire une enqute sur les lieux, mais cet agent se
+laissa corrompre et dclara que les plaintes n'taient pas fondes. Pour
+Romanus, c'tait le triomphe, l'impunit assure; aussi se livra-t-il,
+sans retenue, une prvarication effrne. Une nouvelle plainte des
+victimes ayant eu le mme rsultat que la prcdente, l'empereur ordonna
+la mise mort des rclamants, _convaincus_ de calomnie. Un ancien
+prses de la Tripolitaine, nomm Rurice, qui avait cherch faire
+triompher la vrit, fut englob dans l'accusation et excut Sitifis.
+
+RVOLTE DE FIRMUS.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des
+Quinqugentiens vint mourir en laissant plusieurs fils, Firmus,
+Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacs et Zamma. Ce dernier tait
+fort li avec Romanus, et, comme son frre an, Firmus, craignait
+d'tre victime d'une spoliation, il fit assassiner Zamma. C'tait
+s'exposer la vengeance certaine du comte; aussi, aprs avoir essay en
+vain de se disculper auprs du pouvoir central, Firmus comprit-il qu'il
+ne lui restait de salut que dans la rvolte. Ces fils de Nubel taient
+tous empreints de civilisation latine, plusieurs d'entre eux taient
+chrtiens.
+
+En 372, Firmus lve l'tendard de l'insurrection dans les montagnes du
+Djerdjera. Les Maurtanies le soutiennent; les Donatistes lui
+fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruins, tous ceux qui
+recherchent le dsordre, des soldats, on dit mme une lgion entire,
+viennent se joindre lui. Firmus disposant d'une vingtaine de mille
+hommes se met aussitt en campagne; un vque de Rusagus, bourgade sur
+la frontire de la Csarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les
+Firmianiens, continuant leur marche vers l'ouest, assigent Csare,
+s'en rendent matres et rduisent en cendres cette belle ville. Romanus
+essaie en vain de lutter; il est dfait et la rvolte gagne la Numidie.
+Les soldats proclamrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le
+diadme.
+
+ la rception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident envoya en
+toute hte des troupes en Afrique sous le commandement du comte
+Thodose, matre de la cavalerie. Dbarqu Igilgili (Djidjelli), cet
+habile gnrai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un
+poste des environs nomm Panchariana, d'o il devait commencer les
+oprations (373). Il avait t rejoint, tout en arrivant, par un corps
+d'auxiliaires indignes, command par Gildon, frre de Firmus.
+
+Le prince indigne, comprenant que la situation tait change, essaya de
+traiter avec Thodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le gnral
+ne voulut rien entendre avant d'avoir reu des otages, et les choses en
+restrent l. Bientt, du reste, Thodose entra en campagne, et porta
+son camp Tubusuptus[214]. Ayant repouss un nouveau message du
+rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commands par
+Mascizel et Duis, les mit en droute, et porta le ravage dans toute la
+contre, sans cependant se dpartir d'une grande prudence et en
+s'appuyant sur une place nomme Lamforte. De l, s'avanant vers
+l'ouest, Thodose dfit de nouveau Mascizel, qui avait os l'attaquer.
+
+Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermdiaire de
+prtres chrtiens, et Thodose la lui accorda. Le prince berbre remit
+au vainqueur Icosium[215] et lui livra, dans cette ville, ses enseignes,
+sa couronne, son butin et des otages, mais il ne parat pas qu'il soit
+venu en personne signer le trait.
+
+[Note 214: Tiklat en Kabylie.]
+
+[Note 215: Alger].
+
+Aprs avoir obtenu ce rsultat, Thodose se rendit Csare et employa
+ses lgions relever cette ville de ses ruines. Dans cette localit, il
+fit mourir sous les verges ou dcapiter les soldats qui taient passs
+au service du rebelle.
+
+Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau
+soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et
+les Muzones. La tribu des Isaflenses, tablie sur le versant sud du
+Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son
+chef Mazuca, mais elle fut encore dfaite et son chef, fait prisonnier,
+hta sa mort en dchirant ses blessures. Firmus, rduit encore la
+fuite, se jette au coeur des montagnes, puis prend la direction de l'est,
+suivi par les Romains. Au moment o ceux-ci vont l'atteindre, il leur
+chappe encore et revient sur ses pas. Il entrane de nouveau les
+Isaflenses, avec leur chef Igmacen et runit un grand nombre
+d'adhrents. Thodose, qui s'est avanc contre lui et le croit sans
+forces, est subitement attaqu par vingt mille indignes; il a la
+douleur de voir ses soldats lcher pied et ne s'chappe lui-mme qu' la
+faveur de la nuit[216].
+
+Ayant pu, dans sa droute, gagner le fort de Castellum Audiense[217], il
+y rallia son arme et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la
+dernire svrit, brlant les uns, mutilant les autres; et grce son
+nergie, il rtablit promptement la discipline et put rsister aux
+attaques tumultueuses des indignes. Il opra ensuite sa retraite vers
+Sitifis[218]. L'anne suivante (375), il s'avana, la tte de forces
+considrables, contre les Isaflenses, toujours fidles Firmus, et leur
+fit essuyer une nouvelle dfaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors
+gagner par les promesses de Thodose. Il cessa toute rsistance et
+arrta Firmus au moment o celui-ci, devinant sa trahison, se disposait
+ fuir. Prvoyant le sort qui l'attendait, le prince berbre se pendit
+dans sa prison et le tratre Igmacen ne put livrer ses ennemis qu'un
+cadavre qui fut apport leur camp, charg sur un chameau.
+
+Ainsi finit cette rvolte qui avait dur trois ans.
+
+[Note 216: Berbrugger, _poques militaires de la grande Kabylie_.]
+
+[Note 217: Aoun Bessem, au nord d'Aumale.]
+
+[Note 218: Les auteurs disent qu'il se retira Typaza, mais cela
+semble bien improbable et nous nous rallions l'opinion de MM. Poulle
+et Berbrugger, qui dmontrent que c'est Stif que Thodose s'est
+reform.]
+
+Pacification gnrale.--Aprs avoir obtenu la pacification gnrale des
+tribus souleves, Thodose s'appliqua, par une srie de sages mesures,
+rtablir la marche de l'administration et faire oublier les maux
+causs par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent
+svrement punis.
+
+Mais le comte Thodose avait de nombreux ennemis qui le dnoncrent
+l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son pre,
+Valentinien (375). On le prsenta comme tant sur le point de se
+dclarer indpendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prtant
+l'oreille ces calomnies expdia l'ordre de le mettre mort[219]. Le
+vainqueur de Firmus, celui qui avait conserv l'Afrique l'empire, fut
+dcapit Karthage.
+
+[Note 219: Orose, _Hist._, 1. VII, ch. XXXIII.]
+
+La rvolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain
+qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies,
+si romanises qu'elles fussent, des tribus indignes intactes, non
+assimiles, ils avaient en quelque sorte prpar pour l'avenir la ruine
+de leur colonisation. La leve de boucliers laquelle la rbellion de
+Firmus avait servi de prtexte, tait le premier acte du drame. Les
+Donatistes y avaient jou un rle trop actif pour ne pas porter la peine
+de la dfaite. En 378, les dits qui les condamnaient furent remis en
+vigueur et excuts strictement.
+
+L'AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THODOSE.--Le monde romain,
+assailli de tous cts par les barbares, tait dans une situation des
+plus critiques, et Gratien n'avait ni l'nergie ni les talents qui
+auraient t ncessaires dans un tel moment. Son frre, Valentinien II,
+empereur d'Orient, tait un enfant en bas ge. Pour soulager ses paules
+d'un tel fardeau, Gratien s'associa le gnral Thodose, fils du comte
+Thodose, qui avait t mis mort par ses ordres, et l'envoya dfendre
+les frontires de l'empire. Peu aprs, Maxime tait proclam par ses
+soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant march contre lui, fut
+vaincu et tu par l'usurpateur, prs de Lyon. On dit que sa dfaite fut
+due la dfection de sa cavalerie maure.
+
+Thodose, forc de reconnatre l'usurpateur, obtint cependant que
+l'Italie et l'Afrique fussent attribues Valentinien II. Mais Maxime
+ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En 387, il attaqua
+Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'anne suivante, il tait son
+tour vaincu par Thodose qui, aprs l'avoir tu, remit Valentinien II en
+possession de l'Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant t assassin,
+le trne imprial resta Thodose.
+
+Mais cette poque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Thodose
+mourut en 395 et l'empire chut ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce
+dernier, g de onze ans, eut l'Occident avec l'Afrique.
+
+RVOLTE DE GILDON.--Pendant ces comptitions, que pouvait faire
+l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la rvolte? Nous avons vu
+qu' l'arrive du comte Thodose en Maurtanie, Gildon, frre de Firmus,
+s'tait mis sa disposition et lui avait amen des renforts. On avait
+t content de ses services et il tait rest sans doute en relations
+intimes avec la famille de ce gnral. Aussi, lorsque le fils du comte
+Thodose eut t associ l'empire, il songea tre utile Gildon et
+lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d'Afrique avec le
+titre de _grand matre des deux milices_. Rsidant Karthage auprs du
+proconsul Probinus, il joignit la puissance dont il tait revtu
+l'honneur de s'allier la famille de Thodose, en donnant sa fille un
+des neveux de celui-ci.
+
+Ds lors, l'orgueil du prince indigne ne connut plus de bornes, et le
+pays commena sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorit du
+proconsul tait efface par la sienne. Cependant, lors de la rvolte
+d'Eugne dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent
+faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne montra pas
+grand zle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer les secours qu'il
+lui rclamait.
+
+La mort de Thodose le dcida lever le masque, et, pour dclarer ses
+intentions, il retint dans le port de Karthage les bls destins
+l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est invitable, car
+la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est dclar ennemi
+public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa le combattre.
+
+Dans cette conjoncture, Gildon appelle lui le peuple indigne en se
+dclarant restaurateur de son indpendance. Il comble les Donatistes de
+ses faveurs et perscute les catholiques, Mascizel, son frre, s'tant
+rendu Milan pour un motif inconnu, Gildon le souponne d'tre all
+intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il fait mettre mort ses
+deux fils[220]; puis il adresse, pour la forme, sa soumission
+l'empereur.
+
+[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.]
+
+CHUTE DE GILDON.--C'est Mascizel, brlant du dsir de la vengeance,
+que Stilicon donna le commandement de l'expdition. En 398, ce chef
+dbarqua en Afrique avec cinq mille lgionnaires (Gaulois, Germains et
+auxiliaires) et marcha contre son frre qui l'attendait la tte d'un
+rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal arms et demi-nus.
+Parvenu auprs de Theveste, il se trouva isol au milieu de montagnes
+escarpes et entour de ses innombrables ennemis.
+
+Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gtules et de ses
+montagnards berbres; en voyant les faibles forces que son frre ose lui
+opposer, il donne le signal du combat comme celui d'une excution en
+masse. L'action s'engage, et Mascizel, dsespr, s'avance pour
+parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premires lignes:
+un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les
+Berbres croient une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un
+clair, et bientt cette immense arme, prise d'une terreur
+inexplicable, tourne le dos l'ennemi. En mme temps, les lgionnaires,
+revenus de leur tonnement, chargent les indignes et changent leur
+retraite en droute[221].
+
+[Note 221: Zosime, _Hist._, 1. V. Orose, 1. VII.]
+
+Aprs cette inexplicable dfaite, Gildon, abandonn de tous, parvint
+atteindre le littoral et prendre la mer; il voulait gagner
+Constantinople; mais les vents contraires le rejetrent sur la cte
+d'Afrique. Arrt Tabarka, il fut conduit son frre qui l'accabla de
+reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son supplice.
+Gildon l'vita en s'tranglant de ses propres mains. Il avait gouvern
+l'Afrique pendant douze ans.
+
+Mascizel, qui venait de rtablir si heureusement la paix en Afrique, et
+d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit Milan, afin d'obtenir
+la rcompense de ses services, c'est--dire sans doute la position de
+son frre. Mais Stilicon venait de se convaincre par la rvolte de
+Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder aux Africains; il
+se dbarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux.
+
+L'AFRIQUE SOUS HONORIUS.--L'Afrique, qui depuis un an relevait de
+l'empire d'Orient, fut rattache celui d'Occident; puis on envoya
+Karthage un proconsul qui runit au fisc tous les domaines de la
+succession de Nubel et de Gildon. Ces biens taient considrables et
+l'on dut nommer un fonctionnaire spcial pour les administrer.
+
+La chute de Gildon fut suivie de perscutions contre ceux qui avaient
+pris part sa rvolte, et, comme ils taient presque tous donatistes,
+ces reprsailles prirent la forme d'une nouvelle perscution attise par
+les vques orthodoxes. Quiconque tait souponn d'avoir eu de la
+sympathie pour les rebelles se voyait dpouill de ses biens et chass
+du pays, trop heureux s'il chappait au supplice. L'vque Optatus de
+Thamugas, qui avait t un des principaux auxiliaires de Gildon, fut
+jet en prison et y prit. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les
+Circoncellions une occasion de recommencer leurs dsordres.
+
+En 399, Honorius promulgua un dit par lequel il prohibait d'une faon
+absolue le culte des idoles. L'excution de cette mesure rencontra en
+Afrique une vive opposition, car les paens y taient encore nombreux.
+Le temple de Tanit Karthage, qui avait t ferm par ordre de
+Thodose, fut affect au culte chrtien, mais comme les idoltres
+continuaient y faire leurs sacrifices, on se dcida le dmolir.
+
+Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se rpandre sur
+l'Europe. Dans les premires annes du Ve sicle, les Vandales, les
+Alains et les Suves, pousss par les Huns, partis de la Pannonie,
+traversent la Germanie, culbutent les Franks, pntrent en Gaule et,
+continuant leur marche travers les Pyrnes, s'arrtent en Espagne. En
+409, ils oprent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de
+la mme anne, les Goths, conduits par Alaric, s'emparaient de Rome.
+Assig par eux dans Ravenne, Honorius tait oblig d'appeler son
+secours l'empereur d'Orient, son neveu Thodose II.
+
+Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidle l'empereur et continua
+ assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs
+tentatives infructueuses pour s'en emparer[222]. Le gouverneur,
+Hraclien, dfendit avec habilet sa province et la conserva l'empire;
+le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d'un
+territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son ct, avait des vues
+sur l'Afrique; il se disposait se mettre en personne la tte d'une
+expdition et prparait une flotte cet effet; mais la tempte
+dtruisit ses navires, et il dut y renoncer.
+
+[Note 222: Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, l. XXVIII.]
+
+Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la
+Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licenci une
+partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa de
+prendre la mer en laissant les populations se dfendre comme elles le
+pourraient.
+
+En 413, Hraclien qui s'tait empar des biens des migrants rfugis en
+Afrique pour fuir les Goths, se dclara indpendant et commena sa
+rvolte en retenant les bls. Bientt il passa en Italie la tte d'une
+arme considrable, mais il fut entirement dfait prs d'Orticoli;
+aprs quoi il chercha un refuge Karthage o il ne trouva que la mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+PRIODE VANDALE
+415-531
+
+
+Le christianisme en Afrique au commencement du Ve sicle.--Boniface
+gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales
+envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les
+Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau trait de Gensric
+avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien
+III; pillage de Rome par Gensric--Suite des guerres des
+Vandales.--Apoge de la puissance de Gensric; sa mort.--Rgne de
+Hunric; perscutions contre les catholiques.--Rvolte des
+Berbres.--Cruauts de Hunric.--Concile de Karthage; mort de
+Hunric.--Rgne de Goudamond.--Rgne de Trasamond.--Rgne de
+Hildric.--Rvoltes des Berbres; usurpation de Glimer.
+
+
+LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SICLE.--Avant
+d'entreprendre le rcit des vnements qui vont faire entrer l'histoire
+de la Berbrie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup
+d'oeil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve
+sicle. Si nous sommes entrs dans des dtails un peu plus complets que
+ne semble le comporter le cadre de ce rcit, sur cette question, c'est
+que l'tablissement de la religion chrtienne fut une des principales
+causes du dsastre de l'Afrique[223]. Les premires perscutions
+commencrent porter un grand trouble dans la population coloniale et
+diminuer sa force en prsence de l'lment berbre en reconstitution. Et
+cependant cette priode est la plus belle, car les chrtiens unis dans
+un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde.
+Aussitt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient
+triompher, une scission radicale, irrmdiable, se produit dans leur
+sein et ils se traitent avec la haine la plus froce. Il n'y a pas de
+btes si cruelles aux hommes que la plupart des chrtiens le sont les
+uns aux autres. Ainsi s'exprime Ammien Marcellin[224], qui les a vus de
+prs. Mais ce n'est pas tout: avec le succs, leurs moeurs deviennent
+moins pures et leurs assembles servent de prtexte aux orgies, si bien
+que saint Augustin, qui avait failli tre lapid Karthage pour avoir
+prch contre l'ivrognerie, s'crie: Les martyrs ont horreur de vos
+bouteilles, de vos poles frire et de vos ivrogneries![225]. Il faut
+ajouter cela les schismes qui divisent l'glise orthodoxe, en outre du
+donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il parat quelque
+novateur: Plage fonde l'hrsie qui porte son nom; Clestius, son
+compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent
+eux-mmes en Plagiens et semi-Plagiens. En Cyrnaque et dans l'est de
+la Berbrie, c'est l'hrsie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs
+les Manichens ont la majorit.
+
+Nous avons vu quels excs s'taient ports les Donatistes et les
+orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de
+succs ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste la
+colonisation romaine, car elle dtruisit cette forte occupation des
+campagnes qui tait le plus grand obstacle l'expansion des indignes;
+les fermes tant brles et les colons assassins, les campagnes furent
+toutes prtes recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre
+peut-tre pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces
+sectaires, vritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres,
+quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne
+ frapper.
+
+Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus
+belle est celle de saint Augustin, n Thagaste[226]; il tudia d'abord
+ Madaure[227], puis Karthage. Nous n'avons pas faire ici l'histoire
+de ce grand moraliste. Disons seulement qu'aprs un long sjour en
+Italie, il revint en Afrique en 388 et y crivit un certain nombre de
+ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, combattre,
+par sa parole et par ses crits, les Manichens, et surtout les
+Donatistes. Il fut second dans cette tche par saint Optat, vque de
+Mileu, qui a laiss des crits estims et notamment une histoire des
+Donatistes.
+
+En 410, Honorius, cdant la pression des prtres qui l'entouraient,
+rendit un nouvel dit contre les Donatistes. Mais leur nombre tait trop
+grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matrielle
+ncessaire pour faire excuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la
+conviction et runit le 16 mai 411, Karthage, un concile auquel
+prirent part deux cent quatre-vingt-six vques dont la moiti taient
+schismatiques, sous la prsidence du tribun et notaire Flavius
+Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en
+appelrent de la sentence, mais l'empereur leur rpondit par un nouvel
+dit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir
+prcdemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus svres.
+Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent
+l'occasion de se venger.
+
+[Note 223: C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la
+comptence ni le catholicisme, M. Lacroix. Il ne faut pas se
+dissimuler, dit-il dans son ouvrage indit, que le christianisme eut une
+large part revendiquer dans le dsastre de l'Afrique.... Nul doute que
+les dplorables dissensions dont la population crole offrit alors le
+triste spectacle n'ait ht la chute du colosse, (_Revue africaine_, n
+72 et suivants.)]
+
+[Note 224: Lib. XXII, cap. V.]
+
+[Note 225: _Sermon_ 273.]
+
+[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.]
+
+[Note 227: Medaourouch.]
+
+BONIFACE GOUVERNEUR D'AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.--Le 14 aot
+423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme hritier au trne un
+jeune neveu, alors en exil Constantinople, avec sa mre la docte
+Placidie. Aussitt, celle-ci le fit reconnatre comme empereur
+d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'aprs bien des
+vicissitudes qu'il fut proclam Ravenne sous le nom de Valentinien
+III. Comme il n'tait g que de six ans, Placidie s'attribua, avec la
+rgence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires.
+
+Le gnral Boniface, qui s'tait distingu dans une longue carrire
+militaire, dont une partie passe en Maurtanie comme prpos des
+limites Tubuna[228], avait t nomm en 422, par Honorius, comte
+d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste
+svrit, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines,
+depuis si longtemps divises par l'anarchie, et repousser les indignes
+qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonis. Nomm gouverneur
+de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grce ses
+conseils et l'envoi de secours de toute nature, triompher de
+l'usurpateur Jean. Ces minents services avaient donn Boniface un des
+premiers rangs dans l'empire.
+
+[Note 228: Tobua, dans le Hodna.]
+
+Mais la cour de Valentinien, dirige par une femme partageant son temps
+entre les lettres et la religion, tait un terrain propice aux intrigues
+de toute sorte. Atius, autre gnral, jaloux des faveurs dont jouissait
+Boniface, prtendit que le comte d'Afrique visait l'indpendance et,
+comme l'impratrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'prouver
+ lui donner l'ordre de venir immdiatement se justifier en personne. Ce
+conseil ayant t suivi, il fit dire indirectement Boniface qu'on
+voulait attenter ses jours. Cette odieuse machination russit
+merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Ds lors sa rbellion
+fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que
+le comte d'Afrique venait d'pouser une princesse arienne de la famille
+du roi des Vandales d'Espagne[229], on ne douta plus de sa trahison.
+
+Aussitt l'impratrice nomma sa place Sigiswulde, et fit marcher
+contre lui trois corps d'arme (427); mais Boniface les repoussa sans
+peine. Pour cela, il avait t oblig de rappeler toutes les garnisons
+de l'intrieur et les Berbres en avaient profit pour se lancer dans la
+rvolte. L'anne suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle arme
+qui ne tarda pas s'emparer de Karthage. La situation devenait critique
+pour Boniface; attaqu par les forces de sa souveraine, menac sur ses
+derrires par les indignes, le comte prit un parti dsespr qui allait
+avoir pour l'Afrique les plus graves consquences. Il s'adressa au roi
+des Vandales et conclut avec lui un trait, aux termes duquel il lui
+cdait les trois Maurtanies, jusqu' l'Amsaga, la condition qu'il
+conserverait pour lui la souverainet du reste de l'Afrique[230].
+
+[Note 229: Selon M. Creuly (_Annuaire de la Soc. arch. de
+Constantine_, 1858-59, pp. 16, 17), la personne pouse par Boniface,
+nomme Plagie, aurait t bien plus probablement une dame romaine ayant
+des proprits en Afrique.]
+
+[Note 230: Procope, _Bell. Vand._, 1. I, ch. III, Lebeau, _Hist.
+du Bas-Empire_, t. IV, p. 24. Marcus, _Hist. des Vandales_, p. 143.
+Dureau de la Malle, _Recherches_, etc., p. 36.]
+
+LES VANDALES ENVAHISSENT L'AFRIQUE.--Les Vandales, aprs avoir t
+crass par les Goths et rejets dans les montagnes de la Galice
+(416-8), avaient, la suite du dpart de leurs ennemis, reconquis
+l'Andalousie, battu les Alains, et tabli leur prpondrance sur
+l'Espagne, malgr les efforts des Romains, aids des Goths (422). Au
+moyen de vaisseaux, trouvs, dit-on, Carthagne, ils n'avaient pas
+tard sillonner la Mditerrane et ils avaient pu jeter des regards
+sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui
+explique la facilit avec laquelle la proposition de Boniface avait t
+accepte.
+
+Dans le mois de mai 429[231], les Vandales avec leurs allis Alains,
+Suves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille
+personnes, dont cinquante mille combattants[232], traversrent le
+dtroit et dbarqurent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses
+vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se dbarrasser
+d'eux, leur facilitrent de tout leur pouvoir ce passage.
+
+[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429.
+Nous adoptons celle de l'_Art de vrifier les dates_, t. I, p. 403.]
+
+[Note 232: Ces chiffres donnent galement lieu des divergences. V.
+Victor de Vite, _Hist. pers. Vand._, p. 3, et Procope, l. I, ch. V.]
+
+Aussitt dbarqus, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est,
+s'avanant en masse comme une trombe qui dtruit tout sur son passage.
+Ils taient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait
+d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frre Gunderic, souverain
+lgitime. Les Vandales taient ariens et grands ennemis des orthodoxes.
+Les Donatistes les accueillirent comme des librateurs et facilitrent
+leur marche. Il est trs probable que les Maures, s'ils ne s'allirent
+pas eux, s'avancrent leur suite pour profiter de leurs conqutes.
+
+Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface
+avait t victime, se rconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs.
+Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses
+efforts pour l'amener abandonner son dessein, servit de mdiateur
+entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesur les
+consquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en
+Afrique, essaya d'obtenir la rupture du trait conclu avec eux et leur
+rentre en Espagne; mais il tait trop tard, car il est souvent plus
+facile de dchaner certaines calamits que de les arrter. Encourags
+par leurs succs et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population,
+les Vandales repoussrent ddaigneusement ses propositions, et, pour
+braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.
+
+LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.--Le comte d'Afrique ayant march
+ la tte de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en
+avant de Calama[233]; mais il fut entirement dfait et se vit contraint
+de chercher un refuge derrire les murailles d'Hippne[234]. Les
+Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employ une partie de leurs
+forces pour investir cette ville, lancrent le reste dans le coeur de la
+Numidie, o ils mirent tout feu et sang. Guids sans doute par les
+Donatistes, ils s'acharnrent particulirement dtruire les glises
+des orthodoxes. Constantine rsista leurs efforts[235]. Le sige
+d'Hippne durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour
+dmoraliser les assigs et leur rendre le sjour de la ville
+intolrable, amassaient les cadavres dans les fosss et au pied des murs
+et mettaient mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils
+laissaient se dcomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu
+fuir, avait prfr rester dans son vch et soutenir l'honneur de
+cette glise d'Afrique pour laquelle il avait tant lutt. Mais il ne put
+rsister aux souffrances et la fatigue du sige et mourut le 28 aot
+430.
+
+[Note 233: Guelma].
+
+[Note 234: Bne].
+
+[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv.
+Yanoski, _Hist. de la domination vandale en Afrique_, p. 12.]
+
+Enfin, dans l't de 431, des secours commands par Aspar, gnral de
+l'empereur d'Orient, furent envoys par Placidie Hippne. Boniface
+crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui
+avaient, peu prs, lev le sige. Il leur livra bataille dans les
+plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar
+se rfugia sur ses vaisseaux avec les dbris de ses troupes, et Hippne
+ne fut plus en tat de rsister. Les Vandales mirent cette ville au
+pillage et l'incendirent.
+
+Boniface se dcida alors abandonner l'Afrique. Il alla se prsenter
+devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et vita les
+rcriminations inutiles: tous deux, en effet, taient galement
+responsables de la perte de l'Afrique.
+
+FONDATION DE L'EMPIRE VANDALE.--Ainsi la Numidie et les Maurtanies
+restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorb par d'autres
+guerres, ne pouvait songer pour le moment reconqurir ces provinces;
+il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il tait
+prfrable de traiter avec Gensric et lui envoya un ngociateur du nom
+de Trigtius. Le 11 fvrier 435, un trait de paix fut sign entre eux
+Hippne. Bien que les conditions particulires de cet acte ne soient pas
+connues, on sait que Gensric consentit payer un tribut annuel
+l'empereur, lui livra son fils Hunric en otage, et s'engagea par
+serment ne pas franchir la limite orientale de la contre qu'il
+occupait en Afrique[236].
+
+[Note 236: Fournel, _Berbers_, p. 79.]
+
+C'tait la conscration du fait accompli. Gensric donna d'abord de
+grands tmoignages d'amiti aux Romains, et ceux-ci en furent tellement
+touchs, qu'ils lui renvoyrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut
+employer ce rpit pour prparer de nouvelles conqutes. Il avait, du
+reste, assurer sa propre scurit menace par les partisans de son
+frre Gundric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de
+celui-ci qu'il dtenait dans une troite captivit et rduisit nant
+les derniers adhrents de son frre. Il s'tait depuis longtemps dclar
+le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent
+cruellement perscuts. En 137, les vques catholiques avaient t
+somms par lui de se convertir l'arianisme; ceux qui s'y refusrent
+furent poursuivis et exils et leurs glises fermes. Enfin, il tcha de
+s'assurer le concours des Berbres et il est plus que probable qu'il
+leur abandonna sans conteste les frontires de l'ouest et du sud, que
+les Romains dfendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.
+
+En mme temps, Gensric suivait avec attention les vnements d'Europe,
+car il avait comme auxiliaires contre l'empire, l'est les Huns, avec
+Attila, dont l'attaque tait imminente, et l'ouest et au nord, les
+Vizigoths et les Suves. Dans l'automne de l'anne 439, le roi vandale,
+profitant de l'loignement d'Atius retenu dans les Gaules par la guerre
+contre les Vizigoths, marcha inopinment sur Karthage et se rendit
+facilement matre de cette belle cit, alors mtropole de l'Afrique (19
+oct.). Les Vandales y trouvrent de grandes richesses, notamment dans
+les glises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'vque Quodvultdus
+ayant t arrt avec un certain nombre de prtres, on les accabla de
+mauvais traitements, puis on les dpouilla de leurs vtements et on les
+plaa sur des vaisseaux moiti briss qu'on abandonna au gr des
+flots. Ils chapprent nanmoins au trpas et abordrent sur le rivage
+de Naples. La conqute de la Byzacne suivit celle de Karthage. Ainsi
+cette province chappa aux Romains qui l'occupaient depuis prs de six
+sicles.
+
+Aprs ce succs, Gensric, qui avait des vises plus hautes, donna tous
+ses soins l'organisation d'une flotte, et bientt les corsaires
+vandales sillonnrent la Mditerrane; ils poussrent mme l'audace
+jusqu' attaquer Palerme (440). Se voyant menac chez lui, Valentinien
+envoya des troupes pour garder les ctes, autorisa les habitants
+s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire
+sur les Vandales. En 442, l'empereur Thodose envoya son secours une
+flotte; mais les navires furent rappels avant d'avoir pu combattre, par
+suite d'une invasion des Huns.
+
+NOUVEAU TRAIT DE GENSRIC AVEC L'EMPIRE.--ORGANISATION DE L'AFRIQUE
+VANDALE.--Valentinien, dans l'espoir de prserver son trne, se dcida
+traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il cda Gensric la
+Byzacne jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la
+limite passant l'ouest de _Theveste_, _Sicca-Veneria_ et
+_Vacca_[237]. De son ct, le roi abandonna l'empereur le reste de la
+Numidie et les Maurtanies. Le trait fut sign Karthage en 442[238].
+Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux
+colonis et le moins dvast, et ils rendaient aux Romains des pays
+ruins, livrs eux-mmes, et o ils n'avaient plus aucune action. En
+445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux
+habitants de la Numidie et de la Maurtanie des sept huitimes de leurs
+impts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique.
+Quelque temps aprs, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des
+emplois aux fonctionnaires destitus par les Vandales.
+
+[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.]
+
+[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p.
+17.]
+
+Gensric divisa son empire en cinq provinces: la _Byzacne_, la
+_Numidie_, l'_Abaritane_ (territoire situ sur le haut Bagrada, l'est
+de Tebessa), la _Gtulie_, comprenant le Djerid et les pays mridionaux,
+et la _Zeugitane_ ou _Consulaire_. Il fit raser les fortifications de
+toutes les villes, l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide
+des indignes une arme de quatre-vingts cohortes. Il partagea les
+terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et
+des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribus ses deux
+fils Hunric et Genson[239]. Le deuxime, se composant particulirement
+des terres de la Byzacne et de la Zeugitane, fut donn aux soldats, en
+leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisime lot,
+le rebut, fut laiss aux colons. De svres perscutions contre les
+catholiques achevrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cits
+et de colonies latines.
+
+En mme temps, Gensric donna une nouvelle impulsion la course, et les
+indignes y prirent une part active. Le butin tait partag entre le
+prince et les corsaires[240] absolument comme nous le verrons plus tard
+sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance,
+quelquefois troubles il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et
+autres barbares, qu'il s'efforait d'exciter contre l'empire.
+
+[Note 239: Poulle, _Maurtanie_, p. 146, 147.]
+
+[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.]
+
+=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Gensric=.--Gensric se
+prparait retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares,
+et l'occasion n'allait pas tarder se prsenter, pour lui, d'exercer
+ses talents sur un autre thtre. En 450, Thodose II mourut et fut
+remplac par Marcien; quelques mois aprs (27 novembre 450), Placidie
+cessait de vivre, et Valentinien III, dbarrass de sa tutelle, prenait
+en main un pouvoir pour lequel il avait t si mal prpar par son
+ducation. Aprs avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte
+de rage, Atius son dernier soutien (454); mais peu aprs il fut son
+tour massacr par les sicaires du snateur Petrone Maxime, qui avait
+venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien,
+s'tait donn la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit
+Eudoxie, veuve de l'empereur, devenir son pouse[241].
+
+Le roi des Vandales ne laissa pas chapper cette occasion, patiemment
+attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps
+l'affirment, il rpondit l'appel d'Eudoxie. Aprs avoir quip de
+nombreux vaisseaux, il dbarqua en Italie une arme dans laquelle les
+Berbres avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime
+se disposait fuir, lorsqu'il fut massacr par ses troupes et par le
+peuple (12 juin 455).
+
+Trois jours aprs, Gensric se prsenta devant Rome et, bien qu'il n'et
+prouv aucune rsistance, la ville ternelle demeura livre pendant
+quatorze jours la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit
+charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enleves aux monuments
+publics et aux habitations prives, et un grand nombre de prisonniers,
+membres des principales familles, qui furent rduits l'tat
+d'esclaves. Le tout fut amen Karthage et partag entre le prince et
+les soldats. Gensric eut notamment pour sa part le trsor de Jrusalem
+qui avait t rapport de Rome par Titus. Il ramena en outre Karthage
+Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage son
+fils Hunric[242].
+
+[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.]
+
+[Note 242: _Ibid._, 1. I, ch. V.]
+
+SUITE DES GUERRES DES VANDALES.--La conqute de Rome avait non seulement
+donn aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la
+souverainet de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer cette
+occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie,
+aprs sa victoire. Rentr dans sa capitale, il complta l'organisation
+de son empire et s'appliqua entretenir chez ses sujets le got des
+courses sur mer, qui avaient ce double rsultat de tenir les guerriers
+en haleine et de remplir le trsor. Les rivages baigns par la
+Mditerrane furent alors en butte aux incursions continuelles des
+corsaires vandales. Malte et les petites les voisines du littoral
+africain durent reconnatre leur autorit; ils occuprent mme une
+partie de la Corse. Mais Rcimer, gnral de l'empire d'Occident, ayant,
+t charg de purger la Mditerrane de ces corsaires, fit subir aux
+Vandales de srieuses dfaites navales et les expulsa de la Corse.
+
+En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trne. C'tait un homme
+actif et nergique, et les Vandales ne tardrent pas s'en apercevoir,
+car il s'attacha les combattre. Aprs leur avoir inflig de srieux
+checs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet,
+il runit Carthagne une flotte de trois cents galres et dirigea sur
+cette ville une arme considrable destine l'expdition (458).
+
+A l'annonce de ces prparatifs, Gensric, qui avait en vain essay, par
+des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour
+retarder ou rendre impossible la marche de l'arme romaine, il donna
+l'ordre de ravager les Maurtanies. Mais ces dvastations taient bien
+inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux
+chef des Vandales. Des divisions habilement fomentes par ses missaires
+dans le camp romain, amenrent les auxiliaires Goths lui livrer la
+flotte qui fut entirement dtruite. Majorien se vit forc d'ajourner
+ses projets; mais en 462 il prit assassin et, ds lors, Gensric put
+recommencer ses courses.
+
+Il se rendit matre de la Corse et de la Sardaigne et poussa mme
+l'audace jusqu' porter le ravage sur les ctes de la Grce. Pour venger
+cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considrait encore comme
+suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une arme contre les
+Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le
+commandement de Basiliscus.
+
+L'arme de terre, conduite par Hraclius, ayant travers la Cyrnaque,
+tomba l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur
+Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expuls les Vandales de
+Sardaigne, puis tait venu dbarquer non loin de Karthage. La situation
+de Genseric devenait critique, mais son esprit tait assez fertile en
+intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas:
+profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi
+eux la dfiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint
+annuler leurs efforts, et, les ayant attaqus en dtail, les mettre en
+droute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis
+qu'Hraclius gagnait par terre l'Egypte[243] (470).
+
+[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.]
+
+APOGE DE LA PUISSANCE DE GENSRIC; SA MORT.--Ainsi, tous les efforts
+tents pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre rsultat
+que de l'affermir. Aprs ses rcentes victoires, Gensric, plus
+audacieux que jamais, avait de nouveau lanc ses corsaires dans la
+Mditerrane et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Alli avec les
+Ostrogoths, il les poussait attaquer l'empereur d'Orient, ce qui
+forait celui-ci lui laisser le champ libre. Au mois d'aot 476, il
+eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba
+avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hrules, recueillit son
+hritage.
+
+Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voult assurer ses
+enfants l'empire qu'il avait fond, soit qu'il ft las de guerres et de
+combats, Gensric signa des traits de paix perptuelle avec Zenon,
+empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il cda mme au roi des Hrules une
+partie de la Sicile, charge par celui-ci de lui servir un tribut
+annuel. Ces souverains consacraient les succs de Gensric en lui
+reconnaissant la souverainet de l'Afrique et des les de la
+Mditerrane occidentale (476).
+
+Peu de temps aprs, c'est--dire au mois de janvier 477, Gensric
+mourut, dans toute sa gloire, aprs une longue vie qui n'avait t
+qu'une suite non interrompue de succs. Ce prince est une des grandes
+figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la
+nature de son gnie, on ne peut en mconnatre, la puissance. Si nous
+nous en rapportons au portrait qui nous a t laiss de lui par
+Jornands[244], Giseric tait de taille moyenne, et une chute de cheval
+l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, mprisant
+le luxe, colre en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art
+et de prvoyance pour solliciter les peuples, il tait infatigable
+semer les germes de division. Les historiens catholiques se sont plu
+entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain
+qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la duret des
+moeurs de l'poque, il ne parat pas que l'Afrique et t malheureuse
+sous son autorit. Aprs l'anarchie des priodes prcdentes, c'tait
+presque le repos.
+
+Les consquences de la conqute vandale furent considrables pour la
+colonisation latine qui reut un coup dont elle ne se releva pas; mais
+sa ruine profita immdiatement la population indigne; elle fit un pas
+norme vers la reconstitution de sa nationalit, et si une main comme
+celle de Gensric tait capable de contenir les Berbres en les
+maintenant au rle de sujets, il tait facile de prvoir qu'au premier
+acte de faiblesse ils se prsenteraient en matres[245].
+
+[Note 244: _Histoire des Goths_, ch. XXXIII.]
+
+[Note 245: Fournel, _Berbers_, p. 86.]
+
+RGNE DE HUNRIC.--PERSCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.--La succession du
+roi des Vandales chut son fils Hunric. Ce prince n'avait aucune des
+qualits qui distinguaient son pre, et l'on n'allait pas tarder s'en
+apercevoir. A peine tait-il mont sur le trne que des difficults
+s'levrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses
+rclamations dont Gensric avait toujours su ajourner l'examen. Hunric
+cda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des
+affaires religieuses et surtout de l'intrt de l'arianisme.
+
+Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs dictes par son
+pre contre les catholiques; mais les perscutions auxquelles les Ariens
+taient en butte dans d'autres contres l'irritrent profondment et lui
+servirent de prtexte pour se lancer dans la voie oppose. Il prescrivit
+des mesures d'une cruaut jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans
+la foi catholique fut mis hors la loi, spoli, martyris; les femmes de
+la plus noble naissance ne trouvrent pas grce devant lui: on les
+suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brlait par tout
+le corps au fer rouge. Les hommes taient soumis des mutilations
+horribles et conduits ensuite au bcher[246]. En 483, des vques,
+prtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent
+soixante-seize furent runis Sicca[247] et de l conduits au dsert,
+dans le pays des Maures, c'est--dire au trpas.
+
+[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.]
+
+[Note 247: Le Kef.]
+
+RVOLTE DES BERBRES.--Le rsultat d'une telle politique fut une
+insurrection gnrale des Berbres. Des dserts de la Tripolitaine, de
+la frontire mridionale de la Byzacne, des montagnes de l'Aours et
+des hauts plateaux qui s'tendent de ce massif au Djebel-Amour, les
+indignes se prcipitrent sur les pays coloniss. Ce fut une suite
+ininterrompue de courses et de razias. Aprs quelques tentatives pour
+s'opposer ce mouvement, Hunric se convainquit de son impuissance.
+Tout le massif de l'Aours chappa ds lors l'autorit vandale, et les
+tribus indpendantes se donnrent la main depuis cette montagne jusqu'au
+Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva rduit aux rgions
+littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et quelques parties de
+l'intrieur de ces provinces. Dresss la guerre par Gensric, les
+indignes taient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il
+ne manquait pas, parmi les colons ruins ou les officiers perscuts
+pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.
+
+CRUAUTS DE HUNRIC.--Mais Hunric se proccupait peu de faire respecter
+les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions
+sanguinaires l'absorbait uniquement et, aprs avoir perscut les
+catholiques, il perscutait ses proches et ses amis. Gensric avait
+institu comme rgle pour la succession au trne vandale, que le pouvoir
+appartiendrait toujours l'homme le plus g de la famille, au dcs du
+prince rgnant, mme au dtriment de ses fils. Soit pour modifier les
+effets de cette clause, soit par crainte des comptitions, Hunric
+s'attacha diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le
+fils an de son frre Thodoric, accuss d'un crime imaginaire, furent
+dcapits par son ordre. Un autre fils et deux filles de Thodoric
+furent livrs aux btes. Ce n'tait pas assez; Thodoric, lui-mme,
+Genzon, autre frre du roi, et un de ses neveux, furent exils et
+maltraits avec une duret inoue. Si les proches parents du prince
+taient traits de cette faon, on peut deviner comment il agissait
+envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupon, pour un
+caprice, il les faisait prir dans les tourments. Jocundus, vque arien
+de Karthage, ayant essay de rappeler le roi des sentiments d'humanit
+fut, par son ordre, brl en prsence de la population[248].
+
+[Note 248: Yanoski, _Vandales_, p. 34.]
+
+CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNRIC.--Zenon, empereur d'Orient, ayant
+adress Hunric des reprsentations au sujet des souffrances de la
+religion catholique, le roi convoqua, en 584, Karthage, un concile o
+tous les vques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent
+appels. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme
+les Ariens taient en majorit, les catholiques furent condamns.
+Hunric, s'appuyant sur cette dcision, rendit alors un dit longuement
+motiv, o la main des prtres se reconnat, car il contient comme
+prambule une longue controverse sur des questions de dogme et la
+condamnation officielle du principe de la consubstantialit du Pre, du
+Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il dict de nouvelles mesures
+de coercition contre les catholiques. Cet dit fut excut avec la plus
+grande rigueur. Les glises catholiques furent remises aux prtres
+ariens.
+
+Enfin, le 13 dcembre 484, le rgime de terreur, qui durait depuis huit
+annes, prit fin par la mort de Hunric. Les crivains catholiques
+prtendent qu'il mourut rong par les vers.
+
+RGNE DE GONDAMOND.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succda
+son oncle Hunric, en vertu des rgles poses par Gensric. Il se trouva
+aussitt aux prises avec les rvoltes des Berbres et ne put empcher
+les indignes de recouvrer entirement leur indpendance sur toute la
+ligne des frontires du Sud et de l'Ouest. Les Gtules s'avancrent mme
+jusqu'auprs de Kapa[249].
+
+[Note 249: Gafsa.]
+
+Aprs avoir continu, pendant quelque temps, les perscutions contre les
+catholiques, Gondamond se dpartit de sa rigueur et finit, vers 487, par
+les laisser entirement libres. Les orthodoxes rentrrent d'exil et
+reprirent peu peu possession de leurs biens et de leurs glises. La
+lutte contre les Berbres absorbait presque tout son temps et ses
+forces; aussi, pour tre tranquille du ct de l'Europe, se dcida-t-il
+ conclure avec Thodoric, souverain de l'Italie, un trait par lequel
+il lui abandonna le reste de la Sicile.
+
+Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrire.
+
+RGNE DE TRASAMOND.--Aprs la mort de Gondamond, son frre Trasamond
+hrita de la royaut vandale. Ce prince continua l'oeuvre d'apaisement
+commence par son prdcesseur, et, bien qu'il ft ennemi du
+catholicisme, il ne perscuta plus les sectateurs de cette religion par
+la violence, et se borna chercher les en dtacher en offrant des
+avantages matriels ceux qui taient disposs entrer dans le giron
+de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit
+pas la rorganisation de l'glise orthodoxe et il exila en Sardaigne des
+vques qui s'taient permis de faire des nominations.
+
+Il resserra, dans le cours de son rgne assez paisible, les liens qui
+unissaient la cour vandale celle des Ostrogoths, et leurs bonnes
+relations furent scelles par son mariage avec Amalafrid, propre soeur de
+Thodoric. Cela ne l'empcha pas en 510 de prter son appui Gesalic.
+
+Cependant l'attitude des Berbres devenait de plus en plus menaante: ce
+n'taient plus des sujets rebelles, c'taient des ennemis de la
+domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la
+situation tait devenue fort critique. Vers 520, un indigne de cette
+contre, nomm Gabaon, s'tait mis la tte des Berbres et attaquait
+incessamment la frontire mridionale de la Byzacne.
+
+Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes compos en grande
+partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais
+Gabaon employa contre eux une stratgie dont nous verrons les tribus
+arabes se servir frquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il
+donna la forme d'un demi-cercle, d'une dcuple range de chameaux et fit
+placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros
+de ses guerriers et ses bagages taient abrits au milieu de cette
+forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils
+ne surent o frapper, et leurs chevaux, effrays par l'odeur des
+chameaux, portrent le dsordre dans leurs propres lignes. Pendant ce
+temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon,
+sortant de leur retraite, achevrent de mettre en droute leurs ennemis.
+De toute l'arme vandale, il ne rentra Karthage que quelques fuyards
+isols[250].
+
+En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il
+recommanda son successeur Hildric d'user de tolrance envers les
+catholiques.
+
+[Note 250: Procope, l. I, ch. IX.]
+
+RGNE DE HILDRIC.--Hildric, fils d'Hunric, succda Trasamond. Son
+premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de
+s'attacher les rconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua,
+en 524, Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les prcdents,
+il fui impossible aux vques d'arriver une entente, et la controverse
+ laquelle ils se livrrent dmontra une fois de plus l'impossibilit
+d'une rconciliation.
+
+Amalafrid, veuve de Trasamond, tait l'ennemie du roi; avec l'appui des
+Goths qui se trouvaient la cour, elle tenta de susciter une rvolte
+qui fut promptement apaise. Arrte, tandis qu'elle cherchait, avec ses
+adhrents, un refuge chez les Maures, elle fut jete en prison; les
+Goths furent excuts, et elle-mme prit quelque temps aprs de la main
+du bourreau. Il en rsulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie;
+mais ceux-ci taient trop occups chez eux pour qu'on et lieu de les
+craindre.
+
+Hildric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel
+il s'tait li pendant son sjour Constantinople, venait de monter sur
+le trne. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui
+hommage de vassalit. Pour lui prouver son zle, il voulut que ses
+propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.
+
+RVOLTES DES BERBRES. USURPATION DE GLIMER.--Hildric, dou d'un
+caractre timide, tait ennemi de la guerre et laissait d'une manire
+absolue la direction des affaires militaires son gnral Oamer, appel
+l'Achille vandale. Les indignes de la Byzacne s'tant mis en tat de
+rvolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut dfait en bataille range
+par ces Berbres commands par leur chef Antallas. Toute la Byzacne
+recouvra son indpendance, et les villes du nord, menaces par les
+rebelles, durent improviser des retranchements pour rsister leurs
+attaques imminentes.
+
+Cet chec acheva de porter son comble le mcontentement gnral, dj
+provoqu par la protection accorde aux catholiques, par la rupture avec
+les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait l'empire: Glimer,
+petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se crer un
+parti. Charg de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques
+avantages qui augmentrent son ascendant sur l'arme. Il saisit cette
+occasion pour faire proclamer par les soldats la dchance d'Hildric et
+obtenir la royaut sa place. Ayant march sur Karthage, il s'en
+empara. Hildric fut jet en prison (531).
+
+Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il tait absorb par sa guerre
+contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours
+ son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade
+Glimer pour l'engager restituer la libert et le trne au prince
+captif. Le seul rsultat qu'obtinrent les envoys fut de rendre plus
+dure la captivit d'Hildric. Puis, par une sorte de bravade, Glimer
+fit crever les yeux Oamer.
+
+L'empereur d'Orient crivit alors Glimer une lettre dans laquelle il
+l'invitait laisser Hildric et ses parents se rfugier en Orient, sa
+cour, le menaant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire.
+Glimer lui rpondit dans des termes hautains que Procope nous a
+transmis: Je ne dois point ma royaut la violence... Hildric
+complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales
+qui l'a renvers. Le trne tait vacant; je m'y suis assis en vertu de
+mon ge et de la loi de succession. Aprs cette dclaration, il
+ajoutait comme rponse aux menaces: Un prince agit sagement lorsque,
+livr tout entier l'administration de son royaume, il ne porte pas ses
+regards au dehors et ne cherche pas s'immiscer dans les affaires des
+autres tats. Si tu romps les traits qui nous unissent, j'opposerai la
+force la force....
+
+Cette fire dclaration allait avoir pour consquence la chute de la
+royaut vandale et la soumission de l'Afrique de nouveaux matres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+PRIODE BYZANTINE
+531-642
+
+
+Justinien prpare l'expdition d'Afrique.--Dpart de l'expdition.
+Blisaire dbarque Caput-Vada.--Premire phase de la
+campagne.--Dfaite des Vandales conduits par Ammatas et
+Gibamond.--Succs de Blisaire. Il arrive Karthage.--Blisaire
+Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Glimer marche sur
+Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Glimer.--Conqutes de
+Blisaire.--Glimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales
+d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; tat des
+Berbres.--Luttes de Salomon contre les Berbres.--Rvolte de
+Stozas.--Expditions de Salomon.--Rvolte des Levathes; mort de
+Salomon.--Priode d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il
+rtablit la paix.--tat de l'Afrique au milieu du VIe sicle.--L'Afrique
+pendant la deuxime moiti du VIe sicle.--Derniers jours de la
+domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales.
+
+
+JUSTINIEN PRPARE L'EXPDITION D'AFRIQUE.--Seul hritier de l'empire
+romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rtablir dans son
+intgrit et d'arracher aux barbares leurs conqutes de l'Occident.
+C'est pourquoi l'hommage d'Hildric avait t accueilli la cour de
+Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume vandale, en
+livrant l'empereur la belle et fertile Afrique, tait aussi une
+premire tape vers la reconstitution de l'empire. La nouvelle de
+l'usurpation de Glimer, arrivant sur ces entrefaites, mut Justinien
+comme si on lui avait arrach une de ses provinces[251]. Renonant
+poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait contre les Perses
+depuis cinq ans, il leur acheta la paix moyennant un tribut valu
+onze millions de francs, et s'appliqua prparer l'expdition d'Afrique
+malgr l'opposition qu'il rencontra chez ses ministres, effrays de la
+grandeur de l'entreprise. On dit mme qu'il fut un instant sur le point
+d'y renoncer et que c'est la prdiction d'un vque d'Orient, saint
+Sabas, lui promettant le succs, qui le dcida raliser son projet. Il
+apprit alors qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de
+Tripoli et lui offrait d'entreprendre pour lui des conqutes, s'il
+recevait l'appui de quelques troupes. En mme temps un certain Godas,
+chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, se mettait en
+tat de rvolte et offrait aussi son concours l'empire.
+
+[Note 251: Yanoski, _Vandales_, p. 41.]
+
+Tous ces symptmes indiquaient que le moment d'agir tait arriv.
+Justinien le comprit et organisa immdiatement l'expdition dont le
+commandement fut confi Blisaire, habile gnral, jouissant d'une
+grande autorit sur les troupes et d'une relle influence la cour par
+sa femme Antonina, amie de l'impratrice. Des soldats rguliers, des
+volontaires de divers pays, et mme des barbares, Hrules et Huns,
+accoururent avec enthousiasme au camp du gnral, o bientt une
+quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvrent
+runis. On s'arrta ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite
+arme solide et bien dirige tait prfrable un grand rassemblement
+sans cohsion. Les officiers furent choisis avec soin par le gnral,
+parmi eux se trouvaient Jean l'Armnien, prfet du prtoire, et Salomon,
+dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres
+officiers taient originaires de la Thrace. Le patrice Archelas fut
+adjoint l'expdition comme questeur ou trsorier. Cinq cents vaisseaux
+de toute grandeur furent rassembls pour le transport de l'expdition;
+vingt mille marins les montaient.
+
+DPART DE L'EXPDITION. BLISAIRE DBARQUE CAPUT-VADA.--En 533, vers
+le solstice d't[252], on donna l'ordre de l'embarquement et ce fut
+l'occasion d'une imposante crmonie laquelle prsida l'empereur.
+L'archevque Epiphanius, en prsence du peuple et de l'arme bnit le
+vaisseau o s'embarqua Blisaire, accompagn de sa femme et de Procope,
+son secrtaire, qui nous a retrac l'histoire si complte de cette
+expdition. L'immense flotte se mit en route et voyagea lentement,
+trouble quelquefois dans sa marche par la tempte, et faisant souvent
+escale dans les ports situs sur son chemin, pour se remettre de ces
+secousses, ou se ravitailler. Blisaire montra dans ce voyage autant
+d'habilet que de fermet; comme tous les hommes de guerre, il savait
+qu'il n'y a pas d'arme sans discipline et rprimait avec la dernire
+rigueur toute infraction aux rgles, sans s'arrter aux murmures ou aux
+menaces des auxiliaires.
+
+[Note 252: Procope, _Bell. Vand._, lib. I, cap. XII.]
+
+Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, o l'arme, qui
+souffrait cruellement de la mauvaise qualit des vivres et de l'eau, put
+se refaire. Blisaire manquait de nouvelles sur la situation et les
+dispositions des Vandales et tait fort incertain sur le choix du point
+de dbarquement. Il chargea Procope de se rendre Syracuse pour tcher
+d'obtenir des renseignements et en mme temps passer un march avec les
+Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'arme. L'envoy
+fut assez heureux pour apprendre d'une manire sre que les Vandales, ne
+s'attendant nullement une attaque de l'empire, avaient envoy presque
+toutes leurs forces en Sardaigne l'effet de rduire Godas. Quant
+Glimer, il s'tait retir Hermione, ville de la Byzacne, et ne
+songeait nullement dfendre Karthage.
+
+Ainsi renseign, Blisaire donna l'ordre de mettre la voile en se
+dirigeant l'ouest de Malte. Parvenue la hauteur de cette le, la
+flotte fut pousse par le vent vers la cte d'Afrique, en face du sommet
+du golfe de Gabs; elle tait partie depuis trois mois. Avant de
+procder au dbarquement, le gnral en chef fit mettre en panne et
+convoqua un conseil de guerre des principaux officiers son bord.
+Archlas, effray de l'loignement de la localit et du manque de ports
+pour abriter les navires, voulait que l'on remt la voile et qu'on
+allt directement Karthage. Mais Blisaire n'tait pas de cet avis; il
+redoutait la rencontre de la flotte vandale, et craignait que son arme
+ne perdt ses avantages dans un combat naval. Son opinion ayant prvalu,
+il ordonna aussitt le dbarquement, qui s'opra sans encombre au lieu
+dit Caput-Vada[253]. Des soldats furent laisss la garde des navires
+qui furent en outre disposs dans un ordre permettant la rsistance
+une attaque de l'ennemi. A terre, le gnral s'attacha couvrir son
+camp de retranchements et se garder soigneusement par des
+avant-postes; toute tentative de pillage ou de maraudage fut svrement
+rprime. Cette prudence, cette observation constante des rgles de la
+guerre, allaient assurer le succs de l'expdition.
+
+[Note 253: Actuellement Capoudia.]
+
+PREMIRE PHASE DE LA CAMPAGNE.--Cependant Glimer, toujours Hermione,
+ignorait encore le danger qui le menaait. Les nouvelles donnes par
+Procope taient exactes. Aprs la double perte de la Tripolitaine et de
+la Sardaigne, le prince vandale, remettant plus tard le soin de faire
+rentrer sous son autorit la province orientale, runit cinq mille
+soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frre
+Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt
+vaisseaux les conduisit dans cette le, et aussitt les oprations
+commencrent contre Godas.
+
+Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expdition de
+Sicile, lorsqu'il apprit enfin le dbarquement de l'arme byzantine en
+Afrique, et sa marche sur ses derrires. Blisaire, en effet, aprs
+s'tre empar sans coup frir de la petite place de Sylectum[254] avait
+march, dans un bel ordre, vers le nord, accompagn au large par la
+flotte, et avait pris successivement possession de Leptis parva et
+d'Hadrumte[255], accueilli comme un librateur par les populations. Il
+parat mme que les Berbres de la Numidie et de la Maurtanie lui
+envoyrent des dputations, offrant leur soumission l'empereur et
+donnant comme otages les enfants de leurs chefs. En mme temps, le
+gnral byzantin adressait aux principales familles vandales un
+manifeste de Justinien protestant qu'il ne faisait pas la guerre leur
+nation, mais qu'il combattait seulement l'usurpateur Glimer.
+
+[Note 254: Selecta, au nord du golfe de Gabs.]
+
+[Note 255: Lemta et Soua.]
+
+Bientt l'on apprit que l'arme envahissante n'tait plus qu' quatre
+journes de Karthage. Glimer crivit son frre Ammatas, rest dans
+cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre mort Hildric et ses
+partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer tait
+mort. Hildric fut massacr avec tous les gens souponns d'tre ses
+amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les
+gorges de Dcimum, une quinzaine de kilomtres de cette ville.
+Glimer, qui oprait sur son flanc avec une autre arme, devait tenter
+de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour
+mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs la tte de deux
+mille Vandales. Ce plan tait assez bien combin et aurait pu avoir des
+suites fcheuses pour l'arme de Blisaire, si l'on avait su le
+raliser.
+
+DFAITES DES VANDALES CONDUITS PAR AMMATAS ET GIBAMUND.--Ammatas avait
+donn ses troupes l'ordre du dpart, mais, comme il tait d'un
+caractre ardent et tmraire, il se porta l'avant-garde et hta la
+marche de la tte de colonne, sans s'inquiter s'il tait suivi par le
+reste de l'arme. Il arriva vers midi Dcimum, la tte de peu de
+monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commande par Jean
+l'Armnien. Aussitt, on en vint aux mains: malgr le courage d'Ammatas,
+qui combattit comme un lion et tomba perc de coups, les Vandales ne
+tardrent pas tourner le dos. Jean les poursuivit l'pe dans les
+reins et rencontra bientt le reste des soldats, qui arrivaient par
+groupes isols. Il en fit un grand carnage et s'avana jusqu'aux portes
+de Karthage.
+
+Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour
+attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui
+avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoy en
+reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales
+sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent
+bientt en droute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de
+bataille.
+
+SUCCS DE BLISAIRE. IL ARRIVE KARTHAGE.--Blisaire, ignorant le
+double succs de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrta en
+arrire de Dcimum et plaa son camp dans une position avantageuse o il
+se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses
+impedimenta et sa femme Antonina, il se mit la tte d'une forte
+colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Dcimum. Les
+cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde
+et les informations qu'il prit sur place confirmrent cette prsomption,
+mais il ne put avoir aucune nouvelle prcise de Jean l'Armnien.
+
+Au mme moment Glimer dbouchait dans la plaine o il esprait
+retrouver son frre. Il tait la tte d'un corps nombreux de
+cavalerie. Ayant rencontr les coureurs de Blisaire, dissmins par
+petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en droute. Puis,
+parvenu Dcimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la dfaite de
+son frre et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui
+se passait Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de complter
+son succs en crasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui
+et qui taient dmoraliss par leur premier chec.
+
+Tandis que Glimer s'occupait des funrailles de son frre, le gnral
+byzantin, voyant le grand danger auquel il tait expos, ralliait ses
+fuyards, relevait leur courage en leur annonant les succs dj
+remports sur lesquels il tait enfin renseign, et, tentant un effort
+dsespr, les entranait dans une charge furieuse contre les Vandales.
+Glimer, surpris par cette attaque imprvue, n'eut pas le temps de
+former ses lignes et vit bientt toute son arme en droute. Il alla se
+rfugier Bulla. Le lendemain, toute l'arme byzantine campa Dcimum,
+y compris l'avant-garde et le corps des Huns. Le manque de dcision de
+Glimer avait consomm sa perte au moment o il tenait la victoire[256].
+Blisaire marcha aussitt sur Karthage.
+
+[Note 256: M. Marcus (_Hist. des Vandales_, p. 378), cherche
+excuser Glimer de la grande faute par lui commise en laissant
+Blisaire le temps de rallier ses fuyards, au lieu de l'craser et de
+rentrer ensuite Karthage. Il estime que le roi vandale tait trop peu
+sr de la population de cette ville pour venir ainsi se mettre sa
+discrtion; et cependant il tait certain qu'en l'abandonnant, il la
+livrait ses ennemis.]
+
+Blisaire Karthage.--L'arrive des fuyards de Dcimum avait apport
+Karthage la nouvelle des succs de l'arme d'Orient. Aussitt le vieux
+parti romain avait relev la tte et, aid des ennemis de Glimer,
+s'tait empar du pouvoir en forant la fuite les adhrents de
+l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de
+Mercure, parut au large. Le questeur Archlas, ignorant les succs du
+gnral et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage,
+fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau,
+command par Calonyme, s'carta, au mpris des ordres donns, du gros de
+la flotte, et alla se prsenter devant le Mandracium, premier port de
+Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pntr mit ses
+hommes terre et employa toute la nuit au pillage des marchands,
+trangers pour la plupart, tablis aux alentours du port.
+
+Le lendemain, Blisaire, averti de l'arrive de sa flotte, entra dans
+Karthage sans rencontrer de rsistance et, ayant travers la ville,
+monta sur la colline de Byrsa o se trouvait le palais royal. Comme
+reprsentant de Justinien, il s'assit sur le trne de Glimer[257] et
+pronona sa dchance. Fidle au principe suivi dans cette remarquable
+campagne, Blisaire veilla avec le plus grand soin ce qu'aucun pillage
+ne ft commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait t
+pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de
+Vandales avaient cherch un refuge dans les glises. Le gnral leur
+permit de sortir sans tre inquits; puis il s'appliqua relever les
+fortifications de Karthage, qui taient fort dlabres et mettre cette
+ville en tat de dfense.
+
+[Note 257: Yanoski, _Vandales_, p. 56.]
+
+Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y et lieu de
+craindre le retour de Tzazon avec l'arme de Sardaigne, on pouvait, ds
+lors, considrer le succs de l'expdition comme assur. La province
+d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait
+refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le
+nom. Les glises catholiques que les Ariens occupaient rentrrent
+aussitt en la possession des orthodoxes, qui clbrrent avec clat les
+victoires de Blisaire si manifestement second par la protection
+divine. Les chefs indignes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord
+envoy leur hommage au reprsentant de l'empereur, s'taient ensuite
+tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Aprs l'entre
+de Blisaire Karthage, ils ouvrirent auprs de lui de nouvelles
+ngociations, l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le gnral
+accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: une
+baguette d'argent dor, un bonnet d'argent en forme de couronne, un
+manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'paule droite, une
+tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins varis, et des
+chaussures travailles avec un tissu d'or. Il joignit ces ornements de
+grosses sommes d'argent[258].
+
+[Note 258: Yanoski, _Vandales_, p. 62.]
+
+RETOUR DES VANDALES DE SARDAIGNE. GLIMER MARCHE SUR
+KARTHAGE.--Cependant Glimer ne restait pas inactif, bien qu'il
+continut se tenir distance. Il reformait son arme et encourageait
+les pillards indignes harceler sans cesse les environs de Karthage;
+il alla mme jusqu' leur payer chaque tte de soldat grec qui lui
+serait apporte.
+
+En mme temps, il adressait son frre Tzazon une lettre pressante,
+dans laquelle il lui rendait compte des vnements survenus en Afrique
+et l'invitait revenir au plus vite. Ce gnral, avec ses cinq mille
+guerriers choisis, avait obtenu de brillants succs en Sardaigne, vaincu
+et mis mort Godas et replac l'le sous l'autorit vandale. Il avait
+bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tent une expdition en
+Afrique, mais il tait persuad que cette attaque avait t facilement
+repousse. Aussi avait-il envoy Karthage mme, au roi des Vandales
+et des Alains, un dput charg de rendre compte de ses victoires, et
+c'est Blisaire qui avait reu sa lettre!
+
+Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux vnements qui
+avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher ses soldats,
+Tzazon fit embarquer aussitt son arme et vint prendre terre sur un
+point de la cte o se rencontrent les frontires de la Numidie et de
+la Maurtanie[259], puis il se porta rapidement sur Bulla, o les deux
+frres oprrent leur jonction.
+
+[Note 259: Sans doute entre Djidjeli et Collo.]
+
+Les forces vandales, grce ce renfort, devenaient respectables. Peu
+aprs Glimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et
+opra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer
+Blisaire sur un terrain choisi. En mme temps, il chercha fomenter
+des trahisons Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les
+dtacher de leurs allis.
+
+Mais Blisaire tait au courant de tout, et ne se laissait pas prendre
+aux feintes des Vandales. Il tcha de ramener lui les Huns, mais ne
+put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.
+
+BATAILLE DE TRICAMARA.--Vers le milieu de dcembre, Blisaire se dcida
+ marcher l'ennemi. Les deux armes se trouvrent en prsence au lieu
+dit Tricamara, environ sept lieues de Karthage, et prirent position,
+chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Blisaire plaa au centre
+de son front Jean l'Armnien avec les cavaliers d'lite et le drapeau.
+Les Huns se tenaient l'cart, afin de voir quelle tournure allait
+prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur
+ct, prsentaient un front au centre duquel taient le roi, Tzazon et
+les soldats d'lite. En arrire se tenait un corps de cavaliers maures
+dans les mmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et
+toutes les richesses avaient t laisses dans le camp par les Vandales.
+
+Les ennemis s'observrent pendant un certain temps; puis Jean l'Armnien
+entama l'action en faisant passer le ruisseau sa division: deux fois
+il fut contraint la retraite, mais ayant enflamm le courage de ses
+troupes, il les ramena l'assaut une troisime fois et on lutta de part
+et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment o, Tzazon ayant
+t tu, les Vandales commencrent faiblir. Blisaire saisit avec
+habilet cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se
+replirent en dsordre; ce que voyant, les Huns chargrent leur tour
+et dterminrent la retraite de l'arme vandale, qui se rfugia dans son
+camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain.
+
+Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque tait arrive, Blisaire
+donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Glimer occupant une
+position fortifie et ayant encore un grand nombre d'adhrents tait en
+tat de rsister. Mais les malheurs qu'il venait d'prouver l'avaient
+compltement dmoralis, car son me n'tait pas de la trempe de celles
+dont l'nergie est double par les revers; l'approche de l'ennemi, il
+abandonna lchement ses adhrents et s'enfuit cheval, comme un
+malfaiteur, suivi peine de quelques serviteurs dvous. Lorsque cette
+nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprcations
+et de cris de dsespoir; les femmes, les enfants se rpandirent en tous
+sens en pleurant, et bientt chacun chercha son salut dans la fuite,
+sans s'occuper de son voisin.
+
+L'arme grecque, survenant alors, s'empara, sans coup frir, du camp et
+fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portrent aux
+plus grands excs que Blisaire ne put absolument empcher (15 dcembre
+533). Le camp vandale renfermait un butin considrable: c'tait le
+produit de cinquante annes de pillage. L'arme victorieuse resta
+dbande toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le gnral put
+commencer rallier ses soldats. Si un homme courageux, runissant les
+Vandales, avait tent un retour offensif, c'en tait fait de l'arme de
+l'empire.
+
+FUITE DE GLIMER.--Quand Blisaire fut parvenu calmer l'effervescence
+de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et
+empcha qu'on n'exert des reprsailles inutiles.
+
+Jean l'Armnien avait t lanc, la tte d'une troupe de deux cents
+cavaliers, la poursuite de Glimer. Pendant cinq jours il suivit ses
+traces et tait sur le point de l'atteindre, lorsqu'un vnement imprvu
+permit au roi dtrn d'chapper ses ennemis. Un officier grec du nom
+d'Uliaris, qui, pendant la station l'tape, avait trouv le loisir de
+s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flche sur un oiseau;
+mais le projectile, mal dirig, alla frapper la tte Jean l'Armnien
+et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui
+aimaient beaucoup leur chef, s'arrtrent pour lui rendre les devoirs
+funraires et firent porter la triste nouvelle au gnral en chef.
+Blisaire arriva bientt et tmoigna, au nom de l'arme, les plus vifs
+regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire prir Uliaris,
+mais les cavaliers l'assurrent que les dernires paroles de Jean
+avaient t pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se dcida
+lui accorder sa grce.
+
+CONQUTES DE BLISAIRE.--Le roi s'tait rfugi dans le mont Pappua,
+montagne escarpe, situe sur les confins de la Numidie et de la
+Maurtanie[260]. Il avait obtenu l'appui des indignes de cette contre
+qui lui avaient ouvert leur ville principale, nomme Midnos. Blisaire
+renona pour le moment le poursuivre. Il marcha sur Hippne et
+s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et,
+pour chapper au trpas qu'ils redoutaient, s'taient rfugis dans les
+glises. Blisaire les fit conduire Karthage o ils furent runis aux
+autres prisonniers. Au moment o les affaires semblaient prendre une
+mauvaise tournure pour lui, Glimer avait envoy Hippne tous ses
+trsors, en les confiant un serviteur fidle du nom de Boniface.
+Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les
+vents contraires le rejetrent Hippone et tout ce qu'il portait devint
+la proie des Grecs.
+
+[Note 260: La situation du Pappua a donn lieu de nombreuses
+controverses. La commission de l'Acadmie avait d'abord identifi cette
+montagne l'Edough, prs de Bne. Berbrugger (_Rev. afr._, vol. 6, p.
+475), puis M. Papier (_Recueil de la Soc. arch. de Constantine_,
+1879-80, pp. 83 et suiv.), ont dmontr l'impossibilit de cette
+synonymie. Il est plus difficile de dire o tait rellement le Pappua.
+M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais,
+en vrit, nous ne sommes pas l sur les confins de la Numidie et de la
+Maurtanie.]
+
+Aprs ces succs, Blisaire, rentr Karthage, envoya par mer des
+officiers prendre possession de Csare et de Ceuta, points importants
+sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des
+Balares; enfin des secours furent envoys Pudentius qui, Tripoli,
+tait press par les indignes en rvolte. Une forte division alla, sous
+les ordres de Cyrille, reconqurir la Sardaigne. Enfin une autre
+expdition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la
+partie de cette le qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la
+repoussrent et ne laissrent pas entamer le domaine d'Atalaric.
+
+Glimer se rend aux Grecs.--Blisaire ayant appris le lieu o s'tait
+rfugi Glimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le
+rduire un Hrule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa
+nation. Aprs avoir en vain essay d'enlever Midnos de vive force, Fara
+dut se borner entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Glimer, qui
+avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhrents
+fidles, manquait de tout et ne pouvait se faire la dure vie des
+indignes dans un pays lev, o le froid se faisait cruellement sentir.
+Nanmoins, il rsista durant trois mois toutes les privations, et ce
+ne fut qu' la fin de l'hiver qu'il se dcida se rendre, la
+condition que Blisaire lui garantt la vie sauve.
+
+Cette proposition, transmise par Fara au gnral, fut accueillie avec
+empressement. Blisaire dpcha Midnos des officiers chargs de lui
+donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Glimer fut reu
+l'entre de Karthage par son vainqueur (534). Peu aprs, Blisaire
+s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-mme son prisonnier
+l'empereur. Son but tait non seulement de recevoir des honneurs bien
+mrits, mais encore de se justifier des accusations que les envieux
+avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le
+commandement suprme Salomon avec une partie de ses vtrans.
+
+Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique
+ l'empire, lui dcerna le triomphe, honneur qui n'avait t donn
+aucun gnral depuis cinq sicles. Glimer, revtu d'un manteau de
+pourpre, fut plac dans le cortge et dut, arriv devant l'empereur, se
+dpouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son matre. Blisaire
+reut le titre de consul. Quant Glimer, on lui assigna un riche
+domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y
+finit tranquillement et obscurment sa vie.
+
+DISPARITION DES VANDALES D'AFRIQUE.--En moins de six mois l'Afrique
+avait cess d'tre vandale, ce qui prouve combien peu de racines cette
+occupation avait pousses dans le pays. Aprs la brillante conqute qui
+leur avait livr la Berbrie, les Vandales s'taient concentrs dans le
+nord de l'Afrique propre et de l s'taient lancs dans des courses
+aventureuses qui les avaient conduits en Italie et dans toutes les les
+de la Mditerrane. Ainsi, malgr le partage des terres qu'ils avaient
+opr, ils n'avaient pas fait, en ralit, de colonisation. Ils
+s'taient prodigus dans des guerres qui n'avaient d'autre but que le
+pillage et, tandis qu'ils augmentaient leurs richesses et leur puissance
+d'un jour, ils diminuaient, en ralit, leur force comme nation. Aucune
+assimilation ne s'tait faite entre eux et les colons romains; quant aux
+indignes, ils continuaient se reformer et l'on peut dire qu'il n'y
+avait plus rien de commun entre eux et les trangers tablis sur leur
+sol.
+
+Cela explique comment, aprs une occupation qui avait dur un sicle,
+l'lment vandale disparut subitement de l'Afrique. Un assez grand
+nombre de guerriers taient morts dans la dernire guerre; d'autres
+avaient t emmens comme prisonniers en Orient par Blisaire et
+entrrent au service de l'empire[261]. Or, les Vandales taient
+essentiellement un peuple militaire et ainsi l'lment actif se trouva
+absorb, car, nous le rptons, il s'tait trop prodigu pour avoir
+augment en nombre, quoi qu'en aient dit certains auteurs. Quant au
+reste de la nation, une partie demeura en Afrique et se fondit bientt
+dans la population coloniale ou s'unit aux Byzantins, tandis que les
+autres, migrant isolment, allrent chercher un asile ailleurs.
+
+[Note 261: Gibbon, _Hist. de la dcadence de l'empire romain_, ch.
+41.]
+
+Les Vandales d'Afrique ne laissrent d'autre souvenir dans le pays que
+celui de leurs dvastations. Cela dmontre une fois de plus combien est
+fragile une conqute qui ne se complte pas par une forte colonisation
+et se borne une simple occupation, quelque solide qu'elle paraisse.
+
+ORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE. TAT DES BERBRES.--Salomon[262],
+premier gouverneur de l'Afrique, avait reu la lourde charge d'achever
+la conqute et d'organiser l'administration du pays. Par l'ordre de
+l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire, la Byzacne, la
+Tripolitaine, la Tingitane gouvernes par des consuls, et la Numidie, la
+Maurtanie et la Sardaigne commandes par des _prses_. Mais cette
+organisation tait plus thorique que relle. Sur bien des points le
+pays restait absolument livr lui-mme. Ainsi, dans la Tingitane et
+mme dans la plus grande partie de la Csarienne, l'occupation se
+rduisait quelques points du littoral. Des garnisons furent envoyes
+dans l'intrieur de la Numidie. Elles trouvrent les villes en ruines et
+s'appliqurent lever des retranchements, au moyen des pierres parses
+provenant des anciens difices[263]. Quelques colons se hasardrent la
+suite des soldats. Que nos officiers s'efforcent avant tout de
+prserver nos sujets des incursions de l'ennemi et d'tendre nos
+provinces jusqu'au point o la rpublique romaine, _avant les invasions
+des Maures_ et des Vandales, avait fix ses frontires..... telles
+taient les instructions donnes par l'empereur[264].
+
+[Note 262: Sur les inscriptions d'Afrique o le nom de ce gnral
+est cit, il est toujours crit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des
+historiens byzantins.]
+
+[Note 263: Poulle, _Ruines de Bechilga_ (_Revue africaine_, n 27,
+p. 199).]
+
+[Note 264: Voir, dans l'_Afrique ancienne_ de D'Avezac, le texte
+curieux des deux rescrits adresss, le 13 avril 534, par l'empereur
+Archlas pour l'organisation militaire et administrative de l'Afrique.]
+
+En mme temps, la religion catholique fut rtablie dans tous ses
+privilges; par un dit de 535 les Ariens furent mis hors la loi,
+dpouills de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de
+leur culte fut svrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents
+et les Juifs furent galement l'objet de mesures de proscription.
+C'tait encore semer des germes de mcontentement et de haine qui ne
+devaient pas contribuer asseoir solidement l'autorit byzantine.
+
+Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes
+limites; mais la situation du pays tait profondment modifie et, si
+les Vandales avaient disparu, il restait la population berbre qui avait
+reconquis peu peu une partie des territoires abandonns par les
+colons, la suite de longs sicles de guerres et d'anarchie, et qui,
+runie maintenant en corps de nation, n'tait nullement dispose
+laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire,
+l'lment indigne se resserrait de toute part, autour de l'occupation
+trangre.
+
+Les Berbres, groups par confdrations de tribus, avaient maintenant
+des rois prts les conduire au combat et au pillage. _Antalas_ tait
+chef des Maures de la Byzacne. _Yabdas_ tait roi indpendant du massif
+de l'Aours, ayant l'est _Cutzinas_ et l'ouest _Orthaas_, dont
+l'autorit s'tendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurtanie
+obissaient _Massinas_. Voil les chefs de la natio indigne contre
+lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir lutter.
+
+Cette reconstitution de la nationalit berbre a t trs bien
+caractrise par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: Les
+Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable par sa
+civilisation et sa force conqurante ne s'taient jamais assimil les
+indignes, dans le sens qu'on attache ce mot. Le Berbre des villes,
+des plaines et des valles voisines des centres de population, fut
+absorb par les conqurants, cela va sans dire; mais l'indigne du
+Sahara et des montagnes ne fut jamais pntr par l'influence romaine.
+Aprs sept sicles de domination italienne, je retrouve la race
+autochtone ce qu'elle tait avant l'occupation. Les insurgs qui, au VIe
+sicle, se firent chtier par Salomon et Jean, dans l'Aurs, dans
+l'Edough et dans la Byzacne, taient les mmes hommes qui combattaient
+six cents ans auparavant sous la bannire de Jugurtha. Mmes moeurs,
+mmes usages, mme haine de l'tranger, mme amour de l'indpendance,
+mme manire de combattre... Cette population tait reste intacte,
+impermable toute action extrieure... Le nombre immense des insurgs
+qui tinrent en chec la puissance de Justinien, aprs l'expulsion des
+Vandales, et l'impossibilit, pour les Romains, de rtablir leur
+autorit dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions,
+prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, mais la
+grande masse des indignes qui resta impntrable[265].
+
+[Note 265: _Revue africaine_, n 72 et suiv. Voil des enseignements
+qui ne doivent pas tre perdus pour nous, conqurants du XIXe sicle.]
+
+LUTTES DE SALOMON CONTRE LES BERBRES.--Ce fut la Byzacne qui donna le
+signal de la rvolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoys
+contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succs partiels,
+lorsqu'ils se virent entours par des masses de guerriers berbres
+commands par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur
+un massif rocheux, d'o ils se dfendirent avec la plus grande
+opinitret; mais leurs flches tant puises, ils finirent par tre
+tous massacrs.
+
+Salomon, ayant reu des renforts, marcha en personne contre les rebelles
+et leur infligea une sanglante dfaite, dans la plaine de Mamma (535),
+o les indignes l'avaient attendu derrire leurs chameaux, forteresse
+vivante de douze rangs d'paisseur. Il fit un butin considrable et
+croyait avoir triomph de la rvolte; mais peine tait-il rentr
+Karthage qu'il apprenait que les Berbres avaient de nouveau envahi et
+pill la Byzacne. C'tait une campagne recommencer. Cette fois le
+gouverneur s'avana vers le sud jusqu' une montagne appele par Procope
+le mont Burgaon[266], o les ennemis s'taient retranchs, et obtint sur
+eux un nouveau et dcisif succs, dans lequel il fut fait un grand
+carnage de Maures[267].
+
+Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aours, alli Massinas, portait le
+ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, revenant d'une
+razia et poussant devant lui un butin considrable, s'arrta devant la
+petite place de Ticisi[268], o s'tait port un officier byzantin du
+nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria, la tte de
+soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accs de l'eau. Yabdas
+lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais Athias refusa et proposa
+au roi berbre un combat singulier qui fut accept et eut lieu en
+prsence des troupes. Yabdas vaincu abandonna tout son butin et regagna
+ses montagnes[269].
+
+Aprs la dfaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises
+vinrent chercher asile auprs d'Yabdas, et lui offrirent leurs services.
+Vers le mme temps, Orthaias, qui avait se plaindre du roi de
+l'Aours, et d'autres chefs indignes mcontents offraient Salomon
+leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider dans
+l'expdition qu'il prparait. Le gnral byzantin s'avana jusque sur
+l'Abigas[270] et ayant pntr dans les montagnes parvint jusqu'au mont
+Aspidis[271], sans rencontrer l'ennemi qui s'tait retranch au coeur du
+pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver approcher, Salomon n'osa pas
+s'engager davantage et rentra Karthage sans avoir obtenu le moindre
+succs.
+
+[Note 266: Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, l'est de Tbessa.]
+
+[Note 267: Procope, _De bell. vand._, 1. II, cap. XII.]
+
+[Note 268: Au sud de Constantine, An-el-Bordj, non loin du
+village de Sigus.]
+
+[Note 269: Cet pisode a t rappel par M. Poulle dans le _Recueil
+de la Soc. arch. de Constantine_, 1878, p. 375.]
+
+[Note 270: La rivire de Khenchela, selon Ragot (_loc. cit._, p.
+301).]
+
+[Note 271: Le Djebel-Chelia.]
+
+RVOLTE DE STOZAS.--Au printemps de l'anne 536, Salomon prparait une
+grande expdition contre l'Aours, lorsqu'il faillit tomber sous le
+poignard de ses soldats rvolts. La svrit des mesures prises contre
+les Ariens parat avoir t la cause de cette rbellion la tte de
+laquelle tait un simple garde nomm Stozas.
+
+Salomon, aprs avoir chapp aux rvolts, parvint s'embarquer et
+passer en Sicile, o Blisaire avait t envoy depuis l'anne
+prcdente par l'empereur. La soldatesque, qui s'tait livre tous les
+excs, fut runie par Stozas dans un camp, non loin de Karthage. Les
+Vandales, des aventuriers de toute origine y accoururent et bientt
+Stozas se trouva la tte de huit mille hommes, avec lesquels il marcha
+sur Karthage. Mais en mme temps, Blisaire dbarquait en Afrique, avec
+un corps de cent hommes choisis. La prsence du grand gnral ranima le
+courage de tous et fit rentrer les hsitants dans le devoir. Ayant form
+un corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui
+rtrogradrent jusqu' Membresa, sur la Medjerda[272], et leur livra
+bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersrent dans toutes les
+directions, aprs un simulacre de rsistance.
+
+Blisaire voulait s'appliquer tout remettre en ordre dans sa conqute,
+lorsqu'il apprit que son arme venait de se rvolter en Sicile.
+Contraint de retourner dans cette le, il laissa le commandement de
+l'Afrique deux officiers: Ildiger et Thodore. Aussitt Stozas qui se
+tenait Gazauphyla, deux journes de Constantine, dans la Numidie, o
+les fuyards l'avaient rejoint, releva la tte. Le gouverneur de cette
+province marcha contre lui, la tte de forces importantes, mais Stozas
+sut entraner sous ses tendards la plus grande partie des soldats
+byzantins. Les officiers furent massacrs et le pays demeura livr
+l'anarchie (536).
+
+Germain, neveu de l'empereur, fut charg de rtablir son autorit en
+Afrique. tant arriv, il s'appliqua relever la discipline et
+reconstituer son arme. Il en tait temps, car Stozas marchait sur
+Karthage et ne se trouvait plus qu' une vingtaine de kilomtres.
+Germain sortit bravement sa rencontre et, comme Stozas avait en vain
+essay de dbaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir leur choc et se
+mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu dit
+Cellas-Vatari[273]. L, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs
+contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur appui, il
+offrit la bataille Germain; mais ses soldats, sans cohsion, ne
+tardrent pas plier, ce que voyant, les deux rois maures se jetrent
+sur son camp pour le livrer au pillage et achevrent la droute de son
+arme. Stozas se rfugia dans la Maurtanie et Germain put s'appliquera
+rtablir l'ordre en Afrique.
+
+[Note 272: A Medjez-el-Bab, 75 kil. de Karthage.]
+
+[Note 273: M. D'Avezac place cette localit vers Tifech (_Afrique
+ancienne_, p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localit _Scales
+Veteres_, pense, en raison de la prsence d'Orthaias, roi du Hodna,
+qu'elle devait se trouver au sud de Constantine (_loc. cit._, p. 303).]
+
+EXPDITIONS DE SALOMON.--En 539 Germain fut rappel par l'empereur et
+remplac par Salomon lev, pour la seconde fois, aux fonctions de
+gouverneur. Son premier soin, ds son arrive en Afrique, fut de
+reprendre l'organisation de l'expdition de l'Aours, que la rvolte
+avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer la neutralit des
+Maures de la Byzacne, il aurait, parat-il[274], attribu Antalas, le
+commandement de tous les Berbres de l'est, en lui assignant une solde
+et le titre de fdr. Au printemps de l'anne suivante, il se mit en
+marche. La campagne dbuta mal. Un officier du nom de Gontharis, ayant
+pouss une reconnaissance jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta un fort
+rassemblement et fut contraint de chercher un refuge derrire les
+murailles de la ville dserte de Bagha. Les indignes, se servant des
+canaux d'irrigation, purent inonder son camp et rendre sa situation
+intolrable. Il fallut que Salomon lui-mme vnt le dlivrer. Puis les
+troupes byzantines, pntrant dans la montagne, mirent en droute Yabdas
+et ses Berbres, malgr leur grand nombre et la force des positions
+qu'ils occupaient.
+
+Le roi maure s'tait rfugi Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, aprs
+avoir ravag Thamugas. Forc de fuir encore, Yabdas gagna Thumar,
+position dfendue de tous cts par des prcipices et des rochers
+taills pic. Le gnral byzantin l'y relana et, ne pouvant songer
+l'escalade, dut se contenter de bloquer troitement l'ennemi. Ce sige
+se prolongea et les troupes souffraient beaucoup du manque d'eau et de
+provisions, lorsque des soldats russirent s'emparer d'un passage mal
+gard par les Maures: seconds par un assaut de l'arme, ils parvinrent
+ enlever la position. Yabdas bless put nanmoins s'chapper et se
+rfugier en Maurtanie.
+
+Cette fois les Byzantins taient matres de l'Aours; ils y trouvrent
+les trsors du prince berbre. Aprs avoir fait occuper deux points
+stratgiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le Zab et de l
+dans le Hodna et la rgion de Sitifis, forant partout les indignes
+la soumission et relevant les ruines des cits et des forteresses. Le
+souvenir de ses travaux dans la rgion sitifienne a t conserv par les
+inscriptions. Zabi[275], la mtropole du Hodna, fut rdifie par lui et
+reut le nom de Justiniana[276] De l, Salomon s'avana sans doute, vers
+l'ouest, jusque dans la rgion du haut Mina, car le rcit de cette
+expdition se trouve retrac sur une pierre, dont l'inscription est
+relate par les auteurs arabes[277] et a t retrouve prs de Frenda.
+
+[Note 274: Tauxier, _Notice sur la Johannide_ (_Rev. afr._, n 118,
+p. 293).]
+
+[Note 275: Actuellement Mecila.]
+
+[Note 276: Poulle, _Rev. afr._, n 27, pp. 190 et suiv.]
+
+[Note 277: Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.]
+
+Ainsi Salomon acheva la conqute de l'Afrique que Blisaire avait
+enleve aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indignes. Une
+tradition berbre qui annonait la conqute de l'Afrique par un homme
+sans barbe se trouva ralise, car on sait que Salomon tait eunuque et
+avait le visage glabre. Aprs avoir termin les oprations militaires,
+le gouverneur s'appliqua rgulariser la marche de l'administration et
+mrita par sa justice la reconnaissance des populations depuis si
+longtemps opprimes.
+
+RVOLTE DES LEVATHES. MORT DE SALOMON.--En 543, l'empereur dtacha la
+Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, s'tait appliqu
+relever les villes de la Cyrnaque de leurs ruines et plaa la tte
+de cette province, comme gouverneur de la Pentapole, Cyrus, neveu de
+Salomon. Sergius, autre neveu de Salomon, reut le commandement de la
+Tripolitaine, o se trouvait toujours Pudentius.
+
+Peu de temps aprs, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des
+Levathes[278] tant venus Leptis magna, o se trouvait Sergius, pour
+recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement et prsenter
+leurs dolances, ces malheureux furent massacrs dans la salle o ils
+taient runis, parce que, dit-on, ils taient souponns d'un complot.
+Un seul d'entre eux s'chappa et appela aux armes les guerriers de la
+tribu qui s'taient rapprochs. Sergius marcha contre eux, les mit en
+droute et s'empara de tout leur butin, ainsi que de leurs femmes et de
+leurs enfants. Pudentius avait trouv la mort dans le combat.
+
+[Note 278: Les Louata des auteurs arabes.]
+
+Ce fut l'occasion d'une leve gnrale de boucliers chez les Berbres de
+la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, Salomon avait retir
+sa solde et ses avantages, se joignit eux, avec ses guerriers, et tous
+marchrent vers le nord. Salomon se rendit Tbessa pour les arrter
+dans leur marche. Il devait s'y rencontrer avec Coutzinas et les Maures
+allis et Pelagius, duc de Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent
+vaincus isolment; le dernier prit mme dans la bataille et il en
+rsulta que Salomon se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il
+proposa aux rebelles de traiter, mais les Berbres, qui se sentaient en
+forces, entamrent le combat et ne tardrent pas mettre en fuite les
+Byzantins. Salomon entran dans la droute, ayant t dsaronn, fut
+massacr parles indignes.
+
+Les Levathes et leurs allis s'avancrent alors jusqu' Laribus; mais
+ils se retirrent aprs avoir reu des habitants de cette ville une
+ranon de trois mille cus d'or (545).
+
+PRIODE D'ANARCHIE.--Sergius, l'auteur de ces dsastres, fut nomm par
+Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire un plus mauvais
+choix. Bientt il sut tourner tout le monde contre lui et l'anarchie
+devint gnrale.
+
+Stozas, qui avait quitt la Maurtanie et s'tait joint Antalas
+portait le ravage et la dsolation dans les malheureuses campagnes de la
+Byzacne et de la Numidie, sans que Sergius prt les moindres mesures
+pour protger les colons. Il en rsulta une vritable migration: les
+populations quittrent non seulement les campagnes, mais l'Afrique, et
+allrent se rfugier dans les les de la Mditerrane et mme en Orient.
+Ce fut une des priodes les plus funestes la colonisation africaine.
+Stozas poussa l'audace jusqu' proposer Justinien de rtablir la paix,
+si Sergius tait rappel. L'empereur, sans daigner rpondre cette
+proposition, envoya en Afrique un snateur du nom d'Arobinde,
+absolument tranger au mtier des armes, en le chargeant de combattre
+les Maures de la Numidie, tandis que Sergius rduirait ceux de la
+Byzacne.
+
+Stozas, qui avait augment son arme d'un grand nombre d'aventuriers et
+de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux environs de
+Sicca-Veneria[279]. Arobinde fit marcher contre lui un de ses meilleurs
+officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en vinrent aux mains et,
+dans le combat, Jean et Stozas trouvrent la mort. Les Byzantins se
+retirrent en dsordre, tandis que les rebelles lisaient un autre chef.
+
+[Note 279: Le Kef.]
+
+Ce nouvel chec dcida Justinien rappeler Sergius (546). Arobinde
+restait seul et il n'tait pas de taille tenir tte aux difficults du
+moment, car l'anarchie tait son comble et la rvolte partout.
+Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors en pourparlers avec
+les principaux chefs berbres: Yabdas, Cutzinas et Antalas, et les
+poussa excuter une attaque gnrale, de concert avec les bandes de
+Stozas. A l'approche de l'ennemi, Arobinde fit rentrer toutes ses
+garnisons et confia le commandement des troupes Gontharis lui-mme.
+Peu de jours aprs, le tratre, ayant foment une sdition parmi les
+soldats, en profita pour assassiner le gouverneur et s'emparer du
+pouvoir.
+
+Gontharis avait promis Antalas la moiti de l'Afrique, mais, une fois
+matre de l'autorit, il refusa de tenir ses promesses, et il en rsulta
+une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de celui-ci, Cutzinas
+vint se joindre Gontharis en lui amenant les soldats de Stozas,
+Vandales, Romains et Massagtes. Antalas fut battu par un officier
+armnien du nom d'Artabane qui, peu aprs, assassina Gontharis dans un
+festin (546); trente-six jours s'taient couls depuis le meurtre
+d'Arobinde.
+
+JEAN TROGLITA GOUVERNEUR D'AFRIQUE. Il rtablit la paix.--Justinien
+voulut rcompenser Artabane en le nommant gouverneur de l'Afrique, mais
+cet officier, ayant d'autres projets, dclina l'honneur qui lui tait
+offert[280]. L'empereur choisit alors un autre officier du nom de Jean
+Troglita, qui se trouvait la guerre de Msopotamie et auquel il donna
+le commandement de toute l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en
+Berbrie, sous les ordres de Blisaire et de Germain; il connaissait
+donc les hommes et les choses du pays et, comme il tait dou de
+remarquables qualits militaires, le choix de l'empereur tait fort
+heureux; l'on n'allait pas tarder s'en apercevoir.
+
+Dbarqu Caput-Vada, avec une trs faible arme, Jean se porta en
+trois jours jusqu'auprs de Karthage et recueillit dans son camp tous
+les soldats disperss, capables de rendre quelques services. Puis il
+alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient la ville. Les
+Berbres s'taient rangs en bataille et, de plus, selon une tactique
+qui leur tait familire, ils s'taient, en cas d'insuccs, mnag un
+rduit dans une enceinte carre forme de plusieurs rangs de chameaux et
+de btes de somme. Ces prcautions, pourtant, ne les sauvrent pas d'une
+dfaite complte. Jerna, grand-prtre de Louata, en essayant de sauver
+du pillage l'idole adore par ces peuples, s'attarda dans la droute et
+fut tu par un cavalier romain[281]. Antalas chercha un refuge dans le
+dsert.
+
+[Note 280: Fournel, _Berbers_, p. 101.]
+
+[Note 281: Tauxier, _Johannide_, (_loc. cit._), p. 296.]
+
+Karthage tait dbloque et la Byzacne reconquise; mais les Berbres
+taient loin d'avoir t abattus. Bientt Jean apprit que les Louata
+(Levathes), allis aux Nasamons et aux Garamantes, accouraient vers le
+nord sous le commandement d'un nouveau et terrible chef, dont Corrippus
+nous a transmis le nom sous la forme de Carcasan[282]. On tait alors au
+coeur de l't de l'anne 547. Jean se porta contre les envahisseurs,
+mais il essuya une dfaite et dut se rfugier derrire les remparts de
+Laribus. La situation tait critique. Jean n'hsita pas faire appel
+aux indignes, en tirant parti de l'esprit de rivalit qui a toujours
+t si fatal aux Berbres. Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de
+l'Aours, et Yabdas lui-mme lui promirent leur appui.
+
+[Note 282: _Johannide_, pome en l'houneur de Jean Troglita, par Fl.
+Cres. Corippus, lib.V.]
+
+Cependant les hordes d'Antalas dvastaient la Byzacne et arrivaient
+jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assur sur ses derrires et
+ayant reu d'importants renforts, quitta sa position fortifie et alla
+chercher Antalas dans la plaine. Les deux armes se rencontrrent au
+lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complte.
+Un grand nombre d'indignes restrent sur le champ de bataille. Dix-sept
+chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tus et
+l'on promena leurs dpouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa
+soumission (548).
+
+TAT DE L'AFRIQUE AU MILIEU DU VIe SICLE.--La nation berbre se
+trouvait encore une fois vaincue et, grce aux succs de Troglita,
+l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien tait prcaire
+la situation de cette colonie, rduite une partie de la Tunisie et de
+la province de Constantine actuelles. Partout l'lment indigne avait
+repris son indpendance et ce n'tait que grce l'appui des
+principicules berbres, vritables rois tributaires, que les Byzantins
+se maintenaient en Afrique. Les campagnes taient absolument ruines:
+Lorsque Procope dbarqua en Afrique pour la premire fois, il admira la
+population des villes et des campagnes et l'activit du commerce et de
+l'agriculture. En moins de vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une
+immense solitude; les citoyens opulents se rfugirent en Sicile et
+Constantinople et Procope assure que les guerres et le gouvernement de
+Justinien cotrent cinq millions d'hommes l'Afrique[283].
+
+Selon Procope, les Maures, aprs les victoires de Troglita, semblaient
+de vritables esclaves[284], et l'on vit un grand nombre d'entre eux,
+qui taient redevenus paens, se convertir au christianisme. Mais nous
+pensons qu'il parle d'une manire trop gnrale, et que ces faits ne
+peuvent s'appliquer qu'aux indignes voisins des postes de l'Afrique
+propre et de la Numidie. La race berbre prise dans son ensemble avait
+trop bien reconquis son indpendance pour qu'on puisse croire que
+l'action du gouverneur byzantin s'exert ce point sur elle, et ce
+serait une grave erreur de ranger dans cette catgorie les Louata de la
+Tripolitaine, les Berbres de l'Aours et les Maures de l'Ouest.
+
+[Note 283: Gibbon, _Hist. de la dcadence de l'Empire romain_, t.
+II, ch. XLIII.]
+
+[Note 284: _Anecdotes_, ch. XVIII.]
+
+Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir
+des incursions indignes par des postes fortifis: avec les ruines des
+cits dtruites, on construisit des retranchements et des forteresses
+derrire lesquels les garnisons byzantines s'abritrent, et quelques
+colons cherchrent sous leur protection rentrer en possession de leurs
+champs dvasts.
+
+L'AFRIQUE PENDANT LA DEUXIME MOITI DU VIe SICLE.--Privs des
+documents si prcis laisss par Procope, nous ne possdons, sur la phase
+de l'histoire africaine par nous atteinte, que des dtails pars et sans
+suite. C'est ainsi qu'on ignore l'poque du dpart de Jean Troglita.
+
+En 563, Rogathinus, prfet du prtoire d'Afrique, fit tratreusement
+assassiner Cutzinas, chef de la rgion orientale de l'Aours, qui tait
+venu Karthage rclamer au sujet d'immunits dont on l'avait frustr.
+Les services rendus par ce chef eussent d lui pargner un semblable
+traitement; aussi la nouvelle de sa mort fut-elle le signal d'une leve
+de boucliers des Berbres, appels aux armes par ses fils. Justinien dut
+envoyer en Afrique son neveu Marcien, matre de la milice[285], qui
+contraignit les rebelles la soumission.
+
+Justinien termina sa longue carrire le 14 novembre 565, sans avoir pu
+raliser le vaste projet qu'il avait conu. Sa mort parat avoir t le
+signal de nouvelles rvoltes en Berbrie. Un certain Gasmul, roi des
+Maures, entre en scne et, se fait remarquer par son ardeur combattre
+l'tranger. Dans ces luttes prissent successivement: Thodore, prfet
+d'Afrique (568), Thoctiste, matre de la milice (569), et Amabilis,
+successeur du prcdent (570).
+
+C'est Gasmul qui obtient ces succs. Devenu tout puissant par ses
+victoires, Gasmul, en 574, _donne ses tribus errantes des
+tablissements fixes_, et s'empare peut-tre de Csare. L'anne
+suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des
+Gaules, mais il choue dans cette entreprise[286]. Si ces faits sont
+exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques
+prcis cet gard.
+
+[Note 285: D'Avezac, _Afrique ancienne_, p. 256.]
+
+[Note 286: _Morcelli et Travaux de l'Acadmie des Inscriptions_,
+apud Ragot, (_loc. cit._, p. 317).]
+
+Cet tat de rbellion permanente durait toujours lorsque l'empereur
+Tibre II, qui venait de succder Justin II, nomma comme exarque de
+l'Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d'une relle
+valeur. Ds lors la situation changea. En 580, ce gnral attaqua
+Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et
+leur reprit toutes les conqutes qu'ils avaient faites.
+
+Gennadius fut nomm prfet du prtoire d'Afrique, et il est probable
+que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de
+tranquillit. Cependant, selon le rapport de Thophane, un soulvement
+gnral des Berbres aurait eu lieu en 588; mais nous ne possdons aucun
+dtail sur ce fait. Il est probable, en raison de l'tat
+d'affaiblissement o tait tomb l'empire, que les gouverneurs byzantins
+de l'Afrique taient peu prs abandonns eux-mmes, et que les
+Berbres, rellement matres du pays, continuaient leur mouvement
+d'expansion et de reconstitution.
+
+En 597, nouvelle rvolte des Berbres: ils viennent tumultueusement
+assiger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils sont peu prs
+matres du reste du pays. Gennadius, manquant de soldats pour
+entreprendre une lutte ouverte, feint d'tre dispos traiter avec les
+indignes, et accepter leurs exigences. Il leur envoie des vivres et
+du vin et, profitant du moment o les Berbres se livrent la joie et
+font bombance, il les attaque l'improviste et les massacre sans
+peine[287].
+
+[Note 287: Fournel, _Berbers_, p. 107.]
+
+Voil quelle tait la situation de l'Afrique la fin du VIe sicle.
+
+DERNIERS JOURS DE LA DOMINATION BYZANTINE.--Le 16 novembre 602, le
+centurion Phocas avait assassin l'empereur Maurice et s'tait empar du
+pouvoir. Il en rsulta des rvoltes et de longues luttes dans les
+provinces.
+
+L'exarque Hraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grgoire,
+comme lgat, se mit en tat de rvolte (608) et retint les bls destins
+ l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Hraclius, portant le mme nom
+que son pre, partait par mer pour Constantinople, en mme temps que le
+fils de Grgoire s'y rendait par terre, en passant par l'Egypte et la
+Syrie. Arriv le premier, Hraclius mettait fin la tyrannie de Phocas
+et s'emparait de l'autorit souveraine. En 618, il fut sur le point
+d'abandonner son empire, alors ravag par la famine et par la peste, et
+de retourner dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conqute
+arabe allait bientt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se dcida
+ rester qu'en cdant aux supplications et aux larmes de ses sujets.
+
+Hraclius ne tarda pas entreprendre une longue srie de guerres dans
+lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En
+641, l'empereur mourait aprs avoir eu la douleur de voir la Syrie et la
+Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains des conqurants arabes.
+
+Les premires courses des Arabes en Afrique datent de cette poque.
+L'histoire de la Berbrie va entrer dans une autre phase.
+
+APPENDICE
+
+CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES
+
+Gensric.... 11 fvrier 435... janvier 477.
+Hunric..... Janvier 477...... 13 dcembre 484.
+Gondamond. 13 dcembre 484.. septembre 496.
+Trasamond.. Septembre 496.... 523.
+Hildric.... 523............. 531.
+Glimer.... 531.............. 534.
+
+
+FIN DE LA PREMIRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIME PARTIE
+
+PRIODE ARABE ET BERBRE
+641--1045
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+LES BERBRES ET LES ARABES
+
+
+Le peuple berbre; moeurs et religion.--Organisation
+politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus
+berbres.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce
+peuple.--Moeurs et religions des Arabes ant-islamiques.--Mahomet;
+fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxime khalife; ses
+conqutes.--Khalifat d'Omar; conqute de l'Egypte.
+
+
+LE PEUPLE BERBRE. MOEURS ET RELIGION.--Nous nous sommes efforc, dans la
+premire partie, de suivre les vicissitudes traverses par la race
+indigne et d'indiquer les transformations survenues dans ses lments
+constitutifs, de faon relier la chane de son histoire, si nglige
+par les historiens de l'antiquit, avec la priode qui va suivre. Grce
+aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte la nation qu'ils ont
+nomme eux-mmes Berbre, en lui restituant son unit, va devenir
+prcis, et il convient, avant de reprendre le rcit des faits, d'entrer
+dans quelques dtails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus,
+et les positions respectives occupes par les groupes. Ainsi, aux
+dsignations vagues de Numides, de Maures et de Gtules, vont succder
+des appellations prcises. Les noms appliqus aux localits vont changer
+galement[288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre
+l'histoire de l'Afrique septentrionale.
+
+[Note 288: Voir, au commencement du livre, la notice gographique.]
+
+Les Berbres formaient un grand nombre de groupes que les Arabes
+appelrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils
+avaient des moeurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les
+vicissitudes de leur histoire leur avaient assigns comme demeure:
+cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient
+attachs au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres
+couvertes en chaume; pasteurs dans l'intrieur, ils menaient la vie
+semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux
+les hauts plateaux du Tel jusqu' la limite du dsert, selon la saison;
+enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence taient, en
+outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant
+aux dpens de leurs frres les Berbres pasteurs du nord que des
+populations ngres du sud. La classe des Berbres qui vit en nomade,
+dit Ibn-Khaldoun[289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours
+la lance en main, elle s'occupe galement multiplier ses troupeaux et
+ dvaliser les voyageurs. Telle est encore, de nos jours, la manire
+d'tre des habitants du dsert.
+
+Le costume des Berbres se composait d'un vtement de dessous ray, dont
+ils rejetaient un pan sur l'paule gauche, et d'un burnous noir mis
+par-dessus. Ils se faisaient raser la tte et ne portaient souvent
+aucune coiffure[290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au
+moyen d'un voile, le _litham_, encore usit par les Touareg et autres
+Berbres de l'extrme sud. Quant leur langue, elle se composait de
+plusieurs dialectes aux racines non smitiques, se rattachant la mme
+souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le dsert sous le nom
+de _Tamacher't_ et dont les diffrents idiomes, plus ou moins arabiss,
+s'appellent en Algrie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sngal:
+_Chelha_, _Zenatya_, _Chaoua_, _Kebalya_, _Zenaga_, _Tifinar'_, etc.
+
+[Note 289: _Hist. des Berbres_, trad. de Slane, t. I, p. 166.]
+
+[Note 290: Ibid.], p. 167.
+
+Comme religion, ils professaient gnralement l'idoltrie et le culte du
+feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises,
+et o la religion chrtienne avait rgn, deux sicles auparavant, sans
+conteste, il restait encore un grand nombre d'indignes chrtiens.
+Ailleurs, des tribus entires taient juives. Enfin des peuplades
+avaient conserv le souvenir des rites imports par les Phniciens, et
+s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixime sicle,
+des sacrifices humains Gurzil, Mastiman et autres divinits barbares.
+Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spciale confie au
+soin d'un grand-prtre.
+
+ORGANISATION POLITIQUE.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et
+souvent plusieurs tribus formaient une confdration soumise au
+commandement suprme du mme prince. Ce droit de commandement tait
+spcial certaines tribus qui exeraient une sorte de suprmatie sur
+les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possdait,
+dfaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perptu en
+Algrie dans les _Kanouns_ de nos Kabiles[291]. Au septime sicle,
+n'ayant pas encore profit de la civilisation arabe, les Berbres
+taient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualits ne
+devaient pas tarder se dvelopper et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun
+a pu dire d'eux: Les Berbres ont toujours t un peuple puissant,
+redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans
+ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les
+Romains[292].... On a vu, des Berbres, des choses tellement hors du
+commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est
+impossible de mconnatre le grand soin que Dieu a eu de cette nation.
+
+[Note 291: Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et
+Hanoteau. Voir aussi: _Coutumes kabyles_, par M. Fraud (_Revue
+africaine_, nos 34, 36, 37, 38).]
+
+[Note 292: T. I, p. 199 et suiv.]
+
+GROUPEMENT ET SITUATION DES FAMILLES DE LA RACE.--Les auteurs arabes ont
+divis les Berbres en deux familles principales: les _Botr_,
+descendants de Madghis-El-Abter, et les _Brans_, descendants de
+Berns. Les _Zenata_, qui sont quelquefois placs part, sont compris
+en gnral dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur
+raison d'tre une poque recule, sont devenues bien arbitraires, par
+suite du mlange intime des divers lments et de la constitution d'une
+race unique. A peine peut-on placer part les tribus de race Znte,
+qui semblent prsenter des diffrences de traits et de moeurs avec les
+vieux Berbres, et paraissent d'origine plus rcente. Nous admettrions
+volontiers qu'elles sont le produit d'une invasion venue de l'Orient,
+car elles se sont insinues comme un coin au milieu de la vieille race,
+et se tiennent sur la limite du dsert, prtes pntrer dans le Tel,
+comme le feront les Arabes Hilaliens quatre sicles plus tard.
+
+Renonant reproduire les gnalogies plus ou moins ingnieuses des
+auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation gnrale de
+la race au moment que nous avons atteint, et, dfaut d'autre
+classification, nous proposerons de diviser les Berbres en trois
+groupes principaux de la manire suivante:
+
+1 Berbres de l'est ou _Race de Loua_[293], reprsentant les anciens
+Libyens, les _Ilasguas_ et _Ilanguanten_ de Procope et de Corippus. Elle
+couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses dserts, et le midi de
+la Tunisie.
+
+2 Berbres de l'ouest ou _Race Sanhaga_[294], rpondant aux Gtules et
+aux Maures. Elle s'tend sur les deux Mag'reb, et leur dsert jusqu'au
+Soudan.
+
+3 _Race Zente_. Elle est tablie dans le dsert, depuis l'ouest de la
+Tripolitaine jusque vers le mridien d'Alger, en couvrant partie de
+l'Aours, l'Ouad Rir', le Zab mridional et les hauts plateaux du Rached
+(Djebel Amour)[295].
+
+[Note 293: Selon les auteurs arabes Loua est l'anctre des Louata,
+des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171,
+citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.]
+
+[Note 294: Telle est l'orthographe la plus rgulire de ce nom.]
+
+[Note 295: Jean Lon l'Africain, qui avait des notions trs prcises
+sur les populations africaines, divise les blancs d'Afrique en cinq
+peuples: _Sanhagia_, _Masmuda_, _Znta_, _Haoara_ et _Gumera_ (t. I, p.
+86 et suiv.).]
+
+DIVISIONS DES TRIBUS BERBRES.--Voici comment se divisaient les tribus
+berbres. Nous en donnons le tableau complet, bien qu'au VIIe sicle la
+plupart des subdivisions n'existassent pas encore, mais afin de ne pas
+avoir y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les
+trouve toutes groupes.
+
+ =I.--Berbres de l'Est.=;
+ _
+ | Sedrata
+ | Atrouza
+ Louata -| Agoura
+ | Djermana
+ | Mar'ar'a
+ |_Zenara
+ _ _
+ | Ouergha | Beni-Kici
+ | Kemlan -| Ourtagot
+ | Melila |_Heiouara
+ Houara -| R'arian(
+Issus des Aourir'a) | Zeggaoua
+ | Mecellata
+ |_Medjeris
+ _
+ | Maous
+ | Azemmor
+ | Keba
+ | Mesra
+ | Ouridjen (Ouriguen)
+ | Mendaa
+ | Kerkouda
+ Aourir'a -| Kosmana
+ | Ourstif
+ | Biata
+ | Bel
+ | Melila
+ | Satate
+ | Ourfel
+ | Ouacil
+ |_ Mesrata
+ _
+ | Beni-Azemmor
+ Nefoua -| Beni-Meskour
+ |_Metoua
+ _
+ _ | Beni-Ouriagol
+ | R'assaa | Gueznaa
+ | Meklata -| Beni-Isliten
+ | Mernia | Beni-Dinar ou Rihoun.
+ | Zehila |_B. Serane
+ Nefzaoua -| Soumata _
+ | Zatima | Ourtedin _
+ | Oulhaa |_Zeggoula | Ourfedjouma
+ | Medjera |_ou Zeddjala
+ |_Ourcif
+ _
+ | Ledjaa (ou Legaa)
+ | Anfaa
+ | Nidja
+ Aoureba -| Zehkoudja
+ | Meziata
+ | Reghioua
+ |_Dikoua
+
+ =II.--Berbres de l'Ouest=;
+ _
+ | Felaa
+ | Denhadja
+ | Matoua
+ | Latana
+ | Ouricen
+ | Messala _
+ | Kalden | Inaou
+ | Maad -| Intacen
+ Ketama -| Lehia |_Aan
+ | Djemila
+ | R'asman
+ | Messalta
+ | Iddjana (Oudjana ou Addjana)
+ | Beni-Zeldoui
+ | Hechtioua
+ | Beni-Istiten
+ |_Beni-Kancila
+
+ _ _ Anciennes _ Nouvelles
+ | | Siline |
+ | | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed
+ | | Torghian |
+ | | Moulit |
+ | | Kacha | O. Mehdi
+ | | Elma |
+ | | Gaaza |
+ Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz
+ (_suite_)| | El-Boura |
+ | | B. Merouan |
+ | | Ouarmekcen | O. Brahim
+ | | B. Ead |
+ | | Meklata |
+ |_ |_Righa | B. Thabet
+
+ _ Anciennes _ Nouvelles
+ | | B. Idjer
+ | Medjesta | B. Menguellat
+ | Mellikch | B. Itroun
+ | Beni-Koufi | B. Yenni
+ | Mecheddala | B. Bou-R'ardan
+ | B. Zerikof | B. Itrour'
+ Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youof
+ | Keresfina | B. Chab
+ | Ouzeldja | B. Eci
+ | Moudja | B. Sedka
+ | Zeglaoua | B. R'obrin
+ |_B. Merana |_B. Guechtoula
+ _
+ | Metennane
+ | Ouennoura'a
+ | B. Othman
+ | B. Mezr'anna
+ Senhadja-| B. Djad
+ | Telkata
+ | Botoua
+ | B. Afaoun
+ |_B. Kkalil
+ _
+ | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen
+ Daria -| Mecettaa
+ |_Adjia
+ _
+ | Matr'ara
+ | Lemaa
+ | Sadina
+ | Kouma
+ B. Faten-| Mediouna
+ | Mar'ila
+ | Matmata
+ | Melzouza
+ | Kechana (ou Kechata)
+ |_Douna
+ _ _
+ | Botoua | B. Ouriagol
+ | Medjeka | Fechtala
+ Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta
+ | Loka | B. Hamid
+ |_ |_B. Amran, etc....
+ _ _
+ | | Moualat
+ | | B. Houat (ou Harat)
+ | | B. Ourflas
+ | Miknaa -| B. Ouridous (ou Ourtedous)
+ | | Kansara
+ | | Ourifleta
+ | |_Ourtifa
+ | _
+ Oursettif -| | Sederdja
+ | -| Mekceta
+ |Ourtandja | Betla
+ | |_Kernita
+ | _
+ | | B. Isliten
+ |Augma ou -| B. Toulalin
+ | Megma | B. Terin
+ |_ |_B. Idjerten
+ _
+ | B. Hamid
+ | Metiona
+ R'omara ou -| Beni-Nal
+ Ghomara | Ar'saoua
+ | B. Ou-Zeroual
+ |_Medjeka
+
+ Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de
+ bonne heure.
+ _
+ | Hergha
+ | Hentata
+ | Tinemellal
+ | Guedmioua
+ | Guenfia |Sekioua
+ | Ourika
+ | Regraga
+ Masmouda -| Hezmira _
+ | Dokkala _ | Dor'ar'a
+ | Haha | Mesfaoua -|_Youtanan
+ | Assaden -|_Mar'ous
+ | B. Ouazguit
+ | B. Maguer
+ |_Hlana
+ _
+ | Mestaoua
+ | R'odjdama
+ | Fetouaka
+ Heskoura -| Zemraoua
+ | Antift
+ | Anoultal
+ |_B. Sekour
+
+ Guezoula (Forme de nombreuses branches)
+ _
+ | Zegguen
+ Lamta |_ Lakhs
+ _
+ | Guedala
+ | Lemtouna
+ | Messoufa
+ | Outzila
+ | Targa (Touareg)
+ | Zegaoua
+ | Lamta
+ Sanhadja au Litham -| Telkata
+ (Voile) | Mesrata
+ | B. Aoureth
+ | B. Mecheli
+ | B. Dekhir
+ | B. Ziyad
+ | B. Moussa
+ | B. Lemas
+ |_B. Fechtal
+
+ =III.--Race Zente.=;
+ _
+ | Merendjica
+ Ifrene |_Ouarghou
+ _
+ | B. Berzal
+ _ | B. Isdourine
+ | B. Ournid -| B. Sar'mar
+ | |_B. Itoueft
+ | B. Ourtantine
+ Demmer -| B. R'arzoul
+ | B. Toufourt
+ | Ourgma
+ |_Zouar'a
+ _
+ | B. Ilent
+ | B. Zeddjak ou Zendak
+ | B. Ourak
+ Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar
+ | B. Bou-Sad
+ | B. Ourcifen
+ | Lar'ouate
+ | B. Righa
+ | Sindjas
+ | B. Ouerra
+ |_B. Ourtadjen
+
+ Irnane
+ Djeraoua
+ Ouagdjidjen
+ Ouar'mert ou R'omert (Ghomra)
+ Ouargla--B. Zendak
+ Ouemannou
+ Iloumene (ou Iloumi)
+ _ _ _
+ | | | B. Idleten
+ | | | B. Nemzi
+ | | | B. Madoun
+ | | B. Meden -| B. Zendak
+ | _ | | B. Oucil
+ | | Abd-El-Ouad | | B. Kadi
+ | | Toudjine -| |_B. Mamet
+ |B. Badine.-| B. Mezab |
+ | | B. Azerdane | _
+ | |_ou Zerdal | | B. Tigherine
+ Ouacine -| B. Rached | B. Rour'en -| B. Irnaten
+ (Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch
+ |
+ | _
+ | | B. Ourtadjen
+ |B. Merine -|
+ |_ |_B. Ouattas
+
+
+POSITION DE CES TRIBUS.--Voici maintenant, la situation gnrale de ces
+tribus, par provinces, au VIIe sicle.
+
+
+_Barka_ et _Tripolitaine_.
+
+_Houara_ et _Aourir'a_.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan:
+s'avancent jusque vers le Djerid.
+_Louata_.--Rgion syrtique, environs de Tripoli et de l jusque vers
+Gabs.
+_Nefoua_.--Rgion montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli.
+_Zouar'a_ et _Ourgma_ (Zenles Demmer), l'ouest de Tripoli.
+
+
+_Ifrikiya proprement dite._;
+(Tunisie.)
+
+_Nefzaona_.--Djerid et intrieur de la Tunisie. _Merendjica_ et
+_Ouargou_ (Ifrene), rgions mridionales.
+
+
+_Ifrikya occidentale._;
+(Province de Constantine.)
+
+_Nefzaoua_.--Plaines de l'est de la province.
+_Djeraoua_.--Djebel-Aours.
+_Aoureba_.--Rgion au nord du Zab.
+_Ifrene_. _Magraoua_.--Hodna, Zab et rgion mridionale de l'Aours.
+_Ouargla_, _Ouacine_.--Ouad-Rir' et Sahara.
+Ketma.--Cette grande tribu occupe toute la rgion littorale, depuis
+Bne jusqu' l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance dans l'intrieur,
+jusqu' Constantine et Stif.
+
+
+_Mag'reb central._;
+
+_Zouaoua_.--Massif de la grande Kabilie.
+_Sanhadja_.--Se rencontrent l'ouest et au nord avec les Zouaoua et
+s'tendent jusqu' l'embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et
+une partie du centre.
+_B. Faten_.--Font suite aux Sanhadja, l'ouest, jusqu' la Mouloua,
+couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran.
+_Lemaa_ et _Matmata_, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis.
+_Mar'ila_, sur la rive droite du Chelif.
+_Azdadja_, (des Daria), aux environs d'Oran.
+_Kouma_ et _Mediouna_, au nord et l'ouesl de Tlemcen.
+_Adjia_ (Daria), au sud des Zouaoua.
+Les tribus Zentes anciennes couvrent les hauts plateaux.
+_Ouemannou_ et _Iloumi_, l'ouest du Hodna.
+_Ouar'mert_, dans le Rached (Djebel-Amour).
+_Ournid_, l'ouest de cette montagne.
+Irniane, au sud de Tlemcen.
+
+_Mag'reb extrme._;
+
+_R'omara_.--Occupent la rgion littorale du Rif, de l'embouchure de la
+Moulaa Tanger.
+_Miknaa_, _Ourtandja_ et _Augma_, rgion centrale.
+_Zanaga_.--Se rencontrent avec les prcdents et occupent les premiers
+contreforts de l'Atlas.
+_Matr'ara_.--Vers la limite du Mag'reb central, o ils se rejoignent aux
+autres Fatene.
+_Berghouata_.--Sur le littoral de l'Ocan, depuis Tanger jusqu'
+l'embouchure du Sebou.
+_Masmouda_.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines et le
+littoral de l'Ocan, du Sebou l'Ouad-Sous.
+_Heskoura_.--Les montagnes du Grand-Atlas.
+_Guezoula_ et _Lamta_.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'
+l'Ouad-Deraa.
+Aucune tribu znte n'a encore pntr dans le Mag'reb extrme.
+
+_Grand-Dsert._;
+
+_Sanhadja au Litham_ (_Messoufa Guedala_, _Lemtouna_, _Lamta_, etc.),
+occupant toute la rgion saharienne jusqu'au Niger.
+
+
+Ainsi tait rpartie la race berbre dans l'Afrique septentrionale.
+
+Il restait en outre quelques dbris de la population coloniale dans le
+nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occups par les
+Byzantins.
+
+
+LES ARABES. NOTICE SUR CE PEUPLE.--Le peuple arabe devant dsormais
+mler son histoire celle de l Berbrie, il convient encore, avant de
+reprendre notre rcit, d'entrer dans quelques dtails sur cette nation.
+
+La population de l'Arabie tait divise en deux groupes distincts:
+
+1 Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les
+gnalogistes, de _Kahtan_, le Yectan de la Bible. tablis depuis une
+haute antiquit dans la partie mridionale du pays, l'_Arabie heureuse_,
+l'Imen, ils formrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de
+Himyer. On les dsignait sous le terme gnral d'Imnites;
+
+2 Et les Arabes de race mlange, descendants de _Adnan_, et beaucoup
+plus nombreux que les prcdents. Ils ont form les tribus de Moder,
+Reba, Maad, etc.... Nous les dsignerons sous le nom de Maadites. Ils
+occupaient les vastes solitudes qui s'tendent de la Palestine
+l'Imen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le
+littoral[296].
+
+[Note 296: Voir Abou-l-feda, _Rois des Arabes avant
+l'Islamisme_.--Hamza d'Ispahan, _Annales des Himyrites_.--En-Nouri,
+_Histoire des rois de Kahtan_.--Messaoudi, _Les prairies
+d'or_.--Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbres_ et
+_Prolgomnes_.--Ibn-El-Athir, _Histoire_, passim.]
+
+Une rivalit implacable divisait ces deux races et nous verrons ces
+traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est que la
+premire, habitant des rgions fertiles, tablie en partie dans des
+villes, se livrait la culture et au commerce et vivait dans
+l'abondance; tandis que l'autre, rduite l'existence prcaire du
+nomade, dans des rgions dsertes, n'avait d'autre ressource, en dehors
+du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette
+rivalit n'avait au fond d'autre mobile que le combat pour la vie.
+
+En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en
+citadins et gens des steppes (_bdouins_).
+
+MOEURS ET RELIGION DES ARABES ANT-ISLAMIQUES.--La condition propre de
+l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, la tte de
+laquelle est le cheikh, vieillard renomm par sa sagesse dans le
+conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarit rgne entre
+les gens d'une mme tribu, mais aucun lien ne runit les tribus entre
+elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine
+particulire les unes contre les autres, car la vengeance est un culte
+pour ces mes ardentes. Une infinit de tribus, les unes sdentaires,
+le plus grand nombre constamment nomades, sans communaut d'intrts,
+sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres,
+voil l'Arabie au temps de Mahomet[297]. Les Arabes ne vivent que pour
+la guerre, car sans cela pas de butin, et c'est le butin surtout qui
+fait vivre les Bdouins. Aussi la bravoure est-elle estime au-dessus
+de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les
+encourager, faire honte aux fuyards et mme les marquer d'un signe
+d'ignominie. Les braves qui font face l'ennemi, disent-elles, nous
+les pressons dans nos bras; les lches qui fuient nous les dlaissons et
+nous leur refusons notre amour[298]. L'loquence et la posie sont
+honores aprs la bravoure.
+
+[Note 297: Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, l. I, p. 16.]
+
+[Note 298: Posie cite par Caussin de Perceval dans son bel _Essai
+sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme_, t. III, p. 99.]
+
+Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit,
+s'adonnaient avec succs au commerce, et conservaient des relations avec
+les Bdouins, leurs parents ou leurs allis.
+
+La Mekke, ville situe prs du littoral du golfe arabique, tait un
+grand centre commercial et religieux. Les Korichites, famille de la
+race d'Adnan, y dominaient. C'taient des marchands fort entendus aux
+affaires. Ils gouvernaient la cit par un conseil dit des Sadate
+(pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs[299].
+
+Les Arabes pratiquaient diffrents cultes: certaines tribus adoraient
+les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les
+Juifs avaient, en Arabie, de trs nombreux sectateurs; enfin, le chiffre
+des chrtiens tablis, surtout dans les villes, tait assez
+considrable. Mais la religion nationale tait une sorte d'idoltrie. La
+Mekke tait dj la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la
+Kaaba, une pierre noire, sans doute un arolithe, et la construction du
+temple tait attribue Abraham par une ancienne tradition. Un grand
+nombre d'idoles y taient en outre enfermes. La tribu de Korich avait
+le privilge de fournir le grand-prtre.
+
+Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun[300],--en a fait une
+race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever
+un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hsitent
+pas s'en emparer et rentrer au plus vite dans le Dsert. C'est la
+_razia_, le mode de combattre particulier l'Arabe. Les habitudes et
+les usages de la vie nomade,--ajoute notre auteur,--ont fait des Arabes
+un peuple rude et farouche. La grossiret des moeurs est devenue pour
+eux une seconde nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour
+servir d'appuis leurs marmites, ils dgradent les btiments afin de se
+les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des
+soutiens de tente, ils dtruisent les toits des maisons pour en avoir.
+Par la nature mme de leur vie, ils sont hostiles tout ce qui est
+difice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont
+toujours prts enlever de force le bien d'autrui, chercher les
+richesses les armes la main, et piller sans mesure et sans retenue.
+
+Tels sont, dpeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont
+prendre une part prpondrante l'histoire de l'Afrique.
+
+[Note 299: Michle Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I,
+p. 47 et suiv.]
+
+[Note 300: _Prolgomnes_, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.]
+
+MAHOMET.--FONDATION DE L'ISLAMISME.--En 570 naquit Mahomet (Mohammed),
+de la tribu de Koreich. Rest orphelin de bonne heure, il fut lev par
+son oncle, Abou-Taleb, et envoy par lui dans une tribu bdouine selon
+l'usage. C'tait un jeune homme faible de corps, sujet des attaques
+nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plong dans la
+mditation. A l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de got pour
+la posie, bien qu'il et l'imagination assez dveloppe. Il se vantait
+de ne pas savoir crire.
+
+Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commena prophtiser et
+prtendre qu'il recevait des rvlations de Dieu, par l'intermdiaire de
+l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des moqueries et
+tournrent en drision ses prdications. Rien ne l'arrta, ni les
+injures, ni les violences, et il finit par gagner sa cause quelques
+proslytes. Mais si, aprs onze annes d'apostolat, Mahomet avait obtenu
+un si mince succs chez ses concitoyens, il avait rencontr Yatrib,
+ville rivale, habite par des gens de race ymnite, des esprits mieux
+disposs accueillir la nouvelle religion, et s'y tait cr des
+adhrents dvous. Menac dans son existence par les Mekkois, le
+prophte se dcida fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses
+amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reut le nom de _Mdine_
+(la ville par excellence). De cette fuite (_Hgire_) date l're
+musulmane. Les adhrents de Mahomet lui prtrent Mdine un solennel
+serment et furent appels ses _dfenseurs_ (Ansar). On nommait _migrs_
+les Mekkois qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitt la lutte
+commena entre eux et les Mekkois, et aprs diffrentes pripties,
+Mahomet entra en vainqueur la Mekke. Cette fois, c'tait le triomphe.
+Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau
+culte. L'islamisme tait fond. Nous croyons inutile d'analyser ici
+cette religion dont chacun connat les dogmes et qui a pour code le
+Koran. L'Iman, chef de la religion, tait en mme temps souverain
+politique de tous les musulmans. La _Guerre sainte_ impose aux _vrais
+croyants_, comme une obligation troite, allait ouvrir la voie aux
+conqutes[301].
+
+[Note 301: Voir le Koran et les _Hadith_ ou traditions sur
+Mahomet.]
+
+ABOU-BEKER, DEUXIME KHALIFE.--SES CONQUTES.--En 632, Mahomet cessa de
+vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se
+lancer dans la rvolte. Le Nedjd, l'Imen, mme, taient au pouvoir d'un
+rival Ahala le Noir; l'insurrection devint alors gnrale.
+
+Mahomet, comme Charlemagne et peut-tre dessein, n'avait pas fix les
+rgles de la succession au khalifat[302]. Son oncle Abou-Beker qui, par
+son dvouement toute preuve, avait t le plus ferme soutien du
+prophte, fut appel lui succder. C'tait un homme d'une rare nergie
+et dont la violence se traduisait par d'implacables cruauts. Faisant
+nergiquement tte aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les
+siens et put ainsi battre les insurgs les uns aprs les autres. Ses
+victoires furent suivies d'horribles massacres. Quiconque apostasiait ou
+refusait de se convertir tait aussitt mis mort. Les nouveaux
+musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs
+passions: la guerre et le pillage. Il n'est donc pas surprenant que sous
+la direction d'Abou-Beker l'islamisme et fait de si grands progrs. Les
+_compagnons_ de Mahomet, les _dfenseurs_ et les migrs taient combls
+d'honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte
+une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les rvolts, Abou-Beker
+entreprenait la guerre de conqute; ds la fin de 633, ses gnraux
+enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins.
+
+[Note 302: Ses successeurs reurent le titre de Khalifes
+(_successeurs_), d'o l'on a form le mot de Khalifat pour dsigner leur
+trne.]
+
+KHALIFAT D'OMAR. CONQUTE DE L'GYPTE.--Dans le mois d'aot 634,
+Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il dsigna pour son
+successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d'_Emir-el-Moumenin_
+(Prince des croyants). Peu aprs, Damas et le reste de la Syrie
+tombaient au pouvoir des Arabes. La Msopotamie et la Palestine
+subissaient bientt le mme sort (638-40).
+
+En 640, le gnral Amer-ben-el-Aci enleva l'gypte au reprsentant
+d'Hraclius. L'incendie de la bibliothque d'Alexandrie claira les
+vertigineux succs des Arabes. En quelques annes une peuplade peine
+connue avait fond un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes
+transporter au Mag'reb, le thtre de leurs exploits.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+CONQUTE ARABE
+641-709
+
+
+Campagnes de Amer en Cyrnaque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman
+prpare l'expdition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grgoire. Il
+se prpare la lutte.--Dfaite et mort de Grgoire.--Les Arabes
+traitent avec les Grecs et vacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en
+Arabie.--Les Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe
+des Omades.--tat de la Berbrie; nouvelles courses des Arabes.--Suite
+des expditions arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya;
+fondation de Karouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2e
+gouvernement d'Okba; sa grande expdition en Mag'reb.--Dfaite de
+Tehouda; mort d'Okba.--La Berbrie sous l'autorit de
+Kola.--Nouvelles guerres civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les
+Chates.--Victoire de Zohr sur les Berbres; mort de Kola.--Zohr
+vacue l'Ifrikiya.--Mort du fils de Zobr; triomphe
+d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique; la Kahna.--La Kahna reine des
+Berbres; ses destructions.--Dfaite et mort de la Kahna.--Conqute et
+organisation de l'Ifrikiya par Haane.--Moua-ben-Nocr achve la
+conqute de la Berbrie.
+
+
+CAMPAGNES DE AMER EN CYRNAQUE ET EN TRIPOLITAINE.--Aussitt aprs
+avoir effectu la conqute de l'Egypte, Amer poussa une pointe vers
+l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et Louata de cette contre
+furent contraints de se soumettre et, afin d'viter l'esclavage, durent
+se racheter au prix d'une contribution de treize mille pices d'or. Ils
+vendirent, dit-on, tout ce qu'ils possdaient, et mme, en certains
+endroits, leurs enfants pour s'acquitter[303]. Aprs cette fructueuse
+razia, Amer rentra en Egypte (641). Pendant ce temps, un de ses
+lieutenants, Okba-ben-Nafa, parcourait les rgions mridionales et
+s'avanait en vainqueur jusqu' Zouila dans le Fezzan.
+
+[Note 303: Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et
+suiv,). En-Nouri, id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.]
+
+Les campagnes dans l'Ouest taient trop fructueuses pour que les
+guerriers de l'Islam ne fussent pas tents d'y effectuer de nouvelles
+courses. En 612, Amer ayant organis une expdition vint mettre le sige
+devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut livre au pillage. On
+y trouva un riche butin qui fut rparti entre les soldats. Les habitants
+qui purent se rfugier sur les vaisseaux et gagner le large furent
+pargns; quant aux autres, ils n'obtinrent aucun quartier. De cette
+place, le gnral arabe envoya une reconnaisance de cavalerie sur Sabra,
+tandis qu'un corps de troupes allait de nouveau vers le Fezzan, et
+s'avanait jusqu' Ouaddan.
+
+En vain. Amer sollicita de son matre l'autorisation d'envahir
+l'Ifrikiya; mais ces oprations dans l'Ouest taient faites contre le
+gr du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce lointain perfide,
+comme il se plaisait, par un jeu de mots, appeler le Mag'reb; de plus
+il craignait un retour offensif des Byzantins en gypte. Ces prvisions
+n'taient que trop justifies; on apprit tout coup qu'une flotte
+grecque venait de s'emparer d'Alexandrie. Aussitt Amer se porta contre
+l'ennemi la tte de forces imposantes et fora les chrtiens la
+retraite.
+
+LE KHALIFE OTHMAN PRPARE L'EXPDITION D'IFRIKIYA.--Le 31 octobre 644,
+Omar fut poignard par un esclave ou artisan de Koufa. Avant de mourir,
+il dsigna, comme candidats sa succession, six des plus anciens
+compagnons de Mahomet. Ceux-ci, aprs trois jours de discussion,
+finirent par charger l'un d'eux, qui s'tait dsist, de prononcer entre
+eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan fut proclam khalife, au grand
+dsappointement des trois autres candidats. Ali, gendre du prophte, qui
+se considrait dj comme ayant t frustr par les prcdents khalifes,
+fut surtout trs irrit de ce nouvel chec. Deux autres candidats,
+Zobr et Talha devaient galement faire parler d'eux.
+
+Othman appartenait la famille des Beni-Oma qui s'tait montre
+l'adversaire acharne de Mahomet; son triomphe tait celui du parti
+mekkois. C'tait un vieillard affaibli par l'ge qui se laissait
+entirement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau
+khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement de l'Egypte
+son frre de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers 646[304], ce gnral
+envoya des reconnaissances qui lui rapportrent des renseignements
+prcis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il eut runi tous les
+documents, il pressa le khalife d'entreprendre cette conqute qui,
+disait-il, devait donner aux Musulmans une nouvelle gloire et un
+abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait pas l'entreprise sous un
+jour aussi favorable; le conseil runi plusieurs fois hsita
+l'autoriser et ce ne fut qu' force d'insistance que le khalife finit
+par rallier les esprits et faire dcider l'expdition.
+
+[Note 304: On sait que ces premires dates sont incertaines.]
+
+La guerre sainte fut alors proclame et, un camp ayant t, dress
+El-Djorf, prs de Mdine, la fleur des guerriers de l'Islam vint s'y
+runir[305]. Les tribus ymnites et maadites y envoyrent leur
+contingent. Othman contribua de ses deniers l'organisation de l'arme,
+qui se trouva prte dans l'automne de l'anne 647. Au mois d'octobre le
+khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines d'ardeur, se mirent
+en route sous la direction d'El-Harith. De son ct, le gouverneur de
+l'Egypte avait runi toutes les forces dont il pouvait disposer. Lorsque
+les troupes d'Orient furent arrives, il leur adjoignit les siennes et
+forma ainsi une arme d'environ cent vingt mille hommes, compose
+d'autant de cavaliers que de fantassins. Laissant le commandement de
+l'Egypte Okba, il entrana ses guerriers la conqute des pays de
+l'Ouest, depuis si longtemps convoits par les Musulmans.
+
+[Note 305: En-Nouri donne les noms des principaux guerriers,
+presque tous compagnons de Mahomet (p. 314, 315).]
+
+USURPATION DU PATRICE GRGOIRE. IL SE PRPARE LA LUTTE.--En prsence
+des prparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins d'Afrique? Nous
+avons vu, la fin de la premire partie, que l'empereur Hraclius tait
+mort aprs avoir eu la douleur de voir l'Egypte lui chapper. A cette
+nouvelle, le patrice Grgoire, fils du Grgoire dont il a t galement
+parl, qui gouvernait l'Afrique au nom de l'empire, jugea le moment
+favorable pour se dclarer indpendant. Il prit la pourpre, s'entoura
+des insignes de la royaut et choisit Sbtla[306], comme sige de son
+empire.
+
+[Note 306: L'antique Sufftula, au sud de Karouan.]
+
+Karthage abandonne fut occupe par un nouvel exarque, venu de
+Constantinople, et autour duquel se grouprent les chrtiens rests
+fidles. Bien que les dtails fassent compltement dfaut sur les
+conditions dans lesquelles l'usurpation de Grgoire s'est effectue, il
+est probable que ce chef a t appuy par les indignes; le choix de
+Sbtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au moment o les
+Byzantins auraient d grouper toutes leurs forces pour rsister
+l'tranger, ils taient diviss par la guerre civile. C'est ce qui
+explique que, lors des premires razzias des Arabes, ils abandonnrent
+la Tripolitaine elle-mme.
+
+Cependant, Grgoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, n'tait
+pas rest inactif: il avait adress un appel pressant aux dbris de la
+population coloniale et aux Berbres. Les tribus indignes de cette
+rgion, qui savaient, par ou-dire, ce qu'tait la rapacit des Arabes
+et se voyaient menacs dans leur existence et dans leurs biens,
+accoururent en foule sous ses tendards. Le patrice se trouva bientt
+entour d'un rassemblement considrable dont les auteurs arabes portent
+le chiffre plus cent mille combattants, ce qui est videmment exagr.
+A la tte de cette arme il se porta en avant de Sbtla et attendit,
+dans une position retranche, le choc de l'ennemi[307].
+
+[Note 307: Lebeau, _Hist. du Bas-Empire_, t. II, p. 319 et suiv.
+Ibn-Khald, _Hist. des Berbres_, t. I, p. 208, 209. En-Nouri, p. 317
+et suiv. El-Karouani, p. 39.]
+
+DFAITE ET MORT DE GRGOIRE.--Les guerriers arabes ne tardrent pas
+paratre; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu
+dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient les infidles.
+Dans leur marche, ils avaient laiss de ct les villes du littoral o
+des siges longs et difficiles les auraient retenus, et taient venus
+attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se
+passrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah proposait Grgoire de se
+convertir l'islamisme, de reconnatre la suzerainet du khalifat et de
+payer tribut. Mais le prince grec refusa premptoirement, et il fallut
+en venir aux mains. Les premires rencontres n'eurent rien de dcisif;
+chaque matin, dit En-Nouri[308], on combattait entre les deux camps,
+jusqu'au milieu du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses
+lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs
+rparaient leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour,
+et les Arabes commenaient douter du succs lorsqu'un vnement
+imprvu vint leur aide.
+
+[Note 308: _Loc. cit._]
+
+Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait
+dpch vers ceux-ci un de ses officiers nomm Abd-Allah-ben-Zobr. Ce
+chef parvint au camp la tte de quelques cavaliers seulement; mais le
+bruit caus par sa rception fit croire aux Grecs que leurs ennemis
+avaient reu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain
+dcouragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en
+profitrent avec une grande habilet. Il fut convenu entre Abd-Allah et
+ben-Zobr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde,
+que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils
+profiteraient de la trve journalire suivant la bataille, pour attaquer
+le camp des infidles, tandis qu'ils seraient plongs dans une fausse
+scurit.
+
+Il fut fait ainsi qu'il avait t convenu. Les chrtiens, s'attendant
+une attaque srieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans,
+qui taient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un
+grand acharnement. Grgoire, le diadme en tte et ayant auprs de lui
+l'tendard surmont de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les
+chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que
+d'habitude et, enfin, les combattants, fatigus par l'excessive chaleur
+du jour, rentrrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du
+moment o les chrtiens avaient retir leurs armures pour se reposer,
+Abd-Allah et Ben-Zobr firent sortir leurs guerriers et, la tte de
+ces troupes fraches, se prcipitrent sur le camp ennemi aux cris de:
+_Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!_ Les chrtiens,
+surpris l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre
+en selle, sont renverss par les cavaliers arabes, et bientt l'arme,
+prise d'une terreur panique, fuit en dsordre dans toutes les
+directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.
+
+Ainsi fut dtruite cette arme qui tait bien suprieure en nombre
+celle des assaillants. Le patrice Grgoire prit dans l'action, frapp
+par une main inconnue[309].
+
+[Note 309: Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le
+font mourir de la main de Ben-Zober, ainsi que l'histoire trop
+romanesque de sa fille.]
+
+LES ARABES TRAITENT AVEC LES GRECS ET VACUENT L'IFRIKIYA.--Les Arabes,
+aprs leur victoire, poursuivirent les infidles qui s'taient rfugis
+ Sbtla et s'emparrent de cette capitale phmre. Elle tait remplie
+de richesses entasses tant par Grgoire que par la population
+coloniale. Aprs le pillage et le massacre, consquence habituelle des
+victoires arabes, on runit l'immense butin qui avait t fait, et le
+gnral en chef en prleva le quint, selon la rgle musulmane; puis le
+reste fut partag entre les guerriers, la part du cavalier tant triple
+de celle d'un fantassin. De Sbtla o il s'tait tabli, Abd-Allah
+lana ses bandes vers l'intrieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portrent
+ainsi la dvastation jusqu'aux bourgades de Gafa et au Djerid, et de
+l, revenant vers le nord, ils s'avancrent jusqu' Mermadjenna[310].
+
+[Note 310: A une dizaine de lieues au N.-E, de Tbessa.]
+
+Les Grecs, aprs la dfaite de Sbtla, s'taient rfugis dans les
+places fortes de la Byzacne et particulirement autour de Karthage, o
+s'taient groups les derniers restes de la population coloniale. Or,
+les Arabes ne tenaient nullement entreprendre de nouveaux siges; ils
+songeaient encore moins s'tablir dans le pays, la plupart brlant au
+contraire du dsir de retourner en Orient pour montrer leur butin et
+raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions
+d'arrangement que leur firent les chrtiens furent accueillies avec
+empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils
+s'obligeaient se retirer contre le versement d'une contribution de
+trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-tre ce tribut
+norme ne fut-il pas vers par les Grecs seuls; il est fort possible que
+les Arabes aient trait aussi avec les chefs de tribus berbres ou des
+rgions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple.
+Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbres furent bien
+traits par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait
+t fait prisonnier, fut entour d'honneurs et retourna librement dans
+sa tribu (les Mag'raoua), aprs s'tre converti l'islamisme[311].
+
+Pendant que le gnral en chef rglait ces questions, Ben-Zobr partait
+en hte pour Mdine afin d'y porter la nouvelle des succs de l'Islam.
+Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre
+d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les dtails, quelque
+peu embellis, de la conqute de l'Ifrikiya[312].
+
+Enfin les Musulmans vacurent la Berbrie. Abd-Allah laissa Sbtla
+un certain Djenaha[313], comme reprsentant du khalifat, mais sans
+forces militaires, ni autorit relle, car aucune ide d'occupation
+permanente ne parat avoir t le mobile de ces premires guerres:
+c'taient de vritables razias[314].
+
+[Note 311: _Hist. des Berbres_, t. I, p. 120, t. II, p. 228.]
+
+[Note 312: Amari (_Storia_, t. I, p. 110, 111), donne une partie du
+texte du discours.]
+
+[Note 313: Habahia, selon le Baan.]
+
+[Note 314: Nous avons suivi dans le rcit qui prcde le texte
+d'En-Nouiri, (p. 314 et suiv.), complt par les documents fournis par
+Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Karouani, le Baan. Pour les dates,
+nous avons adopt celles donnes par M. Fournel, _Histoire des Berbers_,
+p. 110 et suiv.]
+
+GUERRES CIVILES EN ARABIE.--Les vnements d'Orient vinrent distraire
+les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la consquence fut
+de laisser quelques annes de rpit la Berbrie. La partialit du
+khalife, qui n'tait guid dans le choix des gouverneurs que par des
+intrts de famille, avait suscit d'ardentes haines que les candidats
+au trne surent habilement exploiter. Bientt Othman fut assig dans
+son propre palais, Mdine, et, comme il rsistait avec une grande
+fermet aux sommations qui lui taient adresses, les sicaires
+pntrrent chez lui par une maison voisine et le mirent mort (juin
+656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut lev au khalifat par les
+_Dfenseurs_. C'tait le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de
+Mdine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien prcaire et qui
+allait donner lieu de sanglantes reprsailles.
+
+Ali avait destitu tous les gouverneurs en les remplaant par des
+_Dfenseurs_ et des hommes d'un dvouement toute preuve; mais l'un
+d'eux, Moaoua-ben-Abou-Sofiane, surnomm le _Fils de la, mangeuse de
+foie_[315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande
+puissance sous les prcdents khalifes, refusa premptoirement de le
+reconnatre. D'autre part, ses complices Zobr et Talha, qui avaient
+compt obtenir le khalifat, se retirrent La Mekke et, excits par
+Acha, la veuve du prophte, femme perfide et ambitieuse, se mirent en
+tat de rvolte. Ils appelrent eux les partisans d'Othman, avides de
+venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalits qui
+divisaient les tribus, runirent bientt un nombre considrable de
+guerriers. Ali n'tait soutenu que par les Dfenseurs et les meurtriers
+d'Othman; mais il parvint gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il
+marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite
+du Chameau, qui cota la vie Talba (8 dcembre 656). Zobr prit
+assassin dans sa fuite. Acha, chappe la mort, tait reste sur le
+champ de bataille auprs de son chameau cribl de traits; elle implora
+son pardon du vainqueur, qui le lui accorda.
+
+[Note 315: Sa mre, la froce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre
+de Hamza, oncle du prophte, la suite de la bataille d'Ohod, et, en
+ayant retir le foie, l'avait dchir avec ses dents.]
+
+Ali tait matre de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait
+toujours de le reconnatre, et Moaoua aspirait ouvertement au khalifat.
+De Koufa, o il avait transport le sige de l'empire, Ali marcha la
+tte de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, aprs une
+campagne longue et meurtrire, il fut dcid qu'un arbitrage trancherait
+la question entre les deux comptiteurs. En vain Ali avait fait tous ses
+efforts pour viter de verser le sang musulman, il avait mme propos
+Moaoua de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci
+prfra l'emploi d'une diplomatie tortueuse, aboutissant l'arbitrage
+qui devait, sans danger, lui confrer le pouvoir. Ali, trahi par une
+partie de ses adhrents, s'tait retir Koufa; il refusa, non sans
+raison, de reconnatre la lgalit de la sentence qui le dposait.
+
+LES KHAREDJITES; ORIGINE DE CE SCHISME.--Lorsqu'Ali s'tait dcid
+accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, aprs avoir en vain
+essay de l'en dtourner, avaient dsert sa cause et s'taient
+eux-mmes spars de la religion officielle. Le nom de Kharedjites
+(non-conformistes) leur fut appliqu cette occasion. C'taient des
+puritains austres, fidles aux premires prdications de Mahomet et
+considrant tous les nouveaux convertis comme de purs infidles. Le
+caractre propre de leur doctrine tait l'galit absolue du croyant.
+Tous les Musulmans sont frres, rptaient-ils, d'aprs le Koran. Ne
+nous demandez pas si nous descendons de Kas ou bien de Temim; nous
+sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage l'unit de
+Dieu, et celui que Dieu prfre aux autres, c'est celui qui lui montre
+le mieux sa gratitude.[316] Ces principes ne plaisaient gure aux
+Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui
+prenaient des doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en
+s'arrogeant le droit de juger les paroles du prophte. Les Kharedjites
+ne l'entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant tait pire que
+l'infidle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de
+la socit, le dissentiment religieux se compltait d'une rivalit
+sociale.
+
+[Note 316: Moubarred, p. 588. (Cit par Dozy, t. I, p. 142.)]
+
+Ces dissidents en arrivrent bientt contester aux Korchites le
+droit exclusif au khalifat. Ils prtendaient que le chef des Musulmans
+pouvait tre pris dans tout le corps des fidles, sans distinction
+d'origine ni de race, mme parmi les esclaves. Du reste, le rle du
+khalife, selon eux, devait se borner contenir les mchants; quant aux
+hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de chef. Tels taient les
+principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rle
+dans l'histoire de l'Afrique.
+
+MORT D'ALI. TRIOMPHE DES OMADES.--Les fidles adhrents d'Ali taient
+devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage
+pouvantable la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les
+lieutenants de Moaoua s'emparaient de l'Egypte et de la Msopotamie, et
+le Hedjaz tait envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des
+Syriens, mais il avait d'autres ennemis. Les Kharedjites, qu'il avait
+cru exterminer, se reformaient dans l'ombre; ne pouvant entrer en lutte
+ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de
+janvier 661, Ali tomba sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils
+El-Haane recueillit son hritage; mais cette charge tait trop lourde
+pour lui, et peu aprs il abdiquait en faveur de Moaoua et allait se
+retirer Mdine, avec son frre El-Houcne. C'tait la dfaite des
+Dfenseurs et le triomphe dfinitif des Omades et du parti mekkois.
+
+Les Syriens, qui avaient tant contribu au succs de Moaoua, acquirent
+ds lors une influence inconteste. Un grand nombre de tribus ymnites
+s'taient fixes dans cette province quelques annes auparavant. Elles
+s'y trouvrent en rivalit avec celles de race maadite et dterminrent
+l'migration d'une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kasistes
+restrent dans le pays, et entrrent en lutte avec les Kelbites, une des
+principales tribus ymnites. Leur rivalit prit bientt un caractre
+d'acuit extrme qui se traduisit par des luttes acharnes[317].
+
+[Note 317: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 114 et suiv.]
+
+Cependant, l'Egypte demeurait livre la fureur des factions. Les
+vengeurs d'Othman s'y taient mis en tat de rvolte ouverte, puis Ali
+s'y tait cr un parti. Vers la fin de 659, Moaoua envoya en Egypte
+Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce gnral parvint
+placer toute la contre sous l'autorit des Omades.
+
+TAT DE LA BERBRIE. NOUVELLES COURSES DES ARABES.--Les vingt annes de
+guerre civile qui venaient de dsoler l'Orient avaient eu pour
+consquence de laisser la Berbrie un moment de rpit que les Grecs et
+les indignes auraient d employer pour organiser srieusement leur
+rsistance. Un rapprochement semblait s'tre opr entre les Berbres et
+les Byzantins aprs le dpart des Arabes, mais il fallait rentrer dans
+les sommes verses aux envahisseurs, et bientt l'avidit des agents du
+fisc imprial, les exactions des gouverneurs avaient entirement dtach
+d'eux les indignes.
+
+Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et
+s'taient avancs jusque dans la Mditerrane antrieure. En 648, la
+flotte de Moaoua, envoye de Syrie, avait opr une descente Chypre;
+deux ans plus tard, son arme navale s'emparait de Rhodes, puis venait
+faire une expdition en Sicile et rentrait en Orient charge de butin et
+de captives[318].
+
+[Note 318: Amari, _Storia_, t. I, p. 79 et suiv.]
+
+Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conserv l'espoir
+d'effectuer la conqute du Mag'reb, envoya de nouvelles expditions,
+tant par terre que par mer, contre ce pays et les les, mais les dtails
+font absolument dfaut relativement ces entreprises que sa mort vint
+arrter (663).
+
+SUITE DES EXPDITIONS ARABES EN MAG'REB.--Vers l'an 665, Djenaha, cet
+agent qui avait t laiss par les Arabes Sbtla, s'tant rendu en
+Orient auprs de Moaoua, le dcida tenter une nouvelle expdition en
+Mag'reb. Le khalife confia le commandement Moaoua-ben-Hodadj (ou
+Khodadj); et ce gnral partit pour l'Ouest, la tte d'une arme de
+dix mille hommes[319], compose de guerriers choisis. L'empereur, averti
+de cette expdition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement
+du patrice Nicphore.
+
+[Note 319: Selon El-Karouani, p. 40.]
+
+Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu
+appel depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper
+Karouan. Les Grecs, arrivs sans doute avant eux, avaient dbarqu
+Soua et s'taient tablis en avant de cette ville. Une forte colonne,
+envoye contre eux par Moaoua, les attaqua avec l'imptuosit
+habituelle des Arabes; les Byzantins cdrent sur toute la ligne, et,
+ayant regagn en hte le littoral, se rembarqurent sur leurs vaisseaux
+et rentrrent en Orient. Aprs ce succs, les Musulmans s'emparrent de
+Djeloula, qu'ils mirent au pillage et o ils trouvrent un butin
+considrable. Des discussions s'levrent alors entre les vainqueurs au
+sujet du partage des prises, et il fallut en rfrer au khalife pour
+trancher ces diffrends.
+
+D'autres expditions furent effectues simultanment, ou, dans tous les
+cas, suivirent immdiatement celle de Moaoua. Le gnral Okba-ben-Nafa,
+qui avait dj jou un rle dans les premires guerres d'Afrique,
+parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation
+d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considrables sur toutes les
+populations du sud, et revint vers Barka aprs une campagne de cinq
+mois, dans laquelle les plus grandes cruauts avaient t commises par
+les Arabes. Vers le mme temps, un dfenseur du nom de Rouafi, aprs
+avoir rduit les localits du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de
+l'le de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kas, de la tribu de
+Fezara (Kas), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en
+Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des
+richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les
+statues d'or et d'argent apportes de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir
+un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale
+aux Musulmans[320].
+
+[Note 320: Amari, _Storia_, t. I, p. 99.]
+
+OKBA, GOUVERNEUR DE L'IFRIKIYA. FONDATION DE KAROUAN.--Le khalife nomma
+alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette
+contre une nouvelle province de l'empire (669). Ce gnral, qui tait
+rest sans doute dans les environs de Barka, reut d'Orient des
+renforts, et, la tte d'une arme d'une dizaine de mille hommes, dans
+laquelle figuraient pour la premire fois des Berbres convertis, se mit
+en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de
+Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya o les chrtiens
+tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrme
+contre les infidles et rpandit en Afrique la terreur de son nom.
+
+Du Djerid, Okba vint s'tablir l'endroit o son prdcesseur Moaoua
+avait camp, et y posa les fondations d'une ville destine servir de
+centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traa lui-mme le plan
+des difices publics de la nouvelle mtropole qu'il tablit dans des
+proportions grandioses. Il lui donna le nom de _Karouan_, sur le sens
+duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement tait aride et dsert et il
+fallut d'abord en expulser les btes sauvages et les serpents. Les
+ruines des cits romaines environnantes, et particulirement celles
+d'une ville appele Kamouna ou Kamouda, lui fournirent des matriaux en
+abondance. Tout en apportant ses soins l'dification de Karouan, Okba
+tendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en
+reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardrent pas venir se
+grouper autour de la nouvelle cit.
+
+GOUVERNEMENT DE DINAR-ABOU-EL-MOHADJER.--Sur ces entrefaites, le khalife
+ayant replac l'Ifrikiya sous l'autorit du dfenseur
+Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le
+Mag'reb un de ses affranchis, nomm Dinar, et surnomm Abou-el-Mohadjer,
+pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on
+rcompensait Okba des importants services rendus, et cette manire
+d'agir paratrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de
+ces rivalits de race et d'opinion qui divisaient si profondment les
+Arabes.
+
+Ds son arrive, Dinar fit, dit-on, arrter Okba et l'accabla
+d'humiliations, excutant ainsi les instructions qui lui avaient t
+donnes par son matre. Mais la vengeance n'aurait pas t complte si
+l'on ne s'tait pas attach dtruire l'oeuvre du rival. Par l'ordre de
+Dinar, les constructions de Karouan furent renverses et la ville
+nouvelle rase. Okba ayant pu, peu aprs, se rendre en Orient, exposa
+ses dolances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune rparation
+et dut dvorer en silence son humiliation.
+
+Une leve de boucliers des Berbres concida avec le dpart d'Okba. A
+leur tte tait Kola, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est
+certain que ces indignes avaient t en relations avec Okba, peut-tre
+mme avaient-ils dj accept l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha
+contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement
+de Tlemcen. Les ayant forcs d'accepter le combat dans ce lieu, il leur
+infligea une dfaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour
+viter la mort, Kola dut se convertir la religion de Mahomet; il
+fut trait alors avec bienveillance, mais conserv par le vainqueur dans
+une demi-captivit. Aprs avoir apais tous les germes de sdition,
+Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expditions contre les
+Grecs, retranchs dans les places du nord. On dit qu' la suite de ces
+oprations, les adversaires conclurent un trait aux termes duquel la
+presqu'le de Cherik fut abandonne aux chrtiens[321].
+
+[Note 321: Fournel, _Berbers_, p. 163. Amari, _Storia_, t. I, p.
+611.]
+
+DEUXIME GOUVERNEMENT D'OKBA. SA GRANDE EXPDITION EN MAG'REB.--Moaoua
+tant mort le 7 avril 680, son fils Yzid, qu'il avait dj dsign
+comme hritier prsomptif, lui succda. Peu aprs, Okba obtenait la
+rparation de l'injustice qu'il avait prouve et tait nomm, pour la
+seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya.
+
+A la fin de l'anne 681, Okba arriva Karouan et, son tour, il jeta
+Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait leves et
+entreprit la rdification de Karouan, o il tablit de nouveau une
+population. Kola partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel
+il avait fini par se lier d'amiti.
+
+Aprs avoir savour la volupt de la vengeance, Okba, dont le fanatisme
+ardent ne pouvait s'accommoder du repos, dcida une grande expdition
+dans le Mag'reb, afin de soumettre son autorit tous les Berbres de
+l'Afrique septentrionale. Il runit en consquence ses meilleurs
+guerriers et, ayant laiss Zohr-ben-Kas, avec quelques troupes,
+Karouan, il donna le signal du dpart. Avant de se mettre en route, il
+adressa ceux qu'il laissait derrire lui, et notamment ses fils, une
+allocution dans laquelle il dclara qu'il s'engageait ne s'arrter que
+lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidles devant lui.
+
+Le gnral conduisit les troupes vers l'Aours, afin de rduire les
+populations zentes qui, allies aux Grecs, restaient dans
+l'indpendance. Il vint d'abord prendre position auprs de Bar'a et
+livra aux indignes un combat sanglant dans lequel ils eurent le
+dsavantage; mais ceux-ci s'tant rfugis dans la citadelle, Okba n'osa
+en entreprendre le sige. Il se dirigea vers Lambse et eut supporter
+une vigoureuse sortie des Berbres et des chrtiens, qui vinrent
+attaquer son camp et faillirent s'en rendre matres. Les Arabes
+parvinrent cependant repousser l'ennemi; mais Okba renona courir
+les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea
+vers le Zab, alors habit par de nombreuses tribus zentes; dans les
+oasis se trouvaient aussi des populations chrtiennes et quelques
+soldats grecs. Aprs plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans,
+mais ces succs, chrement achets, n'avaient pas pour consquence cette
+soumission gnrale qui tait le but de l'expdition.
+
+Okba, continuant nanmoins sa route, arriva devant Tiharet[322], o il
+trouva les Berbres runis en grand nombre. Avec eux taient quelques
+troupes grecques. Il les attaqua et les dfit dans une sanglante
+bataille. De l, le gnral musulman conduisit son arme dans le Mag'reb
+extrme et, ayant travers, sans rencontrer une grande opposition, la
+rgion maritime occupe par les Romara, parvint Ceuta, le seul point
+qui, dans ces rgions loignes, reconnt encore l'autorit de Byzance.
+Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup
+plus frquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint
+au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements
+prcis sur l'intrieur de la contre. Il lui apprit qu'il ne trouverait
+plus de pays soumis aux chrtiens, mais que, dans les montagnes et les
+plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbres ne
+reconnaissant aucune autorit.
+
+Muni de ces renseignements, Okba s'enfona dans le coeur des montagnes
+marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fs). Les Berbres
+Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localits lui opposrent une vive
+rsistance et il se trouva un moment cern au milieu d'elles. Un secours
+qui lui fut envoy par les Mag'raoua lui permit de se dgager, Reprenant
+l'offensive, il s'empara de Nefis, mtropole des Masmouda, o il trouva
+un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosque. De l, il
+descendit vers le Sous, dfit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces
+rgions, et atteignit enfin le rivage de l'Ocan. On rapporte qu'ayant
+fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu tmoin qu'il avait
+accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de
+sa religion combattre[323].
+
+[Note 322: C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.]
+
+[Note 323: Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun,
+_Hist. des Berbres_, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouri
+(_loc. cit._, p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Karouan, p. 44 et
+suiv. Le Baan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.]
+
+DFAITE DE TEHOUDA. MORT D'OKBA.--Les Musulmans reprirent alors le
+chemin de l'est, tranant leur suite de nombreux esclaves et
+rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amen
+avec lui, dans le Mag'reb, Kola et Dinar, et n'avait nglig aucune
+occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbre
+d'corcher un mouton en sa prsence; contraint de remplir ainsi le rle
+d'un esclave, Kola passait de temps en temps sa main ensanglante sur
+sa barbe en regardant Okba d'une trange faon. Que signifie ce geste?
+demanda le gouverneur. Rien, rpondit le Berbre, c'est que le sang
+fortifie la barbe!
+
+Les assistants expliqurent Okba qu'il fallait y voir une menace, et
+Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang
+lev parmi les siens, lui prdisant qu'il pourrait bien s'en repentir.
+Mais Okba, gonfl d'orgueil par ses succs, voyant les populations
+indignes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menac
+d'un danger immdiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait
+autour de lui. Kola avait pu envoyer des missaires aux gens de sa
+tribu et ses allis, et tout tait prpar pour la rvolte.
+
+Parvenu dans le Zab, Okba, qui considrait tout le Mag'reb comme soumis,
+renvoya son arme par dtachements vers sa capitale. Quant lui, ne
+conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnatre ces
+forteresses des environs de l'Aours o il avait prouv une rsistance
+inattendue, afin d'tudier les moyens de les rduire. Mais il avait
+compt sans la vengeance de Kola. Parvenu Tehouda, au nord-est de
+Biskra, le gnral qui, depuis quelque temps, tait suivi par les
+Berbres, se trouva tout coup face face avec d'autres ennemis,
+commands par des chefs chrtiens. La victoire, comme la fuite, tait
+impossible, il ne restait aux Arabes qu' mourir en braves. Ils s'y
+rsolurent sans faiblesse et, ayant bris les fourreaux de leurs pes,
+attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la libert avait t
+rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes.
+Le combat ne fut pas long; envelopps de toute part, les guerriers
+arabes furent bientt anantis; un trs petit nombre fut fait prisonnier
+(683).
+
+Ainsi prit au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus
+contribu la conqute de l'Afrique par les Arabes, l'aptre farouche
+de l'islamisme chez les Berbres. D'un caractre vindicatif, fanatique
+l'excs, sanguinaire sans ncessit, il faisait suivre ses victoires de
+massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vnration pour
+les fidles et a donn son nom l'oasis qui le renferme.
+
+LA BERBRIE LIBRE SOUS L'AUTORIT DE KOLA.--Un seul cri de guerre
+pouss par les indignes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda.
+En un instant, tous les Berbres furent en armes, prts se ranger sous
+la bannire de Kola, pour expulser leurs oppresseurs. Les dbris des
+populations coloniales firent cause commune avec eux.
+
+Zohr-ben-Kas essaya d'organiser la rsistance, mais ses guerriers
+avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu' rentrer en Orient.
+Force lui fut d'vacuer Karouan; il alla, suivi d'une partie des
+habitants de cette ville, se rfugier Barka. Bientt Kola, la
+tte d'une foule immense, se prsenta devant Karouan dont les portes
+lui furent ouvertes par les habitants. Grce aux ordres svres donns
+par le roi indigne, aucun pillage, aucun excs ne fut commis, rare
+exemple de modration que les Musulmans n'avaient pas donn et qu'ils se
+garderont bien d'imiter.
+
+La Berbrie avait, en un jour, recouvr son indpendance. Kola,
+reconnu par tous comme roi, tablit le sige de son gouvernement dans ce
+Karouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre
+destination. Une alliance troite fut cimente entre lui et les
+chrtiens, qui reconnurent mme son autorit. Quant aux Berbres, en
+reprenant leur libert, ils s'taient empresss de rpudier le
+mahomtisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement.
+
+Pendant cinq annes (de 683 688), Kola rgna sur le Mag'reb, avec
+une justice que ses ennemis mmes durent reconnatre[324]. La paix et la
+tranquillit tendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce
+pays dsol par la guerre; mais ce rpit devait tre de courte dure.
+
+[Note 324: Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbres_, t. I, p. 208 et suiv.
+En-Nouri, p. 334 et suiv. El-Karouani, p. 44 et suiv.]
+
+NOUVELLES GUERRES CIVILES EN ARABIE.--La guerre civile, qui avait de
+nouveau clat en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de
+s'occuper de la Berbrie. Le khalife Yzid tait entour d'ennemis, ou
+plutt de comptiteurs. Le premier qui leva l'tendard de la rvolte fut
+El-Houcn, deuxime fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de
+l'Irak, mais il prit dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680).
+Abd-Allah, fils de Zobr, dont il a t dj plusieurs fois question,
+avait t le promoteur de la rvolte d'El-Houcn; il recueillit son
+hritage et sut gagner sa cause un grand nombre d'_Emigrs_ et de
+parents ou d'amis du prophte. La Mekke devint le centre de cette
+rvolte; bientt Mdine fut entrane dans la conjuration, et les
+Omades se virent expulss de cette ville. Aprs avoir en vain essay
+de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une arme
+qui rentra en possession de Mdine; cette ville fut livre au pillage et
+les habitants emmens comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient
+l'occasion d'assouvir leur haine contre les Dfenseurs.
+
+La Mekke, assige par l'arme du khalife, rsistait avec vigueur,
+lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les
+assigeants dmoraliss levrent le sige, le fils de Zobr prit alors
+le titre de khalife, reut le serment des provinces mridionales, rentra
+en possession de Mdine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte.
+
+Pendant ce temps, l'anarchie tait son comble en Syrie. Moaoua, fils
+an de Yezid, semblait dsign pour tre son successeur; mais aucune
+prcaution n'avait t prise, et, conformment aux principes poss par
+Omar, le khalifat devait se transmettre par lection et non par
+hrdit. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaoua tant
+petit-fils d'un kelbite, les kasites refusaient de le reconnatre, et
+ils ne tardrent pas se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobr.
+
+Sur ces entrefaites, Moaoua vint mourir, et l'on vit les prtendants
+surgir de toute part et trouver toujours une tribu prte les appuyer.
+Dahhak-ben-Kas avait t lu par les kasites, l'omade
+Merouan-ben-el-Hakem fut proclam par les kelbites (juillet 684). Peu
+aprs, kelbites et kasites en vinrent aux mains dans la bataille dite
+de la Prairie, o Dahhak trouva la mort. Merouan tait matre de la
+Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut
+obtenue par lui peu aprs, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobr
+continuait rsister. Une arme de quatre mille hommes envoye pour
+surprendre Mdine fut taille en pices en avant de cette ville par
+Abd-Allah.
+
+Merouan tant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succda. Il
+prenait le pouvoir dans des conditions particulirement difficiles, car,
+en outre du puissant comptiteur contre lequel il avait lutter, et de
+l'anarchie qui s'tendait partout, il avait rduire deux redoutables
+ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans
+quelques dtails, en raison du rle qu'elles sont appeles jouer en
+Afrique.
+
+LES KHAREDJITES ET LES CHIATES.--Nous avons indiqu prcdemment dans
+quelles conditions le schisme des Kharedjites s'tait form. Se posant
+en rformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalit
+qui divisaient les Arabes, ils considraient ceux qui n'taient pas de
+leur secte comme des infidles, et taient ainsi les ennemis de tous. On
+a vu avec quelle rigueur ils furent traits. Retirs dans l'Ahouaz, ils
+rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce
+passage du Koran: Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune
+famille infidle, car si tu en laissais, ils sduiraient tes serviteurs
+et n'enfanteraient que des impies et des incrdules!, ils dcidrent
+bientt le massacre de tous les _infidles_. Ils vinrent, en rpandant
+des torrents de sang sur leur passage, assiger Basra; la terreur que
+ces _ttes rases_[325] inspiraient tait si grande que les gens de
+Basra envoyrent leur hommage au fils de Zobr, en implorant son
+secours.
+
+L'autre secte, celle des _Chiates_, avait t forme par les partisans
+d'Ali et de ses fils. Ils prtendaient que le khalife ne pouvait tre
+pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (pouse
+d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des
+attributs divins et prchaient la soumission absolue ses paroles.
+C'tait une secte essentiellement persane, se recrutant de prfrence
+parmi les affranchis originaires de cette nation[326]. Nulle autre
+secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'tait aussi simple et
+crdule, nulle autre n'avait ce caractre d'obissance passive. Leur
+chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de
+Ben-Zobr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avanaient et
+les mit en droute. Peu aprs, les Chiates taient dfaits leur tour
+par les troupes du fils de Zobr; c'tait un grand service rendu son
+comptiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les
+Chiates, obtint sur eux quelques succs qui les dcidrent traiter
+avec lui, et bientt l'Irak reconnut son autorit.
+
+[Note 325: Conformment une prescription de leur secte.]
+
+[Note 326: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 158.]
+
+VICTOIRE DE ZOHR SUR LES BERBRES. MORT DE KOCLA.--Malgr les
+difficults auxquelles Abd-El-Malek avait faire face, il ne cessait de
+tourner ses regards vers la Berbrie. Il recevait du reste des appels
+pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohr demandait des
+renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs
+milliers d'Arabes lui fut envoy, ainsi que des secours en argent.
+Zohr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocla jugeant la
+position de Karouan peu favorable pour la dfense, s'tait retir
+Mems, l'est de Sebiba, prs de la branche orientale de la Medjerda et
+y attendait, dans une position retranche, l'attaque de l'ennemi; des
+contingents grecs et des colons latins taient venus l'y rejoindre.
+
+Zohr rentra, sans coup frir, en possession de Karouan, puis, aprs
+avoir donn trois jours de repos ses troupes, il marcha contre
+l'ennemi. La bataille fut longue et acharne; mais les indignes, ayant
+vu tomber Kocla et les principaux chefs chrtiens, commencrent
+plier. Les Musulmans redoublrent alors d'ardeur et la victoire se
+dcida pour eux. La droute fut dsastreuse. Poursuivis l'pe dans les
+reins, les Berbres se jetrent en partie dans l'Aours; les autres
+gagnrent le Zab, o les Arabes les relancrent. La tribu des Aoureba
+fut peu prs dtruite; ses dbris cherchrent un refuge dans le
+Mag'reb central et se fixrent dans les montagnes qui environnent Fs,
+o ils se fondirent parmi les autres Berbres. C'est un nom que nous
+n'aurons plus l'occasion de prononcer.
+
+ZOHR VACUE L'IFRIKIYA.--Zohr rtablit ainsi l'autorit arabe en
+Mag'reb; mais cette victoire tait prcaire, car le peuple indigne,
+malgr ses pertes, restait peu prs intact, et son hostilit
+n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le gnral arabe
+manquait de troupes pour complter sa conqute et le khalife n'tait
+certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que
+Zohr ait song la retraite; de plus, les auteurs nous le
+reprsentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualits
+administratives ncessaires dans sa situation. Et puis, il tait bien
+loin pour suivre les vnements d'Orient; or, tous ces premiers
+conqurants avaient les yeux tourns vers l'est. El-Kairouani prtend
+que Zohr ne tarda pas reconnatre combien tait lourd le fardeau
+dont il tait charg et craignit que son coeur ne se corrompt au sein de
+la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya[327]. Quoi
+qu'il en soit, il quitta Karouan avec ses principaux guerriers. Parvenu
+ Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire
+une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitt, malgr la
+supriorit de leur nombre, et prit avec toute son escorte (690).
+
+[Note 327: P. 51.]
+
+MORT DU FILS DE ZOBR. TRIOMPHE D'ABD-EL-MALEK.--Abd-el-Malek reut la
+nouvelle du dsastre d'Afrique alors qu'il tait occup rduire les
+Chiates. Aprs avoir trait avec eux et soumis l'Irak son autorit,
+il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant
+tout, vaincre son comptiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le
+khalife n'oserait pas assiger La Mekke. Il se trompait. Bientt l'arme
+syrienne, commande par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville
+sainte et en commena l'investissement (692). Durant de longs mois, les
+assigs rsistrent avec nergie toutes les attaques et supportrent
+les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah tait soutenu par sa
+mre, ge de prs de cent ans; lorsque tout moyen de rsister fut
+puis, elle rpondit stoquement son fils qui lui demandait ce qu'il
+lui restait faire: mourir!. Peu d'instants aprs, Abd-Allah, s'tant
+arm de pied en cap, vint dire un dernier adieu sa mre; mais
+celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit
+enlever en disant: Quand on est dcid mourir, on n'a pas besoin de
+cela. Le fils de Zohr, aprs avoir combattu bravement, tomba perc de
+coups; sa tte fut envoye au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette
+rvolte qui durait depuis de longues annes. Abd-el-Malek restait matre
+incontest du khalifat, mais de quelles difficults n'tait-il pas
+environn? Les Kharedjites taient toujours en insurrection et l'Irak
+sans cesse menac. Plusieurs armes envoyes contre eux avaient subi de
+honteuses dfaites, suivies de cruauts pouvantables, car la frocit
+de ces sectaires contre les paens s'accroissait avec les difficults
+qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobr,
+fut charg de rduire les rebelles et, aprs deux annes de luttes, il
+parvint, grce son nergie, les forcer de mettre bas les armes
+(696). Les Kelbites avaient contribu pour beaucoup au triomphe du
+khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek,
+irrit de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kasites, et
+accabla d'humiliations leurs rivaux.
+
+SITUATION DE L'AFRIQUE. LA KAHNA.--Libre enfin, le khalife tourna ses
+regards vers l'Afrique et se disposa tirer vengeance de la dfaite et
+de la mort de son lieutenant.
+
+Aprs la fuite des Arabes, la rvolte s'tait rpandue de nouveau chez
+les Berbres: les Aoureba taient dtruits, et chaque tribu prtendait
+imposer son chef aux autres; de l des luttes interminables. Dans les
+derniers temps une sorte d'apaisement s'tait produit et les indignes
+de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorit d'une femme Dihia ou Dama,
+fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zntes) de l'Aours.
+Cette femme remarquable appartenait, dit El-Karouani, une des plus
+nobles familles berbres ayant rgn en Afrique. Elle avait trois fils,
+hritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait levs
+sous ses yeux, elle les dirigeait sa fantaisie et gouvernait, par leur
+intermdiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que
+chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir,
+pour elle-mme, le commandement[328]. Cette prtendue facult de
+divination fit donner Dihia, par les Arabes, le surnom d'_El-Kahna_,
+(la devineresse). Sa tribu tait juive, ainsi que l'affirme
+Ibn-Khaldoun[329], et il est possible que ce nom de Kahna, que les
+Musulmans lui appliquaient, avec un certain mpris, ait t, au
+contraire, parmi les siens, une qualit quasi-sacerdotale.
+
+[Note 328: El-Karouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III,
+p. 193. En-Nouri, p. 338 et suiv.]
+
+[Note 329: T. I, p. 208.]
+
+Les relations de la Kahna avec Kocla et la part active qu'elle prit
+la conspiration qui se dnoua Tehouda, sont affirmes par les auteurs.
+Aprs la mort de Kocla, un grand nombre de Berbres se joignirent
+elle, dans ses retraites fortifies de l'Aours. Ainsi le drapeau de
+l'indpendance berbre avait t relev par une femme qui avait su
+rallier les forces parses de ce peuple, calmer les rivalits et imposer
+son autorit mme aux Grecs. La situation avait donc chang de face en
+Berbrie et les Arabes allaient en faire l'preuve.
+
+EXPDITION DE HAANE EN MAG'REB. VICTOIRE DE LA KAHNA.--En 696, le
+khalife ayant runi une arme de quarante mille hommes en confia le
+commandement Haane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte,
+o son autorit tait encore mconnue en maints endroits. L'anne
+suivante, il lui expdia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. Je te
+laisse les mains libres, lui crivit-il, puise dans les trsors de
+l'Egypte et distribue des gratifications tes compagnons et ceux qui
+se joindront toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et
+que la bndiction de Dieu soit avec toi[330].
+
+[Note 330: En-Nouri, p. 338.]
+
+Parvenu en Mag'reb avec son immense arme, Haane entra Karouan, dont
+la possession ne lui fut pas dispute; puis il alla attaquer et enlever
+Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se rfugier sur
+leurs navires et de gagner les les de la Mditerrane. Quant aux
+troupes grecques, elles essayrent de se rallier Satfoura, prs de
+Benzert, mais ce fut pour essuyer un vritable dsastre. Sur ces
+entrefaites, une flotte byzantine, envoye de Constantinople, sous le
+commandement du patrice Jean, aborda Karthage. Appuys par les
+indignes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrrent
+facilement en possession de cette ville.
+
+Mais aussitt le khalife quipa et expdia une flotte considrable qui
+ne tarda pas arriver en Afrique; en mme temps Haane revenait mettre
+le sige devant Karthage. Ces deux forces combines eurent facilement
+raison des chrtiens, dont les dbris se rembarqurent et regagnrent
+l'Orient (698). Ce fut la dernire tentative de l'empire pour conserver
+sa colonie africaine. Ds lors les chrtiens rests en Ifrikiya se
+virent forcs d'unir intimement leur sort celui des indignes. Aprs
+ces campagnes, Haane dut se retirer Karouan, pour donner quelque
+repos ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expdition de
+l'Aours.
+
+Pendant ce temps, la Kahna se prparait activement la lutte en
+appelant aux armes les Berbres et en enflammant leur courage. Ayant
+appris que Haane s'tait mis en marche, elle descendit de ses montagnes
+et alla dtruire les remparts de Bar'a, soit pour que le gnral arabe
+ne s'attardt pas en faire le sige et vnt directement attaquer les
+Berbres dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pt
+s'appuyer sur aucun retranchement, s'il tait parvenu l'enlever.
+
+Haane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les
+bords de l'Ouad-Nini, prs de Bar'a[331]. Au point du jour on en vint
+aux mains. L'avant-garde berbre, commande par un ancien gnral de
+Kocla, obtint les premiers succs et, aprs une lutte acharne, les
+Arabes furent enfoncs de toutes parts et mis en pleine droute. Haane,
+avec les dbris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi
+l'pe dans les reins jusqu' Gabs: il ne s'arrta que dans la province
+de Barka, o il s'tablit dans des postes retranchs qui reurent son
+nom: _Koour Haane_.
+
+[Note 331: Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le thtre de cette
+bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouri qui est la plus
+plausible.]
+
+LA KAHNA REINE DES BERBRES. SES DESTRUCTIONS.--Les Arabes avaient
+laiss sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus,
+quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, taient aux mains des
+vainqueurs. La Kahna les traita avec bont et les mit en libert,
+l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yzid, de la tribu de Kas, jeune
+homme d'une grande beaut, qu'elle combla de prsents et qu'elle adopta
+en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baan,
+consacrait l'adoption chez les Berbres. Nous verrons plus loin de
+quelle faon Khaled reconnut ces procds. Ainsi, pour la deuxime fois,
+les sauvages Berbres donnaient une leon d'humanit ceux qui se
+prsentaient comme les aptres du vrai Dieu et qui n'employaient
+d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dvastation.
+
+L'Ifrikiya et mme, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le
+Mag'reb, reconnurent alors l'autorit de la Kahna. De quelle faon
+exera-t-elle le pouvoir suprme? D'aprs un passage d'En-Nouri, la
+Kahna aurait tyrannis les Berbres. Il est certain que, prvoyant le
+retour des Arabes, elle chercha les loigner en faisant le vide devant
+eux. Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent,
+tandis que nous, nous ne dsirons possder que des champs pour la
+culture et le pturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan suivre:
+c'est de ruiner le pays pour les dcourager[332]. Tel fut son
+raisonnement et, passant aussitt l'excution, elle envoya des agents
+dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les difices,
+dtruire et incendier les jardins. De Tunis Tanger, le pays qui, au
+dire des auteurs, n'tait qu'une succession de bosquets, fut transform
+en dsert.
+
+[Note 332: En-Nouri, p. 340.]
+
+Ce sacrifice tait hroque. Il a t pratiqu plus d'une fois par des
+patriotes prfrant leur propre ruine la servitude; mais les Berbres
+n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intrts
+immdiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme
+une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dnuds,
+contre les gens du littoral tablis dans les campagnes ombrages et
+fraches. Rien ne pouvait tre plus sensible ces petits cultivateurs
+que de voir disparatre en un jour, avec leur fortune, le fruit
+d'efforts sculaires. Aussi furent-ils profondment irrits et se
+dtachrent-ils de la Kahna.
+
+DFAITE ET MORT DE LA KAHNA.--Aprs sa retraite, Haane tait rest
+Barka, o il avait reu du khalife l'ordre d'attendre des renforts. Mais
+le Khoraan venait de se mettre en rvolte (700); un Kasite du nom de
+Abd-er-Rahman s'tait fait proclamer khalife et bientt Basra et Koufa
+taient tombes aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant t
+tu, la rvolte ne tarda pas tre apaise et le khalife put s'occuper
+du Mag'reb.
+
+Haane, aprs avoir reu des renforts et de l'argent, se mit en marche,
+parfaitement renseign sur la situation en Berbrie par les nouvelles
+que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahna, au
+moyen d'missaires secrets.
+
+A l'approche de l'ennemi, la Kahna ne se fit pas d'illusion sur le sort
+qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer des pratiques
+divinatoires ce que sa perspicacit lui faisait entrevoir.
+
+Ayant runi ses fils, elle leur dit: Je sais que ma fin approche;
+lorsque je regarde l'Orient, j'prouve la tte des battements qui m'en
+avertissent[333]; elle leur ordonna de faire leur soumission au gnral
+arabe et de se mettre son service, ce qui semble indiquer une
+intention de se venger des Berbres, dont la lchet allait causer sa
+perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prt la fuite, mais elle
+repousssa avec indignation ce conseil. Celle qui a command aux
+chrtiens, aux Arabes et aux Berbres, dit-elle, doit savoir mourir en
+reine!
+
+Dans quelle localit la Kahna attendit-elle le choc des Arabes? S'il
+faut en croire El-Bekri, elle se serait retranche dans le chteau
+d'El-Djem, qui aurait t appel pour cela _Kasr-el-Kahena_; mais il est
+plus probable qu'elle se retira dans l'Aours, car il rsulte de l'tude
+compare des auteurs que Haane marcha directement vers cette montagne,
+en passant par Gabs, Gafa et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche
+du campement de la reine berbre, il vit venir au devant de lui les deux
+fils de celle-ci, accompagns de l'Arabe Khaled. Les deux chefs
+indignes furent conduits par son ordre l'arrire-garde; quant
+Khaled, il reut le commandement d'un corps d'attaque.
+
+La bataille fut longue et acharne et, pendant un instant, le succs
+parut se prononcer pour les Berbres; mais, dit En-Nouri, Dieu vint au
+secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahna
+y prit glorieusement. Selon une autre version, elle aurait t
+entrane dans la droute et atteinte par les Arabes dans une localit
+qui fut appele en commmoration _Bir-el-Kahna_. Sa tte fut envoye
+Abd-el-Malek[334]. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l'on
+peut dire qu'avec elle tomba l'indpendance berbre[335].
+
+[Note 333: El-Karouani, p. 54.]
+
+[Note 334: _Ibid_.]
+
+[Note 335: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et
+suiv. En-Nouri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.]
+
+CONQUTE ET ORGANISATION DE L'IFRIKIYA PAR HAANE.--Aprs la dfaite de
+leur reine, les Berbres de cette rgion se soumirent en masse au
+vainqueur et acceptrent l'islamisme. Ils fournirent Haane un corps
+de douze mille auxiliaires la tte desquels les fils de la Kahna
+furent placs. Grce ce renfort, le gnral arabe put complter sa
+victoire en rduisant les autres centres de rsistance o les Grecs,
+aids des indignes, tenaient encore; puis il rentra Karouan. Il
+s'occupa alors de rgler les dtails de l'administration, et notamment
+de la fixation de l'impt foncier (_kharadj_), auquel il soumit les
+populations berbres et celles d'origine chrtienne[336].
+
+Ce fut, sans doute, vers cette poque qu'il tablit Tunis une colonie
+de mille familles coptes venues d'Egypte[337]. Mais c'est en vain que
+Haane s'tait mrit le surnom de _vieillard intgre_. Les grandes
+richesses rapportes de ses expditions, et conserves par lui pour le
+khalife, faisaient des envieux et bientt il se vit dpossd de son
+commandement par le gouverneur de l'Egypte et reut l'ordre de se rendre
+en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de
+prtexte sa rvocation et dont on le dpouilla son passage en
+Egypte. Mais il avait su conserver ce qu'il possdait de plus prcieux
+et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute
+inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta
+qu'il ne servirait plus la dynastie omade.
+
+[Note 336: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.]
+
+[Note 337: El-Karouani, p. 55.]
+
+MOUA-BEN-NOCR ACHVE LA CONQUTE DE LA BERBRIE.--En 705,
+Moua-ben-Nocr arriva Karouan avec le titre de gouverneur de
+l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut ds
+lors indpendante de l'Egypte. Il trouva un commencement d'organisation
+en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie tait son comble:
+les tribus berbres taient toutes en lutte les unes contre les autres.
+Les Mag'raoua en profitaient pour s'tendre au nord et l'ouest, au
+dtriment des Sanhadja. Conqurir l'Afrique est chose impossible, avait
+crit le prcdent gouverneur au khalife; peine une tribu berbre
+est-elle extermine, qu'une autre vient prendre sa place[338]. Le
+Mag'reb tait couvert de ruines et chang en solitude.
+
+Les dtails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes du
+gouvernement de Moua sont contradictoires. Il parat probable qu'il
+commena par rtablir la tranquillit dans l'Ifrikiya et le Mag'reb
+central, au moyen d'expditions dans lesquelles il dploya la plus
+grande rigueur. En mme temps il s'appliquait former de bonnes troupes
+indignes et organiser une flotte au moyen de laquelle il pt piller
+les les de la Mditerrane. Cela fait, il entreprit une campagne dans
+l'ouest, o les Berbres n'avaient pas revu d'Arabes depuis Okba; aussi
+avaient-ils repris leur libert et rpudi le culte musulman. Il
+infligea d'abord une dfaite aux R'omara, mais, parvenu Ceuta, il
+trouva cette ville en tat de dfense, sous le commandement du comte
+Julien, et essaya en vain de la rduire. Il fit ds razzias aux
+environs, esprant affamer la place; mais Julien recevait par mer des
+vivres d'Espagne, et chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans
+leur faisait prouver de rudes checs[339]. Abandonnant ce sige, Moua
+pntra au coeur de l'Atlas et attaqua et rduisit les tribus
+masmoudiennes. Aprs s'tre avanc jusqu'au Sous, il traversa le pays de
+Der et porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de
+Sidjilmassa[340]. Ayant soumis toutes ces contres et exig des otages
+de chaque tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville.
+
+[Note 338: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 229.]
+
+[Note 339: _Akhbar Madjouma_, apud Dozy, _Recherches sur l'histoire
+de l'Espagne_, t. I, p. 45.]
+
+[Note 340: Tafilala].
+
+Le gouverneur plaa Tanger un berbre converti du nom de Tarik, auquel
+il laissa un corps nombreux de cavaliers indignes. Vingt-sept Arabes
+restrent galement dans la contre pour instruire les Berbres dans la
+religion musulmane. Vers 708, le gouverneur rentra Karouan en
+rapportant un butin considrable dont le quint fut envoy au khalife. Il
+s'occupa avec activit des intrts de la religion. Toutes les
+anciennes glises des chrtiens furent transformes en mosques, dit
+l'auteur du Baan. La conqute de l'Afrique septentrionale tait
+termine; mais ce thtre n'tait dj plus assez vaste pour les Arabes;
+ils allaient reporter sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la
+chrtient dans ses fondements. Dj, depuis quelques annes, ils
+excutaient d'audacieuses courses sur mer et portaient la dvastation
+sur les rivages de la Sicile, de la Sardaigne et des Balares.
+
+Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consomm l'asservissement du
+peuple berbre aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane. Mais, si la
+Berbrie avait chang de matres, aucun lment nouveau de population
+n'y avait t introduit. Le gouverneur arabe de Karouan remplaait le
+patrice byzantin de Karthage. De petites garnisons laisses dans les
+postes importants, des missionnaires parcourant les tribus pour rpandre
+l'islamisme, ce fut quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se
+laissant extrieurement arabiser, demeura purement berbre. La faiblesse
+de l'occupation, qui ne fut pas complte par une immigration coloniale,
+devait permettre aux indignes de se dbarrasser bientt de la
+domination du khalifat.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONQUTE DE L'ESPAGNE.--RVOLTE KHAREDJITE
+709--750
+
+
+Le comte Julien pousse les Arabes la conqute de l'Espagne.--Conqute
+de l'Espagne par Tarik et Moua. Destitution de Moua.--Situation de
+l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de
+Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement d'Ismal-ben-Abd-Allah.--Gouvernement
+de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassin.--Gouvernement
+d'Obd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement de
+Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de
+Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Rvolte de Meicera,
+soulvement gnral des Berbres.--Dfaite de Koltoum
+l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Rvolte de
+l'Espagne; les Syriens y sont transports.--Abd-er-Rahman-ben-Habib
+usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie omade:
+tablissement de la dynastie abbasside.
+
+
+LE COMTE JULIEN POUSSE LES ARABES LA CONQUTE DE L'ESPAGNE.--Si toute
+rsistance ouverte avait cess en Afrique, le pays ne pouvait cependant
+pas tre considr comme soumis d'une faon dfinitive. Les Berbres
+taient plutt puiss que dompts, et l'on devait s'attendre de
+nouvelles rvoltes, aussitt qu'ils auraient eu le temps de reprendre
+haleine. Un vnement inattendu vint en ajourner l'explosion, en
+fournissant un aliment aux forces actives berbres.
+
+En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, tant mort, un de ses
+guerriers, nomm Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-tre y fut port
+par acclamation, au dtriment des fils de son prdcesseur, nomms
+Sisebert et Oppas[341]. Ceux-ci vinrent Ceuta demander asile au comte
+Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille
+spolie. Peut-tre faut-il ajouter cela la tradition d'aprs laquelle
+une fille de Julien, qui se trouvait la cour des rois goths, aurait
+t outrage par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l'ennemi le
+plus acharn de cette dynastie et ne songea qu' tirer de son chef la
+plus clatante vengeance. Entr en relations avec Tarik, gouverneur de
+Tanger, il ouvrit ce Berbre son petit royaume et le poussa envahir
+l'Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des
+renseignements prcieux sur l'intrieur du pays.
+
+[Note 341: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 46.]
+
+Le khalife Abd-el-Malek tait mort et avait t remplac par son fils
+El-Oualid, en 705. Moua ne pouvait se lancer dans une entreprise telle
+que la conqute de l'Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le
+khalife voulut avant tout qu'on reconnt bien les lieux. Faites
+explorer l'Espagne par des troupes lgres, mais gardez-vous d'exposer
+les Musulmans aux prils d'une mer orageuse, telles furent ses
+instructions. En consquence, Moua chargea un de ses clients nomm
+Tarif d'aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre
+cents hommes et cent chevaux[342]. Ayant abord l'le qui reut son
+nom (Tarifa), ce gnral occupa Algsiras et reconnut que sa baie tait
+fort propice un dbarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin
+et de belles captives (710).
+
+[Note 342: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 47.]
+
+CONQUTE DE L'ESPAGNE PAR TARIK ET MOUA.--Le khalife ayant alors
+autoris l'expdition, on tablit un camp prs de Tanger et bientt une
+arme de sept ou huit mille Berbres convertis, avec trois cents
+Arabes[343] comme chefs, s'y trouva concentre. En mai 711, l'arme
+traversa le dtroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par
+Julien, et aborda au pied du mont Calp, qui fut appel du nom du chef
+de l'expdition _Djebel Tarik_. Ce gnral reut encore un renfort de
+cinq mille Berbres, puis, ayant brl ses vaisseaux, il pntra dans
+l'intrieur du pays, guid par le comte Julien.
+
+Roderik tait occup combattre les Basques, dans le nord de son
+royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il runit des forces
+s'levant, dit-on, cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La
+rencontre eut lieu en un endroit appel par certains auteurs arabes
+Ouad-Bekka[344], et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet.
+Pendant huit ou neuf jours conscutifs, il y eut une suite de combats,
+mais les ailes de l'arme des Visigoths ayant lch pied, le centre, o
+se trouvait le roi, eut supporter tout l'effort des Musulmans. Roderik
+mourut en combattant et son arme se dbanda. D'aprs la chronique que
+nous avons plusieurs fois cite, le roi goth aurait confi le
+commandement des deux ailes de son arme aux fils de Wittiza,
+rconcilis avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur,
+l'auraient trahi en entranant les troupes confies leurs ordres[345].
+
+[Note 343: On a beaucoup discut sur le chiffre et la composition de
+cette arme expditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis
+cet gard par En-Nouri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245,
+et El-Karouani, p. 58. L'_Akhbar Madjouma_ donne le chiffre de 7,000
+Berbres.]
+
+[Note 344: D'autres ont crit ouad Leka, et cette rivire a t
+assimile au Guadalete. Mais Dozy a tabli qu'il faut adopter
+Ouad-Bekka, contre qui se trouve une lieue au nord de l'embouchure du
+Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et
+Cornil. (_Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, t. I, p. 314 et
+suiv.).]
+
+[Note 345: _Akhbar Madjouma_.]
+
+Les chrtiens, s'tant rallis auprs d'Ejia, y essuyrent une nouvelle
+dfaite. Ce double succs mit fin l'empire des Goths et ouvrit
+l'Espagne aux Musulmans.
+
+Tarik, sans tenir compte des ordres de Moua qui lui avait fait dire de
+l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolde, alors capitale de
+l'Espagne, tandis que trois corps dtachs allaient prendre possession
+de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'tant rendu matre de Tolde, il y
+runit toutes ses prises, qui taient considrables, pour les remettre
+au gouverneur de l'Afrique. Lorsqu'une ville tait enleve, les
+Musulmans armaient les Juifs s'y trouvant et les chargeaient de la
+dfendre; puis ils continuaient leur route[346].
+
+Moua avait appris avec une vive jalousie les succs de son lieutenant,
+et il s'tait dcid aussitt, malgr son grand ge, se rendre en
+Espagne. C'tait un homme de trs basse extraction, domin par la soif
+de l'or, et cette passion n'avait pas t sans lui attirer de graves
+affaires. Ayant runi une arme de quinze dix-huit mille guerriers,
+tant arabes que berbres, il partit pour l'Espagne, en laissant
+l'Ifrikiya sous le commandement de son fils Abd-Allah et dbarqua
+Algsiras pendant le mois de ramadan 93 (juin-juillet 712). Au lieu de
+traverser les pays conquis par Tarik, Moua voulut suivre une nouvelle
+voie et conqurir aussi des lauriers; des chrtiens lui servirent,
+dit-on, de guides. Carmona et Sville tombrent en son pouvoir, mais il
+fut arrt par Mrida[347], ville somptueuse qui contenait un nombre
+considrable d'habitants, et dont il dut entreprendre un sige rgulier.
+Ce ne fut qu'en juin 713 qu'il parvint se rendre matre de Mrida,
+aprs une rsistance hroque des assigs.
+
+[Note 346: _Ibid._, p. 55.]
+
+[Note 347: L'antique Emerita-Augusta.]
+
+Sur ces entrefaites, Moua, s'tant rendu Tolde, se rencontra auprs
+de cette ville avec Tarik. Il avait conu contre celui-ci une violente
+jalousie qui s'tait transforme en haine ardente; aussi, bien que son
+lieutenant se prsentt avec l'attitude la plus respectueuse, il
+l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence, alla jusqu'
+le frapper au visage; puis il le fit jeter dans les fers et aurait
+ordonn sa mort, si des officiers ne s'taient interposs. Cette
+conduite souleva contre lui une vritable rprobation, dont l'expression
+fut porte au khalife[348].
+
+[Note 348: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouri, p. 345.
+El-Karouani, p. 57 et suiv. El-Marrakchi (_Hist. des Almohades_, dit.
+arabe de Dozy, Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).]
+
+DESTITUTION DE MOUA.--Tandis que les Berbres, conduits par les Arabes,
+conquraient l'Espagne au khalifat, les armes musulmanes s'emparaient
+de Samarkand, et s'avanaient victorieuses vers l'est, travers l'Inde,
+jusqu' l'Himalaya. L'histoire n'offre peut-tre pas d'autre exemple de
+succs aussi grands dans un rgne aussi court que celui d'El-Oualid.
+Mais ce prince n'entendait pas partager sa puissance avec ses gnraux,
+et il trouvait que les contres sur lesquelles s'tendait l'autorit de
+Moua taient bien grandes. Aussi, saisit-il avec empressement
+l'occasion fournie par l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui
+intimer l'ordre de se prsenter devant lui.
+
+Moua, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrnes, ne
+voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel missaire
+vint prendre par la bride sa monture, pour le dcider s'arrter. Le
+gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement son fils
+Abd-el-Aziz, rentra Karouan pour se prparer au dpart. Son troisime
+fils, Abd-el-Malek, fut plac Ceuta, afin de commander le dtroit. En
+715, Moua partit pour l'Orient, emportant un butin considrable, enlev
+aux palais et aux glises de la pninsule. A sa suite marchaient
+enchanes trente mille esclaves chrtiennes[349]. Ces riches prsents
+ne purent dsarmer la colre du khalife qui l'accabla de reproches et le
+frappa d'une forte amende. Peu de jours aprs, El-Oualid cessait de
+vivre et tait remplac par son frre Solman. C'tait la chute des
+kasites; mais Moua, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans
+l'ombre jusqu' sa mort.
+
+[Note 349: Il est inutile de faire ressortir l'exagration de ce
+chiffre.]
+
+SITUATION DE L'AFRIQUE ET DE L'ESPAGNE.--Cependant, en Afrique, les
+Berbres continuaient se jeter en foule sur l'Espagne. La vue des
+prises rapportes par Moua avait enflamm leur cupidit et redoubl
+l'ardeur des nophytes. Aussitt qu'un groupe tait prt, on l'envoyait
+ la _guerre sainte_, et ce courant ininterrompu permettait de se porter
+en avant, car les premiers arrivs s'taient tablis dans le territoire
+conquis. Les Arabes, profitant de la conqute faite par les Berbres,
+avaient commenc par garder pour eux la fertile Andalousie. Quant aux
+Africains, on les avait relgus dans les plaines arides de la Manche et
+de l'Estramadure, dans les pres montagnes de Lon, de Galice,
+d'Asturie, o il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrtiens
+mal dompts[350]. Les Musulmans, pousss par derrire par les arrives
+incessantes, n'allaient pas tarder franchir les Pyrnes. Des chefs
+arabes les conduisaient au pillage de la chrtient.
+
+Moua avait partag entre ses guerriers les terres et le butin conquis
+par les armes, en rservant toutefois le cinquime pour le prince. Les
+terres ainsi rserves formrent le domaine public et furent cultives
+par des indignes, chrtiens ou convertis, qui reurent comme salaire le
+cinquime des rcoltes, en raison de quoi ils furent appels _khemmas_.
+Dans les localits o les populations s'taient soumises en vertu de
+traits, les chrtiens conservrent leurs terres et leurs arbres,
+charge de payer un impt foncier. Du reste, un grand nombre de chrtiens
+embrassrent l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour
+chapper aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces
+apostats rpondaient aux reproches de leurs prtres: Si le catholicisme
+tait la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livr notre pays, qui
+pourtant tait chrtien, aux sectateurs d'un faux prophte? Pourquoi les
+miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvels, alors
+qu'ils auraient pu sauver notre patrie?[351].
+
+[Note 350: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 255.]
+
+[Note 351: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 19
+et passim.
+
+Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continu tendre les conqutes des
+Musulmans. Sduit par les charmes de la belle Egilone, veuve de Roderik,
+il l'avait pouse, bien qu'elle ft chrtienne. Il vivait en roi
+Sville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations
+chrtiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance irritait, le
+fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient l'influence d'Egilone, et
+les ennemis du gouverneur rptaient qu'il tait sur le point
+d'abandonner l'islamisme et de se dclarer roi indpendant.
+
+La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers
+conquis les armes la main appartiennent aux vainqueurs, dduction
+faite du cinquime revenant au _prince_. Les terres appartiennent au
+prince seul, lorsqu'elles sont acquises par trait ou change. Les
+Infidles peuvent acheter la faveur de continuer les exploiter, en
+payant la Djazia (tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont
+frapps d'un cens dtermin, appel _Kharadj_. L'infidle se dbarrasse
+de ces charges en devenant musulman. Le cinquime prlev sur les
+dpouilles doit tre employ par le prince en dpenses d'intrt
+gnral. Voir _Institutions du droit musulman relatives la guerre
+sainte_, par Reland, trad. Solvet (Alger, 1838), et Koran, sour. 8, v.
+42.]
+
+GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-YEZID.--Cependant le khalife Solman,
+aprs avoir cherch un homme digne de sa confiance, nomma comme
+gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, et le chargea de rclamer
+aux fils de Moua des sommes considrables, sous le prtexte que leur
+pre ne s'tait pas acquitt des amendes lui imposes. Ds son arrive
+en Afrique, le nouveau gouverneur fit arrter Abd-Allah et Abd-el-Malek
+et les tint dans une troite captivit; El-Kairouani prtend mme qu'ils
+furent mis mort.
+
+Ces procds n'taient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au khalife.
+On dit qu'il rompit entirement avec lui. Ne pouvant songer l'attaquer
+ouvertement, Solman crivit secrtement El-Habib-ben-Abou-Obda,
+petit-fils du grand Okba, qui se trouvait en Espagne, et le chargea de
+le dbarrasser de ce comptiteur par l'assassinat. Une conspiration
+s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et les conjurs le mirent mort en pleine
+mosque, pendant qu'il prononait la prire du vendredi. Sa tte fut
+envoye au khalife[352] (aot-septembre 715). Le commandement de
+l'Espagne resta quelque temps entre les mains d'un neveu de
+Moua-ben-Nocr, nomm Ayoub; peu aprs, Mohammed-ben-Yezid, qui avait
+pris en mains l'administration de toutes les conqutes de l'ouest,
+envoya comme lieutenant dans la pninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman.
+
+[Note 352: En-Nouri, p. 379.]
+
+GOUVERNEMENT D'ISMAL-BEN-ABD-ALLAH.--En octobre 717, le khalife
+Solman, tant mort, fut remplac par Omar II. Peu aprs,
+Mohammed-ben-Yezid tait rappel et Ismal-ben-Abd-Allah, petit fils
+d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag'reb. Il arriva
+avec l'ordre d'appliquer tous ses soins achever la conversion des
+Berbres. Il parat mme que le khalife adressa aux indignes du Mag'reb
+un manifeste qui fut rpandu dans toute la contre et qui eut pour
+consquence d'entraner un grand nombre de conversions[353]. Des
+missionnaires envoys dans les rgions recules furent chargs
+d'clairer les nophytes sur la pratique et les obligations de leur
+nouveau culte, car ils taient fort ignorants sur ces matires; on
+obtint des rsultats rels.
+
+[Note 353: Fotouh-El-Boldane, cit par Fournel, _Berbers_, p. 270.]
+
+Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indignes chrtiens avaient
+pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer rsider dans leurs
+territoires et pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais,
+soit que les ordres du khalife n'aient plus autoris cette tolrance,
+soit que les prtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu des
+intrigues parmi ces populations, en les poussant la rvolte, ainsi que
+l'affirme El-Karouani[354], les privilges accords aux chrtiens leur
+furent retirs, et ils durent se convertir ou migrer.
+
+[Note 354: P. 63.]
+
+Ces mesures de coercition commencrent amener de la fermentation chez
+les Berbres qui taient travaills depuis quelque temps par des
+rfugis kharedjites.
+
+En Espagne, o Es-Samah avait remplac El-Horr, les Musulmans avaient
+achev la conqute des pays et commenaient se lancer dans les dfils
+des Pyrnes.
+
+GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-ABOU-MOSLEM. IL EST ASSASSIN.--Le rgne
+d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prdcesseur. En fvrier
+720, ce prince mourait et Yezid II lui succdait. Avec ce khalife, le
+parti kasite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi
+d'El-Hadjadj, fut retir de la prison o il avait t dtenu pendant les
+rgnes prcdents, et nomm au gouvernement du Mag'reb. Ce chef, qui,
+tant vizir de Syrie, avait trait avec une grande rigueur les
+populations de cette contre, pensa qu'il pourrait agir de mme
+l'gard des Berbres. Il commena mettre en pratique tout un systme
+de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres
+charges, la capitation. Les indignes protestrent, dclarant qu'ils
+taient Musulmans et, par consquent, affranchis de cette charge; mais
+leur dolances furent brutalement repousses. Le gouverneur s'tait
+entour d'une garde berbre et il comptait s'assurer, par des faveurs,
+sa fidlit. Ayant voulu imposer ses soldats l'obligation de porter
+des inscriptions tatoues sur les mains[355], selon l'usage des Grecs,
+les gardes, irrits de ce qu'ils considraient comme une humiliation,
+assassinrent le gouverneur pendant qu'il faisait la prire du soir,
+dans la mosque. Les Berbres crivirent alors au khalife pour protester
+de leur dvouement et demander qu'on leur rendt leur ancien gouverneur
+Mohammed-ben-Yezid. Peut-tre celui exera-t-il, durant quelques jours,
+le pouvoir.
+
+[Note 355: Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le
+mot garde (_Berbers_, p. 272).]
+
+Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite de leur
+gouverneur Es-Samah[356], avaient fait une expdition dans les Gaules.
+Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtrent contre Eude, duc
+d'Aquitaine, et essuyrent une dfaite dans laquelle presque tous les
+guerriers restrent sur le champ de bataille.
+Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l'arme
+(721). Dans la Galice, un noyau de rsistance nationale s'tait form,
+la voix de Plage, qui avait t proclam roi par ses compatriotes.
+
+[Note 356: Ce chef avait d tre nomm en Espagne, ainsi que nous
+l'avons dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouri attribue
+celui-ci les faits que nous retraons (p. 357).]
+
+GOUVERNEMENT DE BICHR-BEN-SAFOUANE.--Sur ces entrefaites, le khalife
+ayant nomm au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu
+de Kelb, ce gnral arriva Karouan et un de ses premiers actes fut
+d'envoyer en Espagne Anbaa le kelbite, avec mission de relever les
+armes musulmanes, et surtout d'augmenter le tribut fourni au khalifat
+par cette province (721). Pour obtenir ce rsultat, le gouverneur ne
+trouva rien de mieux que de faire payer aux chrtiens un double
+impt[357].
+
+[Note 357: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 227.]
+
+Aprs avoir apais les sditions qui s'taient produites sur diffrents
+points de la Berbrie, Bichr alla en Orient prsenter ses hommages et
+ses prsents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplac son frre
+Yezid II, mort en 724. Confirm dans ses fonctions, le gouverneur revint
+ Karouan. Peu aprs, Anbaa tant mort, il nomma sa place
+Yaha-ben-Selama le kelbite. Cet officier s'attacha faire restituer
+aux chrtiens les biens qui leur avaient t enlevs par son
+prdcesseur.
+
+Eh 727, Bichr fit une expdition en Sicile et revint charg de butin.
+Quelques mois aprs, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il
+avait dsign pour lui succder un de ses compatriotes, esprant que le
+khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas ainsi et le kelbite
+se disposa rsister, mme par les armes, au nouveau chef.
+
+GOUVERNEMENT DE OBDA-BEN-ABD-ER-RAHMAN.--Hicham, qui depuis le
+commencement de son rgne avait favoris les Ymnites, sembla, partir
+de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi
+qu'il nomma au gouvernement de l'Afrique un kasite nomm
+Obeda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prvenu des dispositions
+hostiles de la population de Karouan, arriva l'improviste devant
+cette ville, la tte d'une troupe de gens de sa tribu, et s'en empara
+par surprise. Il svit contre les kelbites, avec une cruaut sans
+gale. Aprs les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit la
+torture et, afin de contenter la cupidit de son souverain, il leur
+extorqua des sommes normes[358].
+
+L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, rgn peu prs sans
+conteste en Espagne. Obda envoya dans la pninsule plusieurs officiers
+qui ne purent parvenir se faire accepter. Enfin, en 729, le kasite
+Hatham-ben-Obd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se
+fit l'excuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom
+ou une fortune fut livr au supplice, et le pays gmit pendant prs d'un
+an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprims
+parvinrent la cour d'Orient, et, en prsence de tels excs, le khalife
+n'hsita pas destituer Hatham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, ymnite
+de race, fut nomm gouverneur sa place. Quant Hatham, il fut
+accabl d'opprobres et renvoy, charg de fers, Obda, qui se
+contenta de le tenir en prison, malgr les ordres du khalife. Les
+Kelbites attendaient sa mort comme rparation eux lgitimement due;
+voyant qu'il allait chapper leur vengeance, ils adressrent Hicham
+une pice de vers dans laquelle ils lui exposrent loquemment leurs
+dolances, en lui laissant entendre qu'un tel dni de justice aurait
+pour consquence de les pousser la rvolte.
+
+Le khalife tenait avant tout conserver l'Espagne; il destitua Obda
+et lui envoya l'ordre d'avoir se prsenter devant lui[359].
+
+[Note 358: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 220.]
+
+[Note 359: Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. _El Marrakchi_ (Ed.
+or. de Dozy, p. 6 11).]
+
+INCURSIONS DES MUSULMANS EN GAULE. BATAILLE DE POITIERS.--Le premier
+soin d'Abd-er-Rahman, nomm au commandement de l'Espagne, avait t de
+prparer une grande expdition contre les Gaules. Il tenait venger les
+dsastres de Toulouse, et il tait attir par la richesse de ces
+campagnes, qu'il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman,
+officier berbre qui commandait la limite septentrionale, tait entr en
+relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman,
+considrant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman,
+le dfit et envoya au khalife la tte du tratre et sa femme. Le duc
+d'Aquitaine, occup alors repousser une invasion de Karl, duc des
+Franks, n'avait pu venir en aide son gendre[360].
+
+[Note 360: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 190 et
+suiv.]
+
+En 732, Abd-er-Rahman, ayant reu de puissants renforts d'Afrique et
+runi une arme considrable, traverse les Pyrnes et inonde
+l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de
+Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est
+infidle au prince chrtien: son arme est crase et, s'il chappe au
+dsastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dvorant sa
+mtropole. Aprs avoir saccag l'Aquitaine, les Musulmans passent la
+Loire, enlvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, o, leur
+a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule.
+
+Cependant, Karl n'est pas rest inactif; il a publi le ban de guerre et
+tout le monde a rpondu son appel. Les plus impraticables marcages
+de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Fort-Noire
+vomirent des flots de combattants demi-nus qui se prcipitrent vers la
+Loire, la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargs de
+fer[361]. Eude s'est joint Karl en lui faisant hommage de vassalit
+et lui a amen les dbris de ses troupes.
+
+[Note 361: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 202.]
+
+Dans le mois d'octobre, les deux armes se trouvrent en prsence en
+avant de Poitiers. On passa plusieurs jours s'observer et, enfin, les
+Musulmans se dvelopprent dans la plaine et attaqurent les Franks avec
+leur imptuosit habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en
+haleine par vingt annes de guerres incessantes, essuyrent, sans
+broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journe, restrent
+inbranlables sous la grle de traits de leurs ennemis. Vers le soir,
+Eude et les Aquitains, ayant attaqu de flanc le camp des Musulmans,
+ceux-ci se retournrent pour voler la dfense du butin amoncel dans
+les tentes. Aussitt les escadrons austrasiens s'branlent et fondent
+comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En
+vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux
+sous les coups du vainqueur.
+
+La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrtiens n'avaient
+pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors
+qu'ils se disposaient attaquer le camp, ils s'aperurent qu'il tait
+vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout
+leur butin aux mains des guerriers du Nord.
+
+Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrtient, mais il est
+probable que les Musulmans n'auraient pas tard reparatre plus
+nombreux en Gaule, si l'migration berbre n'avait pas t arrte par
+les vnements dont l'Afrique va tre le thtre.
+
+GOUVERNEMENT D'OBD-ALLAH-BEN-EL-HABHAB.--Nous avons vu que le
+gouverneur Obda avait t rappel en Orient par le khalife. Aprs son
+dpart l'autorit fut exerce d'une faon temporaire par
+Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et
+ce ne fut qu' la fin du printemps de l'anne 734 que le titulaire fut
+nomm. C'tait un kasite du nom d'Obd-Allah-ben-el-Habhab, trs
+dvou sa tribu et son souverain, mais mprisant profondment les
+populations vaincues. Il arriva en Afrique pntr de ces ides et
+traita les Berbres avec la plus grande injustice.
+
+Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succd
+Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle
+dfaite dans les Pyrnes. Le gouverneur en profita pour le remplacer
+par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans
+oprrent de nouvelles razias en Gaule. Allis au comte de Provence,
+Mauronte, ils pntrrent dans la valle du Rhne et vinrent prendre et
+saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Sane, ils
+dpouillrent les cits et les monastres sans que les populations
+terrifies songeassent leur rsister. Mais bientt Karl et ses Franks
+parurent, et les Musulmans regagnrent en hte les rgions du midi.
+Aprs avoir tent une faible rsistance Avignon, ce fut derrire les
+remparts de Narbonne qu'ils concentrrent toutes leurs forces, et Karl
+essaya en vain de prendre cette ville.
+
+DESPOTISME ET EXACTIONS DES ARABES.--A Karouan, Obd-Allah continuait
+ faire peser son despotisme sur les Berbres. Non content de leur
+enlever leurs filles pour en peupler les srails de Syrie, il s'amusait
+ dcimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis
+des agneaux duvet fin couleur de miel[362]. Le peuple frmissait sous
+cette tyrannie et sa colre contenue n'allait pas tarder faire
+explosion. Le gouverneur avait nomm son fils Ismal au commandement du
+Mag'reb extrme. De Tanger, Ismal avait fait plusieurs expditions dans
+l'intrieur et notamment dans le Sous, o il avait frapp de lourdes
+contributions. Obd-Allah, allch par le succs de cette campagne,
+nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils
+Ismal dans le Sous, en lui adjoignant le gnral
+El-Habib-ben-Abou-Obda et en le chargeant d'excuter une grande
+reconnaissance dans l'extrme sud. Les Arabes parcoururent alors tout le
+dsert, contraignirent les Sanhadja-au-voile recevoir l'islamisme, et
+s'avancrent jusqu'au soudan. Ils rentrrent dans le Mag'reb en ramenant
+un nombre considrable d'esclaves et en rapportant un riche butin.
+
+[Note 362: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I,
+p. 337.]
+
+Ces succs avaient port l'audace des Arabes son comble; les excs que
+nous avons retracs n'taient pas suffisants: Ismal, de concert avec
+Omar-el-Moradi, prtendit prlever, en outre des impts rguliers, le
+quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure tait comble.
+En 740, Obd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les
+envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion
+attendue par les Bervres se prsentait enfin; ils ne le laissrent pas
+chapper.
+
+RVOLTE DE MCERA.--SOULVEMENT GNRAL DES BERBRES.--Un chef de la
+tribu des Matr'ara (Faten), nomm Mcera, se fit le promoteur de la
+rvolte. Les Berbres du Mag'reb, Matr'ara, Miknaa, Berg'ouata et
+autres, accoururent sa voix. Tous avaient adopt dans les dernires
+annes les doctrines kharedjites et s'taient affilis principalement
+la secte sofrite, de sorte que le soulvement national se doublait d'une
+rvolte religieuse.
+
+Ce grand rassemblement, s'tant port sur Tanger, se rendit facilement
+matre de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis mort. De l, les
+rebelles marchrent vers le Sous et, s'tant empars d'Ismal, lui
+infligrent le mme sort. Ces vnements eurent un retentissement norme
+en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en gnral la
+secte badite, rpondirent l'appel de leurs frres du Mag'reb, et le
+feu de la rvolte se rpandit partout. Mcera proclama l'indpendance
+berbre et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe.
+
+Ds qu'il eut reu ces importantes nouvelles, Obd-Allah s'empressa de
+rappeler les troupes de l'expdition de Sicile et de donner l'ordre
+Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les
+rebelles. En mme temps, il runit tous ses soldats de race arabe et les
+fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib.
+Mcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, aprs une
+lutte longue et meurtrire, les Berbres durent chercher un refuge dans
+la ville. Mcera, accus d'impritie ou de vues ambitieuses, fut tu
+dans une sdition. Bientt la lutte contre les Arabes recommena et,
+comme les Berbres reurent, pendant le combat, un renfort de Zenes,
+command par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas se prononcer
+pour eux. Tous les Arabes y prirent et cette bataille fut appele par
+eux _la journe des nobles_. Khaled-ben-Hamid, qui avait si
+heureusement dtermin la victoire, fut lu chef des rebelles[363].
+
+La nouvelle de ce succs eut un effet immense et la rvolte se propagea
+aussitt en Espagne. Okba avait essay, sans succs, de combattre les
+rebelles du Mag'reb; il fut dpos par un mouvement populaire et
+remplac par son prdcesseur Abd-el-Melek, et alla mourir Narbonne
+(fin dcembre 740).
+
+[Note 363: Nous adoptons ici une opinion qui s'carte de celle de M.
+Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable
+que Khaled et t lu chef de la rvolte avant d'avoir dtermin la
+victoire de la journe des nobles.]
+
+DFAITE DE KOLTOUM L'OUAD-SEBOU.--Lorsque ces vnements furent connus
+en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colre: Par Dieu!
+dit-il, je ferai sentir ces rebelles le poids de la colre d'un Arabe!
+Je leur enverrai une arme telle qu'ils n'en virent jamais dans leur
+pays: la tte de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera
+encore chez moi. J'tablirai un camp de guerriers arabes ct de
+chaque chteau berbre[364]! Il rappela sur-le-champ Obd-Allah et
+s'occupa de la formation d'une arme expditionnaire. A cet effet il
+tira des milices de Syrie un corps considrable de cavalerie et en
+confia le commandement au kasite Koltoun-ben-Aad. Dans le courant de
+l't 741, ce gnral arriva en Ifrikiya, aprs avoir ralli les
+contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de
+son arme s'levait une trentaine de mille hommes. Le khalife avait
+recommand ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes
+dvastations.
+
+Parvenu Karouan, Koltoum y fut trs mal reu par la colonie arabe qui
+dtestait les Syriens. Quand El-Habib avait reu, en Sicile, l'ordre de
+rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands
+succs qui pouvaient faire prsager la conqute de toute l'le[365]. Ds
+son retour il s'tait port avec toutes ses forces jusqu' la hauteur de
+Tiharet pour contenir les Berbres et couvrir Karouan; lorsque l'arme
+d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains.
+Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donn le signal
+du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent empcher la
+lutte.
+
+[Note 364: En Nouri, p. 360, 361.]
+
+[Note 365: Michele Amari, _Storia_, t. I, p. 173 et suiv.]
+
+L'arme continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi;
+elle pntra dans le Mag'reb extrme, et enfin trouva les Kharedjites
+sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie,
+Bakdoura. Ils taient l en nombre considrable, presque nus, la tte
+rase, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques
+conseils que sa longue pratique des Berbres lui donnait le droit de
+prsenter. Mais l'imptueux Baleg repoussa ddaigneusement son offre.
+Koltoum confia Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se
+rserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs la
+tte des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que
+comme un simple guerrier.
+
+La brillante cavalerie syrienne, ayant entam l'action, fut accueillie
+par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbres
+portrent le dsordre dans le camp des Syriens en lanant au milieu
+d'eux des chevaux affols, la queue desquels ils avaient attach des
+outres remplies de pierres. Malgr les pertes qu'il avait prouves,
+Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant
+entranas dans une charge furieuse, parvint traverser toutes les
+lignes des Berbres; mais ceux-ci taient si nombreux qu'une partie des
+leurs, faisant volte-face, lui tinrent tte pendant que le reste luttait
+corps corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique.
+El-Habib et les principaux chefs tant morts, ces troupes se mirent en
+retraite, abandonnant les Syriens abhorrs leur malheureux sort.
+Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en rcitant des versets du
+Koran jusqu'au moment o il tomba perc de coups. La bataille tait
+perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand
+massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientt
+forcs, malgr tout leur courage, de se mettre en retraite vers le
+nord-ouest, puisque le chemin oppos leur tait coup. Ils gagnrent
+avec beaucoup de peine Tanger o ils ne purent pntrer et de l se
+rfugirent Ceuta (742)[366].
+
+[Note 366: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouri, p.
+360. El-Karouani, p. 69.]
+
+Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Ds que la
+nouvelle de ce succs parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se
+mirent en tat de rvolte. Un certain Okacha-ben-Aoub, de la tribu des
+Houara, essaya mme de soulever Gabs. Mais le gnral
+Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait Karouan o il avait ralli les
+fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit
+chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit
+Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui tait la tte des autres tribus
+houarides, et tous deux s'appliqurent soulever les tribus du sud de
+l'Ifrikiya, jusqu'au Zab.
+
+Cependant le khalife avait expdi au kelbite Handhala-ben-Safouan,
+gouverneur de l'gypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia,
+avec toutes les forces disponibles. Ce gnral parvint Karouan dans
+le courant du printemps et s'occupa aussitt de l'organisation de son
+arme.
+
+Mais bientt il apprit que les Kharedjites, diviss en deux corps,
+s'avanaient contre lui et que l'un d'eux, command par Okacha, avait
+pntr dans la plaine et tait venu prendre position El-Karn, entre
+Djeloula et Karouan. Le seul espoir de succs consistait attaquer
+sparment les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant,
+il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur,
+les mit en droute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais
+ce n'tait l que la partie la plus facile de la tche. Abd-el-Ouahad
+tait descendu du Zab la tte d'un rassemblement considrable et avait
+dj atteint Badja, o les fuyards d'El-Karn l'avaient ralli.
+
+Handhala lana contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu'
+Karouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront
+facilement les troupes envoyes contre eux, puis ils s'avancrent
+jusqu' Tunis, o Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De
+l, les rebelles vinrent prendre position El-Asnam, dans le canton de
+Djeloula; leur arme prsentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un
+effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est videmment exagr.
+
+La situation tait fort critique pour les Arabes. Handhala enrlait tous
+les hommes valides, en offrant mme une prime ceux dont le patriotisme
+n'tait pas assez ardent; il put runir ainsi dix mille recrues qui,
+jointes ses vieilles troupes, lui constiturent une arme assez
+nombreuse. On passa la nuit armer les volontaires, la lueur des
+flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant bris les
+fourreaux de leurs pes, marchrent l'ennemi. Ds le premier choc,
+l'aile gauche des Kharedjites flchit; la gauche des Arabes, qui avait
+perdu du terrain, revint alors la charge et bientt toute la ligne des
+Berbres fut enfonce. Ce fut alors une mle affreuse qui se termina
+par la victoire des Arabes. Selon En-Nouri, cent quatre-vingt mille
+Kharedjites restrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva
+la mort, Okacha, moins heureux fut livr au bourreau (mai 742).
+
+Ce beau succs permettait aux Arabes de se maintenir Karouan et de se
+prparer de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb,
+demeurs dans l'indpendance absolue.
+
+RVOLTE DE L'ESPAGNE. LES SYRIENS Y SONT TRANSPORTS.--Les Syriens qui,
+avec Baleg, s'taient rfugis Ceuta, aprs la dfaite du Sebou, ne
+tardrent pas se trouver dans une situation trs critique. Bloqus de
+tous cts par les Berbres, et manquant de vivres, ils s'adressrent au
+gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir leur aide, ou de leur
+fournir le moyen de traverser le dtroit. Mais Abd-el-Malek tait
+Mdinois; il avait lutt autrefois contre les Syriens et, vaincu par
+eux, avait assist aux excs dont ils avaient souill leur victoire. Il
+repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et dfendit, sous les peines
+les plus svres, qu'on envoyt des secours aux Syriens. Un Arabe de la
+tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques charges de bl,
+prit dans les tortures[367]. Ainsi les Syriens restaient Ceuta, en
+proie aux souffrances de la faim; ils avaient mang leurs chevaux et
+semblaient vous un trpas certain, lorsque des circonstances
+imprvues vinrent changer la face des choses.
+
+[Note 367: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 254.]
+
+Nous avons vu que les Berbres, en Espagne, n'avaient pas t favoriss
+lors du partage des terres, bien qu'ils eussent t les vritables
+conqurants. Il en tait rsult chez eux une grande irritation contre
+les Arabes et, comme ils avaient adopt, de mme que leurs frres du
+Mag'reb, les doctrines kharedjites, la rvolte de Mecera fut salue
+chez eux par un seul cri d'enthousiasme, suivi d'une leve de boucliers.
+L'insurrection, partie de la Galice, devint bientt gnrale. Partout
+les Arabes furent expulss et durent chercher un refuge dans
+l'Andalousie. Les Berbres lurent alors un chef, ou _imam_, et
+divisrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher
+simultanment sur Tolde, Cordoue et Algsiras. De cette dernire ville,
+o se trouvait la flotte, on serait all en Mag'reb chercher des
+renforts berbres.
+
+Les Arabes taient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs
+forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette
+conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui de ces
+Syriens qu'il avait jur de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau
+en pourparlers avec eux et conclut un trait par lequel il fut stipul
+que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la rvolte des
+Berbres; qu'aprs l'avoir dompte, ils vacueraient l'Espagne et qu'un
+certain nombre d'otages, choisis parmi les chefs, seraient gards dans
+une le pour assurer l'excution de ces conventions. De son ct, Baleg
+exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatris, ils fussent emmens
+tous ensemble et dposs dans une contre d'Afrique soumise l'autorit
+arabe.
+
+Les Syriens dbarqurent en Espagne dans le plus triste tat et i
+fallut d'abord les habiller et leur donner manger; mais ils furent
+bientt refaits et, comme la colonne berbre marchant sur Algsiras
+tait dj Mdina-Sidonia, ils se portrent contre elle avec toutes
+les forces arabes et la mirent en droute. Ils attaqurent ensuite celle
+qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligrent le mme sort. La
+troisime arme berbre assigeait Tolde depuis prs d'un mois; les
+Syriens la forcrent lever le sige de cette ville et, malgr le grand
+nombre des rebelles, parvinrent encore en triompher[368].
+
+Ainsi la domination arabe en Espagne tait sauve; mais de nouvelles
+difficults allaient natre du succs mme des Syriens. Baleg, invit
+par Abd-el-Malek se retirer, conformment aux clauses du trait, luda
+l'excution de sa promesse; il se sentait matre de la position, tait
+gorg de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux
+hasards. Des contestations s'levrent, on s'aigrit, on se menaa de
+part et d'autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek
+de son palais et se fit proclamer gouverneur Cordoue. Les Syriens,
+mconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors
+nonagnaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que
+celui inflig par lui l'homme qui leur avait envoy des vivres Ceuta
+(742).
+
+Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous
+les Arabes, mme ceux qui taient en France, accoururent en Andalousie.
+Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant runi ses forces celles
+d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa
+propre main. Nanmoins la victoire resta ces trangers. Taleba, qui
+avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils
+clbraient une fle[369], en fit un grand massacre et rduisit en
+esclavage dix mille prisonniers.
+
+[Note 368: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 257 et suiv.]
+
+[Note 369: Dans les guerres entre musulmans, les jours de fte
+taient toujours des trves strictement observes.]
+
+Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient
+massacrer tous leurs prisonniers adressrent Hendhala un pressant
+appel, et cet mir envoya en Espagne un officier du nom
+d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva Cordoue au moment
+o les Syriens, avant de prluder au massacre de leurs esclaves, les
+vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgr l'opposition
+de Taleba il fit mettre en libert tous ces Musulmans; puis il loigna
+successivement les chefs turbulents, tels que Taleba et
+Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres
+et les rpartit dans les districts d'Ocsonoba, de Bja, de Murcie, de
+Nibla, de Sville, de Sidona, d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de
+Jan. Les tenanciers tablis sur ces terres reurent l'ordre de donner
+ces nouveaux matres le tiers de leurs rcoltes, qu'ils versaient
+prcdemment l'Etat[370]. L'obligation de fournir le service militaire
+fut impose aux Syriens et on les forma en milices ou _Djond_.
+
+[Note 370: Dozy, _loc. cit._, p. 268. El-Karouani, p. 70.]
+
+L'introduction de ce nouvel lment en Espagne mit fin la suprmatie
+des fils des Dfenseurs. La fusion de ces diverses races: berbre, arabe
+et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation
+maure d'Espagne; mais avant d'arriver cette cohsion elle avait
+traverser encore de longues annes de guerres civiles et d'anarchie.
+
+Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne et
+l'Afrique depuis la rvolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle
+victoire de Karl Poitiers suffit dlivrer la Gaule de l'invasion
+musulmane. La marche des Berbres vers le sud ayant dgarni les
+provinces du nord de l'Espagne, les chrtiens en profitrent pour
+reconqurir de vastes rgions dans la direction du midi.
+
+ABD-EB-RAHMAN-BEN-HABIB USURPE LE GOUVERNEMENT DE L'IFRIKIYA.--Nous
+avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, avait quitt
+l'Espagne; peut-tre avait-il t loign par le nouveau gouverneur,
+peut-tre aussi, comme l'affirment certains auteurs, avait-il pris la
+fuite. Il se rfugia en Tunisie et se tint dans l'expectative, entour
+d'un certain nombre d'adhrents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham
+tant mort (fvrier 743), l'Orient devint le thtre de nouveaux
+troubles sous les rgnes phmres de ses successeurs Oualid II, Yezid
+III et Ibrahim.
+
+Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et
+revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il crivit Hendhala en le
+sommant avec hauteur de lui cder le pouvoir. Ce dernier tait
+parfaitement en mesure de rsister de pareilles prtentions, mais,
+soit qu'il lui rpugnt de verser le sang musulman, ainsi que l'affirme
+En-Nouri, et de donner aux schismatiques le spectacle d'une guerre
+entre orthodoxes, soit qu'il ne ft pas sr de ses troupes, il prfra
+tenter les moyens de conciliation et envoya Abd-er-Rahman une
+dputation de notables, chargs de lui faire entendre la voix de la
+raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu' augmenter l'arrogance du
+rebelle: il fit mettre les envoys aux fers et adressa Hendhala une
+nouvelle et pressante sommation. Ce chef prfra alors se dmettre du
+pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Karouan, ouvrit en leur
+prsence le trsor public, en retira la somme ncessaire son voyage
+et, tant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman
+lit alors son entre Karouan et prit possession du gouvernement de
+l'Ifrikiya.
+
+Les populations arabes tablies sur le littoral de la Tripolitaine et de
+la Tunisie se dclarrent contre l'usurpateur, et, ayant fait alliance
+avec les Berbres, se mirent bientt en rvolte ouverte. Deux chefs des
+Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancrent avec leurs bandes
+jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point
+intimider; il attaqua en dtail tous ses ennemis, les dfit et les
+contraignit de rentrer dans l'obissance[371].
+
+[Note 371: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouri, p. 364 et
+suiv.]
+
+CHUTE DE LA DYNASTIE OMADE. TABLISSEMENT DE LA DYNASTIE
+ABBASSIDE.--L'anarchie continuait dsoler l'Orient. Un nouveau khalife
+omade, du nom de Merouan, avait renvers l'infme Ibrahim et pris le
+pouvoir; mais il avait lutter contre les kharedjites et les chiates
+et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, oncle du prophte, qui
+s'taient transmis, de pre en fils, le titre d'_imam_. Aprs plusieurs
+annes de luttes acharnes, Abou-l'Abbas-es-Saffah fut proclam khalife
+par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant march contre ses
+troupes, essuya plusieurs dfaites et trouva la mort dans un dernier
+combat (aot 750). Avec lui finit la dynastie des omades.
+Abou-el-Abbas-es-Saffah s'assit alors sur le trne de Damas et ainsi la
+dynastie des abbassides succda celle qui avait t fonde
+quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaoua.
+
+Abd-er-Rahman fit aussitt reconnatre en Ifrikiya l'autorit abbasside
+et fut confirm par le nouveau khalife dans les fonctions qu'il avait
+usurpes.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+RVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDPENDANTS
+750-772
+
+
+Situation des Berbres du Mag'reb au milieu du VIIIe sicle.--Victoire
+de Abd-er-Rahman; il se dclare indpendant.--Assassinat de
+Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de
+Karouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume
+Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'omade Abd-er-Rahman
+dbarque en Espagne.--Fondation de l'empire omade d'Espagne.--Les
+Ourfeddjouina sont vaincus par les Ebadites de l'Ifrikiya.--Dfaites
+des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rtablit Karouan le sige
+du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement
+d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort
+d'Omar.--Prise de Karouan par les kharedjites.
+
+
+SITUATION DES BERBRES DU MAG'REB AU MILIEU DU VIIIe SICLE.--Aprs la
+mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus tait
+chu Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en
+rvolte contre le khalifat, s'taient tablis Tlemcen et exeraient
+leur suprmatie sur la partie mridionale et occidentale du Mag'reb
+central[372].
+
+Le Mag'reb extrme tait galement indpendant. Dans la valle de la
+Moulouia, dominait la tribu des Miknaa, dont l'influence d'tendait
+jusque sur les oasis du dsert marocain[373].
+
+Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis
+une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y crer
+un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophte et avait compos
+_en langue berbre_ un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du
+culte avaient t modifies par lui. Nous verrons, sous les descendants
+de ce _prophte_, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables
+entre les Berbres[374].
+
+Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent entrer en scne et
+jouer un rle prpondrant, jusqu' ce qu'elles soient remplaces par
+d'autres, aprs s'tre uses dans les luttes politiques.
+
+[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.]
+
+[Note 373: _Ibid._, t. I, p. 259.]
+
+[Note 374: _Ibid._, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.]
+
+VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DCLARE INDPENDANT.--L'Ifrikiya avait
+t sinon pacifie, du moins rduite au silence; mais tout le Mag'reb
+tait encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se dcida y faire
+une expdition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprs de
+Tlemcen, ville fonde depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra,
+soutenu par les tribus zentes, essaya en vain de rsister; il fut
+vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses
+succs, Abd-er-Rahman pntra dans le Mag'reb extrme et obtint une
+soumission peu prs gnrale des Berbres. Il est probable cependant
+que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorit, car ils taient
+devenus fort puissants. Salah, qui avait succd son pre Tarif, dans
+le commandement de la tribu, s'tait arrog le litre de prophte et
+avait obtenu beaucoup d'adhsions la nouvelle doctrine[375].
+
+[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.]
+
+De retour en Ifrikiya, aprs avoir laiss son fils El-Habib pour le
+reprsenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lana ses troupes contre la
+Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces les furent livrs au pillage
+et les populations soumises, dit-on, la capitation.
+
+Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djfer-el-Mansour II avait succd
+ son frre Abou-l'Abbas, dcd le 9 juin 754. Le nouveau khalife
+s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les
+grands succs remports par le gouverneur, son loignement du sige du
+khalifat, avaient sans doute rveill en lui des ides d'indpendance.
+Il envoya son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas
+lui offrir d'esclaves, sous le prtexte que la Berbrie n'en fournissait
+pas, puisque les populations taient musulmanes. Le khalife fut trs
+irrit de ce procd et, aprs un change d'observations, il adressa
+son lieutenant une lettre conue dans des termes injurieux et menaants.
+Le petit-fils d'Okba rsolut alors de rompre toute relation avec son
+suzerain: s'tant rendu en grande pompe la mosque, il y pronona la
+prire publique; puis il se rpandit en invectives contre le khalife
+abbasside, se dclara dli de tout serment envers lui et dchira les
+vtements d'investiture qu'il avait reus d'Orient. Lanant au loin ses
+sandales, il s'cria: Je rejette aujourd'hui son autorit comme je
+rejette ces sandales. Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un
+manifeste annonant sa dclaration d'indpendance.
+
+ASSASSINAT D'ABD-ER-RAHMAN.--Abd-er-Rahman avait pacifi la Berbrie et
+secou le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais
+un complot se tramait autour de lui et ses propres frres prparaient
+son assassinat. Une premire conjuration, dont les auteurs taient des
+rfugis omades, fut dcouverte et svrement rprime. El-Yas, frre
+de l'mir, avait pous la soeur d'un des conjurs et cette femme le
+poussait la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il
+prouvait en voyant son frre tout disposer pour lguer le pouvoir son
+fils El-Habib. El-Yas prta l'oreille ces incitations: il s'assura
+l'appui d'un certain nombre d'habitants de Karouan, fit entrer dans le
+complot son frre Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu' attendre le moment
+opportun pour frapper.
+
+Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier personne le soin de tuer
+son frre, demanda tre introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman
+tait moiti dshabill, tenant sur ses genoux un de ses jeunes
+enfants, lorsqu'El-Yas pntra auprs de lui. Les deux frres causrent
+pendant un certain temps, sans que l'assassin ost perptrer son
+meurtre; enfin, cdant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se
+tenait derrire une portire, El-Yas se leva, puis, se penchant comme
+pour embrasser son frre, enfona entre ses paules un poignard qui lui
+traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frapp mort, essaya de
+lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant
+parer les coups et ne tarda pas expirer couvert de blessures. Aprs
+cette horrible scne, El-Yas s'enfuyait gar, lorsque son frre et les
+conjurs le rappelrent la ralit en lui demandant la tte de la
+victime, afin que le peuple ne doutt pas de sa mort. Le meurtrier et
+Abd-el-Ouareth rentrrent alors dans la chambre et dcapitrent le
+cadavre (755).
+
+Ainsi prit cet homme remarquable qui et sans doute affermi l'empire
+indpendant de la Berbrie, si le poignard fraternel n'avait arrt sa
+carrire. Son fils El-Habib alla Tunis se rfugier auprs de son oncle
+Amran[376].
+
+[Note 376: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afr. et de la Sicile_, p. 47 de
+la trad. En-Nouri, p. 368, 369.]
+
+LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.--Ds que la nouvelle de la mort
+d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et
+El-Yas se fit facilement reconnatre pour son successeur; pendant ce
+temps, les partisans d'El-Habib se runissaient autour de lui Tunis.
+Bientt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta sa
+rencontre jusqu'au lieu dit Semindja[377]. Les armes se trouvaient en
+prsence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties
+acceptrent un arrangement aux termes duquel l'autorit serait partage
+de la manire suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait
+Karouan et aurait la possession de la rgion s'tendant au midi de
+cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son
+oncle Amran garderait Tunis et les rgions environnantes, et El-Yas
+aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb.
+
+Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour tre durable.
+El-Yas commena par attaquer Amran l'improviste; s'tant empar de
+lui, il le fit mettre mort, ainsi que ses principaux partisans[378].
+Selon le Baan, il se serait content de les embarquer pour l'Espagne;
+mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser
+El-Habib fuir pour rejoindre son oncle dans la pninsule. Celui-ci,
+soit qu'il ft tomb dans le pige, soit qu'il craignt pour sa
+scurit, s'il restait dans le pays, se dcida prendre la mer; mais
+les vents contraires le forcrent de descendre Tabarka. Aid par des
+partisans de son pre, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par
+un grand nombre d'adhrents qui le poussrent tenter le sort des armes
+contre l'usurpateur.
+
+El-Habib commena les hostilits en s'emparant d'El-Orbos (Laribus).
+El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (dcembre
+755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvrent de nouveau en
+prsence et au moment o l'action allait s'engager, El-Habib s'avana
+vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute
+personnelle par un combat singulier: Si tu me tues, lui dit-il, tu
+n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon pre, et si je te tue, j'aurai
+veng sa mort[379].
+
+[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la
+direction de Zaghouan.]
+
+[Note 378: En-Nouri, p. 370.]
+
+[Note 379: _Ibid._, p. 371.]
+
+El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les
+yeux de tous taient fixs sur lui et que chacun l'accusait hautement de
+lchet, il dut, bon gr mal gr, accepter le duel. Les deux adversaires
+s'tant donc prcipits l'un sur l'autre, El-Yas porta El-Habib un
+coup d'pe qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par
+une prompte riposte, dsaronna son oncle et, se jetant sur lui avant
+qu'il et eu le temps de se relever, lui coupa la tte. Abd-er-Rahman
+tait veng.
+
+El-Habib, rest ainsi seul matre du pouvoir, fit excuter les partisans
+les plus compromis de son oncle, et rentra Karouan rapportant comme
+trophes les ttes de ses ennemis, presque tous ses proches parents.
+Quant Abd-el-Ouareth, il put se rfugier avec quelques partisans chez
+les Ourfeddjouma.
+
+Prise et pillage de Karouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain
+qu'El-Habib avait pu compter, aprs son succs, sur un peu de
+tranquillit; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre
+jusqu'au bout leur oeuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils
+un effet de la maldiction lance par le pieux Handhala, aprs avoir t
+dpos par Abd-er-Rahman.
+
+Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des
+Ourfeddjouma, proclama l'autorit du khalife El-Mansour, et appela aux
+armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hte;
+il n'essuya que de ddaigneux refus et se dcida marcher en personne
+contre les rebelles. Ayant laiss le commandement de Karouan au cadi
+Abou-Korb, il partit, en 757, la tte de ses troupes pour combattre
+les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort
+des armes lui fut funeste: aprs avoir vu son arme mise en droute, il
+dut chercher un refuge Gabs. De nouvelles troupes furent envoyes
+son secours par Abou-Korb, mais elles passrent sans coup frir dans
+les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhsion au khalife
+abbasside.
+
+Acem, laissant de ct Gabs, se porta rapidement sur Karouan.
+Abou-Korb, la tte d'une poigne de braves, sortit pour les
+repousser, tandis que les habitants de la ville se rfugiaient dans
+leurs maisons. Les Ourfeddjouma passrent sur le corps de la petite
+troupe d'Abou-Korb, et l'on vit ces Berbres-kharedjites, portant la
+bannire du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la
+profaner et se livrer tous les excs. Acem, qui avait gard le
+commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent
+plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira
+dans l'Aours, o il avait cherch un refuge, le dfit et le mit mort.
+Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Karouan, mais il fut
+ son tour dfait et tu par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).
+
+Rests matres de Karouan, les sauvages hrtiques s'attachrent
+profaner les lieux consacrs par les orthodoxes: ils transformrent
+leurs mosques en curies, soumirent les Arabes aux plus pouvantables
+traitements et firent rgner une terreur si grande qu'une partie de la
+population se dcida migrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djada, qui
+avait remplac Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excs[380].
+
+[Note 380: En-Nouri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.]
+
+LES MIKNAA FONDENT UN ROYAUME SIDJILMASSA.--Pendant que l'Ifrikiya
+tait le thtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livr lui-mme.
+Les Berg'ouata hrtiques continuaient tendre leur autorit sur les
+rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus
+l'est, les Miknaa occupaient, de plus en plus fortement, la valle de
+la Mouloua, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de
+l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopt depuis longtemps les doctrines
+kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nomm
+Bel-Kassem-Semgou, ils formrent Sidjilmassa une communaut d'adeptes
+de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnrent comme chef un certain
+Aa-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa,
+capitale de cette petite royaut indpendante[381].
+
+GUERRES CIVILES EN ESPAGNE.--Nous avons vu dans le chapitre prcdent
+qu'Abou-l'Khattar avait rtabli en Espagne la paix entre les Musulmans;
+mais les rivalits taient trop violentes pour que cette pacification
+ft de longue dure. Un kasite du nom de Soumal-ben-Hatem, alli
+Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu ymnite, leva l'tendard de
+la rvolte dans le district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant march
+contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exera alors
+le commandement avec l'assistance de Soumal; l'anne suivante il mourut
+et la lutte entre Kelbites et Kasites recommena. Un descendant d'Okba,
+nomm Youof, ayant t proclam gouverneur l'instigation de Soumal,
+les Kelbites replacrent leur tte Abou-l'Khattar; mais, en 747,
+celui-ci fut fait prisonnier et mis mort, aprs un combat acharn.
+Youof resta ainsi en possession d'un pouvoir prcaire, tandis que les
+luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient
+dcimer la race arabe en Espagne, au profit de l'lment berbre, qui
+prenait part ces guerres comme alli de l'un ou de l'autre parti. Les
+chrtiens, de leur ct, n'taient pas sans tirer avantage de cette
+situation. En 751, Plage mourut et fut remplac par Alphonse, fils de
+Pdro, qui forma la souche des rois de Galice[382].
+
+[Note 381: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.]
+
+[Note 382: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 273 et suiv. et
+_Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire,
+_Histoire d'Espagne_, t. I et II.]
+
+L'OMADE ABD-ER-RAHMAN DBARQUE EN ESPAGNE.--Mais la face des choses
+allait changer profondment en Espagne, par l'tablissement d'une
+nouvelle dynastie. Aprs le triomphe des Abbassides en Orient, les
+membres et les partisans de la famille omade qui avaient chapp la
+mort dans les combats furent recherchs avec le plus grand soin et
+impitoyablement massacrs. L'un d'eux, nomm Abd-er-Rahman, fils de
+Moaoua-ben-Hecham, parvint cependant chapper ses ennemis[383] et
+passer en Afrique, accompagn d'un affranchi du nom de Bedr (750). Aprs
+avoir sjourn quelque temps, cach dans une localit du pays de Barka,
+il profita de la dclaration d'indpendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib
+pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorit abbasside n'y tait pas
+reconnue. Il fut probablement reu la cour de ce prince, mais la
+conspiration des rfugis omades ayant alors provoqu des mesures de
+rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore
+oblig de fuir. Il gagna les rgions de l'ouest et sjourna Tiharet,
+puis chez les Mar'ila; il erra ainsi pendant cinq annes et se fit des
+amis parmi les tribus zentes. Ces Berbres taient en relation avec
+leurs compatriotes d'Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au
+courant des vnements dont cette contre tait le thtre. La dynastie
+omade y avait de nombreux partisans qui s'empressrent d'appeler chez
+eux le descendant de leurs princes. Aprs avoir fait sonder le terrain
+et mme envoy Youof des propositions qui furent repousses par
+Soumal, Abd-er-Rahman se dcida passer en Espagne. Il s'embarqua avec
+un certain nombre de guerriers zentes, sur un bateau envoy par ses
+partisans de la pninsule. Ce fut d'un point du littoral de la province
+d'Oran, occup par la tribu des Mar'ila, qu'il mit la voile[384].
+
+[Note 383: Voir les dtails romanesques de sa fuite, dans l'_Hist.
+des Musulmans d'Espagne_, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, dit. Dozy,
+p. 11 et suiv.]
+
+[Note 384: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.]
+
+Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman dbarqua Almuecar,
+gale distance de Grenade et de Malaga. Youof revenait alors d'une
+expdition Saragosse, expdition dans laquelle il avait commis de
+grandes cruauts, l'instigation de Soumal, et soulev la rprobation
+gnrale.
+
+FONDATION DE L'EMPIRE OMADE D'ESPAGNE.--Cependant Abd-er-Rahman se
+prparait la lutte, en enrlant des guerriers et en se mnageant des
+intelligences dans le pays. Au printemps de l'anne 756, il se mit en
+marche et reut la soumission de Malaga, de Xrs, de Ronda et enfin de
+Sville. De l, il marcha sur Cordoue.
+
+Youof, de son ct, se prparait la lutte; il tait appuy par la
+grande majorit des kasites et une partie des Berbres. Tous les
+Ymnites, quelques kasites et le reste des Berbres taient avec
+Abd-er-Rahman.
+
+Les deux armes se rencontrrent sur les bords du Guadalquivir et,
+spares par ce fleuve grossi par les pluies, tchrent l'une et l'autre
+de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baiss,
+Abd-er-Rahman fit passer le fleuve ses troupes sans tre inquit par
+Youof, avec lequel il avait entam des ngociations. Le lendemain, le
+prtendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youof essaya
+bravement de lui tenir tte; mais la victoire se dcida bientt pour
+Abd-er-Rahman. Youof et Soumal chapprent par la fuite, tandis que le
+prtendant entrait en triomphateur Cordoue. Il montra une grande
+modration dans le succs.
+
+Ainsi se trouva fonde la dynastie des Omades d'Espagne qui devait
+briller d'un grand clat dans le moyen ge barbare. Cette province tait
+ jamais perdue pour le khalifat.
+
+Youof et Soumal tenaient encore la campagne; ils russirent mme
+mettre en ligne une arme srieuse et obtinrent quelques avantages. Mais
+la victoire demeura au prince omade. En 758, Youof fut tu dans une
+droute, et Soumal, ayant t fait prisonnier, mourut dans un
+cachot[385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul matre du pouvoir et
+s'appliqua faire cesser l'anarchie, rude tche dans un pays o les
+Musulmans taient diviss par des haines traditionnelles et des
+rivalits de race et d'intrt. Les Ymnites, auxquels il devait son
+succs, essayrent alors de reprendre la suprmatie, et il dut rsister
+ leurs exigences, en attendant qu'il et combattre leurs rvoltes.
+
+[Note 385: Makkari, t. II, p. 24.]
+
+Les courses des Musulmans en Gaule avaient peu prs cess; cependant
+ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En
+739 et 740, Karl les avait expulss de la Provence, aprs avoir dfait
+et tu leur alli le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant
+aucune trve, les chassa du pays ouvert et vint les assiger dans
+Narbonne. Ils y rsistrent pendant sept annes; enfin, en 759, cette
+ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernires bandes musulmanes
+rejoignirent, au del des Pyrnes, leurs corligionnaires.
+
+LES OURFEDDJOUMA SONT VAINCUS PAR LES EIBADITES DE L'IFRIKIYA.
+
+--Nous avons laiss les Ourfeddjouma matres de Karouan et se livrant
+toutes les violences, dans l'ivresse de leur succs. L'excs du mal, ou
+peut-tre la jalousie des autres Berbres, allait amener une raction.
+Les Houara, soulevs la voix d'un Arabe nomm
+Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zentes
+voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus taient
+kharedjites-badites. Abou-l'Khattab ayant march sur Karouan,
+rencontra Abd-el-Malek qui s'tait avanc au devant de lui, le dfit et
+le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Karouan. Les
+Ourfeddjouma et Nefzaoua, rests dans le pays, furent tous massacrs;
+ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)[386].
+
+[Note 386: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouri, p. 373.
+El-Karouani, p. 77.]
+
+Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Karouan;
+puis il rentra Tripoli et, de l, tablit son autorit sur toute la
+partie orientale de l'Ifrikiya. C'tait le triomphe de la race berbre
+et du culte kharedjite-badite; aprs le Mag'reb, aprs l'Espagne,
+l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas
+pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on
+ne savait que l'Orient tait encore le thtre de troubles provoqus par
+des sectaires.
+
+DFAITE DES KHAREDJITES PAR IBN-ACHATH.--En 700, Mohammed-ben-Achath,
+gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles de l'Ifrikiya
+une arme commande par le gnral Abou-l'Haouas; mais Abou-l'Khattab,
+chef des badites, sortit sa rencontre et lui infligea une dfaite
+complte, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte.
+
+A la nouvelle de ce dsastre, le khalife El-Mansour rsolut d'en finir
+avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-mme au
+gouvernement de l'Afrique et lui envoya une arme de quarante mille
+hommes[387] fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs
+officiers distingus, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem qui devait
+prendre le commandement dans le cas o la campagne serait fatale au
+gouverneur. En 761, l'arme partit pour le Mag'reb.
+
+[Note 387: 20.000, selon El-Adhari.]
+
+Abou-l'Khattab, au courant de ces prparatifs, avait appel les Berbres
+aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zentes
+taient accourus sous ses tendards. Il vint alors prendre position
+Sort, pour barrer le passage l'ennemi, et y fut rejoint par
+Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense
+rassemblement, que les auteurs arabes portent deux cent mille hommes,
+se trouva ainsi form. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer contre de
+pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une
+occasion favorable. La dsunion, si fatale aux Berbres, vint alors
+son secours. A la suite d'un crime commis sur un Zente, la discorde
+clata entre ses contribules et les Houara. Les Zentes crirent la
+trahison et parlrent de se retirer, et l'arme berbre dsunie perdit
+la confiance en elle-mme.
+
+Ibn-Achath profita habilement de la situation: aprs avoir laiss croire
+qu'il allait attaquer les Berbres, il fit courir le bruit qu'il tait
+rappel en Orient, leva prcipitamment son camp et se mit en retraite. A
+cette vue, un grand nombre de Berbres reprirent la route de leur pays,
+tandis que les autres suivaient l'arme arabe. Pendant trois jours,
+Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi distance par les
+Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui ngligeaient
+les prcautions usites en guerre. Mais le quatrime jour, au matin,
+Ibn-Achath, qui tait revenu sur ses pas pendant la nuit, la tte de
+ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbre plong dans la
+scurit. En vain Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui,
+surpris dans leur sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer,
+fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pill et l'arme
+mise en droute. Les Arabes passrent au fil de l'pe tous les
+Kharedjites qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante
+mille Berbres restrent sur le champ de bataille.
+
+IBN-ACHATH RTABLIT KAROUAN LE SIGE DU GOUVERNEMENT.--Sans perdre un
+instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu'il envoyait
+un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu'au Fezzan. Les
+contingents zentes s'tant rallis et ayant voulu faire tte furent mis
+en droute, et rien ne s'opposa plus la marche des Arabes. Aprs
+s'tre empar de Tripoli sans coup frir, Ibn-Achath s'avana vers
+Karouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essay d'y rentrer aprs la
+dfaite des Kharedjites, mais la population de la ville l'ayant
+repouss, il avait d continuer sa roule vers l'ouest.
+
+Ibn-Achath fut reu Karouan comme un librateur (fin janvier 762). Il
+complta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les
+fora la fuite ou l'abjuration. Le gnral El-Ar'leb, envoy par lui
+dans le Zab, fut charg de faire rentrer les populations zentes dans
+l'obissance.
+
+Le sige du gouvernement rtabli Karouan, l'autorit abbasside rgna
+de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua faire disparatre les
+traces des dvastations commises par les Kharedjites Karouan; il
+entoura la ville d'une muraille en terre paisse de dix coudes[388] et
+complta cette fortification d'un large foss. Les habitants rentrrent
+dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle splendeur.
+
+[Note 388: El-Karouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.]
+
+FONDATION DE LA DYNASTIE ROSTEMIDE TIHARET.--Cependant
+Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continu sa route vers l'ouest,
+atteignit Tiharet, o il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites
+des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaa. Il se fit reconnatre
+par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d'une nouvelle
+cit sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nomme
+Tiharet la neuve, reut sa famille et ses trsors et devint la capitale
+de sa dynastie et le centre du kharedjisme badite (761). Ainsi un
+nouveau royaume berbre indpendant tait form dans le Mag'reb
+central[389].
+
+Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait t fonde quelques
+annes auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait
+fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes des
+environs, aprs avoir accept sa foi, lui avaient constitu une
+population de sujets dvous qui avaient conserv le culte orthodoxe,
+entre les hrtiques Berg'ouata et les kharedjites[390].
+
+[Note 389: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.]
+
+[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 137 et suiv.]
+
+GOUVERNEMENT D'EL-ARLEB-BEN-SALEM.--Ibn-Achath gouvernait depuis prs de
+quatre ans l'Ifrikiya, appliqu rtablir la bonne marche de
+l'administration et faire disparatre les traces de la guerre,
+lorsqu'une rvolte de sa propre milice, compose en majorit de
+modhrites, tandis qu'il tait ymnite, le fora descendre du pouvoir
+(mai 765). Un certain Assa-ben-Moussa, milicien khoraanite, fut lu
+sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant
+la dposition d'Ibn-Achath, envoya le diplme de gouverneur
+El-Ar'leb-ben-Salem, qui tait rest Tobna, afin de garder la
+frontire mridionale contre les entreprises des tribus zentes. Il lui
+traa des instructions fort sages, lui recommandant de mnager la
+milice, sa seule force au milieu des Berbres, et de combattre ceux-ci
+sans relche. El-Ar'leb chassa du palais le gouverneur d'un jour et,
+s'tant empar du pouvoir, donna tous ses soins la mise en pratique
+des instructions du khalife; mais il avait lutter contre une double
+difficult: l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante,
+et l'esprit de rvolte des Berbres surexcit par le fanatisme
+religieux.
+
+Nous avons vu prcdemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion de leur
+chef Abou-Korra, avaient fond une sorte de royaume indpendant
+Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les
+forces des Arabes, avaient favoris le dveloppement de la puissance des
+Beni-Ifrene. La prsence d'El-Ar'leb dans le Zab avait contenu les
+Zentes, mais, en 767, Abou-Korra leva l'tendard de la rvolte et,
+aprs avoir forc ses voisins accepter la doctrine sofrite
+(kharedjite). il les entrana vers l'est par les chemins des hauts
+plateaux la conqute de l'Ifrikiya.
+
+El-Arleb marcha contre lui, la tte de ses meilleurs soldats, mais les
+Berbres ne l'attendirent pas et cherchrent un refuge vers l'ouest. Le
+gnral arabe tait parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les
+rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses troupes se mutinrent et
+refusrent premptoirement de le suivre; puis elles rentrrent en
+dbandade Karouan, le laissant seul avec quelques officiers dvous.
+
+Dans l'est, la situation tait grave: peins le gouverneur avait-il
+quitt l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb,
+s'tait mis en tat de rvolte et avait chass de Karouan le
+reprsentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hte, runit
+Gabs tous ses adhrents et se mit en marche sur Karouan. On en vint
+aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la dfaite
+et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa
+capitale; mais bientt son comptiteur, qui avait form une nouvelle
+arme Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mmes de
+Karouan. Aprs une lutte acharne, dans laquelle El-Ar'leb trouva la
+mort, les rebelles furent compltement crass. El-Mokharek, qui avait
+pris le commandement aprs la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards
+dans toutes les directions: peu aprs El-Hassan, qui avait d'abord
+trouv un asile chez les Ketama, fut mis mort (sept. 767)[391].
+
+[Note 391: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouri, p. 377 et suiv.]
+
+GOUVERNEMENT D'OMAR-BEN-HAFS, DIT HAZARMED.--En mars 768, Omar-ben-Hafs,
+surnomm Hezarmed[392], dsign par le khalife comme gouverneur de
+l'Ifrikiya, arriva Karouan la tte de cinq cents cavaliers et fut
+reu par les notables de la ville, sortis sa rencontre. Quelque temps
+aprs, il se rendit dans le Zab, afin d'y maintenir la tranquillit et
+de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette
+position couvrait le sud contre les entreprises des Zentes.
+
+[Note 392: Ce mot signifie _mille hommes_ en persan.]
+
+A peine le gouverneur se fut-il loign de la Tunisie, que les tribus de
+la Tripolitaine se rvoltrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub.
+Un corps de cavalerie, envoy contre eux par le commandant de Tripoli,
+fut dfait, et un renfort arriv de Zab prouva le mme sort. En mme
+temps le gouverneur avait tenir tte une attaque gnrale des
+Berbres du Mag'reb central, entrans par Abou-Korra. Il dtacha
+cependant son gnral Solman et l'envoya contre les rebelles de l'est;
+mais Abou-Hatem le vainquit prs de Gabs et vint mettre le sige devant
+Karouan, dont les fortifications l'arrtrent (771).
+
+Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'tait
+retranch Tobna avec sa petite arme de cinq ou six mille
+cavaliers[393], et y tait bloqu par des nues de Kharedjiles.
+Abou-Korra avait amen quarante mille sofrites fournis par les
+Bni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, tait l avec six mille
+Ebadites; dix mille Zentes badites taient commands par El-Miouer;
+enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donn des
+contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune
+chance de salut; employa la division et la corruption pour se
+dbarrasser de ses ennemis. Il fil offrir Abou-Korra un cadeau de
+40,000 dinars (pices d'or), titre de ranon et, grce
+l'intervention du fils de celui-ci, que son envoy sut intresser par
+des cadeaux, il russit se dbarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient
+ eux seuls la moiti des assaillants[394].
+
+[Note 393: D'aprs le Baan, il aurait eu avec lui un effectif de
+15,500 hommes; mais les chiffres prcdents, donns par En-Nouri,
+paraissent plus probables.]
+
+[Note 394: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouiri,
+p. 379 et suiv.]
+
+Tandis que l'arme kharedjile tait dmoralise par la nouvelle de cette
+trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui
+occupait Tehouda. Mis en droute, le seigneur de Tiharet regagna comme
+il put sa capitale, avec les dbris de ses troupes. Les autres
+contingents se retirrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement.
+Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, o il laissa un
+corps de troupes, et se porta, marches forces, au secours de
+Karouan. Depuis huit mois, cette ville, troitement bloque, avait
+supporte les fatigues d'un sige et tait livre aux horreurs de la
+famine. La garnison, puise et dcime, soutenait chaque jour des
+combats pour repousser les assigeants. Dj un certain nombre
+d'habitants, considrant la situation comme dsespre, taient alls
+rejoindre le camp des assigeants.
+
+A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le sige, se porta
+sa rencontre, mais Omar, aprs avoir feint d'tre dispos lui offrir
+le combat prs de Tunis, parvint l'viter et put oprer sa jonction
+avec son frre utrin Djemil-ben-Saker, sorti de Karouan. Tous deux
+rentrrent dans la ville et l'arrive du gouverneur, bien qu'il n'ament
+qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes.
+
+MORT D'OMAR. PRISE DE KAROUAN PAR LES KHAREDJITES.--Abou-Hatem revint
+bientt Karouan la tte d'une nombreuse arme renforce des
+contingents d'Abou-Korra qui, aprs avoir inutilement essay d'enlever
+Tobna, tait venu rejoindre les Ebadites de la Tunisie. Les Arabes
+tentrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcs de se
+rfugier derrire les murailles de Karouan, dont la force et la
+solidit prserva la ville d'une chute immdiate. Un grand nombre de
+Berbres accoururent de toutes parts pour se joindre aux assigeants et,
+selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvrent runis
+Karouan[395]. Le courage des assigs fut inbranlable, mais la famine
+vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les btes de somme
+et mme les animaux immondes furent dvors, et qu'il fut reconnu que la
+position n'tait plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se
+procurer des vivres, mais ses soldats refusrent de le laisser partir,
+prtendant qu'il se disposait les abandonner et ne voulurent pas
+tenter eux-mmes l'aventure. Eh bien! leur dit Omar, enflamm de
+colre, je vous enverrai tous l'abreuvoir de la mort!
+
+[Note 395: Tous ces chiffres paraissent fortement exagrs.]
+
+Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pntrer dans la ville,
+apporta la nouvelle que le khalife, irrit contre Omar, se prparait
+envoyer un nouveau gnral avec des troupes fraches, en Ifrikiya. Le
+gouverneur rsolut aussitt d'viter par la mort l'amertume d'une telle
+injustice. Ayant pris ses dernires dispositions, il se jeta comme un
+chameau enrag sur les assigeants, et aprs en avoir abattu un grand
+nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771).
+
+Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait t dvolu, entra alors
+en pourparlers avec Abou-Htem et signa une capitulation par laquelle il
+lui livrait la ville. Les assigs avaient la libert de se retirer avec
+leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens
+tait garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de
+la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient
+au service d'Abou-Hatem.
+
+Pour la deuxime fois, en quelques annes, les Karedjites berbres
+entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette fois, il n'y
+eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de dmanteler les
+fortifications de Karouan. Du reste, il n'eut pas le loisir de jouir
+longtemps de ses succs.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+DERNIERS GOUVERNEURS ARABES
+772-800
+
+
+Yezid-ben-Hatem rtablit l'autorit arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de
+Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbres indpendants.--L'Espagne
+sous le premier khalife omade; expdition de Charlemagne.--Intrim de
+Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah
+fonde Oulili la dynastie dricide.--Conqutes d'Edris; sa
+mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et
+d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie en Ifrikiya.--Gouvernement de
+Hertema-ben-Aan.--Gouvernement de
+Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la rvolte de la
+milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nomm gouverneur indpendant, fonde la
+dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne sous Hicham et
+El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.
+
+
+YEZID-BEN-HATEM RTABLIT L'AUTORIT ARABE EN IFRIKIYA.--Lorsque la
+nouvelle des dsastres dont l'Ifrikiya avait t le thtre parvint en
+Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife
+El-Mansour runit aussitt une arme considrable, forme de troupes
+prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak et de Syrie,
+en donna le commandement Yezid-ben-Hatem et le fit partir pour
+l'Occident. (772).
+
+Abou-Hatem, de son ct, runit ses contingents et, laissant le
+commandement de Karouan Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche
+sur Tripoli. Mais, peine avait-il quitt sa capitale, que les
+miliciens se rvoltrent, chassrent Abd-el-Aziz et placrent leur
+tte Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, dfit les rebelles
+et lana leur poursuite un de ses lieutenants nomm Djerid. Omar, avec
+une partie de ses miliciens, avait cherch un refuge prs de Djidjel,
+dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y poursuivre, mais il tomba
+dans une embuscade et fut dfait et tu. Quant aux autres miliciens, ils
+avaient rejoint l'arme arabe Sort.
+
+Cependant Abou-Hatem s'tait avanc jusque vers Tripoli, mais, lorsqu'il
+connut la force de l'arme de Yezid, il renona lutter contre elle en
+bataille range et alla se retrancher dans les montagnes de Nefoua. Il
+occupait une position trs forte et ne craignit pas d'attaquer
+l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetrent sur le corps
+principal, puis ils regagnrent leurs montagnes. Yezid marcha alors
+contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs
+retranchements et les enleva l'un aprs l'autre. Une dernire et
+sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le
+triomphe des Arabes (mars 772). Les dbris des contingents berbres
+tchrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lance
+leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des
+karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer Tlemcen. En mme temps,
+Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, le seul officier arabe rest fidle la
+cause d'Abou-Hatem, se rfugia avec un certain nombre d'adhrents dans
+les montagnes de Ketama[396].
+
+[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouri,
+p. 384.]
+
+GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.--Vers la fin de mai, Yezid, qui avait
+assur la pacification des provinces mridionales en noyant la rvolte
+dans le sang, fil son entre Karouan. Il s'appliqua rendre la
+ville toute sa splendeur et faire oublier la domination des
+Kharedjites.
+
+Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays
+des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les
+efforts combins des gnraux arabes. La rvolte kharedjite qui, en
+ralit, tait le rveil de l'esprit national berbre, semblait dompte;
+plus de trois cents combats avaient t livrs et les indignes avaient
+toujours support le poids de la dfaite et la sanglante vengeance de
+leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevrent encore, la voix
+d'un de leurs chefs, nomm Abou-Yaha-ben-Afounas. Le commandant de
+Tripoli, ayant march contre eux, les dfit non loin de cette ville.
+L'anne suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint entraner les
+turbulents Ourfeddjouma la rvolte contre l'autorit arabe. Une arme
+envoye contre eux par Yezid fut d'abord dfaite. Alors Mohelleb, fils
+du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l'honneur de
+rduire les rebelles. Ayant reu de son pre les dlogea de toutes leurs
+positions et en fit un massacre pouvantable.
+
+Cette fois, les rvolts kharedjites taient, sinon dompts, du moins
+rduits l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques annes de
+paix que le gouverneur employa aux embellissement de Karouan. En 774,
+dit En-Nouri, il fit rebtir la grande mosque de Karouan et
+construire des bazars pour chaque mtier. Ainsi, on pourrait dire, sans
+trop s'carter de la vrit, qu'il en fut le fondateur. En mme temps
+il rtablissait, par son esprit de justice, la scurit des
+transactions. El-Karouani rapporte, d'aprs l'historien Sahnoun, que
+Yezid se plaisait dire: Je ne crains rien tant sur la terre que
+d'avoir t injuste envers quelqu'un de mes administrs, quoique je
+sache cependant que Dieu seul est infaillible[397].
+
+[Note 397: El-Karouani, p. 79. En-Nouri, p. 385.]
+
+LES PETITS ROYAUMES BERBRES INDPENDANTS.--Nous n'avons pas voulu
+interrompre le cours des vnements importants dont l'Ifrikiya tait le
+thtre; mais il convient de retourner de quelques annes en arrire,
+pour reprendre l'historique des petites royauts du Mag'reb.
+
+A Sidjilmassa, le premier roi que la communaut des Miknaa s'tait
+donn, Aca-ben-Yezid, fut dpos, en 772, aprs quinze annes de rgne,
+et mis mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaoul,
+vritable fondateur du royaume, fut lu sa place. Il forma la souche
+des Beni-Ouaoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua tre
+le centre d'une secte kharedjite tenant de l'badisme et du sofrisme.
+Ces hrtiques prononaient la prire au nom du khalife abbasside, dont
+ils se dclaraient les vassaux[398].
+
+Les Berg'ouata, dirigs par leur prophte, le mehdi[399] Salah,
+continuaient vivre indpendants, dans le Mag'reb extrme, et
+propager leurs doctrines hrtiques. Aprs un long rgne de prs d'un
+demi-sicle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir son fils
+El-Yas[400].
+
+Dans le Rif marocain, Nokour, Sad, petit-fils d'un autre Salah, tait
+en possession de l'autorit et maintenait l'exercice du culte orthodoxe
+sur le littoral de la Mditerrane[401].
+
+[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte
+arabe.]
+
+[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparatre, a t
+pris par un grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par:
+_Messie_.]
+
+[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.]
+
+[Note 401: _Ibid._, t. II, p. 138, 139.]
+
+A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene rgnaient
+en matres et tendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les
+Mag'raoua, commenaient envahir les plaines de cette rgion et
+devenir redoutables par leur nombre et leur puissance.
+
+Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, Tiharet, avait continu recueillir
+les rfugis de toutes les tribus appartenant la secte badite, dont
+il tait le chef reconnu.
+
+Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbres vivaient
+dans l'indpendance la plus complte. Mais on voit, par ce qui prcde,
+que cette race tendait abandonner l'tat dmocratique pour grouper ses
+forces en formant de petites royauts autonomes.
+
+L'ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMADE. Expdition de
+Charlemagne.--Nous avons laiss l'omade Abd-er-Rahman seul matre du
+pouvoir Cordoue, aprs avoir triomph de Youof. Il n'eut pas le
+loisir de jouir longtemps de son succs, car l'anarchie tait devenue un
+tat normal pour les Musulmans d'Espagne et ils avaient perdu l'habitude
+d'obir un seul matre. Ce ne fut, durant des annes, qu'une suite de
+rvoltes: Ymnites, Berbres, Fihrites (descendants d'Okba),
+s'verturent il renverser le trne omade peine assis.
+
+En 763, El-Ala-ben-Moghit, nomm gouverneur de l'Espagne par le khalife
+El-Mansour, dbarqua dans la province de Bja et arbora le drapeau noir
+des abbassides. Aussitt, ymnites et fihrites accourent se ranger
+autour du reprsentant de l'autorit lgitime, et tous viennent assiger
+Abd-er-Rahman qui s'tait retranch dans la place forte de Carmona. Le
+sige durait depuis deux mois et la situation des assigs tait des
+plus critiques, lorsque le prince omade, prenant une rsolution
+dsespre, se mit la tte de ses meilleurs guerriers, sortit de la
+ville et, se jetant avec imptuosit sur le camp des assigeants, s'en
+rendit matre et tailla en pices ses ennemis. On dit qu'ayant coup les
+ttes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler,
+aprs avoir attach l'oreille une tiquette indiquant le nom de
+chacun, et expdia le tout, roul dans les dbris du drapeau noir et
+envelopp d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funbre envoi,
+El-Mansour se serait cri: Je rends grce Dieu de ce qu'il y a une
+mer entre moi et un tel ennemi![402] Abd-er-Rahman triompha ensuite de
+cette rvolte et traita avec la dernire rigueur ceux qui s'y taient
+compromis.
+
+[Note 402: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 367.]
+
+En 766, une grande insurrection clata parmi les Berbres la voix d'un
+illumin du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du
+prophte et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il tait
+originaire d'une fraction des Miknaa, passe en Espagne lors de la
+premire invasion et devenue trs puissante.
+
+Il proclama l'autorit abbasside, obtint de grands succs et, durant
+neuf annes, tint en chec la puissance d'Abd-er-Rahman. Ce prince
+parvint enfin craser ses adhrents et le faire assassiner.
+
+Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formrent un nouveau complot,
+c'taient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite
+Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnomm le Slave, gendre de Youof, et un fils
+de Youof, appel Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne tant
+parvenue jusqu' eux, ils rsolurent de solliciter son concours et,
+cet effet, se rendirent, en 777, Paderborn et proposrent au grand
+conqurant de lui ouvrir l'Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures
+et leur promit de conduire une arme dans la pninsule. El-Arbi devait
+l'appuyer avec tous ses adhrents, au nord de l'Ebre, et le faire
+reconnatre comme souverain de cette rgion, tandis que le Slave irait
+chercher des Berbres en Afrique et occuperait avec eux la province de
+Murcie.
+
+Ce plan, si bien combin, pcha dans l'excution: le Slave arriva le
+premier, avec un certain nombre de Berbres, et demanda des secours
+El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur trait, il ne devait
+pas franchir l'Ebre. Irrit de ce qu'il appelait une trahison, le Slave
+marcha contre El-Arbi, fut battu et forc de rentrer dans la province de
+Murcie, o il prit assassin.
+
+Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrnes, il ne trouva, pour
+l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur,
+Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui
+avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut
+commencer par entreprendre le sige de Saragosse, o commandait un
+fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrtiens. Tandis qu'il
+tait devant cette place, il reut la nouvelle que Witekind et les
+Saxons avaient repris les armes et menaaient Cologne. Force lui fut de
+lever le sige et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa
+par la valle de Roncevaux, o son arrire-garde tomba dans une
+embuscade tendue par les Basques.
+
+Ainsi Abd-er-Rahman avait chapp au plus grave danger qu'il et encore
+couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Aprs le dpart des
+Franks, il s'appliqua combattre isolment tous ses adversaires et, par
+sa persvrance et son implacable cruaut, arriva enfin briser toutes
+les rsistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d'Espagne, il
+appela d'Afrique un grand nombre de Berbres et mme de ngres et en
+forma une arme dvoue, sans aucun lien avec les gens du pays[403].
+
+[Note 403: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 370 et suiv.]
+
+Pendant que le khalife omade tait absorb par ces luttes, Alphonse,
+roi des Asturies, tendait les limites de ses provinces et arrachait la
+Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux rgne en 759, et
+fut remplac par son fils Frola. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une
+partie de la Castille taient en son pouvoir. Il mourut en 769, lguant
+la couronne son fils Aurlio[404].
+
+[Note 404: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101.]
+
+INTRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En 787,
+Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, aprs avoir exerc le pouvoir durant
+prs de quinze annes. L'Afrique avait joui d'une priode de
+tranquillit bien ncessaire aprs tant de luttes. Aussitt aprs la
+mort du gouverneur, les Nefzaoua se rvoltrent et, conduits par l'un
+des leurs, nomm Salah-ben-Nacir, attaqurent leurs voisins et les
+contraignirent adopter la doctrine badite, puis ils envahirent le
+Tel et s'avancrent jusqu' Badja. Le commandant de Tobna ayant march
+contre eux fut dfait prs de cette ville.
+
+Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires aprs la
+mort de son pre, envoya alors contre les insurgs le gnral Solman
+avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une premire
+rencontre, se reformrent Sikka (le Kef); mais Solman les y
+poursuivit et les dispersa, aprs en avoir tu un grand nombre. Ainsi la
+rvolte se trouva encore une fois apaise. Daoud administrait depuis
+plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le
+remplaa par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le rcompenser de ses
+services, lui confra le gouvernement de l'Egypte.
+
+Au commencement de l'anne 788, Rouh arriva Karouan et prit en main
+l'autorit. C'tait un homme prudent et expriment qui, au lieu de
+pousser les indignes la rvolte par de durs traitements, jugea
+prfrable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem tait mort
+Tiharet, quelque temps auparavant, et avait t remplac par son fils
+Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Karouan des
+propositions d'alliance qui furent acceptes, et un trait de paix fut
+sign entre le reprsentant du khalife et le chef du kharedjisme
+badite[405].
+
+[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouri, p. 387, 388.]
+
+Edris-bex-Abdallah fonde Oulili la dynastie edriside.--Ainsi
+l'autorit arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle
+dynastie allait s'tablir dans le Mag'reb et consacrer la perte
+dfinitive de cette contre pour le khalifat.
+
+Nous avons vu prcdemment qu'aprs l'assassinat du khalife Ali, gendre
+de Mahomet, ses partisans avaient en vain essay de faire obtenir le
+trne ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient pu empcher
+l'tablissement de la dynastie omade; mais ils avaient form une vaste
+socit secrte et s'taient donn le nom de _Chiates_
+(_co-ayants-droit_). Ils avaient continu compter en secret le rgne
+des descendants d'Ali, seuls khalifes lgitimes, et n'avaient cess
+d'attendre le moment de reconqurir le pouvoir. Sous le rgne de
+l'abbasside El-Mansour, deux des descendants d'Ali, croyant l'heure
+arrive, avaient lev les armes; mais la victoire s'tait prononce pour
+leur adversaire et la rvolte avait t touffe dans le sang. Aprs la
+mort d'El-Mansour, un alide du nom de Hocne, petit-fils de Haan II,
+se mit en rvolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tu
+ la bataille de Fekh, prs de La Mekke, et presque tous ses adhrents
+prirent massacrs (787).
+
+Un oncle de Hocn, nomm Edris-ben-Abd-Allah, avait chapp au dsastre
+de Fekh; il se tint soigneusement cach et put se soustraire aux
+minutieuses recherches ordonnes par le khalife. Son signalement avait
+t envoy tous les commandants militaires, et des postes furent
+tablis sur les routes afin de l'arrter s'il tentait de sortir de
+l'Arabie. En dpit de ces prcautions, Edris parvint, grce au
+dvouement de son affranchi Rached, gagner l'Egypte; de l, il partit
+pour l'ouest, vtu d'une robe de laine et coiff d'un turban grossier.
+Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres
+comme un domestique, et il put sous ce dguisement atteindre le fond
+du Mag'reb. Aprs avoir sjourn Tanger, il gagna Oulili[406], prs
+d'une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien
+accueilli par ces Berbres, dont le chef Abou-Lla-Ishak lui jura
+fidlit. Ainsi, c'tait loin de sa patrie, et au milieu de populations
+sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la scurit et pouvait
+faire reconnatre ses droits. Vers la fin de l'anne 788, Edris se
+proclama indpendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata,
+Riatha, Nefza, Mar'ila, Miknaca et mme d'une partie des R'omara[407].
+
+[Note 406: L'antique Volubilis, o fut ensuite construite la ville
+de Fs.]
+
+[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et
+suiv. _Roudh-El-Kartas_, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad.
+de Slane, art. _Idricides_.]
+
+Ayant reu des contingents de ces tribus, Edris tendit son autorit sur
+les rgions du Mag'reb. Quelques populations d'origine ancienne, dbris
+de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient
+trouv un refuge dans ces montagnes recules, et y avaient conserv le
+culte isralite ou chrtien. Le descendant du prophte les fora
+professer l'islamisme. Il alla ensuite rduire les populations de
+Mediouna, au del de la Mouloua, puis passa dans le Temesna et en fit
+la conqute, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, rgions dans
+lesquelles le paganisme avait encore des adeptes.
+
+CONQUTES D'EDRIS; SA MORT.--Devenu ainsi matre d'un vaste territoire,
+Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion
+orthodoxe. L'anne suivante, il marcha vers l'est, contre les Beni-Ifren
+et Mag'raoua hrtiques et, par consquent, ennemis. Parvenu auprs de
+Tlemcen, il reut la soumission du chef de ces Zentes,
+Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplac Abou-Korra. Edris entra dans
+Tlemcen sans coup frir et sjourna un certain nombre de mois dans cette
+ville, o il construisit la mosque qui porta son nom. Aprs avoir fait
+une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de
+Tiharet, il reprit le chemin d'Oulili, laissant Tlemcen, pour le
+reprsenter, son frre Soleman (790).
+
+Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait
+poursuivre ses conqutes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife
+Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays
+loign, rsolut de s'en dbarrasser par un moyen qui lui tait
+familier, l'assassinat. Un certain Solman-ben-Horz, surnomm
+Ech-Chemmakh, affili la secte des Zadiya, fut envoy par lui, dans
+ce but, en Mag'reb. Il se prsenta la cour d'Edris comme mdecin et
+comme dserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre,
+capt la confiance d'Edris, il parvint un jour loigner le fidle
+Rached, et en profita pour empoisonner son matre. Lorsqu'il fut certain
+de sa mort, il monta cheval et reprit en toute hte la route de l'est;
+mais Rached fut bientt sur ses traces et, l'ayant atteint prs de la
+Mouloua, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires
+reut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put nanmoins traverser la
+rivire et, tout sanglant, continuer sa route.
+
+Edris fut enterr Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le
+khalife pouvait croire cette dynastie teinte. Mais nous verrons plus
+tard qu'une de ses concubines, la Berbre Kenza, tait enceinte et que,
+grce l'adresse et la prudence de Rached, le royaume edricide fut
+conserv l'enfant posthume de son fondateur.
+
+Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En
+Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem tait mort. (791), et avait
+dsign pour lui succder son fils Kabia. Mais Haroun-er-Rachid
+n'entendait pas que la fonction de gouverneur se transmt par hrdit
+dans son empire; prvenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le
+remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva Karouan
+au moment o Kabia venait de se faire reconnatre comme mir; ayant
+montr son diplme, il reut le serment de la population et des troupes.
+Il exera, pendant deux ans, le pouvoir avec quit; mais, en 793,
+El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste
+qui avait t occup par son pre, et vint prendre possession du
+commandement Karouan (mai 793).
+
+Peu de temps aprs, la milice syrienne en garnison Tunis se rvolta
+contre le gouverneur de cette ville, El-Morra-ben-Bachir, neveu
+d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulev
+l'opinion publique. Le chef de cette sdition, Abd-Allah-ben-Djaroud,
+crivit El-Fadel pour faire connatre les griefs de la population, et
+aussitt un autre commandant fut envoy Tunis; mais les gens qui
+s'taient ports sa rencontre le mirent mort et cette sdition se
+changea en rvolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagns
+par les promesses ou par l'argent, firent cause commune avec les
+rebelles. El-Fadel, ayant march avec ses troupes contre Abd-Allah, fut
+dfait par celui-ci et ne put l'empcher de s'emparer de Karouan. Ayant
+t lui-mme fait prisonnier, il fut massacr par ies soldats, malgr
+l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794).
+
+ANARCHIE EN IFRIKIYA.--Cependant le commandant d'El-Orbos, nomm
+Chemdoun, se dclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec
+plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collgue de Mila, et
+recueillit Morra et tous les adhrents de la cause lgitime. Ayant
+march contre l'usurpateur, il prouva une premire dfaite; mais,
+bientt, El-Ala-ben-Sad, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de
+nouveaux contingents, et fous marchrent sur Karouan.
+
+Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait
+nomm comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aan, et qu'en
+attendant son arrive, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la
+mission de pacifier la milice, se porta au devant de l'envoy pour
+tcher de transiger avec lui ou de dtourner le coup qui le menaait. En
+vain, Yaktin pressa le rebelle de dposer les armes: Ibn-Djaroud refusa
+sous le prtexte que, s'il abandonnait Karouan, cette ville serait
+livre au pillage par les Berbres au service de ses ennemis. Ne pouvant
+rien obtenir de lui, Yaktin s'appliqua dtacher de sa cause un certain
+nombre d'adhrents.
+
+Peu aprs, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche
+vers l'ouest la tte d'un corps d'arme et s'empara de Tripoli. Quant
+au gouverneur, il tait rest en observation Barka. En mme temps,
+El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbres, mettre le sige
+devant Karouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, crivit en hte Yaha
+pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, o il
+avait command pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains.
+Aussitt El-Ala fit son entre Karouan et massacra tous les partisans
+du chef rvolt. Yahia-ben-Moussa arriva son tour (mars-avril 795) et
+obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyt ses troupes, dont les excs
+allaient croissant. Le chef qui se prtendait le sauveur de l'autorit
+du khalife se retira Tripoli et, de l, crivit Hertema pour
+rclamer le prix de ses services. Il est supposer que sa puissance
+tait fort craindre, car le khalife Er-Rachid lui crivit lui-mme, en
+le flicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi
+le dcider partir pour i Orient[408].
+
+[Note 408: En-Nouri, p. 389 et suiv.]
+
+GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AAN.--Dans le mois de juin 795, Hertema fit
+son entre Karouan. Il proclama une amnistie gnrale et s'occupa de
+mettre en tat de dfense les fortifications de plusieurs villes de la
+cte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l'esprit de rvolte agitait
+partout les populations indignes et le gouverneur ne pouvait compter
+sur sa milice, pour laquelle l'indiscipline tait devenue une habitude.
+Se sentant trop faible et trop isol pour mener bien la rude tche
+qu'on lui avait confie, il sollicita lui-mme du khalife son rappel.
+Haroun-er-Rachid dsigna alors son propre frre de lait
+Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de
+l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife
+tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment o la situation
+rclamait un esprit particulirement habile et expriment.
+
+GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.--Arriv Karouan dans le mois de
+ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitt la mesure de son
+incapacit, ne comprenant rien la situation, et se livrant toutes
+les fantaisies d'un despote gris par son pouvoir. Un an s'tait peine
+coul depuis son arrive, que les miliciens syriens et khoraanites se
+mettaient en tat de rvolte et plaaient leur tte Morra-ben-Makhled.
+Un corps de troupes envoy contre les rebelles les rduisit au silence;
+leur chef fut mis mort.
+
+Peu de temps aprs, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva
+l'tendard de la rvolte et, ayant runi tous les mcontents, marcha sur
+Karouan (octobre 799).
+
+Ibn-Mokatel sortit sa rencontre et lui livra bataille
+Moniat-el-Khel; mais il fut compltement dfait et n'obtint la vie
+sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se rfugia en effet avec
+sa famille Tripoli, tandis que Temmam faisait son entre Karouan.
+
+IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB APAISE LA RVOLTE DE LA MILICE.--A ce moment, le
+commandement du Zab tait confi un fils de l'ancien gouverneur
+El-Ar'leb, nomm Ibrahim, qui avait acquis une grande autorit dans
+cette situation. Ds qu'il eut appris les vnements d'Ifrikiya, Ibrahim
+se mit en marche, la tte de ses contingents, pour combattre
+l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il vacua la ville, et le
+fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Karouan, annona en chaire
+qu'Ibn-Mokatel tait toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce
+dernier rentra en toute hte dans sa capitale.
+
+Quant Temmam, qui s'tait rfugi Tunis, il tenta de semer la
+dsunion parmi les troupes fidles et mme d'indisposer le gouverneur
+contre Ibrahim; mais toutes ses manoeuvres chourent et il apprit
+bientt que celui-ci marchait contre lui.
+
+Au commencement de fvrier 800, Ibn-el-Ar'leb infligea Temmam une
+dfaite qui le fora rentrer Tunis; il se disposait entreprendre
+le sige de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission,
+condition que lui et ses frres auraient la vie sauve. Cette demande lui
+ayant t accorde, il se rendit discrtion et fut conduit Karouan,
+d'o on l'expdia en Orient comme prisonnier d'tat avec les chefs les
+plus compromis[409].
+
+[Note 409: En-Nouri, p. 397.]
+
+IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB, NOMM GOUVERNEUR INDPENDANT, FONDE LA DYNASTIE
+AR'LBITE.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les
+tristes exploits de son frre de lait, se convainquit de la ncessit de
+le remplacer en Ifrikiya. Dans l'tat des choses, Ibrahim tait l'homme
+de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consult ce
+sujet Hertema-ben-Aan, dont il apprciait fort l'exprience, obtint
+cette rponse: Vous n'avez personne de plus aim, de plus dvou et de
+plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la
+conduite passe est garante de l'avenir. Ces paroles achevrent de
+dcider le khalife qui avait reu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par
+laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant
+non seulement de renoncer la subvention de cent mille dinars fournie
+par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un
+tribut de quarante mille dinars.
+
+Cette solution, qui allait dbarrasser le khalifat d'ennuis toujours
+renaissants et retarder de plus d'un sicle la chute de l'autorit arabe
+en Afrique, permettait nanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans
+le Mag'reb. Ds lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus
+intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait abandonner,
+moyennant fermage, des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez
+lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hrdit. Ainsi, cette
+brillante conqute qui avait cot si cher aux Arabes s'tait dtache
+d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un sicle, et il
+ne restait au khalifat qu'une suzerainet presque nominale sur
+l'Ifrikiya.
+
+Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier
+porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait
+Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir Karouan une fausse
+lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive,
+l'Ar'lebite devina la supercherie; nanmoins il cda la place et reprit
+avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife, l'annonce de cette
+incartade de son frre de lait, entra dans une violente colre et intima
+ Ibn-Mokatel, qui se disposait revenir Karouan, l'ordre formel de
+rsigner ses fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint
+aussitt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit
+dfinitivement la direction des affaires[410].
+
+[Note 410: En-Nouri, p. 395 et suiv.]
+
+NAISSANCE D'EDRIS II.--Pendant que l'Ifrikiya tait le thtre de ces
+vnements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait
+cru craser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres.
+
+Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laiss une de ses concubines,
+nomme Kenza, enceinte. Aprs les funrailles du prince, le fidle
+Rached runit les principaux chefs des tribus berbres et leur dit:
+L'imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte
+de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu'au jour
+de son accouchement pour prendre un parti: s'il nat un garon, nous
+l'lverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain;
+car, descendant du prophte de Dieu, il apportera avec lui la
+bndiction de la famille sacre[411].
+
+[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, p. 561.
+El-Bekri, _Idricides_.]
+
+Cette proposition fut accepte avec acclamation par les Berbres, et en
+septembre 793, Kenza donna le jour un enfant mle d'une ressemblance
+frappante avec son pre. Rached le prsenta aux cheiks indignes qui
+s'crirent en le voyant: C'est Edris lui-mme, l'imam n'a pas cess de
+vivre!
+
+On laissa Rached le soin de l'lever et de gouverner en son nom,
+jusqu' sa majorit, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne
+ngligea rien pour donner Edris II une brillante instruction et faire
+de lui un redoutable guerrier.
+
+L'ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife omde
+Abd-er-Rahman tait mort en septembre 788, aprs un rgne de plus de
+trente-trois annes employes presque entirement l'affermissement de
+son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleman, Abd-Allah et Hicham. Ce
+dernier, bien que le plus jeune, lui succda aprs une courte lutte avec
+son an Soleman. Pour assurer sa tranquillit, il acheta ses deux
+frres leur renonciation au trne et, en vertu de leur convention,
+ceux-ci se retirrent au Mag'reb.
+
+Aprs un rgne de prs de huit annes, Hicham cessa de vivre et fut
+remplac par son fils El-Hakem (avril 796). Soleman et Abd-Allah, ses
+oncles, ne tardrent pas quitter le Mag'reb en amenant une arme de
+Berbres pour lui disputer le pouvoir. Aprs deux annes de luttes,
+Soleman ayant t tu, la victoire resta dfinitivement El-Hakem
+(800).
+
+Pendant le rgne de Hicham, des expditions heureuses avaient t faites
+par les Musulmans en Galice, et les chrtiens avaient t humilis par
+des dfaites qui leur avaient arrach une partie de leurs
+conqutes[412]. Plusieurs souverains avaient succd Alphonse Ier. A
+la fin du VIIIe sicle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne
+put empcher les Musulmans de pntrer jusque dans les montagnes de son
+royaume.
+
+[Note 412: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101-139
+et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.]
+
+
+ CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS DE L'AFRIQUE.
+
+ Date de la nomination.
+
+ Okba-ben-Nafa vers................. 669
+ Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675
+ Okba-ben-Nafa...................... 681
+ Zoher-ben-Kais vers............... 688
+ Haane-ben-Nomane vers............. 697
+ Moua-ben-Nocer................... 705
+ Mohammed-ben-Yezid................. 715
+ Ismal-ben-Abd-Allah............... 718
+ Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720
+ Bichr-ben-Safouane................. 721
+ Obeda-ben-Abd-er-Rahman........... 728
+ Okba-ben-Kodama.................... 732
+ Obed-Allah-ben-el-Habhab.......... 734
+ Koltoum-ben-Aad................... 741
+ Hendhala-ben-Sofiane............... 742
+ Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744
+ El-Yas-ben-Habib................... 755
+ El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756
+ Mohammed-ben-Achath................ 761
+ El-Ar'leb-ben-Salem................ 765
+ Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768
+ Yezid-ben-Hatem.................... 772
+ Daoud-ben-Yezid.................... 787
+ Rouh-ben-Hatem..................... 788
+ En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791
+ El-Fadel-ben-Rouh.................. 793
+ Hertema-ben-Aan................... 795
+ Mohammed-ben-Mokatel............... 797
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUTE DE LA SICILE
+800-838
+
+Ibrahim tablit solidement son autorit en Ifrikiya.--Edris II est
+proclam par les Berbres.--Fondation de Fez par Edris II.--Rvoltes en
+Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succde son pre
+Ibrahim.--Conqutes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frre
+Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Rvolte du faubourg. Mort
+d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les rvoltes.--Mort d'Edris
+II; partage de son empir.--Etat de la Sicile au commencement du IXe
+sicle.--Euphmius appelle les Arabes en Sicile; expdition du cadi
+Aced.--Conqute de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frre,
+Abou-Ekal-el-Ar'leb, lui succde.--Guerres entre les descendants
+d'Edris II.--Les Midrarides Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman
+II.
+
+
+IBRAHIM TABLIT SOLIDEMENT SON AUTORIT EN IFRIKIYA.--Le choix
+d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, tait le meilleur
+que le khalife pt faire; lui seul, par son habilet et la pratique
+qu'il possdait des affaires du pays, tait capable d'touffer les
+germes de rvolte, et de contenir les Berbres sans se soumettre aux
+caprices de la milice. L'anarchie des dernires annes provenait surtout
+de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put
+compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant
+ncessaires, devenaient intraitables. Pour remdier cet inconvnient,
+il ne fallait pas penser former des corps berbres; ce fut aux ngres
+qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant achet
+un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua porter les armes, en
+laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces ngres tre employs
+dans les postes les plus prilleux.
+
+En mme temps, pour s'assurer une retraite sre, en cas de rvolte, il
+fit construire, trois milles de Karouan, la place forte d'El-Abbassa
+o il dposa ses trsors et une grande quantit d'armes. Puis il se
+disposa aller s'tablir dans cette rsidence, qu'on appela, plus tard,
+El-Kasr-el-Kedim (le vieux chteau). Ce fut l qu'il reut les envoys
+de Charlemagne qui avaient t chargs de prendre Karthage, leur
+retour d'Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrtiens. En mme
+temps, Ibrahim envoyait une ambassade l'empereur, alors Pavie
+(801)[413].
+
+[Note 413: Fournel, _Berbers_, p. 453.]
+
+L'anne suivante (802), Ibrahim eut lutter contre son reprsentant
+Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se rvolta en appelant
+lui les mcontents arabes et berbres. Amran-ben-Mokhaled, gnral du
+gouverneur ar'lebite, ayant march contre les rebelles, leur livra une
+sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tu, et les mit en
+droute. Ibrahim s'appliqua alors rtablir la paix en Ifrikiya, puis
+il tourna ses regards vers le Mag'reb, o le souvenir de l'autorit
+arabe disparaissait de jour en jour.
+
+EDRIS II EST PROCLAM PAR LES BERBRES.--A Oulili, le fils d'Edris I
+grandissait sous la tutelle claire de Rached et la protection des
+Aoureba, tandis qu' Tlemcen, son oncle Soleman exerait le pouvoir en
+son nom. Ibrahim, considrant avec raison que l'empire edricide tait le
+plus grand obstacle la ralisation de ses vues ambitieuses sur le
+Mag'reb, espra l'anantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime
+tardif fut inutile et eut pour consquence de resserrer les Berbres
+autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea
+de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors g de neuf ans. En
+mars 803, les Aoureba et les reprsentants des tribus voisines, runis
+Oulili, dans la mosque de cette ville, prtrent serment solennel de
+fidlit Edris II.
+
+Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence trs
+prcoce, commena gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. Ainsi se
+consolidait l'empire edricide, malgr les intrigues, entretenues en
+Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude nergique et dvoue des
+Berbres, plus que la supplique adresse par Edris Ibrahim, dcida ce
+dernier ajourner la ralisation de ses plans sur l'Occident[414]. Du
+reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientt absorb par d'autres soins. En 805, la
+garnison de Tripoli se rvolta, chassa son commandant et se donna comme
+chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut
+employer toutes ses forces pour apaiser cette sdition qui ne fut
+dompte qu'au commencement de 806.
+
+[Note 414: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 563. En-Nouri, p.
+401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. _Idricides_.]
+
+Fondation de Fs par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris grandissait au
+milieu des intrigues encourages par son jeune ge et son inexprience.
+Un certain nombre d'Arabes taient venus, tant de l'Espagne que de
+l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient t bien accueillis par
+lui; l'un d'eux, Omar-ben-Moaab, avait mme reu le titre de vizir en
+remplacement d'Abou-Yezid [415].
+
+Ainsi l'influence arabe dominait Oulili et allait pousser Edris un
+acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Lela-Ishak, chef des
+Aoureba, qui avait t le protecteur de son pre et le sien. Il est
+probable que ce chef avait laiss entrevoir son ressentiment de la
+protection accorde aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l'ingratitude
+d'Edris, prtend qu'il avait dcouvert que ce chef entretenait des
+intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim[416]. Les Berbres, froisss dans
+leurs sentiments les plus intimes, supportrent cependant ces injustices
+sans protestation.
+
+Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accrotre, jugea que sa
+rsidence d'Oulili ne lui suffisait plus et rsolut de construire une
+capitale digne de son empire. Aprs avoir cherch longtemps, il se
+dcida pour un emplacement travers par un des affluents du Sebou, et
+occup par des Berbres de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se
+trouvait ainsi divise naturellement en deux quartiers. Edris jeta en
+808 les fondements de celui qui devait tre appel _des Andalous_, et,
+l'anne suivante, il fit construire l'autre, nomm plus tard _des
+Karouanites_. Il dota sa capitale de nombreux difices et notamment de
+la mosque dite des Chrifs.
+
+Lorsqu'Edris eut atteint sa majorit, c'est--dire vers 810, les tribus
+berbres lui renouvelrent leur serment de fidlit, et il reut la
+soumission des principales contres du Mag'reb[417].
+
+[Note 415: Kartas, p. 30.]
+
+[Note 416: _Berbres_, t. III, p. 561.]
+
+[Note 417: Bekri, _Idricides_.]
+
+RVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D'IBRAHIM.--Pendant ce temps,
+Ibrahim-ben-el-Ar'leb tait encore aux prises avec la rvolte. Les
+miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les prcautions
+prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut tabli
+dfinitivement El-Abbassa, sous la protection de sa garde noire, leur
+irritation ne connut plus de bornes, et bientt le gnral Amrane donna
+le signal de la rvolte (811). Matre de Karouan, il appela lui tous
+les mcontents et vint assiger Ibrahim dans sa forteresse.
+
+Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre.
+Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en
+argent, dpcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrter la somme
+au passage. Puis il fit rpandre la nouvelle de la prochaine arrive des
+fonds. Aussitt la milice, qui n'avait pas touch de solde depuis
+qu'elle avait embrass la cause de la rvolte, commena s'agiter dans
+Karouan, et Amrane, dpourvu de ressources, se convainquit qu'il ne
+pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la
+ville et courut se rfugier dans le Zab.
+
+Ibrahim venait de triompher de cette longue rvolte et tait occup
+dmanteler les fortifications de Karouan, lorsqu'il apprit que son fils
+Abd-Allah avait t chass de Tripoli par les troupes occupant cette
+place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrler
+un grand nombre de Berbres et rentrer en possession de Tripoli. Ce
+furent alors ces mmes indignes, appartenant la tribu des Houara, qui
+se lancrent dans la rvolte. Conduits par leur chef, Aad-ben-Ouahb,
+ils vinrent attaquer Tripoli qui tait dfendu par le gnral Sofiane,
+se rendirent matres de cette ville et la renversrent presque
+entirement. Abd-Allah, envoy en toute hte par son pre, la tte
+d'une arme de treize mille hommes, dfit les Berbres et, tant rentr
+ Tripoli, s'occupa relever les fortifications de cette ville
+(811)[418].
+
+[Note 418: Les dtails donns par les auteurs arabes sur les
+diffrentes phases de cette rvolte sont assez embrouills, et il est
+possible qu'Abd-Allah n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.]
+
+Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arriv de
+l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefoua et
+vint mettre le sige devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des
+issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur.
+Abd-Allah tait sur le point de succomber, lorsqu'on reut la nouvelle
+de la mort d'Ibrahim qui tait dcd l'ge de 56 ans (juillet 812),
+dans son chteau d'El-Abbassa.
+
+ABOU-L'ABBAS-ABD-ALLAH SUCCDE SON PRE IBRAHIM.--Aussitt que la mort
+d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait t dsign par lui pour lui
+succder, se hta de proposer Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut
+convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les
+montagnes des Nefoua et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais
+toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnes aux
+Kharedjites.
+
+Pendant que cette paix boiteuse se signait Tripoli, Ziadet-Allah,
+second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son
+pre, le serment des principaux citoyens de Karouan.
+
+Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans sa
+capitale. Son frre, Ziadet-Allah, s'tait port au devant de lui pour
+le saluer comme souverain, mais il fut reu avec la plus grande duret.
+Pour la premire fois, le fils d'un gouverneur de l'Ifrikiya succdait
+son pre sans l'intervention du khalifat[419].
+
+Haroun-er-Rachid tait mort en 809, laissant le trne son fils
+El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna ratifier l'lvation du
+vice-roi de Karouan.
+
+[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouri, p. 403.]
+
+CONQUTES D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait affermir
+son trne. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude
+qu'il avait montre leur chef, il leur confia des commandements
+importants; puis, s'enfonant dans les montagnes du sud-ouest, il
+attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas son
+autorit. Aprs s'tre avanc en vainqueur jusqu' Nefis, prs de la
+montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra Fs (812). C'est sans
+doute vers cette poque qu'Edris commena combattre le kharedjisme,
+dont il dcrta l'abolition dans ses tats; mais ce schisme avait
+pntr trop profondment la nation berbre, pour pouvoir tre supprim
+d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparatre de l'Afrique, o il
+avait dj fait couler tant de sang, qu'aprs de longues et nouvelles
+convulsions.
+
+Quelque temps aprs[420] Edris marcha sur Tlemcen, qui s'tait
+affranchie de son autorit. Il y entra en vainqueur et reut l'hommage
+des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il sjourna quelque temps
+ Tlemcen et de l dirigea quelques expditions heureuses contre les
+peuplades zenatienes et autres berbres. Ses troupes s'avancrent ainsi
+jusqu'au Chelif. Cependant, il ne parat pas qu'il et os se mesurer
+contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa Tlemcen
+trois annes, pendant lesquelles il s'appliqua embellir cette ville et
+ orner la mosque construite par son pre. En partant, il laissa le
+commandement de la province, avec suprmatie sur les tribus des
+Beni-Ifrene et Mag'raoua, son cousin Mohammed, fils de Soleman,
+qu'Edris I avait prpos au commandement de Tlemcen.
+
+[Note 420: Soit dans la mme anne, soit en 814, les auteurs n'tant
+pas d'accord sur cette date.]
+
+Rentr Fs, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, expulss de
+Cordoue par El-Hakem la suite de la rvolte dite du faubourg
+(_Ribad'_), et les tablit dans sa capitale, o ils formrent le
+quartier des Andalous. Les migrs de Cordoue taient presque tous des
+gens d'origine celto-romaine, qui avaient t contraints d'embrasser
+l'islamisme aprs la conqute de l'Espagne par les Arabes. L'arrive de
+cette population trs civilise fut une bonne fortune pour la nouvelle
+capitale, et contribua la faire briller d'une relle splendeur dans
+les arts, les lettres et les sciences[421].
+
+[Note 421: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 70 et
+suiv. El-Bekri, _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p.
+229.]
+
+MORT DE ABD-ALLAH.--Son frre Ziadet-Allah le remplace.--A Karouan,
+Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son
+pre et de chercher arrter les progrs du prince de Fs, n'avait
+russi qu' indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, mme
+envers les membres de sa famille, sacrifiant tout la milice, accablant
+le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la
+culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars
+(pices d'or). Cet impt, norme pour l'poque, remplaa la dme
+(achour), qui prcdemment se payait en nature et tait proportionne
+l'abondance de la rcolte. De toutes parts s'levrent des rclamations;
+mais le prince resta sourd aux prires et le peuple continua gmir
+sous son oppression.
+
+Enfin, par un bonheur inespr, Abd-Allah mourut presque subitement,
+d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, le plus bel homme
+de son temps, avait exerc le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans.
+
+Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succda son frre, et, employant des
+procds de gouvernement tout diffrents, s'attacha rduire les
+prrogatives de la milice et maltraiter et abaisser de toutes les
+faons les miliciens[422].
+
+[Note 422: En-Nouri, p. 404, 405.]
+
+ESPAGNE:--RVOLTE DU FAUBOURG. MORT D'EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife
+El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs
+campagnes au del des Pyrnes. L'alliance de ses oncles avec
+Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l'avait contraint
+dployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses
+_razias_ furent couronnes de succs. Alphonse, de son ct, poussa une
+pointe jusqu' Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre
+compte son alli Charlemagne du succs de cette expdition, il lui
+envoya sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs
+mulets[423].
+
+[Note 423: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 149.]
+
+Aprs avoir conclu un trait de paix avec les princes chrtiens,
+El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vcut de la vie des despotes
+musulmans de cette poque, jusqu' la grande rvolte dite du faubourg
+(_Ribad'_), qui mit sa vie en danger et dont il triompha par son
+indomptable nergie. Sa victoire fut suivie de trois jours de massacres,
+et quand ses soldats furent las de tuer, sa vengeance n'tait pas encore
+satisfaite; il ordonna aux survivants de quitter l'Espagne sans dlai.
+On vit alors cette malheureuse population, dcime, ruine, se diriger
+pied, par groupes, vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans
+firent voile pour l'Egypte; ils abordrent Alexandrie et s'y
+maintinrent, avec l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife
+El-Mamoun les ayant alors forcs capituler, leur chef les conduisit
+la conqute de l'le de Crte, qu'ils arrachrent aux Byzantins et o
+ils fondrent une rpublique indpendante. Les autres rfugis, au
+nombre de huit mille, passrent au Mag'reb et furent bien accueillis par
+Edris II, qui les tablit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle
+capitale. A Fs, ils furent groups dans le quartier des Andalous[424].
+El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplac par son fils Abd-er-Rahman
+II.
+
+[Note 424: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne,_ t. II, p. 76 et
+suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 562. El-Bekri, _Idricides_. Nous
+n'indiquons aucune date pour la rvolte du faubourg, en raison de
+l'incertitude laquelle les chroniques donnent lieu ce sujet. Il faut
+la placer entre 814 et 817.]
+
+LUTTES DE ZIADET-ALLAH CONTRE LES RVOLTES.--Pendant que l'Espagne tait
+le thtre de ces vnements, l'ar'lebite Ziadet-Allah se livrait
+Karouan tous les caprices de son caractre bizarre et cruel. Adonn
+au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il
+prescrivait dans ses moments d'ivresse les mesures les plus
+sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Ds le
+dbut de son rgne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec
+le khalife El-Mamoun et avait mme pouss l'insolence jusqu' adresser
+son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu'il tait
+dispos se rallier cette dynastie.
+
+De tels procds de gouvernement ne pouvaient aboutir qu' des rvoltes.
+En 822, une premire sdition fut assez facilement apaise; l'anne
+suivante, le commandant de Kasrene[425], place forte du Sud, nomm
+Omar-ben-Moaoua, de la tribu de Kas, leva de nouveau l'tendard de la
+rvolte. Ayant t fait prisonnier aprs une courte campagne, il fut mis
+ mort ainsi que ses deux fils par ordre du vice-roi: on fit endurer
+ces malheureux les plus atroces souffrances. Cette cruaut envers un
+personnage des plus respects par la colonie arabe excita la colre de
+la milice.
+
+[Note 425: Au sud-ouest de Sebatla.]
+
+Manour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laiss
+publiquement clater son indignation et manifest devant ses troupes
+l'intention de se rvolter, fut bientt arrt et conduit Karouan.
+Mis en libert, grce l'intercession de son ami R'alboun, cousin de
+Ziadet-Allah, Mansour se rfugia dans son chteau de Tonboda, non loin
+de Tunis, et une fois l'abri de ses murailles, il renoua les intrigues
+qu'il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de
+les pousser la rvolte, en leur retraant tous leurs griefs contre le
+prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la
+trame, dpcha vers Tunis son gnral Mohammed-ben-Hamza, la tte de
+cinq cents cavaliers, avec l'ordre d'arrter inopinment Mansour.
+
+De Tunis, le gnral envoya au rebelle une dputation conduite par le
+cadi de la ville pour l'engager venir se remettre entre ses mains.
+Mansour reut la dputation avec honneur, se montra dispos obir aux
+ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de
+Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il
+garrotta le cadi et ses compagnons, s'empara de leurs chevaux, et,
+runissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les
+soldats de Mohammed taient occups faire bonne chre avec les vivres
+de Mansour; plusieurs mme taient dj plongs dans l'ivresse. Attaqus
+ l'improviste par les rebelles, ils furent bientt massacrs ou
+disperss.
+
+A l'annonce de ces vnements, tous les miliciens se trouvant dans cette
+rgion accoururent se ranger sous la bannire de Mansour. Le rebelle fit
+mettre mort le gouverneur de Tunis et s'installa dans cette ville.
+Presque aussitt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l'lite de ses
+troupes, sous la conduite de son cousin R'alboun, le chef le plus aim
+des miliciens. A leur dpart, le vice-roi leur adressa des menaces
+humiliantes et intempestives, annonant que quiconque oserait fuir
+serait puni de mort. R'alboun eut beaucoup de peine calmer
+l'irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du matre
+avaient produit leur effet et il ne put empcher les miliciens d'entrer
+secrtement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de
+juillet 824, les deux troupes furent en prsence, prs de la Sebkha de
+Tunis, R'alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientt
+seul avec ses officiers. Ceux-ci taient rests fidles, mais on ne put
+les dcider rentrer Karouan, car ils connaissaient trop bien la
+violence de Ziadet-Allah pour aller s'exposer ses coups. Ils se
+retirrent dans diverses localits, semant l'anarchie et l'indcision,
+tandis que l'arme d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges.
+
+Ziadet-Allah, mis au courant de la gravit de la situation, envoya
+partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas punir les
+miliciens; mais il tait trop tard; l'impulsion tait donne et la
+dfection de la milice devint gnrale. Retranch dans son palais
+d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Karouan, le
+gouverneur put encore former une troupe nombreuse, compose de sa garde
+ngre et des gens de sa maison; il en confia le commandement son neveu
+Mohammed et la lana contre l'arme d'El-Mansour. Mais la fortune le
+trahit encore: son arme fut anantie, aprs avoir perdu ses principaux
+chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants
+de Karouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyrent des secours
+de toute sorte.
+
+Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah runit ses
+derniers soldats fidles et, s'tant mis bravement leur tte, vint
+prendre position entre son chteau et Karouan. Durant une quarantaine
+de jours, ce ne fut qu'une srie de combats qui se terminrent, en
+gnral, l'avantage du vice-roi. L'arme de Mansour se dbanda aprs
+une dernire dfaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de
+Karouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie aux habitants et se
+contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre
+824).
+
+El-Mansour avait gagn le sud; il rallia ses partisans et infligea,
+auprs de Sebiba, une nouvelle dfaite aux troupes du gouverneur. La
+route du nord lui tant ouverte, il se rapprocha de Karouan afin de
+faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens rvolts;
+puis il retourna Tunis et s'y installa en matre (825).
+
+Ziadet-Allah se trouvait dans une position trs critique, car tout son
+royaume tait en insurrection; fort abattu, il se disposait mme
+capituler, lorsque la dsunion clata entre les rebelles et vint son
+aide.
+
+Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui,
+accourut l'assiger dans son chteau de Tonboda. Mansour n'avait pas le
+moyen de rsister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant t
+rejoint par ses ennemis, il fut forc de se rendre. Ameur, au mpris de
+sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de
+se retirer en Orient, lui fit trancher la tte. En mme temps, une
+troupe de cavalerie envoye dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec
+l'appui des populations, quelques succs contre les rebelles et
+rtablissait son autorit dans le pays de Kastiliya.
+
+La cause de la rvolte perdit ds lors, de jour en jour, des partisans
+et Ameur eut lutter, son tour, contre son lieutenant
+Abd-es-Selam-ben-Feredj, qui le fora se rfugier Karna, dans le
+voisinage de Badja. Ameur tant mort sur ces entrefaites, ses fils et
+ses derniers adhrents allrent, selon sa recommandation, faire leur
+soumission Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bont (828).
+Abd-es-Selam continua tenir la campagne, mais il cessa bientt d'tre
+dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expdition de Sicile, dont
+nous allons parler plus loin[426].
+
+[Note 426: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile_, I.
+11, 12 et 13. En-Nouri, p. 406 et suiv. El-Karouani, p. 83. Baan, t.
+I, passim.]
+
+MORT D'EDRIS II; PARTAGE DE SON EMPIRE.--En 828, Edris II mourut
+subitement Fs. Il s'touffa, dit-on, en avalant un grain de raisin.
+Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort n'tait venue
+prmaturment arrter sa carrire, on ne peut prvoir o se seraient
+arrtes ses conqutes. Son royaume comprenait alors tout le Mag'reb
+extrme et s'tendait, dans le Mag'reb central, jusqu' la Mina. Il
+avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernires annes de
+sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene et Mag'raoua. Mais, dans la
+valle du haut Mouloua, les Miknaa rgnaient toujours en matres, et
+la dynastie des Beni-Ouaoul Sidjilmassa protgeait ouvertement le
+schisme. Fs tait devenue une brillante capitale o les savants et les
+artistes taient certains de rencontrer un accueil empress.
+
+Ainsi, au fond de la Berbrie, florissait un centre de pure civilisation
+arabe, tout entour de sauvages indignes.
+
+Edris laissa douze fils. L'an d'entre eux, Mohammed, lui succda
+Fs. Peu aprs, ce prince, suivant le conseil de son aeule Kenza,
+partagea son empire avec sept de ses frres, en ge de rgner. Ayant
+conserv pour lui Fs et son territoire, il donna:
+
+A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les
+contres maritimes qui en dpendaient;
+
+A Omar: la rgion maritime du Rif, avec Tikia et Tergha, contre
+habite par les R'omara;
+
+A Daoud: Taza, Teoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de
+l'est, jusqu' la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.;
+
+A Abdallah: les rgions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de
+l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habit par les
+Masmouda et Lamta;
+
+A Yaha: les villes d'Azila et d'El-Arach, avec la rgion maritime
+environnant ces ports, sur l'Ocan, et habite par les Ouergha;
+
+A Aa: les villes de Sal et Azemmor, sur l'Ocan, et le pays de
+Tamesna, avec les tribus qui en dpendaient;
+
+Enfin Hamza eut Oulili et la contre environnante.
+
+Tlemcen, avec son territoire, fut place sous l'autorit de Aa, fils
+de Soleman, son oncle.
+
+Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionn en neuf commandements; ce
+dmembrement ne pouvait que lui tre fatal, car c'est en vain que
+Mohammed avait espr conserver une suprmatie sur le royaume et
+prvenir toute tentative d'usurpation de la part de ses frres. La
+jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientt tre fatales la
+dynastie edriside[427].
+
+[Note 427: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 563. El-Bekri,
+_Idricides_. Kartas, p. 61 et suiv.]
+
+TAT DE LA SICILE AU COMMENCEMENT DU IXe SICLE.--Nous allons quitter un
+instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, o les armes
+musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant
+de commencer ce rcit, d'examiner quelle tait la situation de cette le
+au IXe sicle.
+
+Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient la Sicile
+et avaient excut contre cette grande le diverses expditions; l'une
+d'elles se serait certainement termine par la conqute du pays, si la
+rvolte kharedjite n'avait forc le gouverneur arabe rappeler toutes
+ses forces pour les conduire en Mag'reb[428]. En prsence de cette
+menace, les empereurs byzantins s'taient efforcs de mettre la Sicile
+en tat de dfense et d'y envoyer des troupes, car ils tenaient
+conserver ce boulevard de leur puissance en Occident. Mais la priode
+d'anarchie que traversa l'empire d'Orient pendant le VIIIe sicle, les
+guerres qu'il eut soutenir, les rvoltes qu'il dut rprimer, son
+dplorable systme administratif qui consistait pressurer les
+populations et les livrer la rapacit de leurs patrices, les
+perscutions religieuses, la suite des hrsies des _Monothlites_ et
+des _Iconoclastes_, et enfin les consquences de l'hostilit du pape,
+qui s'tait dclar en quelque sorte souverain indpendant, en posant
+les bases de son pouvoir temporel; toutes ces conditions avaient eu pour
+rsultat de rendre la situation de la Sicile trs critique, au
+commencement du IXe sicle. La haine des populations contre l'Empire
+tait porte son comble et, comme les souverains de Byzance avaient
+pris l'habitude d'exiler en Sicile les personnages disgracis, il en
+rsultait des rbellions continuelles, affaiblissant de jour en jour
+l'autorit byzantine[429]. Plusieurs fois, les rebelles avaient cherch
+un appui ou un refuge auprs des princes arabes de Karouan. Du reste,
+les courses des Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les les de la
+Mditerrane taient pour ainsi dire incessantes, et rpandaient la
+terreur parmi les populations de ces rivages, au mpris des traits
+particuliers, souscrits de temps autre, dans l'intrt du commerce,
+entre les gouvernements omade, edriside ou ar'lebite et le patrice de
+Sicile, le pape ou les rpubliques maritimes.
+
+[Note 428: V. ci-devant, ch. III (Rvolte de Mecera).]
+
+[Note 429: Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p. 76 et
+suiv., 178 et suiv., 194 et suiv.]
+
+EUPHMIUS APPELLE LES ARABES EN SICILE.--EXPDITION DU CADI ACED.--A la
+fin de l'anne 820, Michel le Bgue, qui allait tre livr au bourreau,
+est port par une rvolution de palais au trne de l'empire. A cette
+nouvelle, les Syracusains, ayant leur tte un certain Euphmius,
+mettent mort le patrice Grgoire qui gouvernait l'le et se dclarent
+indpendants; mais l'empereur envoie en Sicile une arme qui dfait les
+Syracusains et crase cette rvolte. Euphmius se rfugie en Afrique,
+avec sa famille, et offre Ziadet-Allah la suzerainet de la Sicile,
+s'il veut l'aider y reprendre le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux
+partisans dans l'arme et la population et que la conqute sera facile
+(826).
+
+Ziadet-Allah tait alors absorb par ses luttes contre les rebelles.
+Cependant, aprs la mort d'El-Mansour, sa scurit tant assure, il
+s'occupa des propositions d'Euphmius et, comme il avait reu de Platha,
+gouverneur de Sicile, des communications destines le dtourner de
+cette entreprise, il convoqua une assemble de notables et lui soumit la
+question. Plusieurs membres rpugnaient cette expdition, ne voulant
+pas rompre une trve conclue en 813; mais Euphmius fit ressortir que ce
+trait tait dtruit, _ipso facto_, puisque des Musulmans taient
+dtenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant
+de force pour que l'aventure ft tente, qu'il finit par dcider
+l'assemble autoriser l'expdition, comme une opration isole, et non
+dans un but de conqute. Aced, s'tant propos pour diriger cette
+entreprise, fut nomm, par Ziadet-Allah, cadi-mir chef de l'expdition.
+
+La guerre sainte fut proclame et l'expdition se prpara Soua, sous
+les yeux d'Euphmius et d'Aced. Un grand nombre de Berbres,
+particulirement de la tribu de Houara, des rfugis espagnols, des
+miliciens, accoururent Soua, et bientt une arme de mille cavaliers
+et de cinq cents fantassins s'y trouva runie[430]. On ne saurait trop
+remarquer l'analogie de cette expdition avec celle qui livra, un peu
+plus d'un sicle auparavant, l'Espagne aux Musulmans: ce sont les mmes
+causes et les mmes procds d'excution; jusqu' l'effectif de l'arme
+qui est sensiblement le mme; enfin, la guerre de Sicile va absorber les
+forces actives des Musulmans de l'Ifrikiya et consolider la puissance
+des Ar'lebites en arrtant l're des rvoltes.
+
+[Note 430: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, _Storia_, t. 1, p. 258
+et suiv.]
+
+Conqute de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouri, la flotte,
+compose d'une centaine de barques portant l'arme expditionnaire, leva
+l'ancre et le lendemain aborda Mazara. Ds lors, Aced carta Euphmius
+et se rserva pour lui seul la direction des oprations; un rameau plac
+sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement.
+
+Bientt Platha s'avana contre les envahisseurs la tte de toutes les
+forces chrtiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur
+exagration habituelle, cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet,
+l'action fut engage par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant
+de Mazara. Entranes par l'exemple de leurs chefs, les Musulmans
+traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrtiens et
+remportent une grande victoire. La Sicile tait ouverte.
+
+Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, aprs avoir
+assur sa base d'oprations, marcha contre la capitale, en recevant sur
+sa route l'hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il
+commena le sige de Syracuse; mais cette ville se dfendit avec vigueur
+et reut des secours d'Orient et de Venise. Dans l't de 828, Syracuse
+tait sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait dj fait
+des offres de reddition, d'ailleurs repousses, lorsque Aced mourut. Ds
+lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari,
+successeur d'Aced, eut lutter contre des sditions et vit partout la
+rsistance s'organiser. En mme temps, le comte de Lucques faisait une
+descente sur les ctes de Tunisie et empchait le gouverneur ar'lebite
+d'envoyer des secours l'expdition. Forcs de lever le sige de
+Syracuse, les Musulmans tentrent d'abord de fuir par mer; mais, la
+flotte ennemie leur ayant coup le chemin, ils descendirent terre,
+incendirent leurs vaisseaux et se rfugirent dans des montagnes
+escarpes, avec Euphmius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant
+ensuite l'offensive, ils s'emparrent de Mine, de Girgenti et de
+Castro-Giovanni (Enna), o ils mirent mort Euphmius, souponn d'tre
+entr en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre
+monnaie son nom; il mourut en 829 et fut remplac par
+Zoher-ben-R'aouth.
+
+La situation des Musulmans, rduits la possession de Mazara et de
+Mine, tait assez prcaire, lorsque, dans l't de 830, une flotte
+arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbres, Arabes, aventuriers
+espagnols et autres, envoys par Ziadet-Allah, pour reconqurir le
+terrain perdu. Les Musulmans reprirent une vigoureuse offensive et
+vinrent assiger Palerme. Aprs une hroque rsistance de plus d'un an,
+cette ville capitula dans l'automne de 831[431], et les habitants qui
+avaient chapp aux dangers et aux privations du sige furent rduits en
+esclavage. Ainsi les Musulmans taient matres d'une grande partie de la
+Sicile. Ils s'tablirent solidement Palerme et fondrent une colonie
+o accoururent Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents
+comme gouverneurs de l'le, et la guerre suivit son cours entre les
+musulmans et les chrtiens, avec les alternatives ordinaires de succs
+et de revers[432].
+
+[Note 431: Ibn-el-Athir donne cet vnement la date de 832.
+En-Nouri et Elie de la Primaudaie, (_Arabes et Normands en Sicile et
+en Italie_), 835. Nous adoptons la date donne par M. Amari, t. I, p.
+290.]
+
+[Note 432: Amari, t. I, p. 294 et suiv.]
+
+MORT DE ZIADET-ALLAH.--SON FRRE ABOU-EKAL-EL-AR'LEB LUI
+SUCCDE.--Pendant que la Sicile tait le thtre de ces vnements, le
+rebelle Abd-es-Selam continuait tenir la campagne en Ifrikiya. Un
+certain Fadel ayant, en 833, lev l'tendard de la rvolte, dans la
+pninsule de Cherik, Abd-es-Selam opra avec lui sa jonction; mais les
+troupes du gouverneur les mirent en droute, et la paix se trouva enfin
+rtablie d'une manire dfinitive (836).
+
+Le vice-roi put alors se consacrer entirement la direction de la
+guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris
+Karouan. Selon En-Nouri, il rebtit la mosque qui avait t
+construite par Yezid-ben-Hatem, fit tablir un pont la porte
+d'Abou-Rebia et complta les fortifications de Soua. Le 10 juin 838, la
+mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il tait g de
+cinquante et un ans et avait exerc le pouvoir pendant vingt et un ans,
+sept mois et huit jours. Malgr les difficults toujours renaissantes
+contre lesquelles il avait eu lutter, son rgne, illustr par la
+conqute de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. Ce
+prince, aprs s'tre montr cruel et injuste, donna, sur la fin de son
+rgne, de beaux exemples de gnrosit et de grandeur de caractre;
+seule, la milice ne pouvait trouver grce devant lui. Il tait dou d'un
+esprit cultiv et faisait assez bien les vers, mais sa passion pour le
+vin le poussait trop souvent commettre des excentricits. C'est ainsi
+que, se trouvant un jour en tat d'ivresse, il adressa au khalife
+El-Mamoun des vers inconvenants et menaants qu'il s'empressa de
+dsavouer quand il eut repris son bon sens. Son frre
+Abou-Ekal-el-Ar'leb, surnomm Khazer, lui succda[433]. Il tait depuis
+longtemps son premier ministre.
+
+[Note 433: En-Nouri, p. 412. El-Karouani, p. 84. Ibn-Khaldoun,
+_Histoire de l'ifr. et de la Sic._, p. 110.]
+
+GUERRES ENTRE LES DESCENDANTS D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, la guerre
+n'avait pas tard clater entre les fils d'Edris II. Aa, Azemmor,
+s'tait d'abord mis en tat de rvolte. Mohammed, usant de son droit de
+suzerainet, chargea alors ses frres El-Kassem et Omar de le combattre;
+mais ce dernier seul y consentit. Ayant march contre le rebelle, il le
+mit en droute, le fora se rfugier Sal et s'empara de ses tats.
+Il reut ensuite de Mohammed l'ordre de rduire son autre frre
+El-Kassem qui persistait dans sa dsobissance et, lui ayant fait subir
+le mme sort, adjoignit encore sa province la sienne, de sorte qu'il
+se trouva en possession de toutes les rgions maritimes de l'Ocan.
+El-Kassem se rfugia dans un couvent auprs d'Azila et se consacra
+entirement la dvotion.
+
+Omar, qui paraissait avoir hrit des qualits guerrires de son pre,
+mourut prmaturment en 835. Ce prince est l'aeul de la dynastie des
+Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons parler plus tard; son fils
+Ali lui succda.
+
+L'anne suivante (836), Mohammed cessa de vivre, Fs, laissant un fils
+nomm Ali, g seulement de onze ans, auquel les Aoureba prtrent
+serment de fidlit[434]. Ainsi disparaissaient, l'un aprs l'autre, les
+chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire fond par
+Edris. Les survivants rgnrent obscurment dans leurs provinces, et
+comme les vnements de leur histoire ne prsentrent rien de saillant
+pendant quelques annes, nous cesserons pour le moment de nous occuper
+des Edrisides.
+
+[Note 434: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 564. El-Bekri,
+_Idricides_.]
+
+LES MIDRARIDES SIDJILMASSA.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaoul
+continuaient exercer le pouvoir; El-Montaar-el-Yaa, surnomm
+Midrar, qui avait succd Abou-l'Kacem, subjugua les Berbres du
+Sahara, rebelles son autorit, et conquit les mines de Deraa, dont il
+se fit attribuer le cinquime. Ce prince donna un vritable lustre sa
+dynastie qui fui dsigne sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha
+l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en
+mariage. Les Kharedjites perscuts par les Edrisides trouvrent,
+Sidjilmassa, un refuge assur. El-Montaar tait occup entourer sa
+capitale de retranchements, lorsqu'il mourut (824). Son fils, nomm
+aussi El-Montaar, lui succda et vit son rgne troubl par la rvolte
+de ses fils. L'un d'eux, nomm Memoun, s'empara du pouvoir ou l'exera
+simultanment avec son pre[435].
+
+[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.]
+
+L'ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.--En Espagne, Abd-er-Rahman II
+continuait rgner. Il avait rtabli la paix dans son royaume et vivait
+somptueusement dans sa capitale. Jamais--dit Dozy[436]--, la cour des
+sultans d'Espagne n'avait t aussi brillante qu'elle le devint sous le
+rgne d'Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalit des
+khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque
+s'entoura d'une nombreuse domesticit, embellit sa capitale, fit
+construire grands frais des ponts, des mosques, des palais et cra de
+vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux rpartissaient
+les torrents des montagnes. Il aimait la posie, et si les vers qu'il
+faisait passer pour les siens n'taient pas toujours de lui, du moins il
+rcompensait gnreusement les potes qui lui venaient en aide. Au
+reste, il tait doux, facile et bon jusqu' la faiblesse.
+
+En 828, les habitants de Mrida s'tant, rvolts, le khalife fit
+marcher contre eux une arme. Ils se soumirent alors et livrrent des
+otages; mais quand ils virent qu'on dmolissait les remparts de leur
+cit, ils se soulevrent de nouveau et restrent indpendants jusqu'en
+833[437].
+
+[Note 436: _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 87.]
+
+[Note 437: Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, p. 158.
+El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES DERNIERS AR'LEBITES
+838-902
+
+
+Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement
+d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--vnements
+d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et
+d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort
+d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains
+edrisides de Fs.--Succs des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse
+l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Rvoltes en Ifrikiya; cruauts
+d'Ibrahim.--Progrs de la secte chiate en Berbrie; arrive
+d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les
+rvolts.--Expdition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication
+d'Ibrahim.--Evnements de Sicile.--vnements d'Espagne.
+
+
+GOUVERNEMENT D'ABOU-EKAL.--Le rgne d'Abou-Ekal, frre et successeur
+de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent
+ son aeul El-Ar'leb, s'attacha faire fleurir dans son gouvernement
+la paix et la justice. Il abolit les impts qui n'taient pas conformes
+ la loi religieuse et une foule de taxes particulires tablies, dans
+diverses localits, par les gouverneurs, qui reurent alors un
+traitement fixe, et auxquels il fut dfendu svrement de se crer
+aucune autre source de revenus. Il proscrivit Karouan l'usage du vin,
+afin d'viter les abus dont son frre avait donn de si tristes
+exemples. Il aurait galement, selon Cardonne, assign une paie
+rgulire la milice qui, jusque-l, avait vcu surtout des ressources
+qu'elle se procurait en campagne. La milice, bien traite par lui, se
+tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions
+d'indiscipline[438].
+
+[Note 438: En-Nouri, p. 414, 415.]
+
+Abou-Ekal ne ngligea pas la guerre de Sicile et, grce aux renforts
+qu'il expdia dans cette le, les Musulmans reprirent activement la
+campagne et s'emparrent d'un grand nombre de places. Sur ces
+entrefaites, le prince longobard de Bnvent ayant attaqu la rpublique
+de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux
+Arabes de cette ville, qui lui envoyrent une petite arme, avec
+laquelle il repoussa les agresseurs. Il en rsulta une ligue entre
+Naples et les mirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans[439].
+
+Aprs un rgne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Ekal cessa de
+vivre (fvrier 841).
+
+[Note 439: Amari, t. I, p. 309 et suiv.]
+
+Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succda
+Abou-Ekal, son pre, sans hriter de sa sagesse. Ngligeant le soin des
+affaires publiques pour se livrer ses plaisirs, il choisit comme
+ministres les deux frres Abou-Abd-Allah et Abou-Homd, et les laissa
+diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frre du
+vice-roi, fut profondment bless de cette prfrence qui le relguait
+au second plan, et rsolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot,
+ourdi en secret, eut t prpar, les conjurs montrent cheval
+midi, au moment o tout le monde se reposait, et pntrrent dans le
+palais du gouvernement, aprs avoir culbut la garde. Ils se saisirent
+d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent mort.
+
+Cependant quelques serviteurs, tant revenus de leur surprise, se
+jetrent au devant des agresseurs et leur tinrent tte un moment, ce qui
+permit Abou-l'Abbas de se retrancher dans le rduit. Le chef des
+rvolts protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant
+ces assurances, le gouverneur consentit se rendre dans la salle
+d'audience. S'tant assis sur son trne, il donna l'ordre d'introduire
+le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'tait pass. Abou-Djafer entra
+le premier la tte des mutins et reprocha son frre, en termes assez
+violents, de se laisser conduire par les fils de Homd, et de fermer
+les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas tait dans une situation trop
+critique pour se montrer arrogant. Il consentit livrer Abou-Homd
+son frre, aprs avoir reu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas
+sa vie.
+
+Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune
+tentative pour renverser son frre, mais il profita de cette occasion
+pour s'emparer de la direction des affaires de l'tat; il devint donc le
+vritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre.
+Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rnes du
+gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasi du pouvoir, il commena se
+relcher de son active surveillance pour se lancer dans les mmes carts
+que son frre et s'adonner particulirement au vin. Par une bizarre
+concidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-mme, se
+trouva las du rle secondaire auquel il tait rduit et prit la virile
+rsolution de ressaisir l'autorit.
+
+Aprs avoir nou des relations avec quelques chefs mcontents, Mohammed
+fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh trs
+influent Karouan, qui devint son principal agent. Bientt la
+conjuration fut organise. Abou-Djafer, en ayant t prvenu par un
+tratre, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus
+absorb par ses dbauches. Au jour fix pour l'excution du complot, un
+grand nombre de conjurs dguiss en esclaves s'introduisirent dans la
+forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux
+esclaves et aux affranchis dont il tait sr, et les fit cacher. Averti
+une deuxime et une troisime fois, Abou-Djafer envoya une patrouille
+faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouv
+d'extraordinaire, il reprit sa tranquillit.
+
+Au coucher du soleil, un groupe de conjurs se prcipita sur les gardes
+de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant
+ensuite plac sur le toit du rduit un feu devant servir de signal aux
+gens de la ville, les partisans du gouverneur lgitime attaqurent ceux
+d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu'
+l'arrive des habitants de Karouan, dont le grand nombre assura la
+victoire. Abou-Djafer, rfugi dans son palais, fit demander sa grce
+Abou-l'Abbas qui lui pardonna gnreusement. Il se contenta de lui
+reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, aprs lui avoir
+confisqu ses trsors (846). Abou-Djafer se rfugia en Orient, o il
+mourut.
+
+Dlivr de la tyrannie de son frre, le gouverneur Mohammed eut bientt
+ lutter contre d'autres rvoltes. En 848, Amer, fils de
+Selim-ben-R'alboun, voulant venger son pre qui avait t mis mort par
+l'ordre du prince, la suite d'une tentative de rvolte, rpudia
+l'autorit de son matre et se proclama indpendant Tunis. Durant deux
+ans, le gouverneur essaya en vain de le rduire; enfin, le 20 septembre
+850, Tunis fut enleve d'assaut, et Amer ayant t pris fut dcapit. La
+rvolte tait dompte[440].
+
+Abou-l'Abbas parat ensuite avoir tourn ses regards vers l'ouest et
+essay de s'opposer aux empitements des Rostemides de Tiharet, en
+faisant construire non loin de cette ville une place forte qu'il nomma
+El-Abbassa, s'appuyant sur une ligne de postes avancs; mais il tait
+trop tard pour pouvoir ressaisir une autorit jamais perdue; avant peu
+la nouvelle ville devait tre brle par Afia, fils
+d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, pouss cela par le khalife d'Espagne[441].
+
+Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut Karouan[442]. Quelque temps
+auparavant, avait eu lieu le dcs de Sahnoun, un des plus grands
+docteurs selon le rite malekite.
+
+[Note 440: En-Nouri, p. 417.]
+
+[Note 441: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.]
+
+[Note 442: El-Karouani donne la date de 854.]
+
+GOUVERNEMENT D'ABOU-IBRAHIM-AHMED.--Abou-Ibrahim-Ahmed succda son
+frre Abou-l'Abbas. Il rgna paisiblement pendant trois ans. Vers 859,
+les Berbres des environs de Tripoli s'tant refuss d'acquitter
+l'impt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais,
+aprs avoir essuy plusieurs dfaites, il dut se renfermer derrire les
+remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Karouan.
+Ziadet-Allah, frre d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hte la tte
+d'une arme, fit rentrer les rebelles dans le devoir, aprs leur avoir
+inflig une svre punition.
+
+Abou-Ibrahim continua s'occuper de travaux d'utilit publique pour
+lesquels il avait un grand got, et en fit profiter non seulement sa
+capitale, mais encore Soua et plusieurs autres localits. Il s'attacha
+surtout aux travaux hydrauliques et dota Karouan de plusieurs citernes,
+notamment de celle appele El-Madjel-el-Kebir tablie prs de la porte
+de Tunis[443].
+
+Ces soins ne l'empchaient pas de continuer la guerre de Sicile.
+Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succd comme commandant militaire
+Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce gnral poussa activement les oprations
+militaires et remporta de rels succs qui furent accompagns des plus
+grandes cruauts. En 858, il s'empara de Cfalu. Le 24 janvier de
+l'anne suivante, il se rendit matre de la forteresse de
+Castrogiovanni, qui rsistait depuis trente ans et o les Siciliens
+avaient runi de grandes richesses. Cette perte causa dans l'le une
+vritable stupeur, dont profitrent les Musulmans.
+
+Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle
+expdition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons se
+soulevrent, mais Abbas, ayant cras l'arme impriale et forc ses
+dbris reprendre la mer, ne tarda pas, grce son nergie, rtablir
+la paix dans son territoire. Il mourut le 18 aot 861[444].
+
+[Note 443: En-Nouri, p. 420.]
+
+[Note 444: Michele Amari, _Storia_, t, I, p. 320 et suiv.]
+
+En dcembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bont,
+s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit
+mois, aprs avoir rgn huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie,
+on achevait la citerne du vieux chteau et qu'il s'informait chaque
+jour, avec intrt, de l'tat des travaux. Enfin on lui apporta une
+coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et
+mourut presque aussitt. Il n'tait g que de vingt-neuf ans.
+
+VNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II tait mort
+subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et
+Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre lui succder, car leur pre
+n'avait pris aucune disposition prcise ce sujet. Appuy par les
+eunuques, Mohammed parvint s'emparer du pouvoir. C'tait un homme
+mdiocre, entirement livr la dbauche. Il ne tarda pas loigner de
+lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu' la caste des clercs, ou
+fakihs, dont il flatta le fanatisme en perscutant les chrtiens.
+
+Les habitants de Tolde s'tant mis en tat de rvolte appelrent leur
+secours les chrtiens du royaume de Lon, et Ordoo Ier envoya une arme
+pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, march contre eux,
+attira les confdrs dans une embuscade, les vainquit et en fit un
+carnage pouvantable: huit mille ttes furent coupes et envoyes dans
+les principales villes d'Espagne et mme d'Afrique. Cependant Tolde
+continua rester en tat de rvolte, et, comme les Musulmans accusaient
+les chrtiens d'tre les fauteurs de cette rbellion, les perscutions
+redoublrent contre eux. Bientt, du reste, une leve de boucliers des
+chrtiens et des rengats se produisit dans les montagnes de Regio.
+
+Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui avait
+form dans le nord un tat indpendant, appel _la frontire
+suprieure_, et dont la puissance avait contrebalanc celle de l'mir de
+Cordoue, vint mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de
+Tudle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la frontire
+suprieure; mais le reste, de mme que Tolde, demeura dans
+l'indpendance sous la protection du roi de Lon[445].
+
+Vers cette poque, les Normands, qui avaient dj pill et brl
+Sville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la pninsule en
+remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de
+cent voiles, la Mditerrane et ravagea le littoral de la Mauritanie, de
+l'Espagne et des les, vers 860. La ville de Nokour eut particulirement
+ souffrir de leurs excs[446].
+
+[Note 445: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 158 et suiv.]
+
+[Note 446: El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
+159. Baan, t. II, p. 44. Dozy, _Recherches sur l'histoire de
+l'Espagne_, t. I et II, passim.]
+
+GOUVERNEMENT DE ZIADET-ALLAH, DIT LE JEUNE, ET D'ABOU-EL-R'ARANIK.--A
+Karouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succd son
+frre Ahmed (dcembre 863). Ce prince paraissait bien dou, mais la mort
+le surprit le 22 dcembre 864, aprs un an de rgne. Son neveu
+Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnomm Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues)
+lui succda. Le got de ce prince pour la chasse aux grues lui avait
+valu ce surnom.
+
+Une rvolte des Berbres signala les premiers jours de son rgne.
+Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides,
+toutes les populations du Zab et du Hodna, rgions qui formaient alors
+la limite du sud-ouest, se lancrent dans la rbellion. Le gnral
+Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoy par le prince contre les rvolts, leur
+infligea de nombreuses dfaites et les contraignit la soumission.
+Seuls, les Houara rsistaient encore. Abou-Khafadja ayant opr sa
+jonction avec le gnral Ha-ben-Malek, qui commandait un autre corps
+d'arme, pntra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indignes
+essayrent en vain d'obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions
+qu'on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal
+de l'attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le
+dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes
+commencrent plier; bientt, Ha-ben-Malek prit la fuite, en
+entranant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui chapper,
+se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les dbris de ses
+troupes se rfugirent Tobna. Il ne parat pas qu'Abou-l'R'aranik ait
+cherch tirer vengeance de cet chec[447].
+
+[Note 447: En-Nouri, p. 422.]
+
+GUERRE DE SICILE.--Pendant que l'Afrique tait le thtre de ces
+vnements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succs en Sicile. En
+867, Basile le Macdonien, tant mont sur le trne imprial, s'appliqua
+ rorganiser l'arme et, dans la mme anne, envoya une expdition en
+Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de
+Abbas; les Berbres taient jaloux des Arabes, et ceux-ci taient
+toujours diviss par les rivalits des Ymnites et des Modhrites. Les
+troupes impriales obtinrent quelques succs et paraissent s'tre
+empares de Castrogiovanni; mais bientt les Musulmans reprirent
+l'avantage et portrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868,
+Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, dfit une nouvelle
+arme byzantine envoye par Basile; mais il tomba peu aprs sous le
+poignard d'un Berbre houari.
+
+L'anne suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara de l'le
+de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hte, arrachrent aux
+Ar'lebites leur nouvelle conqute. Mais, au mois de juin 870, la flotte
+musulmane envoye de Sicile dbarqua Malte une nouvelle arme qui
+reprit l'le aux chrtiens[448].
+
+[Note 448: Amari, _Storia_, p. 341 et suiv.]
+
+MORT D'ABOU-EL-R'ARANIK.--GOUVERNEMENT
+D'IBRAHIM-BEN-AHMED.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 fvrier 875, aprs
+avoir rgn une dizaine d'annes. Il n'tait g que de vingt-quatre
+ans, et avait une si mauvaise sant qu'il avait pass plusieurs fois
+pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mt. Comme la plupart
+des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la
+bont et la gnrosit; mais aussi il avait les dfauts de ses
+devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il
+tait domin par le got des plaisirs, de la chasse et surtout de la
+dbauche et du vin. Sa prodigalit tait si grande qu'il laissa le
+trsor compltement sec. Son frre, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait
+les affaires comme premier ministre, tait impuissant le modrer dans
+ses dpenses.
+
+Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait dsign, pour lui succder, son
+fils Ahmed-Abou-L'Ekal, et, comme il redoutait l'influence de son frre
+Ibrahim et ses vises ambitieuses, il l'avait contraint jurer
+solennellement, _cinquante fois de suite_, dans la grande mosque, qu'il
+ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette prcaution fut
+absolument inutile: aussitt que la mort du gouverneur fut connue, le
+peuple se porta en foule auprs d'Ibrahim et le fora se rendre au
+chteau et prendre en main les rnes du gouvernement.
+
+Ibrahim essaya de rsister en reprsentant qu'il tait li envers son
+frre par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple dcid
+n'accepter en aucune manire le rgne d'un enfant, il se dcida
+prendre le pouvoir. tant mont cheval, il pntra de force dans le
+vieux chteau et y reut l'hommage des principaux citoyens.
+
+Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'dification d'un vaste
+chteau au lieu dit Rakkada, quatre milles de Karouan, dans une
+localit privilgie comme climat. Son but tait d'en faire sa demeure
+et d'abandonner le vieux chteau. Il employa les premires annes de son
+rgne diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de
+Sicile et d'Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des
+dtails. En 878, les affranchis, descendants des troupes ngres formes
+par El-Ar'leb, se rvoltrent dans le vieux chteau et osrent mme
+interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientt
+forcs de se rendre, et Ibrahim les fit prir sous le fouet, ou
+crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l'incroyable frocit
+qu'il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves
+au Soudan et forma une nouvelle garde ngre qui se distingua, plus tard,
+par sa bravoure et son aveugle fidlit[449].
+
+[Note 449: En-Nouri, p. 424 et suiv.]
+
+LES SOUVERAINS EDRISIDES DE FEZ.--C'est sans doute vers cette poque que
+l'edriside Yaha mourut Fs et fut remplac par son fils nomm, comme
+lui, Yaha. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la
+population de la capitale; la suite d'un dernier scandale, la rvolte
+clata, la voix d'un nomm Abder-Rahman-el-Djadami. Expuls du
+quartier des Karouanides, Yaha se rfugia dans celui des Andalous, o
+il mourut la mme nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif,
+cdant aux sollicitations des partisans de sa famille qui taient venus
+lui porter une adresse, se rendit Fs, y prit en main le pouvoir et
+reut le serment de fidlit des chefs du Mag'reb extrme.
+
+Mais, peu de temps aprs, un kharedjite sofrite nomm Abd-er-Rezzak,
+natif d'Espagne, parvint soulever les indignes des montagnes de
+Mediouna, au sud de Fs. Aprs plusieurs combats, il remporta sur Ali
+une victoire dcisive qui lui donna la possession du quartier des
+Andalous; il fora ensuite Ali se rfugier dans le territoire des
+Aoureba, ces fidles amis de sa famille. Les habitants du quartier des
+Karouanides ayant alors proclam roi Yaha, fils de Kacem-ben-Edris, ce
+prince runit une arme et, tant parvenu renverser l'usurpateur,
+conserva seul le pouvoir[450].
+
+[Note 450: El-Bekri, trad. art. _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
+566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.]
+
+SUCCS DES MUSULMANS EN SICILE.--Tandis que le Mag'reb tait le thtre
+de ces vnements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorb par
+d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitt aprs son
+avnement, il y avait envoy de nouvelles troupes et les Musulmans
+avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le
+commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l't 877, mettre
+le sige devant Syracuse, et dployrent pour rduire cette place autant
+d'habilet stratgique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant t
+envoye au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui
+purent ensuite complter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus
+grande fermet les tortures d'une pouvantable famine et pendant ce
+temps Basile, occup construire une glise Constantinople, restait
+impassible. tant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle
+flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Ploponnse pour y
+attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emporte d'assaut, malgr
+l'hroque dfense des assigs. Les chrtiens furent massacrs ou
+rduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Aprs
+quoi, les Musulmans l'incendirent et se retirrent, ne laissant la
+place de cette riche cit qu'un monceau de ruines fumantes. Peu aprs
+les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succs prs de Taormina
+(879)[451].
+
+Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs leur tour et en 882 ils
+s'emparrent de Polizzi la ville du roi. Il ne resta alors aux
+chrtiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la valle
+intermdiaire.
+
+[Note 451: Amari, _Storia_, t. I, p. 393 et suiv.]
+
+IBRAHIM REPOUSSE L'INVASION D'EL-ABBAS-BEN-TOULOUN.--Les vnements dont
+l'Afrique, l'Espagne et la Sicile taient le thtre, nous ont depuis
+longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses,
+que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident.
+La dynastie abbasside penchait dj vers son dclin, et son vaste empire
+tait en proie l'anarchie. Pendant que les khalifes se succdaient
+aprs de courts rgnes termins par l'assassinat, pendant que leur
+capitale demeurait abandonne aux factions, leurs provinces se
+dtachaient. Depuis quelques annes, l'Egypte, un des plus beaux
+fleurons de la couronne, tait aux mains d'un chef indpendant de fait,
+Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conqute de la
+Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais
+celui-ci profita de son absence pour se mettre en tat de rvolte et
+s'approprier les rserves du trsor. Puis il runit une arme et partit
+vers l'ouest, la conqute de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le
+gouverneur ar'lebite ft marcher contre lui un corps de troupes sous la
+conduite de son gnral Ibn-Korhob (879). Les deux armes en vinrent aux
+mains prs de l'Ouad-Ourdaa, non loin de Lebida, et la journe se
+termina par la droute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par
+les indignes, poursuivit ses ennemis jusqu' Lebida, s'empara de cette
+ville, puis vint entreprendre le sige de Tripoli. Il tait urgent
+d'arrter les succs de ce conqurant. Ibrahim se mit aussitt en marche
+contre lui; mais, parvenu Gabs, il apprit qu'El-Abbas avait t
+entirement dfait et rduit la fuite. Voici ce qui s'tait pass: les
+gens de Lebida, irrits des excs commis par les vainqueurs, avaient
+appel leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts
+Nefoua, et ce cheikh tait descendu de ses montagnes la tte de
+12,000 Berbres. El-Abbas avait essay en vain de leur tenir tte; il
+avait d prendre la fuite et avait t poursuivi par Ibn-Korhob. Rfugi
+ Barka, El-Abbas fut arrt par les troupes de son pre et ramen en
+Egypte (881).
+
+RVOLTES EN IFRIKIYA.--CRUAUTS D'IBRAHIM.--Diverses rvoltes partielles
+des Berbres suivirent cette chauffoure. Ce furent d'abord les
+Ouzdadja de l'Aours qui chassrent leur gouverneur et refusrent
+l'impt. Ibn-Korhob, envoy contre eux par le gouverneur, les fora la
+soumission aprs plusieurs combats. De l, le gnral ar'lebite se porta
+contre les Houara qui s'taient aussi lancs dans la rbellion. Aprs
+les avoir en vain somms de se rendre, il se mit ravager et
+incendier leur pays et les contraignit par ce moyen demander la paix.
+
+C'est partir de cette poque que le caractre d'Ibrahim changea.
+Naturellement souponneux, irrit par les rsistances qu'il rencontrait
+autour de lui, ou peut-tre perverti par l'exercice du pouvoir, il
+devint d'une cruaut inoue et se mit, verser le sang comme par
+plaisir, disposition qui le porta plus tard commettre tant de crimes,
+mme sur ses proches. En mme temps, son amour des richesses se
+manifesta, et, par une trange contradiction, aprs avoir, dans le
+commencement de son rgne, cherch allger les impts, il devait avant
+peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui.
+
+En 882, les Louata se lancrent leur tour dans la rvolte,
+s'emparrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent
+attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, prs de Tifech. Le gnral Ibn-Korhob
+ayant march contre eux essuya une dfaite, et, dans sa fuite, tomba au
+pouvoir des rebelles, qui le mirent mort (juillet). Irrit au plus
+haut point de cet chec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de
+chtier les rebelles et lui confia cet effet sa milice, la garde ngre
+et des contingents de tribus allies. Mais les Louata ne l'attendirent
+pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du
+monde et les forant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette
+anne, 882, une affreuse disette dsola l'Afrique. Le bl avait atteint
+des prix excessifs, et les malheureuses populations s'taient vues, en
+maints endroits, rduites manger de la chair humaine[452].
+
+A la suite des sanglantes luttes que nous avons retraces, une
+tranquillit apparente, sinon relle, rgna durant quelques annes, et
+Ibrahim put donner libre carrire ses cruels instincts. En-Noueri
+retrace longuement les cruauts raffines qu'il savait inventer et qu'il
+exerait autour de lui au moindre soupon[453].
+
+[Note 452: Comme dans un rcent exemple dont nous avons t tmoins,
+la famine de 1867-1868.]
+
+[Note 453: En-Nouri, p. 427, 436.]
+
+PROGRS DE LA SECTE CHIATE EN BERBRIE.--ARRIVE
+D'ABOU-ABD-ALLAH.--Tandis qu'Ibrahim se livrait aux carts de son
+trange caractre, donnant tour tour l'exemple d'une certaine grandeur
+d'me ou d'une basse cruaut, un nouvel lment de discorde
+s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqu ci-devant[454] de quelle
+faon se forma la secte des chiates, aprs la mort d'Ali. crass en
+787 la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l'ombre. Ils se
+formrent alors en socit secrte et envoyrent des missaires dans
+toutes les directions, mme en Berbrie, malgr la surveillance exerce
+par les Abbassides.
+
+Le schisme chiate se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles
+nous ne nous occuperons que des Imama, formant les Ethna-Acheria
+(Duodcmains) elles Ismalia (Ismaliens).
+
+Les Duodcmains comptaient douze _imam_ ayant rgn aprs Ali, et
+enseignaient que le douzime, ayant disparu mystrieusement, devait
+reparatre plus tard pour faire renatre la justice sur la terre et
+qu'il serait le _Mehdi_, ou tre dirig, prdit par Mahomet[455]. Les
+Ismaliens ne comptaient que six imam; le septime, Ismal, dsign pour
+succder son pre, tait, selon eux, mort avant lui. A partir de ce
+septime, leurs imam taient dits cachs (Mektoum), ne transmettant
+leurs ordres au monde que par l'intermdiaire des _da_
+(missionnaires)[456].
+
+[Note 454: Chapitre II. Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiates.]
+
+[Note 455: Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les
+_Mehdi_ que nous verrons paratre dans l'histoire et qui se produisent
+encore de nos jours.]
+
+[Note 456: Ibn-Khaldoun, t. II, append. II.]
+
+Le troisime imam cach, nomm Mohammed-el-Habib, vivait Salema,
+ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premires annes du
+rgne d'Ibrahim. De l il lanait des da, dont les uns s'avancrent en
+guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnrent l'Afrique. L'un d'eux
+s'tablit Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays
+des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appel alors, en langue indigne,
+_Souf-Djimar_. Ils firent de nombreux proslytes et dcidrent
+plusieurs de leurs adeptes effectuer le plerinage de Salemia.
+
+En prsence de ces rsultats, Mohammed-el-Habib rsolut d'envoyer en
+Mag'reb un de ses plus fidles adhrents, nomm
+Abou-Abd-Allah-el-Hocin. Cet homme de mrite, qui devait rendre de si
+grands services la cause fatemide, avait t d'abord _mohtacib_ ou
+receveur d'impts Basra, puis il avait enseign publiquement les
+doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom d'_El-Maallem_
+(le matre)[457]. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie des chefs
+ketamiens; pour viter les postes placs par les Abbassides sur toutes
+les routes, ils passrent par les dserts et, grce leur prudence,
+parvinrent atteindre les chanes des Ketama, et s'tablirent
+Gudjal, dans le territoire occup actuellement par les Djimela, prs de
+Stif. Le chef de ces indignes, Moua-ben-Horeth, un de ceux qui
+revenaient d'Orient, protgea l'tablissement du missionnaire dans cette
+localit qui fut appele par lui: _Le col des gens de bien_
+(_Fedj-el-Akhiar_). Ce nom n'avait pas t pris au hasard;
+Abou-Abd-Allah annona, en effet, que le Mehdi lui avait rvl qu'il
+serait forc de fuir son pays et, de mme que le prophte, d'avoir une
+hgire, et qu'il serait soutenu par des _gens de bien_ (ses Ansars),
+dont le nom serait un driv du verbe _katama_ (cacher).
+
+Ces moyens, habilement choisis, devaient russir auprs de gens
+ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flatts
+d'tre choisis pour le rle d'Ansars du nouveau prophte, vinrent-ils en
+foule se ranger sous la bannire du da chiate. Ces faits se passrent
+sans doute entre les annes 890 et 893, car la date de l'arrive
+d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine.
+
+[Note 457: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad.
+Cherbonneau, _Rev. afr._, nos 72-78.]
+
+NOUVELLES LUTTES D'IBRAHIM CONTRE LES RVOLTES.--Vers le mme temps, le
+gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire prir ses propres
+filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses
+promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma, Rakkada; puis il
+les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indignes
+prirent, dit-on, dans ce guet--pens, qui eut pour effet de jeter un
+grand nombre de Berbres, et particulirement des Ketama, dans les bras
+du chiate, car les gens de Bellezma taient leurs suzerains[458].
+
+Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah,
+lui crivit pour lui enjoindre d'avoir cesser toute prdication. Le
+chiate rpondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna
+aussitt aux commandants des contres voisines l'ordre de marcher contre
+les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencrent se
+repentir de leur audace, et plusieurs chefs mirent l'avis d'expulser le
+chiate; mais les Djimela prirent sa dfense, et, soutenu par eux,
+Abou-Abd-Allah vint se retrancher Tazrout, non loin de Mila o
+habitait la tribu ketamienne de R'asman[459].
+
+Tandis que ces vnements s'accomplissaient dans les montagnes des
+Ketama, une rvolte importante clatait aux environs de Tunis. La
+pninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos,
+enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Karouan, s'taient
+lancs dans la rbellion. Inquiet des proportions que prenait ce
+soulvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de
+Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute ventualit, puis il
+envoya dans la pninsule de Cherik une arme qui dispersa les insurgs;
+leur chef fut mis en croix. En mme temps, deux gnraux, l'eunuque
+Memoun et le gnral Ibn-Naked commenaient le sige de Tunis, pendant
+que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de
+Gammouda.
+
+Bientt, les troupes ar'lebites entrrent victorieuses Tunis et mirent
+cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent
+rduits en esclavage et envoys Karouan. Quand, Tunis, on fut las
+de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargs sur des
+charrettes pour tre promens dans les rues de la capitale, aux yeux des
+habitants (mars 894)[460].
+
+[Note 458: Selon le Baan, les habitants de Bellezma taient de race
+arabe et descendaient des miliciens qui y avaient t placs en
+garnison.]
+
+[Note 459: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.]
+
+[Note 460: En-Nouri, p. 429.]
+
+EXPDITION D'IBRAHIM CONTRE LES TOULOUNIDES D'EGYPTE.--Peu de temps
+aprs, Ibrahim transporta le sige de son gouvernement Tunis et
+construisit, cette occasion, plusieurs chteaux dans cette ville. Deux
+ans plus tard, il rsolut de mettre excution un projet qu'il mditait
+depuis longtemps et qui n'tait rien moins que l'invasion de l'Egypte.
+Cette province tait alors gouverne par Djach, petit-fils
+d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait
+tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait
+rellement la pense de conqurir l'Egypte.
+
+Ayant rassembl une arme nombreuse, il se mit sa tte et prit la
+route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta
+contre les Nefoua en armes et disposs lui barrer le passage. Un
+combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hrtiques berbres avaient
+l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plirent, aprs avoir
+vu tomber leur chef Memoun. Mais Ibrahim, ayant lui-mme ralli ses
+soldats, attaqua les rebelles avec imptuosit et les mit en droute. Le
+plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener
+les principaux chefs prisonniers et s'amusa les percer lui-mme de son
+javelot; il ne s'arrta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon
+En-Noueri[461], et de trois cents d'aprs le Baan.
+
+[Note 461: En-Nouri, p. 430.]
+
+Ibrahim fit alors son entre Tripoli. Celte ville tait commande par
+son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme
+instruit, d'un esprit lev et qui jouissait d'une certaine influence.
+Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix.
+On dit cependant qu'il avait reu du khalife El-Motadhed une missive lui
+reprochant ses cruauts et lui ordonnant de remettre le pouvoir son
+cousin et qu'il aurait rpondu cette injonction par le meurtre du
+malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapports par
+le Baan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutt que
+le prince ar'lebite a cd, une fois de plus, un de ses caprices
+sanguinaires.
+
+Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu' An-Taourgha, au
+fond du golfe de la grande Syrte. Son arme irrite et effraye des
+cruauts qu'elle lui avait vu commettre Tripoli ne le suivait qu'
+contre-coeur. De nouvelles violences achevrent de dtacher de lui ses
+soldats et il se vit abandonn par la plus grande partie de l'arme.
+Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer Tunis. Son
+fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la
+soumission des Nefoua.
+
+ABDICATION D'IBRAHIM.--En l'anne 901, les habitants de Tunis, qui
+avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, russirent faire
+entendre leurs lgitimes rclamations par le khalife. La supplique
+qu'ils lui adressrent cette occasion tait si loquente
+qu'El-Motadhed envoya aussitt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre
+Ibrahim de dposer le pouvoir et le transmettre son fils Abou-l'Abbas,
+aprs quoi il aurait se rendre Bagdad pour expliquer sa conduite. Le
+gouverneur ar'lebite reut ces ordres Tunis, vers la fin de l'anne
+901; il fit au dlgu le plus brillant accueil et rappela de Sicile son
+fils pour lui remettre le pouvoir. Il prtendit alors avoir t touch
+de la grce divine, se revtit de vtements grossiers, fit mettre en
+libert les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prpara
+effectuer le plerinage impos tout musulman. Ayant abdiqu au profit
+d'Abou-l'Abbas (fvrier-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais,
+parvenu Soua, il suspendit sa marche, sjourna dans une petite
+localit voisine, nomme Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il
+prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et
+aborda heureusement Trapani[462].
+
+[Note 462: En-Nouri, p. 431 et suiv. Amari, _Storia_, t. II, p. 76
+et suiv.]
+
+VNEMENTS DE SICILE.--Les rvoltes dont l'Ifrikiya tait le thtre
+avaient entrav, dans les dernires annes, les succs des Musulmans en
+Sicile, et les rivalits qui divisaient les Berbres et les Arabes
+avaient caus le salut des chrtiens, car, sans cela, ils se seraient
+vus expulss de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de
+trve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le
+mme sentiment, se mirent en rvolte contre l'autorit ar'lebite.
+Ibrahim tait alors trop occup en Afrique pour avoir le loisir de
+combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois annes,
+restrent-ils dans l'indpendance. Mais, en 898, des discussions
+s'levrent entre eux et eurent pour rsultat de les pousser livrer
+leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit prir. Ibrahim envoya
+comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nomm Abou-Malek, homme
+de nulle valeur; aussitt la guerre civile recommena et dsola lle
+pendant toute l'anne 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nomm
+gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l't 900, la tte
+d'une puissante arme. Au mois de septembre suivant, il entrait en
+triomphateur Palerme, aprs une campagne brillamment conduite.
+
+Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrtiens de
+Taormina et assige Gatane, mais sans succs. En 901, il porte son camp
+ Demona, d'o il est bientt dlog par une arme byzantine arrive
+d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, o il fait 17,000
+prisonniers, et s'empare d'un butin considrable. Au mois de juillet
+suivant, il fait une expdition en Italie et revient la fin de l'anne
+dans l'le. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvr un
+peu de tranquillit, lorsqu'en 902, il fut appel en Afrique pour
+prendre le fardeau de l'autorit suprme[463].
+
+[Note 463: Amari, _Storia dei Mus._, t. II, p. 52 et suiv.]
+
+VNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continu
+rgner sans gloire, occup lutter contre les chefs indpendants qui,
+de tous cts, profitaient de l'affaiblissement de l'autorit centrale,
+pour se crer de petites royauts, le plus souvent avec l'appui des
+chrtiens. Le midi restait soumis l'autorit des omades, lorsque,
+vers 881, un certain Omar-ben-Hafoun, d'une famille d'origine
+wisigothe, runit une arme de partisans presque tous rengats, las du
+joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de
+l't 886, Moundhir, hritier prsomptif du trne omade, dirigea une
+expdition heureuse contre ces aventuriers et tait sur le point de les
+forcer dans leur dernire retraite, lorsqu'il apprit la mort de son pre
+(4 aot). Forc de lever le sige pour aller prendre possession du
+trne, il dut laisser le champ libre Omar, qui se fit reconnatre
+comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une
+guerre acharne contre ce comptiteur occupa tout le rgne de Moundhir,
+qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assigeait encore Omar.
+Aussitt, l'arme prit, en dsordre, la route de Cordoue.
+
+Abd-Allah succda son frre Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des
+circonstances trs critiques, car, non seulement les provinces, les
+cantons, les villes tendaient se dclarer indpendants, mais encore
+l'aristocratie arabe relevait la tte dans la capitale mme.
+
+Pour tre entirement l'abri des entreprises d'Ibn-Hafoun, le sultan
+lui offrit le gouvernement de Regio, la condition qu'il reconnatrait
+le prince omade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement,
+qui devait tre si prjudiciable la domination musulmane, n'tait que
+l'effet de la raction des indignes, devenus sectateurs de l'Islam, et
+des Berbres, contre la domination des Arabes d'Orient.
+
+A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Sville[464],
+manifestaient le sentiment gnral et la persistance de la rivalit des
+maadites et des ymnites empchait les Arabes de s'unir pour rsister
+l'ennemi commun. Bientt la lutte prit un caractre d'extermination
+froce; Espagnols et Arabes s'entreturent et Ibn-Hafoun, comme on peut
+le deviner, prit une part active la guerre civile. A cette
+poque--(891) dit Dozy[465]--presque toute l'Espagne musulmane (moins
+Sville), s'tait affranchie de la sujtion. Chaque seigneur arabe,
+berbre ou espagnol, s'tait appropri sa part de l'hritage des
+Omades. Celle des Arabes avait t la plus petite. Ils n'taient
+puissants qu' Sville, partout ailleurs ils avaient beaucoup du peine
+se maintenir contre les deux autres races. Telle tait la situation de
+l'Espagne la fin du IXe sicle.
+
+[Note 464: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 210 et suiv., 243
+et suiv.]
+
+[Note 465: Dozy, _l. c._, p. 259.]
+
+En 870, Ibn-Hafoun, aprs tre entr en pourparlers avec le gouverneur
+ar'lebite et le khalife lui-mme, leur offrant de rtablir l'autorit
+abbasside en Espagne, attaqua le prince omade, mais il fut vaincu dans
+une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire avait rendu
+Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafoun, qui avait en vain
+rclam des secours des ar'lebites, ne tarda pas reprendre l'offensive
+et le succs couronna de nouveau ses armes. Pendant de longues annes on
+lutta de part et d'autre avec des chances diverses et enfin, dans les
+premires annes du Xe sicle, le prince omade finit par triompher de
+ses ennemis et raffermir son trne[466].
+
+[Note 466: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 311 et suiv.
+El-Marrakchi, Dozy, p. 17 et suiv.]
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+TABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBIDITE; CHUTE DE L'AUTORIT ARABE EN
+IFRIKIYA
+
+902-909
+
+Coup d'oeil sur les vnements antrieurs et la situation de l'Italie
+mridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrs des
+Chiates.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court rgne
+d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succde.--Le mehdi Obed-Allah
+passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses
+succs.--Les Chiates marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah
+III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiates vont
+dlivrer le mehdi Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obed-Allah en
+Tunisie; fondation de l'empire obdite.
+
+
+
+APPENDICE
+
+CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES
+
+
+COUP D'OEIL SUR LES VNEMENTS ANTRIEURS ET LA SITUATION DE L'ITALIE
+MRIDIONALE.--Au moment o l'enchanement des faits va nous amener en
+Italie, il est ncessaire de jeter un rapide coup d'oeil sur les
+vnements survenus depuis un demi-sicle dans cette pninsule, afin de
+bien prciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous
+avons vu prcdemment que la situation de l'empire, dans le midi de
+l'Italie, tait devenue fort prcaire; un grand nombre de principauts
+composes le plus souvent d'un canton ou de rpubliques constitues par
+une ville et sa banlieue, s'taient formes dans la rgion centrale.
+
+Attaqus au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposs
+ l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns
+contre les autres, ces petits tats se trouvaient souvent dans une
+situation critique qui les forait se jeter dans les bras de leurs
+ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portrent secours
+ Naples contre les Longobards. Appels de nouveau en Italie, la suite
+de la guerre entre Bnvent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre,
+les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparrent de
+Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux
+bouches du P[467].
+
+Aprs plusieurs annes de luttes, avec des pripties diverses, les
+Musulmans, allis au duc de Bnvent, conservent Bari, sur la terre
+ferme, et y fondent une colonie. Appuys sur cette place, les Arabes de
+Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils
+osent attaquer Rome, mais sont repousss sans avoir obtenu d'autre
+satisfaction que de saccager la basilique de
+Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils
+prparent une nouvelle et formidable expdition contre la ville
+ternelle, mais la tempte disperse et dtruit leur flotte, et leur
+entreprise se termine par un vritable dsastre[468].
+
+[Note 467: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 358 et suiv.]
+
+[Note 468: Muratori, _Vie de Lon IV_, t. III.]
+
+En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrtiens prennent fin.
+L'ancien tat de Bnvent est divis en deux principauts, Salerne et
+Bnvent, et il est dcid qu'on ne recourra plus au secours des
+Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protger les Arabes
+d'Italie; il obtient de grands succs et ne rentre dans l'le qu'aprs
+avoir assur la scurit de Bari. Le chef de cette colonie,
+Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au
+khalife abbasside pour tre reconnu indpendant. Bari devient le refuge
+de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire,
+partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et,
+pendant ce temps, Bnvent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue,
+Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres.
+
+L'empereur Lodewig appel comme un librateur arrive en 867 en Italie,
+la tte d'une arme nombreuse, met le sige devant Bari et presse en
+vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaille par mer. Il
+s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec
+Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient
+secrtement des secours Bari; en mme temps, la discorde ayant clat
+parmi les allis, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec
+lui qu'une poigne d'hommes, se jette en dsespr l'assaut de Bari,
+enlve cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets
+de sa victoire, il se dispose poursuivre les Musulmans dans leurs
+repaires et punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est
+conclue contre lui entre Bnvent, Salerne et Naples. Abandonn de tous,
+Lodewig est, son tour, vaincu et fait prisonnier.
+
+En 871, les Ar'lebites de Sicile effecturent une grande expdition en
+Italie, dans l'espoir de rcuprer leur conqute; mais le rsultat fut
+peu favorable et ils eurent encore lutter contre les troupes envoyes
+par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains.
+
+Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le
+territoire d'Otrante, le reste de cette province tait aux Musulmans. De
+l, jusqu'aux confins de l'tat de l'glise, le prince de Bnvent
+occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant occidental tait
+tenu, au midi, par la principaut de Salerne, au nord par celle de
+Capoue, et au milieu d'elles vivaient indpendantes les rpubliques de
+Naples, Amalfi, Gate, soit six tats en guerre les uns contre les
+autres[469].
+
+De 876 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gate,
+luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement
+commands par Nicphore Phocas, les chassent successivement de la
+Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le mme temps, les gens de
+Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent
+la campagne de Rome. Amalfi, Gate, Naples, Spolte, Bnvent, se
+battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort
+recherche, en profitent pour tablir une nouvelle colonie Carigliano,
+et de l, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du
+Mont-Cassin, qui avait toujours t respecte, est mise sac et brle.
+Le Mont-Cassin est bientt relev de ses ruines et devient un monastre
+fortifi dont l'abb a un petit tat confinant celui du Saint-Sige.
+
+A la fin du IXe sicle, des groupes de condottiers musulmans, venus
+d'Afrique ou de Sicile, restent tablis dans le pays, vivant de rapines
+et offrant leurs bras aux tyrans[470].
+
+[Note 469: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 434 et suiv.]
+
+[Note 470: _Ibid._, t. I, p. 458 et suiv.]
+
+IBRAHIM PORTE LA GUERRE EN ITALIE.--SA MORT.--Dbarqu Trapani, la
+fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commena par rorganiser l'arme.
+Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui tait alors la
+capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er aot, malgr l'hroque
+dfense des chrtiens. Il fit faire un massacre horrible de la
+population et incendia la ville. Aprs ce succs, Ibrahim divisa ses
+forces en quatre corps, de faon envelopper les dernires possessions
+chrtiennes; mais il fut alors appel en Italie et, le 3 septembre,
+traversa le dtroit. Dbarqu en Calabre avec son arme, il arriva
+devant Cosenza. Des envoys chrtiens tant venus humblement solliciter
+la paix, il leur dit: Retournez auprs des vtres, et dites-leur que je
+vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il
+me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, esprent peut-tre me rsister
+et m'attendent, cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans
+vos villes. Rome aussi, la cit du vieux Pierre, m'attend avec ses
+soldats germains; j'y passerai galement, puis ce sera le tour de
+Constantinople.
+
+Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'tendit jusqu'
+Naples. Le 1er octobre, Ibrahim commena le sige de Cosenza; mais la
+maladie tait dans l'arme et, malgr toute son ardeur, le vieux
+gouverneur ne put se rendre matre de la place. Atteint, lui-mme par
+l'pidmie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrime anne
+aprs vingt-six ans de tyrannie et six mois de pnitence, dit M.
+Amari[471].
+
+Aussitt aprs sa mort, les capitaines se mutinrent et lurent son
+petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en Afrique. Ce
+prince qui avait, parat-il, t dsign par son aeul, n'accepta le
+pouvoir qu'avec une grande rpugnance: il s'empressa d'accorder la paix
+aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et rentra en Ifrikiya[472].
+Le corps d'Ibrahim fut rapport en Afrique et enterr Karouan.
+
+[Note 471: Amari, _l. c._, t. II, p. 93.]
+
+[Note 472: En-Nouri, p. 431 et suiv.]
+
+PROGRS DES CHIATES.--VICTOIRES D'ABOU-ABD-ALLAH CHEZ LES
+KETAMA.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique tait
+le thtre d'vnements non moins graves. Aprs le mouvement hostile qui
+s'tait prononc parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire
+de la terreur cause par l'annonce de l'attaque prochaine des
+Ar'lebites, plusieurs combats avaient t livrs entre les tribus
+fidles et les partisans du chiate. L'avantage tait rest ce
+dernier; il avait vu le noyau de ses adhrents se grossir de ces masses
+qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehia, les
+Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu
+reste jusqu'alors fidle aux Ar'lebites, et enfin une partie des
+Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se dclarrent pour Abou-Abd-Allah.
+
+Pendant que le chiate recueillait ces soumissions, un chef de la
+fraction ketamienne des Latana, nomm Ftah-ben-Yaha, qui s'tait montr
+l'adversaire dclar du novateur, se rendit Rakkada, dans l'espoir de
+dterminer le gouverneur entreprendre une campagne srieuse contre les
+rebelles. Au mme moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila
+et mettait mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui
+avait par la fuite vit le sort de son pre, vint Karouan, o il
+retrouva Ftah, et tous deux redoublrent d'efforts pour obtenir
+vengeance. Cdant leurs instances, Abou-l'Abbas se dcida envoyer
+contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils
+Abou-l'Kaoual (902).
+
+Abou-Abd-Allah fit marcher la rencontre de l'ennemi un groupe de ses
+adhrents, mais les troupes rgulires les ayant disperss sans peine,
+il dut vacuer prcipitamment la place forte de Tazrout pour se rfugier
+dans son quartier-gnral de Gudjal, situ au milieu d'un pays coup et
+d'accs difficile[473].
+
+Abou-l'Kaoual, aprs avoir dmantel Tazrout, essaya de relancer son
+ennemi dans sa retraite, mais en s'avanant au milieu du ddale des
+montagnes ketamiennes, il reconnut bientt qu'il ne pourrait, sans
+s'exposer une perte certaine, continuer la campagne dans un tel
+terrain. Les Berbres surent profiter habilement de son indcision et du
+dcouragement qui gagnait son arme pour le harceler, surprendre les
+corps isols, et enfin le forcer vacuer le pays. Dbarrass de ses
+ennemis, le da chiate s'tablit, d'une faon dfinitive, Gudjal,
+dont il fit sa ville sainte et qu'il appela _Dar-el-Ilidjera_ (la maison
+du refuge).
+
+[Note 473: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 513 et suiv.]
+
+COURT RGNE D'ABOU-L'ABBAS.--SON FILS ZIADET-ALLAH LUI SUCCDE.--La
+dfaite des troupes ar'lebites coincida avec le dcs d'Ibrahim.
+
+Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur
+qu'aprs la mort de son pre. Il gouverna avec une grande modration, et
+l'on put croire qu'une re de justice allait succder la terreur du
+rgne prcdent. Malheureusement il fut bientt oblig de svir contre
+son propre fils, Ziadet-Allah, qui, se fondant sur les dispositions
+prises devant Cosenza, lors du dcs de son aeul, aspirait directement
+au trne. Il fut jet dans les fers, avec un grand nombre de ses
+partisans, pour prvenir un attentat qui ne devait que trop bien se
+raliser plus tard[474].
+
+[Note 474: En-Nouri, p. 439.]
+
+Malgr les embarras qui l'assaillirent au dbut de son rgne,
+Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravit des progrs des Chiates,
+envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils Abou-l'Kaoual;
+mais le jeune prince n'eut pas plus de succs dans cette campagne que
+dans la prcdente, et dut se contenter de s'tablir dans un poste
+d'observation prs de Stif[475].
+
+Peu de temps aprs, c'est--dire le 27 juillet 903, le gouverneur
+ar'lebite tomba, Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques,
+pousss ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison.
+Aprs avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer
+celui qui les avait gagns que son pre n'existait plus, mais le
+parricide, craignant quelque pige, ne voulut pas se laisser mettre en
+libert avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, tant donc
+retourns auprs du cadavre, lui couprent la tte et l'apportrent
+Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrcusable, consentit ce qu'on
+brist ses fers. Abou-l'Abbas avait montr, pendant son court sjour aux
+affaires, des qualits remarquables. C'tait un prince instruit et d'un
+esprit lev, digne en tout point du nom ar'lebite.
+
+Quant Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au trne par le
+meurtre de son pre, il tait facile de prvoir ce que serait son rgne.
+Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice des eunuques qui
+avaient assassin Abou-Abbas. Il fit proclamer son avnement dans les
+mosques de Tunis et envoya aux gouverneurs des provinces l'ordre de
+l'annoncer officiellement. Il se livra ensuite tous les dportements
+de son caractre, qui avait la frocit de celui d'Ibrahim, sans en
+avoir le courage. Vingt-neuf de ses frres et cousins furent, par son
+ordre, dports dans l'le de Korrath[476], puis mis mort. Cela fait,
+il envoya son frre Abou-l'Kaoual, qui oprait dans le pays des
+Ketama, une lettre crite au nom de leur pre, lui enjoignant de
+rentrer. Le malheureux prince, ayant obtempr cet ordre, subit le
+sort de ses parents[477].
+
+[Note 475: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.]
+
+[Note 476: Vis--vis l'extrmit occidentale du golfe de Tunis.]
+
+[Note 477: En-Nouri, p. 440 et suiv.]
+
+LE MEHDI OBD-ALLAH PASSE EN MAG'REB.--Quelque temps avant les
+vnements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, troisime
+_imam-cach_, tait mort en Orient, laissant son hritage son fils
+Obed-Allah. Se sentant prs de sa fin, il lui avait adress ces
+paroles: C'est toi qui es le Mehdi; aprs ma mort, tu dois te rfugier
+dans un pays lointain o tu auras subir de rudes preuves[478]!
+
+[Note 478: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 515. Il est
+remarquer que la fin des sicles de l'hgire est toujours favorable
+l'apparition des Medhi.]
+
+Pour se conformer sa destine, Obd-Allah, qui tait alors g de
+dix-neuf ans, quitta, aprs le dcs de son pre, la ville de Salema et
+voulut d'abord se diriger vers l'Imen. Il tait accompagn de son jeune
+fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que
+les partisans de son pre en Arabie avaient presque abandonn sa
+doctrine, et ne paraissaient nullement disposs le recevoir. Il tait
+donc fort indcis, lorsqu'il reut un message d'Abou-Abd-Allah, apport
+de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frre de celui-ci, accompagn de quelques
+chefs ketamiens. Le fidle missionnaire le flicitait de son avnement,
+comme imam, et l'engageait venir le rejoindre en Afrique, o son parti
+devenait de jour en jour plus puissant.
+
+Ces bonnes nouvelles dcidrent Obed-Allah gagner l'Occident. Mais
+l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiates s'tait
+rpandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus
+grand soin; son nom et son signalement furent adresss aux gouverneurs
+des provinces les plus recules, et ordre fut donn de le saisir partout
+o on le dcouvrirait.
+
+Obd-Allah parvint cependant passer en Egypte, sous l'habit d'un
+marchand, car, selon l'nergique expression arabe, les yeux taient
+aiguiss sur lui[479]. Arrts au Caire par le gouverneur de cette
+ville, les voyageurs ne recouvrrent leur libert que grce l'habilet
+de leurs rponses; ils purent alors continuer leur route, mais en
+redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivs la hauteur de
+Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses
+compagnons et sa mre, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frre
+d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrive aux Ketama.
+
+La petite caravane, grossie de quelques marchands, ngligea toute
+prcaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer
+Karouan. Mais les ordres donns taient tellement svres, que personne
+ne pouvait demeurer inaperu. Abou-l'Abbas fut arrt avec tout son
+monde et conduit Ziadet-Allah. Devant ce prince le da fut
+impntrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son
+secret. Quelqu'un de la suite ayant dclar qu'il venait de Tripoli, le
+gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait tre dans
+cette rgion, car il donna l'ordre de l'arrter[480].
+
+[Note 479: Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donn une traduction dans
+le _Journal asiatique_ et dans la _Revue africaine_, no 72.]
+
+[Note 480: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.]
+
+Cette fois encore, Obd-Allah, prvenu temps, put chapper par une
+prompte fuite. Il gagna probablement l'intrieur et, reprenant sa marche
+vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer prs de
+Constantine. De l il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama,
+et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se dcouvrait,
+sacrifier Abou-l'Abbas qui tait rest entre les mains de
+Ziadet-Allah[481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophtie de
+son pre: ...Tu dois te rfugier dans un pays lointain, o tu subiras
+de rudes preuves! Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires,
+et, oprer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'et t le triomphe sans
+les preuves. Il continua donc errer en proscrit.
+
+[Note 481: C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.]
+
+CAMPAGNES D'ABOU-ABD-ALLAH CONTRE LES AR'LEBITES. SES SUCCS.--Pendant
+ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conqurir au mehdi un
+empire.--Aprs le dpart d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'oppost
+sa marche, il runit tous ses adhrents et vint audacieusement mettre le
+sige devant Stif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par
+quelques chefs ketaniens demeurs fidles, essaya une rsistance
+dsespre; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place
+capitula et fut rase par les Chiates vainqueurs.
+
+A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de
+ses parents, nomm Ibn-Hobach, avec une trs nombreuse arme. Ces
+troupes vinrent se masser prs de Constantine, o elles perdirent un
+temps prcieux; puis, elles s'avancrent jusqu' Bellezma, et, prs de
+cette localit, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient march en
+masse leur rencontre. La victoire se dclara pour les Chiates.
+Ibn-Hobach se replia en dsordre, avec les dbris de son arme,
+Bar'a, d'o il gagna ensuite Karouan.
+
+Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna avec une
+partie de son arme et divisa le reste en deux corps, qu'il envoya
+oprer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombrent en son pouvoir.
+En mme temps, un de ses gnraux s'emparait de la place de
+Tidjist[482], et accordait la garnison une capitulation honorable. En
+revanche, le gnral Haroun-et-Tobni, ayant pouss une pointe audacieuse
+sur les derrires des Chiates, vint surprendre et brler la place de
+Dar-Melloul, prs de Tobna.
+
+[Note 482: L'antique Tigisis (ou Ticisis), une douzaine de lieues
+au sud de Constantine.]
+
+En somme, la cause des Chiates obtenait de constants avantages, et les
+populations, attires autant par l'appt de la nouveaut, que par la
+clmence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de
+lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses
+prdcesseurs avaient nglig d'craser l'ennemi quand il n'avait aucune
+force, et maintenant il tait trop tard. Les rebelles tenaient dj les
+principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre les
+voir paratre d'un jour l'autre et mettre le sige devant sa capitale.
+Dans cette prvision, il fit rparer les fortifications de Karouan et
+des places environnantes; en mme temps, il vidait le trsor public pour
+lever des troupes et les opposer l'ennemi.
+
+En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une arme, contre les
+Chiates, qui opraient sur les versants de l'Aours. Mais, parvenu
+El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra
+Rokkada, laissant le gnral Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec
+un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de
+son chteau et, sans se proccuper davantage du danger qui le menaait,
+il se plongea de plus en plus dans la dbauche.
+
+Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement de Bar'a et
+de Mermadjenna; puis il rduisit les tribus nefzaouiennes et s'avana
+jusqu' Tifech[483], dont il reut la soumission. Il rentra alors dans
+son centre d'oprations, afin de prparer une nouvelle campagne; mais
+aussitt, le gnral Ibrahim, arrivant sa suite, reprit une partie du
+territoire conquis, avec Tifech.
+
+[Note 483: L'antique Tipaza de l'est, prs de Souk-Ahras.]
+
+Bientt, le da chiate reparut dans l'est; laissant derrire lui
+Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position
+inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pntrant ensuite
+en Tunisie, il rduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avana
+sur Rokkada. Mais il avait trop prsum de ses forces. Bientt, en
+effet, le gnral Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles,
+lui livra bataille et le mit en droute; les Chiates s'enfuirent en
+dsordre par tous les dfils. Abou-Abd-Allah, lui-mme, ne s'arrta
+qu' Gudjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour rsultat de faire
+rentrer momentanment sous leur domination la plupart des places
+conquises par les rebelles, y compris Bar'a.
+
+Mais l'chec des Chiates, qui aurait pu avoir les suites les plus
+graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succs en reprenant
+vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien peu de jours
+la chute dfinitive du trne ar'lebite. Sitt, en effet,
+qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, tait
+rentr dans son poste d'observation El-Orbos, il vint mettre le sige
+devant Constantine et s'empara de cette ville et du pays environnant;
+puis il alla reprendre Bar'a, et aprs y avoir laiss un commandant,
+rentra dans son quartier de Gudjal. Ibrahim marcha alors sur Bar'a,
+mais il se heurta un corps de douze mille Chiates qui le
+repoussa[484].
+
+[Note 484: En-Nouri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et
+suiv. El-Karouani, p. 88. Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+LES CHIATES MARCHENT SUR LA TUNISIE.--FUITE DE ZIADET-ALLAH
+III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment dcisif tait
+arriv, ne restait pas inactif Gudjal. Il avait adress un appel
+tous ses adhrents ou allis, et s'occupait de runir une arme
+formidable. De tous cts arrivaient les contingents: Zouaoua du
+Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de
+l'Aours, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes.
+
+Au mois de mars 909[485], Abou-Abd-Allah se mit en marche, la tte
+d'une arme dont le chiffre est port par les chroniques deux cent
+mille hommes, diviss en sept corps. Avec de telles forces, il se porta
+en droite ligne sur la capitale de son ennemi.
+
+En vain le gnral Ibrahim essaya de faire tte aux Ghiates; vaincu
+dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur
+Karouan, o se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'arme
+d'Abou-Abd-Allah s'arrta El-Orbos le temps ncessaire pour mettre
+cette ville au pillage[486], puis pntra comme un torrent en Tunisie.
+
+[Note 485: C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.]
+
+[Note 486: Selon El-Bekri, les habitants rfugis dans la mosque
+auraient t impitoyablement massacrs.]
+
+Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il
+avait toujours t: lche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la
+dfaite de son gnral et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait rsister
+ la tourbe de ses ennemis, il fit courir, Rokkada, le bruit que ses
+troupes avaient remport la victoire; puis il ordonna de mettre mort
+toutes les personnes qu'il dtenait dans les cachots, et de promener
+leurs ttes Karouan, au vieux chteau et Rokkada, en annonant
+qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En mme temps, il
+s'empres'sa de runir tous les objels prcieux et les trsors qu'il
+possdait, et se prpara fuir avec ses courtisans et ses favorites.
+
+En vain, un de ses meilleurs officiers, nomm Ibn-es-Sar', s'effora de
+le retenir et de l'exhorter la rsistance, en lui rappelant les
+exploits de ses aeux. Le dernier des Ar'lebites ne rpondit ces
+gnreux efforts que par des paroles de dfiance et de menace.
+
+Bientt, tout fut prt pour le dpart; les plus fidles, serviteurs
+esclavons reurent chacun une ceinture contenant mille pices d'or; on
+plaa les autres objets prcieux et les femmes sur des mulets, et la
+nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte:
+A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueri,--il avait appris la
+dfaite de ses troupes; celle de la prire d'_El-Acha_, (de huit
+neuf heures du soir) il tait parti.--Il prit la nuit pour monture
+dit, de son ct, Ibn-Hammad.
+
+Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La
+population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, la lueur des
+flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit mme sa fortune.
+
+ABOU-ABD-ALLAH PREND POSSESSION DE LA TUNISIE.--Aussitt que la nouvelle
+de la fuite du gouverneur fut connue Karouan, le peuple se porta en
+foule Rokkada et mit le palais au pillage. En mme temps arrivait le
+gnral Ibrahim, ramenant les dbris de ses troupes qui achevrent de se
+dbander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgr l'tat dsespr
+des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'tant rendu au
+Divan, la tte de partisans dvous, il se fit proclamer gouverneur et
+adressa la population des paroles pleines de coeur pour l'engager la
+rsistance. Mais la terreur des rgnes prcdents avaient teint tout
+sentiment d'honneur chez ce peuple opprim; aprs avoir d'abord obtenu
+l'adhsion de la foule, le gnral la vit bientt se tourner contre lui
+et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage la pointe de son pe.
+Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah.
+
+Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiates, commande par
+Arouba-ben-Youof et El-Haen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut
+sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur
+inspire par les farouches berbres, pour faire cesser le pillage qui
+durait depuis huit jours.
+
+Peu aprs, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entre
+triomphale dans cette place. Il tait prcd d'un crieur psalmodiant
+ces versets du Koran[487]: C'est lui qui a chass les infidles de sa
+maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnes! etc.
+
+[Note 487: Sourate de la fume.]
+
+Les gens de Karouan lui avaient envoy une dputation des citoyens les
+plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman;
+l'avant-garde des Ghiates entra donc sans coup frir dans cette ville,
+mais, comme un grand nombre d'habitants s'taient enfuis, Abou-Abd-Allah
+proclama une amnistie gnrale, qui rassura les esprits et fit rentrer
+les migrs. Un de ses premiers soins fut de mettre en libert son frre
+Abou-l'Abbas et la mre du mehdi qui, jusqu'alors, taient rests en
+prison. S'il continua se montrer modr dans sa victoire, sa clmence
+n'alla pas jusqu' faire grce aux soldats de la garde noire ar'lebite.
+Tous ceux qu'on put arrter furent impitoyablement mis mort.
+
+Les adhrents du gouverneur dchu taient venus se grouper autour de lui
+ Tripoli. Ibrahim, qui l'avait galement rejoint, dut aussitt prendre
+la fuite pour viter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger,
+comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Aprs avoir pass
+Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tte
+d'Ibn-es-Sar, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrter
+sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il crivit
+au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute
+rponse, il reut l'ordre de se rendre Rakka, en Syrie, et d'y
+attendre ses instructions. Quelque temps aprs, il obtint l'autorisation
+de rentrer en Egypte, et il y acheva misrablement sa vie dans les plus
+honteuses dbauches.
+
+Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donn l'Afrique des
+princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de
+l'autorit arabe, impose aux Berbres deux sicles et demi auparavant.
+Le Mag'reb avait dj repris possession de lui-mme; l'Ifrikiya, son
+tour, tait dlivre de la domination du khalifat, et les indignes
+allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succs
+tait particulirement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la
+suprmatie s'tablissait sur les autres groupes de la race et sur les
+restes des colonies arabes.
+
+Aprs sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de
+l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les
+provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congdia
+les auxiliaires, qui retournrent chez eux chargs de butin, puis il
+s'appliqua rappeler Karouan et Rokkada mme les populations
+migres. tabli dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des
+insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles[488] et s'occupa
+de l'organisation des troupes rgulires, auxquelles il donna des
+tendards portant des inscriptions la louange des Fatemides.
+
+Aprs avoir, avec autant de prudence que d'habilet, tabli sur des
+bases solides le gouvernement, il songea faire profiter de ses
+conqutes celui pour lequel il avait travaill, son matre, le mehdi
+Obd-Allah.
+
+[Note 488: Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un ct
+[arabe: (_la preuve de Dieu_)] et de l'autre [arabe: (_que les ennemis
+de Dieu soient disperss!_)]]
+
+LES CHIATES VONT DLIVRER LE MEHDI SIDJILMASSA.--Tandis que le nom du
+nouveau souverain de l'Afrique tait proclam dans toutes les mosques,
+celui-ci gmissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne.
+
+Nous l'avons laiss prs de Constantine, continuant son chemin vers le
+sud-ouest, au lieu de donner la main son da. Il ne cessa d'errer en
+proscrit, toujours accompagn de son jeune fils, et tenu, dit-on, au
+courant des succs de ses partisans par des missaires secrets. Il
+arriva enfin l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons
+que ce territoire tait le sige de la petite royaut des Beni-Midrar,
+exerant leur autorit sur les tribus miknaciennes du haut Mouloua.
+
+Bien que ces Berbres fussent des kharedjites-sofrites, trs fervents,
+ils reconnaissaient la souverainet du khalife abbasside. Le prince
+rgnant, El-Ia, avait reu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il
+pntrait dans ses tats. Les deux voyageurs lui ayant t signals, il
+devina leur caractre et les fit arrter. Ainsi, aprs avoir chapp
+pendant sept annes, travers deux continents, aux poursuites de ses
+ennemis, Obed-Allah trouvait la captivit dans une oasis de l'extrme
+sud du Mag'reb, plus de douze cents lieues de son point de dpart;
+c'tait la continuation des preuves annonces par son pre[489].
+
+[Note 489: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad,
+_loc. cit.,_ El-Karouani, p. 89 et suivantes.]
+
+Aussitt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire,
+il se prpara aller dlivrer son matre. Ayant runi une arme dont
+le nombre inondait la terre selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa
+ Karouan son frre Abou-l'Abbas, assist du chef ketamien
+Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les
+populations zentes que les Chiates rencontrrent sur leur passage se
+retirrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'arme
+parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoy
+El-Ia un message pour l'engager viter les chances d'un combat, en
+rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute rponse, fit
+mettre mort les parlementaires.
+
+Aprs cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la
+ville, car les Miknaa, sous la conduite de leur roi, avaient bravement
+march la rencontre de leurs ennemis. Ds les premiers engagements, le
+succs se dclara pour les Chiates; les troupes d'El-Ia furent
+tailles en pices, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement
+de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux
+habitants de la ville vinrent au camp des assigeants implorer leur
+clmence et leur offrir de les mener la prison o tait dtenu le
+mehdi.
+
+Abou-Abd-Allah se rserva le soin de mettre en libert les prisonniers.
+Il les revtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de
+parade et salua Obd-Allah du titre d'_imam_. Puis il le conduisit au
+camp, en marchant pied devant lui, et pendant le chemin il s'criait,
+en versant des larmes de joie: _Voici votre imam, voici votre
+seigneur!_ C'tait, pour le mehdi, le triomphe aprs les preuves.
+
+Les troupes ketamiennes ne tardrent pas se saisir d'El-Ia qui fut
+mis mort. Sidjilmassa avait t livre au pillage et incendie[490].
+
+[Note 490: Notre rcit, dans les pages qui prcdent, s'loigne, sur
+un grand nombre de points, de celui de Fournel (_Berbers_, t. II, de la
+page 30 la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur
+le texte du Baan. Les donnes d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouri sont
+presque toujours cartes par cet auteur, qui, en outre, parat ne pas
+avoir connu le texte si intressant d'Ibn-Hammad.]
+
+RETOUR DU MEHDI OBD-ALLAH EN TUNISIE.--FONDATION DE L'EMPIRE
+OBDITE.--Aprs un repos de quarante jours, Sidjilmassa, l'arme
+reut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme
+gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'leb, avec un corps de Chiates. A
+son retour, l'arme passa par Gudjal. Le fidle Abou-Abd-Allah remit
+alors son matre les trsors qu'il avait amasss dans cette place, et
+qui provenaient du butin des prcdentes campagnes. Tout avait t
+religieusement conserv, pour que le mehdi en oprt lui-mme le
+partage.
+
+Dans le mois de dcembre 909, ou au commencement de janvier 910,
+Obd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entre Rokkada.
+Quelques jours aprs, il reut, dans une sance d'inauguration
+solennelle, le serment des habitants de Karouan. En attendant qu'il et
+bti une ville pour lui servir de rsidence royale[491], Obd-Allah
+s'tablit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le
+titre de mehdi et fit frapper des monnaies o ce nom tait inscrit.
+
+Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de
+toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt annes peine avaient suffi
+pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison
+mme de la rapidit de cette conqute, la fidlit des populations
+n'tait rien moins que bien tablie et, en mains endroits, l'autorit
+chiate n'tait pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi
+envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargs de
+sommer les populations de faire acte d'adhsion au nouveau souverain.
+Grce ces mesures et la svrit dploye dans leur application, car
+tout opposant tait mis mort, l'ordre fut rtabli et le fonctionnement
+de l'administration assur. Ainsi se trouva accomplie une prdiction
+colporte par les Fatemides et annonant, pour la fin du IIIe sicle de
+l'hgire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: Le soleil se
+lvera l'Occident, tel tait le texte ambigu de cette prdiction,
+qu'on faisait remonter Mahomet[492].
+
+[Note 491: El-Mehdia (voir plus loin).]
+
+[Note 492: Carette, _Migrations des tribus algriennes_, p. 386,
+citant d'Herbelot.]
+
+Pour trancher compltement avec le rgime tomb, les anciennes places,
+fortes, siges des commandants ar'lebites, furent rases, et les prfets
+fatemides s'tablirent dans d'autres localits, leves au rang de
+chefs-lieux.
+
+La tribu des Ketama fut comble de faveurs; elle fournit les premiers
+officiers du gouvernement et les gnraux pour les postes importants.
+C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause
+d'Obd-Allah avait russi. Les Berbres, adoptant la nouvelle secte, en
+avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'tranger.
+
+C'est ce qui s'tait pass, deux sicles auparavant, l'gard du
+kharedjisme. Malgr la perscution dont il avait t l'objet, ce schisme
+possdait encore beaucoup d'adhrents, et nous n'allons pas tarder
+voir s'engager une lutte suprme entre la doctrine fatemide et l'hrsie
+kharedjite, au grand dtriment de la vieille race berbre.
+
+ APPENDICE
+
+ CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES
+
+ Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800
+ Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812
+ Ziadet-Allah I............... 817
+ Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838
+ Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841
+ Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856
+ Ziadet-Allah II.............. 863
+ Abou-el-R'aranik............. 864
+ Ibrahim II ben-Ahmed......... 875
+ Abou-Abd-Allah............... 902
+ Ziadet-Allah III............. 903
+ Chute de Ziadet-Allah III.... 909
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES
+910-934
+
+
+Situation du Mag'reb en 910.--Conqutes des Fatemides dans le Mag'reb
+central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait prir Abou-Abd-Allah et
+crase les germes de rbellion.--vnements de Sicile.--vnements
+d'Espagne.--Rvoltes contre Obed-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par
+Obed-Allah.--Expdition des Fatemides en Egypte, son
+insuccs.--L'autorit du mehdi est rtablie en Sicile.--Premire
+campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expdition
+fatemide contre l'Egypte.--Conqutes de Messala en Mag'reb.--Expditions
+fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succs des
+Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relve Fs le trne edriside;
+sa mort.--Expdition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succs
+d'Ibn-Abou-l'Afia.--Moua se prononce pour les Omades; il est vaincu
+par les troupes fatemides.--Mort d'Obed-Allah, le mehdi.--Expditions
+fatemides en Italie.
+
+
+SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment o le triomphe des Fatemides va
+faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est
+opportun de jeter un coup d'oeil gnral sur l'tat du pays et de passer
+en revue les vnements survenus en Mag'reb; car le rcit des
+rvolutions dont l'Ifrikiya a t le thtre nous en a forcment
+dtourns.
+
+A Fs, Yaha-ben-Kacem-ben-Edris continua de rgner paisiblement
+jusqu'en l'anne 904. La guerre ayant alors clat entre lui et son
+neveu Yaha-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il prit dans un
+combat livr contre lui par Reba-ben-Sliman, gnral de son adversaire.
+A la suite de cette victoire, Yaha-ben-Edris s'empara de l'autorit
+dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier clat le trne de Fs[493].
+
+[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106.
+El-Bekri, trad. article _Idricides_.]
+
+La grande tribu des Miknaa avait profit, dans ces dernires annes, de
+l'affaiblissement de la dynastie edriside et se prparait s'lever sur
+ses dbris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces
+Berbres avaient soumis leur autorit tout le territoire compris entre
+Teoul, Taza et Loka, c'est--dire, la frontire orientale du Mag'reb
+extrme. Le reste de la tribu tait Sidjilmassa, o la royaut qu'elle
+y avait fonde venait d'tre renverse par les Chiates[494].
+
+Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorit
+sur Tlemcen et les plaines situes l'est de cette ville. Auprs d'eux
+taient leurs frres les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement
+augment et qui tendaient leur autorit dans les rgions sahariennes et
+sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer tait un
+guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scne[495].
+
+Les souverains omades d'Espagne cherchaient tablir leur influence
+sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyrent une
+expdition. Les gnraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la
+commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un
+trait par lequel ceux-ci livrrent un territoire, o ils fondrent la
+ville d'Oran[496]. Ce fut la premire colonie omade en Mag'reb.
+
+Enfin, Tiharet, rgnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort
+affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un
+secours capable de la protger contre les ennemis qui
+l'entouraient[497].
+
+[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.]
+
+[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.]
+
+[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.]
+
+[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.]
+
+CONQUTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES
+ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'arme chiate, aprs la dlivrance du
+mehdi, un corps d'arme avait t laiss dans le Mag'reb central, sous
+le commandement du ketamien Arouba-ben-Youof. Ce gnral ayant attaqu
+Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre
+mort le prince Rostemide. Ainsi s'teignait cette petite dynastie. En
+mme temps, Tiharet cessa d'tre le centre du kharedjisme ebadite; les
+sectaires de ce schisme, poursuivis sans relche par les Fatemides,
+durent migrer vers le sud et chercher un refuge dans la valle de
+l'Oued-Rir', en plein dsert (910). Ils paraissent avoir t accueillis
+par les Beni-Mezab qui adoptrent leurs doctrines.
+
+Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les fora la
+soumission et la conversion; puis il alla rduire une rvolte qui
+avait clat dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques
+mcontents.
+
+Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laiss comme gouverneur Tiharet,
+entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran.
+Ceux-ci, ayant rompu avec les Omades, lui offrirent de lui livrer
+cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu
+aprs, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun,
+qui avait contribu leur succs, en fut nomm gouverneur (910).
+
+Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui rgne ce sujet
+dans les chroniques arabes, de dire si cette expdition fut conduite par
+Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le gnral du mehdi tendit
+l'autorit de son matre sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et
+Azdadja de la province d'Oran. Peut-tre mme entrait-il, ds lors, en
+relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaa, qui devait tre
+avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.
+
+Vers le mme temps, les habitants de Sidjilmassa se rvoltaient contre
+les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute
+sa garde de Ketama.
+
+LE MEHDI FAIT PRIR ABOU-ABD-ALLAH ET CRASE LES GERMES DE
+RBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'tait lev entre le mehdi
+et son fidle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cdant, dit-on,
+l'influence de son frre, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les
+services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction
+des affaires. Mais Obd-Allah n'entendait nullement partager son
+autorit avec qui que ce ft. Irrit de voir ses avis brutalement
+repousss, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis--vis
+de son matre; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, conspirer
+sourdement contre lui. Ces mcontents rpandirent le bruit que le mehdi
+n'tait pas l'instrument de la volont divine, l'tre surnaturel, dont
+le caractre devait se rvler aux humains par des miracles. Nous nous
+sommes tromps son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des
+_signes_ pour se faire reconnatre; le vrai Imam doit faire des miracles
+et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la
+cire[498].
+
+[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+Ils l'accusaient en outre d'avoir gard pour lui seul les trsors de
+Gudjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en
+Abou-Abd-Allah, prtrent l'oreille ces discours et chargrent leur
+grand cheikh de faire des remontrances Obd-Allah lui-mme.
+
+Le danger tait pressant pour le mehdi, puisque ses adhrents
+commenaient s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un
+tre surnaturel n'tait qu'un homme comme eux. Obed-Allah comprit que
+sa seule porte de salut tait l'nergie, qui impose toujours aux masses,
+et, pour toute rponse, il fit mettre mort le grand cheikh des Ketama.
+Afin d'achever d'anantir la conspiration, il envoya les principaux
+chefs occuper des commandements loigns, de sorte qu'ils se trouvrent
+disperss et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus
+compromis furent tus au loin et sans bruit par des missaires dvous.
+L'auteur de la conspiration restait punir; le medhi, touffant tout
+sentiment de reconnaissance, n'hsita pas sacrifier sa scurit
+l'homme auquel il devait le pouvoir.
+
+Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frre
+Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frres,
+Arouba et Hobacha, enfants de Youof, sortirent des massifs et se
+prcipitrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frapp le premier. En vain
+Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorit aux deux chefs qui avaient
+t autrefois ses lieutenants: Celui auquel tu nous a ordonn d'obir
+nous commande de te tuer[499], rpondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba
+perc de coups sur le cadavre de son frre.
+
+Obd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frres: il prsida
+lui-mme au lavage de leurs corps; puis, aprs la rcitation des
+prires, il dit haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah:
+Que Dieu te pardonne et qu'il te rcompense dans l'autre vie, car tu as
+travaill pour moi avec un grand zle!--Se tournant ensuite vers
+Abou-l'Abbas: Quant toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune piti,
+car tu es cause des garements de ton frre; c'est toi qui l'as conduit
+aux abreuvoirs du trpas!
+
+Les deux victimes furent enterres au lieu mme o elles taient tombes
+sous le poignard des assassins[500]. Quant ceux-ci, l'un d'eux,
+Hobacha, fut nomm gouverneur de Barka et de la rgion de l'est;
+l'autre, Arouba, reut le commandement de Bar'a et de la frontire
+sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces
+excutions, mais ils furent promptement touffs dans le sang de leurs
+promoteurs. Grce ces mesures nergiques, le pouvoir d'Obd-Allah,
+loin de ressentir aucune atteinte, se renfora de tout l'effet produit
+par l'crasement de ceux qui avaient voulu le renverser.
+
+[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.]
+
+[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+VNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amen la
+chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prvoir,
+avait divis les Musulmans de Sicile. Les chrtiens en profitrent pour
+se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, migrs
+d'Afrique, relevrent un peu la situation de la colonie, et cherchrent
+ proclamer l'indpendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais,
+aussitt que le mehdi et assur son pouvoir, il envoya dans l'le un de
+ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Kolb, surnomm
+Ben-bou-Khanzir.
+
+Dbarqu en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du
+mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite,
+pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une
+heureuse expdition au Yal-Demone et rpandit partout la terreur de son
+nom. Mais bientt son extrme cruaut indisposa contre lui ses plus
+fidles adhrents, qui l'arrtrent par surprise et l'expdirent au
+mehdi. Il fut remplac par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501].
+
+[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de
+Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.]
+
+VNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu prcdemment que le khalife
+Abd-Allah tait arriv, au commencement du Xe sicle, aprs de longues
+annes de lutte, rtablir l'autorit omade en Espagne et tenir en
+respect les petites royauts, qui se formaient de toute part. Le succs
+continua couronner ses efforts, surtout dans le midi: En 903, son
+arme prit Jan; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur
+Ibn-Hafoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Caete, aux
+Beni-el-Khali; en 907, elle fora Archidona payer tribut; en 910, elle
+prit Baeza, et l'anne suivante, les habitants d'Iznajar se rvoltrent
+contre leur seigneur et envoyrent sa tte au sultan. Mme dans le nord
+il y avait une amlioration notable[502].
+
+[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant
+Ibn-Haan.]
+
+Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), aprs un
+rgne de vingt-quatre ans.
+
+Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succda. C'tait un jeune homme
+de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa
+jeunesse, il ne ft pas la hauteur de sa mission, il ne tarda pas
+dmontrer lui-mme, que pour le courage et l'habilet politique, il ne
+le cdait personne.
+
+Attaquant rsolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit
+une partie la soumission. Mais Ibn-Hafoun, qui se faisait appeler
+Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme Bobastro le drapeau de
+l'indpendance nationale et du christianisme.
+
+Les Berbres de Mag'reb, particulirement de la province de Tanger,
+prenaient part ces luttes comme mercenaires. S'tant mis la tte de
+l'arme, Abd-er-Rahman parcourut en matre les provinces d'Elvira et de
+Jan, recevant partout des soumissions, et brisant les rsistances qu'il
+rencontrait. Il se prsenta enfin devant Sville, dont les notables lui
+ouvrirent les portes (dcembre 913)[503].
+
+Les annes suivantes furent non moins favorables, et, en 917,
+Ibn-Hafoun rendait le dernier soupir. L'unit de l'empire omade se
+trouvait rtablie et un grand rgne allait commencer.
+
+[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.]
+
+RVOLTES CONTRE OBD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire, peine
+assis, tait branl par les rvoltes indignes; mais l'nergie du mehdi
+suffisait tout. Ce fut d'abord dans la rgion de Tripoli, que les
+Houara et Louata prirent les armes. Les gnraux obdites touffrent
+dans le sang cette sdition; on dit que les ttes des promoteurs furent
+expdies Karouan et exposes sur les remparts.
+
+Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entran ses Zentes l'attaque
+de Tiharet, s'tait empar de cette ville et avait contraint le
+gouverneur, Douas, chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une arme
+nombreuse, envoye par le mehdi, dlogea les Zentes de leur nouvelle
+conqute, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que
+Messala-ben-Habbous, chef des Miknaa, qui, nous l'avons vu, avait dj
+contract alliance avec les Obdites, les aida craser les Zentes,
+car Messala reut, comme rcompense, le commandement de Tiharet et la
+mission de protger la frontire occidentale.
+
+Les Ketama avaient t douloureusement frapps par la mise mort
+d'Abou-Abd-Allah; de son ct, le mehdi, craignant les effets de leur
+rancune, leur avait retir sa confiance. Les habitants de Karouan
+dtestaient ces sauvages trangers, dont l'insolence tait sans bornes.
+
+La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la
+population de Karouan, saisissant un prtexte, se jeta sur eux et en
+fit un vritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchrent,
+parat-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparatre en les
+jetant dans les gots.
+
+En apprenant la faon dont leurs contribules taient traits en
+Ifrikiya, les Ketama se mirent en rvolte ouverte, placrent leur tte
+un des leurs, auquel ils donnrent le titre de mehdi, et envahirent le
+Zab. La situation tait grave. Obd-Allah fit marcher contre les
+rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il
+fallut une campagne de prs d'un an pour les rduire. Le faux mehdi,
+ayant t pris, fut ramen Karouan et excut Rokkada, aprs avoir
+t promen, revtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504].
+
+Pendant que le Mag'reb tait le thtre de la rvolte ketmienne, les
+gens de Tripoli, imitant ceux de Karouan, massacraient les Ketama,
+chassaient leur gouverneur et se dclaraient indpendants. Le mehdi
+envoya d'abord sa flotte qui russit surprendre, dans le port de
+Tripoli, les navires des rvolts et les dtruisit. On investit ensuite
+la ville par terre, et, aprs quelques mois de blocus, les Tripolitains,
+qui avaient souffert les horreurs de la famine, se dcidrent se
+rendre Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent
+massacrs et la ville livre au pillage; une forte contribution de
+guerre fut frappe sur les survivants[505].
+
+[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson,
+apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.]
+
+[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.]
+
+FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette
+poque qu'Obed-Allah, aprs avoir visit le littoral, depuis Tunis et
+Karthage jusqu' la petite Syrte, arrta son choix sur une petite
+presqu'le, situe soixante milles de Karouan, et nomme par les
+indignes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la
+reliait au rivage, du ct de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa
+couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa
+capitale.
+
+La presqu'le avait, disent les auteurs arabes, la forme d'une main
+avec son poignet. De solides fortifications tablies sur l'isthme ne
+laissaient qu'une seule entre, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer.
+Dans ce vaste enclos, Obed-Allah fit construire des palais pour lui et
+des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent
+creuss, et des travaux excuts afin de rendre plus sr le port
+naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galres.
+
+En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zoula, o le
+peuple et les marchands vinrent s'tablir[506].
+
+[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 325. El-Bekri,
+passim. El-Karouani, p. 95.]
+
+EXPDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCS.--Si Obed-Allah
+cherchait se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il
+sentait son trne encore bien vacillant; de tous cts, les ttes
+fermentaient. En Sicile, aprs quelque temps d'anarchie, l'esprit de
+rsistance s'tait rveill, et les Musulmans avaient plac leur tte
+le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait t de
+retrancher de la khotba (prne) le nom du mehdi et de proclamer
+l'autorit du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut
+accueillie, en Orient, avec faveur et il reut les emblmes du
+commandement: Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507].
+
+Obed-Allah, du reste, considrait son sjour en Ifrikiya comme une
+simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il
+n'aspirait qu' se transporter sur un autre thtre. La premire tape
+devait tre l'Egypte et il en dcida audacieusement la conqute. Ayant
+runi une arme nombreuse de Ketama, il en donna le commandement son
+fils Abou-l'Kassem et le lana vers l'est. Le jeune prince traversa
+facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obissance le pays de
+Barka. De l, il marcha directement sur Alexandrie et commena le sige
+de cette ville. En mme temps, une flotte de deux cents navires, sous le
+commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Aprs s'tre
+empars d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancrent dans
+l'intrieur, envahirent la province de Faoum et marchrent sur le vieux
+Caire.
+
+Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reu du khalife
+un renfort important, command par l'eunuque Mouns, qu'on appelait _le
+matre de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans
+plusieurs combats et les fora la retraite. Abou-l'Kassem dut
+abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se
+rfugier Barka.
+
+La flotte du mehdi venait peine de rentrer d'Orient et se trouvait
+dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancs par
+Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils
+d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expdition, dispersa ou coula les navires
+chiates; puis, ayant opr son dbarquement, mit en droute les troupes
+envoyes contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette
+ville au pillage et, enfin, se prsenta devant Tripoli, o il trouva
+Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les dbris de ses troupes. Il se
+dcida alors se rembarquer et rentra en Sicile charg de butin.
+
+[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.]
+
+[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.]
+
+Les insuccs militaires ont toujours pour rsultat de provoquer la
+suspicion contre les gnraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jet
+en prison; son frre, craignant le mme sort, prit la fuite et essaya de
+gagner le pays des Ketama, pour le soulever son profit; mais il fut
+arrt et livr Obd-Allah, qui fit trancher la tte aux deux
+frres[509].
+
+[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Karouani, p.
+95-96. Ibn-Hammad, passim.]
+
+L'AUTORIT DU MEHDI EST RTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait
+ combattre l'indiscipline des Berbres, des Arabes, des lgistes, des
+nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les
+uns contre les autres. Le succs de l'expdition de son fils Mohammed
+n'avait fait qu'exciter la cupidit des Musulmans; aussi Ibn-Korhob
+dut-il cder leurs instances et organiser une razia sur la terre
+ferme. Dbarque en Calabre, l'arme expditionnaire ravagea une partie
+de cette province. Mais une tempte dtruisit la flotte, et les
+Musulmans qui chapprent au naufrage regagnrent comme ils purent
+l'le. Ne possdant plus de navires, Ibn-Korhob ne put rsister aux
+attaques constantes des vaisseaux du mehdi.
+
+Sur ces entrefaites, l'impratrice Zo, rgente pendant la minorit de
+son fils, prescrivait son lieutenant, en Calabre, de faire la paix
+avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait
+besoin de toutes ses forces. Un trait fut alors conclu, par lequel les
+Byzantins s'engagrent verser l'mir de Sicile un tribut annuel de
+vingt-deux mille pices d'or (fin 915)[510].
+
+Bientt, une nouvelle rvolte ayant clat en Sicile, Ibn-Korhob se
+dmit du pouvoir et voulut se rfugier en Espagne (juillet 916); mais
+les rvolts assaillirent son vaisseau et, s'tant empars de l'mir,
+l'envoyrent au mehdi: Qui t'a pouss,--lui dit ce prince,--
+mconnatre les droits sacrs de la maison d'Ali, en te rvoltant contre
+nous?--Les Siciliens,--rpondit le prisonnier,--m'ont lev au pouvoir
+malgr moi et, malgr moi, m'en ont fait descendre. Le souverain
+fatemide l'envoya au supplice[511].
+
+Abou-Sad-Moussa, dit Ed-D'af, fut charg par le mehdi de prendre le
+commandement en Sicile. Ce gnral teignit dans leur germe toutes les
+rvoltes et dploya une grande svrit: s'tant rendu matre de
+Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre gnral de la population.
+Enfin, une amnistie fut proclame, au nom du chef de l'empire obdite,
+et Abou-Sad rentra Karouan, en laissant dans l'le, comme
+gouverneur, Sad-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512].
+
+[Note 510: Amari, t. II, p. 153.]
+
+[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.]
+
+[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.]
+
+PREMIRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les
+difficults auxquelles le mehdi avait faire face dans l'Est ne
+l'empchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident.
+Messala-ben-Habbous, prpos par lui la garde de Tiharet, le poussait
+ entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Sad,
+le descendant de la petite royaut des Beni-Salah Nokour, s'tant
+alli aux Edrisides, et ayant refus obissance aux Fatemides,
+Obd-Allah jugea que le moment d'agir tait arriv, et il donna
+Messala l'ordre de se mettre en marche.
+
+Le chef des Miknaa partit de Tiharet au printemps de l'anne 917. Sad
+l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranch, mais la clef de
+la position ayant t livre par un tratre, Sad fit transporter sa
+famille et ses objets prcieux dans une le voisine du port, puis, se
+jetant en dsespr sur les ennemis, il tomba perc de coups. Messala
+livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tte de
+l'infortun Sad. Sa famille parvint gagner l'Espagne et fut reue
+avec honneur par Abd-er-Rahman III[513].
+
+[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p.
+141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.]
+
+Pour affermir sa conqute, Messala guerroya encore pendant plusieurs
+mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en
+laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps aprs, les fils de
+Sad, soutenus par les Berbres, rentrrent en possession de leur petit
+royaume, et l'un d'eux, nomm Salah, fut reconnu comme prince rgnant.
+Un de ses premiers actes consista proclamer l'autorit du khalife
+omade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit
+pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.
+
+NOUVELLE EXPDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obed-Allah reprit, alors
+ses plans de campagne en Orient. Ayant runi une arme formidable, dont
+les auteurs arabes, avec leur exagration habituelle, portent le chiffre
+ cinq cent mille hommes, il en confia le commandement son fils
+Abou-l'Kassem et la lana contre l'Egypte. Au printemps de l'anne 919,
+cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'lite, se mit en
+marche. L'Egypte tait alors dgarnie de troupes; aussi les Chiates se
+rendirent-ils facilement matres d'Alexandrie qu'ils livrrent au
+pillage, puis ils envahirent le Faoum et une partie du Sad. Le
+gouverneur n'avait pas os lutter en rase campagne; retranch Djiza,
+il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi
+n'tait pas seulement de conqurir cette riche contre: c'tait
+l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparatre en
+vainqueur l o il avait t perscut. Abou-l'Kassem crivit aux
+habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre lui.
+
+Cependant, la situation des Chiates ne laissait pas d'tre critique:
+coups de leur base d'oprations, dcims par la peste, ils attendaient
+avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside tant
+mort avait t remplac par Takin qui avait dj eu la gloire de
+repousser la premire invasion; des troupes lui avaient t envoyes et
+enfin, l'eunuque ngre Mouns, rentr en grce prs de son souverain, se
+prparait accourir pour jeter son pe dans la balance.
+
+Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoye par le mehdi au
+secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides
+lancs contre elle par Monns russirent l'incendier Rosette. En
+920, Mouns arriva avec les troupes de l'Irak et, ds lors, la face des
+choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une une toutes ses
+conqutes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette
+retraite, bien qu'effectu en assez bon ordre, fut dsastreuse; dans le
+mois de novembre, le prince obdite rentra Karouan, ne ramenant,
+dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait pri par le fer
+ou la maladie, tait prisonnier ou s'tait dispers[514].
+
+[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad,
+passim. El-Karouani, p. 96.]
+
+CONQUTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient tait le thtre
+de ces vnements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une
+nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaa, soutenu
+par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des
+Edrisides. Yaha-ben-Edris ayant runi ses guerriers arabes, son corps
+d'affranchis et tous les contingents berbres dont ils disposait et
+parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avana
+contre l'ennemi. Mais il essuya une dfaite et dut rentrer dans Fs, sa
+capitale, pour s'y retrancher. Messala, arriv sur ses traces, commena
+le sige de la ville, et bientt le descendant d'Edris se vit forc de
+traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzerainet du sultan fatemide
+et consentit accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi
+Fs. Avant de rentrer Tiharet, Messala confia son cousin
+Moua-ben-Abou-l'Afia, le commandement des rgions du Mag'reb,
+jusqu'auprs de Fs.
+
+L'anne suivante, des contestations survenues entre Moua et le prince
+edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne
+tardrent pas amener une rupture. Aussitt Messala accourut avec ses
+troupes dans le Mag'reb. tant entr Fs, il destitua Yaha-ben-Edris,
+l'interna dans la ville d'Azila (prs de Tanger), et s'empara de ses
+trsors (921). De l il se porta sur Sidjilmassa, o les descendants des
+Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorit.
+Ahmed-ben-Memoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui
+rsister, il fut pris et mis mort. Messala, ayant rtabli dans le sud
+l'autorit fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du
+prcdent roi, et rentra Tiharet d'o il se rendit El-Mehda pour
+recevoir les flicitations de son matre[515].
+
+Expditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En
+Ifrikiya, le souverain fatemide, tabli dans sa capitale d'El-Mehda,
+continuait diriger des expditions contre les chrtiens de Sicile,
+pendant que son lieutenant lui conqurait le Mag'reb. Selon M.
+Amari[516], Simon, roi des Bulgares, aurait recherch l'alliance du
+mehdi, en l'invitant l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La
+gnrosit de l'impratrice Zo, qui mit en libert ses ambassadeurs
+tombs entre les mains de ses troupes, dsarma Simon et fit chouer le
+projet.
+
+[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbres, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et
+suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]
+
+[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.]
+
+Sur ces entrefaites, une rvolte des Nefoua, toujours impatients du
+joug, tint en chec pendant de longs mois les armes fatemides, et ce ne
+fut qu' la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlev et
+qu'ils se virent forcs la soumission.
+
+Selon le Baan, une nouvelle expdition aurait t effectue en Egypte,
+sous le commandement du gnral fatemide Mesrour, en l'anne 924, mais
+les dtails prcis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas,
+n'eut pour la cause du mehdi aucun rsultat effectif.
+
+SUCCS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les
+Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser
+en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions
+d'attaquer ses frontires ou de s'allier ses ennemis. Selon
+Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait pri en les combattant dans le cours
+de l'anne 921, mais nous avons vu plus haut qu'aprs tre rentr de son
+expdition de Sidjilmassa, ce gnral tait all saluer son suzerain
+El-Mehda. L'tude comparative des auteurs nous conduit reporter cet
+vnement l'anne 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zentes
+s'tant lances dans la rvolte, Messala marcha contre elles et aprs
+plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de
+sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le
+mehdi.
+
+Une nouvelle arme kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et
+Ben-Khalifa[518], arrive de l'est, fut compltement dtruite, par les
+Zentes. Grce ces succs, Ibn-Khazer acquit l'adhsion de presque
+toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au del de
+la Mouloua, Moua-ben-Bou-l'Afia continuait exercer le pouvoir au nom
+des Fatemides jusqu' la limite extrme du territoire de Fs.
+
+[Note 517: _Histoire des Berbres_, t. II, p. 527 et t. III, p.
+230.]
+
+[Note 518: Selon Ibn-Hammad.]
+
+EL-HAAN RELVE, FS, LE TRNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des
+checs prouvs par les armes du mehdi se fit aussitt sentir en
+Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nomm El-Haan, dit
+El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne
+des Djeraoua, l'tendard de sa dynastie. Marchant sur Fs, il s'empara
+par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le
+ketamien.
+
+Aussitt Moua-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fs la tte de toutes
+ses forces disponibles. El-Haan s'avana bravement au devant de lui et
+la rencontre eut lieu entre Fs et Taza, prs d'un ruisseau appel
+Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharne et la victoire se pronona pour
+l'edriside qui contraignit Moua fuir, en abandonnant sur le champ de
+bataille deux mille Miknaa, parmi lesquels son propre fils. El-Haan
+soumit alors son autorit les rgions de Safraoua, Mediouna, Mekns,
+Basra, etc., c'est--dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926).
+
+[Note 519: Le phlbotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude
+de frapper son ennemi la veine du bras.]
+
+[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri,
+art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.]
+
+En mme temps, El-Moatez rpudiait la suzerainet fatemide
+Sidjilmassa, et se dclarait indpendant. C'est galement vers cette
+poque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Omades
+d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique o
+il cherchait depuis longtemps exercer son influence. Ses agents
+entrrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un trait d'alliance fut
+conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne.
+
+Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haan, victime d'une sdition, fut
+arrt et jet en prison. Aussitt Moua-ben-Abou-l'Afia accourut Fs
+et entreprit le sige du quartier des Andalous, rest fidle aux
+Edrisides. Aprs une lutte acharne, la victoire resta aux Miknaa.
+Moua voulait qu'El-Haan lui fut livr, mais on facilita sa fuite en
+essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haan se
+brisa la cuisse et mourut misrablement.
+
+EXPDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succs
+d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les
+Omades, dcidrent le mehdi y faire une nouvelle campagne et en
+confier la direction son fils. Au printemps de l'anne 927, le prince
+Abou-l'Kassem se mit en route la tte d'une puissante arme. Il passa
+par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des
+Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il
+dut entreprendre toute une srie d'oprations gnes par le mauvais
+temps. Ayant contraint les rebelles la soumission, il continua sa
+route vers l'ouest et dut rduire diverses tribus telles que les Houara,
+et les Lemaa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'tait
+conserv. Il est assez difficile de dire jusqu' quel point il s'avana
+dans le Mag'reb; ce qui parat certain, c'est que les Mag'raoua se
+retirrent dans le sud pour viter son attaque.
+
+Aprs avoir confirm Moua-ben-Abou-l'Afia dans son commandement,
+Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrta Mecila, dans le Hodna.
+Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifest de l'hostilit, il
+les rduisit la soumission et, pour les punir, les dporta Karouan.
+De mme que les gnraux byzantins avaient song tablir dans cette
+localit une place forte qu'ils appelrent Justiniana-Zabi,
+Abou-l'Kassem traa sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destine
+couvrir la frontire du sud-ouest contre les incursions des Zentes. Il
+lui donna le nom de Mohammeda, mais l'ancienne appellation de Mecila
+prvalut. Le commandement de cette place forte fut donn par lui
+l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait t, dit-on, un des premiers
+partisans du mehdi et aurait mme partag sa captivit Sidjilmassa.
+Tout le Zab fut plac sous les ordres de cet officier et l'on accumula
+dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521].
+
+[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim.
+El-Karouani, p. 96.]
+
+Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya o l'appelait le soin de
+conserver ses droits d'hritier prsomptif (928).
+
+Vers le mme temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jets par la
+tempte sur les ctes de Provence, s'tablissaient au Fraxinet et, ayant
+t rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite
+rpublique qui ne tarda pas devenir un objet de terreur pour les
+rgions environnantes; ces brigands parcoururent en matres les Alpes,
+l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussrent l'audace jusqu' venir
+assiger Milan.
+
+SUCCS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laiss dans le Mag'reb
+Moua-ben-Abou-l'Afia matre de Fs. Aprs avoir reu la soumission des
+rgions environnantes, Moua, plaant Fs son fils Medin, s'attacha
+poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans
+dans les retraites o ils s'taient rfugis. Les montagnes du Rif et le
+pays des R'omara taient le dernier rempart de cette dynastie dchue.
+Une forteresse leve sur un piton, au milieu de montagnes escarpes,
+tait maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le
+rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royaut tait chue
+Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Aprs avoir essay en vain de
+rduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accs, Moua
+se dcida laisser en observation son gnral Ibn-Abou-el-Fetah[522];
+quant lui, il alla enlever Nokour o rgnait un descendant de Salah,
+nomm El-Mouaed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au
+pillage et achevrent l'oeuvre de destruction commence, quelques annes
+auparavant, par Messala. Le chef des Miknaa envahit ensuite la province
+de Tlemcen, o se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen,
+descendant de Soleman, qui prit la fuite son approche et alla se
+rfugier Melila (931). Moua entra vainqueur Tlemcen.
+
+[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.]
+
+Ce n'tait pas sans motif que Moua avait abandonn le Mag'reb. Nous
+avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec
+Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnomm En-Nacer (le victorieux),
+en raison de ses grands succs sur les princes de Lon[523]. Stimul par
+les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, aprs
+le dpart d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeades tout le pays
+compris entre Tns et Oran. Il est probable que l'arrive du chef
+victorieux des Miknaa, matre d'une grande partie du Mag'reb, fora
+Ibn-Khazer regagner les solitudes du dsert, son refuge habituel.
+
+Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de
+conqute en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville
+tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par
+les derniers reprsentants de cette dynastie (931).
+
+[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.]
+
+MOUA SE PRONONCE POUR LES OMADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES
+FATEMIDES.--Une fois matres de Ceuta, les gnraux omades entrrent
+en pourparlers avec Moua-ben-Abou-l'Afia qui se disposait marcher
+contre eux, et lui transmirent de la part de leur matre des offres trs
+sduisantes, s'il consentait l'accepter pour suzerain. Le chef des
+Miknaa avait-il se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il
+tait prfrable pour lui de s'attacher la fortune du brillant
+En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les
+ouvertures lui faites et se dcida rpudier la suzerainet fatemide
+pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'tant dclar le vassal
+du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorit omade dans le
+Mag'reb.
+
+Ds que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi
+expdia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis
+du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne
+possdaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne
+srieuse, et l'anne 932 se passa en escarmouches sans importance.
+L'anne suivante (933), une arme fatemide se mit en route vers l'ouest,
+sous le commandement de Homed-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa
+sans peine le Mag'reb central et pntra dans le Mag'reb extrme. Moua
+attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la
+Mouloua, au lieu dit Messoun. Aprs plusieurs jours de lutte, les
+troupes fatemides parvinrent se rendre matresses du camp ennemi, ce
+qui contraignit Moua se jeter dans Teoul, et appeler son aide le
+gnral Ibn-Abou-l'Fetah, rest en observation devant Hadjar-en-Necer.
+Aussitt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et
+vinrent attaquer les derrires de Moua. Au profit de cette diversion,
+qui immobilisait le chef miknacien, Homed continua sa marche sur Fs,
+o il entra sans coup frir, car Medin, fils de Moua, avait abandonn
+la ville son approche. Aprs avoir rtabli l'autorit fatemide en
+Mag'reb, Homed reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme
+gouverneur Fs Hmed-ben-Hamdoun[524].
+
+[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 268, t. II, p. 528,
+569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.]
+
+MORT D'OBD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps aprs le retour de l'arme,
+Obd-Allah mourut El-Mehda (3 mars 934). Il tait g de
+soixante-trois ans et avait rgn prs de vingt-cinq ans. Il laissait
+sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prtendirent qu'au
+moment de sa mort la lune avait subi une clipse totale.
+
+Ce prince laissait son fils un immense empire qui s'tendait de la
+grande Syrte au coeur du Mag'reb. Il faut reconnatre qu'une rare fortune
+avait second l'ambition de ce messie (mehdi), qui, aprs avoir err en
+proscrit, durant de longues annes, tait venu s'asseoir en triomphateur
+sur le trne prpar par un disciple dont l'abngation galait le
+dvouement. Grce son nergie invincible, Obd-Allah sut conserver,
+tendre et tablir sur des bases durables un pouvoir assez prcaire au
+dbut. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont
+les premires consquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait
+tout, il et t renvers aprs un court rgne.
+
+Et cependant l'ambition constante du mehdi, le dsir de toute sa vie
+n'tait pas ralis. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tourns et
+c'est sur le trne des khalifes, o son anctre Ali n'avait pu se
+maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Aprs l'insuccs de ses tentatives
+militaires en Egypte, il dut se borner employer l'intrigue, et ce fut,
+dit-on, par un de ses missaires que le khalife El-Moktader fut tu
+pendant les guerres qui suivirent la rvolte de Mouns. Suivant
+l'historien Es-Saouli, cit par Ibn-Hammad, il aurait mme annonc
+officiellement cette nouvelle dans une assemble politique o il reut
+les flicitations du peuple.
+
+Le mehdi tablit quelques modifications de rite dans la pratique de la
+religion musulmane. La rvolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient
+pendant la fin de son rgne, favorisa ces innovations. Le plerinage,
+une des bases de la religion islamique, tait devenu impossible depuis
+que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et
+enlev la pierre noire de la Kaba[525].
+
+[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim.
+El-Karouani, p. 96.]
+
+EXPDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre,
+nous devons passer une rapide revue des expditions faites en Europe
+pendant les dernires annes du rgne du mehdi. A la suite d'une
+alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en
+Afrique, une expdition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans
+le midi de l'Italie. Les allis s'emparrent d'un certain nombre de
+villes dtaches de l'obissance de l'empire, et notamment d'Otrante.
+San, chef des Slaves, fora Naples et Salerne lui verser une ranon,
+puis il fit payer tribut la Calabre et retourna Palerme avec un
+riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans
+cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux
+passrent en Espagne et entrrent au service des princes omades.
+
+Malgr l'appui prt par les Fatemides San dans son expdition
+d'Italie, le tribut stipul par les prcdents traits fut rgulirement
+servi Obd-Allah jusqu' sa mort, par les Byzantins.
+
+En 933, une flotte envoye contre Gnes par le mehdi porta le ravage
+dans les environs de cette ville[526].
+
+[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv.
+Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.]
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+SUITE DES FATEMIDES. RVOLTE DE L'HOMME A L'ANE
+934-947.
+
+
+Rgne d'El-Kam; premires rvoltes.--Succs de Meour, gnral
+fatemide, en Mag'reb; Moua, vaincu, se rfugie dans le
+dsert.--Expditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des
+Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succs des Edrisides; mort de
+Moua-ben-Abou-l'Aflia.--Rvolte d'Abou-Yezid, _l'homme
+l'ne_.--Succs d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de
+Karouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie
+d'inaction.--Sige d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Leve du sige
+d'El-Mehda.--Mort d'El-Kam; rgne d'Ismal-el-Manour.--Dfaites
+d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismal.--Chute d'Abou-Yezid.
+
+
+RGNE D'EL-KAM; PREMIRES RVOLTES.--Le prince Abou-l'Kassem avait
+pris, depuis longtemps, en main la direction des affaires de l'empire
+fatemide; il lui fut donc possible de tenir secrte la mort de son pre
+pendant un certain temps[527]. Il envoya dans l'est et dans l'ouest des
+forces suffisantes pour touffer dans leur germe les rbellions qui
+auraient pu se produire la nouvelle du dcs du mehdi. Aprs avoir
+pris ces habiles dispositions, il annona le fatal vnement et se fit
+proclamer sous le nom d'_El-Kam-bi-Amr-Allah_ (celui qui excute les
+ordres de Dieu). Il ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi
+et manifesta le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer
+cheval dans les rues d'El-Mehda.
+
+[Note 527: Les auteurs varient entre un mois et un an.]
+
+El-Kam, c'est ainsi que nous le dsignerons maintenant, tait alors un
+homme de quarante-deux quarante-trois ans. Il avait, quelque temps
+auparavant, institu El-Mehda un vritable crmonial de cour et pris
+l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblme de la
+dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable un bouclier
+fich au bout d'une lance, tait port au-dessus de sa tte par un
+cavalier.
+
+A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle
+rpandue qu'une rvolte clata dans la province de Tripoli, la voix
+d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du
+mehdi. Entour d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa
+l'audace jusqu' attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les
+remparts de cette place et bientt ses adeptes se tournrent contre lui,
+le mirent mort et envoyrent sa tte El-Kam.
+
+Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom
+d'Abou-Yezid commenait ses prdications. Ce marabout allait, avant peu,
+mettre l'empire fatemide deux doigts de sa perte[528].
+
+[Note 528: Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p
+328 et suiv. et t. III, p. 201 et suiv.]
+
+SUCCS DE MEIOUR, GNRAL FATEMIDE, EN MAG'REB.--MOUA, VAINCU; SE
+RFUGIE DANS LE DSERT.--Lorsque, dans le Mag'reb, Moua-ben-Abou-l'Afia
+apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des
+forces omades, se rendit matre de Fs. Aprs avoir fait mourir
+Hmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une
+clatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait
+responsables de ses dernires dfaites.
+
+Cependant, l'arme fatemide, envoye dans l'ouest, sous le commandement
+de l'eunuque Meour, avait commenc par rduire la soumission les
+populations des environs de Tiharet qui, aprs avoir mis mort leur
+gouverneur, s'taient places sous la protection de
+Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Omades. Ce dernier,
+attaqu son tour, avait d galement se soumettre au vainqueur. Ayant
+ainsi assur ses derrires, Meour n'hsita pas marcher directement
+sur Fs. Il mit le sige devant cette ville, mais il y rencontra une
+rsistance dsespre et fut retenu sous ses murailles pendant de longs
+mois.
+
+El-Kam, ne recevant plus de nouvelles de son arme, lui expdia du
+renfort sous le commandement de son ngre Sandal. Cet officier, parvenu
+dans le Mag'reb, commena par se rendre matre de Nokour, que les
+descendants des Beni-Salah avaient releve de ses ruines; puis, il opra
+sa jonction Meour. Les princes edrisides entrrent alors en
+pourparlers avec ce dernier et lui proposrent de le soutenir s'il
+voulait attaquer leur ennemi mortel, Moua. Cette dmarche devait
+consacrer une rupture dfinitive entre eux et les Omades. Mais, que
+pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, reprsent en Mag'reb par
+Ben-Abou-l'Afia?
+
+Meour, qui, depuis sept mois, assigeait inutilement Fs, accepta les
+propositions des Edrisides et se dcida traiter avec les assigs.
+Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorit fatemide.
+
+Meour, ayant alors runi toutes ses forces et reu dans ses rangs le
+contingent edriside, se mit la poursuite de Moua, le vainquit dans
+toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le
+contraignit chercher un refuge dans le dsert.
+
+Aprs avoir obtenu ce rsultat, Meour donna El-Kacem-ben-Edris,
+surnomm Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de
+tout le pays conquis sur Moua. Cependant Fs fut rserv et les
+Edrisides ne rentrrent pas encore dans la mtropole fonde par leur
+aeul. Ils continurent faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale
+provisoire.
+
+Meour rentra El-Mehdia en 936[529].
+
+[Note 529: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 142, 145, 529.
+Kartas, p. 117. El-Bekri, _Idricides_.]
+
+EXPDITIONS FATEMIDES EN ITALIE ET EN EGYPTE.--Pendant que ces
+vnements se passaient dans le Mag'reb, El-Kam obtenait de brillants
+rsultats sur un autre thtre. Une nouvelle expdition maritime envoye
+d'El-Mehdia contre Gnes remportait un grand succs. Les soldats
+fatemides, aprs avoir enlev d'assaut cette ville, la mirent au pillage
+et ramenrent des captifs nombreux. A leur retour, ils portrent le
+ravage sur les ctes de Sardaigne et peut-tre de Corse, et rentrrent
+El-Mehdia avec un riche butin et un millier de femmes chrtiennes
+captives (935)[530].
+
+En Sicile, o quelques troubles avaient clat, le khalife fatemide
+envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare
+nergie, qui ne tarda pas rtablir la paix et put s'appliquer tout
+entier l'embellissement de Palerme.
+
+Mais El-Kam avait, comme son pre, les yeux tourns vers l'Orient, et
+il faut avouer que le moment semblait favorable pour y excuter de
+nouvelles tentatives. Aprs la mort du khalife El-Moktader, on avait
+proclam El-Kaher-b'Illah Bagdad; mais son rgne avait t fort
+troubl et de courte dure. Dpos en 934, il fut remplac par son neveu
+Er-Radi, fils d'El-Moktader. Ce prince nomma alors au gouvernement de
+l'Egypte un officier d'origine turque[531], nomm Abou-Beker-ben-Bordj
+et qui prit le titre d'_Ikhchid_ (roi des rois). En ralit, l'Egypte
+devenait une vice-royaut presque indpendante, et, comme elle tait
+trs divise par la guerre civile, il tait naturel qu'El-Kam songet
+y intervenir.
+
+[Note 530: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 529. Amari,
+_Musulmans de Sicile_, t. III, p. 180 et suiv.]
+
+[Note 531: Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient
+alors le centre de l'Asie.]
+
+L'affranchi Zedane, gnral fatemide, partit pour l'Egypte la tte
+d'une arme et entra en vainqueur Alexandrie, mais, Ikhchid tant
+accouru avec des forces imposantes, Zedane ne jugea pas prudent de se
+mesurer avec lui; il s'empressa d'vacuer le pays conquis et de rentrer
+en Ifrikiya.
+
+PUISSANCE DES SANHADJA.--ZIRI-BEN-MENAD.--La grande tribu des Sanhadja,
+qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb central, n'a, jusqu'
+prsent, jou aucun rle actif dans l'histoire. Son territoire
+confrontait l'est aux Ketama, au nord aux Zouaoua du Djerdjera, et
+s'tendait l'ouest jusque vers le mridien de Tns; il renfermait des
+localits importantes telles que Hamza, Djezar-beni-Mez'ranna (Alger),
+Mda et Miliana. La race des Sanhadja constituait une des plus
+anciennes souches berbres. La tribu des Telkata[532] avait la
+prminence sur les autres. Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et
+l'ouest aux Sanhadja, taient en luttes constantes avec eux.
+
+Vers le commencement du Xe sicle, vivait chez les Sanhadja un certain
+Menad, sorte de _marabout_ dont la famille tait venue quelque temps
+auparavant s'tablir dans la tribu et y avait fond une mosque. Il
+avait un fils nomm Ziri, dont les auteurs disent: ...Qu'on n'avait
+jamais vu un si bel enfant..... l'ge de dix ans, il paraissait en
+avoir vingt pour la force et la vigueur[533]. Ses instincts belliqueux
+s'taient rvls de bonne heure; aussi, ds qu'il eut atteint l'ge
+d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens dtermins et alla faire
+des expditions et des razias chez les Mag'raoua. Son audace et son
+courage, que le succs favorisa, lui procurrent bientt une grande
+influence parmi les Sanhadja. Il put alors excuter une razia trs
+fructueuse sur les Mar'ila, tablis dans le bas Chelif, non loin de
+Mazouna. Retranch dans la montagne de Titeri, au sud de Mda, il y
+emmagasina son butin et y logea ses chevaux. Malgr l'opposition de
+quelques rivaux, il ne tarda pas devenir le chef incontest des
+Sanhadja. Ayant envoy sa soumission El-Kam, il reut de ce prince
+l'investiture du commandement de sa tribu.
+
+Ziri songea alors se construire une capitale digne de lui et reut
+cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop
+heureux de voir s'tablir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et
+destine servir de rempart contre eux.
+
+Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le
+Djebel-el-Akhdar (Titeri), prs de Mda, et lui donna le nom d'Achir.
+Lorsqu'elle fut acheve, il fit appel aux habitants de Tobna, de Mecila
+et de Hamza pour la peupler[534].
+
+[Note 532: Voir au chap. I, 2e partie, les subdivisions de cette
+tribu.]
+
+[Note 533: En-Nouri, _apud_ Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.]
+
+[Note 534: Ibn-Khaldoun, Berbres, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouri,
+_loc. cit._; El-Bekri, art. Achir.]
+
+SUCCS DES EDRISIDES; MORT DE MOUA-BEN-ABOU-L'AFIA.--Dans le Mag'reb,
+les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvr et
+l'autorit qu'ils tenaient du gnral fatemide. En 936, Kacem-Kennoun,
+chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son
+cousin El-Hassen rentrait en vainqueur Tlemcen. Moua, rduit
+l'impuissance, suivait de loin ces vnements, en guettant l'occasion de
+reprendre l'offensive.
+
+Abd-er-Rahman-en-Nacer tait alors retenu par ses guerres contre les
+rois de Galice et de Lon. La fortune, jusqu'alors fidle, l'avait
+trahi, et il avait essuy de srieux checs qu'il brlait du dsir de
+venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb restaient
+abandonns eux-mmes[535].
+
+En 938, eut lieu la mort de Moua, pendant qu'il travaillait, dit
+Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer),
+fortifier la cause des Omades. On ignore s'il fut tu dans un combat
+ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et
+reut du khalife omade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb.
+Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance
+semblable celle qui avait exist entre leurs pres, d'o il y a lieu
+de conjecturer que ce dernier tait mort vers la mme poque.
+
+[Note 535: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 64 et suiv.]
+
+RVOLTE D'ABOU-YEZID, L'HOMME L'NE.--Abou-Yezid, fils de
+Makhled-ben-Kedad, zente de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des
+Ouargou, avait t lev Takious, dans le pays de Kastiliya. Il tait
+n, dit-on, au Soudan, du commerce de son pre avec une ngresse, dans
+un voyage effectu par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses
+tudes Takious et Touzer, o il avait reu les leons du Mokaddem
+(vque) des ebadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'tait ainsi pntr,
+ds son jeune ge, des principes de ces sectaires et particulirement de
+la fraction qui tait dsigne sous le nom de _Nekkariens_. C'taient
+des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la
+spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas leur secte.
+
+Abou-Yezid tait contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais,
+dans cette enveloppe frle et disgracieuse, brlait une me ardente et
+d'une nergie invincible. Il possdait un haut degr l'loquence qui
+entrane les masses. Ds qu'il eut atteint l'ge d'homme, il s'adonna
+l'enseignement, c'est--dire qu'il s'appliqua rpandre les doctrines
+de sa secte, et ses prdications enflammes n'avaient qu'un but: pousser
+ la rvolte contre l'autorit constitue. Il parcourut les tribus
+kharedjites en pratiquant le mtier d'aptre, et se trouvait Tiharet
+au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, ds lors, en adversaire
+rsolu de la dynastie fatemide. Forc de fuir de Tiharet, il rentra dans
+le pays de Kastiliya et ne tarda pas se faire mettre hors la loi par
+les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le
+plerinage, mais il ne parat pas qu'il et ralis ce projet, qui
+n'tait peut-tre qu'une ruse de sa part pour dtourner l'attention.
+
+Vers 928, il tait de retour Takious et, ds l'anne suivante,
+commenait grouper autour de lui des partisans prts le soutenir
+dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez
+fort pour lever l'tendard de la rvolte Takious, mais le souverain
+fatemide s'tant dcid agir srieusement contre lui, Abou-Yezid dut
+encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua
+un voyage en Orient. Aprs quelques annes de silence, il rentrait la
+faveur d'un dguisement Touzer (938); mais ayant t reconnu, il fut
+arrt par le gouverneur et jet en prison. A cette nouvelle, son ancien
+prcepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cdant aux
+instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nomms Fadel et Yezid, runit
+un groupe de ses adeptes et alla dlivrer le prisonnier.
+
+Cette fois, il n'y avait plus tergiverser et il ne restait
+Abou-Yezid qu' combattre ouvertement. Il se rfugia dans le sud chez
+les Beni-Zendak, tribu zente, et, de l, essaya d'agir sur les
+populations zentes de l'Aours et du Zab et notamment sur les
+Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'tait nullement
+diminue, malgr l'ge et les infirmits. Aprs plusieurs annes
+d'efforts persvrants, il parvint dcider ces populations la lutte.
+Vers 942, il runit ses principaux adhrents dans l'Aours, se fit
+proclamer par eux _cheikh des vrais croyants_, leur fit jurer haine
+mort aux Fatemides et les invita reconnatre la suprmatie des
+Omades d'Espagne. Il leur promit en outre qu'aprs la victoire, le
+peuple berbre serait administr, sous la forme rpublicaine, par un
+conseil de douze cheiks. L'homicide et la spoliation taient dclars
+licites l'encontre des prtendus orthodoxes, dont les familles
+devaient tre rduites en esclavage[536].
+
+[Note 536: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 530 et suiv., t. III,
+p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid.
+El-Karouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l'tude publie par Cherbonneau
+dans la _Revue africaine_, sous le titre _Documents indits sur
+l'hrtique Abou-Yezid_, no 78 et dans le _Journal asiatique_, passim.]
+
+SUCCS D'ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L'IFRIKIYA.--En 942, Abou-Yezid
+profita de l'absence du gouverneur de Bar'a pour venir, la tte de
+ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle
+course dans la mme direction fut moins heureuse, car le gouverneur,
+qui, cette fois, tait sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les
+poursuivit dans la montagne; mais, s'tant engag dans des dfils
+escarps, il se vit entour de kharedjites et forc de chercher un
+refuge derrire les remparts de sa citadelle.
+
+Abou-Yezid essaya en vain de le rduire; manquant de moyens pour faire,
+avec succs, le sige de Bar'a, il changea de tactique. Des ordres,
+expdis par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, tablis
+dans la partie mridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent
+d'entreprendre le sige de Touzer et des principales villes du Djerid.
+Cette feinte russit merveille, et, tandis que toutes les troupes des
+postes du sud se portaient vers les points menacs, Abou-Yezid venait
+s'emparer sans coup frir de Tebessa et de Medjana. La place de
+Mermadjenna prouva bientt le mme sort; dans cette localit, le chef
+de la rvolte reut en prsent un ne gris dont il fit sa monture. C'est
+pourquoi on le dsigna ensuite sous le sobriquet de l'_homme l'ne_.
+
+De l, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, aprs avoir mis en droute
+le corps de troupes ketamiennes qui protgeait cette place, il s'en
+empara et la livra au pillage: toute la population rfugie dans la
+grande mosque fut massacre par ses troupes, qui se livrrent aux plus
+grands excs. Ainsi, un succs inespr couronnait les efforts de
+l'aptre. L'homme l'ne prit alors le titre de _Cheikh des Croyants_:
+vtu de la grossire chemise de laine manches courtes usite dans le
+sud, il affectait une grande humilit, n'avait comme arme qu'un bton et
+comme monture qu'un ne.
+
+En prsence du danger qui le menaait, El-Kam, sans s'mouvoir, runit
+des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes.
+Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le
+commandement en chef Meour. L'esclavon Bochra partit la tte d'une
+de ces divisions pour couvrir Badja, menace par les Nekkariens. Le
+gnral Khalil-ben-Ishak alla occuper Karouan et Rakkada, avec le
+second corps. Enfin Meour demeura avec le dernier la garde
+d'El-Mehda.
+
+Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l'arme
+de Bochra par un de ses lieutenants nomm Aoub. Celui-ci n'ayant pu
+soutenir le choc des troupes rgulires, l'Homme l'ne effectua en
+personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi
+et changea la dfaite en victoire. La ville de Badja fut mise feu et
+sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mmes furent passs au
+fil de l'pe, les femmes rduites en esclavage. Cette nouvelle victoire
+eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout,
+accoururent, sous la bannire d'Abou-Yezid, de nouveaux adhrents,
+autant pour chapper ses coups que dans l'espoir de participer au
+butin.
+
+Les Beni-Ifrene et autres tribus zentes formaient l'lite de son arme.
+L'Homme l'ne s'effora de donner une organisation ces hordes
+indisciplines qui reurent des officiers, des tendards, du matriel et
+des tentes; quant lui, il conserva encore la simplicit de son
+accoutrement.
+
+PRISE DE KAROUAN PAR ABOU-YEZID.--De Tunis, o il s'tait rfugi,
+Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles
+essuyrent encore une dfaite la suite de laquelle ce gnral,
+contraint d'vacuer Tunis, alla se rfugier Soua.
+
+L'Homme l'ne, aprs avoir fait une entre triomphale Tunis, alla
+tablir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de
+nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au coeur de sa
+puissance. Les populations restes fidles cette dynastie se
+rfugirent sous les murs de Karouan. Le moment dcisif approchait. En
+attendant qu'il pt investir El-Medha, Abou-Yezid, pour tenir ses
+troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur
+les territoires non soumis. Ces partis rpandirent la dvastation dans
+les contres environnantes et rapportrent un butin considrable.
+
+Enfin l'Homme l'ne donna le signal de la marche sur la capitale. En
+avant de Soua, l'avant-garde, commande par Aoub, se heurta contre
+Bochra et ses guerriers brlant de prendre une revanche. Les Kharedjites
+furent entirement dfaits: quatre mille d'entre eux restrent sur le
+champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits
+El-Medha, o le prince ordonna leur supplice.
+
+Cet chec, tout sensible qu'il ft, n'tait pas suffisant pour arrter
+l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientt, en effet, renforcs
+de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et
+arrivrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes
+abandonnrent cette place et allrent se renfermer dans Karouan. Aprs
+tre entr sans coup frir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur
+Karouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il tait suivi.
+
+Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empcher l'investissement
+de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la dfendre
+pendant le sige. Dans l'espoir de sauver sa vie, il entra en
+pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence jusqu' venir son
+camp. L'homme l'ne le jeta dans les fers et bientt le fit mettre
+mort, malgr les reprsentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet
+acte de lchet. Presse de toutes parts et prive de chef, la ville ne
+tarda pas ouvrir ses portes aux assigeants (milieu d'octobre 944).
+Suivant leur habitude, les Kharedjites livrrent Karouan au pillage;
+les principaux citoyens, les savants, les lgistes tant venus implorer
+la clmence du vainqueur, n'obtinrent que d'humiliants refus; ils
+auraient mme, selon Ibn-Khaldoun[537], reu l'ordre de se joindre aux
+Kharedjites et de les aider massacrer les habitants de la ville et les
+troupes fatemides.
+
+On dit qu'en faisant son entre dans la ville, Abou-Yezid criait au
+peuple: Vous hsitez combattre les Obedites? Voyez cependant mon
+matre Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre boiteux: Dieu nous a
+donc, l'un et l'autre, dispenss de verser notre sang dans les combats,
+mais nous ne nous en dispensons pas![538].
+
+[Note 537: _Berbres_, t. III, p. 206.]
+
+[Note 538: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+NOUVELLE VICTOIRE D'ABOU-YEZID SUIVIE D'INACTION.--Dans toute cette
+premire partie de la campagne, les gnraux fatemides semblent avoir
+lutt d'incapacit, en se laissant successivement craser sans se prter
+aucun appui. Aprs la chute de Karouan, Meyour, sortant de son
+inaction, vint, la tte d'une nombreuse arme, attaquer le camp des
+Kharedjites. La bataille et lieu au col d'El-Akoune, en avant de la
+ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir tre favorable aux
+Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane
+de l'Aours, transporte quelques annes auparavant dans l'Ifrikyia,
+passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes
+fatemides, y jeta le dsordre, suivi bientt de la dfaite. Meour
+reut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portrent sa tte au chef
+de la rvolte. Les tentes et les tendards obedites tombrent aux mains
+des Nekkariens. La tte de Meour, aprs avoir t trane dans les
+rues de Karouan, fut envoye en Mag'reb avec la nouvelle de la
+victoire.
+
+Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meor, et, suivant son plan de
+campagne, au lieu de profiter de la terreur rpandue par sa dernire
+victoire pour marcher sur El-Mehda, il lana ses guerriers par groupes
+sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches sectaires portrent alors
+le ravage et la mort dans tout le pays, qu'ils couvrirent de sang et de
+ruines. Parmi les plus acharns commettre ces excs, se distingurent
+les Beni-Kemlane. L'autorit d'Abou-Yezid s'tendit au loin. Plusieurs
+places fortes tombrent en son pouvoir et notamment Soua, o les plus
+pouvantables cruauts furent commises[539].
+
+Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya l'omade
+En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage
+de fidlit. Cette dmarche, il est inutile de le dire, fut fort bien
+accueillie par la cour d'Espagne. La municipalit de Karouan avait,
+dit-on, insist, pour qu'il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait
+rtabli dans cette ville le culte orthodoxe[540].
+
+L'Homme l'ne, sur le point de russir, agissait dj en souverain.
+Enivr par ses succs, il ne tarda pas rejeter sa robe de mendiant
+pour se vtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la
+royaut. Il allait au combat mont sur un cheval de race. Ce n'tait
+plus l'homme l'ne. Pendant ce temps, El-Kam occupait ses troupes
+couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous
+les jours voir paratre l'ennemi sous ses murs. En mme temps, il put
+faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidles, et leurs
+voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa
+demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des gnalogistes
+complaisants rattachrent la filiation du prophte, s'tait, ainsi
+qu'on l'a vu, dclar l'ami des Fatemides; la rivalit de sa tribu avec
+celle des Zentes-Mag'raoua tait une raison de plus pour combattre la
+rvolte des Zentes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama
+et les Sanhadja vinrent harceler les derrires de l'arme nekkarienne,
+tandis que des forces plus considrables se concentraient Constantine.
+
+[Note 539: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 532, t. III, p. 207.
+El-Kairouani, p. 100.]
+
+[Note 540: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 200 et suiv.
+Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 67.]
+
+SIGE D'EL-MEHDA PAR ABOU-YEZID.--Aprs tre rest pendant 70 jours
+dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le sige devant
+El-Mehda. Le faubourg de Zoula tomba en sa possession, la suite
+d'une srie de combats qui durrent plusieurs jours, et il s'avana
+jusqu' la Meolla, une porte de flche de la ville (janvier 945).
+Ainsi se trouva ralise une prdiction attribue au mehdi. Abou-Yezid,
+dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville
+ne pouvait tre enleve par un coup de main et, ayant tabli un vaste
+camp retranch au-dessus de Zoula, au lieu dit Fehas-Terennout, il
+entreprit le sige rgulier d'El-Mehda.
+
+Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour oprer une diversion,
+sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, revers,
+l'arme kharedjite. Mais, Abou-Yezid lana contre eux les Ourfeddjouma,
+sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent les
+repousser. Ainsi, El-Kam demeura abandonn lui-mme, n'ayant d'autre
+espoir de salut que dans son courage et sa tnacit. Abou-Yezid pressa
+le sige, livrant de nombreux assauts la ville; les Fatemides, de leur
+ct, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements tait
+gnralement indcise, car les assigeants, en raison de la
+configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs
+forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme l'ne se
+multipliait, conduisant lui-mme ses guerriers au combat el il faillit
+trouver la mort dans une de ces luttes, o l'acharnement tait gal de
+part et d'autre.
+
+Il fallut ds lors renoncer enlever la place de vive force et se
+contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de
+ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les
+envoyait fourrager dans l'intrieur. Bientt la famine vint ajouter la
+dtresse des assigs, entasss dans El-Mehda, et El-Kam dut se
+dcider expulser les non-combattants qui taient venus s'y rfugier
+lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards
+et enfants furent impitoyablement massacrs par les Nekkariens, qui leur
+ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et
+monnaies qu'ils supposaient avoir t avals par les fuyards[541].
+Abou-Yezid donnait lui-mme l'exemple de la cruaut: tout prisonnier
+tait tortur. Les Obdites, de leur ct, ne faisaient aucun quartier.
+
+Le sige tranait en longueur; les Fatemides avaient trouv de nouvelles
+ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, soit par suite
+d'un ravitaillement excut par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun[542],
+ce qui semble peu probable, moins qu'il n'ait t opr par mer. Dans
+les premiers jours, des rassemblements considrables de Berbres
+arrivant du Djebel-Nefoua, du Zab, ou mme du Mag'reb, venaient sans
+cesse grossir l'arme des Nekkariens. Mais cette arme, par sa
+composition htrogne, ne pouvait subsister qu' la condition d'agir et
+surtout de piller. L'inaction, les privations ne pouvaient convenir
+ces montagnards accourus la cure. L'Homme l'ne essayait de les
+lancer sur les contres de l'intrieur; mais une grande distance, il
+ne restait plus rien; tout avait t pill. Les guerriers nekkariens
+commencrent murmurer; bientt des bandes entires reprirent le chemin
+de leur pays et, une fois cette impulsion donne, l'immense
+rassemblement ne tarda pas se fondre. Promptement, Abou-Yezid n'eut
+plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aours et des
+Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kam profita de
+l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie nergique qui
+rejeta l'assigeant dans son camp. En mme temps, des missaires habiles
+suscitrent le mcontentement parmi les derniers adhrents d'Abou-Yezid,
+en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite drgle taient
+indignes de son caractre.
+
+[Note 541: Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Karouani rapportent ce
+trait.]
+
+[Note 542: _Berbres_, t. II, p. 56.]
+
+LEVE DU SIGE D'EL-MEHDIA.--Incapable de rsister une nouvelle sortie
+et ne pouvant mme plus compter sur ses derniers soldats, Abou-Yezid se
+vit forc de lever le sige au plus vite et d'oprer sa retraite sur
+Karouan, en abandonnant son camp aux assigs. Selon El-Karouani,
+trente hommes seulement l'accompagnaient dans sa fuite[543] (aot 945).
+
+[Note 543: Page 102.]
+
+El-Mehda se trouva ainsi dlivre au moment o les rigueurs du blocus
+l'avaient rduite la dernire extrmit. Depuis longtemps, les vivres
+taient puises; on avait d manger la chair des animaux domestiques et
+mme celle des cadavres. Les assigs trouvrent dans le camp kharedjite
+des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte.
+Aussitt, le khalife El-Kam reprit l'offensive. Tunis, Soua et autres
+places rentrrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait
+t le signal d'un tolle gnral de la part des populations victimes de
+leurs excs.
+
+Quant Abou-Yezid, il avait t reu avec le dernier mpris par les
+habitants de Karouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. L'Homme
+l'ne, en prouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea
+compltement de genre de vie, il revint la simplicit des premiers
+jours et reprit la chemise de laine et le bton, simple livre sous
+laquelle il avait obtenu tous ses succs. En mme temps, des officiers
+dvous lui amenrent des troupes fidles qui occupaient diffrents
+postes. Il se mit leur tte et porta le ravage et la dsolation dans
+les campagnes environnantes.
+
+Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant runi
+un corps de troupe, opra sa jonction avec les contingents des Ketama et
+Sanhadja et s'avana marches forces au secours des Fatemides. Les
+garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent
+eux. Mais Aoub, fils d'Abou-Yezid, suivait depuis Badja tous leurs
+mouvements, et, une nuit, il attaqua l'improviste Ibn-Hamdoun dans son
+camp. Les confdrs, surpris avant d'avoir pu se mettre en tat de
+dfense, se trouvrent bientt en droute et les Nekkariens en firent un
+grand carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-mme, tomba, en fuyant, dans un
+prcipice o il trouva la mort[544]. Les dbris de l'anne, sans penser
+ se rallier, rentrrent dans leur cantonnement.
+
+[Note 544: Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de
+l'_Histoire des Berbres_, p. 554.)]
+
+Tunis tait tombe, quelques jours auparavant, au pouvoir de
+Hacen-ben-Ali, gnral d'El-Kam, qui avait fait un grand massacre des
+Kharedjites et de leurs partisans.
+
+Aussitt aprs sa victoire, Aoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur
+Hacen tant sorti sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec
+des chances diverses. Aoub finit cependant par craser les forces de
+son ennemi et le couper de Tunis, o les Nekkariens entrrent de nouveau
+en vainqueurs. Hacen, qui s'tait rfugi sous la protection de
+Constantine, toujours fidle, entreprit de l plusieurs expditions
+contre les tribus de l'Aours.
+
+Encourag par ce regain de succs, Abou-Yezid voulut tenter un grand
+coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, la tte d'un rassemblement
+considrable, attaquer Soua, et, pendant plusieurs mois, pressa cette
+place avec un acharnement qui n'eut d'gal que la rsistance des
+assigs.
+
+MORT D'EL-KAM. RGNE D'ISMAL-EL-MANSOUR.--Sur ces entrefaites, un
+dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kam cessa de vivre
+ El-Mehda. Il tait g de 55 ans. Avant sa mort, il dsigna comme
+successeur son fils Abou-Tahar-Ismal qui devait plus tard recevoir le
+surnom d'El-Mansour (le victorieux). Selon El-Karouani, El-Kam aurait,
+un mois avant sa mort, abdiqu en faveur de son fils[545].
+
+[Note 545: Page 103.]
+
+Ismal, le nouveau khalife fatemide, tait g de 32 ans. C'tait un
+homme courageux, instruit et distingu.
+
+Il s'levait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la
+famille obdite par la bravoure, le savoir et l'loquence. Dans les
+circonstances o il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de
+prudence que de dcision; aussi, pour viter de fournir un nouveau sujet
+de perturbation, commena-t-il par tenir secrte la mort de son pre.
+Rien, l'extrieur, ne laissa supposer le changement de rgne.
+
+Soua tait alors rduite la dernire extrmit. Le premier acte
+d'Ismal fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un puissant
+renfort aux assigs. Les gnraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui
+commandaient cette expdition, abordrent heureusement et, seconds par
+les troupes de la garnison, vinrent avec imptuosit attaquer le camp
+des Nekkariens, au moment o ceux-ci se croyaient srs de la victoire.
+Aprs une courte lutte, les kharedjites furent mis en droute et leur
+camp demeura aux mains des Fatemides. Soua tait sauve.
+
+Abou-Yezid chercha un refuge Karouan, o se trouvaient ses femmes et
+le fidle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposs contre
+lui cause de ses cruauts, et voyant son toile sur le point d'tre
+clipse, fermrent les portes son approche et refusrent de le
+recevoir. Il se retira Sebiba, suivi seulement de quelques partisans.
+En mme temps, le khalife Ismal, aprs avoir pass par Soua, faisait
+son entre Karouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie gnrale
+aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d'Abou-Yezid
+furent respects, et le prince lit pourvoir leurs besoins.
+
+DFAITES D'ABOU-YEZID.--Cependant, l'Homme l'ne, qui avait obtenu
+quelques succs sur des corps isols, runit encore une arme et vint,
+avec confiance, se prsenter devant Karouan; il attaqua mme le camp
+d'Ismal qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant
+plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant
+reu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les
+kharedjites dans le sud.
+
+Abou-Yezid envoya alors des corps isols inquiter les environs de
+Karouan et couper la route de cette ville El-Mehda et Soua. Le
+chef de la rvolte semblait nanmoins bout de forces; Ibrahim crut
+pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses
+femmes condition qu'il s'loignerait pour toujours. L'Homme l'ne
+accepta et reut le pardon pour lui et ses partisans.
+
+Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espr obtenir la paix
+en traitant le rebelle avec cette gnrosit. A peine Abou-Yezid fut-il
+rentr en possession de son harem qu'il revint attaquer les Fatemides
+plongs dans une trompeuse scurit (aot 916). Le khalife rsolut alors
+d'en finir par la force avec ce lche ennemi. Ayant runi un corps
+nombreux de troupes rgulires et d'auxiliaires Ketama et Berbres et de
+l'est, il se mit leur tte et vint attaquer les Kharedjites qui, en
+masses tumultueuses, se prparaient renouveler leurs agressions.
+Lorsqu'on fut en prsence, Ismal disposa sa ligne de bataille en se
+plaant au centre avec les troupes rgulires et en formant son aile
+droite avec les contingents de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les
+Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis.
+
+Abou-Yezid vint attaquer imptueusement les Berbres de l'aile droite
+et, les ayant mis en droute, se heurta contre le centre qui l'attendit
+de pied ferme sans se laisser entamer. Aprs avoir laiss aux Karedjites
+le temps d'puiser leur ardeur, Ismal charge la tte de sa rserve et
+force l'ennemi la retraite. Bientt les adhrents d'Abou-Yezid sont en
+droute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les
+vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille ttes de ces
+partisans furent, dit-on, envoyes Karouan, o elles servirent
+d'amusement la lie du peuple.
+
+Ce fut alors qu'Ismal traa le plan de k ville de Sabra un mille au
+sud-ouest de Karouan. Cette place, qui devait tre la capitale de
+l'empire obdite, reut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de
+Mansour). Aprs sa dfaite, Abou-Yezid avait en vain essay de se jeter
+dans Sebiba. De l, il prit la route de l'ouest et se prsenta devant
+Bar'a; cette forteresse, qu'il n'avait pu enlever au dbut de la
+campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le
+sige.
+
+Mais il avait affaire un ennemi dont les qualits militaires se
+dveloppaient avec les difficults de la campagne. Sans lui laisser
+aucun rpit, Ismal confia le commandement de Karouan l'esclavon
+Merah, et, se mettant la tte des troupes, alla tablir son camp
+Saguet-Mems, o il reut les contingents des Ketama et ceux des
+cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946).
+
+POURSUITE D'ABOU-YEZID PAR ISMAL.--Alors commena cette chasse
+mmorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismal
+marcha d'abord sur Bar'a. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite
+travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous;
+il pensait pouvoir rsister dans la place forte de Tobna, mais le
+khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore.
+
+Dans cette localit, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab,
+vint apporter des prsents son souverain et lui prsenter ses
+hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait
+le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aours, la tte d'une
+bande. Le khalife ordonna de l'corcher vif. Ainsi faisait-il de tous
+ceux qu'il prenait, dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de
+_l'corcheur_. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds
+coups.
+
+Ismal reut galement de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des
+Mag'raoua, un message amical. Ce prince, alli des Omades d'Espagne,
+avait, au profit de l'anarchie, tendu son autorit jusqu' Tiharet et
+exerait sa prpondrance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il
+avait soutenu l'Homme l'ne, mais la cause de l'agitateur devenait par
+trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se htait de l'abandonner avant
+qu'elle ft tout fait perdue.
+
+Abou-Yezid, ne sachant o trouver un appui, dpcha son fils Aoub en
+Espagne pour tcher d'obtenir une diversion des Omades. En attendant
+leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins
+occidentaux du Hodna. Ce pays tait occup par les Beni-Berzal, fraction
+des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grce l'appui de ces
+indignes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana[546]. Mais le
+khalife l'y poursuivit, fora les Beni-Berzal la soumission et mit en
+droute les adhrents de l'agitateur.
+
+Abou-Yezid, qui avait gagn le dsert, y resta peu de temps et reparut
+dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismal vint l'y relancer, et
+l'Homme l'ne chercha en vain rentrer dans le pt montagneux de
+Salt. Rejet vers le sud, il entrana sa poursuite les troupes
+fatemides, qui reurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar
+l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient arrts[547]. L'arme du
+khalife prouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par
+le fait des intempries que par le manque de vivres, et elle perdit
+beaucoup d'hommes et de matriel.
+
+[Note 546: Actuellement le Djebel-Mezita 12 milles de Mecila,
+dit Ibn-Hammad.]
+
+[Note 547: Ce fait, avanc par Ibn-Hammad, est contredit par
+Ibn-Khaldoun.]
+
+Ismal pntra alors dans le pays des Sanhadja, o il fut reu par
+Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus un suzerain. Pour reconnatre sa
+fidlit, le khalife le nomma gouverneur de toute la rgion, au nom des
+Fatemides, et lui accorda l'autorisation d'achever la ville d'Achir,
+dont il avait commenc la construction dans le Djebel-el-Akhdar[548],
+pour en faire sa capitale.
+
+Aprs tre arriv Hamza, Ismal tomba malade et dut sjourner quelque
+temps dans le pays des Sanhadja. On avait compltement perdu la trace
+d'Abou-Yezid, lorsque tout coup on apprit qu'il tait venu, la tte
+d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le sige devant
+Mecila. Ismal, qui se disposait pousser jusqu' Tiharet, se hta
+d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientt
+Abou-Yezid fut dlog de ses positions: ayant t abandonn par ses
+partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre
+ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana.
+
+[Note 548: Voir _Revue africaine_, no 74.]
+
+CHUTE D'ABOU-YEZID.--Aprs s'tre ravitaill Mecila, Ismal, en
+attendant des renforts, alla bloquer la montagne o s'tait rfugi son
+ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du
+Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus
+allies tant enfin arrivs, l'arme fatemide attaqua la montagne; le
+combat fut rude; mais force d'nergie, les dfils gards par les
+kharedjites furent tous enlevs et les rebelles se dispersrent en
+dsordre.
+
+Abou-Yezid, entran dans la droute, reut un coup de lance qui le jeta
+en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en tte desquels
+taient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se prcipitrent sur lui pour le
+prendre vivant; mais son fils Youns et ses partisans accoururent son
+secours, et un nouveau combat acharn s'engagea sur son corps. Les
+Nekkariens purent enfin emporter leur chef bless. Un grand nombre de
+kharedjites avaient t tus. On dcapita tous les cadavres, ce qui
+valut cette bataille le nom de _journe des ttes_[549].
+
+L'Homme l'ne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se
+renfermer dans une citadelle tablie sur un piton appel _Tagarboucet_
+(l'aron). Ismal l'y poursuivit, mais le refuge du rebelle tait dans
+une position tellement escarpe qu'il dut renoncer l'enlever
+sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador
+(l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commena
+le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, il ordonna l'assaut,
+mais Abou-Yezid, entour de ses fils[550], s'y dfendit avec le courage
+du dsespoir. En vain les assigeants s'avancrent, en traversant des
+ravins escarps et en escaladant les roches, jusqu'au pied du dernier
+escarpement, malgr la grle de pierres et de projectiles que leur
+lanaient les assigs, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les
+surprit avant qu'ils eussent achev d'assurer leur victoire. Pendant la
+nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort,
+afin qu'elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara,
+dont les habitations avaient t brles et les bestiaux enlevs,
+vinrent le soir mme faire leur soumission.
+
+[Note 549: Ibn-Hammad.]
+
+[Note 550: Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar tait aussi avec lui.]
+
+Ismal avait pu se convaincre, dans ces journes de luttes, qu'il
+n'avait pas assez de troupes pour rduire son ennemi. Il demanda des
+soldats rguliers Karouan et, en attendant leur arrive, s'installa
+son camp du Nador. Tant que je n'aurai pas triomph de mon ennemi,
+disait-il[551], mon trne sera o je campe. Le khalife passa ainsi de
+longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus
+laissait disponibles pacifier la contre.
+
+[Note 551: Selon lbn-Hammad.]
+
+Enfin les renforts arrivs par mer parvinrent au camp du Nador et l'on
+donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enleve. Abou-Yezid, ses
+fils et quelques serviteurs dvous, s'taient rfugis dans une sorte
+de rduit o ils tenaient encore. On finit par y pntrer, mais
+l'agitateur n'y tait plus; il tait sorti par un passage secret et
+fuyait au milieu des roches, port par trois hommes, car il tait
+couvert de blessures. Peut-tre aurait-il chapp encore si ceux qui le
+portaient ne l'avaient laiss rouler dans un ravin profond, d'o il fut
+impossible de le retirer.
+
+Les vainqueurs finirent par le trouver demi-mort. Ils l'apportrent au
+khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite
+envers lui; nanmoins, comme il le rservait pour son triomphe, il fit
+soigner ses blessures; mais, quelques jours aprs, l'Homme l'ne
+rendait le dernier soupir (aot 947). Son corps fut corch et sa peau
+bourre de paille pour tre rapporte El-Mehda. Sa chair et les ttes
+de ses principaux adhrents ayant t sales, furent expdies
+El-Mehda. Du haut de la chaire, on y annona la victoire du khalife, et
+les preuves sanglantes en furent livres la populace.
+
+La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup port aux Nekkariens. Aoub et
+Fadel, fils de l'homme l'ne, qui avaient pu chapper, tentrent de
+rallier les dbris des adhrents de leur pre. S'tant associs un
+ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, nomm Mbed, ils parvinrent
+runir une arme et allrent attaquer Tobna et mme Biskra. Mais le
+khalife ayant envoy contre eux ses gnraux Chafa et Kacer, soutenus
+par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs
+furent dfaits et durent se rfugier dans les profondeurs du dsert.
+
+Ainsi se termina la rvolte de l'Homme l'ne, sous les coups de
+laquelle l'empire fatemide avait failli s'crouler. Abou-Yezid, dont on
+ne saurait trop admirer la tnacit, l'indomptable nergie et mme les
+talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres, griser par le
+succs. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant pas sur
+El-Mehda aprs la prise de Karouan, il perdit jamais sa cause.
+Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que son succs aurait t
+bien avantageux pour l'Afrique[552].
+
+[Note 552: Nous avons suivi, pour tout le rcit de la rvolte
+d'Abou-Yezid, les auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p.
+530-542, t. III, p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim.
+El-Karouani, p. 98 et suivantes. _Documents sur l'hrtique
+Abou-Yezid_, par Cherbonneau. _Revue africaine_, no 78, et collection du
+_Journal asiatique_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE
+947-973
+
+
+tat du Mag'reb et de l'Espagne.--Expdition d'El-Mansour
+Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile;
+victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour,
+avnement d'El-Mozz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprmatie
+omade.--Les Mag'raoua appellent leur aide le khalife
+fatemide.--Rupture entre les Omades et les Fatemides.--Campagne de
+Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays l'autorit
+fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evnements d'Espagne; mort
+d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succde.--Succs des
+Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrs de l'influence omade en
+Mag'reb.--tat de l'Orient; El-Mozz prpare son expdition.--Conqute
+de l'Egypte par Djouher.--Rvoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad crase les
+Zentes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succs de son fils Bologguine dans le
+Mag'reb.--El-Mozz se dispose quitter l'Ifrikiya.--El-Mozz transporte
+le sige de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des
+Fatemides d'Afrique.
+
+
+TAT DU MAG'REB ET DE L'ESPAGNE.--Il n'avait pas fallu Ismal moins de
+deux annes de luttes incessantes pour triompher de la terrible rvolte
+de l'Homme l'ne. C'tait un grand rsultat, obtenu grce l'nergie
+du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donn, il faut le
+reconnatre, tait mrit. Mais, si le principal ennemi tait abattu, il
+restait bien des plaies fermer. Pendant cette crise, l'autorit
+fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des
+Omades d'Espagne. Le Mag'reb et Aka, en entier, leur obissait dj.
+Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nomms El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad,
+y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonns dans le
+pays des R'omara et obissant leur chef Kennoun, se tenaient seuls
+loigns du khalife espagnol, mais en se gardant bien de tmoigner
+contre lui la moindre hostilit.
+
+Auprs de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu peu tendu leur
+domination sur leurs voisins; ayant pris une part active la rvolte
+d'Abou-Yezid, ils avaient profit de la priode de succs de cet
+agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une
+habile politique, avait nomm leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur
+du Mag'reb central. Enfin, Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour
+les Omades.
+
+En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non
+moins grands succs, en profitant de la discorde qui paralysait les
+forces des chrtiens; Castille et Lon taient en guerre. Les
+Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnomm
+l'excellent Comte, avaient cherch s'affranchir du joug un peu lourd
+de Ramire II, prince de Lon; mais la fortune avait trahi Ferdinand:
+fait prisonnier par son ennemi, il avait t tenu dans une dure
+captivit et n'avait obtenu la libert qu'en renonant exercer aucun
+commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient
+report leur frontire jusqu'au del de Medina-Cli[553].
+
+[Note 553: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 64 et suiv.
+Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 270, t. II, p.
+148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. _Idricides_.
+Ibn-Hammad, _loc. cit._ El Marracki, d. Dozy, p. 27 et suiv.]
+
+EXPDITION D'EL-MANSOUR TIHARET.--Le khalife Ismal voulut profiter de
+son sjour dans l'ouest pour lcher d'y rtablir son autorit. Ayant
+convoqu ses allis Souk-Hamza[554], il fut rejoint dans cette
+localit par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre
+917, l'arme s'branla et marcha directement sur Tiharet; Hmid prit la
+fuite son approche et gagna Tns, d'o il s'embarqua pour l'Espagne.
+
+[Note 554: Actuellement Boura, au N.-E. d'Aumale.]
+
+Une fois matre de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas propos
+de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il prfra entrer en pourparlers
+avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le dtacher de la
+cause omade, il lui offrit de le reconnatre comme son reprsentant
+dans le Mag'reb central, avec la suprmatie sur toutes les tribus
+zentes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa El-Mansour un
+hommage plus ou moins sincre de soumission. Tranquille de ce ct, le
+khalife alla chtier les tribus louatiennes de la valle de la Mina,
+lesquelles taient infectes de kharedjisme. Aprs les avoir contraintes
+ la soumission, il se disposa rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant,
+il renouvela l'octroi de ses faveurs Ziri-ben-Menad, dont le secours
+lui avait t si utile, et lui confirma l'investiture de chef des tribus
+sanhadjiennes et de tout le territoire occup par elles jusqu' Tiharet.
+Cette vaste rgion comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza,
+celles de Lemdia (Mda), Miliana, et enfin une bourgade peine connue
+auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand dveloppement et
+tait destine au plus brillant avenir, nous avons nomm
+_Djezar-beni-Mezr'anna_ (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi
+par son pre du commandement de ces trois dernires places[555].
+
+Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le chemin de l'est,
+le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonait
+la mort de son pre et son avnement sous le titre
+d'_El-Mansour-bi-Amer-Allah_ (le vainqueur par l'ordre de Dieu). Le 18
+janvier 918, il faisait son entre triomphale Karouan, prcd par un
+chameau sur lequel tait plac le mannequin d'Abou-Yezid, soutenu par un
+homme. De chaque ct, deux singes, qui avaient t dresss cet
+office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe[556].
+Les plus grands honneurs furent prodigus au souverain victorieux.
+
+[Note 555: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.]
+
+[Note 556: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+Peu de temps aprs, on reut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid,
+tait sorti du Sahara la tte d'une bande de pillards, qu'il ravageait
+l'Aours et tait venu mettre le sige devant Bar'a. Mais bientt il
+fut mis mort par un chef zenatien, qui envoya sa tte au kalife.
+Celui-ci fit expdier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tte de son
+fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et
+tout le monde prit. Seul le mannequin de l'Homme l'ne fut rejet sur
+le rivage; on l'attacha une potence, o il resta jusqu' ce qu'il et
+t mis en lambeaux par les lments. Aioub, l'autre fils de l'aptre
+nekkarien, fut galement assassin par un chef zente, et ainsi la
+famille de l'agitateur se trouva entirement dtruite; ses cendres mmes
+furent disperses.
+
+SITUATION DE LA SICILE; VICTOIRES DE L'OUALI HASSAN-EL-KELBI EN
+ITALIE.--Pendant les annes d'anarchie qui avaient t la consquence de
+la rvolte d'Abou-Yezid, la Sicile tait demeure abandonne aux
+aventuriers berbres amens par Khalil. Personne n'y exerait
+effectivement l'autorit, et les chrtiens en avaient profit pour
+cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en ralit, la partie
+mridionale de l'le, mais ils taient misrables et vivaient dans un
+tat de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes,
+tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A
+Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurp peu
+ peu l'autorit.
+
+Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer la tte de l'le un
+de ses plus fidles soutiens, dont la famille s'tait distingue en
+Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui confra le
+titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite hrditaire dans sa
+famille (948). Hassan trouva Palerme en tat de rvolte, mais il parvint
+ y pntrer par ruse, et, s'tant saisi des Tabari, les fit mettre
+mort.
+
+Hassan entreprit alors de chtier les chrtiens qui avaient secou le
+joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrognte, qui occupait le
+trne de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des
+troupes en Calabre pour reconqurir l'indpendance. Hassan, de son ct,
+ayant reu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une
+arme nombreuse (950), puis mettre le sige devant Gerace. Les Grecs
+tant arrivs, l'ouali les battit et les fora de se rfugier Otrante
+et Bari; puis il rentra Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de
+nouveau en Italie, o des troupes nombreuses avaient t amenes, et y
+remporta de grandes victoires. Les ttes des vaincus furent expdies
+dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852).
+
+Dans l't de la mme anne, l'ouali de Sicile signa avec l'envoy de
+l'empereur une trvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir
+le tribut. Hassan tablit une mosque Reggio[557].
+
+[Note 557: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 203-248.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.]
+
+MORT D'EL-MANSOUR. AVNEMENT D'EL-MOEZZ.--Le khalife avait transport sa
+demeure Sabra, vaste chteau situ prs de Karouan, qu'on appelait El
+Mansouria, du nom de son fondateur. De l, il dirigeait la guerre
+d'Italie et suivait les vnements de Mag'reb, o l'influence fatemide
+avait entirement cess pour faire place la suprmatie omade.
+
+Au commencement de l'anne 953, El-Mansour tomba malade, la suite
+d'une partie de plaisir o il avait pris un refroidissement. Dans le
+mois de mars[558], il rendait le dernier soupir. Il n'tait g que de
+trente-neuf ans, sur lesquels il en avait rgn sept.
+
+[Note 558: Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en dsaccord sur ce point
+avec tous les autres auteurs.]
+
+Son fils Mad (Abou-Temim), qui avait t dsign par lui comme hritier
+prsomptif parmi ses dix enfants, lui succda et prit le nom d'_El-Mozz
+li dine Allah_ (celui qui exalte la religion de Dieu). C'tait un jeune
+homme de vingt-deux ans, dou d'un esprit mr et ferme. Le 25 avril, il
+reut le serment de ses officiers, et s'appliqua immdiatement la
+direction des affaires de l'tat. Il alla ensuite faire une tourne dans
+ses provinces, afin de s'assurer de la fidlit de ses gouverneurs et de
+l'tat de dfense des frontires[559].
+
+[Note 559: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 142.]
+
+LES DEUX MAG'REB RECONNAISSENT LA SUPRMATIE OMADE.--De graves
+vnements s'taient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit.
+
+Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, tant mort en 949, avait
+t remplac par son fils Abou-l'Ach-Ahmed, surnomm El-Fdel (l'homme
+de mrite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour
+omade, s'empressa de faire hommage de vassalit En-Nacer et de
+rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide
+envoyrent galement des dputations au souverain de l'Espagne
+musulmane, et ainsi toute la rgion septentrionale du Mag'reb extrme se
+trouva place sous sa suzerainet. Mais il ne suffisait pas En-Nacer
+que l'on y pronont la prire en son nom; il lui fallait des gages plus
+srieux et il demanda bientt l'imprudent El-Fdel de lui cder les
+places de Tanger et de Ceuta[560].
+
+Dans le Mag'reb central, Yla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et
+Mohammed-ben-Khazer, mir des Mag'raoua, avaient t compltement
+dtachs, par les agents d'En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient
+reu l'investiture du gouvernement omade. Ils s'taient alors partag
+le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la rgion orientale; il tait
+venu s'installer Tiharet, et, sur cette frontire, s'tait rencontr
+avec les Sanhadja, ennemis hrditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes
+n'avaient pas tard recommencer entre ces deux tribus. Quant Yla,
+il avait conserv la rgion de l'ouest et tendu sa suprmatie sur les
+populations du nord jusqu' Oran; pour se crer un refuge et un point
+d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, une journe
+l'ouest de Maskara, une capitale qui reut le nom d'Ifgane; les villes
+environnantes en fournirent les premiers habitants[561].
+
+[Note 560: Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569.
+El-Bekri, _Idricides_.]
+
+[Note 561: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 148, t. III, p. 213,
+t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.]
+
+Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprmatie omade. Fs,
+mme, avait reu un gouverneur envoy au nom du khalife.
+
+Seule, l'oasis de Sidjilmassa, o rgnait un descendant de la famille
+miknacienne des Beni-Ouaoul, nomm Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de
+suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince rpudia mme les doctrines
+Kharedjites et se dclara indpendant en prenant le nom
+d'_Ech-Chaker-l'Illah_ (le reconnaissant envers Dieu)[562].
+
+[Note 562: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 264.]
+
+La grande tribu des Miknaa, qui avait toujours sa tte des
+descendants de Ben-Abou-l'Afia, tait reste fidle la cause omade,
+malgr les revers qu'elle avait prouvs.
+
+LES MAG'RAOUA APPELLENT LEUR AIDE LE KHALIFE FATEMIDE.--Nous avons vu
+qu'En-Nacer avait rclam aux Edricides la possession de Tanger et de
+Ceuta, les clefs du dtroit. Ayant essuy un refus, il profita des
+dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir
+en Mag'reb. Un corps d'arme envoy dans le Rif, sous le commandement de
+cet Homd qui avait t prcdemment expuls de Tiharet par les
+Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et fora
+El-Fdel la soumission (951). Chass de Hadjar-en-Necer, il ne resta
+celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral.
+
+Homed reut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeade
+envoya Yla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux tmoignages de son
+amiti. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie
+d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage
+en faisant mettre mort ce Mbed qui avait soutenu autrefois tes fils
+d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement l'usurpation de l'autorit sur
+les Mag'raoua. Bientt Yala poussa l'audace jusqu' venir enlever
+Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer,
+rompant alors d'une manire dfinitive avec les Omades, alla, de sa
+personne, en Ifrikiya porter ses dolances. Le khalife El-Mozz le reut
+avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalit et se
+fit donner par lui les renseignement les plus prcis sur l'tat du
+Mag'reb (954).
+
+Dans le cours de la mme anne, El-Mozz appela Karouan le chef des
+Sanhadja, et renouvela avec lui les traits d'alliance qui le liaient
+son pre. De grandes rjouissances furent donnes en l'honneur de ce
+chef qui rentra, combl de prsents, dans son pays, avec l'ordre de se
+tenir prt accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyes
+dans le Mag'reb.
+
+RUPTURE ENTRE LES OMIADES ET LES FATEMIDES.--En 955, le khalife
+omade, ayant conclu une trve avec Ordoo III, fils et successeur de
+Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se dcida
+intervenir plus activement en Afrique et commena les hostilits contre
+la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre prambule, saisir un
+courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme reprsailles, El-Mozz
+donna El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec
+la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprs
+d'Almria, porta le ravage dans la contre et rentra charg de butin.
+
+Pour tirer, son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lana, peu
+aprs, sa flotte, commande par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya.
+Mais, des mauvais temps et l'inhospitalit des ctes africaines ne lui
+ayant pas permis de dbarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne.
+L'anne suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires,
+opra son dbarquement Mera-El-Kharez (La Calle), et, de ce point,
+alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra
+en Espagne.
+
+Mais ces escarmouches n'taient que des prludes d'action: plus
+srieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide au
+coeur de sa puissance et prparait une grande expdition, lorsqu'il
+apprit la mort d'Ordoo III (957) et son remplacement par son frre
+Sancho, dont le premier acte avait t la rupture du trait conclu avec
+les Omades. Forc de voler au secours de la frontire septentrionale,
+En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique[563].
+
+[Note 563: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 73 et suiv.
+Amari. _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
+542.]
+
+CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG'REB; IL SOUMET CE PAYS L'AUTORIT
+FATEMIDE.--El-Mozz jugea alors le moment opportun pour raliser
+l'expdition en Mag'reb qu'il mditait depuis longtemps. Ayant donc
+runi une arme imposante, il en confia le commandement son secrtaire
+(_kateb_), l'affranchi chrtien Djouher dont la renomme, comme gnral,
+n'tait pas faire. En 958, Djouher partit la tte des troupes.
+Parvenu Mecila, il y prit un contingent command par Djfer, fils de
+Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses
+guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit galement la colonne, avec
+quelques Mag'raoua.
+
+C'est la tte de ces forces considrables que Djouher pntra dans le
+Mag'reb. Yla s'avana sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est
+possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrrent en
+pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une
+soumission plus ou moins sincre. Selon la version du Kartas, il y eut
+de sanglants combats livrs auprs de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yla
+fut tu par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime
+promise par le gnral fatemide. Sa tte fut expdie au khalife en
+Ifrikiya.
+
+Djouher s'attacha ensuite poursuivre les Beni-Ifrene; il crasa leur
+puissance et dvasta Ifgane leur capitale. De l, il marcha sur Fs o
+commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Omades. Il dut
+entreprendre le sige de cette ville qui tait bien fortifie et pourvue
+d'un grand nombre de dfenseurs. Aprs quelques efforts, voyant que les
+assigs tenaient avec avantage, il se dcida dcamper et marcher
+sur Sidjilmassa, o le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'tait dclar
+indpendant, sous la suprmatie abasside et avait frapp des monnaies
+son nom. Ce roitelet lui ayant t livr, Djouher le chargea de chanes;
+puis, aprs avoir rtabli dans ces contres lointaines l'autorit
+fatemide, il conduisit son arme vers l'ouest et s'avana jusqu'
+l'Ocan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On
+dit que, des bords de l'Ocan, il envoya son matre des plantes
+marines et des poissons de mer dans des urnes.
+
+De l, Djouher revint devant Fs et, force de persvrance et de
+courage, russit enlever d'assaut cette ville, o Ziri-ben-Menad
+pntra un des premiers par la brche. Ahmed-ben-Beker fut fait
+prisonnier et la ville livre au pillage. Aprs y avoir pass quelques
+jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de
+soumettre les Edrisides. Abou-l'Ach-el-Fadel tait mort et c'tait
+El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplac. Pour conjurer le danger, ce
+prince se rfugia dans le chteau de Hadjar-en-Necer et, de l, envoya
+sa soumission au gnral fatemide, en protestant que l'alliance de sa
+famille avec les Omades avait t une ncessit de circonstance.
+Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son
+commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme
+capitale la ville de Basra.
+
+Aprs avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expuls, ou rduit
+au silence, les partisans des Omades, Djouher laissa, comme
+reprsentant de son matre dans cette rgion, les affranchis Kacer et
+Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant Tiharet, il
+donna cette ville comme limite de ses tats Ziri-ben-Menad, en
+rcompense de sa fidlit.
+
+A son arrive Karouan, le gnral fatemide fit une entre triomphale
+et reut les plus grands honneurs. Il tranait sa suite, enferms dans
+des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaoul, le souverain dtrn Sidjilmassa
+et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fs (959)[564].
+
+[Note 564: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543,
+555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim.
+El-Karouani, p. 106, 107.]
+
+GUERRE D'ITALIE ET DE SICILE.--Pendant que l'autorit fatemide obtenait
+en Mag'reb ces succs inesprs, la guerre avait recommenc en Italie
+entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la
+trve en 956, avait envoy, contre les Musulmans d'Italie, des troupes
+thraces et macdoniennes. Le patrice Argirius tait alors venu mettre le
+sige devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les
+infidles. Ammar, frre de Hassan, opra une diversion en Calabre.
+
+Mais, l'anne suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin
+nomm Basile, la colonie anantie et la mosque dtruite. De l, Basile
+va attaquer Mazara en Sicile et dfait Hassan qui tait accouru avec ses
+troupes, puis il se retire.
+
+En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses
+forces navales, attaquer Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent
+favorisa la fuite des navires impriaux et poussa ceux des Musulmans sur
+les ctes de Sicile, o plusieurs firent naufrage. En 960, une trve fut
+conclue avec l'empire et dura jusqu' l'lvation de Nicphore
+Phocas[565].
+
+[Note 565: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 250 et suiv.]
+
+VNEMENTS D'ESPAGNE. MORT D'ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS
+EL-HAKEM II LUI SUCCDE.--En Espagne le roi Sancho avait t dtrn et
+remplac par Ordoo IV, qui devait tre surnomm _le Mauvais_ (958). La
+grand-mre de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-mme
+Cordoue, pour dterminer le khalife omade rtablir son fils sur le
+trne. En-Nacer accepta, la condition que dix forteresses lui fussent
+livres, et bientt l'arme musulmane marcha contre le royaume de Lon.
+Au mois d'avril 859, Sancho tait matre de la plus grande partie de son
+royaume; l'anne suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des
+Navarrais; la rvolte tait vaincue et Ordoo IV cherchait un refuge
+Burgos.
+
+Les avantages obtenus dans le nord taient pour le khalife une bien
+faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques
+mois disparatre les rsultats de longues annes d'efforts persvrants.
+Domin par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'ge,
+Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16
+octobre 961, l'ge de soixante-dix ans. Ce prince avait rgn pendant
+quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque
+toujours t favorable. Aprs avoir pris un pouvoir disput, un royaume
+rduit presque rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans
+l'tat le plus florissant, le trsor rempli, les frontires respectes.
+Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants,
+trois mille mosques, de superbes palais, cent treize mille maisons,
+trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs[566].
+
+El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succda. Aussitt, le roi de
+Lon, qui tait humili de la protection des Musulmans, commena
+relever la tte et il fut facile de prvoir que la paix ne serait plus
+de longue dure[567].
+
+[Note 566: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 91, 92.]
+
+[Note 567: _Ibid._, p. 95. El-Marrakchi (d. Dozy), p. 28 et suiv.]
+
+SUCCS DES MUSULMANS, EN SICILE ET EN ITALIE.--En Sicile, le gouverneur
+kelbite avait entrepris d'arracher aux chrtiens les places qu'ils
+tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit matre de
+Taormina, qui avait oppos une hroque rsistance de six mois. Un grand
+nombre de captifs furent envoys en Afrique et la ville reut le nom
+d'El-Mozza en l'honneur du khalife. Dans toute l'le, la seule place
+de Rametta restait aux chrtiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint
+l'assiger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de
+succomber, les chrtiens purent faire parvenir un appel dsespr
+Byzance.
+
+De graves vnements venaient de se produire dans la mtropole
+chrtienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne
+rgnait que de nom, tait mort, le 15 mars 963, et avait t remplac
+par deux enfants en bas ge, sous la tutelle de leur mre et d'un
+eunuque. Quelques mois aprs, le gnral Nicphore Phocas, qui avait
+acquis un grand renom par la conqute de l'le de Crte (en mai 961), et
+qui disposait de l'arme, s'empara du pouvoir.
+
+Le nouvel empereur rpondit l'appel des Siciliens en leur envoyant une
+arme de 40,000 hommes, tous vtrans de la campagne de Crte, sous le
+commandement de Nictas et de son neveu Manuel Phocas. De son ct,
+El-Mozz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbres
+(septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occup Messine,
+l'arme s'y retrancha, et de cette base les gnraux rayonnrent dans
+l'intrieur. Manuel Phocas alla lui-mme au secours de Rametta et livra,
+prs de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre).
+L'action fut longtemps indcise, mais la victoire se dcida enfin pour
+ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvrent
+la mort. Le butin fait dans cette journe fut considrable. Hassan
+mourut dans le mois de novembre suivant.
+
+Rametta continua se dfendre avec hrosme pendant une anne entire.
+Enfin, en novembre 955, les assigs, rduits la dernire extrmit,
+ne purent empcher les Musulmans de pntrer par la brche. Les hommes
+furent massacrs, les femmes et les enfants rduits en esclavage, et la
+ville pille. Vers le mme temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine
+Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nictas et un grand
+nombre de personnages de marque qui furent envoys El-Mehda.
+
+Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au
+tribut et les contraignit signer une trve[568].
+
+[Note 568: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 259 et suiv.]
+
+PROGRS DE L'INFLUENCE OMIADE EN MAG'REB.--Pendant que le khalife
+fatemide tait absorb par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb,
+ peine reconquis, demeurait livr lui-mme, et les Omades
+cherchaient par tous les moyens y reprendre de l'influence. Les
+gnraux Kacer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient t laisss
+comme reprsentants du khalife dans ces rgions, prtrent-ils l'oreille
+aux missaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous
+l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Mozz les fit mettre mort comme
+tratres (961).
+
+Peu aprs, Sidjilmassa rpudiait encore une fois la suprmatie fatemide
+et ouvrait ses portes un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnatre
+sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaoul
+reprenait le commandement des rgions du sud. En 964, le nouveau
+souverain tait mis mort par son frre Abou-Mohammed. Ce prince, qui
+s'tait donn le titre d'El-Motezz-l'Illah, proclama de nouveau
+l'autorit omade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnatre par
+les tribus du haut Mouloua.
+
+Dans le Rif, les Edrisides taient combls de cadeaux par le souverain
+d'Espagne, qui ne ngligeait rien pour les rattacher sa cause. En mme
+temps, El-Hakem faisait rparer et complter les fortifications de
+Ceuta, o il entretenait une forte garnison[569].
+
+[Note 569: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p.
+544, 569. Kartas, p. 125, 126.]
+
+TAT DE L'ORIENT. EL-MOEZZ PRPARE SON EXPDITION.--Les souverains de la
+dynastie fatemide, suivant l'exemple donn par son fondateur, n'avaient
+cess d'avoir les yeux tourns vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils
+devaient rgner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la
+rvolte d'Abou-Yezid et la ncessit de dfendre le Mag'reb contre les
+entreprises des Omades, pour faire ajourner ces projets. El-Mozz les
+avait coeur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnatre
+que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable.
+
+L'empereur d'Orient, dgot par l'insuccs de ses tentatives en Sicile
+et en Italie, menac dans la pninsule par Othon de Saxe et occup, du
+reste, par ses conqutes en Asie, tendait se rapprocher d'El-Mozz, et
+mme s'unir avec lui dans un intrt commun. Le khalife abbasside,
+ayant perdu presque toutes ses provinces, tait rduit la possession
+de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Boudes tenaient la Perse:
+les Byzantins taient matres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates,
+ces terribles sectaires[570] qui avaient ravag la Mekke parcouraient
+les provinces de l'Arabie et commenaient en dborder. La Syrie et
+l'Egypte obissaient aux Ikhchidites.
+
+[Note 570: Les Karmates admettaient l'usage du vin, rduisaient les
+jours de jene deux par an, prescrivaient cinquante prires par jour
+au lieu de cinq, et enfin avaient modifi leur guise presque toutes
+les prescriptions de la religion musulmane.]
+
+Rapprochs par un intrt commun, El-Mozz et Phocas conclurent, en 967,
+une paix qu'ils estimaient devoir tre avantageuse pour chacun d'eux. Le
+khalife fatemide intima alors l'mir de Sicile l'ordre de cesser toute
+hostilit et d'appliquer ses soins la colonisation et
+l'administration de l'le.
+
+Libre de ce ct, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il
+enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les
+Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites,
+Ikhchid vint mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de
+onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La rvolte, cette
+compagne des dfaites, clatait partout. Les vnements, on le voit,
+favorisaient souhait les projets d'El-Mozz.
+
+Le khalife, voulant tout prix viter les checs que ses aeux avaient
+prouvs dans l'est, rsolut de ne se mettre en route qu'aprs avoir
+assur, par ses prcautions, la russite de l'entreprise. Par son ordre,
+des puits furent creuss et des approvisionnements amasss sur le trajet
+que devait suivre l'arme. En mme temps, comme il voulait assurer ses
+derrires, Djouher fut envoy avec une arme dans le Mag'reb. En outre
+des intrigues omades dont nous avons parl, et qu'il fallait rduire
+nant, le gnral fatemide avait pour mission de rtablir la paix entre
+les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer
+tait mort depuis quelques annes, et le systme des razias avait
+recommenc. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint
+en Ifrikiya qu'aprs avoir tout rtabli dans l'ordre, fait rentrer les
+impts et recrut une nombreuse et solide arme[571] (968).
+
+[Note 571: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 274 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et
+suiv., El-Karouani, p. 107 et suiv.]
+
+Conqute de l'Egypte par Djouuer.--Au moment o tout tait prt pour le
+dpart, un vnement imprvu vint encore favoriser les projets
+d'El-Moezz. Kafour, qui, en ralit, gouvernait depuis deux ans l'empire
+ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et
+l'anarchie. De pressants appels furent adresss d'Egypte au khalife. Au
+commencement de fvrier 969, l'immense arme, qui ne comptait, dit-on,
+pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le
+commandement de Djouher. Le khalife, entour de sa maison et de ses
+principaux officiers, vint Rakkada faire ses adieux l'arme et son
+brave chef.
+
+Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reut, auprs d'Alexandrie, une
+dputation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la
+soumission de la ville. Les troupes restes fidles se trouvaient alors
+en Syrie (juin 967). Mais, aprs le dpart des envoys, un mouvement
+populaire s'tait produit au Caire et chacun se prtendait prt
+combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontr l'ennemi en
+avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entre au
+Caire le 6 juillet 969. La souverainet des fatemides fut alors
+proclame dans toute l'Egypte, en mme temps que la dchance des
+Ikhchidites. Ce fut en trs peu de temps, et pour ainsi dire sans
+combattre, que le descendant du mehdi devint matre de ce beau royaume,
+depuis si longtemps convoit, et pour lequel ses anctres avaient fait
+tant d'efforts striles.
+
+Aprs avoir trac, son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle
+qu'il appela El-Kahera (_la Triomphante_)[572], Djouher jugea
+indispensable d'agir en Syrie, o les partisans de la dynastie dchue
+s'taient runis en forces assez considrables. Il y envoya un de ses
+gnraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'arme.
+Ramla, puis Damas tombrent au pouvoir de l'arme fatemide
+(novembre-dcembre 969).
+
+[Note 572: C'est de ce nom qu'on a fait _Le Caire_.]
+
+Djouher s'tait prsent en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce
+rle aprs la victoire, rtablit la marche rgulire de
+l'administration, en plaant partout des fonctionnaires pris parmi les
+Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout ne pas froisser les
+convictions religieuses et maintenir les usages qui n'taient pas
+contraires la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la
+fameuse mosque El-Azhar[573].
+
+[Note 573: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 284 et suiv.]
+
+RVOLTES EN AFRIQUE. ZIRI-BEN-MENAD CRASE LES ZENTES.--Dans le
+Mag'reb, la cause fatemide tait loin d'obtenir d'aussi brillants
+succs. Aussitt aprs le dpart de Djouher, le feu de la rvolte y
+avait de nouveau clat. La rivalit qui existait entre les Mag'raoua,
+commands par Mohammed-ben-el-Kher, petit-fils d'Ibn-Khazer, et
+Ziri-ben-Menad, avait t habilement exploite par le khalife El-Hakem.
+Les agents omades avaient galement russi exciter
+Djfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il
+tait humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide tre
+toutes pour le chef des Sanhadja. Bientt la rvolte clatait sur un
+autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain
+Abou-Djfer se jetait dans l'Aours, en appelant lui les mcontents et
+en ralliant les dbris des Nekkariens. El-Mozz, en personne, marcha
+contre le rebelle, mais, son approche, les Nekkariens se dbandrent,
+et Abou-Djfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui
+s'tait avanc jusqu' Bar'a, chargea Bologguine, fils de Ziri, de
+poursuivre les rvolts et rentra dans sa capitale. Peu aprs,
+Abou-Djfer faisait sa soumission.
+
+La rivalit entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'tait transforme en
+un tat d'hostilit permanente. Sur ces entrefaites,
+Mohammed-ben-el-Kher, chef de ces derniers, contracta alliance avec les
+autres tribus zentes, toutes dvoues aux Omades, et leva l'tendard
+de la rvolte.
+
+Les partisans avrs des Fatemides furent massacrs et on proclama, dans
+tout le Mag'reb, l'autorit d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et
+Zenata se prparaient prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur
+eux l'improviste la tte de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou
+fils Bologguine commandait l'avnt-garde. Le premier moment de surprise
+pass, les Zentes confdrs essayrent de reformer leurs lignes, et un
+combat acharn s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lchrent pied en
+abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflamms par l'exemple de leur
+chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kher, aprs
+avoir vu tomber tous ses guerriers, se pera lui-mme de son pe. Les
+pertes des Zentes, et surtout des Mag'raoua, furent considrables. On
+expdia Karouan les ttes des principaux chefs (970). Le rsultat de
+cette victoire fut de rtablir, pour un instant, l'autorit fatemide
+dans le Mag'reb[574].
+
+[Note 574: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 7, 149, 549, t. III,
+p. 234 et suiv. El-Karouani, p. 125. El-Bekri, passim.]
+
+MORT DE ZIRI-BEN-MENAD. SUCCS DE SON FILS BOLOGGUINE DANS LE
+MAG'REB.--El-Mozz n'tait pas sans inquitude sur les intentions de
+Djfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'tre excite par les
+derniers succs de Ziri. Il le manda amicalement sa cour; mais le
+gouverneur de Mecila, craignant quelque pige, leva le masque et alla
+rejoindre les Zentes, qui avaient t rallis par El-Kher, fils de
+Mohammed-ben-Khazer[575], brlant du dsir de tirer vengeance de la mort
+de son pre. Bientt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja,
+la tte d'une arme considrable. Ziri-ben-Menad, pris son tour au
+dpourvu et spar de son fils Bologguine, rassembla la hte ses
+guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette
+fois la victoire se dclara contre lui. Aprs un engagement sanglant,
+les Sanhadja commencrent prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les
+rallier: son cheval s'tant abattu, il fut aussitt perc de coups par
+ses adversaires, qui se prcipitrent sur son corps et le dcapitrent
+(juillet 971). Yaha, frre de Djfer-ben-Hamdoun, fut charg de porter
+ Cordoue la tte de Ziri. On l'exposa sur le march de la ville.
+
+[Note 575: Nous suivons ici l'usage indigne consistant donner le
+nom de l'aeul, devenu patronymique, en supprimant celui du pre.]
+
+A la nouvelle de ce dsastre, Bologguine accourut pour venger son pre
+et prserver ses provinces. Il atteignit bientt les Zentes et leur
+infligea une entire dfaite. Il reut alors du khalife le diplme
+d'investiture, en remplacement de son pre, et l'ordre de continuer la
+campagne si bien commence. A la tte d'une arme compose de guerriers
+choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les
+partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avana jusqu' Tobna et Biskra; puis,
+reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zentes
+dissidents. Aprs un sjour Tiharet, il se lana rsolument dans le
+dsert, o El-Kher et ses Zentes avaient cherch un refuge, et les
+poursuivit jusqu'auprs de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit
+de nouveau en droute; El-Kher, fait prisonnier, fut mis mort.
+
+Quant Djfer, il alla demander un asile en Espagne, auprs d'El-Hakem.
+
+Traversant alors le Mag'reb extrme, Bologguine revint vers le Rif, o
+les Edrisides s'taient de nouveau dclars les champions de la cause
+omade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau
+et jurer fidlit au khalife fatemide. Aprs cette courte et brillante
+campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient t en
+partie disperss, au point qu'un certain nombre d'entre eux taient
+alls chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa revenir
+vers l'est; auparavant, il dfendit aux Berbres du Mag'reb de se livrer
+ l'lve des chevaux, et, pour complter l'effet de cette mesure,
+ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir[576].
+
+En passant Tlemcen, il dporta une partie de la population de cette
+ville et la fit conduire Achir[577].
+
+[Note 576: El-Karouani, p. 127.]
+
+[Note 577: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235,
+255. Kartas, p. 125. El-Bekri, _Idricides_, passim.]
+
+EL-MOEZZ SE PRPARE QUITTER L'IFRIKIYA.--Pendant que la cause fatemide
+obtenait ces succs en Mag'reb, ses armes, habilement conduites,
+achevaient de dtruire en Syrie la rsistance des derniers partisans de
+la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-mme Karouan
+les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reut
+avec une grande pompe, couronne en tte, et leur rendit la libert.
+
+Mais les Fatemides trouvrent bientt devant eux, en Syrie, des
+adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement
+d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et
+s'avanaient menaants. Le gnral ketamien Djfer-ben-Felah, envoy
+contre eux, fut entirement dfait et perdit la vie dans la rencontre.
+Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchrent ensuite contre
+l'Egypte.
+
+Les brillantes victoires remportes par les Fatemides risquaient d'tre
+annihiles, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le
+commandement dans la nouvelle conqute. Djouher pressait depuis
+longtemps le khalife de transporter en Egypte le sige de l'empire; mais
+El-Mozz, au moment de raliser le rve de sa famille, hsitait
+quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fonde par le mehdi. En
+prsence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla
+d'instances, et comme, en mme temps, arriva Karouan la nouvelle de
+la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Mozz se dcida partir
+pour l'Orient. Il tablit son camp Sardenia, entre Karouan et
+Djeloula, y runit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de
+prendre toutes les dispositions ncessaires en vue de l'abandon
+dfinitif du pays.
+
+La grande difficult tait de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains
+sres. Afin de ne pas donner trop de puissance son reprsentant, il
+divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien
+Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nomm gouverneur de la province de Tripoli. En
+Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conserv le commandement;
+El-Mozz craignit que l'influence norme dont elle jouissait la pousst
+ se dclarer indpendante. Il rappela de l'le le gouverneur
+Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iach, de la
+direction des affaires. Mais, peine celui-ci tait-il arriv, que la
+rvolte clatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'le,
+comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de
+gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb rsidant Karouan, le khalife
+le rserva Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le
+dvouement lui taient connus. La perception de l'impt fut confie
+deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et
+quelques chefs de la milice furent galement rservs sa nomination;
+enfin, un conseil de grands officiers fut charg d'assister
+Bologguine[578].
+
+[Note 578: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Karouani, p.
+110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremre, _Vie d'El-Moez_. Amari,
+_Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.]
+
+EL-MOEZZ TRANSPORTE LE SIGE DE LA DYNASTIE FATEMIDE EN EGYPTE.--Au
+commencement de l'automne de l'anne 972, Bologguine rentra de son
+heureuse expdition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands
+honneurs et lui accorda les titres honorifiques de _Sifed-Daoula_
+(l'pe de l'empire) et d'_Abou-el-Fetouh_ (l'homme aux victoires); il
+voulut en outre qu'il prt le nom de Youof. Lui ayant annonc son
+intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traa sa ligne de
+conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux
+Berbres une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impts, et de
+ne jamais donner de commandement important une personne de sa famille,
+qui serait amene vouloir partager l'autorit avec lui. Il lui
+prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Omades dans
+le Mag'reb et de faire son possible pour expulser dfinitivement leurs
+adhrents du pays.
+
+Dans le mois de novembre 972, El-Mozz se mit en route et fut accompagn
+jusqu' Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres
+de ses anctres et tous ses trsors fondus en lingots. C'tait bien
+l'abandon dfinitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours
+considr comme lieu de sjour temporaire.
+
+El-Mozz arriva Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin
+suivant, il fit son entre triomphale au vieux Caire (Misr) et alla
+fixer sa rsidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Mozza). Nous
+perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers sa dynastie en
+Egypte, pour ne suivre que le cours des vnements accomplis en
+Mag'reb[579].
+
+[Note 579: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Karouani, p.
+111, 124. El-Bekri, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et
+suiv.]
+
+Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitt la Berbrie, car
+nous ne comptons plus les Edrisides disperss et sans forces et dont la
+dynastie est sur le point de disparatre de l'Afrique. Partout le peuple
+berbre a repris son autonomie; il n'obit plus des trangers; il va
+fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur.
+
+APPENDICE
+
+ CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE
+
+ Date de l'avnement
+ Obd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910.
+ Abou-l'-Kacem-el-Kam............ 3 mars 934.
+ Ismal-el-Mansour................ 18 mai 946.
+ Maad-el-Mozz.................... Mars 953.
+ Son dpart pour l'Egypte......... Dcembre 972.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES
+973-997
+
+
+Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succs des
+Omades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort
+d'El-Hakem.--Expditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
+Berg'ouata.--Expdition de Bologguine dans le Mag'reb; ses
+succs.--Bologguine, arrt Ceuta par les Omades, envahit le pays
+des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui
+succde.--Guerre d'Italie.--Les Omades d'Espagne tendent de nouveau
+leur autorit sur le Mag'reb.--Rvoltes des Ketama rprimes par
+El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis l'autorit omade; luttes entre
+les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya;
+abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avnement
+de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en
+Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Omades d'Espagne.
+
+
+MODIFICATIONS ETHNOGRAPHIQUES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les rsultats
+des dernires campagnes de Djouher et de Bologguine en Mag'reb avaient
+t trs importants pour l'ethnographie de cette contre. Les Mag'rabua
+et Beni-Ifrene vaincus, disperss, rejets vers l'ouest, durent cder la
+place, dans les plaines du Mag'reb central, leurs cousins les
+Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-l, n'avaient gure fait parler d'eux.
+Sur les Zentes expulss, un grand nombre, et, parmi eux, les
+Beni-Berzal, allrent se rfugier en Espagne et fournirent d'excellents
+soldats au khalife omade. D'autres se placrent sous les remparts de
+Ceuta[580].
+
+Les Sanhadja, au comble de la puissance, tendirent leurs limites et
+leur influence jusque dans la province d'Oran.
+
+Un autre mouvement s'tait produit dans les rgions sahariennes. La
+grande tribu zente des Beni-Ouacine s'avana dans le dsert de la
+province d'Oran et se massa entre le mont Rached[581], ainsi nomm d'une
+de ses fractions, et le haut Mouloua jusqu' Sidjilmassa, prte
+pntrer, son tour, dans le Tell[582].
+
+Les dbris des Mag'raoua, rallis autour de la famille d'Ibn-Khazer,
+passrent le Mouloua et s'avancrent du ct de Fs, en usurpant peu
+peu les conqutes des Miknaa[583].
+
+[Note 580: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. III, p. 236, 294.]
+
+[Note 581: Actuellement Djebel-Amour.]
+
+[Note 582: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5,
+25.]
+
+[Note 583: _Loc. cit._, t. I, p. 265, t, III, p. 235.]
+
+SUCCS DES OMADES EN MAG'REB; CHUTE DES EDRISIDES; MORT
+D'EL-HAKEM.--El-Hakem voulut profit du dpart d'El-Mozz pour regagner
+le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide
+s'loignait vers l'est, une arme omade, commande par le vizir
+Mohammed-ben-Tamls, dbarquait Ceuta, avec la mission de chtier le
+prince edriside pour sa dfection. Cette fois, El-Hassan, dcid
+combattre, s'avana la rencontre de ses ennemis et les dfit
+compltement en avant de Tanger. Les dbris de ces troupes, Africains et
+Maures d'Espagne, se rfugirent Ceuta et demandrent du secours
+El-Hakem. Le khalife, plein du dsir de tirer une clatante vengeance de
+cet affront, runit une nouvelle et formidable arme, en confia le
+commandement son clbre gnral R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui
+recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et
+lui dclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes
+d'argent considrables furent mises sa disposition. La campagne devait
+commencer par la destruction du royaume edriside.
+
+Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces prparatifs,
+s'empressa de renfermer ce qu'il possdait de plus prcieux dans sa
+forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il vacua Basra, sa
+capitale, et se retrancha Kar-Masmouda, place forte situe entre
+Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas venir l'attaquer et, durant
+plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre.
+Le gnral omade parvint alors corrompre, force d'or, les
+principaux adhrents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout coup
+abandonn par ses meilleurs officiers et contraint de se rfugier
+Hadjar-en-Necer.
+
+R'aleb l'y suivit et entreprit le sige du _nid d'aigle_. La position
+dfiait toute attaque et ce n'tait que par un blocus rigoureux qu'on
+pouvait la rduire. Pour cela, du reste, des renforts taient
+ncessaires, et bientt arriva dans le Rif une nouvelle arme omade,
+commande par Yaha-ben-Mohammed-et-Todjibi, gnral qui tait investi
+prcdemment du commandement de la frontire suprieure en Espagne. Avec
+de telles forces, le sige fut men vigoureusement et il ne resta
+El-Hassan d'autre parti que de se rendre la condition d'avoir la vie
+sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside.
+
+Aprs la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers
+descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays
+des R'omara. De l, il pntra dans l'intrieur du Mag'reb. Arriv
+Fs, il y rtablit l'autorit omade et laissa deux gouverneurs: l'un
+dans le quartier des Karouanides et l'autre dans celui des Andalous.
+R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des
+reprsentants de l'autorit omade.
+
+Aprs avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur gnral
+du Mag'reb Yaha-et-Todjibi, et rentra en Espagne, tranant sa suite
+les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et
+une foule de Berbres qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife
+El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du
+gnral victorieux, le combla d'honneurs, et reut avec distinction
+El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux ces princes
+et leur assigna des pensions (septembre 974).
+
+Peu de jours aprs, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la
+direction des affaires de l'tat son vizir, Moushafi. Presque
+aussitt, ce ministre se dbarrassa des Edrisides, dont l'entretien
+tait ruineux pour le trsor, en les expdiant vers l'Orient. On les
+dbarqua Alexandrie, o ils furent bien accueillis par le souverain
+fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour consquence, de
+redonner de l'espoir aux chrtiens du nord, et, comme la frontire avait
+t dgarnie de troupes, ils l'attaqurent en diffrents endroits. Dans
+cette conjecture, le vizir n'hsita pas rappeler d'Afrique le brave
+Yaha-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord.
+Djafer-ben-Hamdoun, charg de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui
+pour l'assister son frre Yaha.
+
+El-Hakem, sentant sa fin prochaine, runit, le 5 fvrier 976, tous les
+grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel son jeune fils
+Hicham tait reconnu pour son successeur. Le premier octobre suivant, le
+khalife mourait et l'empire passait aux mains d'un mineur: c'tait la
+porte ouverte toutes les comptitions et, par voie de consquence, le
+salut du Mag'reb[584].
+
+Vers la mme poque (975), Guillaume de Provence mettait fin la petite
+rpublique musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante ans ces brigands
+rpandaient la terreur en Provence, dans le Dauphin, en Suisse, dans le
+nord de l'Italie et sur mer[585].
+
+[Note 584: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 124 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140
+et suiv. El-Bekri, passim. El-Marrakchi (d. Dozy), p. 29 et suiv.]
+
+[Note 585: Voir Raynaud, _Expditions des Sarrasins dans le midi de
+la France_, pass. et lie de la Primaudaie, _Arabes et Normands_,
+passim.]
+
+EXPDITIONS DES MAG'RAOUA CONTRE SIDJILMASSA ET CONTRE LES
+BERG'OUATA.--Arriv en Mag'reb, la fin de l'anne 975,
+Djfer-ben-Hamdoun s'appliqua apaiser les discussions qui avaient
+clat entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaa, et qui taient la
+consquence de la rcente immigration des tribus zentes. Pour les
+occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expdition contre
+Sidjilmassa, o rgnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz.
+
+L'anne suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous
+la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nomm
+Khazroun-ben-Felfoul, se portrent sur Sidjilmassa, et, aprs avoir
+dfait les troupes d'El-Moatezz, qui s'tait avanc en personne contre
+ses ennemis, s'emparrent de l'oasis: El-Moatezz ayant t mis mort,
+sa tte fut envoye Cordoue. Khazroun, qui s'tait empar de tous ses
+trsors, fut nomm chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne,
+dont la suprmatie fut proclame dans ces contres loignes. Ainsi
+Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Mouloua, les Miknaa durent
+cder la place aux Zentes-Mag'raoua, qui s'installrent dfinitivement
+dans le Mag'reb extrme.
+
+Quelque temps aprs, une querelle s'leva entre Djfer-ben-Hamdoun et
+son frre Yaha. Ce dernier vint alors, avec un certain nombre de
+Zentes, se retrancher dans la ville de Basra, non loin de Ceuta, o
+rsidait un commandant omade. Djfer voulait marcher contre lui; mais,
+voyant ses troupes peu disposes entreprendre une campagne dans le Rif
+et, en partie, sur le point de l'abandonner, il les entrana vers
+l'ouest, contre les Berg'ouata. Cette grande tribu masmoudienne,
+cantonne au pied des versants occidentaux de l'Atlas et sur les bords
+de l'Ocan, tait devenue le centre d'un schisme religieux, qui y avait
+pris naissance environ un sicle et demi auparavant, la voix d'un
+rformateur nomm El-Yas. Aprs la mort de ce _marabout_, son fils
+Younos avait runi tous ses adhrents et contraint par la force ses
+compatriotes accepter la nouvelle doctrine[586]. De grandes guerres
+avaient dsol alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept
+villes avaient t ruines. La puissance des Berg'ouata tait devenue
+redoutable, et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de
+Ben-Abou-l'Afia avaient tent, mais en vain, de rduire ces
+hrtiques[587].
+
+[Note 586: Voir ci-devant, p. 238, 255.]
+
+[Note 587: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri,
+_Berghouata_. Ibn-Haukal, passim.]
+
+Ce fut du nom de _guerre sainte_ que Djfer colora son expdition contre
+les Berg'ouata. Il s'avana jusqu'au coeur de leur pays, mais alors, ces
+indignes, s'tant rassembls en grand nombre, crasrent son arme
+compose de Mag'raoua et autres Zentes; les dbris de ces troupes se
+rfugirent Basra, et Djfer rentra en Espagne. Le Vizir, qui
+craignait l'influence de ce gnral en Mag'reb, confirma, pour
+l'affaiblir, son frre Yaha dans le commandement de la ville de Basra
+et du Rif, et n'inquita pas celui-ci, au sujet de sa dfection qui
+avait t si prjudiciable Djfer[588].
+
+[Note 588: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t.
+III, p. 218, 235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.]
+
+EXPDITION DE BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB; SES SUCCS.--Bologguine, en
+Ifrikiya, suivait avec attention les vnements dont le Mag'reb tait le
+thtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait
+au pralable assurer sa position Karouan, et l'on ne saurait trop
+admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbre fit
+preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Mozz, tait
+mort peu de temps aprs son arrive au Caire (975) et avait t remplac
+par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la
+suppression du gouvernement isol de la Tripolitaine, tel qu'il avait
+t tabli par El-Mozz, lors de son dpart. Ainsi, le prince berbre
+tendit son autorit jusqu' l'Egypte et, tranquille du ct de l'est,
+il put se prparer intervenir activement en Mag'reb.
+
+En 979, Bologguine, la tte d'une arme considrable, partit pour les
+rgions de l'Occident. Il traversa sans difficult le Mag'reb central,
+et, ayant franchi la Mouloua, trouva dserts les pays occups alors par
+les tribus zentes, celles-ci s'tant rfugies, son approche, soit
+dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avana ainsi, sans coup
+frir jusqu' Fs, entra en matre dans cette ville et, de l, se porta
+vers le sud. Ayant remont le cours de la Mouloua, il parvint, en
+chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu' Sidjilmassa. Cette oasis lui
+ouvrit ses portes. El-Kher-ben-Khazer, ayant t pris, fut mis mort.
+Les familles de Yla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun
+trouvrent un refuge Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans
+les provinces qu'il venait de conqurir, reprit la route du nord, pour y
+relancer les Zentes, ses ennemis et les soutiens de la cause omade.
+La province de Hebet tant tombe en son pouvoir, il se disposa
+marcher sur Ceuta.
+
+BOLOGGUINE, ARRT CEUTA PAR LES OMADES, ENVAHIT LE PAYS DES
+BERG'OUATA.--Mais, pendant que ces succs couronnaient les armes du
+lieutenant des Fatemides, les Omades d'Espagne ne restaient pas
+inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplant,
+quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires
+du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II.
+Dcid disputer Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne
+vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui tre oppos que
+Djfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant plac la tte d'une
+arme considrable, il mit, dit-on, sa disposition cent charges d'or
+et l'envoya en Afrique. Aussitt aprs son dbarquement, ce gnral
+rallia autour de lui les principaux chefs zentes avec leurs
+contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientt, d'autres
+renforts, arrivs d'Espagne, portrent l'effectif de l'arme omade
+un chiffre considrable.
+
+Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'tait
+jet dans les montagnes de Ttouan et y avait rencontr les plus grandes
+difficults pour la marche de ses troupes. Enfin, force de courage et
+de persvrance, la dernire montagne fut gravie et le gouverneur
+sanhadjien put voir ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de
+le rcompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succs, le jeta
+dans le dcouragement. Un immense rassemblement tait concentr sous la
+ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour
+ravitailler ces camps.
+
+Attaquer ce moment et t insens. Bologguine y renona sur-le-champ;
+ramenant son arme sur ses pas, il alla dtruire la ville de Basra et,
+de l, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait dj rencontrs dans
+sa prcdente campagne. Ces schismatiques s'avancrent bravement sa
+rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aa. Mais les
+Sanhadja se lancrent contre eux avec tant d'imptuosit qu'ils les
+mirent en pleine droute aprs avoir tu leur chef[589].
+
+[Note 589: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. II, p. 12, 131, 557, t.
+III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, _Berghouata_. Dozy, _Musulmans
+d'Espagne_, t. III, p. 183.]
+
+MORT DE BOLOGGUINE. SON FILS EL-MANSOUR LUI SUCCDE.--L'loignement de
+Bologguine avait renvers tous les plans de Djfer. Bientt les
+Berbres, entasss Ceuta, manqurent de vivres et, avec la disette, la
+msintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait
+besoin, en Espagne, de troupes dtermines afin d'craser les factions
+adverses, en profita pour attirer dans la pninsule un grand nombre
+d'Africains.
+
+Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expditions dans le pays des
+Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des sicles, vivaient
+indpendants, avaient d se soumettre et leurs principaux chefs, chargs
+de fers, avaient t expdis en Ifrikiya. Dans le cours de Tanne 983,
+Bologguine se dcida rentrer Karouan, mais comme Ouanoudine, de la
+famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait russi s'emparer de
+l'autorit Sidjilmassa, il rsolut de pousser d'abord une pointe dans
+le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-tre Bologguine
+n'alla-t-il pas jusqu' Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du
+mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la
+route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette
+ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi
+Abou-Yor'bel envoya aussitt la nouvelle de cette mort El-Mansour,
+fils de Bologguine et son hritier prsomptif, qui commandait et
+rsidait Achir, puis l'arme continua sa route vers l'est.
+
+El-Mansour se rendit Karouan et reut en route une dputation des
+habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna
+l'assurance qu'il continuerait employer pour gouverner la voie de la
+douceur et de la justice. A Sabra il reut le diplme du khalife El-Aziz
+lui confrant le commandement exerc avec tant de fidlit par son pre.
+El-Mansour rpondit par l'envoi d'un million de dinars (pices d'or)
+son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet son oncle
+Abou-l'Behar et celui d'Achir son frre Itoueft[590].
+
+[Note 590: El-Karouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t.
+II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri,
+passim.]
+
+GUERRE D'ITALIE.--Pendant que le Mag'reb tait le thtre des luttes que
+nous venons de retracer, les mirs kelbites de Sicile, matres
+incontests de l'le, avaient report tous leurs efforts sur la terre
+ferme. L'empereur Othon I tait mort, en 973, et avait t remplac par
+son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de
+l'affaiblissement de l'autorit de ses deux cousins de Constantinople,
+pour envahir l'Italie mridionale. Benevent et Salerne tombrent en son
+pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette
+conjoncture, que d'appeler les Musulmans.
+
+Au printemps de l'anne 982, Othon, ayant reu de nombreux renforts,
+entra dans les possessions byzantines l'a tte d'une arme compose de
+Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces
+suprieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de
+l'empire. Tarente, mal dfendue par les Grecs, fut enleve, ainsi que
+Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son
+arme, vient offrir le combat aux envahisseurs. Aprs une rude bataille
+dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'arme allemande
+est en pleine droute, laissant quatre mille morts sur le terrain.
+Othon, presque seul, peut grand peine s'enfuir sur une galre grecque.
+Il regagne le nord de l'Italie et meurt Rome le 7 dcembre 983.
+
+Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, sans
+poursuivre la campagne. Son lvation fut ratifie par le khalife
+El-Aziz[591].
+
+[Note 591: Ibn-El-Athir, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, t.
+II, p. 322 et suiv. Elie de la Primaudaie, _Arabes et Normands en Sicile
+et en Italie_, p. 154 et suiv.]
+
+LES OMEADES D'ESPAGNE TENDENT DE NOUVEAU LEUR AUTORIT SUR LE
+MAG'REB.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitt les
+rgions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, tait rentr
+en matre Sidjilmassa.
+
+En Espagne, la rvolte qui se prparait depuis longtemps contre
+l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait clat. Le
+clbre gnral R'aleb se mit la tte de ceux qui voulaient rendre au
+souverain ses prrogatives, mais il succomba dans une meute et
+Ibn-Abou-Amer resta seul matre de l'autorit (981). Djfer-ben-Hamdoun
+le gnait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983).
+
+Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait l'Egypte et
+rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du khalife pour son
+lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers sanhadjiens avec
+lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). Il entra aussitt en
+relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont Yeddou-ben-Yla tait le
+prince, et conclut avec eux un trait d'alliance contre les Omades.
+Ds lors, la guerre de partisans recommena dans le Mag'reb.
+
+Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands avantages dans
+le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux succs des Edrisides,
+et, cet effet, envoya en Afrique un certain nombre de troupes sous le
+commandement de son cousin Abou-el-Hakem, surnomm Azkeladja. Ce
+gnral, aprs avoir reu le contingent des Magr'aoua, s'avana contre
+l'edriside. Aussitt les Beni-Ifrene abandonnrent El-Hassan, qui n'eut
+d'autre parti prendre que de s'en remettre la gnrosit de son
+vainqueur.
+
+Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir en
+Espagne; mais celui-ci, au mpris de la promesse donne, le fit mettre
+aussitt mort, et, comme il avait appris que son cousin Azkeladja
+avait ouvertement blm cet acte, il le rappela de Mag'reb et lui fit
+subir le mme sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil frappa en outre
+les derniers descendants de la famille d'Edris[592].
+
+[Note 592: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 201 et suiv.]
+
+Dans la mme anne, Itoueft, frre d'El-Mansour, fut envoy en
+expdition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre
+Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le dfit compltement et le
+fora rtrograder au plus vite.
+
+Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb
+Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya Fs avec ordre de protger les
+princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de les opposer aux
+Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'loignement l'gard de
+la dynastie omade. Le nouveau gouverneur arriva Fs en 986 et, par
+son habilet et sa fermet dans l'excution des instructions reues, ne
+tarda pas rtablir la paix dans le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut combl
+d'honneurs, ce qui acheva d'indisposer Yeddou-ben-Yla, chef des
+Beni-Ifrene, et le dcida lever le masque ds qu'une occasion
+favorable se prsenterait.
+
+RVOLTES DES KETAMA RPRIMES PAR EL-MANSOUR.--Tandis que l'influence
+fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, les sditions
+intestines retenaient El-Mansour Karouan et absorbaient toutes ses
+forces. La grande tribu des Ketama, si honore sous le gouvernement
+fatemide, en raison des immenses services par elle rendus cette
+dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, celle des Sanhadja se
+substituer elle et absorber successivement tous les emplois. Dj un
+grand nombre de Ketamiens taient, partis pour l'Egypte avec El-Mozz et
+s'y taient fixs; des rapports constants s'tablirent entre ces migrs
+et leurs frres du Mag'reb, et ils se firent les intermdiaires de ces
+derniers pour prsenter leurs dolances au khalife. Fatigu de leurs
+rcriminations, El-Aziz-Nizar envoya Karouan un agent secret du nom
+d'Abou-l'Fahm-ben-Nasroua, avec mission de tout tudier par lui-mme.
+Cet missaire fut adress par le khalife Youof, fils
+d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage trs
+influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune
+scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait os se dfaire cause de sa
+puissance.
+
+Ainsi protg dans l'entourage mme du gouverneur, Abou-l'Fahm, aprs
+avoir sjourn quelque temps Karouan, gagna le pays des Ketama, o il
+commena prcher la rvolte ces Berbres. Cependant El-Mansour,
+ayant t instruit de toutes ces intrigues, fit tomber
+Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youof dans un guet-apens o ils
+trouvrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, de sa propre main.
+Dbarrass de ces dangereux ennemis, il se disposa combattre
+l'agitateur, qui avait pleinement russi soulever les Ketama et dj
+battait monnaie en son nom.
+
+Sur ces entrefaites, arrivrent d'Egypte deux envoys, apportant, de la
+part du khalife El-Aziz, un message par lequel il dfendait El-Mansour
+de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le menaait du poids de sa
+colre s'il transgressait cet ordre; les messagers dclarrent mme que,
+dans ce cas, ils devraient le conduire, la corde au cou, leur matre.
+Ces menaces causrent au fils de Bologguine la plus violente indignation
+et eurent un effet tout oppos celui qu'on en attendait. Au lieu de se
+conformer aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services
+de sa famille, El-Mansour commena par squestrer les deux officiers,
+puis il pressa de toutes ses forces les prparatifs de la campagne.
+Bientt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila, qu'il
+livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction dans
+tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de Stif et le mit
+en droute. L'agitateur chercha un refuge dans une montagne escarpe,
+mais il fut pris et conduit au gouverneur. El-Mansour ordonna de le
+mettre en pices devant les envoys du khalife El-Aziz, qu'il avait
+trans sa suite dans la campagne; des esclaves ngres, aprs avoir
+dpec le corps d'Abou-l'Fahm, le firent cuire et en mangrent les
+morceaux en leur prsence. Les envoys reurent alors licence de
+retourner au Caire; ils y arrivrent terrifis et racontrent leur
+matre ce dont ils avaient t tmoins, dclarant qu' _ils revenaient
+de chez des dmons mangeurs d'hommes et non d'un pays habit par des
+humains_[593].
+
+[Note 593: En-Nouri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.]
+
+Au mois de mai 988, El-Mansour rentra Karouan.
+
+L'anne suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, russit encore, en se
+faisant passer pour un petit-fils d'El-Kam, soulever les Ketama. Mais
+cette rvolte fut bientt touffe par El-Mansour lui-mme, qui fit
+mettre mort l'imposteur et infligea de nouvelles punitions la tribu
+o ce dernier avait trouv asile. De l, il se porta Tiharet en
+poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait de se dclarer contre
+lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource que de se jeter dans les
+bras des Mag'raoua. El-Mansour, aprs tre rest quelque temps
+Tiharet, y laissa comme gouverneur son frre Itoueft, puis il alla
+Achir recevoir la soumission de Sad-ben-Khazroun, auquel il donna le
+commandement de Tobna. Il rentra ensuite Karouan (989)[594].
+
+[Note 594: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259.
+El-Karouani, p. 133.]
+
+LES DEUX MAG'REB SOUMIS L'AUTORIT OMADE; LUTTES ENTRE LES MAG'RAOUA
+ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, rest seul chef
+des Mag'raoua, avait vu s'accrotre son autorit et son influence aux
+dpens de Yeddou-ben-Yla. En 987, il fut appel Cordoue par le vizir
+Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter sur les chrtiens de grandes
+victoires. Bermude, roi de Lon, avait vu jusqu' sa capitale tomber aux
+mains des Musulmans et n'avait conserv que quelques cantons voisins de
+la mer. Le vizir fit Ziri une rception princire.
+
+Yeddou aurait, parat-il, t galement invit se rendre en Espagne,
+mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux.
+Selon Ibn-Khaldoun, il se serait mme cri: _Le Vizir croit-il que
+l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux_? C'tait la
+rupture dfinitive. Il leva l'tendard de la rvolte (991) et dbuta en
+attaquant et dpouillant les tribus fidles aux Omades. Le gouverneur,
+Hassen-ben-Ahmed, runit alors une arme laquelle se joignirent les
+contingents de Ziri, rentr d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle;
+mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre
+d'adhrents, avec lesquels il vint courageusement la rencontre de
+l'arme omade. L'ayant attaque, il la mit en droute. Hassen et une
+masse de guerriers mag'raoua restrent sur le champ de bataille. Yeddou,
+marchant alors sur Fs, enleva cette ville d'assaut et tendit son
+autorit sur une partie des deux Mag'reb.
+
+A l'annonce de la dfaite et de la mort de son lieutenant, le vizir
+Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de
+reprendre Fs et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de
+rallier les dbris de la milice omade, puis il appela de nouveau ses
+Mag'raoua la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle
+d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait chapp la poursuite de son
+neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhrents se joindre Ziri.
+Ces deux chefs attaqurent aussitt Yeddou-ben-Yla et, aprs une
+campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois
+Fs, ils finirent par rester matres du terrain, aprs avoir rduit
+Yeddou au silence.
+
+Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de
+Tiharet pour les Fatemides, et son frre Atiya, avaient achev de
+dtacher de l'autorit d'El-Mansour la rgion comprise entre les monts
+Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prire au nom du
+khalife omade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar,
+le vizir espagnol, pour rcompenser celui-ci de ces importants
+rsultats, dont il lui attribuait le mrite, le nomma chef des contres
+du Magreb central et laissa Ziri le commandement du Mag'reb extrme.
+
+Mais, peu de temps aprs, Khalouf, irrit de voir que la rcompense
+qu'il avait mrite avait t recueillie par un autre, abandonna le
+parti des Omades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. Ziri-ben-Atiya
+pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le transfuge. N'ayant pu
+l'y dcider, il se mit lui-mme sa poursuite, l'atteignit, mit ses
+adhrents en droute et le tua; Atiya put s'chapper et se rfugier,
+suivi de quelques cavaliers, dans le dsert (novembre 991)[595].
+
+[Note 595: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221,
+240, 241. Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.]
+
+PUISSANCE DE ZIRI-BEN-ATIYA; ABAISSEMENT DES BENI-IFRENE.--Dbarrass de
+cet ennemi, Ziri, qui avait reu sa solde une partie de ses adhrents,
+expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement
+Fs avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contres environnantes. Le
+refus d'Abou-l'Behar de concourir la dernire campagne amena entre les
+deux chefs une msintelligence qui se transforma bientt en conflit. Ils
+en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de
+chercher un refuge auprs de la garnison omade de Ceuta. Il crivit,
+de l, la cour d'Espagne, pour demander rparation; en mme temps, il
+envoyait un missaire Karouan afin d'offrir sa soumission son neveu
+El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir omade, qui considrait ce
+personnage comme un homme trs influent qu'il tenait mnager, lui eut
+envoy Ceuta son propre secrtaire pour recevoir ses explications et
+ses plaintes, Abou-l'Behar vita de le rencontrer et, peu aprs, gagna
+le chemin de l'est.
+
+Aussitt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda Ziri le gouvernement des deux
+Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer
+Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contre jusqu' Tiharet, et
+le contraignit la fuite. Ce chef, s'tant rendu Karouan, fut bien
+accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le
+commandement de Tiharet.
+
+Matre enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y rgna
+plutt en prince indpendant, qu'en reprsentant des khalifes de
+Cordoue. Aprs la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'taient rallis
+autour de son neveu Habbous, mais bientt ce chef avait t, son tour,
+assassin, et le commandement avait t pris par Ham-mama, petit-fils de
+Yla, qui avait emmen les dbris de la tribu dans le territoire de Sal
+et tait venu s'implanter entre cette ville et Tedla.
+
+En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-mme de l'inconvnient
+qu'offrait la ville de Fs, comme capitale, en cas d'attaque, fonda,
+prs de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, o il s'tablit avec sa famille
+et ses trsors. En outre de la force de la position, il comptait sur les
+montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il tait vaincu.
+
+MORT DU GOUVERNEUR EL-MANSOUR. AVNEMENT DE SON FILS BADIS.--Quelque
+temps aprs, El-Mansour mourut Karouan (fin mars 996), et fut inhum
+dans le grand chteau de Sabra; il avait rgn treize ans. Son fils
+Badis, qu'il avait prcdemment dsign comme hritier prsomptif, lui
+succda en prenant le nom d'_Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula_. Il confia
+ses deux oncles, Hammad et Itoueft, les charges et les commandements les
+plus importants. Ayant reu du Caire un diplme confirmant son
+lvation, Badis se serait cri: Je liens ce royaume de mon pre et de
+mon grand-pre: un diplme ne peut me le donner, ni un rescrit me le
+retirer[596]. Six mois aprs la mort d'El-Mansour, eut lieu celle du
+khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah lui succda.
+C'tait un enfant en bas ge, que les Ketama proclamrent sous la
+tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, qui prit le titre
+d'_Ouacita_, ou de _Amin-ed-Daoula_ (_intermdiaire_ ou _intendant de
+l'empire_).
+
+Dans les dernires annes, la cour du Caire, loin de tenir rigueur au
+vassal de Karouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant
+ elle et empcher une rupture trop facile prvoir. Parmi les prsents
+envoys du Caire en 983 par le khalife El-Mansour, se trouvait un
+lphant qui excita, Karouan, la curiosit publique au plus haut
+degr et que le gouverneur eut soin de faire figurer dans les
+ftes[597].
+
+[Note 596: Bann, t. I.]
+
+[Note 597: El-Karouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II,
+p. 15 et suiv.]
+
+PUISSANCE DES GOUVERNEURS KELBITES EN SICILE.--Pendant que l'Afrique
+tait le thtre de tous ces vnements, la Sicile devenait florissante
+sous le commandement des mirs kelbites. Djaber, se livrant la
+dbauche et ayant laiss pricliter l'tat, avait t bientt dpos par
+le khalife du Caire et remplac par Djfer-ben-Abd-Allah. Celui-ci,
+aprs avoir gouvern avec intelligence et quit, mourut en 986. Son
+frre et successeur, Abd-Allah, qui suivit sa voie, eut galement un
+rgne trs court. Aprs sa mort, survenue en dcembre 989, il fut
+remplac par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. Sous l'gide de ce prince,
+la Sicile, soumise et tranquille, fleurit et devint le sjour favori des
+potes et des lettrs.
+
+Vers la fin du Xe sicle, les Byzantins reconquirent sans peine la
+Calabre et la Pouille, et placrent le sige de leur commandement
+Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientt, les
+exactions des Grecs indisposrent les populations qui appelrent souvent
+ leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de Sicile se
+trouvaient ramens, pour ainsi dire, malgr eux, sur cette terre
+d'Italie, o ils avaient combattu depuis prs de deux sicles sans
+conserver de leurs victoires de rels avantages matriels[598].
+
+[Note 598: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 330 et suiv. Elie
+de la Primaudaie, _Arabes et Normands de Sicile_, p. 158.]
+
+RUPTURE DE ZIRI AVEC LES OMADES D'ESPAGNE.--Dans ces dernires annes,
+l'Espagne avait vu une tentative du souverain lgitime Hicham II,
+agissant sous l'impulsion de sa mre Aurore, pour reprendre le pouvoir
+des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. Cette femme ambitieuse et nergique
+avait compt sur l'mir des Mag'raoua, le berbre Ziri-ben-Atiya, pour
+l'appuyer dans son dessein, au milieu d'une cour effmine et courbe
+sous le despotisme. Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du
+prince lgitime dont il avait proclam le nom en Afrique, en mme temps
+que la dchance du Vizir.
+
+Mais le chef berbre avait compt sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer et
+l'influence qu'il exerait sur son souverain. Celui-ci n'avait pas tard
+ regretter son clair d'nergie, et, de lui-mme, s'tait replac sous
+le joug. Le Vizir tait sorti de cette preuve plus fort que jamais;
+pour en donner la preuve, il commena par supprimer Ziri tous ses
+subsides, puis il appela aux armes les Berbres dpossds: Beni-Khazer,
+Miknaa, Azdadja, Beni-Berzal, etc.; il en forma une arme, destine
+oprer en Mag'reb, et en confia le commandement l'affranchi Ouadah. En
+mme temps, il prpara une expdition contre Bermude et tous ses ennemis
+de la Pninsule. Cette fois, c'tait la basilique de saint Jacques de
+Compostelle, clbre dans toute la chrtient, qui devait lui servir
+d'objectif (fin 996)[599].
+
+[Note 599: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 222 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE ET EN
+SICILE.
+997-1045.
+
+
+Ziri-ben-Atiya est dfait par l'omade El-ModalTer.--Victoires de
+Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses
+oncles et contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa
+par Hammad.--Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Mozz, fils de
+Ziri, est nomm gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les
+Berbres et les chrtiens y prennent part.--Triomphe des Berbres et
+d'El-Mostan en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun;
+Hammad se dclare indpendant la Kalaa.--Guerre entre Badis et
+Hammad.--Mort de Badis, avnement d'El-Mozz.--Conclusion de la paix
+entre El-Mozz et Hammad.--Espagne: Chute des Omades; l'edriside
+Ali-ben-Hammoud monte sur le trne.--Anarchie en Espagne; fractionnement
+de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les
+Beni-Ifrene.--Luttes du sanhadjen El-Mozz contre les Beni-Khazroun de
+Tripoli; prludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les
+Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--vnements de Sicile et d'Italie; chute
+des Kelbites.--Exploits des Normands en Italie et en Sicile; Robert
+Wiscard.--Rupture entre El-Mozz et le hammadite El-Kad.
+
+
+ZIRI-BEN-ATIYA EST DFAIT PAR L'OMADE EL-MODAFFER.--En rompant
+courageusement avec le vizir omade, Ziri avait peut-tre beaucoup
+prsum de ses forces; il se prpara nanmoins, de son mieux, lutter
+contre lui. Dbarqu Tanger, le gnral Ouadah entra aussitt en
+campagne (997). Pendant trois ou quatre mois ce fut une srie
+d'escarmouches sans action dcisive; Ouadah parvint alors surprendre
+de nuit le camp de Ziri, prs d'Azila, et s'en emparer. Le chef
+berbre dut oprer su retraite vers l'intrieur, tandis que Nokour et
+Azila tombaient au pouvoir des troupes omades.
+
+Ces succs taient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, et,
+comme Ziri avait repris l'offensive et forc Ouadah la retraite, le
+vizir se dcida envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, sous le
+commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et vint lui-mme
+s'tablir Algsiras, afin de surveiller de plus prs le dpart des
+renforts. L'arrive du fils du puissant vizir en Afrique produisit le
+plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbres. De toutes
+parts, les chefs des tribus, entranant une partie de leurs gens,
+dsertrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les tendards
+omades.
+
+Malgr ces dfections, Ziri, dont l'me ne se laissait pas facilement
+abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se prpara,
+avec une arme fort nombreuse, soutenir son choc. Quand El-Modaffer
+eut runi toutes les ressources dont il pouvait disposer, il se mit en
+marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci s'avana bravement sa
+rencontre, et, en octobre 998, les deux armes se heurtrent au sud de
+Tanger. La bataille s'engagea aussitt, acharne et meurtrire;
+longtemps, l'issue en demeura indcise; enfin les troupes omades
+commenaient plier, lorsque Ziri, qui se trouvait au plus fort de
+l'action, fut frapp de trois coups de lance par un de ses propres
+serviteurs, un ngre dont il avait fait tuer le frre. Le meurtrier
+accourut aussitt dans les rangs ennemis porter la nouvelle de la mort
+de l'mir des Mag'raoua. Cependant Ziri, bien que grivement bless au
+cou, n'tait pas tomb et son tendard tenait encore debout, de sorte
+qu'El-Modaffer ne savait ce qu'il devait croire des rapports du
+transfuge ou du tmoignage de ses yeux. Ayant alors remarqu un certain
+dsordre parmi les Mag'raoua, il entrana une dernire fois ses
+guerriers dans une charge furieuse, et parvint mettre en droute
+l'ennemi.
+
+Les Mag'raoua et leurs allis se dispersrent dans tous les sens; quant
+ Ziri, on le transporta tout sanglant Fs, o se trouvait alors sa
+famille; mais les habitants refusrent de le recevoir, et ce fut avec
+beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de son harem. Ziri
+ne trouva de scurit pour lui et les siens qu'en se rfugiant dans les
+profondeurs du dsert.
+
+Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Omades. Aussi, lorsque la
+nouvelle en parvint Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des rjouissances
+publiques. Il envoya ensuite son fils El-Modaffer le diplme de
+gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement des provinces
+ses principaux officiers, puis il s'occupa de faire rentrer les
+contributions qu'il avait frappes sur les populations rebelles.
+Sidjilmassa avait t vacue par les Beni-Khazroun; le gouverneur
+omade y envoya, pour le reprsenter, un officier du nom de
+Hamid-ben-Yezel[600].
+
+[Note 600: Ibn-Khaldoun, _Berbres_, t. III, p. 244 et suiv., 257.
+Kartas, p. 147 et suiv. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 235 et
+suiv. El-Bekri, passim.]
+
+VICTOIRES DE ZIRI-BEN-ATIYA DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Lorsque
+Ziri-ben-Atiya fut peu prs guri de ses blessures, il rallia autour
+de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dpossdes et repartit en
+guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Omades, ce fut contre les
+Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et mit en droute
+Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le passage. Il vint
+alors assiger Tiharet, o Itoueft s'tait rfugi.
+
+Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant leur tte Makcen et
+Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en tat de rvolte, et leur exemple
+fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur du
+commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar restrent fidles
+au gouverneur. Ces graves vnements dcidrent Badis marcher en
+personne contre les ennemis. En 999, il se porta sur Tiharet, dbloqua
+cette ville et fora Ziri la retraite; mais, en mme temps,
+Felfoul-ben-Khazroun s'avanait vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force
+fut Badis de revenir sur ses pas pour garantir le sige de son
+commandement, sans avoir pu complter sa victoire. Ziri reprit alors
+l'offensive, et aprs avoir de nouveau dfait Itoueft et Hammad,
+s'empara de Tiharet et de Mecila, puis, se portant vers le nord, il
+conquit Chelif, Tns et Oran. Dans toutes ces villes, de mme qu'
+Tlemcen qu'il avait conserve, il fit clbrer la prire au nom de
+Hicham II et de son vizir.
+
+Encourag par ses succs, Ziri pntra au coeur du pays des Sanhadja et
+vint mettre le sige devant Achir. En mme temps, il crivit au vizir de
+Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires et lui demander pardon
+de sa rbellion. Ceux des oncles de Badis que Ziri avait recueillis
+furent chargs de porter le message en Espagne. Ils y arrivrent en l'an
+1000 et furent bien reus par Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les
+fautes de Ziri; il rappela son fils El-Modaffer, permit aux
+Beni-Ouanoudine de rentrer Sidjilmassa et nomma le gnral Ouadah
+gouverneur rsidant Fs. Quant Ziri, il lui abandonna le
+commandement des provinces conquises dans le Mag'reb central[601].
+
+[Note 601: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260,
+261. Kartas, p. 147, 148. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 237.
+Baane, passim.]
+
+Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En
+Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun tait venu mettre le sige devant Bar'a.
+De l il avait, dit-on, demand des secours en Orient au khalife
+fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Karouan. Celui-ci lui
+aurait expdi Yaha-ben-Hamdoun, rfugi en Egypte depuis l'assassinat
+de son frre; mais ce chef, accompagn de quelques troupes, n'aurait pu
+traverser le pays de Barka, occup par la tribu hilalienne des
+Beni-Korra, rcemment transporte de Syrie, et ainsi Felfoul serait
+demeur rduit ses propres forces.
+
+Cependant, la panique tait grande Karouan, et dj l'on barricadait
+les rues pour se dfendre, mais Badis, arrivant marches forces,
+obligea Felfoul lever le sige de Bar'a et rtrograder vers
+l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhrents, se joignirent alors
+Felfoul, et les confdrs firent une nouvelle expdition contre
+Tebessa, mais ils furent repousss. Makcen resta seul avec Felfoul, ses
+autres frres tant alls rejoindre Ziri-ben-Atiya.
+
+En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement
+et les mit en pleine droute. Makcen et ses enfants, tant tombs aux
+mains du vainqueur, furent livrs par lui des chiens affams qui les
+mirent en pices. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont
+Chenoua, prs de Cherchel, o ils s'taient rfugis, et les obligea
+se rendre, la condition qu'on leur permt de passer en Espagne.
+
+MORT DE ZIRI-BEN-ATIYA. FONDATION DE LA KALAA PAR HAMMAD.--Au moment o
+Hammad obtenait ces succs, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir
+sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assigeait depuis longtemps
+sans succs. On dit que sa mort fut cause par les blessures que lui
+avait faites le ngre et qui s'taient incompltement guries. Son fils
+El-Mozz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue
+une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se
+faire nommer gouverneur du Mag'reb.
+
+Mais Hammad s'avanait marches forces, et El-Mozz ne jugea pas
+prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout devant lui et
+semblait prcd par la victoire. Achir dlivre, Hamza et Mecila
+rentrrent aussi au pouvoir du gnral sanhadjien, qui rendit l'empire
+ses anciennes limites. Il rasa un grand nombre de villes infidles ou
+difficiles dfendre et vint fonder, dans les montagnes abruptes de
+Kiana, au nord de Mecila[602], une ville forte qu'il appela la Kala (le
+chteau), et qu'il peupla avec les habitants des cits dtruites.
+
+[Note 602: Les ruines de la Kala (Gala, selon la prononciation
+locale) se voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le
+bassin du Hodna.]
+
+Badis, de son ct, n'tait pas rest inactif; sans laisser de rpit
+Felfoul, il l'avait contraint se jeter dans le dsert. Voyant sa route
+coupe, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province de
+Tripoli, alors en proie l'anarchie, car le khalife du Caire y envoyait
+des gouverneurs que son reprsentant de Karouan refusait de
+reconnatre. Il entra en matre Tripoli, dont les habitants
+l'accueillirent en librateur. Un certain nombre de Mag'raoua le
+rejoignirent dans cette localit[603].
+
+La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des
+milliers de victimes[604].
+
+[Note 603: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263.
+Kartas, p. 148. El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, anne 386.]
+
+[Note 604: Ibn-er-Rakik, cit par les auteurs musulmans.]
+
+ESPAGNE: MORT DU VIZIR IBN-ABOU-AMER. EL-MOEZZ, FILS DE ZIRI, EST NOMM
+GOUVERNEUR DU MAG'REB.--Dans le mois d'aot 1002, le vizir
+El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernire
+expdition en Castille, mourut Medina-Cli. Le rle qu'il a jou dans
+l'histoire des Musulmans d'Espagne est considrable; par son indomptable
+nergie, il a retard le dmembrement de l'empire omade, et, par son
+audacieuse activit, tendu ses frontires jusqu'au coeur des pays
+chrtiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Lon,
+Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus clbres avaient t
+pilles ou dtruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations
+chrtiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la
+nouvelle de la mort du terrible vizir.
+
+Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek,
+et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, car il sentait
+bien que, malgr l'apparence de la force, son pouvoir tait prcaire et
+rsultait surtout de la manire dont il l'exerait. A son arrive
+Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulev et rclamant grands cris
+son souverain. Or, Hicham II ne tenait nullement se charger des soucis
+du gouvernement, et, grce ces dispositions, le vizir parvint assez
+rapidement faire reconnatre son autorit. Suivant alors l'exemple de
+son pre, il donna tous ses soins la _guerre sainte_[605].
+
+El-Modaffer avait trouv dans sa capitale l'ambassade envoye du Mag'reb
+par El-Mozz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement ses
+propositions, qui lui laissaient plus de libert d'action pour ses
+entreprises contre les chrtiens. Le gnral Ouadah fut rappel par lui
+de Fs, et il envoya El-Mozz un diplme dat d'aot 1006, lui
+confrant le titre de gouverneur du Mag'reb pour la dynastie
+omade[606]. Sidjilmassa resta sous l'autorit particulire de
+Ouanoudine-ben-Kazroun.
+
+El-Mozz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'tablit alors Fs et prit en main
+la direction des affaires.
+
+[Note 605: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 238 et suiv.]
+
+[Note 606: Voir le texte de ce diplme. Ibn-Khaldoun, Berbres, t.
+III, p. 248, 249, 250.]
+
+GUERRES CIVILES EN ESPAGNE. LES BERBRES ET LES CHRTIENS Y PRENNENT
+PART.--El-Modaffer tait parvenu rtablir la paix en Espagne, et, sous
+sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient tre
+florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un
+frre du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son pre avec une
+chrtienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme
+tait dtest, et on lui donnait par drision le nom de _Sanchol_ (le
+petit Sancho). Plein de prsomption, il prtendait nanmoins se faire
+dcerner le titre d'hritier prsomptif, que son pre et son frre
+n'avaient os prendre; aussitt la guerre civile clata dans la
+pninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II,
+proclamrent, comme son successeur, un arrire-petit-fils
+d'Abd-er-Rahman III, nomm Mohammed, et ayant runi une bande d'hommes
+dtermins, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachrent
+facilement ce prince son acte d'abdication; le chteau de Zahira tomba
+ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom
+d'_El-Mehdi-b'Illah_ (le dirig par Dieu).
+
+Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait Tolde, voulut marcher la
+tte de ses troupes, composes en grande partie de Berbres, contre
+celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnrent. Peu
+aprs, il tombait aux mains de ses ennemis et tait massacr. Son
+cadavre fut mis en croix Cordoue (1009).
+
+On croyait qu'aprs cette crise la tranquillit allait renatre;
+malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualits ncessaires
+pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientt Une nouvelle
+rvolte clata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nomm Hicham, se fit
+proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbres, vint
+attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de
+Cordoue, triompha de son comptiteur et le fit dcapiter. Un grand
+massacre des familles berbres suivit cette victoire.
+
+Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Karouan, qui s'tait
+prcdemment rfugi en Espagne, rallia les Berbres, brlant du dsir
+de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau
+khalife, Soleman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom
+d'_El-Mostan-l'Illah_ (qui implore le secours de Dieu).
+
+Puis les Africains, conduits par ces chefs, allrent s'emparer de
+Medina-Cli; mais bientt ils y furent bloqus et se virent rduits
+implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui
+avait t envoye par El-Mehdi dans le mme but, avec l'offre de lui
+abandonner de nombreuses places s'il l'aidait craser son comptiteur.
+Ainsi, il avait suffi de quelques annes de guerre civile pour faire
+perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les
+chrtiens par de longues annes de luttes.
+
+Le comte de Castille se pronona pour les Berbres, leur envoya un
+ravitaillement et vint, en personne, se joindre eux avec ses
+guerriers. Les confdrs marchrent alors sur Cordoue (juillet 1009),
+dfirent le gnral Ouadah, qui avait voulu les prendre revers, et
+furent bientt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement leur
+rencontre et leur offrit le combat. Il fut entirement dfait; ses
+soldats furent massacrs par milliers, tandis que Ouadah regagnait la
+frontire du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais.
+Voyant sa situation dsespre, El-Medhi se dcida rendre le trne
+Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant.
+Mais les Berbres, victorieux, n'taient pas gens tomber dans ce
+pige; ils entrrent en vainqueurs Cordoue et, aids des Castillans,
+mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crne de son
+pre Ziri-ben-Menad du crochet o il avait t ignominieusement
+suspendu, le long de la muraille du chteau.
+
+El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolde; ses partisans taient encore
+nombreux; Ouadah, dans le nord, tait en pourparlers avec les comtes de
+Barcelone et d'Urgel. El-Mostan, ne pouvant retenir les Castillans en
+les rcompensant, comme il s'y tait engag, par des cessions de
+territoire, ceux-ci regagnrent, chargs de butin, leur province. Sur
+ces entrefaites, Ouadah, accompagn d'une arme catalane, commande par
+les comtes Raymond et Ermengaud, opra sa jonction avec le Mehdi
+Tolde. Puis, le khalife, la tte de toutes ses forces, marcha sur
+Cordoue, dfit l'arme d'El-Mostan et rentra en matre dans sa
+capitale, qui fut de nouveau livre au pillage par les Catalans (juin
+1010).
+
+Les Berbres s'taient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les
+poursuivit, et, les ayant atteints prs du confluent du Guadaira avec le
+Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains prirent
+une clatante revanche. L'arme d'El-Mehdi fut mise en droute et plus
+de trois mille Catalans restrent sur le champ de bataille. Les
+survivants de l'arme chrtienne, rentrs Cordoue, s'y conduisirent
+avec une cruaut inoue. Enfin les Catalans s'loignrent; peu aprs,
+El-Mehdi tombait sous les coups des officiers slaves son service, qui
+rtablirent sur le trne Hicham II, ce fantme de khalife. Ouadah, un
+des chefs de la conspiration, s'adjugea le poste de premier
+ministre[607].
+
+[Note 607: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 268 et suiv. Le
+mme, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 205 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (d.
+Dozy), p. 29 et suiv.]
+
+TRIOMPHE DES BERBRES ET D'EL-MOSTAN EN ESPAGNE.--Cette rvolution
+Cordoue ne rsolvait rien, car les Berbres, victorieux, restaient dans
+le midi avec El-Mostan, et n'taient nullement disposs se soumettre
+au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau
+vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut
+au pralable des gages, c'est--dire la remise entre ses mains des
+places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaant, en cas de refus, de se
+joindre aux Berbres. Ces conditions taient dures; cependant Ouadah,
+ayant perdu tout autre espoir de salut, se dcida les accepter. Dans
+le mois de septembre 1010, fut sign le trait qui rendait aux chrtiens
+presque toutes les conqutes des rgnes prcdents.
+
+Cependant les Berbres avaient repris la campagne; durant l'automne et
+l'hiver suivants, ils rpandirent dans toutes les provinces musulmanes
+la dvastation et la mort. Cordoue fut bloque, et la peste vint bientt
+joindre ses ravages ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011,
+Ouadah fut mis mort par les soldats rvolts. Cependant Cordoue resta
+encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant
+aux Castillans, ils taient rentrs, sans coup frir, en possession de
+leurs provinces, et ne paraissent pas s'tre soucis de tenir
+strictement leurs promesses.
+
+Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbres; la plus horrible
+boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les
+consquences de leur succs. Soleman-el-Mostan restait enfin matre du
+pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle abdication. Le
+triomphe des Berbres, dit M. Dozy, porta le dernier coup l'unit de
+l'empire. Les gnraux slaves s'emparrent des grandes villes de l'est;
+les chefs berbres, auxquels les Amirides (vizirs) avaient donn des
+fiefs et des provinces gouverner, jouissaient aussi d'une indpendance
+complte, et le peu de familles arabes qui taient encore assez
+puissantes pour se faire valoir n'obissaient pas davantage au nouveau
+khalife[608].
+
+En Espagne comme en Afrique, l'lment berbre reprenait la
+prpondrance, au dtriment des petits-fils des conqurants arabes.
+
+[Note 608: _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 212.]
+
+LUTTES DE BADIS CONTRE LES BENI-KHAZROUN. HAMMAD SE DCLARE INDPENDANT
+ LA KALAA.--Pendant que l'Espagne tait le thtre de ces vnements,
+sur lesquels nous nous sommes tendus en raison de leur importance pour
+l'histoire de la domination musulmane dans la Pninsule, les Berbres
+d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment
+o l'union leur aurait t si ncessaire pour rsister l'invasion
+hilalienne prs de s'abattre sur eux.
+
+Badis avait lutt en vain pour anantir le royaume mag'raouien fond
+Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait rsist avec avantage et
+tait parvenu conserver le pays conquis. Abandonn par le khalife
+fatemide du Caire, il avait proclam la suzerainet des Omades et
+tait mort en l'an 1010. Son frre Ouerrou avait recueilli son hritage
+et offert sa soumission Badis, mais bientt la guerre avait recommenc
+dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et
+les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer
+et de rtablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef
+indpendant.
+
+Dans le Mag'reb central, la situation tait autrement grave. Hammad,
+aprs avoir soumis la partie occidentale de l'empire sanhadjien, s'tait
+occup activement de la construction de sa capitale; bientt la Kala,
+peuple des meilleurs artisans et orne des richesses enleves aux
+villes voisines, tait devenue une cit de premier ordre. Son fondateur
+y commandait en roi, exerant une autorit indpendante sur le Zab,
+Constantine et le pays propre des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne
+capitale. D'aprs M. de Mas-Latrie[609], un groupe important de Berbres
+chrtiens contribua former la population de la Kala. Des privilges
+leur furent accords pour le libre exercice de leur culte et un vque
+leur fut donn plus tard par le pape Grgoire VII. Les historiens
+musulmans sont muets sur ce point.
+
+[Note 609: _Traits de paix et de commerce concernant les relations
+des Chrtiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age_;
+t. I, p. 52 et suiv.]
+
+La jalousie de Badis, excite par les ennemis de son oncle, qui
+prsentaient le fondateur de la Kala comme visant l'indpendance, ne
+tarda pas amener entre eux une rupture. El-Mozz, fils de Badis,
+venait d'tre reconnu par le khalife comme hritier prsomptif de son
+pre; celui-ci invita alors son oncle Hammad remettre au jeune prince
+le commandement de la rgion de Constantine.
+
+Cette dcision, qui cachait peu les sentiments de dfiance de Badis, fut
+trs mal accueillie par Hammad. Il y rpondit par un refus formel. En
+mme temps, il se dclara indpendant, rpudia hautement la suzerainet
+des Fatemides, massacra leurs partisans et fit proclamer dans les
+mosques la suprmatie des Abbassides. La doctrine chiate fut proscrite
+de ses tats et le culte sonnite dclar seul orthodoxe (1014)[610]. La
+raction des Sonnites contre les Chiates commena se manifester dans
+les villes habites par des populations d'origine arabe. L'entourage
+mme du jeune El-Mozz ressentit les effets de ce mouvement des esprits,
+le prcepteur du prince tant orthodoxe. Bientt un massacre gnral des
+Chiates eut lieu en Ifrikiya[611].
+
+[Note 610: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264.
+El-Karouani, p. 136, 137.]
+
+[Note 611: Ibn-el-Athir, anne 407.]
+
+GUERRE ENTRE BADIS ET HAMMAD. MORT DE BADIS. AVNEMENT
+D'EL-MOEZZ.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en
+Ifrikiya, la tte de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et
+de quelques Zentes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de
+Badja, l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim;
+mais celui-ci passa du ct de son frre, et le gouverneur n'eut d'autre
+ressource que de se mettre lui-mme la tte de ses troupes. A son
+approche, l'arme envahissante se dbanda et Hammad se vit contraint de
+fuir. Il se rfugia d'une traite derrire le Chelif.
+
+Badis le poursuivit l'pe dans les reins, entra en vainqueur Achir,
+pntra dans les hauts plateaux, reut la soumission des tribus zentes,
+telles que les Beni-Toudjine, et s'avana jusqu'au plateau de Seressou.
+Renforc par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commands par
+Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la
+plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans
+une position retranche. Cette fois encore, la victoire se pronona pour
+Badis, une partie des adhrents de son comptiteur l'ayant abandonn et
+le reste ayant t facilement dispers.
+
+Hammad se rfugia, non sans peine, dans sa Kala, mais Badis ne tarda
+pas venir camper dans la plaine de Mecila, et, de l, fit commencer le
+blocus de la capitale de son oncle. Pendant les oprations de ce sige;
+Badis mourut subitement dans sa tente (juin 1016). Comme la peste avait
+reparu en Afrique, il est possible qu'il succomba au flau. Cet
+vnement porta le dsordre dans l'arme assigeante compose d'lments
+htrognes; les auxiliaires s'tant dbands, la Kala fut dbloque.
+Les officiers proclamrent le jeune El-Mozz, fils de Badis, g
+seulement de huit ans, et le conduisirent Karouan pendant que son
+oncle Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent
+rapports Karouan, puis on procda l'inauguration de son successeur
+dont l'extrme jeunesse allait favoriser si bien les projets ambitieux
+de son grand-oncle. El-Mozz reut d'Orient un diplme o le titre de
+_Cherf-ed-Daoula_ (noblesse de l'empire) lui tait donn[612].
+
+[Note 612: Ibn-el-Athir, anne 403.]
+
+CONCLUSION DE LA PAIX ENTRE EL-MOEZZ ET HAMMAD.--Hammad avait repris
+vigoureusement l'offensive; aprs tre rentr en possession de son
+ancien territoire, il vint mettre le sige devant Bar'a. Mais il avait
+trop prsum de ses forces; son neveu ayant march contre lui le mit en
+droute et le rduisit encore la dernire extrmit (1017). Hammad
+s'tait rfugi derrire les remparts de sa Kala, tandis que le
+vainqueur s'avanait jusqu' Stif; il fit proposer celui-ci un
+arrangement que le jeune El-Mozz, bien conseill, refusa.
+
+Le gouverneur tait rentr Karouan, mais la situation de son
+grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonn de tous, sans
+argent, il se dcida faire une nouvelle dmarche auprs de son
+petit-neveu et lui dpcha en Ifrikiya son propre fils El-Kad, porteur
+de riches prsents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs
+et, enfin, on arriva conclure un trait de paix par lequel Hammad
+reut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de
+Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conqurir
+l'ouest. C'tait la conscration du dmembrement de l'empire fond par
+Bologguine. El-Kad reut aussi un commandement et revint la Kala
+avec des cadeaux somptueux pour son pre (1017).
+
+ESPAGNE, CHUTE DES OMADES: L'DRISIDE ALI-BEN-HAMMOUD MONTE SUR LE
+TRNE.--Pendant que ces vnements se passaient en Afrique, l'Espagne
+tait le thtre d'une nouvelle rvolution. El-Mostan, parvenu au trne
+avec l'appui des Berbres et des chrtiens, n'avait aucune sympathie
+parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbres, ils ne lui
+accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en ralit,
+que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur
+de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient
+la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un lment
+important dans l'arme, conservaient toute leur fidlit Hicham II,
+bien qu'en ralit personne ne st s'il tait encore vivant.
+
+Khrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec
+Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le dtroit, la tte de ses
+partisans, avec l'aide de son frre Kacem, gouverneur d'Algsiras; aprs
+avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui
+se pronona aussitt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud
+entra en matre Cordoue. El-Mostan et ses parents furent mis mort,
+et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le
+monde se rallia Ali, qui fut proclam khalife, sous le nom
+d'_El-Metaoukkel-li-Dne-Allah_ (celui qui s'appuie sur la religion de
+Dieu). Ainsi finit la dynastie omade, qui rgnait sur l'Espagne depuis
+prs de trois sicles et qui avait donn l'empire musulman de si beaux
+jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine
+cherifienne, tait devenue berbre, et qui lui-mme ne parlait que trs
+mal l'arabe, monta sur le trne de Cordoue.
+
+Ali avait espr, parat-il, rendre l'Espagne la paix et le bonheur,
+mais il comptait sans les factions. Khrane, le chef des Slaves, voulut
+jouer le rle de premier ministre tout-puissant; mais le prince edriside
+n'entendait nullement partager son autorit. Du dans ses esprances,
+le chef des Slaves se mit conspirer et entrana dans son parti ses
+compatriotes et les Andalous. Il fallait un khalife: on trouva un
+petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, que l'on para de ce titre. Moundir,
+ouali de Saragosse, soutenu par son alli Raymond, comte de Barcelone,
+se joignit aux rebelles et, au printemps de l'anne 1017, tous
+marchrent contre le souverain. Ali, qui jusque l avait cart les
+Berbres et rsist leurs prtentions, se jeta dans leurs bras et,
+avec leur appui, triompha sans peine de ses ennemis. Ds lors, il
+renona faire le bonheur des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses
+bonnes intentions; le pays fut livr de nouveau la tyrannie des
+Berbres, et le khalife donna lui-mme l'exemple de l'avidit et de la
+cruaut. Peu de temps aprs, il fut assassin par trois Slaves, au
+moment o il prparait une grande expdition (17 avril 1018)[613].
+
+[Note 613: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 313 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. _Idricides_.
+El-Marrakchi (d. Dozy), p. 42 et suiv.]
+
+ANARCHIE EN ESPAGNE. FRACTIONNEMENT DE L'EMPIRE MUSULMAN.--Ali laissa
+deux fils, dont l'an, Yaha, tait gouverneur de Ceuta, mais Kacem,
+frre d'Ali, avait une plus grande notorit et ce fut lui que les
+Berbres proclamrent. De leur ct, Kherane et Moundir lirent le
+petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman IV, avec le titre
+d'_El-Mortada_ (l'agr de Dieu). Zaoui, le sanhadjien, dont la
+puissance tait grande, restait dans l'expectative. Les adhrents du
+prtendant omade essayrent de l'entraner dans leur parti et, n'ayant
+pu y parvenir, marchrent contre lui, mais ils furent dfaits et, peu
+aprs, El-Mortada tait assassin par ses partisans. Kacem, rest ainsi
+seul matre du pouvoir, essaya de rendre un peu de tranquillit la
+malheureuse Espagne. Pour cela, il fit la paix avec Kherane et les
+principaux chefs slaves et andalous et leur donna le commandement de
+villes ou de provinces, o ils s'tablirent en matres. Ainsi la paix ne
+s'obtenait que par le morcellement de l'empire musulman.
+
+Vers cette poque (1020), Zaoui abandonna le commandement de la province
+de Grenade son fils et rentra Karouan, aprs une absence de vingt
+annes; il y fut reu avec de grands honneurs par son neveu
+El-Mozz[614].
+
+[Note 614: Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.]
+
+Mais bientt, Yaha, fils d'Ali, leva l'tendard de la rvolte et,
+soutenu par les Berbres et les Slaves, marcha sur la capitale.
+Abandonn de tous, Kacem dut cder la place (aot 1021). Yaha ne tarda
+pas prouver son tour le mme revers de fortune, et Kacem remonta
+sur le trne (fvrier 1023). Ds lors, la guerre devint incessante entre
+les Edrisides, et s'tendit jusqu'au Mag'reb o un de leurs parents, du
+nom d'Edris, alli Yaha, parvint s'emparer de Tanger. L'Espagne se
+trouva encore livre aux fureurs de la guerre civile. Yaha, ayant
+triomph une dernire fois de son oncle, le tint dans une troite
+captivit; mais alors, les Cordouans, profitant de ce que Yaha avait
+choisi Malaga comme rsidence, proclamrent un prince omade,
+Abd-er-Rahman V, sous le nom d'_El-Mostad'hir_: c'tait la raction de
+la noblesse arabe contre l'lment berbre. Mais cette socit caduque
+et corrompue tait incapable de se gouverner; bientt une nouvelle
+sdition renversa El-Mostad'hir et le remplaa par El-Moktafa, sans pour
+cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se dcidrent appeler
+chez eux Yaha, afin de mettre un terme cette anarchie. Yaha leur
+envoya un de ses gnraux (novembre 1025). Quelques mois aprs, une
+nouvelle meute plaait sur le trne de Cordoue un souverain phmre du
+nom de Hicham III, appartenant la famille omade[615].
+
+[Note 615: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, _Musulmans
+d'Espagne_, t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]
+
+GUERRES ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb,
+El-Mozz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, ayant voulu
+arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, qui s'taient dclars
+indpendants, avait t entirement dfait et contraint de rentrer dans
+Fs, aprs avoir perdu presque toute son arme (1016). Ds lors la
+puissance des Mag'raoua de Fs fut contrebalance par celle de leurs
+cousins du sud. Ils se firent une guerre incessante, dont le rsultat
+fut prjudiciable El-Mozz. Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la
+valle de la Mouloua, mit des officiers dans toutes les places fortes
+et vint mme enlever Sofraoua, une des dpendances de Fs. En 1026,
+El-Mozz cessa de vivre et fut remplac par son cousin Hammama. Sous
+l'nergique direction de ce chef, les Mag'raoua se relevrent de leurs
+humiliations en faisant subir de nombreuses dfaites aux Beni-Khazroun
+de Sidjilmassa.
+
+Les Beni-Ifrene taient, en partie, passs en Espagne; mais un groupe
+important, rest dans le Mag'reb, se runit Tlemcen, autour des
+descendants de Yeddou-ben-Yla. Aprs avoir tendu de nouveau leur
+autorit sur le Mag'reb central, ils attaqurent les Mag'raoua de Fs,
+mais sans russir les vaincre; conduits par leur chef Temim,
+petit-fils de Yla, ils se portrent alors sur Sal, enlevrent cette
+ville et, de l, allrent guerroyer contre les Berg'ouata
+hrtiques[616].
+
+[Note 616: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235,
+257, 271. El-Bekri, passim.]
+
+LUTTES DU SANHADJIEN EL-MOEZZ CONTRE LES BENI-KHAZROUN DE TRIPOLI.
+PRLUDES DE SA RUPTURE AVEC LES FATEMIDES.--En Ifrikiya, la puissance du
+gouverneur sanhadjien continuait dcliner. Renonant, pour ainsi dire,
+aux rgions de l'ouest, abandonnes de fait Hammad, El-Mozz ne
+s'occupait gure que des Beni-Khazroun de la province de Tripoli.
+L'anarchie y tait en permanence. Ouerrou, frre de Felfoul, tant mort
+en 1015, son fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zentes,
+mais ces Berbres se divisrent, et une partie suivit les tendards de
+Khazroun, frre de Ouerrou.
+
+Aprs une courte lutte, celui-ci resta matre de l'autorit et entrana
+ses adhrents des incursions sur les territoires de Gabs et de
+Tripoli, o un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, commandait pour
+El-Mozz. En 1026, cet Abd-Allah, dont le frre venait d'tre mis mort
+ Karouan, par l'ordre du gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli
+Khalifa, chef des Zentes, et celui-ci, tant ainsi devenu matre de
+cette place, en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui
+s'y trouvaient.
+
+El-Mozz, bien qu'ayant t lev dans les principes de la doctrine
+chiate, s'tait rattach la secte de Malek et n'avait pas tard
+perscuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehda, Karouan, les
+Chiates taient poursuivis, molests, torturs mme. Leur sang avait
+coul flots et ces mauvais traitements les avaient forcs, en maints
+endroits, l'exil volontaire. La Sicile et l'Orient avaient vu arriver
+ces malheureux dans le plus triste tat. Cette attitude n'tait rien
+moins que la rvolte contre les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui
+rgnait alors, essaya de ramener l'obissance son reprsentant de
+Karouan, en le comblant de cadeaux; il ne russit qu' retarder une
+rupture invitable.
+
+Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports avec la
+cour du Caire et reut du khalife un diplme lui confrant le
+commandement de la Tripolitaine. C'tait, entre les deux cours, un
+change d'hostilits indirectes, prlude d'actes plus dcisifs.
+
+En 1028, Hammad mourut la Kala, et fut remplac par son fils El-Kad,
+qui confia ses frres les grands commandements de son empire. Les bons
+rapports continurent pendant quelque temps entre lui et son cousin de
+Karouan, mais, de ce ct aussi, une rupture tait imminente[617].
+
+[Note 617: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t.
+III, p. 266, 267. El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari,
+_Musulmans de Sicile_, t. II, p. 357 et suiv.]
+
+GUERRE ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--A Fs, Ham-mama, roi des
+Mag'raoua, continuait rgner au milieu d'une cour brillante, et,
+pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commands par Temim, guerroyaient
+contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. En 1033, ils vinrent,
+avec l'aide d'autres tribus zentes, mettre le sige devant Fs. Le chef
+des Mag'raoua leur livra une grande bataille sous les murs de la ville;
+mais, aprs une lutte acharne o tombrent ses meilleurs guerriers, il
+fut entirement dfait. Les Beni-Ifrene entrrent victorieux Fs,
+qu'ils mirent au pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur
+convoitise, car il tait rempli de richesses; les vainqueurs
+massacrrent les hommes et rduisirent les femmes en esclavage.
+
+Temim s'installa en souverain dans Fs, tandis que Hammama se rfugiait
+ Oudjda et s'occupait avec activit runir ses adhrents, afin de
+prendre sa revanche. Peu de temps aprs, il fut en mesure de commencer
+les hostilits et, en 1038, il arrachait sa capitale des mains des
+Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrrent dans leurs anciens territoires; Temim se
+retrancha Chella[618].
+
+[Note 618: Le Kartas donne pour date cet vnement l'anne 1041.
+Nous adoptons la date et la leon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus
+probables.]
+
+Aprs cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre
+d'autres conqutes. A la tte d'une arme zenatienne, il se mit en
+marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. El-Kad, seigneur
+de la Kala, s'avana sa rencontre; mais, se sentant moins fort, il
+n'osa pas engager le combat, et prfra employer l'intrigue et la
+corruption pour dtourner les adhrents de son adversaire. Abandonn par
+son arme, Hammama n'eut bientt d'autre parti prendre que d'accepter
+la paix et de rentrer chez lui. Il mourut l'anne suivante (1040),
+laissant le pouvoir son fils; mais la guerre civile divisa alors les
+Mag'raoua; et Fs fut, pendant de longues annes, le thtre de luttes
+et de comptitions dans lesquelles les forces des Mag'raoua
+s'puisrent.
+
+VNEMENTS DE SICILE ET D'ITALIE. CHUTE DES KELBITES.--Absorbs par
+l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu de vue la
+Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas afin de passer
+une rapide revue des vnements survenus dans ces contres.
+
+La Sicile, indpendante de fait sous les mirs kelbites, qui
+reconnaissaient pour la forme l'autorit des khalifes fatemides, profita
+d'une priode de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres et les
+arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'taient reportes sur
+l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient t pilles par les
+Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint au
+secours de Bari, assige par le rengat Safi, et fora les Musulmans
+la retraite. En 1005, les Pisans remportrent l'importante bataille
+navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur revanche,
+s'emparrent de Cosenza.
+
+En 1015, une expdition musulmane assigeait Salerne, et cette ville,
+pour viter de plus grands maux, se disposait accepter les exigences
+des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant de Terre
+sainte, qui se trouvaient de passage dans la localit, scandaliss de
+voir des chrtiens ainsi malmens par des infidles, entranrent leur
+suite quelques hommes de coeur et forcrent les Musulmans se
+rembarquer, aprs avoir pill leur camp. Refusant ensuite toutes les
+offres qui leur taient faites, ils continurent leur chemin. Mais le
+prince de Salerne les fit accompagner par un envoy charg de ramener
+des champions de leur pays, en les attirant par les promesses les plus
+sduisantes.
+
+Le cad de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant t frapp d'hmiplgie,
+avait rsign quelque temps auparavant le pouvoir entre les mains de son
+fils Djfer, qui avait reu d'El-Hakem l'investiture, avec le titre de
+_Sef-ed-Daoula_. En 1015, Ali, frre de Djfer, appuy par les
+Berbres, se mit en tat de rvolte, mais il fut vaincu et tu par son
+frre, qui expulsa une masse de Berbres de l'le. Djfer, vivant dans
+le luxe, abandonna la direction des affaires l'Africain Hassan, de
+Bar'a, et ce ministre, pour subvenir aux dpenses de son matre, ne
+trouva rien de mieux que d'augmenter les impts, en percevant le
+cinquime sur les fruits, alors que les terres taient dj greves
+d'une taxe foncire. Il en rsulta une rvolte gnrale (mai 1019).
+Djfer fut dpos, transport en Egypte et remplac par son frre
+Ahmed-ben-el-Akehal.
+
+Le nouveau gouverneur, aprs avoir rtabli la paix en Sicile, entreprit
+des expditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait tenu sous le
+joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, se prpara,
+malgr ses soixante-huit ans, faire une descente en Sicile. Son aide
+de camp Oreste le prcda avec une nombreuse arme et chassa de Calabre
+tous les Musulmans; il attendait l'empereur pour passer en Sicile
+lorsque celui-ci mourut (dcembre 1025).
+
+Averti du pril qui menaait la Sicile, El-Mozz offrit son aide
+El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoye d'Afrique fut dtruite
+par une tempte (1026). Oreste, dbarqu en Sicile, ne sut pas tirer
+parti des circonstances; il laissa affaiblir son arme par la maladie
+et, lorsque les Musulmans attaqurent, il se trouva hors d'tat de leur
+rsister.
+
+Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les flottes
+combines d'El-Mozz et d'El-Akehal sillonnrent alors les mers du
+Levant et allrent porter le ravage sur les ctes d'Illyrie, des les de
+la Grce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la Mditerrane, les
+chrtiens, oubliant leurs dissensions particulires, s'unissaient
+partout pour combattre l'influence musulmane. C'est ainsi que les
+Pisans, aids sans doute des Gnois, armrent en 1034 une flotte
+imposante et effecturent une descente en Afrique. Bne, objectif de
+l'expdition, fut prise et pille par les chrtiens. En 1035, la cour de
+Byzance envoya des ambassadeurs El-Mozz pour traiter de la paix. Sur
+ces entrefaites, une rvolte clata en Sicile contre El-Akehal, qui
+avait voulu encore augmenter les impts pour subvenir aux frais de la
+guerre. La situation devenant prilleuse, ce prince se hta de faire la
+paix avec l'empire et d'accepter le titre de _matre_, qui impliquait
+une sorte de vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins,
+tandis que les rebelles appelaient leur aide El-Mozz.
+
+Le gouverneur de Karouan leur envoya son propre fils Abd-Allah, avec
+trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036, Lon Opus, qui
+commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir le nouveau vassal
+de l'empire et dfit l'arme berbre; mais, craignant des embches, il
+ne profita pas de sa victoire et rentra en Italie, accompagn de quinze
+mille chrtiens qui avaient suivi sa fortune. Bientt El-Akehal fut
+assassin, et Abd-Allah resta seul matre de l'autorit[619].
+
+[Note 619: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 341 et suiv. lie
+de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 159 et suiv.]
+
+EXPLOITS DES NORMANDS EN ITALIE ET EN SICILE. ROBERT WISCARD.--Nous
+avons vu que le prince de Salerne, enthousiasm des exploits des
+Normands, avait dput une ambassade pour dcider leurs compatriotes
+lui prter l'appui de leurs bras. Son appel fut entendu, et bientt une
+petite compagnie d'aventuriers normands arriva en Italie, sous la
+conduite d'un certain Drengot (1017). Prsents au pape Benot VIII, ils
+furent encourags par le pontife lutter contre les Byzantins, qui se
+rendaient odieux par leur tyrannie et dont l'ambition portait ombrage
+tous les souverains de l'Italie centrale. Aprs avoir, tout d'abord,
+inflig aux Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent leur
+tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement prouvs par
+le fer de l'ennemi. Le katapan Boanns les expulsa de toutes leurs
+conqutes et rtablit l'autorit de l'empire jusque sur l'Apulie.
+
+Le pape Benot VIII appela alors son aide l'empereur Henri II, qui
+envahit l'Italie la tte d'une nombreuse arme; les Normands se
+joignirent lui et l'aidrent triompher des Grecs. Mais bientt
+l'arme allemande reprit la route de son pays, et les Normands
+demeurrent livrs eux-mmes sans ressources, et se virent forcs de
+vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou aux
+rpubliques qui voudraient bien les employer.
+
+Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe commande
+par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des environs de
+Coutances, nomm Tancrde de Hauteville, qui, dfaut d'autre
+patrimoine, avait donn ses douze fils l'ducation militaire de son
+temps. C'tait un puissant renfort que de tels hommes, et, comme la
+guerre venait d'clater entre le prince de Salerne et celui de Capoue,
+ils trouvrent immdiatement s'employer. Plus tard, ils s'attachrent
+aux uns et aux autres avec des chances diverses.
+
+Vers 1036, le gnral Georges Maniaks dbarqua en Italie la tte
+d'une arme byzantine considrable; il russit s'adjoindre les
+Normands du comt de Salerne et passa en Sicile (1038). Dbarqus
+Messine, les chrtiens ne tardrent pas rencontrer les Musulmans; ils
+les mirent en droute, aprs un rude combat, dans lequel Guillaume _Bras
+de fer_, un des fils de Tancrde, fit des prodiges de valeur la tte
+des Normands. Messine capitule; puis on assige Rametta, o les
+Musulmans ont concentr leurs forces. Maniaks triomphe sur tous les
+points. Les chrtiens mettent alors le sige devant Syracuse; mais cette
+ville rsiste avec nergie. Abd-Allah reoit des renforts d'Afrique et
+porte son camp sur les plateaux de Traana, au nord de l'Etna. Mais
+l'habile Maniaks, second par les Normands, met encore une fois en
+droute les Musulmans.
+
+Sur ces entrefaites, une brouille tant survenue entre Maniaks et le
+Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie normande, ce
+chef ramena ses hommes en Italie et appela le peuple aux armes contre
+les Byzantins. Cependant Syracuse tait tombe aux mains du gnral
+grec, et bientt il allait achever la conqute de toute l'le, lorsque,
+par suite d'intrigues, il fut rappel en Orient et jet dans les fers.
+La rvolte clata dans la Pouille sous l'impulsion des Normands; une
+partie des troupes impriales furent rappeles de Sicile et les
+Musulmans respirrent.
+
+En 1040, les Musulmans se lancent galement dans la rbellion, et
+Abd-Allah, aprs avoir vu tomber la plupart de ses adhrents, est
+contraint de rentrer Karouan, en abandonnant la Sicile son
+comptiteur Simsam, frre d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientt
+expulss de l'le (1042). Mais la Sicile se divise en un grand nombre de
+principauts indpendantes, obissant des officiers d'origine diverse,
+souvent obscure.
+
+En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succs et conquis un
+vaste territoire dont ils s'taient partag les villes. Amalfi,
+neutralise, devint la capitale de ce petit royaume, et Guillaume en fut
+nomm chef, sous le nom de comte de la Pouille. Mais en 1042, Maniaks,
+qui avait recouvr la libert, reparut en Italie, et, comme toujours, la
+victoire couronna ses armes. Par bonheur pour les Normands, il se fit
+proclamer empereur et passa en Grce, o il fut tu par surprise. La
+ligue normande acquit ds lors une grande puissance. A la mort de
+Guillaume, survenue en 1046, les frres de Hauteville se disputrent sa
+succession, et la ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nomm
+Robert, arriv depuis peu en Italie, ayant trouv tous les bons postes
+occups, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son esprit;
+il reut pour cela le surnom de _Wiscard_ ou Guiscard (fort et prudent).
+Aprs avoir guerroy avec succs en Calabre, il se forma un groupe de
+compagnons dvous et courageux. Nous verrons avant peu quel parti il en
+tira.
+
+Quelques annes plus tard, les forces combines de Gnes, de Pise et du
+Saint-Sige parviennent expulser les Musulmans de la Sardaigne (1050).
+Cette le obissait aux mirs espagnols et la lutte avait dur de
+longues annes[620].
+
+[Note 620: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 367 et suiv. lie
+de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 166 et suiv. De Mas Latrie,
+_Traits de paix, etc._, p. 21 et suiv.]
+
+RUPTURE ENTRE EL-MOEZZ ET LE HAMMADITE EL-KAD.--Pendant que l'Italie et
+la Sicile taient le thtre de ces vnements, une rupture, depuis
+longtemps imminente, clatait entre El-Mozz et son parent El-Kad, de
+la Kala, qui s'tait rendu entirement indpendant du gouverneur de
+Karouan. Par esprit d'opposition, El-Kad refusait en outre de suivre
+El-Mozz dans son hostilit contre les khalifes du Caire.
+
+Le gouverneur, s'tant mis la tte de ses troupes, vint lui-mme
+assiger la Kala; mais cette place, par sa forte position, dfiait
+toute surprise. Aussi, aprs l'avoir tenue longtemps bloqus, El-Mozz
+se dcida-t-il signer avec El-Kad une sorte de trve. Il leva le
+sige, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla guerroyer du ct
+d'Achir (1042-43).
+
+Comme en Sicile, comme en Espagne, la dsunion des Musulmans d'Afrique,
+en paralysant leurs forces, allait avoir les consquences les plus
+graves et favoriser l'arrive d'un nouvel lment ethnographique[621].
+
+[Note 621: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.]
+
+FIN DE LA DEUXIME PARTIE
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
+(Berbrie) depuis les temps les plus reculs jusqu' la conqute franaise (1830) ( Volume I), by Ernest Mercier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE ***
+
+***** This file should be named 27970-8.txt or 27970-8.zip *****
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
+(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)
+
+Author: Ernest Mercier
+
+Release Date: February 2, 2009 [EBook #27970]
+
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+
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+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>HISTOIRE</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE</h1>
+
+<h2>(BERBÉRIE)</h2>
+
+<h3>DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS</h3>
+
+<h5>JUSQU'À LA CONQUÊTE FRANÇAISE (1830)</h5>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3><span class="sc">Ernest</span > MERCIER</h3>
+
+<h4>TOME PREMIER</h4>
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+ERNEST LEROUX, ÉDITEUR<br>
+28, RUE BONAPARTE, 28</p>
+
+<h5>1888</h5>
+
+<br><br>
+<h3>DU MÊME AUTEUR</h3>
+<hr class="short">
+
+<p><b>Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale</b>,
+selon les auteurs arabes. 1 vol. grand in-8, avec deux
+cartes.--<span class="sc">Marle</span > (Constantine).--<span class="sc">Challamel</span > (Paris), 1875.</p>
+
+<p><b>Le cinquantenaire de l'Algérie</b>.--L'Algérie en 1880. l vol. in-8,--<span class="sc">Challamel</span >
+(Paris), 1880.</p>
+
+<p><b>L'Algérie et les questions algériennes</b>. 1 vol. in-8.--<span class="sc">Challamel</span >,
+1883.</p>
+
+<p><b>Comment l'Afrique septentrionale a été arabisée</b>. Brochure
+in-8.--<span class="sc">Marle</span >, 1874.</p>
+
+<p><b>La bataille de Poitiers et les vraies causes du recul de
+l'invasion arabe</b>. Mémoire publié par la <i>Revue historique</i>.--Paris,
+1878.</p>
+
+<p><b>Constantine, avant la conquête française</b> (<b>1837</b>). Notice sur
+cette ville à l'époque du dernier bey (avec une carte).--Mémoire
+publié par la Société archéologique de Constantine, 1878.--<span class="sc">Braham</span >,
+éditeur.</p>
+
+<p><b>Constantine au XVI<sup >e</sup> siècle</b>. Elévation de la famille El Feggoun.--Société
+archéologique de Constantine. 1878.--<span class="sc">Braham</span >, éditeur.</p>
+
+<p><b>Notice sur la confrérie des Khouan Abd-el Kader-el Djilani</b>,
+publiée par la Société archéologique de Constantine, 1868.</p>
+
+<p><b>Les Arabes d'Afrique</b> jugés par les auteurs musulmans. (<i>Revue
+africaine</i>, nº 98, 1873.)</p>
+
+<p><b>Examen des causes de la croisade de saint Louis contre
+Tunis (1270)</b>. (<i>Revue africaine</i>, nº 94.)</p>
+
+<p><b>Episodes de la conquête de l'Afrique par les Arabes. Kocéïla.
+La Kahena</b>.--Mémoire publié par la Société archéologique de
+Constantine, 1883.</p>
+
+<p><b>Les Indigènes de l'Algérie. Leur situation dans le passé
+et dans le présent</b>. Revue libérale, 1884.</p>
+
+<p><b>Le Cinquantenaire de la prise de Constantine</b> (<b>13 octobre
+1837</b>). Brochure in-8.--<span class="sc">Braham</span >, éditeur à Constantine
+(Octobre 1887).</p>
+
+<p><b>Commune de Constantine. Trois années d'administration
+municipale</b>. Brochure in-8.--<span class="sc">Braham</span >, éditeur à Constantine
+(Octobre 1887).</p>
+<br>
+
+<p class="mid">_____________________________________________<br>
+CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<hr class="short">
+
+<p><a href="#pre"><span class="sc">Préface</span>.</a></p>
+
+<p><a href="#sys"><span class="sc">Système adopté pour la transcription des noms arabes</span >.</a></p>
+
+<p><a href="#intro"><span class="sc">Introduction</span></a>: Description physique et géographique de l'Afrique septentrionale.
+Divisions géographiques adoptées par les anciens.
+Divisions géographiques adoptées par les Arabes.</p>
+
+<p><a href="#ethno"><span class="sc">Ethnographie</span >.</a>--Origine et formation du peuple berbère.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h3><a href="#a">PREMIÈRE PARTIE</a></h3>
+
+<p class="mid">PÉRIODE ANTIQUE<br>
+(Jusqu'en 642 de l'ère chrétienne)</p>
+
+<p><a href="#a1"><span class="sc">Chapitre I</span >.</a>--<i>Période phénicienne</i> (1100-268 <i>av. J.-C</i>).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Temps primitifs.<br>
+Les Phéniciens s'établissent en Afrique.<br>
+Fondation de Cyrène par les Grecs.<br>
+Données géographiques d'Hérodote.<br>
+Prépondérance de Karthage.<br>
+Découvertes de l'amiral Hannon.<br>
+Organisation politique de Karthage.<br>
+Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la Méditerranée.<br>
+Guerres de Sicile.<br>
+Révolte des Berbères.<br>
+Suite des guerres de Sicile.<br>
+Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.<br>
+Agathocle évacue l'Afrique.<br>
+Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée.<br>
+Anarchie en Sicile.<br>
+</p>
+
+<p><a href="#a2"><span class="sc">Chapitre II.</span ></a>--<i>Première guerre punique</i> (268-220).</p>
+
+<p>Sommaire :</p>
+
+<p>Causes de la première guerre punique.<br>
+Rupture de Rome avec Karthage.<br>
+Première guerre punique.<br>
+Succès des Romains en Sicile.<br>
+Les Romains portent la guerre en Afrique.<br>
+Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent
+l'Afrique.<br>
+Reprise de la guerre en Sicile.<br>
+Grand siège de Lylibée.<br>
+Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique.<br>
+Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains.<br>
+Guerre des Mercenaires.<br>
+Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte la
+guerre en Espagne.<br>
+Succès des Karthaginois en Espagne.</p>
+
+<p><a href="#a3"><span class="sc">Chapitre III.</span ></a>--<i>Deuxième guerre punique</i> (220-201).</p>
+
+<p>Sommaire :</p>
+
+<p>Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.<br>
+Hannibal marche sur l'Italie.<br>
+Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène.<br>
+Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
+Cannes.<br>
+Conséquences de la bataille de Cannes.--Énergique résistance
+de Rome.<br>
+La guerre en Sicile.<br>
+Les Berbères prennent part à la lutte. Syphax et Massinissa.<br>
+Guerre d'Espagne.<br>
+Campagne de Hannibal en Italie.<br>
+Succès des Romains en Espagne et en Italie; bataille du Mètaure.<br>
+Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa.<br>
+Massinissa, roi de Numidie.<br>
+Massinissa est vaincu par Syphax.
+Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue.<br>
+Campagne de Scipion en Afrique.<br>
+Syphax est fait prisonnier par Massinissa.<br>
+Bataille de Zama.<br>
+Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome.</p>
+
+<p><a href="#a4"><span class="sc">Chapitre IV.</span ></a>--<i>Troisième guerre punique</i> (201-146).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Situation des Berbères en l'an 201.<br>
+Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa
+mort.<br>
+Empiétements de Massinissa.<br>
+Prépondérance de Massinissa.<br>
+Situation de Karthage.<br>
+Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.<br>
+Défaite des Karthaginois par Massinissa.<br>
+Troisième guerre punique.<br>
+Héroïque résistance de Karthage.<br>
+Mort de Massinissa.<br>
+Suite du siège de Karthage.<br>
+Scipion prend le commandement des opérations.<br>
+Chute de Karthage.<br>
+L'Afrique province romaine.</p>
+
+<p><a href="#a5"><span class="sc">Chapitre V</span >.</a>--<i>Les rois berbères vassaux de Rome</i> (146-89).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>L'élément latin s'établit en Afrique.<br>
+Règne de Micipsa.<br>
+Première usurpation de Jugurtha.<br>
+Défaite et mort d'Adherbal.<br>
+Guerre de Jugurtha contre les Romains.<br>
+Première campagne de Métellus contre Jugurtha.<br>
+Deuxième campagne de Métellus.<br>
+Marius prend la direction des opérations.
+Chute de Jugurtha.<br>
+Partage de la Numidie.<br>
+Coup d'œil sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est
+léguée à Rome.</p>
+
+<p><a href="#a6"><span class="sc">Chapitre VI</span >.</a>--<i>L'Afrique pendant les guerres civiles</i> (89-46).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Guerre entre Hiemsal II et Yarbas.<br>
+Défaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas.<br>
+Expéditions de Sertorius en Maurétanie.<br>
+Les pirates africains châtiés par Pompée.<br>
+Juba I successeur de Hiemsal II.--Il se prononce pour le parti
+de Pompée.<br>
+Défaite de Curion et des Césariens par Juba.<br>
+Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de
+Pharsale.<br>
+César débarque en Afrique.<br>
+Diversion de Sittius et des rois de Maurétanie.<br>
+Bataille de Thapsus, défaite des Pompéiens.<br>
+Mort de Juba.--La Numidie orientale est réduite en province
+romaine.<br>
+Chronologie des rois de Numidie.</p>
+
+<p><a href="#a7"><span class="sc">Chapitre</span> VII.</a>--<i>Les derniers rois berbères</i> (46 avant J.-C.--43
+après J.-C.).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.<br>
+Arabion rentre en possession de la Sétifienne.<br>
+Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave.<br>
+Arabion se prononce pour Octave.<br>
+Arabion s'allie à Sextius, lieutenant d'Antoine; sa mort.<br>
+L'Afrique sous Lépide.<br>
+Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute
+la Maurétanie sous son autorité.<br>
+La Berbérie rentre sous l'autorité d'Octave.<br>
+Organisation de l'Afrique par Auguste.<br>
+Juba II roi de Numidie.<br>
+Juba roi de Maurétanie.<br>
+Révolte des Berbères.<br>
+Mort de Juba II; Ptolémée lui succède.<br>
+Révolte des Tacfarinas.<br>
+Assassinat de Ptolémée.<br>
+Révolte d'Ædémon. La Maurétanie est réduite en province romaine.<br>
+Division et organisation administrative de l'Afrique romaine.<br>
+<span class="sc">Chronologie des rois de Maurétanie</span >.</p>
+
+<p><a href="#a8"><span class="sc">Chapitre</span> VIII.</a>--<i>L'Afrique sous l'autorité romaine</i> (43-297).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Etat de l'Afrique au I<sup >er</sup> siècle; productions, commerce, relations.<br>
+Etat des populations.<br>
+Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles.<br>
+L'Afrique sous Vespasien.<br>
+Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque.<br>
+Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême sud.<br>
+L'Afrique sous Trajan.<br>
+Nouvelle révolte des Juifs.<br>
+L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures.<br>
+Nouvelles révoltes sous Antonin, Mare-Aurèle et Commode,
+138-190.<br>
+Les empereurs africains: Septime Sévère.<br>
+Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions.<br>
+Caracalla, son édit d'émancipation.<br>
+Macrin et Elagabal.<br>
+Alexandre Sévère.<br>
+Les Gordiens; révolte de Capellien et de Sabinianus.<br>
+Période d'anarchie; révoltes en Afrique.<br>
+Persécutions contre les chrétiens.<br>
+Période des trente tyrans.<br>
+Dioclétien; révolte des Quinquégentiens.<br>
+Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique.</p>
+
+<p><a href="#a9"><span class="sc">Chapitre IX.</span ></a>--<i>L'Afrique sous l'autorité romaine, suite</i> (297-415).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Etat de l'Afrique à la fin du III<sup >e</sup> siècle.<br>
+Grandes persécutions contre les chrétiens.<br>
+Tyrannie de Galère en Afrique.<br>
+Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre.<br>
+Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations.<br>
+Triomphe de Constantin.<br>
+Cessation des persécutions contre les chrétiens; les Donatistes;
+schisme d'Arius.<br>
+Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.<br>
+Puissance des Donatistes. Les Circoncellions.<br>
+Les fils de Constantin; persécution des Donatistes par Constant.<br>
+Constance et Julien; excès des Donatistes.<br>
+Exactions du comte Romanus.<br>
+Révolte de Firmus.<br>
+Pacification générale.<br>
+L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose.<br>
+Révolte de Gildon.<br>
+Chute de Gildon.<br>
+L'Afrique sous Honorius.</p>
+
+<p><a href="#a10"><span class="sc">Chapitre X.</span></a>--<i>Période vandale</i> (415-531).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Le christianisme en Afrique au commencement du V<sup >e</sup> siècle.<br>
+Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.<br>
+Les Vandales envahissent l'Afrique.<br>
+Lutte de Boniface contre les Vandales.<br>
+Fondation de l'empire vandale.<br>
+Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation de
+l'Afrique Vandale.<br>
+Mort de Valentinien III; pillage de Rome par Genséric.<br>
+Suite des guerres des Vandales.<br>
+Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.<br>
+Règne de Hunéric; persécutions contre les catholiques.<br>
+Révolte des Berbères.<br>
+Cruautés de Hunéric.<br>
+Concile de Karthage; mort de Hunéric.<br>
+Règne de Gondamond.<br>
+Règne de Trasamond.<br>
+Règne de Hildéric.<br>
+Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.</p>
+
+<p><a href="#a11"><span class="sc">Chapitre XI.</span></a>--<i>Période byzantine</i> (531-642).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Justinien prépare l'expédition d'Afrique.<br>
+Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada.<br>
+Première phase de la campagne.<br>
+Défaite des Vandales conduits par Animatas et Gibamund.<br>
+Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.<br>
+Bélisaire à Karthage.<br>
+Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage.<br>
+Bataille de Tricamara.<br>
+Fuite de Gélimer.<br>
+Conquêtes de Bélisaire.<br>
+Gélimer se rend aux Grecs.<br>
+Disparition des Vandales d'Afrique.<br>
+Organisation de l'Afrique byzantine; état des Berbères.<br>
+Luttes de Salomon contre les Berbères.<br>
+Révolte de Stozas.<br>
+Expéditions de Salomon.<br>
+Révolte des Levathes; mort de Salomon.<br>
+Période d'anarchie.<br>
+Jean Troglita, gouverneur d'Afrique; il rétablit la paix.<br>
+État de l'Afrique au milieu du VI<sup >e</sup> siècle.<br>
+L'Afrique pendant la deuxième moitié du VIe siècle.<br>
+Derniers jours de la domination byzantine.<br>
+Appendice: Chronologie des rois Vandales.<br>
+</p>
+
+<p>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+<h4><a href="#b">DEUXIÈME PARTIE</a></h4>
+
+<p class="mid">PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE</p>
+
+<p class="mid">641--1043</p>
+
+<p><a href="#b1"><span class="sc">Chapitre</span > I.</a>--<i>Les Berbères et les Arabes</i>.</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Le peuple berbère; mœurs et religion.<br>
+Organisation politique.<br>
+Groupement des familles de la race.<br>
+Divisions des tribus berbères.<br>
+Position de ces tribus.<br>
+Les Arabes; notice sur ce peuple.<br>
+Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.<br>
+Mahomet; fondation de l'islamisme.<br>
+Abou Beker, deuxième khalife; ses conquêtes.<br>
+Khalifat d'Omar: conquête de l'Egypte.</p>
+
+<p><a href="#b2"><span class="sc">Chapitre</span > II.</a>--<i>Conquête arabe</i> (641-709).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.<br>
+Le khalife Othmane prépare l'expédition d'Ifrikiya.<br>
+Usurpation du patrice Grégoire; il se prépare à la lutte.<br>
+Défaite et mort de Grégoire.<br>
+Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.<br>
+Guerres civiles en Arabie.<br>
+Les Kharedjites. Origine de ce schisme.<br>
+Mort de Ali; triomphe des Omèïades.<br>
+Etat de la Berbérie. Nouvelles courses des Arabes.<br>
+Suite des expéditions arabes en Mag'reb.<br>
+Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Kaïrouan.<br>
+Gouvernement de Dinar Abou-el-Mohadjer.<br>
+Deuxième gouvernement d'Okba. Sa grande expédition en
+Mag'reb.<br>
+Défaite de Tehouda. Mort d'Okba.<br>
+La Berbérie libre sous l'autorité de Kocéïla.<br>
+Nouvelles guerres civiles en Arabie.<br>
+Les Kharedjites et les Chiaïtes.<br>
+Victoire de Zohéïr sur les Berbères, Mort de Kocéïla.<br>
+Zohéïr évacue l'Ifrikiya.<br>
+Mort du fils de Zobéïr. Triomphe d'Abd-el-Malek.<br>
+Situation de l'Afrique. La Kahéna.<br>
+Expédition de Haçane en Mag'reb. Victoire de La Kahéna.<br>
+La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions.<br>
+Défaite et mort de la Kahéna.<br>
+Conquête et organisation de l'Ifrikiya par Haçane.<br>
+Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie.</p>
+
+<p><a href="#b3"><span class="sc">Chapitre III</span >.</a>--<i>Conquête de l'Espagne. Révolte kharedjite</i> (709-750).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.<br>
+Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça.<br>
+Destitution de Mouça.<br>
+Situation de l'Afrique et de l'Espagne.<br>
+Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.<br>
+Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.<br>
+Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.<br>
+Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.<br>
+Gouvernement de Obéïda-ben-Abd-er-Rahman.<br>
+Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers.<br>
+Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab.<br>
+Despotisme et exactions des Arabes.<br>
+Révolte de Meïcera, soulèvement général des Berbères.<br>
+Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou.<br>
+Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.<br>
+Révolte de l'Espagne; les Syriens y sont transportés.<br>
+Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.<br>
+Chute de la dynastie oméïade: établissement de la dynastie abbasside.</p>
+
+<p><a href="#b4"><span class="sc">Chapitre IV</span >.</a>--<i>Révolte kharedjite. Fondations de royaumes indépendants</i> (750-772).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.<br>
+Victoires de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.<br>
+Assassinat de Abd-er-Rahman.<br>
+Lutte entre El-Yas et El-Habib.<br>
+Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.<br>
+Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa.<br>
+Guerres civiles en Espagne.<br>
+L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne.<br>
+Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.<br>
+Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.<br>
+Défaites des Kharedjites par Ibn-Achath.<br>
+Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du gouvernement.<br>
+Fondation de la dynastie rostemide à Tiharet.<br>
+Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem.<br>
+Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.<br>
+Mort d'Omar. Prise de Kaïrouan par les kharedjites.</p>
+
+<p><a href="#b5"><span class="sc">Chapitre V</span>.</a>--<i>Derniers gouverneurs arabes</i> (772-800).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Yezid-ben Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.<br>
+Gouvernement de Yezid-ben-Hatem.<br>
+Les petits royaumes berbères indépendants.<br>
+L'Espagne sous le premier khalife oméïade; expédition de
+Charmelagne.<br>
+Intérim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.<br>
+Edris-ben-Abd-Allah fonde à Oulili la dynastie edriside.<br>
+Conquêtes d'Edris; sa mort.<br>
+Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.<br>
+Anarchie en Ifrikiya.<br>
+Gouvernement de Hertema-ben-Aïan.<br>
+Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel.<br>
+Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la milice.<br>
+Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde
+la dynastie ar'lebite.<br>
+Naissance d'Edris II.<br>
+L'Espagne sous Hicham et El-Hakem.<br>
+Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.</p>
+
+<p><a href="#b6"><span class="sc">Chapitre VI</span></a>--<i>L'Ifrikiya sous les Ar'lebites. Conquête de la Sicile</i>(800-838).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.<br>
+Edris II est proclamé par les Berbères.<br>
+Fondation de Fès par Edris II.<br>
+Révoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim.<br>
+Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim.<br>
+Conquêtes d'Edris II.<br>
+Mort de Abd-Allah. Son frère Ziadet-Allah le remplace.<br>
+Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.<br>
+Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.<br>
+Mort d'Edris II; partage de son empire.<br>
+Etat de la Sicile au commencement du IX<sup >e</sup> siècle.<br>
+Euphémius appelle les Arabes en Sicile. Expédition du cadi
+Aced.<br>
+Conquête de la Sicile.<br>
+Mort de Ziadet-Allah. Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb lui succède.<br>
+Guerres entre les descendants d'Edris II.<br>
+Les Midrarides à Sidjilmassa.<br>
+L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.</p>
+
+<p><a href="#b7"><span class="sc">Chapitre VII</span >.</a>--<i>Les derniers Ar'lebites</i> (838-902).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Gouvernement d'Abou-Eïkal.<br>
+Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.<br>
+Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.<br>
+Événements d'Espagne.<br>
+Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik.<br>
+Guerre de Sicile.<br>
+Mort d'Abou-el-R'aranik. Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.<br>
+Les souverains edrisides de Fez.<br>
+Succès des Musulmans en Sicile.<br>
+Ibrahim repousse l'invasion d'El-Albras-ben-Touloun.<br>
+Révoltes en Ifrikiya. Cruautés d'Ibrahim.<br>
+Progrès de la secte chïaïte en Berbérie. Arrivée d'Abou-Abd-Allah.<br>
+Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes.<br>
+Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Égypte.<br>
+Abdication d'Ibrahim.<br>
+Événements de Sicile.<br>
+Événements d'Espagne.</p>
+
+<p><a href="#b8"><span class="sc">Chapitre VIII</span >.</a>--<i>Établissement de l'empire obéïdite. Chute de
+l'autorité arabe en Ifrikiya</i> (902-909).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Coup d'oeil sur les événements antérieurs et la situation de
+l'Italie méridionale.<br>
+Ibrahim porte la guerre en Italie. Sa mort.<br>
+Progrès des Chiaïtes. Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.<br>
+Court règne d'Abou-l'Abbas. Son fils Ziadet-Allah lui succède.<br>
+Le mehdi Obéïd-Allah passe en Mag'reb.<br>
+Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites. Ses succès.<br>
+Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.<br>
+Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.<br>
+Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.<br>
+Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie. Fondation de l'empire
+obéïdite.<br>
+Chronologie des gouverneurs ar'lebites.</p>
+
+<p><a href="#b9"><span class="sc">Chapitre IX</span >.</a>--<i>L'Afrique sous les Fatemides</i> (910-934).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Situation du Mag'reb en 910.<br>
+Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central. Chute des
+Rostemides.<br>
+Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de
+rébellion.<br>
+Événements de Sicile.<br>
+Événements d'Espagne.<br>
+Révoltes contre Obéïd-Allah.<br>
+Fondation d'El-Mehdia par Obéïd-Allah.<br>
+Expédition des Fatemides en Égyple, son insuccès.<br>
+L'autorité du Mehdi est rétablie en Sicile.<br>
+Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides.<br>
+Nouvelle expédition fatemide contre l'Égypte.<br>
+Conquêtes de Messala en Mag'reb.<br>
+Expéditions fatemides on Sicile, en Tripolilaine et en Égypte.<br>
+Succès des Mag'raoua. Mort de Messaia.<br>
+El-Haçan relève, à Fès, le trône edriside. Sa mort.<br>
+Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.<br>
+Succès d'Ibn-Abon-l'Afia.<br>
+Mouça se prononce pour les Oméïades. Il est vaincu par les
+troupes fatemides.<br>
+Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi.<br>
+Expéditions des Fatemides en Italie.</p>
+
+<p><a href="#b10"><span class="sc">Chapitre X</span >.</a>--<i>Suite des Fatemides. Révolte de l'Homme à l'âne</i>
+(934-947).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.<br>
+Succès de Meïçour, général fatemide, en Mag'reb. Mouça, vaincu,
+se
+réfugie dans le désert.<br>
+Expéditions fatemides en Italie et en Égypte.<br>
+Puissance des Sanhadja. Ziri-ben-Menad.<br>
+Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Afia.<br>
+Révolte d'Abou-Yezid, l'<i>Homme à l'âne.</i><br>
+Succès d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya.<br>
+Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid.<br>
+Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction.<br>
+Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid.<br>
+Levée du siège d'El-Mehdia.<br>
+Mort d'El-Kaïm. Règne d'Ismaïl-el-Mansour.<br>
+Défaites d'Abou-Yezid.<br>
+Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.<br>
+Chute d'Abou-Yezid.</p>
+
+<p><a href="#b11"><span class="sc">Chapitre XI</span >--</a><i>Fin de la domination fatemide</i> (947-973).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>État du Mag'reb et de l'Espagne.<br>
+Expédition d'El-Mansour à Tiharet.<br>
+Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.<br>
+Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en
+Italie.<br>
+Mort d'El-Mansour. Avènement d'El-Moëzz.<br>
+Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie omèïade.<br>
+Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.<br>
+Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.<br>
+Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à
+l'autorité fatemide.<br>
+Guerre d'Italie et de Sicile.<br>
+Événements d'Espagne; Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nâcer).<br>
+Son fils El-Hakem II lui succède.<br>
+Succès des Musulmans en Sicile et en Italie.<br>
+Progrès de l'influence oméïade en Mag'reb.<br>
+État de l'Orient. El-Moëzz prépare son expédition.<br>
+Conquête de l'Égypte par Djouher.<br>
+Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.<br>
+Mort de Ziri-ben-Menad. Succès de son fils Bologguine dans le
+Mag'reb.<br>
+El-Moëzz se prépare à quitter l'Ifrikiya.<br>
+El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide en Égypte.<br>
+Chronologie des Fatemides d'Afrique.</p>
+
+<p><a href="#b12"><span class="sc">Chapitre XII</span >.</a>--<i>L'Ifrikiya sous les Zirides (Sanhadja). Le Mag'reb
+sous les Oméïades</i> (973-997).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.<br>
+Succès des Oméïades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort
+d'El-Hakem.<br>
+Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
+Berg'ouata.<br>
+Expédition de Bologguine dans le Mag'reb: ses succès.<br>
+Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays
+des Berg'ouata.<br>
+Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède.<br>
+Guerre d'Italie.<br>
+Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité
+sur le Mag'reb.<br>
+Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour.<br>
+Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre les
+Mag'raoua et les Beni-Ifrene.<br>
+Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.<br>
+Mort du gouverneur El-Mansour. Avènement de son fils Badis.<br>
+Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile.<br>
+Rupture de Ziri avec les Oméïades d'Espagne.</p>
+
+<p><a href="#b13"><span class="sc">Chapitre XIII</span >.</a>--<i>Affaiblissement des empires musulmans en
+Afrique, en Espagne et en Sicile</i> (997-1045).</p>
+
+<p>Sommaire:</p>
+
+<p>Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer.<br>
+Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.<br>
+Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.<br>
+Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalâa par Hammad.<br>
+Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri,
+est nommé gouverneur du Mag'reb.<br>
+Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les Chrétiens y
+prennent part.<br>
+Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne.<br>
+Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare
+indépendant à la Kalâa.<br>
+Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avènement
+d'El-Moëzz.<br>
+Conclusion de la paix entre El-Moëzz et Hammad.<br>
+Espagne: Chute des Oméïades. L'edriside Ali-ben-Hammoud
+monte sur le trône.<br>
+Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman.<br>
+Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.<br>
+Luttes du Sanhadjien El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli.<br>
+Préludes de sa rupture avec les Fatemides.<br>
+Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.<br>
+Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites.<br>
+Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard.<br>
+Rupture entre El-Moëzz et le Hammadile Kl-Kaïd.</p>
+
+
+<p>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.</p>
+
+<br>
+
+<hr>
+
+<p>Carte de l'Afrique septentrionale au II<sup >e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Carte de l'Espagne.</p>
+
+
+<p>FIN DU PREMIER VOLUME</p>
+<a name="pre" id="pre"></a>
+<br><br><br>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Arrivé en Algérie il y a trente-quatre ans; lancé alors
+au milieu d'une population que tout le monde considérait
+comme arabe, ce ne fut pas sans étonnement
+que je reconnus les éléments divers la composant:
+Berbères, Arabes et Berbères arabisés. Frappé du problème
+ethnographique et historique qui s'offrait à ma
+vue, je commençai, tout en étudiant la langue du pays,
+à réunir les éléments du travail que j'offre aujourd'hui
+au public.</p>
+
+<p>Si l'on se reporte à l'époque dont je parle, on reconnaîtra
+que les moyens d'étude, les ouvrages spéciaux se
+réduisaient à bien peu de chose. Cependant M. de Slane
+commençait alors la publication du texte et de la traduction
+d'Ibn-Khaldoun et de divers autres écrivains
+arabes. La Société archéologique de Constantine, la
+Société historique d'Alger venaient d'être fondées, et
+elles devaient rendre les plus grands services aux travailleurs
+locaux, tout en conservant et vulgarisant les
+découvertes. Enfin, la maison Didot publiait, dans sa
+collection de l'<i>Univers pittoresque</i>, deux gros volumes
+descriptifs et historiques sur l'Afrique, dus à la collaboration
+de MM. d'Avezac, Dureau de la Malle, Yanosky,
+Carette, Marcel.</p>
+
+<p>Un des premiers résultats de mes études, portant sur
+les ouvrages des auteurs arabes, me permit de séparer
+deux grands faits distincts qui dominent l'histoire et
+l'ethnographie de l'Afrique septentrionale et que l'on
+avait à peu près confondus, en attribuant au premier
+les effets du second. Je veux parler de la conquête
+arabe du <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle, qui ne fut qu'une conquête militaire,
+suivie d'une occupation de plus en plus restreinte
+et précaire, laissant, au <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle, le champ libre à la
+race berbère, affranchie et retrempée dans son propre
+sang, et de l'immigration hilalienne du <span class="sc">xi</span ><sup >e</sup> siècle, qui
+ne fut pas une conquête, mais dont le résultat, obtenu
+par une action lente qui se continue encore de nos jours,
+a été l'arabisation de l'Afrique et la destruction de la
+nationalité berbère.</p>
+
+<p>Je publiai alors l'<i>Histoire de l'établissement des Arabes
+dans l'Afrique septentrionale</i> (1 vol. in-8, avec deux cartes,
+Marle-Challamel, 1875), ouvrage dans lequel je m'efforçai
+de démontrer ce que je demanderai la permission
+d'appeler cette découverte historique.</p>
+
+<p>Mais je n'avais traité qu'un point, important, il est vrai,
+de l'histoire africaine, et il me restait à présenter un
+travail d'ensemble. Dans ces trente-quatre années, que
+de documents, que d'ouvrages précieux avaient été mis
+au jour! En France, la conquête de l'Algérie avait naturellement
+appelé l'attention des savants sur ce pays.
+Nos membres de l'Institut, orientalistes, historiens, archéologues,
+trouvaient en Afrique une mine inépuisable,
+et il suffit, pour s'en convaincre, de citer les noms de
+MM. de Slane, Reynaud, Quatremère, Hase, Walcknaer,
+d'Avezac, Dureau de la Malle, Marcel, Carette, Yanosky,
+Fournel, de Mas-Latrie, Vivien de Saint-Martin, Léon
+Rénier, Tissot, H. de Villefosse.</p>
+
+<p>En Hollande, le regretté Dozy publiait ses beaux travaux
+sur l'Espagne musulmane. En Italie, M. Michele
+Amari nous donnait l'histoire des Musulmans de Sicile,
+travail complet où le sujet a été entièrement épuisé.
+Enfin l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne fournissaient
+aussi leur contingent.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'Algérie ne restait pas inactive.
+Un nombre considérable de travaux originaux était produit
+par un groupe d'érudits qui ont formé ici une véritable
+école historique. Je citerai parmi eux: MM. Berbrugger,
+F. Lacroix enlevé par la mort avant d'avoir
+achevé son œuvre, Poulle, le savant président de la
+Société archéologique de Constantine, Reboud, Cherbonneau,
+général Creuly, Mac-Carthy, l'abbé Godard,
+l'abbé Bargès, Brosselard, A. Rousseau, Féraud, de
+Voulx, Gorguos, Vayssettes, Tauxier, Aucapitaine,
+Guin, Robin, Moll, Ragot, Elie de la Primaudaie, de
+Grammont, président actuel de la Société d'Alger, et
+bien d'autres, auxquels sont venus s'ajouter plus récemment
+MM. Boissière, Masqueray, de la Blanchère, Basset,
+Houdas, Pallu de Lessert, Poinssot, Cagnat.....</p>
+
+<p>Grâce aux efforts de ces érudits dont nous citerons
+souvent les ouvrages, un grand nombre de points, autrefois
+obscurs, dans l'histoire de l'Afrique, ont été éclairés,
+et s'il reste encore des lacunes, particulièrement pour
+l'époque byzantine, le <span class="sc">xv</span ><sup >e</sup> siècle et les siècles suivants,
+surtout en ce qui a trait au Maroc, elles se comblent peu
+à peu. Je ne parle pas de l'époque phénicienne: là, il
+n'y a à peu près rien à espérer.</p>
+
+<p>Comme sources, notre bibliothèque des auteurs anciens
+est aussi complète qu'elle peut l'être. Quant aux
+écrivains arabes, elle est également à peu près complète,
+mais il faudrait, pour le public, que deux traductions
+importantes fussent entreprises,--et elles ne
+peuvent l'être qu'avec l'appui de l'Etat.--Je veux parler
+du grand ouvrage d'Ibn-el-Athir<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, qui renferme beaucoup
+de documents relatifs à l'Occident, et du <i>Baïane</i>,
+d'Ibn-Adhari, dont Dozy a publié le texte arabe, enrichi
+de notes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <i>Kamil-et-Touarikh</i>.</blockquote>
+
+<p>Il est donc possible, maintenant, d'entreprendre une
+histoire d'ensemble. Je l'ai essayé, voulant d'abord me
+borner aux annales de l'Algérie; mais il est bien difficile
+de séparer l'histoire du peuple indigène qui couvre le
+nord de l'Afrique, en nous conformant à nos divisions
+arbitraires, et j'ai été amené à m'occuper en même temps
+du Maroc, à l'ouest, et de la Tunisie et de la Tripolitaine,
+à l'est. Cette fatalité s'imposera à quiconque
+voudra faire ici des travaux de ce genre, car l'histoire
+d'un pays, c'est celle de son peuple, et ce peuple, dans
+l'Afrique du Nord, c'est le Berbère, dont l'aire s'étend
+de l'Egypte à l'Océan, de la Méditerranée au Soudan.</p>
+
+<p>Fournel, qui a passé une partie de sa longue carrière
+à amasser des matériaux sur cette question, a subi la
+fatalité dont je parle, et lorsqu'il a publié le résultat de
+ses recherches, monument d'érudition qui s'arrête malheureusement
+au <span class="sc">xi</span ><sup >e</sup> siècle, il n'a pu lui donner d'autre
+titre que celui d'histoire des «<i>Berbers</i>».</p>
+
+<p>Mes intentions sont beaucoup plus modestes, car je
+n'ai pas écrit uniquement pour les érudits, mais pour la
+masse des lecteurs français et algériens. Je me suis
+appliqué à donner à mon livre la forme d'un manuel
+pratique; mais, ne voulant pas étendre outre mesure
+ses proportions, je me suis heurté à une difficulté inévitable,
+celle de suivre en même temps l'histoire de
+divers pays, histoire qui est quelquefois confondue,
+mais le plus souvent distincte.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, je me suis vu forcé de renoncer
+à la forme suivie et coulante de la grande histoire, pour
+adopter celle du manuel, divisé par paragraphes distincts,
+dont chacun est indépendant de celui qui le précède.
+Ce procédé s'oppose naturellement à tout développement
+d'ordre littéraire: la sécheresse est sa
+condition d'être; mais il permet de mener de front, sans
+interrompre l'ordre chronologique, l'exposé des faits
+qui se sont produits simultanément dans divers lieux. De
+plus, il facilite les recherches dans un fouillis de lieux
+et de noms, fait pour rebuter le lecteur le plus résolu.</p>
+
+<p>Ecartant toutes les traditions douteuses transmises
+par les auteurs anciens et les Musulmans, car elles auraient
+allongé inutilement le récit ou nécessité des dissertations
+oiseuses, je n'ai retenu que les faits certains
+ou présentant les plus grands caractères de probabilité.
+Je me suis attaché surtout à suivre, le plus exactement
+possible, le mouvement ethnographique qui a fait de la
+population de la Berbérie ce qu'elle est maintenant.</p>
+
+<p>Deux cartes de l'Afrique septentrionale à différentes
+époques, et une de l'Espagne, faciliteront les recherches.
+Enfin une table géographique complète terminera l'ouvrage
+et chaque volume aura son index des noms
+propres.</p>
+
+<p>Constantine, le 1<sup >er</sup> Janvier 1888.</p>
+
+<p>Ernest <span class="sc">Mercier</span >.</p>
+
+<a name="sys" id="sys"></a>
+<br><br>
+
+<h3>SYSTÈME ADOPTÉ</h3>
+
+<p class="mid">POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES</p>
+
+<p>Dans un ouvrage comme celui-ci, ne s'adressant pas
+particulièrement aux orientalistes, le système de transcription
+du nombre considérable de vocables arabes et
+berbères qu'il contient doit être, autant que possible,
+simple et pratique.</p>
+
+<p>La difficulté, l'impossibilité même, de reproduire,
+avec nos caractères, certaines articulations sémitiques,
+a eu pour conséquence de donner lieu à un grand
+nombre de systèmes plus ou moins ingénieux. Divers
+signes conventionnels, ajoutés à nos lettres, ont eu pour
+but de les modifier théoriquement, en leur donnant une
+prononciation qu'elles n'ont pas; pour d'autres, on a
+formé des groupes où l'<i>h</i>, cette lettre sans valeur phonétique
+en français, joue un grand rôle. Chaque pays,
+chaque académie a, pour ainsi dire, son système de
+transcription. Mais, pour le public en général, tout cela
+ne signifie rien, et si l'on a, par exemple, surmonté ou
+souscrit un <i>a</i> d'un point, d'un esprit ou de tout autre
+signe (<i>ạ a˙ ả à΄</i>), l'immense majorité des lecteurs ne le prononcera
+pas autrement que le plus ordinaire de nos <i>a</i>.</p>
+
+<p>De même, ajoutez un <i>h</i> à un <i>t</i>, à un <i>g</i> ou à un <i>k</i>, vous
+aurez augmenté, pour le profane, la difficulté matérielle
+de lecture, mais sans donner la moindre idée de ce que
+peut être la prononciation arabe des lettres que l'on
+veut reproduire.</p>
+
+<p>Enfin, on se bornant à rendre, d'une manière absolue,
+une lettre arabe par celle que l'on a adoptée en français
+comme équivalente, on arrive souvent à former de ces
+syllabes qui, dans notre langue, se prononcent d'une
+manière sourde <i>ein, in, an, on</i> et ne répondent nullement
+à l'articulation arabe. C'est ainsi qu'un Français
+prononcera toujours les mots Amin, Mengoub, Hassein,
+comme s'ils étaient écrits: <i>Amain</i>, <i>Maingoub</i>, <i>Hassain</i>.</p>
+
+<p>En présence de ces difficultés, je n'ai pas adopté de
+système absolu, ne souffrant pas d'exception, m'efforçant
+au contraire, même aux dépens de l'orthographe arabe,
+de retrancher toute lettre mutile et de rendre, sous sa
+forme la plus simple pour des Français, les sons, tels
+qu'ils frappent notre oreille en Algérie. N'oublions pas,
+en effet, qu'il s'agit des hommes et des choses de ce
+pays, et non de ceux d'Egypte, de Damas ou de Djedda.</p>
+
+<p>Quiconque a entendu prononcer ici le nom مسوک, ne
+s'avisera jamais de le transcrire par <i>Masoud</i>, ainsi que
+l'exigeraient nos professeurs, mais bien par <i>Meçaoud</i>. Il
+en est de même de سى, qui vient de la même racine.
+La meilleure reproduction consistera à le rendre par
+<i>Saad</i>, en ajoutant un <i>a</i>, et non par <i>Sad</i>, quels que soient
+les signes dont on affectera ce seul <i>a</i>.</p>
+
+<p>J'ajouterai souvent un <i>e</i> muet aux noms terminés par
+<i>in</i>, <i>eïn</i>, <i>an</i>, <i>on</i>, et j'écrirai <i>Slimane</i> au lieu de <i>Souleïman</i>
+(ou <i>Soliman</i>), <i>Houcéïne</i>, <i>Yar'moracene</i>, etc.</p>
+
+<p>Quant aux articulations qui manquent dans notre
+langue, voici comment je les rendrai:</p>
+
+<p>Le ث, par <i>th</i>, <i>t</i> ou <i>ts</i>.</p>
+
+<p>Le ح, par un <i>h</i>; ce qui, du reste, ne reproduit nullement
+la prononciation de cette consonne forte, et comme
+je ne figurerai jamais le ة par un <i>h</i>, le lecteur saura
+qu'il doit toujours s'efforcer de prononcer cette lettre
+par une expiration s'appuyant sur la voyelle suivante.</p>
+
+<p>Le خ, par le <i>kh</i>, groupe bizarre encore plus imparfait
+que l'<i>h</i> seul pour la précédente lettre.</p>
+
+<p>Le ع, généralement par un <i>a</i> lié à une des voyelles
+<i>a</i>, <i>i</i>, <i>o</i>; quelquefois par une de ces lettres seules ou par
+la diphthongue <i>eu</i> ou par l'<i>ë</i>. Cette lettre, dont la prononciation
+est impossible à reproduire en français,
+conserve presque toujours, dans la pratique, un premier
+son rapprochant de l'<i>a</i> et provenant de la contraction
+du gosier; ce son s'appuie ensuite sur la voyelle dont
+cette consonne, car c'en est une, est affectée. C'est pourquoi
+j'écrirai <i>Chiaïte</i> au lieu de <i>Chïïte</i>, <i>Saad</i> au lieu de
+<i>Sad</i>, etc.</p>
+
+<p>Le غ, généralement par un <i>r</i>'. Si tout le monde grasseyait
+l'<i>r</i>, il n'y aurait pas de meilleure manière de rendre
+cette lettre arabe; malheureusement, il y a en arabe
+l'<i>r</i> non grasseyé, et il faut bien les différencier. Dans
+le cas où ces deux lettres se rencontrent, la prononciation
+de chacune s'accentue en sens inverse, et alors je
+rends le غ par un <i>g</i>' Exemples: <i>Mag'reb</i>, <i>Berg'ouata</i>.</p>
+
+<p>Le ۊ, par un <i>k</i>, comme dans Kassem, ou par un <i>g</i>,
+comme dans Gabès. Cette lettre possède encore une
+intonation gutturale que l'on ne peut figurer en français.</p>
+
+<p>Le ذ, par un <i>h</i>. Quant au ڈ (<i>ta</i> lié), dont la prononciation
+est celle de notre syllabe muette <i>at</i> dans contrat,
+je le rends par un simple <i>a</i> et j'écris: <i>Louata</i>, <i>Djerba</i>,
+<i>Médéa</i>.</p>
+
+<p>Je ne parle que pour mémoire des lettres ص, ض,ظ,ط,
+dont il est impossible de reproduire, en français, le son
+emphatique, et je les rends simplement par <i>t</i>, <i>d</i>, <i>s</i>, <i>d</i>.</p>
+
+<br><hr class="short">
+
+<a name="intro" id="intro"></a>
+<br><br><br>
+
+<h2>INTRODUCTION</h2>
+<hr class="short">
+
+<h4>DESCRIPTION PHYSIQUE ET GÉOGRAPHIQUE<br>
+DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE</h4>
+
+<p><span class="sc">Description et limites</span ><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.--Le pays dont nous allons
+retracer l'histoire est la partie du continent africain qui
+s'étend depuis la limite occidentale de l'Egypte jusqu'à
+l'Océan Atlantique, et depuis la rive méridionale de la
+Méditerranée jusqu'au Soudan. Cette vaste contrée est
+désignée généralement sous le nom d'Afrique septentrionale,
+sans y comprendre l'Egypte, qui a, pour ainsi
+dire, une situation à part. Les Grecs l'ont appelée <i>Libye</i>;
+les Romains ont donné le nom d'<i>Afrique</i> à la Tunisie
+actuelle, et ce vocable s'est étendu à tout le continent.
+Les Arabes ont appliqué à cette région la dénomination
+de <i>Mag'reb</i>, c'est-à-dire Occident, par rapport à leur
+pays. Nous emploierons successivement ces appellations,
+auxquelles nous ajouterons celle de <i>Berbérie</i>, ou pays
+des Berbères.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Suivre sur la carte de l'Afrique septentrional au <span class="sc">xv</span ><sup >e</sup> siècle (vol II).</blockquote>
+
+<p>Nous avons indiqué les grandes limites de l'Afrique
+septentrionale. Sa situation géographique est comprise
+entre les 24° et 37° de latitude nord et les 25° de longitude
+orientale et 19° de longitude occidentale; ainsi
+le méridien de Paris, qui passe à quelques lieues à
+l'ouest d'Alger, en marque à peu près le centre.</p>
+
+<p>Les côtes de l'Afrique septentrionale se projettent
+d'une façon irrégulière sur la Méditerranée. Du 31° de
+latitude, en partant de l'Egypte, elles atteignent, au
+sommet de la Cyrénaïque, le 33°, puis s'infléchissent
+brusquement, au fond de la grande Syrte, jusqu'au 30°.</p>
+
+<p>De là, la côte se prolonge assez régulièrement, en
+s'élevant vers le nord-ouest jusqu'au fond de la petite
+Syrte (34°). Puis elle s'élève perpendiculairement au
+nord et dépasse, au sommet de la Tunisie, le 37°. Elle
+suit alors une direction ouest-sud-ouest assez régulière,
+en s'abaissant jusqu'à la limite de la province d'Oran,
+pour, de là, se relever encore et atteindre le 36°, au
+détroit de Gibraltar.</p>
+
+<p>Le littoral de l'Océan se prolonge au sud-sud-ouest,
+en s'abaissant du 8° de longitude occidentale jusqu'au
+19°.</p>
+
+<p>La partie septentrionale de la Berbérie se rapproche
+en deux endroits de l'Europe. C'est, au nord-est de la
+Tunisie, la Sicile, distante de cent cinquante kilomètres
+environ, et, à l'ouest, l'Espagne, séparée de la pointe
+du Mag'reb par le détroit de Gibraltar. Cette partie de
+l'Afrique offre, du reste, beaucoup d'analogie avec les
+dites régions européennes, tant sous le rapport de l'aspect
+et des productions que sous celui du climat.</p>
+
+<p>Les écarts considérables de latitude que nous avons
+signalés en décrivant les côtes influent sur les conditions
+physiques et climatériques; aussi le littoral des
+Syrtes diffère-t-il sensiblement de la région occidentale.</p>
+
+<p><span class="sc">Orographie</span >.--La région comprise entre la petite
+Syrte et l'Océan est couverte d'un réseau montagneux
+se reliant au grand Atlas marocain, qui pénètre dans le
+sud jusqu'au 30° et dont les plus hauts sommets atteignent
+3,500 mètres d'altitude. Toute cette contrée montagneuse
+jouit d'un climat tempéré et d'une fertilité
+proverbiale. Les indigènes, peut-être d'après les Romains,
+lui ont donné le nom de <i>Tel</i>. Ce Tel, en Algérie
+et en Tunisie, ne dépasse guère, au midi, le 35° de latitude.</p>
+
+<p>Dans la partie moyenne de la Barbarie, c'est-à-dire ce
+qui forme actuellement l'Afrique française, la région
+telienne aboutit au sud à une ligne de <i>hauts plateaux</i>,
+dont l'altitude varie entre 600 et 1,200 mètres. Le Djebel-Amour
+en marque le sommet; au delà, le pays s'abaisse
+graduellement vers le sud et rapidement vers l'est, ce
+qui donne lieu, dans cette dernière direction, à une série
+de bas-fonds reliés par des cours d'eau aboutissant aux
+lacs Melr'ir et du Djerid, près du golfe de la petite
+Syrte. Cette ligne de bas-fonds est parsemée d'oasis
+produisant le palmier; c'est la région <i>dactylifère</i>.</p>
+
+<p>Des montagnes dont nous venons de parler descendent
+des cours d'eau, au nord dans la Méditerranée,
+à l'ouest dans l'Océan. Ceux du versant nord sont généralement
+peu importants, en raison du peu d'étendue
+de leur cours: ce sont des torrents en hiver, presque
+à sec en été. Les rivières du versant océanien, venant
+de montagnes plus élevées et ayant un cours moins bref,
+ont en général une importance plus grande.</p>
+
+<p>Au delà des hauts plateaux et de la première ligne
+des oasis, s'étend le <i>grand désert</i> ou <i>Sahara</i> jusqu'au
+Soudan. C'est une vaste contrée généralement aride,
+entrecoupée de chaînes montagneuses, de vallées, de
+plateaux desséchés et pierreux et de dunes de sable.
+Des régions d'oasis s'y rencontrent. Le tout est traversé
+par des dépressions formant vallées, dont les unes
+s'abaissent vers le Soudan et les autres se dirigent vers
+le nord pour rejoindre les lacs Melr'ir et du Djerid. Les
+vallées, les oasis et certaines parties montagneuses sont
+seules habitées.</p>
+
+<p>Dans la Tripolitaine, la région telienne est moins
+élevée et a moins de profondeur; en un mot, le désert
+est plus près. Cependant, derrière Tripoli se trouve un
+massif montagneux assez étendu, donnant accès au Hammada
+(plateau) tripolitain.</p>
+
+<p>Le littoral de la Cyrénaïque est bordé de collines qui
+forment les pentes d'un plateau semblable à celui de
+Tripoli, mais moins étendu. Quelques oasis se trouvent
+au sud de ce plateau. Au delà commence le grand désert
+de Libye.</p>
+
+<h4>MONTAGNES PRINCIPALES</h4>
+
+<p>De l'est à l'ouest, les principales montagnes de
+l'Afrique septentrionale sont:</p>
+
+<p><span class="sc">Cyrénaïque</span >.--Le <i>Djebel-el-Akhdar</i>, dans la partie
+supérieure.</p>
+
+<p><span class="sc">Tripolitaine</span >.--Le <i>Djebel-R'arïane</i> et le <i>Djebel-Nefouça</i>,
+au sud de Tripoli.</p>
+
+<p><span class="sc">Algérie</span >.--Le <i>Djebel-Aourès</i>, s'élevant jusqu'à 2,300
+mètres au midi de Constantine et s'abaissant au sud,
+brusquement, sur la région des oasis.</p>
+
+<p>Le <i>Djebel-Amour</i> (2,000 mètres), au midi de la province
+d'Alger formant le sommet des hauts plateaux.</p>
+
+<p>Le <i>Djebel-Ouarensenis</i> (2,000 mètres), au nord du Djebel-Amour,
+près de la ligne du méridien de Paris.</p>
+
+<p>Le <i>Djebel-Djerdjera</i> ou <i>grande Kabilie</i> (2,300 mètres),
+près du littoral, entre l'Ouad-Sahel et l'Isser.</p>
+
+<p><span class="sc">Maroc</span >.--Les montagnes du <i>Grand Atlas</i> ou <i>Deren</i>,
+notamment le <i>Djebel-Hentata</i>, d'une altitude de 3,500
+mètres et dont les sommets sont couverts de neiges
+éternelles.</p>
+
+<h4>PRINCIPALES RIVIÈRES</h4>
+
+<p><span class="sc">Versant méditerranéen</span >.--L'<i>Ouad-Souf-Djine</i> et l'<i>Ouad-Zemzem</i>,
+descendant du Djebel-R'arïane et du plateau
+de Hammada et venant former le marais situé au-dessous
+de Mesrata, sur le littoral de la grande Syrte.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-Medjerda</i>, qui recueille les eaux du versant
+nord-est de l'Aourès et du plateau tunisien et vient
+déboucher dans le golfe de Karthage, au sommet de la
+Tunisie.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-Seybous</i>, recueillant les eaux de la partie orientale
+de la province de Constantine et débouchant à Bône.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-el-Kebir</i>, formé de l'<i>Ouad-Remel</i> et de l'<i>Ouad-Bou-Merzoug</i>,
+dont le confluent est à Constantine et
+l'embouchure au nord de cette ville.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-Sahel</i>, venant, d'un côté, du Djebel-Dira, près
+d'Aumale, et, de l'autre, des plateaux situés à l'ouest de
+Sétif, et débouchant, sous le nom de <i>Soumam</i>, dans
+le golfe de Bougie, à l'est du Djerdjera.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-Isser</i>, à l'ouest du Djerdjera, et ayant son embouchure
+près de Dellis.</p>
+
+<p>Le <i>Chelif</i>, descendant du versant nord du Djebel-Amour
+et du Ouarensenis, recevant le <i>Nehar-Ouacel</i>,
+venu du plateau de Seressou, au sud de cette montagne,
+et après avoir décrit un coude à la hauteur de Miliana,
+courant parallèlement à la côte de l'est à l'ouest, pour
+se jeter dans la mer à l'extrémité orientale du golfe
+d'Arzeu.</p>
+
+<p>L'<i>Habra</i> et le <i>Sig</i>, appelé dans son cours supérieur
+<i>Mekerra</i>, se réunissant pour former le marais de la <i>Makta</i>,
+au fond du golfe d'Arzeu. La plus grande partie des
+eaux de la province d'Oran est recueillie par ces deux
+rivières.</p>
+
+<p>La <i>Tafna</i>, descendant des montagnes situées au midi
+de Tlemcen et qui se jette dans la mer au nord de cette
+ville, après avoir recueilli L'<i>Isli</i>, venant de la région
+d'Oudjda (Maroc).</p>
+
+<p>La <i>Moulouïa</i>, qui recueille les eaux du versant oriental
+et septentrional de l'Atlas marocain et dont l'embouchure
+se trouve à l'ouest de la limite algérienne.</p>
+
+<p><span class="sc">Versant océanien</span >.--L'<i>Ouad-el-Kous</i>, qui se jette dans
+la mer près d'El-Araïche, au sommet du Maroc.</p>
+
+<p>Le <i>Sebou</i>, descendant du versant nord-ouest de l'Atlas.</p>
+
+<p>Le <i>Bou-Regreg</i>, au midi du précédent et ayant son
+embouchure non loin de lui, à Salé.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-Oum-er-Rebïa</i>, grande rivière recueillant les
+eaux du versant occidental de l'Atlas et traversant de
+vastes plaines avant de déboucher à Azemmor.</p>
+
+<p>Le <i>Tensift</i>, voisin du précédent, au midi.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-Sous</i>, qui coule entre les deux chaînes principales
+du grand Atlas méridional et traverse la province
+de ce nom.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-Nouri</i>, débouchant près du cap du même nom.</p>
+
+<p>Et enfin l'<i>Ouad-Deraa</i>, descendant du grand Atlas au
+midi et formant, dans la direction de l'ouest, une large
+vallée. Ce fleuve se jette dans l'Océan vis-à-vis l'archipel
+des Canaries.</p>
+
+<p><span class="sc">Versant intérieur</span >.--L'<i>Ouad-Djedi</i>, qui prend naissance
+au midi du Djebel-Amour, court ensuite vers l'est,
+parallèlement au Tel, et va se perdre aux environs du
+lac Melr'ir.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-Mïa</i> et l'<i>Ouad-Ir'ar'ar</i>, venant tous deux de
+l'extrême sud et concourant à former la vallée de l'<i>Ouad-Rir'</i>,
+qui se termine au chott (lac) Melr'ir.</p>
+
+<p>L'<i>Ouad-Guir</i>, descendant des hauts plateaux, pour se
+perdre au sud non loin de l'oasis de Touat.</p>
+
+<p>Enfin l'<i>Ouad-Ziz</i>, qui vient de l'Atlas marocain et disparaît
+aux environs de l'oasis de Tafilala.</p>
+
+<h4>LACS</h4>
+
+<p>Les lacs de l'Afrique septentrionale sont peu nombreux.
+Voici les principaux:</p>
+
+<p>Le chott du <i>Djerid</i>, au sud de la Tunisie.</p>
+
+<p>Le <i>Melr'ir</i>, à l'ouest du précédent; entre eux se trouve
+la dépression de <i>R'arça</i>.</p>
+
+<p>La sebkha du <i>Gourara</i>, à l'est du cours inférieur de
+l'Ouad-Guir.</p>
+
+<p>La sebhka de <i>Daoura</i>, près de Tafilala.</p>
+
+<p>On compte, en outre, un certain nombre de marais,
+parmi lesquels nous citerons la sebkha de <i>Zar'ez</i>, dans
+le Hodna, et les chott <i>Chergui</i> (oriental) et <i>R'arbi</i> (occidental),
+dans les hauts plateaux. Ce sont souvent de vastes
+dépressions, avec des berges à pic, et dont le fond est
+plus ou moins marécageux, selon l'époque de l'année.</p>
+
+<h4>CAPS</h4>
+
+<p>Voici les principaux caps de l'Afrique, en suivant le
+littoral de l'est à l'ouest.</p>
+
+<p><i>Ras-Tourba</i> et cap <i>Rozat</i>, au sommet de la Cyrénaïque.</p>
+
+<p>Cap <i>Mesurata</i>, près de la ville de Mesrata, à l'angle
+occidental du golfe de la grande Syrte.</p>
+
+<p><i>Ras-Capoudïa</i> (l'ancien <i>Caput Vada</i>), au sommet de la
+petite Syrte.</p>
+
+<p><i>Ras-Dimas</i> (l'antique <i>Thapsus</i>), à l'angle méridional du
+golfe de Hammamet.</p>
+
+<p><i>Ras-Adar</i>, ou cap <i>Bon</i>, au sommet de la presqu'île de
+Cherik, angle nord-est de la Tunisie.</p>
+
+<p>Promontoire d'<i>Apollon</i> ou cap <i>Farina</i>, à l'angle occidental
+du golfe de Tunis.</p>
+
+<p><i>Ras-el-Abiod</i>, cap <i>Blanc</i>, à l'angle occidental du golfe
+de Bizerte.</p>
+
+<p>Cap de <i>Garde</i>, à l'angle occidental du golfe de Bône.</p>
+
+<p>Cap de <i>Fer</i>, à l'angle oriental du golfe de Philippeville.</p>
+
+<p>Cap <i>Bougarone</i> ou <i>Sebà-Rous</i> (les sept caps), à l'angle
+occidental du même golfe.</p>
+
+<p>Cap <i>Cavallo</i>, à l'angle oriental du golfe de Bougie.</p>
+
+<p>Cap <i>Sigli</i>, à l'angle opposé, c'est-à-dire au pied occidental
+de la grande Kabylie (Djerdjera).</p>
+
+<p>Cap <i>Matifou</i> (régulièrement <i>Thaman'tafoust</i>), à l'angle
+oriental du golfe d'Alger.</p>
+
+<p>Cap <i>Tenès</i>, à l'est et auprès de la ville de ce nom.</p>
+
+<p>Cap <i>Carbon</i>, à l'angle occidental du golfe d'Arzeu,
+entre cette ville et Oran.</p>
+
+<p>Cap <i>Falcon</i>, à l'angle occidental du golfe d'Oran.</p>
+
+<p>Cap <i>Tres-Forcas</i>, à l'ouest du golfe formé par l'embouchure
+de la Moulouïa, dominant Melila, qui est bâtie
+sur le versant oriental de ce cap.</p>
+
+<p>Cap de <i>Ceuta</i>, à la pointe orientale du détroit de Gibraltar.</p>
+
+<p>Cap <i>Spartel</i>, sur l'Océan, à l'ouest de cette pointe.</p>
+
+<p>Cap <i>Blanc</i>, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Rebïa
+et d'Azemmor.</p>
+
+<p>Cap <i>Cantin</i>, un peu plus bas, au-dessus du Tensift.</p>
+
+<p>Cap <i>Guir</i>, au-dessus de l'embouchure du Sebou et
+d'Agadir.</p>
+
+<p>Cap <i>Noun</i>, à l'embouchure de la rivière de ce nom.</p>
+
+<p>Cap <i>Bojador</i>, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa.</p>
+
+<p>Cap <i>Blanc</i>, un peu au-dessus du 20° de longitude.</p>
+
+<h4>DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ANCIENS</h4>
+
+<p>L'Algérie septentrionale, Libye des Grecs, a formé
+les divisions suivantes:</p>
+
+<p class="mid"><i>Région littorale</i></p>
+
+<p><i>Cyrénaïque</i> (comprenant la Marmarique); depuis la
+frontière occidentale de l'Égypte jusqu'au golfe de la
+grande Syrte.</p>
+
+<p><i>Tripolitaine</i>; de cette limite jusqu'au golfe de la petite
+Syrte. <i>Byzacène</i>, région au-dessus du lac Triton. <i>Zeugitane</i>,
+littoral oriental de la Tunisie actuelle, et <i>Afrique
+propre</i>, comprenant d'abord le territoire de Karthage
+(nord de la Tunisie), puis toute la région entre la Numidie
+à l'ouest et la Tripolitaine à l'est. La Tripolitaine,
+la Byzacène, la Zeugitane et l'Afrique propre ont été
+réunis, à l'époque romaine, sous le nom de <i>province
+proconsulaire d'Afrique</i>.</p>
+
+<p><i>Numidie</i>; depuis la limite occidentale de l'Afrique
+propre, qui a été formée généralement par le cours supérieur
+de la Medjerda, avec une ligne partant du coude
+de cette rivière pour rejoindre le littoral, et de là jusqu'au
+golfe de Bougie, c'est-à-dire environ le 3° de longitude
+est. La Numidie a été elle-même divisée en orientale
+et occidentale, avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme
+limite séparative.</p>
+
+<p><i>Mauritanie orientale</i>; depuis la Numidie jusqu'au Molochat
+(Moulouïa). À la fin du <span class="sc">iii</span ><sup >e</sup> siècle de l'ère chrétienne,
+elle a été divisée en <i>Sétifienne</i>, comprenant la
+partie orientale avec Sétif, et <i>Césarienne</i>, formée de la
+partie occidentale, avec <i>Yol-Cesarée</i> (Cherchel) comme
+capitales.</p>
+
+<p><i>Maurétanie occidentale</i> ou <i>Tingitane</i>, comprenant le reste
+de l'Afrique jusqu'à l'Océan.</p>
+
+<p class="mid"><i>Région intérieure</i></p>
+
+<p><i>Libye déserte</i>, comprenant la <i>Phazanie</i> (Fezzan), au sud
+de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.</p>
+
+<p><i>Gétulie</i>, au sud de la Numidie et des Maurétanies, sur
+les hauts plateaux et dans le désert.</p>
+
+<p><i>Ethiopie</i>, comprenant la <i>Troglodytique</i>, au sud des deux
+précédents.</p>
+
+<p class="mid"><i>Populations anciennes</i></p>
+
+<p><span class="sc">Cyrénaïque</span > et <span class="sc">Tripolitaine</span >.--<i>Libyens</i>, nom générique
+se transformant en <i>Lebataï</i> dans Procope, <i>Ilanguanten</i>
+dans Corippus, et que l'on peut identifier aux Berbères
+Louata des auteurs arabes.</p>
+
+<p><i>Barcites</i>, <i>Asbystes</i>, <i>Adyrmakhides</i>, <i>Ghiligammes</i>, etc., occupant
+le nord de la Cyrénaïque.</p>
+
+<p><i>Nasammons</i>, dans l'intérieur, sur la ligne des oasis et
+le golfe de la grande Syrte, dont ils occupent en partie
+les rivages.</p>
+
+<p><i>Psylles</i>, habitant en premier lieu la grande Syrte et refoulés
+ensuite vers l'est.</p>
+
+<p><i>Makes</i>, sur le littoral occidental de la grande Syrte.</p>
+
+<p><i>Zaouekes</i> (Arzugues de Corrippus), établis sur le littoral,
+entre les deux Syrtes. Ils ont donné leur nom plus
+tard à la Zeugitane. On les identifie aux Zouar'a.</p>
+
+<p><i>Troglodytes</i>, dans les montagnes voisines de Tripoli.</p>
+
+<p><i>Lotophages</i>, dans l'île de Djerba et sur le littoral voisin.</p>
+
+<p><span class="sc">Afrique propre</span >.--Les <i>Maxyes</i> et les <i>Ghyzantes</i> ou
+<i>Byzantes</i>. Ces tribus, sous ces noms divers, y compris
+les Zaouèkes, paraissent être un seul et même peuple,
+qui a donné son nom à la Byzacène.</p>
+
+<p><i>Libo-Phéniciens</i>, peuplade mixte de la province de Karthage.</p>
+
+<p><span class="sc">Numidie</span >.--<i>Numides</i>, nom générique.</p>
+
+<p><i>Nabathres</i>, dans la région du nord-est.</p>
+
+<p><i>Masséssyliens</i>, puis <i>Massyles</i>; occupaient le centre de
+la province. Ont été remplacés par les peuplades suivantes,
+qu'ils ont peut-être contribué à former:</p>
+
+<p><i>Kedamousiens</i>, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel)
+et, de là, jusqu'à l'Aourès.</p>
+
+<p><i>Babares</i> ou <i>Sababares</i>, dans les montagnes, au nord des
+précédents, jusqu'à la mer.</p>
+
+<p><span class="sc">Maurétanie orientale</span >.--<i>Maures</i>, nom générique, auquel
+on a associé plus tard celui de <i>Maziques</i>.</p>
+
+<p><i>Quinquegentiens</i>, divisés en <i>Isaflenses</i>, <i>Massinissenses</i> et
+<i>Nababes</i>, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera).</p>
+
+<p><i>Masséssyliens</i>, puis <i>Massyles</i>, au sud-est du
+Mons-Ferratus.
+Remplacés de bonne heure par d'autres populations.</p>
+
+<p><i>Makhourèbes</i> et <i>Banioures</i>, à l'ouest du Mons-Ferratus.</p>
+
+<p><i>Makhrusiens</i>, sur le littoral montagneux, à l'ouest des
+précédents.</p>
+
+<p><i>Nacmusïï</i>, dans la région des hauts plateaux, au midi
+des précédents.</p>
+
+<p><i>Masséssyliens</i>, sur la rive droite du Molochath.</p>
+
+<p><span class="sc">Maurétanie occidentale</span >.--<i>Maures</i>, nom générique.</p>
+
+<p><i>Masséssyliens</i>, établis dans le bassin de la Moulouïa.</p>
+
+<p><i>Maziques</i>, sur le littoral nord et ouest.</p>
+
+<p><i>Bacuates</i>, établis dans le bassin du Sebou et étendant
+leur domination vers l'est (identifiés aux Berg'ouata).</p>
+
+<p><i>Makenites</i>, cours supérieur du Sebou (identifiés aux
+Meknaça).</p>
+
+<p><i>Autotoles</i>, <i>Banuires</i>, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Rebïa.</p>
+
+<p><i>Daradæ</i>, bassin du Derâa.</p>
+
+<p class="mid"><i>Région intérieure</i></p>
+
+<p><span class="sc">Libye déserte</span >.--<i>Garamantes</i>, appelés aussi <i>Gamphazantes</i>,
+oasis de Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan).</p>
+
+<p><i>Blemyes</i>, au sud-est des précédents, vers le désert de
+Libye (peuplade donnant lieu à des récits fabuleux).</p>
+
+<p><span class="sc">Gétulie</span >.--<i>Gétules</i>, nom générique. Sur toute la ligne
+des hauts plateaux et dans la partie septentrionale du
+désert.</p>
+
+<p><i>Mélano-Gétules</i> (<i>Gétules noirs</i>), au midi des précédents.</p>
+
+<p><i>Perorses</i>, <i>Pharusiens</i>, sur la rive gauche du Darat
+(Ouad-Derâa).</p>
+
+<p><span class="sc">Ethiopie</span >.--<i>Ethiopiens</i>, terme générique, divisés en
+<i>Ethiopiens blancs</i> et <i>Ethiopiens noirs</i>.</p>
+
+<p>Quant aux <i>Ethiopiens rouges</i> ou <i>Ganges</i>, que les auteurs
+placent au midi de la Gétulie, sur les bords de l'Océan,
+nous ne pouvons nous empêcher de les rapprocher des
+Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont donné leur nom
+au Sénégal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire
+des <i>Sanhaga au voile</i> (<i>Mouletthemine</i>), le nom de Ouaggag,
+porté encore par des chefs de ces peuplades.</p>
+<br>
+<h4>DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ARABES</h4>
+<br>
+<p>Les Arabes, arrivant d'Orient au <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle, donnèrent,
+ainsi que nous l'avons dit, à l'Afrique le nom
+générique de Mag'reb, qui s'étendit même à l'Espagne
+musulmane. Mais, dans la pratique, une désignation ne
+pouvait demeurer aussi vague, et les conquérants divisèrent
+le pays comme suit:</p>
+
+<p><i>Pays de Barka</i>, la Cyrénaïque (moins la Marmarique).</p>
+
+<p><i>Ifrikiya</i>, la Tunisie proprement dite, à laquelle on a
+ajouté la Tripolitaine à l'est, et la province de Constantine,
+jusqu'au méridien de Bougie, à l'ouest.</p>
+
+<p><i>El-Mag'reb-el-Aouçot</i> (ou Mag'reb central), depuis le
+méridien de Bougie jusqu'à la rivière Moulouïa.</p>
+
+<p><i>El-Mag'reb-el-Akça</i> (ou Mag'reb extrême). Tout le reste
+de l'Afrique, jusqu'à l'Océan à l'ouest et à l'Ouad-Derâa
+au sud.</p>
+
+<p><i>Sahara</i>, toute la région désertique.</p>
+
+<p class="mid"><i>Population</i></p>
+
+<p>Là où les anciens n'avaient vu qu'une série de peuplades
+indigènes, sans lien entre elles, les Arabes ont
+reconnu un peuple, une même race qui a couvert tout le
+nord de l'Afrique. Ils lui ont donné le nom de <i>Berbère</i>,
+que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se
+subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous présentons
+les tableaux complets au chapitre I<sup >er</sup> de la
+deuxième partie.</p>
+
+<br><hr class="short">
+<a name="ethno" id="ethno"></a>
+<br><br>
+
+<h2>ETHNOGRAPHIE</h2>
+<hr class="short">
+
+<h4>ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBÈRE</h4>
+
+<p>La question de l'origine et de la formation du peuple
+berbère n'a pas fait un grand pas depuis une vingtaine
+d'années. Nous avons donc peu de chose à ajouter au
+mémoire publié par nous en 1871, sous le titre: <i>Notes
+sur l'origine du peuple berbère</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. De nouvelles hypothèses
+ont été émises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide,
+sur lequel doivent s'appuyer les données véritablement
+historiques, ne s'est augmenté en rien, malgré les découvertes
+de l'anthropologie.</p>
+
+<p>En résumé, que possédons-nous, comme traditions
+historiques, sur ce sujet? Diodore, Hérodote, Strabon,
+Pline, Ptolémée, ne disent rien sur l'origine des peuplades
+dont ils parlent; ils voient là des agglomérations
+de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altérés
+et dont ils retracent les mœurs primitives, sinon fantastiques.</p>
+
+<p>Un seul, Salluste, s'inquiète de la formation des
+peuples africains et il reproduit, à cet égard, les traditions
+qu'il prétend avoir recueillies dans les livres du
+roi Hiemsal, «écrits en langue punique». On connaît
+son système: L'Hercule tyrien aurait entraîné jusqu'au
+détroit qui a reçu son nom<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> des guerriers mèdes, perses
+et arméniens. Ces étrangers, restés dans le pays, auraient
+formé la souche des Maures et des Numides. Ces
+nouveaux noms <i>leur auraient été donnés par les Libyens</i>
+dans leur jargon barbare<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Les colonies phéniciennes
+établies sur le littoral auraient achevé de constituer la
+population de l'Afrique, en lui ajoutant un élément nouveau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Revue africaine, 1871. Ce mémoire a été donné en appendice à la
+fin de notre <i>Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Colonnes d'Hercule.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> «..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes» (Salluste).</blockquote>
+
+<p>Voilà, en quelques mots, le système de Salluste.</p>
+
+<p>Procope, reproduisant à cet égard les données de
+l'historien Josèphe, dit que l'Afrique a été peuplée par
+des nations chassées de la Palestine par les Hébreux<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.
+Le rabbin Maïmounide, un des plus célèbres commentateurs
+du Talmud, nous apprend que les Gergéséens,
+expulsés du pays de Canaan par Josué, emigrèrent en
+Afrique.</p>
+
+<p>Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, après avoir
+examiné diverses hypothèses sur la question, s'exprime
+comme suit: «Les Berbères sont les enfants de Canaan,
+fils de Cham, fils de Noë; leur aïeul se nommait Mazir';
+ils avaient pour frères les Gergéséens et étaient parents
+des Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath
+(Galout). Il y eut en Syrie, entre les Philistins et
+les Israélites, des guerres, etc. Vers ce temps-là, les
+Berbères passèrent en Afrique<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Procope. <i>De bello Vandalico</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> <i>Histoire des Berbères</i> (trad. de Slane), t. I. p. 184.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, voilà toute une série de traditions d'origines
+diverses, rappelant le souvenir d'invasions de peuples
+asiatiques dans le nord de l'Afrique.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas parlé des Hycsos, ces conquérants
+sémites, plus ou moins mélangés de Mongols, qui, après
+avoir conquis l'Egypte, renversé la XIII<sup >e</sup> dynastie et
+occupé en maîtres le pays durant plusieurs siècles,
+furent chassés par le Pharaon Ahmés I, de la XVIII<sup >e</sup>
+dynastie.</p>
+
+<p>En effet, l'histoire de l'Egypte nous démontre péremptoirement
+qu'autrefois sa vie a été intimement mêlée à
+celle de la Berbérie, et c'est ce qui a été très bien
+caractérisé par M. Zaborowski<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> dans les termes suivants:
+«L'action réciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une
+sur l'autre est si ancienne, elle a été si longue et si
+profonde, qu'il est impossible de démêler ce que la
+première a emprunté à la seconde, et réciproquement.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> <i>Peuples primitifs de l'Afrique</i>. (Nouvelle revue, 1<sup >er</sup> mars 1883.)</blockquote>
+
+<p>Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient
+passés en partie dans le Mag'reb. Mais, en revanche,
+cette même histoire nous apprend que, vers le <span class="sc">xv</span ><sup >e</sup> siècle
+avant J.-C., sous la XIX<sup >e</sup> dynastie, une invasion de nomades,
+aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de
+l'ouest s'abattre sur l'Egypte.</p>
+
+<p>Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec
+les Libyens et qu'ils nommaient <i>Tamahou</i> (hommes
+blonds), d'où venaient-elles? Arrivaient-elles d'Europe
+ou étaient-elles depuis longtemps établies dans la Berbérie?
+Cette question est insoluble; mais, quand on
+examine la quantité innombrable de dolmens qui couvrent
+l'Afrique septentrionale, on ne peut s'empêcher
+d'y voir les sépultures de ces hommes blonds ou un
+usage laissé par eux. Il faut, en outre, reconnaître la
+parenté étroite qui existe entre les dolmens de l'Afrique
+et ceux de l'Espagne, de l'ouest de la France et du
+Danemarck.</p>
+
+<p><i>Berbères</i>, <i>Ibères</i>, <i>Celtibères</i>, voilà des peuples frères et
+dont l'action réciproque des uns sur les autres est incontestable,
+sans même qu'il soit besoin d'appeler à son aide
+l'identité de conformation physique ou les rapprochements
+linguistiques, car ce sont des arguments d'une valeur
+relative et dont il est facile de tirer parti en sens divers.</p>
+
+<p>A quelle époque, par quels moyens se sont établies
+ces relations de races entre le midi de l'Europe et
+l'Afrique septentrionale? Les invasions ont-elles eu lieu
+de celle-ci en celui-là, ou de celui-là en celle-ci? Autant
+de questions sur lesquelles les érudits ne parviendront
+jamais à s'entendre, en l'absence de tout document précis.
+Pourquoi, du reste, les deux faits ne se seraient-ils
+pas produits à des époques différentes?</p>
+
+<p>Mais ne nous arrêtons pas à ces détails.</p>
+
+<p>Du rapide exposé qui précède résultent deux faits
+que l'on peut admettre comme incontestables:</p>
+
+<p>1° Des invasions importantes de peuples asiatiques
+ont eu lieu, à différentes époques, dans l'Afrique septentrionale;</p>
+
+<p>2° Cette région a été habitée anciennement par une
+race blonde, ayant de grands traits de ressemblance,
+comme caractères physiologiques et comme mœurs,
+avec certaines peuplades européennes.</p>
+
+<p>Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette
+constatation?</p>
+
+<p>Dirons-nous, comme certains, que la race berbère
+est d'origine purement sémitique, ou, comme d'autres,
+purement aryenne?</p>
+
+<p>Nullement. La race berbère, en effet, peut avoir subi,
+à différents degrés, cette double influence, et il peut
+exister parmi elle des branches qu'il est possible de rattacher
+à l'une et à l'autre de ces origines. Mais il n'en
+est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a persisté
+avec son type spécial de race africaine, type bien connu
+en Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve
+encore maintenant dans toute l'Afrique septentrionale.</p>
+
+<p>Sans vouloir discuter la question de l'unité ou de la
+pluralité de la famille humaine, il est certain qu'à une
+époque très reculée, la race libyenne ou berbère s'est
+trouvée formée et a occupé l'aire qui lui est propre,
+toute l'Afrique du nord.</p>
+
+<p>Sur ce substratum sont venues, à des époques relativement
+récentes, s'étendre des invasions dont l'histoire
+a conservé de vagues souvenirs, et ce contact a
+laissé son empreinte dans la langue, dans les mœurs
+et dans les caractères physiologiques. Les peuples cananéens,
+les Phéniciens ont eu une action indiscutable
+sur la langue berbère; et les <i>blonds</i>, qui, peut-être,
+étaient en grande minorité, ont imposé pendant un certain
+temps leur mode de sépulture aux Libyens du Tell.
+Malgré l'adoption de la religion musulmane et la modification
+profonde subie par les populations du nord de
+l'Afrique, du fait de l'introduction de l'élément arabe,
+il existe encore en Algérie, notamment aux environs
+de la Kalàa des Beni-Hammad, dans les montagnes au
+nord de Mecila, des tribus qui construisent de véritables
+dolmens.</p>
+
+<p>Mais cette action des étrangers, que nous reconnaissons,
+a eu des effets plus apparents que profonds, et il
+s'est passé en Afrique ce qui a eu lieu presque partout
+et toujours, avec une régularité qui permettrait de faire
+une loi de ce phénomène: la race vaincue, dominée,
+asservie, a, peu à peu, par une action lente, imperceptible,
+absorbé son vainqueur en l'incorporant dans son
+sein.</p>
+
+<p>Le même fait s'est produit au moyen âge à l'occasion
+de l'invasion hilalienne, et cependant le nombre des
+Arabes était relativement considérable et leur mélange
+avec la race indigène avait été favorisé d'une manière
+toute particulière, par l'anarchie qui divisait les Berbères
+et annihilait leurs forces. L'élément arabe a néanmoins
+été absorbé; mais, en se fondant au milieu de la race
+autochthone disjointe, il lui a fait adopter, en beaucoup
+d'endroits, sa langue et ses mœurs.</p>
+
+<p>N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est passé en Gaule:
+l'occupation romaine a romanisé pour de longs siècles
+les provinces méridionales, sans modifier, d'une manière
+sensible, l'ensemble de la race. Dans le nord, les
+conquérants francks se sont rapidement fondus dans la
+race conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur
+nom substitué à celui des vaincus. Ces effets différents
+s'expliquent par le degré de civilisation des conquérants,
+supérieur aux vaincus dans le premier cas, inférieur
+dans le second. En résumé, ces conquêtes, ces
+changements dans les dénominations, les lois et les
+mœurs, n'ont pas empêché la race gauloise de rester,
+comme fond, celtique.</p>
+
+<p>De même, malgré les influences étrangères qu'elle a
+subies, la race autochthone du nord de l'Afrique est
+restée libyque, c'est-à-dire berbère.</p>
+<br><br>
+<a name="a" id="a"></a>
+<h3>PRÉCIS DE L'HISTOIRE</h3>
+
+<h2>DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE</h2>
+
+<h4>(BERBÉRIE)</h4>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+
+<h4>PÉRIODE ANTIQUE</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Jusqu'à</span > 642 <span class="sc">de l'Ère Chrétienne</span ></p>
+<hr class="short">
+
+<a name="a1" id="a1"></a>
+
+<h3>CHAPITRE I<sup >er</sup></h3>
+
+<h4>PÉRIODE PHÉNICIENNE</h4>
+
+<p class="mid">1100-268 <span class="sc">avant</span > J.-C.</p>
+
+<p>Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation
+de Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance
+de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation
+politique de Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le
+littoral de la Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite
+des guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte
+la guerre en Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles
+guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile.</p>
+
+<p><span class="sc">Temps primitifs</span >.--L'incertitude la plus grande règne sur les
+temps primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique
+est à peine prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires
+tels que ceux d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs
+fois répétée, les détails qui l'accompagnent sont trop vagues
+pour que l'histoire positive puisse s'en servir. Sur la façon dont
+s'est formée la race aborigène de l'Afrique septentrionale, on ne
+peut émettre que des conjectures, et l'hypothèse la plus généralement
+admise est qu'à un peuple véritablement autochtone que
+l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double élément
+arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a formé
+la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques.</p>
+
+<p>L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur
+la partie occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs,
+lors de ses tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages
+de la Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait
+écrit sérieusement sur ce pays (<span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle av. J.-C.); nous examinerons
+plus loin son système géographique.</p>
+
+<p>Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant
+de la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations
+sont des cabanes tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent
+à volonté.» Plus tard, Diodore les représentera comme
+menant une existence abrutie, couchant en plein air, n'ayant
+qu'une nourriture sauvage; sans maisons, sans habits, se couvrant
+seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils obéissent à des rois
+qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent que de brigandage.
+«Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois javelots et des
+pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de gagner de
+vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la retraite..... En
+général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni foi ni loi.» Ce
+tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains nomades.
+Dans les pays de montagne et de petite culture, les mœurs devaient
+se modifier suivant les lieux.</p>
+
+<p><span class="sc">Les Phéniciens s'établissent en Afrique</span >.--Dès le <span class="sc">xii</span ><sup >e</sup> siècle
+avant notre ère, les Phéniciens qui, selon Diodore, avaient déjà
+des colonies, non seulement sur le littoral européen de la Méditerranée,
+mais encore sur la rive océanienne de l'Ibérie, explorèrent
+les côtes de l'Afrique et les reconnurent, sans doute, jusqu'aux
+Colonnes d'Hercule. Les relations commerciales avec les
+indigènes étaient le but de ces courses aventureuses et, pour
+assurer la régularité des échanges, des comptoirs ne tardèrent pas
+à se former. Les Berbères ne firent probablement aucune opposition
+à l'établissement de ces étrangers, qui, sous l'égide du commerce,
+venaient les initier à une civilisation supérieure, et dans
+lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il résulte
+même de divers passages des auteurs anciens que les indigènes
+étaient très empressés à retenir chez eux les Tyriens. Quant à
+ceux-ci, ils se présentaient humblement, se reconnaissaient sans
+peine les hôtes des aborigènes et se soumettaient à l'obligation de
+leur payer un tribut<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p>
+
+<p>Ainsi les colonies de <i>Leptis</i> (Lebida), <i>Hadrumet</i> (Souça), <i>Utique</i>,
+<i>Tunès</i> (Tunis), <i>Karthage</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, <i>Hippo-Zarytos</i> (Benzert), etc., furent
+successivement établies sur le continent africain, et le littoral sud
+de la Méditerranée fut ouvert au commerce par les Phéniciens,
+comme le rivage nord et les îles l'avaient été par les Grecs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Mommsen, <i>Histoire romaine</i>, trad. de Guerle, t. II, p. 206 et suiv.
+Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompée et Virgile, sur la fondation
+de Karthage par Didon.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> En phénicien «la ville neuve» (<i>Kart-hadatch</i>) par opposition à
+Utique (<i>Outik</i>) «la vieille».</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Fondation de Cyrène par les Grecs</span >.--Les rivaux des Phéniciens
+dans la colonisation du littoral méditerranéen furent
+les Grecs. Depuis longtemps, ils tournaient leurs regards vers
+l'Afrique, lorsque Psammetik I<sup >er</sup> combla leurs vœux en leur ouvrant
+les ports de l'Egypte. Après avoir exploré cette contrée
+jusqu'à l'extrême sud, ils firent un pas vers l'Occident, et dans le
+<span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, une colonie de Grecs de l'île de Théra vint, sous la
+conduite de son chef Aristée, surnommé Battos, s'établir à Cyrène.
+Les peuplades indigènes que les Théréens y rencontrèrent
+leur ayant dit qu'elles s'appelaient <i>Loub</i> ou <i>Loubim</i>, ils donnèrent
+à leur pays le nom de Libye (Λιßύε), que l'antiquité conserva à
+l'Afrique. La tradition a gardé le souvenir des luttes qui éclatèrent
+entre les Grecs de Cyrène et leurs voisins de l'Ouest, les
+Phéniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et
+l'histoire retrace le dévouement des deux frères Karthaginois qui
+consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre le territoire
+de leur patrie jusqu'à l'endroit que l'on a appelé en leur honneur
+«Autel des Philènes»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de Cyrène. Selon
+Théophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne une date
+antérieure qui varie entre 758 et 631.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste, <i>Bell. Jug.</i>,
+XIX, LXXVIII.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Données géographiques d'Hérodote</span >.--Vers 420, Hérodote,
+qui avait lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails
+précis que ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très
+étendues sur l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye,
+jusqu'au territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit
+les récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.</p>
+
+<p>Pour Hérodote, la Libye comprend le «territoire situé entre
+l'Egypte et le promontoire de Soleïs (sans doute le cap Cantin).
+Elle est habitée par les Libyens et un grand nombre de peuples
+libyques et aussi par des colonies grecques et phéniciennes établies
+sur le littoral. Ce qui s'étend au-dessus de la côte est rempli de
+bêtes féroces; puis, après cette région sauvage, ce n'est plus qu'un
+désert de sable prodigieusement aride et tout à fait désert»<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Lib. IV.</blockquote>
+
+<p>Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes,
+Hérodote s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien,
+ou du moins ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du
+lac Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées,
+habitées par des populations de cultivateurs nommés <i>Maxyes</i>.»
+Enfin, il a entendu dire que, bien loin, dans la même direction,
+était une montagne fabuleuse nommée Atlas et dont les habitants
+se nommaient <i>Atlantes</i> ou <i>Atarantes</i>. Au midi de ces régions, au
+delà des déserts, se trouve la noire Ethiopie.</p>
+
+<p>Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote,
+nous citerons:</p>
+
+<p>Les <i>Adyrmakhides</i>, les <i>Ghiligammes</i>, les <i>Asbystes</i>, les <i>Auskhises</i>,
+etc., habitant la Cyrénaïque.</p>
+
+<p>Les <i>Nasamons</i> et les <i>Psylles</i> établis sur le littoral de la Grande
+Syrte.</p>
+
+<p>Les <i>Garamantes</i> divisés en <i>Garamantes du nord</i>, habitant les
+montagnes de Tripoli, et <i>Garamantes du sud</i>, établis dans l'oasis
+de <i>Garama</i> (actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris
+le nom.</p>
+
+<p>Les <i>Troglodytes</i>, voisins des précédents et en guerre avec eux.</p>
+
+<p>Les <i>Lotophages</i>, établis dans l'île de Méninx (Djerba) et sur le
+littoral voisin.</p>
+
+<p>Les <i>Makhlyes</i>, habitant le littoral jusqu'au lac Triton.</p>
+
+<p>Les <i>Maxyes</i>, les <i>Aœses</i>, les <i>Zaouekès</i> et les <i>Ghyzantes</i> au nord
+du lac Triton et sur le littoral en face des îles Cercina (Kerkinna)<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+<p>Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hérodote. Comme
+détail des mœurs de ces indigènes, il cite la vie nomade, l'absence
+de toute loi, la promiscuité des femmes, etc. Il parle encore de
+peuplades fabuleuses habitant l'extrême sud<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Hérodote, 1. IV, ch. 143.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Vivien de Saint-Martin, <i>Le Nord de l'Afrique dans l'Antiquité</i>,
+passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Prépondérance de Karthage</span >.--La prospérité des comptoirs
+phéniciens, augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants,
+et Karthage, dont la fondation date du commencement du
+<span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle (av. J.-C.), devint la principale des colonies de Tyr et de
+Sidon en Afrique. Ces métropoles envoyaient à leurs possessions
+de la Méditerranée des troupes qui, chargées d'abord de les protéger
+contre les indigènes, servirent ensuite à dompter ceux-ci.
+Bientôt les villages agricoles avoisinant les colonies phéniciennes
+furent soumis, et les cultivateurs berbères durent donner à leurs
+anciens locataires, devenus leurs maîtres, le quart du revenu de
+leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent vivre
+côte à côte sans que le plus civilisé, fût-il de beaucoup le moins
+nombreux, arrive à imposer sa domination à l'autre.</p>
+
+<p>La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'étendit
+sur les tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbères
+du sud, maintenus dans une sorte de vasselage, servaient
+d'intermédiaires pour le commerce de l'intérieur de l'Afrique<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.
+Non seulement Karthage, après avoir cessé de payer tribut aux
+indigènes, en exigea un de ceux-ci, mais elle devint la capitale des
+autres colonies phéniciennes, qui durent lui servir une redevance.
+De plus, elle s'était peu à peu débarrassée des liens qui l'unissaient
+à la mère patrie et avait conquis son autonomie à mesure que la
+puissance du royaume phénicien déclinait<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Ragot. Sahara, de la province de Constantine, II<sup >e</sup> partie, p. 147
+(<i>Recueil des notices de la Société arch. de Constantine</i>, 1875).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Justin, XIX, 1, 2.</blockquote>
+
+<p>En même temps les navigateurs puniques fondaient à l'ouest de
+nouvelles colonies: <i>Djidjel</i> (Djidjeli), <i>Salde</i> (Bougie), <i>Kartenna</i>
+(Ténès), <i>Yol</i> (Cherchel), <i>Tingis</i> (Tanger), etc. Les Karthaginois
+conclurent avec les rois ou chefs de tribus de ces contrées éloignées,
+des traités de commerce et d'alliance.</p>
+
+<p><span class="sc">Découvertes de l'amiral Hannon</span >.--Mais cette extension ne
+suffisait pas à l'ambition des Phéniciens; il leur fallait de nouvelles
+conquêtes. Entre le <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> et le <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle, le gouvernement de
+Karthage chargea l'amiral Hannon de reconnaître le littoral de
+l'Atlantique et d'y établir des colonies. Le hardi marin partit avec
+une flotte de soixante navires portant trente mille colons phéniciens
+et libyens, et les provisions nécessaires pour le voyage
+et les premiers temps de l'établissement. Il franchit le détroit de
+Gadès, répartit son monde sur la côte africaine de l'Océan et
+s'avança jusqu'au golfe formé par la pointe qu'il appelle <i>Corne du
+Midi</i> et que M. Vivien de Saint-Martin identifie à la pointe du
+golfe de Guinée. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea
+à s'arrêter. Il retourna sur ses pas après avoir accompli un voyage
+qui ne devait être renouvelé que deux mille ans plus tard<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Par les Portugais en 1462.</blockquote>
+
+<p>Le succès de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens
+que les principales circonstances de son voyage furent relatées
+en une inscription qu'on plaça dans le temple de Karthage.
+Cette inscription, traduite plus tard par un voyageur grec, nous
+est parvenue sous le nom de <i>Périple de Hannon</i>; malheureusement
+la date manque. L'on sait seulement, d'après Pline, que c'était à
+l'époque de la plus grande puissance de Karthage, alors que, selon
+Erathosthène, cité par Strabon, on comptait plus de trois cents
+colonies phéniciennes au delà du détroit<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p>
+
+<p><span class="sc">Organisation politique de Karthage</span >.--La puissance acquise
+par Karthage au milieu des populations berbères était le fruit de
+l'esprit d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phéniciens
+avaient sans cesse donné des preuves pendant de longs siècles.
+Chacun avait coopéré à cette conquête; le gouvernement avait
+donc été d'abord une république où le rang de chacun était égal.
+Puis, les fortunes commerciales et militaires s'étant faites, les
+grandes familles avaient conservé le pouvoir entre leurs mains, et
+il en était résulté une oligarchie assez compliquée. Le pouvoir
+exécutif était dévolu à deux rois<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, assistés d'un conseil dit des
+anciens, composé de vingt-huit membres, tous paraissant avoir été
+élus par le peuple et pour un temps assez court. L'exécutif nommait
+les généraux en chef, mais leur déléguait une partie de ses
+pouvoirs, ce qui tendait à en faire de véritables dictateurs, tout en
+offrant l'avantage de rétablir une unité nécessaire dans le commandement.
+Pour compléter la machine gouvernementale, un
+autre conseil, dit des Cent-Quatre, composé de l'aristocratie,
+exerçait les fonctions judiciaires et contrôlait les actes de tous<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.
+Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages d'une démocratie
+et en avait tous les inconvénients; il manquait d'unité
+et, par suite, de force, et ouvrait la porte à toutes les intrigues et
+à toutes les compétitions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Vivien de Saint-Martin.--Voir également: «<i>Navigation d'Hannon
+capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, delà les colonnes d'Hercule</i>,»
+par Léon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. <span class="sc">xxv</span > et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Suffètes (<i>Chofetim</i>) ou juges. Les auteurs anciens leur donnent le
+nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Mommsen, <i>Histoire romaine</i>, t. II, p. 217 et suiv.--Aristote, <i>Polit.</i>,
+1.[caractère peu lisible] II.--Polybe, VI et pass.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la
+Méditerranée</span >.--Dès le sixième siècle avant notre ère, les Karthaginois
+firent des expéditions guerrières dans les îles et sur le
+rivage continental de la Méditerranée. En 543, à la suite d'une
+guerre contre les Phocéens, ils restèrent maîtres de l'île de Corse.
+Quelques années plus tard, eut lieu leur premier débarquement
+en Sicile (536).</p>
+
+<p>Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent à
+cette époque; déjà les Etrusques l'avaient aidée dans sa guerre
+contre les Phocéens; en 509 fut conclu son premier traité d'alliance
+avec les Romains<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+<p>Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'étendit
+sur la Méditerranée, dont tous les rivages reçurent la visite des
+vaisseaux de Karthage se présentant, non plus comme de simples
+trafiquants, mais comme les maîtres de la mer. Les Berbères de
+l'Afrique propre sont ses vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses
+alliés: tous lui fournissent des mercenaires pour ses campagnes
+lointaines. La civilisation Karthaginoise se répandit au loin et
+exerça la plus grande influence, particulièrement sur la Grèce
+et le midi de l'Italie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Polybe.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerres de Sicile</span >.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage
+concentra ses plus grands efforts; elle était attirée vers cette
+conquête par la richesse et la proximité de l'île, et aussi par le
+désir d'abattre la puissance des Grecs en Occident. Alors commença
+ce duel séculaire, qui devait avoir pour résultat d'arrêter
+la colonisation grecque dans la Méditerranée, mais dont Rome
+devait recueillir tous les fruits.</p>
+
+<p>Alliés à Xerxès par un traité fait dans le but d'opérer simultanément
+contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile
+une armée considérable sous la conduite d'Amilcar<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, fils de Magon;
+mais cette alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que
+les Perses étaient écrasés à Salamine, les Phéniciens éprouvaient
+un véritable désastre en Sicile (vers 480).</p>
+
+<p>La guerre continua pendant de longues années en Sicile, sans
+que les Karthaginois y obtinssent de grands succès: les revers, la
+peste, les calamités de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur.
+Néanmoins, vers la fin du <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle, Hannibal et Himilcon, de la
+famille de Hannon, remportèrent de grandes victoires et conquirent
+aux Karthaginois près d'un tiers de l'île, avec des villes telles que
+Selinonte, Hymère, Agrigente, etc.<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> C'est à tort que M. Mommsen et les Allemands orthographient
+ce nom par un H. La première lettre est un Aïn () et non un Heth ().</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> Diodore.</blockquote>
+
+<p>Denys, tyran de Syracuse, les arrêta dans leurs succès et les
+força à signer un traité, ou plutôt une trêve, pendant laquelle les
+deux adversaires se préparèrent à une lutte plus sérieuse (404).</p>
+
+<p>En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon,
+nommé suffète, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse,
+force l'entrée du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'année
+suivante, il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de
+Catane, de presque toute l'île, vient mettre le siège devant Syracuse
+et porte le ravage dans la contrée environnante. Au moment
+où il est sur le point de triompher de son ennemi, la peste éclate
+dans son armée. Denys profite de cette circonstance pour attaquer
+les Karthaginois démoralisés, les bat sur terre et sur mer et force
+le suffète à souscrire à une capitulation qui consacre la perte de
+toutes ses conquêtes. Ainsi finit cette campagne si brillamment
+commencée<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Diodore, 1. XXIV.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révolte des Berbères</span >.--À la nouvelle de ce désastre, les
+indigènes de l'Afrique croient que le moment est venu de reconquérir
+leur indépendance. Ils se réunissent en grandes masses et
+viennent tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe
+en leur pouvoir et la métropole punique se trouve exposée au
+plus grand danger. Mais bientôt la discorde se met parmi ces
+hordes sans chefs, qui ne veulent obéir à aucune règle, et ce rassemblement
+se fond et se désagrège. Ainsi nous verrons constamment
+les Berbères profiter des malheurs dont leurs dominateurs
+sont victimes pour se lever contre eux: la révolte éclate comme
+la foudre; mais bientôt la désunion et l'indiscipline font leur
+œuvre, la réunion se dissout en quelques jours et les indigènes
+retombent sous le joug de l'étranger<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Diodore, 1. XIV, ch. <span class="sc">lxxii</span >.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Suite des guerres de Sicile</span >.--À peine Karthage avait-elle
+triomphé des Berbères qu'elle envoya Magon en Sicile avec de
+nouvelles forces. La guerre recommença aussitôt entre Denys et
+les Karthaginois, et se prolongea avec des chances diverses pendant
+plusieurs années. Magon, ayant péri dans une bataille, fut remplacé
+par son fils portant le même nom. En 368, Denys cessa de
+vivre et eut pour successeur son fils Denys le jeune. Malgré ces
+changements, la guerre continuait avec acharnement de part et
+d'autre: c'était comme un héritage que les pères transmettaient
+en mourant à leurs enfants.</p>
+
+<p>Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvré une certaine puissance
+sous la ferme main de Denys, le règne de son successeur ne
+leur procura pas les mêmes avantages. Poussés à bout par les
+vices de Denys le jeune, les Syracusains l'expulsèrent de leur ville;
+mais comme un tyran a toujours des partisans, la guerre civile
+divisa les Grecs. Karthage saisit avec empressement cette occasion
+pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile avec Magon, en chargeant
+ce général de reprendre avec vigueur les opérations militaires.
+Vers le même temps elle concluait avec Rome un nouveau
+traité d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait à celle-ci de
+ne pas naviguer au delà du détroit de Gadès, à l'Ouest, et du cap
+Bon, à l'Est, et lui interdisait même de faire du commerce en
+Afrique (348).</p>
+
+<p>A l'arrivée de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse,
+car la ville elle-même était divisée en plusieurs camps, fit
+appel aux Corinthiens fondateurs de leur cité, en implorant leur
+secours. Ceux-ci envoyèrent Timoléon avec une petite armée d'un
+millier d'hommes. Syracuse était alors sur le point de tomber: un
+parti avait livré le port aux Karthaginois; Denys occupait le château;
+Icetas le reste de la ville. Timoléon obtint la soumission de
+Denys et la remise de la citadelle et força les Karthaginois à une
+trêve pendant laquelle il détacha de Magon ses auxiliaires grecs.
+Celui-ci, se croyant perdu, s'embarqua précipitamment et vint
+chercher un refuge à Karthage, où, pour échapper à un supplice
+ignominieux, il se donna la mort.</p>
+
+<p>Karthage, brûlant du désir de tirer vengeance de ces échecs, fit
+passer, en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement
+de Hannibal et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer
+un nouveau et plus complet désastre. Timoléon, bien qu'il disposât
+d'un nombre beaucoup moins grand de soldats, réussit, après
+une lutte acharnée dans laquelle les Karthaginois déployèrent le
+plus grand courage, à triompher d'eux. En 338 un traité fut conclu
+entre les Syracusains et les Karthaginois. Timoléon fit ainsi reconnaître
+l'intégrité de Syracuse et de son territoire et recula les
+bornes des possessions puniques, en imposant aux Karthaginois la
+défense de soutenir à l'avenir les tyrans.</p>
+
+<p><span class="sc">Agathocle, tyran de Syracuse</span >.--<span class="sc">Il porte la guerre en
+Afrique</span >.--Quelques années plus tard, un homme de la plus
+basse extraction, sans mœurs, mais d'un caractère énergique et
+ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar, à s'emparer par un
+coup de force de l'autorité à Syracuse; il mit à mort les citoyens
+les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319). Bien qu'il
+eût juré à Amilcar, pour obtenir son appui, une fidélité éternelle à
+Karthage, il se considéra comme dégagé de son serment par la
+mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques.
+Aussitôt, Karthage fit passer en Sicile une armée nombreuse sous
+la conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportèrent
+sur Agathocle une victoire décisive et vinrent mettre le siège
+devant Syracuse.</p>
+
+<p>Agathocle, réduit à la dernière extrémité, ne possédant plus que
+la ville dans laquelle il est bloqué, repoussé par les Grecs auxquels
+il s'est rendu odieux par sa tyrannie, conçoit le dessein hardi de
+se débarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux.
+Il supplie les Syracusains de résister encore quelques jours, parvient,
+au moyen d'un stratagème, à attirer les vaisseaux Karthaginois
+en dehors du port, profite de ce moment pour en sortir lui-même
+avec quelques navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi
+par la flotte de ses ennemis, il parvient à lui échapper et, après
+six jours d'une traversée des plus périlleuses, aborde dans le golfe
+même de Tunis et se retranche dans les carrières, après avoir
+brûlé ses vaisseaux afin d'enlever à ses troupes toute pensée de
+retour (310).</p>
+
+<p>Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue,
+les Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et
+chargent les généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur
+qui s'est déjà emparé de plusieurs villes. Mais le sort des
+armes est funeste aux Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par
+Agathocle qui vient mettre le siège devant Karthage (309).</p>
+
+<p>Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes
+à leurs dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs
+propres enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la
+nouvelle des succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée
+Karthaginoise. Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent
+en foule au camp d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres
+ou leurs amis.</p>
+
+<p>En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt
+le bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par
+un puissant effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus
+(309). L'année suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse;
+il est vaincu, fait prisonnier et expire dans les supplices.</p>
+
+<p>Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de
+menacer Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le
+pays, au sud et à l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères;
+dans une seule campagne, plus de deux cents villes lui ont
+fait leur soumission. Après avoir, avec une audacieuse habileté,
+réprimé une révolte qui avait éclaté contre lui au milieu de ses
+soldats, Agathocle entra en pourparlers avec Ophellas, roi de la
+Cyrénaïque, ancien lieutenant d'Alexandre, et lui demanda son
+alliance. Séduit par ses promesses, Ophellas n'hésita pas à amener
+son armée au tyran; mais Agathocle le fit assassiner et s'attacha
+ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une situation des
+plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et la guerre
+civile paralysaient ses forces.</p>
+
+<p>Agathocle, après avoir enlevé Utique et Hippo-Zarytos<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>, laissa
+le commandement de son armée à son fils Archagate, et rentra en
+Sicile, où il tenait aussi à assurer son autorité (306); aussitôt après
+son départ, les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et
+réduisirent les Grecs à l'état d'assiégés. Agathocle s'empressa de
+venir au secours de son fils; mais la victoire n'est pas toujours
+fidèle aux conquérants et il éprouva à son tour les revers de la
+fortune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> Benzert.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Agathocle évacue l'Afrique</span >.--Trahi par ses alliés berbères,
+n'ayant plus autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés,
+Agathocle se décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi
+de quelques officiers en Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec
+l'armée; mais les soldats, se voyant abandonnés, mirent à mort la
+famille de leur prince et traitèrent avec les Karthaginois auxquels
+ils abandonnèrent toutes les villes conquises par Agathocle.</p>
+
+<p>Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa
+perte se terminait subitement au grand avantage de la métropole
+punique (306). Un traité de paix ayant été conclu entre les deux
+puissances, les Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs
+désastres et à reprendre de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle
+établissait solidement son autorité à Syracuse, devenait un véritable
+roi, et s'unissait à Pyrrhus d'Epire en lui donnant sa fille en
+mariage.</p>
+
+<p><span class="sc">Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée</span >--Mais
+ la paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être
+de longue durée. Après la mort d'Agathocle, survenue en 289,
+l'île devint de nouveau la proie des factions et durant près de dix
+années l'anarchie y régna seule. Enfin, en 279, les Syracusains
+menacés de l'attaque imminente de Karthage appelèrent à leur
+secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà fourni leur appui dans
+ses guerres contre Rome. Malgré les victoires d'Héraclée et d'Asculum
+si chèrement achetées, le roi d'Epire se trouvait dans la
+plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre les Romains,
+mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les éléments
+hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une
+seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés
+et les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point
+de se tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit
+de nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut
+de Rome, une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva
+à Syracuse, où il fut accueilli avec le plus grand empressement.</p>
+
+<p>Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur
+alliance avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte
+dans la dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance
+offensive et défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus.
+Pendant ce temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer
+de la Sicile et recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée
+de Pyrrhus, amenant des troupes nombreuses et aguerries, arrêta
+net leurs progrès; bientôt même ils se virent assiégés dans leur
+quartier général de Lilybée. Mais le temps des succès de Pyrrhus
+était passé; ses troupes furent vaincues dans plusieurs rencontres
+et le roi, voyant la fidélité des populations chanceler autour de lui,
+voulut se la conserver par la violence; il fit gémir l'île sous le poids
+de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de lui les Grecs. Dans
+cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était rappelé sur le continent
+par les Tarentins, se décida à laisser le champ libre aux Karthaginois
+et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie (276), où
+le sort ne devait pas lui être plus favorable.</p>
+
+<p><span class="sc">Anarchie en Sicile</span >.--Le départ du roi laissait la Sicile en
+proie aux factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes
+races avaient été appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été
+amenés par Pyrrhus. Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient
+d'abord livrés au brigandage, puis avaient formé de petites colonies
+indépendantes. La principale était celle des Mamertins ou
+soldats de Mars, nom que s'était donné un groupe d'aventuriers
+campaniens établis à Messine. Les Syracusains, après le départ de
+Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de fortune nommé
+Hiéron qui avait pris en main la direction de la résistance contre
+les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté contre eux,
+non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à des brigands
+de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en face
+de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient devenus
+un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les Karthaginois
+et même pour les Romains. Cette situation allait donner
+naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture,
+depuis quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.</p>
+
+<a name="a2" id="a2"></a>
+<br>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE</h4>
+
+<p class="mid">268-220</p>
+
+<p>Causes de la première guerre punique.--Rupture de Rome avec Karthage.--Première
+guerre punique.--Succès des Romains en Sicile.--Les Romains
+portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois à Tunis; les
+Romains évacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en Sicile.--Grand
+siège de Lilybèe.--Bataille des îles Egates; fin de la première guerre
+punique.--Divisions géographiques adoptées par les Romains.--Guerre
+des mercenaires.--Karthage, après avoir établi son autorité en Afrique,
+porte la guerre en Espagne.--Succès des Karthaginois en Espagne.</p>
+
+<p><span class="sc">Causes de la première guerre punique</span >.--Les échecs éprouvés
+par Pyrrhus dans l'Italie méridionale, son retour en Epire, sa
+mort (272), avaient délivré Rome d'un des plus grands dangers
+qu'elle eût courus. Sa puissance s'était augmentée d'autant, car
+elle avait hérité de presque toutes les conquêtes du roi d'Epire.
+Si donc les Romains avaient, dans le moment du danger, recherché
+l'alliance des Karthaginois contre l'ennemi commun, cette union
+momentanée de deux peuples ayant des intérêts absolument opposés
+ne pouvait subsister après la disparition des causes spéciales
+qui l'avaient amenée. Maîtresse de l'Italie méridionale, Rome jetait
+les yeux sur la Sicile, que Karthage considérait comme sa conquête,
+car depuis plusieurs siècles elle se consumait en efforts pour
+achever de s'en approprier la possession; c'est sur ce champ que
+la lutte de la race sémitique contre la race ariane allait commencer.</p>
+
+<p>Un des premiers actes des Romains, après le départ de Pyrrhus,
+avait été de détruire le nid de brigands campaniens établis à
+Rhige. Les Mamertins de Messine, réduits ainsi à leurs seules
+forces, avaient alors été en butte aux attaques des Syracusains,
+habilement dirigés par Hiéron. Vers 268, leur situation n'étant
+plus tenable, ils se virent dans la nécessité de se rendre soit aux
+Grecs, leurs plus grands ennemis, soit aux Karthaginois. Un certain
+nombre d'entre eus entrèrent en pourparlers avec ceux-ci;
+mais les autres se décidèrent à faire hommage de leur cité aux
+Romains. Le Sénat de Rome, après quelque hésitation, admit les
+brigands campaniens dans la confédération italique et, dès lors, la
+rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les
+prétextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas;
+les Romains, notamment, reprochaient à Karthage d'avoir violé
+plus d'une clause de leurs précédents traités et d'avoir profité des
+embarras que leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de
+s'emparer de Tarente et de prendre pied sur le continent.</p>
+
+<p><span class="sc">Rupture de Rome avec Karthage</span >.--Tandis que Rome adressait
+à Hiéron l'ordre de cesser toute agression contre ses alliés les
+Mamertins, et se préparait à faire passer des troupes à Messine
+(265), elle envoyait à Karthage une députation chargée de demander
+des explications sur l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>.
+C'était, en réalité, un ultimatum, et Karthage parut
+essayer d'éviter la guerre en désavouant les actes de son amiral.
+En même temps elle entrait en pourparlers avec Hiéron; le groupe
+de Mamertins dissidents amenait un rapprochement entre ces
+ennemis et obtenait que Messine fût livrée aux Syracusains, leurs
+nouveaux alliés. Au moment donc où les troupes romaines réunies
+à Rhège se disposaient à traverser le détroit, on apprit que la
+flotte phénicienne commandée par Hiéron se trouvait dans le port
+de Messine et que la forteresse de cette ville était occupée par les
+Karthaginois (264). Sans se laisser arrêter par cette surprise, les
+Romains mirent à la voile et parvinrent à s'emparer, plutôt par la
+ruse que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, liés
+par des instructions leur recommandant la plus grande prudence
+afin d'éviter une rupture, n'osèrent pas repousser les Italiens par
+l'emploi de toutes leurs forces. Maintenant la rupture était consommée
+et la guerre allait commencer avec la plus grande énergie
+de part et d'autre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> En vertu du traité d'alliance les unissant aux Romains, les Karthaginois
+avaient envoyé à ceux-ci pour les aider dans leur guerre contre
+Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris ombrage à Rome
+de cet empressement et l'amiral punique avait dû reprendre la mer. C'est
+alors qu'il était allé à Tarente offrir sa médiation ou peut-être ses services
+à Pyrrhus. (Justin, XVIII).</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Première guerre punique</span >.--Dès qu'on eut appris à Karthage
+l'occupation de Messine par les Italiens, la guerre fut décidée. Une
+flotte nombreuse vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville
+par mer, tandis que les troupes puniques, d'un côté, et Hiéron,
+avec les Syracusains, de l'autre, l'assiégeaient par terre. Mais les
+Romains n'étaient pas disposés à se laisser enlever leur nouvelle
+colonie. Le consul Appius Claudius étant parvenu à passer le détroit
+contraignit bientôt les alliés à lever le siège et vint même
+faire une démonstration contre Syracuse. L'année suivante les
+Romains remportèrent de grands succès, dont la conséquence fut
+de détacher Hiéron du parti des Karthaginois et d'obtenir son
+alliance contre ceux-ci (263)<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>; les colonies grecques de l'île
+suivirent son exemple et dès lors Karthage se trouva isolée, sur
+un sol étranger, et obligée de faire face à des ennemis s'appuyant
+sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientôt les
+Phéniciens en furent réduits à se retrancher derrière leurs places
+fortes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Diodore, XXIII.--Polybe, 1.</blockquote>
+
+<p>Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugèrent qu'il y avait
+lieu de tenter un grand effort: ils réunirent une armée imposante
+de mercenaires liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer
+en Sicile, la répartirent dans leurs places fortes et s'établirent solidement
+à Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le nœud
+de leur résistance. Bientôt les consuls vinrent attaquer ce camp
+retranché, mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent
+en faire le siège régulier. Hannibal, fils de Giscon, défendait avec
+habileté la ville et était aidé par Hiéron qui avait contracté une
+nouvelle alliance avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils
+recevaient constamment d'Italie des vivres et des renforts et resserraient
+chaque jour le blocus.</p>
+
+<p><span class="sc">Succès des Romains en Sicile</span >.--Sur ces entrefaites, le général
+Hannon, envoyé de Karthage avec une nouvelle et puissante
+armée, débarque en Sicile et vient attaquer les Romains dans leur
+camp. Mais le sort des armes est favorable à ceux-ci; les Karthaginois,
+écrasés, laissent leur camp aux mains des vainqueurs;
+Hannon parvient, non sans peine, à se réfugier dans Héraclée avec
+une poignée de soldats. Cette bataille décida du sort d'Agrigente:
+Hannibal s'ouvrit un passage à la pointe de l'épée, au milieu des
+ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262). Les habitants
+de la cité furent vendus comme esclaves<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Polybe, 1. I, ch. 19, 20.</blockquote>
+
+<p>Malgré les succès des Italiens, la situation en Sicile n'était pas
+désespérée pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une
+grande partie de l'île et avaient souvent l'appui des colonies
+grecques. Une guerre incessante, guerre d'escarmouches et de
+surprises, sur mer et sur terre, remplaça les grandes batailles. La
+flotte punique, beaucoup plus puissante que celle des Romains,
+causa de grands dommages sur les côtes italiennes et fit un tort
+considérable au commerce. Force fut aux latins de se construire
+des navires et de remplacer leurs barques par des quinquirèmes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>,
+en état de lutter avec celles de leurs ennemis. Après avoir créé les
+vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur des Italiens
+pourvut à tout, et, en 280, une flotte imposante était prête à
+tenir la mer. Le début ne fut pas heureux; une partie des navires,
+avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port
+de Lipari; mais bientôt les marins italiens prirent leur revanche
+dans plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la
+grande victoire navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise
+fut capturée ou détruite. Duilius ayant débarqué en Sicile obtint
+sur les ennemis de nouveaux et importants avantages (260).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> La quinquirème avait jusqu'à 300 rameurs et portait le même
+nombre de soldats.</blockquote>
+
+<p>Encouragés par les succès de leur flotte, les Romains exécutèrent,
+pendant les années suivantes, des descentes en Sardaigne et en
+Corse et réussirent à arracher aux Karthaginois une partie des
+postes qu'ils occupaient dans ces deux îles. En même temps la
+guerre de Sicile suivait son cours avec des chances diverses, mais
+sans amener de résultat décisif. Néanmoins, dans la campagne
+de 258, les consuls A. Calatinus et S. Paterculus s'emparèrent de
+villes importantes; Hippane, Canarine, Enna, Erbesse, etc.</p>
+
+<p><span class="sc">Les Romains portent la guerre en Afrique</span >.--La guerre durait
+depuis huit ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaçant
+de s'éterniser. Le plus sûr moyen de la terminer était d'attaquer
+les ennemis chez eux, et de transporter le théâtre de la lutte
+dans leur propre pays. En 256, les Romains résolurent d'exécuter
+ce hardi projet. Ils réunirent une flotte de trois cents galères
+et firent voile vers l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius
+et Régulus. Ils rencontrèrent à Eknome les vaisseaux Karthaginois
+et leur livrèrent une mémorable bataille navale qui se termina par
+la victoire des Romains. Dès lors l'Afrique était ouverte. Les
+consuls abordèrent à l'est de Karthage et allèrent s'établir solidement
+à Clypée (Iclibïa), pour y grouper toutes les forces, hors
+de la portée de leurs ennemis. De là ils lancèrent dans l'intérieur
+des expéditions qui portèrent au loin le ravage et la terreur, et
+ramenèrent un grand nombre de prisonniers. Sur ces entrefaites
+arriva l'ordre du Sénat de Rome, rappelant en Italie le consul
+Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant à
+Régulus de presser les opérations, au moyen de son armée réduite
+à 15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers.</p>
+
+<p>Après le premier moment de stupeur qui avait suivi à
+Karthage la nouvelle du désastre d'Eknome, on s'était préparé avec
+ardeur à la résistance; des mercenaires avaient été enrôlés et
+Amilcar, rappelé de Sicile, avait ramené des forces importantes.
+Mais le sort des armes fut encore défavorable aux Karthaginois:
+vaincus à Adis (Radès), ils ne purent empêcher Régulus d'occuper
+Tunès (Tunis) (255).</p>
+
+<p>Menacée d'un siège immédiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs;
+mais les conditions qui lui furent faites étaient si
+dures qu'elle renonça à toute pensée de transaction et se prépara
+à lutter avec la dernière énergie, préférant mourir en combattant
+que consommer elle-même sa ruine. Sur ces entrefaites arrivèrent
+des vaisseaux chargés de mercenaires grecs, parmi lesquels se
+trouvait le lacédémonien Xanthippe, officier de mérite, formé à
+l'école des grands capitaines de son pays. Les Karthaginois ayant
+eu l'heureuse inspiration de lui confier la direction de la défense,
+le nouveau général changea complètement le système qui avait
+été suivi jusque-là. Au lieu de tenir les troupes derrière les murailles
+ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit sortir dans la
+plaine et les tint constamment en haleine, les exerçant à l'art de la
+guerre et leur donnant confiance en elles-mêmes et en leurs
+chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Régulus
+restait inactif à Tunès, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre
+le siège de Karthage et ne pouvant se résoudre à abandonner
+sa conquête pour se replier derrière ses retranchements de
+Clypée.</p>
+
+<p><span class="sc">Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent
+l'Afrique</span >.--Bientôt les Karthaginois sont en état de marcher
+contre leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et,
+grâce aux habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent
+sur eux une victoire décisive. Régulus est fait prisonnier avec
+ses meilleurs soldats, tandis que les débris de son armée, deux
+mille hommes à peine, se réfugient à Clypée.</p>
+
+<p>C'était la perte de la campagne; en vain les Romains envoyèrent
+contre l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle
+victoire; la situation n'était plus tenable; on embarqua sur les
+vaisseaux la garnison de Clypée et l'on fit voile vers la Sicile en
+abandonnant à la vengeance des Karthaginois, non seulement
+les prisonniers, mais les alliés indigènes qui avaient soutenu
+Régulus dans sa campagne. Cette vengeance fut terrible: les tribus
+durent payer des contributions écrasantes; quant aux chefs,
+ils périrent dans les tortures. Xanthippe avait sauvé Karthage.
+Il fut largement récompensé et put quitter l'Afrique avant d'avoir
+éprouvé les effets de l'ingratitude et de l'envie des Karthaginois<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Polybe, I.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Reprise de la guerre en Sicile</span >.--Après ce succès, Karthage
+se trouvait en état de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec
+énergie. Agrigente et plusieurs autres places tombèrent tout d'abord
+en son pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur
+étaient loin d'être abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits
+et, l'année suivante (254), la flotte romaine se réunit à Messine.
+De là, les consuls allèrent attaquer par mer Panorme (Palerme)
+et s'en rendirent maîtres, après un siège vigoureusement
+mené. Ils s'emparèrent en outre de presque tout le littoral septentrional
+de l'île, mais n'osèrent se mesurer avec l'armée karthaginoise
+qui tenait le pays à l'intérieur. L'année suivante, les Romains,
+ayant voulu tenter une nouvelle descente en Afrique, virent
+la tempête disperser leur flotte, ce qui les força à renoncer à ce
+projet.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs années la guerre continua avec des chances
+diverses, mais sans aucun résultat décisif; les ressources, de part
+et d'autre, s'épuisaient et l'on pouvait prévoir, sinon la fin de ce
+grand duel, au moins l'imminence d'une trêve. Les Karthaginois,
+voulant tenter un effort décisif, s'adressèrent même, pour obtenir
+de l'argent, à leur allié Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, qui
+leur refusa tout secours. Les Romains, non moins gênés, se virent
+contraints de réduire le nombre de vaisseaux qu'ils avaient créés
+et de renoncer à la guerre maritime.</p>
+
+<p>Cependant en 250, Metellus s'étant trouvé assez fort pour lutter
+contre l'armée karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu
+affronter depuis la défaite de Tunis, remporta une importante victoire
+sur Asdrubal<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, qui s'était audacieusement avancé jusqu'aux
+portes de Palerme. Les éléphants, qui avaient puissamment contribué
+aux succès de Xanthippe, tombèrent aux mains des vainqueurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> C'est encore une erreur d'écrire Asdrubal, en phénicien Azrou-Baâl
+«le secours de Baal», par un H.</blockquote>
+
+<p>A la suite de ce nouvel échec, Karthage, après avoir mis en
+croix son général, se décida à faire encore une tentative pour obtenir
+la paix, et c'est à cette occasion que l'histoire a placé le récit
+du dévouement de Régulus. De même que la première fois, les
+conditions faites par les Romains furent jugées inacceptables, et la
+guerre recommença (249).</p>
+
+<p><span class="sc">Grand siège de Lilybée</span >.--Les Romains, qui avaient achevé la
+conquête du littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur
+succès pour expulser définitivement leurs ennemis de l'île. Ils
+vinrent en conséquence les attaquer dans leur place forte de Lilybée
+et commencèrent le siège de cette ville, siège aussi mémorable
+par l'ardeur et le génie des assiégeants que par le courage et l'obstination
+des assiégés, commandés par le général Himilcon. Pendant
+plusieurs mois les machines de guerre battirent les remparts, tandis
+que la flotte romaine bloquait étroitement le port; mais Himilcon
+triompha par son habileté de tous les efforts des assiégeants, renversant
+par des sorties soudaines les travaux par eux faits au prix
+des plus grandes difficultés, incendiant leurs machines, déjouant
+tous leurs plans; en même temps, de hardis marins parvenaient à
+faire entrer dans la ville, en passant au milieu des vaisseaux ennemis,
+des vivres et même des renforts. Sur ces entrefaites le consul
+P. Claudius Pulcher, désespérant d'enlever la ville de vive force,
+se contenta de la bloquer et partit subitement avec une flotte
+nombreuse pour écraser les navires karthaginois à l'ancre dans le
+port de Drépane. Cette fois la victoire fut pour les Karthaginois
+qui prirent leur revanche de leurs précédentes défaites maritimes
+en infligeant aux Romains un véritable désastre. Une tempête, qui
+suivit de près cette bataille, coûta encore aux Italiens un grand
+nombre de vaisseaux.</p>
+
+<p>Ces nouvelles portèrent à Rome le découragement; si Karthage
+avait profité de ce moment pour pousser vigoureusement les opérations,
+nul doute que la guerre n'eût été promptement terminée
+à son avantage. Mais, soit par l'effet de la vicieuse organisation
+gouvernementale, soit en raison du caractère propre aux races
+sémitiques, qui ne s'inclinent que devant la nécessité immédiate,
+on ne voit Karthage tenter d'efforts décisifs que quand l'ennemi
+est aux portes et le danger imminent. On resta donc sur cette
+victoire et la guerre continua pendant plusieurs années, consistant
+en de petits combats sur terre et des courses de piraterie sur mer.
+En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des troupes
+de Karthage en Sicile, troupes assez peu dévouées et composées
+en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar était un
+général de grande valeur; il sut tirer parti de ces éléments mauvais
+et, sans remporter de succès décisifs, empêcher tout progrès
+de la part des Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit exécuter
+une razia dans le Bruttium, puis il vint occuper le mont
+Ereté<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> qui domine Palerme, et de là, surveillant les routes, ne
+manqua aucune occasion de tomber sur ses ennemis et de couper
+les convois<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>. De leur côté les Romains déployaient la plus grande
+ténacité, si bien que les deux armées rivales en arrivèrent à reconnaître
+mutuellement l'impossibilité de se vaincre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Monte Pellegrino.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Polybe, 1. I, p. 57.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique</span >.--La
+guerre durait depuis vingt-deux ans et les deux
+puissances rivales donnaient des signes non équivoques de lassitude,
+quand Rome, décidée à en finir, eut l'heureuse inspiration
+de se refaire une marine et d'essayer encore des luttes navales.
+Au commencement, de l'année 242, trois cents galères, plus un
+grand nombre de bâtiments de transport, firent voile vers la Sicile.
+Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara sans difficulté
+de Drépane et de Lilybée, car les vaisseaux karthaginois
+étaient absents, soit qu'ils fussent rentrés en Afrique, soit qu'ils
+se trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle,
+Karthage se prépara à envoyer des troupes en Sicile à son
+général, dont la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux
+chargés de vivres, de munitions et d'argent partirent bientôt
+d'Afrique sous la conduite de Hannon, avec mission d'éviter à
+tout prix le combat et de débarquer subrepticement les secours
+dans l'île; mais la vigilance de Lutatius ne put être déjouée. Avec
+autant d'audace que de courage, il attaqua la flotte punique en
+face d'Egusa (Favignano), une des Égates, et remporta sur les ennemis
+une victoire décisive. Cinquante galères karthaginoises
+furent coulées, soixante-dix capturées, et le reste se dispersa. Ce
+beau succès allait mettre fin à la campagne.</p>
+
+<p>Démoralisée par sa défaite, Karthage autorisa Amilcar à traiter
+comme il l'entendrait avec l'ennemi; mais un traité dans ces conditions
+ne pouvait être que désastreux, c'est-à-dire entraîner la
+perte de la Sicile, pour la possession de laquelle les Phéniciens luttaient
+depuis si longtemps. Voici quelles furent les principales
+conditions imposées à Karthage:</p>
+
+<p>Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges,
+sans rançon.</p>
+
+<p>Abandon définitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer
+Hiéron ni ses alliés.</p>
+
+<p>Et paiement d'une contribution considérable, dont partie sur-le-champ,
+et partie en dix annuités<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> En tout 3200 talents euboïques d'argent.</blockquote>
+
+<p>De son côté, Rome reconnaissait l'intégrité du territoire de
+Karthage.</p>
+
+<p>Les conséquences de la première guerre punique furent considérables,
+et permirent de mesurer la puissance acquise par Rome
+depuis un demi-siècle. Suzeraine de l'Italie méridionale et de la
+Sicile et maîtresse de la mer, voilà dans quelles conditions la laissait
+la conclusion de la paix, ou plutôt de la trêve. Quant à Karthage,
+sa situation était tout autre: son prestige maritime compromis,
+ses finances ruinées, son autorité sur les Berbères ébranlée,
+tels étaient pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle
+était encore capable de grands efforts et devait le prouver avant
+peu; néanmoins ses jours de grandeur étaient passés et son déclin
+approchait.</p>
+
+<p><span class="sc">Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains</span >.--La
+guerre des Romains contre Karthage et surtout
+leur descente en Afrique leur donnèrent des connaissances précises
+sur le continent que les Grecs avaient nommé Libye. Ils
+donnèrent, les premiers, le nom d'Afrique au territoire de Karthage,
+en conservant celui de Libye pour l'ensemble du pays,
+mais, peu à peu, l'appellation d'Afrique devint générale. Ils surent
+dès lors que cette vaste contrée était habitée par un grand nombre
+de peuplades indigènes, dont les Phéniciens n'étaient pas partout
+les maîtres, mais souvent les alliés ou les hôtes.</p>
+
+<p>Voici quelles furent les divisions adoptées par les Romains pour
+la géographie africaine:</p>
+
+<p>1° <i>Cyrénaïque</i> ou <i>Libye pentapole</i>, bornée à l'est par la Marmarique
+et, à l'ouest, par la Grande-Syrte, et habitée par différentes
+peuplades parmi lesquelles les <i>Nasamons</i> et les <i>Psylles</i>.</p>
+
+<p>2° <i>Région Syrtique</i>, comprenant les deux Syrtes, et habitée par
+les <i>Troglodytes, Lothophages, Makes</i>, etc.</p>
+
+<p>3° <i>Afrique propre</i> ou <i>Territoire de Karthage</i>, correspondant
+à peu près à la Tunisie actuelle, sous la domination directe des
+Karthaginois. Dans la partie méridionale se trouve la grande tribu
+des Musulames et, près du Triton, celle des Zouèkes.</p>
+
+<p>4° <i>Numidie</i>, s'étendant de l'Afrique propre à la Molochath ou
+Mouloeuia. Elle est divisée en deux royaumes: celui des <i>Massiliens</i>
+à l'est avec Hippo-Regius (Bône), ou Zama, pour capitale, et
+celui des <i>Massèssyliens</i> à l'ouest, capitale Siga<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. La ville de Kirta
+(ou Cirta) sur l'Amsaga était, en quelque sorte, la capitale de la
+Numidie occidentale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Auprès de l'embouchure de la Tafna. Il est à remarquer, du reste,
+que la Massœssylie, c'est à dire le pays situé à l'ouest de l'Amsaga, constituait
+en réalité la partie orientale de la Maurétanie. Nous lui verrons
+prendre ce nom, aussitôt que les conquêtes des Romains leur auront
+mieux fait connaître le pays.</blockquote>
+
+<p>5° <i>Maurétanie</i> ou <i>Maurusie</i>, s'étendant, à l'ouest de la Numidie
+jusqu'à l'Océan. Elle est habitée par un grand nombre de peuplades
+maures.</p>
+
+<p>6° <i>Gétulie</i>, région située au sud de la Numidie et de la Maurétanie,
+et formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle
+est habitée par les Gétules nomades.</p>
+
+<p>7° <i>Libye intérieure</i>, comprenant les déserts africains. Habitée
+par les <i>Garamantes</i>, <i>Mélano-Gétules</i>, <i>Leucœthiopiens</i> et des peuplades
+fantastiques, telles que les <i>Blemmyes</i>, ayant le visage au
+milieu de la poitrine, et les <i>Egypans</i> aux jambes de boue. Strabon
+et Pline ne tarderont pas à reproduire ces fables.</p>
+
+<p>Les peuplades berbères obéissent à des chefs, véritables rois,
+dont le pouvoir se transmet à leurs enfants par hérédité et que
+nous allons voir entrer en scène.</p>
+
+<p><span class="sc">Guerre des Mercenaires</span >.--Au moment de la conclusion de la
+paix, vingt mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut,
+tout d'abord, évacuer cette armée composée des éléments les plus
+divers: Gaulois, Ligures, Baléares, Macédoniens et surtout
+Libyens. Giscon, successeur de Amilcar, les expédia par fractions
+à Karthage, où ils ne tardèrent pas à créer une situation périlleuse,
+car non seulement il fallut les nourrir, mais encore payer leur
+solde arriérée. Les désordres commis par cette soldatesque devinrent
+si intolérables que le gouvernement de Karthage se décida
+à donner à chaque homme une pièce d'or à la condition qu'il irait
+s'établir à Sicca<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, sur la frontière de la Numidie. Les Phéniciens,
+qui avaient espéré s'en débarrasser par ce moyen, jugèrent le moment
+favorable pour proposer aux mercenaires une réduction considérable
+sur leur solde. Aussitôt la révolte éclate: en vain Karthage
+essaie de parlementer et dépêche aux stipendiés plusieurs
+parlementaires, et enfin le général Giscon avec lequel ceux-ci
+avaient demandé à traiter; les soldats redoublent d'exigences. Au
+milieu d'un tumulte effroyable, ils élisent pour chefs deux des
+leurs, le campanien Spendius et le berbère Mathos. Giscon, abreuvé
+d'outrages, est arrêté par les rebelles qui adressent un appel aux
+indigènes. Aussitôt la révolte se propage et l'armée des mercenaires
+devient formidable<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>; elle se divise en deux troupes dont
+l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met le
+siège devant Utique (239).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Actuellement le Kef.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Polybe, LI, ch. <span class="sc">lxvii</span > et suiv.</blockquote>
+
+<p>Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre
+la direction de la guerre à Amilcar, le seul homme capable de la
+mener à bien, préféra donner le commandement de ses troupes à
+Hannon, qui avait déjà fourni la mesure de son incapacité en
+Sicile. De grands efforts furent faits pour résister à l'attaque des
+rebelles; mais deux échecs successifs essuyés par le général décidèrent
+les Karthaginois à le remplacer par Amilcar. Il était temps,
+car la levée de boucliers des Berbères était générale et les jours
+de Karthage semblaient comptes. L'histoire de l'Afrique fournit
+de nombreux exemples de ces tumultes des indigènes, feux de
+paille qui semblent devoir tout embraser et qui s'éteignent d'eux-mêmes,
+si la résistance est entre des mains fermes et expérimentées.</p>
+
+<p>En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientôt les
+rebelles furent contraints de lever le siège d'Utique; le général
+karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux
+mercenaires une défaite sérieuse près du fleuve Bagradas (Medjerda)
+et s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tunès
+était toujours aux mains des stipendiés et Mathos continuait le
+siège de Hippo-Zarytos. Spendius et Antarite, chefs des Gaulois,
+se détachèrent de ce blocus pour marcher contre les Karthaginois
+et les mirent en grand péril; mais l'habile Amilcar, qui connaissait
+les indigènes, était parvenu à détacher de la cause des rebelles
+un Berbère nommé Naravase. Soutenu par les forces de son nouvel
+allié, il attaqua résolument les mercenaires et, grâce à sa stratégie
+et au courage de ses soldats, parvint encore à les vaincre; ils laissèrent
+un grand nombre de morts sur le champ de bataille et
+quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs.</p>
+
+<p>Une des premières conséquences de cette défaite fut la mise à
+mort de Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les
+mercenaires firent périr dans les tortures. Dès lors, la lutte fut,
+de part et d'autre, suivie de cruautés atroces, ce qui lui valut
+dans l'histoire le nom de <i>guerre inexpiable</i>. En même temps, Karthage
+perdait la Sardaigne qu'elle avait laissée à la garde d'une
+troupe de mercenaires; ceux-ci, suivant l'exemple de leurs collègues
+d'Afrique, massacrèrent les Phéniciens qui se trouvaient
+dans l'île et, après avoir commis mille excès, l'offrirent aux Romains.
+Pour comble de malheur, Utique et Hippo-Zarytos, las de
+résister, ouvrirent leurs portes aux rebelles. Mathos et Spendius,
+encouragés par ces succès, vinrent alors, à la tête d'une grande
+multitude, mettre le siège devant Karthage. La métropole punique
+réduite de nouveau à la dernière extrémité se vit contrainte d'implorer
+le secours de Hiéron de Syracuse et des Romains, qui s'empressèrent
+de l'aider à résister à l'attaque des mercenaires; en
+même temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquiétait les rebelles
+sur leurs derrières et les attirait à des combats en plaine,
+où il avait presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever
+le siège de Karthage, les stipendiés se laissèrent pousser par Amilcar
+dans une sorte de défilé que les historiens appellent <i>défilé de
+la Hache</i>, où ils se trouvèrent étroitement bloqués, et, comme ils
+ne voulaient pas se rendre, ils furent bientôt en proie à la plus
+affreuse famine et contraints, dit l'histoire, de s'entre-dévorer. Ne
+pouvant plus résister à leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite,
+un Berbère du nom de Zarzas et quelques autres, se présentèrent,
+pour traiter, à Amilcar, qui stipula que dix rebelles à
+son choix seraient laissés à sa disposition et les retint prisonniers.
+Puis il fit avancer ses troupes et ses éléphants contre les rebelles
+et les extermina sans faire de quartier. Il en périt, dit-on, quarante
+mille.</p>
+
+<p>La révolte semblait domptée; mais Tunès tenait encore. Mathos
+s'y était retranché avec des forces importantes. Amilcar, étant
+venu l'y assiéger, fut défait, ce qui ajourna pour quelque temps
+encore l'issue de la campagne. Enfin Karthage, s'étant résolue à
+un suprême effort, adjoignit Hannon à Amilcar en chargeant les
+deux généraux d'en finir. Bientôt, en effet, les Karthaginois amenèrent
+Mathos à tenter le sort d'une bataille en rase campagne et
+parvinrent à l'écraser. Cette fois, c'en était fait des mercenaires;
+la révolte était domptée et Karthage échappait à un des plus
+grands dangers qu'elle eût courus. L'attitude des Berbères pendant
+cette guerre put lui prouver combien sa domination en
+Afrique était précaire, car, sans leur appui et leur coopération, les
+mercenaires n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si
+longtemps et avec tant de succès<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn. Nepos,
+<i>Amilcar</i>, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte
+la guerre en Espagne</span >.--Après avoir fait rentrer sous leur obéissance
+les villes compromises par l'appui donné aux rebelles,
+et notamment Utique et Hippo-Zarytos, qui opposèrent une
+résistance désespérée, les Karthaginois firent plusieurs expéditions
+dans l'intérieur, tant pour châtier les Berbères que pour
+garantir la limite méridionale par une ligne de postes. Ils occupèrent
+notamment, alors, la ville de Theveste (Tébessa).</p>
+
+<p>Dès qu'elle ne fut plus absorbée par le soin de son salut, Karthage
+songea aussi à réoccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant
+qu'elle préparait une flotte expéditionnaire, imposa son veto
+absolu et, comme on ne tenait pas compte de sa défense, elle se
+disposa à recommencer la guerre contre sa rivale. Mais la métropole
+punique était encore trop meurtrie de la lutte qu'elle venait
+de soutenir pour se résoudre à entreprendre une nouvelle guerre.
+Force lui fut de plier devant les exigences romaines et de renoncer
+à toute prétention sur la Sardaigne (237).</p>
+
+<p>Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne où il semblait
+que Rome devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour
+échapper à l'envie de ses concitoyens qui, comme récompense de
+ses services, l'avaient décrété d'accusation, que pour continuer à
+servir sa patrie, accepta le commandement de l'expédition dont le
+prétexte était de secourir Gadès (Cadix), colonie punique alors
+attaquée par ses voisins. Pour mieux surprendre ses ennemis, il
+quitta Karthage en simulant une expédition contre les Maures. Il
+emmenait avec lui ses fils, parmi lesquels le jeune Hannibal<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>,
+auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu suprême, la haine du nom
+romain. Il marcha le long de la côte en emmenant un grand
+nombre d'éléphants; la flotte le suivait, au large, à sa hauteur.
+Parvenu à Tanger, il traversa le détroit. La victoire couronna les
+efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de conquérir des
+provinces à Karthage; mais en 228 il trouva la mort du guerrier
+dans un combat contre les Lusitaniens<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> Henn-baal, ou Baal Henna, <i>don de Dieu</i>, en punique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Cornelius Nepos, <i>Amilcar</i>, III.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Succès des Karthaginois en Espagne</span >.--Asdrubal, gendre de
+Amilcar, remplaça celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne.
+Doué d'un esprit politique supérieur, il consolida, par des alliances
+et des traités avec les populations indigènes, les succès de son beau-père,
+fonda la cité de Karthagène et réalisa en Espagne de grands
+progrès. Tout le pays jusqu'à l'Ebre fut administré au nom du
+gouvernement karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des
+Barcides<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>, dont le pouvoir fut, en réalité, celui d'un vice-roi à
+peu près indépendant. Karthage, recevant de riches tributs et
+voyant dans les conquêtes de son général une compensation à ses
+pertes dans la Méditerranée, lui laissa le champ libre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).</blockquote>
+
+<p>Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis écrasés,
+ne virent pas sans la plus grande jalousie les progrès des
+Karthaginois en Espagne. Ils jugèrent bientôt qu'il était de la dernière
+importance de les arrêter, et, à cet effet, ils conclurent un
+traité d'alliance avec deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>
+et Amporia (Ampurias). Après s'être assuré ces points d'appui, ils
+forcèrent Asdrubal à signer un traité par lequel il s'obligeait à respecter
+ces colonies et à ne pas franchir l'Ebre. Malgré l'engagement
+auquel Asdrubal avait été forcé de souscrire, la puissance
+punique avait continué à s'étendre dans la péninsule; mais le poignard
+d'un esclave gaulois vint arrêter l'exécution des projets de
+ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui s'était fait remarquer
+à l'armée par ses brillantes et solides qualités et qui avait en outre
+hérité de la popularité du nom de son père, fut appelé, par le vœu
+de tous les officiers, à remplacer son beau-frère Asdrubal, et, bien
+qu'il ne fût âgé que de vingt-neuf<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a> ans, reçut le commandement
+des possessions et de l'armée d'Espagne. Le Sénat de Karthage se
+vit forcé de ratifier ce choix, malgré l'opposition de la famille de
+Hannon opposée à celle des Barcides. Hannon voyait dans cette
+nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains.
+L'événement n'allait pas tarder à lui donner raison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Actuellement Murviedes dans la province de Valence.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Vingt-six selon Cliton (Fasti).</blockquote>
+
+<a name="a3" id="a3"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE</h4>
+
+<p class="mid">220-201</p>
+
+<p>Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal
+marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène.--Hannibal
+au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
+Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la lutte.--Syphax
+et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal
+en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du Métaure.--Evénements
+d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa.--Massinissa,
+roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par Syphax.--Evénements
+d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue.--Campagne de Scipion
+en Afrique.--Syphax est fait prisonnier par Massinissa.--Bataille
+de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome.</p>
+
+<p><span class="sc">Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte</span >.--A
+peine Hannibal fut-il revêtu du pouvoir qu'il se prépara à
+la guerre contre les Romains. A cet effet, il vint en Afrique
+faire des levées et réunit une armée considérable formée presque
+en entier de Berbères: Numides, Maures, Libyens et même Gétules
+et Ethiopiens<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>, tous attirés par l'espoir du butin. Ayant fait
+passer ses mercenaires en Espagne, il commença le siège de Sagonte,
+malgré l'opposition des Romains; pendant huit mois, les
+assiégés se défendirent avec un courage indomptable, mais, abandonnés
+à eux-mêmes, écrasés par le grand nombre de leurs ennemis,
+ils succombèrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur
+cité que les derniers survivants incendièrent eux-mêmes (219).</p>
+
+<p>Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle
+ambassade fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative
+inutile dans un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national.
+La guerre, proposée par Fabius pour trancher le différend,
+fut acceptée avec acclamation par les Karthaginois. Les Romains,
+croyant avoir facilement raison de leurs ennemis, chargèrent le
+consul Semprenius de se rendre en Sicile pour y préparer une
+armée destinée à envahir l'Afrique; mais c'est sur un autre théâtre
+que la guerre allait éclater.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Tite-Live, XXII.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Hannibal marche sur l'Italie</span >.--Le but de Hannibal était
+atteint: la guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu'à appliquer
+un plan de campagne depuis longtemps préparé par son
+père et par Asdrubal. Il ne s'agissait rien moins que de l'envahissement
+de l'Italie par la voie de terre; la route avait été soigneusement
+étudiée par des émissaires, et les Barcides avaient eu soin
+de nouer des relations d'amitié avec les peuplades dont on devait
+traverser le territoire, et de faire briller à leurs yeux l'or de Karthage<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.
+Ce ne fut donc pas une inspiration soudaine, mais un
+plan parfaitement mûri que Hannibal mit à exécution. Il commença
+par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes,
+dont la plus grande partie fut chargée de garder le détroit pour
+assurer les communications, le reste allant coopérer à la défense
+de Karthage; il laissa en Espagne douze mille fantassins, deux
+mille cinq cents cavaliers, une trentaine d'éléphants, le tout sous
+le commandement de son frère Asdrubal. La flotte reçut la mission
+de croiser dans le détroit. Des otages espagnols furent gardés en
+Afrique, tandis que des Libyens des meilleures familles étaient
+répartis en Espagne ou emmenés à l'armée. En même temps, on
+préparait à Karthage une flotte de guerre destinée à attaquer les
+côtes d'Italie et de Sicile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Polybe.</blockquote>
+
+<p>Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la
+tête d'une armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea
+vers le nord. Dans sa marche, il se débarrassa des éléments faibles
+et douteux, culbuta les peuplades indigènes qui voulurent lui résister,
+laissa son frère Magon entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant
+franchi cette chaîne de montagnes, entra en Gaule avec cinquante
+mille fantassins et neuf mille cavaliers, tous soldats éprouvés, les
+deux tiers berbères; à sa suite marchaient trente-sept éléphants.
+L'inertie inexplicable des Romains semblait laisser le champ libre
+à l'audacieux Karthaginois.</p>
+
+<p>Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations
+diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il
+gagna les autres par ses présents, et passa sur le corps de celles
+qui refusèrent de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés
+le Rhône. Non loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés
+en éclaireurs, soutinrent un combat contre les soldats du consul
+P. Scipion, parti par mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les
+progrès de l'ennemi, s'était arrêté dans la cité phocéenne. En vain,
+les Volks essayèrent de disputer aux envahisseurs le passage du
+Rhône; Hannibal les trompa, franchit le fleuve et se lança hardiment
+dans les Alpes. Par quel défilé passa l'armée karthaginoise?
+c'est un point sur lequel on discutera sans doute pendant long-temps.
+Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est qu'à force
+d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des souffrances
+les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal parvint,
+malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible montagne.
+Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille fantassins
+et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la moitié de
+son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir l'Italie.</p>
+
+<p><span class="sc">Combat du Tessin; batailles de la Thébie et de Trasimène</span >.--D'immenses
+difficultés avaient été surmontées par Hannibal,
+mais celles qu'il lui restait à vaincre étaient plus grandes encore.
+Les Gaulois cisalpins, qui lui avaient promis leur appui, se tenaient
+dans l'expectative, et il ne pouvait décidément compter que sur
+ses soldats exténués par leur marche et démoralisés par leurs
+pertes. Publius Scipion arrivait sur son flanc droit. Dans ces conditions,
+le seul espoir de salut était dans l'énergie de la lutte, et
+Hannibal qui avait, comme tous les grands hommes de guerre,
+l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses troupes. Les
+Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour garder le
+passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide. Scipion
+vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le
+fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre
+des secours.</p>
+
+<p>Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique,
+s'empressa de rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer
+de l'île de Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus
+vite son collègue Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte
+karthaginoise, ayant fait une démonstration contre Lilybée, avait
+été écrasée par le préteur Æmilius (218).</p>
+
+<p>En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère,
+ce général réussissait à intercepter les communications des Karthaginois
+avec l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun
+secours, ni par mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son
+succès du Tessin avait décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui
+fournir leur appui; ses troupes, remises de leurs fatigues, bien
+approvisionnées par leurs alliés et par leurs fourrageurs, et pleines
+de confiance, ne demandaient qu'à combattre.</p>
+
+<p>Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours,
+au milieu d'un pays insurgé, rejoint P. Scipion<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>, les forces
+romaines réunies présentèrent un effectif considérable que les
+consuls jugèrent suffisant pour triompher de l'armée karthaginoise.
+Après quelques combats sans importance, Hannibal amena
+Sempronius à lui livrer une bataille décisive sur les bords de la
+Trébie. L'armée romaine était forte de quarante mille hommes,
+dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois étaient
+moins nombreux, mais possédaient une plus forte cavalerie; de
+plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira très
+habilement parti; enfin, les Romains étaient exténués par les
+combats des jours précédents, mouillés par la pluie et la grêle, et
+sans vivres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> Pour les probabilités des itinéraires suivis tant par Sempronius
+que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant Hennebert,
+<i>Hist. d'Annibal</i>.</blockquote>
+
+<p>La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie
+romaine y montra une grande solidité; mais un mouvement tournant,
+opéré par un corps d'élite karthaginois commandé par
+Hannon, frère de Hannibal, décida de la victoire. Les Romains
+écrasés laissèrent trente mille hommes sur le champ de bataille;
+un corps de dix mille hommes, commandé par Sempronius, parvint
+seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les Gaulois insurgés.</p>
+
+<p>Cette brillante victoire assurait à Hannibal la conquête de toute
+l'Italie du nord. Elle ne lui coûtait, en outre de ses derniers éléphants,
+qu'un nombre relativement peu considérable de guerriers,
+car les principales pertes avaient été supportées par les Gaulois.
+Mais ces pertes furent bientôt compensées par l'arrivée d'auxiliaires
+accourant de toutes parts, et il ne tarda pas à se trouver à
+la tête d'une armée de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps
+suivant, Hannibal laissant Plaisance, avec Sempronius sur
+ses derrières, se jeta résolument dans l'Apennin, et, l'ayant traversé
+au prix des plus grandes fatigues, envahit l'Etrurie. Le
+consul Flaminius attendait, dans son camp retranché d'Arrétium,
+l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas la faute d'aller l'y
+chercher; il le dépassa, et comme le général romain s'était mis à
+sa poursuite, il manœuvra assez habilement pour l'attirer dans une
+véritable souricière, sur les bords du lac de Trasimène. L'armée
+romaine, surprise par les Karthaginois cachés dans les collines entourant
+le lac, fut entièrement détruite; le consul y trouva la mort,
+ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre égal fut fait prisonnier<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>;
+mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya
+sans rançon les confédérés italiens, ne conservant que les Romains (218).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie. Bataille de
+Cannes</span >.--Le sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois:
+l'Etrurie était ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître
+l'ennemi, coupait ses ponts et se préparait à la résistance. Q. Fabius
+Maximus, nommé dictateur, fut chargé de la périlleuse mission
+de repousser les Karthaginois. Cependant Hannibal, ne se
+jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et ne voulant
+rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le Picénum et
+s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à la tactique
+romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante
+cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie,
+il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal
+descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale,
+ravageant tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome,
+harcelant sans cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin
+d'éviter une grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur».
+Mais l'impatience populaire, habilement exploitée par les
+ennemis du dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence;
+les armées romaines avaient remporté des succès en Espagne et
+dans le nord de l'Italie; quant à Hannibal, qui avait compté sur le
+soulèvement des populations de la Grande-Grèce, il n'avait rencontré
+partout qu'hostilité et défiance; abandonné à lui-même, il
+se trouvait dans une situation en somme assez critique. C'est
+pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive. Fabius ayant
+résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T. Varron,
+tandis que la noblesse élisait Paul-Emile.</p>
+
+<p>Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive
+en Apulie et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce
+fut là que les nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée
+forte de quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille
+chevaux. Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer,
+mais Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant
+tout à plaire à l'opinion de la masse, et comme les deux consuls
+avaient, tour à tour, le commandement pendant un jour, il donna
+le signal du combat. Dix mille hommes furent laissés à la garde du
+camp: le reste s'avança dans la plaine en masses profondes, disposition
+qui avait été adoptée par Varron pour donner plus de solidité
+à la résistance, mais qui lui enlevait son principal avantage en
+laissant dans l'inaction une partie de ses forces.</p>
+
+<p>Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes,
+mais sur ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il
+sut, avec son génie habituel, disposer son armée pour envelopper
+celle de l'ennemi. Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie
+numide, commandée par Asdrubal, se couvrit de gloire, la
+défaite des Romains fut consommée; un très petit nombre parvint
+à s'échapper. Paul-Emile et presque tous les chevaliers romains
+restèrent sur le champ de bataille; les dix mille hommes laissés à
+la garde du camp furent faits prisonniers. Les pertes de Hannibal
+étaient, cette fois encore, peu considérables et portaient principalement
+sur les auxiliaires gaulois.</p>
+
+<p><span class="sc">Conséquences de la bataille de Cannes.--Energique résistance
+de Rome</span >.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas
+encore marcher directement sur Rome; son armée, composée en
+partie de mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande
+pour se lancer dans les périls d'une longue route au milieu de
+nations hostiles, avec cette perspective de trouver comme but une
+ville puissamment fortifiée et défendue par une population résolue.
+Il préféra continuer méthodiquement la guerre qui lui avait si
+bien réussi jusqu'alors. Un certain nombre de villes, parmi lesquelles
+Capoue, la seconde cité de l'Italie, lui offrirent leur soumission.
+Les populations grecques résistèrent généralement; Hannibal
+se vit donc contraint d'entreprendre une série d'opérations
+de détail, afin de réduire par la force les opposants. En même
+temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour demander instamment
+des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne, car
+les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et, soutenus
+par la puissante confédération des Celtibériens, ils empêchaient
+absolument le passage des Pyrénées.</p>
+
+<p>Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage,
+n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie
+et de leur inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté,
+rendit à tous la confiance. Les forces furent réorganisées; on
+appela aux armes tous les hommes valides, même les esclaves,
+même les criminels. Le préteur Marcus Claudius Marcellus reçut
+la mission de sauver la patrie; les voix qui osèrent parler de traiter
+furent bientôt réduites au silence.</p>
+
+<p>A Karthage, tout autre était l'attitude. Là, nul enthousiasme;
+l'annonce des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du
+parti de Hannon et la défiance de tous. Alors que l'envoi d'importants
+renforts en Italie eût été nécessaire pour terminer promptement
+la campagne, le frère de Hannibal obtint avec beaucoup de
+difficulté le départ de quatre mille Berbères et de quarante éléphants.
+On autorisa, il est vrai, Magon, à lever des troupes en
+Espagne, mais ce projet ne se réalisa pas (216).</p>
+
+<p>Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonné à lui-même,
+car ces secours étaient insuffisants et le temps s'écoulait,
+permettant chaque jour aux Romains de reprendre de nouvelles
+forces sous l'habile direction de Marcellus. La confédération italique
+était brisée, mais la résistance était partout, chacun combattant
+pour son compte. Dans cette conjoncture, Hannibal, qui était
+en relations avec Philippe, roi de Macédoine, signa avec lui un
+traité d'alliance offensive et défensive, d'après lequel le roi devait
+arriver en Italie avec deux cents vaisseaux (215).</p>
+
+<p>En attendant, la position de Hannibal, entouré par trois armées
+romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour éviter d'être
+cerné, le général karthaginois se décida même à se porter vers le
+nord-est, espérant que le roi de Macédoine le rejoindrait sur les
+côtes de l'Adriatique.</p>
+
+<p>En Sicile, Hiéronyme, roi de Syracuse, qui avait contracté
+alliance avec les Karthaginois, était vaincu par les légions échappées
+à Cannes et périssait assassiné.</p>
+
+<p>L'année 214 se passa en opérations militaires dans lesquelles les
+généraux déployèrent de part et d'autre un véritable génie. Les
+succès des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie était
+reconquise et Capoue étroitement bloquée. Enfin, en Espagne, les
+Romains n'avaient cessé de remporter des avantages décisifs: la
+plus grande partie de la Péninsule avait été conquise par eux.
+Cependant les Karthaginois tenaient encore fermement dans les
+provinces du sud-est.</p>
+
+<p><span class="sc">La guerre en Sicile</span >.--Après la mort de Hiéronyme, Karthage
+tenta de recueillir l'héritage de son allié. Un parti avait proclamé
+à Syracuse une sorte de république; mais cette ville ne pouvait
+rester neutre entre les deux grandes rivales; d'habiles émissaires,
+envoyés, dit-on, par Hannibal, la décidèrent à appeler les Karthaginois.
+A cette nouvelle, Rome chargea Marcellus de prendre la
+direction des affaires en Sicile; le brave général commença aussitôt
+le siège de Syracuse; mais cette ville avait été fortifiée avec soin
+par Hiéron, durant son long règne, et elle était défendue par une
+population énergique, avec le génie d'Archimède pour auxiliaire;
+aussi les Romains, après six mois d'efforts infructueux, durent-ils
+renoncer aux opérations actives et se contenter d'un blocus. En
+même temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre atteignait,
+dit-on, trente mille hommes, avaient été envoyées par Karthage,
+en Sicile. Bientôt la plus grande partie de l'île fut arrachée aux
+Romains. Quant à Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre
+Syracuse.</p>
+
+<p>Hannibal avait compté sur le secours que Philippe s'était engagé
+à lui fournir par son traité, et il est certain que, si le roi de Macédoine
+avait envoyé en Sicile ou en Italie des secours importants
+aux Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort
+critique. Son indécision, ses retards, sa mollesse compromirent
+tout, et Rome en profita habilement pour attaquer Philippe chez
+lui et semer la défiance et l'esprit d'opposition parmi les confédérés
+grecs; le secours du roi de Macédoine fut donc annulé.</p>
+
+<p>En 212, Syracuse se rendit à Marcellus, qui livra la ville au
+pillage. La guerre, transformée en lutte de guérillas, devint dès
+lors funeste aux Karthaginois. Le consul Lævinus leur enleva
+toutes leurs conquêtes.</p>
+
+<p><span class="sc">Les Berbères prennent part à la lutte. Syphax et Massinissa</span >.--Les
+Berbères étaient depuis trop d'années mêlés, par
+leurs mercenaires, à la lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il
+leur fût possible d'en demeurer plus longtemps les spectateurs
+désintéressés. Gula, fils de ce Naravase qui avait aidé Amilcar à
+triompher des Mercenaires, était chef des Massyliens. Syphax<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>
+régnait sur les Masséssyliens, c'est-à-dire, sur la Numidie occidentale.
+Par ses traditions, par sa situation, Gula devait s'allier
+aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs bons offices;
+c'est ce qu'il fit. Quant à Syphax, il accueillit, dit-on, les propositions
+et les promesses que les Scipions lui envoyèrent d'Espagne
+et se prononça pour Rome (213). Il s'occupa d'abord à organiser
+son armée sous la direction de centurions romains, et, quand il se
+crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens.</p>
+
+<p>Mais Gula, prévenu de ces dispositions, n'était pas resté inactif.
+Son fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, doué des plus
+belles qualités<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, marcha, à la tête de troupes massyliennes et karthaginoises,
+à la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande
+bataille, où celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes,
+et le contraignit à abandonner Siga, sa capitale, pour se réfugier
+dans les montagnes de la Maurétanie. Syphax ayant voulu se reformer
+avec l'appui des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute
+la Numidie se trouva alors réunie sous le sceptre de Gula, dont le
+royaume s'étendit de la Molochat à l'Afrique propre.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom l'orthographe
+Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon la traduction.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Tite-Live.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerre d'Espagne</span >.--Ces victoires éloignaient, pour le moment,
+un danger qui avait menacé directement Karthage. Celle-ci songea
+alors à tenter un grand effort en Espagne pour arrêter les succès
+des Scipions. Asdrubal, qui était venu lui-même coopérer à la campagne
+contre Syphax, s'empressa de retourner dans la péninsule,
+emmenant avec lui des renforts considérables fournis en grande
+partie par les Numides, et avec eux Massinissa, dont il avait pu
+apprécier la valeur.</p>
+
+<p>Les Scipions appelèrent aux armes les populations espagnoles
+nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divisé
+leurs troupes en trois corps, ils formèrent aussi trois armées pour
+les leur opposer. Le résultat fut désastreux pour eux. Publius
+Scipion, abandonné par ses auxiliaires, fut d'abord défait, puis ce
+fut le tour de Cnéius. Enfin les débris de l'armée furent sauvés
+par Caius Marcius qui se retira derrière l'Ebre. Toute la ligne
+située au sud de ce fleuve rentra ainsi en la possession des Karthaginois.
+Massinissa et les Numides avaient puissamment contribué
+à ces importants succès (212).</p>
+
+<p>Les deux Scipions étaient morts en combattant et il semblait
+qu'il restait peu d'efforts à faire aux Karthaginois pour débloquer
+le nord de l'Espagne et porter secours à Hannibal; mais la désunion
+qui régnait parmi les chefs phéniciens, d'autre part, l'habile
+tactique de C. Marcius et la promptitude de Rome à envoyer des
+secours arrêtèrent les conséquences d'une campagne si bien commencée.
+La guerre, avec ses péripéties, reprit son cours régulier.
+Massinissa d'un côté, le jeune Publius Scipion, de l'autre, se rencontrèrent
+sur ces champs de bataille.</p>
+
+<p><span class="sc">Campagnes de Hannibal en Italie</span >.--Pendant que la Sicile,
+l'Afrique et l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal
+abandonné, enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables
+de son génie pour tenir ses ennemis en échec. Un moment,
+en 213, il s'était trouvé dans une situation si critique que
+le Sénat, jugeant sa chute prochaine, avait cru pouvoir rappeler
+deux légions et les envoyer contre Capoue. Aussitôt, le général
+karthaginois avait repris l'offensive, reconquis une partie du terrain
+perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était même fort approché
+de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes (212).
+Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de
+cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre
+régulièrement le siège.</p>
+
+<p>En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises
+étaient retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta
+par une marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la
+soudaineté de son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait
+toutes les surprises; il trouva tous les postes gardés et dut se contenter
+de ravager la campagne environnante. Vers le même temps,
+Capoue était réduite à capituler (211). L'année suivante se passa
+en opérations dans lesquelles Hannibal obtint quelques succès;
+mais cette situation ne pouvait se prolonger, s'il ne recevait promptement
+de puissants renforts. En 209, tandis que les troupes karthaginoises
+étaient retenues dans le centre, le vieux consul Fabius
+parvenait à rentrer en possession de Tarente; quelque temps après
+le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait sur le champ de
+bataille la mort du guerrier (208).</p>
+
+<p><span class="sc">Succès des Romains en Espagne et en Italie. Bataille du Métaure</span >.--Cette
+terrible guerre se poursuivait en Italie avec un
+acharnement égal de part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir
+le dénouement, quand les événements d'Espagne vinrent changer
+la face des choses. En 209, Publius Scipion, profitant de ce que les
+troupes karthaginoises étaient disséminées à l'intérieur, alla surprendre
+et enlever Karthagène, quartier général des Phéniciens,
+où il trouva des approvisionnements considérables, un nombreux
+matériel de guerre, des vaisseaux, de l'argent, des otages. Le tout
+lui fut livré par le général Magon, après une résistance qui aurait pu
+être plus héroïque. Pour assurer les conséquences de cet important
+succès, Scipion marcha contre Asdrubal et le défit, mais il ne put
+empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec des forces importantes,
+des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord. En route,
+Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit invasion
+en Gaule (208).</p>
+
+<p>Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le
+nord de l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours
+les viriles résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit
+appel au patriotisme des citoyens et des alliés; les légions étaient
+disséminées, on les fit rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela
+tous les hommes valides aux armes. Les consuls Marcus Livius et
+Caius Néron reçurent la mission d'empêcher la jonction des Karthaginois.</p>
+
+<p>Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé,
+s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son
+frère, mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs
+actions dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à
+Canusium, en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que
+Marcus gardait la frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier,
+envoyé par Asdrubal à son frère, étant tombé entre les mains
+des Romains, les mit au courant du plan et de la situation de l'ennemi.
+Néron laissa alors son camp à la garde d'une faible partie de
+son armée et se porta, par marches forcées, avec le reste de ses
+troupes, contre les Karthaginois dont il connaissait la position et
+l'itinéraire. En combinant ses forces avec celles de son collègue, il
+put surprendre les ennemis au moment où ils franchissaient le Métaure.
+En vain Asdrubal essaya de se dérober par la retraite à
+l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de part et
+d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la défaite
+des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze
+jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et
+faisait lancer dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut
+ainsi que Hannibal apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être
+secouru et qu'il ne pouvait plus compter que sur lui-même (207).
+Il se mit en retraite, atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista
+pendant plusieurs années encore aux attaques des troupes
+romaines.</p>
+
+<p><span class="sc">Evénements d'Afrique. Rivalité de Massinissa et de Syphax</span >.--Pendant
+que l'Italie était le théâtre de ces événements, Scipion
+poursuivait en Espagne le cours de ses succès. Vainqueur des généraux
+karthaginois Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon,
+les Romains conquirent toute l'Espagne méridionale, de telle sorte
+que les Phéniciens ne conservèrent plus que Gadès et son territoire.
+Scipion sut en outre détacher Massinissa de la cause de ses
+ennemis. On dit que ce dernier se laissa séduire par la générosité
+du général romain qui avait laissé la liberté à son neveu Massiva<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>;
+il accepta une entrevue avec Silanus, lieutenant de Scipion, et s'attacha
+pour toujours aux Romains. C'était une nouvelle conquête,
+et l'on n'allait pas tarder à en avoir la preuve en Afrique (207).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Tite-Live, l. XXVII.</blockquote>
+
+<p>Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien
+arrêtée d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite
+était d'avoir l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec
+Syphax qui, après avoir reconquis son royaume, avait recouvré
+une grande puissance en Masséssylie et alla même audacieusement
+lui rendre visite en Afrique. Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé
+auprès du prince numide; mais, malgré tous ses efforts, il
+ne put empêcher Syphax de conclure avec Scipion un traité d'alliance
+contre Karthage. Rentré en Espagne après une fort courte
+absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le décida à
+se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut habilement
+faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui rappelant
+qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses cavaliers
+numides, dans la péninsule (206).</p>
+
+<p>Mais Asdrubal, resté auprès de Syphax, n'eut pas de peine à
+tirer parti de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce
+prince berbère et le détacher des Romains. La main de sa fille, la
+célèbre Sophonisbe qui, dit-on, avait autrefois été promise à Massinissa<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>,
+scella la nouvelle alliance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> Ce fait, attesté par Appien, est passé sous silence par Tite-Live.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Massinissa, roi de Numidie</span >.--Ce n'était pas sans motif que
+Massinissa s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet,
+tandis qu'il luttait pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles
+à sa spoliation. Gula étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume
+du pays, dans les mains de son frère Desalcès, vieillard
+fatigué, qui ne tarda pas à le suivre au tombeau. Il laissait deux
+jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le premier hérita du pouvoir;
+mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule, profita de sa faiblesse
+pour le renverser et faire proclamer à sa place son jeune frère
+Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des affaires.</p>
+
+<p>Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active
+à la lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de
+Bokkar, roi de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté,
+une escorte pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il
+vit accourir un grand nombre de Berbères las de la tyrannie de
+l'usurpateur, et ne tarda pas, avec leur appui, à entrer en lutte
+ouverte contre son cousin. Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à
+se réfugier auprès de Syphax et obtint de lui un corps de troupe
+considérable avec lequel il vint offrir la bataille à Massinissa; mais
+le sort des armes fut favorable à celui-ci et cette victoire lui rendit
+son royaume. Il entra alors en pourparlers avec Lucumacès, lui
+offrant de partager le pouvoir avec lui, ce qui fut accepté. Le
+jeune prince rentra ainsi en Massylie avec Mezétule.</p>
+
+<p><span class="sc">Massinissa est vaincu par Syphax</span >.--Le but de Massinissa, par
+cette transaction, avait été de ne pas diviser ses forces, dans la
+prévision de l'attaque imminente de Syphax. Bientôt, en effet, les
+Masséssyliens envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire.
+En vain Massinissa essaya de tenir tête à ses ennemis:
+vaincu dans un grand combat, il perdit en un jour sa couronne et
+se vit réduit à fuir avec quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge
+dans le mont Balbus, non loin de Clypée<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> et, ayant été rejoint
+par un certain nombre d'aventuriers, y vécut pendant quelque
+temps de brigandage et du produit de ses incursions sur les terres
+karthaginoises. Mais un corps d'armée envoyé par Syphax, sous la
+conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y relancer, le vainquit
+en deux rencontres et dispersa ses adhérents.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> Près de la côte orientale de la Tunisie.</blockquote>
+
+<p>Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne
+et échappa à la mort grâce au dévouement de quelques
+hommes restés avec lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à
+cheval, Massinissa rentra dans la Numidie où il fut bien accueilli
+par les Berbères qui, avec leur inconstance habituelle, vinrent en
+masse se ranger sous sa bannière. Syphax le croyait mort, lorsqu'il
+apprit qu'il était campé avec un énorme rassemblement entre Cirta
+et Hippone. Le roi des Masséssyliens marcha contre lui et le défît
+dans une sanglante bataille, dont le gain fut en grande partie dû à
+un habile mouvement tournant exécuté par Vermina, fils de
+Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre ressource que de
+gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la limite du désert
+en attendant les événements. Nous verrons, dans tous les temps,
+les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à Syphax, il
+demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors s'établir à
+Cirta, ville qui, par son importance et sa situation centrale, était la
+réelle capitale du royaume.</p>
+
+<p><span class="sc">Événements d'Italie. L'invasion de l'Afrique est résolue</span >.--Tandis
+que l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon,
+qui avait enfin reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne
+et allait débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer
+son frère Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens.
+Il obtint en effet quelques secours de ces peuplades; mais
+ce n'était pas avec de telles forces qu'il pouvait traverser l'Italie,
+et il n'avait pas le prestige qui donne la confiance et supplée à la
+faiblesse: après quelques tentatives infructueuses, il fut à peu
+près réduit à l'inaction (205).</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne,
+s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique,
+mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs
+n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter
+les mœurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir
+l'Espagne et disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas
+songer à une guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté
+l'Italie. A force d'insistance, Scipion finit cependant par arracher
+au Sénat l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il
+n'obtint pas les forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile
+organiser la flotte et former son armée des restes des légions de
+Cannes et des aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir,
+mais sans lui donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du
+général suppléèrent à tout: il se fit remettre des subsides par les
+villes, mît en état la flotte, organisa l'armée et, au printemps de
+l'année 204, fit voile pour l'Afrique en emmenant trente mille
+hommes.</p>
+
+<p><span class="sc">Campagne de Scipion en Afrique</span >.--Débarqué heureusement au
+Beau-Promontoire, près d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa
+accouru avec quelques cavaliers<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>. Après divers engagements
+heureux contre les troupes karthaginoises, le général romain vint
+mettre le siège devant Utique. Mais Syphax, étant accouru avec
+une puissante armée au secours de ses alliés, força Scipion à lever
+le siège d'Utique et à aller prendre ses quartiers d'hiver dans un
+camp retranché, entre cette ville et Karthage. Les troupes phéniciennes
+et berbères se contentèrent de l'y bloquer étroitement. Au
+printemps suivant, Scipion profita de la sécurité dans laquelle il
+avait entretenu Syphax, en lui adressant des propositions de paix,
+comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un mouvement
+vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les campements
+de ses ennemis divisés en deux groupes, les Karthaginois sous le
+commandement d'Asdrubal et les Berbères sous celui de Syphax,
+les surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des
+Numides par Lélius, son lieutenant, et par Massinissa; quant à lui,
+il se réserva l'attaque de celui des Phéniciens. Le succès de ce
+coup de main fut inespéré: quarante mille ennemis périrent, dit-on,
+dans cette nuit funeste, car ceux qui essayaient d'échapper aux
+flammes et au tumulte tombaient dans les embuscades des Romains
+(203).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a>
+ Tite-Live, XXIX, 29.</blockquote>
+
+<p>Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec
+activité de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens
+furent enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères,
+envoyés par Syphax, arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête
+d'une trentaine de mille hommes, marcha alors contre Scipion qui
+s'avança à sa rencontre et lui livra bataille en un lieu que les historiens
+appellent «les grandes plaines». Cette fois encore, la fortune
+se prononça pour les Romains. Scipion remporta une victoire
+décisive, puis il marcha directement sur Karthage et vint se rendre
+maître de Tunis.</p>
+
+<p><span class="sc">Syphax est fait prisonnier par Massinissa</span >.--Mais avant de
+porter les derniers coups à la métropole punique, Scipion jugea
+qu'il fallait la priver de ses alliés; Massinissa brûlait trop du désir
+de tirer vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette
+voie. Ce fut Massinissa lui-même que Scipion chargea de ce soin,
+en lui adjoignant Lélius. Syphax marcha bravement à la rencontre
+de ses ennemis et leur livra bataille; mais dans l'action, son cheval
+s'étant abattu, il se blessa et fut fait prisonnier. Après ce premier
+succès, Massinissa, dépassant sans doute les instructions reçues,
+marche directement avec Lélius sur Cirta, la place forte de la Numidie.
+Il trouve la population disposée à la lutte à outrance; mais
+il montre Syphax enchaîné et profite de la stupeur des Berbères
+pour se faire ouvrir les portes. Il pénètre dans la ville, court au
+château et en retire Sophonisbe<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. Puis on reprend le chemin de
+Tunis, et Massinissa se présente à Scipion, en traînant à sa suite
+Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais dans un tout autre
+équipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se disposait à en
+faire sa femme, craignit que l'influence de la belle Karthaginoise
+ne détachât de lui le prince numide, et exigea, malgré les supplications
+de celui-ci, qu'elle lui fût livrée, sous le prétexte que tout
+le butin appartenait à Rome. Mais Sophonisbe évita, par le poison,
+la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au général
+romain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Tite-Live, XXX, 13.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Bataille de Zama</span >.--La chute de Syphax acheva de démoraliser
+Karthage. On s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et
+Hannibal; puis, la flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais
+cette diversion, bien qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de
+Tunis, n'eut aucune conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent
+alors des ouvertures de paix que Scipion accueillit; il fit
+connaître ses conditions, et, comme elles étaient acceptables, les
+bases de la paix furent arrêtées et des envoyés partirent pour
+Rome, afin de soumettre le traité à la ratification du Sénat.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le
+premier, grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait
+jamais revoir son pays; quant à Hannibal, qui avait depuis long-temps
+pris ses dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être
+inquiété, à Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne
+voulaient pas suivre sa fortune, et débarqua heureusement à
+Leptis<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>. Pour la première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait
+dans sa patrie. De Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant
+dans l'intérieur des terres, vint prendre position au midi de Karthage
+(202). Il sut attirer à lui un certain nombre de chefs indigènes
+parmi lesquels Mezétule, et fut rejoint par Vermina, lui
+amenant les derniers soldats et alliés de son père, de sorte que son
+armée présenta bientôt un effectif imposant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Actuellement Lamta.</blockquote>
+
+<p>Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux
+Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les hostilités
+en attaquant une flotte romaine de transport et même un
+vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce
+manque de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant
+tout sur son passage. Il remonta le cours de la Medjerda
+et se trouva bientôt en présence de Hannibal, au lieu dit Zama,
+que l'on place dans les environs de Souk-Ahras<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>. Après une
+entrevue entre les deux généraux, entrevue dans laquelle ils ne
+purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> A Naraggara. Voir «<i>Naraggara</i>» par M. Goyt. <i>Recueil de la soc. arch. de Constantine</i>, 20<sup >e</sup> vol. et <i>Recherches sur le champ de bataille de
+Zama</i>, par M. Lewal, <i>Revue afr.</i>, t. II, p. 111.</blockquote>
+
+<p>Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de
+quatre-vingts, et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant
+en réserve ses vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les
+ailes. Scipion prit des dispositions analogues, mais en ayant soin
+de laisser dans ses lignes des espaces pour que les éléphants pussent
+les traverser sans les rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie
+à celle de Scipion. Dès le commencement de l'action, le
+désordre fut mis dans l'armée de Hannibal par ses éléphants qui
+se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires karthaginois, se
+croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice punique. Cependant
+l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en ligne, et l'on
+combattit de part et d'autre avec le plus grand courage. Mais la
+cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de celle
+de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa
+l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le
+général karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète,
+avec une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté
+leur victoire par de cruelles pertes (202).</p>
+
+<p><span class="sc">Fin de la II<sup >e</sup> guerre punique. Traité avec Rome</span >.--Après ce
+dernier échec, Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore.
+Scipion, ayant écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions
+à Tunis et à Utique. Quant à Hannibal il s'efforçait, à
+Hadrumète, de reconstituer une armée, mais sans aucun espoir sur
+l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il conseilla énergiquement
+à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut envoyée à Scipion
+pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était maître
+absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer cette
+guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il
+craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au
+désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort
+dures pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses.
+Un armistice de trois mois fut conclu, à la condition que
+le gouvernement punique paierait une première indemnité de
+vingt-cinq mille livres d'argent, et fournirait à l'armée romaine
+tout ce dont elle aurait besoin pour vivre.</p>
+
+<p>Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints
+à Scipion pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases
+suivantes:</p>
+
+<p>Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux,
+excepté dix, et tous ses éléphants.</p>
+
+<p>Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.</p>
+
+<p>Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la
+Méditerranée.</p>
+
+<p>Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui
+livrera cent otages.</p>
+
+<p>Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale,
+recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié.</p>
+
+<p>Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre
+de guerre sans l'autorisation de Rome.</p>
+
+<p>Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit
+remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans
+la rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain
+nombre de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit
+pour Rome, où l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant à
+Syphax, envoyé précédemment en Italie avec le butin, il était mort
+de misère et de chagrin à Albe<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a> (201).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Pour la fin de la 2<sup >e</sup> guerre punique, voir Tite-Live, Polybe et
+Appien. Voir aussi 1'«<i>Afrique ancienne</i>» dans l'«<i>Univers pittoresque</i>»,
+édition Didot, t. II et VII.</blockquote>
+
+<p>La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective
+de Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources,
+passée à l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance
+sur l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux
+maîtres.</p>
+<a name="a4" id="a4"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>TROISIÈME GUERRE PUNIQUE</h4>
+
+<p class="mid">201-146</p>
+
+<p>Situation des Berbères en l'an 201.--Hannibal, dictateur de Karthage; il
+est contraint de fuir. Sa mort.--Empiètements de Massinissa.--Prépondérance
+de Massinissa.--Situation de Karthage.--Karthage se prépare à
+la guerre contre Massinissa.--Défaite des Karthaginois par Massinissa.
+Troisième guerre punique.--Héroïque résistance de Karthage.--Mort de
+Massinissa.--Suite du siège de Karthage.--Scipion prend le commandement
+des opérations.--Chute de Karthage.--L'Afrique province
+romaine.</p>
+
+<p><span class="sc">Situation des Berbères en l'an</span > 201.--Jusqu'à présent, l'histoire
+de l'Afrique s'est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de
+Karthage. A mesure que la puissance phénicienne penche vers son
+déclin, nous allons voir s'élever celle des princes indigènes, et les
+Berbères, qui n'ont paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper
+la scène. Il est donc utile d'examiner quelle est la situation
+respective des royaumes indigènes.</p>
+
+<p>Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne
+Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des
+regards avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la
+Tripolitaine. En attendant, il s'applique à discipliner les Berbères,
+à les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés
+de culture.</p>
+
+<p>La Masséssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu'à la Molochath,
+obéit à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé
+sur le flanc de Massinissa pour assurer sa fidélité.</p>
+
+<p>La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande
+partie, à une famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar.
+Ce pays est encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères
+de l'Ouest) ne vont pas tarder à prendre part aux affaires de
+l'Afrique.</p>
+
+<p>Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et
+Sanhadja) elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le
+désert, ne perdant aucune occasion de faire des incursions dans le
+Tel et de chercher à s'y établir au détriment des anciennes populations.
+Mais leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas,
+à proprement parler, un royaume.</p>
+
+<p>De même, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes,
+etc. (Berbères de l'est), obéissant à des chefs distincts, continuent
+à occuper la Tripolitaine, où l'influence phénicienne est en
+pleine décadence.</p>
+
+<p><span class="sc">Hannibal, dictateur de Karthage. Il est contraint de fuir; sa
+mort</span >.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les dissensions,
+les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent
+les Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde
+parmi ses concitoyens, en leur représentant combien il était peu
+patriotique de consumer ses forces dans des divisions intestines,
+sous l'œil de l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer
+les désastres et à se prémunir contre les attaques imminentes de
+Massinissa. Mais le parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon,
+ennemi irréconciliable des Barcides, voulait avant tout la ruine de
+cette famille, dût-elle entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété
+d'accusation, sous le prétexte qu'il avait trahi en ne marchant
+pas sur Rome après la bataille de Cannes, échappa à une condamnation
+trop certaine, par une sorte de coup d'état qu'il exécuta
+avec l'appui du parti populaire. Resté maître du pouvoir, il exerça
+sa dictature pour le plus grand bien de la république, rétablissant
+les finances, réorganissant les forces, se créant des alliances et s'efforçant
+de cicatricer les maux de la dernière guerre (195).</p>
+
+<p>Mais les Romains suivaient d'un œil jaloux le relèvement de
+Karthage, et étaient tenus par le parti aristocratique au courant
+de tous les progrès accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs
+fois des représentations aux Karthaginois, au sujet de prétendus
+préparatifs militaires; car ils craignaient toujours de voir paraître
+Hannibal en Italie pendant que la plupart des légions étaient occupées
+en Asie. Il fallait à tout prix se débarrasser du vainqueur de
+Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous divers prétextes, à
+Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal avec l'appui du
+parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui avait pénétré
+le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de nuit et
+gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus,
+où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant
+ainsi une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque
+dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi
+Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains.
+Il espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident
+un contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit
+l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir
+en vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut
+assister à ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint
+de fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie;
+mais la haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où
+reposer sa tête, il échappa par le poison aux coups de la fortune
+adverse (183).</p>
+
+<p><span class="sc">Empiétements de Massinissa</span >.--Cependant Massinissa avait,
+depuis longtemps, commencé ses incursions sur le territoire
+soumis à Karthage, et c'est en vain que la métropole punique
+avait fait parvenir ses réclamations à Rome contre le prince berbère.
+Les Romains avaient éludé toute mesure réparatrice et, passant
+au rôle d'accusateurs, avaient reproché aux Karthaginois
+d'entretenir des relations avec Antiochus, leur ennemi. Un parti
+puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se faire l'écho, réclamait
+déjà la destruction de Karthage.</p>
+
+<p>Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193,
+une expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de
+Gabès, et ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s'emparer
+d'aucune ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et,
+après quelques années de luttes, resta maître de toute cette province<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>
+(183).</p>
+
+<p>Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires
+viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et
+le prince numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent
+à cet effet à Karthage; mais, obéissant aux instructions
+reçues, ils s'arrangèrent pour ne donner aucune décision, de sorte
+que l'usurpation de Massinissa fut consacrée par une apparence de
+légalité<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Polybe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> Tite-Live.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Prépondérance de Massinissa</span >.--Le prince numide avait donc
+le champ libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait
+être plus agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve
+Karthage. Il ne cessa dès lors de multiplier ses attaques. En vain
+les Karthaginois renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations
+contre la violation des traités à eux consentis. En vain
+ils s'humilièrent; en vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé
+pour aider leurs ennemis dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine.
+Ils n'obtinrent que des satisfactions dérisoires. Massinissa,
+lui aussi, en fidèle vassal, envoyait à Rome ses enfants pour offrir
+en son nom des secours de toute sorte, hommes, chevaux, grains
+et même des éléphants.</p>
+
+<p>Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et
+soumit à son autorité les nombreuses tribus indigènes établies
+entre la Cyrénaïque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle
+dans lequel il restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères
+de l'est purent enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et
+commencer à former une véritable nation. Il sut en outre les discipliner
+et s'efforça de les attacher au sol et de les initier, comme
+nous l'avons déjà dit, à des procédés de culture plus perfectionnés<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>.
+Etabli à Cirta, sa capitale, il vivait entouré de tous les
+raffinements de la civilisation romaine et grecque. Mais, tout en
+adoptant ces mœurs nouvelles, il avait conservé ses qualités guerrières
+et était resté le premier cavalier de son royaume. Son luxe
+semblait un hommage rendu au progrès et sa magnificence un
+moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se plaisait à n'en
+pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la manière la plus
+simple et la plus rude<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> Les auteurs anciens s'accordent à dire qu'il introduisit l'agriculture
+en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire qu'il s'attacha à
+la perfectionner.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Polybe.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Situation de Karthage</span >.--Pendant que la puissance du prince
+berbère s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son
+déclin. Trois partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on
+appelait le parti romain, était toujours prête aux plus grandes
+bassesses pour conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national,
+formé du peuple et chez lequel se conservaient les dernières
+traditions du patriotisme qui avait fait la grandeur de Karthage;
+et enfin le parti de Massinissa, tout disposé à ouvrir les portes de
+la ville au prince numide; malgré ces dissensions intestines, le
+génie commercial des Phéniciens n'avait pas tardé à ramener dans
+la ville une certaine prospérité matérielle.</p>
+
+<p>Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois
+à tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir
+justice. La violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne
+fût pas obligé de sauver au moins les apparences. De nouveaux
+commissaires furent envoyés en Afrique. Parmi eux était Marcus
+Caton, vétéran des guerres contre Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage
+florissante, ses craintes patriotiques redoublèrent et il ne songea
+qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des bonnes dispositions des
+commissaires, se soumit à leur décision; mais les Karthaginois,
+non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de les laisser
+prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir rien
+fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome,
+Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en
+prononçant le célèbre <i>detenda Carthago</i>.</p>
+
+<p><span class="sc">Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa</span >.--Dans
+cette conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité,
+et comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il
+réunit une forte armée de Berbères, en donna le commandement à
+Ariobarzane, petit-fils de Syphax, et lui confia la garde de la frontière
+numide. Aussitôt que cette nouvelle fut connue à Rome,
+Caton et son parti en profitèrent pour recommencer la campagne
+contre Karthage. Des commissaires furent encore chargés d'aller
+en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable; cependant
+les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à
+Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti
+populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions
+plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires
+durent se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage,
+les partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de
+la ville (152).</p>
+
+<p>Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour
+obtenir que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents,
+mais les princes furent fort mal reçus et eurent même quelque
+peine à se retirer sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa
+qui avait déjà fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues
+du Berbère, complétées par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi
+de nouveaux commissaires en Afrique. L'existence d'une armée et
+d'une flotte ayant été constatée, sommation fut adressée à Karthage
+d'avoir à se conformer aux stipulations du traité, sous peine
+de voir recommencer la guerre.</p>
+
+<p><span class="sc">Défaite des Karthaginois par Massinissa</span >.--Sur ces entrefaites,
+Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville
+punique, nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes
+karthaginoises, fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers,
+se mirent en campagne sous le commandement d'Asdrubal, de la
+famille de Barka. Le sort des armes parut d'abord lui être favorable:
+il remporta quelques succès et détacha de son ennemi un
+fort groupe de cavaliers berbères. Mais Massinissa, par d'habiles
+manœuvres, attira les Karthaginois dans un terrain choisi et leur
+livra une grande bataille. L'action fut longtemps indécise; le vieux
+chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans, chargea lui-même
+à la tête de ses troupes et combattit avec une grande bravoure<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.
+L'issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal
+entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix
+par le jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était
+venu chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les
+transfuges, les négociations furent rompues. Massinissa parvint
+alors à entourer ses ennemis et à les bloquer si étroitement qu'ils
+ne tardèrent pas à être en proie à la famine. Après avoir supporté
+d'horribles souffrances et perdu plus de la moitié de son effectif,
+le général karthaginois se décida à se soumettre aux exigences du
+vainqueur. Il dut livrer les transfuges, s'obliger à payer cinq cents
+talents d'argent en cinquante ans et s'engager à rappeler les exilés.
+De plus, tous ses soldats devaient être désarmés. Pendant que les
+débris de cette armée rentraient à Karthage, Gulussa fondit sur
+eux à l'improviste et les tailla en pièces. Ainsi finit cette campagne
+qui coûtait près de soixante mille hommes aux Karthaginois, car
+des renforts incessants avaient été envoyés à Asdrubal (150).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Appien, 1. 69 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Troisième guerre punique</span >.--Cette fois, Rome avait le prétexte
+depuis longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage
+avait fait la guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée;
+il fallait saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le
+parti de la guerre n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à
+décider une expédition en Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois
+condamnèrent à mort Asdrubal et les autres chefs du parti
+populaire et envoyèrent à Rome une ambassade pour implorer la
+paix. Mais, en même temps, arrivait une députation des gens
+d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout semblait conjuré
+contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques n'obtinrent
+qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs
+arrivés en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois
+étaient prêts à toutes les concessions, supplièrent les Romains de
+leur faire connaître ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient
+satisfaction. «Ce que nous voulons, répondit-on, vous
+devez le savoir.»</p>
+
+<p>En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient
+déjà en Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna
+cependant dire aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout,
+envoyer aux consuls trois cents otages pris dans les premières
+familles. Les Karthaginois, dans leur affolement, s'empressèrent
+de se soumettre à cette exigence, espérant encore empêcher le
+départ de l'armée; mais les consuls, après avoir expédié les otages
+à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en faisant connaître aux
+envoyés que les autres conditions leur seraient dictées à Utique.</p>
+
+<p>Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent
+les Romains débarquer tranquillement, au nombre de
+quatre-vingt mille, et s'établir à Utique. Le sénat de Karthage vint
+humblement se mettre aux ordres du consul. On exigea de lui la
+remise de toutes les armes et de tout le matériel de guerre, et aussitôt
+les Karthaginois livrèrent à leurs ennemis tout ce qui pouvait
+servir à lutter contre eux: des armes de toute nature, deux cent
+mille armures, trois mille catapultes, des vaisseaux, etc.<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous suivons pas à
+pas le texte de ces auteurs pour la 3<sup >e</sup> guerre punique.</blockquote>
+
+<p>Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu'ils devaient évacuer
+leur ville, car ses instructions portaient destruction de
+Karthage.</p>
+
+<p><span class="sc">Héroïque résistance de Karthage</span >.--Lorsque cette exigence
+fut connue à Karthage, l'indignation populaire fît explosion et se
+traduisit par une formidable insurrection. Tous ceux qui avaient
+pris part à la remise des armes, tous les partisans de la paix, tous
+les amis des Romains furent massacres et l'on jura de lutter jusqu'à
+la mort. On se mit en relation avec Asdrubal, qui avait réussi
+à s'échapper et se tenait à quelque distance, à la tête d'une
+vingtaine de mille hommes, presque tous proscrits. Un autre
+Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère, prit le commandement
+de la ville. Mais il fallait avant tout des armes et, pour
+gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de
+trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce
+temps suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle
+admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants,
+vieillards travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans
+bruit, dans les temples, dans les caves, à remplacer les armes et
+le matériel livrés par la lâcheté à l'ennemi, sacrifiant tout au salut
+de la patrie, transformant chaque objet en arme et remédiant, à
+force de génie et d'énergie, à l'absence de moyens matériels. Bel
+exemple donné par une nation qui va périr, mais qui sauve son
+honneur!</p>
+
+<p>A l'expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d'Utique
+et marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville
+allaient tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de
+trouver toutes les entrées soigneusement fermées et les murailles
+garnies de défenseurs en armes. Une tentative d'assaut fut repoussée
+et les consuls purent se convaincre qu'il fallait entreprendre des
+opérations régulières de siège. Les Romains s'appuyaient sur
+Utique et sur une partie des places du littoral oriental; mais Asdrubal,
+avec une nombreuse cavalerie, tenait l'intérieur et était en
+communication avec Karthage, qu'il ravitaillait régulièrement.
+Enfin une population de 700,000 âmes occupait la ville et était
+décidée à une résistance héroïque. Quant à Massinissa, qui ne
+voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une ville qu'il considérait
+comme sa proie, il se tenait dans une réserve absolue.</p>
+
+<p>Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés
+aussi grandes qu'inattendues; néanmoins il commença avec activité
+le siège. Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l'autre
+côté du lac, et ne cessa d'inquiéter les assiégeants qui, d'autre
+part, avaient à résister aux sorties des assiégés. Censorinus avait
+concentré ses efforts contre le mur, plus faible, établi sur la langue
+de terre (<i>la tœnia</i>), séparant le lac de Tunis de la mer; ayant
+réussi à y faire une brèche, il ordonna l'assaut; mais les Phéniciens
+repoussèrent facilement leurs ennemis.</p>
+
+<p>Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le
+commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre
+le camp d'Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée
+par un véritable désastre pour lui, sans l'habileté et le dévouement
+de Scipion.</p>
+
+<p>Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les
+Romains pussent obtenir un seul avantage sérieux.</p>
+
+<p><span class="sc">Mort de Massinissa</span >.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa,
+sentant sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion
+Emilien, tribun dans l'armée romaine, car il le désignait comme
+son exécuteur testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta,
+mais, à son arrivée, le prince numide venait de mourir (fin de 149).
+Cet homme remarquable laissait un grand nombre d'enfants, dont
+trois seulement furent désignés comme devant hériter du pouvoir.
+Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et Manastabal. Le premier
+avait reçu de Massinissa l'anneau, signe du commandement. Une
+des dernières recommandations de leur père avait été de conserver
+la fidélité aux Romains.</p>
+
+<p>Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa
+le pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut
+cependant l'autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa
+reçut le commandement des troupes et la direction des
+choses relatives à la guerre; enfin Manastabal fut chargé des
+affaires judiciaires. Tous les trésors restèrent en commun.</p>
+
+<p>Après avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp,
+amenant avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Appien, <i>Pun</i>., 185. Salluste, <i>Jug.</i>, 5.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Suite du siège de Karthage</span >.--La situation des Romains devant
+Karthage, sans être critique, commençait à devenir difficile. Les
+maladies, conséquence de l'agglomération, de la chaleur et des
+privations, s'étaient mises dans le camp; les approvisionnements
+arrivaient mal et étaient souvent interceptés par l'ennemi: enfin
+les sorties des assiégés et les attaques d'Asdrubal tenaient les
+assiégeants sans cesse en éveil et paralysaient toutes leurs entreprises.
+Dans ces conjonctures, le jeune Scipion avait su par son
+activité et ses talents militaires rendre les plus grands services;
+plusieurs fois il avait sauvé l'armée, aussi son nom était-il devenu
+très populaire parmi les soldats. Enfin sa connaissance du pays et
+des indigènes le désignait pour le commandement suprême, dans
+ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus
+vinrent prendre la direction du siège, tandis que Scipion
+allait à Rome préparer son élection à l'édilité (148). Les nouveaux
+généraux trouvèrent des troupes fatiguées et démoralisées à ce
+point qu'ils renoncèrent, pour le moment, à pousser les opérations
+contre Karthage. Pison entreprit une expédition vers l'ouest et,
+après avoir pillé quelques places sans importance, vint mettre le
+siège devant Hippône; mais il échoua misérablement dans cette
+entreprise et dut opérer une retraite désastreuse. La situation
+commençait à devenir inquiétante; la discipline était complètement
+relâchée; on ne pouvait plus compter sur les soldats; enfin
+les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun renfort.</p>
+
+<p>Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient
+d'activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement
+les divisions intestines, qui avaient été si fatales à
+Karthage et qui disparaissaient quand le danger était pressant,
+avaient recommencé leur jeu. Le parti numide continuait ses
+intrigues et, comme on lui donnait pour chef Asdrubal, petit-fils
+de Massinissa, les patriotes le mirent à mort.</p>
+
+<p><span class="sc">Scipion prend le commandement des opérations</span >.--Les nouvelles
+d'Afrique ne cessaient de porter à Rome le trouble et l'inquiétude.
+La voix publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne;
+cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'édilité, ne
+pouvait encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d'une
+voix unanime, le peuple le nomma consul (147).</p>
+
+<p>A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul
+Mancinus qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique,
+à Karthage même, puis il vint s'établir avec toute son armée dans
+un camp fortifié, non loin de cette ville, et appliqua ses premiers
+soins au rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant
+son armée à Néphéris, alla, accompagné d'un chef berbère
+nommé Bithya, prendre position en face du camp romain. Mais
+l'on put bientôt s'apercevoir que la direction du siège était passée
+dans d'autres mains. Une attaque de nuit, vigoureusement conduite,
+rendit Scipion maître du faubourg de Meggara, compris
+dans l'enceinte de la ville, mais séparé d'elle par des jardins
+coupés de murs et de clôtures faciles à défendre.</p>
+
+<p>Cette perte causa une vive douleur aux assiégés qui, sous l'impulsion
+de leur chef Asdrubal, massacrèrent tous leurs prisonniers
+romains. Le camp karthaginois avait dû être abandonné et tous
+les défenseurs se trouvaient maintenant retranchés dans la ville.
+Scipion coupa toute communication entre Karthage et la terre, en
+fermant par un mur le large isthme qui donne accès à la presqu'île
+sur laquelle la ville est bâtie. Une double ligne de circonvallation,
+formée de fossés et de palissades, complétait le blocus. La mer
+restait libre et, bien que les navires romains croisassent constamment
+devant le port, de hardis marins réussissaient à passer et à
+apporter des vivres aux assiégés. Scipion entreprit de fermer aussi
+cette voie: il fit construire un môle de pierre ayant 92 ou 96 pieds
+à la base<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>, et allant de la tœnia jusqu'au môle, travail gigantesque
+renouvelé par Louis XIII au siège de La Rochelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Le pied romain était de 0 m. 296 mill.</blockquote>
+
+<p>Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant
+que les Romains leur fermaient cette entrée, ils s'en taillaient une
+autre dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à
+faire une flotte en utilisant les bois de construction. Ainsi, au
+moment où les Romains croyaient avoir achevé leur blocus, ils
+virent paraître les navires puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter
+de la surprise de leurs ennemis et, quand ils se représentèrent
+trois jours après, les Romains, prêts à combattre, forcèrent la flotte
+à rentrer dans le port après lui avoir infligé de grandes pertes.
+Scipion profita de ce succès pour s'établir dans une position
+avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages qui couvraient le
+second port (<i>le Cothôn</i>). Mais des hommes déterminés sortirent
+dans la nuit de Karthage, s'approchèrent à la nage des lignes
+romaines et incendièrent les machines des assiégeants.</p>
+
+<p>Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et
+avaient été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un
+grand résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la
+famine s'y faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire,
+Scipion alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de
+Néphéris, où se trouvait une puissante armée Karthaginoise dont
+on ne s'explique pas l'inaction. Cette expédition réussit à merveille:
+le camp fut pris et enlevé et toute l'armée ennemie taillée
+en pièces. Les cantons environnants ne tardèrent pas à offrir leur
+soumission aux Romains (147).</p>
+
+<p><span class="sc">Chute de Karthage</span >.--Depuis près d'un an Scipion avait pris
+la direction des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès,
+la ville assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré
+la famine à laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année
+146, le général romain se décida à frapper un grand coup en
+tentant une attaque de nuit sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer
+son plan, incendia la partie sur laquelle il semblait que l'effort
+des assiégeants allait se porter. Mais pendant ce temps Lélius
+parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn et à l'ouvrir à
+l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion attendit sur le
+forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de marcher sur
+Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal et la citadelle.
+Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient; mais
+à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent
+écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte:
+l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des
+plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient
+entre elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées
+pour que l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel
+s'élevait la citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers
+adhérents. Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui
+venaient d'être conquis, et cette opération barbare coûta la vie à
+un grand nombre de Karthaginois, spécialement des vieillards,
+des femmes et des enfants qui se tenaient cachés dans ces constructions.
+«... Le mouvement et l'agitation,--dit Appien,--la
+voix des hérauts, les sons éclatants de la trompette, les commandements
+des tribuns et des centurions qui dirigeaient le travail
+des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville prise et saccagée,
+inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de fureur
+qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un
+pareil spectacle.»</p>
+
+<p>Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des
+Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assiégés, se
+trouvant dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition
+qu'on leur laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette
+demande, ne refusant de quartier qu'aux transfuges. Cinquante
+mille personnes sortirent ainsi de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal,
+sa famille et les transfuges au nombre de neuf cents environ.
+Tous se réfugièrent dans le temple et s'y défendirent d'abord
+avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres, la discorde
+et l'impossibilité d'espérer le salut poussèrent ces malheureux au
+désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter en suppliant
+à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents
+incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait
+dans les flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa
+honte<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a> (146).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> Appien, <i>Pun.</i></blockquote>
+
+<p><span class="sc">L'Afrique province romaine</span >.--Cette fois Karthage, la métropole
+de la Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le
+vœu de Caton était exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique
+avait vécu et allait faire place à la colonisation latine. Scipion
+laissa son armée piller les ruines fumantes de la ville, pendant que
+Rome célébrait par des offrandes aux dieux le succès de ses armes.
+Bientôt dix commissaires, choisis parmi les patriciens, arrivèrent en
+Afrique pour régler avec Scipion le sort de la nouvelle conquête.
+Ils commencèrent par achever la destruction des pans de murs
+qui restaient encore debout, notamment dans les quartiers de
+Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu de cérémonies
+religieuses, les imprécations les plus terribles contre ceux
+qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par
+eux aux dieux infernaux.</p>
+
+<p>Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre
+Karthage et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les
+Phéniciens furent, au contraire, privées de leur territoire et de leur
+libertés municipales et durent payer une taxe fixe. Les princes
+numides conservèrent les régions usurpées par eux dans l'Afrique
+propre. La limite de la province romaine s'étendit depuis le
+fleuve Tusca (O. Z'aïn ou O. Berber), en face de la Sicile, jusqu'à
+la ville de Thenæ (Tina) en face des îles Kerkinna, au nord du
+golfe de Gabès<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>. Cette mince bande de terre reçut le nom de
+<i>Province romaine d'Afrique</i>. Un gouverneur, résidant à Utique,
+fut chargé de l'administration de ce territoire.</p>
+
+<p>Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître
+les établissements phéniciens du littoral, à l'ouest de Karthage.
+Le récit de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque
+dans son ouvrage, et nous n'en connaissons que l'analyse incomplète
+donnée par Pline. Cette perte est regrettable à tous les points
+de vue, car nous ignorons quelle était l'action des Karthaginois
+sur la civilisation berbère. Cette action est incontestable et il est
+à supposer qu'elle s'exerçait par des colonies de marchands établis
+dans les principales villes. C'est ce qui explique qu'à Cirta, par
+exemple, existait un temple dédié à Tanit. On en a retrouvé les
+vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu'un grand nombre
+d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du
+Louvre<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> Pline, <i>H.N.</i>, V, 3, 22.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> V. <i>Recueil des notices et mémoires de la société archéologique de
+Constantine</i>, années 1877, 1878.</blockquote>
+<a name="a5" id="a5"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME</h4>
+
+<p class="mid">146-89</p>
+
+<p>L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première usurpation
+de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha
+contre les Romains.--première campagne de Métellus contre Jugurtha.--Deuxième
+campagne de Métellus.--Marius prend la direction des opérations.--Chute
+de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'œil
+sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome.</p>
+
+<p><span class="sc">L'élément latin s'établit en Afrique</span >.--A peine Scipion Emilien
+avait-il quitté l'Afrique que l'on vit «affluer la troupe avide
+des négociants de toute sorte, des chevaliers romains commerçants
+ou fermiers de l'État, qui envahissent bientôt tout le trafic
+de la nouvelle province, aussi bien que des pays numides et gétules,
+fermés jusqu'alors à leurs entreprises<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>». Les Berbères, qui
+n'avaient subi que l'influence de la civilisation punique, allaient
+connaître les mœurs et le génie romains. Malgré les imprécations
+officielles lancées contre Karthage, cette ville, dans toute la partie
+avoisinant les ports, ne tarda pas à se relever de ses ruines.</p>
+
+<p>Enfin, vingt-quatre ans s'étaient écoulées depuis la chute de
+Karthage, lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi
+Rubria qui en ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique
+avec six mille colons latins, et les établit sur l'emplacement de la
+vieille cité punique à laquelle il donna le nom nouveau de <i>Junonia</i><a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>.
+De là, les Italiens allaient rayonner dans tout le pays et
+s'établir, comme artisans ou comme commerçants, dans les villes
+de la Numidie. L'année suivante la loi Rubria fut rapportée; mais
+Karthage, quoique déchue de son titre, n'en continua pas moins à
+se relever de ses ruines et à reprendre son importance politique
+et commerciale<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> G. Boissière, <i>Esquisse d'une histoire de la conquête romaine</i>, p. 183.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de Junon, Gracchus
+rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage, <i>la maîtresse
+Tanit, reflet de Baal</i>, que les Romains assimilèrent à <i>Junon céleste</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Voir «<i>Le Capitole de Carthage</i>», par M. Castau <i>Comptes rendus
+de l'Académie des Inscr. et B. Lettres</i>, 1885, p. 112.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Règne de Micipsa</span >.--Pendant que l'Afrique propre était le
+théâtre de ces graves événements, Micipsa continuait à régner
+paisiblement à Cirta. C'était un homme d'un caractère tranquille
+et studieux, tout occupé de la philosophie grecque, et ne manifestant
+aucune ambition. Son royaume s'étendait alors du Molochath
+aux Syrtes, avec la petite enclave formée par la province romaine.
+Micipsa vit successivement mourir ses deux frères et continua à
+exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux fils, Adherbal et
+Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de Manastabal,
+s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des Romains,
+en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de Numance
+(133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire,
+sous la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser
+ainsi de ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais
+pour ses enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper
+à tous les dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage;
+ses talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en
+Afrique la renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua
+pas peu à augmenter son influence sur les Berbères. Ainsi tout
+réussissait à ce jeune homme que Micipsa avait dû adopter en
+lui accordant un rang égal à ses fils.</p>
+
+<p>En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses
+deux fils et à son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider
+pour la défense de leur royaume numide. Il s'éteignit ensuite après
+un paisible règne de trente années<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, pendant lequel il s'était appliqué
+à continuer l'œuvre de civilisation commencée par Massinissa,
+appelant à lui les artistes et les savants étrangers, pour orner la
+capitale de la Numidie. Il léguait à ses successeurs un vaste
+royaume paisible et prospère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, VIII et suiv. Nous suivons pour, l'usurpation
+et la guerre de Jugurtha, les détails précis donnés par cet auteur et l'appendice
+de M. Marcus à la fin de sa traduction de Mannert.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Première usurpation de Jugurtha</span >.--A peine Micipsa avait-il
+fermé les yeux que des discussions s'élevèrent entre ses deux fils
+et son neveu, à l'occasion du partage du royaume et des trésors.
+Ce conflit se termina par une transaction dans laquelle chaque
+partie se crut lésée et qu'elle n'accepta qu'avec le secret espoir
+d'en violer les clauses, à la première occasion. Jugurtha dut se
+contenter de la Numidie occidentale, s'étendant du Molochath à
+une ligne voisine du méridien de Saldæ (Bougie). Adherbal et
+Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi tout le pays riche
+et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta et toutes les
+conquêtes de l'est.</p>
+
+<p>Jugurtha n'était pas homme à s'accommoder d'une situation inférieure;
+il lui fallait l'autorité suprême et, du reste, il devait songer
+à prévenir les mauvaises dispositions de ses cousins à son
+égard. Sans différer l'exécution de son plan, il fit, la même année,
+assassiner à Thermida<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> Hiemsal, celui des deux frères qui, par son
+énergie, était à craindre. Puis il envahit à la tête d'un grand nombre
+de partisans la Numidie propre. Adherbal, déconcerté par une
+attaque si soudaine, s'empressa de demander des secours à Rome,
+et essaya, néanmoins, de tenir tête aux envahisseurs; mais il fut
+vaincu en un seul combat, et contraint de chercher un refuge dans
+la province romaine. En une seule campagne, Jugurtha se rendit
+maître de la Numidie et s'assit sur le trône de Cirta.</p>
+
+<p>Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur
+de la province d'Afrique, se rendit à Rome où il réclama à haute
+voix justice contre la spoliation dont il était victime. Mais Jugurtha,
+qui connaissait parfaitement son terrain, envoyait en même
+temps, en Italie, des émissaires chargés de répandre l'or en son
+nom et de lui gagner des partisans parmi les principaux citoyens.
+En vain Adherbal retraça en termes éloquents les malheurs de sa
+famille et la perfidie de Jugurtha; il ne put rencontrer aucun
+appui effectif, car chacun était favorable à la cause de son ennemi.
+Néanmoins, comme la contestation était soumise au Sénat, ce corps
+ne put violer ouvertement toutes les règles de la justice. Il décida
+qu'une commission de dix membres serait chargée d'opérer entre
+les deux princes numides le partage de leurs états<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>. Les commissaires,
+sous la présidence de Lucius Opimius, favorable à Jugurtha,
+rendirent à celui-ci toute la Numidie occidentale et replacèrent
+Adherbal à la tête de la Numidie propre, décision qui n'avait pour
+elle que l'apparence de l'équité, en admettant que Jugurtha, par
+son crime et son usurpation, n'eût pas perdu ses droits, car il était
+certain qu'Adherbal, laissé à ses propres forces, ne tarderait pas
+à devenir la victime de son cousin (114).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Ville de la Proconsulaire.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, XVI.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Défaite et mort d'Adherbal</span >.--Après cette première tentative
+qui n'avait réussi qu'à demi, Jugurtha s'appliqua à se mettre en
+mesure de recommencer, dans de meilleures conditions. Comme
+il avait vu que, malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il
+jugea qu'il fallait se créer un point d'appui sur ses derrières et, à
+cet effet, il entra en relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus,
+roi des Maures, et scella son alliance avec lui, en épousant sa fille.
+Puis, il recommença ses incursions sur les terres d'Adherbal, espérant
+le pousser à entamer la lutte contre lui, de façon à lui donner
+tous les torts aux yeux des Romains. Mais ce prince était bien
+résolu à tout supporter, et ce fut Jugurtha lui-même qui, perdant
+patience, ouvrit les hostilités, en envahissant le territoire de Cirta,
+à la tête d'une armée nombreuse.</p>
+
+<p>Adherbal se porta à sa rencontre, avec toutes les troupes dont
+il pouvait disposer. Arrivé en présence de ses ennemis, il avait
+pris ses dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant
+la nuit, les troupes de Jugurtha se jetèrent sur son camp et
+l'enlevèrent par surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine,
+se réfugier derrière les remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et
+commença le siège de cette place fortifiée par l'art et la nature, et
+dans laquelle se trouvaient un grand nombre d'artisans et marchands
+italiens, décidés à défendre la cause du prince légitime.
+Tandis qu'il pressait ces opérations, il reçut trois députés envoyés
+de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il les congédia
+avec force démonstrations de respect et assurances de fidélité, mais
+ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mandé, peu après, à
+Utique, par de nouveaux envoyés du Sénat, il se rendit dans cette
+ville, y accepta avec déférence les ordres à lui adressés; puis il revint
+à Cirta, dont le blocus avait été rigoureusement maintenu. Cette
+ville était alors réduite à la dernière extrémité par la famine. La
+nouvelle de l'échec des négociateurs romains y porta le découragement
+et le désespoir. Adherbal, voyant la fidélité de ses adhérents
+fléchir, se décida à traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la
+vie sauve; mais, dès qu'il eut entre les mains les clés de la ville, il
+ordonna le massacre général des habitants, sans épargner les Italiens,
+et fit périr Adherbal dans les tourments<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, XXVI.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerre de Jugurtha contre les Romains</span >.--Cette fois Jugurtha
+restait maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains
+eussent fermé les yeux sur l'origine criminelle de sa royauté: mais
+des citoyens latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible
+de tolérer cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon
+droit la noblesse d'avoir encouragé ces crimes. En vain Jugurtha
+envoya à Rome son fils et deux de ses confidents: l'entrée du Sénat
+leur fut interdite et l'expédition d'Afrique résolue. Calpurnius
+Bestia, en ayant reçu le commandement, partit bientôt de Sicile à
+la tête des troupes, débarqua en Afrique, s'avança jusqu'à Badja
+et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même, envoya aux
+Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant perdu,
+eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la corruption.
+Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un
+traité après s'être fait livrer par le prince numide des éléphants,
+des chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).</p>
+
+<p>Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante
+et, quand les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées
+par la voix indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea
+la comparution immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité
+sur ce honteux traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena
+sous son égide le prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha
+se trouva entouré des intrigues les plus basses. C'était son véritable
+terrain. Il parvint à gagner à sa cause le tribun du peuple
+C. Bebius et, lors de sa comparution devant le sénat, non seulement
+il fut protégé par lui contre les violences de l'assemblée
+indignée, mais encore, le tribun, usant de son droit de veto, lui
+défendit de répondre aux accusations dont il était l'objet, lui permettant
+ainsi d'échapper à la nécessité d'une justification impossible.</p>
+
+<p>Dès lors, l'audace de Jugurtha ne connaît plus de bornes: un
+fils de Gulussa nommé Massiva se trouvait à Rome. Il le fait assassiner
+par Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets
+d'ambition qu'il aurait pu avoir. En vain la voix publique crie
+vengeance; en facilite la fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner
+à Jugurtha de sortir de l'Italie. C'est alors que le prince
+numide, quittant Rome, prononce ces célèbres paroles, au moins
+étranges dans sa bouche: «<i>Ô ville vénale et près de périr, si elle
+trouve un acheteur</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>!»</p>
+
+<p>Cependant le propréteur Aulus, qui était resté en Afrique avec
+l'armée, se disposa à prendre l'offensive, car le sénat avait annulé
+le traité fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse
+de Jugurtha triomphèrent bientôt de ce chef inhabile. Les troupes
+romaines démoralisées, peut-être même gagnées par l'or numide,
+se laissèrent surprendre dans leur camp, après avoir en vain essayé
+d'enlever Suthul<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>, où se trouvaient les trésors et les approvisionnements
+du roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante
+capitulation qui l'obligeait à quitter sous dix jours la Numidie et
+condamnait l'armée à passer sous le joug (109). Le Sénat ne ratifia
+pas ce traité. Il envoya le consul Albinus, frère d'Aulus, prendre
+la direction des opérations; mais ce chef ne sut, ne put ou ne
+voulut rien entreprendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, XXXV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> Actuellement Guelma.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Première campagne de Métellus contre Jugurtha</span >.--Ces succès
+devaient être les derniers du prince numide. Métellus, homme
+d'une intégrité reconnue, ce qui avait motivé sa nomination, bien
+qu'il appartînt au parti de la noblesse, arriva en Afrique, avec
+mission de venger les affronts faits à l'honneur de Rome. Débarqué
+à Utique, il s'occupa d'abord, avec activité, à rétablir la discipline
+dans l'armée qui avait perdu, sous ses derniers chefs, ses anciennes
+vertus de courage, d'obéissance et de fermeté. Jugurtha, connaissait
+Métellus et le savait incorruptible; il essaya en vain de conjurer
+l'orage en offrant les plus grands témoignages de soumission.
+L'heure des transactions honteuses était passée, celle de l'expiation
+allait commencer.</p>
+
+<p>Au printemps de l'année 108<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, Métellus se met en marche, occupe
+Vacca (Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme
+dans une position par lui choisie près du Muthul<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>. L'armée berbère
+est divisée en deux corps: l'infanterie avec les éléphants,
+sous le commandement de Bomilcar, est retranchée derrière la rivière;
+la cavalerie, avec le roi, est dissimulée dans les gorges environnantes.
+Métellus charge son lieutenant Rufus d'aller prendre
+position en face de Bomilcar. Aussitôt, la cavalerie ennemie se
+précipite sur les flancs de la troupe romaine, mais ne peut parvenir
+à l'ébranler. Pendant ce temps, Métellus, aidé de Marius,
+marche vers les collines afin d'en déloger les Berbères et de tourner
+Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand
+acharnement, mais, à la fin de la journée, la victoire se décida
+pour les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille
+et presque tous ses éléphants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Nous adoptons la date acceptée par M. Mommsen (t. IV, p. 261
+note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> Sans doute vers Tifech, au nord de Tébessa. M. Marcus identifie
+le Muthul au Hamiz. Peut-être faut-il placer cette rivière plus près de
+Badja.</blockquote>
+
+<p>Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu'il ne pouvait se
+mesurer en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique,
+il répartit ses adhérents dans toutes les directions, et les chargea
+d'inquiéter sans cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion
+de lutter en bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut
+recueillir les fruits de sa victoire, en achevant d'écraser l'ennemi,
+il ne trouva plus personne devant lui et force lui fut de changer de
+tactique et de se contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois
+se laisser entraîner dans les lieux déserts et n'offrant aucune
+ressource où Jugurtha prétendait l'attirer. L'armée romaine, divisée
+en deux principaux corps, l'un sous les ordres de Métellus,
+et l'autre commandé par Marius, opérèrent quelque temps dans
+cette région, ruinant les cultures des indigènes ennemis, et enlevant
+par la force les villes qui ne voulaient pas se soumettre. Zama,
+attaquée par eux, se défendit avec énergie, ce qui permit à Jugurtha
+d'accourir à son secours et de forcer les Romains à lever le
+siège.</p>
+
+<p>Ainsi finit cette première campagne. De grands résultats avaient
+été obtenus, puisque l'armée romaine avait vu fuir devant elle le
+roi numide, et cependant aucune conquête n'était conservée. Rentré
+dans la province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver,
+Métellas songea à obtenir le succès par d'autres moyens. Il parvint
+à détacher secrètement Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant
+sa succession s'il parvenait à le livrer entre ses mains.
+Bomilcar poussa donc le roi à abandonner une lutte dont l'issue
+ne pouvait que lui être fatale et l'amena à entrer en pourparlers
+avec Métellus. Les bases d'un traité furent arrêtées; déjà une partie
+des clauses était exécutée par le versement d'une somme considérable
+et la remise d'éléphants, de transfuges, d'armes, etc.,
+lorsque Jugurtha, mis en défiance par l'insistance avec laquelle on
+l'invitait à se rendre au camp romain, éventa le piège dans lequel
+il avait failli tomber et s'éloigna au plus vite<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a>
+ Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, LXVIII.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Deuxième campagne de Métellus</span >.--Il fallait donc recourir de
+nouveau au sort des armes. Métellus alla d'abord s'emparer de
+Vacca (Badja), qui s'était révoltée après son départ, et avait massacré
+sa garnison romaine; il fit subir à cette ville un châtiment
+exemplaire. Sur ces entrefaites, Jugurtha, ayant découvert la trahison
+de Bomilcar, le condamna à expirer dans les tourments.</p>
+
+<p>Au printemps de l'année 107, Métellus reprit méthodiquement la
+campagne et envahit la Numidie. Jugurtha, après avoir sans cesse
+reculé devant lui, se décide à lui offrir le combat, mais les Berbères
+ne tiennent pas et fuient lâchement devant les légionnaires.
+Cirta ouvre alors ses portes à Métellus, tandis que Jugurtha se
+réfugie dans le sud; de là, le prince berbère revient dans le Tel et
+va se retrancher, avec sa famille et ses trésors, dans une localité
+fortifiée nommée Thala<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>. Métellus l'y poursuit, mais Jugurtha
+s'échappe et va chercher la sécurité chez les Gétules, pendant que
+les Romains font le siège régulier de la place. Après quarante jours
+d'efforts, Thala est forcée, mais les défenseurs ne livrent aux Romains
+que des ruines fumantes.</p>
+
+<p>Pendant que Métellus était devant Thala, il reçut une députation
+de la colonie phénicienne de Leptis (parva)<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>, venant lui demander
+protection contre les attaques des Berbères. Quatre cohortes
+de Liguriens allèrent prendre possession de cette localité
+au nom de Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> Ce nom veut dire <i>source</i> en berbère; il est commun à une foule de
+localités et il est bien difficile, malgré toutes les recherches de MM. Marcus,
+Dureau de la Malle, Guérin, etc., d'indiquer d'une manière précise
+la situation de cette ville, qui devait se trouver soit dans l'Aourès, soit
+vers la limite actuelle de la Tunisie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> Actuellement Lamta, près de Monastir, en Tunisie.</blockquote>
+
+<p>Quant à Jugurtha, il mit à profit son séjour parmi les Gétules
+pour les gagner à sa cause, en faisant luire à leurs yeux l'appât du
+butin. Tout en s'appliquant à former ces sauvages à la discipline,
+il envoya à son beau-père, Bokkus, des émissaires, pour l'amener
+à lui fournir son appui. Le roi de Maurétanie avait, dès le début
+de la guerre, adressé des protestations de dévouement aux Romains,
+et était peu disposé à entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha,
+ayant obtenu de lui une entrevue, agit avec tant d'habileté
+sur son esprit, en lui représentant que les Romains n'avaient
+d'autre but que de conquérir la Maurétanie, après avoir pris la
+Numidie, qu'il lui arracha son adhésion. Bientôt les alliés se
+mirent en marche directement sur Cirta.</p>
+
+<p>Prévenu de la ligue des deux rois, Métellus vint se placer dans
+un camp solidement retranché, en avant de la capitale de la Numidie,
+afin de couvrir cette contrée. Sur ces entrefaites, on apprit
+que Marius, alors à Rome, venait d'être élevé au consulat par le
+peuple; que la mission de terminer la guerre de Jugurtha lui avait
+été confiée et qu'il allait arriver avec des renforts et de l'argent.
+Sans attendre son ancien lieutenant, Métellus rentra en Italie (107).</p>
+
+<p><span class="sc">Marius prend la direction des opérations</span >.--Débarqué à
+Utique, Marius fut bientôt sur le théâtre de la guerre. Il amenait
+avec lui des renforts qui, ajoutés aux troupes déjà en campagne,
+devaient porter l'effectif des forces romaines à environ 50,000
+hommes<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>. Le mouvement offensif des rois berbères avait été arrêté
+par les mesures de Métellus. Bokkus avait en outre été travaillé
+par lui, de sorte que Jugurtha savait bien qu'il ne pouvait pas
+compter sur son beau-père pour une action sérieuse. Le roi numide
+ne se hasardait plus aux batailles rangées; à la tête des cavaliers
+gétules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes
+du camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait
+les régions éloignées avant qu'on ait eu le temps de le combattre.
+Il avait déposé ses trésors à Capsa<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a> et tenait toute la ligne
+du désert. Quant à Bokkus, il restait dans une prudente expectative.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> Poulle, <i>Étude sur la Maurétanie Sétifienne</i> (<i>Recueil de la Soc. arch.
+de Constantine</i>, 1863, p. 54).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Gafça, dans le Djerid tunisien.</blockquote>
+
+<p>Marius, voulant à tout prix sortir de cette situation, dans laquelle
+il ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrès, se porta, par
+une marche audacieuse, sur Capsa, quartier général de son ennemi,
+enleva cette place, brûla et dévasta les villes voisines qui soutenaient
+Jugurtha et força ce prince à évacuer le pays et à se jeter
+dans l'Ouest. C'était ce qu'il cherchait car son plan était de reporter
+la campagne à l'Occident, en conservant Cirta comme base
+d'opérations. Marius vint donc relancer son ennemi dans les contrées
+de l'Ouest, et mena avec habileté et succès cette campagne
+dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces plaines
+au nord et à l'ouest<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>. Il réussit même à s'emparer d'une forteresse
+établie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kalâa que
+les Berbères savaient placer sur des pitons escarpés, où le prince
+numide avait caché ses derniers trésors.</p>
+
+<p>Cette habile tactique du général romain enlevait à Jugurtha tous
+ses avantages. Le prince numide adressa alors un appel désespéré
+à Bokkus, lui promit le tiers de la Numidie en récompense de ses
+services et le décida enfin à agir. Les deux rois, ayant opéré en
+secret leur jonction, fondirent à l'improviste à la tête de masses
+considérables<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a> sur les troupes romaines. Surpris par l'impétuosité
+de l'attaque, Marius, secondé par Sylla, qui lui a amené un
+corps de cavalerie, prend d'habiles dispositions lui permettant de
+résister; on combat jusqu'au soir sans résultat. Les Berbères
+entourent les Romains et passent toute la nuit à chanter et à
+danser devant leurs feux, se croyant sûrs de la victoire. Mais, au
+point du jour, les Romains se jettent sur les Gétules et sur les
+Maures, qui viennent de céder à la fatigue, en font un carnage
+horrible et mettent en fuite les survivants<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> D'après Salluste, il se serait avancé jusqu'au Molochath; mais nous
+considérons cette marche comme impossible et nous nous rangeons à
+l'opinion de M. Poulle qui a discuté avec autorité cette question dans son
+excellent travail sur la Maurétanie sétifienne (<i>Annuaire du la Société
+archéologique</i>, 1863, pp. 40 et suiv). Quant à l'opinion de M. Rinn (<i>Revue
+Africaine</i>, n° 171), tendant à placer le Molochath à l'est de Cirta, il
+nous est impossible de l'admettre. M. Tauxier (<i>Revue Africaine</i>, n° 174),
+propose d'identifier la Macta au Mulucha (ou Molochath).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> 60,000 hommes, selon Paul Orose.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, XCV, XCVI. M. Poulle, dans l'article précité,
+place le théâtre de ces combats aux environs d'El Anasser et de l'Ouad
+Gaamour, à l'O. de Sétif.</blockquote>
+
+<p>Après cette victoire, Marius conduisit habilement son armée
+vers Cirta pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver, à l'abri de
+cette place. En chemin, il fut de nouveau attaqué par les rois indigènes,
+qui avaient rallié les fuyards et divisé leurs troupes en
+quatre corps. Le courage de Marius et de Sylla, la prudence et
+l'habileté du général dans son ordre de marche, sauvèrent encore
+l'armée romaine, qui dut, selon Paul Orose, lutter pendant trois
+jours avec acharnement<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> <i>Hist.</i>, 1. V, cap. 15.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Chute de Jugurtha</span >.--Ces défaites successives avaient suffi
+pour dégoûter Bokkus de la guerre. Cinq jours après le dernier
+combat arrivèrent à Cirta les envoyés du roi de Maurétanie, chargés
+de proposer la paix. Les malheureux parlementaires, qui
+avaient suivi la route du désert, sans doute pour éviter les partisans
+de Jugurtha, avaient été entièrement dépouillés par des
+pillards Gétules, et se présentèrent nus et pleins de terreur<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>.
+Néanmoins, leurs propositions ayant été acceptées en principe, on
+les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le sénat les
+justifications de leur maître.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> <i>Bell. Jug.</i>, XCIX, C.</blockquote>
+
+<p>A la suite de ces négociations, Sylla fut envoyé vers Bokkus
+avec une escorte de guerriers choisis et armés à la légère. Après
+cinq jours de marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurétanie,
+venu à sa rencontre pour lui faire escorte. Le même soir
+il faillit se jeter sur le camp de Jugurtha et n'échappa à ce danger
+que par son audace et son énergie. Enfin, la petite troupe
+atteignit le campement de Bokkus. Sylla fut fort surpris d'y trouver
+un envoyé de Jugurtha, qui l'y avait précédé et devant lequel
+il lui était difficile de traiter de l'extradition du prince numide.
+Néanmoins Sylla agit avec une telle habileté qu'il finit par triompher
+des irrésolutions de Bokkus et le décider à livrer son gendre.
+Un message fut envoyé à Jugurtha pour l'engager à venir traiter
+de la paix; mais le Numide était trop fin pour consentir à se livrer
+ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout d'abord que Sylla
+lui fût remis en otage.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours Bokkus hésita encore pour savoir s'il
+livrerait Sylla à Jugurtha, ou Jugurtha à Sylla. Enfin, il se prononça
+pour le dernier parti. Après bien des négociations, il fut
+convenu que chacun se rendrait, sans armes, à un endroit désigné,
+afin d'arrêter les conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par
+les assurances que lui prodigua son beau-père, se décida à venir
+au rendez-vous; mais, à peine était-on réuni, que des gardes, cachés
+aux environs, se jetèrent sur le prince numide et le livrèrent
+garrotté à Sylla<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>. Ainsi la trahison mit fin à cette guerre que le
+génie de Jugurtha aurait peut-être prolongée encore. Le premier
+janvier 104, Marius fit son entrée triomphale à Rome, précédé de
+Jugurtha en costume royal et couvert de chaînes; puis le vaincu
+fut jeté dans le cachot du Capitole, où il mourut misérablement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Salluste, <i>Bell. Jug.</i>, CX.</blockquote>
+
+<p>La guerre de Jugurtha fut en résumé l'acte de résistance le plus
+sérieux des Berbères contre les Romains. Sans approuver les
+crimes du prince numide, on ne saurait trop admirer les ressources
+de son esprit et son indomptable énergie; et il faut reconnaître
+qu'avec lui tomba l'indépendance de son pays. Cette guerre nous
+montre le caractère des indigènes tel que nous le retrouverons à
+toutes les époques, qu'il s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas,
+Firmus, Abou Yezid, Ibn R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours
+chez eux la même ardeur à l'attaque, le même découragement
+après la défaite et la même ténacité à recommencer la lutte jusqu'à
+ce que la trahison vienne y mettre fin.</p>
+
+<p><span class="sc">Partage de la Numidie</span >.--Après la chute de Jugurtha, les
+Romains n'osèrent encore prendre possession de toute la Numidie.
+Ils attribuèrent à Bokkus, pour le récompenser de ses services, la
+Numidie occidentale, l'ancienne Masséssylie, s'étendant depuis la
+Molochath jusque vers le méridien de Saldæ. Le reste, la Numidie
+proprement dite, fut donné à Gauda, frère de Jugurtha, depuis
+longtemps au service de Rome, sauf toutefois une petite
+partie que l'on adjoignit à la province d'Afrique. Gauda, vieillard
+chargé d'années et faible de caractère, mourut peu de temps après
+son élévation au pouvoir. Les documents historiques font absolument
+défaut pour ce qui se rapporte à cette période. On sait seulement
+que la Numidie propre fut de nouveau partagée entre
+Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la famille
+royale, peut-être également fils de ce dernier. Il est probable
+que Hiemsal II eut pour sa part la région orientale de la Numidie
+confinant à la province romaine et l'entourant au sud, et que
+Yarbas reçut la partie occidentale, s'étendant jusqu'à Saldæ, limite
+des possessions du roi de Maurétanie. Peut-être, comme le pense
+M. Poulle<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, un autre prince, du nom de Masintha, régnait-il déjà
+sur la province sitifienne.</p>
+
+<p>Ces rois vassaux gouvernèrent sous la tutelle directe de Rome,
+exerçant un pouvoir qui n'avait en réalité d'autre but que de préparer,
+par une transition, l'asservissement du pays au peuple-roi.</p>
+
+<p>Des traités furent conclus avec les tribus gétules indépendantes,
+qui furent comptées au nombre des alliés libres de Rome<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>, premier
+pas vers la soumission.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> Maurétanie sétifienne (<i>Annuaire de la Soc. arch. de Constantine</i>,
+1863).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> Mommsen, <i>Hist. Rom.</i>, t. IV, p. 272.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Coup d'oeil sur l'histoire de la Cyrénaique.--Cette province
+est léguée à Rome</span >.--Nous avons jusqu'à présent négligé les faits
+de l'histoire de la Cyrénaïque, car ils ne se rattachaient pas directement
+à celle de la Berbérie. Nous avons dit<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a> que Cyrène fut
+fondée par une colonie de Grecs Théréens, vers le <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle avant
+notre ère. Après avoir vécu plus d'un siècle heureuse et prospère
+sous l'autorité de ses rois de la famille de Battos, la colonie fut
+vaincue et soumise par les Perses (525). A la bataille de Platée,
+les Berbères libyens figurent parmi les troupes de Xerxès. Dans
+le cours du <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle une vaste révolte des indigènes rend la liberté
+à la Cyrénaïque. Le régime républicain y est proclamé<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>. Cyrène
+atteint alors une grande prospérité. Elle se rencontre à l'ouest
+avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante éclate entre les
+Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite commune. La lutte
+se termine par un traité consacré par le dévouement des Philènes,
+deux frères Karthaginois, qui, selon la tradition, consentirent à
+être enterrés vivants pour agrandir, vers l'est, le domaine de leur
+patrie (350).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> Voir <i>Fondation de Kyrène par les Grecs</i>, ch. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> Diodore, Thucydide, Héraclide de Pont.</blockquote>
+
+<p>Lors du voyage d'Alexandre le Grand à l'oasis d'Ammon, les
+Cyrénéens lui envoyèrent des ambassadeurs chargés de lui offrir
+l'hommage de leur soumission et de lui remettre des présents consistant
+en chevaux et en chars. Sans se détourner de sa route, le
+grand conquérant accueillit cette démarche et admit les Cyrénéens
+parmi ses tributaires, ou peut-être simplement ses alliés, car le
+pays conserva son indépendance, jusqu'au jour où les Egyptiens,
+appelés par une faction vaincue à la suite d'une longue guerre
+civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolémée le Lagide laissa à Cyrène
+un gouverneur et une garnison (322).</p>
+
+<p>Quelque temps après, le Macédonien Oppellas, qui gouvernait la
+Cyrénaïque pour le compte du souverain d'Egypte, se déclara roi
+indépendant et, soutenu par ses amis de Grèce, acquit une grande
+puissance. C'est alors que, cédant aux instances d'Agathocle qui
+était venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre à lui pour
+combattre les Karthaginois. Nous avons vu<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> que le roi de Sicile le
+fit assassiner. A la suite de ces événements, Ptolémée voulut ressaisir
+la Cyrénaïque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est,
+pour combattre ses mortels ennemis, Antigone et Démétrius, fils
+de celui-ci, qui avait épousé la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'après
+avoir triomphé d'eux à la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper
+de la soumission de la Cyrénaïque. Son beau-fils Magas accomplit
+cette mission et resta gouverneur du pays.</p>
+
+<p>Ptolémée avait ramené de ses expéditions en Syrie un grand
+nombre de Juifs; il les expédia en Cyrénaïque et dans les autres
+villes de la Libye<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. C'est ainsi que nous verrons, au <span class="sc">xi</span ><sup >e</sup> siècle de
+notre ère, le kalife Fâtemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb
+les Arabes hilaliens qu'il a également ramenés de ses guerres de
+Syrie et dont il ne sait que faire.</p>
+
+<p>A la mort de Ptolémée (285), Magas se déclara indépendant et,
+après avoir tenté de renverser du trône d'Egypte son frère utérin
+Ptolémée Philadelphe, conclut avec lui un traité d'alliance et
+donna à la Cyrénaïque des jours de calme et de prospérité. A sa
+mort, sa fille, la célèbre Bérénice, épousa le beau Démétrius, fils
+du Polyorcète, et partagea avec lui le trône de Cyrène. On connaît
+la fin tragique de Démétrius et le second mariage de Bérénice,
+avec Ptolémée Evergète<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Ainsi la Cyrénaïque fut encore une fois
+réunie à la couronne d'Egypte (247). Mais Bérénice n'oublia pas
+sa patrie: elle y fit exécuter de grands travaux et orna certaines
+villes avec magnificence. Son nom fut donné à la ville d'Hespéride
+(Ben-Ghazi).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> Chapitre I, p. 10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> Josèphe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> Justin, <i>Hist.</i>, XXVI.</blockquote>
+
+<p>A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frères Ptolémée
+Philométor et Ptolémée Evergète, surnommé Physcon, qui
+avaient partagé pendant quelque temps le trône de l'Egypte,
+Rome, sollicitée par le premier (164), envoya des commissaires qui
+opérèrent le partage du royaume entre les deux frères. Physcon
+obtint, pour sa part, la Cyrénaïque avec la partie de la Libye y
+attenant<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>. Mécontent de son lot, il essaya en vain de décider son
+frère ou Rome à réformer le partage. En 147, Philométor étant
+mort, Physcon alla s'emparer du trône d'Egypte et fit gémir le
+pays sous sa tyrannie, pendant un long règne qui ne se termina
+qu'en l'année 117. Par son testament il léguait la Cyrénaïque à
+son fils naturel Apion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Polybe.</blockquote>
+
+<p>Pour la dernière fois la Cyrénaïque formait un royaume indépendant.
+Apion régna paisiblement, obscurément même, pendant
+vingt années, entretenant avec Rome des rapports fréquents, et,
+à sa mort survenue en l'an 96, il légua son royaume au peuple-roi.
+Cette nouvelle province s'étendait de l'Egypte à la grande Syrte.
+Rome laissa à la Cyrénaïque ses institutions, aux villes leurs franchises,
+et se contenta de prendre possession des biens de la couronne,
+dont les produits vinrent grossir les revenus du trésor public.
+En réalité, le pays demeura livré à l'anarchie des factions
+jusqu'au moment où Lucullus, au retour de la guerre contre Mithridate,
+vint prendre possession de la Cyrénaïque et la réduire
+en province romaine (86).</p>
+<a name="a6" id="a6"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES</h4>
+
+<p class="mid">89-46</p>
+
+<p>Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Défaite des partisans de Marius en
+Afrique; mort de Yarbas.--Expéditions de Sertorius en Maurétanie.--Les
+pirates africains châtiés par Pompée.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il
+se prononce pour le parti de Pompée.--Défaite de Curion et des
+Césariens par Juba.--Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la
+bataille de Pharsale.--César débarque en Afrique.--Diversion de Sittius
+et des rois de Maurétanie.--Bataille de Thapsus, défaite des Pompiens.--Mort
+de Juba.--La Numidie orientale est réduite en province
+Romaine.--Chronologie des rois de Numidie.</p>
+
+<p><span class="sc">Guerre entre Hiemsal II et Yarbas</span >.--Dans la situation de
+vassalité où se trouvaient les rois numides vis-à-vis de Rome, il
+leur était difficile de ne pas prendre une part, plus ou moins
+directe, aux troubles qui l'agitaient. Marius, forcé de fuir, se réfugia
+en Afrique, comptant sur le secours du roi Hiemsal II,
+auprès duquel il avait envoyé son fils. Mais le Berbère voyait
+poindre la fortune de Sylla. Il se prononça pour celui-ci, et le fils
+de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et qui n'était
+parvenu à s'échapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que grâce
+à l'intérêt que lui portait une concubine de son hôte, ayant rejoint
+son père, lui apprit qu'il ne lui restait qu'à fuir. Marius qui avait
+été repoussé de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le
+rivage près de la limite de la Numidie; il put cependant prendre
+la mer, gagner les îles Kerkinna, échappant ainsi aux sicaires
+de Hiemsal. Il trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'était
+déclaré pour lui, et y passa sans doute l'hiver de l'année 88.</p>
+
+<p>Bientôt Yarbas marcha contre son parent, le défit, et s'empara
+de son royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique,
+tandis qu'en Europe il n'éprouvait que des revers.</p>
+
+<p><span class="sc">Défaite des partisans de Marius en Afrique. Mort de Yarbas</span >.--La
+province africaine devint le refuge des partisans de Marius.
+Le préteur Hadrianus en avait expulsé Métellus et Crassus, qui
+essayaient en vain de rallier ce pays au parti des Optimates. Pour
+augmenter ses forces, Hadrianus voulut affranchir les esclaves;
+mais les marchands d'Utique se révoltèrent en masse et brûlèrent
+le préteur dans sa maison. Cependant l'Afrique resta fidèle au
+parti Marianien. Domitius Ahénobarbus, gendre de Cinna, y organisa
+la résistance. Un camp fut formé près d'Utique et bientôt,
+grâce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille
+hommes s'y trouvèrent réunis.</p>
+
+<p>Mais Sylla, sans laisser à ses ennemis le temps de se reformer,
+chargea Cnéius Pompée d'une expédition en Afrique. Il lui confia
+à cet effet six légions qui partirent sur une flotte de cent vingt
+galères, suivies d'un grand nombre de bateaux de transport.</p>
+
+<p>Débarqué heureusement en Afrique, le général romain marcha
+contre ses ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les
+attaqua en profitant du désordre causé par un orage, les défit, et
+enleva leur camp, avec leurs bagages et les éléphants du roi numide.
+D. Ahénobarbus tomba en combattant; quant à ses soldats,
+il en fut fait un grand carnage, puisque trois mille, seulement,
+d'entre eux purent s'échapper.</p>
+
+<p>Yarbas avait pris la fuite avec les débris de ses Numides et
+tâchait de gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps
+de cavaliers maures, envoyés par le roi Bogud, fils de Bokkus, au
+secours de Pompée. Gauda fils de Bogud, commandant de cette
+colonne, contraignit Yarbas à se réfugier derrière les remparts de
+Bulla-Regia<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, sa capitale.</p>
+
+<p>Pompée, qui avait envahi la Numidie, empêcha les Berbères de
+porter secours à leur roi. Forcé de se rendre à Gauda, Yarbas fut
+mis à mort. Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et
+reçut, comme récompense de sa fidélité à Sylla, le territoire du
+vaincu<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a> (81). Ces luttes avaient duré sept ans. Vers la même
+époque Bokkus, roi de Maurétanie, ayant cessé de vivre, son empire
+avait été partagé entre ses deux fils: Bokkus II, qui obtint la
+partie orientale, avec Yol pour capitale, et Bogud, à qui échut la
+partie occidentale, avec Tingis. Ce dernier avait fourni son appui
+à Pompée pour écraser Yarbas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> Florus, <i>Hist. Rom.</i></blockquote>
+
+<p><span class="sc">Expéditions de Sertorius en Maurétanie</span >.--Tandis que la Numidie
+était le théâtre de ces guerres, Sertorius était chassé de
+l'Espagne par Annius, lieutenant de Sylla. Forcé de prendre la
+mer, il s'adjoignit à des pirates ciliciens et vint tenter un débarquement
+sur les côtes de la Maurétanie. Mais il fut reçu les armes
+à la main par les farouches montagnards de l'ouest et parvint, non
+sans peine, à se rembarquer. Il alla chercher un refuge dans les
+îles Fortunées (Canaries) et, de là, attendit une occasion plus favorable
+d'intervenir. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Un
+certain Ascalis, soutenu par une partie des corsaires ciliciens dont
+nous avons parlé, s'était mis en état de révolte contre le souverain
+maurétanien et s'était emparé de Tanger.</p>
+
+<p>Sertorius débarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et
+vint mettre le siège devant Tanger. Un corps de troupes romaines,
+sous le commandement de Paccianus (ou Pacciæcus), ayant été
+envoyé par Sylla au secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat,
+avant qu'il eût opéré sa jonction avec ce dernier, le défit et tua
+Paccianus; puis il enleva d'assaut Tanger et fit prisonnier le prétendant
+et sa famille (82). Encouragé par ce succès et appelé par
+les Lusitaniens, Sertorius réunit ses guerriers au nombre d'environ
+deux mille hommes, auxquels s'adjoignirent sept cents Berbères.
+Etant passé en Espagne, il reçut dans son armée le contingent des
+Lusitaniens et marcha contre les Romains. On sait qu'il se rendit
+bientôt maître de toute l'Espagne (78) et que sa puissance fut
+assez grande pour que Mithridate lui proposât une alliance; on sait
+aussi qu'il fallut toute la science et les efforts combinés de Métellus
+et de Pompée pour triompher de ce chef de partisans (72). Ce
+fait prouve que les incursions des Berbères de l'ouest en Espagne
+datent de loin.</p>
+
+<p><span class="sc">Les pirates africains chatiés par Pompée</span >.--Nous avons vu
+plus haut des pirates s'associer à Sertorius pour faire une expédition
+en Maurusie. La Méditerranée était alors infestée par ces écumeurs
+de mer, précurseurs des corsaires barbaresques, à l'industrie
+desquels la conquête de l'Algérie par la France a mis fin. Le
+littoral des Syrtes et de la Cyrénaïque était un des repaires de ces
+brigands qui enlevaient toute sécurité à la navigation. Les Nasamons
+se faisaient remarquer parmi eux par leur hardiesse. Des
+mercenaires et des officiers licenciés, des proscrits, épaves de
+toutes les guerres civiles, des brigands de toutes les nations complétaient
+les équipages. Plusieurs expéditions avaient déjà été entreprises
+contre eux; mais les leçons qu'on leur avait infligées
+n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun résultat. Leur audace ne connaissait
+pas de bornes: «l'or, la pourpre, les tapis précieux décoraient
+leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentées, et
+chaque prise était suivie de longues orgies au son des instruments
+de musique<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>». Ils possédaient, dit-on, plus de trois mille navires
+avec lesquels ils entreprenaient de véritables expéditions et interceptaient
+souvent les convois de grains venant non seulement de
+l'Afrique, mais de la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient
+un véritable état qui avait déclaré la guerre au reste du
+monde. Ils avaient établi des règles d'obéissance et de hiérarchie
+auxquelles tous se soumettaient; quant à leurs prises, ils les considéraient
+comme du butin légitimement conquis par la guerre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> Duruy, <i>Hist. des Romains</i>, t. II, p. 779.</blockquote>
+
+<p>En 67 Pompée, chargé par décret de mettre fin à cette situation
+insupportable, et ayant reçu à cet effet des forces considérables,
+divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les
+rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la Méditerranée
+orientale, détruisit tous leurs navires, et força à la soumission
+ceux qui n'avaient pas péri.</p>
+
+<p>En 59, lors du premier triumvirat, Pompée obtint dans son lot
+l'Afrique; il fit administrer cette province par des lieutenants et
+conserva des relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui
+devait tout<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> Boissière, p. 169.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Juba I, successeur de Hiemsal II. Il se prononce pour le parti
+de Pompée</span >.--Après les événements qui avaient rendu à Hiemsal II
+son royaume, augmenté de celui de Yarbas, ce prince régna tranquillement
+pendant de longues années, aidé dans l'exercice du
+pouvoir, par son fils Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite
+d'une contestation survenue avec un chef berbère du nom de Masintha,
+le même qui, ainsi que nous l'avons dit<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>, gouvernait sans
+doute la Numidie occidentale, voisine de la Maurétanie, les princes
+africains vinrent soumettre leur procès au Sénat. Juba, représentant
+son père, obtint gain de cause malgré l'opposition de César
+qui, d'après Suétone, serait allé, dans son ardeur à défendre Masintha,
+jusqu'à saisir par la barbe son adversaire. Juba garda un
+âpre ressentiment de cette violence et profita de son séjour à Rome
+pour resserrer les liens qui unissaient son père au parti pompéien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> D'après M. Poulle, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succéda.
+C'était un homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables;
+ses rapports avec les Romains l'avaient initié aux raffinements de
+la civilisation; mais son goût pour les choses de la guerre l'avait
+empêché de tomber dans la mollesse. Persuadé qu'il était appelé à
+jouer un grand rôle dans la querelle qui divisait alors le peuple
+romain, son premier soin, en prenant le pouvoir, fut d'organiser
+ses forces, non seulement au moyen de ses guerriers numides,
+mais encore en attirant à lui des aventuriers de toute race, qui,
+profitant de l'anarchie générale, s'étaient réunis en bandes et
+guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi préparé, il
+attendit, au cœur de son royaume, que le moment d'agir fût arrivé.</p>
+
+<p><span class="sc">Défaite de Curion et des Césariens par Juba</span >.--L'occasion ne
+tarda pas à se présenter. Après que César eut enlevé l'Italie aux
+Pompéiens, Attius Varus, lieutenant de Pompée, se réfugia avec
+quelques forces en Afrique, y proclama l'autorité de son maître et
+se mit en relations avec Juba. Curion, ennemi personnel de ce
+dernier, dont il avait proposé au Sénat la dépossession, fut dépêché
+par César pour réduire le rebelle et son allié numide, déclaré ennemi
+public. Après quelques opérations dans lesquelles il eut
+l'avantage, il contraignit Varus à se réfugier à Utique et commença
+le siège de cette ville. La situation des Pompéiens devenait critique,
+lorsque Juba accourut à leur secours, à la tête d'une puissante
+armée, ce qui contraignit Curion à lever le siège et à chercher
+lui-même un refuge derrière les retranchements du camp
+Cornélien<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>, où rien ne lui manquait. Il aurait pu résister avec succès
+aux forces combinées de ses ennemis; mais ceux-ci employèrent
+la ruse pour l'en faire sortir et leur stratagène réussit. Ils répandirent
+le bruit que Juba, rappelé dans son royaume par une révolte
+subite, avait emmené la plus grande partie de ses forces, en
+laissant le reste sous le commandement de son général Sabura.
+Pour donner plus de sérieux à cette feinte, le roi numide se tint
+en arrière avec le gros de son armée et ses éléphants et fit avancer
+Sabura suivi de peu de monde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> Les vestiges de ce camp se voient encore à Porto Farina.</blockquote>
+
+<p>Aussitôt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et
+se porta sur la Medjerda (Bagradas), où il ne tarda pas à rencontrer
+l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les précédents
+rapports, à savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le général
+romain se lança imprudemment à la poursuite des guerriers indigènes
+qui, tantôt combattant, tantôt fuyant, l'attirèrent dans un
+terrain choisi, à portée des renforts de Juba. Les Césariens, harassés
+de fatigue, débandés, négligeant leurs précautions habituelles,
+car ils se croyaient sûrs de la victoire, se virent tout à
+coup entourés par de nouveaux et innombrables ennemis, parmi
+lesquels deux mille cavaliers espagnols et gaulois de la garde de
+Juba. Il ne leur restait qu'à vendre chèrement leur vie. Enflammés
+par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils combattirent avec
+la plus grande bravoure et furent tous exterminés. La tête du général
+romain fut apportée au prince berbère.</p>
+
+<p>Dès que la nouvelle de cette défaite parvint au camp cornélien,
+les soldats furent pris d'une véritable panique, que le préteur
+M. Rufus fut impuissant à calmer. Tous se précipitèrent vers la
+rivage afin de s'embarquer sur des navires marchands ancrés dans
+le port; mais la plupart de ces barques sombrèrent, étant surchargées;
+dans certains navires, les marins jetèrent à l'eau les
+soldats, et il en résulta que, de toute cette armée, bien peu de Césariens
+purent gagner la côte de Sicile, où ils arrivèrent isolés et
+démoralisés. Ceux qui n'avaient pu s'embarquer se rendirent à
+Juba qui les fit tous massacrer sans pitié <a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>.</p>
+
+<p>Rempli d'orgueil par ce succès, Juba entra solennellement à
+Utique et commença à faire rudement sentir son arrogance aux
+Pompéiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> Appien, <i>passim</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de
+Pharsale</span >.--Mais, tandis que l'Afrique était le théâtre de ces événements,
+le grand duel de César et de Pompée se terminait à Pharsale
+par la défaite de celui-ci, suivie bientôt de sa mort misérable
+(août-juin 48). Les débris des Pompéiens vinrent en Afrique se réfugier
+auprès de Varus et tenter de se reformer sous la protection
+de Juba.</p>
+
+<p>Métellus Scipion, beau-père de Pompée, Labiénus et autres chefs
+du parti pompéien, et enfin Caton, arrivé le dernier, après avoir
+mis la Cyrénaïque en état de défense, se trouvèrent réunis et ne
+tardèrent pas à grouper des forces respectables, tant comme effectif
+que comme matériel et vaisseaux. Ils enrôlèrent aussi un grand
+nombre d'indigènes et renforcèrent leurs légions au moyen d'éléments
+divers. L'éloignement de César, retenu en Egypte, favorisait
+cette réorganisation de leurs forces. Malheureusement la
+concorde était loin de régner parmi les Pompéiens: Scipion et
+Varus s'y disputaient le commandement, et Juba faisait avec insolence
+sentir le poids de son autorité à tous. Il fallait l'énergie de
+Caton pour éteindre ces discordes et rappeler chacun à son devoir.
+Grâce à lui, Scipion fut reconnu général en chef des forces pompéiennes;
+ce fut lui également qui sauva Utique de la destruction,
+car Juba voulait raser cette cité comme étant attachée au parti
+césarien. Il s'appliqua particulièrement à la fortifier et laissa aux
+autres chefs le soin de diriger les opérations actives. Le roi berbère,
+rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les
+événements, s'entoura des insignes de la royauté et fit frapper des
+monnaies à son effigie. Il avait imposé aux Pompéiens cette condition,
+qu'en cas de succès, la province d'Afrique lui serait donnée,
+et il se voyait déjà souverain d'un puissant empire<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> Mommsen, <i>Hist. Rom</i>., t. VII, p. 128.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">César débarque en Afrique</span >.--Ainsi, il ne suffisait pas à César
+d'avoir vaincu son rival à la suite d'une brillante campagne. Il
+fallait recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un
+autre continent et avec des forces bien inférieures à celles de ses
+ennemis. César accepta les nécessités de la situation avec sa décision
+ordinaire. Retenu à Alexandrie par les vents contraires, il
+prit toutes les dispositions pour assurer la réussite de sa téméraire
+entreprise. Dans le but d'entraver le secours que Juba allait
+offrir aux Pompéiens, il le proclama, ainsi que nous l'avons dit,
+ennemi public, et accorda ses états aux deux rois de Maurétanie
+Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils attaqueraient la frontière
+occidentale de la Numidie et feraient ainsi une salutaire diversion.</p>
+
+<p>Au commencement de l'an 46, César débarqua non loin d'Hadrumète
+(Sousa), après une périlleuse traversée dans laquelle sa
+flotte avait été dispersée. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq
+mille fantassins et cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette
+faible armée qu'il allait affronter, loin de tout secours, des forces
+combinées montant à soixante mille hommes, avec une nombreuse
+cavalerie et des éléphants. Heureusement pour le dictateur, ses
+ennemis ne surent pas tirer parti de leurs avantages. Leurs nombreux
+navires restèrent à l'ancre, au lien d'aller intercepter ses communications
+et empêcher l'arrivée de renforts. Scipion soumis aux
+caprices de Juba, se montra d'une faiblesse extrême et, pour plaire
+à ce prince, laissa ses soldats ravager la province d'Afrique, ce
+qui détacha de lui la population coloniale qui ne voulait à aucun
+prix subir la domination d'un Berbère. Enfin les opérations de
+guerre furent menées sans énergie ni cohésion.</p>
+
+<p>Cependant César, après avoir en vain essayé de se rendre maître
+d'Hadrumète, soit par la force, soit en achetant Considius qui défendait
+cette place, se vit bientôt forcé de battre en retraite, poursuivi
+dans sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels
+la cavalerie gauloise était obligée de faire tête à chaque
+instant. Bien accueilli par les habitants de Ruspina<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>, il se retrancha
+dans cette localité et reçut également la soumission de
+Leptis parva<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>, ce qui lui procura l'avantage d'un bon port où il ne
+tarda pas à recevoir des renforts et des provisions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Monastir, selon M. Guérin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le même.</blockquote>
+
+<p>Bientôt arriva Labiénus à la tête d'une armée de huit mille hommes,
+comprenant un grand nombre de cavaliers numides. César leur
+offrit aussitôt le combat, et, grâce à une liabile tactique, parvint à
+repousser ses ennemis. Malgré ce succès, sa situation était des
+plus critiques: Scipion arrivait avec huit légions et de nombreux
+cavaliers; il n'était plus qu'à trois journées, et derrière lui s'avançait
+le gros de l'armée de Juba, commandée par le prince berbère
+en personne. Bloqué, manquant de tout, César déploya, dans cette
+conjoncture critique, les ressources de son génie: construisant des
+machines de guerre, démolissant des galères pour avoir le bois
+nécessaire aux palissades, enfin nourrissant ses chevaux au moyen
+d'algues marines lavées dans l'eau douce. Heureusement Salluste,
+alors préteur, parvint à surprendre l'île de Kerkinna, où avaient
+été entassées de nombreuses provisions qui assurèrent le salut des
+Césariens.</p>
+
+<p><span class="sc">Diversion de Sittius et des rois de Maurétanie</span >.--Sur ces entrefaites,
+un certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers,
+avec lequel César était en pourparlers depuis quelque temps, se
+joignit aux troupes de Bogud, roi de la Maurétanie orientale, et
+envahit la Numidie par l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis
+dans la conspiration de Catilina, et qui déjà, en 48, avait
+aidé Cassius, lieutenant de César, à écraser Marcellus en Espagne,
+avait réuni en Afrique une véritable armée de malandrins de tous
+les pays avec lesquels il se mettait au service de quiconque le
+payait convenablement<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Homme énergique et d'une grande audace,
+son appui, surtout après sa jonction avec les troupes de Maurétanie,
+allait être d'un grand prix pour César.</p>
+
+<p>Marchant résolument sur Cirta, Sittius parvint sans empêchement
+sous les remparts de cette ville, l'enleva après un siège
+de peu de jours<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> et se rendit maître d'une autre place forte dont
+on ignore le nom, où se trouvaient les magasins d'armes et de
+vivres de Juba. Appuyé sur cette forteresse, il rayonna dans tous
+les sens, menaçant les villes et les campagnes de la Numidie.</p>
+
+<p>A la réception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rétrograder
+une partie de son armée pour s'opposer aux entreprises des
+envahisseurs et couvrir sa capitale. Mais bientôt un autre sujet
+d'inquiétude le força à porter ses regards vers le sud. Les Gétules,
+travaillés par les émissaires de César, s'étaient lancés sur sa frontière
+méridionale. Il fallut donc distraire encore de nouveaux
+soldats pour contenir les nomades sahariens. Ainsi Juba, menacé
+sur ses derrières et sur son flanc, fut contraint de suspendre son
+mouvement et de changer ses plans. Il n'est pas douteux que ces
+diversions assurèrent le salut de César.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Appien, <i>De bell. civ</i>., lib. IV, cap. 54. Salluste, <i>Catil</i>., c. 21.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Hirtius, <i>De bell. afr</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Bataille de Thapsus, défaite des Pompéiens</span >.--Cependant César,
+après s'être solidement établi dans ses retranchements, avait
+cherché à s'étendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion,
+appuyé sur Hadrumète, Thapsus<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a> et Thysdruss<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>. Ce général restait,
+depuis deux mois, dans une inaction incompréhensible, appelant
+sans cesse Juba à son secours; mais le prince berbère avait d'autres
+soucis, ainsi qu'on l'a vu. Peut-être aussi ne se souciait-il pas trop
+de débarrasser les Pompéiens de leur ennemi et n'était-il pas fâché
+de les laisser à la merci de César, pour arriver ensuite, écraser
+celui-ci et rester maître du pays<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> El Djem.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> Cf. Hirtius.</blockquote>
+
+<p>Cédant enfin à des instances de plus en plus pressantes ou peut-être
+à des promesses précises, Juba laissa le commandement des
+opérations contre Sittius à son lieutenant Sabura, se porta vers
+l'est et établit son camp en arrière de celui de Scipion. Les soldats
+de César, effrayés de l'approche du prince numide dont la renommée
+avait considérablement exagéré les forces, furent surpris
+de constater que son armée n'était pas aussi puissante qu'on l'annonçait.
+Le dictateur, qui venait de recevoir du renfort, profita habilement
+de cette impression pour prendre l'offensive et attaquer
+Thapsus, ville construite sur une sorte de presqu'île. Par son
+ordre, l'isthme qui reliait cette ville à la terre fut coupé et toute
+communication se trouva interrompue entre les assiégés et les
+Pompéiens.</p>
+
+<p>Déjà les Césariens avaient remporté quelques avantages sur
+terre et sur mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de
+leurs ennemis s'éclaircissaient par la désertion. La désaffection
+des populations s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un
+exemple, était allé détruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants
+avaient offert leur soumission à César. Scipion ne pouvant
+plus persister dans son inaction, se porta au secours de Thapsus où
+il fut rejoint par Juba. Bientôt César, qui avait pris toutes ses
+dispositions pour l'offensive, fit attaquer ses ennemis coalisés. Les
+Césariens déployèrent la plus grande bravoure et forcèrent les
+Pompéiens à reculer. Les éléphants affolés contribuèrent au
+désordre et empêchèrent la cavalerie numide de donner. Le camp
+des Pompéiens et celui de Juba tombèrent successivement aux
+mains des vainqueurs. Quant à l'armée coalisée, naguère si nombreuse
+et si puissante, elle fuyait en désordre dans toutes les directions.
+Les Césariens firent des vaincus un carnage horrible:
+dix mille cadavres restèrent sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Cette belle victoire assurait le succès de César. Les villes environnantes,
+Hadrumète, Thysdrus, qui étaient déjà pour lui, s'empressèrent
+de se rendre à ses officiers pendant que sa cavalerie
+marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la résistance,
+mais, on l'a vu, les habitants de cette ville étaient pour César;
+aussi n'eut-il bientôt d'autre ressource pour échapper au vainqueur
+que de se donner la mort (avril 46).</p>
+
+<p><span class="sc">Mort de Juba; la Numidie orientale est réduite en province romaine</span >.--Après
+la bataille de Thapsus, les chefs pompéiens qui
+échappèrent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour
+tâcher d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage,
+en arrêta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le
+port d'Hippone<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>. Scipion, repoussé en Afrique par la tempête, se
+perça de son épée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> Florus, <i>Hist. Rom</i>.</blockquote>
+
+<p>Quant à Juba, échappé de la mêlée, il évita la poursuite des
+vainqueurs; en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il
+parvint à atteindre sa capitale Zama regia, où il avait laissé sa
+famille et où il espérait trouver un refuge. Mais les habitants,
+effrayés par les préparatifs de destruction générale qu'il avait faits
+avant son départ, en prévision d'une défaite possible, refusèrent
+de lui ouvrir les portes de leur cité: ni les prières ni les menaces
+ne purent les fléchir, et ils ne voulurent même pas laisser sortir la
+famille de leur roi. Il fallait, pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa
+cause bien compromise. Elle l'était en effet, car Sittius avait vaincu
+et tué Sabura; le roi berbère n'avait plus un asile.</p>
+
+<p>Juba se décida alors à se retirer à sa maison de campagne avec
+le pompéien Pétréius et quelques serviteurs fidèles. Les Césariens,
+appelés par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au
+prince vaincu qu'à mourir. Il fit préparer un festin qu'il partagea
+avec Pétréius, puis tous deux engagèrent un combat singulier où
+ils devaient périr l'un et l'autre. Mais là encore la fortune fut
+contraire au prince numide: il triompha de Pétréius, sans avoir reçu
+de blessure mortelle et en fut réduit à se plonger lui-même son
+glaive dans le corps; enfin, comme la mort n'arrivait pas, il se fit
+achever par un esclave.</p>
+
+<p>Ainsi finit le dernier roi de Numidie.</p>
+
+<p>La partie orientale de ce royaume fut réduite en province
+romaine (46) sous le nom de <i>Nouvelle Numidie</i> ou d'<i>Africa nova</i>.
+César plaça Salluste à sa tête, avec le titre de proconsul. S'il faut
+s'en rapporter au témoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien
+de la guerre de Jugurtha, dans son court passage en Numidie,
+s'y rendit coupable de telles exactions qu'il fut traduit en
+justice et couvert de honte et d'infamie (Dion).</p>
+
+<p>Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment résisté à leur
+roi, furent affranchis d'impôts.</p>
+
+<p>Il restait quelqu'un à récompenser: Sittius, dont la coopération
+avait été si décisive. César lui donna, ainsi qu'à ses compagnons, les
+territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires,
+selon Appien, appartenaient à un certain Masanassès, ami et allié
+de Juba, et père d'Arabion, qui se réfugia en Espagne. Ainsi
+s'établit la colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses
+à Constantine<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Selon M. Poulle (<i>Maurétanie Sétifienne</i>, p. 86), la colonie des Sittiens
+ou Cirtésiens s'étendit assez loin au sud-est et se prolongea au
+nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies de Milevum
+(Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de bourgs.</blockquote>
+
+<p>Juba laissait un fils. Le vainqueur l'épargna et l'envoya à Rome,
+où il reçut une brillante éducation. Nous le verrons plus tard jouer
+un rôle important dans l'histoire de l'Afrique.</p>
+
+<p>Enfin Bogud I reçut, pour prix de son alliance, la partie occidentale
+de la Numidie.</p>
+
+<pre>
+ CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE.
+
+ Sifax, (ou Syphax), roi des Massésyliens. . | vers 225
+ Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C.
+
+ Massinissa, roi des Massésyliens. . . . . . . . |
+ Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201
+
+ Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?)
+
+ Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149
+ Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+
+ Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145
+
+ Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118
+ Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C.
+
+ Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117
+
+ Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112
+
+ Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . |
+ Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104
+
+ Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . |
+ Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?)
+ Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . |
+
+ Yarbas, Numidie orientale et centrale. |
+ Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 88
+
+ Hiemsal, Numidie orientale et centrale. |
+ Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 81
+
+ Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . |
+ Masanassès, sétifienne. . . . . . . . . . . . . | 50
+</pre>
+
+<p>En 46, la Numidie orientale et centrale est réduite en province
+romaine. La sétifienne est réunie à la Maurétanie orientale.</p>
+<a name="a7" id="a7"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>LES DERNIERS ROIS BERBÈRES</h4>
+
+<p class="mid">46 avant J.-C.--43 après J.-C.</p>
+
+<p>Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion
+rentre en possession de la Sétifienne.--Lutte entre les partisans d'Antoine
+et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion s'allie à
+Lélius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous Lépide.--Bogud II
+est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la Maurétanie sous
+son autorité.--La Berbérie l'entre sous l'autorité d'Octave.--Organisation
+de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de Numidie.--Juba roi de Maurétanie.--Révolte
+des Berbères.--Mort de Juba; Ptolémée lui succède.--Révolte
+des Tacfarinas.--Assassinat de Ptolémée.--Révolte d'Ædémon.
+La Maurétanic est réduite en province Romaine.--Division et organisation
+administrative de l'Afrique romaine.--<span class="sc">Chronologie des rois de Maurétanie</span >.</p>
+
+<p><span class="sc">Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles</span >.--Après
+tant de secousses, la Berbérie ne recouvra pas encore la
+tranquillité qui lui aurait été si nécessaire pour panser ses plaies.
+Liée désormais au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup
+de toutes les luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre
+de César, les compétitions qui en furent la conséquence fournirent
+aux Africains de nouvelles occasions d'y participer.</p>
+
+<p>Bogud I, fidèle à César, avait aidé le dictateur à écraser en
+Espagne les restes du parti pompéien (45). Il était logique, ou au
+moins conforme à l'usage, que Bokkus II se prononçât dans un
+sens opposé; aussi ses deux fils combattirent-ils à Munda pour
+Sextus et Cnéus Pompée.</p>
+
+<p><span class="sc">Arabion rentre en possession de la Sétifienne</span >.--Nous avons
+vu que le prince berbère Arabion, fils de Masanassès, après avoir
+été dépossédé du royaume de son père (la Numidie sétifienne),
+avait rejoint, en Espagne, les fils de Pompée. A la tête d'une bande
+d'aventuriers, il vécut d'abord de brigandages; puis, sa troupe
+grossissant, il devint redoutable et lutta, non sans succès, contre
+les cohortes du dictateur. Après la mort de César (15 mai 44)
+Arabion jugea le moment favorable pour reconquérir l'héritage
+de son père. Il passa en Afrique et s'appliqua à former une armée.
+On dit même qu'il envoya des Numides au jeune Pompée, pour
+qu'ils apprissent, sous sa direction, à combattre à la romaine<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>.
+Bientôt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par son courage
+et son habileté, ne tarda pas à triompher de Bokkus III qui avait
+succédé à son père Bogud I, et à rentrer en possession du
+royaume paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services
+passés, réclama le secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors
+d'autres occupations et ainsi toute la contrée comprise entre Saldæ
+et l'Amsaga, la Numidie sétifienne, échappa au prince maure
+pour rentrer en la possession de son ancien chef.</p>
+
+<p>«Arabion était actif, entreprenant, astucieux comme un Numide,
+doué de qualités guerrières, avide de pouvoir<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>.» Il n'est pas
+douteux qu'il n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la
+Numidie. Son premier acte d'hostilité fut d'attirer Sittius, le spoliateur
+de son père, dans une embuscade, et de le tuer. Puis il
+attendit pour voir comment ce nouvel attentat serait jugé à
+Rome. Mais l'attention était absorbée dans la métropole par des
+choses autrement graves que les usurpations d'un Numide.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie Sétifienne</i>, p. 94 et passim.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> Poulle <i>loc. cit</i>. Nous suivons entièrement son récit, car il est
+impossible de mieux résumer cet épisode de l'histoire de la Berbérie.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Luttes entre les partisans d'Octave et ceux d'Antoine</span >.--A la
+suite du partage effectué entre les triumvirs, l'Afrique était échue
+à Octave. La Numidie était alors gouvernée par Titus Sextius,
+tandis que l'ancienne province d'Afrique obéissait à Cornificius.
+Octave donna à Sextius le commandement des deux provinces
+réunies, et cet officier voulut prendre possession de la Proconsulaire,
+mais Cornificius refusa d'évacuer l'Afrique, en déclarant qu'il
+tenait son poste du sénat et qu'il n'avait cure de ce qui pouvait avoir
+été fait par les dictateurs. Bientôt la guerre éclata entre eux.</p>
+
+<p>Cornificius, qui disposait des forces les plus considérables, envahit
+la Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi
+à la retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumète et des
+localités voisines. Cornificius, séparant ses forces, chargea son
+lieutenant Décimus Lélius d'assiéger Cirta, avec une partie de son
+armée, et confia le reste à P. Ventidius avec mission de repousser
+Sextius. Cette tactique parut devoir être couronnée de succès, car
+Sextius, s'étant laissé surprendre, fut battu et réduit à la fuite.</p>
+
+<p><span class="sc">Arabion se prononce pour Octave</span >.--Cependant Arabion, qui
+était sollicité par les deux gouverneurs de se prononcer pour
+chacun d'eux, gardait une attitude expectante afin de saisir le
+moment d'intervenir avec profit. Craignant, s'il laissait écraser
+Sextius, que son adversaire ne devînt trop redoutable, ou, peut-être,
+prévoyant le triomphe d'Octave, le prince berbère se déclara
+alors pour ce dernier, et entraîna avec lui les Sittiens. Cette nouvelle
+rendit la confiance à Sextius alors assiégé par ses ennemis:
+ayant enflammé le courage de ses soldats, il opéra une sortie heureuse
+et parvint à triompher de Ventidius, qui resta sur le champ
+de bataille.</p>
+
+<p>La conséquence de ces événements fut la levée immédiate du
+siège de Cirta et la retraite de Lélius sur Utique, où se trouvait le
+camp de Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius
+arrivait de l'autre côté. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris
+entre deux ennemis; mais il disposait de forces considérables et
+aurait été en mesure de résister avec fruit, si la fortune ne s'était
+tournée si manifestement contre lui.</p>
+
+<p>Lélius envoyé en reconnaissance se heurta contre le corps de
+Sextius, qui l'attaqua avec violence. Secondé par un habile mouvement
+d'Arabion, celui-ci parvint à le séparer du camp et à le
+contraindre à la retraite. La cavalerie du prince numide le força de
+chercher un refuge sur une montagne escarpée. Cornificius, voyant
+la position critique de son lieutenant, sort du camp pour aller à
+son secours. Pendant ce temps Arabion a détaché de son armée
+un corps d'hommes déterminés qui escaladent par surprise les
+retranchements du camp, et massacrent les soldats laissés à sa garde.</p>
+
+<p>Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue à pousser
+hardiment sa marche pour opérer sa jonction avec Lélius; mais
+celui-ci ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul
+exposé à l'attaque combinée de Sextius et d'Arabion. Bientôt,
+tous ses soldats tombent autour de lui, et lui-même trouve la
+mort du guerrier. Pendant ce temps, Lélius désespéré se perçait
+de son épée et ses soldais démoralisés n'essayaient pas de résister
+à leurs ennemis.</p>
+
+<p>«La journée avait été bonne pour Arabion; il avait donné une
+province à Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilité
+contre César; il rentra dans ses États chargés de dépouilles et
+peut-être y annexa-t-il quelques cantons de la Nouvelle Numidie.
+Cette heureuse campagne eut encore pour résultat de raffermir la
+couronne sur sa tête et de consacrer son titre de roi<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 99. Appien, <i>de bell. civ.</i>, lib. IV. Dion
+Cassius, lib. XLVII.</blockquote>
+
+<p>Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise à l'autorité de
+Sextius. En 43, après la réconciliation d'Octave et d'Antoine et
+la formation d'un nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifié et
+remplacé par C, F. Fango. L'Afrique avait été conservée par Octave.
+Mais, à la suite de la bataille de Philippes, en 42, un nouveau
+partage intervint entre les triumvirs: Antoine reçut l'Orient et
+dans son lot se trouvèrent la Cyrénaïque et l'Afrique propre, tandis
+que la Numidie seule restait à César-Octavien, avec les régions
+de l'Occident.</p>
+
+<p><span class="sc">Arabion s'allie à Sextius lieutenant d'Antoine. Sa mort</span >.--La
+femme d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus
+n'avait de féminin que le corps, chargea Sextius resté en Afrique
+de s'emparer de la province échue à son mari. Fango, ne cédant
+qu'à la force, alla prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie;
+mais son administration ne l'avait pas rendu sympathique. Il
+trouva la population en armes, et bientôt une révolte générale
+éclata contre lui. Arabion et les Sittiens soutenaient les rebelles.
+Cependant Fango parvint à rétablir son autorité et Arabion, vaincu
+par lui, alla chercher un refuge auprès de Sextius.</p>
+
+<p>Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbère et, sur son
+refus, envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage.
+Mais Sextius, secondé par Arabion et un grand nombre de
+Numides, ayant marché contre lui, le força à une prompte retraite.
+Sur ces entrefaites, Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les
+détails fournis par Dion Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires,
+et il est assez difficile de se rendre compte du motif
+de ce meurtre. Selon ces auteurs, Sextius aurait redouté la grande
+influence exercée sur les Berbères par Arabion et aurait agi sous
+la double impulsion de la jalousie et de la crainte.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en fût, ce meurtre détacha de Sextius tous les cavaliers
+numides, qui allèrent offrir leurs services à Fango et le poussèrent
+à attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la
+victoire se prononça pour Sextius: Fango vaincu et mis en déroute
+se donna la mort. Zama, qui résistait encore, ne tarda pas à être réduite
+à la soumission. Ainsi Sextius resta maître de toute l'Afrique.
+Il ajouta sans doute à ses provinces l'ancien royaume d'Arabion,
+la Numidie sétifienne.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Afrique sous Lépide</span >.--En l'an 40, Lépide, qui avait reçu
+l'Afrique pour son lot, vint, avec six légions détachées de l'armée
+d'Antoine, en prendre possession. Sextius lui remit sans opposition
+ses provinces, et durant quatre années, les deux Afriques obéirent à
+son administration. Les auteurs donnent fort peu de renseignements
+sur cette période. On sait seulement que Lépide retira à Karthage,
+la Junonia de Gracchus, ses privilèges de colonie romaine, et lui
+enleva même une partie de ses habitants qu'il déporta au loin.
+Quelle fut la cause de cette sévérité? Peut-être les colons de Karthage
+témoignèrent-ils des sentiments peu favorables au triumvir,
+peut-être celui-ci céda-t-il aux conseils des habitants d'Utique,
+dont la rivalité contre la colonie voisine était un héritage des
+siècles. La nouvelle Karthage était en effet devenue très florissante
+sous le consulat de Marc-Antoine. On est réduit à cet égard à des
+conjectures.</p>
+
+<p>Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute
+la Maurétanie sous son autorité.--L'année 40 avait vu la mort
+de Bokkus II, roi de la Tingitane, qui avait été remplacé par
+Bogud II, son fils. Héritier de la haine de son père contre Octave,
+Bogud céda aux instances de Lucius Antonius, alors proconsul en
+Espagne, et en 38, il passa dans la péninsule avec une armée, afin
+d'arracher cette province aux lieutenants d'Octave. Mais à peine
+avait-il quitté l'Afrique qu'une révolte éclatait dans sa capitale, à
+Tingis même.</p>
+
+<p>En même temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait
+de son absence et des mauvaises dispositions de ses sujets
+pour envahir son royaume et occuper les principales villes.</p>
+
+<p>Rappelé en Afrique par ces graves événements, Bogud trouva
+tous les ports fermés et fut repoussé partout où il se présenta. Son
+absence lui coûtait sa couronne. Il alla chercher un refuge à
+Alexandrie, auprès d'Antoine, qui lui donna un commandement
+important. Il devait périr plus tard à Methone<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> Agrippa, entre les mains de qui il était tombé, lui fit trancher la
+tête (31).</blockquote>
+
+<p>Bokkus III réunit ainsi sous son autorité deux les Maurétanies et
+vit son usurpation ratifiée par Octave. Etabli à Yol (Cherchel), ce
+Berbère, vassal de Rome, régna assez paisiblement, ou plutôt obscurément,
+pendant plusieurs années. Il mourut en 33.</p>
+
+<p><span class="sc">La Berbérie rentre sous l'autorité d'Octave</span >.--En 36, Lépide
+appelé par Octave en Sicile pour coopérer à la guerre contre Sextus
+Pompée, quitta l'Afrique à la tête de douze légions. Mais bientôt
+des discussions s'élevèrent entre les deux triumvirs, et Lépide fut
+dépouillé de son autorité par Octave qui envoya en Afrique, pour
+le remplacer, Statilius Taurus. Les historiens parlent, mais sans
+donner de détails précis, des incursions des Musulames et des Gétules,
+populations établies sur la limite du désert, et des razzias
+qu'ils opéraient alors dans le Tel. Le nouveau gouverneur dut faire
+plusieurs expéditions contre ces pillards pour les forcer à rentrer
+dans leurs limites.</p>
+
+<p>En l'an 33, Octave vint lui-même en Afrique et réunit les possessions
+de Bokkus au domaine du peuple romain.</p>
+
+<p>Karthage avait été privée par Lépide de ses privilèges de colonie
+romaine et même dépeuplée en partie. Octave s'attacha à rendre à
+la colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois
+mille citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient
+essayé de donner à la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave
+la consacra à Vénus, déesse protectrice de la famille Julia,
+mais ce dernier vocable fut aussi éphémère que le précédent<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> Appien, <i>Punic</i>. 136. Suétone, <i>Aug</i>., 47.</blockquote>
+
+<p>Vers le même temps, Antoine, entièrement subjugué par les
+charmes de Cléopâtre, lui rendait la Cyrénaïque, et pour la dernière
+fois cette province était rattachée à l'empire d'Egypte. Mais
+trois ans plus tard (en 33), il se déclarait publiquement son époux
+et partageait ses provinces entre les enfants de sa femme. C'est
+ainsi que la jeune Cléopâtre Séléné, dont nous aurons bientôt à
+parler, reçut en dot la Cyrénaïque.</p>
+
+<p>La longue rivalité d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre
+31, par la bataille d'Actium. Après sa défaite, le triumvir
+songea à s'appuyer sur les quatre légions qu'il avait laissées en Cyrénaïque
+à son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livrées,
+ainsi que le pays qu'il était chargé de défendre, à Gallus, officier
+d'Octavien. En vain Antoine essaya-t-il, à Parœtonium, de rappeler
+ses soldats à la fidélité; sa voix ne fut pas écoutée et, perdant
+tout espoir, il alla chercher auprès de Cléopâtre un trépas misérable.</p>
+
+<p>Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise à l'autorité d'Octave.</p>
+
+<p><span class="sc">Organisation de l'Afrique par Auguste</span >.--Octave avait conservé
+sous son autorité directe les Maurétanies depuis la mort de Bokkus
+et tenté d'y implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement
+les indigènes à se façonner aux lois et aux usages des
+Romains et les préparer à accepter sans mécontentement leur
+réunion définitive à l'empire<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.</p>
+
+<p>Après la mort d'Antoine et de Cléopâtre, leurs enfants furent
+recueillis par Octave qui les traita avec les plus grands égards.
+Parmi eux se trouvait la jeune Cléopâtre Séléné; il la donna en
+mariage au fils de Juba, qui venait de combattre pour lui à Actium,
+et confia à celui-ci le gouvernement de l'Egypte <a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 102.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> La date de cette nomination est incertaine.</blockquote>
+
+<p>Resté maître incontesté du pouvoir, Octave s'était sérieusement
+occupé de l'organisation des provinces. Dans les dernières années
+de la république, elles étaient au nombre de quatorze, gouvernées
+soit par des préteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de
+l'an 27, au moment où il constituait le régime impérial, Auguste
+maintint cette division: les provinces paisibles et depuis longtemps
+conquises, où peu de forces étaient nécessaires, furent appelées
+sénatoriales ou proconsulaires; les autres, où stationnèrent particulièrement
+les légions, furent dites prétoriennes ou de l'empereur,
+général en chef des armées<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrénaïque
+avec la Crète, furent classées parmi les provinces sénatoriales;
+mais ces divisions changèrent selon les circonstances.</p>
+
+<p>La III<sup >e</sup> légion (Augusta) fut chargée de tenir garnison en Afrique.
+Auguste plaça son quartier permanent à Theveste (Tebessa), au
+pied oriental de l'Aourès, à cheval sur les routes de la province de
+Karthage, de la Numidie et de la région des oasis et de la Tripolitaine.
+Elle protégeait aussi le pays colonisé contre les invasions
+des Gétules.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> <i>Hist. des Romains</i> par Duruy, t. IV, p. 2.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Juba II, roi de Numidie</span >.--Vers le même temps, c'est-à-dire
+entre l'an 29 et l'an 25, Auguste plaça Juba II à la tête de la Numidie,
+non comme un simple gouverneur, mais comme roi vassal<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>.
+C'était une nouvelle application de son système qui consistait à
+chercher à se rallier les indigènes en les amenant à l'assimilation;
+il pensait ne pouvoir trouver un meilleur intermédiaire qu'un compatriote
+parfaitement romanisé.</p>
+
+<p>Nous avons vu qu'après la mort de son père, le jeune Juba avait
+été élevé à Rome avec le plus grand soin, sous l'œil de César. Les
+maîtres les plus célèbres de la Grèce et de l'Italie l'initièrent à
+toutes les connaissances de l'époque et firent de ce jeune Berbère
+un savant et un raffiné<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. C'était, au dire de Plutarque, un homme
+beau et gracieux<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. Ces dons naturels, rehaussés par la culture, lui
+gagnèrent l'amitié d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune.
+Hâtons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait placé
+en lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu
+l'espérer, les indigènes à l'assimilation, c'est que la tâche était beaucoup
+trop difficile et ne pouvait être l'œuvre d'un homme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> De la Blanchère: <i>De rege Juba, regis Jubæ filio</i>, Paris 1883.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> <i>Auton</i>, c. VII.</blockquote>
+
+<p>Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigène sur
+le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en
+exerçant sur lui son autorité gouvernementale, il lui laissa ses
+franchises communales et n'administra, à proprement parler, que
+la partie orientale de la Numidie, cette <i>Africa nova</i> que César avait
+érigée en province après sa victoire.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il en Numidie pendant les années qui suivirent
+l'élévation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous
+en sommes réduits à supposer que son règne fut tranquille. La
+nouvelle fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble
+indiquer que son administration avait été paisible et heureuse.</p>
+
+<p><span class="sc">Juba, roi de Maurétanie.</span >--Nous avons vu qu'après la mort de
+Bokkus le trône de Maurétanie était demeuré vacant. En l'an 17<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>,
+Auguste, renonçant à l'administration directe qu'il exerçait sur cette
+vaste contrée, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souveraineté
+des deux Maurétanies. Le prince numide vint régner, non
+sans éclat, à Yol sur un vaste territoire s'étendant de Sitifis, ou
+peut-être de Saldæ<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> jusqu'à l'Atlantique, et de la mer jusqu'au
+désert, c'est-à-dire en englobant une partie des tribus gétules.</p>
+
+<p>Les deux Afriques ne formèrent qu'une seule province sous les
+ordres d'un gouverneur nommé par le Sénat. La III<sup >e</sup> légion (<i>Augusta</i>)
+y fut maintenue comme corps permanent d'occupation.</p>
+
+<p>Dans sa nouvelle capitale, à laquelle il donna le nom de Césarée,
+pour complaire à son protecteur, Juba put s'adonner tout entier à
+ses chères études. On le comparait aux Grecs les plus instruits et
+sa renommée s'étendit jusqu'en Grèce: Athènes, selon le dire de
+Pausanias, lui aurait élevé une statue<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>. Il composa un grand
+nombre d'ouvrages d'histoire, de géographie, de botanique, etc.</p>
+
+<p>Mais ses travaux scientifiques ne le détournaient pas des soins
+de son gouvernement. Il aurait, paraît-il, fait explorer les îles <i>Fortunées</i>
+(Canaries) et la découverte des îles Purpurariæ (Madère),
+lui serait due<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales
+assidues avec l'Espagne, aurait été nommé consul de Cadix
+Gadès par Auguste et était magistrat municipal de Carthagène.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Ou 25, selon Dion, LIII, 26.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> M. Poulie, <i>loc. cit.</i>, penche pour la première de ces localités et nous
+croyons qu'il a raison.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Berbrugger, <i>Dernière dynastie mauritanienne</i>, (<i>Revue africaine</i>, Nº 26,
+p. 82 et suiv.).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> Pline, cité par Berbrugger.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révolte des Berbères.</span >--Nous avons vu que les Gétules et les
+Musulames du désert ne cessaient de faire des incursions dans le
+Tel et que Taurus avait dû les repousser plusieurs fois par les
+armes. En l'an 29, L.A. Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient
+poursuivi, jusque dans le désert, ces turbulents indigènes. Les
+succès de ces généraux leur avaient valu les honneurs du triomphe;
+mais bientôt de nouvelles <i>razzias</i> avaient été opérées par ces incorrigibles
+pillards.</p>
+
+<p>Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes était infesté par les
+pirates Nasamons, qui oubliaient la sévère leçon donnée à leurs
+pères par Pompée. L'intérieur était livré aux Garamantes dont
+Tacite a dit: <i>gens indomita et inter accolas latrociniis fecunda</i>.
+En l'an 19, L. Cornélius Balbus, nommé proconsul, fut chargé de
+conduire une expédition dans ces contrées; il s'enfonça au sud de
+Tripoli et, s'avançant sur la voie fréquentée par les anciens marchands
+karthaginois, traversa le pays des Troglodytes (les monts
+R'arian), seuls intermédiaires du commerce de la pierre précieuse
+qui vient d'Ethiopie<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>, et atteignit Garama (Djerma) dans la Phazanie
+(Fezzan). Cette belle campagne étendit la domination romaine
+jusqu'au désert. Comme récompense, le triomphe fut accordé à
+Balbus, bien que n'étant pas citoyen romain. Pline nous a transmis
+les noms fort altérés des tribus qui y figuraient<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.</p>
+
+<p>Cependant les Gétules étaient toujours en état de révolte, et de
+nouvelles incursions ayant coïncidé avec l'élévation de Juba au
+trône de Numidie, les historiens en ont inféré, généralement, qu'ils
+s'étaient soulevés contre lui; mais, en considérant que l'état normal
+des tribus sahariennes a toujours été, jusqu'à ces derniers temps,
+l'anarchie, la guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on
+rattache ces faits l'un à l'autre. La révolte, il est vrai, s'étendit à
+l'est, gagna les Musulames et se signala comme toujours par des
+dévastations et le massacre de tout ce qui portait le nom de
+romain. Les armées de Juba furent plusieurs fois battues et il
+fallut que l'empereur envoyât de nouvelles forces en Afrique.
+Cn. Corn. Cossus, chargé de réduire ces Berbères, lutta contre
+eux durant de longues années et finit pareil triompher et les forcer
+à là soumission, en l'an 6 de notre ère. Il reçut à cette occasion le
+surnom de Gétulicus. Les Garamantes et les Nasamons s'étaient
+joints aux Gétules. Carinius fut spécialement chargé de les en châtier.
+Ce général les poursuivit jusqu'à la Marmarique. Une partie de la
+III<sup >e</sup> légion reçut la mission de garder la frontière méridionale<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Pline.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> Ibid., <i>Hist. nat.</i>, V, 3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> Florus, l. IV, c. 12. Tacite, <i>Ann.</i>, passim. D. Cassius, lib. LV et
+suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort de Juba II; Ptolémée lui succède.</span >--Après cette secousse
+qui, peut-être, se fit sentir principalement vers l'est, le règne de
+Juba s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part à l'expédition
+d'Arabie, et d'après M. Ch. Mùller<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>, il aurait dans cette campagne
+épousé ou pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archélaüs, roi de
+Cappadoce. Les renseignements à ce sujet sont contradictoires,
+mais il paraît certain qu'il ne ramena pas cette femme à Césarée.</p>
+
+<p>Cléopâtre Séléné mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterrée
+dans le magnifique mausolée que Juba avait fait élever à l'est de
+sa capitale<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>, et qui est connu maintenant sous le nom de <i>tombeau
+de la Chrétienne</i>.</p>
+
+<p>Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-même cessa de vivre et
+fut placé auprès de son épouse dans le mausolée. Il laissait un fils,
+Ptolémée, qui lui succéda. L'histoire nous représente ce prince
+comme adonné entièrement à ses plaisirs et à ses études, abandonnant
+à ses affranchis la direction des affaires. Juba avait reçu
+d'Auguste ou de Tibère le titre de citoyen romain; il était en outre
+citoyen d'Athènes, duumvir de Gadès et quinquennal de Karthagène<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> <i>Num. de l'Afr. anc.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> <i>Monumentun commune regiæ gentis Mauritaniæ</i>, d'après Pomponius
+Mela.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> Masqueray, <i>Compte rendu de la thèse de M. de la Blanchère.</i>; Voir
+aussi cette thèse intitulée <i>De rege Juba, régis Jubs filio.</i>; Thorin, 1883.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révolte de Tacfarinas.</span >--Depuis quelques années, un Berbère
+du nom de Tacfarinas avait relevé l'étendard de la révolte dans la
+Gétulie. Déserteur de la légion romaine, il avait d'abord réuni
+une bande d'aventuriers et vécu de pillage et de vols. Vers l'an 17,
+les Musulames, alors établis dans les environs de l'Aourès<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>, s'étant
+laissés entraîner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans
+leurs cantonnements. La révolte s'étendit à l'est jusqu'aux Syrtes
+et à l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures,
+lui fournit son appui consistant particulièrement en cavalerie. Le
+proconsul M.F. Camillus rassembla aussitôt ses troupes et les
+auxiliaires et, ayant marché résolument à l'ennemi, le mit en complète
+déroute. Tacfarinas, avec ses Gétules, se jeta dans les profondeurs
+du désert.</p>
+
+<p>L'année suivante, Tacfarinas, après avoir mis à profit son temps
+pour former ses guerriers à la discipline en les habituant à combattre
+à la romaine, les uns à pied, les autres à cheval, se porte de
+nouveau contre les établissements romains, pâle les bourgades et
+les fermes, fait un butin considérable et met en déroute une cohorte
+romaine qui lui abandonne un poste fortifié sur le fleuve Pagyda<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.
+Plein de confiance, il entreprend le siège de Thala.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> C'est ce qui est établi par Ragot <i>Sahara</i>, 2<sup >e</sup> partie, p. 74.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> Près de Lambèse, selon le même auteur.</blockquote>
+
+<p>Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction
+des opérations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres
+et le force à prendre encore la route du sud (20).</p>
+
+<p>Bien que les honneurs du triomphe eussent été accordés à Apronius,
+il faut croire que ses succès n'avaient pas été bien décisifs,
+puisque, peu de temps après, Tacfarinas poussa l'audace jusqu'à
+proposer à Tibère un traité de paix, à la condition qu'on lui donnât
+des terres. Pour toute réponse, l'empereur nomma en l'an 21
+Blæsus, proconsul d'Afrique, et, lui ayant fourni d'importants
+renforts (une partie de la IX<sup>e</sup> légion), le chargea d'anéantir la puissance
+du chef indigène. Ce fut, avec la plus grande habileté et une
+parfaite notion de cette sorte de guerre, que le général romain
+mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes fortifiés,
+furent divisées en plusieurs corps qui, durant un an, poursuivirent
+les rebelles sans relâche ni trêve. Battu chaque fois qu'il était
+rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les profondeurs du
+désert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni adhérents ni ressources
+d'aucune sorte, et l'on put à bon droit considérer la
+guerre comme finie. Tibère s'empressa de faire rentrer en Italie
+une partie des troupes (22). Blæsus reçut le titre d'<i>imperator</i>.</p>
+
+<p>Mais Tacfarinas n'était pas homme à se laisser abattre ainsi. La
+mort du roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif
+pour intriguer chez les indigènes et soulever les tribus de l'ouest.
+Soutenu par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encouragé
+par le départ de la IX<sup>e</sup> légion, il se lança de nouveau sur le
+Tel et se heurta au proconsul Dolabella, successeur de Blæsus.
+Profitant du petit nombre de ses ennemis, il glissa entre leurs
+cohortes et vint audacieusement mettre le siège devant Tubusuptus
+(Tiklat) dans la vallée du Sahel.</p>
+
+<p>Dolabella, dans cette conjoncture, voulant éviter que les tribus
+de l'ouest et du sud (Musulames et Gétules) ne vinssent se joindre
+au rebelle, les terrifia en mettant à mort leurs chefs; puis il fit
+garder la ligne du sud par des postes et réclama au roi Ptolémée
+une armée de secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que
+les divisions maurélaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas
+et le force à lever le siège de Tubusuptus. Le Berbère veut
+fuir vers le sud, mais les issues sont gardées; il se porte vers
+l'ouest poursuivi l'épée dans les reins par Dolabella qui l'atteint à
+Auzia (Aumale), surprend son camp par une attaque de nuit et le
+tue, ainsi que tous ses adhérents (24).</p>
+
+<p>Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activité,
+l'audace et la ténacité causèrent tant de soucis aux Romains.
+Cette révolte avait duré huit ans<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>.</p>
+
+<p>Assassinat de Ptolémée.--A la suite de cette guerre, dans
+laquelle Ptolémée avait coopéré si efficacement à réduire le rebelle,
+un sénateur fut désigné pour porter au roi de Maurétanie le bâton
+d'ivoire et la toge brodée, présents du Sénat, et de le saluer du
+titre de roi, d'allié et d'ami.</p>
+
+<p>La révolte qui venait de causer de si grandes difficultés aux
+Romains décida l'empereur à fortifier la Numidie en la détachant
+de la province d'Afrique pour la placer sous l'autorité d'un commandant
+militaire, légat de rang sénatorial, qui lui obéissait directement.
+Quant à la province d'Afrique, s'étendant à l'est d'Hippone
+jusqu'aux limites de la Cyrénaïque, elle resta sous l'autorité du
+Sénat, représentée par un proconsul (37)<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.</p>
+
+<p>Le règne de Ptolémée se continua sans que rien de saillant se
+produisit, lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appelé à Rome,
+par son cousin l'empereur Caligula<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>. Le tyran l'accabla d'abord de
+prévenances; puis, soit qu'il fût jaloux de la magnificence du roi
+maurétanien et de l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit
+qu'il voulût s'emparer de ses immenses richesses, soit enfin qu'il
+cédât à un de ses caprices sanguinaires dont il a donné tant d'exemples,
+il le fit assassiner. On ignore si Ptolémée fut tué à la sortie
+du cirque, ou s'il fut envoyé en exil et mis à mort secrètement,
+car les auteurs diffèrent dans leurs versions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a>Tacite, <i>Annales</i>, 1. II, ch. <span class="sc">lii</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> Mommsen, <i>Hist. Rom</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> Ils étaient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de Marc-Antoine.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révolte d'Ædémon. La Maurétanie est réduite en province romaine</span >.--La
+nouvelle de l'assassinat du roi Ptolémée causa la plus
+grande émotion en Afrique. L'affranchi Ædemon saisit ce prétexte
+pour lever l'étendard de la révolte. Les Maures et même les Gétules
+le soutinrent, et il fallut plusieurs expéditions pour le réduire.
+L'empereur Claude se laissa décerner le triomphe pour les victoires
+de ses lieutenants.</p>
+
+<p>Cependant la révolte n'était pas éteinte. En l'an 41, le préteur
+Suétonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pénétra
+au cœur de la Tingitane, traversa les chaînes neigeuses du
+Grand-Atlas et, enfin, atteignit une rivière nommé le Ger (Guir),
+«à travers des solitudes couvertes d'une poussière noire d'où surgissent
+çà et là des rochers qui semblent noircis par le feu<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>».</p>
+
+<p>Hasidius Géta termina la conquête de la Maurétanie occidentale
+en rejetant dans le désert les débris des troupes d'un certain Salabus,
+roi des Maures, dernier adhérent d'Ædémon.</p>
+
+<p>La Maurétanie fut réduite en province romaine vers l'an 42, ou
+peut-être un peu plus tard, lorsque la dernière résistance eut été
+écrasée. Quant à l'ère provinciale de Maurétanie, son point de
+départ doit être fixé à l'année 10, date de l'assassinat de Ptolémée<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.
+Yol-Césarée reçut le titre de colonie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> Ce fait a été péremptoirement démontré par MM. Berbrugger <i>Rev.
+afr</i>., t. p. 30; Général Creuly <i>Ann. de la soc. arch. de Constantine</i>, 1857,
+p. 1, et Poulle, <i>id</i>., 1862, p. 261.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Division et organisation administrative de l'Afrique romaine</span >.--En
+l'an 42, il fut procédé, par ordre de Claude, à une nouvelle division
+des provinces africaines. Les anciennes demeurèrent placées
+sous l'autorité du Sénat. Voici quelle fut la répartition:</p>
+
+<p>1° <i>Cyrénaïque</i> avec la <i>Crète</i>, régies par un proconsul.</p>
+
+<p>2° <i>Province proconsulaire d'Afrique</i>, subdivisée en Byzacène et
+Zeugitane, formée de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles,
+régie par un proconsul résidant à Karthage.</p>
+
+<p>3° Numidie, régie par un légat impérial ou par le proconsul de
+la province d'Afrique.</p>
+
+<p>4° Maurétanie césarienne, s'étendant de Sétif à la Moulouia.</p>
+
+<p>5° Et Maurélanie Tingitane, de la Moulouia à l'Océan.</p>
+
+<p>Ces deux dernières provinces, faisant partie du domaine de l'empereur,
+furent régies par de simples chevaliers, avec le titre de
+procurateurs (<i>procuratores augusti</i>), ne relevant que de l'empereur
+et ayant des pouvoirs très étendus. Elles reçurent comme
+garnison des troupes de second ordre.</p>
+
+<p>Jusqu'au règne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province
+ou les provinces d'Afrique était en même temps le chef des
+troupes: la nécessité obligeait de réunir les deux pouvoirs entre
+les mains du même chef, afin de donner plus d'unité à la direction
+des affaires. Mais cet empereur, craignant la grande influence
+exercée par le proconsul L. Pison, qui disposait d'un effectif de
+troupes considérable, donna le commandement de l'armée et des
+«nomades» à un lieutenant ou légat du prince, et ne laissa à
+Pison que l'administration propre du pays, ce qui engendra de
+nombreux conflits<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>. Les empereurs craignaient toujours de laisser
+trop de troupes à leurs représentants en Afrique, et nous avons vu,
+lors de la révolte de Tacfarinas, Tibère s'empresser de rappeler la
+IX<sup >e</sup> légion, alors que le rebelle n'était pas encore vaincu. C'est,
+qu'après des victoires, le proconsul sénatorial qui, déjà, était un
+personnage considérable, pouvait être proclamé <i>imperator</i> par ses
+troupes. Cette séparation des pouvoirs fut maintenue.</p>
+
+<p>Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces était, pour ainsi
+dire, illimité. Le pays, réduit en province romaine, perdait ses anciennes
+institutions, et le personnage chargé d'appliquer le
+senatus-consulte
+qui ordonnait cette incorporation élaborait un ensemble
+de lois spéciales à la nouvelle province. Il était, généralement, tenu
+grand compte des institutions locales. Quelquefois une commission
+de sénateurs l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant
+dans son commandement--et l'on sait que la durée de ses
+pouvoirs n'était que d'un an--publiait un nouvel édit par lequel
+il pouvait modifier, selon son caprice, la loi fondamentale. Il réunissait
+dans ses mains tous les pouvoirs militaire, administratif et
+judiciaire. A. Thierry a dit à ce sujet: «un arbitraire presque illimité
+pesait sur la vie comme sur la fortune des provinciaux.»</p>
+
+<p>Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les
+propriétés du peuple romain<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. Les publicains et les banquiers qui
+accompagnaient le proconsul complétaient son œuvre.</p>
+
+<p>Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste
+placer Juba II, comme roi, à la tête de la Numidie qui venait d'être
+pressurée par ses gouverneurs. Enfin Caligula décapita la puissance
+des proconsuls en leur retirant le commandement militaire. L'action
+de l'empereur se fit dès lors sentir directement dans les provinces,
+qui cessèrent d'être pressurées aussi violemment par la métropole.
+Nous n'allons pas tarder à voir celle d'Afrique exercer à son tour
+une grande influence sur la capitale.</p>
+
+<p>A côté des proconsuls étaient des légats impériaux, officiers
+chargés de diverses fonctions militaires et administratives et qui,
+bien que soumis aux ordres généraux du gouverneur, étaient directement
+sous l'autorité du prince, notamment pour le commandement
+des troupes. Un questeur était attaché au proconsul et
+ajoutait à son titre celui de propréteur; il était chargé de le suppléer
+par délégation. «Il n'y avait de questeurs que dans les provinces
+du Sénat<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>». Un intendant (<i>procurator</i>) était chargé de
+l'établissement et de la rentrée des impôts, ainsi que de l'administration
+des domaines impériaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> V. Dion, LX, 9, et Tacite, <i>Ann</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> Boissière, <i>loc. cit.</i>, p. 217. C'est à cet ouvrage que nous renvoyons
+pour une partie de ces détails.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> Boissière, p. 258.</blockquote>
+
+<p>Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand
+nombre d'agents de toute sorte.</p>
+
+<p>L'autorité religieuse de la province était confiée à un <i>sacerdos
+provinciae africae</i>. «Élu parmi les personnes les plus considérées
+et les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occupé tous les
+emplois dans leurs cités ou qui avaient obtenu le rang de chevalier
+romain, il présidait l'assemblée religieuse réunie, tous les ans, à
+Karthage. Son emploi était annuel et, au moment de sortir de
+charge, il organisait à ses frais des jeux qui étaient appelés <i>ludi
+sacerdotales</i><a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>».</p>
+
+<p>Dans certaines provinces, l'assemblée (<i>concilium</i>) était annuelle:
+c'était le cas de celle d'Afrique. Des délégués des cités y prenaient
+part et, après la célébration des rites du culte de l'empereur, le
+concilium s'occupait de questions administratives et de vœux à
+présenter dans l'intérêt de la province. Ses membres exerçaient
+un contrôle sur l'administration de leur gouverneur et avaient le
+droit de le mettre en accusation.</p>
+
+<p>La confédération des quatre colonies cirtéennes (Cirta, Mileu,
+Rusicade et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour
+toute chose, d'une véritable autonomie; «elle formait, dit M. Duruy,
+un véritable État, où l'édile municipal était investi des pouvoirs
+attribués au questeur romain, dans les provinces proconsulaires<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>»;
+elle avait un concilium particulier, dont les attributions étaient
+beaucoup plus étendues que dans les provinces. Son clergé et son
+culte avaient une physionomie spéciale; ses prêtres, des deux
+sexes, portaient le titre de <i>flamines</i>. Chaque colonie était administrée,
+pour ses affaires particulières, par un <i>ordo</i>, sorte de conseil
+municipal<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> Héron de Villefosse, <i>Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions</i>,
+IV<sup >e</sup> série, t. XI, p. 216, 217.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> <i>Hist. des Romains</i>, t. V, p. 360.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Voir l'intéressant travail de M. Pallu de Lessert, dans le <i>Bulletin
+des Antiquités africaines</i> de M. Poinssot, année 1884. Voir également
+Duruy, <i>Histoire des Romains</i>, t. IV, p. 42 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Les provinces, comme les cités, se choisissaient des patrons,
+personnages influents, chargés de défendre leurs droits dans la
+métropole.</p>
+
+<p>Les villes étaient divisées en plusieurs catégories:</p>
+
+<p>1° Les <i>colonies romaines</i>, dont les citoyens jouissaient de tous
+les droits et privilèges du citoyen romain, notamment de l'exemption
+du tribut.</p>
+
+<p>2° Les <i>municipes</i>, dont les habitants, tout en profitant de la
+plupart des privilèges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de
+suffrage.</p>
+
+<p>3° Les <i>colonies latines</i>, dont les habitants avaient le droit d'acquérir
+et de transmettre la propriété quiritaire (<i>jus commercii</i>),
+mais qui ne possédaient pas le <i>jus connubii</i>, conférant la puissance
+paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, à l'expiration de leur
+charge, étaient capables du droit de cité romain.</p>
+
+<p>Il y avait encore les villes alliées, les villes libres et les villes
+exemptes d'impôts.</p>
+
+<p>Les cités avaient, en général, la libre disposition de leurs revenus,
+sous la direction d'une assemblée de magistrats municipaux: la
+<i>curie</i> ou <i>ordo decurionum</i>, composée de notables qui conféraient,
+à l'élection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat,
+pour s'assurer leurs suffrages, était obligé de verser des
+sommes considérables dans la caisse municipale, et de promettre
+des fêtes et des travaux. Une fois élu, il supportait une partie des
+dépenses de la cité et était pécuniairement responsable de la
+rentrée de l'impôt. Il arriva un temps où ces honneurs, autrefois si
+recherchés, furent refusés et fuis par les citoyens, qui les considéraient,
+à bon droit, comme une cause de ruine.</p>
+
+<p>Les terres ayant appartenu aux princes indigènes et celles qui
+provenaient de séquestre, avaient été incorporées au domaine du
+peuple romain. Le reste des terres était généralement laissé aux
+indigènes, mais à titre de simple occupation et à charge de payer
+une redevance représentative du fermage.</p>
+
+<p>Les obligations des provinciaux étaient de quatre sortes: l'impôt
+personnel, l'impôt foncier, les douanes et droits régaliens, et les
+réquisitions.</p>
+
+<p>L'impôt foncier, payable en nature ou en argent, devait représenter
+en général le dizième de la récolte<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>. L'Afrique rachetait en
+général cet impôt par une indemnité fixe en argent.</p>
+
+<p>La province devait fournir le blé nécessaire à la nourriture des
+armées et des matelots employés à sa garde, procurer les logements
+nécessaires pour les soldats et même équiper parfois des
+auxiliaires.</p>
+
+<p>Ces charges étaient du reste assez variables selon les localités.
+Ainsi, la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la
+capitation, même pour les femmes<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Cet impôt se perçoit encore sur les indigènes d'Afrique sous le nom
+d'Achour (Dîme).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> Duruy, <i>Hist. des Romains</i>, t. II, p. 177 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Quant à la condition des personnes, elle était la même que dans
+le reste des conquêtes romaines. Le citoyen romain, qu'il provînt,
+soit des municipes d'Italie, soit des <i>colonies</i> romaines, était au
+sommet de l'échelle. Il recevait des concessions de terres qu'il
+faisait cultiver par l'esclave ou par le paysan. Les soldats étaient
+également pourvus de concessions, mais ils formaient des colonies
+purement militaires, où les civils ne pénétraient pas.</p>
+
+<p>Le colon ou paysan, bien qu'il ne fût pas esclave, était généralement
+attaché à la glèbe. «Un certain nombre de gens du peuple
+était assigné sur chaque propriété (<i>affixus, assignatus</i>); leur personne
+suivait la condition de la terre. Les propriétaires s'appelaient
+leurs maîtres»<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. Plus tard, ils recevront le nom de serfs.</p>
+
+<p>La condition de l'esclave était particulièrement dure; ceux nés
+sur le domaine étaient un peu moins maltraités que ceux achetés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> Lacroix, <i>Revue africaine</i>, N° 79, p. 23.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Chronologie des rois de Maurétanie</span >.--Bokkus I<sup >er</sup> règne sur
+les deux Maurétanies vers l'an 106 av. J.-C.</p>
+
+<p>Vers l'an 80, ses deux fils lui succèdent et se partagent son
+royaume.</p>
+
+<p>Bokkus II reçoit la Maurétanie orientale.</p>
+
+<p>Bogud I<sup >er</sup>, la Maurétanie occidentale, augmentée de la Sétifienne,
+en 46.</p>
+
+<p>En 44, Bokkus III succède à son père Bogud I<sup >er</sup>. La même année
+il perd la Sétifienne, qui est reprise par Arabion.</p>
+
+<p>En 40, Bogud II succède à son père Bokkus II.</p>
+
+<p>En 38, Bokkus III reste seul maître des deux Maurétanies. Il
+meurt en 33.</p>
+
+<p>La Maurétanie reste jusqu'en 25 sans roi.</p>
+
+<p>Juba II est nommé roi de Maurétanie en 25, et règne jusqu'en
+23 ap. J.-C.</p>
+
+<p>Ptolémée règne de 23 à 40.</p>
+<a name="a8" id="a8"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h4>L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE</h4>
+
+<p class="mid">43-297</p>
+
+<p>État de l'Afrique au <span class="sc">i</span ><sup >er</sup> siècle; productions, commerce, relations.--État des
+populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres
+civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque.--Expéditions
+en Tripolitaine et dans l'extrême sud.--L'Afrique
+sous Trajan.--Nouvelle révolte des Juifs.--L'Afrique sous Hadrien;
+insurrection des Maures.--Nouvelles révoltes sous Antonin, Marc-Aurèle
+et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime Sévère.--Progrès
+de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions.--Caracalla,
+son édit d'émancipation.--Macrin et Elagabal.--Alexandre
+Sévère.--Les Gordiens; révolte, de Capellien et de Sabianus.--Période
+d'anarchie; révoltes en Afrique.--Persécutions contre les chrétiens.--Période
+des trente tyrans.--Dioclétien; révolte des Quinquégentiens.--Nouvelles
+divisions géographiques de l'Afrique.</p>
+
+<p><span class="sc">État de l'Afrique au i</span ><sup >er</sup> <span class="sc">siècle; productions, commerce, relations</span >.--Ainsi
+l'autorité romaine régnait sans conteste sur toute
+l'Afrique du nord, la Berbérie, de l'Egypte à l'Océan. Il avait fallu
+près de deux siècles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer
+cette conquête; mais nous avons vu avec quelle prudence, par
+quelle suite de transitions habilement ménagées, il y était arrivé.</p>
+
+<p>Au moment où la Berbérie entre dans une ère nouvelle, il convient
+de se rendre bien compte de sa situation matérielle et de
+l'état de ses populations.</p>
+
+<p>L'Afrique propre, la première occupée, est couverte de colonies
+latines; «les notables des villes recevaient avec reconnaissance le
+droit de cité; leurs enfants prirent des noms romains, reçurent une
+éducation romaine; la carrière des emplois et des honneurs
+s'ouvrit devant eux<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>». Dans les campagnes de cette fertile province,
+les patriciens s'étaient taillé de beaux domaines et le pays
+n'avait pas échappé à la formation des <i>latifundia</i>, qui avaient eu,
+en Italie, des conséquences si funestes. Mais, si «l'on y trouvait,
+selon Aggenus Urbicus, des domaines privés plus vastes que ceux
+de l'État, ils étaient occupés par un grand nombre de cultivateurs;
+la maison du maître était entourée de villages qui lui faisaient une
+ceinture de fortifications<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a>». Du reste, la petite propriété était
+constituée aussi par les concessions aux vétérans, ou par la vente
+ou la location à des émigrants. Ainsi les progrès de la culture<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>,
+loin d'avoir été arrêtés par la conquête, lui durent, au contraire,
+une plus grande extension. Leptis Magna, Hadrumète, Utique et
+surtout Karthage, étaient les principaux ports où les céréales venaient
+s'entasser. Là les flottes de toute l'Italie chargeaient les
+grains, et c'est particulièrement de l'Afrique que Rome tirait ses
+approvisionnements. Les blés d'Egypte allaient dans les autres
+parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibère, sous Claude, la population
+romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et faisait
+entendre ses murmures, ou se mettait en rébellion, au moindre
+retard, car la conséquence immédiate était la famine. On l'avait
+bien vu, lors de la lutte entre César et Pompée, quand celui-ci
+avait arrêté les convois d'Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> Hase, <i>Sur l'établissement Romain</i> (<i>Rev. afr.</i>, p. 301).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> F. Lacroix, <i>Afrique ancienne</i> (<i>Rev. afr.</i>, N° 73, p. 18).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> On sait que les Karthaginois avaient perfectionné la culture en
+Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux cultivateurs
+italiens.</blockquote>
+
+<p>Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages
+d'Afrique, Claude accorda des immunités particulières pour
+encourager les importations de blé, Néron exempta de tout impôt
+les navires servant au transport du blé. Commode créa la flotte
+d'Afrique, affectée spécialement à cet usage, et ses successeurs
+perfectionnèrent cette institution. Un préfet de l'<i>Annone</i>, résidant
+en Afrique, fut chargé d'assurer les approvisionnements.</p>
+
+<p>Après le blé, l'huile était une des principales branches d'exportation,
+mais, de même que l'huile faite actuellement par nos Kabiles,
+elle était de qualité inférieure, et sa mauvaise odeur la dépréciait
+beaucoup, de sorte qu'on ne l'employait guère que dans
+les gymnases.</p>
+
+<p>Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le
+sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les
+marbres, tels étaient ensuite les principaux articles d'exportation<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.
+A ces productions, il faut ajouter les bêtes féroces servant aux combats
+du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux éléphants, il
+est à peu près démontré qu'ils n'existaient plus en Berbérie à l'état
+sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et autres auteurs.
+Ils étaient sans doute amenés de l'intérieur par les caravanes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Cf. Hirtius, <i>Bell. afr.</i>, Pline, Hérodote, Strabon, Appien, <i>Bell. civ.</i>,
+Suétone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.</blockquote>
+
+<p>Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la
+métropole punique, relevée de ses ruines et toujours la reine de
+l'Afrique par sa magnificence et sa civilisation. Dans son port, les
+vaisseaux venus de tous les points de la Méditerranée se pressaient
+pour charger les grains, les bois précieux, la poudre d'or, l'ivoire,
+les marbres, les bêtes féroces, les chevaux numides, les nègres.
+Une population punique importante dominait dans cette ville, elle
+y avait conservé ses mœurs, sa langue et sa religion. Le temple
+d'Astarté (<i>Tanit</i>), divinité phénicienne admise par les Romains
+dans leur Panthéon, sous le nom de Juno Cœlestis, avait été reconstruit
+avec une nouvelle splendeur; nous verrons plus tard un
+empereur donner une consécration officielle à ce culte barbare
+dont les divinités exigeaient des sacrifices humains.</p>
+
+<p>La Cyrénaïque fournissait en quantité les blés, l'huile et les
+vins. «Derrière cette province passait la route commerciale qui
+unissait l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane,
+partie de la haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela
+et des Garamantes, où elle trouvait les marchands de Leptis, puis
+descendait au sud par le pays des Atarantes et des Atlantes, pour
+rencontrer ceux de la Nigritie<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.</blockquote>
+
+<p>Dans la Numidie et la Maurétanie, les principaux ports de commerce
+étaient Igilgilis (Djidjelli), Saldœ, Yol-Césarée, Siga (à
+l'embouchure de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de
+l'ouest et l'Espagne, et même jusqu'en Gaule, des relations suivies
+qui avaient amené des alliances de famille. Nous avons vu que
+Juba II était magistrat municipal de Carthagène.</p>
+
+<p><span class="sc">État des populations</span >.--Examinons maintenant ce que devenait
+le peuple indigène en présence de la colonisation romaine. La vieille
+race berbère commençait à subir une transformation; diminuée par
+les guerres incessantes où elle prodiguait son sang avec tant de
+générosité, elle était refoulée par la colonisation romaine et commençait
+à s'assimiler ou à disparaître dans la province d'Afrique ou
+la Numidie. Mais dans toute la Maurétanie et certains massifs
+montagneux, comme le <i>Mons ferratus</i> (la grande Kabilie), elle se
+conservait intacte et se préparait à de nouvelles luttes. Sur
+la ligne des hauts plateaux, se pressaient les tribus gétules, toujours
+prêtes à envahir le Tel pour le piller et autant que possible
+s'y fixer. On a pu constater cette tendance des tribus du désert,
+par la demande de terres faite par Tacfarinas à Tibère. Nous les
+verrons s'avancer continuellement, par un mouvement lent et irrésistible,
+pour s'étendre sur les restes des vieilles tribus berbères et
+les remplacer à mesure que la puissance romaine s'affaiblira.</p>
+
+<p>Ces Berbères, établis au delà de la limite de l'occupation romaine,
+reconnaissaient en général la suzeraineté du peuple-roi,
+particulièrement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en
+temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre.
+«On utilisait ainsi les Berbères soumis dans l'intérêt de Rome,
+mais on ne les organisait pas à la manière romaine, comme aussi
+on ne les employait pas dans l'armée. En dehors de leur propre
+province, les irréguliers de Maurétanie furent aussi utilisés, plus
+tard, en grand nombre, surtout comme cavaliers, tandis qu'on ne
+procédait pas ainsi pour les Numides<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>».</p>
+
+<p>En Cyrénaïque, la population n'avait pas subi de grandes modifications.
+Les Juifs, déportés autrefois de Palestine dans cette province<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>,
+y avaient prospéré malgré les mauvais traitements auxquels
+ils étaient en butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils
+inspiraient. Ayant eu recours à la justice d'Auguste pour être protégés,
+ce prince envoya des ordres à Flavius, préteur de Lybie,
+pour qu'il veillât à ce qu'ils ne fussent pas troublés dans leurs biens
+et l'exercice de leur culte. En l'an 14 av. J.-C, un rescrit de
+Marcus Agrippa ordonna «qu'ils seraient maintenus dans l'exercice
+de leurs droits et que si, dans quelque ville, on avait diverti de
+l'argent sacré, il serait restitué aux Juifs par des commissaires
+nommés à cet effet<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>». Nous verrons avant peu l'esprit d'indiscipline
+de ces Juifs, surexcité par les événements de Judée, leur
+attirer de terribles répressions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a> Mommsen, <i>Histoire Romaine</i>, t. V, trad. par M. Pallu de Lessert.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> A la suite de la prise de Jérusalem par Ptolémée Soter, vers 320
+av. J.-C. V. Josèphe, <i>contra Appio</i>, II, 4, cité par M. Cahen dans son
+travail sur les Juifs (<i>Soc. arch.</i>, 1867).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> Passage reproduit par d'Avezac dans l'<i>Afrique ancienne</i>, p. 124.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles</span >.--Après
+quelques années de tranquillité, l'Afrique ressentit le
+contre-coup de l'anarchie qui termina et suivit le règne de Néron.
+Pendant que Vindex levait l'étendard de la révolte en Gaule, Clodius
+Macer, légat d'Afrique, retenait les convois de blé et prenait
+le titre de propréteur, pour bien montrer qu'il avait abandonné le
+service de l'empereur. Bientôt il se proclama indépendant et leva
+de nouvelles troupes parmi les indigènes qu'il forma en légion<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>.</p>
+
+<p>Le 9 juin 68, Néron terminait sa triste carrière et était remplacé
+par Galba, ancien proconsul d'Afrique<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>. Un de ses premiers soins
+fut de se débarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la
+légion Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes
+d'Afrique et obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui
+commandait les Maurétanies et disposait de troupes nombreuses.
+Mais bientôt Galba est assassiné (juin 68)<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. Othon et Vitellius lui
+succèdent. Ces trois règnes avaient duré dix-huit mois, triste période
+remplie par les meurtres, les révoltes et l'anarchie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> Tacite, <i>Ann.</i>., lib. II, cap. <span class="sc">xcvii</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> Il avait reçu cette fonction de Claude et la garda deux ans.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurétanie tingitane,
+Trébonius Garucianus.</blockquote>
+
+<p>A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se déclarer
+indépendant à son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes
+et cinq ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'étaient
+des forces imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait espérer le
+succès; mais au moment où il se préparait à passer dans la Tingitane,
+pour, de là, envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province
+le fit assassiner, et ses troupes se prononcèrent pour Vitellius,
+qui ne jouit pas longtemps du pouvoir et succomba à son tour en
+décembre 69.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Afrique sous Vespasien</span >.--Enfin Vespasien resta seul maître
+du pouvoir. C'était aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il
+s'était fait remarquer dans son commandement par une honnêteté
+bien rare pour l'époque. On raconte même que les habitants d'Hadrumète,
+irrités de sa parcimonie dans les fêtes, l'assaillirent un
+jour en lui lançant des raves à la tête.</p>
+
+<p>Lucius Pison était alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement
+à l'écart des factions et cependant on le soupçonnait d'être
+partisan de Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'étaient
+réfugiés dans sa province. Ce parti avait encore de nombreux adhérents
+en Gaule et l'on craignait que Pison ne fit alliance avec eux,
+ce qui aurait eu pour conséquence immédiate la famine. Le légat
+qui commandait les troupes, Valérius Festus, cédant à son ambition,
+exploita perfidement cette situation en peignant, dans ses
+rapports, la révolte comme imminente. Un certain Papirius, qui
+avait déjà pris part au meurtre de Macer, arrive en Afrique dans
+le but de tuer le proconsul. Pison prévenu le fait mettre à mort et
+adresse une proclamation au peuple. Mais bientôt les soldats auxiliaires
+dépêchés par Festus pénétrent dans sa demeure et demandent
+le proconsul. Un esclave déclare qu'il est Pison et tombe sous
+leurs coups. Ce dévouement ne sauve pas son maître, qui est
+reconnu par le procurateur B. Massa et mis à mort.</p>
+
+<p>Ainsi délivré de son rival, Festus alla au camp, fit mettre à mort
+les soldats sur la fidélité desquels il avait des doutes et récompensa
+les autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui
+divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuyés
+par les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70).</p>
+
+<p>Pour châtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans
+leur pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les défilés
+des montagnes, chemin difficile et peu usité, mais plus court. La
+Phazanie qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expédition
+de Balbus, fut de nouveau contrainte à la soumission et au
+paiement d'un tribut.</p>
+
+<p><span class="sc">Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque</span >.--Un certain Jonathas
+ayant fait partie de ces zélateurs, ou sicaires, dont les excès
+avaient attiré de si grands malheurs à leur nation, vint se réfugier
+à Cyrène. Ayant réuni autour de lui environ deux mille misérables
+de son espèce, il alla camper au désert en proclamant son intention
+de réformer la religion juive. Catullus prêteur de Libye,
+appelé par les orthodoxes juifs, arriva à la tête de ses troupes et,
+ayant cerné les rebelles, les massacra presque tous. Jonathas, le
+promoteur du mouvement, avait pu s'échapper, mais il fut arrêté
+et comme le préteur voulait le faire périr il prétendit qu'il avait
+des révélations importantes à lui faire sur l'origine de la conspiration.
+Catullus qui, au dire de l'historien Flavien Josèphe, était un
+homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait tirer de son prisonnier;
+se faisant désigner par lui les juifs les plus riches, il les
+mit à mort et s'empara de leur fortune. La plus grande terreur
+pesa sur cette population qui vit périr en peu de temps trois mille
+de ses principaux citoyens.</p>
+
+<p>Après cette exécution, Catullus se rendit à Rome en emmenant
+le délateur et un certain nombre d'israélites notables d'Alexandrie,
+parmi lesquels Josèphe lui-même, désignés comme chefs du complot.
+Mais Vespasien, éclairé par son fils Titus, ne s'y trompa
+point. Il rendit aussitôt la liberté aux prisonniers à l'exception de
+Jonathas qu'il fit brûler vif.</p>
+
+<p><span class="sc">Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême sud</span >.--Après la
+mort de Vespasien et le court règne de Titus, l'empire échut à
+Domitien. Sous son règne, de nouvelles expéditions furent faites
+au sud de la Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de
+cette province, se rendit à Garama, puis à Audjela, et de là jusqu'en
+Ethiopie.</p>
+
+<p>Quelque temps après les Nasamons s'étant révoltés et ayant
+massacré les collecteurs d'impôts, le même général marcha contre
+eux et après différentes péripéties en fit un massacre horrible.
+Domitien annonça au Sénat que ces incorrigibles pillards étaient
+détruits<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>. Vers la même époque, Marsys, roi de cette peuplade,
+s'étant rendu auprès de Domitien, alors dans les Gaules, le décida
+à faire une expédition en Ethiopie où, disait-il, existaient de
+grandes quantités d'or.</p>
+
+<p>Julius Maternus, chargé du commandement de cette expédition,
+arriva dans le pays des Garamantes où le roi de cette contrée se joignit
+à lui avec des contingents. Ainsi guidées par les Garamantes,
+les troupes romaines atteignirent, après sept mois de marche, le
+pays d'<i>Agisymba</i><a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>, «patrie des rhinocéros» (de 81 à 96).</p>
+
+<p>La réussite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu,
+est vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous
+demander avec M. Ragot<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a> si, malgré nos connaissances et les moyens
+dont nous disposons actuellement, nous serions à même d'en faire
+autant. Malheureusement les détails que nous possédons sur cette
+expédition se réduisent à quelques lignes. L'Afrique proprement
+dite paraît avoir été assez calme pendant cette période.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> Zonare, <i>Ann.</i>, 1. XI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de Saint-Martin,
+<i>Le Nord de l'Afrique</i>, p. 231.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> <i>Sahara</i>, p. 191.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">L'Afrique sous Trajan</span >.--Après le court règne de Nerva,
+Trajan fut investi du pouvoir suprême (28 janvier 98).</p>
+
+<p>Ce prince guerrier employa largement l'élément berbère dans
+ses campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire,
+qui n'avait guère dépassé la ligne de Theveste-Lambèse, jusqu'au
+Djerid. Il fonda notamment un établissement militaire au
+lieu appelé ad-Majores (au nord de Negrin) point stratégique qui
+commandait les routes du sud et de l'est<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>. Thamugas, voisine et
+rivale de Lambèse, date également de cette époque. C'est là probablement
+que furent établis les vétérans de la XXX<sup >e</sup> légion. Une
+autre colonie de vétérans était fondée vers la même époque à
+Sitifis, sous la dénomination de Nerviana Augusta Martialis.</p>
+
+<p>Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait
+livrée aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius
+Priscus, secondé par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis
+le pays en coupe réglée, vendant la justice et étendant à tout ses
+prévarications. Poussés à bout par tant d'injustices, les habitants
+portèrent leurs doléances au Sénat<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. Ils trouvèrent comme défenseurs
+Tacite et Pline le jeune et, grâce aux efforts de ces hommes
+illustres, obtinrent gain de cause.....en principe, car le proconsul,
+déclaré coupable, fut simplement exilé sans qu'on le dépouillât de
+ses richesses mal acquises.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> Ibid., p. 192.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> Déjà en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrénaïque avait été défendue devant
+le Sénat et c'est la grande voix de Cicéron qui avait plaidé sa cause.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Nouvelle révolte des Juifs</span >.--A la fin du règne de Trajan (en
+l'an 115), les Juifs de la Cyrénaïque, devenus très nombreux depuis
+la destruction du temple par Titus, fanatisés par leurs malheurs et
+irrités par les mauvais traitements auxquels ils étaient soumis, se
+mirent en état de révolte. Le général Lupus ayant marché contre
+eux, fut vaincu et contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif
+nommé Andréas (ou Lucus), était à la tête de ce mouvement qui
+fut caractérisé par des cruautés épouvantables. Tout ce qui était
+romain et grec tomba sous les coups des rebelles; ce fut une orgie
+de sang. Les juifs allèrent, dit-on, jusqu'à manger la chair de
+leurs victimes et à se couvrir de leur sang. Par représailles, ils les
+forcèrent, à leur tour, à combattre dans le cirque, ou les firent déchirer
+par les bêtes féroces. Dans la seule Cyrénaïque, deux cent
+vingt mille personnes auraient ainsi trouvé la mort<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> Dion Cassius.</blockquote>
+
+<p>Trajan était alors retenu en Orient par la guerre contre les
+Parthes, qui nécessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations
+de la Cyrénaïque abandonnées à elles-mêmes, étaient sans
+force pour résister aux rebelles, dont le nombre était considérable.
+Alliés aux révoltés d'Egypte, les juifs se livrèrent à tous les excès.
+Cependant Marcius Turbo, ayant reçu de l'empereur l'ordre de
+marcher contre les rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes,
+tant en infanterie qu'en cavalerie et même une division
+navale. Mais c'était une véritable guerre à entreprendre et il fallut
+toute l'habileté de ce général pour triompher de cette révolte qui
+se prolongea jusqu'à l'avènement d'Hadrien. La répression que
+les juifs s'étaient ainsi attirée fut sévère, et il est probable qu'à
+cette occasion un grand nombre d'entre eux émigrèrent dans
+l'ouest et se mêlèrent à la population indigène de la Berbérie.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Afrique sous Hadrien. Insurrections des Maures</span >.--En 117,
+commença le beau règne d'Hadrien. Un soulèvement général des
+Maures concorde avec son élévation. C'est à la voix d'un Berbère
+latinisé du nom de Lusius Quiétus que les indigènes prennent les
+armes. Ce chef avait été chargé de conduire à Trajan un corps de
+troupes maures, et il s'était tellement distingué, dans la guerre
+contre les Parthes et dans celle de Judée, que l'empereur lui avait
+donné le gouvernement de la Palestine. Rappelé en Afrique, il
+renia la fidélité dont il avait donné des preuves si éclatantes, pour
+entraîner ses compatriotes à la révolte.</p>
+
+<p>Marcius Turbo appelé de la Cyrénaïque, et nommé proconsul
+d'Afrique, reçut la difficile mission de réduire cette révolte qui
+avait pris des proportions générales. Quiétus fut mis à mort; mais
+Turbo ne triompha des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour
+le récompenser de ses services, il reçut des honneurs particuliers
+et fut ensuite nommé gouverneur de la Dacie.</p>
+
+<p>En 122 une nouvelle insurrection de la Maurétanie décida l'empereur
+à passer en Afrique<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>. Après avoir apaisé la révolte, Hadrien
+visita la contrée et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits.
+Ayant vu par lui-même ce qui était nécessaire, il prescrivit l'ouverture
+de routes et fit établir toute une ligne de postes avancés,
+pour préserver les colonies contre les incursions des Maures. Vers
+la fin de 123, ou au commencement de 124, le quartier général de
+la III<sup >e</sup> légion fut transféré à Lambèse. L'achèvement de la route de
+Karthage à Théveste, venait d'avoir lieu, et, en assurant la facilité
+des communications, permettait de reporter les lignes plus à
+l'ouest.</p>
+
+<p>En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain
+nombre de villes furent élevées par lui au rang de colonies
+et il concéda des terres à ses vétérans. Il imprima une puissante
+impulsion à la colonisation du pays, le dotant de monuments et de
+routes, si bien qu'il reçut sur des monnaies le titre de «restaurateur
+de l'Afrique.» Les villes imitèrent son exemple et une inscription
+nous apprend que Cirta construisit à ses frais les ponts
+de la route de Rusicade<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>. C'est sans doute dans ce voyage qu'il
+parcourut la Cyrénaïque. Ce pays était ruiné et en partie dépeuplé
+depuis la révolte des juifs. Il y amena des colons et fonda de nouveaux
+établissements, notamment une ville à laquelle il donna son
+nom. Adrianopolis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> Une inscription récemment découverte à <i>Rapidi</i>, Sour Djouâb, confirme
+ce fait. Voir <i>Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions</i>, IV<sup >e</sup> série,
+t. IX, pp. 198 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> Duruy, <i>Hist. des Romains</i>, t. V, p. 54 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Hadrien vint sans doute une troisième fois en Afrique (vers 129).
+Les documents à cet égard manquent de précision. Dans tous les
+cas, il s'occupa avec sollicitude du développement de la colonisation
+et le pays garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de
+sa belle-mère Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance
+particulière qui prouve bien que les conditions physiques du pays
+n'ont pas changé: il n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique
+et sa venue coïncida avec le retour des pluies<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Spartien, <i>Hadrian</i>. XXII.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Nouvelles révoltes sous Antonin, Marc-Aurèle et Commode
+(138-190)</span >.--Antonin succéda à Hadrien en 138. Les Maures en
+profitèrent pour envahir de nouveau les contrées colonisées et
+porter partout le feu et la révolte. Il est probable que les Gétules
+se joignirent à cette levée de boucliers. La situation devint si
+grave que l'empereur dut venir en personne combattre les rebelles.
+Il les vainquit; dit Pausanias, et les contraignit à se réfugier «aux
+extrémités de la Libye, vers la chaîne du Mont-Atlas et les
+peuples qui y habitent», Les documents fournis par l'histoire
+sont si pauvres qu'il est impossible de se rendre compte de
+cette campagne et de conjecturer dans quelle direction les Berbères
+furent repoussés. M. Ragot<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a> pense que l'empereur se décida
+à reporter alors la ligne d'occupation et de fortification
+jusqu'au delà de l'Aourès, précaution qui devait, hélas, être bien
+insuffisante.</p>
+
+<p>Sous le règne de Marc-Aurèle, nouvelle insurrection des Maures
+Maziques et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en
+Espagne. «Ni les garnisons romaines, ni le détroit de Gadès,
+n'empêchèrent les hordes de l'Atlas de prendre l'offensive, de pénétrer
+en Europe et de ravager une grande partie de l'Espagne<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>.»
+Peut-être, comme le fait remarquer Lacroix<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, ne s'agit-il ici que
+d'expéditions maritimes. Il est certain d'autre part, que les proconsuls
+d'Afrique luttèrent pour ainsi dire sans relâche contre les
+invasions des indigènes maures et gétules. «Rome, dit encore
+Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de préserver ses frontières.»
+Marc-Aurèle dut envoyer de nouvelles troupes. L'Afrique
+cessa d'être une province sénatoriale, et le gouverneur de la Maurétanie
+ne fut qu'un légat propréteur.</p>
+
+<p>En 188, les Maures étaient de nouveau en état de révolte. L'empereur
+Commode parla d'aller les combattre en personne; mais
+après avoir obtenu du Sénat l'argent nécessaire, il préféra l'employer
+à ses débauches et se contenta d'envoyer en Afrique des
+lieutenants<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>. Pertinax dont le règne éphémère devait faire suite au
+sien, opéra la pacification de l'Afrique (190).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> <i>Loc. cit.</i>, p. 194.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> Jul. Capitolin.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> <i>Numidie et Maurétanie</i>, p. 180.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> Lampride<i>; Commode</i>, ch. IX et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les empereurs africains. Septime Sévère</span >.--Septime Sévère,
+natif de Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclamé
+empereur par les légions de Pannonie. Ce prince fit largement
+profiter l'Afrique de la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout
+à punir, et à repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine,
+ayant pu apprécier par lui-même le tort que les incursions
+des nomades faisaient à la colonisation. Les troupes romaines pénétrèrent
+encore dans la Phazanie et établirent une ligne de postes
+fortifiés de Tripoli à Garama<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>. Karthage et Leptis reçurent de lui
+le droit italique.</p>
+
+<p>Sévère montra constamment pour l'Afrique une grande prédilection.
+Il y fit exécuter des travaux considérables dont de nombreuses
+inscriptions ont conservé le souvenir. A Rome il s'entoura
+d'Africains et composa sa garde personnelle, en grande partie, de
+ses compatriotes. Les Africains, en Italie, se distinguèrent particulièrement
+dans le barreau et à l'armée. La langue punique, ou
+peut-être berbère, car les historiens de l'époque ne paraissent pas
+soupçonner qu'il en existât une, était parlée dans l'entourage de
+l'empereur. L'impératrice Julia Domna, syrienne d'origine, était
+très favorable aux orientaux. L'Afrique rendait à Sévère l'affection
+qu'il lui témoignait; l'on dit qu'après sa mort les Berbères le mirent
+au rang des dieux<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>; dans tous les cas, aucune révolte n'est signalée
+sous son règne, dans cette Afrique, depuis si longtemps en proie
+à l'insurrection.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> Le Docteur Barth en a retrouvé les traces.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> Hérodien.</blockquote>
+
+<p>On est porté à supposer que ce prince sépara la Numidie de la
+proconsulaire, et envoya à celle-ci un légat impérial, tandis que
+l'ancienne Afrique restait sous l'autorité administrative du proconsul.</p>
+
+<p><span class="sc">Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions</span >.--La
+religion chrétienne s'était introduite dans les villes
+de l'Afrique à peu près en même temps qu'en Italie. La Cyrénaïque
+fut une des premières contrées où les apôtres allèrent
+prêcher la nouvelle doctrine. Dès l'an 40, saint Marc qui était
+juif cyrénéen, vint dans son pays faire des prosélytes, jusque vers
+61, époque où il alla à Alexandrie, fonder diverses paroisses.
+Devenu chef de cette église, il n'oublia pas sa patrie, y revint
+plusieurs fois et y institua, dit-on, les premiers évêques.</p>
+
+<p>Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pénétra avec moins
+d'éclat; néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion
+ne tarda pas à devenir considérable. On sait quel était l'esprit de
+ces premiers chrétiens: la vieille société devait disparaître pour
+faire place au règne du Christ. Ce n'était rien moins qu'une profonde
+révolution sociale qui se préparait et, si les Romains s'étaient
+montrés très tolérants pour les dieux des peuples qu'ils avaient
+conquis, ils ne pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui
+disait: «Mon royaume n'est pas de ce monde», et qui prêchait
+l'égalité absolue de tous les hommes. L'empereur, souverain pontife,
+divinisé après sa mort, était directement attaqué, de même
+que l'état social reposant sur l'esclavage. Enfin les chrétiens refusaient
+le service militaire. Il n'est donc pas surprenant que le
+pouvoir cherchât à s'opposer aux progrès de pareils adversaires.
+Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande modération.
+Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au sujet des
+druides, prit les premières mesures contre ceux qui <i>christianisaient</i>
+ou <i>judaïsaient</i>, car, dans le principe, on confondit les adeptes des
+deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger d'une
+secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne
+furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante,
+commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles
+on ferma les yeux.</p>
+
+<p>Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S'ils sont
+accusés et convaincus,--écrivit-il à ses gouverneurs,--punissez-les.»
+Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se
+produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement
+sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa
+déclaration, on l'incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il
+interrogeait les chrétiens du haut de son tribunal, en présence du
+peuple, que les soldats avaient peine à contenir. S'ils persistaient,
+on les condamnait à mort<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> Duruy, <i>Hist. des Romains</i>.</blockquote>
+
+<p>Sous les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne
+fit de grands progrès. Les néophytes, loin d'être terrifiés
+par les mauvais traitements, recherchaient le martyre. La crédulité
+publique, les révélations arrachées aux esclaves par la torture,
+étaient cause qu'on les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors
+c'était plutôt la vindicte publique que le représentant de la loi
+qui les châtiait.</p>
+
+<p>Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens
+d'Afrique. Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre
+hommage au génie de l'empereur, était puni de mort. En l'an 200,
+douze chrétiens, sept hommes et cinq femmes, ayant été amenés à
+Saturnin, proconsul de la province d'Afrique, subirent le martyre.
+On les considère comme les douze premiers confesseurs de
+l'église d'Afrique. Peu après avait lieu à Karthage le supplice de
+sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les chrétiens, dès lors, se
+mirent à chercher le martyre avec avidité et l'on vit des épouses
+résister aux larmes de leur famille, repousser leurs enfants,
+répondre aux exhortations, aux conseils du représentant de l'autorité
+par des provocations, et ne chercher qu'à apaiser leur soif
+de souffrance et de tourments.</p>
+
+<p>Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l'époque
+de la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme
+tant d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu
+des supplices qui l'avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi
+les persécutions allaient directement contre leur but.</p>
+
+<p><span class="sc">Caracalla. Son édit d'émancipation.</span >--Caracalla continua les
+travaux commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il
+cher aux Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de
+leur reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillité
+dont il avait si grand besoin.</p>
+
+<p>Par son édit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen à
+tous les habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc
+plus en principe que deux catégories, le citoyen et l'esclave.
+Mais, dans la pratique, on ne voit pas que la condition des personnes
+en ait subi un réel changement, «Si cet édit<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a> proclamait
+une émancipation générale, pourquoi les désignations de villes
+libres, ou municipales, ou coloniales, de droit italique, de droit
+latin, etc., ont-elles continué à subsister? A-t-il empêché les nouveaux
+citoyens d'être décapités par le bourreau ou cloués au gibet?»</p>
+
+<p>En réalité cette mesure n'avait de libéral que l'apparence: son
+but était de se procurer de l'argent et des hommes, en étendant
+l'impôt à tous et en supprimant les exemptions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a> Poulle, <i>loc. cit.</i>, p. 115.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Macrin et Elagabal.</span >--Macrin, le troisième empereur africain,
+était né à Yol-Césarée. C'était un avocat que son audace et son
+succès portèrent au poste de préfet du prétoire. Le meurtrier de
+Caracalla fut d'abord bien accueilli par le sénat (217), mais bientôt
+on apprit qu'Elagabal, grand-prêtre du soleil à Edesse, âgé seulement
+de 17 ans, avait été proclamé par les soldats à l'instigation
+de Julia Mœsa, sœur de l'impératrice Julia Domna. Ayant essayé
+de lutter contre son compétiteur, Macrin périt avec son fils
+Diadumène à Chalcédoine (avril 218). Dans son règne aussi court
+qu'agité, il avait trouvé le temps de réduire sensiblement les
+impôts.</p>
+
+<p>Bassien-Elagabal était fils de Socuzis, ancien légat de la III<sup >e</sup>
+légion, et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans
+en Afrique <a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>. Dans le cours de son règne, ce prince, qui avait
+importé à Rome les rites et coutumes de l'Orient, procéda en
+grande pompe à une ridicule cérémonie par laquelle il maria la
+déesse <i>Tanit</i> de Karthage, représentée par une pierre triangulaire,
+avec le Dieu <i>Gabal</i> (Alah-Gabal), un aérolithe rapporté de Syrie<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.</p>
+
+<p>En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'était attribué les
+noms de Marc-Aurèle Antonin. Après un court règne de cinq ans,
+il fut à son tour mis à mort par les soldats. Une révolte avait eu
+lieu dans la Césarienne peu de temps auparavant (222).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a> Voir l'intéressante communication de M. L. Rénier à l'Académie
+des Inscr. et Belles-Lettres, séance du 21 juin 1878.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a> Voir les <i>Comptes-rendus</i> de cette Académie.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Alexandre Sévère.</span >--L'arrivée au pouvoir d'Alexandre Sévère
+mit fin à l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'était
+que le prélude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce
+prince les affaires reprirent leur marche régulière et chacun dut
+revenir à l'obéissance. L'Afrique eut beaucoup à se louer de son
+administration. Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta très
+loin au sud les frontières de l'occupation<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>. La Tingitane aurait,
+paraît-il, été alors le théâtre d'une révolte, mais Lampride, qui
+cite ce fait, ne fournit aucun détail.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> Ragot, p. 200.</blockquote>
+
+<p>En 229, Marcus Antonius Gordianus avait été nommé par le
+sénat proconsul d'Afrique, avec son fils comme légat. Pendant
+sept années, ses pouvoirs lui furent prorogés, et l'Afrique vécut
+tranquille sous son autorité.</p>
+
+<p><span class="sc">Les Gordiens. Révolte de Capellien et de Sabinianus</span >.--Mais
+en 235, Sévère tomba sous le poignard du Goth Maximin, et
+aussitôt l'anarchie reparut dans le monde romain. L'Afrique
+saisit cette occasion de produire un empereur. Des citoyens de
+Karthage, irrités par la dureté et les violences d'un intendant du
+fisc, le mirent à mort et, pour s'assurer l'impunité, soulevèrent la
+province et proclamèrent empereur le vieux Gordien, leur gouverneur,
+alors âgé de quatre vingts ans.</p>
+
+<p>Les soldats de la III<sup >e</sup> légion ratifièrent ce choix et, malgré la
+résistance du proconsul, lui conférèrent le pouvoir, à Thysdrus, en
+lui laissant son fils comme lieutenant. Des députés furent alors
+envoyés au Sénat qui approuva l'élection et déclara Maximin
+ennemi public (237). A cette nouvelle, le sénateur Capellien qui
+gouvernait la Maurétanie et, disposant de forces importantes, était
+chargé de garder les limites, se déclara pour Maximin. En même
+temps Gordien, avec lequel il avait eu des démêlés, prononçait sa
+destitution.</p>
+
+<p>Bientôt Capellien envahit la Numidie à la tête de troupes
+aguerries depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient
+contre les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens réunissaient
+et armaient à la hâte des adhérents nombreux, mais indisciplinés,
+et se portaient bravement à la rencontre de l'ennemi.
+La bataille eut lieu en avant de Karthage, elle se termina bientôt
+par le triomphe de Capellien et la mort du jeune Gordien. Pour
+ne pas tomber entre les mains de son ennemi, le vieil empereur se
+donna la mort en s'étranglant avec sa ceinture, six semaines après
+son élévation.</p>
+
+<p>Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et
+commit en Afrique les plus grandes cruautés<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. Il suivait en cela
+les ordres de son maître qui, furieux contre l'Afrique, avait promis
+à ses soldats les biens des habitants de cette province, de même
+qu'il leur avait octroyé les propriétés des sénateurs. Il voulait
+ainsi assouvir sa vengeance contre ceux qui s'étaient prononcés
+contre lui. Il est probable que, pour punir la III<sup >e</sup> légion, il la
+licencia<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> Hérodien, <i>Hist.</i>, 1. VIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> Ragot, p. 205. Cela est constaté par une inscription trouvée à Gemellæ,
+et d'où il résulte que cette légion fut rétablie en 253.--Voir
+l'article de M. Pallu de Lessert dans le <i>Bulletin des Antiquités africaines</i>,
+fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat à l'Académie des Inscriptions
+et Belles-Lettres, séance du 26 mars 1886.</blockquote>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Maximin fut assassiné par les soldats lassés
+de ses cruautés (238). Le sénat, malgré la mort des Gordiens,
+avait persisté dans son refus de reconnaître Maximin: deux sénateurs
+avaient été élus empereurs et on leur avait adjoint comme
+césar, un petit-fils de Gordien I<sup >er</sup>, âgé de 13 ans. Après s'être
+défaits de Maximin, les prétoriens mirent à mort les deux fantômes
+d'empereurs et proclamèrent à leur place le jeune Gordien,
+sous le nom de Gordien III.</p>
+
+<p>Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne
+nous le dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il est
+probable que la restauration de la famille de Gordien fut bien
+accueillie dans la Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien,
+mais il n'est pas téméraire de conjecturer qu'il fut mis à mort. En
+240 un certain Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son
+exemple, se proclama empereur et voulut soulever sa province.
+Le præses de la Maurétanie restait fidèle à Gordien. L'usurpateur
+marcha contre lui et obtint d'abord quelques succès; mais, l'empereur
+ayant envoyé du renfort en Maurétanie, le præses reprit
+l'offensive, chassa devant lui les envahisseurs, et vint, à son
+tour, mettre le siège devant Karthage. Les habitants de cette
+ville, pour obtenir leur pardon, livrèrent Sabinianus aux troupes
+fidèles.</p>
+
+<p><span class="sc">Période d'anarchie. Révoltes en Afrique</span >.--A l'époque que
+nous avons atteinte, les empereurs se succèdent au pouvoir avec
+une rapidité qui démontre à quel état d'anarchie l'empire est
+tombé.</p>
+
+<p>L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu à l'emploi
+de préfet du prétoire, tue Gordien III et se fait proclamer à sa
+place (244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253),
+passent successivement au pouvoir et périssent tous sous les coups
+des soldats. En 253, Valérien ancien chef de la III<sup >e</sup> légion, s'empare
+de l'autorité et la conserve pendant quelques années, mais
+en 260, il est fait prisonnier par Sapor, roi des Perses.</p>
+
+<p>Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence
+de l'histoire est suppléé ici par les inscriptions relevées en Algérie.
+Les tribus indigènes, particulièrement celles qui occupaient la
+région montagneuse comprise entre Cirta, Sétif, Rusucurru
+(Dellis) et la mer en profitèrent pour attaquer les colonisations
+latines. Les maures du sud-ouest paraissent les avoir soutenues.
+En 260 un officier du nom de Q. Gargilius, chef de la cohorte des
+cavaliers auxiliaires maures cantonnés à Auzia (Aumale), prend et
+met à mort un rebelle du nom de Faraxen, chef des Fraxiniens.
+Après ce succès, Gargilius se met en marche vers l'est pour
+rejoindre le légat de la Numidie qui accourt avec les troupes disponibles,
+niais il tombe dans une embuscade dressée par les Babares
+et périt en combattant.</p>
+
+<p>Vers le même temps, ou peu après, les Babares habitant le
+massif du Babor, soutenus par quatre chefs berbères, envahirent
+les environs de Mileu (Mila) et de là, portèrent le ravage jusque
+sur la limite de la Numidie. Le légat C. M. Decianus propréteur
+de Numidie et de Norique, les mit en pièces; puis il dut réduire
+les Quinquegentiens, réunion de cinq peuplades, établies dans le
+territoire de la grande et de la petite Kabilie <a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>. Ces succès partiels
+ne furent pas suivis de pacifications bien solides.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 119-120. Berbrugger, <i>Époques militaires de
+la grande Kabylie</i>, p. 212.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Persécutions contre les chrétiens</span >.--Malgré les persécutions,
+la religion chrétienne faisait de rapides progrès en Afrique. Dans
+la Cyrénaïque surtout, un clergé organisé relevait directement du
+pape. L'édit de Decius, rendu en 250, organisa d'une manière
+régulière la persécution contre ceux qui refusaient de sacrifier aux
+Dieux. C'est à la suite de cette mesure que saint Denis d'Alexandrie
+fut exilé dans une petite bourgade de la Cyrénaïque. Valérien
+prescrivit de nouvelles rigueurs contre les chrétiens et, comme un
+certain nombre de tribus de la Proconsulaire avait embrassé le
+nouveau culte, ce fut une cause de plus de troubles en Afrique et
+de résistance au pouvoir central. Les pasteurs, décorés du nom
+d'évêques, se réunirent plus d'une fois en conciles pour traiter des
+points de doctrine, car déjà des hérésies se produisaient et souvent
+le clergé africain était en lutte avec ses chefs spirituels. Saint
+Cyprien qui, à Karthage, avait recueilli l'héritage de Tertullien,
+était en butte aux haines de la populace.</p>
+
+<p>En 254 à Lambèse, et en 255 à Karthage, se réunirent deux
+conciles d'évêques de la Numidie et de la Maurétanie, auxquels
+assistèrent, pour le premier, soixante et onze, et, pour le second,
+quatre-vingt-cinq membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait
+failli être jeté aux bêtes; sous Valérien il trouva le martyre ainsi
+qu'un certain nombre d'évêques.</p>
+
+<p>Période des trente tyrans.--Après la chute de Valérien, avait
+commencé le règne de Gallien et la période dite des trente tyrans.
+L'Afrique ne pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul
+Vibius Passienus et F. Pomponianus «duc de la frontière
+libyque,» allèrent chercher dans ses terres un ancien tribun,
+nommé Celsus, et l'ayant revêtu du manteau de pourpre de la
+déesse Tanit à Karthage, le proclamèrent Auguste. Quelques jours
+après, le tyran était mis à mort par la populace, qui l'avait élevé,
+et son cadavre livré en pâture aux chiens.</p>
+
+<p>Vers la même époque, un parti de Franks, après avoir ravagé la
+Gaule et l'Espagne, fit une descente en Maurétanie: c'était un
+prélude à l'invasion Vandale.</p>
+
+<p>En 268, Claude II succède à Gallien, et est à son tour remplacé
+par Aurélien (270). On devine ce que pouvaient faire les indigènes
+de l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir
+tête à la puissance romaine sous Hadrien et sous Sévère: la révolte
+fut l'état permanent. «Le débordement général des barbares fut
+comme une tempête qui brise tout<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>». L'évêque de Karthage sollicitait
+la charité des fidèles pour racheter les captifs faits par les
+«barbares» qui avaient envahi la Numidie. C'est du massif de la
+Grande-Kabilie (Mons-ferratus) habité par les cinq nations (quinquegentiens),
+que l'étincelle était partie. De là, la révolte s'était
+répandue, pendant le règne de Gallien (265), sur la Maurétanie
+orientale et la Numidie occidentale.</p>
+
+<p>Le général Probus, après avoir rétabli la paix dans la Marmarique
+insurgée, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le
+titre de chef des troupes. Un Berbère, du nom d'Aradion, avait
+soulevé les populations de la Numidie. Tout était en révolte jusqu'aux
+portes de Karthage. Probus attaqua vigoureusement les rebelles,
+les mit en déroute et tua Aradion en combat singulier.
+Pour honorer le courage de ce chef, il lui fit élever par ses troupes
+un tombeau de deux cents pieds de largeur<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>. Il est assez difficile
+de se rendre compte du théâtre de cette campagne; mais les probabilités
+semblent indiquer que c'est vers Sicca Veneria (le Kef)
+que le chef berbère trouva la mort<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> Aurélius Victor.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Vopiscus, <i>Hist. de Probus</i>, cap. IX.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> V. <i>Recueil de la Soc. arch. de Constantine</i>, 1854-1855.</blockquote>
+
+<p>Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transportés
+par lui en Asie-Mineure, parvinrent à s'échapper sur quelques navires.
+En passant devant les côtes de la Maurétanie césarienne, ils
+y firent une descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi
+de troupes de Karthage pour les forcer à reprendre la mer. Ils traversèrent
+le détroit et rentrèrent chez eux par l'embouchure du
+Rhin.</p>
+
+<p>Lorsque Probus eut été proclamé empereur, l'Afrique, au lieu
+de se souvenir de ses services, soutint son compétiteur Florien.
+Sous le règne de son successeur Carus (282), eut lieu le premier
+partage du monde romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident,
+fut donnée à Carus.</p>
+
+<p><span class="sc">Dioclétien. Révolte des Quinquegentiens</span >.--Dioclétien parvenu
+au trône en 284, essaya en vain de gouverner seul: deux années
+plus tard, il s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage
+l'Italie, l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'était pas encore
+assez de deux maîtres pour gouverner le monde romain dans l'état
+de désagrégation où il se trouvait, et sous la pression générale des
+barbares qui l'entouraient. Afin d'arrêter le débordement, les deux
+augustes s'adjoignirent deux césars, Galere et Constance Chlore.
+Il fallut partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva
+l'Afrique, moins peut-être la Tingitane. La Cyrénaïque et la Libye
+échurent à Dioclétien qui avait l'Orient pour lot.</p>
+
+<p>Le moment était trop opportun pour que l'Afrique le laissât
+échapper, et du reste la révolte était pour ainsi dire à l'état permanent
+dans la Maurétanie. Dès 288, la grande confédération des
+Quinquégentiens était en pleine insurrection. Le præses de la Césarienne,
+Aurélius Litua, obtint contre eux quelques avantages et
+les contraignit à une soumission éphémère.</p>
+
+<p>Mais bientôt les Quinquégentiens reprennent les armes et portent
+le ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage à l'est.
+Un certain Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues,
+est proclamé à Karthage. La situation devient si grave que Maximien
+passe lui-même en Afrique pour prendre la direction des opérations.
+Il combat les farouches Quinquégentiens, les repousse
+chez eux et les poursuit jusque sur les sommets de leurs montagnes
+inaccessibles. Cette fois la répression est sérieuse et la soumission
+réelle. Pour en assurer les effets, Maximien juge nécessaire
+de transporter une partie de ces tribus indomptées<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a> (297).</p>
+
+<p>Vers le même temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant
+la révolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en
+vain que l'empereur essaya de la réduire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192"
+name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1. IX, 14.
+Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit où ces tribus ont été
+transportées, M. Fournel penche pour le désert, mais cette conjecture
+nous semble peu justifiée.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique</span >.--Sous le
+règne de Dioclétien, les divisions administratives de l'empire
+furent modifiées et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose
+que ces remaniements ont été effectués par Maximien, après
+sa victoire sur les Quinquégentiens (297). Morcelli les place en 297,
+à la même date que la reconstitution générale de l'empire. Il est
+probable que la confédération des <i>cinq</i> républiques cirtéennes,
+(<i>Cuicul</i> (Djemila) avait été ajoutée aux quatre précédentes), fut
+dissoute un peu auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis
+l'époque d'Alexandre Sévère. La séparation de la Numidie en
+territoire militaire et territoire civil, fournit naturellement
+l'occasion de faire cesser une anomalie qui ne pouvait être que préjudiciable
+au bon ordre, dans une époque aussi troublée.</p>
+
+<p>La Maurétanie orientale fut divisée en deux parties: celle de
+l'est avec Sitifis pour chef-lieu, reçut le nom de Sitifienne; celle de
+l'ouest conservant Césarée, comme siège du gouverneur, continua
+à être appelée Césarienne.</p>
+
+<p>Dès lors, l'Afrique fut divisée de la manière suivante:</p>
+
+<p>1° Cyrénaïque, ayant un gouverneur particulier, rattachée au
+diocèse d'Orient.</p>
+
+<p>2° Diocèse d'Afrique comprenant:</p>
+
+<p>La Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu'au Triton.</p>
+
+<p>La Bysacène ou Valérie, du Triton jusqu'à Horréa.</p>
+
+<p>L'Afrique propre, d'Horréa à Tabarka.</p>
+
+<p>La Numidie divisée elle-même en Numidie cirtéenne (avec Cirta),
+et Numidie militaire avec Lambèse, comme chef-lieu, de Tabarka
+à l'Amsaga.</p>
+
+<p>La Maurétanie sétifienne, de l'Amsaga à Saldæ.</p>
+
+<p>Et la Maurétanie césarienne de Saldæ à la Malua (Moulouïa).</p>
+
+<p>Ces provinces étaient administrées civilement par des <i>præses</i>
+relevant du <i>vicaire d'Afrique</i>. Le commandement militaire était
+confié au <i>comte d'Afrique</i>, ayant sous ses ordres des <i>præpositi limitum</i> <a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193"
+name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> Pallu de Lessert, <i>loc. cit.</i>, p. 81.</blockquote>
+
+<p>3° Et la Maurétanie Tingitane, rattachée au diocèse d'Espagne,
+et commandée par un <i>comes Tingitanæ</i>, relevant directement du
+<i>magister peditum</i> (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son
+administration civile était confiée à un præses obéissant au vicaire
+d'Espagne. Le manque de communication terrestre entre la Tingitane
+et la Césarienne, ses relations constantes avec l'Hispanie, si
+proches, expliquent ce rattachement à l'Europe.</p>
+<a name="a9" id="a9"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h4>L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE (<i>Suite</i>).</h4>
+
+<p class="mid">297-415.</p>
+
+<p>État de l'Afrique à la fin du <span class="sc">iii</span ><sup >e</sup> siècle.--Grandes persécutions contre les
+chrétiens.--Tyrannie de Galère en Afrique.--Constantin et Maxence,
+usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations.--Triomphe
+de Constantin.--Cessation des persécutions contre
+les chrétiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation administrative
+et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des Dunatistes.
+Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; persécution des
+Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excès des Donatistes.--Exactions
+du comte Romanus.--Révolte de Firmus.--Pacification générale.--L'Afrique
+sous Gratien, Valentinien II et Théodose.--Révolte de
+Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous Honorius.</p>
+
+<p><span class="sc">État de l'Afrique à la fin du iii</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--Nous avons vu
+dans le chapitre qui précède, combien les révoltes des indigènes
+rendaient précaire la situation de la colonisation africaine. Quatre
+siècles et demi s'étaient écoulés depuis la chute de Karthage, et
+les Romains avaient effectué leur conquête avec la plus grande
+prudence, ménageant les transitions et n'avançant que méthodiquement.
+Ils avaient fait des efforts considérables pour coloniser
+l'Afrique et avaient pu croire un instant au succès; mais sous les
+règnes les plus brillants, les révoltes des Berbères avaient démontré
+la précarité de celle occupation et, malgré le déploiement
+d'un appareil militaire formidable pour l'époque, la puissance de
+l'empereur avait été insultée par les sauvages africains.</p>
+
+<p>Cette situation, dont le danger déjà pressenti allait se démontrer
+par des faits, était la conséquence d'une erreur ou d'un oubli des
+maîtres du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient
+pas assez tenu compte de la race indigène et, se contentant de la
+refouler dans les plaines livrées aux colons, ils l'avaient laissée se
+concentrer, se renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contrées
+comme le pays des Quinquégentiens et le massif de l'Aourès. Ils
+voyaient bien aussi les tribus nomades du sud se masser sur la
+ligne du désert, mais ils se contentaient de renforcer leurs postes
+ou de les reporter plus au sud.</p>
+
+<p>Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne
+Numidie, la vieille race indigène avait disparu ou s'était
+assimilée. La langue, la littérature et les institutions de Rome
+avaient été adoptées par ces Berbères. Ceux-là n'étaient pas à
+craindre; mais, tout autour d'eux, la race africaine se reconstituait
+et était prête à entrer en lutte. L'anarchie, prélude du démembrement
+de l'empire, les luttes religieuses, dont l'Afrique
+était sur le point de devenir le théâtre, allaient servir merveilleusement
+la reconstitution de la nationalité africaine et permettre
+aux nouvelles tribus berbères de s'étendre en couche épaisse sur
+les restes des anciennes. Il y a là un enseignement que les colonisateurs
+actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre de vue,
+car ce fait prouve une fois de plus que, si la conquête est facile, il
+n'en est pas de même de la colonisation et que, tant que la race
+autochthone reste à peu près intacte, l'établissement des étrangers
+au milieu d'elle est précaire.</p>
+
+<p><span class="sc">Grandes persécutions contre les chrétiens</span >.--Les persécutions
+exercées contre les chrétiens semblaient n'avoir d'autre résultat
+que de fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très
+nombreux en Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais
+chez les indigènes romanisés et même dans les tribus berbères.
+«Il est impossible de ne pas être frappé de ce fait concluant que ce
+fut le sang indigène qui coula ici le premier pour la foi chrétienne,
+car les victimes inscrites en tête du martyrologe africain sont bien
+des berbères: Namphanio, Miggis, Lucitti, Sanaes et d'autres encore
+dont le nom seul révélerait la nationalité, si l'histoire n'avait eu
+soin de la constater expressément<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>.»</p>
+
+<p>Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d'abord pris
+racine, il s'élevait et pénétrait l'administration et l'armée. Un jour
+c'était un gardien de prison qui demandait à partager le sort des
+condamnés; une autre fois c'était un centurion qui, jetant au loin
+le sarment, insigne de commandement, se dépouillant de sa cuirasse
+et de ses insignes, refusait de continuer à servir César pour
+entrer dans la milice du Christ<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>; ailleurs des hommes enrôlés
+n'acceptaient pas leur incorporation<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. Pour tous c'était la mort,
+mais ils supportaient avec joie les affres du supplice.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194"
+name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> Berbrugger, <i>Revue africaine</i>, N° 51, p. 193.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195"
+name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> Voir les <i>Actes du centurion saint Marcellus, martyr à Tanger</i>,
+30 Oct. 298. <i>Acta prim. martyr</i>, p. 311.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196"
+name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> V. <i>Actes de saint Maximilien de Théveste</i> (12 mars 295).</blockquote>
+
+<p>Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des
+empereurs en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son
+début, était la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l'exécution
+des édits de Décius et de Valérien, la persécution, tout en
+continuant, avait subi une certaine modération. Dioclétien n'était
+pas porté aux mesures extrêmes contre les chrétiens; mais Galère
+ne voyait le salut de l'empire que dans l'extinction de la religion
+nouvelle et il suppliait l'empereur de prendre les mesures les plus
+énergiques. Enfin, en 303, Dioclétien, cédant aux instances de son
+césar, promulgua l'édit de persécution connu sous le nom d'édit
+de Nicomédie. Les mesures prescrites étaient terribles: destruction
+des églises et des livres et ustensiles du culte; mise hors la loi de
+tous les chrétiens dont les biens devaient être saisis et qui devaient,
+eux-mêmes, être jetés en prison ou livrés au bourreau.</p>
+
+<p>Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse
+d'Occident qui était soumise au césar Constance Chlore,
+c'est-à-dire la Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans
+tout le reste de l'empire, les persécuteurs se mirent à l'œuvre. En
+Afrique, ils déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius
+Félix, flamine perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et
+sa violence. Généralement les chrétiens restèrent fermes dans leur
+foi et des prêtres subirent le martyre plutôt que de remettre aux
+persécuteurs leurs vases et leurs livres qu'ils avaient cachés; mais
+un grand nombre faiblirent, renièrent leur foi et livrèrent leur
+dépôt sacré. L'église de Cirta se signala par sa faiblesse: son
+évêque Paulus se soumit à tout ce qu'on exigea de lui.</p>
+
+<p>Cette persécution n'était que le prélude de violences plus
+grandes encore. Il ne suffisait pas d'avoir détruit les églises et les
+objets extérieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences.
+A la fin de l'année 303, un édit adressé au gouverneur de la
+Palestine fixait certains jours pendant lesquels tout homme devait
+sacrifier aux dieux. Ces jours déterminés furent appelés <i>dies
+thurificationis</i> et l'on avouera que c'était un excellent moyen de
+reconnaître les chrétiens. Valérius Florus, præses de la Numidie
+miliciana, et Anulinus, proconsul de la Proconsulaire, se firent les
+exécuteurs de ces mesures. Le sang des chrétiens coula à flots en
+Afrique pendant cette période qui fut appelée l'ère des martyrs<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197"
+name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> Voir l'intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet dans l'<i>Annuaire
+de la Société arch. de Constantine</i>, 1876-77, pp. 484 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Tyrannie de Galère en Afrique</span >.--En 305, Dioclétien et Maximien
+Hercule abdiquèrent au profit des deux césars Constance
+Chlore et Galère, lesquels s'adjoignirent comme césars Sévère et
+Maximin. Bien que Constance Chlore eût l'Afrique dans son lot,
+il en abandonna l'administration à Galère qui en confia le commandement
+au césar Sévère. On sait qu'un des premiers actes de
+Galère, en prenant le pouvoir, fut de prescrire un recensement
+général des personnes et des biens de l'empire afin d'augmenter
+les revenus du fisc. «On procéda à l'exécution de cette mesure
+avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la désolation:
+les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient réunis et
+comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait à la
+délation le fils contre le père, l'esclave contre le maître, l'épouse
+contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations de
+biens que l'on ne possédait pas<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>.» Il est probable que l'Afrique,
+qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de
+ces mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées.
+Les troupes seules, qui profitaient des largesses de ce prince,
+avaient pour lui quelque fidélité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198"
+name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> Poulle, <i>loc, cit.</i>, p. 481.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Constantin et Maxence. Usurpation d'Alexandre</span >.--A la mort
+de Constance Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamèrent
+auguste son fils Constantin. De son côté, Galère donna
+le titre d'auguste à Sévère.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Maxence, fils de Maximien Hercule et
+gendre de Galère, ayant gagné l'appui du préfet du prétoire
+Anulinus, prit aussi la pourpre et fut acclamé par les soldats
+(28 octobre 306).</p>
+
+<p>En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain
+Alexandre, qui avait d'abord reçu le titre de comte et, après le
+départ du proconsul, avait été élevé aux fonctions de vicaire
+d'Afrique (mars 306). Il reçut probablement la mission de proclamer
+l'autorité de Maxence, dans les provinces africaines; mais,
+nous l'avons dit, les troupes tenaient pour Galère. Elle refusèrent
+de reconnaître l'usurpateur et prirent le chemin de l'Orient, afin
+de rejoindre, à Alexandrie, le lieutenant de leur maître. On ne
+sait au juste quel obstacle elles rencontrèrent sur leur route,
+toujours est-il qu'elles furent forcées de rentrer à Karthage, où
+elle retrouvèrent leur chef Alexandre. A quel prince obéissait
+alors l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle
+était dans un état voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait
+y avoir des partisans.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Galère étant mort, les troupes exploitèrent
+habilement un bruit, vrai ou faux, d'après lequel Maxence, doutant
+de la fidélité d'Alexandre, aurait envoyé des émissaires pour le
+tuer. Bon gré mal gré, elles le proclamèrent empereur. Alexandre
+dont l'origine est incertaine, mais qu'on désigne généralement
+comme un paysan pannonien, était alors un vieillard affaibli par
+l'âge au moral et au physique, incapable de résistance autant que
+d'initiative. Il se laissa ainsi porter au pouvoir, mais il ne sut
+rien faire pour l'affermir et le conserver (308).</p>
+
+<p><span class="sc">Triomphe de Maxence en Afrique. Ses dévastations</span >.--Cependant
+Maxence, après avoir défait et mis à mort Sévère, s'était
+emparé de Rome et de toute d'Italie. Absorbé par le soin d'asseoir
+sa puissance, il ne pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre
+régnait tranquillement à Karthage; toutes les provinces avaient
+fini par reconnaître son autorité, mais il ne paraît pas qu'il ait su
+gagner l'affection des populations.</p>
+
+<p>En 311, Maxence pouvant détacher quelques troupes, les plaça
+sous le commandement du préfet du prétoire, Rufus Volusianus,
+et du général Zénas, et les envoya en Afrique. Karthage emportée
+d'assaut fut mise à feu et à sang. Quant à Alexandre, il avait pu
+se réfugier derrière les remparts de Cirta. Les généraux de Maxence
+l'y poursuivirent et s'étant rendus maîtres de cette ville,
+s'emparèrent de l'usurpateur qui fut étranglé<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199"
+name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">
+(retour) </a> Voir, pour la révolte d'Alexandre: Aur. Victor, <i>Épitome</i>, Eutrope,
+<i>Épit.</i>; Zosime. Tillemont, <i>Hist. des empereurs</i>, etc. Nous avons adopté
+en grande partie les opinions de M. Poulle (<i>Soc. arch. de Constantine</i>),
+1876-77.</blockquote>
+
+<p>Cirta, comme Karthage, fut entièrement saccagée, puis brûlée
+par les vainqueurs. Maxence fit cruellement expier à l'Afrique ce
+qu'il appelait son manque de fidélité: un grand nombre de cités
+furent livrées aux flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis,
+dépouillés de leurs biens; beaucoup d'entre eux périrent
+dans les tortures, car toutes les haines, toutes les rivalités purent
+exercer librement leurs vengeances, et le pays gémit sous la plus
+épouvantable terreur. Les campagnes, même, n'échappèrent pas
+à la fureur du vainqueur qui se fit livrer les réserves de grain et
+porta la dévastation partout.</p>
+
+<p><span class="sc">Triomphe de Constantin</span >.--Après avoir ainsi assouvi sa vengeance,
+Maxence s'appliqua à retirer de l'Afrique tout ce que la
+contrée pouvait lui fournir en hommes et en argent, afin d'être en
+mesure de résister à son compétiteur Constantin. En 312, la lutte
+commença entre les deux empereurs et se termina bientôt par la
+défaite de Maxence devant Rome. Malgré la supériorité de son
+armée, où les Berbères étaient en grand nombre, il fut entièrement
+vaincu par son compétiteur et se noya dans le Tibre
+(28 octobre).</p>
+
+<p>La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus
+grande joie; on dit que Constantin envoya la tête du tyran à
+Karthage qui avait tant eu à se plaindre de lui. Le vainqueur
+s'appliqua de toutes ses forces à panser les plaies de la Berbérie:
+il envoya des secours en argent, diminua les impôts, rendit les
+biens confisqués à leurs propriétaires, et fit relever les cités détruites.</p>
+
+<p>Cirta, reconstruite pas ses ordres, reçut son nom et nous
+l'appellerons à l'avenir Constantine. Par ces mesures il mérita la
+reconnaissance de ce pays si maltraité par ses prédécesseurs.</p>
+
+<p><span class="sc">Cessation des persécutions contre les chrétiens. Les Donatistes.
+Schisme d'Arius</span >.--A partir de l'année 305, les persécutions
+s'étaient ralenties; selon le témoignage d'Eusèbe et de saint
+Optat, Maxence les fit immédiatement cesser, dès son avènement.
+Le triomphe de la religion nouvelle était proche, mais, avant
+même qu'il fût assuré, des divisions se produisaient dans son sein
+et il allait en résulter de bien graves événements.</p>
+
+<p>Au mois de mars 305, l'évêque de Cirta, Paulus, étant mort,
+un concile se réunit dans cette ville, chez un particulier, car les
+églises étaient détruites, pour lui donner un successeur. Dix
+évêques de Numidie y prirent part. A peine la séance était-elle
+ouverte, que des discussions s'élevèrent entre les membres: on
+reprocha à un certain nombre d'entre eux d'avoir faibli pendant
+les persécutions et d'avoir remis les livres et vases sacrés. Pour
+la première fois l'épithète de «<i>traditeurs</i>» fut lancée. Un certain
+Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra dans l'assemblée
+une grande violence. Sylvain avait été proposé pour le siège
+épiscopal, mais il était traditeur; grâce à l'appui de la populace il
+fut élu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus éminents
+étaient enfermés dans le «cimetière des martyrs.» Ce fait qui semblerait
+de peu d'importance, fut le point de départ de la déplorable
+scission qui se produisit dans l'église d'Afrique.</p>
+
+<p>Quelque temps après, en 311 mourait l'évêque de Karthage
+Mensurius, qui avait su résister avec autant de fermeté que de
+prudence aux violences des persécuteurs et conserver les vases de
+son église. Les fidèles s'assemblèrent pour procéder à son remplacement
+et élurent le diacre Cécilien. Il avait de nombreux adversaires,
+et bientôt l'opposition contre lui se manifesta par le refus
+de lui remettre les vases sacrés que son prédécesseur avait cachés
+chez les fidèles. Une véritable conspiration ayant à sa tête Donat,
+évêque des Cases-Noires<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a> en Numidie, s'ourdit contre lui; les
+prêtres de l'intérieur ne lui pardonnaient pas de s'être fait élire
+sans leur participation. Ils formèrent un groupe de soixante-dix
+prélats à la tête desquels était Secundus, évêque de Ticisi<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. Réunis
+en concile, ils citèrent Cécilien à comparaître devant eux; mais,
+comme il s'y refusait, disant qu'il avait été régulièrement sacré et
+ajoutant qu'il était prêt à recevoir de nouveau l'imposition des
+mains, Purpurius, dont la violence s'était fait remarquer à Cirta,
+s'écria: «Qu'il vienne la recevoir et on lui cassera la tête pour
+pénitence.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200"
+name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> Emplacement inconnu au nord de l'Aourès.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201"
+name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">
+(retour) </a> Actuellement Tidjist (Aïn-el-Bordj), près de Sigus, au sud de Constantine.</blockquote>
+
+<p>Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre
+Cécilien, fondée sur les trois points suivants: 1° il avait refusé de
+se rendre à leur réunion; 2° il avait été sacré par des traditeurs;
+3° il aurait, lors des persécutions, empêché des fidèles de secourir
+les martyrs. Or ces deux derniers chefs n'étaient rien moins que
+prouvés et, dans le groupe des évêques qui s'érigeaient ainsi en
+juges, plusieurs s'étaient reconnus eux-mêmes traditeurs. Pour
+compléter leur œuvre, ils déclarèrent le siège de Karthage vacant
+et y élevèrent un certain Majorin, simple lecteur. Une intrigante,
+du nom de Lucilla, ennemie personnelle de Cécilien, avait, par ses
+instances et son argent, contribué à ce résultat.</p>
+
+<p>Ainsi fut consommée la scission de l'église d'Afrique, au moment
+même où sa cause triomphait. L'irritation réciproque des
+deux partis devint extrême et amena des conflits journaliers.</p>
+
+<p>Constantin tenait essentiellement à la pacification de l'Afrique;
+bien qu'inclinant vers le christianisme, il ménagea les adhérents de
+l'ancien culte et fit même ériger un temple en l'honneur de la famille
+flavienne. Il apprit donc avec peine les divisions de l'église
+d'Afrique et écrivit au proconsul Anulinus, pour qu'il tâchât de
+les faire cesser. Dans ces instructions il semble pencher pour le
+parti de Cécilien. Mais les Donatistes, ainsi les appelait-on déjà,
+n'étaient pas gens à s'incliner devant des conseils ou même des
+menaces; ils adressèrent à l'empereur une supplique dans laquelle
+ils entassèrent toutes les accusations contre leur ennemi.</p>
+
+<p>En présence de cette réclamation, Constantin ordonna la comparution
+des deux parties devant un conseil d'évêques, et convoqua
+à ce concile un grand nombre de prélats de la Gaule et de
+l'Italie. Tous se réunirent à Rome, en octobre 313, sous la
+présidence du pape Miltiade. Cécilien et Majorin accompagnés de
+clercs et de témoins, se présentèrent à ce concile qui est dit de
+Latran, et fournirent leurs explications tant sur les griefs reprochés
+par eux à leur adversaire, que sur ce qui leur était imputé.
+On devine ce que purent être de tels débats. Après bien des jours
+d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il reconnaissait
+Cécilien innocent et validait son ordination. Il disposait
+en outre que les prêtres ordonnés par Majorin continueraient à
+exercer leur ministère et que si, dans une localité, il se trouvait
+deux prêtres ordonnés l'un par Cécilien, l'autre par Majorin, le
+plus ancien serait conservé et l'autre placé ailleurs. Quant à Donat,
+on le condamnait comme «auteur de tout le mal et coupable de
+grands crimes».</p>
+
+<p>A la suite de cette décision, Cécilien fut retenu provisoirement
+en Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie,
+sous la promesse qu'il ne reparaîtrait plus à Karthage. Des commissaires
+ecclésiastiques furent envoyés en Afrique pour notifier
+cette décision au clergé et faire une enquête qui confirma l'innocence
+de Cécilien. Celui-ci rentra peu après à Karthage. Donat,
+de son côté, ne tarda pas à y paraître, au mépris de son serment.
+Les luttes recommencèrent alors avec une nouvelle violence. Elien,
+proconsul, chargé d'informer par l'empereur, conclut encore contre
+les Donatistes.</p>
+
+<p>Mais ceux-ci ayant réclamé le jugement d'un nouveau concile,
+l'empereur voulut bien faire convoquer les évêques à Arles, pour
+le mois d'août 314. Ce fut encore un triomphe pour Cécilien; seulement
+le concile crut devoir donner son avis sur le grand différend
+qui divisait l'église d'Afrique et il opina «que ceux qui seraient
+reconnus coupables d'avoir livré les écritures ou les vases
+sacrés ou dénoncé leurs frères, devraient être déposés de l'ordre
+du clergé<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.» C'était donner aux Donatistes de nouvelles armes.
+Cependant ceux-ci ne furent pas encore satisfaits et en appelèrent
+à l'empereur qui confirma à Milan, en 315, les décisions des conciles
+de Rome et d'Arles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202"
+name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> <i>L'Afrique chrétienne</i> par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est à cet ouvrage
+que nous avons emprunté la plus grande partie des documents
+qui précèdent.</blockquote>
+
+<p>Constantin avait montré dans toute cette affaire une très grande
+modération; mais, quand tous les degrés de juridiction eurent été
+épuisés, il prescrivit à Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter
+avec sévérité toute tentative de rébellion de la part des Donatistes.
+Ceux-ci se virent donc bientôt l'objet d'une nouvelle
+persécution dans laquelle les plus marquants d'entre eux furent bannis.
+Mais leurs partisans étaient très nombreux, surtout dans
+l'intérieur, et ils gardèrent souvent par la force leurs positions.</p>
+
+<p>Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme
+dont le succès devait être encore plus grand prenait naissance en
+Cyrénaïque. Vers 320, le Libyen Arius se séparait de l'église orthodoxe,
+par suite de divergences sur des points d'appréciation relativement
+à la trinité. Là encore, l'empereur intervenait et essayait
+de faire entendre sa voix pour ramener la pacification dans l'Église;
+mais le schisme arien était fait.</p>
+
+<p><span class="sc">Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin</span >.--En
+323, Constantin attaqua brusquement son rival,
+l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre à mort.
+Resté ainsi seul maître de l'empire, il s'appliqua à rétablir l'unité
+de commandement et à régulariser l'administration des provinces.
+L'empire fut divisé en quatre grandes préfectures.</p>
+
+<p>L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacène, la Numidie et
+les Maurétanies, sétifienne et césarienne, fît partie de la préfecture
+d'Italie, et fut placée, pour l'administration civile, sous l'autorité
+du préfet du prétoire de cette préfecture.</p>
+
+<p>La Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était sous
+l'autorité du préfet du prétoire des Gaules.</p>
+
+<p>La Cyrénaïque dépendit de la préfecture d'Orient.</p>
+
+<p>Le préfet du prétoire d'Italie était représenté en Afrique:</p>
+
+<p>1° Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux légats
+la proconsulaire;</p>
+
+<p>2° Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires
+la Byzacène et la Numidie, et par trois præses la Tripolitaine,
+la Sétifienne et la Césarienne.</p>
+
+<p>Le préfet des Gaules était représenté dans la Tingitane par un
+præses.</p>
+
+<p>Le <i>Comte des largesses sacrées</i> avait la direction de tout ce qui
+se rapporte aux finances; et le <i>Comte des choses privées</i> était le
+directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages,
+qui portaient le titre d'<i>illustres</i>, avaient un certain nombre de délégués
+en Afrique.</p>
+
+<p>«L'armée et les choses militaires relevaient du <i>magister peditum</i>,
+sorte de ministre de la guerre, résidant aussi à Rome, et
+représenté en Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de
+Maurétanie césarienne et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique
+et de Tingitane.</p>
+
+<p>«Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize préposés des
+limites, qui commandaient les troupes placées sur la frontière,
+plus les corps mobiles.</p>
+
+<p>«Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un préfet
+de cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles.</p>
+
+<p>«Le duc de la Césarienne avait huit préposés des limites. Il
+était aussi præses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dépendre
+du vicaire d'Afrique.</p>
+
+<p>«Le duc de la Tripolitaine avait douze préposés et deux camps
+où étaient, sans doute, les troupes destinées à tenir la campagne.</p>
+
+<p>«Les troupes, on le voit, étaient divisées en deux classes: les
+troupes mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontière<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.»</p>
+
+<p>Sous le Bas-Empire, l'organisation des assemblées provinciales
+fut modifiée; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions
+religieuses cessèrent et le concilium devint une assemblée
+purement administrative, chargée d'éclairer les préfets et de leur
+fournir un appui moral, car il n'avait aucun droit exécutif. La
+centralisation établie par Constantin fit cesser l'autonomie des
+provinces. L'empereur voulut tout diriger du fond de son
+palais et c'est dans ce but que les fonctions furent multipliées.
+Des <i>curiosi</i>, inspecteurs plus ou moins occultes, furent chargés de
+surveiller les fonctionnaires et de rendre compte de leurs moindres
+actes au chef suprême; en même temps les cités reçurent des <i>defensores</i>,
+dont la mission était de protéger les citoyens contre
+l'injustice et la tyrannie des agents du prince.</p>
+
+<p>Le concilium provincial conserva le droit de présenter des vœux
+et des doléances à l'empereur; sa réunion était l'occasion de fêtes
+et de réjouissances publiques; la convocation était faite par le préfet.
+Le sacerdos provineiæ, dont la fonction paraît avoir été conservée
+pendant quelque temps encore, dut céder la présidence du
+concile au préfet ou à son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou
+prêtres devenus chrétiens, fut entouré d'honneurs et d'immunités;
+mais il perdit toute occasion de s'immiscer légalement dans
+les affaires administratives<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203"
+name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> L'<i>Afrique septentrionale après le partage du monde romain</i>, par
+Berbrugger, travail extrait de la <i>Notice des dignités</i>, de Booking.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204"
+name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> <i>Les Assemblées provinciales et le culte provincial</i>, par M. Pallu de
+Lessert, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Puissance des Donatistes.--Les Circoncellions</span >.--Vers 321,
+les Donatistes avaient obtenu le rappel de leurs exilés, et il se
+produisit une sorte d'apaisement. En 326, Cécilien étant mort fut
+remplacé par Refus: de leur côté, les Donatistes élirent Donat,
+homonyme de l'évêque des Cases-Noires, comme successeur de
+Majorin. Peu après, les nouveaux élus réunissaient à Karthage
+un concile auquel deux cent soixante-dix évêques prirent part et
+où, grâce à des concessions mutuelles, on put consolider la trêve.</p>
+
+<p>On sera peut-être étonné du grand nombre d'évêques se trouvant
+alors en Afrique, mais il faut considérer ces prélats comme
+de simples curés. «La création des sièges épiscopaux en Afrique
+n'a pas toujours été motivée par l'importance des localités et le
+chiffre de la population. L'on observe en effet dans l'histoire des
+Donatistes que ces habiles sectaires, afin d'augmenter leur influence,
+multipliaient le nombre des évêques et les préposaient à
+de simples hameaux... Or, on conçoit parfaitement que l'Église,
+pour tenir tête aux Donatistes, ait imité cette conduite et multiplié
+les évêchés... Au surplus, il était dans l'esprit de l'Église
+d'Afrique de multiplier les diocèses afin que leur peu d'étendue en
+facilitât l'administration<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>.»</p>
+
+<p>Ainsi les deux églises vivaient côte à côte et essayaient de se
+tolérer, mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en
+maints endroits les temples et nous voyons, en 330, l'empereur,
+cédant à la demande de Zezius, évêque de Constantine, ordonner
+la construction d'une basilique pour les orthodoxes, attendu que
+«tout ce qui appartenait à l'Église catholique était tombé au pouvoir
+des Donatistes» et que les orthodoxes n'avaient aucun local
+pour tenir leurs assemblées<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205"
+name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> <i>Observations sur la formation des diocèses dans l'ancienne Eglise
+d'Afrique</i>, par l'abbé Léon Godart (<i>Revue africaine</i>, 2<sup >e</sup> année, pp. 399
+et suiv.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206"
+name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">
+(retour) </a> V. L'<i>Africa christiana</i> de Morcelli, t. II, p. 234. Cette église se
+trouvait dans l'emplacement occupé actuellement par l'hôpital militaire.</blockquote>
+
+<p>A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un
+modus vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés,
+les purs. Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à
+parcourir le pays dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la
+sainteté de leur foi. Leur cri de ralliement était <i>Laudes Deo</i>
+(Louanges à Dieu!), et il fut bientôt redouté comme un signal de
+pillage et de mort. Faisant profession de mépriser les biens de la
+terre et de vivre dans la continence, ils ne tardèrent pas à ériger
+la destruction en principe. Ils n'ont du reste rien à perdre, car la
+plupart sont des esclaves fugitifs, des malheureux ruinés par les
+guerres civiles ou les exactions du fisc. Ils prétendent établir
+l'égalité en détruissant les biens et faire le salut des riches en les
+ruinant.</p>
+
+<p>Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaquèrent
+d'abord aux fermes isolées; c'est pourquoi les gens qui en faisaient
+partie furent stigmatisés du nom de Circoncellions<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>. Nous verrons
+avant peu à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier
+général était Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aourès,
+entre Lambèse et Theveste<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207"
+name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">
+(retour) </a> De <i>Circumiens cellas</i> (rôdant autour des fermes).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208"
+name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">
+(retour) </a> Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et de saint
+Optat.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les fils de Constantin</span >.--<span class="sc">Persécution des Donatistes par
+Constant</span >.--A la mort de Constantin (337), l'empire se trouva
+fractionné en cinq parties; mais bientôt ses trois fils Constantin II,
+Constant et Constance, restèrent, par suite du meurtre de leurs
+deux cousins, seuls maîtres du pouvoir. Un nouveau partage fut
+alors opéré entre eux (338). L'Afrique demeura pendant plusieurs
+années un sujet de contestation entre Constant et Constantin, et les
+deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains. La mort de Constantin
+(340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe de Constant.</p>
+
+<p>Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les païens, puis, des dissensions
+nouvelles s'étant produites en Afrique entre les Donatistes
+et les orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire,
+pour mettre fin à ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage
+que les Donatistes se soulevèrent de toutes parts. Aidés par
+les Circoncellions, ils osèrent tenir tête aux armées de l'empereur.
+Mais bientôt ils furent vaincus et réduits à la fuite, et la persécution
+commença; les évêques compromis furent exilés ou mis à
+mort. Le principal résultat de ces violences fut d'augmenter le
+nombre des Circoncellions et de redoubler leur fureur, au grand
+préjudice de la colonisation.</p>
+
+<p><span class="sc">Constance et Julien</span >.--<span class="sc">Excès des Donatistes</span >.--En 350, Constant
+fut mis à mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara
+de son trône et étendit son autorité sur l'Afrique. Deux ans
+plus tard les troupes de Constance prenaient possession de
+l'Afrique au nom de leur maître. Elles passèrent ensuite en Espagne,
+de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser l'armée de Magnence,
+qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta seul
+maître de l'empire. On sait qu'il s'érigea en protecteur de l'arianisme.</p>
+
+<p>En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par
+l'Italie, chercha à gagner l'Afrique à sa cause, mais ne put parvenir
+à la détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste,
+Constance avait pris des précautions sérieuses pour conserver sa
+province, et, bien qu'il fût menacé par son compétiteur d'un côté,
+et par les Perses de l'autre, il envoya en Afrique son secrétaire
+d'état Gaudentius avec ordre de lever des troupes et de s'opposer
+à tout débarquement. «Gaudentius remplit sa mission avec fidélité,
+il invita le comte Cretion et les gouverneurs (rectores) à
+faire des levées, et il tira des deux Maurétanies une cavalerie
+légère excellente avec laquelle il protégea efficacement tout le littoral
+contre les troupes stationnées en Sicile et qui n'attendaient
+qu'une occasion pour faire une descente en Afrique<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>.»</p>
+
+<p>L'année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au
+pouvoir. Il se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs
+aux Donatistes, fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs
+évêques leur furent rendus et une violente réaction contre les orthodoxes
+se produisit. Les Donatistes se vengèrent d'eux par les
+mêmes armes: les spoliations, les dévastations, les meurtres. Un
+exemple donnera une idée du caractère de ces luttes: «Félix et
+Januarius, deux Donatistes, se jettent sur Lemelli<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, à la tête d'une
+troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la porte de la basilique
+fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions montèrent sur le
+toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau de tuiles. Un
+grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui défendaient
+l'autel furent tués et les fastes de l'église inscrivent deux
+martyrs de plus<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>.» Ailleurs, à Typaza, en présence du gouverneur,
+ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes
+sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés
+dans les entrailles de leurs mères.»</p>
+
+<p>Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se
+produire dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus,
+évêque de Cartenna<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>, qui imposait un nouveau baptême à tous les
+anciens traditeurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209"
+name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">
+(retour) </a> Poulle (<i>Soc. arch.</i>), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi <i>Rev. afr.</i>
+t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210"
+name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">
+(retour) </a> Zembia, dans la Medjana.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211"
+name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">
+(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 129.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212"
+name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">
+(retour) </a> Tenès.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Exactions du comte Romanus</span >.--A la fin de 363, sous Jovien, et
+ensuite, dans les premiers temps du règne de Valentinien, une tribu
+indigène de la Tripolitaine, les <i>Asturiens</i>, ainsi appelés par les auteurs<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>,
+causèrent les plus grands ravages dans cette contrée et
+vinrent même attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les
+colons appelèrent à leur secours le comte Romanus, nommé depuis
+peu maître des milices d'Afrique; mais ce général ne voulut entrer
+en campagne que si on lui fournissait quatre mille chevaux et une
+grande quantité de vivres, conditions que les Tripolitains ruinés
+ne pouvaient remplir; de sorte que les Berbères continuèrent
+leurs déprédations. À l'avènement de Valentinien, les gens de
+Leptis envoyèrent des députés à l'empereur pour lui exposer leurs
+doléances; mais les partisans de Romanus en atténuèrent en partie
+l'effet. Cependant l'empereur chargea un administrateur de l'ordre
+civil, auquel on confia des pouvoirs militaires extraordinaires, de
+rétablir la paix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213"
+name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">
+(retour) </a> Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.</blockquote>
+
+<p>En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya
+un tribun nommé Pallade pour faire une enquête sur les lieux,
+mais cet agent se laissa corrompre et déclara que les plaintes
+n'étaient pas fondées. Pour Romanus, c'était le triomphe, l'impunité
+assurée; aussi se livra-t-il, sans retenue, à une prévarication
+effrénée. Une nouvelle plainte des victimes ayant eu le même résultat
+que la précédente, l'empereur ordonna la mise à mort des
+réclamants, <i>convaincus</i> de calomnie. Un ancien præses de la Tripolitaine,
+nommé Rurice, qui avait cherché à faire triompher la
+vérité, fut englobé dans l'accusation et exécuté à Sitifis.</p>
+
+<p><span class="sc">Révolte de Firmus</span >.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants
+chefs des Quinquégentiens vint à mourir en laissant plusieurs fils,
+Firmus, Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacès et Zamma. Ce
+dernier était fort lié avec Romanus, et, comme son frère aîné,
+Firmus, craignait d'être victime d'une spoliation, il fit assassiner
+Zamma. C'était s'exposer à la vengeance certaine du comte; aussi,
+après avoir essayé en vain de se disculper auprès du pouvoir central,
+Firmus comprit-il qu'il ne lui restait de salut que dans la révolte.
+Ces fils de Nubel étaient tous empreints de civilisation
+latine, plusieurs d'entre eux étaient chrétiens.</p>
+
+<p>En 372, Firmus lève l'étendard de l'insurrection dans les montagnes
+du Djerdjera. Les Maurétanies le soutiennent; les Donatistes
+lui fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruinés,
+tous ceux qui recherchent le désordre, des soldats, on dit même
+une légion entière, viennent se joindre à lui. Firmus disposant
+d'une vingtaine de mille hommes se met aussitôt en campagne;
+un évêque de Rusagus, bourgade sur la frontière de la Césarienne,
+lui ouvre les portes de la ville. Les Firmianiens, continuant leur
+marche vers l'ouest, assiègent Césarée, s'en rendent maîtres et
+réduisent en cendres cette belle ville. Romanus essaie en vain de
+lutter; il est défait et la révolte gagne la Numidie. Les soldats proclamèrent
+alors Firmus roi; un tribun lui posa le diadème.</p>
+
+<p>À la réception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident
+envoya en toute hâte des troupes en Afrique sous le commandement
+du comte Théodose, maître de la cavalerie. Débarqué à
+Igilgili (Djidjelli), cet habile générai gagna Sitifis et convoqua
+toutes ses troupes dans un poste des environs nommé Panchariana,
+d'où il devait commencer les opérations (373). Il avait été rejoint,
+tout en arrivant, par un corps d'auxiliaires indigènes, commandé
+par Gildon, frère de Firmus.</p>
+
+<p>Le prince indigène, comprenant que la situation était changée,
+essaya de traiter avec Théodose, et lui fit offrir sa soumission;
+mais le général ne voulut rien entendre avant d'avoir reçu des
+otages, et les choses en restèrent là. Bientôt, du reste, Théodose
+entra en campagne, et porta son camp à Tubusuptus<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>. Ayant repoussé
+un nouveau message du rebelle, il attaqua les Tyndenses et
+Massissenses, commandés par Mascizel et Duis, les mit en déroute,
+et porta le ravage dans toute la contrée, sans cependant se départir
+d'une grande prudence et en s'appuyant sur une place nommée
+Lamforte. De là, s'avançant vers l'ouest, Théodose défit de nouveau
+Mascizel, qui avait osé l'attaquer.</p>
+
+<p>Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermédiaire
+de prêtres chrétiens, et Théodose la lui accorda. Le prince berbère
+remit au vainqueur Icosium<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a> et lui livra, dans cette ville, ses enseignes,
+sa couronne, son butin et des otages, mais il ne paraît pas
+qu'il soit venu en personne signer le traité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214"
+name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">
+(retour) </a> Tiklat en Kabylie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215"
+name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">
+(retour) </a> Alger.</blockquote>
+
+<p>Après avoir obtenu ce résultat, Théodose se rendit à Césarée
+et employa ses légions à relever cette ville de ses ruines. Dans
+cette localité, il fit mourir sous les verges ou décapiter les soldats
+qui étaient passés au service du rebelle.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau
+à soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les
+Maziques et les Muzones. La tribu des Isaflenses, établie sur le
+versant sud du Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement
+sous les ordres de son chef Mazuca, mais elle fut encore défaite et
+son chef, fait prisonnier, hâta sa mort en déchirant ses blessures.
+Firmus, réduit encore à la fuite, se jette au cœur des montagnes,
+puis prend la direction de l'est, suivi par les Romains. Au moment
+où ceux-ci vont l'atteindre, il leur échappe encore et revient sur
+ses pas. Il entraîne de nouveau les Isaflenses, avec leur chef
+Igmacen et réunit un grand nombre d'adhérents. Théodose, qui s'est
+avancé contre lui et le croit sans forces, est subitement attaqué
+par vingt mille indigènes; il a la douleur de voir ses soldats lâcher
+pied et ne s'échappe lui-même qu'à la faveur de la nuit<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>.</p>
+
+<p>Ayant pu, dans sa déroute, gagner le fort de Castellum Audiense<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>,
+il y rallia son armée et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la
+dernière sévérité, brûlant les uns, mutilant les autres; et grâce à
+son énergie, il rétablit promptement la discipline et put résister
+aux attaques tumultueuses des indigènes. Il opéra ensuite sa retraite
+vers Sitifis<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>. L'année suivante (375), il s'avança, à la tête de
+forces considérables, contre les Isaflenses, toujours fidèles à Firmus,
+et leur fit essuyer une nouvelle défaite. Igmacen, leur roi, se laissa
+alors gagner par les promesses de Théodose. Il cessa toute résistance
+et arrêta Firmus au moment où celui-ci, devinant sa trahison,
+se disposait à fuir. Prévoyant le sort qui l'attendait, le prince
+berbère se pendit dans sa prison et le traître Igmacen ne put livrer
+à ses ennemis qu'un cadavre qui fut apporté à leur camp, chargé
+sur un chameau.</p>
+
+<p>Ainsi finit cette révolte qui avait duré trois ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216"
+name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">
+(retour) </a> Berbrugger, <i>Époques militaires de la grande Kabylie</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217"
+name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">
+(retour) </a> Aïoun Bessem, au nord d'Aumale.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218"
+name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">
+(retour) </a> Les auteurs disent qu'il se retira à Typaza, mais cela semble bien
+improbable et nous nous rallions à l'opinion de MM. Poulle et Berbrugger,
+qui démontrent que c'est à Sétif que Théodose s'est reformé.</blockquote>
+
+<p>Pacification générale.--Après avoir obtenu la pacification générale
+des tribus soulevées, Théodose s'appliqua, par une série de
+sages mesures, à rétablir la marche de l'administration et à faire
+oublier les maux causés par Romanus. Les complices des exactions
+de ce dernier furent sévèrement punis.</p>
+
+<p>Mais le comte Théodose avait de nombreux ennemis qui le dénoncèrent
+à l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de
+son père, Valentinien (375). On le présenta comme étant sur le
+point de se déclarer indépendant et de lui disputer le pouvoir.
+Gratien prêtant l'oreille à ces calomnies expédia l'ordre de le
+mettre à mort<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. Le vainqueur de Firmus, celui qui avait conservé
+l'Afrique à l'empire, fut décapité à Karthage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219"
+name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">
+(retour) </a> Orose, <i>Hist.</i>, 1. VII, ch. <span class="sc">xxxiii</span >.</blockquote>
+
+<p>La révolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le
+terrain qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs
+colonies, si romanisées qu'elles fussent, des tribus indigènes intactes,
+non assimilées, ils avaient en quelque sorte préparé pour l'avenir
+la ruine de leur colonisation. La levée de boucliers à laquelle
+la rébellion de Firmus avait servi de prétexte, était le premier
+acte du drame. Les Donatistes y avaient joué un rôle trop actif
+pour ne pas porter la peine de la défaite. En 378, les édits qui les
+condamnaient furent remis en vigueur et exécutés strictement.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose</span >.--Le
+monde romain, assailli de tous côtés par les barbares, était dans
+une situation des plus critiques, et Gratien n'avait ni l'énergie ni
+les talents qui auraient été nécessaires dans un tel moment. Son
+frère, Valentinien II, empereur d'Orient, était un enfant en bas
+âge. Pour soulager ses épaules d'un tel fardeau, Gratien s'associa
+le général Théodose, fils du comte Théodose, qui avait été mis à
+mort par ses ordres, et l'envoya défendre les frontières de l'empire.
+Peu après, Maxime était proclamé par ses soldats dans les
+Gaules (383). Gratien, ayant marché contre lui, fut vaincu et tué
+par l'usurpateur, près de Lyon. On dit que sa défaite fut due à la
+défection de sa cavalerie maure.</p>
+
+<p>Théodose, forcé de reconnaître l'usurpateur, obtint cependant
+que l'Italie et l'Afrique fussent attribuées à Valentinien II. Mais
+Maxime ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En
+387, il attaqua Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'année suivante,
+il était à son tour vaincu par Théodose qui, après l'avoir
+tué, remit Valentinien II en possession de l'Afrique. Enfin, en 392,
+Valentinien ayant été assassiné, le trône impérial resta à Théodose.</p>
+
+<p>Mais à cette époque, les empereurs ne vivaient pas longtemps.
+Théodose mourut en 395 et l'empire échut à ses deux fils Arcadius
+et Honorius. Ce dernier, âgé de onze ans, eut l'Occident avec
+l'Afrique.</p>
+
+<p><span class="sc">Révolte de Gildon</span >.--Pendant ces compétitions, que pouvait
+faire l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la révolte? Nous
+avons vu qu'à l'arrivée du comte Théodose en Maurétanie, Gildon,
+frère de Firmus, s'était mis à sa disposition et lui avait amené des
+renforts. On avait été content de ses services et il était resté sans
+doute en relations intimes avec la famille de ce général. Aussi,
+lorsque le fils du comte Théodose eut été associé à l'empire, il
+songea à être utile à Gildon et lui fit donner, en 387, le commandement
+des troupes d'Afrique avec le titre de <i>grand maître des
+deux milices</i>. Résidant à Karthage auprès du proconsul Probinus,
+il joignit à la puissance dont il était revêtu l'honneur de s'allier à
+la famille de Théodose, en donnant sa fille à un des neveux de
+celui-ci.</p>
+
+<p>Dès lors, l'orgueil du prince indigène ne connut plus de bornes,
+et le pays commença à sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorité
+du proconsul était effacée par la sienne. Cependant, lors de la
+révolte d'Eugène dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui
+furent faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne
+montra pas grand zèle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer
+les secours qu'il lui réclamait.</p>
+
+<p>La mort de Théodose le décida à lever le masque, et, pour déclarer
+ses intentions, il retint dans le port de Karthage les blés
+destinés à l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est
+inévitable, car la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est
+déclaré ennemi public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa
+à le combattre.</p>
+
+<p>Dans cette conjoncture, Gildon appelle à lui le peuple indigène
+en se déclarant restaurateur de son indépendance. Il comble les
+Donatistes de ses faveurs et persécute les catholiques, Mascizel,
+son frère, s'étant rendu à Milan pour un motif inconnu, Gildon le
+soupçonne d'être allé intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il
+fait mettre à mort ses deux fils<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>; puis il adresse, pour la forme,
+sa soumission à l'empereur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220"
+name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">
+(retour) </a> Orose, 1. VII, ch. <span class="sc">xxxiii</span >.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Chute de Gildon</span >.--C'est à Mascizel, brûlant du désir de la
+vengeance, que Stilicon donna le commandement de l'expédition.
+En 398, ce chef débarqua en Afrique avec cinq mille légionnaires
+(Gaulois, Germains et auxiliaires) et marcha contre son frère qui
+l'attendait à la tête d'un rassemblement de soixante-dix mille guerriers,
+mal armés et demi-nus. Parvenu auprès de Theveste, il se
+trouva isolé au milieu de montagnes escarpées et entouré de ses
+innombrables ennemis.</p>
+
+<p>Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gétules et de
+ses montagnards berbères; en voyant les faibles forces que son
+frère ose lui opposer, il donne le signal du combat comme celui
+d'une exécution en masse. L'action s'engage, et Mascizel, désespéré,
+s'avance pour parlementer. Alors un certain tumulte se produit
+aux premières lignes: un porte-enseigne tombe devant le chef
+des troupes romaines, et les Berbères croient à une trahison; ce
+mot se propage parmi eux comme un éclair, et bientôt cette immense
+armée, prise d'une terreur inexplicable, tourne le dos à
+l'ennemi. En même temps, les légionnaires, revenus de leur
+étonnement, chargent les indigènes et changent leur retraite en
+déroute<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221"
+name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">
+(retour) </a> Zosime, <i>Hist.</i>, 1. V. Orose, 1. VII.</blockquote>
+
+<p>Après cette inexplicable défaite, Gildon, abandonné de tous, parvint
+à atteindre le littoral et à prendre la mer; il voulait gagner
+Constantinople; mais les vents contraires le rejetèrent sur la côte
+d'Afrique. Arrêté à Tabarka, il fut conduit à son frère qui l'accabla
+de reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son
+supplice. Gildon l'évita en s'étranglant de ses propres mains. Il
+avait gouverné l'Afrique pendant douze ans.</p>
+
+<p>Mascizel, qui venait de rétablir si heureusement la paix en
+Afrique, et d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit à Milan,
+afin d'obtenir la récompense de ses services, c'est-à-dire sans doute
+la position de son frère. Mais Stilicon venait de se convaincre par
+la révolte de Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder
+aux Africains; il se débarrassa du solliciteur en le faisant noyer
+sous ses yeux.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Afrique sous Honorius</span >.--L'Afrique, qui depuis un an relevait
+de l'empire d'Orient, fut rattachée à celui d'Occident; puis on
+envoya à Karthage un proconsul qui réunit au fisc tous les domaines
+de la succession de Nubel et de Gildon. Ces biens étaient
+considérables et l'on dut nommer un fonctionnaire spécial pour les
+administrer.</p>
+
+<p>La chute de Gildon fut suivie de persécutions contre ceux qui
+avaient pris part à sa révolte, et, comme ils étaient presque tous
+donatistes, ces représailles prirent la forme d'une nouvelle persécution
+attisée par les évèques orthodoxes. Quiconque était soupçonné
+d'avoir eu de la sympathie pour les rebelles se voyait dépouillé
+de ses biens et chassé du pays, trop heureux s'il échappait
+au supplice. L'évêque Optatus de Thamugas, qui avait été un des
+principaux auxiliaires de Gildon, fut jeté en prison et y périt.
+Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les Circoncellions une occasion
+de recommencer leurs désordres.</p>
+
+<p>En 399, Honorius promulgua un édit par lequel il prohibait
+d'une façon absolue le culte des idoles. L'exécution de cette mesure
+rencontra en Afrique une vive opposition, car les païens y
+étaient encore nombreux. Le temple de Tanit à Karthage, qui
+avait été fermé par ordre de Théodose, fut affecté au culte chrétien,
+mais comme les idolâtres continuaient à y faire leurs sacrifices,
+on se décida à le démolir.</p>
+
+<p>Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se répandre
+sur l'Europe. Dans les premières années duv<sup >e</sup> siècle, les
+Vandales, les Alains et les Suèves, poussés par les Huns, partis de
+la Pannonie, traversent la Germanie, culbutent les Franks, pénètrent
+en Gaule et, continuant leur marche à travers les Pyrénées,
+s'arrêtent en Espagne. En 409, ils opèrent entre eux un premier
+partage du pays. Dans le cours de la même année, les Goths, conduits
+par Alaric, s'emparaient de Rome. Assiégé par eux dans
+Ravenne, Honorius était obligé d'appeler à son secours l'empereur
+d'Orient, son neveu Théodose II.</p>
+
+<p>Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidèle à l'empereur et
+continua à assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs
+tentatives infructueuses pour s'en emparer<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>. Le gouverneur,
+Héraclien, défendit avec habileté sa province et la conserva à l'empire;
+le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la
+cession d'un territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son
+côté, avait des vues sur l'Afrique; il se disposait à se mettre en
+personne à la tête d'une expédition et préparait une flotte à cet
+effet; mais la tempête détruisit ses navires, et il dut y renoncer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222"
+name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">
+(retour) </a> Lebeau, <i>Histoire du Bas-Empire</i>, l. XXVIII.</blockquote>
+
+<p>Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la Tripolitaine
+au pillage; le commandant militaire qui avait licencié
+une partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa
+de prendre la mer en laissant les populations se défendre comme
+elles le pourraient.</p>
+
+<p>En 413, Héraclien qui s'était emparé des biens des émigrants
+réfugiés en Afrique pour fuir les Goths, se déclara indépendant et
+commença sa révolte en retenant les blés. Bientôt il passa en
+Italie à la tête d'une armée considérable, mais il fut entièrement
+défait près d'Orticoli; après quoi il chercha un refuge à Karthage
+où il ne trouva que la mort.</p>
+<a name="a10" id="a10"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h4>PÉRIODE VANDALE</h4>
+
+<p class="mid">415-531</p>
+
+<p>Le christianisme en Afrique au commencement du <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle.--Boniface
+gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales envahissent
+l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les Vandales.--Fondation
+de l'empire vandale.--Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation
+de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien III; pillage de
+Rome par Genséric--Suite des guerres des Vandales.--Apogée de la
+puissance de Genséric; sa mort.--Règne de Hunéric; persécutions
+contre les catholiques.--Révolte des Berbères.--Cruautés de Hunéric.--Concile
+de Karthage; mort de Hunéric.--Règne de Goudamond.--Règne
+de Trasamond.--Règne de Hildéric.--Révoltes des Berbères;
+usurpation de Gélimer.</p>
+
+<p><span class="sc">Le christianisme en Afrique au commencement du v</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--Avant
+d'entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer
+l'histoire de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de
+jeter un coup d'œil sur la situation du christianisme en Afrique au
+commencement du <span class="sc">v</span ><sup >e</sup> siècle. Si nous sommes entrés dans des détails
+un peu plus complets que ne semble le comporter le cadre de ce
+récit, sur cette question, c'est que l'établissement de la religion
+chrétienne fut une des principales causes du désastre de l'Afrique<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>.
+Les premières persécutions commencèrent à porter un grand
+trouble dans la population coloniale et à diminuer sa force en présence
+de l'élément berbère en reconstitution. Et cependant cette
+période est la plus belle, car les chrétiens unis dans un malheur
+commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde. Aussitôt
+que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à triompher,
+une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur sein et ils
+se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n'y a pas de bêtes si
+cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les uns
+aux autres.» Ainsi s'exprime Ammien Marcellin<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>, qui les a vus de
+près. Mais ce n'est pas tout: avec le succès, leurs mœurs deviennent
+moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si
+bien que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour
+avoir prêché contre l'ivrognerie, s'écrie: «Les martyrs ont horreur
+de vos bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries!<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>.» Il
+faut ajouter à cela les schismes qui divisent l'église orthodoxe, en
+outre du donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il paraît
+quelque novateur: Pélage fonde l'hérésie qui porte son nom;
+Célestius, son compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux
+sectaires se subdivisent eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens.
+En Cyrénaïque et dans l'est de la Berbérie, c'est l'hérésie de Nestorius
+qui est en faveur; ailleurs les Manichéens ont la majorité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223"
+name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">
+(retour) </a> C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la compétence
+ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se dissimuler, dit-il dans
+son ouvrage inédit, que le christianisme eut une large part à revendiquer
+dans le désastre de l'Afrique.... Nul doute que les déplorables
+dissensions dont la population créole offrit alors le triste spectacle
+n'ait hâté la chute du colosse,» (<i>Revue africaine</i>, n° 72 et suivants.)</blockquote>
+
+<p>Nous avons vu à quels excès s'étaient portés les Donatistes et
+les orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives
+de succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout
+funeste à la colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation
+des campagnes qui était le plus grand obstacle à l'expansion
+des indigènes; les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les
+campagnes furent toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants.
+L'histoire n'offre peut-être pas d'autre exemple de l'esprit de destruction
+animant ces sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient
+les uns les autres, quand ils avaient fait le vide autour d'eux et
+qu'il ne restait personne à frapper.</p>
+
+<p>Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau.
+La plus belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>; il étudia
+d'abord à Madaure<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>, puis à Karthage. Nous n'avons pas à faire ici
+l'histoire de ce grand moraliste. Disons seulement qu'après un long
+séjour en Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain
+nombre de ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces,
+à combattre, par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et
+surtout les Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint
+Optat, évêque de Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment
+une histoire des Donatistes.</p>
+
+<p>En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l'entouraient,
+rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur
+nombre était trop grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la
+force matérielle nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut
+alors essayer de la conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage,
+un concile auquel prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques
+dont la moitié étaient schismatiques, sous la présidence du tribun
+et notaire Flavius Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus
+dans ce combat. Ils en appelèrent de la sentence, mais l'empereur
+leur répondit par un nouvel édit leur retirant toutes les faveurs
+qu'ils avaient pu obtenir précédemment, et prescrivant contre
+eux les mesures les plus sévères. Contraints encore une fois de
+rentrer dans l'ombre, ils attendirent l'occasion de se venger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224"
+name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">
+(retour) </a> Lib. XXII, cap. <span class="sc">v</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225"
+name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">
+(retour) </a> <i>Sermon</i> 273.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226"
+name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">
+(retour) </a> Actuellement Souk-Ahras.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227"
+name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">
+(retour) </a> Medaourouch.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Boniface gouverneur d'Afrique. Il traite avec les Vandales</span >.--Le
+14 août 423, Honorius cessait de vivre, en laissant
+comme héritier au trône un jeune neveu, alors en exil à Constantinople,
+avec sa mère la docte Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit
+reconnaître comme empereur d'Occident par les troupes; mais ce
+ne fut qu'après bien des vicissitudes qu'il fut proclamé à Ravenne
+sous le nom de Valentinien III. Comme il n'était âgé que de six
+ans, Placidie s'attribua, avec la régence, le titre d'Augusta et prit
+en main la direction des affaires.</p>
+
+<p>Le général Boniface, qui s'était distingué dans une longue carrière
+militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé
+des limites à Tubuna<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>, avait été nommé en 422, par Honorius,
+comte d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une
+juste sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations
+latines, depuis si longtemps divisées par l'anarchie, et repousser
+les indigènes qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé.
+Nommé gouverneur de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment,
+grâce à ses conseils et à l'envoi de secours de toute
+nature, à triompher de l'usurpateur Jean. Ces éminents services
+avaient donné à Boniface un des premiers rangs dans l'empire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228"
+name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">
+(retour) </a> Tobua, dans le Hodna.</blockquote>
+
+<p>Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant
+son temps entre les lettres et la religion, était un terrain propice
+aux intrigues de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des
+faveurs dont jouissait Boniface, prétendit que le comte d'Afrique
+visait à l'indépendance et, comme l'impératrice refusait de le croire,
+il l'engagea pour l'éprouver à lui donner l'ordre de venir immédiatement
+se justifier en personne. Ce conseil ayant été suivi, il
+fit dire indirectement à Boniface qu'on voulait attenter à ses jours.
+Cette odieuse machination réussit à merveille. Boniface refusa de
+venir se justifier. Dès lors sa rébellion fut certaine pour Placidie
+et comme on apprit, sur ces entrefaites, que le comte d'Afrique
+venait d'épouser une princesse arienne de la famille du roi des
+Vandales d'Espagne<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>, on ne douta plus de sa trahison.</p>
+
+<p>Aussitôt l'impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher
+contre lui trois corps d'armée (427); mais Boniface les
+repoussa sans peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler
+toutes les garnisons de l'intérieur et les Berbères en avaient profité
+pour se lancer dans la révolte. L'année suivante Placidie envoya
+en Afrique une nouvelle armée qui ne tarda pas à s'emparer de
+Karthage. La situation devenait critique pour Boniface; attaqué
+par les forces de sa souveraine, menacé sur ses derrières par les
+indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait avoir pour
+l'Afrique les plus graves conséquences. Il s'adressa au roi des Vandales
+et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui cédait
+les trois Maurétanies, jusqu'à l'Amsaga, à la condition qu'il conserverait
+pour lui la souveraineté du reste de l'Afrique<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229"
+name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">
+(retour) </a>Selon M. Creuly (<i>Annuaire de la Soc. arch. de Constantine</i>, 1858-59,
+pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface, nommée Pélagie, aurait
+été bien plus probablement une dame romaine ayant des propriétés en
+Afrique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230"
+name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">
+(retour) </a> Procope, <i>Bell. Vand.</i>, 1. I, ch. <span class="sc">iii</span >, Lebeau, <i>Hist. du Bas-Empire</i>,
+t. IV, p. 24. Marcus, <i>Hist. des Vandales</i>, p. 143. Dureau de la Malle,
+<i>Recherches</i>, etc., p. 36.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Vandales envahissent l'Afrique</span >.--Les Vandales, après
+avoir été écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la
+Galice (416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis,
+reconquis l'Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance
+sur l'Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des
+Goths (422). Au moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène,
+ils n'avaient pas tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu
+jeter des regards sur cette Afrique, objet de convoitise pour les
+Barbares. C'est ce qui explique la facilité avec laquelle la proposition
+de Boniface avait été acceptée.</p>
+
+<p>Dans le mois de mai 429<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>, les Vandales avec leurs alliés Alains,
+Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille
+personnes, dont cinquante mille combattants<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>, traversèrent le détroit
+et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses
+vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser
+d'eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231"
+name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">
+(retour) </a> Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429. Nous adoptons
+celle de l'<i>Art de vérifier les dates</i>, t. I, p. 403.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232"
+name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">
+(retour) </a> Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V. Victor
+de Vite, <i>Hist. pers. Vand.</i>, p. 3, et Procope, l. I, ch. <span class="sc">v</span >.</blockquote>
+
+<p>Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers
+l'est, s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur
+son passage. Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi,
+qui venait d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère
+Gunderic, souverain légitime. Les Vandales étaient ariens et grands
+ennemis des orthodoxes. Les Donatistes les accueillirent comme
+des libérateurs et facilitèrent leur marche. Il est très probable que
+les Maures, s'ils ne s'allièrent pas à eux, s'avancèrent à leur suite
+pour profiter de leurs conquêtes.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont
+Boniface avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses
+faveurs. Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait
+tous ses efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de
+médiateur entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait
+enfin mesuré les conséquences de la faute par lui commise en
+appelant les Vandales en Afrique, essaya d'obtenir la rupture du
+traité conclu avec eux et leur rentrée en Espagne; mais il était trop
+tard, car il est souvent plus facile de déchaîner certaines calamités
+que de les arrêter. Encouragés par leurs succès et par l'appui
+qu'ils rencontraient dans la population, les Vandales repoussèrent
+dédaigneusement ses propositions, et, pour braver ses menaces,
+franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.</p>
+
+<p><span class="sc">Lutte de Boniface contre les Vandales</span >.--Le comte d'Afrique
+ayant marché à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur
+livra bataille en avant de Calama<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>; mais il fut entièrement défait
+et se vit contraint de chercher un refuge derrière les murailles
+d'Hippône<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>. Les Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employé une
+partie de leurs forces pour investir cette ville, lancèrent le reste
+dans le cœur de la Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang.
+Guidés sans doute par les Donatistes, ils s'acharnèrent particulièrement
+à détruire les églises des orthodoxes. Constantine résista
+à leurs efforts<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Le siège d'Hippône durait depuis longtemps et
+l'on dit que les Vandales, pour démoraliser les assiégés et leur
+rendre le séjour de la ville intolérable, amassaient les cadavres dans
+les fossés et au pied des murs et mettaient à mort leurs prisonniers
+sur ces charniers qu'ils laissaient se décomposer en plein air. Saint
+Augustin, qui aurait pu fuir, avait préféré rester dans son évêché
+et soutenir l'honneur de cette église d'Afrique pour laquelle il
+avait tant lutté. Mais il ne put résister aux souffrances et à la
+fatigue du siège et mourut le 28 août 430.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233"
+name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">
+(retour) </a> Guelma.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234"
+name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">
+(retour) </a> Bône.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235"
+name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">
+(retour) </a> Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv. Yanoski, <i>Hist.
+de la domination vandale en Afrique</i>, p. 12.</blockquote>
+
+<p>Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar,
+général de l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à
+Hippône. Boniface crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser
+ses ennemis qui avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra
+bataille dans les plaines voisines; mais le sort des armes lui fut
+encore funeste. Aspar se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris
+de ses troupes, et Hippône ne fut plus en état de résister. Les
+Vandales mirent cette ville au pillage et l'incendièrent.</p>
+
+<p>Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter
+devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita
+les récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également
+responsables de la perte de l'Afrique.</p>
+
+<p><span class="sc">Fondation de l'empire Vandale</span >.--Ainsi la Numidie et les
+Maurétanies restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorbé
+par d'autres guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir
+ces provinces; il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui
+lui restait, qu'il était préférable de traiter avec Genséric et lui
+envoya un négociateur du nom de Trigétius. Le 11 février 435,
+un traité de paix fut signé entre eux à Hippône. Bien que les conditions
+particulières de cet acte ne soient pas connues, on sait que
+Genséric consentit à payer un tribut annuel à l'empereur, lui livra
+son fils Hunéric en otage, et s'engagea par serment à ne pas franchir
+la limite orientale de la contrée qu'il occupait en Afrique<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236"
+name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">
+(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 79.</blockquote>
+
+<p>C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord
+de grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent
+tellement touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux
+barbare sut employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes.
+Il avait, du reste, à assurer sa propre sécurité menacée
+par les partisans de son frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer
+la veuve et les enfants de celui-ci qu'il détenait dans une
+étroite captivité et réduisit à néant les derniers adhérents de son
+frère. Il s'était depuis longtemps déclaré le protecteur des Donatistes
+et des Ariens; les orthodoxes furent cruellement persécutés.
+En 137, les évêques catholiques avaient été sommés par lui
+de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent furent poursuivis
+et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de s'assurer
+le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il leur
+abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que
+les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.</p>
+
+<p>En même temps, Genséric suivait avec attention les événements
+d'Europe, car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les
+Huns, avec Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et
+au nord, les Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439,
+le roi vandale, profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les
+Gaules par la guerre contre les Vizigoths, marcha inopinément
+sur Karthage et se rendit facilement maître de cette belle cité, alors
+métropole de l'Afrique (19 oct.). Les Vandales y trouvèrent de
+grandes richesses, notamment dans les églises catholiques qu'ils
+mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus ayant été arrêté avec un
+certain nombre de prêtres, on les accabla de mauvais traitements,
+puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les plaça sur des
+vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des flots. Ils
+échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage de
+Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi
+cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près
+de six siècles.</p>
+
+<p>Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes,
+donna tous ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les
+corsaires vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent
+même l'audace jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé
+chez lui, Valentinien envoya des troupes pour garder les côtes,
+autorisa les habitants à s'armer et leur abandonna d'avance tout
+le butin qu'ils pourraient faire sur les Vandales. En 442, l'empereur
+Théodose envoya à son secours une flotte; mais les navires furent
+rappelés avant d'avoir pu combattre, par suite d'une invasion des
+Huns.</p>
+
+<p><span class="sc">Nouveau traité de Genséric avec l'empire</span >.--<span class="sc">Organisation de
+l'Afrique vandale</span >.--Valentinien, dans l'espoir de préserver son
+trône, se décida à traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales.
+Il céda à Genséric la Byzacène jusqu'aux Syrtes et la partie
+orientale de la Numidie, la limite passant à l'ouest de <i>Theveste</i>,
+<i>Sicca-Veneria</i> et <i>Vacca</i><a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>. De son côté, le roi abandonna à l'empereur
+le reste de la Numidie et les Maurétanies. Le traité fut
+signé à Karthage en 442<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>. Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire
+le plus riche, le mieux colonisé et le moins dévasté, et ils
+rendaient aux Romains des pays ruinés, livrés à eux-mêmes, et où
+ils n'avaient plus aucune action. En 445, Valentinien promulguait
+une loi par laquelle il faisait remise aux habitants de la Numidie
+et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs impôts. Cela
+donne la mesure de la destruction de la richesse publique. Quelque
+temps après, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des emplois
+aux fonctionnaires destitués par les Vandales.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237"
+name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">
+(retour) </a> Tebessa, le Kef et Badja.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238"
+name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">
+(retour) </a> V. de Vite, 1. I, ch. <span class="sc">iv</span >. Marcus, p. 166. Yanoski, p. 17.</blockquote>
+
+<p>Genséric divisa son empire en cinq provinces: la <i>Byzacène</i>, la
+<i>Numidie</i>, l'<i>Abaritane</i> (territoire situé sur le haut Bagrada, à l'est
+de Tebessa), la <i>Gétulie</i>, comprenant le Djerid et les pays méridionaux,
+et la <i>Zeugitane</i> ou <i>Consulaire</i>. Il fit raser les fortifications
+de toutes les villes, à l'exception de Karthage, et se forma avec
+l'aide des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea
+les terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des
+plus nobles et des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent
+attribués à ses deux fils Hunéric et Genson<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. Le deuxième, se
+composant particulièrement des terres de la Byzacène et de la
+Zeugitane, fut donné aux soldats, en leur imposant l'obligation du
+service militaire. Enfin le troisième lot, le rebut, fut laissé aux
+colons.» De sévères persécutions contre les catholiques achevèrent
+de consommer la ruine d'un grand nombre de cités et de
+colonies latines.</p>
+
+<p>En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la
+course, et les indigènes y prirent une part active. Le butin était
+partagé entre le prince et les corsaires<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a> absolument comme nous
+le verrons plus tard sous le gouvernement turc. Enfin il entretint
+des relations d'alliance, quelquefois troublées il est vrai, avec les
+Huns, les Vizigoths et autres barbares, qu'il s'efforçait d'exciter
+contre l'empire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239"
+name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">
+(retour) </a> Poulle, <i>Maurétanie</i>, p. 146, 147.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240"
+name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">
+(retour) </a> V. de Vite, l. I, ch. <span class="sc">viii</span >.</blockquote>
+
+<p><b>Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric</b>.--Genséric
+se préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes
+des barbares, et l'occasion n'allait pas tarder à se présenter, pour
+lui, d'exercer ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II
+mourut et fut remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre
+450), Placidie cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé
+de sa tutelle, prenait en main un pouvoir pour lequel il
+avait été si mal préparé par son éducation. Après avoir commis
+de nombreuses folies, il tua, dans un acte de rage, Aétius son
+dernier soutien (454); mais peu après il fut à son tour massacré
+par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à venger
+son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien, s'était
+donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit Eudoxie,
+veuve de l'empereur, à devenir son épouse<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>.</p>
+
+<p>Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment
+attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs
+du temps l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir
+équipé de nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée
+dans laquelle les Berbères avaient fourni un nombreux contingent.
+A son approche, Maxime se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré
+par ses troupes et par le peuple (12 juin 455).</p>
+
+<p>Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien
+qu'il n'eût éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura
+livrée pendant quatorze jours à la fureur des Vandales et des
+Maures. Le vainqueur fit charger sur ses vaisseaux toutes les richesses
+enlevées aux monuments publics et aux habitations privées,
+et un grand nombre de prisonniers, membres des principales
+familles, qui furent réduits à l'état d'esclaves. Le tout fut amené à
+Karthage et partagé entre le prince et les soldats. Genséric eut notamment
+pour sa part le trésor de Jérusalem qui avait été rapporté
+de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage Eudoxie et
+ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage à son fils
+Hunéric<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241"
+name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">
+(retour) </a> Procope, 1. I, ch. <span class="sc">iv</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242"
+name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, 1. I, ch. <span class="sc">v</span >.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Suite des guerres des Vandales</span >.--La conquête de Rome avait
+non seulement donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur
+avait acquis la souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer
+à cette occasion combien le roi barbare fut prudent en ne
+restant pas en Italie, après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il
+compléta l'organisation de son empire et s'appliqua à entretenir
+chez ses sujets le goût des courses sur mer, qui avaient ce double
+résultat de tenir les guerriers en haleine et de remplir le trésor.
+Les rivages baignés par la Méditerranée furent alors en butte aux
+incursions continuelles des corsaires vandales. Malte et les petites
+îles voisines du littoral africain durent reconnaître leur autorité;
+ils occupèrent même une partie de la Corse. Mais Récimer, général
+de l'empire d'Occident, ayant, été chargé de purger la Méditerranée
+de ces corsaires, fit subir aux Vandales de sérieuses défaites
+navales et les expulsa de la Corse.</p>
+
+<p>En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un
+homme actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en
+apercevoir, car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé
+de sérieux échecs, il se crut assez fort pour leur arracher
+l'Afrique. A cet effet, il réunit à Carthagène une flotte de trois
+cents galères et dirigea sur cette ville une armée considérable destinée
+à l'expédition (458).</p>
+
+<p>A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain
+essayé, par des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut
+perdu. Pour retarder ou rendre impossible la marche de l'armée
+romaine, il donna l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations
+étaient bien inutiles, et la trahison allait faire triompher
+sans danger l'heureux chef des Vandales. Des divisions habilement
+fomentées par ses émissaires dans le camp romain, amenèrent les
+auxiliaires Goths à lui livrer la flotte qui fut entièrement détruite.
+Majorien se vit forcé d'ajourner ses projets; mais en 462 il périt
+assassiné et, dès lors, Genséric put recommencer ses courses.</p>
+
+<p>Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa
+même l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce.
+Pour venger cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait
+encore comme suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une
+armée contre les Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces
+par mer sous le commandement de Basiliscus.</p>
+
+<p>L'armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque,
+tomba à l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle
+marcha sur Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé
+les Vandales de Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de
+Karthage. La situation de Genseric devenait critique, mais son
+esprit était assez fertile en intrigues pour lui permettre encore de
+se tirer de ce mauvais pas: profitant habilement des tergiversations
+de ses ennemis, semant parmi eux la défiance, corrompant ceux
+qu'il pouvait acheter, il parvint à annuler leurs efforts, et, les
+ayant attaqués en détail, à les mettre en déroute. Basiliscus se
+sauva avec quelques navires en Sicile, tandis qu'Héraclius gagnait
+par terre l'Egypte<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a> (470).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243"
+name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">
+(retour) </a> Procope, l. I, ch. <span class="sc">vi</span >.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Apogée de la puissance de Genséric; sa mort</span >.--Ainsi, tous les
+efforts tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre
+résultat que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric,
+plus audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires
+dans la Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié
+avec les Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient,
+ce qui forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois
+d'août 476, il eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident,
+qui tomba avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules,
+recueillit son héritage.</p>
+
+<p>Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à
+ses enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres
+et de combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec
+Zenon, empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi
+des Hérules une partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui
+servir un tribut annuel. Ces souverains consacraient les succès de
+Genséric en lui reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des
+îles de la Méditerranée occidentale (476).</p>
+
+<p>Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric
+mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui
+n'avait été qu'une suite non interrompue de succès. Ce prince est
+une des grandes figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis
+de ne pas admirer la nature de son génie, on ne peut en méconnaître,
+la puissance. Si nous nous en rapportons au portrait qui
+nous a été laissé de lui par Jornandès<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>, «Giseric était de taille
+moyenne, et une chute de cheval l'avait rendu boiteux. Profond
+dans ses desseins, parlant peu, méprisant le luxe, colère à en
+perdre la raison, avide de richesses, plein d'art et de prévoyance
+pour solliciter les peuples, il était infatigable à semer les germes
+de division». Les historiens catholiques se sont plu à entasser les
+accusations contre le roi des Vandales, et il est certain qu'il ne fut
+pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des mœurs
+de l'époque, il ne paraît pas que l'Afrique eût été malheureuse
+sous son autorité. Après l'anarchie des périodes précédentes, c'était
+presque le repos.</p>
+
+<p>Les conséquences de la conquête vandale furent considérables
+pour la colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva
+pas; mais sa ruine profita immédiatement à la population indigène;
+elle fit un pas énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si
+une main comme celle de Genséric était capable de contenir les
+Berbères en les maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir
+qu'au premier acte de faiblesse ils se présenteraient en
+maîtres<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244"
+name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">
+(retour) </a> <i>Histoire des Goths</i>, ch. <span class="sc">xxxiii</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245"
+name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">
+(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 86.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Règne de Hunéric</span >.--<span class="sc">Persécution contre les Catholiques</span >.--La
+succession du roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce
+prince n'avait aucune des qualités qui distinguaient son père, et
+l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir. A peine était-il monté
+sur le trône que des difficultés s'élevèrent entre lui et la cour de
+Byzance au sujet de diverses réclamations dont Genséric avait
+toujours su ajourner l'examen. Hunéric céda sur tous les points,
+car il voulait la paix, pour s'occuper des affaires religieuses et
+surtout de l'intérêt de l'arianisme.</p>
+
+<p>Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées
+par son père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles
+les Ariens étaient en butte dans d'autres contrées l'irritèrent
+profondément et lui servirent de prétexte pour se lancer
+dans la voie opposée. Il prescrivit des mesures d'une cruauté jusqu'alors
+inconnue; quiconque persista dans la foi catholique fut
+mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de la plus noble naissance
+ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les suspendait nues
+et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout le corps au
+fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations horribles
+et conduits ensuite au bûcher<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>. En 483, des évêques, prêtres et
+diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent soixante-seize
+furent réunis à Sicca<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a> et de là conduits au désert, dans le
+pays des Maures, c'est-à-dire au trépas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246"
+name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">
+(retour) </a> Victor de Vite, 1. I, ch. <span class="sc">xvii</span >. Procope, 1. I, p. 8.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247"
+name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">
+(retour) </a> Le Kef.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révolte des Berbères</span >.--Le résultat d'une telle politique fut
+une insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine,
+de la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes
+de l'Aourès et des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au
+Djebel-Amour, les indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés.
+Ce fut une suite ininterrompue de courses et de razias.
+Après quelques tentatives pour s'opposer à ce mouvement, Hunéric
+se convainquit de son impuissance. Tout le massif de l'Aourès
+échappa dès lors à l'autorité vandale, et les tribus indépendantes
+se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au Djerdjera,
+de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions littorales
+de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de
+l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les
+indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste,
+il ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés
+pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.</p>
+
+<p><span class="sc">Cruautés de Hunéric</span >.--Mais Hunéric se préoccupait peu de
+faire respecter les limites de son empire: le soin de satisfaire ses
+passions sanguinaires l'absorbait uniquement et, après avoir persécuté
+les catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric
+avait institué comme règle pour la succession au trône vandale,
+que le pouvoir appartiendrait toujours à l'homme le plus âgé
+de la famille, au décès du prince régnant, même au détriment de
+ses fils. Soit pour modifier les effets de cette clause, soit par
+crainte des compétitions, Hunéric s'attacha à diminuer le nombre
+des membres de sa famille. La femme et le fils aîné de son frère
+Théodoric, accusés d'un crime imaginaire, furent décapités par
+son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric furent livrés
+aux bêtes. Ce n'était pas assez; Théodoric, lui-même, Genzon,
+autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et maltraités
+avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince étaient
+traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait envers
+ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un caprice,
+il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien de
+Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d'humanité
+fut, par son ordre, brûlé en présence de la population<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248"
+name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">
+(retour) </a> Yanoski, <i>Vandales</i>, p. 34.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Concile de Karthage. Mort de Hunéric</span >.--Zenon, empereur
+d'Orient, ayant adressé à Hunéric des représentations au sujet des
+souffrances de la religion catholique, le roi convoqua, en 584, à
+Karthage, un concile où tous les évêques orthodoxes, donatistes
+et ariens de l'Afrique furent appelés. Il est inutile de dire qu'ils
+ne purent s'entendre, et comme les Ariens étaient en majorité, les
+catholiques furent condamnés. Hunéric, s'appuyant sur cette décision,
+rendit alors un édit longuement motivé, où la main des
+prêtres se reconnaît, car il contient comme préambule une longue
+controverse sur des questions de dogme et la condamnation officielle
+du principe de la consubstantialité du Père, du Fils et du
+Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures de
+coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus
+grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres
+ariens.</p>
+
+<p>Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis
+huit années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains
+catholiques prétendent qu'il mourut rongé par les vers.</p>
+
+<p><span class="sc">Règne de Gondamond</span >.--Gondamond ou Gunthamund, fils de
+Genzon, succéda à son oncle Hunéric, en vertu des règles posées
+par Genséric. Il se trouva aussitôt aux prises avec les révoltes des
+Berbères et ne put empêcher les indigènes de recouvrer entièrement
+leur indépendance sur toute la ligne des frontières du Sud
+et de l'Ouest. Les Gétules s'avancèrent même jusqu'auprès de
+Kapça<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249"
+name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">
+(retour) </a> Gafsa.</blockquote>
+
+<p>Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions
+contre les catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et
+finit, vers 487, par les laisser entièrement libres. Les orthodoxes
+rentrèrent d'exil et reprirent peu à peu possession de leurs biens et
+de leurs églises. La lutte contre les Berbères absorbait presque
+tout son temps et ses forces; aussi, pour être tranquille du côté de
+l'Europe, se décida-t-il à conclure avec Théodoric, souverain de
+l'Italie, un traité par lequel il lui abandonna le reste de la Sicile.</p>
+
+<p>Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa
+carrière.</p>
+
+<p><span class="sc">Règne de Trasamond</span >.--Après la mort de Gondamond, son
+frère Trasamond hérita de la royauté vandale. Ce prince continua
+l'œuvre d'apaisement commencée par son prédécesseur, et, bien
+qu'il fût ennemi du catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs
+de cette religion par la violence, et se borna à chercher à les en
+détacher en offrant des avantages matériels à ceux qui étaient disposés
+à entrer dans le giron de l'arianisme et en refusant tout emploi
+aux autres. Mais il ne permit pas la réorganisation de l'église
+orthodoxe et il exila en Sardaigne des évêques qui s'étaient permis
+de faire des nominations.</p>
+
+<p>Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens
+qui unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs
+bonnes relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid,
+propre sœur de Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de
+prêter son appui à Gesalic.</p>
+
+<p>Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante:
+ce n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis
+de la domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine,
+la situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène
+de cette contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des
+Berbères et attaquait incessamment la frontière méridionale de la
+Byzacène.</p>
+
+<p>Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé
+en grande partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de
+Tripoli; mais Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous
+verrons les tribus arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit
+son front, auquel il donna la forme d'un demi-cercle, d'une
+décuple rangée de chameaux et fit placer ses archers entre les
+jambes de ces animaux, tandis que le gros de ses guerriers et ses
+bagages étaient abrités au milieu de cette forteresse vivante.
+Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils ne surent où
+frapper, et leurs chevaux, effrayés par l'odeur des chameaux, portèrent
+le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce temps,
+les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon, sortant
+de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis.
+De toute l'armée vandale, il ne rentra à Karthage que
+quelques fuyards isolés<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>.</p>
+
+<p>En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de
+mourir, il recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance
+envers les catholiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250"
+name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">
+(retour) </a> Procope, l. I, ch. <span class="sc">ix</span >.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Règne de Hildéric</span >.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond.
+Son premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs
+du pouvoir et de s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans
+ce but, il convoqua, en 524, à Karthage, un nouveau concile;
+mais, comme dans les précédents, il fui impossible aux évêques
+d'arriver à une entente, et la controverse à laquelle ils se livrèrent
+démontra une fois de plus l'impossibilité d'une réconciliation.</p>
+
+<p>Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec
+l'appui des Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter
+une révolte qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis
+qu'elle cherchait, avec ses adhérents, un refuge chez les Maures,
+elle fut jetée en prison; les Goths furent exécutés, et elle-même
+périt quelque temps après de la main du bourreau. Il en résulta
+une rupture avec les Ostrogoths d'Italie; mais ceux-ci étaient trop
+occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les craindre.</p>
+
+<p>Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec
+lequel il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de
+monter sur le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de
+faire envers lui hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle,
+il voulut que ses propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.</p>
+
+<p><span class="sc">Révoltes des Berbères. Usurpation de Gélimer</span >.--Hildéric,
+doué d'un caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait
+d'une manière absolue la direction des affaires militaires à son général
+Oamer, appelé l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène
+s'étant mis en état de révolte, Oamer marcha contre eux,
+mais il fut défait en bataille rangée par ces Berbères commandés
+par leur chef Antallas. Toute la Byzacène recouvra son indépendance,
+et les villes du nord, menacées par les rebelles, durent improviser
+des retranchements pour résister à leurs attaques imminentes.</p>
+
+<p>Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement
+général, déjà provoqué par la protection accordée aux catholiques,
+par la rupture avec les Ostrogoths et par l'hommage de soumission
+fait à l'empire: Gélimer, petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances
+pour se créer un parti. Chargé de combattre les Maures,
+il remporta sur eux quelques avantages qui augmentèrent son ascendant
+sur l'armée. Il saisit cette occasion pour faire proclamer
+par les soldats la déchéance d'Hildéric et obtenir la royauté à sa
+place. Ayant marché sur Karthage, il s'en empara. Hildéric fut
+jeté en prison (531).</p>
+
+<p>Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa
+guerre contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de
+porter secours à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer
+une ambassade à Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le
+trône au prince captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés
+fut de rendre plus dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte
+de bravade, Gélimer fit crever les yeux à Oamer.</p>
+
+<p>L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle
+il l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en
+Orient, à sa cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait
+de le faire. Gélimer lui répondit dans des termes hautains
+que Procope nous a transmis: «Je ne dois point ma royauté à la
+violence... Hildéric complotait contre sa propre famille: c'est la
+haine de tous les Vandales qui l'a renversé. Le trône était vacant;
+je m'y suis assis en vertu de mon âge et de la loi de succession.»
+Après cette déclaration, il ajoutait comme réponse aux menaces:
+«Un prince agit sagement lorsque, livré tout entier à l'administration
+de son royaume, il ne porte pas ses regards au dehors et
+ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des autres états. Si
+tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la force à la
+force...».</p>
+
+<p>Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de
+la royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux
+maîtres.</p>
+<a name="a11" id="a11"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h4>PÉRIODE BYZANTINE</h4>
+
+<p class="mid">531-642</p>
+
+<p>Justinien prépare l'expédition d'Afrique.--Départ de l'expédition. Bélisaire
+débarque à Caput-Vada.--Première phase de la campagne.--Défaite des
+Vandales conduits par Ammatas et Gibamond.--Succès de Bélisaire. Il
+arrive à Karthage.--Bélisaire à Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne.
+Gélimer marche sur Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite
+de Gélimer.--Conquêtes de Bélisaire.--Gélimer se rend aux Grecs.--Disparition
+des Vandales d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine;
+état des Berbères.--Luttes de Salomon contre les Berbères.--Révolte
+de Stozas.--Expéditions de Salomon.--Révolte des Levathes;
+mort de Salomon.--Période d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur
+d'Afrique; il rétablit la paix.--État de l'Afrique au milieu du <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> siècle.--L'Afrique
+pendant la deuxième moitié du <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> siècle.--Derniers jours
+de la domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales.</p>
+
+<p><span class="sc">Justinien prépare l'expédition d'Afrique</span >.--Seul héritier de
+l'empire romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rétablir dans
+son intégrité et d'arracher aux barbares leurs conquêtes de l'Occident.
+C'est pourquoi l'hommage d'Hildéric avait été accueilli à la
+cour de Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume
+vandale, en livrant à l'empereur la belle et fertile Afrique, était
+aussi une première étape vers la reconstitution de l'empire. La
+nouvelle de l'usurpation de Gélimer, arrivant sur ces entrefaites,
+émut Justinien «comme si on lui avait arraché une de ses provinces»<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>.
+Renonçant à poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait
+contre les Perses depuis cinq ans, il leur acheta la paix
+moyennant un tribut évalué à onze millions de francs, et s'appliqua
+à préparer l'expédition d'Afrique malgré l'opposition qu'il rencontra
+chez ses ministres, effrayés de la grandeur de l'entreprise.
+On dit même qu'il fut un instant sur le point d'y renoncer et que
+c'est la prédiction d'un évêque d'Orient, saint Sabas, lui promettant
+le succès, qui le décida à réaliser son projet. Il apprit alors
+qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de Tripoli
+et lui offrait d'entreprendre pour lui des conquêtes, s'il recevait
+l'appui de quelques troupes. En même temps un certain
+Godas, chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales,
+se mettait en état de révolte et offrait aussi son concours à
+l'empire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251"
+name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">
+(retour) </a> Yanoski, <i>Vandales</i>, p. 41.</blockquote>
+
+<p>Tous ces symptômes indiquaient que le moment d'agir était
+arrivé. Justinien le comprit et organisa immédiatement l'expédition
+dont le commandement fut confié à Bélisaire, habile général, jouissant
+d'une grande autorité sur les troupes et d'une réelle influence
+à la cour par sa femme Antonina, amie de l'impératrice. Des soldats
+réguliers, des volontaires de divers pays, et même des barbares,
+Hérules et Huns, accoururent avec enthousiasme au camp
+du général, où bientôt une quinzaine de mille hommes, dont un
+tiers de cavaliers, se trouvèrent réunis. On s'arrêta à ce chiffre,
+jugeant, avec raison, qu'une petite armée solide et bien dirigée
+était préférable à un grand rassemblement sans cohésion. Les officiers
+furent choisis avec soin par le général, parmi eux se trouvaient
+Jean l'Arménien, préfet du prétoire, et Salomon, dont les
+noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres officiers
+étaient originaires de la Thrace. Le patrice Archelaüs fut
+adjoint à l'expédition comme questeur ou trésorier. Cinq cents
+vaisseaux de toute grandeur furent rassemblés pour le transport
+de l'expédition; vingt mille marins les montaient.</p>
+
+<p><span class="sc">Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada</span >.--En
+533, «vers le solstice d'été»<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>, on donna l'ordre de l'embarquement
+et ce fut l'occasion d'une imposante cérémonie à laquelle
+présida l'empereur. L'archevêque Epiphanius, en présence du
+peuple et de l'armée bénit le vaisseau où s'embarqua Bélisaire,
+accompagné de sa femme et de Procope, son secrétaire, qui nous
+a retracé l'histoire si complète de cette expédition. L'immense
+flotte se mit en route et voyagea lentement, troublée quelquefois
+dans sa marche par la tempête, et faisant souvent escale dans les
+ports situés sur son chemin, pour se remettre de ces secousses, ou
+se ravitailler. Bélisaire montra dans ce voyage autant d'habileté
+que de fermeté; comme tous les hommes de guerre, il savait qu'il
+n'y a pas d'armée sans discipline et réprimait avec la dernière
+rigueur toute infraction aux règles, sans s'arrêter aux murmures
+ou aux menaces des auxiliaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252"
+name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">
+(retour) </a> Procope, <i>Bell. Vand.</i>, lib. I, cap. <span class="sc">xii</span >.</blockquote>
+
+<p>Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, où l'armée, qui
+souffrait cruellement de la mauvaise qualité des vivres et de l'eau,
+put se refaire. Bélisaire manquait de nouvelles sur la situation et
+les dispositions des Vandales et était fort incertain sur le choix du
+point de débarquement. Il chargea Procope de se rendre à Syracuse
+pour tâcher d'obtenir des renseignements et en même temps
+passer un marché avec les Ostrogoths pour l'approvisionnement
+de la flotte et de l'armée. L'envoyé fut assez heureux pour apprendre
+d'une manière sûre que les Vandales, ne s'attendant nullement à
+une attaque de l'empire, avaient envoyé presque toutes leurs forces
+en Sardaigne à l'effet de réduire Godas. Quant à Gélimer, il s'était
+retiré à Hermione, ville de la Byzacène, et ne songeait nullement
+à défendre Karthage.</p>
+
+<p>Ainsi renseigné, Bélisaire donna l'ordre de mettre à la voile en
+se dirigeant à l'ouest de Malte. Parvenue à la hauteur de cette île,
+la flotte fut poussée par le vent vers la côte d'Afrique, en face du
+sommet du golfe de Gabès; elle était partie depuis trois mois.
+Avant de procéder au débarquement, le général en chef fit mettre
+en panne et convoqua un conseil de guerre des principaux officiers
+à son bord. Archélaüs, effrayé de l'éloignement de la localité et du
+manque de ports pour abriter les navires, voulait que l'on remît à
+la voile et qu'on allât directement à Karthage. Mais Bélisaire
+n'était pas de cet avis; il redoutait la rencontre de la flotte vandale,
+et craignait que son armée ne perdît ses avantages dans un
+combat naval. Son opinion ayant prévalu, il ordonna aussitôt le
+débarquement, qui s'opéra sans encombre au lieu dit Caput-Vada<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>.
+Des soldats furent laissés à la garde des navires qui furent en outre
+disposés dans un ordre permettant la résistance à une attaque de
+l'ennemi. A terre, le général s'attacha à couvrir son camp de
+retranchements et à se garder soigneusement par des avant-postes;
+toute tentative de pillage ou de maraudage fut sévèrement réprimée.
+Cette prudence, cette observation constante des règles de la
+guerre, allaient assurer le succès de l'expédition.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253"
+name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">
+(retour) </a> Actuellement Capoudia.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Première phase de la campagne</span >.--Cependant Gélimer, toujours
+à Hermione, ignorait encore le danger qui le menaçait. Les nouvelles
+données par Procope étaient exactes. Après la double perte
+de la Tripolitaine et de la Sardaigne, le prince vandale, remettant
+à plus tard le soin de faire rentrer sous son autorité la province
+orientale, réunit cinq mille soldats et les envoya en Sardaigne
+sous le commandement de son frère Tzazon, un des meilleurs officiers
+vandales. Une flotte de cent vingt vaisseaux les conduisit
+dans cette île, et aussitôt les opérations commencèrent contre
+Godas.</p>
+
+<p>Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expédition
+de Sicile, lorsqu'il apprit enfin le débarquement de l'armée byzantine
+en Afrique, et sa marche sur ses derrières. Bélisaire, en effet,
+après s'être emparé sans coup férir de la petite place de Sylectum<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a>
+<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>
+avait marché, dans un bel ordre, vers le nord, accompagné au
+large par la flotte, et avait pris successivement possession de Leptis
+parva et d'Hadrumète<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>, accueilli comme un libérateur par les
+populations. Il paraît même que les Berbères de la Numidie et de
+la Maurétanie lui envoyèrent des députations, offrant leur soumission
+à l'empereur et donnant comme otages les enfants de leurs
+chefs. En même temps, le général byzantin adressait aux principales
+familles vandales un manifeste de Justinien protestant qu'il
+ne faisait pas la guerre à leur nation, mais qu'il combattait seulement
+l'usurpateur Gélimer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254"
+name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">
+(retour) </a> Selecta, au nord du golfe de Gabès.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255"
+name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">
+(retour) </a> Lemta et Souça.</blockquote>
+
+<p>Bientôt l'on apprit que l'armée envahissante n'était plus qu'à
+quatre journées de Karthage. Gélimer écrivit à son frère Ammatas,
+resté dans cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre à mort
+Hildéric et ses partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes
+valides. Oamer était mort. Hildéric fut massacré avec tous les
+gens soupçonnés d'être ses amis. Puis Ammatas conduisit ses
+troupes en avant de Karthage, dans les gorges de Décimum, à une
+quinzaine de kilomètres de cette ville. Gélimer, qui opérait sur son
+flanc avec une autre armée, devait tenter de tourner l'ennemi,
+tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour mission d'attaquer
+le flanc gauche des envahisseurs à la tête de deux mille Vandales.
+Ce plan était assez bien combiné et aurait pu avoir des suites
+fâcheuses pour l'armée de Bélisaire, si l'on avait su le réaliser.</p>
+
+<p><span class="sc">Défaites des Vandales conduits par Ammatas et Gibamund</span >.--Ammatas
+avait donné à ses troupes l'ordre du départ, mais,
+comme il était d'un caractère ardent et téméraire, il se porta à
+l'avant-garde et hâta la marche de la tête de colonne, sans s'inquiéter
+s'il était suivi par le reste de l'armée. Il arriva vers midi à
+Décimum, à la tête de peu de monde et y rencontra l'avant-garde
+des Byzantins, commandée par Jean l'Arménien. Aussitôt, on en
+vint aux mains: malgré le courage d'Ammatas. qui combattit
+comme un lion et tomba percé de coups, les Vandales ne tardèrent
+pas à tourner le dos. Jean les poursuivit l'épée dans les reins et
+rencontra bientôt le reste des soldats, qui arrivaient par groupes
+isolés. Il en fit un grand carnage et s'avança jusqu'aux portes
+de Karthage.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille
+hommes pour attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la
+plaine qui avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des
+Huns envoyé en reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers,
+les Vandales sentirent leur courage faiblir; ils rompirent
+leurs rangs et furent bientôt en déroute, en laissant la plupart des
+leurs sur le champ de bataille.</p>
+
+<p><span class="sc">Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage</span >.--Bélisaire, ignorant
+le double succès de son avant-garde et de ses flanqueurs,
+s'arrêta en arrière de Décimum et plaça son camp dans une position
+avantageuse où il se fortifia. Le lendemain, laissant dans le
+camp son infanterie, ses impedimenta et sa femme Antonina, il se
+mit à la tête d'une forte colonne de cavalerie et alla pousser une
+reconnaissance sur Décimum. Les cadavres des Vandales lui firent
+deviner la victoire de son avant-garde et les informations qu'il
+prit sur place confirmèrent cette présomption, mais il ne put avoir
+aucune nouvelle précise de Jean l'Arménien.</p>
+
+<p>Au même moment Gélimer débouchait dans la plaine où il espérait
+retrouver son frère. Il était à la tête d'un corps nombreux de
+cavalerie. Ayant rencontré les coureurs de Bélisaire, disséminés
+par petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en déroute.
+Puis, parvenu à Décimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la
+défaite de son frère et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne
+sachant ce qui se passait à Karthage, il demeura dans l'inaction, au
+lieu de compléter son succès en écrasant les ennemis peu nombreux
+qu'il avait devant lui et qui étaient démoralisés par leur
+premier échec.</p>
+
+<p>Tandis que Gélimer s'occupait des funérailles de son frère, le
+général byzantin, voyant le grand danger auquel il était exposé,
+ralliait ses fuyards, relevait leur courage en leur annonçant les
+succès déjà remportés sur lesquels il était enfin renseigné, et, tentant
+un effort désespéré, les entraînait dans une charge furieuse
+contre les Vandales. Gélimer, surpris par cette attaque imprévue,
+n'eut pas le temps de former ses lignes et vit bientôt toute son
+armée en déroute. Il alla se réfugier à Bulla. Le lendemain, toute
+l'armée byzantine campa à Décimum, y compris l'avant-garde et le
+corps des Huns. Le manque de décision de Gélimer avait consommé
+sa perte au moment où il tenait la victoire<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>. Bélisaire marcha
+aussitôt sur Karthage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256"
+name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">
+(retour) </a> M. Marcus (<i>Hist. des Vandales</i>, p. 378), cherche à excuser Gélimer
+de la grande faute par lui commise en laissant à Bélisaire le temps de
+rallier ses fuyards, au lieu de l'écraser et de rentrer ensuite à Karthage.
+Il estime que le roi vandale était trop peu sûr de la population de cette
+ville pour venir ainsi se mettre à sa discrétion; et cependant il était certain
+qu'en l'abandonnant, il la livrait à ses ennemis.</blockquote>
+
+<p>Bélisaire à Karthage.--L'arrivée des fuyards de Décimum
+avait apporté à Karthage la nouvelle des succès de l'armée d'Orient.
+Aussitôt le vieux parti romain avait relevé la tête et, aidé des
+ennemis de Gélimer, s'était emparé du pouvoir en forçant à la
+fuite les adhérents de l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte
+grecque, doublant le cap de Mercure, parut au large. Le questeur
+Archélaüs, ignorant les succès du général et les dispositions bienveillantes
+de la population de Karthage, fit entrer tous ses navires
+dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau, commandé par Calonyme,
+s'écarta, au mépris des ordres donnés, du gros de la flotte, et alla
+se présenter devant le Mandracium, premier port de Karthage,
+qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pénétré mit ses hommes
+à terre et employa toute la nuit au pillage des marchands, étrangers
+pour la plupart, établis aux alentours du port.</p>
+
+<p>Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de sa flotte, entra
+dans Karthage sans rencontrer de résistance et, ayant traversé la
+ville, monta sur la colline de Byrsa où se trouvait le palais royal.
+«Comme représentant de Justinien, il s'assit sur le trône de Gélimer<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>»
+et prononça sa déchéance. Fidèle au principe suivi dans
+cette remarquable campagne, Bélisaire veilla avec le plus grand
+soin à ce qu'aucun pillage ne fût commis, et il fit restituer aux
+marchands ce qui leur avait été pris par Calonyme et ses hommes
+(septembre 533). Un grand nombre de Vandales avaient cherché
+un refuge dans les églises. Le général leur permit de sortir sans être
+inquiétés; puis il s'appliqua à relever les fortifications de Karthage,
+qui étaient fort délabrées et à mettre cette ville en état
+de défense.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257"
+name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">
+(retour) </a> Yanoski, <i>Vandales</i>, p. 56.</blockquote>
+
+<p>Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y
+eût lieu de craindre le retour de Tzazon avec l'armée de Sardaigne,
+on pouvait, dès lors, considérer le succès de l'expédition comme
+assuré. La province d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire
+et sa belle capitale allait refleurir sous la protection de Justinien,
+dont elle devait prendre le nom. Les églises catholiques que les
+Ariens occupaient rentrèrent aussitôt en la possession des orthodoxes,
+qui célébrèrent avec éclat les victoires de Bélisaire «si
+manifestement secondé par la protection divine.» Les chefs indigènes
+qui, nous l'avons vu, avaient d'abord envoyé leur hommage
+au représentant de l'empereur, s'étaient ensuite tenus dans l'expectative
+afin de ne pas se compromettre. Après l'entrée de Bélisaire
+à Karthage, ils ouvrirent auprès de lui de nouvelles négociations,
+à l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le général accueillit
+avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: «une baguette
+d'argent doré, un bonnet d'argent en forme de couronne,
+un manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite,
+une tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, et des
+chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements
+de grosses sommes d'argent<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258"
+name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">
+(retour) </a> Yanoski, <i>Vandales</i>, p. 62.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur
+Karthage</span >.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il
+continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait
+les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de
+Karthage; il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat
+grec qui lui serait apportée.</p>
+
+<p>En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante,
+dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus
+en Afrique et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses
+cinq mille guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en
+Sardaigne, vaincu et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité
+vandale. Il avait bien entendu dire qu'une flotte grecque avait
+tenté une expédition en Afrique, mais il était persuadé que cette
+attaque avait été facilement repoussée. Aussi avait-il envoyé à
+Karthage même, au «roi des Vandales et des Alains», un député
+chargé de rendre compte de ses victoires, et c'est Bélisaire qui
+avait reçu sa lettre!</p>
+
+<p>Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux événements
+qui avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien
+cacher à ses soldats, Tzazon fit embarquer aussitôt son armée et
+vint prendre terre sur un point de la côte «où se rencontrent les
+frontières de la Numidie et de la Maurétanie<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>», puis il se porta
+rapidement sur Bulla, où les deux frères opérèrent leur jonction.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259"
+name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">
+(retour) </a> Sans doute entre Djidjeli et Collo.</blockquote>
+
+<p>Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables.
+Peu après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc
+de Karthage et opéra diverses reconnaissances offensives dans le
+but d'attirer Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il
+chercha à fomenter des trahisons à Tunis et entra en pourparlers
+avec les Huns, afin de les détacher de leurs alliés.</p>
+
+<p>Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas
+prendre aux feintes des Vandales, Il tâcha de ramener à lui les
+Huns, mais ne put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.</p>
+
+<p><span class="sc">Bataille de Tricamara</span >.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire
+se décida à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent
+en présence au lieu dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage,
+et prirent position, chacune sur une des rives d'un petit ruisseau.
+Bélisaire plaça au centre de son front Jean l'Arménien avec les
+cavaliers d'élite et le drapeau. Les Huns se tenaient à l'écart, afin
+de voir quelle tournure allait prendre la bataille, pour se joindre
+au vainqueur. Les Vandales, de leur côté, présentaient un front
+au centre duquel étaient le roi, Tzazon et les soldats d'élite. En
+arrière se tenait un corps de cavaliers maures dans les mêmes dispositions
+que les Huns. Les femmes, les impedimenta et toutes les
+richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales.</p>
+
+<p>Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean
+l'Arménien entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division:
+deux fois il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé
+le courage de ses troupes, il les ramena à l'assaut une troisième
+fois et on lutta de part et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au
+moment où, Tzazon ayant été tué, les Vandales commencèrent
+à faiblir. Bélisaire saisit avec habileté cet avantage pour
+faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se replièrent en désordre;
+ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour et déterminèrent
+la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son camp, en
+laissant huit cents cadavres sur le terrain.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée,
+Bélisaire donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer
+occupant une position fortifiée et ayant encore un grand nombre
+d'adhérents était en état de résister. Mais les malheurs qu'il venait
+d'éprouver l'avaient complètement démoralisé, car son âme n'était
+pas de la trempe de celles dont l'énergie est doublée par les revers;
+à l'approche de l'ennemi, il abandonna lâchement ses adhérents et
+s'enfuit à cheval, comme un malfaiteur, suivi à peine de quelques
+serviteurs dévoués. Lorsque cette nouvelle fut connue dans son
+camp, ce fut une explosion d'imprécations et de cris de désespoir;
+les femmes, les enfants se répandirent en tous sens en pleurant, et
+bientôt chacun chercha son salut dans la fuite, sans s'occuper de
+son voisin.</p>
+
+<p>L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du
+camp et fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se
+portèrent aux plus grands excès que Bélisaire ne put absolument
+empêcher (15 décembre 533). Le camp vandale renfermait un butin
+considérable: c'était le produit de cinquante années de pillage.
+L'armée victorieuse resta débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au
+jour que le général put commencer à rallier ses soldats. Si un
+homme courageux, réunissant les Vandales, avait tenté un retour
+offensif, c'en était fait de l'armée de l'empire.</p>
+
+<p><span class="sc">Fuite de Gélimer</span >.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer
+l'effervescence de ses troupes, il montra une grande bienveillance
+aux vaincus, et empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles.</p>
+
+<p>Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux
+cents cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il
+suivit ses traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement
+imprévu permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis.
+Un officier grec du nom d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape,
+avait trouvé le loisir de s'enivrer, voulut, au moment de partir,
+tirer une flèche sur un oiseau; mais le projectile, mal dirigé, alla
+frapper à la tête Jean l'Arménien et causa sa mort. La poursuite
+fut suspendue. Les cavaliers, qui aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent
+pour lui rendre les devoirs funéraires et firent porter la
+triste nouvelle au général en chef. Bélisaire arriva bientôt et
+témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs regrets de la perte de
+son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris, mais les cavaliers
+l'assurèrent que les dernières paroles de Jean avaient été pour
+implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à lui accorder
+sa grâce.</p>
+
+<p><span class="sc">Conquêtes de Bélisaire</span >.--Le roi s'était réfugié dans le mont
+Pappua, montagne escarpée, située sur les confins de la Numidie
+et de la Maurétanie<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>. Il avait obtenu l'appui des indigènes de
+cette contrée qui lui avaient ouvert leur ville principale, nommée
+Midènos. Bélisaire renonça pour le moment à le poursuivre. Il
+marcha sur Hippône et s'empara de cette ville. Un grand nombre
+de Vandales s'y trouvaient et, pour échapper au trépas qu'ils
+redoutaient, s'étaient réfugiés dans les églises. Bélisaire les
+fit conduire à Karthage où ils furent réunis aux autres prisonniers.
+Au moment où les affaires semblaient prendre une mauvaise
+tournure pour lui, Gélimer avait envoyé à Hippône tous
+ses trésors, en les confiant à un serviteur fidèle du nom de Boniface.
+Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer,
+mais les vents contraires le rejetèrent à Hippone et tout ce qu'il
+portait devint la proie des Grecs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260"
+name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">
+(retour) </a> La situation du Pappua a donné lieu à de nombreuses controverses.
+La commission de l'Académie avait d'abord identifié cette montagne à
+l'Edough, près de Bône. Berbrugger (<i>Rev. afr.</i>, vol. 6, p. 475), puis
+M. Papier (<i>Recueil de la Soc. arch. de Constantine</i>, 1879-80, pp. 83 et
+suiv.), ont démontré l'impossibilité de cette synonymie. Il est plus difficile
+de dire où était réellement le Pappua. M. Papier, se fondant sur une
+inscription, penche pour le Nador; mais, en vérité, nous ne sommes pas
+là sur les confins de la Numidie et de la Maurétanie.</blockquote>
+
+<p>Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer
+des officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points
+importants sous le double rapport politique et commercial. Un
+autre s'empara des Baléares; enfin des secours furent envoyés à
+Pudentius qui, à Tripoli, était pressé par les indigènes en révolte.
+Une forte division alla, sous les ordres de Cyrille, reconquérir la
+Sardaigne. Enfin une autre expédition partit pour la Sicile, afin
+de revendiquer par les armes la partie de cette île qui avait appartenu
+aux Vandales; mais les Goths la repoussèrent et ne laissèrent
+pas entamer le domaine d'Atalaric.</p>
+
+<p>Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où
+s'était réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface,
+envoya pour le réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une
+troupe de cavaliers de sa nation. Après avoir en vain essayé d'enlever
+Midènos de vive force, Fara dut se borner à entourer cette
+ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui avait avec lui quelques
+membres de sa famille et ses derniers adhérents fidèles, manquait
+de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des indigènes dans un
+pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir. Néanmoins, il
+résista durant trois mois à toutes les privations, et ce ne fut qu'à
+la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la condition que
+Bélisaire lui garantît la vie sauve.</p>
+
+<p>Cette proposition, transmise par Fara au général, fut accueillie
+avec empressement. Bélisaire dépêcha à Midènos des officiers chargés
+de lui donner sa promesse et de le ramener sain et sauf.
+Gélimer fut reçu à l'entrée de Karthage par son vainqueur (534).
+Peu après, Bélisaire s'embarquait pour Byzance, afin de remettre
+lui-même son prisonnier à l'empereur. Son but était non seulement
+de recevoir des honneurs bien mérités, mais encore de se justifier
+des accusations que les envieux avaient produites contre lui. En
+quittant l'Afrique, il laissa le commandement suprême à Salomon
+avec une partie de ses vétérans.</p>
+
+<p>Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu
+l'Afrique à l'empire, lui décerna le triomphe, honneur qui n'avait
+été donné à aucun général depuis cinq siècles. Gélimer, revêtu
+d'un manteau de pourpre, fut placé dans le cortège et dut, arrivé
+devant l'empereur, se dépouiller de cet insigne, se prosterner et
+adorer son maître. Bélisaire reçut le titre de consul. Quant à
+Gélimer, on lui assigna un riche domaine en Galatie, dans l'Asie
+Mineure, et le dernier roi vandale y finit tranquillement et obscurément
+sa vie.</p>
+
+<p><span class="sc">Disparition des Vandales d'Afrique</span >.--En moins de six mois
+l'Afrique avait cessé d'être vandale, ce qui prouve combien peu
+de racines cette occupation avait poussées dans le pays. Après la
+brillante conquête qui leur avait livré la Berbérie, les Vandales
+s'étaient concentrés dans le nord de l'Afrique propre et de là
+s'étaient lancés dans des courses aventureuses qui les avaient conduits
+en Italie et dans toutes les îles de la Méditerranée. Ainsi,
+malgré le partage des terres qu'ils avaient opéré, ils n'avaient pas
+fait, en réalité, de colonisation. Ils s'étaient prodigués dans des
+guerres qui n'avaient d'autre but que le pillage et, tandis qu'ils
+augmentaient leurs richesses et leur puissance d'un jour, ils diminuaient,
+en réalité, leur force comme nation. Aucune assimilation
+ne s'était faite entre eux et les colons romains; quant aux indigènes,
+ils continuaient à se reformer et l'on peut dire qu'il n'y
+avait plus rien de commun entre eux et les étrangers établis sur
+leur sol.</p>
+
+<p>Cela explique comment, après une occupation qui avait duré un
+siècle, l'élément vandale disparut subitement de l'Afrique. Un
+assez grand nombre de guerriers étaient morts dans la dernière
+guerre; d'autres avaient été emmenés comme prisonniers en Orient
+par Bélisaire et entrèrent au service de l'empire<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>. Or, les Vandales
+étaient essentiellement un peuple militaire et ainsi l'élément
+actif se trouva absorbé, car, nous le répétons, il s'était trop prodigué
+pour avoir augmenté en nombre, quoi qu'en aient dit certains
+auteurs. Quant au reste de la nation, une partie demeura en
+Afrique et se fondit bientôt dans la population coloniale ou s'unit
+aux Byzantins, tandis que les autres, émigrant isolément, allèrent
+chercher un asile ailleurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261"
+name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">
+(retour) </a> Gibbon, <i>Hist. de la décadence de l'empire romain</i>, ch. 41.</blockquote>
+
+<p>Les Vandales d'Afrique ne laissèrent d'autre souvenir dans le
+pays que celui de leurs dévastations. Cela démontre une fois de
+plus combien est fragile une conquête qui ne se complète pas par
+une forte colonisation et se borne à une simple occupation,
+quelque solide qu'elle paraisse.</p>
+
+<p><span class="sc">Organisation de l'Afrique Byzantine</span >. <span class="sc">État des Berbères</span >.--Salomon<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>,
+premier gouverneur de l'Afrique, avait reçu la lourde
+charge d'achever la conquête et d'organiser l'administration du
+pays. Par l'ordre de l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire,
+la Byzacène, la Tripolitaine, la Tingitane gouvernées par
+des consuls, et la Numidie, la Maurétanie et la Sardaigne commandées
+par des <i>præses</i>. Mais cette organisation était plus théorique
+que réelle. Sur bien des points le pays restait absolument livré à
+lui-même. Ainsi, dans la Tingitane et même dans la plus grande
+partie de la Césarienne, l'occupation se réduisait à quelques points
+du littoral. Des garnisons furent envoyées dans l'intérieur de la
+Numidie. Elles trouvèrent les villes en ruines et s'appliquèrent à
+élever des retranchements, au moyen des pierres éparses provenant
+des anciens édifices<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a>. Quelques colons se hasardèrent à la
+suite des soldats. «Que nos officiers s'efforcent avant tout de préserver
+nos sujets des incursions de l'ennemi et d'étendre nos provinces
+jusqu'au point où la république romaine, <i>avant les invasions
+des Maures</i> et des Vandales, avait fixé ses frontières.....» telles
+étaient les instructions données par l'empereur<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262"
+name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">
+(retour) </a> Sur les inscriptions d'Afrique où le nom de ce général est cité, il
+est toujours écrit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des historiens
+byzantins.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263"
+name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">
+(retour) </a> Poulle, <i>Ruines de Bechilga</i> (<i>Revue africaine</i>, n° 27, p. 199).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264"
+name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">
+(retour) </a> Voir, dans l'<i>Afrique ancienne</i> de D'Avezac, le texte curieux des deux
+rescrits adressés, le 13 avril 534, par l'empereur à Archélaüs pour l'organisation
+militaire et administrative de l'Afrique.</blockquote>
+
+<p>En même temps, la religion catholique fut rétablie dans tous
+ses privilèges; par un édit de 535 les Ariens furent mis hors la loi,
+dépouillés de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique
+de leur culte fut sévèrement interdite. Les Donatistes et autres
+dissidents et les Juifs furent également l'objet de mesures de proscription.
+C'était encore semer des germes de mécontentement et
+de haine qui ne devaient pas contribuer à asseoir solidement l'autorité
+byzantine.</p>
+
+<p>Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes
+limites; mais la situation du pays était profondément modifiée et,
+si les Vandales avaient disparu, il restait la population berbère
+qui avait reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés
+par les colons, à la suite de longs siècles de guerres et d'anarchie,
+et qui, réunie maintenant en corps de nation, n'était nullement
+disposée à laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au
+contraire, l'élément indigène se resserrait de toute part, autour
+de l'occupation étrangère.</p>
+
+<p>Les Berbères, groupés par confédérations de tribus, avaient maintenant
+des rois prêts à les conduire au combat et au pillage. <i>Antalas</i>
+était chef des Maures de la Byzacène. <i>Yabdas</i> était roi indépendant
+du massif de l'Aourès, ayant à l'est <i>Cutzinas</i> et à l'ouest <i>Orthaïas</i>,
+dont l'autorité s'étendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la
+Maurétanie obéissaient à <i>Massinas</i>. Voilà les chefs de la natioïî
+indigène contre lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir à
+lutter.</p>
+
+<p>Cette reconstitution de la nationalité berbère a été très bien
+caractérisée par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer:
+«Les Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable
+par sa civilisation et sa force conquérante ne s'étaient jamais
+assimilé les indigènes, dans le sens qu'on attache à ce mot. Le
+Berbère des villes, des plaines et des vallées voisines des centres
+de population, fut absorbé par les conquérants, cela va sans dire;
+mais l'indigène du Sahara et des montagnes ne fut jamais pénétré
+par l'influence romaine. Après sept siècles de domination italienne,
+je retrouve la race autochtone ce qu'elle était avant l'occupation.
+Les insurgés qui, au <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> siècle, se firent châtier par Salomon
+et Jean, dans l'Aurès, dans l'Edough et dans la Byzacène, étaient
+les mêmes hommes qui combattaient six cents ans auparavant sous
+la bannière de Jugurtha. Mêmes mœurs, mêmes usages, même haine
+de l'étranger, même amour de l'indépendance, même manière de
+combattre... Cette population était restée intacte, imperméable
+à toute action extérieure... Le nombre immense des insurgés
+qui tinrent en échec la puissance de Justinien, après l'expulsion
+des Vandales, et l'impossibilité, pour les Romains, de rétablir leur
+autorité dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions,
+prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie,
+mais la grande masse des indigènes qui resta impénétrable<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265"
+name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">
+(retour) </a> <i>Revue africaine</i>, n° 72 et suiv. Voilà des enseignements qui ne
+doivent pas être perdus pour nous, conquérants du <span class="sc">xix</span ><sup >e</sup> siècle.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Luttes de Salomon contre les Berbères</span >.--Ce fut la Byzacène
+qui donna le signal de la révolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan
+furent envoyés contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques
+succès partiels, lorsqu'ils se virent entourés par des masses de
+guerriers berbères commandés par Cutzinas. Les Byzantins se
+mirent en retraite jusque sur un massif rocheux, d'où ils se défendirent
+avec la plus grande opiniâtreté; mais leurs flèches étant
+épuisées, ils finirent par être tous massacrés.</p>
+
+<p>Salomon, ayant reçu des renforts, marcha en personne contre les
+rebelles et leur infligea une sanglante défaite, dans la plaine de
+Mamma (535), où les indigènes l'avaient attendu derrière leurs
+chameaux, forteresse vivante de douze rangs d'épaisseur. Il fit un
+butin considérable et croyait avoir triomphé de la révolte; mais
+à peine était-il rentré à Karthage qu'il apprenait que les Berbères
+avaient de nouveau envahi et pillé la Byzacène. C'était une campagne
+à recommencer. Cette fois le gouverneur s'avança vers le sud
+jusqu'à une montagne appelée par Procope le mont Burgaon<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>, où
+les ennemis s'étaient retranchés, et obtint sur eux un nouveau
+et décisif succès, dans lequel il fut fait un grand carnage de
+Maures<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aourès, allié à Massinas,
+portait le ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas,
+revenant d'une razia et poussant devant lui un butin considérable,
+s'arrêta devant la petite place de Ticisi<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, où s'était porté un officier
+byzantin du nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria,
+à la tête de soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accès
+de l'eau. Yabdas lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais
+Athias refusa et proposa au roi berbère un combat singulier qui
+fut accepté et eut lieu en présence des troupes. Yabdas vaincu
+abandonna tout son butin et regagna ses montagnes<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a>.</p>
+
+<p>Après la défaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises
+vinrent chercher asile auprès d'Yabdas, et lui offrirent
+leurs services. Vers le même temps, Orthaias, qui avait à se plaindre
+du roi de l'Aourès, et d'autres chefs indigènes mécontents offraient
+à Salomon leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider
+dans l'expédition qu'il préparait. Le général byzantin s'avança
+jusque sur l'Abigas<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a> et ayant pénétré dans les montagnes parvint
+jusqu'au mont Aspidis<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>, sans rencontrer l'ennemi qui s'était
+retranché au cœur du pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver
+approcher, Salomon n'osa pas s'engager davantage et rentra à
+Karthage sans avoir obtenu le moindre succès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266"
+name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">
+(retour) </a> Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, à l'est de Tébessa.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267"
+name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">
+(retour) </a> Procope, <i>De bell. vand.</i>, 1. II, cap. <span class="sc">xii</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268"
+name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">
+(retour) </a> Au sud de Constantine, à Aïn-el-Bordj, non loin du village de Sigus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269"
+name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">
+(retour) </a> Cet épisode a été rappelé par M. Poulle dans le <i>Recueil de la Soc.
+arch. de Constantine</i>, 1878, p. 375.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270"
+name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">
+(retour) </a> La rivière de Khenchela, selon Ragot (<i>loc. cit.</i>, p. 301).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271"
+name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">
+(retour) </a> Le Djebel-Chelia.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révolte de Stozas</span >.--Au printemps de l'année 536, Salomon
+préparait une grande expédition contre l'Aourès, lorsqu'il faillit
+tomber sous le poignard de ses soldats révoltés. La sévérité des
+mesures prises contre les Ariens paraît avoir été la cause de cette
+rébellion à la tête de laquelle était un simple garde nommé Stozas.</p>
+
+<p>Salomon, après avoir échappé aux révoltés, parvint à s'embarquer
+et à passer en Sicile, où Bélisaire avait été envoyé depuis
+l'année précédente par l'empereur. La soldatesque, qui s'était
+livrée à tous les excès, fut réunie par Stozas dans un camp, non
+loin de Karthage. Les Vandales, des aventuriers de toute origine
+y accoururent et bientôt Stozas se trouva à la tête de huit mille
+hommes, avec lesquels il marcha sur Karthage. Mais en même
+temps, Bélisaire débarquait en Afrique, avec un corps de cent
+hommes choisis. La présence du grand général ranima le courage
+de tous et fit rentrer les hésitants dans le devoir. Ayant formé un
+corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui
+rétrogradèrent jusqu'à Membresa, sur la Medjerda<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>, et leur livra
+bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersèrent dans toutes les
+directions, après un simulacre de résistance.</p>
+
+<p>Bélisaire voulait s'appliquer à tout remettre en ordre dans sa
+conquête, lorsqu'il apprit que son armée venait de se révolter en
+Sicile. Contraint de retourner dans cette île, il laissa le commandement
+de l'Afrique à deux officiers: Ildiger et Théodore. Aussitôt
+Stozas qui se tenait à Gazauphyla, à deux journées de Constantine,
+dans la Numidie, où les fuyards l'avaient rejoint, releva la tête. Le
+gouverneur de cette province marcha contre lui, à la tête de forces
+importantes, mais Stozas sut entraîner sous ses étendards la plus
+grande partie des soldats byzantins. Les officiers furent massacrés
+et le pays demeura livré à l'anarchie (536).</p>
+
+<p>Germain, neveu de l'empereur, fut chargé de rétablir son autorité
+en Afrique. Étant arrivé, il s'appliqua à relever la discipline
+et à reconstituer son armée. Il en était temps, car Stozas marchait
+sur Karthage et ne se trouvait plus qu'à une vingtaine de kilomètres.
+Germain sortit bravement à sa rencontre et, comme Stozas
+avait en vain essayé de débaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir
+leur choc et se mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu
+dit Cellas-Vatari<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>. Là, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs
+contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur
+appui, il offrit la bataille à Germain; mais ses soldats, sans cohésion,
+ne tardèrent pas à plier, ce que voyant, les deux rois maures
+se jetèrent sur son camp pour le livrer au pillage et achevèrent
+la déroute de son armée. Stozas se réfugia dans la Maurétanie et
+Germain put s'appliquera rétablir l'ordre en Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272"
+name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">
+(retour) </a> A Medjez-el-Bab, à 75 kil. de Karthage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273"
+name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">
+(retour) </a> M. D'Avezac place cette localité vers Tifech (<i>Afrique ancienne</i>,
+p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localité <i>Scales Veteres</i>, pense, en
+raison de la présence d'Orthaias, roi du Hodna, qu'elle devait se trouver
+au sud de Constantine (<i>loc. cit.</i>, p. 303).</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Expéditions de Salomon</span >.--En 539 Germain fut rappelé par
+l'empereur et remplacé par Salomon élevé, pour la seconde fois,
+aux fonctions de gouverneur. Son premier soin, dès son arrivée en
+Afrique, fut de reprendre l'organisation de l'expédition de l'Aourès,
+que la révolte avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer
+la neutralité des Maures de la Byzacène, il aurait, paraît-il<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>,
+attribué à Antalas, le commandement de tous les Berbères de l'est,
+en lui assignant une solde et le titre de fédéré. Au printemps de
+l'année suivante, il se mit en marche. La campagne débuta mal.
+Un officier du nom de Gontharis, ayant poussé une reconnaissance
+jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta à un fort rassemblement et fut
+contraint de chercher un refuge derrière les murailles de la ville
+déserte de Baghaï. Les indigènes, se servant des canaux d'irrigation,
+purent inonder son camp et rendre sa situation intolérable.
+Il fallut que Salomon lui-même vînt le délivrer. Puis les troupes
+byzantines, pénétrant dans la montagne, mirent en déroute Yabdas
+et ses Berbères, malgré leur grand nombre et la force des positions
+qu'ils occupaient.</p>
+
+<p>Le roi maure s'était réfugié à Zerbula. Salomon vint l'y bloquer,
+après avoir ravagé Thamugas. Forcé de fuir encore, Yabdas gagna
+Thumar, «position défendue de tous côtés par des précipices et
+des rochers taillés à pic». Le général byzantin l'y relança et, ne
+pouvant songer à l'escalade, dut se contenter de bloquer étroitement
+l'ennemi. Ce siège se prolongea et les troupes souffraient
+beaucoup du manque d'eau et de provisions, lorsque des soldats
+réussirent à s'emparer d'un passage mal gardé par les Maures:
+secondés par un assaut de l'armée, ils parvinrent à enlever la position.
+Yabdas blessé put néanmoins s'échapper et se réfugier en
+Maurétanie.</p>
+
+<p>Cette fois les Byzantins étaient maîtres de l'Aourès; ils y trouvèrent
+les trésors du prince berbère. Après avoir fait occuper deux
+points stratégiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le
+Zab et de là dans le Hodna et la région de Sitifis, forçant partout
+les indigènes à la soumission et relevant les ruines des cités et des
+forteresses. Le souvenir de ses travaux dans la région sitifienne
+a été conservé par les inscriptions. Zabi<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>, la métropole du Hodna,
+fut réédifiée par lui et reçut le nom de Justiniana<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a> De là, Salomon
+s'avança sans doute, vers l'ouest, jusque dans la région du haut
+Mina, car le récit de cette expédition se trouve retracé sur une
+pierre, dont l'inscription est relatée par les auteurs arabes<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a> et a été
+retrouvée près de Frenda.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274"
+name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">
+(retour) </a> Tauxier, <i>Notice sur la Johannide</i> (<i>Rev. afr.</i>, n° 118, p. 293).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275"
+name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">
+(retour) </a> Actuellement Mecila.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276"
+name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">
+(retour) </a> Poulle, <i>Rev. afr.</i>, n° 27, pp. 190 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277"
+name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.</blockquote>
+
+<p>Ainsi Salomon acheva la conquête de l'Afrique que Bélisaire
+avait enlevée aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indigènes.
+Une tradition berbère qui annonçait la conquête de l'Afrique
+par un homme sans barbe se trouva réalisée, car on sait que
+Salomon était eunuque et avait le visage glabre. Après avoir terminé
+les opérations militaires, le gouverneur s'appliqua à régulariser
+la marche de l'administration et mérita par sa justice la
+reconnaissance des populations depuis si longtemps opprimées.</p>
+
+<p><span class="sc">Révolte des Levathes</span >. <span class="sc">Mort de Salomon</span >.--En 543, l'empereur
+détacha la Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il,
+s'était appliqué à relever les villes de la Cyrénaïque de leurs
+ruines et plaça à la tête de cette province, comme gouverneur de
+la Pentapole, Cyrus, neveu de Salomon. Sergius, autre neveu de
+Salomon, reçut le commandement de la Tripolitaine, où se trouvait
+toujours Pudentius.</p>
+
+<p>Peu de temps après, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des
+Levathes<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a> étant venus à Leptis magna, où se trouvait Sergius,
+pour recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement
+et présenter leurs doléances, ces malheureux furent massacrés
+dans la salle où ils étaient réunis, parce que, dit-on, ils étaient
+soupçonnés d'un complot. Un seul d'entre eux s'échappa et appela
+aux armes les guerriers de la tribu qui s'étaient rapprochés. Sergius
+marcha contre eux, les mit en déroute et s'empara de tout leur
+butin, ainsi que de leurs femmes et de leurs enfants. Pudentius
+avait trouvé la mort dans le combat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278"
+name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">
+(retour) </a> Les Louata des auteurs arabes.</blockquote>
+
+<p>Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers chez les
+Berbères de la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier,
+Salomon avait retiré sa solde et ses avantages, se joignit à eux,
+avec ses guerriers, et tous marchèrent vers le nord. Salomon se
+rendit à Tébessa pour les arrêter dans leur marche. Il devait s'y
+rencontrer avec Coutzinas et les Maures alliés et Pelagius, duc de
+Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent vaincus isolément; le
+dernier périt même dans la bataille et il en résulta que Salomon
+se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il proposa aux
+rebelles de traiter, mais les Berbères, qui se sentaient en forces,
+entamèrent le combat et ne tardèrent pas à mettre en fuite les
+Byzantins. Salomon entraîné dans la déroute, ayant été désarçonné,
+fut massacré parles indigènes.</p>
+
+<p>Les Levathes et leurs alliés s'avancèrent alors jusqu'à Laribus;
+mais ils se retirèrent après avoir reçu des habitants de cette ville
+une rançon de trois mille écus d'or (545).</p>
+
+<p><span class="sc">Période d'anarchie</span >.--Sergius, l'auteur de ces désastres, fut
+nommé par Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire
+un plus mauvais choix. Bientôt il sut tourner tout le monde
+contre lui et l'anarchie devint générale.</p>
+
+<p>Stozas, qui avait quitté la Maurétanie et s'était joint à Antalas
+portait le ravage et la désolation dans les malheureuses campagnes
+de la Byzacène et de la Numidie, sans que Sergius prît les moindres
+mesures pour protéger les colons. Il en résulta une véritable émigration:
+les populations quittèrent non seulement les campagnes,
+mais l'Afrique, et allèrent se réfugier dans les îles de la Méditerranée
+et même en Orient. Ce fut une des périodes les plus funestes
+à la colonisation africaine. Stozas poussa l'audace jusqu'à proposer
+à Justinien de rétablir la paix, si Sergius était rappelé. L'empereur,
+sans daigner répondre à cette proposition, envoya en Afrique un
+sénateur du nom d'Aréobinde, absolument étranger au métier des
+armes, en le chargeant de combattre les Maures de la Numidie,
+tandis que Sergius réduirait ceux de la Byzacène.</p>
+
+<p>Stozas, qui avait augmenté son armée d'un grand nombre d'aventuriers
+et de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux
+environs de Sicca-Veneria<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>. Aréobinde fit marcher contre lui un
+de ses meilleurs officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en
+vinrent aux mains et, dans le combat, Jean et Stozas trouvèrent la
+mort. Les Byzantins se retirèrent en désordre, tandis que les
+rebelles élisaient un autre chef.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279"
+name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">
+(retour) </a> Le Kef.</blockquote>
+
+<p>Ce nouvel échec décida Justinien à rappeler Sergius (546).
+Aréobinde restait seul et il n'était pas de taille à tenir tête aux
+difficultés du moment, car l'anarchie était à son comble et la
+révolte partout. Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors
+en pourparlers avec les principaux chefs berbères: Yabdas,
+Cutzinas et Antalas, et les poussa à exécuter une attaque générale,
+de concert avec les bandes de Stozas. A l'approche de l'ennemi,
+Aréobinde fit rentrer toutes ses garnisons et confia le commandement
+des troupes à Gontharis lui-même. Peu de jours après, le
+traître, ayant fomenté une sédition parmi les soldats, en profita
+pour assassiner le gouverneur et s'emparer du pouvoir.</p>
+
+<p>Gontharis avait promis à Antalas la moitié de l'Afrique, mais,
+une fois maître de l'autorité, il refusa de tenir ses promesses, et il
+en résulta une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de
+celui-ci, Cutzinas vint se joindre à Gontharis en lui amenant les
+soldats de Stozas, Vandales, Romains et Massagètes. Antalas fut
+battu par un officier arménien du nom d'Artabane qui, peu après,
+assassina Gontharis dans un festin (546); trente-six jours s'étaient
+écoulés depuis le meurtre d'Aréobinde.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean Troglita gouverneur d'Afrique</span >. <span class="sc">Il rétablit la paix</span >.--Justinien
+voulut récompenser Artabane en le nommant gouverneur
+de l'Afrique, mais cet officier, ayant d'autres projets, déclina
+l'honneur qui lui était offert<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>. L'empereur choisit alors un autre
+officier du nom de Jean Troglita, qui se trouvait à la guerre de
+Mésopotamie et auquel il donna le commandement de toute
+l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en Berbérie, sous les
+ordres de Bélisaire et de Germain; il connaissait donc les hommes
+et les choses du pays et, comme il était doué de remarquables qualités
+militaires, le choix de l'empereur était fort heureux; l'on
+n'allait pas tarder à s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Débarqué à Caput-Vada, avec une très faible armée, Jean se
+porta en trois jours jusqu'auprès de Karthage et recueillit dans
+son camp tous les soldats dispersés, capables de rendre quelques
+services. Puis il alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient
+la ville. «Les Berbères s'étaient rangés en bataille et, de plus,
+selon une tactique qui leur était familière, ils s'étaient, en cas
+d'insuccès, ménagé un réduit dans une enceinte carrée formée de
+plusieurs rangs de chameaux et de bêtes de somme. Ces précautions,
+pourtant, ne les sauvèrent pas d'une défaite complète. Jerna,
+grand-prêtre de Louata, en essayant de sauver du pillage l'idole
+adorée par ces peuples, s'attarda dans la déroute et fut tué par un
+cavalier romain<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>.» Antalas chercha un refuge dans le désert.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280"
+name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">
+(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 101.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281"
+name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">
+(retour) </a> Tauxier, <i>Johannide</i>, (<i>loc. cit.</i>), p. 296.</blockquote>
+
+<p>Karthage était débloquée et la Byzacène reconquise; mais les
+Berbères étaient loin d'avoir été abattus. Bientôt Jean apprit que
+les Louata (Levathes), alliés aux Nasamons et aux Garamantes,
+accouraient vers le nord sous le commandement d'un nouveau et
+terrible chef, dont Corrippus nous a transmis le nom sous la forme
+de Carcasan<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>. On était alors au cœur de l'été de l'année 547. Jean
+se porta contre les envahisseurs, mais il essuya une défaite et dut
+se réfugier derrière les remparts de Laribus. La situation était
+critique. Jean n'hésita pas à faire appel aux indigènes, en tirant
+parti de l'esprit de rivalité qui a toujours été si fatal aux Berbères.
+Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de l'Aourès, et Yabdas lui-même
+lui promirent leur appui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282"
+name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">
+(retour) </a> <i>Johannide</i>, poème en l'houneur de Jean Troglita, par Fl. Cres.
+Corippus, lib.V.</blockquote>
+
+<p>Cependant les hordes d'Antalas dévastaient la Byzacène et arrivaient
+jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assuré sur ses derrières
+et ayant reçu d'importants renforts, quitta sa position fortifiée
+et alla chercher Antalas dans la plaine. Les deux armées se rencontrèrent
+au lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins
+fut complète. Un grand nombre d'indigènes restèrent sur
+le champ de bataille. Dix-sept chefs de tribus, parmi lesquels le
+terrible Carcasan, furent tués et l'on promena leurs dépouilles
+dans les rues de Karthage. Antalas fit sa soumission (548).</p>
+
+<p><span class="sc">État de l'Afrique au milieu du vi</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--La nation berbère
+se trouvait encore une fois vaincue et, grâce aux succès de Troglita,
+l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien était précaire
+la situation de cette colonie, réduite à une partie de la
+Tunisie et de la province de Constantine actuelles. Partout l'élément
+indigène avait repris son indépendance et ce n'était que
+grâce à l'appui des principicules berbères, véritables rois tributaires,
+que les Byzantins se maintenaient en Afrique. Les campagnes
+étaient absolument ruinées: «Lorsque Procope débarqua en Afrique
+pour la première fois, il admira la population des villes et des campagnes
+et l'activité du commerce et de l'agriculture. En moins de
+vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une immense solitude; les
+citoyens opulents se réfugièrent en Sicile et à Constantinople et
+Procope assure que les guerres et le gouvernement de Justinien
+coûtèrent cinq millions d'hommes à l'Afrique<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a>.»</p>
+
+<p>Selon Procope, les Maures, après les victoires de Troglita, semblaient
+de véritables esclaves<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a>, et l'on vit un grand nombre d'entre
+eux, qui étaient redevenus païens, se convertir au christianisme.
+Mais nous pensons qu'il parle d'une manière trop générale, et que
+ces faits ne peuvent s'appliquer qu'aux indigènes voisins des postes
+de l'Afrique propre et de la Numidie. La race berbère prise dans
+son ensemble avait trop bien reconquis son indépendance pour
+qu'on puisse croire que l'action du gouverneur byzantin s'exerçât
+à ce point sur elle, et ce serait une grave erreur de ranger dans
+cette catégorie les Louata de la Tripolitaine, les Berbères de
+l'Aourès et les Maures de l'Ouest.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283"
+name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">
+(retour) </a> Gibbon, <i>Hist. de la décadence de l'Empire romain</i>, t. II, ch. <span class="sc">xliii</span >.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284"
+name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">
+(retour) </a> <i>Anecdotes</i>, ch. <span class="sc">xviii</span >.</blockquote>
+
+<p>Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se
+garantir des incursions indigènes par des postes fortifiés: avec les
+ruines des cités détruites, on construisit des retranchements et des
+forteresses derrière lesquels les garnisons byzantines s'abritèrent,
+et quelques colons cherchèrent sous leur protection à rentrer en
+possession de leurs champs dévastés.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Afrique pendant la deuxième moitié du vi</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--Privés des
+documents si précis laissés par Procope, nous ne possédons, sur la
+phase de l'histoire africaine par nous atteinte, que des détails épars
+et sans suite. C'est ainsi qu'on ignore l'époque du départ de Jean
+Troglita.</p>
+
+<p>En 563, Rogathinus, préfet du prétoire d'Afrique, fit traîtreusement
+assassiner Cutzinas, chef de la région orientale de l'Aourès,
+qui était venu à Karthage réclamer au sujet d'immunités dont on
+l'avait frustré. Les services rendus par ce chef eussent dû lui
+épargner un semblable traitement; aussi la nouvelle de sa mort
+fut-elle le signal d'une levée de boucliers des Berbères, appelés
+aux armes par ses fils. Justinien dut envoyer en Afrique son neveu
+Marcien, maître de la milice<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>, qui contraignit les rebelles à la
+soumission.</p>
+
+<p>Justinien termina sa longue carrière le 14 novembre 565, sans
+avoir pu réaliser le vaste projet qu'il avait conçu. Sa mort paraît
+avoir été le signal de nouvelles révoltes en Berbérie. Un certain
+Gasmul, roi des Maures, entre en scène et, se fait remarquer par
+son ardeur à combattre l'étranger. Dans ces luttes périssent successivement:
+Théodore, préfet d'Afrique (568), Théoctiste, maître
+de la milice (569), et Amabilis, successeur du précédent (570).</p>
+
+<p>C'est Gasmul qui obtient ces succès. «Devenu tout puissant par
+ses victoires, Gasmul, en 574, <i>donne à ses tribus errantes des
+établissements fixes</i>, et s'empare peut-être de Césarée. L'année
+suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des
+Gaules, mais il échoue dans cette entreprise<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>.» Si ces faits sont
+exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques
+précis à cet égard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285"
+name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">
+(retour) </a> D'Avezac, <i>Afrique ancienne</i>, p. 256.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286"
+name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">
+(retour) </a> <i>Morcelli et Travaux de l'Académie des Inscriptions</i>, apud Ragot,
+(<i>loc. cit.</i>, p. 317).</blockquote>
+
+<p>Cet état de rébellion permanente durait toujours lorsque l'empereur
+Tibère II, qui venait de succéder à Justin II, nomma
+comme exarque de l'Afrique un officier du nom de Gennadius,
+militaire d'une réelle valeur. Dès lors la situation changea. En 580,
+ce général attaqua Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un
+grand nombre de Maures, et leur reprit toutes les conquêtes qu'ils
+avaient faites.</p>
+
+<p>Gennadius fut nommé préfet du prétoire d'Afrique, et il est
+probable que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours
+de tranquillité. Cependant, selon le rapport de Théophane, un
+soulèvement général des Berbères aurait eu lieu en 588; mais
+nous ne possédons aucun détail sur ce fait. Il est probable, en
+raison de l'état d'affaiblissement où était tombé l'empire, que les
+gouverneurs byzantins de l'Afrique étaient à peu près abandonnés
+à eux-mêmes, et que les Berbères, réellement maîtres du pays,
+continuaient leur mouvement d'expansion et de reconstitution.</p>
+
+<p>En 597, nouvelle révolte des Berbères: ils viennent tumultueusement
+assiéger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils
+sont à peu près maîtres du reste du pays. Gennadius, manquant
+de soldats pour entreprendre une lutte ouverte, feint d'être disposé
+à traiter avec les indigènes, et à accepter leurs exigences. Il
+leur envoie des vivres et du vin et, profitant du moment où les
+Berbères se livrent à la joie et font bombance, il les attaque à
+l'improviste et les massacre sans peine<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287"
+name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">
+(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 107.</blockquote>
+
+<p>Voilà quelle était la situation de l'Afrique à la fin du <span class="sc">vi</span ><sup >e</sup> siècle.</p>
+
+<p><span class="sc">Derniers jours de la domination byzantine</span >.--Le 16 novembre
+602, le centurion Phocas avait assassiné l'empereur Maurice et
+s'était emparé du pouvoir. Il en résulta des révoltes et de longues
+luttes dans les provinces.</p>
+
+<p>L'exarque Héraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice
+Grégoire, comme légat, se mit en état de révolte (608) et retint les
+blés destinés à l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Héraclius,
+portant le même nom que son père, partait par mer pour Constantinople,
+en même temps que le fils de Grégoire s'y rendait par
+terre, en passant par l'Egypte et la Syrie. Arrivé le premier,
+Héraclius mettait fin à la tyrannie de Phocas et s'emparait de l'autorité
+souveraine. En 618, il fut sur le point d'abandonner son
+empire, alors ravagé par la famine et par la peste, et de retourner
+dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conquête arabe allait
+bientôt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se décida à rester
+qu'en cédant aux supplications et aux larmes de ses sujets.</p>
+
+<p>Héraclius ne tarda pas à entreprendre une longue série de guerres
+dans lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants.
+En 641, l'empereur mourait après avoir eu la douleur de
+voir la Syrie et la Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains
+des conquérants arabes.</p>
+
+<p>Les premières courses des Arabes en Afrique datent de cette
+époque. L'histoire de la Berbérie va entrer dans une autre phase.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>APPENDICE</h4>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES</h3>
+
+<pre>
+Genséric.... 11 février 435... janvier 477.
+Hunéric..... Janvier 477...... 13 décembre 484.
+Gondamond. 13 décembre 484.. septembre 496.
+Trasamond.. Septembre 496.... 523.
+Hildéric.... 523............. 531.
+Gélimer.... 531.............. 534.
+</pre>
+
+<br>
+<p class="mid">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p>
+<a name="b" id="b"></a>
+<br><br>
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+<h4>PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE</h4>
+
+<p class="mid">641--1045</p>
+<hr class="short">
+
+<a name="b1" id="b1"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE I<sup >er</sup></h3>
+
+<h4>LES BERBÈRES ET LES ARABES</h4>
+
+<p>Le peuple berbère; mœurs et religion.--Organisation politique.--Groupement
+des familles de la race.--Division des tribus berbères.--Position
+de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce peuple.--Mœurs et
+religions des Arabes anté-islamiques.--Mahomet; fondation de l'islamisme.--Abou
+Beker, deuxième khalife; ses conquêtes.--Khalifat d'Omar;
+conquête de l'Egypte.</p>
+
+<p><span class="sc">Le peuple berbère. Mœurs et religion</span >.--Nous nous sommes
+efforcé, dans la première partie, de suivre les vicissitudes traversées
+par la race indigène et d'indiquer les transformations
+survenues dans ses éléments constitutifs, de façon à relier la
+chaîne de son histoire, si négligée par les historiens de l'antiquité,
+avec la période qui va suivre. Grâce aux auteurs arabes, tout ce
+qui se rapporte à la nation qu'ils ont nommée eux-mêmes Berbère,
+en lui restituant son unité, va devenir précis, et il convient,
+avant de reprendre le récit des faits, d'entrer dans quelques détails
+sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus, et les positions
+respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux désignations
+vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder des
+appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont
+changer également<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>, et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre
+l'histoire de l'Afrique septentrionale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288"
+name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">
+(retour) </a> Voir, au commencement du livre, la notice géographique.</blockquote>
+
+<p>Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les
+Arabes appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de
+l'Orient. Ils avaient des mœurs et des habitudes diverses, selon
+les lieux que les vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés
+comme demeure: cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes,
+ils vivaient attachés au sol, habitant des cabanes de branchages
+ou de pierres couvertes en chaume; pasteurs dans l'intérieur, ils
+menaient la vie semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant
+avec leurs troupeaux les hauts plateaux du Tel jusqu'à la limite
+du désert, selon la saison; enfin, dans le Sahara, leurs conditions
+normales d'existence étaient, en outre de l'accompagnement des
+caravanes, la guerre et le pillage, tant aux dépens de leurs frères
+les Berbères pasteurs du nord que des populations nègres du
+sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade, dit Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>,
+parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours la lance
+en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et à
+dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière
+d'être des habitants du désert.</p>
+
+<p>Le costume des Berbères se composait d'un vêtement de dessous
+rayé, dont ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et d'un burnous
+noir mis par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient
+souvent aucune coiffure<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>. Dans le Sahara, ils se cachaient
+la figure au moyen d'un voile, le <i>litham</i>, encore usité par les
+Touareg et autres Berbères de l'extrême sud. Quant à leur langue,
+elle se composait de plusieurs dialectes aux racines non sémitiques,
+se rattachant à la même souche. C'est celle qui se parle de nos
+jours dans le désert sous le nom de <i>Tamacher't</i> et dont les différents
+idiomes, plus ou moins arabisés, s'appellent en Algérie, en
+Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sénégal: <i>Chelha</i>, <i>Zenatïya</i>, <i>Chaouïa</i>,
+<i>Kebaïlïya</i>, <i>Zenaga</i>, <i>Tifinar'</i>, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289"
+name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">
+(retour) </a> <i>Hist. des Berbères</i>, trad. de Slane, t. I, p. 166.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290"
+name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">
+(retour) </a> Ibid., p. 167.</blockquote>
+
+<p>Comme religion, ils professaient généralement l'idolâtrie et le
+culte du feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays
+autrefois romanises, et où la religion chrétienne avait régné, deux
+siècles auparavant, sans conteste, il restait encore un grand nombre
+d'indigènes chrétiens. Ailleurs, des tribus entières étaient juives.
+Enfin des peuplades avaient conservé le souvenir des rites importés
+par les Phéniciens, et s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore,
+au sixième siècle, des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman
+et autres divinités barbares. Nous avons vu que certaines tribus
+avaient une idole spéciale confiée au soin d'un grand-prêtre.</p>
+
+<p><span class="sc">Organisation politique</span >.--Chaque tribu nommait un roi, ou
+chef, et souvent plusieurs tribus formaient une confédération
+soumise au commandement suprême du même prince. Ce droit de
+commandement était spécial à certaines tribus qui exerçaient une
+sorte de suprématie sur les autres. Il est probable que chaque
+groupe de la nation possédait, à défaut de lois fixes, des coutumes
+dont le souvenir s'est perpétué en Algérie dans les <i>Kanouns</i> de
+nos Kabiles<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291"><sup class="sml">261</sup></a>. Au septième siècle, n'ayant pas encore profité de la
+civilisation arabe, les Berbères étaient, en maints endroits, fort
+sauvages, mais leurs qualités ne devaient pas tarder à se développer
+et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun a pu dire d'eux: «Les
+Berbères ont toujours été un peuple puissant, redoutable, brave
+et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans ce monde,
+tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les Romains<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>....»
+«On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du commun,
+des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est impossible
+de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291"
+name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">
+(retour) </a> Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et Hanoteau.
+Voir aussi: <i>Coutumes kabyles</i>, par M. Féraud (<i>Revue africaine</i>, n<sup >os</sup> 34,
+36, 37, 38).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292"
+name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">
+(retour) </a> T. I, p. 199 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Groupement et situation des familles de la race</span >.--Les auteurs
+arabes ont divisé les Berbères en deux familles principales: les
+<i>Botr</i>, descendants de Madghis-El-Abter, et les <i>Branès</i>, descendants
+de Bernès. Les <i>Zenata</i>, qui sont quelquefois placés à part, sont
+compris en général dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont
+pu avoir leur raison d'être à une époque reculée, sont devenues
+bien arbitraires, par suite du mélange intime des divers éléments
+et de la constitution d'une race unique. A peine peut-on placer à
+part les tribus de race Zénète, qui semblent présenter des différences
+de traits et de mœurs avec les vieux Berbères, et paraissent
+d'origine plus récente. Nous admettrions volontiers qu'elles
+sont le produit d'une invasion venue de l'Orient, car elles se sont
+insinuées comme un coin au milieu de la vieille race, et se tiennent
+sur la limite du désert, prêtes à pénétrer dans le Tel, comme le
+feront les Arabes Hilaliens quatre siècles plus tard.</p>
+
+<p>Renonçant à reproduire les généalogies plus ou moins ingénieuses
+des auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la
+situation générale de la race au moment que nous avons atteint,
+et, à défaut d'autre classification, nous proposerons de diviser les
+Berbères en trois groupes principaux de la manière suivante:</p>
+
+<p>1° Berbères de l'est ou <i>Race de Loua</i><a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>, représentant les anciens
+Libyens, les <i>Ilasguas</i> et <i>Ilanguanten</i> de Procope et de Corippus.
+Elle couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses déserts, et le
+midi de la Tunisie.</p>
+
+<p>2° Berbères de l'ouest ou <i>Race Sanhaga</i><a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, répondant aux Gétules
+et aux Maures. Elle s'étend sur les deux Mag'reb, et leur
+désert jusqu'au Soudan.</p>
+
+<p>3° <i>Race Zenète</i>. Elle est établie dans le désert, depuis l'ouest
+de la Tripolitaine jusque vers le méridien d'Alger, en couvrant
+partie de l'Aourès, l'Ouad Rir', le Zab méridional et les hauts
+plateaux du Rached (Djebel Amour)<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293"
+name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">
+(retour) </a> Selon les auteurs arabes Loua est l'ancêtre des Louata, des Nefzaoua,
+des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171, citant Ibn-Hazm
+et Ibn-el-Kelbi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294"
+name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">
+(retour) </a> Telle est l'orthographe la plus régulière de ce nom.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295"
+name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">
+(retour) </a> Jean Léon l'Africain, qui avait des notions très précises sur les
+populations africaines, divise les «blancs d'Afrique» en cinq peuples:
+<i>Sanhagia</i>, <i>Masmuda</i>, <i>Zénéta</i>, <i>Haoara</i> et <i>Gumera</i> (t. I, p. 86 et suiv.).</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Divisions des tribus berbères</span >.--Voici comment se divisaient
+les tribus berbères. Nous en donnons le tableau complet, bien
+qu'au <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle la plupart des subdivisions n'existassent pas
+encore, mais afin de ne pas avoir à y revenir et pour que le lecteur,
+dans ses recherches, les trouve toutes groupées.</p>
+
+<pre>
+ <b>I.--Berbères de l'Est.</b>
+ _
+ | Sedrata
+ | Atrouza
+ Louata -| Agoura
+ | Djermana
+ | Mar'ar'a
+ |_Zenara
+ _ _
+ | Ouergha | Beni-Kici
+ | Kemlan -| Ourtagot
+ | Melila |_Heiouara
+ Houara -| R'arian(
+Issus des Aourir'a) | Zeggaoua
+ | Mecellata
+ |_Medjeris
+ _
+ | Maouès
+ | Azemmor
+ | Keba
+ | Mesraï
+ | Ouridjen (Ouriguen)
+ | Mendaça
+ | Kerkouda
+ Aourir'a -| Kosmana
+ | Ourstif
+ | Biata
+ | Bel
+ | Melila
+ | Satate
+ | Ourfel
+ | Ouacil
+ |_ Mesrata
+ _
+ | Beni-Azemmor
+ Nefouça -| Beni-Meskour
+ |_Metouça
+ _
+ _ | Beni-Ouriagol
+ | R'assaça | Gueznaïa
+ | Meklata -| Beni-Isliten
+ | Merniça | Beni-Dinar ou Rihoun.
+ | Zehila |_B. Seraïne
+ Nefzaoua -| Soumata _
+ | Zatima | Ourtedin _
+ | Oulhaça |_Zeggoula | Ourfedjouma
+ | Medjera |_ou Zeddjala
+ |_Ourcif
+ _
+ | Ledjaïa (ou Legaïa)
+ | Anfaça
+ | Nidja
+ Aoureba -| Zehkoudja
+ | Meziata
+ | Reghioua
+ |_Dikouça
+
+ <b>II.--Berbères de l'Ouest</b>
+ _
+ | Felaça
+ | Denhadja
+ | Matouça
+ | Latana
+ | Ouricen
+ | Messala _
+ | Kalden | Inaou
+ | Maad -| Intacen
+ Ketama -| Lehiça |_Aïan
+ | Djemila
+ | R'asman
+ | Messalta
+ | Iddjana (Oudjana ou Addjana)
+ | Beni-Zeldoui
+ | Hechtioua
+ | Beni-Istiten
+ |_Beni-Kancila
+
+ _ _ Anciennes _ Nouvelles
+ | | Siline |
+ | | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed
+ | | Torghian |
+ | | Moulit |
+ | | Kacha | O. Mehdi
+ | | Elmaï |
+ | | Gaïaza |
+ Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz
+ (_suite_)| | El-Bouéïra |
+ | | B. Merouan |
+ | | Ouarmekcen | O. Brahim
+ | | B. Eïad |
+ | | Meklata |
+ |_ |_Righa |_B. Thabet
+
+ _ Anciennes _ Nouvelles
+ | | B. Idjer
+ | Medjesta | B. Menguellat
+ | Mellikch | B. Itroun
+ | Beni-Koufi | B. Yenni
+ | Mecheddala | B. Bou-R'ardan
+ | B. Zerikof | B. Itrour'
+ Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youçof
+ | Keresfina | B. Chaïb
+ | Ouzeldja | B. Eïci
+ | Moudja | B. Sedka
+ | Zeglaoua | B. R'obrin
+ |_B. Merana |_B. Guechtoula
+ _
+ | Metennane
+ | Ouennoura'a
+ | B. Othman
+ | B. Mezr'anna
+ Senhadja-| B. Djâad
+ | Telkata
+ | Botouïa
+ | B. Aïfaoun
+ |_B. Kkalil
+ _
+ | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen
+ Dariça -| Mecettaça
+ |_Adjiça
+ _
+ | Matr'ara
+ | Lemaïa
+ | Sadina
+ | Koumïa
+ B. Faten-| Mediouna
+ | Mar'ila
+ | Matmata
+ | Melzouza
+ | Kechana (ou Kechata)
+ |_Douna
+ _ _
+ | Botouïa | B. Ouriagol
+ | Medjekça | Fechtala
+ Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta
+ | Lokaï | B. Hamid
+ |_ |_B. Amran, etc....
+ _ _
+ | | Moualat
+ | | B. Houat (ou Harat)
+ | | B. Ourflas
+ | Miknaça -| B. Ouridous (ou Ourtedous)
+ | | Kansara
+ | | Ourifleta
+ | |_Ourtifa
+ | _
+ Oursettif -| | Sederdja
+ | -| Mekceta
+ |Ourtandja | Betâlça
+ | |_Kernita
+ | _
+ | | B. Isliten
+ |Augma ou -| B. Toulalin
+ | Megma | B. Terin
+ |_ |_B. Idjerten
+ _
+ | B. Hamid
+ | Metiona
+ R'omara ou -| Beni-Nal
+ Ghomara | Ar'saoua
+ | B. Ou-Zeroual
+ |_Medjekça
+
+ Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de
+ bonne heure.
+ _
+ | Hergha
+ | Hentata
+ | Tinemellal
+ | Guedmioua
+ | Guenfiça |Sekçioua
+ | Ourika
+ | Regraga
+ Masmouda -| Hezmira _
+ | Dokkala _ | Dor'ar'a
+ | Haha | Mesfaoua -|_Youtanan
+ | Assaden -|_Mar'ous
+ | B. Ouazguit
+ | B. Maguer
+ |_Héïlana
+ _
+ | Mestaoua
+ | R'odjdama
+ | Fetouaka
+ Heskoura -| Zemraoua
+ | Aïntift
+ | Aïnoultal
+ |_B. Sekour
+
+ Guezoula (Forme de nombreuses branches)
+ _
+ | Zegguen
+ Lamta |_ Lakhès
+ _
+ | Guedala
+ | Lemtouna
+ | Messoufa
+ | Outzila
+ | Targa (Touareg)
+ | Zegaoua
+ | Lamta
+ Sanhadja au Litham -| Telkata
+ (Voile) | Mesrata
+ | B. Aoureth
+ | B. Mecheli
+ | B. Dekhir
+ | B. Ziyad
+ | B. Moussa
+ | B. Lemas
+ |_B. Fechtal
+
+ <b>III.--Race Zenète.</b>
+ _
+ | Merendjica
+ Ifrene |_Ouarghou
+ _
+ | B. Berzal
+ _ | B. Isdourine
+ | B. Ournid -| B. Sar'mar
+ | |_B. Itoueft
+ | B. Ourtantine
+ Demmer -| B. R'arzoul
+ | B. Toufourt
+ | Ourgma
+ |_Zouar'a
+ _
+ | B. Ilent
+ | B. Zeddjak ou Zendak
+ | B. Ourak
+ Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar
+ | B. Bou-Saïd
+ | B. Ourcifen
+ | Lar'ouate
+ | B. Righa
+ | Sindjas
+ | B. Ouerra
+ |_B. Ourtadjen
+
+ Irnïane
+ Djeraoua
+ Ouagdjidjen
+ Ouar'mert ou R'omert (Ghomra)
+ Ouargla--B. Zendak
+ Ouemannou
+ Iloumene (ou Iloumi)
+ _ _ _
+ | | | B. Idleten
+ | | | B. Nemzi
+ | | | B. Madoun
+ | | B. Meden -| B. Zendak
+ | _ | | B. Oucil
+ | | Abd-El-Ouad | | B. Kadi
+ | | Toudjine -| |_B. Mamet
+ |B. Badine.-| B. Mezab |
+ | | B. Azerdane | _
+ | |_ou Zerdal | | B. Tigherine
+ Ouacine -| B. Rached | B. Rour'enç -| B. Irnaten
+ (Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch
+ |
+ | _
+ | | B. Ourtadjen
+ |B. Merine -|
+ |_ |_B. Ouattas
+
+
+</pre>
+
+<p><span class="sc">Position de ces tribus</span >.--Voici maintenant, la situation générale
+de ces tribus, par provinces, au <span class="sc">vii</span ><sup >e</sup> siècle.</p>
+
+<p class="mid"><i>Barka</i> et <i>Tripolitaine</i>.</p>
+
+<p><i>Houara</i> et <i>Aourir'a</i>.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine,
+Fezzan: s'avancent jusque vers le Djerid.</p>
+
+<p><i>Louata</i>.--Région syrtique, environs de Tripoli et de là jusque
+vers Gabès.</p>
+
+<p><i>Nefouça</i>.--Région montagneuse de ce nom, au midi de
+Tripoli.</p>
+
+<p><i>Zouar'a</i> et <i>Ourgma</i> (Zenèles Demmer), à l'ouest de Tripoli.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="mid"><i>Ifrikiya proprement dite.</i>;</p>
+
+<p class="mid">(Tunisie.)</p>
+
+<p><i>Nefzaona</i>.--Djerid et intérieur de la Tunisie.
+<i>Merendjica</i> et <i>Ouargou</i> (Ifrene), régions méridionales.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="mid"><i>Ifrikya occidentale.</i>;</p>
+
+<p class="mid">(Province de Constantine.)</p>
+
+<p><i>Nefzaoua</i>.--Plaines de l'est de la province.</p>
+
+<p><i>Djeraoua</i>.--Djebel-Aourès.</p>
+
+<p><i>Aoureba</i>.--Région au nord du Zab.</p>
+
+<p><i>Ifrene</i>. <i>Magraoua</i>.--Hodna, Zab et région méridionale de
+l'Aourès.</p>
+
+<p><i>Ouargla</i>, <i>Ouacine</i>.--Ouad-Rir' et Sahara.</p>
+
+<p>Ketâma.--Cette grande tribu occupe toute la région littorale,
+depuis Bône jusqu'à l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance
+dans l'intérieur, jusqu'à Constantine et Sétif.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="mid"><i>Mag'reb central.</i>;</p>
+
+<p class="mid"><i>Zouaoua</i>.--Massif de la grande Kabilie.</p>
+
+<p><i>Sanhadja</i>.--Se rencontrent à l'ouest et au nord avec les
+Zouaoua et s'étendent jusqu'à l'embouchure du Chelif, occupant
+ainsi le littoral et une partie du centre.</p>
+
+<p><i>B. Faten</i>.--Font suite aux Sanhadja, à l'ouest, jusqu'à la
+Moulouïa, couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran.</p>
+
+<p><i>Lemaïa</i> et <i>Matmata</i>, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis.</p>
+
+<p><i>Mar'ila</i>, sur la rive droite du Chelif.</p>
+
+<p><i>Azdadja</i>, (des Dariça), aux environs d'Oran.</p>
+
+<p><i>Koumïa</i> et <i>Mediouna</i>, au nord et à l'ouesl de Tlemcen.</p>
+
+<p><i>Adjiça</i> (Dariça), au sud des Zouaoua.</p>
+
+<p>Les tribus Zenètes anciennes couvrent les hauts plateaux.</p>
+
+<p><i>Ouemannou</i> et <i>Iloumi</i>, à l'ouest du Hodna.</p>
+
+<p><i>Ouar'mert</i>, dans le Rached (Djebel-Amour).</p>
+
+<p><i>Ournid</i>, à l'ouest de cette montagne.</p>
+
+<p>Irniane, au sud de Tlemcen.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="mid"><i>Mag'reb extrême.</i>;</p>
+
+<p><i>R'omara</i>.--Occupent la région littorale du Rif, de l'embouchure
+de la Moulaïa à Tanger.</p>
+
+<p><i>Miknaça</i>, <i>Ourtandja</i> et <i>Augma</i>, région centrale.</p>
+
+<p><i>Zanaga</i>.--Se rencontrent avec les précédents et occupent les
+premiers contreforts de l'Atlas.</p>
+
+<p><i>Matr'ara</i>.--Vers la limite du Mag'reb central, où ils se rejoignent
+aux autres Fatene.</p>
+
+<p><i>Berghouata</i>.--Sur le littoral de l'Océan, depuis Tanger jusqu'à
+l'embouchure du Sebou.</p>
+
+<p><i>Masmouda</i>.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines
+et le littoral de l'Océan, du Sebou à l'Ouad-Sous.</p>
+
+<p><i>Heskoura</i>.--Les montagnes du Grand-Atlas.</p>
+
+<p><i>Guezoula</i> et <i>Lamta</i>.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'à
+l'Ouad-Deraa.</p>
+
+<p>Aucune tribu zénète n'a encore pénétré dans le Mag'reb
+extrême.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="mid"><i>Grand-Désert.</i></p>
+
+<p><i>Sanhadja au Litham</i> (<i>Messoufa Guedala</i>, <i>Lemtouna</i>, <i>Lamta</i>,
+etc.), occupant toute la région saharienne jusqu'au Niger.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Ainsi était répartie la race berbère dans l'Afrique septentrionale.</p>
+
+<p>Il restait en outre quelques débris de la population coloniale
+dans le nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occupés par
+les Byzantins.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p><span class="sc">Les Arabes. Notice sur ce peuple</span >.--Le peuple arabe devant
+désormais mêler son histoire à celle de là Berbérie, il convient
+encore, avant de reprendre notre récit, d'entrer dans quelques
+détails sur cette nation.</p>
+
+<p>La population de l'Arabie était divisée en deux groupes distincts:</p>
+
+<p>1° Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les
+généalogistes, de <i>Kahtan</i>, le Yectan de la Bible. Établis depuis
+une haute antiquité dans la partie méridionale du pays, l'<i>Arabie
+heureuse</i>, l'Iémen, ils formèrent deux grandes tribus, celles de
+Kehlan et de Himyer. On les désignait sous le terme général
+d'Iéménites;</p>
+
+<p>2° Et les Arabes de race mélangée, descendants de <i>Adnan</i>, et
+beaucoup plus nombreux que les précédents. Ils ont formé les
+tribus de Moder, Rebïa, Maad, etc.... Nous les désignerons sous
+le nom de Maadites. Ils occupaient les vastes solitudes qui s'étendent
+de la Palestine à l'Iémen, ayant au centre le plateau du Nedjd
+et le Hedjaz sur le littoral<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296"
+name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">
+(retour) </a> Voir Abou-l-feda, <i>Rois des Arabes avant l'Islamisme</i>.--Hamza
+d'Ispahan, <i>Annales des Himyérites</i>.--En-Nouéïri, <i>Histoire des rois de
+Kahtan</i>.--Messaoudi, <i>Les prairies d'or</i>.--Ibn-Khaldoun, <i>Histoire des
+Berbères</i> et <i>Prolégomènes</i>.--Ibn-El-Athir, <i>Histoire</i>, passim.</blockquote>
+
+<p>Une rivalité implacable divisait ces deux races et nous verrons
+ces traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est
+que la première, habitant des régions fertiles, établie en partie
+dans des villes, se livrait à la culture et au commerce et vivait
+dans l'abondance; tandis que l'autre, réduite à l'existence précaire
+du nomade, dans des régions désertes, n'avait d'autre ressource,
+en dehors du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le
+brigandage. Cette rivalité n'avait au fond d'autre mobile que le
+combat pour la vie.</p>
+
+<p>En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage
+en citadins et gens des steppes (<i>bédouins</i>).</p>
+
+<p><span class="sc">Mœurs et religion des Arabes anté-islamiques</span >.--La condition
+propre de l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, à la
+tête de laquelle est le cheikh, vieillard renommé par sa sagesse
+dans le conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarité
+règne entre les gens d'une même tribu, mais aucun lien ne réunit
+les tribus entre elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets
+de haine particulière les unes contre les autres, car la vengeance
+est un culte pour ces âmes ardentes. «Une infinité de tribus, les
+unes sédentaires, le plus grand nombre constamment nomades,
+sans communauté d'intérêts, sans centre commun, ordinairement
+en guerre les unes contre les autres, voilà l'Arabie au temps de
+Mahomet<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>.» Les Arabes ne vivent que pour la guerre, car sans
+cela «pas de butin, et c'est le butin surtout qui fait vivre les
+Bédouins.» Aussi la bravoure est-elle estimée au-dessus de tout.
+Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les encourager,
+faire honte aux fuyards et même les marquer d'un signe
+d'ignominie. «Les braves qui font face à l'ennemi, disent-elles,
+nous les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient nous les
+délaissons et nous leur refusons notre amour<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>.» L'éloquence et
+la poésie sont honorées après la bravoure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297"
+name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">
+(retour) </a> Dozy, <i>Histoire des Musulmans d'Espagne</i>, l. I, p. 16.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298"
+name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">
+(retour) </a> Poésie citée par Caussin de Perceval dans son bel <i>Essai sur l'histoire
+des Arabes avant l'Islamisme</i>, t. III, p. 99.</blockquote>
+
+<p>Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit,
+s'adonnaient avec succès au commerce, et conservaient des relations
+avec les Bédouins, leurs parents ou leurs alliés.</p>
+
+<p>La Mekke, ville située près du littoral du golfe arabique, était
+un grand centre commercial et religieux. Les Koréichites, famille
+de la race d'Adnan, y dominaient. C'étaient des marchands fort
+entendus aux affaires. Ils gouvernaient la cité par un conseil dit
+des Sadate (pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>.</p>
+
+<p>Les Arabes pratiquaient différents cultes: certaines tribus adoraient
+les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de
+bois. Les Juifs avaient, en Arabie, de très nombreux sectateurs;
+enfin, le chiffre des chrétiens établis, surtout dans les villes, était
+assez considérable. Mais la religion nationale était une sorte d'idolâtrie.
+La Mekke était déjà la ville sainte: on y conservait, dans
+le temple de la Kaaba, une pierre noire, sans doute un aérolithe,
+et la construction du temple était attribuée à Abraham par une
+ancienne tradition. Un grand nombre d'idoles y étaient en outre
+enfermées. La tribu de Koréich avait le privilège de fournir le
+grand-prêtre.</p>
+
+<p>«Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>,--en
+a fait une race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils
+peuvent enlever un butin, sans courir un danger ou soutenir une
+lutte, ils n'hésitent pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite
+dans le Désert.» C'est la <i>razia</i>, le mode de combattre particulier
+à l'Arabe. «Les habitudes et les usages de la vie nomade,--ajoute
+notre auteur,--ont fait des Arabes un peuple rude et farouche.
+La grossièreté des mœurs est devenue pour eux une seconde
+nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour servir d'appuis
+à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se les procurer;
+s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des soutiens
+de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir.
+Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est
+édifice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont
+toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher les
+richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans
+retenue.»</p>
+
+<p>Tels sont, dépeints par un de leurs compatriotes, les hommes
+qui vont prendre une part prépondérante à l'histoire de l'Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299"
+name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">
+(retour) </a> Michèle Amari, <i>Storia dei Musulmani di Sicilia</i>, t. I, p. 47 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300"
+name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">
+(retour) </a> <i>Prolégomènes</i>, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mahomet</span >.--<span class="sc">Fondation de l'Islamisme</span >.--En 570 naquit
+Mahomet (Mohammed), de la tribu de Koreich. Resté orphelin de
+bonne heure, il fut élevé par son oncle, Abou-Taleb, et envoyé
+par lui dans une tribu bédouine selon l'usage. C'était un jeune
+homme faible de corps, sujet à des attaques nerveuses, parlant
+peu et restant de longues heures plongé dans la méditation. A
+l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de goût pour la poésie,
+bien qu'il eût l'imagination assez développée. Il se vantait de
+ne pas savoir écrire.</p>
+
+<p>Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commença à prophétiser
+et à prétendre qu'il recevait des révélations de Dieu, par l'intermédiaire
+de l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des
+moqueries et tournèrent en dérision ses prédications. Rien ne
+l'arrêta, ni les injures, ni les violences, et il finit par gagner à sa
+cause quelques prosélytes. Mais si, après onze années d'apostolat,
+Mahomet avait obtenu un si mince succès chez ses concitoyens, il
+avait rencontré à Yatrib, ville rivale, habitée par des gens de race
+yéménite, des esprits mieux disposés à accueillir la nouvelle religion,
+et s'y était créé des adhérents dévoués. Menacé dans son
+existence par les Mekkois, le prophète se décida à fuir et alla, en
+622, chercher un refuge chez ses amis les Aous et les Khazradj,
+de Yatrib, qui reçut le nom de <i>Médine</i> (la ville par excellence).
+De cette fuite (<i>Hégire</i>) date l'ère musulmane. Les adhérents de
+Mahomet lui prêtèrent à Médine un solennel serment et furent
+appelés ses <i>défenseurs</i> (Ansar). On nommait <i>émigrés</i> les Mekkois
+qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitôt la lutte commença entre
+eux et les Mekkois, et après différentes péripéties, Mahomet entra
+en vainqueur à la Mekke. Cette fois, c'était le triomphe. Par la
+persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau
+culte. L'islamisme était fondé. Nous croyons inutile d'analyser
+ici cette religion dont chacun connaît les dogmes et qui a pour
+code le Koran. L'Iman, chef de la religion, était en même temps
+souverain politique de tous les musulmans. La <i>Guerre sainte</i>
+imposée aux <i>vrais croyants</i>, comme une obligation étroite, allait
+ouvrir la voie aux conquêtes<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301"
+name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">
+(retour) </a> Voir le Koran et les <i>Hadith</i> ou traditions sur Mahomet.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Abou-Beker, deuxième khalife</span >.--<span class="sc">Ses conquêtes</span >.--En 632,
+Mahomet cessa de vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa
+mort pour apostasier et se lancer dans la révolte. Le Nedjd, l'Iémen,
+même, étaient au pouvoir d'un rival Aïhala le Noir; l'insurrection
+devint alors générale.</p>
+
+<p>Mahomet, comme Charlemagne et peut-être à dessein, n'avait pas fixé les règles de la
+succession au khalifat<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. Son oncle Abou-Beker qui, par son dévouement
+à toute épreuve, avait été le plus ferme soutien du
+prophète, fut appelé à lui succéder. C'était un homme d'une rare
+énergie et dont la violence se traduisait par d'implacables cruautés.
+Faisant énergiquement tête aux ennemis, il sut ramener la
+confiance parmi les siens et put ainsi battre les insurgés les uns
+après les autres. Ses victoires furent suivies d'horribles massacres.
+Quiconque apostasiait ou refusait de se convertir était aussitôt
+mis à mort. Les nouveaux musulmans trouvaient au contraire
+toutes les satisfactions de leurs passions: la guerre et le pillage.
+Il n'est donc pas surprenant que sous la direction d'Abou-Beker
+l'islamisme eût fait de si grands progrès. Les <i>compagnons</i> de
+Mahomet, les <i>défenseurs</i> et les émigrés étaient comblés d'honneurs
+et investis de commandements; ils formaient en quelque
+sorte une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les révoltés,
+Abou-Beker entreprenait la guerre de conquête; dès la fin
+de 633, ses généraux enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de
+la Syrie aux Byzantins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302"
+name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">
+(retour) </a> Ses successeurs reçurent le titre de Khalifes (<i>successeurs</i>), d'où
+l'on a formé le mot de Khalifat pour désigner leur trône.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Khalifat d'Omar. Conquête de l'Égypte</span >.--Dans le mois
+d'août 634, Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il
+désigna pour son successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre
+d'<i>Emir-el-Moumenin</i> (Prince des croyants). Peu après, Damas
+et le reste de la Syrie tombaient au pouvoir des Arabes. La Mésopotamie
+et la Palestine subissaient bientôt le même sort (638-40).</p>
+
+<p>En 640, le général Amer-ben-el-Aci enleva l'Égypte au représentant
+d'Héraclius. L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie
+éclaira les vertigineux succès des Arabes. En quelques années une
+peuplade à peine connue avait fondé un vaste royaume. Nous
+allons voir les Arabes transporter au Mag'reb, le théâtre de leurs
+exploits.</p>
+<a name="b2" id="b2"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>CONQUÊTE ARABE</h4>
+
+<p class="mid">641-709</p>
+
+<p>Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman
+prépare l'expédition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grégoire. Il se
+prépare à la lutte.--Défaite et mort de Grégoire.--Les Arabes traitent
+avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en Arabie.--Les
+Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe des Oméïades.--État
+de la Berbérie; nouvelles courses des Arabes.--Suite des expéditions
+arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya; fondation de
+Kaïrouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2<sup >e</sup> gouvernement
+d'Okba; sa grande expédition en Mag'reb.--Défaite de Tehouda;
+mort d'Okba.--La Berbérie sous l'autorité de Koçéïla.--Nouvelles guerres
+civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les Chïaïtes.--Victoire de
+Zohéïr sur les Berbères; mort de Koçéïla.--Zohéïr évacue l'Ifrikiya.--Mort
+du fils de Zobéïr; triomphe d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique;
+la Kahéna.--La Kahéna reine des Berbères; ses destructions.--Défaite
+et mort de la Kahéna.--Conquête et organisation de l'Ifrikiya par Haçane.--Mouça-ben-Nocéïr
+achève la conquête de la Berbérie.</p>
+
+<p><span class="sc">Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine</span >.--Aussitôt
+après avoir effectué la conquête de l'Egypte, Amer poussa
+une pointe vers l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et
+Louata de cette contrée furent contraints de se soumettre et, afin
+d'éviter l'esclavage, durent se racheter au prix d'une contribution
+de treize mille pièces d'or. Ils vendirent, dit-on, tout ce qu'ils
+possédaient, et même, en certains endroits, leurs enfants pour
+s'acquitter<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>. Après cette fructueuse razia, Amer rentra en Egypte (641).
+Pendant ce temps, un de ses lieutenants, Okba-ben-Nafa,
+parcourait les régions méridionales et s'avançait en vainqueur jusqu'à
+Zouila dans le Fezzan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303"
+name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">
+(retour) </a> Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et suiv,). En-Nouéïri,
+id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Les campagnes dans l'Ouest étaient trop fructueuses pour que
+les guerriers de l'Islam ne fussent pas tentés d'y effectuer de nouvelles
+courses. En 612, Amer ayant organisé une expédition vint
+mettre le siège devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut
+livrée au pillage. On y trouva un riche butin qui fut réparti entre
+les soldats. Les habitants qui purent se réfugier sur les vaisseaux
+et gagner le large furent épargnés; quant aux autres, ils n'obtinrent
+aucun quartier. De cette place, le général arabe envoya une reconnaisance
+de cavalerie sur Sabra, tandis qu'un corps de troupes
+allait de nouveau vers le Fezzan, et s'avançait jusqu'à Ouaddan.</p>
+
+<p>En vain. Amer sollicita de son maître l'autorisation d'envahir
+l'Ifrikiya; mais ces opérations dans l'Ouest étaient faites contre le
+gré du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce «lointain perfide»,
+comme il se plaisait, par un jeu de mots, à appeler le Mag'reb;
+de plus il craignait un retour offensif des Byzantins en
+Égypte. Ces prévisions n'étaient que trop justifiées; on apprit tout
+à coup qu'une flotte grecque venait de s'emparer d'Alexandrie.
+Aussitôt Amer se porta contre l'ennemi à la tête de forces imposantes
+et força les chrétiens à la retraite.</p>
+
+<p><span class="sc">Le khalife Othman prépare l'expédition d'Ifrikiya</span >.--Le 31 octobre
+644, Omar fut poignardé par un esclave ou artisan de
+Koufa. Avant de mourir, il désigna, comme candidats à sa succession,
+six des plus anciens compagnons de Mahomet. Ceux-ci,
+après trois jours de discussion, finirent par charger l'un d'eux, qui
+s'était désisté, de prononcer entre eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan
+fut proclamé khalife, au grand désappointement des trois
+autres candidats. Ali, gendre du prophète, qui se considérait déjà
+comme ayant été frustré par les précédents khalifes, fut surtout
+très irrité de ce nouvel échec. Deux autres candidats, Zobéïr et
+Talha devaient également faire parler d'eux.</p>
+
+<p>Othman appartenait à la famille des Beni-Oméïa qui s'était montrée
+l'adversaire acharnée de Mahomet; son triomphe était celui
+du parti mekkois. C'était un vieillard affaibli par l'âge qui se laissait
+entièrement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau
+khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement
+de l'Egypte à son frère de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers
+646<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>, ce général envoya des reconnaissances qui lui rapportèrent
+des renseignements précis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il
+eut réuni tous les documents, il pressa le khalife d'entreprendre
+cette conquête qui, disait-il, devait donner aux Musulmans une
+nouvelle gloire et un abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait
+pas l'entreprise sous un jour aussi favorable; le conseil réuni plusieurs
+fois hésita à l'autoriser et ce ne fut qu'à force d'insistance que
+le khalife finit par rallier les esprits et faire décider l'expédition.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304"
+name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">
+(retour) </a> On sait que ces premières dates sont incertaines.</blockquote>
+
+<p>La guerre sainte fut alors proclamée et, un camp ayant été,
+dressé à El-Djorf, près de Médine, la fleur des guerriers de l'Islam
+vint s'y réunir<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
+<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Les tribus yéménites et maadites y envoyèrent
+leur contingent. Othman contribua de ses deniers à l'organisation
+de l'armée, qui se trouva prête dans l'automne de l'année 647. Au
+mois d'octobre le khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines
+d'ardeur, se mirent en route sous la direction d'El-Harith. De
+son côté, le gouverneur de l'Egypte avait réuni toutes les forces
+dont il pouvait disposer. Lorsque les troupes d'Orient furent arrivées,
+il leur adjoignit les siennes et forma ainsi une armée d'environ
+cent vingt mille hommes, composée d'autant de cavaliers que
+de fantassins. Laissant le commandement de l'Egypte à Okba, il
+entraîna ses guerriers à la conquête des pays de l'Ouest, depuis si
+longtemps convoités par les Musulmans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305"
+name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305">
+(retour) </a> En-Nouéïri donne les noms des principaux guerriers, presque tous
+compagnons de Mahomet (p. 314, 315).</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Usurpation du Patrice Grégoire. Il se prépare à la lutte</span >.--En
+présence des préparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins
+d'Afrique? Nous avons vu, à la fin de la première partie, que
+l'empereur Héraclius était mort après avoir eu la douleur de voir
+l'Egypte lui échapper. A cette nouvelle, le patrice Grégoire, fils
+du Grégoire dont il a été également parlé, qui gouvernait l'Afrique
+au nom de l'empire, jugea le moment favorable pour se déclarer
+indépendant. Il prit la pourpre, s'entoura des insignes de la royauté
+et choisit Sbéïtla<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a>
+<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>, comme siège de son empire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306"
+name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">
+(retour) </a> L'antique Suffétula, au sud de Kaïrouan.</blockquote>
+
+<p>Karthage abandonnée fut occupée par un nouvel exarque, venu
+de Constantinople, et autour duquel se groupèrent les chrétiens
+restés fidèles. Bien que les détails fassent complètement défaut sur
+les conditions dans lesquelles l'usurpation de Grégoire s'est effectuée,
+il est probable que ce chef a été appuyé par les indigènes;
+le choix de Sbéïtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au
+moment où les Byzantins auraient dû grouper toutes leurs forces
+pour résister à l'étranger, ils étaient divisés par la guerre
+civile. C'est ce qui explique que, lors des premières razzias des
+Arabes, ils abandonnèrent la Tripolitaine à elle-même.</p>
+
+<p>Cependant, Grégoire, averti de la prochaine attaque des Arabes,
+n'était pas resté inactif: il avait adressé un appel pressant aux
+débris de la population coloniale et aux Berbères. Les tribus indigènes
+de cette région, qui savaient, par ouï-dire, ce qu'était la
+rapacité des Arabes et se voyaient menacés dans leur existence
+et dans leurs biens, accoururent en foule sous ses étendards.
+Le patrice se trouva bientôt entouré d'un rassemblement considérable
+dont les auteurs arabes portent le chiffre à plus cent mille
+combattants, ce qui est évidemment exagéré. A la tête de cette armée
+il se porta en avant de Sbéïtla et attendit, dans une position
+retranchée, le choc de l'ennemi<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a>
+<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307"
+name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">
+(retour) </a> Lebeau, <i>Hist. du Bas-Empire</i>, t. II, p. 319 et suiv. Ibn-Khald,
+<i>Hist. des Berbères</i>, t. I, p. 208, 209. En-Nouéïri, p. 317 et suiv. El-Kaïrouani,
+p. 39.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Défaite et mort de Grégoire</span >.--Les guerriers arabes ne tardèrent
+pas à paraître; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre
+position au lieu dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient
+les infidèles. Dans leur marche, ils avaient laissé de côté les
+villes du littoral où des sièges longs et difficiles les auraient retenus,
+et étaient venus attaquer leurs ennemis au centre de leur
+puissance. Quelques jours se passèrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah
+proposait à Grégoire de se convertir à l'islamisme, de reconnaître
+la suzeraineté du khalifat et de payer tribut. Mais le prince
+grec refusa péremptoirement, et il fallut en venir aux mains. Les
+premières rencontres n'eurent rien de décisif; chaque matin, dit
+En-Nouéïri<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a>
+<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>, on combattait entre les deux camps, jusqu'au milieu
+du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses lignes pour
+prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs réparaient
+leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour,
+et les Arabes commençaient à douter du succès lorsqu'un événement
+imprévu vint â leur aide.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308"
+name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">
+(retour) </a> <i>Loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers,
+avait dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr.
+Ce chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers
+seulement; mais le bruit causé par sa réception fit croire aux
+Grecs que leurs ennemis avaient reçu de puissants renforts, ce
+qui leur causa un certain découragement. Les Arabes, tenus au
+courant par leurs espions, en profitèrent avec une grande habileté.
+Il fut convenu entre Abd-Allah et ben-Zobéïr que, le lendemain, on
+n'enverrait au combat que peu de monde, que les meilleurs guerriers
+se tiendraient sous les tentes et qu'ils profiteraient de la
+trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer le camp des
+infidèles, tandis qu'ils seraient plongés dans une fausse sécurité.</p>
+
+<p>Il fut fait ainsi qu'il avait été convenu. Les chrétiens, s'attendant
+à une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les
+Musulmans, qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On
+combattit avec un grand acharnement. Grégoire, le diadème en
+tête et ayant auprès de lui l'étendard surmonté de la croix, dirigeait
+en personne ses troupes. Les chefs arabes surent faire durer
+la bataille plus longtemps que d'habitude et, enfin, les combattants,
+fatigués par l'excessive chaleur du jour, rentrèrent dans leur camp.
+Ce fut alors que, profitant du moment où les chrétiens avaient retiré
+leurs armures pour se reposer, Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent
+sortir leurs guerriers et, à la tête de ces troupes fraîches, se
+précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de: «<i>Dieu est grand!
+Il n'y a d'autre Dieu que lui!</i>» Les chrétiens, surpris à l'improviste,
+sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre en selle, sont
+renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l'armée, prise d'une
+terreur panique, fuit en désordre dans toutes les directions. Les
+Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.</p>
+
+<p>Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre
+à celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l'action,
+frappé par une main inconnue<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a>
+<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309"
+name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">
+(retour) </a> Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le font mourir
+de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l'histoire trop romanesque de
+sa fille.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya</span >.--Les
+Arabes, après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui
+s'étaient réfugiés à Sbéïtla et s'emparèrent de cette capitale éphémère.
+Elle était remplie de richesses entassées tant par Grégoire
+que par la population coloniale. Après le pillage et le massacre,
+conséquence habituelle des victoires arabes, on réunit l'immense
+butin qui avait été fait, et le général en chef en préleva le quint,
+selon la règle musulmane; puis le reste fut partagé entre les guerriers,
+la part du cavalier étant triple de celle d'un fantassin. De
+Sbéïtla où il s'était établi, Abd-Allah lança ses bandes vers l'intérieur
+de l'Ifrikiya. Les Arabes portèrent ainsi la dévastation jusqu'aux
+bourgades de Gafça et au Djerid, et de là, revenant vers
+le nord, ils s'avancèrent jusqu'à Mermadjenna<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a>
+<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310"
+name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">
+(retour) </a> A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.</blockquote>
+
+<p>Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s'étaient réfugiés dans les
+places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage,
+où s'étaient groupés les derniers restes de la population
+coloniale. Or, les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de
+nouveaux sièges; ils songeaient encore moins à s'établir dans le
+pays, la plupart brûlant au contraire du désir de retourner en
+Orient pour montrer leur butin et raconter leurs prouesses. Dans
+de telles dispositions, des propositions d'arrangement que leur
+firent les chrétiens furent accueillies avec empressement. Ils
+conclurent avec eux une convention par laquelle ils s'obligeaient
+à se retirer contre le versement d'une contribution de trois cents
+kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut énorme
+ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que les
+Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des
+régions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple.
+Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent
+bien traités par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar,
+qui avait été fait prisonnier, fut entouré d'honneurs et retourna librement
+dans sa tribu (les Mag'raoua), après s'être converti à
+l'islamisme<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a>
+<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>.</p>
+
+<p>Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr
+partait en hâte pour Médine afin d'y porter la nouvelle des succès
+de l'Islam. Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et,
+par l'ordre d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les
+détails, quelque peu embellis, de la conquête de l'Ifrikiya<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a>
+<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>.</p>
+
+<p>Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à
+Sbéïtla un certain Djenaha<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a>
+<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>, comme représentant du khalifat,
+mais sans forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée
+d'occupation permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières
+guerres: c'étaient de véritables razias<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a>
+<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311"
+name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">
+(retour) </a> <i>Hist. des Berbères</i>, t. I, p. 120, t. II, p. 228.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312"
+name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">
+(retour) </a> Amari (<i>Storia</i>, t. I, p. 110, 111), donne une partie du texte du
+discours.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313"
+name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">
+(retour) </a> Habahia, selon le Baïan.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314"
+name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">
+(retour) </a> Nous avons suivi dans le récit qui précède le texte d'En-Nouéiri,
+(p. 314 et suiv.), complété par les documents fournis par Ibn-Abd-El-Hakem,
+Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani, le Baïan. Pour les dates, nous avons
+adopté celles données par M. Fournel, <i>Histoire des Berbers</i>, p. 110 et
+suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerres civiles en Arabie</span >.--Les événements d'Orient vinrent
+distraire les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la conséquence
+fut de laisser quelques années de répit à la Berbérie. La
+partialité du khalife, qui n'était guidé dans le choix des gouverneurs
+que par des intérêts de famille, avait suscité d'ardentes haines que
+les candidats au trône surent habilement exploiter. Bientôt Othman
+fut assiégé dans son propre palais, à Médine, et, comme il résistait
+avec une grande fermeté aux sommations qui lui étaient adressées,
+les sicaires pénétrèrent chez lui par une maison voisine et le mirent
+à mort (juin 656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut
+élevé au khalifat par les <i>Défenseurs</i>. C'était le triomphe du parti
+des orthodoxes, des gens de Médine contre les nobles et les Mekkois,
+triomphe bien précaire et qui allait donner lieu à de sanglantes
+représailles.</p>
+
+<p>Ali avait destitué tous les gouverneurs en les remplaçant par
+des <i>Défenseurs</i> et des hommes d'un dévouement à toute épreuve;
+mais l'un d'eux, Moaouïa-ben-Abou-Sofiane, surnommé le <i>Fils de
+la, mangeuse de foie</i><a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a>
+<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>, gouverneur de la Syrie, qui avait acquis
+une grande puissance sous les précédents khalifes, refusa péremptoirement
+de le reconnaître. D'autre part, ses complices Zobéïr et
+Talha, qui avaient compté obtenir le khalifat, se retirèrent à La
+Mekke et, excités par Aïcha, la veuve du prophète, femme perfide
+et ambitieuse, se mirent en état de révolte. Ils appelèrent à eux
+les partisans d'Othman, avides de venger le meurtre de ce vieillard,
+et exploitant les rivalités qui divisaient les tribus, réunirent
+bientôt un nombre considérable de guerriers. Ali n'était soutenu
+que par les Défenseurs et les meurtriers d'Othman; mais il parvint
+à gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il marcha alors contre les
+rebelles et remporta contre eux la bataille dite du Chameau, qui
+coûta la vie à Talba (8 décembre 656). Zobéïr périt assassiné dans
+sa fuite. Aïcha, échappée à la mort, était restée sur le champ de
+bataille auprès de son chameau criblé de traits; elle implora son
+pardon du vainqueur, qui le lui accorda.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315"
+name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">
+(retour) </a> Sa mère, la féroce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre de Hamza,
+oncle du prophète, à la suite de la bataille d'Ohod, et, en ayant retiré
+le foie, l'avait déchiré avec ses dents.</blockquote>
+
+<p>Ali était maître de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait
+toujours de le reconnaître, et Moaouïa aspirait ouvertement au
+khalifat. De Koufa, où il avait transporté le siège de l'empire, Ali
+marcha à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle
+et, après une campagne longue et meurtrière, il fut décidé
+qu'un arbitrage trancherait la question entre les deux compétiteurs.
+En vain Ali avait fait tous ses efforts pour éviter de verser
+le sang musulman, il avait même proposé à Moaouïa de vider leur
+querelle en combat singulier; mais celui-ci préféra l'emploi d'une
+diplomatie tortueuse, aboutissant à l'arbitrage qui devait, sans
+danger, lui conférer le pouvoir. Ali, trahi par une partie de ses
+adhérents, s'était retiré à Koufa; il refusa, non sans raison, de reconnaître
+la légalité de la sentence qui le déposait.</p>
+
+<p><span class="sc">Les Kharedjites; origine de ce schisme</span >.--Lorsqu'Ali s'était
+décidé à accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, après avoir
+en vain essayé de l'en détourner, avaient déserté sa cause et
+s'étaient eux-mêmes séparés de la religion officielle. Le nom de
+Kharedjites (non-conformistes) leur fut appliqué à cette occasion.
+C'étaient des puritains austères, fidèles aux premières prédications
+de Mahomet et considérant tous les nouveaux convertis comme de
+purs infidèles. Le caractère propre de leur doctrine était l'égalité
+absolue du croyant. «Tous les Musulmans sont frères, répétaient-ils,
+d'après le Koran. Ne nous demandez pas si nous descendons
+de Kaïs ou bien de Temim; nous sommes tous fils de l'islamisme,
+tous nous rendons hommage à l'unité de Dieu, et celui que Dieu
+préfère aux autres, c'est celui qui lui montre le mieux sa gratitude».<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a>
+<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>
+Ces principes ne plaisaient guère aux Arabes, si partisans
+des castes et des droits de la naissance, et qui prenaient des
+doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en s'arrogeant le droit
+de juger les paroles du prophète. Les Kharedjites ne l'entendaient
+pas ainsi: pour eux, le demi-croyant était pire que l'infidèle, et
+comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de la société,
+le dissentiment religieux se complétait d'une rivalité sociale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316"
+name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">
+(retour) </a> Moubarred, p. 588. (Cité par Dozy, t. I, p. 142.)</blockquote>
+
+<p>Ces dissidents en arrivèrent bientôt à contester aux Koréïchites
+le droit exclusif au khalifat. Ils prétendaient que le chef des Musulmans
+pouvait être pris dans tout le corps des fidèles, sans distinction
+d'origine ni de race, même parmi les esclaves. Du reste,
+le rôle du khalife, selon eux, devait se borner à contenir les méchants;
+quant aux hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de
+chef. Tels étaient les principes de ces schismatiques que nous verrons
+jouer un si grand rôle dans l'histoire de l'Afrique.</p>
+
+<p><span class="sc">Mort d'Ali. Triomphe des Oméïades</span >.--Les fidèles adhérents
+d'Ali étaient devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit
+un carnage épouvantable à la bataille de Nehrouan (659). Pendant
+ce temps, les lieutenants de Moaouïa s'emparaient de l'Egypte et
+de la Mésopotamie, et le Hedjaz était envahi. Ali se multiplia pour
+repousser les attaques des Syriens, mais il avait d'autres ennemis.
+Les Kharedjites, qu'il avait cru exterminer, se reformaient dans
+l'ombre; ne pouvant entrer en lutte ouverte, ils employaient pour
+se venger une autre arme. Dans le mois de janvier 661, Ali tomba
+sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils El-Haçane recueillit
+son héritage; mais cette charge était trop lourde pour lui, et peu
+après il abdiquait en faveur de Moaouïa et allait se retirer à Médine,
+avec son frère El-Houcéïne. C'était la défaite des Défenseurs
+et le triomphe définitif des Oméïades et du parti mekkois.</p>
+
+<p>Les Syriens, qui avaient tant contribué au succès de Moaouïa,
+acquirent dès lors une influence incontestée. Un grand nombre de
+tribus yéménites s'étaient fixées dans cette province quelques années
+auparavant. Elles s'y trouvèrent en rivalité avec celles de race
+maadite et déterminèrent l'émigration d'une partie de celles-ci en
+Irak. Cependant les Kaïsistes restèrent dans le pays, et entrèrent
+en lutte avec les Kelbites, une des principales tribus yéménites.
+Leur rivalité prit bientôt un caractère d'acuité extrême qui se traduisit
+par des luttes acharnées<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a>
+<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317"
+name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">
+(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Mus. d'Espagne</i>, t. I, p. 114 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Cependant, l'Egypte demeurait livrée à la fureur des factions.
+Les vengeurs d'Othman s'y étaient mis en état de révolte ouverte,
+puis Ali s'y était créé un parti. Vers la fin de 659, Moaouïa envoya
+en Egypte Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce général
+parvint à placer toute la contrée sous l'autorité des Oméïades.</p>
+
+<p><span class="sc">État de la Berbérie. Nouvelles courses des Arabes</span >.--Les
+vingt années de guerre civile qui venaient de désoler l'Orient
+avaient eu pour conséquence de laisser à la Berbérie un moment
+de répit que les Grecs et les indigènes auraient dû employer pour
+organiser sérieusement leur résistance. Un rapprochement semblait
+s'être opéré entre les Berbères et les Byzantins après le départ des
+Arabes, mais il fallait rentrer dans les sommes versées aux envahisseurs,
+et bientôt l'avidité des agents du fisc impérial, les exactions
+des gouverneurs avaient entièrement détaché d'eux les indigènes.</p>
+
+<p>Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et
+s'étaient avancés jusque dans la Méditerranée antérieure. En 648,
+la flotte de Moaouïa, envoyée de Syrie, avait opéré une descente
+à Chypre; deux ans plus tard, son armée navale s'emparait de
+Rhodes, puis venait faire une expédition en Sicile et rentrait en
+Orient chargée de butin et de captives<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a>
+<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318"
+name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">
+(retour) </a> Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 79 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conservé
+l'espoir d'effectuer la conquête du Mag'reb, envoya de nouvelles
+expéditions, tant par terre que par mer, contre ce pays et les îles,
+mais les détails font absolument défaut relativement à ces entreprises
+que sa mort vint arrêter (663).</p>
+
+<p><span class="sc">Suite des expéditions arabes en Mag'reb</span >.--Vers l'an 665, Djenaha,
+cet agent qui avait été laissé par les Arabes à Sbéïtla, s'étant
+rendu en Orient auprès de Moaouïa, le décida à tenter une nouvelle
+expédition en Mag'reb. Le khalife confia le commandement à
+Moaouïa-ben-Hodaïdj (ou Khodaïdj); et ce général partit pour
+l'Ouest, à la tête d'une armée de dix mille hommes<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
+<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>, composée de
+guerriers choisis. L'empereur, averti de cette expédition, envoya
+en Afrique des renforts sous le commandement du patrice Nicéphore.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319"
+name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">
+(retour) </a> Selon El-Kaïrouani, p. 40.</blockquote>
+
+<p>Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un
+lieu appelé depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait
+occuper Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux,
+avaient débarqué à Souça et s'étaient établis en avant de cette
+ville. Une forte colonne, envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua
+avec l'impétuosité habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent
+sur toute la ligne, et, ayant regagné en hâte le littoral, se
+rembarquèrent sur leurs vaisseaux et rentrèrent en Orient. Après
+ce succès, les Musulmans s'emparèrent de Djeloula, qu'ils mirent
+au pillage et où ils trouvèrent un butin considérable. Des discussions
+s'élevèrent alors entre les vainqueurs au sujet du partage
+des prises, et il fallut en référer au khalife pour trancher ces différends.</p>
+
+<p>D'autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans
+tous les cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général
+Okba-ben-Nafa, qui avait déjà joué un rôle dans les premières
+guerres d'Afrique, parcourut de nouveau le Fezzan, imposa
+aux vaincus l'obligation d'embrasser l'islamisme, leva des tributs
+considérables sur toutes les populations du sud, et revint vers
+Barka après une campagne de cinq mois, dans laquelle les plus
+grandes cruautés avaient été commises par les Arabes. Vers le
+même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après avoir réduit
+les localités du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de l'île de
+Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de Fezara
+(Kaïs), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en
+Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des richesses
+immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde
+les statues d'or et d'argent apportées de Sicile, dans l'espoir d'en
+obtenir un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un
+grand scandale aux Musulmans<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a>
+<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320"
+name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">
+(retour) </a> Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 99.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Okba, gouverneur de l'Ifrikiya</span >. <span class="sc">Fondation de Kaïrouan</span >.--Le
+khalife nomma alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en
+formant de cette contrée une nouvelle province de l'empire (669).
+Ce général, qui était resté sans doute dans les environs de Barka,
+reçut d'Orient des renforts, et, à la tête d'une armée d'une dizaine
+de mille hommes, dans laquelle figuraient pour la première fois
+des Berbères convertis, se mit en route vers l'ouest. Il parcourut
+d'abord le Djerid, et s'empara de Gafsa et de quelques places du
+pays de Kastiliya où les chrétiens tenaient encore. Selon son habitude,
+il montra une rigueur extrême contre les infidèles et répandit
+en Afrique la terreur de son nom.</p>
+
+<p>Du Djerid, Okba vint s'établir à l'endroit où son prédécesseur
+Moaouïa avait campé, et y posa les fondations d'une ville destinée
+à servir de centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traça
+lui-même le plan des édifices publics de la nouvelle métropole
+qu'il établit dans des proportions grandioses. Il lui donna le nom
+de <i>Kaïrouan</i>, sur le sens duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement
+était aride et désert et il fallut d'abord en expulser les bêtes
+sauvages et les serpents. Les ruines des cités romaines environnantes,
+et particulièrement celles d'une ville appelée Kamounïa ou
+Kamouda, lui fournirent des matériaux en abondance. Tout en apportant
+ses soins à l'édification de Kaïrouan, Okba étendait son
+influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en reconnaissance
+vers l'ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se grouper
+autour de la nouvelle cité.</p>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement de Dinar-Abou-el-Mohadjer</span >.--Sur ces entrefaites,
+le khalife ayant replacé l'Ifrikiya sous l'autorité du défenseur
+Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya
+dans le Mag'reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé
+Abou-el-Mohadjer, pour en prendre le commandement (vers 675).
+C'est ainsi que l'on récompensait Okba des importants services
+rendus, et cette manière d'agir paraîtrait inexplicable, si l'on n'y
+retrouvait l'effet d'une de ces rivalités de race et d'opinion qui
+divisaient si profondément les Arabes.</p>
+
+<p>Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l'accabla d'humiliations,
+exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été données
+par son maître. Mais la vengeance n'aurait pas été complète
+si l'on ne s'était pas attaché à détruire l'œuvre du rival. Par l'ordre
+de Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la
+ville nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient,
+exposa ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune
+réparation et dut dévorer en silence son humiliation.</p>
+
+<p>Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ
+d'Okba. A leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba.
+Il est certain que ces indigènes avaient été en relations avec
+Okba, peut-être même avaient-ils déjà accepté l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer
+marcha contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux
+environs de l'emplacement de Tlemcen. Les ayant forcés
+d'accepter le combat dans ce lieu, il leur infligea une défaite dans
+laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour éviter la mort, Koçéïla dut
+se convertir à la religion de Mahomet; il fut traité alors avec bienveillance,
+mais conservé par le vainqueur dans une demi-captivité.
+Après avoir apaisé tous les germes de sédition, Dinar rentra en
+Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les Grecs, retranchés
+dans les places du nord. On dit qu'à la suite de ces opérations,
+les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la
+presqu'île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a>
+<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321"
+name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">
+(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 163. Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 611.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Deuxième gouvernement d'Okba</span >. <span class="sc">Sa grande expédition en Mag'reb</span >.--Moaouïa
+étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu'il avait déjà
+désigné comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba
+obtenait la réparation de l'injustice qu'il avait éprouvée et était
+nommé, pour la seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya.</p>
+
+<p>A la fin de l'année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour,
+il jeta Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait
+élevées et entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de
+nouveau une population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de
+Dinar, avec lequel il avait fini par se lier d'amitié.</p>
+
+<p>Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le
+fanatisme ardent ne pouvait s'accommoder du repos, décida une
+grande expédition dans le Mag'reb, afin de soumettre à son autorité
+tous les Berbères de l'Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence
+ses meilleurs guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs,
+avec quelques troupes, à Kaïrouan, il donna le signal du départ.
+Avant de se mettre en route, il adressa à ceux qu'il laissait derrière
+lui, et notamment à ses fils, une allocution dans laquelle il
+déclara qu'il s'engageait à ne s'arrêter que lorsqu'il ne rencontrerait
+plus d'infidèles devant lui.</p>
+
+<p>Le général conduisit les troupes vers l'Aourès, afin de réduire
+les populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans
+l'indépendance. Il vint d'abord prendre position auprès de Bar'aï
+et livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent
+le désavantage; mais ceux-ci s'étant réfugiés dans la citadelle,
+Okba n'osa en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et
+eut à supporter une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens,
+qui vinrent attaquer son camp et faillirent s'en rendre maîtres.
+Les Arabes parvinrent cependant à repousser l'ennemi; mais
+Okba renonça à courir les hasards de nouvelles luttes avec de tels
+adversaires. Il se dirigea vers le Zab, alors habité par de nombreuses
+tribus zenètes; dans les oasis se trouvaient aussi des populations
+chrétiennes et quelques soldats grecs. Après plusieurs
+combats, la victoire resta aux Musulmans, mais ces succès, chèrement
+achetés, n'avaient pas pour conséquence cette soumission
+générale qui était le but de l'expédition.</p>
+
+<p>Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a>
+<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>,
+où il trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient
+quelques troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante
+bataille. De là, le général musulman conduisit son armée
+dans le Mag'reb extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une
+grande opposition, la région maritime occupée par les Romara,
+parvint à Ceuta, le seul point qui, dans ces régions éloignées, reconnût
+encore l'autorité de Byzance. Le comte Julien, qui y commandait,
+entretenait des relations beaucoup plus fréquentes avec
+les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint au devant
+d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements précis
+sur l'intérieur de la contrée. Il lui apprit qu'il ne trouverait plus
+de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les
+plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbères
+ne reconnaissant aucune autorité.</p>
+
+<p>Muni de ces renseignements, Okba s'enfonça dans le cœur des
+montagnes marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de
+Fès). Les Berbères Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités
+lui opposèrent une vive résistance et il se trouva un moment
+cerné au milieu d'elles. Un secours qui lui fut envoyé par les Mag'raoua
+lui permit de se dégager, Reprenant l'offensive, il s'empara
+de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva un riche
+butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il descendit
+vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces
+régions, et atteignit enfin le rivage de l'Océan. On rapporte qu'ayant
+fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu'il avait
+accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi
+de sa religion à combattre<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
+<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322"
+name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">
+(retour) </a> C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323"
+name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">
+(retour) </a> Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun, <i>Hist.
+des Berbères</i>, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri (<i>loc. cit.</i>,
+p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et suiv. Le Baïan,
+t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Défaite de Tehouda</span >. <span class="sc">Mort d'Okba</span >.--Les Musulmans reprirent
+alors le chemin de l'est, traînant à leur suite de nombreux esclaves
+et rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait
+amené avec lui, dans le Mag'reb, Koçéïla et Dinar, et n'avait négligé
+aucune occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au
+prince berbère d'écorcher un mouton en sa présence; contraint de
+remplir ainsi le rôle d'un esclave, Koçéïla passait de temps en
+temps sa main ensanglantée sur sa barbe en regardant Okba d'une
+étrange façon. «Que signifie ce geste?» demanda le gouverneur.
+«Rien, répondit le Berbère, c'est que le sang fortifie la barbe!»</p>
+
+<p>Les assistants expliquèrent à Okba qu'il fallait y voir une menace,
+et Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un
+homme d'un rang élevé parmi les siens, lui prédisant qu'il pourrait
+bien s'en repentir. Mais Okba, gonflé d'orgueil par ses succès,
+voyant les populations indigènes s'ouvrir devant lui avec crainte,
+ne pouvait se croire menacé d'un danger immédiat; et cependant
+une vaste conspiration s'ourdissait autour de lui. Koçéïla
+avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa tribu et à ses alliés,
+et tout était préparé pour la révolte.</p>
+
+<p>Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag'reb
+comme soumis, renvoya son armée par détachements vers sa capitale.
+Quant à lui, ne conservant qu'un petit corps de cavalerie,
+il voulut reconnaître ces forteresses des environs de l'Aourès où il
+avait éprouvé une résistance inattendue, afin d'étudier les moyens
+de les réduire. Mais il avait compté sans la vengeance de Koçéïla.
+Parvenu à Tehouda, au nord-est de Biskra, le général qui, depuis
+quelque temps, était suivi par les Berbères, se trouva tout à coup
+face à face avec d'autres ennemis, commandés par des chefs chrétiens.
+La victoire, comme la fuite, était impossible, il ne restait
+aux Arabes qu'à mourir en braves. Ils s'y résolurent sans faiblesse
+et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, attendirent le
+choc de l'ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été rendue et qui
+pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes. Le
+combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers
+arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier
+(683).</p>
+
+<p>Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a
+le plus contribué à la conquête de l'Afrique par les Arabes, l'apôtre
+farouche de l'islamisme chez les Berbères. D'un caractère vindicatif,
+fanatique à l'excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre
+ses victoires de massacres inutiles. Son tombeau est encore un
+objet de vénération pour les fidèles et a donné son nom à l'oasis
+qui le renferme.</p>
+
+<p><span class="sc">La Berbérie libre sous l'autorité de Koçéïla</span >.--Un seul cri de
+guerre poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre
+de Tehouda. En un instant, tous les Berbères furent en armes,
+prêts à se ranger sous la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs
+oppresseurs. Les débris des populations coloniales firent cause
+commune avec eux.</p>
+
+<p>Zohéïr-ben-Kaïs essaya d'organiser la résistance, mais ses guerriers
+avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu'à rentrer en
+Orient. Force lui fut d'évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d'une
+partie des habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt
+Koçéïla, à la tête d'une foule immense, se présenta devant Kaïrouan
+dont les portes lui furent ouvertes par les habitants. Grâce
+aux ordres sévères donnés par le roi indigène, aucun pillage, aucun
+excès ne fut commis, rare exemple de modération que les Musulmans
+n'avaient pas donné et qu'ils se garderont bien d'imiter.</p>
+
+<p>La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla,
+reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement
+dans ce Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit
+pour une tout autre destination. Une alliance étroite fut cimentée
+entre lui et les chrétiens, qui reconnurent même son autorité.
+Quant aux Berbères, en reprenant leur liberté, ils s'étaient empressés
+de répudier le mahométisme, devenu pour eux le symbole
+de l'asservissement.</p>
+
+<p>Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag'reb,
+avec une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a>
+<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>.
+La paix et la tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs
+bienfaits dans ce pays désolé par la guerre; mais ce répit devait
+être de courte durée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324"
+name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Hist. des Berbères</i>, t. I, p. 208 et suiv. En-Nouéïri,
+p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Nouvelles guerres civiles en Arabie</span >.--La guerre civile, qui
+avait de nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le
+loisir de s'occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré
+d'ennemis, ou plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l'étendard
+de la révolte fut El-Houcéïn, deuxième fils d'Ali. Il comptait
+sur l'appui des Arabes de l'Irak, mais il périt dans le combat de
+Kerbela (le 10 octobre 680). Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a
+été déjà plusieurs fois question, avait été le promoteur de la révolte
+d'El-Houcéïn; il recueillit son héritage et sut gagner à sa
+cause un grand nombre d'<i>Emigrés</i> et de parents ou d'amis du
+prophète. La Mekke devint le centre de cette révolte; bientôt
+Médine fut entraînée dans la conjuration, et les Oméïades se virent
+expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé de traiter avec
+les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée qui rentra en
+possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et les habitants
+emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient l'occasion
+d'assouvir leur haine contre les Défenseurs.</p>
+
+<p>La Mekke, assiégée par l'armée du khalife, résistait avec vigueur,
+lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle,
+les assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr
+prit alors le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales,
+rentra en possession de Médine et envoya des gouverneurs
+en Irak et en Egypte.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'anarchie était à son comble en Syrie.
+Moaouïa, fils aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur;
+mais aucune précaution n'avait été prise, et, conformément
+aux principes posés par Omar, le khalifat devait se transmettre
+par élection et non par hérédité. Une autre cause venait augmenter
+le trouble: Moaouïa étant petit-fils d'un kelbite, les kaïsites
+refusaient de le reconnaître, et ils ne tardèrent pas à se prononcer
+pour Abd-Allah-ben-Zobéïr.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l'on vit les prétendants
+surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête
+à les appuyer. Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites,
+l'oméïade Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites
+(juillet 684). Peu après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains
+dans la bataille dite de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan
+était maître de la Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission
+de l'Egypte fut obtenue par lui peu après, mais, dans le
+Hedjaz, le fils de Zobéïr continuait à résister. Une armée de
+quatre mille hommes envoyée pour surprendre Médine fut taillée
+en pièces en avant de cette ville par Abd-Allah.</p>
+
+<p>Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda.
+Il prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement
+difficiles, car, en outre du puissant compétiteur contre lequel il
+avait à lutter, et de l'anarchie qui s'étendait partout, il avait à réduire
+deux redoutables ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles
+nous devons entrer dans quelques détails, en raison du
+rôle qu'elles sont appelées à jouer en Afrique.</p>
+
+<p><span class="sc">Les Kharedjites et les Chiaïtes</span >.--Nous avons indiqué précédemment
+dans quelles conditions le schisme des Kharedjites s'était
+formé. Se posant en réformateurs puritains, ne tenant aucun
+compte des motifs de rivalité qui divisaient les Arabes, ils considéraient
+ceux qui n'étaient pas de leur secte comme des infidèles,
+et étaient ainsi les ennemis de tous. On a vu avec quelle rigueur
+ils furent traités. Retirés dans l'Ahouaz, ils rompirent toutes relations
+avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce passage du
+Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune famille
+infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs et n'enfanteraient
+que des impies et des incrédules!», ils décidèrent
+bientôt le massacre de tous les <i>infidèles</i>. Ils vinrent, en répandant
+des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur
+que ces <i>têtes rasées</i><a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a>
+<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a> inspiraient était si grande que les gens de
+Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant
+son secours.</p>
+
+<p>L'autre secte, celle des <i>Chiaïtes</i>, avait été formée par les partisans
+d'Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait
+être pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima
+(épouse d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme
+des attributs divins et prêchaient la soumission absolue à
+ses paroles. C'était une secte essentiellement persane, se recrutant
+de préférence parmi les affranchis originaires de cette nation<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a>
+<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>.
+«Nulle autre secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'était
+aussi simple et crédule, nulle autre n'avait ce caractère
+d'obéissance passive». Leur chef Mokhtar arracha, par un hardi
+coup de main, Koufa au lieutenant de Ben-Zobéïr (686), puis il
+marcha contre les Syriens qui s'avançaient et les mit en déroute.
+Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour par les troupes
+du fils de Zobéïr; c'était un grand service rendu à son compétiteur
+Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les Chiaïtes,
+obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter avec
+lui, et bientôt l'Irak reconnut son autorité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325"
+name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">
+(retour) </a> Conformément à une prescription de leur secte.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326"
+name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">
+(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Mus. d'Espagne</i>, t. I, p. 158.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Victoire de Zohéïr sur les Berbères</span >. <span class="sc">Mort de Kocéïla</span >.--Malgré
+les difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il
+ne cessait de tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du
+reste des appels pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel
+Zohéïr demandait des renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688,
+un corps de plusieurs milliers d'Arabes lui fut envoyé, ainsi que des
+secours en argent. Zohéïr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya.
+Kocéïla jugeant la position de Kaïrouan peu favorable pour la
+défense, s'était retiré à Mems, à l'est de Sebiba, près de la branche
+orientale de la Medjerda et y attendait, dans une position retranchée,
+l'attaque de l'ennemi; des contingents grecs et des colons
+latins étaient venus l'y rejoindre.</p>
+
+<p>Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis,
+après avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha
+contre l'ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les
+indigènes, ayant vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens,
+commencèrent à plier. Les Musulmans redoublèrent alors
+d'ardeur et la victoire se décida pour eux. La déroute fut désastreuse.
+Poursuivis l'épée dans les reins, les Berbères se jetèrent
+en partie dans l'Aourès; les autres gagnèrent le Zab, où les Arabes
+les relancèrent. La tribu des Aoureba fut à peu près détruite; ses
+débris cherchèrent un refuge dans le Mag'reb central et se fixèrent
+dans les montagnes qui environnent Fès, où ils se fondirent parmi
+les autres Berbères. C'est un nom que nous n'aurons plus l'occasion
+de prononcer.</p>
+
+<p><span class="sc">Zohéïr évacue l'Ifrikiya</span >.--Zohéïr rétablit ainsi l'autorité arabe
+en Mag'reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple
+indigène, malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité
+n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le général
+arabe manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife
+n'était certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant
+que Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous
+le représentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les
+qualités administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il
+était bien loin pour suivre les événements d'Orient; or, tous ces
+premiers conquérants avaient les yeux tournés vers l'est. El-Kairouani
+prétend que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien
+était lourd le fardeau dont il était chargé et craignit que son cœur
+ne se corrompît au sein de la puissance et de l'abondance dont il
+jouissait en Ifrikiya<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a>
+<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>». Quoi qu'il en soit, il quitta Kaïrouan avec
+ses principaux guerriers. Parvenu à Barka, il se heurta contre une
+troupe de Grecs qui venaient de faire une descente et de ravager le
+pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la supériorité de leur nombre,
+et périt avec toute son escorte (690).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327"
+name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">
+(retour) </a> P. 51.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort du fils de Zobéïr</span >. <span class="sc">Triomphe d'Abd-el-Malek</span >.--Abd-el-Malek
+reçut la nouvelle du désastre d'Afrique alors qu'il était
+occupé à réduire les Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis
+l'Irak à son autorité, il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique,
+car il fallait, avant tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci
+se flattait que le khalife n'oserait pas assiéger La Mekke. Il se
+trompait. Bientôt l'armée syrienne, commandée par El-Hadjadj,
+parut sous les murs de la ville sainte et en commença l'investissement
+(692). Durant de longs mois, les assiégés résistèrent avec énergie à
+toutes les attaques et supportèrent les tourments de la famine. Le
+courage d'Abd-Allah était soutenu par sa mère, âgée de près de
+cent ans; lorsque tout moyen de résister fut épuisé, elle répondit
+stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu'il lui restait à faire:
+«mourir!». Peu d'instants après, Abd-Allah, s'étant armé de pied
+en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais celle-ci, apercevant
+qu'il portait une cotte de maille, la lui fit enlever en disant:
+«Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de cela.» Le
+fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de
+coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette
+révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait
+maître incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n'était-il
+pas environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et
+l'Irak sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux
+avaient subi de honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables,
+car la férocité de ces sectaires contre les païens s'accroissait
+avec les difficultés qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le
+vainqueur du fils de Zobéïr, fut chargé de réduire les rebelles et,
+après deux années de luttes, il parvint, grâce à son énergie, à les
+forcer de mettre bas les armes (696). Les Kelbites avaient contribué
+pour beaucoup au triomphe du khalife et faisaient valoir avec arrogance
+leurs services. Abd-el-Malek, irrité de leurs exigences,
+accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et accabla d'humiliations
+leurs rivaux.</p>
+
+<p><span class="sc">Situation de l'Afrique. La Kahéna</span >.--Libre enfin, le khalife
+tourna ses regards vers l'Afrique et se disposa à tirer vengeance
+de la défaite et de la mort de son lieutenant.</p>
+
+<p>Après la fuite des Arabes, la révolte s'était répandue de nouveau
+chez les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait
+imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables.
+Dans les derniers temps une sorte d'apaisement s'était produit et
+les indigènes de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorité d'une femme
+Dihia ou Damïa, fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua
+(Zénètes) de l'Aourès. Cette femme remarquable appartenait,
+dit El-Kaïrouani, à une des plus nobles familles berbères ayant
+régné en Afrique. «Elle avait trois fils, héritiers du commandement
+de la tribu et, comme elle les avait élevés sous ses yeux, elle
+les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur intermédiaire,
+toute la tribu. Sachant par divination la tournure que chaque affaire
+importante devait prendre, elle avait fini par obtenir, pour elle-même,
+le commandement<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a>
+<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>.» Cette prétendue faculté de divination
+fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d'<i>El-Kahéna</i>, (la
+devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l'affirme Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a>
+<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>,
+et il est possible que ce nom de Kahéna, que les Musulmans lui appliquaient,
+avec un certain mépris, ait été, au contraire, parmi les
+siens, une qualité quasi-sacerdotale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328"
+name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">
+(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III, p. 193.
+En-Nouéïri, p. 338 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329"
+name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">
+(retour) </a> T. I, p. 208.</blockquote>
+
+<p>Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu'elle
+prit à la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par
+les auteurs. Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères
+se joignirent à elle, dans ses retraites fortifiées de l'Aourès.
+Ainsi le drapeau de l'indépendance berbère avait été relevé par
+une femme qui avait su rallier les forces éparses de ce peuple,
+calmer les rivalités et imposer son autorité même aux Grecs. La
+situation avait donc changé de face en Berbérie et les Arabes allaient
+en faire l'épreuve.</p>
+
+<p><span class="sc">Expédition de Haçane en Mag'reb</span >. <span class="sc">Victoire de La Kahéna</span >.--En
+696, le khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes
+en confia le commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide,
+et l'envoya en Egypte, où son autorité était encore méconnue en
+maints endroits. L'année suivante, il lui expédia l'ordre de marcher
+sur le Mag'reb. «Je te laisse les mains libres, lui écrivit-il,
+puise dans les trésors de l'Egypte et distribue des gratifications à
+tes compagnons et à ceux qui se joindront à toi. Ensuite, va faire
+la guerre sainte en Ifrikiya et que la bénédiction de Dieu soit
+avec toi<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a>
+<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330"
+name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 338.</blockquote>
+
+<p>Parvenu en Mag'reb avec son immense armée, Haçane entra à
+Kaïrouan, dont la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla
+attaquer et enlever Karthage. Les habitants eurent en partie le
+temps de se réfugier sur leurs navires et de gagner les îles de la
+Méditerranée. Quant aux troupes grecques, elles essayèrent de se
+rallier à Satfoura, près de Benzert, mais ce fut pour essuyer un
+véritable désastre. Sur ces entrefaites, une flotte byzantine, envoyée
+de Constantinople, sous le commandement du patrice Jean, aborda
+à Karthage. Appuyés par les indigènes et des aventuriers de toute
+race, les Grecs rentrèrent facilement en possession de cette ville.</p>
+
+<p>Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable
+qui ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane
+revenait mettre le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées
+eurent facilement raison des chrétiens, dont les débris se
+rembarquèrent et regagnèrent l'Orient (698). Ce fut la dernière
+tentative de l'empire pour conserver sa colonie africaine. Dès lors
+les chrétiens restés en Ifrikiya se virent forcés d'unir intimement
+leur sort à celui des indigènes. Après ces campagnes, Haçane dut
+se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque repos à ses troupes
+et se reformer avant d'entreprendre l'expédition de l'Aourès.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte
+en appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage.
+Ayant appris que Haçane s'était mis en marche, elle descendit de
+ses montagnes et alla détruire les remparts de Bar'aï, soit pour que
+le général arabe ne s'attardât pas à en faire le siège et vînt directement
+attaquer les Berbères dans le terrain qu'elle avait choisi,
+soit pour qu'il ne pût s'appuyer sur aucun retranchement, s'il était
+parvenu à l'enlever.</p>
+
+<p>Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille
+sur les bords de l'Ouad-Nini, près de Bar'aï<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
+<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>. Au point du jour
+on en vint aux mains. L'avant-garde berbère, commandée par un
+ancien général de Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une
+lutte acharnée, les Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis
+en pleine déroute. Haçane, avec les débris de ses troupes, prit la
+fuite vers l'est, poursuivi l'épée dans les reins jusqu'à Gabès: il
+ne s'arrêta que dans la province de Barka, où il s'établit dans des
+postes retranchés qui reçurent son nom: <i>Koçour Haçane</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331"
+name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette bataille;
+mais nous adoptons l'indication d'En-Nouéïri qui est la plus
+plausible.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions</span >.--Les Arabes
+avaient laissé sur le champ de bataille un grand nombre d'entre
+eux; de plus, quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles,
+étaient aux mains des vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté
+et les mit en liberté, à l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yézid,
+de la tribu de Kaïs, jeune homme d'une grande beauté, qu'elle
+combla de présents et qu'elle adopta en faisant le simulacre de
+l'allaiter, coutume qui, selon le Baïan, consacrait l'adoption chez
+les Berbères. Nous verrons plus loin de quelle façon Khaled
+reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois, les sauvages
+Berbères donnaient une leçon d'humanité à ceux qui se présentaient
+comme les apôtres du vrai Dieu et qui n'employaient d'autres
+moyens que la violence, le meurtre et la dévastation.</p>
+
+<p>L'Ifrikiya et même, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le
+Mag'reb, reconnurent alors l'autorité de la Kahéna. De quelle
+façon exerça-t-elle le pouvoir suprême? D'après un passage d'En-Nouéïri,
+la Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que,
+prévoyant le retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en
+faisant le vide devant eux. «Les Arabes veulent s'emparer des
+villes, de l'or et de l'argent, tandis que nous, nous ne désirons
+posséder que des champs pour la culture et le pâturage. Je pense
+donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre: c'est de ruiner le pays pour
+les décourager<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a>
+<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>.» Tel fut son raisonnement et, passant aussitôt à
+l'exécution, elle envoya des agents dans toutes les directions, ruiner
+les villes, renverser les édifices, détruire et incendier les jardins.
+De Tunis à Tanger, le pays qui, au dire des auteurs, n'était qu'une
+succession de bosquets, fut transformé en désert.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332"
+name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 340.</blockquote>
+
+<p>Ce sacrifice était héroïque. Il a été pratiqué plus d'une fois par
+des patriotes préférant leur propre ruine à la servitude; mais les
+Berbères n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intérêts
+immédiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure,
+comme une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts
+plateaux dénudés, contre les gens du littoral établis dans les campagnes
+ombragées et fraîches. Rien ne pouvait être plus sensible
+à ces petits cultivateurs que de voir disparaître en un jour, avec
+leur fortune, le fruit d'efforts séculaires. Aussi furent-ils profondément
+irrités et se détachèrent-ils de la Kahéna.</p>
+
+<p><span class="sc">Défaite et mort de la Kahéna</span >.--Après sa retraite, Haçane
+était resté à Barka, où il avait reçu du khalife l'ordre d'attendre des
+renforts. Mais le Khoraçan venait de se mettre en révolte (700);
+un Kaïsite du nom de Abd-er-Rahman s'était fait proclamer khalife
+et bientôt Basra et Koufa étaient tombées aux mains des rebelles.
+En 703, Abd-er-Rahman ayant été tué, la révolte ne tarda pas à
+être apaisée et le khalife put s'occuper du Mag'reb.</p>
+
+<p>Haçane, après avoir reçu des renforts et de l'argent, se mit en
+marche, parfaitement renseigné sur la situation en Berbérie par
+les nouvelles que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de
+la Kahéna, au moyen d'émissaires secrets.</p>
+
+<p>A l'approche de l'ennemi, la Kahéna ne se fit pas d'illusion sur
+le sort qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer à des pratiques
+divinatoires ce que sa perspicacité lui faisait entrevoir.</p>
+
+<p>Ayant réuni ses fils, elle leur dit: «Je sais que ma fin approche;
+lorsque je regarde l'Orient, j'éprouve à la tête des battements qui
+m'en avertissent<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a>
+<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>»; elle leur ordonna de faire leur soumission
+au général arabe et de se mettre à son service, ce qui semble indiquer
+une intention de se venger des Berbères, dont la lâcheté
+allait causer sa perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prît
+la fuite, mais elle repousssa avec indignation ce conseil. «Celle
+qui a commandé aux chrétiens, aux Arabes et aux Berbères, dit-elle,
+doit savoir mourir en reine!»</p>
+
+<p>Dans quelle localité la Kahéna attendit-elle le choc des Arabes?
+S'il faut en croire El-Bekri, elle se serait retranchée dans le château
+d'El-Djem, qui aurait été appelé pour cela <i>Kasr-el-Kahena</i>;
+mais il est plus probable qu'elle se retira dans l'Aourès, car il
+résulte de l'étude comparée des auteurs que Haçane marcha directement
+vers cette montagne, en passant par Gabès, Gafça et le pays
+de Kastiliya. Quand il fut proche du campement de la reine berbère,
+il vit venir au devant de lui les deux fils de celle-ci, accompagnés
+de l'Arabe Khaled. Les deux chefs indigènes furent conduits
+par son ordre à l'arrière-garde; quant à Khaled, il reçut le commandement
+d'un corps d'attaque.</p>
+
+<p>La bataille fut longue et acharnée et, pendant un instant, le
+succès parut se prononcer pour les Berbères; mais, dit En-Nouéïri,
+Dieu vint au secours des Musulmans, qui finirent par remporter la
+victoire. La Kahéna y périt glorieusement. Selon une autre version,
+elle aurait été entraînée dans la déroute et atteinte par les Arabes
+dans une localité qui fut appelée en commémoration <i>Bir-el-Kahéna</i>.
+Sa tête fut envoyée à Abd-el-Malek<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a>
+<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a>. Telle fut la fin de cette
+femme remarquable, et l'on peut dire qu'avec elle tomba l'indépendance
+berbère<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a>
+<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333"
+name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">
+(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 54.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334"
+name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">
+(retour) </a> <i>Ibid</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335"
+name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et suiv. En-Nouéïri,
+p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Conquête et organisation de L'Ifrikiya par Haçane</span >.--Après la
+défaite de leur reine, les Berbères de cette région se soumirent en
+masse au vainqueur et acceptèrent l'islamisme. Ils fournirent à
+Haçane un corps de douze mille auxiliaires à la tête desquels les
+fils de la Kahéna furent placés. Grâce à ce renfort, le général
+arabe put compléter sa victoire en réduisant les autres centres de
+résistance où les Grecs, aidés des indigènes, tenaient encore; puis
+il rentra à Kaïrouan. Il s'occupa alors de régler les détails de
+l'administration, et notamment de la fixation de l'impôt foncier
+(<i>kharadj</i>), auquel il soumit les populations berbères et celles d'origine
+chrétienne<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a>
+<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>.</p>
+
+<p>Ce fut, sans doute, vers cette époque qu'il établit à Tunis une
+colonie de mille familles coptes venues d'Egypte<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a>
+<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>. Mais c'est en vain
+que Haçane s'était mérité le surnom de «<i>vieillard intègre</i>». Les
+grandes richesses rapportées de ses expéditions, et conservées par
+lui pour le khalife, faisaient des envieux et bientôt il se vit dépossédé
+de son commandement par le gouverneur de l'Egypte et
+reçut l'ordre de se rendre en Orient. Il partit en emportant tout ce
+butin qui avait servi de prétexte à sa révocation et dont on le
+dépouilla à son passage en Egypte. Mais il avait su conserver ce
+qu'il possédait de plus précieux et put enfin le remettre au khalife,
+en se justifiant de toute inculpation. On voulut lui restituer son
+commandement, mais il protesta qu'il ne servirait plus la dynastie
+oméïade.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336"
+name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337"
+name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">
+(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 55.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie</span >.--En 705,
+Mouça-ben-Nocéïr arriva à Kaïrouan avec le titre de gouverneur
+de l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut
+dès lors indépendante de l'Egypte. Il trouva un commencement
+d'organisation en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie
+était à son comble: les tribus berbères étaient toutes en lutte les
+unes contre les autres. Les Mag'raoua en profitaient pour s'étendre
+au nord et à l'ouest, au détriment des Sanhadja. «Conquérir
+l'Afrique est chose impossible, avait écrit le précédent gouverneur
+au khalife; à peine une tribu berbère est-elle exterminée, qu'une
+autre vient prendre sa place<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a>
+<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>.» Le Mag'reb était couvert de
+ruines et changé en solitude.</p>
+
+<p>Les détails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes
+du gouvernement de Mouça sont contradictoires. Il paraît probable
+qu'il commença par rétablir la tranquillité dans l'Ifrikiya et le
+Mag'reb central, au moyen d'expéditions dans lesquelles il déploya
+la plus grande rigueur. En même temps il s'appliquait à former de
+bonnes troupes indigènes et à organiser une flotte au moyen de
+laquelle il pût piller les îles de la Méditerranée. Cela fait, il entreprit
+une campagne dans l'ouest, où les Berbères n'avaient pas
+revu d'Arabes depuis Okba; aussi avaient-ils repris leur liberté et
+répudié le culte musulman. Il infligea d'abord une défaite aux
+R'omara, mais, parvenu à Ceuta, il trouva cette ville en état de
+défense, sous le commandement du comte Julien, et essaya en vain
+de la réduire. Il fit dés razzias aux environs, espérant affamer la
+place; mais Julien recevait par mer des vivres d'Espagne, et
+chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans leur faisait
+éprouver de rudes échecs<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a>
+<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a>. Abandonnant ce siège, Mouça pénétra
+au cœur de l'Atlas et attaqua et réduisit les tribus masmoudiennes.
+Après s'être avancé jusqu'au Sous, il traversa le pays de Derâ et
+porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de Sidjilmassa<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a>
+<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>.
+Ayant soumis toutes ces contrées et exigé des otages de chaque
+tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338"
+name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 229.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339"
+name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">
+(retour) </a> <i>Akhbar Madjouma</i>, apud Dozy, <i>Recherches sur l'histoire de l'Espagne</i>,
+t. I, p. 45.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340"
+name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">
+(retour) </a> Tafilala.</blockquote>
+
+<p>Le gouverneur plaça à Tanger un berbère converti du nom de
+Tarik, auquel il laissa un corps nombreux de cavaliers indigènes.
+Vingt-sept Arabes restèrent également dans la contrée pour instruire
+les Berbères dans la religion musulmane. Vers 708, le gouverneur
+rentra à Kaïrouan en rapportant un butin considérable
+dont le quint fut envoyé au khalife. Il s'occupa avec activité des
+intérêts de la religion. «Toutes les anciennes églises des chrétiens
+furent transformées en mosquées», dit l'auteur du Baïan. La conquête
+de l'Afrique septentrionale était terminée; mais ce théâtre
+n'était déjà plus assez vaste pour les Arabes; ils allaient reporter
+sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la chrétienté dans ses
+fondements. Déjà, depuis quelques années, ils exécutaient d'audacieuses
+courses sur mer et portaient la dévastation sur les rivages
+de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares.</p>
+
+<p>Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consommé l'asservissement
+du peuple berbère aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane.
+Mais, si la Berbérie avait changé de maîtres, aucun élément
+nouveau de population n'y avait été introduit. Le gouverneur
+arabe de Kaïrouan remplaçait le patrice byzantin de Karthage.
+De petites garnisons laissées dans les postes importants, des missionnaires
+parcourant les tribus pour répandre l'islamisme, ce fut
+à quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se laissant extérieurement
+arabiser, demeura purement berbère. La faiblesse de
+l'occupation, qui ne fut pas complétée par une immigration coloniale,
+devait permettre aux indigènes de se débarrasser bientôt de
+la domination du khalifat.</p>
+<a name="b3" id="b3"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--RÉVOLTE KHAREDJITE</h4>
+
+<p class="mid">709--750</p>
+
+<p>Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Conquête
+de l'Espagne par Tarik et Mouça. Destitution de Mouça.--Situation
+de l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement
+d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.--Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem;
+il est assassiné.--Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement
+de Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans
+en Gaule; bataille de Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Révolte
+de Meicera, soulèvement général des Berbères.--Défaite de
+Koltoum à l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Révolte
+de l'Espagne; les Syriens y sont transportés.--Abd-er-Rahman-ben-Habib
+usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie
+oméïade: établissement de la dynastie abbasside.</p>
+
+<p><span class="sc">Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne</span >.--Si
+toute résistance ouverte avait cessé en Afrique, le pays ne
+pouvait cependant pas être considéré comme soumis d'une façon
+définitive. Les Berbères étaient plutôt épuisés que domptés, et l'on
+devait s'attendre à de nouvelles révoltes, aussitôt qu'ils auraient
+eu le temps de reprendre haleine. Un événement inattendu vint en
+ajourner l'explosion, en fournissant un aliment aux forces actives
+berbères.</p>
+
+<p>En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, étant mort, un de ses
+guerriers, nommé Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-être y
+fut porté par acclamation, au détriment des fils de son prédécesseur,
+nommés Sisebert et Oppas<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a>
+<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>. Ceux-ci vinrent à Ceuta
+demander asile au comte Julien et furent rejoints en Afrique par
+les partisans de la famille spoliée. Peut-être faut-il ajouter à cela
+la tradition d'après laquelle une fille de Julien, qui se trouvait à
+la cour des rois goths, aurait été outragée par Roderik. Toujours
+est-il que Julien devint l'ennemi le plus acharné de cette dynastie
+et ne songea qu'à tirer de son chef la plus éclatante vengeance.
+Entré en relations avec Tarik, gouverneur de Tanger, il ouvrit à
+ce Berbère son petit royaume et le poussa à envahir l'Espagne, lui
+offrant de lui servir de guide et lui donnant des renseignements
+précieux sur l'intérieur du pays.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341"
+name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">
+(retour) </a> <i>Akhbar Madjouma, loc. cit.</i>, p. 46.</blockquote>
+
+<p>Le khalife Abd-el-Malek était mort et avait été remplacé par son
+fils El-Oualid, en 705. Mouça ne pouvait se lancer dans une entreprise
+telle que la conquête de l'Espagne, sans lui demander son
+assentiment; mais le khalife voulut avant tout qu'on reconnût bien
+les lieux. «Faites explorer l'Espagne par des troupes légères, mais
+gardez-vous d'exposer les Musulmans aux périls d'une mer orageuse,»
+telles furent ses instructions. En conséquence, Mouça
+chargea un de ses clients nommé Tarif d'aller faire une reconnaissance,
+et lui confia dans ce but quatre cents hommes et cent
+chevaux<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a>
+<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>. Ayant abordé à l'île qui reçut son nom (Tarifa), ce
+général occupa Algésiras et reconnut que sa baie était fort propice
+à un débarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin
+et de belles captives (710).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342"
+name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">
+(retour) </a> <i>Akhbar Madjouma, loc. cit.</i>, p. 47.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça</span >.--Le khalife ayant
+alors autorisé l'expédition, on établit un camp près de Tanger et
+bientôt une armée de sept ou huit mille Berbères convertis, avec
+trois cents Arabes<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a>
+<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a> comme chefs, s'y trouva concentrée. En mai
+711, l'armée traversa le détroit, au moyen de quatre navires fournis
+sans doute par Julien, et aborda au pied du mont Calpé, qui
+fut appelé du nom du chef de l'expédition <i>Djebel Tarik</i>. Ce général
+reçut encore un renfort de cinq mille Berbères, puis, ayant
+brûlé ses vaisseaux, il pénétra dans l'intérieur du pays, guidé par
+le comte Julien.</p>
+
+<p>Roderik était occupé à combattre les Basques, dans le nord de
+son royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il réunit des
+forces s'élevant, dit-on, à cent mille hommes, et marcha contre
+les ennemis. La rencontre eut lieu en un endroit appelé par
+certains auteurs arabes Ouad-Bekka<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a>
+<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>, et les ennemis en vinrent
+aux mains le 17 juillet. Pendant huit ou neuf jours consécutifs, il
+y eut une suite de combats, mais les ailes de l'armée des Visigoths
+ayant lâché pied, le centre, où se trouvait le roi, eut à supporter
+tout l'effort des Musulmans. Roderik mourut en combattant et son
+armée se débanda. D'après la chronique que nous avons plusieurs
+fois citée, le roi goth aurait confié le commandement des deux
+ailes de son armée aux fils de Wittiza, réconciliés avec lui; mais
+ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur, l'auraient trahi en entraînant
+les troupes confiées à leurs ordres<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a>
+<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343"
+name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">
+(retour) </a> On a beaucoup discuté sur le chiffre et la composition de cette armée
+expéditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis à cet
+égard par En-Nouéïri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245, et El-Kaïrouani,
+p. 58. L'<i>Akhbar Madjouma</i> donne le chiffre de 7,000 Berbères.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344"
+name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">
+(retour) </a> D'autres ont écrit ouad Leka, et cette rivière a été assimilée au
+Guadalete. Mais Dozy a établi qu'il faut adopter Ouad-Bekka, contrée
+qui se trouve à une lieue au nord de l'embouchure du Barbate, non
+loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et Cornil.» (<i>Recherches
+sur l'histoire de l'Espagne</i>, t. I, p. 314 et suiv.).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345"
+name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">
+(retour) </a> <i>Akhbar Madjouma</i>.</blockquote>
+
+<p>Les chrétiens, s'étant ralliés auprès d'Ejiça, y essuyèrent une
+nouvelle défaite. Ce double succès mit fin à l'empire des Goths et
+ouvrit l'Espagne aux Musulmans.</p>
+
+<p>Tarik, sans tenir compte des ordres de Mouça qui lui avait fait
+dire de l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolède,
+alors capitale de l'Espagne, tandis que trois corps détachés allaient
+prendre possession de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'étant
+rendu maître de Tolède, il y réunit toutes ses prises, qui étaient
+considérables, pour les remettre au gouverneur de l'Afrique.
+Lorsqu'une ville était enlevée, les Musulmans armaient les Juifs s'y
+trouvant et les chargeaient de la défendre; puis ils continuaient
+leur route<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
+<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>.</p>
+
+<p>Mouça avait appris avec une vive jalousie les succès de son
+lieutenant, et il s'était décidé aussitôt, malgré son grand âge, à se
+rendre en Espagne. C'était un homme de très basse extraction,
+dominé par la soif de l'or, et cette passion n'avait pas été sans lui
+attirer de graves affaires. Ayant réuni une armée de quinze à dix-huit
+mille guerriers, tant arabes que berbères, il partit pour
+l'Espagne, en laissant l'Ifrikiya sous le commandement de son
+fils Abd-Allah et débarqua à Algésiras pendant le mois de ramadan
+93 (juin-juillet 712). Au lieu de traverser les pays conquis par
+Tarik, Mouça voulut suivre une nouvelle voie et conquérir aussi
+des lauriers; des chrétiens lui servirent, dit-on, de guides. Carmona
+et Séville tombèrent en son pouvoir, mais il fut arrêté par
+Mérida<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a>
+<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, ville somptueuse qui contenait un nombre considérable
+d'habitants, et dont il dut entreprendre un siège régulier. Ce ne
+fut qu'en juin 713 qu'il parvint à se rendre maître de Mérida,
+après une résistance héroïque des assiégés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346"
+name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 55.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347"
+name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">
+(retour) </a> L'antique Emerita-Augusta.</blockquote>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Mouça, s'étant rendu à Tolède, se rencontra
+auprès de cette ville avec Tarik. Il avait conçu contre celui-ci
+une violente jalousie qui s'était transformée en haine ardente;
+aussi, bien que son lieutenant se présentât avec l'attitude la plus
+respectueuse, il l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence,
+alla jusqu'à le frapper au visage; puis il le fit jeter dans
+les fers et aurait ordonné sa mort, si des officiers ne s'étaient interposés.
+Cette conduite souleva contre lui une véritable réprobation,
+dont l'expression fut portée au khalife<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a>
+<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348"
+name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouéïri, p. 345. El-Kaïrouani,
+p. 57 et suiv. El-Marrakchi (<i>Hist. des Almohades</i>, édit. arabe de Dozy,
+Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Destitution de Mouça</span >.--Tandis que les Berbères, conduits par
+les Arabes, conquéraient l'Espagne au khalifat, les armées musulmanes
+s'emparaient de Samarkand, et s'avançaient victorieuses
+vers l'est, à travers l'Inde, jusqu'à l'Himalaya. L'histoire n'offre
+peut-être pas d'autre exemple de succès aussi grands dans un règne
+aussi court que celui d'El-Oualid. Mais ce prince n'entendait pas
+partager sa puissance avec ses généraux, et il trouvait que les contrées
+sur lesquelles s'étendait l'autorité de Mouça étaient bien
+grandes. Aussi, saisit-il avec empressement l'occasion fournie par
+l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui intimer l'ordre de se
+présenter devant lui.</p>
+
+<p>Mouça, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrénées,
+ne voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel
+émissaire vint prendre par la bride sa monture, pour le décider à
+s'arrêter. Le gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement à
+son fils Abd-el-Aziz, rentra à Kaïrouan pour se préparer au départ.
+Son troisième fils, Abd-el-Malek, fut placé à Ceuta, afin de
+commander le détroit. En 715, Mouça partit pour l'Orient, emportant
+un butin considérable, enlevé aux palais et aux églises de
+la péninsule. A sa suite marchaient enchaînées trente mille esclaves
+chrétiennes<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a>
+<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>. Ces riches présents ne purent désarmer la colère
+du khalife qui l'accabla de reproches et le frappa d'une forte amende.
+Peu de jours après, El-Oualid cessait de vivre et était remplacé
+par son frère Soléïman. C'était la chute des kaïsites; mais
+Mouça, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans l'ombre
+jusqu'à sa mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349"
+name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">
+(retour) </a> Il est inutile de faire ressortir l'exagération de ce chiffre.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Situation de l'Afrique et de l'Espagne</span >.--Cependant, en Afrique,
+les Berbères continuaient à se jeter en foule sur l'Espagne.
+La vue des prises rapportées par Mouça avait enflammé leur
+cupidité et redoublé l'ardeur des néophytes. Aussitôt qu'un groupe
+était prêt, on l'envoyait à la <i>guerre sainte</i>, et ce courant ininterrompu
+permettait de se porter en avant, car les premiers arrivés
+s'étaient établis dans le territoire conquis. Les Arabes, profitant de
+la conquête faite par les Berbères, avaient commencé par garder
+pour eux la fertile Andalousie. Quant aux Africains, on les avait
+relégués dans les plaines arides de la Manche et de l'Estramadure,
+dans les âpres montagnes de Léon, de Galice, d'Asturie, où il
+fallait escarmoucher sans cesse contre les chrétiens mal domptés<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a>
+<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>.
+Les Musulmans, poussés par derrière par les arrivées incessantes,
+n'allaient pas tarder à franchir les Pyrénées. Des chefs arabes les
+conduisaient au pillage de la chrétienté.</p>
+
+<p>Mouça avait partagé entre ses guerriers les terres et le butin
+conquis par les armes, en réservant toutefois le cinquième pour
+le prince. Les terres ainsi réservées formèrent le domaine public
+et furent cultivées par des indigènes, chrétiens ou convertis, qui
+reçurent comme salaire le cinquième des récoltes, en raison de
+quoi ils furent appelés <i>khemmas</i>. Dans les localités où les populations
+s'étaient soumises en vertu de traités, les chrétiens conservèrent
+leurs terres et leurs arbres, à charge de payer un impôt
+foncier. Du reste, un grand nombre de chrétiens embrassèrent
+l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour échapper
+aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces apostats
+répondaient aux reproches de leurs prêtres: «Si le catholicisme
+était la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livré notre pays, qui
+pourtant était chrétien, aux sectateurs d'un faux prophète? Pourquoi
+les miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvelés,
+alors qu'ils auraient pu sauver notre patrie?»<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a>
+<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350"
+name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 255.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351"
+name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">
+(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'hist. de l'Espagne</i>, t. I, p. 19 et passim.
+
+<p>Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continué à étendre les conquêtes
+des Musulmans. Séduit par les charmes de la belle Egilone, veuve
+de Roderik, il l'avait épousée, bien qu'elle fût chrétienne. Il vivait
+en roi à Séville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations
+chrétiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance
+La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers
+conquis les armes à la main appartiennent aux vainqueurs, déduction
+faite du cinquième revenant au <i>prince</i>. Les terres appartiennent au prince
+seul, lorsqu'elles sont acquises par traité ou échange. Les Infidèles
+peuvent acheter la faveur de continuer à les exploiter, en payant la Djazia
+(tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont frappés d'un
+cens déterminé, appelé <i>Kharadj</i>. L'infidèle se débarrasse de ces charges
+en devenant musulman. Le cinquième prélevé sur les dépouilles doit être
+employé par le prince en dépenses d'intérêt général.</p>
+
+<p>Voir <i>Institutions du
+droit musulman relatives à la guerre sainte</i>, par Reland, trad. Solvet (Alger,
+1838), et Koran, sour. 8, v. 42.</p></blockquote>
+
+<p>irritait, le fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient à l'influence
+d'Egilone, et les ennemis du gouverneur répétaient qu'il était sur
+le point d'abandonner l'islamisme et de se déclarer roi indépendant.</p>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid</span >.--Cependant le khalife
+Soléïman, après avoir cherché un homme digne de sa confiance,
+nomma comme gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid,
+et le chargea de réclamer aux fils de Mouça des sommes considérables,
+sous le prétexte que leur père ne s'était pas acquitté des
+amendes à lui imposées. Dès son arrivée en Afrique, le nouveau
+gouverneur fit arrêter Abd-Allah et Abd-el-Malek et les tint dans
+une étroite captivité; El-Kairouani prétend même qu'ils furent
+mis à mort.</p>
+
+<p>Ces procédés n'étaient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au
+khalife. On dit qu'il rompit entièrement avec lui. Ne pouvant songer
+à l'attaquer ouvertement, Soléïman écrivit secrètement à El-Habib-ben-Abou-Obéïda,
+petit-fils du grand Okba, qui se trouvait
+en Espagne, et le chargea de le débarrasser de ce compétiteur
+par l'assassinat. Une conspiration s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et
+les conjurés le mirent à mort en pleine mosquée, pendant qu'il
+prononçait la prière du vendredi. Sa tête fut envoyée au khalife<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a>
+<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>
+(août-septembre 715). Le commandement de l'Espagne resta quelque
+temps entre les mains d'un neveu de Mouça-ben-Nocéïr,
+nommé Ayoub; peu après, Mohammed-ben-Yezid, qui avait pris
+en mains l'administration de toutes les conquêtes de l'ouest,
+envoya comme lieutenant dans la péninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352"
+name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 379.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah</span >.--En octobre 717, le
+khalife Soléïman, étant mort, fut remplacé par Omar II. Peu après,
+Mohammed-ben-Yezid était rappelé et Ismaïl-ben-Abd-Allah,
+petit fils d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement
+du Mag'reb. Il arriva avec l'ordre d'appliquer tous ses soins à
+achever la conversion des Berbères. Il paraît même que le khalife
+adressa aux indigènes du Mag'reb un manifeste qui fut répandu
+dans toute la contrée et qui eut pour conséquence d'entraîner un
+grand nombre de conversions<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
+<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>. Des missionnaires envoyés dans
+les régions reculées furent chargés d'éclairer les néophytes sur la
+pratique et les obligations de leur nouveau culte, car ils étaient
+fort ignorants sur ces matières; on obtint des résultats réels.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353"
+name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">
+(retour) </a> Fotouh-El-Boldane, cité par Fournel, <i>Berbers</i>, p. 270.</blockquote>
+
+<p>Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indigènes chrétiens
+avaient pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer à résider dans
+leurs territoires et à pratiquer leur culte, en payant la capitation.
+Mais, soit que les ordres du khalife n'aient plus autorisé cette tolérance,
+soit que les prêtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu
+des intrigues parmi ces populations, en les poussant à la révolte,
+ainsi que l'affirme El-Kaïrouani<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a>
+<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>, les privilèges accordés aux chrétiens
+leur furent retirés, et ils durent se convertir ou émigrer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354"
+name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">
+(retour) </a> P. 63.</blockquote>
+
+<p>Ces mesures de coercition commencèrent à amener de la fermentation
+chez les Berbères qui étaient travaillés depuis quelque
+temps par des réfugiés kharedjites.</p>
+
+<p>En Espagne, où Es-Samah avait remplacé El-Horr, les Musulmans
+avaient achevé la conquête des pays et commençaient à se
+lancer dans les défilés des Pyrénées.</p>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem. Il est assassiné</span >.--Le
+règne d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prédécesseur.
+En février 720, ce prince mourait et Yezid II lui succédait.
+Avec ce khalife, le parti kaïsite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem,
+affranchi d'El-Hadjadj, fut retiré de la prison où il
+avait été détenu pendant les règnes précédents, et nommé au gouvernement
+du Mag'reb. Ce chef, qui, étant vizir de Syrie, avait
+traité avec une grande rigueur les populations de cette contrée,
+pensa qu'il pourrait agir de même à l'égard des Berbères. Il commença
+à mettre en pratique tout un système de vexations contre
+eux et voulut leur imposer, en outre des autres charges, la capitation.
+Les indigènes protestèrent, déclarant qu'ils étaient Musulmans
+et, par conséquent, affranchis de cette charge; mais leur
+doléances furent brutalement repoussées. Le gouverneur s'était
+entouré d'une garde berbère et il comptait s'assurer, par des faveurs,
+sa fidélité. Ayant voulu imposer à ses soldats l'obligation
+de porter des inscriptions tatouées sur les mains<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a>
+<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a>, selon l'usage des
+Grecs, les gardes, irrités de ce qu'ils considéraient comme une
+humiliation, assassinèrent le gouverneur pendant qu'il faisait la
+prière du soir, dans la mosquée. Les Berbères écrivirent alors au
+khalife pour protester de leur dévouement et demander qu'on leur
+rendît leur ancien gouverneur Mohammed-ben-Yezid. Peut-être
+celui exerça-t-il, durant quelques jours, le pouvoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355"
+name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">
+(retour) </a> Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le mot
+«garde» (<i>Berbers</i>, p. 272).</blockquote>
+
+<p>Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite
+de leur gouverneur Es-Samah<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
+<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>, avaient fait une expédition dans
+les Gaules. Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtèrent
+contre Eude, duc d'Aquitaine, et essuyèrent une défaite dans
+laquelle presque tous les guerriers restèrent sur le champ de bataille.
+Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les
+restes de l'armée (721). Dans la Galice, un noyau de résistance nationale
+s'était formé, à la voix de Pélage, qui avait été proclamé
+roi par ses compatriotes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356"
+name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">
+(retour) </a> Ce chef avait dû être nommé en Espagne, ainsi que nous l'avons
+dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouéïri attribue à celui-ci
+les faits que nous retraçons (p. 357).</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement de Bichr-ben-Safouane</span >.--Sur ces entrefaites, le
+khalife ayant nommé au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane
+de la tribu de Kelb, ce général arriva à Kaïrouan et un de
+ses premiers actes fut d'envoyer en Espagne Anbaça le kelbite,
+avec mission de relever les armes musulmanes, et surtout d'augmenter
+le tribut fourni au khalifat par cette province (721). Pour
+obtenir ce résultat, le gouverneur ne trouva rien de mieux que
+de faire payer aux chrétiens un double impôt<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a>
+<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357"
+name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 227.</blockquote>
+
+<p>Après avoir apaisé les séditions qui s'étaient produites sur différents
+points de la Berbérie, Bichr alla en Orient présenter ses
+hommages et ses présents au nouveau khalife Hicham, qui avait
+remplacé son frère Yezid II, mort en 724. Confirmé dans ses fonctions,
+le gouverneur revint à Kaïrouan. Peu après, Anbaça
+étant mort, il nomma à sa place Yahïa-ben-Selama le kelbite. Cet
+officier s'attacha à faire restituer aux chrétiens les biens qui leur
+avaient été enlevés par son prédécesseur.</p>
+
+<p>Eh 727, Bichr fit une expédition en Sicile et revint chargé de
+butin. Quelques mois après, le gouverneur cessait de vivre; avant
+de mourir, il avait désigné pour lui succéder un de ses compatriotes,
+espérant que le khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas
+ainsi et le kelbite se disposa à résister, même par les armes, au
+nouveau chef.</p>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement de Obéïda-ben-Abd-er-Rahman</span >.--Hicham, qui
+depuis le commencement de son règne avait favorisé les Yéménites,
+sembla, à partir de ce moment, faire pencher la balance
+pour leurs rivaux. Ce fut ainsi qu'il nomma au gouvernement de
+l'Afrique un kaïsite nommé Obeïda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier,
+prévenu des dispositions hostiles de la population de Kaïrouan,
+arriva à l'improviste devant cette ville, à la tête d'une
+troupe de gens de sa tribu, et s'en empara par surprise. «Il sévit
+contre les kelbites, avec une cruauté sans égale. Après les avoir fait
+jeter dans les cachots, il les mit à la torture et, afin de contenter la
+cupidité de son souverain, il leur extorqua des sommes énormes<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a>
+<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>.»</p>
+
+<p>L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, régné à peu près
+sans conteste en Espagne. Obéïda envoya dans la péninsule plusieurs
+officiers qui ne purent parvenir à se faire accepter. Enfin,
+en 729, le kaïsite Haïtham-ben-Obéïd arriva en Espagne avec des
+forces suffisantes et se fit l'exécuteur de toutes les haines de sa
+tribu: quiconque avait un nom ou une fortune fut livré au supplice,
+et le pays gémit pendant près d'un an sous la tyrannie la
+plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprimés parvinrent à la cour
+d'Orient, et, en présence de tels excès, le khalife n'hésita pas à
+destituer Haïtham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, yéménite de
+race, fut nommé gouverneur à sa place. Quant à Haïtham, il fut
+accablé d'opprobres et renvoyé, chargé de fers, à Obéïda, qui se
+contenta de le tenir en prison, malgré les ordres du khalife. Les
+Kelbites attendaient sa mort comme réparation à eux légitimement
+due; voyant qu'il allait échapper à leur vengeance, ils adressèrent
+à Hicham une pièce de vers dans laquelle ils lui exposèrent éloquemment
+leurs doléances, en lui laissant entendre qu'un tel déni
+de justice aurait pour conséquence de les pousser à la révolte.</p>
+
+<p>Le khalife tenait avant tout à conserver l'Espagne; il destitua
+Obéïda et lui envoya l'ordre d'avoir à se présenter devant lui<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a>
+<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358"
+name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">
+(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 220.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359"
+name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">
+(retour) </a> Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. <i>El Marrakchi</i> (Ed. or. de Dozy,
+p. 6 à 11).</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Incursions des Musulmans en Gaule. Bataille de Poitiers</span >.--Le
+premier soin d'Abd-er-Rahman, nommé au commandement
+de l'Espagne, avait été de préparer une grande expédition contre
+les Gaules. Il tenait à venger les désastres de Toulouse, et il était
+attiré par la richesse de ces campagnes, qu'il avait parcourues
+avec Samah. Un certain Othman, officier berbère qui commandait
+la limite septentrionale, était entré en relations avec Eude et avait
+obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman, considérant ce fait
+comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman, le défit et
+envoya au khalife la tête du traître et sa femme. Le duc d'Aquitaine,
+occupé alors à repousser une invasion de Karl, duc des
+Franks, n'avait pu venir en aide à son gendre<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a>
+<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360"
+name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">
+(retour) </a> Henri Martin, <i>Histoire de France</i>, t. II, p. 190 et suiv.</blockquote>
+
+<p>En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts
+d'Afrique et réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées
+et inonde l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous
+les murs de Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces,
+mais la fortune est infidèle au prince chrétien: son armée est
+écrasée et, s'il échappe au désastre, c'est pour voir, dans sa fuite,
+les flammes dévorant sa métropole. Après avoir saccagé l'Aquitaine,
+les Musulmans passent la Loire, enlèvent et pillent Poitiers
+et marchent sur Tours, où, leur a-t-on dit, se trouve la plus riche
+basilique de la Gaule.</p>
+
+<p>Cependant, Karl n'est pas resté inactif; il a publié le ban de
+guerre et tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables
+marécages de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs
+de la Forêt-Noire vomirent des flots de combattants demi-nus
+qui se précipitèrent vers la Loire, à la suite des lourds escadrons
+austrasiens tout chargés de fer<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
+<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>.» Eude s'est joint à Karl en lui faisant
+hommage de vassalité et lui a amené les débris de ses troupes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361"
+name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">
+(retour) </a> Henri Martin, <i>Histoire de France</i>, t. II, p. 202.</blockquote>
+
+<p>Dans le mois d'octobre, les deux armées se trouvèrent en présence
+en avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s'observer
+et, enfin, les Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent
+les Franks avec leur impétuosité habituelle. Mais les
+guerriers austrasiens, tenus en haleine par vingt années de guerres
+incessantes, essuyèrent, sans broncher, cet assaut tumultueux, et,
+pendant toute la journée, restèrent inébranlables sous la grêle de
+traits de leurs ennemis. Vers le soir, Eude et les Aquitains, ayant
+attaqué de flanc le camp des Musulmans, ceux-ci se retournèrent
+pour voler à la défense du butin amoncelé dans les tentes. Aussitôt
+les escadrons austrasiens s'ébranlent et fondent comme la foudre
+sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En vain Abd-er-Rahman
+essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux
+sous les coups du vainqueur.</p>
+
+<p>La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens
+n'avaient pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le
+lendemain, alors qu'ils se disposaient à attaquer le camp, ils s'aperçurent
+qu'il était vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit,
+en abandonnant tout leur butin aux mains des guerriers du Nord.</p>
+
+<p>Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais
+il est probable que les Musulmans n'auraient pas tardé à reparaître
+plus nombreux en Gaule, si l'émigration berbère n'avait pas
+été arrêtée par les événements dont l'Afrique va être le théâtre.</p>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab</span >.--Nous avons
+vu que le gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le
+khalife. Après son départ l'autorité fut exercée d'une façon temporaire
+par Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant
+dix-huit mois, et ce ne fut qu'à la fin du printemps de l'année 734
+que le titulaire fut nommé. C'était un kaïsite du nom d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab,
+très dévoué à sa tribu et à son souverain,
+mais méprisant profondément les populations vaincues. Il arriva
+en Afrique pénétré de ces idées et traita les Berbères avec la plus
+grande injustice.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé
+à Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya
+une nouvelle défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita
+pour le remplacer par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion
+de ce chef, les Musulmans opérèrent de nouvelles razias en Gaule.
+Alliés au comte de Provence, Mauronte, ils pénétrèrent dans la
+vallée du Rhône et vinrent prendre et saccager la ville de Lyon.
+Remontant le cours de la Saône, ils dépouillèrent les cités et les
+monastères sans que les populations terrifiées songeassent à leur
+résister. Mais bientôt Karl et ses Franks parurent, et les Musulmans
+regagnèrent en hâte les régions du midi. Après avoir tenté
+une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les remparts de
+Narbonne qu'ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl essaya
+en vain de prendre cette ville.</p>
+
+<p><span class="sc">Despotisme et exactions des arabes</span >.--A Kaïrouan,
+Obéïd-Allah
+continuait à faire peser son despotisme sur les Berbères.
+Non content de leur enlever leurs filles pour en peupler les sérails
+de Syrie, il s'amusait à décimer leurs troupeaux pour chercher
+dans les entrailles des brebis des agneaux à duvet fin couleur de
+miel<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a>
+<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>. Le peuple frémissait sous cette tyrannie et sa colère contenue
+n'allait pas tarder à faire explosion. Le gouverneur avait
+nommé son fils Ismaïl au commandement du Mag'reb extrême. De
+Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans l'intérieur et
+notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes contributions.
+Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne,
+nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et
+envoya son fils Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général
+El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d'exécuter une
+grande reconnaissance dans l'extrême sud. Les Arabes parcoururent
+alors tout le désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à
+recevoir l'islamisme, et s'avancèrent jusqu'au soudan. Ils rentrèrent
+dans le Mag'reb en ramenant un nombre considérable
+d'esclaves et en rapportant un riche butin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362"
+name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 337.</blockquote>
+
+<p>Ces succès avaient porté l'audace des Arabes à son comble; les
+excès que nous avons retracés n'étaient pas suffisants: Ismaïl, de
+concert avec Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des
+impôts réguliers, le quint sur les populations soumises. Cette fois
+la mesure était comble. En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag'reb
+une partie des troupes et les envoya contre la Sicile, sous le commandement
+d'El-Habib. L'occasion attendue par les Bervères se
+présentait enfin; ils ne le laissèrent pas échapper.</p>
+
+<p><span class="sc">Révolte de Méïcera.--Soulèvement général des Berbères.</span >--Un
+chef de la tribu des Matr'ara (Faten), nommé Méïcera, se fit
+le promoteur de la révolte. Les Berbères du Mag'reb, Matr'ara,
+Miknaça, Berg'ouata et autres, accoururent à sa voix. Tous
+avaient adopté dans les dernières années les doctrines kharedjites
+et s'étaient affiliés principalement à la secte sofrite, de
+sorte que le soulèvement national se doublait d'une révolte religieuse.</p>
+
+<p>Ce grand rassemblement, s'étant porté sur Tanger, se rendit
+facilement maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort.
+De là, les rebelles marchèrent vers le Sous et, s'étant emparés
+d'Ismaïl, lui infligèrent le même sort. Ces événements eurent un
+retentissement énorme en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya,
+appartenant en général à la secte éïbadite, répondirent à l'appel
+de leurs frères du Mag'reb, et le feu de la révolte se répandit
+partout. Méïcera proclama l'indépendance berbère et l'obligation
+du culte kharedjite, seul orthodoxe.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s'empressa
+de rappeler les troupes de l'expédition de Sicile et de
+donner l'ordre à Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb
+combattre les rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats
+de race arabe et les fit partir pour l'Ouest, sous le commandement
+de Khaled-ben-el-Habib. Méïcera offrit le combat aux Arabes en
+avant de Tanger; mais, après une lutte longue et meurtrière, les
+Berbères durent chercher un refuge dans la ville. Méïcera, accusé
+d'impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué dans une sédition.
+Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et, comme les
+Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes,
+commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se
+prononcer pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille
+fut appelée par eux «<i>la journée des nobles</i>». Khaled-ben-Hamid,
+qui avait si heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des
+rebelles<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a>
+<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>.</p>
+
+<p>La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se
+propagea aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de
+combattre les rebelles du Mag'reb; il fut déposé par un mouvement
+populaire et remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek,
+et alla mourir à Narbonne (fin décembre 740).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363"
+name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">
+(retour) </a> Nous adoptons ici une opinion qui s'écarte de celle de M. Dozy
+(t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable que
+Khaled eût été élu chef de la révolte avant d'avoir déterminé la victoire
+de la journée des nobles.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou</span >.--Lorsque ces événements
+furent connus en Orient, le khalife Hicham entra dans une
+violente colère: «Par Dieu! dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le
+poids de la colère d'un Arabe! Je leur enverrai une armée telle
+qu'ils n'en virent jamais dans leur pays: la tête de colonne sera
+chez eux, pendant que la queue en sera encore chez moi. J'établirai
+un camp de guerriers arabes à côté de chaque château berbère<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a>
+<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>!»
+Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et s'occupa de la
+formation d'une armée expéditionnaire. A cet effet il tira des milices
+de Syrie un corps considérable de cavalerie et en confia le
+commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de
+l'été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les contingents
+de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de son
+armée s'élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait
+recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus
+grandes dévastations.</p>
+
+<p>Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie
+arabe qui détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en
+Sicile, l'ordre de rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de
+remporter de grands succès qui pouvaient faire présager la conquête
+de toute l'île<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a>
+<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>. Dès son retour il s'était porté avec toutes ses
+forces jusqu'à la hauteur de Tiharet pour contenir les Berbères et
+couvrir Kaïrouan; lorsque l'armée d'Orient l'eut rejoint, les deux
+troupes faillirent en venir aux mains. Baleg, qui commandait
+l'avant-garde des Syriens, avait donné le signal du combat, mais
+des officiers s'interposant parvinrent à empêcher la lutte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364"
+name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">
+(retour) </a> En Nouéïri, p. 360, 361.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365"
+name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">
+(retour) </a> Michele Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 173 et suiv.</blockquote>
+
+<p>L'armée continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun
+ennemi; elle pénétra dans le Mag'reb extrême, et enfin trouva les
+Kharedjites sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils
+avaient choisie, à Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable,
+presque nus, la tête rasée, remplis d'enthousiasme. El-Habib
+voulut faire entendre quelques conseils que sa longue pratique des
+Berbères lui donnait le droit de présenter. Mais l'impétueux Baleg
+repoussa dédaigneusement son offre. Koltoum confia à Baleg le
+commandement de la cavalerie syrienne, se réserva celui de l'infanterie
+du centre et mit deux autres chefs à la tête des troupes
+d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que comme un
+simple guerrier.</p>
+
+<p>La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l'action, fut
+accueillie par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun,
+les Berbères portèrent le désordre dans le camp des
+Syriens en lançant au milieu d'eux des chevaux affolés, à la queue
+desquels ils avaient attaché des outres remplies de pierres. Malgré
+les pertes qu'il avait éprouvées, Baleg ramena au combat environ
+sept mille de ses cavaliers et, les ayant entraînas dans une charge
+furieuse, parvint à traverser toutes les lignes des Berbères; mais
+ceux-ci étaient si nombreux qu'une partie des leurs, faisant volte-face,
+lui tinrent tête pendant que le reste luttait corps à corps
+avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique. El-Habib
+et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en
+retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux
+sort. Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des
+versets du Koran jusqu'au moment où il tomba percé de coups.
+La bataille était perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards
+et en firent un grand massacre. Quant aux cavaliers syriens de
+Baleg, ils furent bientôt forcés, malgré tout leur courage, de se
+mettre en retraite vers le nord-ouest, puisque le chemin opposé
+leur était coupé. Ils gagnèrent avec beaucoup de peine Tanger où
+ils ne purent pénétrer et de là se réfugièrent à Ceuta (742)<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a>
+<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366"
+name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p. 360. El-Kaïrouani,
+p. 69.</blockquote>
+
+<p>Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Dès
+que la nouvelle de ce succès parvint dans l'est, les tribus de
+l'ifrikiya se mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub,
+de la tribu des Houara, essaya même de soulever Gabès.
+Mais le général Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à
+Kaïrouan où il avait rallié les fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha
+contre les rebelles et les contraignit à chercher un refuge dans le
+sud. Okacha y rejoignit Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la
+tête des autres tribus houarides, et tous deux s'appliquèrent à
+soulever les tribus du sud de l'Ifrikiya, jusqu'au Zab.</p>
+
+<p>Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan,
+gouverneur de l'Égypte, l'ordre de se porter au plus vite
+en Ifrikyia, avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint
+à Kaïrouan dans le courant du printemps et s'occupa aussitôt de
+l'organisation de son armée.</p>
+
+<p>Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps,
+s'avançaient contre lui et que l'un d'eux, commandé par Okacha,
+avait pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn,
+entre Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès
+consistait à attaquer séparément les rebelles; Handhala le comprit
+et, sans perdre un instant, il marcha sur El-Karn, attaqua ses
+ennemis avec la plus grande vigueur, les mit en déroute, s'empara
+de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais ce n'était là que la
+partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad était descendu du
+Zab à la tête d'un rassemblement considérable et avait déjà atteint
+Badja, où les fuyards d'El-Karn l'avaient rallié.</p>
+
+<p>Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis
+qu'à Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites
+repousseront facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils
+s'avancèrent jusqu'à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer
+khalife. De là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam,
+dans le canton de Djeloula; leur armée présentait, si l'on
+en croit les auteurs arabes, un effectif de 300,000 combattants,
+mais ce chiffre est évidemment exagéré.</p>
+
+<p>La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait
+tous les hommes valides, en offrant même une prime à ceux
+dont le patriotisme n'était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix
+mille recrues qui, jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent
+une armée assez nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires,
+à la lueur des flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins
+d'ardeur, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, marchèrent à
+l'ennemi. Dès le premier choc, l'aile gauche des Kharedjites fléchit;
+la gauche des Arabes, qui avait perdu du terrain, revint alors à la
+charge et bientôt toute la ligne des Berbères fut enfoncée. Ce fut
+alors une mêlée affreuse qui se termina par la victoire des Arabes.
+Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille Kharedjites restèrent
+sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva la mort, Okacha,
+moins heureux fut livré au bourreau (mai 742).</p>
+
+<p>Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan
+et de se préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites
+du Mag'reb, demeurés dans l'indépendance absolue.</p>
+
+<p><span class="sc">Révolte de l'Espagne</span >. <span class="sc">Les Syriens y sont transportés</span >.--Les
+Syriens qui, avec Baleg, s'étaient réfugiés à Ceuta, après la
+défaite du Sebou, ne tardèrent pas à se trouver dans une situation
+très critique. Bloqués de tous côtés par les Berbères, et manquant
+de vivres, ils s'adressèrent au gouverneur de l'Espagne en le suppliant
+de venir à leur aide, ou de leur fournir le moyen de traverser
+le détroit. Mais Abd-el-Malek était Médinois; il avait lutté
+autrefois contre les Syriens et, vaincu par eux, avait assisté aux
+excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il repoussa avec hauteur
+les demandes de Baleg et défendit, sous les peines les plus sévères,
+qu'on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la tribu de
+Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé, périt
+dans les tortures<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a>
+<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en proie
+aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et
+semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances
+imprévues vinrent changer la face des choses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367"
+name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 254.</blockquote>
+
+<p>Nous avons vu que les Berbères, en Espagne, n'avaient pas été
+favorisés lors du partage des terres, bien qu'ils eussent été les
+véritables conquérants. Il en était résulté chez eux une grande
+irritation contre les Arabes et, comme ils avaient adopté, de même
+que leurs frères du Mag'reb, les doctrines kharedjites, la révolte
+de Meïcera fut saluée chez eux par un seul cri d'enthousiasme,
+suivi d'une levée de boucliers. L'insurrection, partie de la Galice,
+devint bientôt générale. Partout les Arabes furent expulsés et
+durent chercher un refuge dans l'Andalousie. Les Berbères élurent
+alors un chef, ou <i>imam</i>, et divisèrent leurs forces en trois corps
+qui devaient marcher simultanément sur Tolède, Cordoue et Algésiras.
+De cette dernière ville, où se trouvait la flotte, on serait
+allé en Mag'reb chercher des renforts berbères.</p>
+
+<p>Les Arabes étaient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes
+leurs forces des Africains. La situation devenait critique et, dans
+cette conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui
+de ces Syriens qu'il avait juré de laisser mourir de faim. Il entra
+de nouveau en pourparlers avec eux et conclut un traité par lequel
+il fut stipulé que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre
+la révolte des Berbères; qu'après l'avoir domptée, ils évacueraient
+l'Espagne et qu'un certain nombre d'otages, choisis
+parmi les chefs, seraient gardés dans une île pour assurer l'exécution
+de ces conventions. De son côté, Baleg exigea que, lorsque ses
+hommes seraient rapatriés, ils fussent emmenés tous ensemble et
+déposés dans une contrée d'Afrique soumise à l'autorité arabe.</p>
+
+<p>Les Syriens débarquèrent en Espagne dans le plus triste état et
+iî fallut d'abord les habiller et leur donner à manger; mais ils
+furent bientôt refaits et, comme la colonne berbère marchant sur
+Algésiras était déjà à Médina-Sidonia, ils se portèrent contre elle
+avec toutes les forces arabes et la mirent en déroute. Ils attaquèrent
+ensuite celle qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligèrent
+le même sort. La troisième armée berbère assiégeait Tolède
+depuis près d'un mois; les Syriens la forcèrent à lever le siège de
+cette ville et, malgré le grand nombre des rebelles, parvinrent
+encore à en triompher<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a>
+<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>.</p>
+
+<p>Ainsi la domination arabe en Espagne était sauvée; mais de nouvelles
+difficultés allaient naître du succès même des Syriens. Baleg,
+invité par Abd-el-Malek à se retirer, conformément aux clauses
+du traité, éluda l'exécution de sa promesse; il se sentait maître de
+la position, était gorgé de butin et ne se souciait nullement de
+courir de nouveaux hasards. Des contestations s'élevèrent, on
+s'aigrit, on se menaça de part et d'autre, et enfin Baleg, levant le
+masque, chassa Abd-el-Malek de son palais et se fit proclamer
+gouverneur à Cordoue. Les Syriens, méconnaissant la voix de leur
+chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors nonagénaire, et lui firent
+endurer un supplice aussi ignominieux que celui infligé par lui à
+l'homme qui leur avait envoyé des vivres à Ceuta (742).</p>
+
+<p>Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en
+Espagne. Tous les Arabes, même ceux qui étaient en France,
+accoururent en Andalousie. Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne,
+ayant réuni ses forces à celles d'Abd-er-Rahman-ben-Habib,
+marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa propre main.
+Néanmoins la victoire resta à ces étrangers. Taâleba, qui avait pris
+le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils célébraient
+une fêle<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
+<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>, en fit un grand massacre et réduisit en esclavage dix
+mille prisonniers.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368"
+name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 257 et suiv.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369"
+name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">
+(retour) </a> Dans les guerres entre musulmans, les jours de fête étaient toujours
+des trêves strictement observées.</blockquote>
+
+<p>Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient
+à massacrer tous leurs prisonniers adressèrent à Hendhala
+un pressant appel, et cet émir envoya en Espagne un officier du
+nom d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva à Cordoue
+au moment où les Syriens, avant de préluder au massacre de
+leurs esclaves, les vendaient au rabais, pour un chien ou pour un
+bouc. Malgré l'opposition de Taâleba il fit mettre en liberté tous
+ces Musulmans; puis il éloigna successivement les chefs turbulents,
+tels que Taâleba et Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua
+aux Syriens des terres et les répartit dans les districts
+d'Ocsonoba, de Béja, de Murcie, de Niébla, de Séville, de Sidona,
+d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de Jaën. Les tenanciers établis
+sur ces terres reçurent l'ordre de donner à ces nouveaux maîtres
+le tiers de leurs récoltes, qu'ils versaient précédemment à l'Etat<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a>
+<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>.
+L'obligation de fournir le service militaire fut imposée aux Syriens
+et on les forma en milices ou <i>Djond</i>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370"
+name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">
+(retour) </a> Dozy, <i>loc. cit.</i>, p. 268. El-Kaïrouani, p. 70.</blockquote>
+
+<p>L'introduction de ce nouvel élément en Espagne mit fin à la
+suprématie des fils des Défenseurs. La fusion de ces diverses
+races: berbère, arabe et syrienne, devait former plus tard cette
+belle et intelligente nation maure d'Espagne; mais avant d'arriver
+à cette cohésion elle avait à traverser encore de longues années
+de guerres civiles et d'anarchie.</p>
+
+<p>Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne
+et l'Afrique depuis la révolte kharedjite font comprendre pourquoi
+la belle victoire de Karl à Poitiers suffit à délivrer la Gaule de
+l'invasion musulmane. La marche des Berbères vers le sud ayant
+dégarni les provinces du nord de l'Espagne, les chrétiens en profitèrent
+pour reconquérir de vastes régions dans la direction du
+midi.</p>
+
+<p><span class="sc">Abd-eb-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya</span >.--Nous
+avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba,
+avait quitté l'Espagne; peut-être avait-il été éloigné par le nouveau
+gouverneur, peut-être aussi, comme l'affirment certains
+auteurs, avait-il pris la fuite. Il se réfugia en Tunisie et se tint
+dans l'expectative, entouré d'un certain nombre d'adhérents. Sur
+ces entrefaites, le khalife Hicham étant mort (février 743), l'Orient
+devint le théâtre de nouveaux troubles sous les règnes éphémères
+de ses successeurs Oualid II, Yezid III et Ibrahim.</p>
+
+<p>Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque
+et revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il écrivit à Hendhala
+en le sommant avec hauteur de lui céder le pouvoir. Ce dernier
+était parfaitement en mesure de résister à de pareilles prétentions,
+mais, soit qu'il lui répugnât de verser le sang musulman, ainsi
+que l'affirme En-Nouéïri, et de donner aux schismatiques le
+spectacle d'une guerre entre orthodoxes, soit qu'il ne fût pas sûr
+de ses troupes, il préféra tenter les moyens de conciliation et
+envoya à Abd-er-Rahman une députation de notables, chargés de
+lui faire entendre la voix de la raison. Cet acte de faiblesse ne
+servit qu'à augmenter l'arrogance du rebelle: il fit mettre les
+envoyés aux fers et adressa à Hendhala une nouvelle et pressante
+sommation. Ce chef préféra alors se démettre du pouvoir. Il convoqua
+le cadi et les notables de Kaïrouan, ouvrit en leur présence
+le trésor public, en retira la somme nécessaire à son voyage et,
+étant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman
+lit alors son entrée à Kaïrouan et prit possession du gouvernement
+de l'Ifrikiya.</p>
+
+<p>Les populations arabes établies sur le littoral de la Tripolitaine
+et de la Tunisie se déclarèrent contre l'usurpateur, et, ayant fait
+alliance avec les Berbères, se mirent bientôt en révolte ouverte.
+Deux chefs des Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancèrent
+avec leurs bandes jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman
+ne se laissa point intimider; il attaqua en détail tous ses
+ennemis, les défit et les contraignit de rentrer dans l'obéissance<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a>
+<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371"
+name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouéïri, p. 364 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Chute de la dynastie oméïade. Établissement de la dynastie
+abbasside</span >.--L'anarchie continuait à désoler l'Orient. Un nouveau
+khalife oméïade, du nom de Merouan, avait renversé l'infâme
+Ibrahim et pris le pouvoir; mais il avait à lutter contre les kharedjites
+et les chiaïtes et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas,
+oncle du prophète, qui s'étaient transmis, de père en fils,
+le titre d'<i>imam</i>. Après plusieurs années de luttes acharnées, Abou-l'Abbas-es-Saffah
+fut proclamé khalife par les abbassides (30 octobre
+749). Merouan, ayant marché contre ses troupes, essuya
+plusieurs défaites et trouva la mort dans un dernier combat
+(août 750). Avec lui finit la dynastie des oméïades. Abou-el-Abbas-es-Saffah
+s'assit alors sur le trône de Damas et ainsi la
+dynastie des abbassides succéda à celle qui avait été fondée quatre-vingt-dix
+ans auparavant par le Mekkois Moaouïa.</p>
+
+<p>Abd-er-Rahman fit aussitôt reconnaître en Ifrikiya l'autorité
+abbasside et fut confirmé par le nouveau khalife dans les fonctions
+qu'il avait usurpées.</p>
+<a name="b4" id="b4"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS</h4>
+
+<p class="mid">750-772</p>
+
+<p>Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du <span class="sc">viii</span ><sup >e</sup> siècle.--Victoire de
+Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--Assassinat de Abd-er-Rahman.--Lutte
+entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de Kaïrouan
+par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa.--Guerres
+civiles en Espagne.--L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en
+Espagne.--Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Les Ourfeddjouina
+sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.--Défaites des Kharedjites
+par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du
+gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement
+d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort
+d'Omar.--Prise de Kaïrouan par les kharedjites.</p>
+
+<p><span class="sc">Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du viii<sup >e</sup>siècle</span >.--Après
+la mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement
+de ces tribus était échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques,
+toujours en révolte contre le khalifat, s'étaient établis
+à Tlemcen et exerçaient leur suprématie sur la partie méridionale
+et occidentale du Mag'reb central<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
+<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>.</p>
+
+<p>Le Mag'reb extrême était également indépendant. Dans la vallée
+de la Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l'influence
+d'étendait jusque sur les oasis du désert marocain<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a>
+<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>.</p>
+
+<p>Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient
+acquis une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait
+s'y créer un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète
+et avait composé <i>en langue berbère</i> un nouveau Koran. Un certain
+nombre de pratiques du culte avaient été modifiées par lui. Nous
+verrons, sous les descendants de ce <i>prophète</i>, ce schisme devenir
+un sujet de guerres implacables entre les Berbères<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a>
+<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>.</p>
+
+<p>Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène
+et à jouer un rôle prépondérant, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées
+par d'autres, après s'être usées dans les luttes politiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372"
+name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373"
+name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 259.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374"
+name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Victoires de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant</span >.--L'Ifrikiya
+avait été sinon pacifiée, du moins réduite au silence;
+mais tout le Mag'reb était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman
+se décida à y faire une expédition et, vers 752, il alla
+attaquer Abou-Korra auprès de Tlemcen, ville fondée depuis peu
+par les Beni-Ifrene. Abou-Korra, soutenu par les tribus zenètes,
+essaya en vain de résister; il fut vaincu et contraint d'abandonner
+sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses succès, Abd-er-Rahman
+pénétra dans le Mag'reb extrême et obtint une soumission à peu
+près générale des Berbères. Il est probable cependant que les
+Berg'ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient devenus
+fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans
+le commandement de la tribu, s'était arrogé le litre de prophète
+et avait obtenu beaucoup d'adhésions à la nouvelle doctrine<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
+<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375"
+name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.</blockquote>
+
+<p>De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour
+le représenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes
+contre la Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent
+livrés au pillage et les populations soumises, dit-on, à la capitation.</p>
+
+<p>Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait
+succédé à son frère Abou-l'Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau
+khalife s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son
+commandement; mais les grands succès remportés par le gouverneur,
+son éloignement du siège du khalifat, avaient sans doute
+réveillé en lui des idées d'indépendance. Il envoya à son souverain
+des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas lui offrir d'esclaves,
+sous le prétexte que la Berbérie n'en fournissait pas, puisque les
+populations étaient musulmanes. Le khalife fut très irrité de ce
+procédé et, après un échange d'observations, il adressa à son lieutenant
+une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants.
+Le petit-fils d'Okba résolut alors de rompre toute relation avec
+son suzerain: s'étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y
+prononça la prière publique; puis il se répandit en invectives
+contre le khalife abbasside, se déclara délié de tout serment envers
+lui et déchira les vêtements d'investiture qu'il avait reçus d'Orient.
+Lançant au loin ses sandales, il s'écria: «Je rejette aujourd'hui
+son autorité comme je rejette ces sandales.» Il adressa ensuite,
+dans toutes ses provinces, un manifeste annonçant sa déclaration
+d'indépendance.</p>
+
+<p><span class="sc">Assassinat d'Abd-er-Rahman</span >.--Abd-er-Rahman avait pacifié
+la Berbérie et secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de
+la puissance, mais un complot se tramait autour de lui et ses
+propres frères préparaient son assassinat. Une première conjuration,
+dont les auteurs étaient des réfugiés oméïades, fut découverte
+et sévèrement réprimée. El-Yas, frère de l'émir, avait
+épousé la sœur d'un des conjurés et cette femme le poussait à la
+vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il éprouvait en
+voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son fils
+El-Habib. El-Yas prêta l'oreille à ces incitations: il s'assura l'appui
+d'un certain nombre d'habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le
+complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu'à attendre le
+moment opportun pour frapper.</p>
+
+<p>Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier à personne le soin de
+tuer son frère, demanda à être introduit dans ses appartements.
+Abd-er-Rahman était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux
+un de ses jeunes enfants, lorsqu'El-Yas pénétra auprès de lui. Les
+deux frères causèrent pendant un certain temps, sans que l'assassin
+osât perpétrer son meurtre; enfin, cédant aux encouragements
+muets d'Abd-el-Ouareth qui se tenait derrière une portière,
+El-Yas se leva, puis, se penchant comme pour embrasser son
+frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui traversa
+la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de
+lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant
+parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures.
+Après cette horrible scène, El-Yas s'enfuyait égaré, lorsque son
+frère et les conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant
+la tête de la victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort.
+Le meurtrier et Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre
+et décapitèrent le cadavre (755).</p>
+
+<p>Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi
+l'empire indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel
+n'avait arrêté sa carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier
+auprès de son oncle Amran<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a>
+<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376"
+name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Hist. de l'Afr. et de la Sicile</i>, p. 47 de la trad. En-Nouéïri,
+p. 368, 369.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Lutte entre El-Yas et El-Habib</span >.--Dès que la nouvelle de
+la mort d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule
+au palais et El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur;
+pendant ce temps, les partisans d'El-Habib se réunissaient
+autour de lui à Tunis. Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et
+El-Habib se porta à sa rencontre jusqu'au lieu dit Semindja<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a>
+<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>. Les
+armées se trouvaient en présence et l'on allait en venir aux mains,
+lorsque les deux parties acceptèrent un arrangement aux termes
+duquel l'autorité serait partagée de la manière suivante entre les
+contractants: El-Habib rentrerait à Kaïrouan et aurait la possession
+de la région s'étendant au midi de cette ville, en y comprenant
+le Djerid et le pays de Kastiliya. Son oncle Amran garderait
+Tunis et les régions environnantes, et El-Yas aurait le commandement
+du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb.</p>
+
+<p>Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour être
+durable. El-Yas commença par attaquer Amran à l'improviste;
+s'étant emparé de lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux
+partisans<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a>
+<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>. Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer
+pour l'Espagne; mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle,
+afin de pousser El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la
+péninsule. Celui-ci, soit qu'il fût tombé dans le piège, soit qu'il
+craignît pour sa sécurité, s'il restait dans le pays, se décida à
+prendre la mer; mais les vents contraires le forcèrent de descendre
+à Tabarka. Aidé par des partisans de son père, il s'empara de cette
+ville, et y fut rejoint par un grand nombre d'adhérents qui le
+poussèrent à tenter le sort des armes contre l'usurpateur.</p>
+
+<p>El-Habib commença les hostilités en s'emparant d'El-Orbos
+(Laribus). El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille
+(décembre 755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent
+de nouveau en présence et au moment où l'action allait s'engager,
+El-Habib s'avança vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider
+leur querelle toute personnelle par un combat singulier: «Si tu
+me tues, lui dit-il, tu n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon
+père, et si je te tue, j'aurai vengé sa mort<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
+<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377"
+name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">
+(retour) </a> A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la direction de Zaghouan.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378"
+name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 370.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379"
+name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 371.</blockquote>
+
+<p>El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais,
+comme les yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l'accusait
+hautement de lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel.
+Les deux adversaires s'étant donc précipités l'un sur l'autre,
+El-Yas porta à El-Habib un coup d'épée qui s'engagea dans sa
+cotte de mailles; mais ce dernier, par une prompte riposte, désarçonna
+son oncle et, se jetant sur lui avant qu'il eût eu le temps de
+se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman était vengé.</p>
+
+<p>El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les
+partisans les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan
+rapportant comme trophées les têtes de ses ennemis, presque
+tous ses proches parents. Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier
+avec quelques partisans chez les Ourfeddjouma.</p>
+
+<p>Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.--C'est
+en vain qu'El-Habib avait pu compter, après son succès,
+sur un peu de tranquillité; les haines qui divisaient sa famille
+devaient poursuivre jusqu'au bout leur œuvre destructive; aussi
+les Musulmans y voyaient-ils un effet de la malédiction lancée
+par le pieux Handhala, après avoir été déposé par Abd-er-Rahman.</p>
+
+<p>Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des
+Ourfeddjouma, proclama l'autorité du khalife El-Mansour, et appela
+aux armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de
+livrer son hôte; il n'essuya que de dédaigneux refus et se décida
+à marcher en personne contre les rebelles. Ayant laissé le commandement
+de Kaïrouan au cadi Abou-Koréïb, il partit, en 757,
+à la tête de ses troupes pour combattre les Ourfeddjouma, qui
+marchaient directement sur sa capitale. Le sort des armes lui fut
+funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il dut chercher
+un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à
+son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir
+dans les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhésion au khalife
+abbasside.</p>
+
+<p>Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan.
+Abou-Koréïb, à la tête d'une poignée de braves, sortit pour les
+repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans
+leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la
+petite troupe d'Abou-Koréïb, et l'on vit ces Berbères-kharedjites,
+portant la bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte
+d'Okba, la profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait
+gardé le commandement pendant toute cette campagne, car les
+annales ne parlent plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre
+El-Habib. Celui-ci l'attira dans l'Aourès, où il avait cherché un
+refuge, le défit et le mit à mort. Prenant ensuite l'offensive,
+El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut à son tour défait et
+tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).</p>
+
+<p>Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s'attachèrent
+à profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent
+leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux
+plus épouvantables traitements et firent régner une terreur si
+grande qu'une partie de la population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda,
+qui avait remplacé Acem comme
+chef de la tribu, encourageait ces excès<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a>
+<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380"
+name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Miknaça fondent un royaume à Sidjilmassa</span >.--Pendant
+que l'Ifrikiya était le théâtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait
+livré à lui-même. Les Berg'ouata hérétiques continuaient à étendre
+leur autorité sur les rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental
+de l'Atlas. Plus à l'est, les Miknaça occupaient, de plus en
+plus fortement, la vallée de la Moulouïa, et une partie de cette
+tribu dominait dans les oasis de l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopté
+depuis longtemps les doctrines kharedjites et, sous l'impulsion
+d'un de leurs contribules, nommé Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent
+à Sidjilmassa une communauté d'adeptes de la secte sofrite.
+Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain Aïça-ben-Yezid,
+le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa, capitale de cette
+petite royauté indépendante<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a>
+<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>.</p>
+
+<p><span class="sc">Guerres civiles en Espagne</span >.--Nous avons vu dans le chapitre
+précédent qu'Abou-l'Khattar avait rétabli en Espagne la paix
+entre les Musulmans; mais les rivalités étaient trop violentes pour
+que cette pacification fût de longue durée. Un kaïsite du nom
+de Soumaïl-ben-Hatem, allié à Touaba-ben-Selama, chef des
+Djodham, tribu yéménite, leva l'étendard de la révolte dans le
+district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant marché contre eux, fut
+vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exerça alors le commandement
+avec l'assistance de Soumaïl; l'année suivante il
+mourut et la lutte entre Kelbites et Kaïsites recommença. Un
+descendant d'Okba, nommé Youçof, ayant été proclamé gouverneur
+à l'instigation de Soumaïl, les Kelbites replacèrent à leur
+tête Abou-l'Khattar; mais, en 747, celui-ci fut fait prisonnier et
+mis à mort, après un combat acharné. Youçof resta ainsi en possession
+d'un pouvoir précaire, tandis que les luttes fratricides, les
+vengeances et les meurtres continuaient à décimer la race arabe
+en Espagne, au profit de l'élément berbère, qui prenait part à ces
+guerres comme allié de l'un ou de l'autre parti. Les chrétiens, de
+leur côté, n'étaient pas sans tirer avantage de cette situation. En
+751, Pélage mourut et fut remplacé par Alphonse, fils de Pédro,
+qui forma la souche des rois de Galice<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a>
+<a href="#footnote382"><sup class="sml">382</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381"
+name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381">
+(retour) </a> El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote382"
+name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a href="#footnotetag382">
+(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne</i>, p. 273 et suiv. et <i>Recherches
+sur l'hist. de l'Espagne</i>, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire, <i>Histoire d'Espagne</i>,
+t. I et II.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne</span >.--Mais la face
+des choses allait changer profondément en Espagne, par l'établissement
+d'une nouvelle dynastie. Après le triomphe des Abbassides
+en Orient, les membres et les partisans de la famille oméïade qui
+avaient échappé à la mort dans les combats furent recherchés
+avec le plus grand soin et impitoyablement massacrés. L'un d'eux,
+nommé Abd-er-Rahman, fils de Moaouïa-ben-Hecham, parvint
+cependant à échapper à ses ennemis<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a>
+<a href="#footnote383"><sup class="sml">383</sup></a> et à passer en Afrique, accompagné
+d'un affranchi du nom de Bedr (750). Après avoir séjourné
+quelque temps, caché dans une localité du pays de Barka,
+il profita de la déclaration d'indépendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib
+pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorité abbasside
+n'y était pas reconnue. Il fut probablement reçu à la cour de ce
+prince, mais la conspiration des réfugiés oméïades ayant alors provoqué
+des mesures de rigueur contre les partisans de cette dynastie,
+Abd-er-Rahman fut encore obligé de fuir. Il gagna les régions
+de l'ouest et séjourna à Tiharet, puis chez les Mar'ila; il erra
+ainsi pendant cinq années et se fit des amis parmi les tribus zenètes.
+Ces Berbères étaient en relation avec leurs compatriotes d'Espagne
+et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au courant des événements
+dont cette contrée était le théâtre. La dynastie oméïade y avait de
+nombreux partisans qui s'empressèrent d'appeler chez eux le descendant
+de leurs princes. Après avoir fait sonder le terrain et
+même envoyé à Youçof des propositions qui furent repoussées par
+Soumaïl, Abd-er-Rahman se décida à passer en Espagne. Il s'embarqua
+avec un certain nombre de guerriers zenètes, sur un bateau
+envoyé par ses partisans de la péninsule. Ce fut d'un point du littoral
+de la province d'Oran, occupé par la tribu des Mar'ila, qu'il
+mit à la voile<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a>
+<a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383"
+name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a href="#footnotetag383">
+(retour) </a> Voir les détails romanesques de sa fuite, dans l'<i>Hist. des Musulmans
+d'Espagne</i>, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, édit. Dozy, p. 11 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384"
+name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a href="#footnotetag384">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.</blockquote>
+
+<p>Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman débarqua à
+Almuñecar, à égale distance de Grenade et de Malaga. Youçof revenait
+alors d'une expédition à Saragosse, expédition dans laquelle
+il avait commis de grandes cruautés, à l'instigation de Soumaïl, et
+soulevé la réprobation générale.</p>
+
+<p><span class="sc">Fondation de l'empire oméïade d'Espagne</span >.--Cependant Abd-er-Rahman
+se préparait à la lutte, en enrôlant des guerriers et en se
+ménageant des intelligences dans le pays. Au printemps de l'année
+756, il se mit en marche et reçut la soumission de Malaga, de
+Xérès, de Ronda et enfin de Séville. De là, il marcha sur Cordoue.</p>
+
+<p>Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par
+la grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous
+les Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient
+avec Abd-er-Rahman.</p>
+
+<p>Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir
+et, séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l'une et
+l'autre de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé,
+Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété
+par Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain,
+le prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et
+Youçof essaya bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida
+bientôt pour Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent
+par la fuite, tandis que le prétendant entrait en triomphateur à
+Cordoue. Il montra une grande modération dans le succès.</p>
+
+<p>Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d'Espagne qui
+devait briller d'un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette
+province était à jamais perdue pour le khalifat.</p>
+
+<p>Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent
+même à mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques
+avantages. Mais la victoire demeura au prince oméïade. En 758,
+Youçof fut tué dans une déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier,
+mourut dans un cachot<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a>
+<a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>. Ainsi, Abd-er-Rahman resta
+seul maître du pouvoir et s'appliqua à faire cesser l'anarchie, rude
+tâche dans un pays où les Musulmans étaient divisés par des haines
+traditionnelles et des rivalités de race et d'intérêt. Les Yéménites,
+auxquels il devait son succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie,
+et il dut résister à leurs exigences, en attendant qu'il eût
+à combattre leurs révoltes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385"
+name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a href="#footnotetag385">
+(retour) </a> Makkari, t. II, p. 24.</blockquote>
+
+<p>Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé;
+cependant ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne
+comme capitale. En 739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence,
+après avoir défait et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin
+le Bref, ne leur laissant aucune trêve, les chassa du pays ouvert et
+vint les assiéger dans Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années;
+enfin, en 759, cette ville tomba au pouvoir des Franks, et les
+dernières bandes musulmanes rejoignirent, au delà des Pyrénées,
+leurs coréligionnaires.</p>
+
+<p><span class="sc">Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eibadites de l'Ifrikiya</span >.</p>
+
+<p>--Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se
+livrant à toutes les violences, dans l'ivresse de leur succès. L'excès
+du mal, ou peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener
+une réaction. Les Houara, soulevés à la voix d'un Arabe nommé
+Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes
+voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus étaient kharedjites-éïbadites.
+Abou-l'Khattab ayant marché sur Kaïrouan,
+rencontra Abd-el-Malek qui s'était avancé au devant de lui, le
+défit et le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Kaïrouan.
+Les Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous
+massacrés; ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a>
+<a href="#footnote386"><sup class="sml">386</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386"
+name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a href="#footnotetag386">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373. El-Kaïrouani,
+p. 77.</blockquote>
+
+<p>Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur
+de Kaïrouan; puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité
+sur toute la partie orientale de l'Ifrikiya. C'était le triomphe
+de la race berbère et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag'reb,
+après l'Espagne, l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne
+comprendrait pas pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces
+de l'Ouest, si l'on ne savait que l'Orient était encore le
+théâtre de troubles provoqués par des sectaires.</p>
+
+<p><span class="sc">Défaite des Kharedjites par Ibn-Achath</span >.--En 700, Mohammed-ben-Achath,
+gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles
+de l'Ifrikiya une armée commandée par le général Abou-l'Haouas;
+mais Abou-l'Khattab, chef des éïbadites, sortit à sa
+rencontre et lui infligea une défaite complète, au lieu dit Mikdas,
+au fond de la grande Syrte.</p>
+
+<p>A la nouvelle de ce désastre, le khalife El-Mansour résolut d'en
+finir avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-même
+au gouvernement de l'Afrique et lui envoya une armée de quarante
+mille hommes<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a>
+<a href="#footnote387"><sup class="sml">387</sup></a> fournie par les colonies militaires de Syrie,
+et plusieurs officiers distingués, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem
+qui devait prendre le commandement dans le cas où la campagne
+serait fatale au gouverneur. En 761, l'armée partit pour le
+Mag'reb.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387"
+name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a href="#footnotetag387">
+(retour) </a> 20.000, selon El-Adhari.</blockquote>
+
+<p>Abou-l'Khattab, au courant de ces préparatifs, avait appelé les
+Berbères aux armes, et un grand nombre de contingents houarides
+et zenètes étaient accourus sous ses étendards. Il vint alors prendre
+position à Sort, pour barrer le passage à l'ennemi, et y fut rejoint
+par Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un
+immense rassemblement, que les auteurs arabes portent à deux cent
+mille hommes, se trouva ainsi formé. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer
+contre de pareilles forces et se contenta de rester en observation,
+attendant une occasion favorable. La désunion, si fatale
+aux Berbères, vint alors à son secours. A la suite d'un crime
+commis sur un Zenète, la discorde éclata entre ses contribules et
+les Houara. Les Zenètes crièrent à la trahison et parlèrent de se retirer,
+et l'armée berbère désunie perdit la confiance en elle-même.</p>
+
+<p>Ibn-Achath profita habilement de la situation: après avoir laissé
+croire qu'il allait attaquer les Berbères, il fit courir le bruit qu'il
+était rappelé en Orient, leva précipitamment son camp et se mit
+en retraite. A cette vue, un grand nombre de Berbères reprirent
+la route de leur pays, tandis que les autres suivaient l'armée arabe.
+Pendant trois jours, Ibn-Achath continua son mouvement de retraite,
+suivi à distance par les Kharedjites, dont le nombre diminuait
+constamment, et qui négligeaient les précautions usitées en
+guerre. Mais le quatrième jour, au matin, Ibn-Achath, qui était
+revenu sur ses pas pendant la nuit, à la tête de ses meilleurs guerriers,
+fondit sur le camp berbère plongé dans la sécurité. En vain
+Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui, surpris dans leur
+sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer, fuyaient dans tous
+les sens. En un instant le camp fut pillé et l'armée mise en déroute.
+Les Arabes passèrent au fil de l'épée tous les Kharedjites
+qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante mille
+Berbères restèrent sur le champ de bataille.</p>
+
+<p><span class="sc">Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siége du gouvernement</span >.--Sans
+perdre un instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli,
+tandis qu'il envoyait un de ses lieutenants poursuivre les Houara
+jusqu'au Fezzan. Les contingents zenètes s'étant ralliés et ayant
+voulu faire tête furent mis en déroute, et rien ne s'opposa plus à
+la marche des Arabes. Après s'être emparé de Tripoli sans coup
+férir, Ibn-Achath s'avança vers Kaïrouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem
+avait essayé d'y rentrer après la défaite des Kharedjites,
+mais la population de la ville l'ayant repoussé, il avait dû continuer
+sa roule vers l'ouest.</p>
+
+<p>Ibn-Achath fut reçu à Kaïrouan comme un libérateur (fin janvier
+762), Il compléta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les
+Kharedjites et les força à la fuite ou à l'abjuration. Le général El-Ar'leb,
+envoyé par lui dans le Zab, fut chargé de faire rentrer les
+populations zenètes dans l'obéissance.</p>
+
+<p>Le siège du gouvernement rétabli à Kaïrouan, l'autorité abbasside
+régna de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua à faire
+disparaître les traces des dévastations commises par les Kharedjites
+à Kaïrouan; il entoura la ville d'une muraille en terre épaisse de
+dix coudées<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a>
+<a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a> et compléta cette fortification d'un large fossé. Les
+habitants rentrèrent dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle
+splendeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388"
+name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a href="#footnotetag388">
+(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Fondation de la dynastie rostemide à Tiharet</span >.--Cependant
+Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continué sa route vers l'ouest,
+atteignit Tiharet, où il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites
+des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaïa. Il se fit
+reconnaître par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements
+d'une nouvelle cité sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette
+ville, qui fui nommée Tiharet la neuve, reçut sa famille et ses
+trésors et devint la capitale de sa dynastie et le centre du kharedjisme
+éïbadite (761). Ainsi un nouveau royaume berbère indépendant
+était formé dans le Mag'reb central<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a>
+<a href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>.</p>
+
+<p>Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait été fondée quelques
+années auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour,
+qui en avait fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes
+des environs, après avoir accepté sa foi, lui avaient constitué
+une population de sujets dévoués qui avaient conservé le
+culte orthodoxe, entre les hérétiques Berg'ouata et les kharedjites<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a>
+<a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389"
+name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a href="#footnotetag389">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390"
+name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a href="#footnotetag390">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 137 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement d'El-Arleb-ben-Salem</span >.--Ibn-Achath gouvernait
+depuis près de quatre ans l'Ifrikiya, appliqué à rétablir la bonne
+marche de l'administration et à faire disparaître les traces de la
+guerre, lorsqu'une révolte de sa propre milice, composée en majorité
+de modhèrites, tandis qu'il était yéménite, le força à descendre
+du pouvoir (mai 765). Un certain Aïssa-ben-Moussa, milicien
+khoraçanite, fut élu à sa place par les soldats; mais le khalife
+El-Mansour, tout en ratifiant la déposition d'Ibn-Achath, envoya
+le diplôme de gouverneur à El-Ar'leb-ben-Salem, qui était resté à
+Tobna, afin de garder la frontière méridionale contre les entreprises
+des tribus zenètes. Il lui traça des instructions fort sages,
+lui recommandant de ménager la milice, sa seule force au milieu
+des Berbères, et de combattre ceux-ci sans relâche. El-Ar'leb
+chassa du palais le gouverneur d'un jour et, s'étant emparé du
+pouvoir, donna tous ses soins à la mise en pratique des instructions
+du khalife; mais il avait à lutter contre une double difficulté:
+l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante, et l'esprit
+de révolte des Berbères surexcité par le fanatisme religieux.</p>
+
+<p>Nous avons vu précédemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion
+de leur chef Abou-Korra, avaient fondé une sorte de
+royaume indépendant à Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis
+longtemps absorbaient les forces des Arabes, avaient favorisé le
+développement de la puissance des Beni-Ifrene. La présence d'El-Ar'leb
+dans le Zab avait contenu les Zenètes, mais, en 767, Abou-Korra
+leva l'étendard de la révolte et, après avoir forcé ses voisins
+à accepter la doctrine sofrite (kharedjite). il les entraîna vers l'est
+par les chemins des hauts plateaux à la conquête de l'Ifrikiya.</p>
+
+<p>El-Arleb marcha contre lui, à la tête de ses meilleurs soldats,
+mais les Berbères ne l'attendirent pas et cherchèrent un refuge
+vers l'ouest. Le général arabe était parvenu dans le Zab et voulait
+poursuivre les rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses
+troupes se mutinèrent et refusèrent péremptoirement de le suivre;
+puis elles rentrèrent en débandade à Kaïrouan, le laissant seul
+avec quelques officiers dévoués.</p>
+
+<p>Dans l'est, la situation était grave: à peins le gouverneur avait-il
+quitté l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb,
+s'était mis en état de révolte et avait chassé de Kaïrouan
+le représentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hâte,
+réunit à Gabès tous ses adhérents et se mit en marche sur Kaïrouan.
+On en vint aux mains non loin de la ville et la bataille se termina
+par la défaite et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en
+possession de sa capitale; mais bientôt son compétiteur, qui avait
+formé une nouvelle armée à Tunis, revint lui livrer bataille sous les
+murs mêmes de Kaïrouan. Après une lutte acharnée, dans laquelle
+El-Ar'leb trouva la mort, les rebelles furent complètement écrasés.
+El-Mokharek, qui avait pris le commandement après la mort du
+gouverneur, poursuivit les fuyards dans toutes les directions:
+peu après El-Hassan, qui avait d'abord trouvé un asile chez les
+Ketama, fut mis à mort (sept. 767)<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a>
+<a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391"
+name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a href="#footnotetag391">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouéïri, p. 377 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement d'Omar-ben-Hafs, dit Hazarmed</span >.--En mars 768,
+Omar-ben-Hafs, surnommé Hezarmed<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a>
+<a href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>, désigné par le khalife
+comme gouverneur de l'Ifrikiya, arriva à Kaïrouan à la tête de
+cinq cents cavaliers et fut reçu par les notables de la ville, sortis à
+sa rencontre. Quelque temps après, il se rendit dans le Zab, afin d'y
+maintenir la tranquillité et de relever les murs de Tobna, selon les
+ordres du khalife. Cette position couvrait le sud contre les entreprises
+des Zenètes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392"
+name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a href="#footnotetag392">
+(retour) </a> Ce mot signifie <i>mille hommes</i> en persan.</blockquote>
+
+<p>A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les
+tribus de la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef
+Abou-Hatem-Yakoub. Un corps de cavalerie, envoyé contre eux
+par le commandant de Tripoli, fut défait, et un renfort arrivé de
+Zab éprouva le même sort. En même temps le gouverneur avait à
+tenir tête à une attaque générale des Berbères du Mag'reb central,
+entraînés par Abou-Korra. Il détacha cependant son général Soléïman
+et l'envoya contre les rebelles de l'est; mais Abou-Hatem
+le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant Kaïrouan,
+dont les fortifications l'arrêtèrent (771).</p>
+
+<p>Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'était
+retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille cavaliers<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a>
+<a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>,
+et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles. Abou-Korra
+avait amené quarante mille sofrites fournis par les Béni-Ifrene.
+Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille
+Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer;
+enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient
+donné des contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui
+offrait aucune chance de salut; employa la division et la corruption
+pour se débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un
+cadeau de 40,000 dinars (pièces d'or), à titre de rançon et, grâce à
+l'intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par
+des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient
+à eux seuls la moitié des assaillants<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a>
+<a href="#footnote394"><sup class="sml">394</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393"
+name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a href="#footnotetag393">
+(retour) </a> D'après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de 15,500 hommes;
+mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri, paraissent plus
+probables.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394"
+name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a href="#footnotetag394">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri, p. 379 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Tandis que l'armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle
+de cette trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer
+Ibn-Rostem, qui occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur
+de Tiharet regagna comme il put sa capitale, avec les débris
+de ses troupes. Les autres contingents se retirèrent et, ainsi, se
+fondit ce grand rassemblement. Omar, ayant enfin le passage libre,
+sortit de Tobna, où il laissa un corps de troupes, et se porta, à
+marches forcées, au secours de Kaïrouan. Depuis huit mois, cette
+ville, étroitement bloquée, avait supporte les fatigues d'un siège
+et était livrée aux horreurs de la famine. La garnison, épuisée et
+décimée, soutenait chaque jour des combats pour repousser les
+assiégeants. Déjà un certain nombre d'habitants, considérant la
+situation comme désespérée, étaient allés rejoindre le camp des
+assiégeants.</p>
+
+<p>A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège,
+se porta à sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d'être disposé
+à lui offrir le combat près de Tunis, parvint à l'éviter et put
+opérer sa jonction avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti
+de Kaïrouan. Tous deux rentrèrent dans la ville et l'arrivée du
+gouverneur, bien qu'il n'amenât qu'un faible renfort, ranima le
+courage des Arabes.</p>
+
+<p><span class="sc">Mort d'Omar</span >. <span class="sc">Prise de Kaïrouan par les Kharedjites.</span >--Abou-Hatem
+revint bientôt à Kaïrouan à la tête d'une nombreuse armée
+renforcée des contingents d'Abou-Korra qui, après avoir inutilement
+essayé d'enlever Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de
+la Tunisie. Les Arabes tentèrent en vain de tenir la campagne; ils
+furent, forcés de se réfugier derrière les murailles de Kaïrouan,
+dont la force et la solidité préserva la ville d'une chute immédiate.
+Un grand nombre de Berbères accoururent de toutes parts pour
+se joindre aux assiégeants et, selon les chroniques, 350,000 Karedjites
+se trouvèrent réunis à Kaïrouan<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a>
+<a href="#footnote395"><sup class="sml">395</sup></a>. Le courage des assiégés
+fut inébranlable, mais la famine vint augmenter les chances de
+leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme et même les animaux
+immondes furent dévorés, et qu'il fut reconnu que la position
+n'était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se procurer
+des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir, prétendant
+qu'il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas
+tenter eux-mêmes l'aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé
+de colère, je vous enverrai tous à l'abreuvoir de la mort!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395"
+name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a href="#footnotetag395">
+(retour) </a> Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.</blockquote>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville,
+apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait
+à envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya.
+Le gouverneur résolut aussitôt d'éviter par la mort l'amertume
+d'une telle injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il
+se jeta comme «un chameau enragé» sur les assiégeants, et après
+en avoir abattu un grand nombre, il trouva la mort qu'il cherchait
+(novembre 771).</p>
+
+<p>Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu,
+entra alors en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation
+par laquelle il lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté
+de se retirer avec leurs armes et leurs insignes, et le respect des
+personnes et des biens était garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient,
+tandis qu'une partie de la milice prenait la route de Tobna et que
+quelques officiers passaient au service d'Abou-Hatem.</p>
+
+<p>Pour la deuxième fois, en quelques années, les Karedjites berbères
+entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette
+fois, il n'y eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de démanteler
+les fortifications de Kaïrouan. Du reste, il n'eut pas le loisir
+de jouir longtemps de ses succès.</p>
+<a name="b5" id="b5"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>DERNIERS GOUVERNEURS ARABES</h4>
+
+<p class="mid">772-800</p>
+
+<p>Yezid-ben-Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de
+Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbères indépendants.--L'Espagne
+sous le premier khalife oméïade; expédition de Charlemagne.--Intérim
+de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah
+fonde à Oulili la dynastie édricide.--Conquêtes d'Edris;
+sa mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie
+en Ifrikiya.--Gouvernement de Hertema-ben-Aïan.--Gouvernement
+de Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte
+de la milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant,
+fonde la dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne
+sous Hicham et El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.</p>
+
+<p><span class="sc">Yezid-ben-Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya</span >.--Lorsque
+la nouvelle des désastres dont l'Ifrikiya avait été le théâtre
+parvint en Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife
+El-Mansour réunit aussitôt une armée considérable, formée de
+troupes prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak
+et de Syrie, en donna le commandement à Yezid-ben-Hatem et le
+fit partir pour l'Occident. (772).</p>
+
+<p>Abou-Hatem, de son côté, réunit ses contingents et, laissant le
+commandement de Kaïrouan à Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit
+en marche sur Tripoli. Mais, à peine avait-il quitté sa capitale, que
+les miliciens se révoltèrent, chassèrent Abd-el-Aziz et placèrent à
+leur tête Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, défit
+les rebelles et lança à leur poursuite un de ses lieutenants nommé
+Djerid. Omar, avec une partie de ses miliciens, avait cherché un
+refuge près de Djidjel, dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y
+poursuivre, mais il tomba dans une embuscade et fut défait et tué.
+Quant aux autres miliciens, ils avaient rejoint l'armée arabe à
+Sort.</p>
+
+<p>Cependant Abou-Hatem s'était avancé jusque vers Tripoli, mais,
+lorsqu'il connut la force de l'armée de Yezid, il renonça à lutter contre
+elle en bataille rangée et alla se retrancher dans les montagnes
+de Nefouça. Il occupait une position très forte et ne craignit pas
+d'attaquer l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetèrent
+sur le corps principal, puis ils regagnèrent leurs montagnes. Yezid
+marcha alors contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua
+de front leurs retranchements et les enleva l'un après l'autre. Une
+dernière et sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la
+mort, consacra le triomphe des Arabes (mars 772). Les débris des
+contingents berbères tâchèrent de regagner leurs tribus, mais la
+cavalerie arabe, lancée à leur poursuite dans toutes les directions,
+fit un grand carnage des karedjites. Abou-Korra put cependant
+rentrer à Tlemcen. En même temps, Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib,
+le seul officier arabe resté fidèle à la cause d'Abou-Hatem,
+se réfugia avec un certain nombre d'adhérents dans les montagnes
+de Ketama<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a>
+<a href="#footnote396"><sup class="sml">396</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396"
+name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a href="#footnotetag396">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouéïri, p. 384.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement de Yezid-ben-Hatem</span >.--Vers la fin de mai, Yezid,
+qui avait assuré la pacification des provinces méridionales en
+noyant la révolte dans le sang, fil son entrée à Kaïrouan. Il s'appliqua
+à rendre à la ville toute sa splendeur et à faire oublier la
+domination des Kharedjites.</p>
+
+<p>Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois,
+dans le pays des Ketama; mais il finit par succomber avec ses
+partisans, sous les efforts combinés des généraux arabes. La révolte
+kharedjite qui, en réalité, était le réveil de l'esprit national
+berbère, semblait domptée; plus de trois cents combats avaient
+été livrés et les indigènes avaient toujours supporté le poids de la
+défaite et la sanglante vengeance de leurs vainqueurs. Cependant,
+les Houara se soulevèrent encore, à la voix d'un de leurs chefs,
+nommé Abou-Yahïa-ben-Afounas. Le commandant de Tripoli,
+ayant marché contre eux, les défit non loin de cette ville. L'année
+suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint à entraîner les
+turbulents Ourfeddjouma à la révolte contre l'autorité arabe. Une
+armée envoyée contre eux par Yezid fut d'abord défaite. Alors
+Mohelleb, fils du gouverneur qui commandait le poste de Tobna,
+sollicita l'honneur de réduire les rebelles. Ayant reçu de son père
+les délogea de toutes leurs positions et en fit «un massacre épouvantable.»</p>
+
+<p>Cette fois, les révoltés kharedjites étaient, sinon domptés, du
+moins réduits à l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques
+années de paix que le gouverneur employa aux embellissement
+de Kaïrouan. «En 774, dit En-Nouéïri, il fit rebâtir la grande
+mosquée de Kaïrouan et construire des bazars pour chaque métier.
+Ainsi, on pourrait dire, sans trop s'écarter de la vérité, qu'il
+en fut le fondateur.» En même temps il rétablissait, par son esprit
+de justice, la sécurité des transactions. El-Kaïrouani rapporte,
+d'après l'historien Sahnoun, que Yezid se plaisait à dire: «Je ne
+crains rien tant sur la terre que d'avoir été injuste envers quelqu'un
+de mes administrés, quoique je sache cependant que Dieu seul est
+infaillible<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a>
+<a href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397"
+name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a href="#footnotetag397">
+(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 79. En-Nouéïri, p. 385.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les petits royaumes berbères indépendants</span >.--Nous n'avons pas
+voulu interrompre le cours des événements importants dont l'Ifrikiya
+était le théâtre; mais il convient de retourner de quelques
+années en arrière, pour reprendre l'historique des petites royautés
+du Mag'reb.</p>
+
+<p>A Sidjilmassa, le premier roi que la communauté des Miknaça
+s'était donné, Aïca-ben-Yezid, fut déposé, en 772, après quinze
+années de règne, et mis à mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaçoul,
+véritable fondateur du royaume, fut élu à
+sa place. Il forma la souche des Beni-Ouaçoul, souverains de Sidjilmassa.
+Cette oasis continua à être le centre d'une secte kharedjite
+tenant de l'éïbadisme et du sofrisme. Ces hérétiques prononçaient
+la prière au nom du khalife abbasside, dont ils se déclaraient
+les vassaux<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a>
+<a href="#footnote398"><sup class="sml">398</sup></a>.</p>
+
+<p>Les Berg'ouata, dirigés par leur prophète, le mehdi<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a>
+<a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a> Salah,
+continuaient à vivre indépendants, dans le Mag'reb extrême, et à
+propager leurs doctrines hérétiques. Après un long règne de près
+d'un demi-siècle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir
+à son fils El-Yas<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a>
+<a href="#footnote400"><sup class="sml">400</sup></a>.</p>
+
+<p>Dans le Rif marocain, à Nokour, Saïd, petit-fils d'un autre Salah,
+était en possession de l'autorité et maintenait l'exercice du culte
+orthodoxe sur le littoral de la Méditerranée<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a>
+<a href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398"
+name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a href="#footnotetag398">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte arabe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399"
+name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a href="#footnotetag399">
+(retour) </a> Ce titre, que nous reverrons souvent apparaître, a été pris par un
+grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par: <i>Messie</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400"
+name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a href="#footnotetag400">
+(retour) </a> Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401"
+name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a href="#footnotetag401">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 138, 139.</blockquote>
+
+<p>A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene
+régnaient en maîtres et étendaient chaque jour leur influence.
+Leurs cousins, les Mag'raoua, commençaient à envahir les plaines
+de cette région et à devenir redoutables par leur nombre et leur
+puissance.</p>
+
+<p>Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, à Tiharet, avait continué
+à recueillir les réfugiés de toutes les tribus appartenant à la secte
+éïbadite, dont il était le chef reconnu.</p>
+
+<p>Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbères
+vivaient dans l'indépendance la plus complète. Mais on voit, par
+ce qui précède, que cette race tendait à abandonner l'état démocratique
+pour grouper ses forces en formant de petites royautés
+autonomes.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Espagne sous le premier khalife oméaïde</span >. Expédition de Charlemagne.--Nous
+avons laissé l'oméïade Abd-er-Rahman seul
+maître du pouvoir à Cordoue, après avoir triomphé de Youçof. Il
+n'eut pas le loisir de jouir longtemps de son succès, car l'anarchie
+était devenue un état normal pour les Musulmans d'Espagne et ils
+avaient perdu l'habitude d'obéir à un seul maître. Ce ne fut, durant
+des années, qu'une suite de révoltes: Yéménites, Berbères,
+Fihrites (descendants d'Okba), s'évertuèrent il renverser le trône
+oméïade à peine assis.</p>
+
+<p>En 763, El-Ala-ben-Moghit, nommé gouverneur de l'Espagne
+par le khalife El-Mansour, débarqua dans la province de Béja et
+arbora le drapeau noir des abbassides. Aussitôt, yéménites et
+fihrites accourent se ranger autour du représentant de l'autorité
+légitime, et tous viennent assiéger Abd-er-Rahman qui s'était
+retranché dans la place forte de Carmona. Le siège durait depuis
+deux mois et la situation des assiégés était des plus critiques,
+lorsque le prince oméïade, prenant une résolution désespérée, se
+mit à la tête de ses meilleurs guerriers, sortit de la ville et, se
+jetant avec impétuosité sur le camp des assiégeants, s'en rendit
+maître et tailla en pièces ses ennemis. On dit qu'ayant coupé les
+têtes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler,
+après avoir attaché à l'oreille une étiquette indiquant le nom de
+chacun, et expédia le tout, roulé dans les débris du drapeau noir
+et enveloppé d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funèbre
+envoi, El-Mansour se serait écrié: «Je rends grâce à Dieu de ce
+qu'il y a une mer entre moi et un tel ennemi!<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a>
+<a href="#footnote402"><sup class="sml">402</sup></a>» Abd-er-Rahman
+triompha ensuite de cette révolte et traita avec la dernière rigueur
+ceux qui s'y étaient compromis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402"
+name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a href="#footnotetag402">
+(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne</i>, p. 367.</blockquote>
+
+<p>En 766, une grande insurrection éclata parmi les Berbères à la
+voix d'un illuminé du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un
+descendant du prophète et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed.
+Il était originaire d'une fraction des Miknaça, passée
+en Espagne lors de la première invasion et devenue très puissante.</p>
+
+<p>Il proclama l'autorité abbasside, obtint de grands succès et,
+durant neuf années, tint en échec la puissance d'Abd-er-Rahman.
+Ce prince parvint enfin à écraser ses adhérents et à le faire
+assassiner.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formèrent un nouveau
+complot, c'étaient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone,
+le fihrite Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnommé le Slave, gendre
+de Youçof, et un fils de Youçof, appelé Abou-el-Asouad. La gloire
+de Charlemagne étant parvenue jusqu'à eux, ils résolurent de solliciter
+son concours et, à cet effet, se rendirent, en 777, à Paderborn
+et proposèrent au grand conquérant de lui ouvrir l'Espagne.
+Charles accueillit leurs ouvertures et leur promit de conduire une
+armée dans la péninsule. El-Arbi devait l'appuyer avec tous ses
+adhérents, au nord de l'Ebre, et le faire reconnaître comme souverain
+de cette région, tandis que le Slave irait chercher des
+Berbères en Afrique et occuperait avec eux la province de Murcie.</p>
+
+<p>Ce plan, si bien combiné, pécha dans l'exécution: le Slave arriva
+le premier, avec un certain nombre de Berbères, et demanda des
+secours à El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur traité,
+il ne devait pas franchir l'Ebre. Irrité de ce qu'il appelait une
+trahison, le Slave marcha contre El-Arbi, fut battu et forcé de
+rentrer dans la province de Murcie, où il périt assassiné.</p>
+
+<p>Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrénées, il ne trouva, pour
+l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur,
+Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme
+on le lui avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il
+dut commencer par entreprendre le siège de Saragosse, où commandait
+un fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrétiens.
+Tandis qu'il était devant cette place, il reçut la nouvelle que
+Witekind et les Saxons avaient repris les armes et menaçaient
+Cologne. Force lui fut de lever le siège et de reprendre au plus
+vite la route du Nord; il passa par la vallée de Roncevaux, où son
+arrière-garde tomba dans une embuscade tendue par les Basques.</p>
+
+<p>Ainsi Abd-er-Rahman avait échappé au plus grave danger qu'il
+eût encore couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Après
+le départ des Franks, il s'appliqua à combattre isolément tous ses
+adversaires et, par sa persévérance et son implacable cruauté,
+arriva enfin à briser toutes les résistances. Ne pouvant compter
+sur les Musulmans d'Espagne, il appela d'Afrique un grand nombre
+de Berbères et même de nègres et en forma une armée dévouée,
+sans aucun lien avec les gens du pays<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a>
+<a href="#footnote403"><sup class="sml">403</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403"
+name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a href="#footnotetag403">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. I, p. 370 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Pendant que le khalife oméïade était absorbé par ces luttes,
+Alphonse, roi des Asturies, étendait les limites de ses provinces et
+arrachait la Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux
+règne en 759, et fut remplacé par son fils Froïla. Lugo, Porto,
+Zamora, Salamanque et une partie de la Castille étaient en son
+pouvoir. Il mourut en 769, léguant la couronne à son fils Aurélio<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a>
+<a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404"
+name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a href="#footnotetag404">
+(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'hist. de l'Espagne</i>, p. 101.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Intérim de Daoud-ben-Yezid</span >.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En
+787, Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, après avoir
+exercé le pouvoir durant près de quinze années. L'Afrique avait
+joui d'une période de tranquillité bien nécessaire après tant de
+luttes. Aussitôt après la mort du gouverneur, les Nefzaoua se révoltèrent
+et, conduits par l'un des leurs, nommé Salah-ben-Nacir,
+attaquèrent leurs voisins et les contraignirent à adopter la doctrine
+éïbadite, puis ils envahirent le Tel et s'avancèrent jusqu'à Badja.
+Le commandant de Tobna ayant marché contre eux fut défait près
+de cette ville.</p>
+
+<p>Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires
+après la mort de son père, envoya alors contre les insurgés le
+général Soléïman avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus
+dans une première rencontre, se reformèrent à Sikka (le Kef);
+mais Soléïman les y poursuivit et les dispersa, après en avoir tué
+un grand nombre. Ainsi la révolte se trouva encore une fois apaisée.
+Daoud administrait depuis plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le
+khalife Haroun-er-Rachid le remplaça par son oncle Rouh-ben-Hatem,
+et, pour le récompenser de ses services, lui conféra le gouvernement
+de l'Egypte.</p>
+
+<p>Au commencement de l'année 788, Rouh arriva à Kaïrouan et
+prit en main l'autorité. C'était un homme prudent et expérimenté
+qui, au lieu de pousser les indigènes à la révolte par de durs traitements,
+jugea préférable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem
+était mort à Tiharet, quelque temps auparavant, et
+avait été remplacé par son fils Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au
+gouverneur de Kaïrouan des propositions d'alliance qui furent
+acceptées, et un traité de paix fut signé entre le représentant du
+khalife et le chef du kharedjisme éïbadite<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a>
+<a href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405"
+name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a href="#footnotetag405">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouéïri, p. 387, 388.</blockquote>
+
+<p>Edris-bex-Abdallah fonde à Oulili la dynastie edriside.--Ainsi
+l'autorité arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une
+nouvelle dynastie allait s'établir dans le Mag'reb et consacrer la
+perte définitive de cette contrée pour le khalifat.</p>
+
+<p>Nous avons vu précédemment qu'après l'assassinat du khalife
+Ali, gendre de Mahomet, ses partisans avaient en vain essayé de
+faire obtenir le trône à ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient
+pu empêcher l'établissement de la dynastie oméïade; mais ils
+avaient formé une vaste société secrète et s'étaient donné le nom
+de <i>Chiaïtes</i> (<i>co-ayants-droit</i>). Ils avaient continué à compter en
+secret le règne des descendants d'Ali, seuls khalifes légitimes, et
+n'avaient cessé d'attendre le moment de reconquérir le pouvoir.
+Sous le règne de l'abbasside El-Mansour, deux des descendants
+d'Ali, croyant l'heure arrivée, avaient levé les armes; mais la victoire
+s'était prononcée pour leur adversaire et la révolte avait été
+étouffée dans le sang. Après la mort d'El-Mansour, un alide du
+nom de Hocéïne, petit-fils de Haçan II, se mit en révolte contre
+le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tué à la bataille de Fekh,
+près de La Mekke, et presque tous ses adhérents périrent massacrés (787).</p>
+
+<p>Un oncle de Hocéïn, nommé Edris-ben-Abd-Allah, avait échappé
+au désastre de Fekh; il se tint soigneusement caché et put se
+soustraire aux minutieuses recherches ordonnées par le khalife.
+Son signalement avait été envoyé à tous les commandants militaires,
+et des postes furent établis sur les routes afin de l'arrêter s'il tentait
+de sortir de l'Arabie. En dépit de ces précautions, Edris parvint,
+grâce au dévouement de son affranchi Rached, à gagner l'Egypte;
+de là, il partit pour l'ouest, vêtu d'une robe de laine et coiffé d'un
+turban grossier. Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached
+lui donnait des ordres comme à un domestique, et il put sous ce
+déguisement atteindre le fond du Mag'reb. Après avoir séjourné à
+Tanger, il gagna Oulili<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a>
+<a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a>, près d'une des sources du Sebou, dans
+les montagnes des Aoureba, et fut bien accueilli par ces Berbères,
+dont le chef Abou-Léïla-Ishak lui jura fidélité. Ainsi, c'était loin
+de sa patrie, et au milieu de populations sauvages, que le descendant
+de Mahomet trouvait la sécurité et pouvait faire reconnaître
+ses droits. Vers la fin de l'année 788, Edris se proclama
+indépendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata, Riatha,
+Nefza, Mar'ila, Miknaca et même d'une partie des R'omara<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a>
+<a href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406"
+name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a href="#footnotetag406">
+(retour) </a> L'antique Volubilis, où fut ensuite construite la ville de Fès.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407"
+name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a href="#footnotetag407">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et suiv. <i>Roudh-El-Kartas</i>,
+trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, art.
+<i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<p>Ayant reçu des contingents de ces tribus, Edris étendit son
+autorité sur les régions du Mag'reb. Quelques populations d'origine
+ancienne, débris de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula,
+Fazaz, etc., avaient trouvé un refuge dans ces montagnes reculées,
+et y avaient conservé le culte israélite ou chrétien. Le descendant
+du prophète les força à professer l'islamisme. Il alla ensuite réduire
+les populations de Mediouna, au delà de la Moulouïa, puis passa
+dans le Temesna et en fit la conquête, ainsi que de Tedla et de la
+ville de Chella, régions dans lesquelles le paganisme avait encore
+des adeptes.</p>
+
+<p><span class="sc">Conquêtes d'Edris; sa mort</span >.--Devenu ainsi maître d'un vaste
+territoire, Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la
+religion orthodoxe. L'année suivante, il marcha vers l'est, contre
+les Beni-Ifren et Mag'raoua hérétiques et, par conséquent, ennemis.
+Parvenu auprès de Tlemcen, il reçut la soumission du chef de
+ces Zenètes, Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplacé Abou-Korra.
+Edris entra dans Tlemcen sans coup férir et séjourna un
+certain nombre de mois dans cette ville, où il construisit la mosquée
+qui porta son nom. Après avoir fait une tentative infructueuse
+pour abattre la puissance des Rostemides de Tiharet, il reprit le
+chemin d'Oulili, laissant à Tlemcen, pour le représenter, son frère
+Soleïman (790).</p>
+
+<p>Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait
+à poursuivre ses conquêtes, sa perte se tramait en Orient. Le
+khalife Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes,
+dans ce pays éloigné, résolut de s'en débarrasser par un moyen
+qui lui était familier, l'assassinat. Un certain Soléïman-ben-Horéïz,
+surnommé Ech-Chemmakh, affilié à la secte des Zaïdiya, fut envoyé
+par lui, dans ce but, en Mag'reb. Il se présenta à la cour d'Edris
+comme médecin et comme déserteur du parti abbasside; ayant, au
+moyen de ce double titre, capté la confiance d'Edris, il parvint un
+jour à éloigner le fidèle Rached, et en profita pour empoisonner
+son maître. Lorsqu'il fut certain de sa mort, il monta à cheval et
+reprit en toute hâte la route de l'est; mais Rached fut bientôt sur
+ses traces et, l'ayant atteint près de la Moulouïa, engagea avec lui
+un combat dans lequel chacun des adversaires reçut plusieurs
+blessures. Ech-Chemmakh put néanmoins traverser la rivière et,
+tout sanglant, continuer sa route.</p>
+
+<p>Edris fut enterré à Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le
+khalife pouvait croire cette dynastie éteinte. Mais nous verrons
+plus tard qu'une de ses concubines, la Berbère Kenza, était enceinte
+et que, grâce à l'adresse et à la prudence de Rached, le royaume
+edricide fut conservé à l'enfant posthume de son fondateur.</p>
+
+<p>Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En
+Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem était
+mort. (791), et avait désigné pour lui succéder son fils Kabiça. Mais
+Haroun-er-Rachid n'entendait pas que la fonction de gouverneur
+se transmît par hérédité dans son empire; prévenu de la fin prochains
+de Rouh, il envoya, pour le remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib.
+Cet officier arriva à Kaïrouan au moment où Kabiça
+venait de se faire reconnaître comme émir; ayant montré son
+diplôme, il reçut le serment de la population et des troupes. Il
+exerça, pendant deux ans, le pouvoir avec équité; mais, en 793,
+El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au
+poste qui avait été occupé par son père, et vint prendre possession
+du commandement à Kaïrouan (mai 793).</p>
+
+<p>Peu de temps après, la milice syrienne en garnison à Tunis se
+révolta contre le gouverneur de cette ville, El-Moréïra-ben-Bachir,
+neveu d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions
+avaient soulevé l'opinion publique. Le chef de cette sédition, Abd-Allah-ben-Djaroud,
+écrivit à El-Fadel pour faire connaître les
+griefs de la population, et aussitôt un autre commandant fut
+envoyé à Tunis; mais les gens qui s'étaient portés à sa rencontre
+le mirent à mort et cette sédition se changea en révolte ouverte.
+Les commandants des places voisines, gagnés par les promesses ou
+par l'argent, firent cause commune avec les rebelles. El-Fadel,
+ayant marché avec ses troupes contre Abd-Allah, fut défait par
+celui-ci et ne put l'empêcher de s'emparer de Kaïrouan. Ayant
+été lui-même fait prisonnier, il fut massacré par ies soldats, malgré
+l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794).</p>
+
+<p><span class="sc">Anarchie en Ifrikiya</span >.--Cependant le commandant d'El-Orbos,
+nommé Chemdoun, se déclara hautement contre les rebelles,
+fit alliance avec plusieurs autres chefs, parmi lesquels son
+collègue de Mila, et recueillit Moréïra et tous les adhérents de la
+cause légitime. Ayant marché contre l'usurpateur, il éprouva une
+première défaite; mais, bientôt, El-Ala-ben-Saïd, gouverneur du
+Zab, vint le rejoindre avec de nouveaux contingents, et fous marchèrent
+sur Kaïrouan.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait
+nommé comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aïan, et
+qu'en attendant son arrivée, un officier du nom de Yaktin allait
+venir avec la mission de pacifier la milice, se porta au devant de
+l'envoyé pour tâcher de transiger avec lui ou de détourner le
+coup qui le menaçait. En vain, Yaktin pressa le rebelle de déposer
+les armes: Ibn-Djaroud refusa sous le prétexte que, s'il abandonnait
+Kaïrouan, cette ville serait livrée au pillage par les Berbères
+au service de ses ennemis. Ne pouvant rien obtenir de lui, Yaktin
+s'appliqua à détacher de sa cause un certain nombre d'adhérents.</p>
+
+<p>Peu après, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit
+en marche vers l'ouest à la tête d'un corps d'armée et s'empara
+de Tripoli. Quant au gouverneur, il était resté en observation à
+Barka. En même temps, El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec
+ses Berbères, mettre le siège devant Kaïrouan. Ibn-Djaroud, se
+voyant perdu, écrivit en hâte à Yahïa pour lui offrir sa soumission;
+puis il sortit de la capitale, où il avait commandé pendant
+sept mois, et vint se remettre entre ses mains. Aussitôt El-Ala fit
+son entrée à Kaïrouan et massacra tous les partisans du chef
+révolté. Yahia-ben-Moussa arriva à son tour (mars-avril 795) et
+obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyât ses troupes, dont les
+excès allaient croissant. Le chef qui se prétendait le sauveur de
+l'autorité du khalife se retira à Tripoli et, de là, écrivit à Hertema
+pour réclamer le prix de ses services. Il est à supposer que sa
+puissance était fort à craindre, car le khalife Er-Rachid lui écrivit
+lui-même, en le félicitant, et en lui envoyant une forte gratification.
+On put ainsi le décider à partir pour i Orient<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a>
+<a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408"
+name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a href="#footnotetag408">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 389 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement de Hertema-ben-Aïan</span >.--Dans le mois de
+juin 795, Hertema fit son entrée à Kaïrouan. Il proclama une
+amnistie générale et s'occupa de mettre en état de défense les
+fortifications de plusieurs villes de la côte, notamment Monastir
+et Tripoli. Mais l'esprit de révolte agitait partout les populations
+indigènes et le gouverneur ne pouvait compter sur sa milice, pour
+laquelle l'indiscipline était devenue une habitude. Se sentant trop
+faible et trop isolé pour mener à bien la rude tâche qu'on lui avait
+confiée, il sollicita lui-même du khalife son rappel. Haroun-er-Rachid
+désigna alors son propre frère de lait Mohammed-ben-Mokatel
+pour occuper le poste important de gouverneur de
+l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife
+tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment où la situation
+réclamait un esprit particulièrement habile et expérimenté.</p>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel</span >.--Arrivé à Kaïrouan
+dans le mois de ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna
+aussitôt la mesure de son incapacité, ne comprenant rien à la
+situation, et se livrant à toutes les fantaisies d'un despote grisé
+par son pouvoir. Un an s'était à peine écoulé depuis son arrivée,
+que les miliciens syriens et khoraçanites se mettaient en état de
+révolte et plaçaient à leur tête Morra-ben-Makhled. Un corps de
+troupes envoyé contre les rebelles les réduisit au silence; leur
+chef fut mis à mort.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Temmam-ben-Temim, commandant de
+Tunis, releva l'étendard de la révolte et, ayant réuni tous les mécontents,
+marcha sur Kaïrouan (octobre 799).</p>
+
+<p>Ibn-Mokatel sortit à sa rencontre et lui livra bataille à Moniat-el-Kheïl;
+mais il fut complètement défait et n'obtint la vie
+sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se réfugia en effet
+avec sa famille à Tripoli, tandis que Temmam faisait son entrée à
+Kaïrouan.</p>
+
+<p><span class="sc">Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la milice</span >.--A ce
+moment, le commandement du Zab était confié à un fils de l'ancien
+gouverneur El-Ar'leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une
+grande autorité dans cette situation. Dès qu'il eut appris les événements
+d'Ifrikiya, Ibrahim se mit en marche, à la tête de ses
+contingents, pour combattre l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit
+pas; il évacua la ville, et le fils d'El-Ar'leb, ayant pris
+possession de Kaïrouan, annonça en chaire qu'Ibn-Mokatel était
+toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce dernier rentra en
+toute hâte dans sa capitale.</p>
+
+<p>Quant à Temmam, qui s'était réfugié à Tunis, il tenta de semer
+la désunion parmi les troupes fidèles et même d'indisposer le
+gouverneur contre Ibrahim; mais toutes ses manœuvres échouèrent
+et il apprit bientôt que celui-ci marchait contre lui.</p>
+
+<p>Au commencement de février 800, Ibn-el-Ar'leb infligea à Temmam
+une défaite qui le força à rentrer à Tunis; il se disposait à
+entreprendre le siège de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa
+soumission, à condition que lui et ses frères auraient la vie sauve.
+Cette demande lui ayant été accordée, il se rendit à discrétion et
+fut conduit à Kaïrouan, d'où on l'expédia en Orient comme prisonnier
+d'état avec les chefs les plus compromis<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a>
+<a href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409"
+name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a href="#footnotetag409">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 397.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde la
+dynastie ar'lébite</span >.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid,
+ayant appris les tristes exploits de son frère de lait, se convainquit
+de la nécessité de le remplacer en Ifrikiya. Dans l'état des choses,
+Ibrahim était l'homme de la situation et son choix s'imposait. Le
+khalife ayant consulté à ce sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait
+fort l'expérience, obtint cette réponse: «Vous n'avez personne
+de plus aimé, de plus dévoué et de plus digne d'exercer
+le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la conduite passée est
+garante de l'avenir.» Ces paroles achevèrent de décider le khalife
+qui avait reçu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par laquelle il sollicitait
+pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant non seulement de
+renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie par le gouvernement
+de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un
+tribut de quarante mille dinars.</p>
+
+<p>Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d'ennuis toujours
+renaissants et retarder de plus d'un siècle la chute de l'autorité
+arabe en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le
+terrain perdu dans le Mag'reb. Dès lors, en effet, le gouvernement
+central n'aurait plus à intervenir dans l'administration du pays
+qu'il consentait à abandonner, moyennant fermage, à des vice-rois
+formant une dynastie vassale, et chez lesquels le pouvoir se
+transmettrait par voie d'hérédité. Ainsi, cette brillante conquête
+qui avait coûté si cher aux Arabes s'était détachée d'eux, province
+par province, dans l'espace de moins d'un siècle, et il ne restait
+au khalifat qu'une suzeraineté presque nominale sur l'Ifrikiya.</p>
+
+<p>Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le
+courrier porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui
+se trouvait à Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir à
+Kaïrouan une fausse lettre le maintenant au poste de gouverneur.
+En recevant cette missive, l'Ar'lebite devina la supercherie;
+néanmoins il céda la place et reprit avec ses troupes le chemin du
+Zab. Mais le khalife, à l'annonce de cette incartade de son frère de
+lait, entra dans une violente colère et intima à Ibn-Mokatel, qui
+se disposait à revenir à Kaïrouan, l'ordre formel de résigner ses
+fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint aussitôt du
+Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit définitivement
+la direction des affaires<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a>
+<a href="#footnote410"><sup class="sml">410</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410"
+name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a href="#footnotetag410">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 395 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Naissance d'Edris II</span >.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre
+de ces événements importants, la dynastie edricide, que le khalife
+Haroun avait cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi
+dire de ses cendres.</p>
+
+<p>Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laissé une de ses
+concubines, nommée Kenza, enceinte. Après les funérailles du
+prince, le fidèle Rached réunit les principaux chefs des tribus
+berbères et leur dit: «L'imam Edris est mort sans enfants, mais
+Kenza, sa femme, est enceinte de sept mois, et, si vous le voulez
+bien, nous attendrons jusqu'au jour de son accouchement pour
+prendre un parti: s'il naît un garçon, nous l'élèverons, et quand
+il sera homme, nous le proclamerons souverain; car, descendant
+du prophète de Dieu, il apportera avec lui la bénédiction
+de la famille sacrée<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a>
+<a href="#footnote411"><sup class="sml">411</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411"
+name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a href="#footnotetag411">
+(retour) </a> Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, p. 561. El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<p>Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères,
+et en septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle
+d'une ressemblance frappante avec son père». Rached le présenta
+aux cheiks indigènes qui s'écrièrent en le voyant: «C'est
+Edris lui-même, l'imam n'a pas cessé de vivre!»</p>
+
+<p>On laissa à Rached le soin de l'élever et de gouverner en son
+nom, jusqu'à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce
+tuteur ne négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction
+et faire de lui un redoutable guerrier.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Espagne sous Hicham et el-Hakem</span >.--En Espagne, le khalife
+oméïde Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un
+règne de plus de trente-trois années employées presque entièrement
+à l'affermissement de son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman,
+Abd-Allah et Hicham. Ce dernier, bien que le plus jeune, lui
+succéda après une courte lutte avec son aîné Soleïman. Pour
+assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux frères leur renonciation
+au trône et, en vertu de leur convention, ceux-ci se retirèrent au
+Mag'reb.</p>
+
+<p>Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre
+et fut remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et
+Abd-Allah, ses oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag'reb en
+amenant une armée de Berbères pour lui disputer le pouvoir.
+Après deux années de luttes, Soleïman ayant été tué, la victoire
+resta définitivement à El-Hakem (800).</p>
+
+<p>Pendant le règne de Hicham, des expéditions heureuses avaient
+été faites par les Musulmans en Galice, et les chrétiens avaient
+été humiliés par des défaites qui leur avaient arraché une partie
+de leurs conquêtes<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a>
+<a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>. Plusieurs souverains avaient succédé à
+Alphonse I<sup >er</sup>. A la fin du <span class="sc">viii</span ><sup >e</sup> siècle, Alphonse II, dit le Chaste,
+roi des Asturies, ne put empêcher les Musulmans de pénétrer
+jusque dans les montagnes de son royaume.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412"
+name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a href="#footnotetag412">
+(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'hist. de l'Espagne</i>, p. 101-139 et suiv. El Marrakchi
+(Dozy), p. 17 et suiv.</blockquote>
+<br>
+
+<pre>
+ Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.
+
+ Date de la nomination.
+
+ Okba-ben-Nafa vers................. 669
+ Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675
+ Okba-ben-Nafa...................... 681
+ Zoheïr-ben-Kais vers............... 688
+ Haçane-ben-Nomane vers............. 697
+ Mouça-ben-Noceïr................... 705
+ Mohammed-ben-Yezid................. 715
+ Ismaïl-ben-Abd-Allah............... 718
+ Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720
+ Bichr-ben-Safouane................. 721
+ Obeïda-ben-Abd-er-Rahman........... 728
+ Okba-ben-Kodama.................... 732
+ Obeïd-Allah-ben-el-Habhab.......... 734
+ Koltoum-ben-Aïad................... 741
+ Hendhala-ben-Sofiane............... 742
+ Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744
+ El-Yas-ben-Habib................... 755
+ El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756
+ Mohammed-ben-Achath................ 761
+ El-Ar'leb-ben-Salem................ 765
+ Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768
+ Yezid-ben-Hatem.................... 772
+ Daoud-ben-Yezid.................... 787
+ Rouh-ben-Hatem..................... 788
+ En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791
+ El-Fadel-ben-Rouh.................. 793
+ Hertema-ben-Aïan................... 795
+ Mohammed-ben-Mokatel............... 797
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800
+</pre>
+<br>
+<hr class="short">
+<a name="b6" id="b6"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE</h4>
+
+<p class="mid">800-838</p>
+
+<p>Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Edris II est proclamé
+par les Berbères.--Fondation de Fez par Edris II.--Révoltes en
+Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son
+père Ibrahim.--Conquêtes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frère
+Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.--Luttes
+de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Mort d'Edris II;
+partage de son empiré.--Etat de la Sicile au commencement du
+<span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle.--Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du
+cadi Aced.--Conquête de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frère,
+Abou-Eïkal-el-Ar'leb, lui succède.--Guerres entre les descendants
+d'Edris II.--Les Midrarides à Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.</p>
+
+<p><span class="sc">Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya</span >.--Le
+choix d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, était
+le meilleur que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la
+pratique qu'il possédait des affaires du pays, était capable d'étouffer
+les germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre
+aux caprices de la milice. L'anarchie des dernières années provenait
+surtout de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur
+laquelle il put compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci,
+se sentant nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à
+cet inconvénient, il ne fallait pas penser à former des corps berbères;
+ce fut aux nègres qu'il eut recours pour contrebalancer la
+force des Syriens. Ayant acheté un grand nombre d'esclaves
+noirs, il les habitua à porter les armes, en laissant croire aux miliciens
+qu'il destinait ces nègres à être employés dans les postes les
+plus périlleux.</p>
+
+<p>En même temps, pour s'assurer une retraite sûre, en cas de
+révolte, il fit construire, à trois milles de Kaïrouan, la place forte
+d'El-Abbassïa où il déposa ses trésors et une grande quantité
+d'armes. Puis il se disposa à aller s'établir dans cette résidence,
+qu'on appela, plus tard, El-Kasr-el-Kedim (le vieux château). Ce
+fut là qu'il reçut les envoyés de Charlemagne qui avaient été
+chargés de prendre à Karthage, à leur retour d'Orient, les reliques
+de plusieurs martyrs chrétiens. En même temps, Ibrahim envoyait
+une ambassade à l'empereur, alors à Pavie (801)<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a>
+<a href="#footnote413"><sup class="sml">413</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413"
+name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a href="#footnotetag413">
+(retour) </a> Fournel, <i>Berbers</i>, p. 453.</blockquote>
+
+<p>L'année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant
+à Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se
+révolta en appelant à lui les mécontents arabes et berbères.
+Amran-ben-Mokhaled, général du gouverneur ar'lebite, ayant
+marché contre les rebelles, leur livra une sanglante bataille, dans
+laquelle leur chef fut tué, et les mit en déroute. Ibrahim s'appliqua
+alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis il tourna ses regards vers
+le Mag'reb, où le souvenir de l'autorité arabe disparaissait de
+jour en jour.</p>
+
+<p><span class="sc">Edris II est proclamé par les Berbères</span >.--A Oulili, le fils
+d'Edris I grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection
+des Aoureba, tandis qu'à Tlemcen, son oncle Soleïman
+exerçait le pouvoir en son nom. Ibrahim, considérant avec raison
+que l'empire edricide était le plus grand obstacle à la réalisation
+de ses vues ambitieuses sur le Mag'reb, espéra l'anéantir en faisant
+assassiner Rached. Mais ce crime tardif fut inutile et eut pour
+conséquence de resserrer les Berbères autour du jeune prince (802);
+l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea de remplacer Rached,
+comme tuteur d'Edris, alors âgé de neuf ans. En mars 803, les
+Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à Oulili,
+dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de fidélité
+à Edris II.</p>
+
+<p>Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence
+très précoce, commença à gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled.
+Ainsi se consolidait l'empire edricide, malgré les intrigues, entretenues
+en Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude énergique
+et dévouée des Berbères, plus que la supplique adressée par Edris
+à Ibrahim, décida ce dernier à ajourner la réalisation de ses plans
+sur l'Occident<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a>
+<a href="#footnote414"><sup class="sml">414</sup></a>. Du reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientôt absorbé par
+d'autres soins. En 805, la garnison de Tripoli se révolta, chassa
+son commandant et se donna comme chef Ibrahim-ben-Sofian,
+Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut employer toutes ses
+forces pour apaiser cette sédition qui ne fut domptée qu'au commencement
+de 806.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414"
+name="footnote414"><b>Note 414: </b></a><a href="#footnotetag414">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 563. En-Nouéïri, p. 401. Kartas,
+p. 18. El-Bekri,. <i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<p>Fondation de Fès par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris
+grandissait au milieu des intrigues encouragées par son jeune âge
+et son inexpérience. Un certain nombre d'Arabes étaient venus,
+tant de l'Espagne que de l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient
+été bien accueillis par lui; l'un d'eux, Omaïr-ben-Moçaab, avait
+même reçu le titre de vizir en remplacement d'Abou-Yezid <a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a>
+<a href="#footnote415"><sup class="sml">415</sup></a>.</p>
+
+<p>Ainsi l'influence arabe dominait à Oulili et allait pousser Edris
+à un acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Leïla-Ishak,
+chef des Aoureba, qui avait été le protecteur de son père et le
+sien. Il est probable que ce chef avait laissé entrevoir son ressentiment
+de la protection accordée aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour
+excuser l'ingratitude d'Edris, prétend qu'il avait découvert que ce
+chef entretenait des intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a>
+<a href="#footnote416"><sup class="sml">416</sup></a>. Les
+Berbères, froissés dans leurs sentiments les plus intimes, supportèrent
+cependant ces injustices sans protestation.</p>
+
+<p>Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accroître, jugea que
+sa résidence d'Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire
+une capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps,
+il se décida pour un emplacement traversé par un des affluents du
+Sebou, et occupé par des Berbères de la tribu de Zouar'a. La
+nouvelle ville se trouvait ainsi divisée naturellement en deux
+quartiers. Edris jeta en 808 les fondements de celui qui devait être
+appelé «<i>des Andalous</i>», et, l'année suivante, il fit construire l'autre,
+nommé plus tard «<i>des Kaïrouanites</i>». Il dota sa capitale de nombreux
+édifices et notamment de la mosquée dite «des Chérifs».</p>
+
+<p>Lorsqu'Edris eut atteint sa majorité, c'est-à-dire vers 810, les
+tribus berbères lui renouvelèrent leur serment de fidélité, et il
+reçut la soumission des principales contrées du Mag'reb<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a>
+<a href="#footnote417"><sup class="sml">417</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415"
+name="footnote415"><b>Note 415: </b></a><a href="#footnotetag415">
+(retour) </a> Kartas, p. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416"
+name="footnote416"><b>Note 416: </b></a><a href="#footnotetag416">
+(retour) </a> <i>Berbères</i>, t. III, p. 561.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417"
+name="footnote417"><b>Note 417: </b></a><a href="#footnotetag417">
+(retour) </a> Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révoltes en Ifrikiya</span >. <span class="sc">Mort d'Ibrahim</span >.--Pendant ce temps,
+Ibrahim-ben-el-Ar'leb était encore aux prises avec la révolte. Les
+miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions
+prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut établi
+définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire,
+leur irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général
+Amrane donna le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan,
+il appela à lui tous les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans
+sa forteresse.</p>
+
+<p>Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et
+d'autre. Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte
+un secours en argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli
+pour arrêter la somme au passage. Puis il fit répandre la nouvelle
+de la prochaine arrivée des fonds. Aussitôt la milice, qui n'avait
+pas touché de solde depuis qu'elle avait embrassé la cause de la
+révolte, commença à s'agiter dans Kaïrouan, et Amrane, dépourvu
+de ressources, se convainquit qu'il ne pouvait plus lutter contre
+ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la ville et courut se
+réfugier dans le Zab.</p>
+
+<p>Ibrahim venait de triompher de cette longue révolte et était
+occupé à démanteler les fortifications de Kaïrouan, lorsqu'il apprit
+que son fils Abd-Allah avait été chassé de Tripoli par les troupes
+occupant cette place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels
+Abd-Allah put enrôler un grand nombre de Berbères et rentrer
+en possession de Tripoli. Ce furent alors ces mêmes indigènes,
+appartenant à la tribu des Houara, qui se lancèrent dans la révolte.
+Conduits par leur chef, Aïad-ben-Ouahb, ils vinrent attaquer
+Tripoli qui était défendu par le général Sofiane, se rendirent maîtres
+de cette ville et la renversèrent presque entièrement. Abd-Allah,
+envoyé en toute hâte par son père, à la tête d'une armée de treize
+mille hommes, défit les Berbères et, étant rentré à Tripoli, s'occupa
+à relever les fortifications de cette ville (811)<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a>
+<a href="#footnote418"><sup class="sml">418</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418"
+name="footnote418"><b>Note 418: </b></a><a href="#footnotetag418">
+(retour) </a> Les détails donnés par les auteurs arabes sur les différentes phases
+de cette révolte sont assez embrouillés, et il est possible qu'Abd-Allah
+n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.</blockquote>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet,
+arrivé de l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara
+et Nefouça et vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin,
+garder une des issues de la place et pressa l'autre avec la plus
+grande vigueur. Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu'on
+reçut la nouvelle de la mort d'Ibrahim qui était décédé à
+l'âge de 56 ans (juillet 812), dans son château d'El-Abbassïa.</p>
+
+<p><span class="sc">Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim</span >.--Aussitôt
+que la mort d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné
+par lui pour lui succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem
+de conclure le paix. Il fut convenu entre eux que le prince de
+Tiharet se retirerait dans les montagnes des Nefouça et que Tripoli
+resterait aux Ar'lebites: mais toutes les plaines de la Tripolitaine
+furent abandonnées aux Kharedjites.</p>
+
+<p>Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah,
+second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises
+par son père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan.</p>
+
+<p>Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans
+sa capitale. Son frère, Ziadet-Allah, s'était porté au devant de lui
+pour le saluer comme souverain, mais il fut reçu avec la plus
+grande dureté. Pour la première fois, le fils d'un gouverneur de
+l'Ifrikiya succédait à son père sans l'intervention du khalifat<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a>
+<a href="#footnote419"><sup class="sml">419</sup></a>.</p>
+
+<p>Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils
+El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l'élévation du
+vice-roi de Kaïrouan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419"
+name="footnote419"><b>Note 419: </b></a><a href="#footnotetag419">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouéïri, p. 403.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Conquêtes d'Edris II</span >.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait
+à affermir son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba
+l'ingratitude qu'il avait montrée à leur chef, il leur confia des
+commandements importants; puis, s'enfonçant dans les montagnes
+du sud-ouest, il attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit
+et soumit l'Atlas à son autorité. Après s'être avancé en vainqueur
+jusqu'à Nefis, près de la montagne de Tine-Mellal dans le Sous,
+il rentra à Fès (812). C'est sans doute vers cette époque qu'Edris
+commença à combattre le kharedjisme, dont il décréta l'abolition
+dans ses états; mais ce schisme avait pénétré trop profondément
+la nation berbère, pour pouvoir être supprimé d'un trait de plume;
+aussi ne devait-il disparaître de l'Afrique, où il avait déjà fait
+couler tant de sang, qu'après de longues et nouvelles convulsions.</p>
+
+<p>Quelque temps après<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a>
+<a href="#footnote420"><sup class="sml">420</sup></a> Edris marcha sur Tlemcen, qui s'était
+affranchie de son autorité. Il y entra en vainqueur et reçut l'hommage
+des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il séjourna
+quelque temps à Tlemcen et de là dirigea quelques expéditions
+heureuses contre les peuplades zenatienes et autres berbères. Ses
+troupes s'avancèrent ainsi jusqu'au Chelif. Cependant, il ne paraît
+pas qu'il eût osé se mesurer contre les Rostemides de Tiharet. Selon
+Ibn-Khaldoun, il passa à Tlemcen trois années, pendant lesquelles
+il s'appliqua à embellir cette ville et à orner la mosquée construite
+par son père. En partant, il laissa le commandement de la province,
+avec suprématie sur les tribus des Beni-Ifrene et Mag'raoua,
+à son cousin Mohammed, fils de Soleïman, qu'Edris I avait préposé
+au commandement de Tlemcen.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420"
+name="footnote420"><b>Note 420: </b></a><a href="#footnotetag420">
+(retour) </a> Soit dans la même année, soit en 814, les auteurs n'étant pas d'accord
+sur cette date.</blockquote>
+
+<p>Rentré à Fès, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne,
+expulsés de Cordoue par El-Hakem à la suite de la révolte dite du
+faubourg (<i>Ribad'</i>), et les établit dans sa capitale, où ils formèrent
+le quartier des Andalous. Les émigrés de Cordoue étaient presque
+tous des gens d'origine celto-romaine, qui avaient été contraints
+d'embrasser l'islamisme après la conquête de l'Espagne par les
+Arabes. L'arrivée de cette population très civilisée fut une bonne
+fortune pour la nouvelle capitale, et contribua à la faire briller
+d'une réelle splendeur dans les arts, les lettres et les sciences<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a>
+<a href="#footnote421"><sup class="sml">421</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421"
+name="footnote421"><b>Note 421: </b></a><a href="#footnotetag421">
+(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 70 et suiv. El-Bekri,
+<i>Idricides</i>. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p. 229.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort de Abd-Allah</span >.--Son frère Ziadet-Allah le remplace.--A
+Kaïrouan, Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin
+d'imiter la prudence de son père et de chercher à arrêter les progrès
+du prince de Fès, n'avait réussi qu'à indisposer les esprits
+contre lui. Violent et cruel, même envers les membres de sa
+famille, sacrifiant tout à la milice, accablant le peuple de charges,
+il combla la mesure des fautes en frappant la culture faite par
+chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars (pièces d'or).
+Cet impôt, énorme pour l'époque, remplaça la dîme (achour), qui
+précédemment se payait en nature et était proportionnée à l'abondance
+de la récolte. De toutes parts s'élevèrent des réclamations;
+mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à
+gémir sous son oppression.</p>
+
+<p>Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque
+subitement, d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince,
+«le plus bel homme de son temps», avait exercé le pouvoir pendant
+un peu plus de cinq ans.</p>
+
+<p>Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succéda à son frère, et,
+employant des procédés de gouvernement tout différents, s'attacha
+à réduire les prérogatives de la milice et à maltraiter et
+abaisser de toutes les façons les miliciens<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a>
+<a href="#footnote422"><sup class="sml">422</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422"
+name="footnote422"><b>Note 422: </b></a><a href="#footnotetag422">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 404, 405.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Espagne:--Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem</span >.--En
+Espagne, le khalife El-Hakem, avait entrepris, avec des chances
+diverses, plusieurs campagnes au delà des Pyrénées. L'alliance
+de ses oncles avec Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies,
+l'avait contraint à déployer toutes ses forces contre la coalition.
+Quelques-unes de ses <i>razias</i> furent couronnées de succès. Alphonse,
+de son côté, poussa une pointe jusqu'à Lisbonne et mit cette ville
+au pillage. Pour rendre compte à son allié Charlemagne du succès
+de cette expédition, il lui envoya «sept Musulmans de distinction,
+avec leurs armes et leurs mulets<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a>
+<a href="#footnote423"><sup class="sml">423</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423"
+name="footnote423"><b>Note 423: </b></a><a href="#footnotetag423">
+(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'hist. de l'Espagne</i>, p. 149.</blockquote>
+
+<p>Après avoir conclu un traité de paix avec les princes chrétiens,
+El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vécut de la vie des
+despotes musulmans de cette époque, jusqu'à la grande révolte
+dite du faubourg (<i>Ribad'</i>), qui mit sa vie en danger et dont il
+triompha par son indomptable énergie. Sa victoire fut suivie de
+trois jours de massacres, et quand ses soldats furent las de tuer,
+sa vengeance n'était pas encore satisfaite; il ordonna aux survivants
+de quitter l'Espagne sans délai. On vit alors cette malheureuse
+population, décimée, ruinée, se diriger à pied, par groupes,
+vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans firent voile
+pour l'Egypte; ils abordèrent à Alexandrie et s'y maintinrent, avec
+l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife El-Mamoun les
+ayant alors forcés à capituler, leur chef les conduisit à la conquête
+de l'île de Crète, qu'ils arrachèrent aux Byzantins et où ils fondèrent
+une république indépendante. Les autres réfugiés, au nombre
+de huit mille, passèrent au Mag'reb et furent bien accueillis par
+Edris II, qui les établit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle
+capitale. A Fès, ils furent groupés dans le quartier des Andalous<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a>
+<a href="#footnote424"><sup class="sml">424</sup></a>.
+El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplacé par son
+fils Abd-er-Rahman II.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424"
+name="footnote424"><b>Note 424: </b></a><a href="#footnotetag424">
+(retour) </a> Dozy, <i>Hist. des Musulmans d'Espagne,</i> t. II, p. 76 et suiv. Ibn-Khaldoun,
+t. II, p. 562. El-Bekri, <i>Idricides</i>. Nous n'indiquons aucune
+date pour la révolte du faubourg, en raison de l'incertitude à laquelle les
+chroniques donnent lieu à ce sujet. Il faut la placer entre 814 et 817.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes</span >.--Pendant que
+l'Espagne était le théâtre de ces événements, l'ar'lebite Ziadet-Allah
+se livrait à Kaïrouan à tous les caprices de son caractère
+bizarre et cruel. Adonné au vin, comme le furent presque tous les
+princes de sa famille, il prescrivait dans ses moments d'ivresse les
+mesures les plus sanguinaires, qui retombaient presque toujours
+sur la milice. Dès le début de son règne il avait failli rompre,
+sans raison plausible, avec le khalife El-Mamoun et avait même
+poussé l'insolence jusqu'à adresser à son suzerain des dinars edrisides,
+pour lui faire entendre qu'il était disposé à se rallier à cette
+dynastie.</p>
+
+<p>De tels procédés de gouvernement ne pouvaient aboutir qu'à
+des révoltes. En 822, une première sédition fut assez facilement
+apaisée; l'année suivante, le commandant de Kasreïne<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a>
+<a href="#footnote425"><sup class="sml">425</sup></a>, place forte
+du Sud, nommé Omar-ben-Moaouïa, de la tribu de Kaïs, leva de
+nouveau l'étendard de la révolte. Ayant été fait prisonnier après
+une courte campagne, il fut mis à mort ainsi que ses deux fils par
+ordre du vice-roi: on fit endurer à ces malheureux les plus atroces
+souffrances. Cette cruauté envers un personnage des plus respectés
+par la colonie arabe excita la colère de la milice.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425"
+name="footnote425"><b>Note 425: </b></a><a href="#footnotetag425">
+(retour) </a> Au sud-ouest de Sebaïtla.</blockquote>
+
+<p>Mançour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant
+laissé publiquement éclater son indignation et manifesté devant
+ses troupes l'intention de se révolter, fut bientôt arrêté et conduit
+à Kaïrouan. Mis en liberté, grâce à l'intercession de son ami
+R'alboun, cousin de Ziadet-Allah, Mansour se réfugia dans son
+château de Tonboda, non loin de Tunis, et une fois à l'abri de
+ses murailles, il renoua les intrigues qu'il avait entretenues avec
+les officiers de la milice et ne cessa de les pousser à la révolte, en
+leur retraçant tous leurs griefs contre le prince. Mais Ziadet-Allah,
+ayant encore une fois mis la main sur la trame, dépêcha vers
+Tunis son général Mohammed-ben-Hamza, à la tête de cinq cents
+cavaliers, avec l'ordre d'arrêter inopinément Mansour.</p>
+
+<p>De Tunis, le général envoya au rebelle une députation conduite
+par le cadi de la ville pour l'engager à venir se remettre entre ses
+mains. Mansour reçut la députation avec honneur, se montra
+disposé à obéir aux ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter
+aux soldats de Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin.
+Lorsque la nuit fut venue, il garrotta le cadi et ses compagnons,
+s'empara de leurs chevaux, et, réunissant tous ses cavaliers, se
+porta rapidement sur Tunis. Les soldats de Mohammed étaient
+occupés à faire bonne chère avec les vivres de Mansour; plusieurs
+même étaient déjà plongés dans l'ivresse. Attaqués à l'improviste
+par les rebelles, ils furent bientôt massacrés ou dispersés.</p>
+
+<p>A l'annonce de ces événements, tous les miliciens se trouvant
+dans cette région accoururent se ranger sous la bannière de
+Mansour. Le rebelle fit mettre à mort le gouverneur de Tunis et
+s'installa dans cette ville. Presque aussitôt Ziadet-Allah envoya
+contre les rebelles l'élite de ses troupes, sous la conduite de son
+cousin R'alboun, le chef le plus aimé des miliciens. A leur départ,
+le vice-roi leur adressa des menaces humiliantes et intempestives,
+annonçant que quiconque oserait fuir serait puni de mort. R'alboun
+eut beaucoup de peine à calmer l'irritation de ses hommes; mais les
+paroles imprudentes du maître avaient produit leur effet et il ne
+put empêcher les miliciens d'entrer secrètement en relation avec
+le rebelle. Lorsque, dans le mois de juillet 824, les deux troupes
+furent en présence, près de la Sebkha de Tunis, R'alboun vit ses
+soldats prendre la fuite et se trouva bientôt seul avec ses officiers.
+Ceux-ci étaient restés fidèles, mais on ne put les décider à rentrer
+à Kaïrouan, car ils connaissaient trop bien la violence de Ziadet-Allah
+pour aller s'exposer à ses coups. Ils se retirèrent dans
+diverses localités, semant l'anarchie et l'indécision, tandis que
+l'armée d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges.</p>
+
+<p>Ziadet-Allah, mis au courant de la gravité de la situation,
+envoya partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas
+à punir les miliciens; mais il était trop tard; l'impulsion était
+donnée et la défection de la milice devint générale. Retranché
+dans son palais d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient
+sur Kaïrouan, le gouverneur put encore former une troupe nombreuse,
+composée de sa garde nègre et des gens de sa maison;
+il en confia le commandement à son neveu Mohammed et la lança
+contre l'armée d'El-Mansour. Mais la fortune le trahit encore:
+son armée fut anéantie, après avoir perdu ses principaux chefs.
+Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants de
+Kaïrouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyèrent des
+secours de toute sorte.</p>
+
+<p>Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah réunit
+ses derniers soldats fidèles et, s'étant mis bravement à leur tête,
+vint prendre position entre son château et Kaïrouan. Durant une
+quarantaine de jours, ce ne fut qu'une série de combats qui se terminèrent,
+en général, à l'avantage du vice-roi. L'armée de Mansour
+se débanda après une dernière défaite, et Ziadet-Allah put rentrer
+en possession de Kaïrouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie
+aux habitants et se contenta de raser les fortifications de la
+ville (septembre-octobre 824).</p>
+
+<p>El-Mansour avait gagné le sud; il rallia ses partisans et infligea,
+auprès de Sebiba, une nouvelle défaite aux troupes du gouverneur.
+La route du nord lui étant ouverte, il se rapprocha de Kaïrouan
+afin de faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens
+révoltés; puis il retourna à Tunis et s'y installa en maître (825).</p>
+
+<p>Ziadet-Allah se trouvait dans une position très critique, car tout
+son royaume était en insurrection; fort abattu, il se disposait
+même à capituler, lorsque la désunion éclata entre les rebelles et
+vint à son aide.</p>
+
+<p>Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu
+avec lui, accourut l'assiéger dans son château de Tonboda. Mansour
+n'avait pas le moyen de résister; il prit la fuite vers El-Orbos;
+mais, ayant été rejoint par ses ennemis, il fut forcé de se
+rendre. Ameur, au mépris de sa promesse de lui laisser la vie sauve
+et de lui faciliter le moyen de se retirer en Orient, lui fit trancher
+la tête. En même temps, une troupe de cavalerie envoyée dans le
+sud par Ziadet-Allah obtenait, avec l'appui des populations, quelques
+succès contre les rebelles et rétablissait son autorité dans le
+pays de Kastiliya.</p>
+
+<p>La cause de la révolte perdit dès lors, de jour en jour, des partisans
+et Ameur eut à lutter, à son tour, contre son lieutenant Abd-es-Selam-ben-Feredj,
+qui le força à se réfugier à Karna, dans le
+voisinage de Badja. Ameur étant mort sur ces entrefaites, ses fils
+et ses derniers adhérents allèrent, selon sa recommandation, faire
+leur soumission à Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bonté (828).
+Abd-es-Selam continua à tenir la campagne, mais il cessa bientôt
+d'être dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expédition de
+Sicile, dont nous allons parler plus loin<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a>
+<a href="#footnote426"><sup class="sml">426</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426"
+name="footnote426"><b>Note 426: </b></a><a href="#footnotetag426">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile</i>, I. 11, 12 et 13. En-Nouéïri,
+p. 406 et suiv. El-Kaïrouani, p. 83. Baïan, t. I, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort d'Edris II; partage de son empire</span >.--En 828, Edris II
+mourut subitement à Fès. Il s'étouffa, dit-on, en avalant un grain
+de raisin. Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort
+n'était venue prématurément arrêter sa carrière, on ne peut prévoir
+où se seraient arrêtées ses conquêtes. Son royaume comprenait
+alors tout le Mag'reb extrême et s'étendait, dans le Mag'reb central,
+jusqu'à la Mina. Il avait combattu avec ardeur le kharedjisme,
+dans les dernières années de sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene
+et Mag'raoua. Mais, dans la vallée du haut Moulouïa, les
+Miknaça régnaient toujours en maîtres, et la dynastie des Beni-Ouaçoul
+à Sidjilmassa protégeait ouvertement le schisme. Fès était
+devenue une brillante capitale où les savants et les artistes étaient
+certains de rencontrer un accueil empressé.</p>
+
+<p>Ainsi, au fond de la Berbérie, florissait un centre de pure civilisation
+arabe, tout entouré de sauvages indigènes.</p>
+
+<p>Edris laissa douze fils. L'aîné d'entre eux, Mohammed, lui succéda
+à Fès. Peu après, ce prince, suivant le conseil de son aïeule
+Kenza, partagea son empire avec sept de ses frères, en âge de régner.
+Ayant conservé pour lui Fès et son territoire, il donna:</p>
+
+<p>A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et
+les contrées maritimes qui en dépendaient;</p>
+
+<p>A Omar: la région maritime du Rif, avec Tikiça et Tergha,
+contrée habitée par les R'omara;</p>
+
+<p>A Daoud: Taza, Teçoul, Meknas et toutes les possessions edrisides
+de l'est, jusqu'à la Mina, pays comprenant les Riatha,
+Houara, etc.;</p>
+
+<p>A Abdallah: les régions du sud, comprenant le Sous et les montagnes
+de l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habité
+par les Masmouda et Lamta;</p>
+
+<p>A Yahïa: les villes d'Azila et d'El-Araïch, avec la région maritime
+environnant ces ports, sur l'Océan, et habitée par les Ouergha;</p>
+
+<p>A Aïça: les villes de Salé et Azemmor, sur l'Océan, et le pays
+de Tamesna, avec les tribus qui en dépendaient;</p>
+
+<p>Enfin Hamza eut Oulili et la contrée environnante.</p>
+
+<p>Tlemcen, avec son territoire, fut placée sous l'autorité de Aïça,
+fils de Soleïman, son oncle.</p>
+
+<p>Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionné en neuf commandements;
+ce démembrement ne pouvait que lui être fatal, car c'est
+en vain que Mohammed avait espéré conserver une suprématie sur
+le royaume et prévenir toute tentative d'usurpation de la part de
+ses frères. La jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientôt
+être fatales à la dynastie edriside<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a>
+<a href="#footnote427"><sup class="sml">427</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427"
+name="footnote427"><b>Note 427: </b></a><a href="#footnotetag427">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 563. El-Bekri, <i>Idricides</i>. Kartas,
+p. 61 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">État de la Sicile au commencement du ix</span ><sup >e</sup> <span class="sc">siècle</span >.--Nous allons
+quitter un instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile,
+où les armes musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers;
+mais il convient, avant de commencer ce récit, d'examiner quelle
+était la situation de cette île au <span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient
+la Sicile et avaient exécuté contre cette grande île diverses expéditions;
+l'une d'elles se serait certainement terminée par la conquête
+du pays, si la révolte kharedjite n'avait forcé le gouverneur
+arabe à rappeler toutes ses forces pour les conduire en Mag'reb<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a>
+<a href="#footnote428"><sup class="sml">428</sup></a>.
+En présence de cette menace, les empereurs byzantins s'étaient
+efforcés de mettre la Sicile en état de défense et d'y envoyer des
+troupes, car ils tenaient à conserver ce boulevard de leur puissance
+en Occident. Mais la période d'anarchie que traversa l'empire
+d'Orient pendant le <span class="sc">viii</span ><sup >e</sup> siècle, les guerres qu'il eut à soutenir, les
+révoltes qu'il dut réprimer, son déplorable système administratif
+qui consistait à pressurer les populations et à les livrer à la rapacité
+de leurs patrices, les persécutions religieuses, à la suite des
+hérésies des <i>Monothélites</i> et des <i>Iconoclastes</i>, et enfin les conséquences
+de l'hostilité du pape, qui s'était déclaré en quelque sorte
+souverain indépendant, en posant les bases de son pouvoir temporel;
+toutes ces conditions avaient eu pour résultat de rendre la
+situation de la Sicile très critique, au commencement du <span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle.
+La haine des populations contre l'Empire était portée à son comble
+et, comme les souverains de Byzance avaient pris l'habitude d'exiler
+en Sicile les personnages disgraciés, il en résultait des rébellions
+continuelles, affaiblissant de jour en jour l'autorité byzantine<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a>
+<a href="#footnote429"><sup class="sml">429</sup></a>.
+Plusieurs fois, les rebelles avaient cherché un appui ou un refuge
+auprès des princes arabes de Kaïrouan. Du reste, les courses des
+Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les îles de la Méditerranée
+étaient pour ainsi dire incessantes, et répandaient la terreur
+parmi les populations de ces rivages, au mépris des traités particuliers,
+souscrits de temps à autre, dans l'intérêt du commerce,
+entre les gouvernements oméïade, edriside ou ar'lebite et le patrice
+de Sicile, le pape ou les républiques maritimes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428"
+name="footnote428"><b>Note 428: </b></a><a href="#footnotetag428">
+(retour) </a> V. ci-devant, ch. <span class="sc">iii</span > (Révolte de Meïcera).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429"
+name="footnote429"><b>Note 429: </b></a><a href="#footnotetag429">
+(retour) </a> Amari, <i>Storia dei Musulmani di Sicilia</i>, t. I, p. 76 et suiv., 178 et
+suiv., 194 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Euphémius appelle les Arabes en Sicile</span >.--<span class="sc">Expédition du cadi
+Aced</span >.--A la fin de l'année 820, Michel le Bègue, qui allait être
+livré au bourreau, est porté par une révolution de palais au trône
+de l'empire. A cette nouvelle, les Syracusains, ayant à leur tête un
+certain Euphémius, mettent à mort le patrice Grégoire qui gouvernait
+l'île et se déclarent indépendants; mais l'empereur envoie
+en Sicile une armée qui défait les Syracusains et écrase cette révolte.
+Euphémius se réfugie en Afrique, avec sa famille, et offre à
+Ziadet-Allah la suzeraineté de la Sicile, s'il veut l'aider à y reprendre
+le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux partisans dans
+l'armée et la population et que la conquête sera facile (826).</p>
+
+<p>Ziadet-Allah était alors absorbé par ses luttes contre les rebelles.
+Cependant, après la mort d'El-Mansour, sa sécurité étant assurée,
+il s'occupa des propositions d'Euphémius et, comme il avait reçu
+de Platha, gouverneur de Sicile, des communications destinées à
+le détourner de cette entreprise, il convoqua une assemblée de notables
+et lui soumit la question. Plusieurs membres répugnaient à
+cette expédition, ne voulant pas rompre une trêve conclue en 813;
+mais Euphémius fit ressortir que ce traité était détruit, <i>ipso facto</i>,
+puisque des Musulmans étaient détenus en Sicile, et le cadi Aced,
+prenant la parole, insista avec tant de force pour que l'aventure
+fût tentée, qu'il finit par décider l'assemblée à autoriser l'expédition,
+comme une opération isolée, et non dans un but de conquête.
+Aced, s'étant proposé pour diriger cette entreprise, fut
+nommé, par Ziadet-Allah, cadi-émir chef de l'expédition.</p>
+
+<p>La guerre sainte fut proclamée et l'expédition se prépara à
+Souça, sous les yeux d'Euphémius et d'Aced. Un grand nombre de
+Berbères, particulièrement de la tribu de Houara, des réfugiés espagnols,
+des miliciens, accoururent à Souça, et bientôt une armée
+de mille cavaliers et de cinq cents fantassins s'y trouva réunie<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a>
+<a href="#footnote430"><sup class="sml">430</sup></a>. On
+ne saurait trop remarquer l'analogie de cette expédition avec celle
+qui livra, un peu plus d'un siècle auparavant, l'Espagne aux Musulmans:
+ce sont les mêmes causes et les mêmes procédés d'exécution;
+jusqu'à l'effectif de l'armée qui est sensiblement le même;
+enfin, la guerre de Sicile va absorber les forces actives des Musulmans
+de l'Ifrikiya et consolider la puissance des Ar'lebites en arrêtant
+l'ère des révoltes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430"
+name="footnote430"><b>Note 430: </b></a><a href="#footnotetag430">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, <i>Storia</i>, t. 1, p. 258 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Conquête de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouéïri, la
+flotte, composée d'une centaine de barques portant l'armée expéditionnaire,
+leva l'ancre et le lendemain aborda à Mazara. Dès lors,
+Aced écarta Euphémius et se réserva pour lui seul la direction des
+opérations; un rameau placé sur le heaume des Musulmans leur
+servit de signe de ralliement.</p>
+
+<p>Bientôt Platha s'avança contre les envahisseurs à la tête de
+toutes les forces chrétiennes, que les auteurs arabes portent, avec
+leur exagération habituelle, à cent cinquante mille hommes. Le
+15 juillet, l'action fut engagée par Aced, qui attaqua bravement
+les Grecs en avant de Mazara. Entraînes par l'exemple de leurs
+chefs, les Musulmans traversent les lignes ennemies, culbutent
+partout les chrétiens et remportent une grande victoire. La Sicile
+était ouverte.</p>
+
+<p>Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, après
+avoir assuré sa base d'opérations, marcha contre la capitale, en recevant
+sur sa route l'hommage des populations. A la fin du mois
+de juillet, il commença le siège de Syracuse; mais cette ville se
+défendit avec vigueur et reçut des secours d'Orient et de Venise.
+Dans l'été de 828, Syracuse était sur le point de tomber aux mains
+des Musulmans et avait déjà fait des offres de reddition, d'ailleurs
+repoussées, lorsque Aced mourut. Dès lors la fortune abandonna
+les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari, successeur d'Aced,
+eut à lutter contre des séditions et vit partout la résistance s'organiser.
+En même temps, le comte de Lucques faisait une descente
+sur les côtes de Tunisie et empêchait le gouverneur ar'lebite d'envoyer
+des secours à l'expédition. Forcés de lever le siège de Syracuse,
+les Musulmans tentèrent d'abord de fuir par mer; mais, la
+flotte ennemie leur ayant coupé le chemin, ils descendirent à terre,
+incendièrent leurs vaisseaux et se réfugièrent dans des montagnes
+escarpées, avec Euphémius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant
+ensuite l'offensive, ils s'emparèrent de Minée, de Girgenti
+et de Castro-Giovanni (Enna), où ils mirent à mort Euphémius,
+soupçonné d'être entré en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari
+fit alors battre monnaie à son nom; il mourut en 829
+et fut remplacé par Zoheïr-ben-R'aouth.</p>
+
+<p>La situation des Musulmans, réduits à la possession de Mazara
+et de Minée, était assez précaire, lorsque, dans l'été de 830, une
+flotte arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbères, Arabes,
+aventuriers espagnols et autres, envoyés par Ziadet-Allah,
+pour reconquérir le terrain perdu. Les Musulmans reprirent une
+vigoureuse offensive et vinrent assiéger Palerme. Après une héroïque
+résistance de plus d'un an, cette ville capitula dans l'automne
+de 831<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a>
+<a href="#footnote431"><sup class="sml">431</sup></a>, et les habitants qui avaient échappé aux dangers
+et aux privations du siège furent réduits en esclavage. Ainsi les
+Musulmans étaient maîtres d'une grande partie de la Sicile. Ils
+s'établirent solidement à Palerme et fondèrent une colonie où accoururent
+Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents
+comme gouverneurs de l'île, et la guerre suivit son cours
+entre les musulmans et les chrétiens, avec les alternatives ordinaires
+de succès et de revers<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a>
+<a href="#footnote432"><sup class="sml">432</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431"
+name="footnote431"><b>Note 431: </b></a><a href="#footnotetag431">
+(retour) </a> Ibn-el-Athir donne à cet événement la date de 832. En-Nouéïri et
+Elie de la Primaudaie, (<i>Arabes et Normands en Sicile et en Italie</i>), 835.
+Nous adoptons la date donnée par M. Amari, t. I, p. 290.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432"
+name="footnote432"><b>Note 432: </b></a><a href="#footnotetag432">
+(retour) </a> Amari, t. I, p. 294 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort de Ziadet-Allah</span >.--<span class="sc">Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb lui
+succède</span >.--Pendant que la Sicile était le théâtre de ces événements,
+le rebelle Abd-es-Selam continuait à tenir la campagne en Ifrikiya.
+Un certain Fadel ayant, en 833, levé l'étendard de la révolte, dans
+la péninsule de Cherik, Abd-es-Selam opéra avec lui sa jonction;
+mais les troupes du gouverneur les mirent en déroute, et la paix
+se trouva enfin rétablie d'une manière définitive (836).</p>
+
+<p>Le vice-roi put alors se consacrer entièrement à la direction de
+la guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris
+à Kaïrouan. Selon En-Nouéïri, il rebâtit la mosquée qui avait
+été construite par Yezid-ben-Hatem, fit établir un pont à la porte
+d'Abou-Rebia et compléta les fortifications de Souça. Le 10 juin 838,
+la mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il était âgé de
+cinquante et un ans et avait exercé le pouvoir pendant vingt et
+un ans, sept mois et huit jours. Malgré les difficultés toujours renaissantes
+contre lesquelles il avait eu à lutter, son règne, illustré
+par la conquête de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie.
+Ce prince, après s'être montré cruel et injuste, donna, sur
+la fin de son règne, de beaux exemples de générosité et de grandeur
+de caractère; seule, la milice ne pouvait trouver grâce devant
+lui. Il était doué d'un esprit cultivé et faisait assez bien les
+vers, mais sa passion pour le vin le poussait trop souvent à commettre
+des excentricités. C'est ainsi que, se trouvant un jour en
+état d'ivresse, il adressa au khalife El-Mamoun des vers inconvenants
+et menaçants qu'il s'empressa de désavouer quand il eut
+repris son bon sens. Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb, surnommé
+Khazer, lui succéda<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a>
+<a href="#footnote433"><sup class="sml">433</sup></a>. Il était depuis longtemps son premier ministre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433"
+name="footnote433"><b>Note 433: </b></a><a href="#footnotetag433">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 412. El-Kaïrouani, p. 84. Ibn-Khaldoun, <i>Histoire
+de l'ifr. et de la Sic.</i>, p. 110.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerres entre les descendants d'Edris II</span >.--Dans le Mag'reb,
+la guerre n'avait pas tardé à éclater entre les fils d'Edris II. Aïça,
+à Azemmor, s'était d'abord mis en état de révolte. Mohammed,
+usant de son droit de suzeraineté, chargea alors ses frères El-Kassem
+et Omar de le combattre; mais ce dernier seul y consentit. Ayant
+marché contre le rebelle, il le mit en déroute, le força à se
+réfugier à Salé et s'empara de ses états. Il reçut ensuite de Mohammed
+l'ordre de réduire son autre frère El-Kassem qui persistait
+dans sa désobéissance et, lui ayant fait subir le même sort, adjoignit
+encore sa province à la sienne, de sorte qu'il se trouva en
+possession de toutes les régions maritimes de l'Océan. El-Kassem
+se réfugia dans un couvent auprès d'Azila et se consacra entièrement
+à la dévotion.</p>
+
+<p>Omar, qui paraissait avoir hérité des qualités guerrières de son
+père, mourut prématurément en 835. Ce prince est l'aïeul de la
+dynastie des Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons à parler
+plus tard; son fils Ali lui succéda.</p>
+
+<p>L'année suivante (836), Mohammed cessa de vivre, à Fès, laissant
+un fils nommé Ali, âgé seulement de onze ans, auquel les Aoureba
+prêtèrent serment de fidélité<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a>
+<a href="#footnote434"><sup class="sml">434</sup></a>. Ainsi disparaissaient, l'un après
+l'autre, les chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire
+fondé par Edris. Les survivants régnèrent obscurément dans
+leurs provinces, et comme les événements de leur histoire ne présentèrent
+rien de saillant pendant quelques années, nous cesserons
+pour le moment de nous occuper des Edrisides.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434"
+name="footnote434"><b>Note 434: </b></a><a href="#footnotetag434">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 564. El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Midrarides à Sidjilmassa</span >.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaçoul
+continuaient à exercer le pouvoir; El-Montaçar-el-Yaçâa, surnommé
+Midrar, qui avait succédé à Abou-l'Kacem, subjugua les Berbères
+du Sahara, rebelles à son autorité, et conquit les mines de Deraa,
+dont il se fit attribuer le cinquième. Ce prince donna un véritable
+lustre à sa dynastie qui fui désignée sous le nom de Beni-Midrar.
+Il rechercha l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de
+leurs filles en mariage. Les Kharedjites persécutés par les Edrisides
+trouvèrent, à Sidjilmassa, un refuge assuré. El-Montaçar
+était occupé à entourer sa capitale de retranchements, lorsqu'il
+mourut (824). Son fils, nommé aussi El-Montaçar, lui succéda et
+vit son règne troublé par la révolte de ses fils. L'un d'eux, nommé
+Meïmoun, s'empara du pouvoir ou l'exerça simultanément avec
+son père<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a>
+<a href="#footnote435"><sup class="sml">435</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435"
+name="footnote435"><b>Note 435: </b></a><a href="#footnotetag435">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">L'Espagne sous Abd-er-Rahman II</span >.--En Espagne, Abd-er-Rahman
+II continuait à régner. Il avait rétabli la paix dans son
+royaume et vivait somptueusement dans sa capitale. «Jamais--dit
+Dozy<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a>
+<a href="#footnote436"><sup class="sml">436</sup></a>--, la cour des sultans d'Espagne n'avait été aussi
+brillante qu'elle le devint sous le règne d'Abd-er-Rahman II.
+Amoureux de la superbe prodigalité des khalifes de Bagdad, de
+leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque s'entoura d'une
+nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit construire à
+grands frais des ponts, des mosquées, des palais et créa de vastes
+et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux répartissaient les
+torrents des montagnes. Il aimait la poésie, et si les vers qu'il
+faisait passer pour les siens n'étaient pas toujours de lui, du
+moins il récompensait généreusement les poètes qui lui venaient
+en aide. Au reste, il était doux, facile et bon jusqu'à la faiblesse.»</p>
+
+<p>En 828, les habitants de Mérida s'étant, révoltés, le khalife fit
+marcher contre eux une armée. Ils se soumirent alors et livrèrent
+des otages; mais quand ils virent qu'on démolissait les remparts
+de leur cité, ils se soulevèrent de nouveau et restèrent indépendants
+jusqu'en 833<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a>
+<a href="#footnote437"><sup class="sml">437</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436"
+name="footnote436"><b>Note 436: </b></a><a href="#footnotetag436">
+(retour) </a> <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 87.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437"
+name="footnote437"><b>Note 437: </b></a><a href="#footnotetag437">
+(retour) </a> Dozy, <i>Recherches sur l'histoire de l'Espagne</i>, p. 158. El-Marrakchi
+(Dozy), p. 14 et suiv.</blockquote>
+<a name="b7" id="b7"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>LES DERNIERS AR'LEBITES</h4>
+
+<p class="mid">838-902</p>
+
+<p>Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement
+d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Événements d'Espagne.--Gouvernements
+de Ziadet-Allah le jeune et d'Abou-el-R'aranik.--Guerre
+de Sicile.--Mort d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les
+souverains edrisides de Fès.--Succès des Musulmans en
+Sicile.--Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Révoltes
+en Ifrikiya; cruautés d'Ibrahim.--Progrès de la secte chiaïte en Berbérie;
+arrivée d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les
+révoltés.--Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication
+d'Ibrahim.--Evénements de Sicile.--Événements d'Espagne.</p>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement d'Abou-Eïkal</span >.--Le règne d'Abou-Eïkal, frère et
+successeur de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens
+comparent à son aïeul El-Ar'leb, s'attacha à faire fleurir
+dans son gouvernement la paix et la justice. Il abolit les impôts
+qui n'étaient pas conformes à la loi religieuse et une foule de taxes
+particulières établies, dans diverses localités, par les gouverneurs,
+qui reçurent alors un traitement fixe, et auxquels il fut défendu
+sévèrement de se créer aucune autre source de revenus. Il proscrivit
+à Kaïrouan l'usage du vin, afin d'éviter les abus dont son
+frère avait donné de si tristes exemples. Il aurait également, selon
+Cardonne, assigné une paie régulière à la milice qui, jusque-là,
+avait vécu surtout des ressources qu'elle se procurait en campagne.
+La milice, bien traitée par lui, se tint tranquille et oublia pour
+quelque temps ses traditions d'indiscipline<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a>
+<a href="#footnote438"><sup class="sml">438</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438"
+name="footnote438"><b>Note 438: </b></a><a href="#footnotetag438">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 414, 415.</blockquote>
+
+<p>Abou-Eïkal ne négligea pas la guerre de Sicile et, grâce aux
+renforts qu'il expédia dans cette île, les Musulmans reprirent activement
+la campagne et s'emparèrent d'un grand nombre de
+places. Sur ces entrefaites, le prince longobard de Bénévent ayant
+attaqué la république de Naples, le consul de cette ville, Sicard,
+demanda des secours aux Arabes de cette ville, qui lui envoyèrent
+une petite armée, avec laquelle il repoussa les agresseurs. Il en résulta
+une ligue entre Naples et les émirs de Sicile, ligue qui dura
+cinquante ans<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a>
+<a href="#footnote439"><sup class="sml">439</sup></a>.</p>
+
+<p>Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal
+cessa de vivre (février 841).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439"
+name="footnote439"><b>Note 439: </b></a><a href="#footnotetag439">
+(retour) </a> Amari, t. I, p. 309 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed
+succéda à Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa
+sagesse. Négligeant le soin des affaires publiques pour se livrer à
+ses plaisirs, il choisit comme ministres les deux frères Abou-Abd-Allah
+et Abou-Homéïd, et les laissa diriger le gouvernement selon
+leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du vice-roi, fut profondément
+blessé de cette préférence qui le reléguait au second plan, et
+résolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot, ourdi en
+secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à midi,
+au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le
+palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent
+d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort.</p>
+
+<p>Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise,
+se jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment,
+ce qui permit à Abou-l'Abbas de se retrancher dans le réduit. Le
+chef des révoltés protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres,
+et, devant ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans
+la salle d'audience. S'étant assis sur son trône, il donna l'ordre
+d'introduire le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'était passé.
+Abou-Djafer entra le premier à la tête des mutins et reprocha à
+son frère, en termes assez violents, de se laisser conduire par les
+fils de Homéïd, et de fermer les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas
+était dans une situation trop critique pour se montrer arrogant. Il
+consentit à livrer Abou-Homéïd à son frère, après avoir reçu de
+lui la promesse qu'on n'attenterait pas à sa vie.</p>
+
+<p>Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune
+tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion
+pour s'emparer de la direction des affaires de l'état; il devint
+donc le véritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en
+conservait que le titre. Durant quelque temps, Abou-Djafer tint
+d'une main ferme les rênes du gouvernement; puis, lorsqu'il fut
+rassasié du pouvoir, il commença à se relâcher de son active surveillance
+pour se lancer dans les mêmes écarts que son frère et
+s'adonner particulièrement au vin. Par une bizarre coïncidence,
+Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se trouva las
+du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile résolution
+de ressaisir l'autorité.</p>
+
+<p>Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents,
+Mohammed fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane,
+cheikh très influent à Kaïrouan, qui devint son principal
+agent. Bientôt la conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant
+été prévenu par un traître, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait
+de plus en plus absorbé par ses débauches. Au jour fixé
+pour l'exécution du complot, un grand nombre de conjurés déguisés
+en esclaves s'introduisirent dans la forteresse. Ahmed-ben-Sofiane
+leur distribua des armes, ainsi qu'aux esclaves et aux affranchis
+dont il était sûr, et les fit cacher. Averti une deuxième et
+une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille faire une
+reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouvé
+d'extraordinaire, il reprit sa tranquillité.</p>
+
+<p>Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les
+gardes de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra.
+Ayant ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de
+signal aux gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime
+attaquèrent ceux d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie
+de la nuit, jusqu'à l'arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le
+grand nombre assura la victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son
+palais, fit demander sa grâce à Abou-l'Abbas qui lui pardonna généreusement.
+Il se contenta de lui reprocher en public sa conduite
+et de l'exiler du pays, après lui avoir confisqué ses trésors (846).
+Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il mourut.</p>
+
+<p>Délivré de la tyrannie de son frère, le gouverneur Mohammed
+eut bientôt à lutter contre d'autres révoltes. En 848, Amer, fils de
+Selim-ben-R'alboun, voulant venger son père qui avait été mis à
+mort par l'ordre du prince, à la suite d'une tentative de révolte,
+répudia l'autorité de son maître et se proclama indépendant à
+Tunis. Durant deux ans, le gouverneur essaya en vain de le réduire;
+enfin, le 20 septembre 850, Tunis fut enlevée d'assaut, et
+Amer ayant été pris fut décapité. La révolte était domptée<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a>
+<a href="#footnote440"><sup class="sml">440</sup></a>.</p>
+
+<p>Abou-l'Abbas paraît ensuite avoir tourné ses regards vers l'ouest
+et essayé de s'opposer aux empiètements des Rostemides de Tiharet,
+en faisant construire non loin de cette ville une place forte
+qu'il nomma El-Abbassïa, s'appuyant sur une ligne de postes avancés;
+mais il était trop tard pour pouvoir ressaisir une autorité à
+jamais perdue; avant peu la nouvelle ville devait être brûlée par
+Afia, fils d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, poussé à cela par le khalife
+d'Espagne<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a>
+<a href="#footnote441"><sup class="sml">441</sup></a>.</p>
+
+<p>Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut à Kaïrouan<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a>
+<a href="#footnote442"><sup class="sml">442</sup></a>. Quelque
+temps auparavant, avait eu lieu le décès de Sahnoun, un des plus
+grands docteurs selon le rite malekite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440"
+name="footnote440"><b>Note 440: </b></a><a href="#footnotetag440">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 417.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441"
+name="footnote441"><b>Note 441: </b></a><a href="#footnotetag441">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442"
+name="footnote442"><b>Note 442: </b></a><a href="#footnotetag442">
+(retour) </a> El-Kaïrouani donne la date de 854.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed</span >.--Abou-Ibrahim-Ahmed
+succéda à son frère Abou-l'Abbas. Il régna paisiblement pendant
+trois ans. Vers 859, les Berbères des environs de Tripoli s'étant
+refusés d'acquitter l'impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville,
+marcha contre eux. Mais, après avoir essuyé plusieurs défaites,
+il dut se renfermer derrière les remparts de Tripoli et demander
+du secours au gouverneur de Kaïrouan. Ziadet-Allah, frère d'Abou-Ibrahim,
+accouru en toute hâte à la tête d'une armée, fit rentrer
+les rebelles dans le devoir, après leur avoir infligé une sévère punition.</p>
+
+<p>Abou-Ibrahim continua à s'occuper de travaux d'utilité publique
+pour lesquels il avait un grand goût, et en fit profiter non seulement
+sa capitale, mais encore Souça et plusieurs autres localités.
+Il s'attacha surtout aux travaux hydrauliques et dota Kaïrouan
+de plusieurs citernes, notamment de celle appelée El-Madjel-el-Kebir
+établie près de la porte de Tunis<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a>
+<a href="#footnote443"><sup class="sml">443</sup></a>.</p>
+
+<p>Ces soins ne l'empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile.
+Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant
+militaire à Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce général poussa activement
+les opérations militaires et remporta de réels succès qui
+furent accompagnés des plus grandes cruautés. En 858, il s'empara
+de Céfalu. Le 24 janvier de l'année suivante, il se rendit maître
+de la forteresse de Castrogiovanni, qui résistait depuis trente
+ans et où les Siciliens avaient réuni de grandes richesses. Cette
+perte causa dans l'île une véritable stupeur, dont profitèrent les
+Musulmans.</p>
+
+<p>Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle
+expédition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons
+se soulevèrent, mais Abbas, ayant écrasé l'armée impériale et
+forcé ses débris à reprendre la mer, ne tarda pas, grâce à son
+énergie, à rétablir la paix dans son territoire. Il mourut le 18
+août 861<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a>
+<a href="#footnote444"><sup class="sml">444</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443"
+name="footnote443"><b>Note 443: </b></a><a href="#footnotetag443">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 420.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444"
+name="footnote444"><b>Note 444: </b></a><a href="#footnotetag444">
+(retour) </a> Michele Amari, <i>Storia</i>, t, I, p. 320 et suiv.</blockquote>
+
+<p>En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et
+sa bonté, s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut
+le 28 dudit mois, après avoir régné huit ans. On rapporte
+que, pendant sa maladie, on achevait la citerne du vieux château
+et qu'il s'informait chaque jour, avec intérêt, de l'état des travaux.
+Enfin on lui apporta une coupe pleine de l'eau de la citerne: il la
+but avec empressement et mourut presque aussitôt. Il n'était âgé
+que de vingt-neuf ans.</p>
+
+<p><span class="sc">Événements d'Espagne</span >.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II
+était mort subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils:
+Mohammed et Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre à lui succéder,
+car leur père n'avait pris aucune disposition précise à ce sujet.
+Appuyé par les eunuques, Mohammed parvint à s'emparer du
+pouvoir. C'était un homme médiocre, entièrement livré à la débauche.
+Il ne tarda pas à éloigner de lui la masse de ses sujets et
+ne sut plaire qu'à la caste des clercs, ou fakihs, dont il flatta le
+fanatisme en persécutant les chrétiens.</p>
+
+<p>Les habitants de Tolède s'étant mis en état de révolte appelèrent
+à leur secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño I<sup >er</sup>
+envoya une armée pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en
+personne, marché contre eux, attira les confédérés dans une embuscade,
+les vainquit et en fit un carnage épouvantable: huit mille
+têtes furent coupées et envoyées dans les principales villes d'Espagne
+et même d'Afrique. Cependant Tolède continua à rester en
+état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient les chrétiens
+d'être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions redoublèrent
+contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des chrétiens
+et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui
+avait formé dans le nord un état indépendant, appelé <i>la frontière
+supérieure</i>, et dont la puissance avait contrebalancé celle de l'émir
+de Cordoue, vint à mourir (862). Mohammed rentra alors en possession
+de Tudèle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la
+frontière supérieure; mais le reste, de même que Tolède, demeura
+dans l'indépendance sous la protection du roi de Léon<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a>
+<a href="#footnote445"><sup class="sml">445</sup></a>.</p>
+
+<p>Vers cette époque, les Normands, qui avaient déjà pillé et brûlé
+Séville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la péninsule en
+remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une
+flotte de cent voiles, la Méditerranée et ravagea le littoral de la
+Mauritanie, de l'Espagne et des îles, vers 860. La ville de Nokour
+eut particulièrement à souffrir de leurs excès<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a>
+<a href="#footnote446"><sup class="sml">446</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445"
+name="footnote445"><b>Note 445: </b></a><a href="#footnotetag445">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 158 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446"
+name="footnote446"><b>Note 446: </b></a><a href="#footnotetag446">
+(retour) </a> El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 159. Baïan,
+t. II, p. 44. Dozy, <i>Recherches sur l'histoire de l'Espagne</i>, t. I et II,
+passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik</span >.--A
+Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune,
+avait succédé à son frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait
+bien doué, mais la mort le surprit le 22 décembre 864, après
+un an de règne. Son neveu Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé
+Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues) lui succéda. Le goût de ce
+prince pour la chasse aux grues lui avait valu ce surnom.</p>
+
+<p>Une révolte des Berbères signala les premiers jours de son
+règne. Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides,
+toutes les populations du Zab et du Hodna, régions qui
+formaient alors la limite du sud-ouest, se lancèrent dans la rébellion.
+Le général Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoyé par le prince
+contre les révoltés, leur infligea de nombreuses défaites et les contraignit
+à la soumission. Seuls, les Houara résistaient encore. Abou-Khafadja
+ayant opéré sa jonction avec le général Haï-ben-Malek,
+qui commandait un autre corps d'armée, pénétra dans le Hodna et
+atteignit les Houara. Les indigènes essayèrent en vain d'obtenir
+leur pardon en se soumettant aux conditions qu'on voudrait leur
+imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal de l'attaque. Les
+Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le dernier acharnement
+et, contre toute attente, les guerriers arabes commencèrent
+à plier; bientôt, Haï-ben-Malek prit la fuite, en entraînant la cavalerie.
+Abou-Khafadja, voyant la victoire lui échapper, se fit bravement
+tuer avec presque toute son escorte. Les débris de ses troupes
+se réfugièrent à Tobna. Il ne paraît pas qu'Abou-l'R'aranik ait
+cherché à tirer vengeance de cet échec<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a>
+<a href="#footnote447"><sup class="sml">447</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447"
+name="footnote447"><b>Note 447: </b></a><a href="#footnotetag447">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 422.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerre de Sicile</span >.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de
+ces événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en
+Sicile. En 867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial,
+s'appliqua à réorganiser l'armée et, dans la même année,
+envoya une expédition en Sicile. Une certaine anarchie divisait les
+Musulmans, depuis la mort de Abbas; les Berbères étaient jaloux
+des Arabes, et ceux-ci étaient toujours divisés par les rivalités des
+Yéménites et des Modhérites. Les troupes impériales obtinrent
+quelques succès et paraissent s'être emparées de Castrogiovanni;
+mais bientôt les Musulmans reprirent l'avantage et portèrent le
+ravage dans les environs de Syracuse. En 868, Khafadja-ben-Sofian
+qui avait pris le commandement, défit une nouvelle armée byzantine
+envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le poignard
+d'un Berbère houari.</p>
+
+<p>L'année suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara
+de l'île de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hâte, arrachèrent
+aux Ar'lebites leur nouvelle conquête. Mais, au mois de
+juin 870, la flotte musulmane envoyée de Sicile débarqua à Malte
+une nouvelle armée qui reprit l'île aux chrétiens<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a>
+<a href="#footnote448"><sup class="sml">448</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448"
+name="footnote448"><b>Note 448: </b></a><a href="#footnotetag448">
+(retour) </a> Amari, <i>Storia</i>, p. 341 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed</span >.--Abou-El-R'aranik
+mourut le 16 février 875, après avoir
+régné une dizaine d'années. Il n'était âgé que de vingt-quatre
+ans, et avait une si mauvaise santé qu'il avait passé plusieurs fois
+pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mïït. Comme la
+plupart des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait
+par la bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts
+de ses devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses
+passions, il était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et
+surtout de la débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande
+qu'il laissa le trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim,
+qui dirigeait les affaires comme premier ministre, était
+impuissant à le modérer dans ses dépenses.</p>
+
+<p>Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait désigné, pour lui
+succéder, son fils Ahmed-Abou-L'Eïkal, et, comme il redoutait
+l'influence de son frère Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l'avait
+contraint à jurer solennellement, <i>cinquante fois de suite</i>, dans la
+grande mosquée, qu'il ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir.
+Mais cette précaution fut absolument inutile: aussitôt que la mort
+du gouverneur fut connue, le peuple se porta en foule auprès
+d'Ibrahim et le força à se rendre au château et à prendre en main
+les rênes du gouvernement.</p>
+
+<p>Ibrahim essaya de résister en représentant qu'il était lié envers
+son frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple
+décidé à n'accepter en aucune manière le règne d'un enfant, il se
+décida à prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de
+force dans le vieux château et y reçut l'hommage des principaux
+citoyens.</p>
+
+<p>Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'édification d'un
+vaste château au lieu dit Rakkada, à quatre milles de Kaïrouan,
+dans une localité privilégiée comme climat. Son but était d'en
+faire sa demeure et d'abandonner le vieux château. Il employa les
+premières années de son règne à diverses autres constructions,
+tout en dirigeant la guerre de Sicile et d'Italie, sur laquelle nous
+allons entrer plus loin dans des détails. En 878, les affranchis, descendants
+des troupes nègres formées par El-Ar'leb, se révoltèrent
+dans le vieux château et osèrent même interrompre les communications
+avec Rakkada; mais ils furent bientôt forcés de se rendre,
+et Ibrahim les fit périr sous le fouet, ou crucifier, donnant ainsi le
+premier exemple de l'incroyable férocité qu'il devait montrer plus
+tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves au Soudan et forma
+une nouvelle garde nègre qui se distingua, plus tard, par sa bravoure
+et son aveugle fidélité<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a>
+<a href="#footnote449"><sup class="sml">449</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449"
+name="footnote449"><b>Note 449: </b></a><a href="#footnotetag449">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 424 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Souverains edrisides de Fez</span >.--C'est sans doute vers cette
+époque que l'edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son
+fils nommé, comme lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue,
+indisposa contre lui la population de la capitale; à la suite d'un
+dernier scandale, la révolte éclata, à la voix d'un nommé Abder-Rahman-el-Djadami.
+Expulsé du quartier des Kaïrouanides, Yahïa
+se réfugia dans celui des Andalous, où il mourut la même nuit.
+Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif, cédant aux sollicitations
+des partisans de sa famille qui étaient venus lui porter une
+adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et reçut le serment
+de fidélité des chefs du Mag'reb extrême.</p>
+
+<p>Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak,
+natif d'Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes
+de Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il
+remporta sur Ali une victoire décisive qui lui donna la possession
+du quartier des Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans
+le territoire des Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants
+du quartier des Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa,
+fils de Kacem-ben-Edris, ce prince réunit une armée et, étant parvenu
+à renverser l'usurpateur, conserva seul le pouvoir<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a>
+<a href="#footnote450"><sup class="sml">450</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450"
+name="footnote450"><b>Note 450: </b></a><a href="#footnotetag450">
+(retour) </a> El-Bekri, trad. art. <i>Idricides</i>. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566-567. Le
+Kartas, p. 103 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Succès des Musulmans en Sicile</span >.--Tandis que le Mag'reb était
+le théâtre de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait
+absorbé par d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt
+après son avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes
+et les Musulmans avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse
+offensive. Sous le commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils
+vinrent, dans l'été 877, mettre le siège devant Syracuse, et déployèrent
+pour réduire cette place autant d'habileté stratégique
+que d'ardeur. La flotte grecque, ayant été envoyée au secours de la
+ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui purent ensuite compléter
+le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus grande fermeté
+les tortures d'une épouvantable famine et pendant ce temps
+Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait
+impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle
+flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse
+pour y attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d'assaut,
+malgré l'héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent
+massacrés ou réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet
+pillage. Après quoi, les Musulmans l'incendièrent et se retirèrent,
+ne laissant à la place de cette riche cité qu'un monceau de ruines
+fumantes. Peu après les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un
+succès près de Taormina (879)<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a>
+<a href="#footnote451"><sup class="sml">451</sup></a>.</p>
+
+<p>Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en
+882 ils s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors
+aux chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée
+intermédiaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451"
+name="footnote451"><b>Note 451: </b></a><a href="#footnotetag451">
+(retour) </a> Amari, <i>Storia</i>, t. I, p. 393 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Ibrahim repousse l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun</span >.--Les
+événements dont l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre,
+nous ont depuis longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve,
+entre autres choses, que l'influence du khalifat disparaissait de
+plus en plus en Occident. La dynastie abbasside penchait déjà
+vers son déclin, et son vaste empire était en proie à l'anarchie.
+Pendant que les khalifes se succédaient après de courts règnes
+terminés par l'assassinat, pendant que leur capitale demeurait
+abandonnée aux factions, leurs provinces se détachaient. Depuis
+quelques années, l'Egypte, un des plus beaux fleurons de la couronne,
+était aux mains d'un chef indépendant de fait, Ahmed-ben-Touloun.--En
+878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la Syrie
+et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas.
+Mais celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de
+révolte et s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une
+armée et partit vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette
+nouvelle, le gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps
+de troupes sous la conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les
+deux armées en vinrent aux mains près de l'Ouad-Ourdaça, non
+loin de Lebida, et la journée se termina par la déroute d'Ibn-Korhob.
+El-Abbas, soutenu sans doute par les indigènes, poursuivit
+ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette ville, puis vint
+entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent d'arrêter les succès
+de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche contre lui;
+mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été entièrement
+défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les
+gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs,
+avaient appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites
+des monts Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes
+à la tête de 12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain
+de leur tenir tête; il avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi
+par Ibn-Korhob. Réfugié à Barka, El-Abbas fut arrêté par
+les troupes de son père et ramené en Egypte (881).</p>
+
+<p><span class="sc">Révoltes en Ifrikiya.--Cruautés d'Ibrahim</span >.--Diverses révoltes
+partielles des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent
+d'abord les Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur
+et refusèrent l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur,
+les força à la soumission après plusieurs combats. De là,
+le général ar'lebite se porta contre les Houara qui s'étaient aussi
+lancés dans la rébellion. Après les avoir en vain sommés de se
+rendre, il se mit à ravager et à incendier leur pays et les contraignit
+par ce moyen à demander la paix.</p>
+
+<p>C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim
+changea. Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances
+qu'il rencontrait autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice
+du pouvoir, il devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le
+sang comme par plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre
+tant de crimes, même sur ses proches. En même temps,
+son amour des richesses se manifesta, et, par une étrange contradiction,
+après avoir, dans le commencement de son règne, cherché
+à alléger les impôts, il devait avant peu employer tous les moyens
+pour s'approprier le bien d'autrui.</p>
+
+<p>En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte,
+s'emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent
+attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob
+ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa
+fuite, tomba au pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet).
+Irrité au plus haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils,
+Abou-l'Abbas, de châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa
+milice, la garde nègre et des contingents de tribus alliées. Mais
+les Louata ne l'attendirent pas; Abou-l'Abbas les poursuivit
+jusque dans le sud, en leur tuant du monde et les forçant d'abandonner
+leurs prises. Dans le cours de cette année, 882, une affreuse
+disette désola l'Afrique. Le blé avait atteint des prix excessifs, et
+les malheureuses populations s'étaient vues, en maints endroits,
+réduites à manger de la chair humaine<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a>
+<a href="#footnote452"><sup class="sml">452</sup></a>.</p>
+
+<p>A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une
+tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années,
+et Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri
+retrace longuement les cruautés raffinées qu'il savait
+inventer et qu'il exerçait autour de lui au moindre soupçon<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a>
+<a href="#footnote453"><sup class="sml">453</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452"
+name="footnote452"><b>Note 452: </b></a><a href="#footnotetag452">
+(retour) </a> Comme dans un récent exemple dont nous avons été témoins, la
+famine de 1867-1868.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453"
+name="footnote453"><b>Note 453: </b></a><a href="#footnotetag453">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 427, 436.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Progrès de la secte chiaïte en Berbérie.--Arrivée d'Abou-Abd-Allah</span >.--Tandis
+qu'Ibrahim se livrait aux écarts de son
+étrange caractère, donnant tour à tour l'exemple d'une certaine
+grandeur d'âme ou d'une basse cruauté, un nouvel élément de
+discorde s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqué ci-devant<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a>
+<a href="#footnote454"><sup class="sml">454</sup></a>
+de quelle façon se forma la secte des chiaïtes, après la mort d'Ali.
+Écrasés en 787 à la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans
+l'ombre. Ils se formèrent alors en société secrète et envoyèrent
+des émissaires dans toutes les directions, même en Berbérie,
+malgré la surveillance exercée par les Abbassides.</p>
+
+<p>Le schisme chiaïte se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles
+nous ne nous occuperons que des Imamïa, formant les Ethna-Acheria
+(Duodécémains) elles Ismaïlia (Ismaïliens).</p>
+
+<p>Les Duodécémains comptaient douze <i>imam</i> ayant régné après
+Ali, et enseignaient que le douzième, ayant disparu mystérieusement,
+devait reparaître plus tard pour faire renaître la justice sur
+la terre et qu'il serait le <i>Mehdi</i>, ou être dirigé, prédit par Mahomet<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a>
+<a href="#footnote455"><sup class="sml">455</sup></a>.
+Les Ismaïliens ne comptaient que six imam; le septième, Ismaïl,
+désigné pour succéder à son père, était, selon eux, mort avant
+lui. A partir de ce septième, leurs imam étaient dits cachés
+(Mektoum), ne transmettant leurs ordres au monde que par l'intermédiaire
+des <i>daï</i> (missionnaires)<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a>
+<a href="#footnote456"><sup class="sml">456</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454"
+name="footnote454"><b>Note 454: </b></a><a href="#footnotetag454">
+(retour) </a> Chapitre <span class="sc">ii, Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiaïtes</span>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455"
+name="footnote455"><b>Note 455: </b></a><a href="#footnotetag455">
+(retour) </a> Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les <i>Mehdi</i> que
+nous verrons paraître dans l'histoire et qui se produisent encore de nos
+jours.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456"
+name="footnote456"><b>Note 456: </b></a><a href="#footnotetag456">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, append. <span class="sc">ii</span >.</blockquote>
+
+<p>Le troisième imam caché, nommé Mohammed-el-Habib, vivait
+à Salemïa, ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premières
+années du règne d'Ibrahim. De là il lançait des daï, dont les uns
+s'avancèrent en guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnèrent
+l'Afrique. L'un d'eux s'établit à Mermadjenna, au nord-est de
+Tebessa; un autre dans le pays des Ketama, non loin de l'Oued-Remel,
+appelé alors, en langue indigène, <i>Souf-Djimar</i>. Ils firent
+de nombreux prosélytes et décidèrent plusieurs de leurs adeptes à
+effectuer le pèlerinage de Salemia.</p>
+
+<p>En présence de ces résultats, Mohammed-el-Habib résolut d'envoyer
+en Mag'reb un de ses plus fidèles adhérents, nommé Abou-Abd-Allah-el-Hocéin.
+Cet homme de mérite, qui devait rendre de
+si grands services à la cause fatemide, avait été d'abord <i>mohtacib</i>
+ou receveur d'impôts à Basra, puis il avait enseigné publiquement
+les doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom
+d'<i>El-Maallem</i> (le maître)<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a>
+<a href="#footnote457"><sup class="sml">457</sup></a>. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie
+des chefs ketamiens; pour éviter les postes placés par les
+Abbassides sur toutes les routes, ils passèrent par les déserts et,
+grâce à leur prudence, parvinrent à atteindre les chaînes des
+Ketama, et s'établirent à Guédjal, dans le territoire occupé actuellement
+par les Djimela, près de Sétif. Le chef de ces indigènes,
+Mouça-ben-Horeïth, un de ceux qui revenaient d'Orient, protégea
+l'établissement du missionnaire dans cette localité qui fut appelée
+par lui: <i>Le col des gens de bien</i> (<i>Fedj-el-Akhiar</i>). Ce nom
+n'avait pas été pris au hasard; Abou-Abd-Allah annonça, en effet,
+que le Mehdi lui avait révélé qu'il serait forcé de fuir son pays et,
+de même que le prophète, d'avoir une hégire, et qu'il serait soutenu
+par des <i>gens de bien</i> (ses Ansars), dont le nom serait un
+dérivé du verbe <i>katama</i> (cacher).</p>
+
+<p>Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de
+gens ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les
+Ketama, flattés d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète,
+vinrent-ils en foule se ranger sous la bannière du daï
+chiaïte. Ces faits se passèrent sans doute entre les années 890 et
+893, car la date de l'arrivée d'Abou-Abd-Allah en Afrique est
+incertaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457"
+name="footnote457"><b>Note 457: </b></a><a href="#footnotetag457">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad. Cherbonneau,
+<i>Rev. afr.</i>, n<sup >os</sup> 72-78.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes</span >.--Vers le
+même temps, le gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire
+périr ses propres filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs,
+attira par ses promesses les principaux chefs du Zab et de
+Bellezma, à Rakkada; puis il les fit massacrer et s'empara de
+leurs richesses. Un millier d'indigènes périrent, dit-on, dans ce
+guet-à-pens, qui eut pour effet de jeter un grand nombre de
+Berbères, et particulièrement des Ketama, dans les bras du chiaïte,
+car les gens de Bellezma étaient leurs suzerains<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a>
+<a href="#footnote458"><sup class="sml">458</sup></a>.</p>
+
+<p>Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah,
+lui écrivit pour lui enjoindre d'avoir à cesser toute
+prédication. Le chiaïte répondit par une lettre injurieuse. Le
+prince ar'lebite donna aussitôt aux commandants des contrées
+voisines l'ordre de marcher contre les rebelles. A l'approche du
+danger, les Ketama commencèrent à se repentir de leur audace, et
+plusieurs chefs émirent l'avis d'expulser le chiaïte; mais les
+Djimela prirent sa défense, et, soutenu par eux, Abou-Abd-Allah
+vint se retrancher à Tazrout, non loin de Mila où habitait la tribu
+ketamienne de R'asman<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a>
+<a href="#footnote459"><sup class="sml">459</sup></a>.</p>
+
+<p>Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes
+des Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de
+Tunis. La péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja
+et d'El-Orbos, enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud
+de Kaïrouan, s'étaient lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions
+que prenait ce soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord
+les retranchements de Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre
+toute éventualité, puis il envoya dans la péninsule de Cherik une
+armée qui dispersa les insurgés; leur chef fut mis en croix. En
+même temps, deux généraux, l'eunuque Meïmoun et le général
+Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant que l'eunuque
+Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de
+Gammouda.</p>
+
+<p>Bientôt, les troupes ar'lebites entrèrent victorieuses à Tunis et
+mirent cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens
+furent réduits en esclavage et envoyés à Kaïrouan. Quand, à Tunis,
+on fut las de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim,
+chargés sur des charrettes pour être promenés dans les rues de
+la capitale, aux yeux des habitants (mars 894)<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a>
+<a href="#footnote460"><sup class="sml">460</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458"
+name="footnote458"><b>Note 458: </b></a><a href="#footnotetag458">
+(retour) </a> Selon le Baïan, les habitants de Bellezma étaient de race arabe et
+descendaient des miliciens qui y avaient été placés en garnison.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459"
+name="footnote459"><b>Note 459: </b></a><a href="#footnotetag459">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460"
+name="footnote460"><b>Note 460: </b></a><a href="#footnotetag460">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 429.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Egypte</span >.--Peu
+de temps après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement
+à Tunis et construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans
+cette ville. Deux ans plus tard, il résolut de mettre à exécution
+un projet qu'il méditait depuis longtemps et qui n'était rien moins
+que l'invasion de l'Egypte. Cette province était alors gouvernée
+par Djaïch, petit-fils d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande
+si le prince ar'lebite voulait tirer une vengeance tardive de l'agression
+d'El-Abbas, ou s'il avait réellement la pensée de conquérir
+l'Egypte.</p>
+
+<p>Ayant rassemblé une armée nombreuse, il se mit à sa tête et
+prit la route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli,
+il se heurta contre les Nefouça en armes et disposés à lui barrer
+le passage. Un combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hérétiques
+berbères avaient l'avantage de la position, les troupes ar'lebites
+plièrent, après avoir vu tomber leur chef Meïmoun. Mais
+Ibrahim, ayant lui-même rallié ses soldats, attaqua les rebelles
+avec impétuosité et les mit en déroute. Le plus grand carnage
+suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener les principaux
+chefs prisonniers et s'amusa à les percer lui-même de son javelot;
+il ne s'arrêta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon En-Noueïri<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a>
+<a href="#footnote461"><sup class="sml">461</sup></a>,
+et de trois cents d'après le Baïan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461"
+name="footnote461"><b>Note 461: </b></a><a href="#footnotetag461">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 430.</blockquote>
+
+<p>Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée
+par son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah
+II, homme instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une
+certaine influence. Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim
+le fit mettre en croix. On dit cependant qu'il avait reçu du khalife
+El-Motadhed une missive lui reprochant ses cruautés et lui ordonnant
+de remettre le pouvoir à son cousin et qu'il aurait répondu
+à cette injonction par le meurtre du malheureux Abou-l'Abbas et
+de sa famille. Mais ces faits, rapportés par le Baïan, seul, ne semblent
+pas probables et l'on doit croire plutôt que le prince ar'lebite
+a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices sanguinaires.</p>
+
+<p>Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha,
+au fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée
+et effrayée des cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli
+ne le suivait qu'à contre-cœur. De nouvelles violences achevèrent
+de détacher de lui ses soldats et il se vit abandonné par la plus
+grande partie de l'armée. Force lui fut alors de rebrousser chemin
+et de rentrer à Tunis. Son fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en
+Tripolitaine pour achever la soumission des Nefouça.</p>
+
+<p><span class="sc">Abdication d'Ibrahim</span >.--En l'année 901, les habitants de Tunis,
+qui avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, réussirent à
+faire entendre leurs légitimes réclamations par le khalife. La supplique
+qu'ils lui adressèrent à cette occasion était si éloquente
+qu'El-Motadhed envoya aussitôt un officier en Ifrikiya, pour
+enjoindre à Ibrahim de déposer le pouvoir et le transmettre à son
+fils Abou-l'Abbas, après quoi il aurait à se rendre à Bagdad pour
+expliquer sa conduite. Le gouverneur ar'lebite reçut ces ordres à
+Tunis, vers la fin de l'année 901; il fit au délégué le plus brillant
+accueil et rappela de Sicile son fils pour lui remettre le pouvoir.
+Il prétendit alors avoir été touché de la grâce divine, se revêtit
+de vêtements grossiers, fit mettre en liberté les malheureux qui
+remplissaient les prisons, et se prépara à effectuer le pèlerinage
+imposé à tout musulman. Ayant abdiqué au profit d'Abou-l'Abbas
+(février-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais, parvenu à
+Souça, il suspendit sa marche, séjourna dans une petite localité
+voisine, nommée Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il
+prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile
+et aborda heureusement à Trapani<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a>
+<a href="#footnote462"><sup class="sml">462</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462"
+name="footnote462"><b>Note 462: </b></a><a href="#footnotetag462">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 431 et suiv. Amari, <i>Storia</i>, t. II, p. 76 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Événements de Sicile</span >.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le
+théâtre avaient entravé, dans les dernières années, les succès des
+Musulmans en Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et
+les Arabes avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils
+se seraient vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une
+sorte de trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous
+unis dans le même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité
+ar'lebite. Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le
+loisir de combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années,
+restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions
+s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser
+à livrer leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim
+envoya comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé
+Abou-Malek, homme de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença
+et désola lîle pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas,
+fils d'Ibrahim, nommé gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant
+de l'été 900, à la tête d'une puissante armée. Au mois de septembre
+suivant, il entrait en triomphateur à Palerme, après une
+campagne brillamment conduite.</p>
+
+<p>Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrétiens
+de Taormina et assiège Gatane, mais sans succès. En 901, il
+porte son camp à Demona, d'où il est bientôt délogé par une armée
+byzantine arrivée d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine,
+où il fait 17,000 prisonniers, et s'empare d'un butin considérable.
+Au mois de juillet suivant, il fait une expédition en Italie
+et revient à la fin de l'année dans l'île. Sous la main ferme de ce
+prince, la Sicile avait recouvré un peu de tranquillité, lorsqu'en
+902, il fut appelé en Afrique pour prendre le fardeau de l'autorité
+suprême<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a>
+<a href="#footnote463"><sup class="sml">463</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463"
+name="footnote463"><b>Note 463: </b></a><a href="#footnotetag463">
+(retour) </a> Amari, <i>Storia dei Mus.</i>, t. II, p. 52 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Événements d'Espagne</span >.--En Espagne, le sultan Mohammed avait
+continué à régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants
+qui, de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de
+l'autorité centrale, pour se créer de petites royautés, le plus souvent
+avec l'appui des chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité
+des oméïades, lorsque, vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun,
+d'une famille d'origine wisigothe, réunit une armée de partisans
+presque tous renégats, las du joug musulman, et tint la campagne
+contre le sultan. Dans le courant de l'été 886, Moundhir, héritier
+présomptif du trône oméïade, dirigea une expédition heureuse contre
+ces aventuriers et était sur le point de les forcer dans leur dernière
+retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père (4 août). Forcé de
+lever le siège pour aller prendre possession du trône, il dut laisser
+le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître comme souverain par
+la plus grande partie des populations du midi. Une guerre acharnée
+contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir, qui
+mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar. Aussitôt,
+l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue.</p>
+
+<p>Abd-Allah succéda à son frère Moundhir. Il prenait le pouvoir
+dans des circonstances très critiques, car, non seulement les provinces,
+les cantons, les villes tendaient à se déclarer indépendants,
+mais encore l'aristocratie arabe relevait la tête dans la capitale
+même.</p>
+
+<p>Pour être entièrement à l'abri des entreprises d'Ibn-Hafçoun,
+le sultan lui offrit le gouvernement de Regio, à la condition qu'il
+reconnaîtrait le prince oméïade comme son suzerain. Cette tendance
+au fractionnement, qui devait être si préjudiciable à la domination
+musulmane, n'était que l'effet de la réaction des indigènes,
+devenus sectateurs de l'Islam, et des Berbères, contre la domination
+des Arabes d'Orient.</p>
+
+<p>A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Séville<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a>
+<a href="#footnote464"><sup class="sml">464</sup></a>,
+manifestaient le sentiment général et la persistance de la rivalité
+des maadites et des yéménites empêchait les Arabes de s'unir
+pour résister à l'ennemi commun. Bientôt la lutte prit un caractère
+d'extermination féroce; Espagnols et Arabes s'entretuèrent et Ibn-Hafçoun,
+comme on peut le deviner, prit une part active à la
+guerre civile. «A cette époque--(891) dit Dozy<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a>
+<a href="#footnote465"><sup class="sml">465</sup></a>--presque
+toute l'Espagne musulmane (moins Séville), s'était affranchie de la
+sujétion. Chaque seigneur arabe, berbère ou espagnol, s'était approprié
+sa part de l'héritage des Oméïades. Celle des Arabes
+avait été la plus petite. Ils n'étaient puissants qu'à Séville, partout
+ailleurs ils avaient beaucoup du peine à se maintenir contre les
+deux autres races». Telle était la situation de l'Espagne à la fin
+du <span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464"
+name="footnote464"><b>Note 464: </b></a><a href="#footnotetag464">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 210 et suiv., 243 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465"
+name="footnote465"><b>Note 465: </b></a><a href="#footnotetag465">
+(retour) </a> Dozy, <i>l. c.</i>, p. 259.</blockquote>
+
+<p>En 870, Ibn-Hafçoun, après être entré en pourparlers avec le
+gouverneur ar'lebite et le khalife lui-même, leur offrant de rétablir
+l'autorité abbasside en Espagne, attaqua le prince oméïade, mais il
+fut vaincu dans une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire
+avait rendu à Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafçoun,
+qui avait en vain réclamé des secours des ar'lebites, ne tarda pas à
+reprendre l'offensive et le succès couronna de nouveau ses armes.
+Pendant de longues années on lutta de part et d'autre avec des
+chances diverses et enfin, dans les premières années du <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle,
+le prince oméïade finit par triompher de ses ennemis et raffermir
+son trône<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a>
+<a href="#footnote466"><sup class="sml">466</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466"
+name="footnote466"><b>Note 466: </b></a><a href="#footnotetag466">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 311 et suiv. El-Marrakchi,
+Dozy, p. 17 et suiv.</blockquote>
+<a name="b8" id="b8"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h4>ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBÉIDITE; CHUTE DE L'AUTORITÉ<br>
+ARABE EN IFRIKIYA</h4>
+
+<p class="mid">902-909</p>
+
+<p>Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie méridionale.--Ibrahim
+porte la guerre en Italie.--Progrès des Chiaïtes.--Victoire
+d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court règne d'Abou-l'Abbas;
+son fils Ziadet-Allah lui succède.--Le mehdi Obeïd-Allah passe
+en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses
+succès.--Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.--Abou-Abd-Allah
+prend possession de la Tunisie.--Les Chiaïtes vont
+délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obeïd-Allah en
+Tunisie; fondation de l'empire obéïdite.</p>
+<hr class="short">
+<h4>APPENDICE</h4>
+
+
+<p class="mid">CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES</p>
+
+<hr class="short">
+<p><span class="sc">Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de
+l'Italie méridionale</span >.--Au moment où l'enchaînement des faits
+va nous amener en Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup
+d'œil sur les événements survenus depuis un demi-siècle dans cette
+péninsule, afin de bien préciser les conditions dans lesquelles elle
+se trouvait. Nous avons vu précédemment que la situation de
+l'empire, dans le midi de l'Italie, était devenue fort précaire; un
+grand nombre de principautés composées le plus souvent d'un
+canton ou de républiques constituées par une ville et sa banlieue,
+s'étaient formées dans la région centrale.</p>
+
+<p>Attaqués au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins,
+exposés à l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en
+guerre les uns contre les autres, ces petits états se trouvaient
+souvent dans une situation critique qui les forçait à se jeter
+dans les bras de leurs ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les
+Musulmans de Sicile portèrent secours à Naples contre les Longobards.
+Appelés de nouveau en Italie, à la suite de la guerre entre
+Bénévent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre, les Arabes
+conquirent des places dans la Calabre, s'emparèrent de Tarente et,
+remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux bouches
+du Pô<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a>
+<a href="#footnote467"><sup class="sml">467</sup></a>.</p>
+
+<p>Après plusieurs années de luttes, avec des péripéties diverses,
+les Musulmans, alliés au duc de Bénévent, conservent Bari, sur la
+terre ferme, et y fondent une colonie. Appuyés sur cette place, les
+Arabes de Sicile font de nombreuses incursions sur le continent;
+vers 846, ils osent attaquer Rome, mais sont repoussés sans avoir
+obtenu d'autre satisfaction que de saccager la basilique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs.
+Une seconde fois, en 849, ils
+préparent une nouvelle et formidable expédition contre la ville
+éternelle, mais la tempête disperse et détruit leur flotte, et leur
+entreprise se termine par un véritable désastre<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a>
+<a href="#footnote468"><sup class="sml">468</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467"
+name="footnote467"><b>Note 467: </b></a><a href="#footnotetag467">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. I, p. 358 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468"
+name="footnote468"><b>Note 468: </b></a><a href="#footnotetag468">
+(retour) </a> Muratori, <i>Vie de Léon IV</i>, t. III.</blockquote>
+
+<p>En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrétiens prennent
+fin. L'ancien état de Bénévent est divisé en deux principautés,
+Salerne et Bénévent, et il est décidé qu'on ne recourra
+plus au secours des Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt
+pour protéger les Arabes d'Italie; il obtient de grands succès et
+ne rentre dans l'île qu'après avoir assuré la sécurité de Bari. Le
+chef de cette colonie, Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre
+de sultan et s'adresse au khalife abbasside pour être reconnu indépendant.
+Bari devient le refuge de tous les aventuriers, de tous
+les brigands musulmans; de ce repaire, partent des bandes qui
+portent sans cesse le ravage dans l'Italie et, pendant ce temps,
+Bénévent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue, Capoue
+contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres.</p>
+
+<p>L'empereur Lodewig appelé comme un libérateur arrive en
+867 en Italie, à la tête d'une armée nombreuse, met le siège devant
+Bari et presse en vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse
+ravitaillée par mer. Il s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec
+l'empereur d'Orient et avec Venise, afin de pouvoir agir sur mer.
+Mais les Napolitains envoient secrètement des secours à Bari; en
+même temps, la discorde ayant éclaté parmi les alliés, les Byzantins
+se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec lui qu'une poignée
+d'hommes, se jette en désespéré à l'assaut de Bari, enlève cette
+ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets de sa victoire,
+il se dispose à poursuivre les Musulmans dans leurs repaires
+et à punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est conclue
+contre lui entre Bénévent, Salerne et Naples. Abandonné de
+tous, Lodewig est, à son tour, vaincu et fait prisonnier.</p>
+
+<p>En 871, les Ar'lebites de Sicile effectuèrent une grande expédition
+en Italie, dans l'espoir de récupérer leur conquête; mais le
+résultat fut peu favorable et ils eurent encore à lutter contre les
+troupes envoyées par Lodewig au secours des Capouans et des
+Salernitains.</p>
+
+<p>Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le
+territoire d'Otrante, le reste de cette province était aux Musulmans.
+De là, jusqu'aux confins de l'État de l'Église, le prince de
+Bénévent occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant
+occidental était tenu, au midi, par la principauté de Salerne, au
+nord par celle de Capoue, et au milieu d'elles vivaient indépendantes
+les républiques de Naples, Amalfi, Gaëte, soit six États en
+guerre les uns contre les autres<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a>
+<a href="#footnote469"><sup class="sml">469</sup></a>.</p>
+
+<p>De 876 à 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et
+Gaëte, luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais
+ceux-ci, habilement commandés par Nicéphore Phocas, les chassent
+successivement de la Calabre et d'une partie de la Pouille.
+Dans le même temps, les gens de Capoue, soutenus par les Musulmans,
+luttent contre le pape et ravagent la campagne de Rome.
+Amalfi, Gaëte, Naples, Spolète, Bénévent, se battent ensemble avec
+rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort recherchée, en profitent
+pour établir une nouvelle colonie à Carigliano, et de là, porter le
+ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du Mont-Cassin, qui
+avait toujours été respectée, est mise à sac et brûlée. Le Mont-Cassin
+est bientôt relevé de ses ruines et devient un monastère
+fortifié dont l'abbé a un petit état confinant à celui du Saint-Siège.</p>
+
+<p>A la fin du <span class="sc">ix</span ><sup >e</sup> siècle, des groupes de condottiers musulmans,
+venus d'Afrique ou de Sicile, restent établis dans le pays, vivant
+de rapines et offrant leurs bras aux tyrans<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a>
+<a href="#footnote470"><sup class="sml">470</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469"
+name="footnote469"><b>Note 469: </b></a><a href="#footnotetag469">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. I, p. 434 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470"
+name="footnote470"><b>Note 470: </b></a><a href="#footnotetag470">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 458 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Ibrahim porte la guerre en Italie.--Sa mort</span >.--Débarqué
+à Trapani, à la fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commença
+par réorganiser l'armée. Dans le mois de juillet, il marcha sur
+Taormina, qui était alors la capitale byzantine, et l'enleva d'assaut,
+le 1<sup >er</sup> août, malgré l'héroïque défense des chrétiens. Il fit faire un
+massacre horrible de la population et incendia la ville. Après ce
+succès, Ibrahim divisa ses forces en quatre corps, de façon à envelopper
+les dernières possessions chrétiennes; mais il fut alors
+appelé en Italie et, le 3 septembre, traversa le détroit. Débarqué
+en Calabre avec son armée, il arriva devant Cosenza. Des envoyés
+chrétiens étant venus humblement solliciter la paix, il leur dit:
+«Retournez auprès des vôtres, et dites-leur que je vais m'occuper
+de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il me plaira.
+Les princes, Grecs ou Francs, espèrent peut-être me résister et
+m'attendent, à cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc
+dans vos villes. Rome aussi, la cité du vieux Pierre, m'attend
+avec ses soldats germains; j'y passerai également, puis ce sera
+le tour de Constantinople.»</p>
+
+<p>Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'étendit jusqu'à
+Naples. Le 1<sup >er</sup> octobre, Ibrahim commença le siège de Cosenza;
+mais la maladie était dans l'armée et, malgré toute son ardeur, le
+vieux gouverneur ne put se rendre maître de la place. Atteint, lui-même
+par l'épidémie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrième
+année «après vingt-six ans de tyrannie et six mois de
+pénitence», dit M. Amari<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a>
+<a href="#footnote471"><sup class="sml">471</sup></a>.</p>
+
+<p>Aussitôt après sa mort, les capitaines se mutinèrent et élurent
+son petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en
+Afrique. Ce prince qui avait, paraît-il, été désigné par son aïeul,
+n'accepta le pouvoir qu'avec une grande répugnance: il s'empressa
+d'accorder la paix aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et
+rentra en Ifrikiya<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a>
+<a href="#footnote472"><sup class="sml">472</sup></a>. Le corps d'Ibrahim fut rapporté en Afrique
+et enterré à Kaïrouan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471"
+name="footnote471"><b>Note 471: </b></a><a href="#footnotetag471">
+(retour) </a> Amari, <i>l. c.</i>, t. II, p. 93.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472"
+name="footnote472"><b>Note 472: </b></a><a href="#footnotetag472">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 431 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Progrès des Chiaïtes.--Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les
+Ketama</span >.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique
+était le théâtre d'événements non moins graves. Après le mouvement
+hostile qui s'était prononcé parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah,
+sous l'empire de la terreur causée par l'annonce de l'attaque
+prochaine des Ar'lebites, plusieurs combats avaient été livrés entre
+les tribus fidèles et les partisans du chiaïte. L'avantage était resté
+à ce dernier; il avait vu le noyau de ses adhérents se grossir de
+ces masses qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma,
+les Lehiça, les Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes
+de Sanhadja, tribu restée jusqu'alors fidèle aux Ar'lebites, et enfin
+une partie des Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se déclarèrent
+pour Abou-Abd-Allah.</p>
+
+<p>Pendant que le chiaïte recueillait ces soumissions, un chef de
+la fraction ketamienne des Latana, nommé Ftah-ben-Yahïa, qui
+s'était montré l'adversaire déclaré du novateur, se rendit à Rakkada,
+dans l'espoir de déterminer le gouverneur à entreprendre
+une campagne sérieuse contre les rebelles. Au même moment,
+Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila et mettait à
+mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui avait par
+la fuite évité le sort de son père, vint à Kaïrouan, où il retrouva
+Ftah, et tous deux redoublèrent d'efforts pour obtenir vengeance.
+Cédant à leurs instances, Abou-l'Abbas se décida à envoyer contre
+les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils Abou-l'Kaoual (902).</p>
+
+<p>Abou-Abd-Allah fit marcher à la rencontre de l'ennemi un
+groupe de ses adhérents, mais les troupes régulières les ayant
+dispersés sans peine, il dut évacuer précipitamment la place forte
+de Tazrout pour se réfugier dans son quartier-général de Guédjal,
+situé au milieu d'un pays coupé et d'accès difficile<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a>
+<a href="#footnote473"><sup class="sml">473</sup></a>.</p>
+
+<p>Abou-l'Kaoual, après avoir démantelé Tazrout, essaya de relancer
+son ennemi dans sa retraite, mais en s'avançant au milieu du dédale
+des montagnes ketamiennes, il reconnut bientôt qu'il ne
+pourrait, sans s'exposer à une perte certaine, continuer la campagne
+dans un tel terrain. Les Berbères surent profiter habilement
+de son indécision et du découragement qui gagnait son armée pour
+le harceler, surprendre les corps isolés, et enfin le forcer à évacuer
+le pays. Débarrassé de ses ennemis, le daï chiaïte s'établit, d'une
+façon définitive, à Guédjal, dont il fit sa ville sainte et qu'il appela
+<i>Dar-el-Ilidjera</i> (la maison du refuge).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473"
+name="footnote473"><b>Note 473: </b></a><a href="#footnotetag473">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 513 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Court règne d'Abou-l'Abbas.--Son fils Ziadet-Allah lui
+succède</span >.--La défaite des troupes ar'lebites coincida avec le décès
+d'Ibrahim.</p>
+
+<p>Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur
+qu'après la mort de son père. Il gouverna avec une
+grande modération, et l'on put croire qu'une ère de justice allait
+succéder à la terreur du règne précédent. Malheureusement il fut
+bientôt obligé de sévir contre son propre fils, Ziadet-Allah, qui,
+se fondant sur les dispositions prises devant Cosenza, lors du décès
+de son aïeul, aspirait directement au trône. Il fut jeté dans les
+fers, avec un grand nombre de ses partisans, pour prévenir un
+attentat qui ne devait que trop bien se réaliser plus tard<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a>
+<a href="#footnote474"><sup class="sml">474</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474"
+name="footnote474"><b>Note 474: </b></a><a href="#footnotetag474">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 439.</blockquote>
+
+<p>Malgré les embarras qui l'assaillirent au début de son règne,
+Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravité des progrès des
+Chiaïtes, envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils
+Abou-l'Kaoual; mais le jeune prince n'eut pas plus de succès dans
+cette campagne que dans la précédente, et dut se contenter de
+s'établir dans un poste d'observation près de Sétif<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a>
+<a href="#footnote475"><sup class="sml">475</sup></a>.</p>
+
+<p>Peu de temps après, c'est-à-dire le 27 juillet 903, le gouverneur
+ar'lebite tomba, à Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques,
+poussés à ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa
+prison. Après avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent
+annoncer à celui qui les avait gagnés que son père n'existait plus,
+mais le parricide, craignant quelque piège, ne voulut pas se laisser
+mettre en liberté avant d'avoir la certitude du meurtre. Les
+eunuques, étant donc retournés auprès du cadavre, lui coupèrent
+la tête et l'apportèrent à Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve
+irrécusable, consentit à ce qu'on brisât ses fers. Abou-l'Abbas
+avait montré, pendant son court séjour aux affaires, des qualités
+remarquables. C'était un prince instruit et d'un esprit élevé, digne
+en tout point du nom ar'lebite.</p>
+
+<p>Quant à Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au
+trône par le meurtre de son père, il était facile de prévoir ce que
+serait son règne. Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice
+des eunuques qui avaient assassiné Abou-Abbas. Il fit proclamer
+son avènement dans les mosquées de Tunis et envoya aux
+gouverneurs des provinces l'ordre de l'annoncer officiellement. Il
+se livra ensuite à tous les déportements de son caractère, qui avait
+la férocité de celui d'Ibrahim, sans en avoir le courage. Vingt-neuf
+de ses frères et cousins furent, par son ordre, déportés dans
+l'île de Korrath<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a>
+<a href="#footnote476"><sup class="sml">476</sup></a>, puis mis à mort. Cela fait, il envoya à son frère
+Abou-l'Kaoual, qui opérait dans le pays des Ketama, une lettre écrite
+au nom de leur père, lui enjoignant de rentrer. Le malheureux
+prince, ayant obtempéré à cet ordre, subit le sort de ses parents<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a>
+<a href="#footnote477"><sup class="sml">477</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475"
+name="footnote475"><b>Note 475: </b></a><a href="#footnotetag475">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476"
+name="footnote476"><b>Note 476: </b></a><a href="#footnotetag476">
+(retour) </a> Vis-à-vis l'extrémité occidentale du golfe de Tunis.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477"
+name="footnote477"><b>Note 477: </b></a><a href="#footnotetag477">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 440 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Le mehdi Obéïd-Allah passe en Mag'reb</span >.--Quelque temps
+avant les événements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib,
+troisième <i>imam-caché</i>, était mort en Orient, laissant
+son héritage à son fils Obeïd-Allah. Se sentant près de sa fin, il
+lui avait adressé ces paroles: «C'est toi qui es le Mehdi; après
+ma mort, tu dois te réfugier dans un pays lointain où tu auras
+à subir de rudes épreuves<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a>
+<a href="#footnote478"><sup class="sml">478</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478"
+name="footnote478"><b>Note 478: </b></a><a href="#footnotetag478">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 515. Il est à remarquer que la fin
+des siècles de l'hégire est toujours favorable à l'apparition des Medhi.</blockquote>
+
+<p>Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors
+âgé de dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de
+Salemïa et voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné
+de son jeune fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs.
+En chemin, il apprit que les partisans de son père en Arabie
+avaient presque abandonné sa doctrine, et ne paraissaient nullement
+disposés à le recevoir. Il était donc fort indécis, lorsqu'il
+reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté de Mag'reb par
+Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques chefs
+ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement,
+comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où
+son parti devenait de jour en jour plus puissant.</p>
+
+<p>Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident.
+Mais l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les
+Chiaïtes s'était répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le
+rechercher avec le plus grand soin; son nom et son signalement
+furent adressés aux gouverneurs des provinces les plus reculées, et
+ordre fut donné de le saisir partout où on le découvrirait.</p>
+
+<p>Obéïd-Allah parvint cependant à passer en Egypte, sous l'habit
+d'un marchand, car, selon l'énergique expression arabe, «les
+yeux étaient aiguisés sur lui<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a>
+<a href="#footnote479"><sup class="sml">479</sup></a>». Arrêtés au Caire par le gouverneur
+de cette ville, les voyageurs ne recouvrèrent leur liberté que
+grâce à l'habileté de leurs réponses; ils purent alors continuer
+leur route, mais en redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent
+arrivés à la hauteur de Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et
+envoya en avant ses compagnons et sa mère, sous la conduite
+d'Abou-l'Abbas, frère d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son
+arrivée aux Ketama.</p>
+
+<p>La petite caravane, grossie de quelques marchands, négligea
+toute précaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint
+passer à Kaïrouan. Mais les ordres donnés étaient tellement
+sévères, que personne ne pouvait demeurer inaperçu. Abou-l'Abbas
+fut arrêté avec tout son monde et conduit à Ziadet-Allah.
+Devant ce prince le daï fut impénétrable: ni menaces, ni promesses,
+ne purent lui arracher son secret. Quelqu'un de la suite
+ayant déclaré qu'il venait de Tripoli, le gouverneur ar'lebite
+devina sans doute que le mehdi devait être dans cette région, car
+il donna l'ordre de l'arrêter<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a>
+<a href="#footnote480"><sup class="sml">480</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479"
+name="footnote479"><b>Note 479: </b></a><a href="#footnotetag479">
+(retour) </a> Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donné une traduction dans le
+<i>Journal asiatique</i> et dans la <i>Revue africaine</i>, n<sup >o</sup> 72.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480"
+name="footnote480"><b>Note 480: </b></a><a href="#footnotetag480">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.</blockquote>
+
+<p>Cette fois encore, Obéïd-Allah, prévenu à temps, put échapper
+par une prompte fuite. Il gagna probablement l'intérieur et, reprenant
+sa marche vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint
+passer près de Constantine. De là il aurait pu, sans doute, se
+rendre chez les Ketama, et cependant il continua sa fuite, ne voulant
+pas, s'il se découvrait, sacrifier Abou-l'Abbas qui était resté
+entre les mains de Ziadet-Allah<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a>
+<a href="#footnote481"><sup class="sml">481</sup></a>. Ne devait-il pas, du reste,
+accomplir la prophétie de son père: «...Tu dois te réfugier
+dans un pays lointain, où tu subiras de rudes épreuves!» Il fallait
+au mehdi des aventures extraordinaires, et, opérer sa jonction
+avec Abou-Abd-Allah, c'eût été le triomphe sans les épreuves. Il
+continua donc à errer en proscrit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481"
+name="footnote481"><b>Note 481: </b></a><a href="#footnotetag481">
+(retour) </a> C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les ar'lebites. Ses succès</span >.--Pendant
+ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au
+mehdi un empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle
+qui s'opposât à sa marche, il réunit tous ses adhérents et
+vint audacieusement mettre le siège devant Sétif. Le gouverneur
+de cette ville, soutenu, dit-on, par quelques chefs ketaniens
+demeurés fidèles, essaya une résistance désespérée; mais lorsque
+tous furent morts en combattant, la place capitula et fut rasée
+par les Chiaïtes vainqueurs.</p>
+
+<p>A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles,
+un de ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse
+armée. Ces troupes vinrent se masser près de Constantine, où
+elles perdirent un temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à
+Bellezma, et, près de cette localité, offrirent la bataille aux Ketama,
+qui avaient marché en masse à leur rencontre. La victoire se déclara
+pour les Chiaïtes. Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec
+les débris de son armée, à Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan.</p>
+
+<p>Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna
+avec une partie de son armée et divisa le reste en deux corps,
+qu'il envoya opérer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombèrent
+en son pouvoir. En même temps, un de ses généraux s'emparait
+de la place de Tidjist<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a>
+<a href="#footnote482"><sup class="sml">482</sup></a>, et accordait à la garnison une capitulation
+honorable. En revanche, le général Haroun-et-Tobni,
+ayant poussé une pointe audacieuse sur les derrières des Chiaïtes,
+vint surprendre et brûler la place de Dar-Melloul, près de
+Tobna.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482"
+name="footnote482"><b>Note 482: </b></a><a href="#footnotetag482">
+(retour) </a> L'antique Tigisis (ou Ticisis), à une douzaine de lieues au sud de
+Constantine.</blockquote>
+
+<p>En somme, la cause des Chiaïtes obtenait de constants avantages,
+et les populations, attirées autant par l'appât de la nouveauté,
+que par la clémence et la justice d'Abou-Abd-Allah,
+accouraient se ranger autour de lui. Le gouverneur ar'lebite
+voyait le danger approcher, mais ses prédécesseurs avaient négligé
+d'écraser l'ennemi quand il n'avait aucune force, et maintenant il
+était trop tard. Les rebelles tenaient déjà les principales places de
+l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre à les voir paraître d'un
+jour à l'autre et mettre le siège devant sa capitale. Dans cette
+prévision, il fit réparer les fortifications de Kaïrouan et des places
+environnantes; en même temps, il vidait le trésor public pour
+lever des troupes et les opposer à l'ennemi.</p>
+
+<p>En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une armée, contre
+les Chiaïtes, qui opéraient sur les versants de l'Aourès. Mais,
+parvenu à El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage
+et rentra à Rokkada, laissant le général Ibrahim-ben-el-Ar'leb
+en observation avec un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer
+les fortifications de son château et, sans se préoccuper davantage
+du danger qui le menaçait, il se plongea de plus en plus dans la
+débauche.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement
+de Bar'aï et de Mermadjenna; puis il réduisit les tribus nefzaouiennes
+et s'avança jusqu'à Tifech<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a>
+<a href="#footnote483"><sup class="sml">483</sup></a>, dont il reçut la soumission.
+Il rentra alors dans son centre d'opérations, afin de préparer
+une nouvelle campagne; mais aussitôt, le général Ibrahim, arrivant
+à sa suite, reprit une partie du territoire conquis, avec Tifech.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483"
+name="footnote483"><b>Note 483: </b></a><a href="#footnotetag483">
+(retour) </a> L'antique Tipaza de l'est, près de Souk-Ahras.</blockquote>
+
+<p>Bientôt, le daï chiaïte reparut dans l'est; laissant derrière lui
+Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position inexpugnable,
+il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pénétrant ensuite
+en Tunisie, il réduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avança
+sur Rokkada. Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt,
+en effet, le général Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles,
+lui livra bataille et le mit en déroute; les Chiaïtes s'enfuirent
+en désordre par tous les défilés. Abou-Abd-Allah, lui-même,
+ne s'arrêta qu'à Guédjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour
+résultat de faire rentrer momentanément sous leur domination la
+plupart des places conquises par les rebelles, y compris Bar'aï.</p>
+
+<p>Mais l'échec des Chiaïtes, qui aurait pu avoir les suites les plus
+graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succès en reprenant
+vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien
+peu de jours la chute définitive du trône ar'lebite. Sitôt, en effet,
+qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre,
+était rentré dans son poste d'observation à El-Orbos, il
+vint mettre le siège devant Constantine et s'empara de cette ville
+et du pays environnant; puis il alla reprendre Bar'aï, et après y
+avoir laissé un commandant, rentra dans son quartier de Guédjal.
+Ibrahim marcha alors sur Bar'aï, mais il se heurta à un corps de
+douze mille Chiaïtes qui le repoussa<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a>
+<a href="#footnote484"><sup class="sml">484</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484"
+name="footnote484"><b>Note 484: </b></a><a href="#footnotetag484">
+(retour) </a> En-Nouéïri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et suiv. El-Kaïrouani,
+p. 88. Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie.--Fuite de Ziadet-Allah III</span >.--Cependant,
+Abou-Abd-Allah, comprenant que le
+moment décisif était arrivé, ne restait pas inactif à Guédjal. Il
+avait adressé un appel à tous ses adhérents ou alliés, et s'occupait
+de réunir une armée formidable. De tous côtés arrivaient les contingents:
+Zouaoua du Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central,
+Zenata du Zab, Nefzaoua de l'Aourès, venaient se joindre aux
+vieilles bandes ketamiennes.</p>
+
+<p>Au mois de mars 909<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a>
+<a href="#footnote485"><sup class="sml">485</sup></a>, Abou-Abd-Allah se mit en marche, à la
+tête d'une armée dont le chiffre est porté par les chroniques à
+deux cent mille hommes, divisés en sept corps. Avec de telles
+forces, il se porta en droite ligne sur la capitale de son ennemi.</p>
+
+<p>En vain le général Ibrahim essaya de faire tête aux Ghiaïtes;
+vaincu dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et
+se replier sur Kaïrouan, où se trouvait le gouverneur ar'lebite.
+L'armée d'Abou-Abd-Allah s'arrêta à El-Orbos le temps nécessaire
+pour mettre cette ville au pillage<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a>
+<a href="#footnote486"><sup class="sml">486</sup></a>, puis pénétra comme un
+torrent en Tunisie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485"
+name="footnote485"><b>Note 485: </b></a><a href="#footnotetag485">
+(retour) </a> C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486"
+name="footnote486"><b>Note 486: </b></a><a href="#footnotetag486">
+(retour) </a> Selon El-Bekri, les habitants réfugiés dans la mosquée auraient été
+impitoyablement massacrés.</blockquote>
+
+<p>Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce
+qu'il avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut
+appris la défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne
+pouvait résister à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada,
+le bruit que ses troupes avaient remporté la victoire; puis
+il ordonna de mettre à mort toutes les personnes qu'il détenait
+dans les cachots, et de promener leurs têtes à Kaïrouan, au vieux
+château et à Rokkada, en annonçant qu'elles provenaient des
+cadavres des ennemis. En même temps, il s'empres'sa de réunir
+tous les objels précieux et les trésors qu'il possédait, et se prépara
+à fuir avec ses courtisans et ses favorites.</p>
+
+<p>En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça
+de le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant
+les exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à
+ces généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace.</p>
+
+<p>Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs
+esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces
+d'or; on plaça les autres objets précieux et les femmes sur des
+mulets, et à la nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit
+la route de l'Egypte: «A l'heure du coucher du soleil,--dit
+En-Noueïri,--il avait appris la défaite de ses troupes; à celle
+de la prière d'<i>El-Acha</i>, (de huit à neuf heures du soir) il était
+parti».--«Il prit la nuit pour monture» dit, de son côté,
+Ibn-Hammad.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir.
+La population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps,
+à la lueur des flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit
+même sa fortune.</p>
+
+<p><span class="sc">Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie</span >.--Aussitôt
+que la nouvelle de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan,
+le peuple se porta en foule à Rokkada et mit le palais au pillage.
+En même temps arrivait le général Ibrahim, ramenant les débris
+de ses troupes qui achevèrent de se débander, en apprenant la
+fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré des affaires, Ibrahim
+voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au Divan, à la tête
+de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et adressa à
+la population des paroles pleines de cœur pour l'engager à la
+résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint
+tout sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir
+d'abord obtenu l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se
+tourner contre lui et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage
+à la pointe de son épée. Il partit alors avec ses compagnons sur
+les traces de Ziadet-Allah.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par
+Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens,
+apparut sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins
+que la terreur inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser
+le pillage qui durait depuis huit jours.</p>
+
+<p>Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son
+entrée triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur
+psalmodiant ces versets du Koran<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a>
+<a href="#footnote487"><sup class="sml">487</sup></a>: «C'est lui qui a chassé les infidèles
+de sa maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!»
+etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487"
+name="footnote487"><b>Note 487: </b></a><a href="#footnotetag487">
+(retour) </a> Sourate de la fumée.</blockquote>
+
+<p>Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des
+citoyens les plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et
+lui demander l'aman; l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans
+coup férir dans cette ville, mais, comme un grand nombre d'habitants
+s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah proclama une amnistie
+générale, qui rassura les esprits et fit rentrer les émigrés. Un de
+ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère Abou-l'Abbas
+et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en prison. S'il
+continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence n'alla
+pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite.
+Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort.</p>
+
+<p>Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper
+autour de lui à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint,
+dut aussitôt prendre la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah
+voulait lui infliger, comme coupable de tentative d'usurpation
+du pouvoir. Après avoir passé à Tripoli dix-sept jours, pendant
+lesquels il fit trancher la tête d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait
+commis le crime de tenter d'arrêter sa fuite, le gouverneur se
+remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit au khalife El-Moktader-b'Illah,
+en sollicitant une entrevue. Pour toute réponse, il
+reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y attendre ses
+instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation de
+rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les
+plus honteuses débauches.</p>
+
+<p>Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des
+princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste
+de l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi
+auparavant. Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même;
+l'Ifrikiya, à son tour, était délivrée de la domination du khalifat,
+et les indigènes allaient former maintenant de puissants empires
+autonomes. Ce succès était particulièrement le triomphe de la
+tribu des Ketama, dont la suprématie s'établissait sur les autres
+groupes de la race et sur les restes des colonies arabes.</p>
+
+<p>Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation
+de l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans
+toutes les provinces des gouverneurs fournis par la tribu des
+Ketama. Il congédia les auxiliaires, qui retournèrent chez eux
+chargés de butin, puis il s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à
+Rokkada même les populations émigrées. Établi dans le palais
+des princes ar'lebites, il s'entoura des insignes du pouvoir, fit
+frapper des monnaies nouvelles<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a>
+<a href="#footnote488"><sup class="sml">488</sup></a> et s'occupa de l'organisation des
+troupes régulières, auxquelles il donna des étendards portant des
+inscriptions à la louange des Fatemides.</p>
+
+<p>Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur
+des bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses
+conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi
+Obéïd-Allah.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488"
+name="footnote488"><b>Note 488: </b></a><a href="#footnotetag488">
+(retour) </a> Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté <img alt="" src="images/01.jpg"> (<i>la preuve de Dieu</i>) et de l'autre <img alt="" src="images/02.jpg"> (<i>que les ennemis de
+Dieu soient dispersés!</i>)</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa</span >.--Tandis
+que le nom du nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans
+toutes les mosquées, celui-ci gémissait au fond d'une prison dans
+une oasis saharienne.</p>
+
+<p>Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin
+vers le sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa
+d'errer en proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu,
+dit-on, au courant des succès de ses partisans par des émissaires
+secrets. Il arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb.
+Nous savons que ce territoire était le siège de la petite royauté
+des Beni-Midrar, exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes
+du haut Moulouïa.</p>
+
+<p>Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très
+fervents, ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le
+prince régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le
+mehdi, s'il pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant
+été signalés, il devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après
+avoir échappé pendant sept années, à travers deux continents, aux
+poursuites de ses ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans
+une oasis de l'extrême sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues
+de son point de départ; c'était la continuation des épreuves annoncées
+par son père<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a>
+<a href="#footnote489"><sup class="sml">489</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489"
+name="footnote489"><b>Note 489: </b></a><a href="#footnotetag489">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad, <i>loc. cit.,</i> El-Kaïrouani,
+p. 89 et suivantes.</blockquote>
+
+<p>Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel
+empire, il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une
+armée «dont le nombre inondait la terre» selon l'expression
+d'Ibn-Hammad, il laissa à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté
+du chef ketamien Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route
+vers l'ouest (juin 909). Les populations zenètes que les Chiaïtes
+rencontrèrent sur leur passage se retirèrent devant eux ou offrirent
+leur soumission et, enfin, l'armée parvint sous les murs de
+Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à El-Içâa un message
+pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en rendant les
+prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit mettre à
+mort les parlementaires.</p>
+
+<p>Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non
+loin de la ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi,
+avaient bravement marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès
+les premiers engagements, le succès se déclara pour les Chiaïtes;
+les troupes d'El-Içâa furent taillées en pièces, et ce prince dut
+prendre la fuite, suivi seulement de quelques serviteurs. Le lendemain
+de la bataille, les principaux habitants de la ville vinrent
+au camp des assiégeants implorer leur clémence et leur offrir de
+les mener à la prison où était détenu le mehdi.</p>
+
+<p>Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers.
+Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des
+chevaux de parade et salua Obéïd-Allah du titre d'<i>imam</i>. Puis il
+le conduisit au camp, en marchant à pied devant lui, et pendant
+le chemin il s'écriait, en versant des larmes de joie: «<i>Voici votre
+imam, voici votre seigneur!</i>» C'était, pour le mehdi, le
+triomphe après les épreuves.</p>
+
+<p>Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa
+qui fut mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a>
+<a href="#footnote490"><sup class="sml">490</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490"
+name="footnote490"><b>Note 490: </b></a><a href="#footnotetag490">
+(retour) </a> Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur un grand
+nombre de points, de celui de Fournel (<i>Berbers</i>, t. II, de la page 30 à
+la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur le texte du
+Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont presque toujours
+écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas avoir connu
+le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie.--Fondation de
+l'empire obéïdite</span >.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa,
+l'armée reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le
+mehdi y laissa, comme gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb,
+avec un corps de Chiaïtes. A son retour, l'armée passa
+par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit alors à son maître
+les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et qui provenaient
+du butin des précédentes campagnes. Tout avait été religieusement
+conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le partage.</p>
+
+<p>Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier
+910, Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son
+entrée à Rokkada. Quelques jours après, il reçut, dans une séance
+d'inauguration solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan.
+En attendant qu'il eût bâti une ville pour lui servir de résidence
+royale<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a>
+<a href="#footnote491"><sup class="sml">491</sup></a>, Obéïd-Allah s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit
+alors officiellement le titre de mehdi et fit frapper des monnaies
+où ce nom était inscrit.</p>
+
+<p>Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb
+central, de toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine
+avaient suffi pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire;
+mais, en raison même de la rapidité de cette conquête, la fidélité
+des populations n'était rien moins que bien établie et, en mains
+endroits, l'autorité chiaïte n'était pas officiellement reconnue.
+C'est pourquoi le mehdi envoya, dans toutes les provinces, des
+agents ketamiens chargés de sommer les populations de faire acte
+d'adhésion au nouveau souverain. Grâce à ces mesures et à la sévérité
+déployée dans leur application, car tout opposant était mis
+à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement de l'administration
+assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction colportée par
+les Fatemides et annonçant, pour la fin du <span class="sc">iii</span ><sup >e</sup> siècle de l'hégire, la
+chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se lèvera à
+l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction, qu'on
+faisait remonter à Mahomet<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a>
+<a href="#footnote492"><sup class="sml">492</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491"
+name="footnote491"><b>Note 491: </b></a><a href="#footnotetag491">
+(retour) </a> El-Mehdia (voir plus loin).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492"
+name="footnote492"><b>Note 492: </b></a><a href="#footnotetag492">
+(retour) </a> Carette, <i>Migrations des tribus algériennes</i>, p. 386, citant d'Herbelot.</blockquote>
+
+<p>Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes
+places, fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent
+rasées, et les préfets fatemides s'établirent dans d'autres localités,
+élevées au rang de chefs-lieux.</p>
+
+<p>La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les
+premiers officiers du gouvernement et les généraux pour les postes
+importants. C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que
+la cause d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la
+nouvelle secte, en avaient fait un signe de ralliement pour chasser
+l'étranger.</p>
+
+<p>C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du
+kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce
+schisme possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons
+pas tarder à voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine
+fatemide et l'hérésie kharedjite, au grand détriment de la vieille
+race berbère.</p>
+
+<h4>APPENDICE</h4>
+
+<hr class="short">
+
+<pre>
+ CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES
+
+ Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800
+ Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812
+ Ziadet-Allah I............... 817
+ Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838
+ Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841
+ Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856
+ Ziadet-Allah II.............. 863
+ Abou-el-R'aranik............. 864
+ Ibrahim II ben-Ahmed......... 875
+ Abou-Abd-Allah............... 902
+ Ziadet-Allah III............. 903
+ Chute de Ziadet-Allah III.... 909
+</pre>
+<a name="b9" id="b9"></a>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h4>L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES</h4>
+
+<p class="mid">910-934</p>
+
+<p>Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb
+central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et
+écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements
+d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par
+Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son insuccès.--L'autorité
+du mehdi est rétablie en Sicile.--Première campagne de Messala
+en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition fatemide
+contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions fatemides
+en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des Mag'raoua;
+mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside; sa mort.--Expédition
+d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça
+se prononce pour les Oméïades; il est vaincu par
+les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions
+fatemides en Italie.</p>
+
+<p><span class="sc">Situation du Mag'reb en 910</span >.--Au moment où le triomphe
+des Fatemides va faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle
+phase, il est opportun de jeter un coup d'œil général sur
+l'état du pays et de passer en revue les événements survenus en
+Mag'reb; car le récit des révolutions dont l'Ifrikiya a été le
+théâtre nous en a forcément détournés.</p>
+
+<p>A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement
+jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre
+lui et son neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il
+périt dans un combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général
+de son adversaire. A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris
+s'empara de l'autorité dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier
+éclat le trône de Fès<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a>
+<a href="#footnote493"><sup class="sml">493</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493"
+name="footnote493"><b>Note 493: </b></a><a href="#footnotetag493">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106. El-Bekri, trad.
+article <i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<p>La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières
+années, de l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait
+à s'élever sur ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous,
+ces Berbères avaient soumis à leur autorité tout le
+territoire compris entre Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière
+orientale du Mag'reb extrême. Le reste de la tribu était à
+Sidjilmassa, où la royauté qu'elle y avait fondée venait d'être renversée
+par les Chiaïtes<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a>
+<a href="#footnote494"><sup class="sml">494</sup></a>.</p>
+
+<p>Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore
+l'autorité sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville.
+Auprès d'eux étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance
+avait grandement augmenté et qui étendaient leur autorité dans
+les régions sahariennes et sur les plaines du nord. Leur chef,
+Mohammed-ben-Khazer était un guerrier redoutable que nous
+allons voir entrer en scène<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a>
+<a href="#footnote495"><sup class="sml">495</sup></a>.</p>
+
+<p>Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence
+sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent
+une expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et
+Ibn-Abdoun, qui la commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen,
+fraction des Azdadja, un traité par lequel ceux-ci livrèrent
+un territoire, où ils fondèrent la ville d'Oran<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a>
+<a href="#footnote496"><sup class="sml">496</sup></a>. Ce fut la première
+colonie oméïade en Mag'reb.</p>
+
+<p>Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides,
+mais fort affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols,
+un secours capable de la protéger contre les ennemis
+qui l'entouraient<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a>
+<a href="#footnote497"><sup class="sml">497</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494"
+name="footnote494"><b>Note 494: </b></a><a href="#footnotetag494">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495"
+name="footnote495"><b>Note 495: </b></a><a href="#footnotetag495">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. III, p. 198, 229.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496"
+name="footnote496"><b>Note 496: </b></a><a href="#footnotetag496">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 283.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497"
+name="footnote497"><b>Note 497: </b></a><a href="#footnotetag497">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, t. I, p. 243.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central.--Chute
+des Rostemides</span >.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la
+délivrance du mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le
+Mag'reb central, sous le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof.
+Ce général ayant attaqué Yakthan, souverain de Tiharet,
+s'empara de cette ville et fit mettre à mort le prince Rostemide.
+Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En même temps, Tiharet
+cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les sectaires de ce
+schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides, durent émigrer
+vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de l'Oued-Rir',
+en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis par
+les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines.</p>
+
+<p>Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la
+soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui
+avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques
+mécontents.</p>
+
+<p>Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur
+à Tiharet, entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des
+environs d'Oran. Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui
+offrirent de lui livrer cette ville. Leurs propositions furent
+accueillies avec faveur et, peu après, les troupes fatemides s'emparaient
+d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun, qui avait contribué
+à leur succès, en fut nommé gouverneur (910).</p>
+
+<p>Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce
+sujet dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut
+conduite par Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général
+du mehdi étendit l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata,
+Louata, Lemaia et Azdadja de la province d'Oran. Peut-être
+même entrait-il, dès lors, en relations avec Messala-ben-Habbous,
+chef des Miknaça, qui devait être avant peu un des principaux
+auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.</p>
+
+<p>Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient
+contre les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim,
+ainsi que toute sa garde de Ketama.</p>
+
+<p><span class="sc">Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de
+rébellion</span >.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre
+le mehdi et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier,
+cédant, dit-on, à l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait
+voulu s'appuyer sur les services rendus, pour conserver une
+grande influence dans la direction des affaires. Mais Obéïd-Allah
+n'entendait nullement partager son autorité avec qui que ce fût.
+Irrité de voir ses avis brutalement repoussés, Abou-Abd-Allah
+montra d'abord une grande froideur vis-à-vis de son maître; puis
+il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer sourdement
+contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi
+n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel,
+dont le caractère devait se révéler aux humains par des miracles.
+«Nous nous sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car,
+il devrait avoir des <i>signes</i> pour se faire reconnaître; le vrai
+Imam doit faire des miracles et imprimer son sceau dans la
+pierre, comme d'autres le feraient dans la cire<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a>
+<a href="#footnote498"><sup class="sml">498</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498"
+name="footnote498"><b>Note 498: </b></a><a href="#footnotetag498">
+(retour) </a> Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors
+de Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute
+confiance en Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et
+chargèrent leur grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah
+lui-même.</p>
+
+<p>Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents
+commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu
+comme un être surnaturel n'était qu'un homme comme eux.
+Obeïd-Allah comprit que sa seule porte de salut était l'énergie,
+qui impose toujours aux masses, et, pour toute réponse, il fit
+mettre à mort le grand cheikh des Ketama. Afin d'achever d'anéantir
+la conspiration, il envoya les principaux chefs occuper des
+commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent dispersés
+et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus compromis
+furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués.
+L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant
+tout sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa
+sécurité l'homme auquel il devait le pouvoir.</p>
+
+<p>Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec
+son frère Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux
+autres frères, Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des
+massifs et se précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le
+premier. En vain Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité
+aux deux chefs qui avaient été autrefois ses lieutenants: «Celui
+auquel tu nous a ordonné d'obéir nous commande de te tuer<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a>
+<a href="#footnote499"><sup class="sml">499</sup></a>»,
+répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba percé de coups sur le
+cadavre de son frère.</p>
+
+<p>Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida
+lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation
+des prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah:
+«Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans
+l'autre vie, car tu as travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se
+tournant ensuite vers Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il
+ne t'accorde aucune pitié, car tu es cause des égarements
+de ton frère; c'est toi qui l'as conduit aux abreuvoirs
+du trépas!»</p>
+
+<p>Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles
+étaient tombées sous le poignard des assassins<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a>
+<a href="#footnote500"><sup class="sml">500</sup></a>. Quant à ceux-ci,
+l'un d'eux, Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la
+région de l'est; l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï
+et de la frontière sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama
+suivirent ces exécutions, mais ils furent promptement étouffés
+dans le sang de leurs promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques,
+le pouvoir d'Obéïd-Allah, loin de ressentir aucune atteinte, se
+renforça de tout l'effet produit par l'écrasement de ceux qui
+avaient voulu le renverser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499"
+name="footnote499"><b>Note 499: </b></a><a href="#footnotetag499">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500"
+name="footnote500"><b>Note 500: </b></a><a href="#footnotetag500">
+(retour) </a> Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p><span class="sc">Événements de Sicile</span >.--Pendant le cours des luttes qui avaient
+amené la chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on
+peut le prévoir, avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens
+en profitèrent pour se fortifier au Val-Demone. Un certain
+nombre d'Arabes nobles, émigrés d'Afrique, relevèrent un peu la
+situation de la colonie, et cherchèrent à proclamer l'indépendance
+de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais, aussitôt que le mehdi
+eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de ses principaux
+officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé Ben-bou-Khanzir.</p>
+
+<p>Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout
+le nom du mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner
+le rite sonnite, pour rendre la justice selon la doctrine fatemide.
+Puis, il fit une heureuse expédition au Yal-Demone et répandit
+partout la terreur de son nom. Mais bientôt son extrême cruauté
+indisposa contre lui ses plus fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par
+surprise et l'expédièrent au mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui
+(912)<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a>
+<a href="#footnote501"><sup class="sml">501</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501"
+name="footnote501"><b>Note 501: </b></a><a href="#footnotetag501">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II,
+p. 141 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Événements d'Espagne</span >.--Nous avons vu précédemment que le
+khalife Abd-Allah était arrivé, au commencement du <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle, après
+de longues années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne
+et à tenir en respect les petites royautés, qui se formaient
+de toute part. Le succès continua à couronner ses efforts, surtout
+dans le midi: «En 903, son armée prit Jaën; en 905, elle gagna
+la bataille du Guadalballou, sur Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en
+906, elle enleva Cañete, aux Beni-el-Khali; en 907, elle força
+Archidona à payer tribut; en 910, elle prit Baeza, et l'année suivante,
+les habitants d'Iznajar se révoltèrent contre leur seigneur et
+envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord il y avait une
+amélioration notable<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a>
+<a href="#footnote502"><sup class="sml">502</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502"
+name="footnote502"><b>Note 502: </b></a><a href="#footnotetag502">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 318, citant Ibn-Haïan.</blockquote>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912),
+après un règne de vingt-quatre ans.</p>
+
+<p>Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune
+homme de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en
+raison de sa jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne
+tarda pas à démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté
+politique, il ne le cédait à personne.</p>
+
+<p>Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit
+une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait
+appeler Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro
+le drapeau de l'indépendance nationale et du christianisme.</p>
+
+<p>Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de
+Tanger, prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis
+à la tête de l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces
+d'Elvira et de Jaën, recevant partout des soumissions, et
+brisant les résistances qu'il rencontrait. Il se présenta enfin devant
+Séville, dont les notables lui ouvrirent les portes (décembre 913)<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a>
+<a href="#footnote503"><sup class="sml">503</sup></a>.</p>
+
+<p>Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917,
+Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade
+se trouvait rétablie et un grand règne allait commencer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503"
+name="footnote503"><b>Note 503: </b></a><a href="#footnotetag503">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 325 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révoltes contre Obéïd-Allah</span >.--En Ifrikiya, le nouvel empire,
+à peine assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie
+du mehdi suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli,
+que les Houara et Louata prirent les armes. Les généraux
+obéïdites étouffèrent dans le sang cette sédition; on dit que les
+têtes des promoteurs furent expédiées à Kaïrouan et exposées sur
+les remparts.</p>
+
+<p>Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes
+à l'attaque de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint
+le gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux
+Tiharet. Une armée nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les
+Zenètes de leur nouvelle conquête, les poursuivit et en fit un grand
+carnage. Il est probable que Messala-ben-Habbous, chef des
+Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà contracté alliance avec
+les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes, car Messala reçut,
+comme récompense, le commandement de Tiharet et la mission de
+protéger la frontière occidentale.</p>
+
+<p>Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à
+mort d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les
+effets de leur rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants
+de Kaïrouan détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence
+était sans bornes.</p>
+
+<p>La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril
+912, la population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta
+sur eux et en fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de
+Ketama jonchèrent, paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les
+faire disparaître en les jetant dans les égoûts.</p>
+
+<p>En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en
+Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à
+leur tête un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et
+envahirent le Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher
+contre les rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures
+troupes; mais il fallut une campagne de près d'un an pour les réduire.
+Le faux mehdi, ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et
+exécuté à Rokkada, après avoir été promené, revêtu d'un accoutrement
+ridicule, sur un chameau<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a>
+<a href="#footnote504"><sup class="sml">504</sup></a>.</p>
+
+<p>Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne,
+les gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient
+les Ketama, chassaient leur gouverneur et se déclaraient
+indépendants. Le mehdi envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre,
+dans le port de Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit.
+On investit ensuite la ville par terre, et, après quelques
+mois de blocus, les Tripolitains, qui avaient souffert les horreurs
+de la famine, se décidèrent à se rendre à Abou-l'Kassem. Selon
+Ibn-Khaldoun, les habitants furent massacrés et la ville livrée au
+pillage; une forte contribution de guerre fut frappée sur les survivants<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a>
+<a href="#footnote505"><sup class="sml">505</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504"
+name="footnote504"><b>Note 504: </b></a><a href="#footnotetag504">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. <i>Arib</i>, in Nicholson, apud Fournel,
+<i>Berbers</i>, t. II, p. 111.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505"
+name="footnote505"><b>Note 505: </b></a><a href="#footnotetag505">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Fondation d'El-Mehdia par Obeid-Allah</span >.--C'est probablement
+vers cette époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral,
+depuis Tunis et Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix
+sur une petite presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan,
+et nommée par les indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une
+mince langue de terre la reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les
+ruines de l'antique Africa couvraient cet emplacement, que le
+mehdi choisit pour y construire sa capitale.</p>
+
+<p>La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une
+main avec son poignet.» De solides fortifications établies sur
+l'isthme ne laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen
+d'une porte de fer. Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire
+des palais pour lui et des logements pour ses soldats. Des citernes
+et des silos y furent creusés, et des travaux exécutés afin de rendre
+plus sûr le port naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères.</p>
+
+<p>En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où
+le peuple et les marchands vinrent s'établir<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a>
+<a href="#footnote506"><sup class="sml">506</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506"
+name="footnote506"><b>Note 506: </b></a><a href="#footnotetag506">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 325. El-Bekri, passim. El-Kaïrouani,
+p. 95.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Expédition des Fatemides en Egypte, son insuccès</span >.--Si Obeïd-Allah
+cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est
+qu'il sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les
+têtes fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie,
+l'esprit de résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient
+placé à leur tête le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier
+acte avait été de retrancher de la khotba (prône) le nom du
+mehdi et de proclamer l'autorité du khalife abasside, El-Moktader;
+sa soumission fut accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les
+emblèmes du commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers
+et bracelets<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a>
+<a href="#footnote507"><sup class="sml">507</sup></a>.»</p>
+
+<p>Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme
+une simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards
+et il n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première
+étape devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la
+conquête. Ayant réuni une armée nombreuse de Ketama, il en
+donna le commandement à son fils Abou-l'Kassem et le lança vers
+l'est. Le jeune prince traversa facilement la Tripolitaine et fit
+rentrer dans l'obéissance le pays de Barka. De là, il marcha directement
+sur Alexandrie et commença le siège de cette ville. En
+même temps, une flotte de deux cents navires, sous le commandement
+de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être
+emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent
+dans l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent
+sur le vieux Caire.</p>
+
+<p>Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu
+du khalife un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês,
+qu'on appelait <i>le maître de la victoire</i>, marcha contre les envahisseurs,
+les battit dans plusieurs combats et les força à la retraite.
+Abou-l'Kassem dut abandonner tout le pays conquis dans sa
+brillante campagne et se réfugier à Barka.</p>
+
+<p>La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait
+dans le port de Lamta<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a>
+<a href="#footnote508"><sup class="sml">508</sup></a>, lorsque les vaissaux siciliens, lancés
+par Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils
+d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les
+navires chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute
+les troupes envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite
+sur Sfaks, il mit cette ville au pillage et, enfin, se présenta
+devant Tripoli, où il trouva Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec
+les débris de ses troupes. Il se décida alors à se rembarquer et
+rentra en Sicile chargé de butin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507"
+name="footnote507"><b>Note 507: </b></a><a href="#footnotetag507">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulm.</i>, t. II, p. 149.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508"
+name="footnote508"><b>Note 508: </b></a><a href="#footnotetag508">
+(retour) </a> L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.</blockquote>
+
+<p>Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la
+suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha
+fut jeté en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite
+et essaya de gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son
+profit; mais il fut arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la
+tête aux deux frères<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a>
+<a href="#footnote509"><sup class="sml">509</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509"
+name="footnote509"><b>Note 509: </b></a><a href="#footnotetag509">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p. 95-96. Ibn-Hammad,
+passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">L'Autorité du Mehdi est rétablie en Sicile</span >.--En Sicile, Ibn-Korhob
+avait à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes,
+des légistes, des nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne
+cessaient de lutter les uns contre les autres. Le succès de l'expédition
+de son fils Mohammed n'avait fait qu'exciter la cupidité des
+Musulmans; aussi Ibn-Korhob dut-il céder à leurs instances et
+organiser une razia sur la terre ferme. Débarquée en Calabre,
+l'armée expéditionnaire ravagea une partie de cette province. Mais
+une tempête détruisit la flotte, et les Musulmans qui échappèrent
+au naufrage regagnèrent comme ils purent l'île. Ne possédant
+plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux attaques constantes
+des vaisseaux du mehdi.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité
+de son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire
+la paix avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares
+et avait besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu,
+par lequel les Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de
+Sicile un tribut annuel de vingt-deux mille pièces d'or (fin 915)<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a>
+<a href="#footnote510"><sup class="sml">510</sup></a>.</p>
+
+<p>Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob
+se démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet
+916); mais les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés
+de l'émir, l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce
+prince,--à méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te
+révoltant contre nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont
+élevé au pouvoir malgré moi et, malgré moi, m'en
+ont fait descendre.» Le souverain fatemide l'envoya au supplice<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a>
+<a href="#footnote511"><sup class="sml">511</sup></a>.</p>
+
+<p>Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de
+prendre le commandement en Sicile. Ce général éteignit dans
+leur germe toutes les révoltes et déploya une grande sévérité:
+s'étant rendu maître de Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre
+général de la population. Enfin, une amnistie fut proclamée, au
+nom du chef de l'empire obéïdite, et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan,
+en laissant dans l'île, comme gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des
+forces ketamiennes<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a>
+<a href="#footnote512"><sup class="sml">512</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510"
+name="footnote510"><b>Note 510: </b></a><a href="#footnotetag510">
+(retour) </a> Amari, t. II, p. 153.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511"
+name="footnote511"><b>Note 511: </b></a><a href="#footnotetag511">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512"
+name="footnote512"><b>Note 512: </b></a><a href="#footnotetag512">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. III, p. 157.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides</span >.--Les
+difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans
+l'Est ne l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident.
+Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le
+poussait à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces
+entrefaites, Saïd, le descendant de la petite royauté des Beni-Salah
+à Nokour, s'étant allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance
+aux Fatemides, Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était
+arrivé, et il donna à Messala l'ordre de se mettre en marche.</p>
+
+<p>Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année
+917. Saïd l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché,
+mais la clef de la position ayant été livrée par un traître,
+Saïd fit transporter sa famille et ses objets précieux dans une île
+voisine du port, puis, se jetant en désespéré sur les ennemis, il
+tomba percé de coups. Messala livra le camp et la ville au pillage
+et envoya au Mehdi la tête de l'infortuné Saïd. Sa famille parvint
+à gagner l'Espagne et fut reçue avec honneur par Abd-er-Rahman
+III<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a>
+<a href="#footnote513"><sup class="sml">513</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513"
+name="footnote513"><b>Note 513: </b></a><a href="#footnotetag513">
+(retour) </a> El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 141. Dozy,
+<i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 37 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant
+plusieurs mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin
+de l'est en laissant une garnison dans cette ville. Peu de
+temps après, les fils de Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent
+en possession de leur petit royaume, et l'un d'eux, nommé Salah,
+fut reconnu comme prince régnant. Un de ses premiers actes consista
+à proclamer l'autorité du khalife oméïade d'Espagne, dans
+cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit pas assez fort
+pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.</p>
+
+<p><span class="sc">Nouvelle expédition fatemide contre l'Egypte</span >.--Obeïd-Allah
+reprit, alors ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une
+armée formidable, dont les auteurs arabes, avec leur exagération
+habituelle, portent le chiffre à cinq cent mille hommes, il en confia
+le commandement à son fils Abou-l'Kassem et la lança contre
+l'Egypte. Au printemps de l'année 919, cet immense rassemblement,
+dont les Ketama formaient l'élite, se mit en marche. L'Egypte
+était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se rendirent-ils
+facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au pillage, puis ils
+envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le gouverneur n'avait
+pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza, il ne cessait
+de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi n'était
+pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était l'Orient,
+sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en vainqueur là
+où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux habitants de la
+Mekke pour les sommer de se rendre à lui.</p>
+
+<p>Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique:
+coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils
+attendaient avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur
+abbasside étant mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà
+eu la gloire de repousser la première invasion; des troupes lui
+avaient été envoyées et enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en
+grâce près de son souverain, se préparait à accourir pour jeter son
+épée dans la balance.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le
+mehdi au secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires
+abbassides lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à
+Rosette. En 920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès
+lors, la face des choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une
+à une toutes ses conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route
+de l'Ifrikiya. Cette retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre,
+fut désastreuse; dans le mois de novembre, le prince obéïdite
+rentra à Kaïrouan, ne ramenant, dit-on, qu'une quinzaine de mille
+hommes, le reste avait péri par le fer ou la maladie, était prisonnier
+ou s'était dispersé<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a>
+<a href="#footnote514"><sup class="sml">514</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514"
+name="footnote514"><b>Note 514: </b></a><a href="#footnotetag514">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 526. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani,
+p. 96.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Conquêtes de Messala en Mag'reb</span >.--Pendant que l'Orient
+était le théâtre de ces événements, Messala recevait du mehdi
+l'ordre d'entreprendre une nouvelle campagne dans le Mag'reb.
+En 920, le chef des Miknaça, soutenu par un corps de Ketamiens,
+marcha directement contre la capitale des Edrisides. Yahïa-ben-Edris
+ayant réuni ses guerriers arabes, son corps d'affranchis et
+tous les contingents berbères dont ils disposait et parmi lesquels
+les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança contre
+l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa
+capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença
+le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit
+forcé de traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du
+sultan fatemide et consentit à accepter la position secondaire de
+lieutenant du mehdi à Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala
+confia à son cousin Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des
+régions du Mag'reb, jusqu'auprès de Fès.</p>
+
+<p>L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le
+prince edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes,
+ne tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt
+Messala accourut avec ses troupes dans le Mag'reb. Étant entré à
+Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris, l'interna dans la ville d'Azila
+(près de Tanger), et s'empara de ses trésors (921). De là il se
+porta sur Sidjilmassa, où les descendants des Beni-Midrar avaient,
+depuis longtemps, repris en main l'autorité. Ahmed-ben-Meïmoun,
+le souverain midraride, essaya en vain de lui résister, il fut pris et
+mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud l'autorité fatemide,
+laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du précédent roi, et
+rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour recevoir les
+félicitations de son maître<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a>
+<a href="#footnote515"><sup class="sml">515</sup></a>.</p>
+
+<p>Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En
+Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa,
+continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens
+de Sicile, pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb.
+Selon M. Amari<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a>
+<a href="#footnote516"><sup class="sml">516</sup></a>, Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché
+l'alliance du mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises
+contre Byzance. La générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en
+liberté ses ambassadeurs tombés entre les mains de ses troupes,
+désarma Siméon et fit échouer le projet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515"
+name="footnote515"><b>Note 515: </b></a><a href="#footnotetag515">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et suiv., t. III,
+p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516"
+name="footnote516"><b>Note 516: </b></a><a href="#footnotetag516">
+(retour) </a> <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 173.</blockquote>
+
+<p>Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients
+du joug, tint en échec pendant de longs mois les armées
+fatemides, et ce ne fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement
+fut enlevé et qu'ils se virent forcés à la soumission.</p>
+
+<p>Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en
+Egypte, sous le commandement du général fatemide Mesrour, en
+l'année 924, mais les détails précis manquent sur cette campagne
+qui, dans tous les cas, n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat
+effectif.</p>
+
+<p><span class="sc">Succès des Mag'raoua.--Mort de Messala</span >.--Nous avons
+vu que les Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne
+cessaient de se poser en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient
+toutes les occasions d'attaquer ses frontières ou de s'allier
+à ses ennemis. Selon Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a>
+<a href="#footnote517"><sup class="sml">517</sup></a>, Messala aurait péri en les
+combattant dans le cours de l'année 921, mais nous avons vu plus
+haut qu'après être rentré de son expédition de Sidjilmassa, ce général
+était allé saluer son suzerain à El-Mehdïa. L'étude comparative
+des auteurs nous conduit à reporter cet événement à
+l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes s'étant lancées
+dans la révolte, Messala marcha contre elles et après plusieurs
+combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de sa
+propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie
+par le mehdi.</p>
+
+<p>Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de
+Bou-Arous et Ben-Khalifa<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a>
+<a href="#footnote518"><sup class="sml">518</sup></a>, arrivée de l'est, fut complètement
+détruite, par les Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit
+l'adhésion de presque toutes les tribus des hauts plateaux du
+Mag'reb central; mais au delà de la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia
+continuait à exercer le pouvoir au nom des Fatemides jusqu'à
+la limite extrême du territoire de Fès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517"
+name="footnote517"><b>Note 517: </b></a><a href="#footnotetag517">
+(retour) </a> <i>Histoire des Berbères</i>, t. II, p. 527 et t. III, p. 230.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518"
+name="footnote518"><b>Note 518: </b></a><a href="#footnotetag518">
+(retour) </a> Selon Ibn-Hammad.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">El-Haçan relève, à Fès, le trône edriside.--Sa mort</span >.--Le
+contre-coup des échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit
+aussitôt sentir en Mag'reb. Un membre de la famille edriside,
+nommé El-Haçan, dit El-Hadjam<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a>
+<a href="#footnote519"><sup class="sml">519</sup></a>, prince d'une grande bravoure,
+releva, dans la montagne des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie.
+Marchant sur Fès, il s'empara par surprise de cette ville et en
+chassa le gouverneur Rihan, le ketamien.</p>
+
+<p>Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête
+de toutes ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au
+devant de lui et la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un
+ruisseau appelé Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire
+se prononça pour l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en
+abandonnant sur le champ de bataille deux mille Miknaça, parmi
+lesquels son propre fils. El-Haçan soumit alors à son autorité les
+régions de Safraoua, Mediouna, Meknès, Basra, etc., c'est-à-dire la
+partie centrale du Mag'reb<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a>
+<a href="#footnote520"><sup class="sml">520</sup></a> (926).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519"
+name="footnote519"><b>Note 519: </b></a><a href="#footnotetag519">
+(retour) </a> Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude de frapper
+son ennemi à la veine du bras.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520"
+name="footnote520"><b>Note 520: </b></a><a href="#footnotetag520">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri, art. <i>Idricides</i>.
+Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.</blockquote>
+
+<p>En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à
+Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette
+époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades
+d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre
+d'Afrique où il cherchait depuis longtemps à exercer son influence.
+Ses agents entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité
+d'alliance fut conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife
+d'Espagne.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition,
+fut arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia
+accourut à Fès et entreprit le siège du quartier des Andalous,
+resté fidèle aux Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire
+resta aux Miknaça. Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais
+on facilita sa fuite en essayant de lui faire escalader le rempart.
+Dans sa chute, El-Haçan se brisa la cuisse et mourut misérablement.</p>
+
+<p><span class="sc">Expédition d'Abou-l'Kassem dans le Mag'reb central</span >.--Les
+succès d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef
+avec les Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle
+campagne et à en confier la direction à son fils. Au printemps de
+l'année 927, le prince Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une
+puissante armée. Il passa par les montagnes des Ketama et se
+heurta contre la tribu des Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le
+passage et contre laquelle il dut entreprendre toute une série
+d'opérations gênées par le mauvais temps. Ayant contraint les
+rebelles à la soumission, il continua sa route vers l'ouest et dut
+réduire diverses tribus telles que les Houara, et les Lemaïa, chez
+lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était conservé. Il est
+assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança dans le Mag'reb;
+ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se retirèrent dans
+le sud pour éviter son attaque.</p>
+
+<p>Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement,
+Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans
+le Hodna. Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de
+l'hostilité, il les réduisit à la soumission et, pour les punir, les
+déporta à Kaïrouan. De même que les généraux byzantins avaient
+songé à établir dans cette localité une place forte qu'ils appelèrent
+Justiniana-Zabi, Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar
+une ville destinée à couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions
+des Zenètes. Il lui donna le nom de Mohammedïa, mais
+l'ancienne appellation de Mecila prévalut. Le commandement de
+cette place forte fut donné par lui à l'andalousien Ali-ben-Hamdoun,
+qui avait été, dit-on, un des premiers partisans du mehdi et
+aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa. Tout le Zab fut
+placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula dans la nouvelle
+place forte des approvisionnements et des armes<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a>
+<a href="#footnote521"><sup class="sml">521</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521"
+name="footnote521"><b>Note 521: </b></a><a href="#footnotetag521">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani,
+p. 96.</blockquote>
+
+<p>Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin
+de conserver ses droits d'héritier présomptif (928).</p>
+
+<p>Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne,
+jetés par la tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au
+Fraxinet et, ayant été rejoints par des aventuriers de toute race,
+fondaient une petite république qui ne tarda pas à devenir un
+objet de terreur pour les régions environnantes; ces brigands parcoururent
+en maîtres les Alpes, l'Italie septentrionale, la Suisse,
+et poussèrent l'audace jusqu'à venir assiéger Milan.</p>
+
+<p><span class="sc">Succès d'Ibn-Abou-l'Afia</span >.--Nous avons laissé dans le Mag'reb
+Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission
+des régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils
+Medin, s'attacha à poursuivre les descendants de la famille edriside
+et leurs partisans dans les retraites où ils s'étaient réfugiés.
+Les montagnes du Rif et le pays des R'omara étaient le dernier
+rempart de cette dynastie déchue. Une forteresse élevée sur un
+piton, au milieu de montagnes escarpées, était maintenant leur
+capitale. On l'appelait <i>Hadjar-en-Necer</i> (le rocher de l'aigle). A
+la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à Ibrahim, fils de
+Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de réduire ses
+adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça se décida
+à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a>
+<a href="#footnote522"><sup class="sml">522</sup></a>; quant à
+lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah,
+nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville
+au pillage et achevèrent l'œuvre de destruction commencée,
+quelques années auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça
+envahit ensuite la province de Tlemcen, où se trouvait un prince
+edriside du nom d'El-Hacen, descendant de Soleïman, qui prit la
+fuite à son approche et alla se réfugier à Melila (931). Mouça
+entra vainqueur à Tlemcen.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522"
+name="footnote522"><b>Note 522: </b></a><a href="#footnotetag522">
+(retour) </a> Abou-Komah, selon El-Bekri.</blockquote>
+
+<p>Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb.
+Nous avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance
+avec Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer
+(le victorieux), en raison de ses grands succès sur les princes de
+Léon<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a>
+<a href="#footnote523"><sup class="sml">523</sup></a>. Stimulé par les agents de ce prince, il avait reparu dans
+le Mag'reb central, après le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour
+les Omeïades tout le pays compris entre Ténès et Oran. Il est
+probable que l'arrivée du chef victorieux des Miknaça, maître
+d'une grande partie du Mag'reb, força Ibn-Khazer à regagner les
+solitudes du désert, son refuge habituel.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses
+plans de conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de
+main. Cette ville tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut
+vivement ressentie par les derniers représentants de cette dynastie
+(931).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523"
+name="footnote523"><b>Note 523: </b></a><a href="#footnotetag523">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 49 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mouça se prononce pour les Oméïades.--Il est vaincu par les
+troupes fatemides</span >.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux
+oméïades entrèrent en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia
+qui se disposait à marcher contre eux, et lui transmirent de la
+part de leur maître des offres très séduisantes, s'il consentait à
+l'accepter pour suzerain. Le chef des Miknaça avait-il à se plaindre
+du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il était préférable pour lui
+de s'attacher à la fortune du brillant En-Nacer? Nous l'ignorons;
+dans tous les cas, il accueillit les ouvertures à lui faites et se décida
+à répudier la suzeraineté fatemide pour laquelle il avait combattu
+jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal du khalife d'Espagne,
+il fit proclamer l'autorité oméïade dans le Mag'reb.</p>
+
+<p>Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la
+mehdi expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre
+ses ennemis du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y
+commandaient, ne possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre
+une campagne sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches
+sans importance. L'année suivante (933), une armée fatemide
+se mit en route vers l'ouest, sous le commandement de
+Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa sans peine le
+Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça attendait
+ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la Moulouïa,
+au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les
+troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp
+ennemi, ce qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à
+appeler à son aide le général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation
+devant Hadjar-en-Necer. Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses
+partisans reprirent l'offensive et vinrent attaquer les derrières de
+Mouça. Au profit de cette diversion, qui immobilisait le chef
+miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès, où il entra sans
+coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné la ville à
+son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en Mag'reb,
+Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme gouverneur
+à Fès Hâmed-ben-Hamdoun<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a>
+<a href="#footnote524"><sup class="sml">524</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524"
+name="footnote524"><b>Note 524: </b></a><a href="#footnotetag524">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. I, p. 268, t. II, p. 528, 569, t. III, p. 231.
+Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi</span >.--Peu de temps après le retour
+de l'armée, Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était
+âgé de soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il
+laissait sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent
+qu'au moment de sa mort la lune avait subi une éclipse
+totale.</p>
+
+<p>Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait
+de la grande Syrte au cœur du Mag'reb, Il faut reconnaître qu'une
+rare fortune avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui,
+après avoir erré en proscrit, durant de longues années, était venu
+s'asseoir en triomphateur sur le trône préparé par un disciple dont
+l'abnégation égalait le dévouement. Grâce à son énergie invincible,
+Obéïd-Allah sut conserver, étendre et établir sur des bases
+durables un pouvoir assez précaire au début. Nul doute que, sans
+les mesures rigoureuses qu'il prit et dont les premières conséquences
+furent de sacrifier ceux auxquels il devait tout, il eût été
+renversé après un court règne.</p>
+
+<p>Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute
+sa vie n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux
+tournés et c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali
+n'avait pu se maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de
+ses tentatives militaires en Egypte, il dut se borner à employer
+l'intrigue, et ce fut, dit-on, par un de ses émissaires que le
+khalife El-Moktader fut tué pendant les guerres qui suivirent la
+révolte de Mounès. Suivant l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad,
+il aurait même annoncé officiellement cette nouvelle
+dans une assemblée politique où il reçut les félicitations du
+peuple.</p>
+
+<p>Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique
+de la religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta
+l'Orient pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations.
+Le pèlerinage, une des bases de la religion islamique, était
+devenu impossible depuis que les farouches sectaires avaient mis
+la <i>ville sainte</i> au pillage et enlevé la pierre noire de la Kaâba<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a>
+<a href="#footnote525"><sup class="sml">525</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525"
+name="footnote525"><b>Note 525: </b></a><a href="#footnotetag525">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani,
+p. 96.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Expéditions des Fatemides en Italie</span >.--Avant de terminer ce
+chapitre, nous devons passer une rapide revue des expéditions
+faites en Europe pendant les dernières années du règne du mehdi.
+A la suite d'une alliance conclue avec les ambassadeurs slaves
+venus de Dalmatie en Afrique, une expédition fut faite, vers 925,
+de concert avec eux, dans le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent
+d'un certain nombre de villes détachées de l'obéissance de
+l'empire, et notamment d'Otrante. Saïn, chef des Slaves, força
+Naples et Salerne à lui verser une rançon, puis il fit payer tribut
+à la Calabre et retourna à Palerme avec un riche butin. Les Slaves
+avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans cette ville, dont
+un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux passèrent
+en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades.</p>
+
+<p>Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition
+d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement
+servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins.</p>
+
+<p>En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le
+ravage dans les environs de cette ville<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a>
+<a href="#footnote526"><sup class="sml">526</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526"
+name="footnote526"><b>Note 526: </b></a><a href="#footnotetag526">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 176 et suiv. Dozy, <i>Musulmans
+d'Espagne</i>, t. III, p. 61.</blockquote>
+<a name="b10" id="b10"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h4>SUITE DES FATEMIDES. RÉVOLTE DE L'HOMME A L'ANE</h4>
+
+<p class="mid">934-947.</p>
+
+<p>Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.--Succès de Meïçour, général fatemide,
+en Mag'reb; Mouça, vaincu, se réfugie dans le désert.--Expéditions
+fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succès
+des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Aflia.--Révolte
+d'Abou-Yezid, <i>l'homme à l'âne</i>.--Succès d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise
+de Kaïrouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid,
+suivie d'inaction.--Siège d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Levée
+du siège d'El-Mehdïa.--Mort d'El-Kaïm; règne d'Ismaïl-el-Mançour.--Défaites
+d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Chute
+d'Abou-Yezid.</p>
+
+<p><span class="sc">Règne d'El-Kaïm; premières révoltes</span >.--Le prince Abou-l'Kassem
+avait pris, depuis longtemps, en main la direction des
+affaires de l'empire fatemide; il lui fut donc possible de tenir
+secrète la mort de son père pendant un certain temps<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a>
+<a href="#footnote527"><sup class="sml">527</sup></a>. Il envoya
+dans l'est et dans l'ouest des forces suffisantes pour étouffer dans
+leur germe les rébellions qui auraient pu se produire à la nouvelle
+du décès du mehdi. Après avoir pris ces habiles dispositions, il
+annonça le fatal événement et se fit proclamer sous le nom d'<i>El-Kaïm-bi-Amr-Allah</i>
+(celui qui exécute les ordres de Dieu). Il
+ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi et manifesta
+le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer à cheval
+dans les rues d'El-Mehdïa.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527"
+name="footnote527"><b>Note 527: </b></a><a href="#footnotetag527">
+(retour) </a> Les auteurs varient entre un mois et un an.</blockquote>
+
+<p>El-Kaïm, c'est ainsi que nous le désignerons maintenant, était
+alors un homme de quarante-deux à quarante-trois ans. Il avait,
+quelque temps auparavant, institué à El-Mehdïa un véritable cérémonial
+de cour et pris l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol,
+qui devint l'emblème de la dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad,
+ce parasol, semblable à un bouclier fiché au bout d'une lance, était
+porté au-dessus de sa tête par un cavalier.</p>
+
+<p>A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle
+répandue qu'une révolte éclata dans la province de Tripoli, à la
+voix d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils
+du mehdi. Entouré d'un grand nombre de partisans, cet agitateur
+poussa l'audace jusqu'à attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa
+contre les remparts de cette place et bientôt ses adeptes se tournèrent
+contre lui, le mirent à mort et envoyèrent sa tête à El-Kaïm.</p>
+
+<p>Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom
+d'Abou-Yezid commençait ses prédications. Ce marabout allait,
+avant peu, mettre l'empire fatemide à deux doigts de sa perte<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a>
+<a href="#footnote528"><sup class="sml">528</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528"
+name="footnote528"><b>Note 528: </b></a><a href="#footnotetag528">
+(retour) </a> Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p 328 et
+suiv. et t. III, p. 201 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Succès de Meiçour, général fatemide, en Mag'reb.--Mouça,
+vaincu; se réfugie dans le désert</span >.--Lorsque, dans le Mag'reb,
+Mouça-ben-Abou-l'Afia apprit la mort du mehdi, il sortit de sa
+retraite, et, avec l'appui des forces oméïades, se rendit maître de
+Fès. Après avoir fait mourir Hâmed-ben-Hamdoun, il se porta
+dans le Rif avec l'espoir de tirer une éclatante vengeance de ses
+ennemis les Edrisides, qu'il rendait responsables de ses dernières
+défaites.</p>
+
+<p>Cependant, l'armée fatemide, envoyée dans l'ouest, sous le
+commandement de l'eunuque Meïçour, avait commencé par réduire
+à la soumission les populations des environs de Tiharet qui,
+après avoir mis à mort leur gouverneur, s'étaient placées sous la
+protection de Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran
+pour les Oméïades. Ce dernier, attaqué à son tour, avait dû également
+se soumettre au vainqueur. Ayant ainsi assuré ses derrières,
+Meïçour n'hésita pas à marcher directement sur Fès. Il mit le
+siège devant cette ville, mais il y rencontra une résistance désespérée
+et fut retenu sous ses murailles pendant de longs mois.</p>
+
+<p>El-Kaïm, ne recevant plus de nouvelles de son armée, lui
+expédia du renfort sous le commandement de son nègre Sandal.
+Cet officier, parvenu dans le Mag'reb, commença par se rendre
+maître de Nokour, que les descendants des Beni-Salah avaient
+relevée de ses ruines; puis, il opéra sa jonction à Meïçour. Les
+princes edrisides entrèrent alors en pourparlers avec ce dernier et
+lui proposèrent de le soutenir s'il voulait attaquer leur ennemi
+mortel, Mouça. Cette démarche devait consacrer une rupture
+définitive entre eux et les Oméïades. Mais, que pouvaient-ils
+attendre d'Abd-er-Rahman, représenté en Mag'reb par Ben-Abou-l'Afia?</p>
+
+<p>Meïçour, qui, depuis sept mois, assiégeait inutilement Fès,
+accepta les propositions des Edrisides et se décida à traiter avec
+les assiégés. Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorité fatemide.</p>
+
+<p>Meïçour, ayant alors réuni toutes ses forces et reçu dans
+ses rangs le contingent edriside, se mit à la poursuite de Mouça,
+le vainquit dans toutes les rencontres, le chassa de toutes ses
+retraites et le contraignit à chercher un refuge dans le désert.</p>
+
+<p>Après avoir obtenu ce résultat, Meïçour donna à El-Kacem-ben-Edris,
+surnommé Kennoun, alors chef de la famille edriside, le
+commandement de tout le pays conquis sur Mouça. Cependant
+Fès fut réservé et les Edrisides ne rentrèrent pas encore dans la
+métropole fondée par leur aïeul. Ils continuèrent à faire de Hadjar-en-Nacer
+leur capitale provisoire.</p>
+
+<p>Meïçour rentra à El-Mehdia en 936<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a>
+<a href="#footnote529"><sup class="sml">529</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529"
+name="footnote529"><b>Note 529: </b></a><a href="#footnotetag529">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 142, 145, 529. Kartas, p. 117.
+El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Expéditions fatemides en Italie et en Egypte</span >.--Pendant que
+ces événements se passaient dans le Mag'reb, El-Kaïm obtenait
+de brillants résultats sur un autre théâtre. Une nouvelle expédition
+maritime envoyée d'El-Mehdia contre Gènes remportait un grand
+succès. Les soldats fatemides, après avoir enlevé d'assaut cette
+ville, la mirent au pillage et ramenèrent des captifs nombreux. A
+leur retour, ils portèrent le ravage sur les côtes de Sardaigne et
+peut-être de Corse, et rentrèrent à El-Mehdia avec un riche butin
+et un millier de femmes chrétiennes captives (935)<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a>
+<a href="#footnote530"><sup class="sml">530</sup></a>.</p>
+
+<p>En Sicile, où quelques troubles avaient éclaté, le khalife fatemide
+envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd,
+homme d'une rare énergie, qui ne tarda pas à rétablir la paix et
+put s'appliquer tout entier à l'embellissement de Palerme.</p>
+
+<p>Mais El-Kaïm avait, comme son père, les yeux tournés vers
+l'Orient, et il faut avouer que le moment semblait favorable pour
+y exécuter de nouvelles tentatives. Après la mort du khalife
+El-Moktader, on avait proclamé El-Kaher-b'Illah à Bagdad; mais
+son règne avait été fort troublé et de courte durée. Déposé en
+934, il fut remplacé par son neveu Er-Radi, fils d'El-Moktader.
+Ce prince nomma alors au gouvernement de l'Egypte un officier
+d'origine turque<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a>
+<a href="#footnote531"><sup class="sml">531</sup></a>, nommé Abou-Beker-ben-Bordj et qui prit le
+titre d'<i>Ikhchid</i> (roi des rois). En réalité, l'Egypte devenait une
+vice-royauté presque indépendante, et, comme elle était très divisée
+par la guerre civile, il était naturel qu'El-Kaïm songeât à y
+intervenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530"
+name="footnote530"><b>Note 530: </b></a><a href="#footnotetag530">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 529. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>,
+t. III, p. 180 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531"
+name="footnote531"><b>Note 531: </b></a><a href="#footnotetag531">
+(retour) </a> Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient alors le centre
+de l'Asie.</blockquote>
+
+<p>L'affranchi Zeïdane, général fatemide, partit pour l'Egypte à la
+tête d'une armée et entra en vainqueur à Alexandrie, mais, Ikhchid
+étant accouru avec des forces imposantes, Zeïdane ne jugea pas
+prudent de se mesurer avec lui; il s'empressa d'évacuer le pays
+conquis et de rentrer en Ifrikiya.</p>
+
+<p><span class="sc">Puissance des Sanhadja.--Ziri-ben-Menad</span >.--La grande tribu
+des Sanhadja, qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb
+central, n'a, jusqu'à présent, joué aucun rôle actif dans l'histoire.
+Son territoire confrontait à l'est aux Ketama, au nord aux
+Zouaoua du Djerdjera, et s'étendait à l'ouest jusque vers le méridien
+de Ténès; il renfermait des localités importantes telles que
+Hamza, Djezaïr-beni-Mez'ranna (Alger), Médéa et Miliana. La
+race des Sanhadja constituait une des plus anciennes souches berbères.
+La tribu des Telkata<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a>
+<a href="#footnote532"><sup class="sml">532</sup></a> avait la prééminence sur les autres.
+Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et à l'ouest aux Sanhadja,
+étaient en luttes constantes avec eux.</p>
+
+<p>Vers le commencement du <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle, vivait chez les Sanhadja un
+certain Menad, sorte de <i>marabout</i> dont la famille était venue
+quelque temps auparavant s'établir dans la tribu et y avait fondé
+une mosquée. Il avait un fils nommé Ziri, dont les auteurs disent:
+«...Qu'on n'avait jamais vu un si bel enfant.....à l'âge de dix ans,
+il paraissait en avoir vingt pour la force et la vigueur<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a>
+<a href="#footnote533"><sup class="sml">533</sup></a>». Ses instincts
+belliqueux s'étaient révélés de bonne heure; aussi, dès qu'il
+eut atteint l'âge d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens
+déterminés et alla faire des expéditions et des razias chez les Mag'raoua.
+Son audace et son courage, que le succès favorisa, lui
+procurèrent bientôt une grande influence parmi les Sanhadja. Il
+put alors exécuter une razia très fructueuse sur les Mar'ila, établis
+dans le bas Chelif, non loin de Mazouna. Retranché dans la montagne
+de Titeri, au sud de Médéa, il y emmagasina son butin et y
+logea ses chevaux. Malgré l'opposition de quelques rivaux, il ne
+tarda pas à devenir le chef incontesté des Sanhadja. Ayant envoyé
+sa soumission à El-Kaïm, il reçut de ce prince l'investiture du
+commandement de sa tribu.</p>
+
+<p>Ziri songea alors à se construire une capitale digne de lui et
+reçut à cette occasion les conseils et les secours du souverain
+fatemide, trop heureux de voir s'établir une puissance rivale
+de celle des Mag'raoua et destinée à servir de rempart contre eux.</p>
+
+<p>Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le
+Djebel-el-Akhdar (Titeri), près de Médéa, et lui donna le nom
+d'Achir. Lorsqu'elle fut achevée, il fit appel aux habitants de
+Tobna, de Mecila et de Hamza pour la peupler<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a>
+<a href="#footnote534"><sup class="sml">534</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532"
+name="footnote532"><b>Note 532: </b></a><a href="#footnotetag532">
+(retour) </a> Voir au chap. <span class="sc">i</span >, 2<sup >e</sup> partie, les subdivisions de cette tribu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533"
+name="footnote533"><b>Note 533: </b></a><a href="#footnotetag533">
+(retour) </a> En-Nouéïri, <i>apud</i> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534"
+name="footnote534"><b>Note 534: </b></a><a href="#footnotetag534">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouéïri, <i>loc. cit.</i>;
+El-Bekri, art. Achir.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Afia</span >.--Dans
+le Mag'reb, les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient
+recouvré et l'autorité qu'ils tenaient du général fatemide. En 936,
+Kacem-Kennoun, chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et,
+pendant ce temps, son cousin El-Hassen rentrait en vainqueur à
+Tlemcen. Mouça, réduit à l'impuissance, suivait de loin ces événements,
+en guettant l'occasion de reprendre l'offensive.</p>
+
+<p>Abd-er-Rahman-en-Nacer était alors retenu par ses guerres
+contre les rois de Galice et de Léon. La fortune, jusqu'alors fidèle,
+l'avait trahi, et il avait essuyé de sérieux échecs qu'il brûlait du
+désir de venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb
+restaient abandonnés à eux-mêmes<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a>
+<a href="#footnote535"><sup class="sml">535</sup></a>.</p>
+
+<p>En 938, eut lieu la mort de Mouça, «pendant qu'il travaillait,
+dit Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer),
+à fortifier la cause des Oméïades». On ignore s'il fut tué dans
+un combat ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa
+succession et reçut du khalife oméïade le titre platonique de gouverneur
+du Mag'reb. Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer,
+une alliance semblable à celle qui avait existé
+entre leurs pères, d'où il y a lieu de conjecturer que ce dernier
+était mort vers la même époque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535"
+name="footnote535"><b>Note 535: </b></a><a href="#footnotetag535">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. II, p. 64 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révolte d'Abou-Yezid, l'homme à l'âne</span >.--Abou-Yezid, fils de
+Makhled-ben-Keïdad, zenète de la tribu des Beni-Ifrene, fraction
+des Ouargou, avait été élevé à Takious, dans le pays de Kastiliya.
+Il était né, dit-on, au Soudan, du commerce de son père avec une
+négresse, dans un voyage effectué par Makhled pour ses affaires.
+Il avait fait ses études à Takious et à Touzer, où il avait reçu
+les leçons du Mokaddem (évêque) des eïbadites Abou-Ammar,
+l'aveugle. Il s'était ainsi pénétré, dès son jeune âge, des principes
+de ces sectaires et particulièrement de la fraction qui était désignée
+sous le nom de <i>Nekkariens</i>. C'étaient des puritains militants
+qui permettaient le meurtre, le viol et la spoliation sur tous ceux
+qui n'appartenaient pas à leur secte.</p>
+
+<p>Abou-Yezid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid,
+mais, dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme
+ardente et d'une énergie invincible. Il possédait à un haut degré
+l'éloquence qui entraîne les masses. Dès qu'il eut atteint l'âge
+d'homme, il s'adonna à l'enseignement, c'est-à-dire qu'il s'appliqua
+à répandre les doctrines de sa secte, et ses prédications
+enflammées n'avaient qu'un but: pousser à la révolte contre l'autorité
+constituée. Il parcourut les tribus kharedjites en pratiquant
+le métier d'apôtre, et se trouvait à Tiharet au moment du
+triomphe du mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire résolu de
+la dynastie fatemide. Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans le
+pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par les
+magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le pèlerinage,
+mais il ne paraît pas qu'il eût réalisé ce projet, qui n'était
+peut-être qu'une ruse de sa part pour détourner l'attention.</p>
+
+<p>Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l'année suivante,
+commençait à grouper autour de lui des partisans prêts à le
+soutenir dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se
+crut assez fort pour lever l'étendard de la révolte à Takious, mais
+le souverain fatemide s'étant décidé à agir sérieusement contre
+lui, Abou-Yezid dut encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique
+et simula ou effectua un voyage en Orient. Après quelques
+années de silence, il rentrait à la faveur d'un déguisement à Touzer
+(938); mais ayant été reconnu, il fut arrêté par le gouverneur et
+jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien précepteur Abou-Ammar,
+l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux instances
+de deux des fils d'Abou-Yezid, nommés Fadel et Yezid,
+réunit un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier.</p>
+
+<p>Cette fois, il n'y avait plus à tergiverser et il ne restait à Abou-Yezid
+qu'à combattre ouvertement. Il se réfugia dans le sud chez
+les Beni-Zendak, tribu zenète, et, de là, essaya d'agir sur les populations
+zenètes de l'Aourès et du Zab et notamment sur les
+Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'était nullement
+diminuée, malgré l'âge et les infirmités. Après plusieurs
+années d'efforts persévérants, il parvint à décider ces populations
+à la lutte. Vers 942, il réunit ses principaux adhérents dans l'Aourès,
+se fit proclamer par eux <i>cheikh des vrais croyants</i>, leur fit
+jurer haine à mort aux Fatemides et les invita à reconnaître la
+suprématie des Oméïades d'Espagne. Il leur promit en outre
+qu'après la victoire, le peuple berbère serait administré, sous la
+forme républicaine, par un conseil de douze cheiks. L'homicide et
+la spoliation étaient déclarés licites à l'encontre des prétendus
+orthodoxes, dont les familles devaient être réduites en esclavage<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a>
+<a href="#footnote536"><sup class="sml">536</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536"
+name="footnote536"><b>Note 536: </b></a><a href="#footnotetag536">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 530 et suiv., t. III, p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid. El-Kaïrouani, p. 98
+et suiv. Voir aussi l'étude publiée par Cherbonneau dans la <i>Revue africaine</i>,
+sous le titre <i>Documents inédits sur l'hérétique Abou-Yezid</i>, n<sup >o</sup> 78
+et dans le <i>Journal asiatique</i>, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Succès d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya</span>.--En 942, Abou-Yezid
+profita de l'absence du gouverneur de Bar'aï pour venir, à
+la tête de ses partisans, ravager les environs de cette place forte.
+Une nouvelle course dans la même direction fut moins heureuse,
+car le gouverneur, qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa
+les Nekkariens et les poursuivit dans la montagne; mais, s'étant
+engagé dans des défilés escarpés, il se vit entouré de kharedjites
+et forcé de chercher un refuge derrière les remparts de sa citadelle.</p>
+
+<p>Abou-Yezid essaya en vain de le réduire; manquant de moyens
+pour faire, avec succès, le siège de Bar'aï, il changea de tactique.
+Des ordres, expédiés par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels,
+établis dans la partie méridionale du pays de Kastiliya,
+leur prescrivirent d'entreprendre le siège de Touzer et des principales
+villes du Djerid. Cette feinte réussit à merveille, et, tandis
+que toutes les troupes des postes du sud se portaient vers les
+points menacés, Abou-Yezid venait s'emparer sans coup férir de
+Tebessa et de Medjana. La place de Mermadjenna éprouva bientôt
+le même sort; dans cette localité, le chef de la révolte reçut en
+présent un âne gris dont il fit sa monture. C'est pourquoi on le
+désigna ensuite sous le sobriquet de l'<i>homme à l'âne</i>.</p>
+
+<p>De là, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, après avoir mis
+en déroute le corps de troupes ketamiennes qui protégeait cette
+place, il s'en empara et la livra au pillage: toute la population
+réfugiée dans la grande mosquée fut massacrée par ses troupes,
+qui se livrèrent aux plus grands excès. Ainsi, un succès inespéré
+couronnait les efforts de l'apôtre. L'homme à l'âne prit alors le
+titre de <i>Cheikh des Croyants</i>: vêtu de la grossière chemise de
+laine à manches courtes usitée dans le sud, il affectait une grande
+humilité, n'avait comme arme qu'un bâton et comme monture
+qu'un âne.</p>
+
+<p>En présence du danger qui le menaçait, El-Kaïm, sans s'émouvoir,
+réunit des troupes et les envoya renforcer les garnisons des
+places fortes. Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps
+dont il donna le commandement en chef à Meïçour. L'esclavon
+Bochra partit à la tête d'une de ces divisions pour couvrir Badja,
+menacée par les Nekkariens. Le général Khalil-ben-Ishak alla
+occuper Kaïrouan et Rakkada, avec le second corps. Enfin Meïçour
+demeura avec le dernier à la garde d'El-Mehdïa.</p>
+
+<p>Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de
+front l'armée de Bochra par un de ses lieutenants nommé Aïoub.
+Celui-ci n'ayant pu soutenir le choc des troupes régulières,
+l'Homme à l'âne effectua en personne un mouvement tournant qui
+livra aux Kharedjites le camp ennemi et changea la défaite en victoire.
+La ville de Badja fut mise à feu et à sang par les vainqueurs.
+Les hommes, les enfants mêmes furent passés au fil de l'épée, les
+femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle victoire eut le plus
+grand retentissement dans le pays et, de partout, accoururent,
+sous la bannière d'Abou-Yezid, de nouveaux adhérents, autant
+pour échapper à ses coups que dans l'espoir de participer au butin.</p>
+
+<p>Les Beni-Ifrene et autres tribus zenètes formaient l'élite de son
+armée. L'Homme à l'âne s'efforça de donner une organisation à ces
+hordes indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du
+matériel et des tentes; quant à lui, il conserva encore la simplicité
+de son accoutrement.</p>
+
+<p><span class="sc">Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid</span >.--De Tunis, où il s'était réfugié,
+Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes,
+mais elles essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce
+général, contraint d'évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça.</p>
+
+<p>L'Homme à l'âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis,
+alla établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre
+de nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide
+au cœur de sa puissance. Les populations restées fidèles à cette
+dynastie se réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment
+décisif approchait. En attendant qu'il pût investir El-Medhïa,
+Abou-Yezid, pour tenir ses troupes en haleine, les envoya par
+petits corps faire des incursions sur les territoires non soumis.
+Ces partis répandirent la dévastation dans les contrées environnantes
+et rapportèrent un butin considérable.</p>
+
+<p>Enfin l'Homme à l'âne donna le signal de la marche sur la capitale.
+En avant de Souça, l'avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta
+contre Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche.
+Les Kharedjites furent entièrement défaits: quatre mille d'entre
+eux restèrent sur le champ de bataille et un grand nombre de
+prisonniers furent conduits à El-Medhïa, où le prince ordonna leur
+supplice.</p>
+
+<p>Cet échec, tout sensible qu'il fût, n'était pas suffisant pour arrêter
+l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés
+de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et
+arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes
+abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan.
+Après être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se
+porta sur Kaïrouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont
+il était suivi.</p>
+
+<p>Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empêcher l'investissement
+de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux
+la défendre pendant le siège. Dans l'espoir de sauver sa vie, il
+entra en pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence
+jusqu'à venir à son camp. L'homme à l'âne le jeta dans les fers et
+bientôt le fit mettre à mort, malgré les représentations que lui
+adressa Abou-Ammar contre cet acte de lâcheté. Pressée de toutes
+parts et privée de chef, la ville ne tarda pas à ouvrir ses portes aux
+assiégeants (milieu d'octobre 944). Suivant leur habitude, les
+Kharedjites livrèrent Kaïrouan au pillage; les principaux citoyens,
+les savants, les légistes étant venus implorer la clémence du vainqueur,
+n'obtinrent que d'humiliants refus; ils auraient même, selon
+Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a>
+<a href="#footnote537"><sup class="sml">537</sup></a>, reçu l'ordre de se joindre aux Kharedjites et de
+les aider à massacrer les habitants de la ville et les troupes fatemides.</p>
+
+<p>On dit qu'en faisant son entrée dans la ville, Abou-Yezid criait
+au peuple: «Vous hésitez à combattre les Obeïdites? Voyez cependant
+mon maître Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre
+boiteux: Dieu nous a donc, l'un et l'autre, dispensés de verser notre
+sang dans les combats, mais nous ne nous en dispensons pas!»<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a>
+<a href="#footnote538"><sup class="sml">538</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537"
+name="footnote537"><b>Note 537: </b></a><a href="#footnotetag537">
+(retour) </a> <i>Berbères</i>, t. III, p. 206.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538"
+name="footnote538"><b>Note 538: </b></a><a href="#footnotetag538">
+(retour) </a> Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p><span class="sc">Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction</span >.--Dans toute
+cette première partie de la campagne, les généraux fatemides
+semblent avoir lutté d'incapacité, en se laissant successivement
+écraser sans se prêter aucun appui. Après la chute de Kaïrouan,
+Meïyour, sortant de son inaction, vint, à la tête d'une nombreuse
+armée, attaquer le camp des Kharedjites. La bataille eût lieu au
+col d'El-Akouïne, en avant de la ville sainte, et elle parut, d'abord,
+devoir être favorable aux Fatemides, lorsque le contingent de la
+tribu houaride des Beni-Kemlane de l'Aourès, transportée quelques
+années auparavant dans l'Ifrikyia, passa dans les rangs kharedjites
+et, se retournant contre les troupes fatemides, y jeta le désordre,
+suivi bientôt de la défaite. Meïçour reçut la mort de la main des
+Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef de la révolte. Les tentes
+et les étendards obeïdites tombèrent aux mains des Nekkariens. La
+tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les rues de Kaïrouan,
+fut envoyée en Mag'reb avec la nouvelle de la victoire.</p>
+
+<p>Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meïçoùr, et, suivant son
+plan de campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par
+sa dernière victoire pour marcher sur El-Mehdïa, il lança ses guerriers
+par groupes sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches
+sectaires portèrent alors le ravage et la mort dans tout le pays,
+qu'ils couvrirent de sang et de ruines. Parmi les plus acharnés à
+commettre ces excès, se distinguèrent les Beni-Kemlane. L'autorité
+d'Abou-Yezid s'étendit au loin. Plusieurs places fortes tombèrent
+en son pouvoir et notamment Souça, où les plus épouvantables
+cruautés furent commises<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a>
+<a href="#footnote539"><sup class="sml">539</sup></a>.</p>
+
+<p>Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya à
+l'oméïade En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui
+offrir son hommage de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le
+dire, fut fort bien accueillie par la cour d'Espagne. La municipalité
+de Kaïrouan avait, dit-on, insisté, pour qu'il la fit. Afin de lui
+plaire, Abou-Yezid avait rétabli dans cette ville le culte orthodoxe<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a>
+<a href="#footnote540"><sup class="sml">540</sup></a>.</p>
+
+<p>L'Homme à l'âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain.
+Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de
+mendiant pour se vêtir d'habillements princiers et s'entourer des
+attributs de la royauté. Il allait au combat monté sur un cheval
+de race. Ce n'était plus l'homme à l'âne. Pendant ce temps, El-Kaïm
+occupait ses troupes à couvrir sa capitale de solides retranchements,
+car il s'attendait tous les jours à voir paraître l'ennemi
+sous ses murs. En même temps, il put faire passer un message aux
+Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs voisins les Sanhadja. Ces derniers
+accueillirent favorablement sa demande de secours. Leur chef
+Ziri-ben-Menad, que des généalogistes complaisants rattachèrent
+à la filiation du prophète, s'était, ainsi qu'on l'a vu, déclaré l'ami des
+Fatemides; la rivalité de sa tribu avec celle des Zenètes-Mag'raoua
+était une raison de plus pour combattre la révolte des Zenètes-Kharedjites.
+Des contingents fournis par les Kelama et les Sanhadja
+vinrent harceler les derrières de l'armée nekkarienne, tandis
+que des forces plus considérables se concentraient à Constantine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote539"
+name="footnote539"><b>Note 539: </b></a><a href="#footnotetag539">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 532, t. III, p. 207. El-Kairouani,
+p. 100.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote540"
+name="footnote540"><b>Note 540: </b></a><a href="#footnotetag540">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 200 et suiv. Dozy, <i>Histoire
+des Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 67.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid</span >.--Après être resté pendant
+70 jours dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre
+le siège devant El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa
+possession, à la suite d'une série de combats qui durèrent plusieurs
+jours, et il s'avança jusqu'à la Meçolla, à une portée de flèche de
+la ville (janvier 945). Ainsi se trouva réalisée une prédiction
+attribuée au mehdi. Abou-Yezid, dans son ardeur, avait failli se
+faire prendre, il reconnut que la ville ne pouvait être enlevée par
+un coup de main et, ayant établi un vaste camp retranché au-dessus
+de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il entreprit le siège
+régulier d'El-Mehdïa.</p>
+
+<p>Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion,
+sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à
+revers, l'armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux
+les Ourfeddjouma, sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces
+troupes parvinrent à les repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura
+abandonné à lui-même, n'ayant d'autre espoir de salut que dans
+son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa le siège, livrant de
+nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur côté, firent de
+continuelles sorties. L'issue de ces engagements était généralement
+indécise, car les assiégeants, en raison de la configuration du
+terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs forces et perdaient
+l'avantage du nombre. L'Homme à l'âne se multipliait,
+conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit trouver
+la mort dans une de ces luttes, où l'acharnement était égal de part
+et d'autre.</p>
+
+<p>Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se
+contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une
+partie de ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid
+les envoyait fourrager dans l'intérieur. Bientôt la famine
+vint ajouter à la détresse des assiégés, entassés dans El-Mehdïa, et
+El-Kaïm dut se décider à expulser les non-combattants qui étaient
+venus s'y réfugier lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux,
+femmes, vieillards et enfants furent impitoyablement
+massacrés par les Nekkariens, qui leur ouvraient le ventre pour
+chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et monnaies qu'ils supposaient
+avoir été avalés par les fuyards<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a>
+<a href="#footnote541"><sup class="sml">541</sup></a>. Abou-Yezid donnait
+lui-même l'exemple de la cruauté: tout prisonnier était torturé.
+Les Obéïdites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier.</p>
+
+<p>Le siège traînait en longueur; les Fatemides avaient trouvé de
+nouvelles ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement,
+soit par suite d'un ravitaillement exécuté par Ziri-ben-Menad, selon
+Ibn-Khaldoun<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a>
+<a href="#footnote542"><sup class="sml">542</sup></a>, ce qui semble peu probable, à moins qu'il n'ait
+été opéré par mer, Dans les premiers jours, des rassemblements
+considérables de Berbères arrivant du Djebel-Nefouça, du Zab,
+ou même du Mag'reb, venaient sans cesse grossir l'armée des
+Nekkariens. Mais cette armée, par sa composition hétérogène, ne
+pouvait subsister qu'à la condition d'agir et surtout de piller.
+L'inaction, les privations ne pouvaient convenir à ces montagnards
+accourus à la curée. L'Homme à l'âne essayait de les lancer sur les
+contrées de l'intérieur; mais à une grande distance, il ne restait
+plus rien; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens commencèrent
+à murmurer; bientôt des bandes entières reprirent le chemin
+de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l'immense rassemblement
+ne tarda pas à se fondre. Promptement, Abou-Yezid
+n'eut plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aourès
+et des Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kaïm profita de
+l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique
+qui rejeta l'assiégeant dans son camp. En même temps, des émissaires
+habiles suscitèrent le mécontentement parmi les derniers
+adhérents d'Abou-Yezid, en faisant ressortir combien son luxe et
+sa conduite déréglée étaient indignes de son caractère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote541"
+name="footnote541"><b>Note 541: </b></a><a href="#footnotetag541">
+(retour) </a> Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani rapportent ce trait.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote542"
+name="footnote542"><b>Note 542: </b></a><a href="#footnotetag542">
+(retour) </a> <i>Berbères</i>, t. II, p. 56.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Levée du siège d'El-Mehdia</span >.--Incapable de résister à une nouvelle
+sortie et ne pouvant même plus compter sur ses derniers
+soldats, Abou-Yezid se vit forcé de lever le siège au plus vite et
+d'opérer sa retraite sur Kaïrouan, en abandonnant son camp aux
+assiégés. Selon El-Kaïrouani, trente hommes seulement l'accompagnaient
+dans sa fuite<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a>
+<a href="#footnote543"><sup class="sml">543</sup></a> (août 945).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote543"
+name="footnote543"><b>Note 543: </b></a><a href="#footnotetag543">
+(retour) </a> Page 102.</blockquote>
+
+<p>El-Mehdïa se trouva ainsi délivrée au moment où les rigueurs
+du blocus l'avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps,
+les vivres étaient épuisées; on avait dû manger la chair
+des animaux domestiques et même celle des cadavres. Les assiégés
+trouvèrent dans le camp kharedjite des vivres en abondance et des
+approvisionnements de toute sorte. Aussitôt, le khalife
+El-Kaïm reprit
+l'offensive. Tunis, Souça et autres places rentrèrent en sa possession,
+car la retraite des Nekkariens avait été le signal d'un tolle
+général de la part des populations victimes de leurs excès.</p>
+
+<p>Quant à Abou-Yezid, il avait été reçu avec le dernier mépris
+par les habitants de Kaïrouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse.
+L'Homme à l'âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune,
+changea complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des
+premiers jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple
+livrée sous laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même
+temps, des officiers dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui
+occupaient différents postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage
+et la désolation dans les campagnes environnantes.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila,
+ayant réuni un corps de troupe, opéra sa jonction avec les contingents
+des Ketama et Sanhadja et s'avança à marches forcées au
+secours des Fatemides. Les garnisons de Constantine et de Sicca
+Veneria (le Kef) se joignirent à eux. Mais Aïoub, fils d'Abou-Yezid,
+suivait depuis Badja tous leurs mouvements, et, une nuit, il
+attaqua à l'improviste Ibn-Hamdoun dans son camp. Les confédérés,
+surpris avant d'avoir pu se mettre en état de défense, se
+trouvèrent bientôt en déroute et les Nekkariens en firent un grand
+carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-même, tomba, en fuyant, dans un
+précipice où il trouva la mort<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a>
+<a href="#footnote544"><sup class="sml">544</sup></a>. Les débris de l'année, sans penser
+à se rallier, rentrèrent dans leur cantonnement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote544"
+name="footnote544"><b>Note 544: </b></a><a href="#footnotetag544">
+(retour) </a> Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de l'<i>Histoire des
+Berbères</i>, p. 554.)</blockquote>
+
+<p>Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de
+Hacen-ben-Ali, général d'El-Kaïm, qui avait fait un grand massacre
+des Kharedjites et de leurs partisans.</p>
+
+<p>Aussitôt après sa victoire, Aïoub se porta sur Tunis, mais le
+gouverneur Hacen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements
+eurent lieu avec des chances diverses. Aïoub finit cependant
+par écraser les forces de son ennemi et le couper de Tunis, où les
+Nekkariens entrèrent de nouveau en vainqueurs. Hacen, qui s'était
+réfugié sous la protection de Constantine, toujours fidèle, entreprit
+de là plusieurs expéditions contre les tribus de l'Aourès.</p>
+
+<p>Encouragé par ce regain de succès, Abou-Yezid voulut tenter
+un grand coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d'un
+rassemblement considérable, attaquer Souça, et, pendant plusieurs
+mois, pressa cette place avec un acharnement qui n'eut d'égal que
+la résistance des assiégés.</p>
+
+<p><span class="sc">Mort d'El-Kaïm</span >. <span class="sc">Règne d'Ismaïl-el-Mansour</span >.--Sur ces entrefaites,
+un dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kaïm
+cessa de vivre à El-Mehdïa. Il était âgé de 55 ans. Avant sa
+mort, il désigna comme successeur son fils Abou-Tahar-Ismaïl
+qui devait plus tard recevoir le surnom d'El-Mansour (le victorieux).
+Selon El-Kaïrouani, El-Kaïm aurait, un mois avant sa
+mort, abdiqué en faveur de son fils<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a>
+<a href="#footnote545"><sup class="sml">545</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote545"
+name="footnote545"><b>Note 545: </b></a><a href="#footnotetag545">
+(retour) </a> Page 103.</blockquote>
+
+<p>Ismaïl, le nouveau khalife fatemide, était âgé de 32 ans. C'était
+un homme courageux, instruit et distingué.</p>
+
+<p>Il s'élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de
+la famille obéïdite par la bravoure, le savoir et l'éloquence. Dans
+les circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de
+prudence que de décision; aussi, pour éviter de fournir un nouveau
+sujet de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la
+mort de son père. Rien, à l'extérieur, ne laissa supposer le changement
+de règne.</p>
+
+<p>Souça était alors réduite à la dernière extrémité. Le premier
+acte d'Ismaïl fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un
+puissant renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak,
+qui commandaient cette expédition, abordèrent heureusement
+et, secondés par les troupes de la garnison, vinrent avec
+impétuosité attaquer le camp des Nekkariens, au moment où ceux-ci
+se croyaient sûrs de la victoire. Après une courte lutte, les
+kharedjites furent mis en déroute et leur camp demeura aux mains
+des Fatemides. Souça était sauvée.</p>
+
+<p>Abou-Yezid chercha un refuge à Kaïrouan, où se trouvaient ses
+femmes et le fidèle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville,
+indisposés contre lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile
+sur le point d'être éclipsée, fermèrent les portes à son approche et
+refusèrent de le recevoir. Il se retira à Sebiba, suivi seulement de
+quelques partisans. En même temps, le khalife Ismaïl, après avoir
+passé par Souça, faisait son entrée à Kaïrouan (fin mai 946). Il
+accorda une amnistie générale aux habitants de cette ville. Les
+femmes et les enfants d'Abou-Yezid furent respectés, et le prince
+lit pourvoir à leurs besoins.</p>
+
+<p><span class="sc">Défaites d'Abou-Yezid</span >.--Cependant, l'Homme à l'âne, qui avait
+obtenu quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée
+et vint, avec confiance, se présenter devant Kaïrouan; il attaqua
+même le camp d'Ismaïl qui se trouvait en dehors de la ville.
+On combattit pendant plusieurs jours avec des alternatives diverses;
+enfin le khalife, ayant reçu des renforts et pris une vigoureuse
+offensive, repoussa les kharedjites dans le sud.</p>
+
+<p>Abou-Yezid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs
+de Kaïrouan et couper la route de cette ville à El-Mehdïa et à
+Souça, Le chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces;
+Ibrahim crut pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de
+lui rendre ses femmes à condition qu'il s'éloignerait pour toujours.
+L'Homme à l'âne accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans.</p>
+
+<p>Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espéré obtenir la
+paix en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou-Yezid
+fut-il rentré en possession de son harem qu'il revint attaquer
+les Fatemides plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le
+khalife résolut alors d'en finir par la force avec ce lâche ennemi.
+Ayant réuni un corps nombreux de troupes régulières et d'auxiliaires
+Ketama et Berbères et de l'est, il se mit à leur tête et vint
+attaquer les Kharedjites qui, en masses tumultueuses, se préparaient
+à renouveler leurs agressions. Lorsqu'on fut en présence,
+Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se plaçant au centre avec les
+troupes régulières et en formant son aile droite avec les contingents
+de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les Ketama. Il attendit
+dans cet ordre le choc de ses ennemis.</p>
+
+<p>Abou-Yezid vint attaquer impétueusement les Berbères de l'aile
+droite et, les ayant mis en déroute, se heurta contre le centre qui
+l'attendit de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé
+aux Karedjites le temps d'épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la
+tête de sa réserve et force l'ennemi à la retraite. Bientôt les
+adhérents d'Abou-Yezid sont en déroute; ils fuient dans tous les
+sens en abandonnant leur camp et les vainqueurs en font le plus
+grand carnage. Dix mille têtes de ces partisans furent, dit-on,
+envoyées à Kaïrouan, où elles servirent d'amusement à la lie du
+peuple.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'Ismaïl traça le plan de k ville de Sabra à un
+mille au sud-ouest de Kaïrouan. Cette place, qui devait être la
+capitale de l'empire obéïdite, reçut le nom de son fondateur:
+Mansouria (la ville de Mansour). Après sa défaite, Abou-Yezid avait
+en vain essayé de se jeter dans Sebiba. De là, il prit la route de
+l'ouest et se présenta devant Bar'aï; cette forteresse, qu'il n'avait pu
+enlever au début de la campagne, lui ferma de nouveau ses portes
+et il dut en commencer le siège.</p>
+
+<p>Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se
+développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser
+aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l'esclavon
+Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son
+camp à Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et
+ceux des cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946).</p>
+
+<p><span class="sc">Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl</span >.--Alors commença cette
+chasse mémorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur.
+Ismaïl marcha d'abord sur Bar'aï. A son approche, Abou-Yezid
+prit la fuite à travers les montagnes, vers l'ouest, en passant
+par Bellezma et Negaous; il pensait pouvoir résister dans la place
+forte de Tobna, mais le khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir
+encore.</p>
+
+<p>Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila
+et du Zab, vint apporter des présents à son souverain et lui
+présenter ses hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de
+partisans qui se disait le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans
+l'Aourès, à la tête d'une bande. Le khalife ordonna de l'écorcher
+vif. «Ainsi faisait-il de tous ceux qu'il prenait», dit Ibn-Hammad,
+ce qui lui valut le surnom de <i>l'écorcheur</i>. D'autres prisonniers
+eurent les mains et les pieds coupés.</p>
+
+<p>Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer,
+chef des Mag'raoua, un message amical. Ce prince, allié
+des Oméïades d'Espagne, avait, au profit de l'anarchie, étendu son
+autorité jusqu'à Tiharet et exerçait sa prépondérance sur tout le
+Mag'reb central. Jusqu'alors il avait soutenu l'Homme à l'âne,
+mais la cause de l'agitateur devenait par trop mauvaise, et le chef
+des Mag'raoua se hâtait de l'abandonner avant qu'elle fût tout à
+fait perdue.</p>
+
+<p>Abou-Yezid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils
+Aïoub en Espagne pour tâcher d'obtenir une diversion des
+Oméïades. En attendant leur secours, il se jeta dans les montagnes
+de Salat, sur les confins occidentaux du Hodna. Ce pays
+était occupé par les Beni-Berzal, fraction des Demmer, qui professaient
+ses doctrines. Grâce à l'appui de ces indigènes, il put
+atteindre la montagne abrupte de Kiana<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a>
+<a href="#footnote546"><sup class="sml">546</sup></a>. Mais le khalife l'y
+poursuivit, força les Beni-Berzal à la soumission et mit en déroute
+les adhérents de l'agitateur.</p>
+
+<p>Abou-Yezid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et
+reparut dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint
+l'y relancer, et l'Homme à l'âne chercha en vain à rentrer dans le
+pâté montagneux de Salât. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa
+poursuite les troupes fatemides, qui reçurent, des mains des Houara
+de Redir, Abou-Ammar l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient
+arrêtés<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a>
+<a href="#footnote547"><sup class="sml">547</sup></a>. L'armée du khalife éprouva les plus grandes privations
+dans cette marche, tant par le fait des intempéries que par le
+manque de vivres, et elle perdit beaucoup d'hommes et de matériel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote546"
+name="footnote546"><b>Note 546: </b></a><a href="#footnotetag546">
+(retour) </a>Footnote 546: Actuellement le Djebel-Mezita «à 12 milles de Mecila», dit Ibn-Hammad.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote547"
+name="footnote547"><b>Note 547: </b></a><a href="#footnotetag547">
+(retour) </a> Ce fait, avancé par Ibn-Hammad, est contredit par Ibn-Khaldoun.</blockquote>
+
+<p>Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu
+par Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour
+reconnaître sa fidélité, le khalife le nomma gouverneur de toute
+la région, au nom des Fatemides, et lui accorda l'autorisation
+d'achever la ville d'Achir, dont il avait commencé la construction
+dans le Djebel-el-Akhdar<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a>
+<a href="#footnote548"><sup class="sml">548</sup></a>, pour en faire sa capitale.</p>
+
+<p>Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner
+quelque temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement
+perdu la trace d'Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit
+qu'il était venu, à la tête d'un rassemblement de Plouara et de
+Beni-Kemlane, mettre le siège devant Mecila. Ismaïl, qui se disposait
+à pousser jusqu'à Tiharet, se hâta d'accourir au secours
+d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt Abou-Yezid fut délogé
+de ses positions: ayant été abandonné par ses partisans, las de
+partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre ressource que de se
+jeter encore dans les montagnes de Kiana.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote548"
+name="footnote548"><b>Note 548: </b></a><a href="#footnotetag548">
+(retour) </a> Voir <i>Revue africaine</i>, n<sup >o</sup> 74.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Chute d'Abou-Yezid</span >.--Après s'être ravitaillé à Mecila, Ismaïl,
+en attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s'était réfugié
+son ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et
+autres oasis du Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les
+contingents des tribus alliées étant enfin arrivés, l'armée fatemide
+attaqua la montagne; le combat fut rude; mais à force d'énergie,
+les défilés gardés par les kharedjites furent tous enlevés et les
+rebelles se dispersèrent en désordre.</p>
+
+<p>Abou-Yezid, entraîné dans la déroute, reçut un coup de lance
+qui le jeta en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en
+tête desquels étaient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se précipitèrent sur
+lui pour le prendre vivant; mais son fils Younès et ses partisans
+accoururent à son secours, et un nouveau combat acharné s'engagea
+sur son corps. Les Nekkariens purent enfin emporter leur
+chef blessé. Un grand nombre de kharedjites avaient été tués.
+On décapita tous les cadavres, ce qui valut à cette bataille le nom
+de <i>journée des têtes</i><a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a>
+<a href="#footnote549"><sup class="sml">549</sup></a>.</p>
+
+<p>L'Homme à l'âne avait pu gagner le sommet de la montagne de
+Kiana et se renfermer dans une citadelle établie sur un piton appelé
+<i>Tagarboucet</i> (l'arçon). Ismaïl l'y poursuivit, mais le refuge
+du rebelle était dans une position tellement escarpée qu'il dut renoncer
+à l'enlever sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit
+En-Nador (l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne,
+et y commença le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain,
+il ordonna l'assaut, mais Abou-Yezid, entouré de ses fils<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a>
+<a href="#footnote550"><sup class="sml">550</sup></a>,
+s'y défendit avec le courage du désespoir. En vain les assiégeants
+s'avancèrent, en traversant des ravins escarpés et en escaladant
+les roches, jusqu'au pied du dernier escarpement, malgré la grêle
+de pierres et de projectiles que leur lançaient les assiégés, ils ne
+purent arriver au sommet, et la nuit les surprit avant qu'ils eussent
+achevé d'assurer leur victoire. Pendant la nuit, Ibrahim fit incendier
+les broussailles qui environnaient le fort, afin qu'elles ne pussent
+favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara, dont les habitations
+avaient été brûlées et les bestiaux enlevés, vinrent le
+soir même faire leur soumission.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote549"
+name="footnote549"><b>Note 549: </b></a><a href="#footnotetag549">
+(retour) </a> Ibn-Hammad.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote550"
+name="footnote550"><b>Note 550: </b></a><a href="#footnotetag550">
+(retour) </a> Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar était aussi avec lui.</blockquote>
+
+<p>Ismaïl avait pu se convaincre, dans ces journées de luttes, qu'il
+n'avait pas assez de troupes pour réduire son ennemi. Il demanda
+des soldats réguliers à Kaïrouan et, en attendant leur arrivée,
+s'installa à son camp du Nador. «Tant que je n'aurai pas triomphé
+de mon ennemi, disait-il<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a>
+<a href="#footnote551"><sup class="sml">551</sup></a>, mon trône sera où je campe.» Le khalife
+passa ainsi de longs mois, pendant lesquels il employa les troupes
+que le blocus laissait disponibles à pacifier la contrée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote551"
+name="footnote551"><b>Note 551: </b></a><a href="#footnotetag551">
+(retour) </a> Selon lbn-Hammad.</blockquote>
+
+<p>Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador
+et l'on donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou-Yezid,
+ses fils et quelques serviteurs dévoués, s'étaient réfugiés
+dans une sorte de réduit où ils tenaient encore. On finit par y
+pénétrer, mais l'agitateur n'y était plus; il était sorti par un passage
+secret et fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes,
+car il était couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore
+si ceux qui le portaient ne l'avaient laissé rouler dans un
+ravin profond, d'où il fut impossible de le retirer.</p>
+
+<p>Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l'apportèrent
+au khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi
+et sa conduite envers lui; néanmoins, comme il le réservait pour
+son triomphe, il fit soigner ses blessures; mais, quelques jours
+après, l'Homme à l'âne rendait le dernier soupir (août 947). Son
+corps fut écorché et sa peau bourrée de paille pour être rapportée
+à El-Mehdïa. Sa chair et les têtes de ses principaux
+adhérents ayant été salées, furent expédiées à El-Mehdïa. Du haut
+de la chaire, on y annonça la victoire du khalife, et les preuves
+sanglantes en furent livrées à la populace.</p>
+
+<p>La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup porté aux Nekkariens.
+Aïoub et Fadel, fils de l'homme à l'âne, qui avaient pu
+échapper, tentèrent de rallier les débris des adhérents de leur
+père. S'étant associés à un ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer,
+nommé Mâbed, ils parvinrent à réunir une armée et allèrent attaquer
+Tobna et même Biskra. Mais le khalife ayant envoyé contre
+eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus par les contingents
+des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs furent défaits
+et durent se réfugier dans les profondeurs du désert.</p>
+
+<p>Ainsi se termina la révolte de l'Homme à l'âne, sous les coups
+de laquelle l'empire fatemide avait failli s'écrouler. Abou-Yezid,
+dont on ne saurait trop admirer la ténacité, l'indomptable énergie
+et même les talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres,
+griser par le succès. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant
+pas sur El-Mehdïa après la prise de Kaïrouan, il perdit à
+jamais sa cause. Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que
+son succès aurait été bien avantageux pour l'Afrique<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a>
+<a href="#footnote552"><sup class="sml">552</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote552"
+name="footnote552"><b>Note 552: </b></a><a href="#footnotetag552">
+(retour) </a> Nous avons suivi, pour tout le récit de la révolte d'Abou-Yezid, les
+auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 530-542, t. III,
+p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim. El-Kaïrouani, p. 98
+et suivantes. <i>Documents sur l'hérétique Abou-Yezid</i>, par Cherbonneau.
+<i>Revue africaine</i>, n<sup >o</sup> 78, et collection du <i>Journal asiatique</i>.</blockquote>
+<a name="b11" id="b11"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h4>FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE</h4>
+
+<p class="mid">947-973</p>
+
+<p>État du Mag'reb et de l'Espagne.--Expédition d'El-Mansour à Tiharei.--Retour
+d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile; victoires de
+l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour, avènement d'El-Moëzz.--Les
+deux Mag'reb reconnaissent la suprématie oméïade.--Les
+Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.--Rupture entre les
+Oméïades et les Fatemides.--Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il
+soumet ce pays à l'autorité fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evénements
+d'Espagne; mort d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem
+II lui succède.--Succès des Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrès
+de l'influence oméïade en Mag'reb.--État de l'Orient; El-Moëzz
+prépare son expédition.--Conquête de l'Egypte par Djouher.--Révoltes
+en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.--Mort de Ziri-ben-Menad;
+succès de son fils Bologguine dans le Mag'reb.--El-Moëzz se dispose à
+quitter l'Ifrikiya.--El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide
+en Egypte.--Appendice. Chronologie des Fatemides d'Afrique.</p>
+
+<p><span class="sc">État du Mag'reb et de l'Espagne</span >.--Il n'avait pas fallu à Ismaïl
+moins de deux années de luttes incessantes pour triompher de la
+terrible révolte de l'Homme à l'âne. C'était un grand résultat,
+obtenu grâce à l'énergie du khalife, et le surnom d'El-Mansour
+qui lui fut donné, il faut le reconnaître, était mérité. Mais, si le
+principal ennemi était abattu, il restait bien des plaies à fermer.
+Pendant cette crise, l'autorité fatemide avait perdu tout son prestige
+dans l'ouest, au profit des Oméïades d'Espagne. Le Mag'reb
+et Akça, en entier, leur obéissait déjà. Les fils de Ben-Abou-l'-Afia,
+nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad, y gouvernaient
+en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le pays des
+R'omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls éloignés
+du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner
+contre lui la moindre hostilité.</p>
+
+<p>Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu
+leur domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la
+révolte d'Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès
+de cet agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer,
+par une habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed,
+gouverneur du Mag'reb central. Enfin, à Tiharet, commandait
+Hamid-ben-Habbous pour les Oméïades.</p>
+
+<p>En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le
+nord, de non moins grands succès, en profitant de la discorde qui
+paralysait les forces des chrétiens; Castille et Léon étaient en
+guerre. Les Castillans, sous le commandement de Ferdinand
+Gonzalez, surnommé l'excellent Comte, avaient cherché à s'affranchir
+du joug un peu lourd de Ramire II, prince de Léon;
+mais la fortune avait trahi Ferdinand: fait prisonnier par son
+ennemi, il avait été tenu dans une dure captivité et n'avait obtenu
+la liberté qu'en renonçant à exercer aucun commandement. Les
+Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient reporté leur
+frontière jusqu'au delà de Medina-Céli<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a>
+<a href="#footnote553"><sup class="sml">553</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote553"
+name="footnote553"><b>Note 553: </b></a><a href="#footnotetag553">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 64 et suiv. Kartas, p. 417.
+Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. I, p. 270, t. II, p. 148-569, t. III, p. 213 et
+suiv. El Bekri, trad., art. <i>Idricides</i>. Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i> El Marracki,
+éd. Dozy, p. 27 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Expédition d'El-Mansour à Tiharet</span >.--Le khalife Ismaïl voulut
+profiter de son séjour dans l'ouest pour lâcher d'y rétablir son
+autorité. Ayant convoqué ses alliés à Souk-Hamza<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a>
+<a href="#footnote554"><sup class="sml">554</sup></a>, il fut rejoint
+dans cette localité par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans
+le mois de septembre 917, l'armée s'ébranla et marcha directement
+sur Tiharet; Hâmid prit la fuite à son approche et gagna Ténès,
+d'où il s'embarqua pour l'Espagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote554"
+name="footnote554"><b>Note 554: </b></a><a href="#footnotetag554">
+(retour) </a> Actuellement Bouïra, au N.-E. d'Aumale.</blockquote>
+
+<p>Une fois maître de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas
+à propos de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il préféra entrer en
+pourparlers avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le
+détacher de la cause oméïade, il lui offrit de le reconnaître comme
+son représentant dans le Mag'reb central, avec la suprématie sur
+toutes les tribus zenètes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa
+à El-Mansour un hommage plus ou moins sincère de soumission.
+Tranquille de ce côté, le khalife alla châtier les tribus louatiennes
+de la vallée de la Mina, lesquelles étaient infectées de kharedjisme.
+Après les avoir contraintes à la soumission, il se disposa à
+rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant, il renouvela l'octroi de ses
+faveurs à Ziri-ben-Menad, dont le secours lui avait été si utile, et
+lui confirma l'investiture de chef des tribus sanhadjiennes et de
+tout le territoire occupé par elles jusqu'à Tiharet. Cette vaste
+région comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza, celles
+de Lemdia (Médéa), Miliana, et enfin une bourgade à peine connue
+auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand développement
+et était destinée au plus brillant avenir, nous avons nommé
+<i>Djezaïr-beni-Mezr'anna</i> (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi
+par son père du commandement de ces trois dernières
+places<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a>
+<a href="#footnote555"><sup class="sml">555</sup></a>.</p>
+
+<p>Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le
+chemin de l'est, le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles
+il annonçait la mort de son père et son avènement sous le
+titre d'<i>El-Mansour-bi-Amer-Allah</i> (le vainqueur par l'ordre de
+Dieu). Le 18 janvier 918, il faisait son entrée triomphale à
+Kaïrouan, précédé par un chameau sur lequel était placé le mannequin
+d'Abou-Yezid, soutenu par un homme. De chaque côté,
+deux singes, qui avaient été dressés à cet office, lui donnaient des
+soufflets et le tiraient par la barbe<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a>
+<a href="#footnote556"><sup class="sml">556</sup></a>. Les plus grands honneurs
+furent prodigués au souverain victorieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote555"
+name="footnote555"><b>Note 555: </b></a><a href="#footnotetag555">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote556"
+name="footnote556"><b>Note 556: </b></a><a href="#footnotetag556">
+(retour) </a> Ibn-Hammad, <i>loc. cit.</i></blockquote>
+
+<p>Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid,
+était sorti du Sahara à la tête d'une bande de pillards, qu'il
+ravageait l'Aourès et était venu mettre le siège devant Bar'aï.
+Mais bientôt il fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa
+tête au kalife. Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d'Abou-Yezid
+et la tête de son fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes
+fit naufrage et tout le monde périt. Seul le mannequin de l'Homme
+à l'âne fut rejeté sur le rivage; on l'attacha à une potence, où il
+resta jusqu'à ce qu'il eût été mis en lambeaux par les éléments.
+Aioub, l'autre fils de l'apôtre nekkarien, fut également assassiné
+par un chef zenète, et ainsi la famille de l'agitateur se trouva entièrement
+détruite; ses cendres mêmes furent dispersées.</p>
+
+<p><span class="sc">Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en
+Italie</span >.--Pendant les années d'anarchie qui avaient été la conséquence
+de la révolte d'Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée
+aux aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n'y
+exerçait effectivement l'autorité, et les chrétiens en avaient profité
+pour cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la
+partie méridionale de l'île, mais ils étaient misérables et vivaient
+dans un état de luttes permanentes, incertains du lendemain.
+Beaucoup de villes, tributaires des Musulmans, avaient rompu
+tout lien avec l'empire. A Palerme, la famille des Beni-Tabari,
+d'origine persane, avait usurpé peu à peu l'autorité.</p>
+
+<p>Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer à la tête de
+l'île un de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s'était distinguée
+en Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali.
+Il lui conféra le titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire
+dans sa famille (948). Hassan trouva Palerme en état de
+révolte, mais il parvint à y pénétrer par ruse, et, s'étant saisi des
+Tabari, les fit mettre à mort.</p>
+
+<p>Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué
+le joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait
+le trône de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans,
+envoya des troupes en Calabre pour reconquérir l'indépendance.
+Hassan, de son côté, ayant reçu des renforts d'El-Mansour, alla
+attaquer Reggio avec une armée nombreuse (950), puis mettre le
+siège devant Gerace. Les Grecs étant arrivés, l'ouali les battit et
+les força de se réfugier à Otrante et à Bari; puis il rentra à Palerme.
+Deux ans plus tard, Hassan passa de nouveau en Italie, où
+des troupes nombreuses avaient été amenées, et y remporta de
+grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées dans les
+villes de Sicile et d'Afrique (mai 852).</p>
+
+<p>Dans l'été de la même année, l'ouali de Sicile signa avec l'envoyé
+de l'empereur une trèvi reconnaissant aux Musulmans le
+droit de percevoir le tribut. Hassan établit une mosquée à
+Reggio<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a>
+<a href="#footnote557"><sup class="sml">557</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote557"
+name="footnote557"><b>Note 557: </b></a><a href="#footnotetag557">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 203-248. Ibn-Khaldoun, t. II,
+p. 540-541.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort d'El-Mansour</span >. <span class="sc">Avènement d'El-Moezz</span >.--Le khalife avait
+transporté sa demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan,
+qu'on appelait El Mansouria, du nom de son fondateur.
+De là, il dirigeait la guerre d'Italie et suivait les événements de
+Mag'reb, où l'influence fatemide avait entièrement cessé pour faire
+place à la suprématie oméïade.</p>
+
+<p>Au commencement de l'année 953, El-Mansour tomba malade,
+à la suite d'une partie de plaisir où il avait pris un refroidissement.
+Dans le mois de mars<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a>
+<a href="#footnote558"><sup class="sml">558</sup></a>, il rendait le dernier soupir. Il
+n'était âgé que de trente-neuf ans, sur lesquels il en avait régné
+sept.</p>
+
+<p>Son fils Maâd (Abou-Temim), qui avait été désigné par lui
+comme héritier présomptif parmi ses dix enfants, lui succéda et
+prit le nom d'<i>El-Moëzz li dine Allah</i> (celui qui exalte la religion
+de Dieu). C'était un jeune homme de vingt-deux ans, doué d'un
+esprit mûr et ferme. Le 25 avril, il reçut le serment de ses officiers,
+et s'appliqua immédiatement à la direction des affaires de
+l'état. Il alla ensuite faire une tournée dans ses provinces, afin
+de s'assurer de la fidélité de ses gouverneurs et de l'état de défense
+des frontières<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a>
+<a href="#footnote559"><sup class="sml">559</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote558"
+name="footnote558"><b>Note 558: </b></a><a href="#footnotetag558">
+(retour) </a> Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en désaccord sur ce point avec
+tous les autres auteurs.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote559"
+name="footnote559"><b>Note 559: </b></a><a href="#footnotetag559">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 142.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie oméïade</span >.--De
+graves événements s'étaient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous
+l'avons dit.</p>
+
+<p>Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, étant mort en
+949, avait été remplacé par son fils Abou-l'Aïch-Ahmed, surnommé
+El-Fâdel (l'homme de mérite). Ce prince, qui entretenait
+des relations avec la cour oméïade, s'empressa de faire hommage de
+vassalité à En-Nacer et de rompre avec les fatemides. Les autres
+branches de la famille edricide envoyèrent également des députations
+au souverain de l'Espagne musulmane, et ainsi toute la
+région septentrionale du Mag'reb extrême se trouva placée sous sa
+suzeraineté. Mais il ne suffisait pas à En-Nacer que l'on y prononçât
+la prière en son nom; il lui fallait des gages plus sérieux et il demanda
+bientôt à l'imprudent El-Fâdel de lui céder les places de
+Tanger et de Ceuta<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a>
+<a href="#footnote560"><sup class="sml">560</sup></a>.</p>
+
+<p>Dans le Mag'reb central, Yâla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene,
+et Mohammed-ben-Khazer, émir des Mag'raoua, avaient
+été complètement détachés, par les agents d'En-Nacer, de la
+cause fatemide, et avaient reçu l'investiture du gouvernement
+oméïade. Ils s'étaient alors partagé le pays: Ibn-Khazer avait eu
+pour son lot la région orientale; il était venu s'installer à Tiharet,
+et, sur cette frontière, s'était rencontré avec les Sanhadja, ennemis
+héréditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes n'avaient pas
+tardé à recommencer entre ces deux tribus. Quant à Yâla, il avait
+conservé la région de l'ouest et étendu sa suprématie sur les populations
+du nord jusqu'à Oran; pour se créer un refuge et un
+point d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, à une
+journée à l'ouest de Maskara, une capitale qui reçut le nom d'Ifgane;
+les villes environnantes en fournirent les premiers habitants<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a>
+<a href="#footnote561"><sup class="sml">561</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote560"
+name="footnote560"><b>Note 560: </b></a><a href="#footnotetag560">
+(retour) </a> Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569. El-Bekri,
+<i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote561"
+name="footnote561"><b>Note 561: </b></a><a href="#footnotetag561">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 148, t. III, p. 213, t. IV, p. 2.
+El-Bekri, passim.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprématie oméïade.
+Fès, même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife.</p>
+
+<p>Seule, l'oasis de Sidjilmassa, où régnait un descendant de la famille
+miknacienne des Beni-Ouaçoul, nommé Mohammed-ben-el-Fetah,
+refusa de suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince
+répudia même les doctrines Kharedjites et se déclara indépendant
+en prenant le nom d'<i>Ech-Chaker-l'Illah</i> (le reconnaissant envers
+Dieu)<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a>
+<a href="#footnote562"><sup class="sml">562</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote562"
+name="footnote562"><b>Note 562: </b></a><a href="#footnotetag562">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. I, p. 264.</blockquote>
+
+<p>La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des
+descendants de Ben-Abou-l'Afia, était restée fidèle à la cause
+oméïade, malgré les revers qu'elle avait éprouvés.</p>
+
+<p><span class="sc">Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide</span >.--Nous
+avons vu qu'En-Nacer avait réclamé aux Edricides la
+possession de Tanger et de Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé
+un refus, il profita des dissensions survenues parmi les
+membres de cette famille pour intervenir en Mag'reb. Un corps
+d'armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de cet Homéïd
+qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les Fatemides,
+remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et força El-Fâdel
+à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne
+resta à celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral.</p>
+
+<p>Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife
+omeïade envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages
+de son amitié. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la
+jalousie d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait
+de donner un gage en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait
+soutenu autrefois tes fils d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement
+à l'usurpation de l'autorité sur les Mag'raoua. Bientôt Yala poussa
+l'audace jusqu'à venir enlever Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, à
+Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer, rompant alors d'une
+manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa personne, en Ifrikiya
+porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut avec les
+plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se fit
+donner par lui les renseignement les plus précis sur l'état du
+Mag'reb (954).</p>
+
+<p>Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan
+le chef des Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d'alliance
+qui le liaient à son père. De grandes réjouissances furent données
+en l'honneur de ce chef qui rentra, comblé de présents, dans son
+pays, avec l'ordre de se tenir prêt à accompagner et soutenir les
+troupes qui seraient envoyées dans le Mag'reb.</p>
+
+<p><span class="sc">Rupture entre les Oméiades et les Fatemides</span >.--En 955, le
+khalife oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et
+successeur de Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille,
+se décida à intervenir plus activement en Afrique et commença
+les hostilités contre la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun
+autre préambule, saisir un courrier allant de Sicile en Ifrikiya.
+Comme représailles, El-Moëzz donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur
+de Sicile, l'ordre de tenter, avec la flotte, une descente en
+Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès d'Alméria, porta le
+ravage dans la contrée et rentra chargé de butin.</p>
+
+<p>Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança,
+peu après, sa flotte, commandée par son affranchi R'aleb, contre
+l'Ifrikya. Mais, des mauvais temps et l'inhospitalité des côtes africaines
+ne lui ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les
+ports d'Espagne. L'année suivante, il revint, avec une flotte de
+soixante-dix navires, opéra son débarquement à Merça-El-Kharez
+(La Calle), et, de ce point, alla ravager le pays jusqu'aux environs
+de Tabarka. Cela fait, il rentra en Espagne.</p>
+
+<p>Mais ces escarmouches n'étaient que des préludes d'action: plus
+sérieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide
+au cœur de sa puissance et préparait une grande expédition, lorsqu'il
+apprit la mort d'Ordoño III (957) et son remplacement par
+son frère Sancho, dont le premier acte avait été la rupture du traité
+conclu avec les Oméïades. Forcé de voler au secours de la frontière
+septentrionale, En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a>
+<a href="#footnote563"><sup class="sml">563</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote563"
+name="footnote563"><b>Note 563: </b></a><a href="#footnotetag563">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 73 et suiv. Amari. <i>Musulmans
+de Sicile</i>, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 542.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité
+fatemide</span >.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour
+réaliser l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps.
+Ayant donc réuni une armée imposante, il en confia le commandement
+à son secrétaire (<i>kateb</i>), l'affranchi chrétien Djouher dont
+la renommée, comme général, n'était pas à faire. En 958, Djouher
+partit à la tête des troupes. Parvenu à Mecila, il y prit un contingent
+commandé par Djâfer, fils de Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint
+par Ziri-ben-Menad, amenant ses guerriers. Mohanimed-ben-Khazer
+se joignit également à la colonne, avec quelques Mag'raoua.</p>
+
+<p>C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra
+dans le Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene
+et il est possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs
+entrèrent en pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se
+sauver par une soumission plus ou moins sincère. Selon la version
+du Kartas, il y eut de sanglants combats livrés auprès de Tiharet.
+Quoi qu'il en soit, Yâla fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui
+voulaient gagner la prime promise par le général fatemide. Sa tête
+fut expédiée au khalife en Ifrikiya.</p>
+
+<p>Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa
+leur puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur
+Fès où commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les
+Oméïades. Il dut entreprendre le siège de cette ville qui était bien
+fortifiée et pourvue d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques
+efforts, voyant que les assiégés tenaient avec avantage, il
+se décida à décamper et à marcher sur Sidjilmassa, où le prince
+Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré indépendant, sous la
+suprématie abasside et avait frappé des monnaies à son nom. Ce
+roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes; puis,
+après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité fatemide,
+il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à
+l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes.
+On dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des
+plantes marines et des poissons de mer dans des urnes.</p>
+
+<p>De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et
+de courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad
+pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut
+fait prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé
+quelques jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le
+Rif afin de soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était
+mort et c'était El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé.
+Pour conjurer le danger, ce prince se réfugia dans le château de
+Hadjar-en-Necer et, de là, envoya sa soumission au général fatemide,
+en protestant que l'alliance de sa famille avec les Oméïades
+avait été une nécessité de circonstance. Djouher accepta cette
+soumission et confirma Hassan dans son commandement du Rif et
+du pays des R'omara, en lui assignant comme capitale la ville de
+Basra.</p>
+
+<p>Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou
+réduit au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme
+représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer
+et Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet,
+il donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en
+récompense de sa fidélité.</p>
+
+<p>A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée
+triomphale et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite,
+enfermés dans des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain
+détrôné Sidjilmassa et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur
+de Fès (959)<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a>
+<a href="#footnote564"><sup class="sml">564</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote564"
+name="footnote564"><b>Note 564: </b></a><a href="#footnotetag564">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543, 555, t. III,
+p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim. El-Kaïrouani,
+p. 106, 107.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerre d'Italie et de Sicile</span >.--Pendant que l'autorité fatemide
+obtenait en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé
+en Italie entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur
+Constantin ayant rompu la trêve en 956, avait envoyé, contre les
+Musulmans d'Italie, des troupes thraces et macédoniennes. Le
+patrice Argirius était alors venu mettre le siège devant Naples,
+pour punir cette ville de son alliance avec les infidèles. Ammar,
+frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre.</p>
+
+<p>Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine
+byzantin nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite.
+De là, Basile va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui
+était accouru avec ses troupes, puis il se retire.</p>
+
+<p>En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec
+toutes ses forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine.
+Un coup de vent favorisa la fuite des navires impériaux et poussa
+ceux des Musulmans sur les côtes de Sicile, où plusieurs firent
+naufrage. En 960, une trêve fut conclue avec l'empire et dura
+jusqu'à l'élévation de Nicéphore Phocas<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a>
+<a href="#footnote565"><sup class="sml">565</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote565"
+name="footnote565"><b>Note 565: </b></a><a href="#footnotetag565">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 250 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Événements d'Espagne</span >. <span class="sc">Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nacer).
+Son fils El-Hakem II lui succède</span >.--En Espagne le roi Sancho
+avait été détrôné et remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé
+<i>le Mauvais</i> (958). La grand-mère de Sancho, Tota, reine
+de Navarre, se rendit elle-même à Cordoue, pour déterminer le
+khalife oméïade à rétablir son fils sur le trône. En-Nacer accepta,
+à la condition que dix forteresses lui fussent livrées, et bientôt
+l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon. Au mois
+d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son
+royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains
+des Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un
+refuge à Burgos.</p>
+
+<p>Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une
+bien faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en
+quelques mois disparaître les résultats de longues années d'efforts
+persévérants. Dominé par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli
+par l'âge, Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le
+dernier soupir le 16 octobre 961, à l'âge de soixante-dix ans. Ce
+prince avait régné pendant quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb,
+la fortune lui avait presque toujours été favorable. Après avoir
+pris un pouvoir disputé, un royaume réduit presque à rien, il
+laissait l'empire musulman d'Espagne dans l'état le plus florissant,
+le trésor rempli, les frontières respectées. Cordoue, sa brillante
+capitale, avait alors un demi-million d'habitants, trois mille mosquées,
+de superbes palais, cent treize mille maisons, trois cents
+maisons de bain, vingt-huit faubourgs<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a>
+<a href="#footnote566"><sup class="sml">566</sup></a>.</p>
+
+<p>El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succéda. Aussitôt, le roi
+de Léon, qui était humilié de la protection des Musulmans, commença
+à relever la tête et il fut facile de prévoir que la paix ne
+serait plus de longue durée<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a>
+<a href="#footnote567"><sup class="sml">567</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote566"
+name="footnote566"><b>Note 566: </b></a><a href="#footnotetag566">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 91, 92.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote567"
+name="footnote567"><b>Note 567: </b></a><a href="#footnotetag567">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 95. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 28 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Succès des Musulmans, en Sicile et en Italie</span >.--En Sicile, le
+gouverneur kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les
+places qu'ils tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se
+rendit maître de Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance
+de six mois. Un grand nombre de captifs furent envoyés en Afrique
+et la ville reçut le nom d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans
+toute l'île, la seule place de Rametta restait aux chrétiens. En 963,
+Hassan-ben-Ammar vint l'assiéger et la pressa en vain, pendant
+de longs mois. Sur le point de succomber, les chrétiens purent
+faire parvenir un appel désespéré à Byzance.</p>
+
+<p>De graves événements venaient de se produire dans la métropole
+chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain,
+qui ne régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait
+été remplacé par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur
+mère et d'un eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore
+Phocas, qui avait acquis un grand renom par la conquête de l'île
+de Crète (en mai 961), et qui disposait de l'armée, s'empara du
+pouvoir.</p>
+
+<p>Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur
+envoyant une armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne
+de Crète, sous le commandement de Nicétas et de son neveu
+Manuel Phocas. De son côté, El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile
+avec des renforts berbères (septembre-octobre 964). La flotte
+byzantine ayant occupé Messine, l'armée s'y retrancha, et de cette
+base les généraux rayonnèrent dans l'intérieur. Manuel Phocas
+alla lui-même au secours de Rametta et livra, près de cette ville,
+une grande bataille aux Musulmans (24 octobre). L'action fut
+longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour ces derniers.
+Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent
+la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan
+mourut dans le mois de novembre suivant.</p>
+
+<p>Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une
+année entière. Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la
+dernière extrémité, ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer
+par la brèche. Les hommes furent massacrés, les femmes et
+les enfants réduits en esclavage, et la ville pillée. Vers le même
+temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à Reggio, l'incendiait
+et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand nombre de personnages
+de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa.</p>
+
+<p>Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les
+soumit au tribut et les contraignit à signer une trêve<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a>
+<a href="#footnote568"><sup class="sml">568</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote568"
+name="footnote568"><b>Note 568: </b></a><a href="#footnotetag568">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 259 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Progrès de l'influence oméiade en Mag'reb</span >.--Pendant que le
+khalife fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le
+Mag'reb, à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les
+Oméïades cherchaient par tous les moyens à y reprendre de
+l'influence. Les généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons
+vu, avaient été laissés comme représentants du khalife dans ces
+régions, prêtèrent-ils l'oreille aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils
+victimes de calomnies? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz
+les fit mettre à mort comme traîtres (961).</p>
+
+<p>Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie
+fatemide et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se
+faisait reconnaître sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la
+dynastie des Beni-Ouaçoul reprenait le commandement des régions
+du sud. En 964, le nouveau souverain était mis à mort par son
+frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui s'était donné le titre
+d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau l'autorité oméïade, dans le
+sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par les tribus du haut Moulouïa.</p>
+
+<p>Dans le Rif, les Edrisides étaient comblés de cadeaux par le
+souverain d'Espagne, qui ne négligeait rien pour les rattacher à sa
+cause. En même temps, El-Hakem faisait réparer et compléter les
+fortifications de Ceuta, où il entretenait une forte garnison<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a>
+<a href="#footnote569"><sup class="sml">569</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote569"
+name="footnote569"><b>Note 569: </b></a><a href="#footnotetag569">
+(retour) </a> El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 544, 569.
+Kartas, p. 125, 126.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">État de l'Orient. El-Moezz prépare son expédition</span >.--Les souverains
+de la dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son
+fondateur, n'avaient cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient;
+C'est sur l'Arabie qu'ils devaient régner, et il avait fallu des motifs
+aussi graves que la révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre
+le Mag'reb contre les entreprises des Oméïades, pour faire ajourner
+ces projets. El-Moëzz les avait à cœur, au moins autant que ses
+devanciers, et il faut reconnaître que, depuis longtemps, le moment
+d'agir n'avait paru aussi favorable.</p>
+
+<p>L'empereur d'Orient, dégoûté par l'insuccès de ses tentatives
+en Sicile et en Italie, menacé dans la péninsule par Othon de Saxe
+et occupé, du reste, par ses conquêtes en Asie, tendait à se
+rapprocher d'El-Moëzz, et même à s'unir avec lui dans un intérêt
+commun. Le khalife abbasside, ayant perdu presque toutes ses provinces,
+était réduit à la possession de Bagdad et d'un faible rayon
+alentour. Les Bouïdes tenaient la Perse: les Byzantins étaient
+maîtres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates, ces terribles
+sectaires<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a>
+<a href="#footnote570"><sup class="sml">570</sup></a> qui avaient ravagé la Mekke parcouraient les provinces
+de l'Arabie et commençaient à en déborder. La Syrie et l'Egypte
+obéissaient aux Ikhchidites.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote570"
+name="footnote570"><b>Note 570: </b></a><a href="#footnotetag570">
+(retour) </a> Les Karmates admettaient l'usage du vin, réduisaient les jours de
+jeûne à deux par an, prescrivaient cinquante prières par jour au lieu de
+cinq, et enfin avaient modifié à leur guise presque toutes les prescriptions
+de la religion musulmane.</blockquote>
+
+<p>Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent,
+en 967, une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse
+pour chacun d'eux. Le khalife fatemide intima alors à l'émir de
+Sicile l'ordre de cesser toute hostilité et d'appliquer ses soins à la
+colonisation et à l'administration de l'île.</p>
+
+<p>Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie.
+Il enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que
+les Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces
+entrefaites, Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur
+un enfant de onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour.
+La révolte, cette compagne des défaites, éclatait partout. Les
+événements, on le voit, favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz.</p>
+
+<p>Le khalife, voulant à tout prix éviter les échecs que ses aïeux
+avaient éprouvés dans l'est, résolut de ne se mettre en route
+qu'après avoir assuré, par ses précautions, la réussite de l'entreprise.
+Par son ordre, des puits furent creusés et des approvisionnements
+amassés sur le trajet que devait suivre l'armée. En même
+temps, comme il voulait assurer ses derrières, Djouher fut envoyé
+avec une armée dans le Mag'reb. En outre des intrigues oméïades
+dont nous avons parlé, et qu'il fallait réduire à néant, le général
+fatemide avait pour mission de rétablir la paix entre les Sanhadja
+et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer était
+mort depuis quelques années, et le système des razias avait recommencé.
+Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne
+revint en Ifrikiya qu'après avoir tout rétabli dans l'ordre, fait rentrer
+les impôts et recruté une nombreuse et solide armée<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a>
+<a href="#footnote571"><sup class="sml">571</sup></a> (968).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote571"
+name="footnote571"><b>Note 571: </b></a><a href="#footnotetag571">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 274 et suiv. Ibn-Khaldoun,
+<i>Berbères</i>, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et suiv., El-Kaïrouani,
+p. 107 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était
+prêt pour le départ, un événement imprévu vint encore favoriser
+les projets d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis
+deux ans l'empire ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en
+proie aux factions et à l'anarchie. De pressants appels furent
+adressés d'Egypte au khalife. Au commencement de février 969,
+l'immense armée, qui ne comptait, dit-on, pas moins de cent mille
+cavaliers, partit pour l'Orient sous le commandement de Djouher.
+Le khalife, entouré de sa maison et de ses principaux officiers,
+vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son brave chef.</p>
+
+<p>Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès
+d'Alexandrie, une députation de notables venus du vieux Caire
+pour lui offrir la soumission de la ville. Les troupes restées fidèles
+se trouvaient alors en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des
+envoyés, un mouvement populaire s'était produit au Caire et chacun
+se prétendait prêt à combattre. Djouher reprit donc sa marche
+et, ayant rencontré l'ennemi en avant de la capitale, il le culbuta
+sans peine et fit son entrée au Caire le 6 juillet 969. La souveraineté
+des fatemides fut alors proclamée dans toute l'Egypte, en
+même temps que la déchéance des Ikhchidites. Ce fut en très peu
+de temps, et pour ainsi dire sans combattre, que le descendant du
+mehdi devint maître de ce beau royaume, depuis si longtemps convoité,
+et pour lequel ses ancêtres avaient fait tant d'efforts stériles.</p>
+
+<p>Après avoir tracé, à son camp de Fostat, le plan d'une vaste
+citadelle qu'il appela El-Kahera (<i>la Triomphante</i>)<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a>
+<a href="#footnote572"><sup class="sml">572</sup></a>, Djouher jugea
+indispensable d'agir en Syrie, où les partisans de la dynastie déchue
+s'étaient réunis en forces assez considérables. Il y envoya un
+de ses généraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de
+l'armée. Ramla, puis Damas tombèrent au pouvoir de l'armée
+fatemide (novembre-décembre 969).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote572"
+name="footnote572"><b>Note 572: </b></a><a href="#footnotetag572">
+(retour) </a> C'est de ce nom qu'on a fait <i>Le Caire</i>.</blockquote>
+
+<p>Djouher s'était présenté en Egypte comme un pacificateur: Il
+continua ce rôle après la victoire, rétablit la marche régulière de
+l'administration, en plaçant partout des fonctionnaires pris parmi
+les Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout à ne pas froisser les
+convictions religieuses et à maintenir les usages qui n'étaient pas
+contraires à la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations
+de la fameuse mosquée El-Azhar<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a>
+<a href="#footnote573"><sup class="sml">573</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote573"
+name="footnote573"><b>Note 573: </b></a><a href="#footnotetag573">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 284 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes</span >.--Dans
+le Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi
+brillants succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la
+révolte y avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les
+Mag'raoua, commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils
+d'Ibn-Khazer, et Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée
+par le khalife El-Hakem. Les agents oméïades avaient également
+réussi à exciter Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant
+remarquer combien il était humiliant pour lui de voir les faveurs
+du souverain fatemide être toutes pour le chef des Sanhadja.
+Bientôt la révolte éclatait sur un autre point et, tandis que Djouher
+partait pour l'Egypte, un certain Abou-Djâfer se jetait dans
+l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et en ralliant les débris
+des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha contre le rebelle,
+mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent, et Abou-Djâfer
+n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui s'était
+avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de poursuivre
+les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après, Abou-Djâfer
+faisait sa soumission.</p>
+
+<p>La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée
+en un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites,
+Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance
+avec les autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et
+leva l'étendard de la révolte.</p>
+
+<p>Les partisans avérés des Fatemides furent massacrés et on proclama,
+dans tout le Mag'reb, l'autorité d'El-Hakem. Tandis que
+les Mag'raoua et Zenata se préparaient à prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad
+fondit sur eux à l'improviste à la tête de ses meilleurs
+guerriers sanhadja. Sou fils Bologguine commandait l'avànt-garde.
+Le premier moment de surprise passé, les Zenètes confédérés
+essayèrent de reformer leurs lignes, et un combat acharné s'engagea.
+Enfin les Beni-Ifrene lâchèrent pied en abandonnant les
+Mag'raoua. Ceux-ci, enflammés par l'exemple de leur chef, se
+firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kheïr, après avoir
+vu tomber tous ses guerriers, se perça lui-même de son épée. Les
+pertes des Zenètes, et surtout des Mag'raoua, furent considérables.
+On expédia à Kaïrouan les têtes des principaux chefs (970). Le
+résultat de cette victoire fut de rétablir, pour un instant, l'autorité
+fatemide dans le Mag'reb<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a>
+<a href="#footnote574"><sup class="sml">574</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote574"
+name="footnote574"><b>Note 574: </b></a><a href="#footnotetag574">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 7, 149, 549, t. III, p. 234 et suiv.
+El-Kaïrouani, p. 125. El-Bekri, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort de Ziri-ben-Menad. Succès de son fils Bologguine dans le
+Mag'reb</span >.--El-Moëzz n'était pas sans inquiétude sur les intentions
+de Djâfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'être excitée par
+les derniers succès de Ziri. Il le manda amicalement à sa cour;
+mais le gouverneur de Mecila, craignant quelque piège, leva le
+masque et alla rejoindre les Zenètes, qui avaient été ralliés par
+El-Kheïr, fils de Mohammed-ben-Khazer<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a>
+<a href="#footnote575"><sup class="sml">575</sup></a>, brûlant du désir de tirer
+vengeance de la mort de son père. Bientôt ces deux chefs envahirent
+le pays des Sanhadja, à la tête d'une armée considérable.
+Ziri-ben-Menad, pris à son tour au dépourvu et séparé de son fils
+Bologguine, rassembla à la hâte ses guerriers et marcha contre
+l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette fois la victoire se déclara
+contre lui. Après un engagement sanglant, les Sanhadja
+commencèrent à prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les rallier:
+son cheval s'étant abattu, il fut aussitôt percé de coups par
+ses adversaires, qui se précipitèrent sur son corps et le décapitèrent
+(juillet 971). Yahïa, frère de Djâfer-ben-Hamdoun, fut
+chargé de porter à Cordoue la tête de Ziri. On l'exposa sur le
+marché de la ville.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote575"
+name="footnote575"><b>Note 575: </b></a><a href="#footnotetag575">
+(retour) </a> Nous suivons ici l'usage indigène consistant à donner le nom de
+l'aïeul, devenu patronymique, en supprimant celui du père.</blockquote>
+
+<p>A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger
+son père et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les
+Zenètes et leur infligea une entière défaite. Il reçut alors du
+khalife le diplôme d'investiture, en remplacement de son père, et
+l'ordre de continuer la campagne si bien commencée. A la tête
+d'une armée composée de guerriers choisis, Bologguine se porta
+d'abord dans le Zab, pour en expulser les partisans d'Ibn-Hamdoun,
+et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis, reprenant la direction
+de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes dissidents.
+Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le désert,
+où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les poursuivit
+jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit de
+nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort.</p>
+
+<p>Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès
+d'El-Hakem.</p>
+
+<p>Traversant alors le Mag'reb extrême, Bologguine revint vers le
+Rif, où les Edrisides s'étaient de nouveau déclarés les champions
+de la cause oméïade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois,
+changer de drapeau et jurer fidélité au khalife fatemide. Après
+cette courte et brillante campagne, dans laquelle les Mag'raoua et
+Beni-Ifrene avaient été en partie dispersés, au point qu'un certain
+nombre d'entre eux étaient allés chercher un refuge en Espagne,
+Bologguine se disposa à revenir vers l'est; auparavant, il défendit
+aux Berbères du Mag'reb de se livrer à l'élève des chevaux, et,
+pour compléter l'effet de cette mesure, ramena avec lui toutes les
+montures qu'on put saisir<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a>
+<a href="#footnote576"><sup class="sml">576</sup></a>.</p>
+
+<p>En passant à Tlemcen, il déporta une partie de la population de
+cette ville et la fit conduire à Achir<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a>
+<a href="#footnote577"><sup class="sml">577</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote576"
+name="footnote576"><b>Note 576: </b></a><a href="#footnotetag576">
+(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 127.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote577"
+name="footnote577"><b>Note 577: </b></a><a href="#footnotetag577">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235, 255. Kartas,
+p. 125. El-Bekri, <i>Idricides</i>, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">El-Moezz se prépare à quitter l'Ifrikiya</span >.--Pendant que la
+cause fatemide obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement
+conduites, achevaient de détruire en Syrie la résistance
+des derniers partisans de la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher
+conduisit lui-même à Kaïrouan les membres de cette famille faits
+prisonniers. Le khalife les reçut avec une grande pompe, couronne
+en tête, et leur rendit la liberté.</p>
+
+<p>Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie,
+des adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement
+d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie
+de ce pays et s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah,
+envoyé contre eux, fut entièrement défait et perdit la
+vie dans la rencontre. Damas tomba aux mains des Karmates, qui
+marchèrent ensuite contre l'Egypte.</p>
+
+<p>Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient
+d'être annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait
+prendre le commandement dans la nouvelle conquête. Djouher
+pressait depuis longtemps le khalife de transporter en Egypte le
+siège de l'empire; mais El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve
+de sa famille, hésitait à quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance
+fondée par le mehdi. En présence des complications survenues
+en Syrie Djouher redoubla d'instances, et comme, en même
+temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de la pacification du Mag'reb
+par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir pour l'Orient. Il
+établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et Djeloula, y réunit
+les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de prendre toutes
+les dispositions nécessaires en vue de l'abandon définitif du pays.</p>
+
+<p>La grande difficulté était de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des
+mains sûres. Afin de ne pas donner trop de puissance à son représentant,
+il divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien
+Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nommé gouverneur de la province
+de Tripoli. En Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conservé
+le commandement; El-Moëzz craignit que l'influence énorme dont
+elle jouissait la poussât à se déclarer indépendante. Il rappela de
+l'île le gouverneur Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi,
+du nom de Iaïch, de la direction des affaires. Mais, à peine celui-ci
+était-il arrivé, que la révolte éclatait et que le prince s'empressait
+d'envoyer dans l'île, comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant
+au poste quasi-royal de gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb
+résidant à Kaïrouan, le khalife le réserva à Bologguine, fils de Ziri,
+dont l'intelligence et le dévouement lui étaient connus. La perception
+de l'impôt fut confiée à deux fonctionnaires, sous les ordres
+directs du khalife; le cadi et quelques chefs de la milice furent
+également réservés à sa nomination; enfin, un conseil de grands
+officiers fut chargé d'assister Bologguine<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a>
+<a href="#footnote578"><sup class="sml">578</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote578"
+name="footnote578"><b>Note 578: </b></a><a href="#footnotetag578">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Kaïrouani, p. 110. Ibn-El-Athir,
+passim. De Quatremère, <i>Vie d'El-Moez</i>. Amari, <i>Musulmans
+de Sicile</i>, p. 287 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">El-Moezz transporte le siège de la dynastie fatemide en Egypte</span >.--Au
+commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine
+rentra de son heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les
+plus grands honneurs et lui accorda les titres honorifiques de <i>Sifed-Daoula</i>
+(l'épée de l'empire) et d'<i>Abou-el-Fetouh</i> (l'homme aux
+victoires); il voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui
+ayant annoncé son intention de le nommer gouverneur de l'Afrique,
+il lui traça sa ligne de conduite, et lui recommanda surtout de ne
+cesser de faire sentir aux Berbères une main ferme, de ne pas
+exempter les nomades d'impôts, et de ne jamais donner de commandement
+important à une personne de sa famille, qui serait
+amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui prescrivit encore
+de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans le
+Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs
+adhérents du pays.</p>
+
+<p>Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut
+accompagné jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait
+avec lui les cendres de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en
+lingots. C'était bien l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides
+avaient toujours considéré comme lieu de séjour temporaire.</p>
+
+<p>El-Moëzz arriva à Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin
+suivant, il fit son entrée triomphale au vieux Caire (Misr) et alla
+fixer sa résidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Moëzzïa). Nous
+perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers à sa dynastie
+en Egypte, pour ne suivre que le cours des événements accomplis
+en Mag'reb<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a>
+<a href="#footnote579"><sup class="sml">579</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote579"
+name="footnote579"><b>Note 579: </b></a><a href="#footnotetag579">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Kaïrouani, p. 111, 124. El-Bekri,
+passim. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, p. 287 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie,
+car nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans
+forces et dont la dynastie est sur le point de disparaître de
+l'Afrique. Partout le peuple berbère a repris son autonomie; il
+n'obéit plus à des étrangers; il va fonder de puissants empires et
+avoir ses jours de grandeur.</p>
+
+
+<hr class="short">
+<h4>APPENDICE</h4>
+<hr class="short">
+<pre>
+ CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE
+
+ Date de l'avènement
+ Obéïd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910.
+ Abou-l'-Kacem-el-Kaïm............ 3 mars 934.
+ Ismaïl-el-Mansour................ 18 mai 946.
+ Maad-el-Moëzz.................... Mars 953.
+ Son départ pour l'Egypte......... Décembre 972.
+</pre>
+<a name="b12" id="b12"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h4>L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB<br>
+SOUS LES OMEIADES</h4>
+
+<p class="mid">973-997</p>
+
+<p>Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succès des
+Oméïades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem.--Expéditions
+des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les Berg'ouata.--Expédition
+de Bologguine dans le Mag'reb; ses succès.--Bologguine, arrêté
+à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des Berg'ouata.--Mort de
+Bologguine; son fils El-Mansour lui succède.--Guerre d'Italie.--Les
+Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur le Mag'reb.--Révoltes
+des Ketama réprimées par El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis
+à l'autorité oméïade; luttes entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance
+de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du
+gouverneur El-Mansour; avènement de son fils Badis.--Puissance des
+gouverneurs kelbites en Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les
+Oméïades d'Espagne.</p>
+
+<p><span class="sc">Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central</span >.--Les
+résultats des dernières campagnes de Djouher et de Bologguine en
+Mag'reb avaient été très importants pour l'ethnographie de cette
+contrée. Les Mag'rabua et Beni-Ifrene vaincus, dispersés, rejetés
+vers l'ouest, durent céder la place, dans les plaines du Mag'reb
+central, à leurs cousins les Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-là,
+n'avaient guère fait parler d'eux. Sur les Zenétes expulsés, un
+grand nombre, et, parmi eux, les Beni-Berzal, allèrent se réfugier
+en Espagne et fournirent d'excellents soldats au khalife oméïade.
+D'autres se placèrent sous les remparts de Ceuta<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a>
+<a href="#footnote580"><sup class="sml">580</sup></a>.</p>
+
+<p>Les Sanhadja, au comble de la puissance, étendirent leurs limites
+et leur influence jusque dans la province d'Oran.</p>
+
+<p>Un autre mouvement s'était produit dans les régions sahariennes.
+La grande tribu zenète des Beni-Ouacine s'avança dans le
+désert de la province d'Oran et se massa entre le mont Rached<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a>
+<a href="#footnote581"><sup class="sml">581</sup></a>,
+ainsi nommé d'une de ses fractions, et le haut Moulouïa jusqu'à
+Sidjilmassa, prête à pénétrer, à son tour, dans le Tell<a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a>
+<a href="#footnote582"><sup class="sml">582</sup></a>.</p>
+
+<p>Les débris des Mag'raoua, ralliés autour de la famille d'Ibn-Khazer,
+passèrent le Moulouïa et s'avancèrent du côté de Fès, en
+usurpant peu à peu les conquêtes des Miknaça<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a>
+<a href="#footnote583"><sup class="sml">583</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote580"
+name="footnote580"><b>Note 580: </b></a><a href="#footnotetag580">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. III, p. 236, 294.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote581"
+name="footnote581"><b>Note 581: </b></a><a href="#footnotetag581">
+(retour) </a> Actuellement Djebel-Amour.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote582"
+name="footnote582"><b>Note 582: </b></a><a href="#footnotetag582">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5, 25.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote583"
+name="footnote583"><b>Note 583: </b></a><a href="#footnotetag583">
+(retour) </a> <i>Loc. cit.</i>, t. I, p. 265, t, III, p. 235.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Succès des Oméïades en Mag'reb</span >; <span class="sc">chute des Edrisides</span >; <span class="sc">mort
+d'El-Hakem</span >.--El-Hakem voulut profité du départ d'El-Moëzz
+pour regagner le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife
+fatemide s'éloignait vers l'est, une armée oméïade, commandée
+par le vizir Mohammed-ben-Tamlès, débarquait à Ceuta, avec la
+mission de châtier le prince edriside pour sa défection. Cette fois,
+El-Hassan, décidé à combattre, s'avança à la rencontre de ses ennemis
+et les défit complètement en avant de Tanger. Les débris
+de ces troupes, Africains et Maures d'Espagne, se réfugièrent à
+Ceuta et demandèrent du secours à El-Hakem. Le khalife, plein
+du désir de tirer une éclatante vengeance de cet affront, réunit une
+nouvelle et formidable armée, en confia le commandement à son
+célèbre général R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui recommanda,
+s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et lui
+déclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes
+d'argent considérables furent mises à sa disposition. La campagne
+devait commencer par la destruction du royaume edriside.</p>
+
+<p>Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces préparatifs,
+s'empressa de renfermer ce qu'il possédait de plus précieux
+dans sa forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il évacua
+Basra, sa capitale, et se retrancha à Kçar-Masmouda, place forte
+située entre Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas à venir l'attaquer
+et, durant plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage
+de part ni d'autre. Le général oméïade parvint alors à corrompre,
+à force d'or, les principaux adhérents d'El-Hassan, et
+celui-ci se vit tout à coup abandonné par ses meilleurs officiers et
+contraint de se réfugier à Hadjar-en-Necer.</p>
+
+<p>R'aleb l'y suivit et entreprit le siège du <i>nid d'aigle</i>. La position
+défiait toute attaque et ce n'était que par un blocus rigoureux
+qu'on pouvait la réduire. Pour cela, du reste, des renforts étaient
+nécessaires, et bientôt arriva dans le Rif une nouvelle armée
+oméïade, commandée par Yahïa-ben-Mohammed-et-Todjibi, général
+qui était investi précédemment du commandement de la
+frontière supérieure en Espagne. Avec de telles forces, le siège fut
+mené vigoureusement et il ne resta à El-Hassan d'autre parti que
+de se rendre à la condition d'avoir la vie sauve (octobre 973). Ainsi
+disparut ce qui restait du royaume edriside.</p>
+
+<p>Après la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout
+les derniers descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans
+le Rif et le pays des R'omara. De là, il pénétra dans l'intérieur du
+Mag'reb. Arrivé à Fès, il y rétablit l'autorité oméïade et laissa
+deux gouverneurs: l'un dans le quartier des Kaïrouanides et
+l'autre dans celui des Andalous. R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb
+septentrional et laissa partout des représentants de l'autorité
+oméïade.</p>
+
+<p>Après avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur
+général du Mag'reb Yahïa-et-Todjibi, et rentra en
+Espagne, traînant à sa suite les membres de la famille edriside, des
+prisonniers de distinction et une foule de Berbères qui avaient
+suivi ses drapeaux. Le khalife El-Hakem, suivi de tous les notables
+de Cordoue, vint au devant du général victorieux, le combla
+d'honneurs, et reçut avec distinction El-Hassan-ben-Kennoun et
+ses parents. Il fit des cadeaux à ces princes et leur assigna des pensions
+(septembre 974).</p>
+
+<p>Peu de jours après, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait
+la direction des affaires de l'état à son vizir, Moushafi.
+Presque aussitôt, ce ministre se débarrassa des Edrisides, dont l'entretien
+était ruineux pour le trésor, en les expédiant vers l'Orient.
+On les débarqua à Alexandrie, où ils furent bien accueillis par le
+souverain fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre,
+pour conséquence, de redonner de l'espoir aux chrétiens du nord,
+et, comme la frontière avait été dégarnie de troupes, ils l'attaquèrent
+en différents endroits. Dans cette conjecture, le vizir n'hésita
+pas à rappeler d'Afrique le brave Yahïa-et-Todjibi pour l'envoyer
+reprendre son commandement dans le nord. Djafer-ben-Hamdoun,
+chargé de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui
+pour l'assister son frère Yahïa.</p>
+
+<p>El-Hakem, sentant sa fin prochaine, réunit, le 5 février 976,
+tous les grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel
+son jeune fils Hicham était reconnu pour son successeur. Le premier
+octobre suivant, le khalife mourait et l'empire passait aux
+mains d'un mineur: c'était la porte ouverte à toutes les compétitions
+et, par voie de conséquence, le salut du Mag'reb<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a>
+<a href="#footnote584"><sup class="sml">584</sup></a>.</p>
+
+<p>Vers la même époque (975), Guillaume de Provence mettait fin
+à la petite république musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante
+ans ces brigands répandaient la terreur en Provence, dans le Dauphiné,
+en Suisse, dans le nord de l'Italie et sur mer<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a>
+<a href="#footnote585"><sup class="sml">585</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote584"
+name="footnote584"><b>Note 584: </b></a><a href="#footnotetag584">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 124 et suiv. Ibn-Khaldoun,
+t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140 et suiv. El-Bekri,
+passim. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote585"
+name="footnote585"><b>Note 585: </b></a><a href="#footnotetag585">
+(retour) </a> Voir Raynaud, <i>Expéditions des Sarrasins dans le midi de la
+France</i>, pass. et Élie de la Primaudaie, <i>Arabes et Normands</i>, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
+Berg'ouata.</span >--Arrivé en Mag'reb, à la fin de l'année 975, Djâfer-ben-Hamdoun
+s'appliqua à apaiser les discussions qui avaient
+éclaté entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaça, et qui étaient la
+conséquence de la récente immigration des tribus zenètes. Pour
+les occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expédition
+contre Sidjilmassa, où régnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz.</p>
+
+<p>L'année suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene,
+sous la conduite d'un prince de la famille de Khazer,
+nommé Khazroun-ben-Felfoul, se portèrent sur Sidjilmassa, et,
+après avoir défait les troupes d'El-Moatezz, qui s'était avancé en
+personne contre ses ennemis, s'emparèrent de l'oasis: El-Moatezz
+ayant été mis à mort, sa tête fut envoyée à Cordoue. Khazroun,
+qui s'était emparé de tous ses trésors, fut nommé chef du
+pays pour le compte du khalife d'Espagne, dont la suprématie fut
+proclamée dans ces contrées éloignées. Ainsi à Sidjilmassa, comme
+sur le cours du bas-Moulouïa, les Miknaça durent céder la place aux
+Zenètes-Mag'raoua, qui s'installèrent définitivement dans le Mag'reb
+extrême.</p>
+
+<p>Quelque temps après, une querelle s'éleva entre Djâfer-ben-Hamdoun
+et son frère Yahïa. Ce dernier vint alors, avec un certain
+nombre de Zenètes, se retrancher dans la ville de Basra, non
+loin de Ceuta, où résidait un commandant oméïade. Djâfer voulait
+marcher contre lui; mais, voyant ses troupes peu disposées à entreprendre
+une campagne dans le Rif et, en partie, sur le point de
+l'abandonner, il les entraîna vers l'ouest, contre les Berg'ouata.
+Cette grande tribu masmoudienne, cantonnée au pied des versants
+occidentaux de l'Atlas et sur les bords de l'Océan, était devenue le
+centre d'un schisme religieux, qui y avait pris naissance environ
+un siècle et demi auparavant, à la voix d'un réformateur nommé
+El-Yas. Après la mort de ce <i>marabout</i>, son fils Younos avait réuni
+tous ses adhérents et contraint par la force ses compatriotes à
+accepter la nouvelle doctrine<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a>
+<a href="#footnote586"><sup class="sml">586</sup></a>. De grandes guerres avaient désolé
+alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept villes avaient
+été ruinées. La puissance des Berg'ouata était devenue redoutable,
+et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de Ben-Abou-l'Afia
+avaient tenté, mais en vain, de réduire ces hérétiques<a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a><a href="#footnote587"><sup class="sml">587</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote586"
+name="footnote586"><b>Note 586: </b></a><a href="#footnotetag586">
+(retour) </a> Voir ci-devant, p. 238, 255.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote587"
+name="footnote587"><b>Note 587: </b></a><a href="#footnotetag587">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, <i>Berghouata</i>. Ibn-Haukal, passim.</blockquote>
+
+<p>Ce fut du nom de <i>guerre sainte</i> que Djâfer colora son expédition
+contre les Berg'ouata. Il s'avança jusqu'au cœur de leur pays, mais
+alors, ces indigènes, s'étant rassemblés en grand nombre, écrasèrent
+son armée composée de Mag'raoua et autres Zenètes; les
+débris de ces troupes se réfugièrent à Basra, et Djâfer rentra en
+Espagne. Le Vizir, qui craignait l'influence de ce général en Mag'reb,
+confirma, pour l'affaiblir, son frère Yahïa dans le commandement
+de la ville de Basra et du Rif, et n'inquiéta pas celui-ci, au
+sujet de sa défection qui avait été si préjudiciable à Djâfer<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a>
+<a href="#footnote588"><sup class="sml">588</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote588"
+name="footnote588"><b>Note 588: </b></a><a href="#footnotetag588">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t. III, p. 218,
+235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses succès.</span >--Bologguine,
+en Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le
+Mag'reb était le théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir;
+mais il devait au préalable assurer sa position à Kaïrouan,
+et l'on ne saurait trop admirer la prudence et l'esprit
+politique dont le chef berbère fit preuve en cette circonstance. Son
+protecteur, le khalife El-Moëzz, était mort peu de temps après son
+arrivée au Caire (975) et avait été remplacé par son fils El-Aziz-Nizar.
+Bologguine obtint de lui, en 977, la suppression du gouvernement
+isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait été établi par El-Moëzz,
+lors de son départ. Ainsi, le prince berbère étendit son
+autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est, il put se
+préparer à intervenir activement en Mag'reb.</p>
+
+<p>En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit
+pour les régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb
+central, et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés
+alors par les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son
+approche, soit dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança
+ainsi, sans coup férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette
+ville et, de là, se porta vers le sud. Ayant remonté le cours de la
+Moulouïa, il parvint, en chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à
+Sidjilmassa. Cette oasis lui ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer,
+ayant été pris, fut mis à mort. Les familles de Yâla l'ifremide,
+d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun trouvèrent un
+refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans les provinces
+qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y
+relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade.
+La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa
+à marcher sur Ceuta.</p>
+
+<p><span class="sc">Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays
+des Berg'ouata.</span >--Mais, pendant que ces succès couronnaient les
+armes du lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient
+pas inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait
+supplanté, quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement
+les affaires du royaume et tenait dans une tutelle absolue le
+souverain Hicham II. Décidé à disputer à Bologguine la domination
+du Mag'reb, El-Mansour ne vit, autour de lui, aucun chef plus
+digne de lui être opposé que Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel
+ennemi. L'ayant placé à la tête d'une armée considérable, il mit,
+dit-on, à sa disposition cent charges d'or et l'envoya en Afrique.
+Aussitôt après son débarquement, ce général rallia autour de lui
+les principaux chefs zenètes avec leurs contingents, et les fit
+camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres renforts, arrivés
+d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à un chiffre
+considérable.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta.
+Il s'était jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré
+les plus grandes difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin,
+à force de courage et de persévérance, la dernière montagne fut
+gravie et le gouverneur sanhadjien put voir à ses pieds la ville de
+Ceuta. Cet aspect, loin de le récompenser de ses peines par l'espoir
+d'un facile succès, le jeta dans le découragement. Un immense rassemblement
+était concentré sous la ville, et des convois arrivaient
+de toutes les directions pour ravitailler ces camps.</p>
+
+<p>Attaquer à ce moment eût été insensé. Bologguine y renonça
+sur-le-champ; ramenant son armée sur ses pas, il alla détruire la
+ville de Basra et, de là, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait
+déjà rencontrés dans sa précédente campagne. Ces schismatiques
+s'avancèrent bravement à sa rencontre, sous la conduite de leur
+roi Abou-Mansour-Aïça. Mais les Sanhadja se lancèrent contre
+eux avec tant d'impétuosité qu'ils les mirent en pleine déroute
+après avoir tué leur chef<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a>
+<a href="#footnote589"><sup class="sml">589</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote589"
+name="footnote589"><b>Note 589: </b></a><a href="#footnotetag589">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 12, 131, 557, t. III, p. 218, 236,
+237. El-Bekri, <i>Berghouata</i>. Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 183.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède.</span >--L'éloignement
+de Bologguine avait renversé tous les plans de
+Djâfer. Bientôt les Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de
+vivres et, avec la disette, la mésintelligence entra dans le camp.
+Le vizir El-Mansour, qui avait besoin, en Espagne, de troupes
+déterminées afin d'écraser les factions adverses, en profita pour
+attirer dans la péninsule un grand nombre d'Africains.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans
+le pays des Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des
+siècles, vivaient indépendants, avaient dû se soumettre et leurs
+principaux chefs, chargés de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya.
+Dans le cours de Tannée 983, Bologguine se décida à rentrer à
+Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la famille mag'raouienne
+des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de l'autorité à Sidjilmassa,
+il résolut de pousser d'abord une pointe dans le sud. A
+son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine
+n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes
+du mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par
+la route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud
+de cette ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984).
+Son affranchi Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette
+mort à El-Mansour, fils de Bologguine et son héritier présomptif,
+qui commandait et résidait à Achir, puis l'armée continua
+sa route vers l'est.</p>
+
+<p>El-Mansour se rendit à Kaïrouan et reçut en route une députation
+des habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur
+donna l'assurance qu'il continuerait à employer pour gouverner
+la voie de la douceur et de la justice. A Sabra il reçut le diplôme
+du khalife El-Aziz lui conférant le commandement exercé avec tant
+de fidélité par son père. El-Mansour répondit par l'envoi d'un
+million de dinars (pièces d'or) à son suzerain. Il confia le commandement
+de Tiharet à son oncle Abou-l'Behar et celui d'Achir à son
+frère Itoueft<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a>
+<a href="#footnote590"><sup class="sml">590</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote590"
+name="footnote590"><b>Note 590: </b></a><a href="#footnotetag590">
+(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. II, p. 11,
+12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerre d'Italie.</span >--Pendant que le Mag'reb était le théâtre des
+luttes que nous venons de retracer, les émirs kelbites de Sicile,
+maîtres incontestés de l'île, avaient reporté tous leurs efforts sur
+la terre ferme. L'empereur Othon I était mort, en 973, et avait
+été remplacé par son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire,
+profita de l'affaiblissement de l'autorité de ses deux cousins
+de Constantinople, pour envahir l'Italie méridionale. Benevent et
+Salerne tombèrent en son pouvoir, et les empereurs ne virent
+d'autre chance de salut, dans cette conjoncture, que d'appeler les
+Musulmans.</p>
+
+<p>Au printemps de l'année 982, Othon, ayant reçu de nombreux
+renforts, entra dans les possessions byzantines à l'a tête d'une
+armée composée de Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens
+des provinces supérieures et de Longobards, conduits par
+les grands vassaux de l'empire. Tarente, mal défendue par les
+Grecs, fut enlevée, ainsi que Brindes. Mais le gouverneur kelbite
+Abou-l'Kacem, accouru avec son armée, vient offrir le combat aux
+envahisseurs. Après une rude bataille dans laquelle Abou-l'Kacem
+trouve la mort du guerrier, l'armée allemande est en pleine
+déroute, laissant quatre mille morts sur le terrain. Othon, presque
+seul, peut à grand peine s'enfuir sur une galère grecque. Il
+regagne le nord de l'Italie et meurt à Rome le 7 décembre 983.</p>
+
+<p>Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin,
+sans poursuivre la campagne. Son élévation fut ratifiée par le
+khalife El-Aziz<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a>
+<a href="#footnote591"><sup class="sml">591</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote591"
+name="footnote591"><b>Note 591: </b></a><a href="#footnotetag591">
+(retour) </a> Ibn-El-Athir, passim. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 322
+et suiv. Elie de la Primaudaie, <i>Arabes et Normands en Sicile et en Italie</i>,
+p. 154 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les Omeïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur
+le Mag'reb</span >.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il
+quitté les régions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du
+sud, était rentré en maître à Sidjilmassa.</p>
+
+<p>En Espagne, la révolte qui se préparait depuis longtemps contre
+l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait éclaté.
+Le célèbre général R'aleb se mit à la tête de ceux qui voulaient
+rendre au souverain ses prérogatives, mais il succomba dans une
+émeute et Ibn-Abou-Amer resta seul maître de l'autorité (981).
+Djâfer-ben-Hamdoun le gênait encore par son influence: il le fit
+assassiner (janvier 983).</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait
+l'Egypte et rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du
+khalife pour son lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers
+sanhadjiens avec lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984).
+Il entra aussitôt en relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont
+Yeddou-ben-Yâla était le prince, et conclut avec eux un traité
+d'alliance contre les Oméïades. Dès lors, la guerre de partisans
+recommença dans le Mag'reb.</p>
+
+<p>Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands
+avantages dans le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux
+succès des Edrisides, et, à cet effet, envoya en Afrique un certain
+nombre de troupes sous le commandement de son cousin Abou-el-Hakem,
+surnommé Azkeladja. Ce général, après avoir reçu le
+contingent des Magr'aoua, s'avança contre l'edriside. Aussitôt
+les Beni-Ifrene abandonnèrent El-Hassan, qui n'eut d'autre parti
+à prendre que de s'en remettre à la générosité de son vainqueur.</p>
+
+<p>Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir
+en Espagne; mais celui-ci, au mépris de la promesse donnée, le fit
+mettre aussitôt à mort, et, comme il avait appris que son cousin
+Azkeladja avait ouvertement blâmé cet acte, il le rappela de Mag'reb
+et lui fit subir le même sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil
+frappa en outre les derniers descendants de la famille d'Edris<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a>
+<a href="#footnote592"><sup class="sml">592</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote592"
+name="footnote592"><b>Note 592: </b></a><a href="#footnotetag592">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 201 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Dans la même année, Itoueft, frère d'El-Mansour, fut envoyé
+en expédition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre
+Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le défit complètement et
+le força à rétrograder au plus vite.</p>
+
+<p>Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb
+Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya à Fès avec ordre de protéger
+les princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de
+les opposer aux Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'éloignement
+à l'égard de la dynastie oméïade. Le nouveau gouverneur
+arriva à Fès en 986 et, par son habileté et sa fermeté dans l'exécution
+des instructions reçues, ne tarda pas à rétablir la paix dans
+le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut comblé d'honneurs, ce qui acheva
+d'indisposer Yeddou-ben-Yâla, chef des Beni-Ifrene, et le décida
+à lever le masque dès qu'une occasion favorable se présenterait.</p>
+
+<p><span class="sc">Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour</span >.--Tandis que
+l'influence fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb,
+les séditions intestines retenaient El-Mansour à Kaïrouan et absorbaient
+toutes ses forces. La grande tribu des Ketama, si honorée
+sous le gouvernement fatemide, en raison des immenses services
+par elle rendus à cette dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie,
+celle des Sanhadja se substituer à elle et absorber successivement
+tous les emplois. Déjà un grand nombre de Ketamiens étaient,
+partis pour l'Egypte avec El-Moëzz et s'y étaient fixés; des rapports
+constants s'établirent entre ces émigrés et leurs frères du
+Mag'reb, et ils se firent les intermédiaires de ces derniers pour
+présenter leurs doléances au khalife. Fatigué de leurs récriminations,
+El-Aziz-Nizar envoya à Kaïrouan un agent secret du nom
+d'Abou-l'Fahm-ben-Nasrouïa, avec mission de tout étudier par
+lui-même. Cet émissaire fut adressé par le khalife à Youçof, fils
+d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage
+très influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune
+scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait osé se défaire à cause de
+sa puissance.</p>
+
+<p>Ainsi protégé dans l'entourage même du gouverneur, Abou-l'Fahm,
+après avoir séjourné quelque temps à Kaïrouan, gagna
+le pays des Ketama, où il commença à prêcher la révolte à ces
+Berbères. Cependant El-Mansour, ayant été instruit de toutes ces
+intrigues, fit tomber Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youçof dans un
+guet-apens où ils trouvèrent la mort (987). Il les frappa, dit-on,
+de sa propre main. Débarrassé de ces dangereux ennemis, il se
+disposa à combattre l'agitateur, qui avait pleinement réussi à
+soulever les Ketama et déjà battait monnaie en son nom.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, arrivèrent d'Egypte deux envoyés, apportant,
+de la part du khalife El-Aziz, un message par lequel il défendait
+à El-Mansour de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le
+menaçait du poids de sa colère s'il transgressait cet ordre; les
+messagers déclarèrent même que, dans ce cas, ils devraient le conduire,
+la corde au cou, à leur maître. Ces menaces causèrent au
+fils de Bologguine la plus violente indignation et eurent un effet
+tout opposé à celui qu'on en attendait. Au lieu de se conformer
+aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services de sa
+famille, El-Mansour commença par séquestrer les deux officiers,
+puis il pressa de toutes ses forces les préparatifs de la campagne.
+Bientôt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila,
+qu'il livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction
+dans tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de
+Sétif et le mit en déroute. L'agitateur chercha un refuge dans une
+montagne escarpée, mais il fut pris et conduit au gouverneur.
+El-Mansour ordonna de le mettre en pièces devant les envoyés du
+khalife El-Aziz, qu'il avait traînés à sa suite dans la campagne; des
+esclaves nègres, après avoir dépecé le corps d'Abou-l'Fahm, le
+firent cuire et en mangèrent les morceaux en leur présence. Les
+envoyés reçurent alors licence de retourner au Caire; ils y arrivèrent
+terrifiés et racontèrent à leur maître ce dont ils avaient
+été témoins, déclarant qu' «<i>ils revenaient de chez des démons
+mangeurs d'hommes et non d'un pays habité par des humains</i><a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a>
+<a href="#footnote593"><sup class="sml">593</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote593"
+name="footnote593"><b>Note 593: </b></a><a href="#footnotetag593">
+(retour) </a> En-Nouéïri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.</blockquote>
+
+<p>Au mois de mai 988, El-Mansour rentra à Kaïrouan.</p>
+
+<p>L'année suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, réussit encore,
+en se faisant passer pour un petit-fils d'El-Kaïm, à soulever
+les Ketama. Mais cette révolte fut bientôt étouffée par El-Mansour
+lui-même, qui fit mettre à mort l'imposteur et infligea de nouvelles
+punitions à la tribu où ce dernier avait trouvé asile. De là, il se
+porta à Tiharet en poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait
+de se déclarer contre lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource
+que de se jeter dans les bras des Mag'raoua. El-Mansour, après
+être resté quelque temps à Tiharet, y laissa comme gouverneur
+son frère Itoueft, puis il alla à Achir recevoir la soumission de
+Saïd-ben-Khazroun, auquel il donna le commandement de Tobna.
+Il rentra ensuite à Kaïrouan (989)<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a>
+<a href="#footnote594"><sup class="sml">594</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote594"
+name="footnote594"><b>Note 594: </b></a><a href="#footnotetag594">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259. El-Kaïrouani, p. 133.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade</span >; <span class="sc">luttes entre les
+Mag'raoua et les Beni-Ifrene</span >.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya,
+resté seul chef des Mag'raoua, avait vu s'accroître son autorité et
+son influence aux dépens de Yeddou-ben-Yâla. En 987, il fut appelé
+à Cordoue par le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter
+sur les chrétiens de grandes victoires. Bermude, roi de
+Léon, avait vu jusqu'à sa capitale tomber aux mains des Musulmans
+et n'avait conservé que quelques cantons voisins de la mer.
+Le vizir fit à Ziri une réception princière.</p>
+
+<p>Yeddou aurait, paraît-il, été également invité à se rendre en
+Espagne, mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains
+de ses rivaux. Selon Ibn-Khaldoun, il se serait même écrié: «<i>Le
+Vizir croit-il que l'onagre se laisse mener chez le dompteur de
+chevaux</i>?» C'était la rupture définitive. Il leva l'étendard de la
+révolte (991) et débuta en attaquant et dépouillant les tribus fidèles
+aux Oméïades. Le gouverneur, Hassen-ben-Ahmed, réunit alors
+une armée à laquelle se joignirent les contingents de Ziri, rentré
+d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle; mais ce dernier avait
+eu le temps de rassembler un grand nombre d'adhérents, avec
+lesquels il vint courageusement à la rencontre de l'armée oméïade.
+L'ayant attaquée, il la mit en déroute. Hassen et une masse de
+guerriers mag'raoua restèrent sur le champ de bataille. Yeddou,
+marchant alors sur Fès, enleva cette ville d'assaut et étendit son
+autorité sur une partie des deux Mag'reb.</p>
+
+<p>A l'annonce de la défaite et de la mort de son lieutenant, le
+vizir Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du
+Mag'reb, avec ordre de reprendre Fès et d'en faire sa capitale.
+Ziri s'occupa d'abord de rallier les débris de la milice oméïade,
+puis il appela de nouveau ses Mag'raoua à la guerre. Sur ces entrefaites,
+Abou-l'Behar, oncle d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu,
+avait échappé à la poursuite de son neveu, vint avec un assez
+grand nombre d'adhérents se joindre à Ziri. Ces deux chefs attaquèrent
+aussitôt Yeddou-ben-Yâla et, après une campagne sanglante,
+dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois Fès, ils
+finirent par rester maîtres du terrain, après avoir réduit Yeddou
+au silence.</p>
+
+<p>Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur
+de Tiharet pour les Fatemides, et son frère Atiya, avaient
+achevé de détacher de l'autorité d'El-Mansour la région comprise
+entre les monts Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer
+la prière au nom du khalife oméïade. Comme ils avaient agi sous
+l'impulsion d'Abou-l'Behar, le vizir espagnol, pour récompenser
+celui-ci de ces importants résultats, dont il lui attribuait le mérite,
+le nomma chef des contrées du Magreb central et laissa à Ziri le
+commandement du Mag'reb extrême.</p>
+
+<p>Mais, peu de temps après, Khalouf, irrité de voir que la récompense
+qu'il avait méritée avait été recueillie par un autre, abandonna
+le parti des Oméïades pour rentrer dans celui d'El-Mansour.
+Ziri-ben-Atiya pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le
+transfuge. N'ayant pu l'y décider, il se mit lui-même à sa poursuite,
+l'atteignit, mit ses adhérents en déroute et le tua; Atiya
+put s'échapper et se réfugier, suivi de quelques cavaliers, dans le
+désert (novembre 991)<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a>
+<a href="#footnote595"><sup class="sml">595</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote595"
+name="footnote595"><b>Note 595: </b></a><a href="#footnotetag595">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221, 240, 241.
+Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene</span >.--Débarrassé
+de cet ennemi, Ziri, qui avait reçu à sa solde une partie
+de ses adhérents, expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et
+s'installa fortement à Fès avec ses Mag'raoua, auxquels il donna
+les contrées environnantes. Le refus d'Abou-l'Behar de concourir
+à la dernière campagne amena entre les deux chefs une mésintelligence
+qui se transforma bientôt en conflit. Ils en vinrent aux
+mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de chercher un
+refuge auprès de la garnison oméïade de Ceuta. Il écrivit, de là,
+à la cour d'Espagne, pour demander réparation; en même temps,
+il envoyait un émissaire à Kaïrouan afin d'offrir sa soumission à
+son neveu El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir oméïade, qui considérait
+ce personnage comme un homme très influent qu'il tenait à
+ménager, lui eut envoyé à Ceuta son propre secrétaire pour recevoir
+ses explications et ses plaintes, Abou-l'Behar évita de le rencontrer
+et, peu après, gagna le chemin de l'est.</p>
+
+<p>Aussitôt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda à Ziri le gouvernement
+des deux Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri
+vint alors attaquer Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la
+contrée jusqu'à Tiharet, et le contraignit à la fuite. Ce chef, s'étant
+rendu à Kaïrouan, fut bien accueilli par son neveu El-Mansour,
+qui lui confia de nouveau le commandement de Tiharet.</p>
+
+<p>Maître enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya
+y régna plutôt en prince indépendant, qu'en représentant des
+khalifes de Cordoue. Après la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene
+s'étaient ralliés autour de son neveu Habbous, mais bientôt ce
+chef avait été, à son tour, assassiné, et le commandement avait
+été pris par Ham-mama, petit-fils de Yâla, qui avait emmené les
+débris de la tribu dans le territoire de Salé et était venu s'implanter
+entre cette ville et Tedla.</p>
+
+<p>En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-même de l'inconvénient
+qu'offrait la ville de Fès, comme capitale, en cas d'attaque,
+fonda, près de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, où il s'établit avec sa
+famille et ses trésors. En outre de la force de la position, il comptait
+sur les montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il était
+vaincu.</p>
+
+<p><span class="sc">Mort du gouverneur El-Mansour. Avènement de son fils Badis.</span >--Quelque
+temps après, El-Mansour mourut à Kaïrouan (fin mars
+996), et fut inhumé dans le grand château de Sabra; il avait régné
+treize ans. Son fils Badis, qu'il avait précédemment désigné
+comme héritier présomptif, lui succéda en prenant le nom d'<i>Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula</i>.
+Il confia à ses deux oncles, Hammad et
+Itoueft, les charges et les commandements les plus importants.
+Ayant reçu du Caire un diplôme confirmant son élévation, Badis
+se serait écrié: «Je liens ce royaume de mon père et de mon
+grand-père: un diplôme ne peut me le donner, ni un rescrit me
+le retirer<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a>
+<a href="#footnote596"><sup class="sml">596</sup></a>». Six mois après la mort d'El-Mansour, eut lieu
+celle du khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah
+lui succéda. C'était un enfant en bas âge, que les Ketama
+proclamèrent sous la tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar,
+qui prit le titre d'<i>Ouacita</i>, ou de <i>Amin-ed-Daoula</i> (<i>intermédiaire</i>
+ou <i>intendant de l'empire</i>).</p>
+
+<p>Dans les dernières années, la cour du Caire, loin de tenir rigueur
+au vassal de Kaïrouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant
+à elle et empêcher une rupture trop facile à prévoir. Parmi
+les présents envoyés du Caire en 983 par le khalife à El-Mansour,
+se trouvait un éléphant qui excita, à Kaïrouan, la curiosité publique
+au plus haut degré et que le gouverneur eut soin de faire
+figurer dans les fêtes<a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a>
+<a href="#footnote597"><sup class="sml">597</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote596"
+name="footnote596"><b>Note 596: </b></a><a href="#footnotetag596">
+(retour) </a> Baïnn, t. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote597"
+name="footnote597"><b>Note 597: </b></a><a href="#footnotetag597">
+(retour) </a> El-Kaïrouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et
+suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile</span >.--Pendant que
+l'Afrique était le théâtre de tous ces événements, la Sicile devenait
+florissante sous le commandement des émirs kelbites. Djaber,
+se livrant à la débauche et ayant laissé péricliter l'état, avait été
+bientôt déposé par le khalife du Caire et remplacé par Djâfer-ben-Abd-Allah.
+Celui-ci, après avoir gouverné avec intelligence et
+équité, mourut en 986. Son frère et successeur, Abd-Allah, qui
+suivit sa voie, eut également un règne très court. Après sa mort,
+survenue en décembre 989, il fut remplacé par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof.
+Sous l'égide de ce prince, la Sicile, soumise et
+tranquille, fleurit et devint le séjour favori des poètes et des lettrés.</p>
+
+<p>Vers la fin du <span class="sc">x</span ><sup >e</sup> siècle, les Byzantins reconquirent sans peine la
+Calabre et la Pouille, et placèrent le siège de leur commandement
+à Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientôt, les
+exactions des Grecs indisposèrent les populations qui appelèrent
+souvent à leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de
+Sicile se trouvaient ramenés, pour ainsi dire, malgré eux, sur cette
+terre d'Italie, où ils avaient combattu depuis près de deux siècles
+sans conserver de leurs victoires de réels avantages matériels<a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a>
+<a href="#footnote598"><sup class="sml">598</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote598"
+name="footnote598"><b>Note 598: </b></a><a href="#footnotetag598">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 330 et suiv. Elie de la Primaudaie,
+<i>Arabes et Normands de Sicile</i>, p. 158.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Rupture de Ziri avec les Oméïades d'Espagne</span >.--Dans ces dernières
+années, l'Espagne avait vu une tentative du souverain légitime
+Hicham II, agissant sous l'impulsion de sa mère Aurore,
+pour reprendre le pouvoir des mains du vizir Ibn-Abou-Amer.
+Cette femme ambitieuse et énergique avait compté sur l'émir des
+Mag'raoua, le berbère Ziri-ben-Atiya, pour l'appuyer dans son
+dessein, au milieu d'une cour efféminée et courbée sous le despotisme.
+Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du prince
+légitime dont il avait proclamé le nom en Afrique, en même temps
+que la déchéance du Vizir.</p>
+
+<p>Mais le chef berbère avait compté sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer
+et l'influence qu'il exerçait sur son souverain. Celui-ci n'avait
+pas tardé à regretter son éclair d'énergie, et, de lui-même,
+s'était replacé sous le joug. Le Vizir était sorti de cette épreuve
+plus fort que jamais; pour en donner la preuve, il commença par
+supprimer à Ziri tous ses subsides, puis il appela aux armes les
+Berbères dépossédés: Beni-Khazer, Miknaça, Azdadja, Beni-Berzal,
+etc.; il en forma une armée, destinée à opérer en Mag'reb,
+et en confia le commandement à l'affranchi Ouadah. En même
+temps, il prépara une expédition contre Bermude et tous ses
+ennemis de la Péninsule. Cette fois, c'était la basilique de saint
+Jacques de Compostelle, célèbre dans toute la chrétienté, qui
+devait lui servir d'objectif (fin 996)<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a>
+<a href="#footnote599"><sup class="sml">599</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote599"
+name="footnote599"><b>Note 599: </b></a><a href="#footnotetag599">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 222 et suiv. Ibn-Khaldoun,
+t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.</blockquote>
+<a name="b13" id="b13"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<h4>AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE<br>
+ET EN SICILE.</h4>
+
+<p class="mid">997-1045.</p>
+
+<p>Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-ModalTer.--Victoires de Ziri-ben-Atiya
+dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses oncles et
+contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa par Hammad.--Espagne:
+Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri, est
+nommé gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les Berbères
+et les chrétiens y prennent part.--Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn
+en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun; Hammad se
+déclare indépendant à la Kalaa.--Guerre entre Badis et Hammad.--Mort
+de Badis, avènement d'El-Moëzz.--Conclusion de la paix entre El-Moëzz
+et Hammad.--Espagne: Chute des Oméïades; l'edriside Ali-ben-Hammoud
+monte sur le trône.--Anarchie en Espagne; fractionnement
+de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Luttes
+du sanhadjen El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli;
+préludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les Mag'raoua
+et les Beni-Ifrene.--Événements de Sicile et d'Italie; chute des Kelbites.--Exploits
+des Normands en Italie et en Sicile; Robert Wiscard.--Rup-tureture
+entre El-Moëzz et le hammadite El-Kaïd.</p>
+
+<p><span class="sc">Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer</span >.--En
+rompant courageusement avec le vizir oméïade, Ziri avait peut-être
+beaucoup présumé de ses forces; il se prépara néanmoins, de
+son mieux, à lutter contre lui. Débarqué à Tanger, le général
+Ouadah entra aussitôt en campagne (997). Pendant trois ou quatre
+mois ce fut une série d'escarmouches sans action décisive; Ouadah
+parvint alors à surprendre de nuit le camp de Ziri, près d'Azila, et
+à s'en emparer. Le chef berbère dut opérer su retraite vers l'intérieur,
+tandis que Nokour et Azila tombaient au pouvoir des troupes
+oméïades.</p>
+
+<p>Ces succès étaient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer,
+et, comme Ziri avait repris l'offensive et forcé Ouadah à la retraite,
+le vizir se décida à envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes,
+sous le commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et
+vint lui-même s'établir à Algésiras, afin de surveiller de plus près
+le départ des renforts. L'arrivée du fils du puissant vizir en Afrique
+produisit le plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbères.
+De toutes parts, les chefs des tribus, entraînant une partie de leurs
+gens, désertèrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les étendards
+oméïades.</p>
+
+<p>Malgré ces défections, Ziri, dont l'âme ne se laissait pas facilement
+abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se
+prépara, avec une armée fort nombreuse, à soutenir son choc.
+Quand El-Modaffer eut réuni toutes les ressources dont il pouvait
+disposer, il se mit en marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci
+s'avança bravement à sa rencontre, et, en octobre 998, les deux
+armées se heurtèrent au sud de Tanger. La bataille s'engagea aussitôt,
+acharnée et meurtrière; longtemps, l'issue en demeura indécise;
+enfin les troupes oméïades commençaient à plier, lorsque
+Ziri, qui se trouvait au plus fort de l'action, fut frappé de trois
+coups de lance par un de ses propres serviteurs, un nègre dont il
+avait fait tuer le frère. Le meurtrier accourut aussitôt dans les rangs
+ennemis porter la nouvelle de la mort de l'émir des Mag'raoua.
+Cependant Ziri, bien que grièvement blessé au cou, n'était pas
+tombé et son étendard tenait encore debout, de sorte qu'El-Modaffer
+ne savait ce qu'il devait croire des rapports du transfuge ou du
+témoignage de ses yeux. Ayant alors remarqué un certain désordre
+parmi les Mag'raoua, il entraîna une dernière fois ses guerriers
+dans une charge furieuse, et parvint à mettre en déroute l'ennemi.</p>
+
+<p>Les Mag'raoua et leurs alliés se dispersèrent dans tous les sens;
+quant à Ziri, on le transporta tout sanglant à Fès, où se trouvait
+alors sa famille; mais les habitants refusèrent de le recevoir, et ce
+fut avec beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de
+son harem. Ziri ne trouva de sécurité pour lui et les siens qu'en se
+réfugiant dans les profondeurs du désert.</p>
+
+<p>Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Oméïades. Aussi,
+lorsque la nouvelle en parvint à Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des
+réjouissances publiques. Il envoya ensuite à son fils El-Modaffer
+le diplôme de gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement
+des provinces à ses principaux officiers, puis il s'occupa
+de faire rentrer les contributions qu'il avait frappées sur les
+populations rebelles. Sidjilmassa avait été évacuée par les Beni-Khazroun;
+le gouverneur oméïade y envoya, pour le représenter,
+un officier du nom de Hamid-ben-Yezel<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a>
+<a href="#footnote600"><sup class="sml">600</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote600"
+name="footnote600"><b>Note 600: </b></a><a href="#footnotetag600">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, <i>Berbères</i>, t. III, p. 244 et suiv., 257. Kartas, p. 147
+et suiv. Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 235 et suiv. El-Bekri,
+passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central</span >.--Lorsque
+Ziri-ben-Atiya fut à peu près guéri de ses blessures, il rallia autour
+de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dépossédées et
+repartit en guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Oméïades, ce fut
+contre les Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et
+mit en déroute Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le
+passage. Il vint alors assiéger Tiharet, où Itoueft s'était réfugié.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant à leur tête Makcen
+et Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en état de révolte, et leur
+exemple fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur
+du commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar
+restèrent fidèles au gouverneur. Ces graves événements
+décidèrent Badis à marcher en personne contre les ennemis. En
+999, il se porta sur Tiharet, débloqua cette ville et força Ziri à la
+retraite; mais, en même temps, Felfoul-ben-Khazroun s'avançait
+vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force fut à Badis de revenir sur
+ses pas pour garantir le siège de son commandement, sans avoir
+pu compléter sa victoire. Ziri reprit alors l'offensive, et après avoir
+de nouveau défait Itoueft et Hammad, s'empara de Tiharet et de
+Mecila, puis, se portant vers le nord, il conquit Chelif, Ténès et
+Oran. Dans toutes ces villes, de même qu'à Tlemcen qu'il avait
+conservée, il fit célébrer la prière au nom de Hicham II et de son
+vizir.</p>
+
+<p>Encouragé par ses succès, Ziri pénétra au cœur du pays des
+Sanhadja et vint mettre le siège devant Achir. En même temps, il
+écrivit au vizir de Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires
+et lui demander pardon de sa rébellion. Ceux des oncles de Badis
+que Ziri avait recueillis furent chargés de porter le message en
+Espagne. Ils y arrivèrent en l'an 1000 et furent bien reçus par
+Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les fautes de Ziri; il rappela
+son fils El-Modaffer, permit aux Beni-Ouanoudine de rentrer
+à Sidjilmassa et nomma le général Ouadah gouverneur résidant à
+Fès. Quant à Ziri, il lui abandonna le commandement des provinces
+conquises dans le Mag'reb central<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a>
+<a href="#footnote601"><sup class="sml">601</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote601"
+name="footnote601"><b>Note 601: </b></a><a href="#footnotetag601">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260, 261. Kartas,
+p. 147, 148. Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 237. Baïane,
+passim.</blockquote>
+
+<p>Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En
+Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun était venu mettre
+le siège devant Bar'aï. De là il avait, dit-on, demandé des secours
+en Orient au khalife fatemide, alors en froid avec le gouverneur
+de Kaïrouan. Celui-ci lui aurait expédié Yahïa-ben-Hamdoun,
+réfugié en Egypte depuis l'assassinat de son frère; mais ce chef,
+accompagné de quelques troupes, n'aurait pu traverser le pays de
+Barka, occupé par la tribu hilalienne des Beni-Korra, récemment
+transportée de Syrie, et ainsi Felfoul serait demeuré réduit à ses
+propres forces.</p>
+
+<p>Cependant, la panique était grande à Kaïrouan, et déjà l'on
+barricadait les rues pour se défendre, mais Badis, arrivant à
+marches forcées, obligea Felfoul à lever le siège de Bar'aï et à
+rétrograder vers l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhérents,
+se joignirent alors à Felfoul, et les confédérés firent une nouvelle
+expédition contre Tebessa, mais ils furent repoussés. Makcen resta
+seul avec Felfoul, ses autres frères étant allés rejoindre Ziri-ben-Atiya.</p>
+
+<p>En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement
+et les mit en pleine déroute. Makcen et ses enfants,
+étant tombés aux mains du vainqueur, furent livrés par lui à des
+chiens affamés qui les mirent en pièces. Hammad poursuivit les
+fuyards jusque dans le mont Chenoua, près de Cherchel, où ils
+s'étaient réfugiés, et les obligea à se rendre, à la condition qu'on
+leur permît de passer en Espagne.</p>
+
+<p><span class="sc">Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalaa par Hammad</span >.--Au
+moment où Hammad obtenait ces succès, Ziri-ben-Atiya rendait
+le dernier soupir sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assiégeait
+depuis longtemps sans succès. On dit que sa mort fut causée
+par les blessures que lui avait faites le nègre et qui s'étaient incomplètement
+guéries. Son fils El-Moëzz prit alors le commandement
+et offrit au gouvernement de Cordoue une forte somme d'argent,
+avec son fils Moannecer comme otage, pour se faire nommer gouverneur
+du Mag'reb.</p>
+
+<p>Mais Hammad s'avançait à marches forcées, et El-Moëzz ne
+jugea pas prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout
+devant lui et semblait précédé par la victoire. Achir délivrée,
+Hamza et Mecila rentrèrent aussi au pouvoir du général sanhadjien,
+qui rendit à l'empire ses anciennes limites. Il rasa un grand
+nombre de villes infidèles ou difficiles à défendre et vint fonder,
+dans les montagnes abruptes de Kiana, au nord de Mecila<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a>
+<a href="#footnote602"><sup class="sml">602</sup></a>, une
+ville forte qu'il appela la Kalâa (le château), et qu'il peupla avec
+les habitants des cités détruites.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote602"
+name="footnote602"><b>Note 602: </b></a><a href="#footnotetag602">
+(retour) </a> Les ruines de la Kalâa (Galâa, selon la prononciation locale) se
+voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le bassin du
+Hodna.</blockquote>
+
+<p>Badis, de son côté, n'était pas resté inactif; sans laisser de répit
+à Felfoul, il l'avait contraint à se jeter dans le désert. Voyant sa
+route coupée, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province
+de Tripoli, alors en proie à l'anarchie, car le khalife du Caire
+y envoyait des gouverneurs que son représentant de Kaïrouan refusait
+de reconnaître. Il entra en maître à Tripoli, dont les
+habitants l'accueillirent en libérateur. Un certain nombre de
+Mag'raoua le rejoignirent dans cette localité<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a>
+<a href="#footnote603"><sup class="sml">603</sup></a>.</p>
+
+<p>La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des
+milliers de victimes<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a>
+<a href="#footnote604"><sup class="sml">604</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote603"
+name="footnote603"><b>Note 603: </b></a><a href="#footnotetag603">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263. Kartas, p. 148.
+El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, année 386.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote604"
+name="footnote604"><b>Note 604: </b></a><a href="#footnotetag604">
+(retour) </a> Ibn-er-Rakik, cité par les auteurs musulmans.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Espagne: Mort du vizir Ibn-Abou-Amer. El-Moezz, fils de Ziri,
+est nommé gouverneur du Mag'reb</span >.--Dans le mois d'août 1002,
+le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une
+dernière expédition en Castille, mourut à Medina-Céli. Le rôle
+qu'il a joué dans l'histoire des Musulmans d'Espagne est considérable;
+par son indomptable énergie, il a retardé le démembrement
+de l'empire oméïade, et, par son audacieuse activité, étendu ses
+frontières jusqu'au cœur des pays chrétiens. Les Musulmans avaient
+maintenant trois capitales: Léon, Pampelune et Barcelone; les
+basiliques les plus célèbres avaient été pillées ou détruites, le culte
+du Christ aboli. Aussi les populations chrétiennes accueillirent-elles
+avec un soupir de soulagement la nouvelle de la mort du terrible
+vizir.</p>
+
+<p>Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek,
+et lui avait fait les plus minutieuses recommandations,
+car il sentait bien que, malgré l'apparence de la force, son pouvoir
+était précaire et résultait surtout de la manière dont il l'exerçait.
+A son arrivée à Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulevé et
+réclamant à grands cris son souverain. Or, Hicham II ne tenait
+nullement à se charger des soucis du gouvernement, et, grâce à
+ces dispositions, le vizir parvint assez rapidement à faire reconnaître
+son autorité. Suivant alors l'exemple de son père, il donna
+tous ses soins à la <i>guerre sainte</i><a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a>
+<a href="#footnote605"><sup class="sml">605</sup></a>.</p>
+
+<p>El-Modaffer avait trouvé dans sa capitale l'ambassade envoyée
+du Mag'reb par El-Moëzz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement
+ses propositions, qui lui laissaient plus de liberté d'action
+pour ses entreprises contre les chrétiens. Le général Ouadah fut
+rappelé par lui de Fès, et il envoya à El-Moëzz un diplôme daté
+d'août 1006, lui conférant le titre de gouverneur du Mag'reb pour
+la dynastie oméïade<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a>
+<a href="#footnote606"><sup class="sml">606</sup></a>. Sidjilmassa resta sous l'autorité particulière
+de Ouanoudine-ben-Kazroun.</p>
+
+<p>El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'établit alors à Fès et prit en
+main la direction des affaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote605"
+name="footnote605"><b>Note 605: </b></a><a href="#footnotetag605">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 238 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote606"
+name="footnote606"><b>Note 606: </b></a><a href="#footnotetag606">
+(retour) </a> Voir le texte de ce diplôme. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. III, p. 248,
+249, 250.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les chrétiens y
+prennent part</span >.--El-Modaffer était parvenu à rétablir la paix en
+Espagne, et, sous sa direction, les affaires de l'empire musulman
+continuaient à être florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre
+1008). Il laissait un frère du nom d'Abd-er-Rahman, issu de
+l'union de son père avec une chrétienne, fille d'un Sancho de Navarre
+ou de Castille. Ce jeune homme était détesté, et on lui donnait
+par dérision le nom de <i>Sanchol</i> (le petit Sancho). Plein de
+présomption, il prétendait néanmoins se faire décerner le titre
+d'héritier présomptif, que son père et son frère n'avaient osé
+prendre; aussitôt la guerre civile éclata dans la péninsule. Des
+ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II, proclamèrent,
+comme son successeur, un arrière-petit-fils d'Abd-er-Rahman
+III, nommé Mohammed, et ayant réuni une bande
+d'hommes déterminés, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils
+arrachèrent facilement à ce prince son acte d'abdication; le château
+de Zahira tomba ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer
+khalife sous le nom d'<i>El-Mehdi-b'Illah</i> (le dirigé par Dieu).</p>
+
+<p>Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait à Tolède, voulut
+marcher à la tête de ses troupes, composées en grande partie de
+Berbères, contre celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats
+l'abandonnèrent. Peu après, il tombait aux mains de ses ennemis
+et était massacré. Son cadavre fut mis en croix à Cordoue (1009).</p>
+
+<p>On croyait qu'après cette crise la tranquillité allait renaître;
+malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualités nécessaires
+pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientôt
+Une nouvelle révolte éclata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III,
+nommé Hicham, se fit proclamer khalife, et, soutenu, principalement
+par les Berbères, vint attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec
+l'aide de la population de Cordoue, triompha de son compétiteur
+et le fit décapiter. Un grand massacre des familles berbères suivit
+cette victoire.</p>
+
+<p>Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Kaïrouan, qui s'était
+précédemment réfugié en Espagne, rallia les Berbères, brûlant du
+désir de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un
+nouveau khalife, Soleïman, neveu du malheureux Hicham, sous le
+nom d'<i>El-Mostaïn-l'Illah</i> (qui implore le secours de Dieu).</p>
+
+<p>Puis les Africains, conduits par ces chefs, allèrent s'emparer de
+Medina-Céli; mais bientôt ils y furent bloqués et se virent réduits
+à implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade
+lui avait été envoyée par El-Mehdi dans le même but, avec
+l'offre de lui abandonner de nombreuses places s'il l'aidait à écraser
+son compétiteur. Ainsi, il avait suffi de quelques années de guerre
+civile pour faire perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils
+avaient obtenu sur les chrétiens par de longues années de luttes.</p>
+
+<p>Le comte de Castille se prononça pour les Berbères, leur envoya
+un ravitaillement et vint, en personne, se joindre à eux avec ses
+guerriers. Les confédérés marchèrent alors sur Cordoue (juillet
+1009), défirent le général Ouadah, qui avait voulu les prendre à
+revers, et furent bientôt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit
+bravement à leur rencontre et leur offrit le combat. Il fut entièrement
+défait; ses soldats furent massacrés par milliers, tandis que
+Ouadah regagnait la frontière du nord et que le khalife cherchait
+un refuge dans son palais. Voyant sa situation désespérée, El-Medhi
+se décida à rendre le trône à Hicham II, qu'il avait fait passer
+pour mort quelque temps auparavant. Mais les Berbères, victorieux,
+n'étaient pas gens à tomber dans ce piège; ils entrèrent en
+vainqueurs à Cordoue et, aidés des Castillans, mirent cette ville
+au pillage. Zaoui put alors enlever le crâne de son père Ziri-ben-Menad
+du crochet où il avait été ignominieusement suspendu, le
+long de la muraille du château.</p>
+
+<p>El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolède; ses partisans étaient
+encore nombreux; Ouadah, dans le nord, était en pourparlers avec
+les comtes de Barcelone et d'Urgel. El-Mostaïn, ne pouvant retenir
+les Castillans en les récompensant, comme il s'y était engagé,
+par des cessions de territoire, ceux-ci regagnèrent, chargés de
+butin, leur province. Sur ces entrefaites, Ouadah, accompagné
+d'une armée catalane, commandée par les comtes Raymond et Ermengaud,
+opéra sa jonction avec le Mehdi à Tolède. Puis, le khalife,
+à la tête de toutes ses forces, marcha sur Cordoue, défit l'armée
+d'El-Mostaïn et rentra en maître dans sa capitale, qui fut de
+nouveau livrée au pillage par les Catalans (juin 1010).</p>
+
+<p>Les Berbères s'étaient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les
+poursuivit, et, les ayant atteints près du confluent du Guadaira
+avec le Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains
+prirent une éclatante revanche. L'armée d'El-Mehdi fut mise en
+déroute et plus de trois mille Catalans restèrent sur le champ de
+bataille. Les survivants de l'armée chrétienne, rentrés à Cordoue,
+s'y conduisirent avec une cruauté inouïe. Enfin les Catalans s'éloignèrent;
+peu après, El-Mehdi tombait sous les coups des officiers
+slaves à son service, qui rétablirent sur le trône Hicham II, ce
+fantôme de khalife. Ouadah, un des chefs de la conspiration, s'adjugea
+le poste de premier ministre<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a>
+<a href="#footnote607"><sup class="sml">607</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote607"
+name="footnote607"><b>Note 607: </b></a><a href="#footnotetag607">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 268 et suiv. Le même, <i>Recherches
+sur l'hist. de l'Espagne</i>, t. I, p. 205 et suiv. Ibn-Khaldoun, t. II,
+p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne</span >.--Cette
+révolution à Cordoue ne résolvait rien, car les Berbères, victorieux,
+restaient dans le midi avec El-Mostaïn, et n'étaient nullement
+disposés à se soumettre au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette
+conjoncture, se tourna de nouveau vers le comte de Castille, en
+implorant son secours; mais Sancho voulut au préalable des gages,
+c'est-à-dire la remise entre ses mains des places conquises par Ibn-Abou-Amer,
+menaçant, en cas de refus, de se joindre aux Berbères.
+Ces conditions étaient dures; cependant Ouadah, ayant
+perdu tout autre espoir de salut, se décida à les accepter. Dans le
+mois de septembre 1010, fut signé le traité qui rendait aux chrétiens
+presque toutes les conquêtes des règnes précédents.</p>
+
+<p>Cependant les Berbères avaient repris la campagne; durant l'automne
+et l'hiver suivants, ils répandirent dans toutes les provinces
+musulmanes la dévastation et la mort. Cordoue fut bloquée, et la
+peste vint bientôt joindre ses ravages à ceux de la guerre. Dans le
+mois d'octobre 1011, Ouadah fut mis à mort par les soldats révoltés.
+Cependant Cordoue resta encore aux mains des soldats slaves jusqu'au
+mois d'avril 1013. Quant aux Castillans, ils étaient rentrés,
+sans coup férir, en possession de leurs provinces, et ne paraissent
+pas s'être souciés de tenir strictement leurs promesses.</p>
+
+<p>Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbères; la plus
+horrible boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les
+conséquences de leur succès. Soleïman-el-Mostaïn restait enfin
+maître du pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle
+abdication. «Le triomphe des Berbères, dit M. Dozy, porta
+le dernier coup à l'unité de l'empire. Les généraux slaves s'emparèrent
+des grandes villes de l'est; les chefs berbères, auxquels les
+Amirides (vizirs) avaient donné des fiefs et des provinces à gouverner,
+jouissaient aussi d'une indépendance complète, et le peu
+de familles arabes qui étaient encore assez puissantes pour se faire
+valoir n'obéissaient pas davantage au nouveau khalife<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a>
+<a href="#footnote608"><sup class="sml">608</sup></a>.»</p>
+
+<p>En Espagne comme en Afrique, l'élément berbère reprenait la
+prépondérance, au détriment des petits-fils des conquérants arabes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote608"
+name="footnote608"><b>Note 608: </b></a><a href="#footnotetag608">
+(retour) </a> <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 212.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare
+indépendant à la Kalaa</span >.--Pendant que l'Espagne était le théâtre
+de ces événements, sur lesquels nous nous sommes étendus en raison
+de leur importance pour l'histoire de la domination musulmane
+dans la Péninsule, les Berbères d'Afrique voyaient leur puissance
+s'affaiblir par l'anarchie, au moment où l'union leur aurait
+été si nécessaire pour résister à l'invasion hilalienne près de
+s'abattre sur eux.</p>
+
+<p>Badis avait lutté en vain pour anéantir le royaume mag'raouien
+fondé à Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait résisté avec
+avantage et était parvenu à conserver le pays conquis. Abandonné
+par le khalife fatemide du Caire, il avait proclamé la suzeraineté
+des Oméïades et était mort en l'an 1010. Son frère Ouerrou avait
+recueilli son héritage et offert sa soumission à Badis, mais bientôt
+la guerre avait recommencé dans la Tripolitaine et le Djerid entre
+lui, plusieurs de ses parents et les officiers sanhadjiens. En vain
+le gouverneur essaya de s'interposer et de rétablir la paix, Ouerrou
+conserva Tripoli et y commanda en chef indépendant.</p>
+
+<p>Dans le Mag'reb central, la situation était autrement grave.
+Hammad, après avoir soumis la partie occidentale de l'empire
+sanhadjien, s'était occupé activement de la construction de sa capitale;
+bientôt la Kalâa, peuplée des meilleurs artisans et ornée
+des richesses enlevées aux villes voisines, était devenue une cité
+de premier ordre. Son fondateur y commandait en roi, exerçant
+une autorité indépendante sur le Zab, Constantine et le pays propre
+des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne capitale. D'après M. de Mas-Latrie<a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a>
+<a href="#footnote609"><sup class="sml">609</sup></a>,
+un groupe important de Berbères chrétiens contribua à
+former la population de la Kalâa. Des privilèges leur furent accordés
+pour le libre exercice de leur culte et un évêque leur fut donné
+plus tard par le pape Grégoire VII. Les historiens musulmans
+sont muets sur ce point.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote609"
+name="footnote609"><b>Note 609: </b></a><a href="#footnotetag609">
+(retour) </a> <i>Traités de paix et de commerce concernant les relations des Chrétiens
+avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age</i> t. I, p. 52 et suiv.</blockquote>
+
+<p>La jalousie de Badis, excitée par les ennemis de son oncle, qui
+présentaient le fondateur de la Kalâa comme visant à l'indépendance,
+ne tarda pas à amener entre eux une rupture. El-Moëzz,
+fils de Badis, venait d'être reconnu par le khalife comme héritier
+présomptif de son père; celui-ci invita alors son oncle Hammad à
+remettre au jeune prince le commandement de la région de Constantine.</p>
+
+<p>Cette décision, qui cachait peu les sentiments de défiance de
+Badis, fut très mal accueillie par Hammad. Il y répondit par un
+refus formel. En même temps, il se déclara indépendant, répudia
+hautement la suzeraineté des Fatemides, massacra leurs partisans
+et fit proclamer dans les mosquées la suprématie des Abbassides.
+La doctrine chiaïte fut proscrite de ses états et le culte sonnite
+déclaré seul orthodoxe (1014)<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a>
+<a href="#footnote610"><sup class="sml">610</sup></a>. La réaction des Sonnites contre les
+Chiaïtes commença à se manifester dans les villes habitées par des
+populations d'origine arabe. L'entourage même du jeune El-Moëzz
+ressentit les effets de ce mouvement des esprits, le précepteur du
+prince étant orthodoxe. Bientôt un massacre général des Chiaïtes
+eut lieu en Ifrikiya<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a>
+<a href="#footnote611"><sup class="sml">611</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote610"
+name="footnote610"><b>Note 610: </b></a><a href="#footnotetag610">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264. El-Kaïrouani,
+p. 136, 137.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote611"
+name="footnote611"><b>Note 611: </b></a><a href="#footnotetag611">
+(retour) </a> Ibn-el-Athir, année 407.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis</span >. <span class="sc">Avènement
+d'El-Moezz</span >.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en
+Ifrikiya, à la tête de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes
+et de quelques Zenètes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint
+enlever la ville de Badja, à l'ouest de Tunis. Badis envoya contre
+lui son oncle Brahim; mais celui-ci passa du côté de son frère,
+et le gouverneur n'eut d'autre ressource que de se mettre lui-même
+à la tête de ses troupes. A son approche, l'armée envahissante
+se débanda et Hammad se vit contraint de fuir. Il se réfugia
+d'une traite derrière le Chelif.</p>
+
+<p>Badis le poursuivit l'épée dans les reins, entra en vainqueur à
+Achir, pénétra dans les hauts plateaux, reçut la soumission des
+tribus zenètes, telles que les Beni-Toudjine, et s'avança jusqu'au
+plateau de Seressou. Renforcé par un contingent de trois mille
+Beni-Toudjine, commandés par Yedder, fils de leur chef Lokmane,
+le gouverneur descendit dans la plaine, passa le Chelif et attaqua
+son oncle Hammad qui l'attendait dans une position retranchée.
+Cette fois encore, la victoire se prononça pour Badis, une partie
+des adhérents de son compétiteur l'ayant abandonné et le reste
+ayant été facilement dispersé.</p>
+
+<p>Hammad se réfugia, non sans peine, dans sa Kalâa, mais Badis
+ne tarda pas à venir camper dans la plaine de Mecila, et, de là, fit
+commencer le blocus de la capitale de son oncle. Pendant les opérations
+de ce siège; Badis mourut subitement dans sa tente
+(juin 1016). Comme la peste avait reparu en Afrique, il est possible
+qu'il succomba au fléau. Cet événement porta le désordre
+dans l'armée assiégeante composée d'éléments hétérogènes; les
+auxiliaires s'étant débandés, la Kalâa fut débloquée. Les officiers
+proclamèrent le jeune El-Moëzz, fils de Badis, âgé seulement de
+huit ans, et le conduisirent à Kaïrouan pendant que son oncle
+Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent
+rapportés à Kaïrouan, puis on procéda à l'inauguration de son successeur
+dont l'extrême jeunesse allait favoriser si bien les projets
+ambitieux de son grand-oncle. El-Moëzz reçut d'Orient un diplôme
+où le titre de <i>Cherf-ed-Daoula</i> (noblesse de l'empire) lui était
+donné<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a>
+<a href="#footnote612"><sup class="sml">612</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote612"
+name="footnote612"><b>Note 612: </b></a><a href="#footnotetag612">
+(retour) </a> Ibn-el-Athir, année 403.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Conclusion de la paix entre El-Moezz et Hammad</span >.--Hammad
+avait repris vigoureusement l'offensive; après être rentré en possession
+de son ancien territoire, il vint mettre le siège devant
+Bar'aï. Mais il avait trop présumé de ses forces; son neveu ayant
+marché contre lui le mit en déroute et le réduisit encore à la dernière
+extrémité (1017). Hammad s'était réfugié derrière les remparts
+de sa Kalâa, tandis que le vainqueur s'avançait jusqu'à Sétif;
+il fit proposer à celui-ci un arrangement que le jeune El-Moëzz,
+bien conseillé, refusa.</p>
+
+<p>Le gouverneur était rentré à Kaïrouan, mais la situation de son
+grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonné de tous,
+sans argent, il se décida à faire une nouvelle démarche auprès de
+son petit-neveu et lui dépêcha en Ifrikiya son propre fils El-Kaïd,
+porteur de riches présents. L'ambassade fut accueillie avec de
+grands honneurs et, enfin, on arriva à conclure un traité de paix
+par lequel Hammad reçut le gouvernement du Zab et du pays des
+Sanhadja, avec les villes de Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout
+ce qu'il pourrait conquérir à l'ouest. C'était la consécration du
+démembrement de l'empire fondé par Bologguine. El-Kaïd reçut
+aussi un commandement et revint à la Kalâa avec des cadeaux
+somptueux pour son père (1017).</p>
+
+<p><span class="sc">Espagne, chute des Oméïades: l'édriside Ali-ben-Hammoud monte
+sur le trône</span >.--Pendant que ces événements se passaient en
+Afrique, l'Espagne était le théâtre d'une nouvelle révolution. El-Mostaïn,
+parvenu au trône avec l'appui des Berbères et des chrétiens,
+n'avait aucune sympathie parmi la population musulmane
+espagnole; quant aux Berbères, ils ne lui accordaient qu'une confiance
+relative et ne reconnaissaient, en réalité, que leurs propres
+chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur de Grenade,
+et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient
+la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un élément
+important dans l'armée, conservaient toute leur fidélité à
+Hicham II, bien qu'en réalité personne ne sût s'il était encore
+vivant.</p>
+
+<p>Khéïrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec Ali-ben-Hammoud,
+celui-ci traversa le détroit, à la tête de ses partisans,
+avec l'aide de son frère Kacem, gouverneur d'Algésiras;
+après avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale.
+Zaoui se prononça aussitôt pour lui. Le 1<sup >er</sup> juillet 1016, Ali-ben-Hammoud
+entra en maître à Cordoue. El-Mostaïn et ses
+parents furent mis à mort, et, quand on eut acquis la certitude
+que Hicham n'existait plus, tout le monde se rallia à Ali, qui fut
+proclamé khalife, sous le nom d'<i>El-Metaoukkel-li-Dïne-Allah</i>
+(celui qui s'appuie sur la religion de Dieu). Ainsi finit la dynastie
+oméïade, qui régnait sur l'Espagne depuis près de trois siècles et
+qui avait donné à l'empire musulman de si beaux jours de gloire.
+Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine cherifienne,
+était devenue berbère, et qui lui-même ne parlait que très mal
+l'arabe, monta sur le trône de Cordoue.</p>
+
+<p>Ali avait espéré, paraît-il, rendre à l'Espagne la paix et le bonheur,
+mais il comptait sans les factions. Khéïrane, le chef des
+Slaves, voulut jouer le rôle de premier ministre tout-puissant;
+mais le prince edriside n'entendait nullement partager son autorité.
+Déçu dans ses espérances, le chef des Slaves se mit à conspirer
+et entraîna dans son parti ses compatriotes et les Andalous.
+Il fallait un khalife: on trouva un petit-fils d'Abd-er-Rhaman III,
+que l'on para de ce titre. Moundir, ouali de Saragosse, soutenu par
+son allié Raymond, comte de Barcelone, se joignit aux rebelles et,
+au printemps de l'année 1017, tous marchèrent contre le souverain.
+Ali, qui jusque là avait écarté les Berbères et résisté à leurs
+prétentions, se jeta dans leurs bras et, avec leur appui, triompha
+sans peine de ses ennemis. Dès lors, il renonça à faire le bonheur
+des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses bonnes intentions;
+le pays fut livré de nouveau à la tyrannie des Berbères, et le khalife
+donna lui-même l'exemple de l'avidité et de la cruauté. Peu
+de temps après, il fut assassiné par trois Slaves, au moment où il
+préparait une grande expédition (17 avril 1018)<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a>
+<a href="#footnote613"><sup class="sml">613</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote613"
+name="footnote613"><b>Note 613: </b></a><a href="#footnotetag613">
+(retour) </a> Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>, t. III, p. 313 et suiv. Ibn-Khaldoun,
+t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. <i>Idricides</i>. El-Marrakchi
+(éd. Dozy), p. 42 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman</span >.--Ali
+laissa deux fils, dont l'aîné, Yahïa, était gouverneur de Ceuta,
+mais Kacem, frère d'Ali, avait une plus grande notoriété et ce fut
+lui que les Berbères proclamèrent. De leur côté, Kheïrane et
+Moundir élirent le petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman
+IV, avec le titre d'<i>El-Mortada</i> (l'agréé de Dieu). Zaoui,
+le sanhadjien, dont la puissance était grande, restait dans l'expectative.
+Les adhérents du prétendant oméïade essayèrent de l'entraîner
+dans leur parti et, n'ayant pu y parvenir, marchèrent contre
+lui, mais ils furent défaits et, peu après, El-Mortada était assassiné
+par ses partisans. Kacem, resté ainsi seul maître du pouvoir,
+essaya de rendre un peu de tranquillité à la malheureuse Espagne.
+Pour cela, il fit la paix avec Kheïrane et les principaux chefs slaves
+et andalous et leur donna le commandement de villes ou de provinces,
+où ils s'établirent en maîtres. Ainsi la paix ne s'obtenait
+que par le morcellement de l'empire musulman.</p>
+
+<p>Vers cette époque (1020), Zaoui abandonna le commandement
+de la province de Grenade à son fils et rentra à Kaïrouan, après
+une absence de vingt années; il y fut reçu avec de grands honneurs
+par son neveu El-Moëzz<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a>
+<a href="#footnote614"><sup class="sml">614</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote614"
+name="footnote614"><b>Note 614: </b></a><a href="#footnotetag614">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.</blockquote>
+
+<p>Mais bientôt, Yahïa, fils d'Ali, leva l'étendard de la révolte et,
+soutenu par les Berbères et les Slaves, marcha sur la capitale.
+Abandonné de tous, Kacem dut céder la place (août 1021). Yahïa
+ne tarda pas à éprouver à son tour le même revers de fortune, et
+Kacem remonta sur le trône (février 1023). Dès lors, la guerre devint
+incessante entre les Edrisides, et s'étendit jusqu'au Mag'reb
+où un de leurs parents, du nom d'Edris, allié à Yahïa, parvint à
+s'emparer de Tanger. L'Espagne se trouva encore livrée aux fureurs
+de la guerre civile. Yahïa, ayant triomphé une dernière fois de
+son oncle, le tint dans une étroite captivité; mais alors, les Cordouans,
+profitant de ce que Yahïa avait choisi Malaga comme résidence,
+proclamèrent un prince oméïade, Abd-er-Rahman V, sous
+le nom d'<i>El-Mostad'hir</i>: c'était la réaction de la noblesse arabe
+contre l'élément berbère. Mais cette société caduque et corrompue
+était incapable de se gouverner; bientôt une nouvelle sédition
+renversa El-Mostad'hir et le remplaça par El-Moktafa, sans pour
+cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se décidèrent à
+appeler chez eux Yahïa, afin de mettre un terme à cette anarchie.
+Yahïa leur envoya un de ses généraux (novembre 1025). Quelques
+mois après, une nouvelle émeute plaçait sur le trône de Cordoue
+un souverain éphémère du nom de Hicham III, appartenant à la
+famille oméïade<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a>
+<a href="#footnote615"><sup class="sml">615</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote615"
+name="footnote615"><b>Note 615: </b></a><a href="#footnotetag615">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, <i>Musulmans d'Espagne</i>,
+t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, <i>Idricides</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene</span >.--Dans le
+Mag'reb, El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua,
+ayant voulu arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun,
+qui s'étaient déclarés indépendants, avait été entièrement défait
+et contraint de rentrer dans Fès, après avoir perdu presque toute
+son armée (1016). Dès lors la puissance des Mag'raoua de Fès fut
+contrebalancée par celle de leurs cousins du sud. Ils se firent une
+guerre incessante, dont le résultat fut préjudiciable à El-Moëzz.
+Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la vallée de la Moulouïa,
+mit des officiers dans toutes les places fortes et vint même enlever
+Sofraoua, une des dépendances de Fès. En 1026, El-Moëzz cessa
+de vivre et fut remplacé par son cousin Hammama. Sous l'énergique
+direction de ce chef, les Mag'raoua se relevèrent de leurs
+humiliations en faisant subir de nombreuses défaites aux Beni-Khazroun
+de Sidjilmassa.</p>
+
+<p>Les Beni-Ifrene étaient, en partie, passés en Espagne; mais un
+groupe important, resté dans le Mag'reb, se réunit à Tlemcen,
+autour des descendants de Yeddou-ben-Yâla. Après avoir étendu
+de nouveau leur autorité sur le Mag'reb central, ils attaquèrent
+les Mag'raoua de Fès, mais sans réussir à les vaincre; conduits
+par leur chef Temim, petit-fils de Yâla, ils se portèrent alors sur
+Salé, enlevèrent cette ville et, de là, allèrent guerroyer contre les
+Berg'ouata hérétiques<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a>
+<a href="#footnote616"><sup class="sml">616</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote616"
+name="footnote616"><b>Note 616: </b></a><a href="#footnotetag616">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235, 257, 271. El-Bekri,
+passim.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Luttes du Sanhadjien El-Moezz contre les Beni-Khazroun de
+Tripoli. Préludes de sa rupture avec les Fatemides</span >.--En Ifrikiya,
+la puissance du gouverneur sanhadjien continuait à décliner.
+Renonçant, pour ainsi dire, aux régions de l'ouest, abandonnées
+de fait à Hammad, El-Moëzz ne s'occupait guère que des
+Beni-Khazroun de la province de Tripoli. L'anarchie y était en
+permanence. Ouerrou, frère de Felfoul, étant mort en 1015, son
+fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zenètes, mais
+ces Berbères se divisèrent, et une partie suivit les étendards de
+Khazroun, frère de Ouerrou.</p>
+
+<p>Après une courte lutte, celui-ci resta maître de l'autorité et
+entraîna ses adhérents à des incursions sur les territoires de Gabès
+et de Tripoli, où un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen,
+commandait pour El-Moëzz. En 1026, cet Abd-Allah, dont
+le frère venait d'être mis à mort à Kaïrouan, par l'ordre du
+gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli à Khalifa, chef des
+Zenètes, et celui-ci, étant ainsi devenu maître de cette place,
+en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui s'y
+trouvaient.</p>
+
+<p>El-Moëzz, bien qu'ayant été élevé dans les principes de la doctrine
+chiaïte, s'était rattaché à la secte de Malek et n'avait pas
+tardé à persécuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehdïa, à
+Kaïrouan, les Chiaïtes étaient poursuivis, molestés, torturés même.
+Leur sang avait coulé à flots et ces mauvais traitements les
+avaient forcés, en maints endroits, à l'exil volontaire. La Sicile
+et l'Orient avaient vu arriver ces malheureux dans le plus triste
+état. Cette attitude n'était rien moins que la révolte contre
+les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui régnait alors,
+essaya de ramener à l'obéissance son représentant de Kaïrouan,
+en le comblant de cadeaux; il ne réussit qu'à retarder une rupture
+inévitable.</p>
+
+<p>Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports
+avec la cour du Caire et reçut du khalife un diplôme lui conférant
+le commandement de la Tripolitaine. C'était, entre les deux
+cours, un échange d'hostilités indirectes, prélude d'actes plus
+décisifs.</p>
+
+<p>En 1028, Hammad mourut à la Kalâa, et fut remplacé par son
+fils El-Kaïd, qui confia à ses frères les grands commandements de
+son empire. Les bons rapports continuèrent pendant quelque temps
+entre lui et son cousin de Kaïrouan, mais, de ce côté aussi, une
+rupture était imminente<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a>
+<a href="#footnote617"><sup class="sml">617</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote617"
+name="footnote617"><b>Note 617: </b></a><a href="#footnotetag617">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t. III, p. 266, 267.
+El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>,
+t. II, p. 357 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene</span >.--A Fès, Ham-mama,
+roi des Mag'raoua, continuait à régner au milieu d'une cour
+brillante, et, pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commandés par
+Temim, guerroyaient contre les Berg'ouata et devenaient redoutables.
+En 1033, ils vinrent, avec l'aide d'autres tribus zenètes,
+mettre le siège devant Fès. Le chef des Mag'raoua leur livra une
+grande bataille sous les murs de la ville; mais, après une lutte
+acharnée où tombèrent ses meilleurs guerriers, il fut entièrement
+défait. Les Beni-Ifrene entrèrent victorieux à Fès, qu'ils mirent au
+pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur convoitise, car il
+était rempli de richesses; les vainqueurs massacrèrent les hommes
+et réduisirent les femmes en esclavage.</p>
+
+<p>Temim s'installa en souverain dans Fès, tandis que Hammama
+se réfugiait à Oudjda et s'occupait avec activité à réunir ses
+adhérents, afin de prendre sa revanche. Peu de temps après, il fut
+en mesure de commencer les hostilités et, en 1038, il arrachait sa
+capitale des mains des Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrèrent dans leurs
+anciens territoires; Temim se retrancha à Chella<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a>
+<a href="#footnote618"><sup class="sml">618</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote618"
+name="footnote618"><b>Note 618: </b></a><a href="#footnotetag618">
+(retour) </a> Le Kartas donne pour date à cet événement l'année 1041. Nous
+adoptons la date et la leçon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus probables.</blockquote>
+
+<p>Après cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre
+d'autres conquêtes. A la tête d'une armée zenatienne, il
+se mit en marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien.
+El-Kaïd, seigneur de la Kalâa, s'avança à sa rencontre; mais, se
+sentant moins fort, il n'osa pas engager le combat, et préféra employer
+l'intrigue et la corruption pour détourner les adhérents de
+son adversaire. Abandonné par son armée, Hammama n'eut bientôt
+d'autre parti à prendre que d'accepter la paix et de rentrer
+chez lui. Il mourut l'année suivante (1040), laissant le pouvoir à
+son fils; mais la guerre civile divisa alors les Mag'raoua; et Fès fut,
+pendant de longues années, le théâtre de luttes et de compétitions
+dans lesquelles les forces des Mag'raoua s'épuisèrent.</p>
+
+<p><span class="sc">Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites</span >.--Absorbés
+par l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu
+de vue la Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas
+afin de passer une rapide revue des événements survenus dans ces
+contrées.</p>
+
+<p>La Sicile, indépendante de fait sous les émirs kelbites, qui reconnaissaient
+pour la forme l'autorité des khalifes fatemides, profita
+d'une période de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres
+et les arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'étaient reportées
+sur l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient été pillées
+par les Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint
+au secours de Bari, assiégée par le renégat Safi, et força les Musulmans
+à la retraite. En 1005, les Pisans remportèrent l'importante
+bataille navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur
+revanche, s'emparèrent de Cosenza.</p>
+
+<p>En 1015, une expédition musulmane assiégeait Salerne, et cette
+ville, pour éviter de plus grands maux, se disposait à accepter les
+exigences des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant
+de Terre sainte, qui se trouvaient de passage dans la localité,
+scandalisés de voir des chrétiens ainsi malmenés par des infidèles,
+entraînèrent à leur suite quelques hommes de cœur et forcèrent
+les Musulmans à se rembarquer, après avoir pillé leur camp. Refusant
+ensuite toutes les offres qui leur étaient faites, ils continuèrent
+leur chemin. Mais le prince de Salerne les fit accompagner
+par un envoyé chargé de ramener des champions de leur pays, en
+les attirant par les promesses les plus séduisantes.</p>
+
+<p>Le caïd de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant été frappé d'hémiplégie,
+avait résigné quelque temps auparavant le pouvoir entre
+les mains de son fils Djâfer, qui avait reçu d'El-Hakem l'investiture,
+avec le titre de <i>Seïf-ed-Daoula</i>. En 1015, Ali, frère de Djâfer,
+appuyé par les Berbères, se mit en état de révolte, mais il fut
+vaincu et tué par son frère, qui expulsa une masse de Berbères de
+l'île. Djâfer, vivant dans le luxe, abandonna la direction des affaires
+à l'Africain Hassan, de Bar'aï, et ce ministre, pour subvenir aux
+dépenses de son maître, ne trouva rien de mieux que d'augmenter
+les impôts, en percevant le cinquième sur les fruits, alors que les
+terres étaient déjà grevées d'une taxe foncière. Il en résulta une
+révolte générale (mai 1019). Djâfer fut déposé, transporté en Egypte
+et remplacé par son frère Ahmed-ben-el-Akehal.</p>
+
+<p>Le nouveau gouverneur, après avoir rétabli la paix en Sicile,
+entreprit des expéditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait
+tenu sous le joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares,
+se prépara, malgré ses soixante-huit ans, à faire une descente
+en Sicile. Son aide de camp Oreste le précéda avec une nombreuse
+armée et chassa de Calabre tous les Musulmans; il attendait
+l'empereur pour passer en Sicile lorsque celui-ci mourut (décembre
+1025).</p>
+
+<p>Averti du péril qui menaçait la Sicile, El-Moëzz offrit son aide
+à El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoyée d'Afrique fut
+détruite par une tempête (1026). Oreste, débarqué en Sicile, ne sut
+pas tirer parti des circonstances; il laissa affaiblir son armée par la
+maladie et, lorsque les Musulmans attaquèrent, il se trouva hors
+d'état de leur résister.</p>
+
+<p>Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les
+flottes combinées d'El-Moëzz et d'El-Akehal sillonnèrent alors les
+mers du Levant et allèrent porter le ravage sur les côtes d'Illyrie,
+des îles de la Grèce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la
+Méditerranée, les chrétiens, oubliant leurs dissensions particulières,
+s'unissaient partout pour combattre l'influence musulmane.
+C'est ainsi que les Pisans, aidés sans doute des Génois, armèrent
+en 1034 une flotte imposante et effectuèrent une descente en
+Afrique. Bône, objectif de l'expédition, fut prise et pillée par les
+chrétiens. En 1035, la cour de Byzance envoya des ambassadeurs
+à El-Moëzz pour traiter de la paix. Sur ces entrefaites, une révolte
+éclata en Sicile contre El-Akehal, qui avait voulu encore augmenter
+les impôts pour subvenir aux frais de la guerre. La situation
+devenant périlleuse, ce prince se hâta de faire la paix avec l'empire
+et d'accepter le titre de <i>maître</i>, qui impliquait une sorte de
+vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins, tandis que
+les rebelles appelaient à leur aide El-Moëzz.</p>
+
+<p>Le gouverneur de Kaïrouan leur envoya son propre fils Abd-Allah,
+avec trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036,
+Léon Opus, qui commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir
+le nouveau vassal de l'empire et défit l'armée berbère; mais,
+craignant des embûches, il ne profita pas de sa victoire et rentra
+en Italie, accompagné de quinze mille chrétiens qui avaient suivi
+sa fortune. Bientôt El-Akehal fut assassiné, et Abd-Allah resta seul
+maître de l'autorité<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a>
+<a href="#footnote619"><sup class="sml">619</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote619"
+name="footnote619"><b>Note 619: </b></a><a href="#footnotetag619">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 341 et suiv. Élie de la Primaudaie,
+<i>Arabes et Normands</i>, p. 159 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard</span >.--Nous
+avons vu que le prince de Salerne, enthousiasmé des exploits
+des Normands, avait député une ambassade pour décider
+leurs compatriotes à lui prêter l'appui de leurs bras. Son appel fut
+entendu, et bientôt une petite compagnie d'aventuriers normands
+arriva en Italie, sous la conduite d'un certain Drengot (1017).
+Présentés au pape Benoît VIII, ils furent encouragés par le pontife
+à lutter contre les Byzantins, qui se rendaient odieux par leur
+tyrannie et dont l'ambition portait ombrage à tous les souverains
+de l'Italie centrale. Après avoir, tout d'abord, infligé aux
+Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent à leur
+tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement éprouvés
+par le fer de l'ennemi. Le katapan Boïannès les expulsa de
+toutes leurs conquêtes et rétablit l'autorité de l'empire jusque sur
+l'Apulie.</p>
+
+<p>Le pape Benoît VIII appela alors à son aide l'empereur Henri II,
+qui envahit l'Italie à la tête d'une nombreuse armée; les Normands
+se joignirent à lui et l'aidèrent à triompher des Grecs. Mais bientôt
+l'armée allemande reprit la route de son pays, et les Normands
+demeurèrent livrés à eux-mêmes sans ressources, et se virent
+forcés de vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou
+aux républiques qui voudraient bien les employer.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe
+commandée par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des
+environs de Coutances, nommé Tancrède de Hauteville, qui, à
+défaut d'autre patrimoine, avait donné à ses douze fils l'éducation
+militaire de son temps. C'était un puissant renfort que de tels
+hommes, et, comme la guerre venait d'éclater entre le prince de
+Salerne et celui de Capoue, ils trouvèrent immédiatement à s'employer.
+Plus tard, ils s'attachèrent aux uns et aux autres avec des
+chances diverses.</p>
+
+<p>Vers 1036, le général Georges Maniakès débarqua en Italie à la
+tête d'une armée byzantine considérable; il réussit à s'adjoindre
+les Normands du comté de Salerne et passa en Sicile (1038).
+Débarqués à Messine, les chrétiens ne tardèrent pas à rencontrer
+les Musulmans; ils les mirent en déroute, après un rude
+combat, dans lequel Guillaume <i>Bras de fer</i>, un des fils de Tancrède,
+fit des prodiges de valeur à la tête des Normands. Messine
+capitule; puis on assiège Rametta, où les Musulmans ont concentré
+leurs forces. Maniakès triomphe sur tous les points. Les
+chrétiens mettent alors le siège devant Syracuse; mais cette ville
+résiste avec énergie. Abd-Allah reçoit des renforts d'Afrique et
+porte son camp sur les plateaux de Traïana, au nord de l'Etna.
+Mais l'habile Maniakès, secondé par les Normands, met encore
+une fois en déroute les Musulmans.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, une brouille étant survenue entre Maniakès
+et le Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie
+normande, ce chef ramena ses hommes en Italie et appela le
+peuple aux armes contre les Byzantins. Cependant Syracuse était
+tombée aux mains du général grec, et bientôt il allait achever la
+conquête de toute l'île, lorsque, par suite d'intrigues, il fut rappelé
+en Orient et jeté dans les fers. La révolte éclata dans la
+Pouille sous l'impulsion des Normands; une partie des troupes
+impériales furent rappelées de Sicile et les Musulmans respirèrent.</p>
+
+<p>En 1040, les Musulmans se lancent également dans la rébellion,
+et Abd-Allah, après avoir vu tomber la plupart de ses adhérents,
+est contraint de rentrer à Kaïrouan, en abandonnant la Sicile à son
+compétiteur Simsam, frère d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientôt
+expulsés de l'île (1042). Mais la Sicile se divise en un grand
+nombre de principautés indépendantes, obéissant à des officiers
+d'origine diverse, souvent obscure.</p>
+
+<p>En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succès et
+conquis un vaste territoire dont ils s'étaient partagé les villes.
+Amalfi, neutralisée, devint la capitale de ce petit royaume, et
+Guillaume en fut nommé chef, sous le nom de comte de la Pouille.
+Mais en 1042, Maniakès, qui avait recouvré la liberté, reparut en
+Italie, et, comme toujours, la victoire couronna ses armes. Par
+bonheur pour les Normands, il se fit proclamer empereur et passa
+en Grèce, où il fut tué par surprise. La ligue normande acquit dès
+lors une grande puissance. A la mort de Guillaume, survenue en
+1046, les frères de Hauteville se disputèrent sa succession, et la
+ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nommé Robert,
+arrivé depuis peu en Italie, ayant trouvé tous les bons postes
+occupés, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son
+esprit; il reçut pour cela le surnom de <i>Wiscard</i> ou Guiscard (fort
+et prudent). Après avoir guerroyé avec succès en Calabre, il se
+forma un groupe de compagnons dévoués et courageux. Nous
+verrons avant peu quel parti il en tira.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, les forces combinées de Gènes, de
+Pise et du Saint-Siège parviennent à expulser les Musulmans de
+la Sardaigne (1050). Cette île obéissait aux émirs espagnols et la
+lutte avait duré de longues années<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a>
+<a href="#footnote620"><sup class="sml">620</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote620"
+name="footnote620"><b>Note 620: </b></a><a href="#footnotetag620">
+(retour) </a> Amari, <i>Musulmans de Sicile</i>, t. II, p. 367 et suiv. Élie de la Primaudaie,
+<i>Arabes et Normands</i>, p. 166 et suiv. De Mas Latrie, <i>Traités
+de paix, etc.</i>, p. 21 et suiv.</blockquote>
+
+<p><span class="sc">Rupture entre El-Moezz et le Hammadite El-Kaïd</span >.--Pendant
+que l'Italie et la Sicile étaient le théâtre de ces événements, une
+rupture, depuis longtemps imminente, éclatait entre El-Moëzz et
+son parent El-Kaïd, de la Kalâa, qui s'était rendu entièrement
+indépendant du gouverneur de Kaïrouan. Par esprit d'opposition,
+El-Kaïd refusait en outre de suivre El-Moëzz dans son hostilité
+contre les khalifes du Caire.</p>
+
+<p>Le gouverneur, s'étant mis à la tête de ses troupes, vint lui-même
+assiéger la Kalâa; mais cette place, par sa forte position,
+défiait toute surprise. Aussi, après l'avoir tenue longtemps bloqués,
+El-Moëzz se décida-t-il à signer avec El-Kaïd une sorte de
+trêve. Il leva le siège, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla
+guerroyer du côté d'Achir (1042-43).</p>
+
+<p>Comme en Sicile, comme en Espagne, la désunion des Musulmans
+d'Afrique, en paralysant leurs forces, allait avoir les conséquences
+les plus graves et favoriser l'arrivée d'un nouvel élément
+ethnographique<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a>
+<a href="#footnote621"><sup class="sml">621</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote621"
+name="footnote621"><b>Note 621: </b></a><a href="#footnotetag621">
+(retour) </a> Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.</blockquote>
+<br><br>
+
+<p class="mid">FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE </p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
+(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE ***
+
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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