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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire ancienne Tome I, par Rollin</title>
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+Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1
+ Histoire Ancienne Tome 1
+
+Author: Charles Rollin
+
+Editor: Jean-Antoine Letronne
+
+Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>ŒUVRES</h2>
+
+<h5>COMPLÈTES</h5>
+
+<h1>DE ROLLIN.</h1>
+
+<h4>NOUVELLE ÉDITION,</h4>
+
+<h5>ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES,</h5>
+
+<h3>PAR M. LETRONNE,</h3>
+
+<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT</h5>
+
+<h6>(ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).</h6>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>HISTOIRE ANCIENNE.</h3>
+
+<h3>TOME I.</h3>
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS,<br>
+
+DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,</p>
+
+<h5>IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.</h5>
+<hr class="short">
+
+<h4>M DCCC XXI.</h4>
+
+<br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="III" id="III">III</a></span></p>
+
+<h3>ŒUVRES</h3>
+
+<h6>COMPLÈTES</h6>
+
+<h2>DE ROLLIN.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h5>TOME PREMIER.</h5>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="IV" id="IV">IV</a></span></p>
+
+<pre>
+
+ À PARIS,
+
+ { FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires,
+ { rue Jacob, no 24;
+CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59;
+ { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6;
+ { VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25.
+</pre>
+
+<br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="V" id="V">V</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<h4>DE L'AUTEUR</h4>
+
+<h5>DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES</h5>
+
+<h6>JOINTS À CETTE ÉDITION.</h6>
+
+<hr>
+
+<p>Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une
+édition critique des œuvres historiques de Rollin.
+Il est en effet reconnu que Rollin n'a point également
+soigné toutes les parties du grand ensemble
+d'histoire dont il a fait présent à la France. Ne
+pouvant examiner avec assez d'attention le sens de
+certains passages difficiles qui auraient exigé un
+examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois
+à des versions inexactes. Le temps lui a
+manqué pour remonter toujours à la source des
+faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage
+les résultats des travaux de ses prédécesseurs, sans
+les soumettre à l'épreuve d'un nouvel examen: c'est
+ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une
+candeur admirables.</p>
+
+<p>On ne saurait donc être surpris de ce que ses
+ouvrages historiques renferment quelques erreurs
+<span class="pagenum"><a name="VI" id="VI">VI</a></span>
+de détail, dont une critique malveillante s'est servie
+pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans
+le siècle dernier, Rollin a été violemment attaqué
+par des pédants jaloux du succès de son Histoire
+ancienne, ou par des hommes qui ne lui pardonnaient
+point d'avoir composé un livre d'histoire
+dicté par l'amour de la religion. Les critiques
+pointilleuses et mesquines d'un abbé Bellanger,
+qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un
+mot de grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés
+par mille échos, ont contribué à répandre l'opinion,
+nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne
+et l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens,
+et sont remplies d'erreurs de tout genre, de
+réflexions niaises et puériles, de contes rassemblés
+sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner
+la lecture; mais ils en ont diminué l'autorité
+et le poids, en exagérant le nombre des fautes qui
+peuvent s'y trouver.</p>
+
+<p>Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre
+à ces ouvrages une grande partie de l'autorité
+qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever
+dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les
+lecteurs prévenus, ou qui manquent du loisir nécessaire
+pour examiner les faits par eux-mêmes;
+c'était de réduire à leur juste valeur les critiques
+dont les écrits de Rollin ont été l'objet, en publiant
+<span class="pagenum"><a name="VII" id="VII">VII</a></span>
+pour la première fois une édition qui offrît,
+sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications
+et les éclaircissements nécessaires.</p>
+
+<p>Le traducteur<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> italien de l'Histoire ancienne avait
+déjà essayé de suppléer à quelques défauts qu'il
+avait cru remarquer dans cette histoire; mais nous
+n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie,
+d'insérer une multitude d'additions dans le texte
+même: à l'inconvénient d'être diffuses et fort insignifiantes,
+ces additions joignent celui de dénaturer
+l'ouvrage original.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> <i>Storia Antica</i> di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.</blockquote>
+
+<p>Notre méthode est entièrement différente. En
+premier lieu, nous conservons absolument intact
+le texte original, pour lequel nous avons suivi
+l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur;
+toutes les citations, les notes, ont été textuellement
+reproduites; nous ne nous sommes permis de changements
+que pour corriger les nombreuses inexactitudes
+qui s'étaient glissées dans l'orthographe de
+certains noms propres, dans l'indication des auteurs
+cités; ou les fautes qui défiguraient plusieurs
+citations de textes grecs et latins.</p>
+
+<p>Nos observations sont rejetées au bas des pages,
+et se trouvent ainsi entièrement séparées du texte.
+Il y avait, dans cette méthode même, un écueil à
+redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les
+<span class="pagenum"><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></span>
+notes et les observations, au point de faire réellement
+un ouvrage à côté de celui de Rollin, et de
+surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait
+déplacé, qui eût brisé continuellement la narration,
+et en eût détruit l'intérêt. Nous croyons
+avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans les
+limites indiquées par la nature même de l'ouvrage.
+Nos observations, bornées à ce qu'il y a d'essentiel,
+sont de deux espèces: les unes ont pour objet de
+rectifier une erreur de fait, une traduction fautive;
+les autres contiennent, soit l'indication d'une particularité
+négligée par l'historien, mais nécessaire
+pour la connaissance parfaite du trait historique qu'il
+rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut
+avoir de douter des faits qu'il a présentés comme
+certains, ou de croire à quelques autres qu'il a
+donnés comme douteux. Ces notes sont en général
+fort courtes et précises: quelques-unes, en petit
+nombre, ont plus d'étendue; mais l'importance ou
+l'intérêt du sujet rendait nécessaires de plus grands
+développements.</p>
+
+<p>Il est presque inutile d'avertir que nos observations
+ne portent que sur des faits matériels, jamais
+sur des opinions: les digressions de l'auteur, ses réflexions,
+sa manière de voir et de juger les choses,
+de saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire
+sacrée, constituent son caractère particulier,
+<span class="pagenum"><a name="IX" id="IX">IX</a></span>
+pour ainsi dire sa physionomie; et nous en avons
+scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il
+nous eût été facile de mettre quelquefois notre
+opinion en regard de celle de l'auteur; mais quelle
+eût été la plus vraie des deux?</p>
+
+<p>Nous nous sommes également interdit des discussions
+générales sur la chronologie de l'ancienne
+Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a sur-tout
+évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il
+s'est contenté de suivre principalement Ussérius et
+Fréret: il a le soin d'en prévenir ses lecteurs. Que
+les systèmes de ces hommes habiles prêtent à quelques
+difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul
+doute: il faudrait de longues discussions pour les faire
+ressortir, et sur-tout pour les lever; et, quand on
+y parviendrait, serait-on sûr de ne les avoir point
+remplacées par d'autres difficultés plus grandes
+encore? En de telles matières, où l'on voit autant
+d'opinions différentes qu'il y a de gens qui s'en
+occupent, le difficile n'est pas de faire un système,
+c'est d'en faire un plus probable de tous points que
+celui qu'on a la prétention de détruire. Nous nous
+sommes donc contentés de donner quelques observations
+de détail.</p>
+
+<p>Nous en dirons autant des notions géographiques
+par lesquelles Rollin a commencé l'histoire de
+chaque pays: ces notions sont toujours incomplètes,
+<span class="pagenum"><a name="X" id="X">X</a></span>
+mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage;
+il le pouvait sans peine. Nous nous sommes
+donc bornés à quelques notes sur ce qui pouvait
+s'y trouver d'inexact, sans insister davantage; d'autant
+plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre
+de géographie qui ne renferme plus de détails sur
+ce sujet.</p>
+
+<p>Un article important, et qui avait besoin de rectifications
+continuelles, est celui de l'évaluation
+des mesures et des monnaies anciennes: les recherches
+qu'on a faites depuis Rollin ont modifié
+sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les
+mesures itinéraires, nous nous sommes servis des
+travaux les plus récents. L'évaluation des monnaies
+grecques et romaines a été établie sur les bases
+dont nous avons démontré la certitude dans un
+ouvrage spécial<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. A la fin de l'histoire romaine,
+nous placerons un exposé des principes sur lesquels
+reposent ces diverses évaluations, et des
+tableaux dressés d'après ces principes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> <i>Considérations générales sur
+l'évaluation des monnaies grecques
+et romaines et sur la valeur de l'or
+et de l'argent avant la découverte
+de l'Amérique</i>, chez F. Didot.</blockquote>
+
+<p>Toutes les notes qui nous appartiennent sont
+suivies de la lettre--L.</p>
+
+<p>Quand il nous arrive de compléter une note de
+l'auteur, par une addition qui nous paraît nécessaire,
+<span class="pagenum"><a name="XI" id="XI">XI</a></span>
+cette addition est précédée des deux traits ==, et
+suivie de la même lettre--L.</p>
+
+<p>Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre
+en marge une citation qui avait échappé à l'auteur;
+ou l'indication du livre et de la page, quand il ne
+l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées
+entre crochets [].</p>
+
+<p>Nous ferons quelques modifications et additions
+à l'atlas de d'Anville qu'on joint ordinairement aux
+œuvres de Rollin: elles seront spécifiées dans un
+avertissement particulier qui sera mis en tête de cet
+atlas.</p>
+
+<p class="rig">L.</p><br>
+
+<p>Paris, 20 décembre 1820.</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>ÉLOGE</h2>
+
+<h1>DE ROLLIN,</h1>
+
+<h4>DISCOURS</h4>
+
+<h6>QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE</h6>
+
+<h5>DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE,</h5>
+
+<h6>DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818;</h6>
+
+<h4>PAR SAINT-ALBIN BERVILLE,</h4>
+
+<h6>AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS.</h6>
+
+<hr class="short">
+
+<p class="rig">Nocturnâ versate manu, versate diurnâ.
+HORAT.</p><br><br>
+
+<p>La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève.
+Par elle, ses facultés deviennent des talents; ses penchants,
+des vertus; par elle se perpétuent d'âge en âge,
+avec les traditions de la science, les leçons de la sagesse.
+Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter
+constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs.
+Lycurgue fonde sur son pouvoir les lois qu'il
+donne à son peuple; Platon, le code qu'a rêvé son génie;
+magistrat et père à-la-fois, Caton honore la pourpre
+consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il
+<span class="pagenum"><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></span>
+est un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se
+propose pour objet la perfection de l'homme: art aussi
+grand dans son but qu'immense dans ses détails; d'autant
+plus noble, qu'il n'offre point, pour les soins qu'il
+commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement
+flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat,
+qu'il faut montrer la vérité à des yeux faibles encore,
+éclairer l'intelligence sans instruire les passions, et préparer
+les triomphes de la vertu sans altérer la sécurité
+de l'innocence!</p>
+
+<p>Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora
+sa carrière par des talents et des vertus. Pour le louer,
+il suffit de raconter ce qu'il a fait, de montrer ce qu'il
+a été. Je n'offenserai point, par le faste de mes louanges,
+la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa gloire;
+mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son
+ombre ne repoussera point cet éloge.</p>
+
+<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3>
+
+<p>Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette
+belle partie de l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait
+aux Romains, les écrits des anciens y conservèrent
+le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce germe resta
+long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient
+une barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples
+n'existaient que pour la servitude, les grands n'existaient
+que pour les combats; l'instruction était renfermée dans
+les cloîtres, et plusieurs siècles dûrent s'écouler avant
+qu'elle pût se répandre dans les rangs de la société.
+Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique
+une révolution salutaire, les études commencèrent
+à refleurir: c'est alors qu'un établissement dont l'origine
+se perd dans la nuit des âges, l'Université, exerça sur
+l'enseignement une utile influence. L'éducation, auparavant
+<span class="pagenum"><a name="XV" id="XV">XV</a></span>
+livrée au hasard, prit dans son sein une forme
+régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté
+parmi les générations naissantes; les traditions de
+l'antiquité hâtèrent, en se propageant, le retour des lumières;
+et la raison humaine s'affranchit par degrés des
+liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.</p>
+
+<p>Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé
+dans les leçons des Gerson, des Hersan, les saines doctrines
+de l'enseignement, et cet amour de l'antiquité,
+qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme
+dans les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été
+de leurs succès: des réformes salutaires, de sages innovations,
+avaient marqué sa carrière. Une disgrâce vient
+arrêter le cours de ses travaux: l'homme de paix renonce
+sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi
+de faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore:
+il lègue à l'enseignement public les fruits de sa
+longue expérience; il éclaire comme écrivain ceux qu'il
+ne lui est plus permis de guider comme instituteur.</p>
+
+<p>Rollin, dans le <i>Traité des Études</i>, n'a point prétendu,
+ainsi qu'un philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de
+nouvelles bases; il n'a voulu que rassembler des traditions
+consacrées par l'usage. Toutefois, s'il n'a point cette
+audacieuse indépendance de l'auteur d'<i>Émile</i>, qui remonte
+par la pensée à la source de nos institutions pour
+leur imprimer, du haut de son génie, une direction
+nouvelle, il s'éloigne également de cette superstition du
+passé, qui subroge l'usage aux droits de la raison, et
+compte les années au lieu de peser les avantages. Rousseau,
+dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation
+des principes; mais, dominé par une imagination
+impérieuse, il a quelquefois abusé de la vérité.
+Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but plutôt que
+de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver
+<span class="pagenum"><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></span>
+des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle
+point les réformes, mais il les accepte des mains
+de l'expérience. Un autre écrivain, qui souvent a servi
+de guide à l'auteur du Traité des Études; qui, en voulant
+former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme
+de bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu,
+Quintilien, interdit aux soins paternels l'ouvrage de
+l'éducation. Il veut développer par l'émulation nos facultés
+naissantes, et paraît craindre qu'amollis par les
+douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son ressort
+et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant
+cette exclusion rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez
+rendu justice à cette éducation qui ne sépare point ceux
+qu'unit la nature; qui permet de chercher la convenance
+la plus parfaite entre les moyens de l'élève et le caractère
+de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une
+vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois
+en danger de se ralentir: peut-être, en voulant
+transporter de l'ordre politique dans l'ordre moral le
+mobile puissant, mais délicat, de l'émulation, n'a-t-il
+pas assez considéré le danger d'éveiller les passions avant
+d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi qu'il
+en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère;
+d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois
+le zèle de l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté
+ces liens d'affection mutuelle, qui, formés au sein
+de la famille par l'habitude et l'intimité, préparent à
+l'ordre social la garantie des vertus domestiques.</p>
+
+<p>Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son
+objet est invariable. Éclairer l'esprit par la science, la
+raison par la morale, l'ame par la religion, tels sont les
+soins que Rollin lui impose: c'est à la vertu de consacrer
+le savoir; c'est à la piété de consacrer la vertu.</p>
+
+<p>Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent
+<span class="pagenum"><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></span>
+fixé la langue française, l'enseignement dut chercher
+dans les langues anciennes des formes régulières et des
+modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la France,
+grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut
+devenue à son tour une terre classique; l'usage, qui
+devrait être l'expression de la raison universelle, et qui
+n'est souvent que celle des erreurs dominantes, continua
+de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits
+venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il
+en développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles
+de l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde
+une précision, une clarté que l'antiquité n'avait point
+connue. Bientôt il nous transporte par l'étude loin de
+la terre natale; il veut agrandir notre intelligence en
+nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres mœurs,
+d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les
+rivages de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés
+de cette langue, dépositaire des plus nobles créations de
+l'esprit humain, et qui fut la langue du génie, parce
+qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous ramène vers
+l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine
+de nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois
+la souveraine du monde, aujourd'hui le lien des
+peuples civilisés: elle ne transmet plus les décrets des
+vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les
+paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez
+belle encore.</p>
+
+<p>Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication
+entre les hommes, devint un art, lorsque
+ces communications, en se multipliant, eurent étendu
+son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia
+les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les
+découvertes de la science, les destinées des hommes et
+des peuples: la poésie l'arrondit en mètres harmonieux,
+<span class="pagenum"><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></span>
+l'orna de brillantes images. Fille de la religion et des passions
+peut-être, la poésie peut se vanter d'une ancienne
+origine et nous offre les premiers monuments que le génie
+de la parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité
+des âges, elle nous apparaît sous la majestueuse
+figure d'Homère, d'Homère qui, pareil aux dieux qu'il
+a chantés, semble avoir en partage une éternelle jeunesse.
+A sa suite, se présente l'antiquité tout entière,
+avec ce cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous
+un ciel riant, l'influence d'une société vierge encore.
+Combien l'on aime à retrouver, dans ces tableaux des
+vieux âges, l'empreinte de la nature, presque effacée de
+nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature,
+principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir
+ses premiers traits, la peindre dans sa pureté native,
+et leur goût, en la retraçant, sut l'embellir encore. C'est
+elle que Rollin chérit dans leurs ouvrages; c'est elle qui
+en relève le prix aux yeux de l'homme simple et sensible:
+s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore touché
+de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la
+médiocrité, toujours impuissante et toujours téméraire,
+osa secouer le joug d'une légitime admiration: le génie
+moderne resta fidèle au génie de l'antiquité, et les Despréaux,
+les Racine, ne rougirent point de s'avouer les disciples
+de ceux dont peut-être ils avaient droit de se
+déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs
+ont voulu fonder en poésie une religion nouvelle,
+ils ont tenté de nous éblouir par le prestige de
+quelques beautés originales recueillies dans la littérature
+informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu
+ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos
+écrivains une source où l'imagination puisera quelquefois
+des couleurs; mais le goût ira toujours chercher ses modèles
+parmi ces hommes des siècles éloignés, qui furent
+<span class="pagenum"><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></span>
+nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter,
+parce qu'ils n'ont imité que la nature.</p>
+
+<p>Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point
+l'adorateur de leurs défauts: il sait voir des taches dans
+leurs écrits: les anciens n'étaient-ils pas des hommes?
+mais ses principes, ses remarques, son style même, révèlent
+encore en lui le sentiment profond, le sûr discernement
+de leurs beautés. Ce même discernement ne
+brille pas moins dans les jugements qu'il porte sur ses
+contemporains; et ce n'est pas son moindre titre de
+gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de Bossuet.</p>
+
+<p>Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette
+fille de la liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents
+la tribune de Rome et d'Athènes. Parmi nous, lorsque
+la liberté, encore écartée du corps politique, s'était
+réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire évangélique
+lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva,
+dans le caractère sacré que la religion imprime à ses ministres,
+cette indépendance que les Cicéron et les Démosthène
+avaient trouvée dans les institutions de leur patrie.
+Mais la tribune aux harangues resta fermée pour elle, et,
+dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on cherche
+en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle
+de la patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si
+noble sujet des inspirations dignes d'un si noble théâtre.
+Un tel oubli, qui accuse les institutions contemporaines,
+ne serait plus possible aujourd'hui. Français, une gloire
+nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos Massillon ont
+illustré par les triomphes du génie leur auguste ministère:
+à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale,
+et ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples
+libres, après le culte de la Divinité, il est encore une
+religion, celle de la Patrie.</p>
+
+<p>En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de
+<span class="pagenum"><a name="XX" id="XX">XX</a></span>
+l'éloquence, Rollin n'oublie pas des études plus austères,
+mais non moins utiles. Puisque l'éducation ne peut embrasser
+le cercle entier des connaissances humaines,
+forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à
+celle qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire;
+l'histoire, cette perpétuelle allégorie qui, sous les
+traits du passé, nous montre le présent et l'avenir. Il
+jette en passant un regard sur la fable, dont les riants
+mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont
+l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce
+luxe indigent de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir;
+il ne veut point fatiguer l'esprit d'une instruction
+stérile, et c'est au profit de la raison qu'il cultive le
+savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner des trésors
+dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se
+propose que la science pour objet: le sage voit plus loin.
+Le savoir n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche
+de la vertu, ou qu'un instrument dont elle doit
+diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et de l'humanité.
+Comptables envers la société, comme envers la nature,
+de l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en
+régler le cours, et de nous faire aimer le bien en nous
+facilitant les moyens de l'accomplir. Des études que
+Rollin nous prescrit, la première est celle de nos devoirs.
+En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout
+à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour
+éclairant l'exemple par le précepte, autorisant le
+précepte par l'exemple, il appelle au secours de la morale
+l'expérience des siècles passés. Les fastes de l'antiquité
+sont pour lui un répertoire inépuisable de salutaires instructions:
+c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat l'avarice;
+avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour
+de la patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations,
+il examine la vertu dans son alliance avec le
+<span class="pagenum"><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></span>
+pouvoir, préparant le bonheur des hommes et la prospérité
+des états. Il ne sépare point la politique de la justice:
+comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la
+morale à la science du gouvernement, et peut-être ce
+vœu de la vertu est-il aussi un conseil de la sagesse.</p>
+
+<p>Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards,
+que j'aimerais à rappeler ces pages éloquentes de
+raison et de bonté, où le vertueux recteur, en exposant
+les devoirs des hommes qui président à l'instruction publique,
+fait, sans y songer, sa propre histoire, et se
+peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus
+beau traité de morale que ces instructions où respire une
+si tendre sollicitude, une onction si pénétrante, une si
+touchante modestie, un respect si vrai pour les mœurs,
+pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est
+facile encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux
+hommes, il me semble que ce serait là son langage.</p>
+
+<p>C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements,
+et c'est par la philosophie qu'il veut nous y
+conduire; car la vraie religion est sœur de la vraie philosophie.
+Rollin ne veut point fonder sur les ruines de
+la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui
+l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme
+est à ses yeux la perfection de la morale, et, s'il
+évoque les vertus du paganisme, ce n'est point pour leur
+insulter par un injuste dédain, mais pour apprendre au
+chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien éloigné
+sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion
+de douceur et de paix, fait une religion de terreur,
+apprend le remords à l'innocence même et précipite
+dans l'incrédulité par le désespoir, il dit ses bienfaits et
+non ses vengeances; il rassure l'homme et ne l'effraie
+pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré
+trop rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits
+<span class="pagenum"><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></span>
+si semblables à ceux de la vertu! Sans doute, il est plus
+pur, cet héroïsme qui se montre supérieur à l'éloge même
+et n'écoute point le retentissement de ses actions dans
+l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la
+louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur,
+respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle
+et les Démosthène, les Décius et les Émile.</p>
+
+<p>Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la
+manière d'étudier l'histoire: elle va maintenant devenir
+l'objet de ses travaux. Il n'interroge point les annales
+des temps modernes, trop peu fécondes en nobles souvenirs;
+il nous montre le genre humain sortant des mains
+de la nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation
+naissante. Héritières d'une société dégénérée, les
+sociétés modernes n'ont pu répudier entièrement cette
+funeste succession: trop long-temps leurs fastes ne présentent
+que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la
+corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire
+de l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands
+sujets d'étude, les institutions et les hommes. Les anciens
+furent nos maîtres dans la liberté, et cette éducation
+n'est pas leur moindre titre à notre reconnaissance.
+C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière
+qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé
+le germe de cette belle constitution, digne d'être enviée
+de Sparte même, et qui, balançant les pouvoirs les uns
+par les autres, leur impose à tous l'heureuse nécessité
+de la modération. C'est encore chez eux que nous admirons
+ces grandes proportions de la nature humaine,
+qui, en étonnant l'imagination, élèvent l'ame et sont
+pour la morale ce que sont pour les arts les modèles du
+beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau de la
+religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est
+plutôt fait pour être médité par l'âge mûr, que pour
+<span class="pagenum"><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></span>
+instruire la jeunesse. Dans son vol sublime, il plane sur
+toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur les hauteurs,
+pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La
+rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails
+sont l'instruction elle-même, quand c'est le discernement
+qui les choisit.</p>
+
+<p>Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les
+peuples les plus célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour
+ont fleuri sur la terre. Au fond de ce mouvant
+tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier berceau
+de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse
+entrevoir au loin comme une statue à demi voilée, et
+cache dans la nuit des temps son origine inconnue, ses
+obscures antiquités, ses douteuses traditions, sa religion
+mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage,
+un instant la rivale de Rome, et dont les destinées
+vinrent échouer contre la puissance qui devait envahir
+le monde. Ni ses nombreux vaisseaux, ni l'or que le
+commerce attirait dans son sein, ni ces peuples qu'elle
+attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces
+bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu
+balancer le double ascendant du patriotisme et du courage.
+Un jour, une grande infortune viendra s'asseoir
+sur ses ruines et sera consolée. Ici, j'entends, à travers
+le silence des âges, le bruit lointain des empires qui
+s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur
+les bords de l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes
+débris s'élève l'empire des Perses. Fondé par la discipline
+et la valeur, bientôt avili par le despotisme, énervé par
+la mollesse, à peine laisserait-il dans l'histoire un souvenir
+de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à sa
+suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le
+char des triomphateurs.</p>
+
+<p>Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé
+<span class="pagenum"><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></span>
+la nôtre, l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce
+sont les archives de nos ancêtres, que Rollin met sous
+nos yeux. Originaire des contrées orientales, mais semblable
+pour elles à ces germes qui se développent loin
+de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter
+ses racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent
+sur un espace étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent,
+aux rayons de la liberté, le génie et la vertu.
+Athènes nous montre cette liberté, portée trop loin
+peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent
+orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses
+erreurs du prestige des talents et de l'héroïsme.
+Sparte, tempérant la démocratie par le pouvoir monarchique
+et la monarchie par les lois, nous offre la
+première trace de cette constitution ingénieuse, où
+l'alliance de la royauté, de l'aristocratie et du gouvernement
+populaire produit l'égalité sans confusion, l'indépendance
+sans anarchie, et la subordination sans
+esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève contre
+ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce
+colosse d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain
+de la liberté. C'est un beau spectacle que cette lutte
+entre la puissance et la vertu, où la vertu remporte la
+victoire!</p>
+
+<p>Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que
+l'ambition produit la servitude, et qu'aspirer à la domination,
+c'est courir à l'esclavage. Deux cités rivales se
+disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu les
+descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant
+un satrape les lauriers de Marathon et les cyprès des
+Thermopyles. Bientôt s'élève dans son sein une puissance
+nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce, abattue
+par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous
+Alexandre, et ratifie aux champs d'Arbelles le traité
+<span class="pagenum"><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></span>
+imposé par la victoire dans les plaines de Chéronée. Le
+Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de sa liberté
+le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes
+qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre,
+nous la verrons briser ses fers, mais pour en reprendre
+de nouveaux. La politique romaine ne l'affranchit un
+instant que pour mieux l'asservir, et la Grèce, à son
+tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots engloutiront
+l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans
+sa défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus
+une civilisation nouvelle, et triomphants par les armes,
+ils sont conquis par les mœurs. Rome, subjuguée par
+les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son
+orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et
+ses orateurs vont perfectionner sur les rivages de la
+Grèce une éloquence qui décidera des destinées du
+monde.</p>
+
+<p>Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin:
+bien différent des Grecs, mais non moins admirable,
+profond dans sa politique, immuable dans ses desseins,
+sage dans les succès, inébranlable aux revers. La Grèce,
+sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus
+héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé
+ses annales de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une
+ambition, ce fut de régner sur l'univers. Dans la Grèce,
+j'admire les hommes; chez les Romains, c'est le peuple
+que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même,
+respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et
+le sang des citoyens, toujours uni contre l'ennemi du
+dehors, suivant, à travers les révolutions de son gouvernement
+et les vicissitudes de la fortune, un système
+invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène
+sans exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé
+chez lui le pouvoir monarchique; le gouvernement
+<span class="pagenum"><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></span>
+populaire a succédé à l'aristocratie; mais si la constitution
+change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces variations,
+le peuple romain marche à son but, appuyé sur
+la force de ses mœurs et sur la sagesse de sa politique.
+Il grandit, il s'élance, il renverse tout ce qui résiste: sa
+force s'accroît des succès de Pyrrhus, des triomphes
+d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes:
+Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre;
+elle n'acceptera point la paix de la main du vainqueur.
+Ses commencements ont été la rapine et le pillage: son
+terme ne sera que l'empire du monde.</p>
+
+<p>Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans
+mélange! si la politique n'avait souvent fait taire la justice,
+et le patriotisme l'humanité! Mais ces citoyens si
+généreux oublièrent trop qu'ils étaient des hommes. Et
+qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde,
+conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance?
+une brillante erreur, une faute imposante. Combien
+Sparte fut plus sage! ainsi que Rome, instituée pour
+la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome fit
+l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en
+abandonnant son principe; l'autre devait périr par son
+principe même. Quel fruit recueillit-elle de sept cents
+ans de victoires? l'esclavage. En dévorant l'univers, elle
+engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une
+proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès
+vers la décadence, chaque triomphe un pas vers la
+servitude. Son abaissement fut égal à sa grandeur, et
+ses maux ont vengé les nations qu'elle avait opprimées.
+Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau
+énergique, retracé cette grande expiation: Rollin a jeté
+un voile sur cette partie du tableau: non que les prestiges
+de la prospérité, les séductions même de l'héroïsme
+aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour
+<span class="pagenum"><a name="XXVII" id="XXVII">XXVII</a></span>
+l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux,
+il en est une sur-tout que la sagesse elle-même doit
+respecter, celle de la vertu.</p>
+
+<p>En appelant notre admiration sur ces grands tableaux,
+Rollin ne veut pas toutefois qu'un enthousiasme légitime
+pour l'antiquité nous rende indifférents pour nos propres
+annales. Peut-être va-t-il même trop loin, lorsqu'il
+laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient,
+sous la main du talent, balancer les brillants souvenirs
+de la Grèce et de l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du
+moins d'avoir revendiqué pour l'histoire nationale le
+rang qui lui appartient dans le système des études. Ces
+anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos
+maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était
+de graver dans les cœurs l'amour de la patrie: en parlant
+aux enfants de la gloire de leurs pères, elle élevait leur
+courage, et les avertissait de ne point dégénérer. Aux
+jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une
+émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi
+les peuples cette force morale qui contraint la fortune
+à respecter le malheur, et l'orateur d'Athènes consolait
+par les trophées de Salamine les désastres de Chéronée.
+Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin,
+ramenons quelquefois nos regards sur les monuments
+de notre histoire. Ils nous révéleront des destinées assez
+brillantes. Il sied bien à une nation d'être orgueilleuse
+d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa patrie; et cet
+orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la
+France.</p>
+
+<h3>DEUXIÈME PARTIE.</h3>
+
+<p>C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages:
+content d'être utile, il n'aspirait point à la renommée;
+et cependant la renommée a proclamé ses travaux. Des
+<span class="pagenum"><a name="XXVIII" id="XXVIII">XXVIII</a></span>
+mains de l'adolescence, ses écrits ont passé dans celles
+de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus
+dans le monde. Quel charme les recommandait? la
+bonté. C'est elle qui fait leur éloquence, et cette éloquence
+vaut bien celle du génie: si elle fait goûter le
+livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui, en lisant
+Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses
+paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur
+et de simplicité! Ce n'est point la naïveté souvent hardie
+de Montaigne, la bonhomie parfois maligne de La Fontaine;
+la candeur, chez Rollin, tient à la pureté de
+l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son
+lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se
+livre à vous avec tant d'abandon! Il aime le bien de si
+bonne foi! Découvrez-vous en lui quelques prétentions?
+Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point pour lui
+qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il
+n'impose point par un fastueux langage; il ne cherche
+point à nous éblouir par l'éclat d'une pompeuse éloquence;
+sa force est dans la raison: il n'entraîne point,
+il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer. Un
+tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur,
+et sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un
+triomphe passager, quand elle a le talent pour auxiliaire;
+mais elle ne garde point ses conquêtes. On subjugue
+l'imagination, on séduit même le jugement; mais la
+conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette
+conviction trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits,
+se réfugie souvent au fond de nos cœurs.</p>
+
+<p>Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me
+répondrait sans doute que ce mérite suppose la hardiesse
+de la pensée, l'énergie et la nouveauté de l'expression.
+Rarement l'homme sans passion rencontre ces tours vifs,
+ces traits frappants qui donnent au style une couleur prononcée.
+<span class="pagenum"><a name="XXIX" id="XXIX">XXIX</a></span>
+Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les
+révèle que lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on
+dans les écrits de Rollin ces paroles foudroyantes de
+Pascal et de Bossuet, ces surprises de La Bruyère: également
+éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de
+la mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de
+la douceur de Fénélon et du grand sens de Plutarque.
+Cependant, sa manière n'est point d'emprunt: la bonté
+lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il ressemble,
+il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en
+lisant ses ouvrages, je me figure entendre un de ces
+vieillards des premiers âges du monde, assis au milieu
+de sa nombreuse postérité, raconter à sa famille attentive
+les faits des temps passés, lui révéler avec une simplicité
+grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner
+la vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le
+respect pour la vieillesse. Le style de Rollin favorise cette
+illusion; il a, pour ainsi dire, un parfum d'antiquité. Sa
+clarté, son abondance harmonieuse et facile, rappellent
+les beaux siècles de la littérature grecque et romaine, en
+même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité
+naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin,
+n'exclut point cependant l'élégance; car l'élégance,
+qui n'est qu'un choix fait par le goût dans les formes
+du langage, a plus d'un caractère. Travaillée chez Fléchier,
+riche et noble chez Massillon, attique et précise
+chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement
+fleurie dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans
+ce style tempéré, qui peut-être est le plus difficile, parce
+qu'il est le plus voisin des brillants défauts qui séduisent
+le goût et corrompent le talent. Mais ce n'est pas lui
+que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a
+quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais
+il n'imite ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe
+<span class="pagenum"><a name="XXX" id="XXX">XXX</a></span>
+de Pline le Jeune. Il s'occupe moins de parer l'expression
+que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent les
+ornements du style; Rollin se les permet.</p>
+
+<p>L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses
+époques de la littérature. D'abord féconde en
+tours oratoires, en riches développements, elle se resserre
+et s'observe davantage, à mesure que les esprits,
+plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus
+difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors
+à l'éloquence philosophique; le langage prend des formes
+plus sévères; l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision,
+la clarté à la profondeur. Le goût a changé sans
+dégénérer encore: seulement le style, en voulant être
+plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses
+graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins
+de franchise et de naïveté. C'est le temps des Tacite,
+c'est celui des Montesquieu. Quelquefois cependant, le
+génie ou les études d'un écrivain lui font devancer son
+siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi
+Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de
+Bossuet, appartiennent par leur manières à l'époque suivante,
+tandis que Rollin, écrivant dans le XVIIIe siècle,
+rappelle dans toute sa pureté l'école de Fénélon. Ce caractère,
+il le doit à l'imitation des écrivains du siècle
+d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles,
+et l'on reconnaît aisément qu'il s'est formé sur
+eux. C'est même un phénomène assez remarquable que
+Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir cultivé
+l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant
+élevé dans la littérature française au rang des classiques.
+C'est qu'il avait étudié les anciens, non pour
+devenir leur rival, mais pour épurer son goût, et pour
+transporter dans une langue vivante les tours heureux,
+la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes
+<span class="pagenum"><a name="XXXI" id="XXXI">XXXI</a></span>
+de l'antiquité. C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle
+des chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV. Aussi, malgré
+la juste estime qu'ont obtenue ses essais dans la langue
+de Virgile, je les considère moins comme des titres littéraires
+que comme de savantes études. Inventer est la
+première condition de l'art d'écrire: comment cet art
+pourrait-il exister quand la source de l'invention est
+tarie, quand le langage, frappé d'immobilité, ne peut
+plus seconder par les créations du style les créations de
+la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie
+des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique
+Ausonie les idées que la société fait éclore sous le
+ciel de la Gaule moderne? Rollin imita ces anciens philosophes
+qui, pour instruire leur patrie, commençaient
+par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez
+eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité
+et la sagesse.</p>
+
+<p>Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles
+pour la manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans
+un autre but, son talent a dû prendre un autre caractère.
+L'austérité de Thucydide, l'énergique pénétration
+de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin
+a tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois,
+en se mettant à sa portée, il ne descend point à son
+niveau: sous des formes agréables, il cache une instruction
+solide, et s'il tend la main à ses jeunes lecteurs, ce
+n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les
+élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité
+trop facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est
+crédule, c'est sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva
+dans son ame les raisons de cette confiance. Et peut-on
+le blâmer d'avoir environné de nobles illusions les
+exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait
+à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est
+<span class="pagenum"><a name="XXXII" id="XXXII">XXXII</a></span>
+laissée quelquefois surprendre à de fabuleux récits, s'il
+n'a pas toujours porté le flambeau d'une critique sévère
+sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées d'autorités
+imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons
+les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine,
+et sur-tout n'oublions pas qu'il nous avait armés contre
+la séduction avant de se laisser séduire. Jamais du moins
+il ne permit à la partialité d'égarer sa plume et d'altérer
+les révélations de l'histoire: il juge avec une constante
+équité les institutions et les hommes, et son exemple est
+une leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples
+en retraçant leurs annales. Malheur à l'écrivain qui
+suborne l'histoire au gré de ses passions! sa gloire n'est
+jamais qu'une brillante ignominie, et son talent, en immortalisant
+ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte.</p>
+
+<p>Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses
+écrits, je pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut
+en même temps un sage, un bienfaiteur de l'humanité;
+je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut plus utile que
+brillante; elle offre moins d'événements que de vertus.
+Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières
+dignités de l'enseignement public. Long-temps
+il se dévoue à ce noble ministère: il consacre ses talents
+à former des hommes pour la société, des citoyens pour
+la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien
+l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant
+des devoirs d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices,
+elle punit ce que la conscience pardonne, et
+n'accepte pas la vertu même pour garant de l'innocence!
+Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se soumet
+sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution
+a troublé sa destinée, sans altérer son ame. Il
+emporte dans sa retraite l'estime publique, la paix du
+<span class="pagenum"><a name="XXXIII" id="XXXIII">XXXIII</a></span>
+cœur et les consolations de l'étude; il y trouve encore
+des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les
+regards des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait
+sans doute davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs;
+l'amitié, que la divinité a mise sur la terre pour
+être la récompense de la vertu. Rollin était fait pour la
+connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait satisfait
+tous ses vœux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire
+à sa vieillesse.</p>
+
+<p>Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer:
+elle réconcilie avec la destinée. Hélas! la vie de
+l'homme de lettres est si souvent troublée par des orages!
+il y a si peu d'intelligence entre le talent et le bonheur!
+Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la
+fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un
+philosophe a fait le devoir du législateur, et dont la religion
+fait le devoir de tous les hommes, la modération.</p>
+
+<p>Essaierai-je ici d'établir un parallèle entre deux
+hommes chers à notre mémoire? Je crains qu'on ne
+m'accuse d'appeler à mon secours les lieux communs
+d'une trop facile éloquence. Cependant, en faisant l'éloge
+de Rollin, pourrais-je être blâmé de prononcer le nom
+de Fénélon? Ne voyons-nous pas des deux côtés même
+modestie, même douceur de sentiments et de style,
+même sagesse dans les desirs, même charité dans le
+cœur? Si nous voulons peindre un talent formé à l'école
+de l'antiquité, la morale la plus pure, alliée à la plus
+aimable indulgence, la vertu méconnue, mais résignée,
+se consolant par son propre témoignage des rigueurs
+du pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir
+de modèles? Tous deux ont défendu la religion, et tous
+deux, par leur vie, plus encore que par leurs écrits,
+ont rendu témoignage des vérités qu'ils avaient enseignées.
+<span class="pagenum"><a name="XXXIV" id="XXXIV">XXXIV</a></span>
+Le monde rit de ces hommes du siècle, que l'amour
+des vanités traîne au pied des autels, et qui, en
+présence de la divinité, n'adorent que la fortune et le
+pouvoir. Mais l'incrédulité même s'incline avec respect
+devant la piété se dévouant à l'instruction de l'adolescence,
+ou gravant dans le cœur des rois les leçons de
+l'humanité. Peut-être, entre ces deux hommes vénérables,
+ne peut-on remarquer qu'une seule différence:
+l'ame de Fénélon fut plus tendre, celle de Rollin fut
+plus paisible; l'imagination sensible et passionnée du
+premier répandit plus d'éclat sur ses ouvrages; la raison
+toujours calme du second répandit plus de bonheur sur
+sa vie.</p>
+
+<p>Au moment où l'Europe, régénérée par les lumières,
+dépouille enfin les derniers vestiges d'une longue barbarie,
+où l'esprit humain achève la plus noble des conquêtes,
+celle de la liberté, où les rois et les peuples,
+éclairés par la philosophie, conspirent à fonder ces institutions
+tutélaires dont les uns attendent leur gloire,
+les autres leur bonheur, la France devait un hommage
+public aux sages qui, en l'éclairant, ont préparé ses
+nouvelles destinées, et l'homme dont les travaux eurent
+pour objet, pendant soixante ans, la science de l'éducation,
+n'était pas le moins digne de sa reconnaissance.
+Aujourd'hui, cette science acquiert un caractère encore
+plus solennel: chez les peuples libres, le ministère de
+l'éducation n'est plus seulement une fonction honorable,
+il devient un auguste sacerdoce. C'est elle qui affermira
+nos institutions naissantes; c'est par elle que la génération
+qui se prépare s'élèvera pour la liberté et pour
+la patrie. Liberté! Patrie! noms chers et sacrés, soutiens
+des mœurs et principes des vertus, les sentiments
+<span class="pagenum"><a name="XXXV" id="XXXV">XXXV</a></span>
+dont vous remplirez tous les cœurs y resteront
+gravés en traits ineffaçables: vous frapperez, au sortir
+du berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous
+mêler aux études, aux plaisirs de l'adolescence; vous
+ferez l'orgueil de l'âge mûr, et la consolation de la
+vieillesse.</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XXXVII" id="XXXVII">XXXVII</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>A SON ALTESSE</h2>
+
+<h5>SÉRÉNISSIME</h5>
+
+<h3>MONSEIGNEUR</h3>
+
+<h5>LE DUC</h5>
+
+<h2>DE CHARTRES.</h2>
+
+
+<hr>
+<br>
+
+<p>Monseigneur,</p>
+
+<p>Lorsque je commençai l'Histoire Ancienne,
+VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME était encore dans les
+premières années de l'enfance, et ni l'ouvrage ni
+l'auteur n'avaient l'avantage d'être connus de vous.
+Souffrez que je fasse maintenant ce que je n'ai pu
+faire alors, et qu'en finissant mon travail, il me soit
+permis de le décorer du nom de VOTRE ALTESSE.</p>
+
+<p>Depuis que Monseigneur le duc d'Orléans a souhaité
+que j'eusse l'honneur d'assister quelquefois à
+<span class="pagenum"><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">XXXVIII</a></span>
+vos études, j'ai été témoin par moi-même du compte
+exact que vous avez rendu, presque toujours en sa
+présence, de toute la suite de cette histoire; et ç'a
+été pour moi une grande satisfaction de voir que
+mon ouvrage, destiné principalement pour l'instruction
+de la jeunesse, fût de quelque utilité à un
+Prince dont l'éducation intéresse si vivement le
+public. A-présent que vous êtes entré dans l'Histoire
+Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de
+guide; et vous y marchez à pas si rapides, que je
+ne puis pas même vous suivre: mais j'ai du moins
+le plaisir de voir et d'admirer vos progrès.</p>
+
+<p>Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer
+des sentiments dignes de votre naissance, on a
+eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner une
+préférence marquée à l'Histoire sur tous les autres
+exercices de littérature. C'est là proprement l'étude
+des princes, capable plus qu'aucune autre de leur
+former l'esprit et le cœur. Outre qu'elle leur présente
+d'illustres modèles de toutes les vertus qui leur
+conviennent, elle est en possession de leur dire la
+vérité dans tous les temps, et de leur montrer jusqu'à
+leurs fautes mêmes, sans craindre de blesser
+la délicatesse de leur amour-propre. Comme la censure
+qu'elle fait des vices ne leur est point personnelle,
+elle n'a rien pour eux d'amer ni d'offensant.
+Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre
+son fils des défauts bas et indignes, qui ont terni
+l'éclat de leurs belles actions et déshonoré leurs
+<span class="pagenum"><a name="XXXIX" id="XXXIX">XXXIX</a></span>
+règnes, ne sont-ce pas autant de leçons pour tous
+les princes qui auraient le malheur de s'abandonner
+aux mêmes excès?</p>
+
+<p>La timide vérité, rarement admise dans les palais
+des grands, n'oserait leur faire des leçons à visage
+découvert; elle emprunte la voix de l'Histoire, et,
+cachée sous l'ombre de son nom, elle donne aux
+princes, avec assurance, des avis que peut-être ils
+ne recevraient jamais d'aucune autre part, tant on
+craint de s'attirer leur disgrâce par de salutaires,
+mais dangereuses, remontrances.</p>
+
+<p>Vous détestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR.
+Vous ne souffrez qu'avec peine les plus
+justes louanges. Vous aimez sincèrement la vérité,
+lors même qu'elle pourrait ne vous être pas agréable.
+Je n'oublierai jamais la sage réponse que vous
+me fîtes dans une occasion où j'usais de la liberté
+que vous m'aviez donnée de vous représenter tout
+ce que je croirais pouvoir vous être utile. Bien loin
+de vous en tenir offensé, vous daignâtes vous récrier
+qu'à cette marque vous reconnaissiez que j'étais
+de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il
+me soit permis de le répéter après vous), vos bons
+et solides amis seront ceux qui auront le courage de
+vous dire la vérité, au péril même de vous déplaire;
+mais malheureusement le nombre en sera toujours
+fort petit.</p>
+
+<p>A leur défaut, l'Histoire, qui aura contracté de
+bonne heure avec vous une espèce de familiarité,
+<span class="pagenum"><a name="XL" id="XL">XL</a></span>
+vous en fournira plusieurs, et d'un grand nom: un
+Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite,
+un Trajan, et tant d'autres qui vous sont connus.
+Que de belles choses, MONSEIGNEUR, ces grands
+hommes auront à vous dire sur tout ce qui peut
+rendre un prince véritablement estimable et aimable?
+Quel facile accès ne trouveront-ils pas dans un cœur
+comme le vôtre, bon, compatissant, docile, sans
+hauteur et sans fierté! Nos Grecs et nos Romains
+sont bien propres, MONSEIGNEUR, à détromper les
+grands des fausses idées que souvent ils se forment
+de la gloire et de la grandeur. On la fait consister
+pour l'ordinaire dans un vain éclat d'actions brillantes,
+ou dans le frivole appareil du faste et du
+luxe: au lieu que ces héros de l'antiquité, tout
+païens qu'ils étaient, n'avaient que du mépris pour
+les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence,
+et ne se croyaient revêtus de la puissance que pour
+faire du bien, et pour rendre les peuples heureux.</p>
+
+<p>Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus,
+quelque éclatantes qu'elles fussent, manquaient de
+ce qui leur est le plus essentiel; et quoique un gouvernement
+semblable à celui d'un Cyrus ou d'un
+Trajan fût capable de faire en un sens le bonheur
+des peuples, les princes seraient bien malheureux
+eux-mêmes, s'ils se contentaient de ces fantômes de
+vertus qui étaient sans ame et sans vie. Or cette ame
+et cette vie, MONSEIGNEUR, c'est la piété, c'est la
+crainte de Dieu, sans laquelle tout ce qu'il y a de
+<span class="pagenum"><a name="XLI" id="XLI">XLI</a></span>
+plus grand dans le monde n'est qu'un pur néant.</p>
+
+<p>Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir,
+MONSEIGNEUR, vous avez l'avantage de le trouver
+sous vos yeux et à chaque instant dans la personne
+d'un père en qui la piété relève toutes ses autres
+excellentes qualités, et qui estime infiniment plus
+le bonheur d'être chrétien, que le haut rang de
+premier prince du sang de France. Puissiez-vous,
+MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et même (je ne
+crains point qu'il s'en trouve choqué) les surpasser!
+Ce sont les vœux que je ne cesserai de faire pour
+VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, et qu'elle agréera sans
+doute beaucoup plus que tous les éloges dont je la
+pourrais combler. Je suis avec un profond respect
+et un parfait dévouement,</p>
+
+<p>MONSEIGNEUR,</p>
+
+<p class="mid">DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME</p>
+
+<p class="rig">Le très-humble et très-obéissant<br>
+serviteur,</p><br><br><br><br>
+
+<p class="rig">C. ROLLIN.</p><br><br><br>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XLIII" id="XLIII">XLIII</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>PRÉFACE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>PARAGRAPHE PREMIER.</h4>
+
+<p class="mid"><i>Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport<br>
+à la Religion.</i></p>
+
+<p><span class="side">Observer
+dans l'Histoire,
+outre les faits et la
+chronologie:</span>
+
+L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point
+qu'on y donnât une attention sérieuse et un temps
+considérable, si elle se bornait à la stérile connaissance
+des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche
+des dates et des années où chaque événement s'est
+passé. Il nous importe peu de savoir qu'il y a eu dans
+le monde un Alexandre, un César, un Aristide, un
+Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que
+l'empire des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens,
+et ce dernier à l'empire des Mèdes et des
+Perses, qui ont été ensuite subjugués eux-mêmes
+par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains.</p>
+
+<p><span class="side"> 1. La cause
+de
+l'élévation et
+de la chute
+des empires.</span>
+Mais il est d'une grande importance de connaître
+comment ces empires se sont établis, par quels degrés
+et par quels moyens ils sont arrivés à ce point
+de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur
+solide gloire et leur véritable bonheur, et quelles
+<span class="pagenum"><a name="XLIV" id="XLIV">XLIV</a></span>
+ont été les causes de leur décadence et de leur
+chute.</p>
+
+<p><span class="side">Le génie
+et le
+caractère
+des peuples
+et des grands
+hommes:</span>
+Il n'est pas moins important d'étudier avec soin
+les mœurs des peuples, leur génie, leurs lois, leurs
+usages, leurs coutumes; et sur-tout de bien remarquer
+le caractère, les talents, les vertus, les vices
+même de ceux qui les ont gouvernés, et qui, par
+leurs bonnes ou mauvaises qualités, ont contribué
+à l'élévation ou à l'abaissement des États qui les ont
+eus pour conducteurs et pour maîtres.</p>
+
+<p>Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire
+Ancienne, en faisant passer comme en revue
+devant nous tous les royaumes et tous les empires
+de l'univers, et en même temps tous les grands
+hommes qui s'y sont distingués de quelque manière
+que ce soit, et en nous instruisant, moins par des
+leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde
+l'art de régner, la science de la guerre, les
+principes du gouvernement, les règles de la politique,
+les maximes de la société civile et de la conduite
+de la vie pour tous les âges et pour toutes les
+conditions.</p>
+
+<p><span class="side">3. L'origine
+et le progrès
+des arts et
+des sciences.</span>
+On y apprend aussi, et ce ne doit point être une
+chose indifférente pour quiconque a du goût et de
+la disposition pour les belles connaissances; on y
+apprend comment les sciences et les arts ont été
+inventés, cultivés, perfectionnés; on y reconnaît,
+et l'on y suit comme de l'œil, leur origine et leurs
+progrès; et l'on voit avec admiration que plus on
+<span class="pagenum"><a name="XLV" id="XLV">XLV</a></span>
+s'approche des lieux où les enfants de Noé ont
+vécu, plus on y trouve les sciences et les arts dans
+leur perfection: au lieu qu'ils paraissent oubliés ou
+négligés à proportion que les peuples en ont été
+dans un plus grand éloignement; de sorte que quand
+on a voulu les rétablir, il a fallu remonter à l'origine
+d'où ils étaient partis.</p>
+
+<p>Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets,
+quelque importants qu'ils soient, parce que je les
+ai traités ailleurs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> avec étendue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Second volume de la <i>Manière d'étudier</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="side">4. Observer
+principalement
+ce qui
+a rapport
+à la religion.</span>
+Mais un autre objet, infiniment plus intéressant,
+doit attirer notre attention. Car quoique l'histoire
+profane ne nous parle que de peuples abandonnés
+à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés
+à tous les déréglements dont la nature humaine,
+depuis la chute du premier homme, est devenue
+capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu,
+sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable
+avec laquelle sa providence conduit tout
+l'univers.</p>
+
+<p>Si<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> l'intime conviction de cette dernière vérité
+élevait, selon la remarque de Cicéron, le peuple
+romain au-dessus de tous les peuples de la terre,
+on peut assurer de même que rien ne relève plus
+l'Histoire au-dessus de beaucoup d'autres connaissances,
+<span class="pagenum"><a name="XLVI" id="XLVI">XLVI</a></span>
+que d'y trouver empreintes presque à chaque
+page des traces précieuses et des preuves éclatantes
+de cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en
+maître souverain; que c'est lui qui fixe et le sort
+des princes, et la durée des empires; et<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> qu'il transporte
+les royaumes d'un peuple à un autre pour
+punir les injustices et les violences qui s'y commettent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> «Pietate ac religione, atque hàc
+uni sapientiâ quòd Deorum immortalium
+numine omnia regi gubernarique
+perspeximus, omnes gentes
+nationesque superavimus.» (Orat. <i>de
+Arusp. respons</i>. n. 19.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> «Regnum a gente in gentem
+transfertur propter injustitias, et injurias,
+et contumelias, et diversos
+dolos.» (<i>Eccl</i>. 10, 8.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Dieu a pris
+un soin plus
+particulier
+de
+son peuple.</span>
+Il faut avouer qu'en comparant la manière attentive,
+bienfaisante, sensible dont il gouvernait
+autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes
+les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci
+lui ont été indifférentes et étrangères. Dieu regardait
+la nation sainte comme son domaine propre,
+et comme son héritage. Il y demeurait comme un
+maître dans sa maison, et comme un père dans sa
+famille. Israël était son fils, et son fils premier-né. Il
+avait pris plaisir à le former dès son enfance, et à
+l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui
+par ses oracles; il le gouvernait par des hommes
+miraculeux; il le protégeait par les merveilles les plus
+étonnantes. A la vue de tant de glorieux priviléges,
+qui ne s'écrierait avec le Prophète: <span class="side"> Isaï. 33, 21.</span> «Ce n'est que
+dans Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et
+sa magnificence!» <i>Solummodò ibi magnificus est
+Dominus noster.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XLVII" id="XLVII">XLVII</a></span></p>
+
+<p><span class="side"> Mais il veille
+sur tous les
+peuples
+de la terre.]</span>
+
+<p>Cependant ce même Dieu, quoique oublié par les
+nations, et quoiqu'il parût les avoir oubliées, exerçait
+toujours sur elles un empire souverain, qui,
+pour être caché sous le voile des événements ordinaires
+et d'une conduite purement humaine, n'en
+était ni moins réel, ni moins divin. <span class="side"> Ps. 23, 1.</span> Toute la terre
+est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les hommes
+qui la remplissent sont également son ouvrage; et
+il n'a garde de le négliger. Ce serait une erreur bien
+injurieuse à Dieu, que de penser qu'il n'est le maître
+que d'une seule famille, et non le maître de toutes
+les nations.</p>
+
+<p><span class="side"> Il a présidé à
+la dispersion
+des hommes
+après
+le déluge.</span>
+On reconnaît cette importante vérité en remontant
+jusqu'à l'antiquité la plus reculée, et jusqu'à
+l'origine primitive de l'histoire profane, je veux dire
+jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans
+les différentes contrées de la terre où ils s'établirent.
+La liberté, le hasard, les vues d'intérêt, le goût pour
+certains pays, et d'autres motifs pareils, furent, ce
+semble, les seules causes des choix différents que
+firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend
+qu'au milieu de la confusion et du trouble qui suivirent
+le changement subit qui se fit dans le langage
+des descendants de Noé, Dieu présida invisiblement
+à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations,
+que rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut
+lui qui conduisit<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> et plaça tous les hommes selon les
+<span class="pagenum"><a name="XLVIII" id="XLVIII">XLVIII</a></span>
+<span class="side"> Genes. 11,
+8 et 9.</span>
+règles de sa miséricorde et de sa justice: <i>Dispersit
+et divisit eos Dominus in universas terras.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Les Anciens même, au rapport
+de Pindare (<i>Olymp.</i> Od. 7), avaient
+retenu quelque idée que la dispersion
+des hommes ne s'était point faite au
+hasard, et qu'ils avaient été placés
+par les ordres de la Providence.</blockquote>
+
+<p>Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention
+particulière sur le peuple qu'il devait un jour s'attacher.
+Il marqua la place qu'il lui destinait. Il la fit
+garder par un autre peuple laborieux, qui s'appliqua
+à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage
+futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles
+qu'il en mit alors en possession, sur le nombre des
+familles d'Israël quand il serait temps de le lui
+rendre; et il ne permit à aucune des nations qui
+n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par
+Noé contre Chanaan, d'entrer dans un héritage qui
+devait être restitué tout entier aux Israélites. <span class="side"> [Deuteron.
+xxxii. 8.]</span> <i>Quando
+dividebat Altissimus gentes, quando separabat
+filios Adam, constituit terminos populorum juxta
+numerum filiorum Israel.</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> Mais cette attention particulière
+de Dieu sur son peuple futur n'est point
+contraire à celle qu'il eut sur tous les autres peuples,
+attestée clairement par les deux passages de l'Écriture
+que j'ai cités, qui nous apprennent que toute
+la suite des siècles lui est présente, qu'il n'arrive
+rien dans le monde que par son ordre, et que d'âge
+en âge il en règle tous les événements. <span class="side"> [Eccles. 39,
+19, 22, 25.]</span> <i>Tu es Deus
+conspector seculorum... A seculo usque in seculum
+respicis.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> «Quand le Très-Haut a fait la
+division des peuples, quand il a
+séparé les enfants d'Adam, il a
+marqué les limites des peuples selon
+le nombre des enfants d'Israël
+(qu'il avait en vue).» C'est un des
+sens qu'on donne à ce passage, et
+qui paraît fort naturel.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="XLIX" id="XLIX">XLIX</a></span>
+
+<p><span class="side"> Dieu seul a
+réglé le sort
+de tous les
+empires, soit
+par rapport
+à son peuple,
+soit par
+rapport au
+règne
+de son Fils.</span>
+Il faut donc regarder comme un principe incontestable,
+et qui doit servir de base et de fondement
+à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence
+divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné
+l'établissement, la durée, la destruction des
+royaumes et des empires, soit par rapport au plan
+général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui
+met un ordre et une harmonie merveilleuse dans
+toutes les parties qui le composent; soit en particulier
+par rapport au peuple d'Israël, et encorevue:
+plus par rapport au Messie, et à l'établissement de
+l'Église, qui est sa grande œuvre, et le but de tous<span class="side"> Act. 15, 18.</span>
+ses autres ouvrages, toujours présent à sa
+<i>Notum a seculo est Domino opus suum</i>.</p>
+
+<p>Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures
+une partie des liaisons que plusieurs peuples
+de la terre ont eues avec le sien; et le peu qu'il
+nous en a découvert répand une grande lumière
+sur l'histoire de ces peuples, dont on ne connaît
+que la surface et l'écorce, si l'on ne pénètre plus
+avant par le secours de la révélation. C'est elle qui
+expose au grand jour les pensées secrètes des princes,
+leurs projets insensés, leur fol orgueil, leur impie
+et cruelle ambition; qui manifeste les véritables
+causes, et les ressorts cachés des victoires et des défaites
+des armées, de l'agrandissement et de la décadence
+des peuples, de l'élévation et de la ruine
+des États; et, ce qui est le principal fruit de l'Histoire,
+c'est elle qui nous apprend le jugement que Dieu
+<span class="pagenum"><a name="L" id="L">L</a></span>
+porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par
+conséquent l'idée que nous devons nous en former.</p>
+
+<p><span class="side"> Rois
+puissants,
+employés
+pour punir
+ou pour protéger
+Israël.</span>
+Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord
+servit comme de berceau à la nation sainte; qui se
+changea ensuite pour elle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> en une dure prison et
+en une fournaise ardente, et qui devint enfin le
+théâtre des plus étonnantes merveilles que Dieu ait
+opérées en faveur d'Israël: les grands empires de
+Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves
+de la vérité que j'établis ici.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a>
+ «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum
+(<i>Exod.</i>, 6, 6). De fornace
+ferrea Ægypti.» (<i>Deuteronom.</i> 4,
+20.)</blockquote>
+
+<p>Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar,
+Salmanasar, Sennachérib, Nabuchodonosor, et plusieurs
+autres, étaient entre les mains de Dieu comme
+autant d'instruments dont il se servait pour punir
+les prévarications de son peuple. <span class="side"> Isaï. 5, 25-30,
+10, 28-34,
+13, 4 et 5.</span> Il les appelait,
+selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités de la
+terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait
+lui-même l'épée en main; il réglait leur marche jour
+par jour; il remplissait leurs soldats de courage et
+d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables et invincibles,
+répandait à leur approche la terreur et
+l'effroi.</p>
+
+<p>La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire
+entrevoir la main invisible qui les conduisait; mais,<span class="side"> Sennacherib</span>
+dit l'un d'entre eux au nom de tous les autres: «C'est
+par la force de mon bras que j'ai fait ces grandes
+choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="LI" id="LI">LI</a></span>
+
+<p>J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai
+pillé les trésors des princes, et, comme un conquérant,
+j'ai arraché les rois de leurs trônes. Les
+peuples les plus redoutables ont été pour moi
+comme un nid de petits oiseaux qui s'est trouvé
+sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous
+les peuples de la terre, comme on ramasse quelques
+œufs (que la mère a abandonnés); et il ne s'est
+trouvé personne qui osât seulement remuer l'aile,
+ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.»</p>
+
+<p>Mais ce prince si grand et si sage à ses propres
+yeux, qu'était-il à ceux de Dieu? Un ministre
+subalterne, un serviteur mandé par son maître, une
+verge et un bâton dans sa main: <span class="side"> Isaï. 10, 5.</span> <i>Virga furoris mei
+et baculus ipse est.</i> Le dessein de Dieu était de corriger
+ses enfants, et non de les exterminer. Mais
+Sennachérib avait résolu de tout perdre et de tout
+détruire: <span class="side"> Isaï. 10, 7.</span> <i>Ipse autem non sic arbitrabitur, sed ad
+conterendum erit cor ejus.</i> Que deviendra donc cette
+espèce de combat entre les desseins de Dieu et
+ceux de ce prince? Lorsqu'il se croyait déjà maître <span class="side"> Isaï. 10, 12.</span>
+de Jérusalem, le Seigneur d'un souffle seul dissipe
+toutes ses pensées fastueuses, fait périr en une nuit
+cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son armée,
+<i>et, lui<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> mettant un cercle au nez et un mors à la
+bouche</i>, comme à une bête féroce, le ramène dans
+<span class="pagenum"><a name="LII" id="LII">LII</a></span>
+ses États, couvert d'opprobre, à travers ces mêmes
+peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein
+d'orgueil et de fierté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> «Insanisti in me, et superbia tua
+ascendit in aures meas: ponam itaque
+circulum in naribus tuis, et camum
+in labiis tuis, et reducam te in viam
+per quam venisti.» (<i>4 Reg.</i> 19, 28.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Nabuchodonosor.</span>
+Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore
+plus visiblement régi par une Providence qu'il
+ignore, mais qui préside à ses délibérations, et qui
+détermine toutes ses démarches.</p>
+
+<p><span class="side"> Ezech. 21.
+19-23.</span>
+Arrivé avec son armée à la tête de deux chemins,
+dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath,
+capitale des Ammonites, ce prince, incertain et
+flottant, délibère lequel il prendra, et jette le sort:
+Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir
+les menaces qu'il avait faites à cette ville de la
+détruire, de brûler le temple, et d'emmener son
+peuple en captivité.</p>
+
+<p><span class="side"> Ezech. cap.
+26, 27 et 28.</span>
+Des raisons seules de politique semblaient déterminer
+ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas
+laisser derrière soi une ville si puissante et si bien
+fortifiée. Mais le siége de cette place était ordonné
+par une volonté supérieure. Dieu voulait d'un côté
+humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant
+plus éclairé que Daniel dont la réputation était
+répandue dans tout l'Orient, n'attribuant qu'à sa
+rare prudence l'étendue de son domaine et la grandeur
+de ses richesses, se considérait en lui-même
+comme un dieu; de l'autre, il voulait aussi punir
+le luxe, les délices, l'arrogance de ces fiers négociants,
+qui se regardaient comme les princes de la
+mer et les maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette
+<span class="pagenum"><a name="LIII" id="LIII">LIII</a></span>
+joie inhumaine de Tyr qui lui faisait trouver son
+agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa
+rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit
+Nabuchodonosor à Tyr, lui faisant exécuter
+ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO <i>ecce</i> EGO
+ADDUCAM <i>ad Tyrum Nabuchodonosor</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Ezech. 29,
+18-10.</span>
+Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa
+solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise
+de Tyr (c'est Dieu lui-même qui s'exprime ainsi),
+et pour dédommager les troupes babyloniennes,
+épuisées par un siége de treize ans, il leur donne
+toutes les contrées de l'Égypte, comme des quartiers
+de rafraîchissement, et leur en abandonne les
+richesses et les dépouilles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Ce fait est plus détaillé dans
+l'histoire des Égyptiens sous le règne
+d'Amasis. [p. 133.]</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Dan. c. 4,
+vers. 1-34.</span>
+Le même Nabuchodonosor, plein du desir d'immortaliser
+son nom par toutes sortes de voies,
+voulut ajouter à la gloire des conquêtes celle de
+la magnificence, en embellissant la capitale de son
+empire par de superbes bâtiments, et par les ornements
+les plus somptueux; mais pendant qu'une
+cour flatteuse, qu'il comblait de richesses et d'honneurs,
+fait retentir par-tout ses louanges<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, il se
+forme un sénat auguste des esprits surveillants,
+qui pèse dans la balance de la vérité les actions des
+Princes, et prononce sur leur sort des arrêts sans
+appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où
+préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance
+<span class="pagenum"><a name="LIV" id="LIV">LIV</a></span>
+à qui rien n'échappe, et une sainteté qui ne peut
+rien souffrir contre l'ordre: <i>vigil et sanctus</i>. Toutes
+ses actions, qui faisaient l'objet de l'admiration publique,
+y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille
+jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les
+pensées les plus cachées. Où se terminera ce redoutable
+appareil? Dans le moment même où Nabuchodonosor,
+se promenant dans son palais, et
+repassant avec une secrète complaisance ses exploits,
+sa grandeur, sa magnificence, se disait à lui-même:
+<i>N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait
+le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la
+grandeur de ma puissance et dans l'éclat de ma
+gloire?</i> c'est dans ce moment précis, où, se flattant
+de ne tenir que de lui seul sa puissance et son
+royaume, il usurpait la place de Dieu, qu'une voix
+du ciel lui signifie sa sentence, et lui déclare que
+son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé
+de la compagnie des hommes, et réduit à la condition
+des bêtes, jusqu'à ce qu'il reconnaisse que <i>le Très-Haut
+a un pouvoir absolu sur les royaumes des
+hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> «In sententia vigilum decretum
+est, et sermo sanctorum et petitio,
+etc.» (DAN. 4, 14.)</blockquote>
+
+<p>Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible,
+a prononcé le même jugement sur ces fameux conquérants,
+sur ces héros du paganisme, qui se regardaient,
+aussi-bien que Nabuchodonosor, comme
+les seuls artisans de leur haute fortune, comme
+indépendants de toute autre autorité, et comme ne
+relevant que d'eux-mêmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="LV" id="LV">LV</a></span></p>
+
+<p><span class="side"> Cyrus.</span>
+Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de
+ses vengeances, il en a rendu d'autres les ministres
+de sa bonté. Il destine Cyrus à être le libérateur
+de son peuple, et, pour le mettre en état de soutenir
+dignement un si noble ministère, il le remplit
+de toutes les qualités qui forment les grands capitaines
+et les grands princes, et lui fait donner cette
+excellente éducation que les païens ont tant admirée,
+mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la
+véritable cause.</p>
+
+<p>On voit dans les historiens profanes l'étendue et
+la rapidité de ses conquêtes, l'intrépidité de son
+courage, la sagesse de ses vues et de ses desseins,
+sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection
+véritablement paternelle pour les peuples, et,
+du côté des peuples, un retour d'amour et de tendresse
+qui le leur faisait regarder moins comme
+leur maître que comme leur protecteur et leur père.
+On voit tout cela dans les historiens profanes; mais
+on n'y voit point le principe secret de toutes ces
+grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait
+en mouvement.</p>
+
+<p>Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes
+dignes de la grandeur et de la majesté du Dieu qui
+le faisait parler<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Il le représente, ce Dieu des armées
+<span class="pagenum"><a name="LVI" id="LVI">LVI</a></span>
+tout-puissant, qui prend Cyrus par la main,
+qui marche devant lui, qui le conduit de ville en
+ville et de province en province, qui lui assujettit
+les nations, qui humilie en sa présence les grands
+de la terre, qui brise pour lui les portes d'airain,
+qui fait tomber les murs et les remparts des villes,
+et lui en abandonne toutes les richesses et tous les
+trésors.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> «Hæc dicit Dominus christo
+meo Cyro, cujus apprehendi dexteram,
+ut subjiciam ante faciem ejus
+gentes, et dorsa regum vertam, et
+aperiam coram eo januas, et portæ
+non claudentur. Ego ante te ibo, et
+gloriosos terræ humiliabo: portas
+æreas conteram, et vectes ferreos
+confringam. Et dabo tibi thesauros
+absconditos, et arcana secretorum;
+ut scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45, 1-3.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Isaï. 45, 13
+et 4.</span>
+Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer les
+motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir
+Babylone et pour affranchir Juda que Dieu conduit
+Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir toutes ses entreprises:
+<i>Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes
+vias ejus dirigam.......propter servum meum Jacob,
+et Israel electum meum</i>. Mais ce prince aveugle et
+ingrat ne connaît point son maître, et oublie son
+bienfaiteur. <span class="side"> Isaï. 45, 4, 5.</span> <i>Vocavi te nomine tuo, et non cognovisti
+me: accinxi te, et non cognovisti me</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Belle image
+de
+la royauté.</span>
+Il est rare qu'on juge sainement de la vraie gloire
+et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient
+qu'à l'Écriture de nous en donner une juste
+idée; et elle le fait d'une manière admirable dans <span class="side"> Dan. 4, 7-9.</span>
+un arbre grand et fort, dont la hauteur monte
+jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux extrémités
+de la terre. Couvert de feuilles et chargé
+de fruits, il fait l'ornement et le bonheur de la campagne.
+Il fournit une ombre agréable et une retraite
+<span class="pagenum"><a name="LVII" id="LVII">LVII</a></span>
+assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les
+bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du
+ciel habitent sur ses branches, et tout ce qui a vie
+trouve de quoi s'y nourrir.</p>
+
+<p>Est-il une idée plus juste et plus instructive de la
+royauté, dont la véritable grandeur et la solide
+gloire ne consistent point dans cet éclat, cette
+pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni
+dans ces respects et ces hommages extérieurs qui lui
+sont rendus par les sujets, et qui lui sont dus,
+mais dans les services réels et les avantages effectifs
+qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par
+sa nature et par son institution, le soutien, la défense,
+la sûreté, l'asyle; en un mot, source féconde
+de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux
+petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son
+ombre et sous sa protection une paix et une tranquillité
+que rien ne puisse troubler, pendant que
+le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul
+les orages et les tempêtes dont il met les autres à
+l'abri?</p>
+
+<p>Il me semble voir, à la religion près, la réalité de
+cette noble image et l'exécution de ce beau plan
+dans le gouvernement de Cyrus, dont Xénophon
+nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire
+de ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un
+grand nombre de peuples, séparés les uns des autres
+par de vastes espaces, et encore plus par la diversité
+des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis
+<span class="pagenum"><a name="LVIII" id="LVIII">LVIII</a></span>
+tous ensemble par les mêmes sentiments d'estime,
+de respect et d'amour pour un prince<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> dont ils auraient
+souhaité que le gouvernement eût pu durer
+toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles
+sous son empire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Ἐδυνήθη [δέ] έπιθυµίαν έµßαλεἴν
+τοσαύτην τοῦ πάντας αủτῳ χαρίζεσθαι ὤστε άεί τᾕ αủτοῦ γνώµῃ
+ἀξιοῦν κυßερνᾶσθαι. [Cyrop. I. 5]</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Juste idée
+des anciens conquérants.</span>
+A ce gouvernement si aimable et si salutaire opposons
+l'idée que la même Écriture nous donne de
+ces empires et de ces conquérants si vantés dans
+l'antiquité, qui, au lieu de ne se proposer pour fin
+que le bien public, n'ont suivi que les vues particulières
+de leur intérêt et de leur ambition. <span class="side"> Dan. cap. 7.</span> Le
+Saint-Esprit les représente sous les symboles de
+monstres nés de l'agitation de la mer, du trouble,
+de la confusion, du choc des vagues; et sous l'image
+de bêtes cruelles et féroces, qui répandent partout
+la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent
+que de meurtres et de carnage; ours, lions, tigres,
+léopards. Quel tableau! Quelle peinture!</p>
+
+<p>C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on
+emprunte souvent les règles de l'éducation qu'on
+donne aux enfants des grands; c'est à ces ravageurs
+de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on
+se propose de les faire ressembler. En excitant en
+eux des sentiments d'une ambition démesurée et
+l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon
+l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que
+l'on accoutume de bonne heure et que l'on dresse de
+<span class="pagenum"><a name="LVIX" id="LVIX">LVIX</a></span>
+<span class="side"> Ezech. 19,
+2-7.</span>
+loin à piller, à dévorer les hommes, à faire des
+veuves et des malheureux, à dépeupler les villes.
+MATER LEÆNA <i>in medio leunculorum ENUTRIVIT catulos
+suos.....</i> DIDICIT <i>prædam capere, et homines
+devorare....</i> DIDICIT <i>viduas facere, et civitates in desertum
+adducere.</i> Et quand avec l'âge ce lionceau
+est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit de
+ses exploits et la renommée de ses victoires n'est
+qu'un affreux rugissement qui porte partout l'effroi
+et la désolation. <i>Et leo factus est, et desolata est
+terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius.</i></p>
+
+<p>Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés
+de l'histoire des Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens,
+des Perses, prouvent suffisamment le souverain
+domaine que Dieu exerce sur tous les empires,
+et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre
+les autres peuples de la terre et celui qu'il s'est attaché
+en particulier. La même vérité paraît encore
+aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte,
+successeurs d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire
+desquels on sait que celle du peuple de Dieu a une
+liaison particulière sous les Machabées.</p>
+
+<p>A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter
+encore un, connu de tout le monde, mais qui n'en
+est pas moins remarquable; c'est la prise de Jérusalem
+par Tite. <span class="side"> Joseph. I. 3,
+cap. 46.
+[Bell. Jud. vi,
+cap. 9, § 1.]</span> Quand il fut entré dans la ville, et qu'il
+en eut considéré les fortifications, ce prince, tout
+païen qu'il était, reconnut le bras tout-puissant du
+Dieu d'Israël, et plein d'admiration il s'écria: «Il
+<span class="pagenum"><a name="LX" id="LX">LX</a></span>
+paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a
+chassé les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point
+de forces humaines ni de machines qui fussent
+capables de les y forcer.»</p>
+
+<p><span class="side"> Dieu a toujours
+réglé
+les
+événements
+humains par
+rapport au
+règne
+du Messie.</span> Outre ce rapport de l'Histoire profane avec
+l'Histoire sacrée, qui est visible, et qui se montre
+sensiblement, il y en a un autre plus secret et plus
+éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement duquel
+Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux,
+a préparé les hommes de loin par l'état même
+d'ignorance et de déréglement où il a permis que le
+genre humain demeurât pendant quatre mille ans.
+C'est pour nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur,
+que Dieu a laissé si long-temps les nations marcher
+dans leurs voies, sans que les lumières de la
+raison, ni les instructions de la philosophie, aient
+pu ou dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs
+inclinations.</p>
+
+<p>Quand on envisage la grandeur des empires, la
+majesté des princes, les belles actions des grands
+hommes, l'ordre des sociétés policées et l'harmonie
+des différents membres qui les composent, la
+sagesse des législateurs, les lumières des philosophes,
+la terre semble n'offrir rien aux yeux des hommes
+que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de Dieu
+elle était stérile et inculte, comme au premier instant
+de sa création, <span class="side"> Gen. 1, 2.</span> <i>inanis et vacua</i>; c'est peut dire, elle
+était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir
+que je parle ici des païens), et n'était devant
+<span class="pagenum"><a name="LXI" id="LXI">LXI</a></span>
+<span class="side"> Gen. 6, 11.</span>
+lui qu'une retraite d'hommes ingrats et perfides,
+comme au temps du déluge: <i>Corrupta est terra
+coram Deo, et repleta est iniquitate</i>.</p>
+
+<p>Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui
+dispense, selon les règles de sa sagesse, la lumière
+et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes au
+torrent des passions, n'a pas permis que la nature
+humaine, livrée à toute sa corruption, dégénérât en
+une barbarie absolue, et s'abrutît entièrement par
+l'obscurcissement des premiers principes de la loi
+naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs
+nations sauvages. Cet obstacle aurait trop
+retardé le cours rapide qu'il avait promis aux premiers
+prédicateurs de la doctrine de son Fils.</p>
+
+<p>Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences
+de plusieurs grandes vérités, pour les disposer
+à en recevoir d'autres plus importantes. Il les
+a préparés aux instructions de l'Évangile par celles
+des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a
+permis que dans leurs écoles ils examinassent plusieurs
+questions, et établissent plusieurs principes,
+qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y
+rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs
+disputes. On sait que les philosophes enseignent
+partout dans leurs livres l'existence d'un Dieu, la
+nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement
+du monde, l'immortalité de l'ame, la dernière
+fin de l'homme, la récompense des bons et la punition
+des méchants, la nature des devoirs qui sont
+<span class="pagenum"><a name="LXII" id="LXII">LXII</a></span>
+le lien de la société, le caractère des vertus qui font
+la base de la morale, comme la prudence, la justice,
+la force, la tempérance, et d'autres pareilles vérités,
+qui n'étaient pas capables de conduire l'homme à
+la justice, mais qui servaient à écarter certains
+nuages, et à dissiper certaines obscurités.</p>
+
+<p>C'est par un effet de la même Providence, qui
+de loin préparait les voies à l'Évangile, que, lorsque
+le Messie vint au monde, Dieu avait réuni un grand
+nombre de nations par les deux langues grecque et
+latine, et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis
+l'Océan jusqu'à l'Euphrate, tous les peuples que le
+langage n'unissait point, pour donner un cours
+plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de
+l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement
+et maturité, doit nous conduire à ces réflexions, et
+nous montrer comment Dieu fait servir les empires
+de la terre à l'établissement du règne de son Fils.</p>
+
+<p><span class="side"> Talents
+extérieurs
+accordés
+aux païens.</span>
+Elle doit aussi nous apprendre le cas qu'il faut
+faire de tout ce qu'il y a de plus brillant dans le
+monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir.
+Courage, bravoure, habileté dans l'art de gouverner,
+profonde politique, mérite de la magistrature,
+pénétration pour les sciences les plus abstruses,
+beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre,
+succès parfait dans tous les arts: voilà ce que l'Histoire
+profane nous montre, et ce qui fait l'objet de
+notre admiration, et souvent de notre envie. Mais
+en même temps cette même histoire doit nous faire
+<span class="pagenum"><a name="LXIII" id="LXIII">LXIII</a></span>
+souvenir que, depuis le commencement du monde,
+Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités brillantes
+que le siècle estime, et dont il fait beaucoup
+de bruit; au lieu qu'il les refuse souvent à ses plus
+fidèles serviteurs, à qui il donne des choses d'une
+autre importance et d'un autre prix, mais que le<span class="side"> Ps. 143, 15.</span>
+monde ne connaît et ne désire point. <i>Beatum dixerunt
+populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus
+dominus Deus ejus</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Être sobre
+dans
+les louanges
+qu'on
+leur donne.</span>
+Une dernière réflexion, qui suit naturellement de
+ce que j'ai dit jusqu'ici, terminera cette première
+partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que tous
+ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane,
+ont eu le malheur d'ignorer le vrai Dieu et de
+lui déplaire, il faut être sobre et circonspect dans
+les louanges qu'on leur donne. S. Augustin<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, dans
+le livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop
+élevé et d'avoir trop fait valoir Platon et les philosophes
+platoniciens, parce qu'après tout, dit-il,
+ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était,
+en plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> «Laus ipsa, quâ Platonem vel
+platonicos seu academicos philosophos
+tantùm extuli, quantùm impios
+homines non oportuit, non immeritò
+mihi displicuit: præsertim quorum
+contra errores magnos defendenda
+est christiana doctrina.»
+(<i>Retract</i>, lib. I, cap. 1.)</blockquote>
+
+<p>Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin
+ait cru qu'il ne fût pas permis d'admirer ou de
+louer ce qu'il y a de beau dans les actions et
+de vrai dans les maximes des païens. Il veut<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> qu'on
+<span class="pagenum"><a name="LXIV" id="LXIV">LXIV</a></span>
+y corrige ce qui se trouve de défectueux, et qu'on
+y approuve ce qu'elles ont de conforme à la règle.
+Il loue les Romains en plusieurs occasions, et surtout
+dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est
+l'un de ses derniers et de ses plus beaux ouvrages. <span class="side"> Lib. 5, c. 19
+et 21, etc.</span>
+Il y fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs
+des peuples, et maîtres d'une grande partie
+de la terre, à cause de la modération et de l'équité
+de leur gouvernement (il parle des beaux temps
+de la république); accordant à des vertus purement
+humaines des récompenses qui l'étaient aussi,
+dont cette nation, aveugle en ce point, quoique
+fort éclairée sur d'autres, avait le malheur de se
+contenter. Ce ne sont donc point les louanges des
+païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges,
+que Saint Augustin condamne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> «Id in quoque corrigendum,
+quod pravum est; quod autem rectum
+est, approbandum.» (<i>De Bapt.
+cont. Donat.</i> lib. 7, cap. 16.)</blockquote>
+
+<p>Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par
+l'engagement même de notre profession, sommes
+continuellement nourris de la lecture des auteurs
+païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter,
+sans presque nous en apercevoir, leurs sentiments
+en louant leurs héros, et de donner dans des excès
+qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne
+connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes,
+dont j'estime l'amitié, comme je le dois, et
+dont je respecte les lumières, ont trouvé ce défaut
+dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné
+au public sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru
+que j'avais poussé trop loin la louange des grands
+<span class="pagenum"><a name="LXV" id="LXV">LXV</a></span>
+hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il
+m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et
+qui ne sont pas assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait
+d'avoir inséré dans chacun des deux volumes
+qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans
+qu'il fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en
+différents endroits les principes que les pères nous
+fournissent sur cette matière, en déclarant, avec
+saint Augustin, que, sans la véritable piété, c'est-à-dire,
+sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a
+point de véritable vertu, et qu'elle ne peut être
+telle quand elle a pour objet la gloire humaine;
+vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue
+par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. <span class="side"> De Civit.
+Dei, lib. 5,
+cap. 19.</span>
+<i>Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem
+sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram
+posse habere virtutem; nec eam veram esse, quando
+gloriæ servit humanæ</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Tom. 2,
+pag. 344.</span>
+Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le courage
+de se donner la mort, je n'ai point prétendu
+justifier la pratique des païens, qui croyaient qu'il
+leur était permis de se faire mourir eux-mêmes,
+mais simplement rapporter un fait, et le jugement
+qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif,
+ajouté à ce récit, aurait ôté toute équivoque et tout
+lieu de plainte.</p>
+
+<p>L'ostracisme employé à Athènes contre les plus
+gens de bien, le vol permis, ce semble, par Lycurgue
+à Sparte, l'égalité des biens établie dans la
+<span class="pagenum"><a name="LXVI" id="LXVI">LXVI</a></span>
+même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits
+semblables, peuvent souffrir quelques difficultés.
+J'y ferai une attention particulière dans le temps,
+lorsque la suite de l'Histoire me donnera lieu d'en
+parler, et je profiterai avec joie des lumières que
+des personnes éclairées et sans prévention voudront
+bien me communiquer.</p>
+
+<p>Dans un ouvrage comme celui que je commence
+à donner au public, destiné particulièrement à
+l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter
+qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression
+qui pût porter dans leur esprit des principes
+faux ou dangereux. En le composant, je me suis
+proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance:
+mais je suis bien éloigné de croire que j'y
+aie toujours été fidèle, quoique ç'ait été mon intention;
+et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup
+d'autres choses, de l'indulgence des lecteurs.</p>
+
+<h4>PARAGRAPHE II.</h4>
+
+<p class="mid"><i>Observations particulières sur cet ouvrage.</i></p>
+
+<p>Le volume que je donne ici au public est le commencement
+d'un ouvrage où je me propose d'exposer
+l'Histoire ancienne des Égyptiens, des Carthaginois,
+des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des
+Mèdes et des Perses, des Macédoniens et des différents
+états de la Grèce.</p>
+
+<p>Comme j'écris principalement pour les jeunes
+<span class="pagenum"><a name="LXVII" id="LXVII">LXVII</a></span>
+gens, et pour des personnes qui ne songent point à
+faire une étude profonde de l'Histoire ancienne, je
+ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui
+pourrait naturellement y entrer, mais qui ne convient
+point au but que je me propose. Mon dessein est,
+en donnant une histoire suivie de l'antiquité, de
+prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me
+paraîtra de plus intéressant pour les faits, et de plus
+instructif pour les réflexions.</p>
+
+<p>Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et
+la stérile sécheresse des abrégés, qui ne donnent
+aucune idée distincte, et l'ennuyeuse exactitude des
+longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens
+bien qu'il est difficile de prendre un juste milieu,
+qui s'écarte également des deux extrémités; et quoique,
+dans les deux parties d'histoire qui font la
+moitié de ce premier volume, j'aie retranché une
+grande partie de ce qui se rencontre dans les Anciens,
+je ne sais si on ne les trouvera pas encore trop étendues:
+mais j'ai craint d'étrangler les matières en
+cherchant trop à les abréger. Le goût du public
+deviendra ma règle, et je tâcherai dans la suite de
+m'y conformer.</p>
+
+<p>J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le
+premier ouvrage que j'ai composé. Je souhaiterais
+bien que celui-ci eût un pareil succès, mais je n'oserais
+l'espérer. La matière que je traitais dans le
+premier, belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux
+d'histoire choisis et détachés, m'a laissé la
+<span class="pagenum"><a name="LXVIII" id="LXVIII">LXVIII</a></span>
+liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il y a dans
+les auteurs anciens et modernes de plus beau, de
+plus frappant, de plus délicat, de plus solide, tant
+pour les expressions que pour les pensées et les
+sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes
+que j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou
+plus indulgent sur la manière dont elles lui étaient
+présentées; et d'ailleurs, la variété des matières a
+tenu lieu de l'agrément que le style et la composition
+auraient dû y jeter.</p>
+
+<p>Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas
+tout-à-fait le maître du choix. Dans une histoire
+suivie, on est obligé de rapporter bien des choses
+qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout
+pour ce qui regarde l'origine et le commencement
+des empires; et ces sortes d'endroits, pour l'ordinaire,
+sont mêlés de beaucoup d'épines, et présentent
+peu de fleurs. La suite fournira des matières
+plus agréables, et des événements qui attachent
+davantage; et je ne manquerai pas de faire usage des
+précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous
+offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se
+souvenir que dans une grande et belle contrée tout
+n'est pas riches moissons, beaux vignobles, riantes
+prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre quelquefois
+des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et,
+pour me servir d'une autre comparaison tirée de
+Pline, parmi les arbres<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, il y en a qui, au printemps,
+<span class="pagenum"><a name="LXIX" id="LXIX">LXIX</a></span>
+étalent à l'envi une quantité infinie de fleurs,
+et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les
+vives couleurs flattent agréablement la vue, annoncent
+une heureuse abondance pour une saison
+plus reculée: il y en a d'autres<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a> qui sont plus tristes,
+et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas
+l'agrément des fleurs, et semblent ne prendre point
+de part à la joie de la nature renaissante. Il est aisé
+d'appliquer cette image à la composition de l'Histoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> «Arborum flos est pleni veris
+indicium et anni renascentis; flos
+gaudium arborum. Tunc se novas,
+aliasque quàm sunt, ostendunt: tunc
+variis colorum picturis in certamen
+usque luxuriant. Sed hoc negatum
+plerisque. Non enim omnes florent,
+et sunt tristes quædam, quæque non
+sentiunt gaudia annorum; nec ullo
+flore exhilarantur, natalesve pomorum
+recursus annuos versicolori nuntio
+promittunt.» (PLIN. <i>Hist. nat.</i>
+lib. XVI, cap. 25.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Comme les figuiers.</blockquote>
+
+<p>Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare
+que je ne me fais point un scrupule ni une honte de
+piller par-tout, souvent même sans citer les auteurs
+que je copie, parce que quelquefois je me donne la
+liberté d'y faire quelques changements. Je profite,
+autant que je puis, des solides réflexions que l'on
+trouve dans la seconde et la troisième partie de l'Histoire
+universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus
+beaux et des plus utiles ouvrages que nous ayons.
+Je tire aussi de grands secours de l'Histoire des Juifs,
+du savant M. Prideaux, Anglais, où il a merveilleusement
+approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire
+ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera
+sous la main, dont je ferai tout l'usage qui pourra
+convenir à la composition de mon livre, et contribuer
+à sa perfection.</p>
+
+<p>Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter
+<span class="pagenum"><a name="LXX" id="LXX">LXX</a></span>
+ainsi du travail d'autrui, et que c'est en quelque sorte
+renoncer à la qualité d'auteur; mais je n'en suis pas
+fort jaloux, et je serais très-content, et me tiendrais
+très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur,
+et fournir une histoire passable à mes lecteurs,
+qui ne se mettront pas beaucoup en peine si elle
+vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur
+plaise.</p>
+
+<p>Je ne puis pas dire précisément de combien de
+volumes sera composé mon ouvrage; mais j'entrevois
+qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des
+écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront
+faire aisément cette lecture en particulier dans le
+cours d'une année, sans que leurs autres études en
+souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde
+à cette lecture: c'est une classe où les jeunes gens
+sont capables d'en profiter, et d'y trouver quelque
+plaisir; et je réserverais l'Histoire romaine pour la
+Rhétorique.</p>
+
+<p>Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner
+à mes lecteurs quelque idée et quelque connaissance
+des auteurs anciens d'où je tire les faits que je rapporte
+ici. La suite même de l'Histoire me donnera
+lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion
+naturelle.</p>
+
+<p><span class="side"> Jugement
+qu'il faut
+porter sur les
+augures, les
+prodiges, les
+oracles
+des anciens.</span>
+En attendant, je crois devoir dire ici quelque
+chose par avance sur la crédulité superstitieuse
+qu'on reproche à la plupart de ces auteurs dans ce
+qui regarde les augures, les auspices, les prodiges,
+<span class="pagenum"><a name="LXXI" id="LXXI">LXXI</a></span>
+les songes, les oracles. En effet, on est blessé de
+voir des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire
+un devoir et une loi de les rapporter avec une
+exactitude scrupuleuse, et d'insister sérieusement
+sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies,
+du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des
+signes marqués dans les entrailles fumantes des animaux,
+de l'avidité plus ou moins grande des poulets
+en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles.</p>
+
+<p>Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir
+sans étonnement que les hommes de l'antiquité les
+plus estimés pour le savoir et pour la prudence, les
+capitaines les plus élevés au-dessus des opinions
+populaires et les mieux instruits de la nécessité de
+profiter des moments favorables, les conseils les plus
+sages des princes consommés dans l'art de régner,
+les plus augustes assemblées de graves sénateurs, en
+un mot, les nations les plus puissantes et les plus
+éclairées, aient pu, dans tous les siècles, faire dépendre
+de ces petites pratiques et de ces vaines observances
+la décision des plus grandes affaires,
+comme de déclarer une guerre, de livrer une bataille,
+de poursuivre une victoire; délibérations qui
+étaient de la dernière importance, et d'où souvent
+dépendaient la destinée et le salut des États.</p>
+
+<p>Mais il faut en même temps avoir l'équité de
+reconnaître que les mœurs, les coutumes, les lois,
+ne permettaient point alors de s'écarter de ces usages;
+que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale,
+<span class="pagenum"><a name="LXXII" id="LXXII">LXXII</a></span>
+la persuasion et le consentement universel des
+nations, les préceptes et l'exemple même des philosophes,
+leur rendaient ces pratiques respectables;
+et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles
+nous paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient
+chez les Anciens partie de la religion et du culte
+public.</p>
+
+<p>Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu;
+mais le principe en était louable, et fondé
+sur la nature. C'était un ruisseau corrompu qui partait
+d'une bonne source. L'homme, par ses propres
+lumières, ne connaît rien au-delà du présent: l'avenir
+est pour lui un abyme fermé à la sagacité la plus vive
+et la plus perçante, qui ne lui montre rien de certain
+sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions.
+Du côté de l'exécution, il n'est pas moins
+faible et moins impuissant. Il sent qu'il est dans une
+dépendance entière d'une main souveraine, qui
+dispose avec une autorité absolue de tous les événements,
+et qui, malgré tous ses efforts, malgré la
+sagesse des mesures le mieux concertées, le réduit,
+par les moindres obstacles et par les plus légers
+contre-temps, à l'impossibilité d'exécuter ses projets.</p>
+
+<p>Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir
+à une lumière et à une puissance supérieure. Il est
+forcé par son propre besoin, et par le vif désir qu'il
+a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser
+à celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance
+de l'avenir et le pouvoir d'en disposer. Il
+<span class="pagenum"><a name="LXXIII" id="LXXIII">LXXIII</a></span>
+offre des prières, il fait des vœux, il présente des
+sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise
+de s'expliquer ou par des oracles, ou par des
+songes, ou par d'autres signes qui manifestent sa
+volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver que
+ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de
+la connaître, afin de pouvoir s'y conformer.</p>
+
+<p>Ce principe religieux de dépendance et de respect
+à l'égard de l'Être suprême est naturel à l'homme;
+il le porte gravé dans son cœur; il en est averti par
+le sentiment intérieur de son indigence, et par tout
+ce qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que
+ce recours continuel à la Divinité, est un des premiers
+fondements de la religion, et le plus ferme
+lien qui attache l'homme au Créateur.</p>
+
+<p>Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai
+Dieu, et d'être choisis pour former son peuple, n'ont
+point manqué de s'adresser à lui, dans leurs besoins
+et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et
+pour connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester
+à eux; et les conduire par des apparitions,
+par des songes, par des oracles, par des prophéties,
+et les protéger par des prodiges éclatants.</p>
+
+<p>Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer
+le mensonge à la vérité se sont adressés, pour obtenir
+le même secours, à des divinités fausses et trompeuses,
+qui n'ont pu répondre à leur attente, et
+payer l'hommage qu'on leur rendait, que par l'erreur
+<span class="pagenum"><a name="LXXIV" id="LXXIV">LXXIV</a></span>
+et l'illusion, et par une frauduleuse imitation de la
+conduite du vrai Dieu.</p>
+
+<p>De là sont nées les vaines observations des songes,
+qu'une superstition crédule leur faisait prendre pour
+des avertissements salutaires du ciel; ces réponses
+obscures ou équivoques des oracles, sous le voile
+desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur
+ignorance, et par une ambiguité étudiée se ménageaient
+une issue, quel que dût être l'événement.
+De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on
+se flattait de trouver dans les entrailles des bêtes,
+dans le vol et le chant des oiseaux, dans l'aspect des
+astres, dans les rencontres fortuites, dans les caprices
+du sort; ces prodiges effrayants qui répandaient
+la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne
+pouvoir expier que par des cérémonies lugubres, et
+quelquefois même par l'effusion du sang humain;
+enfin, ces noires inventions de la magie, les prestiges,
+les enchantements, les sortilèges, les évocations des
+morts, et beaucoup d'autres espèces de divination.</p>
+
+<p>Tout ce que je viens de rapporter était un usage
+reçu et observé généralement parmi tous les peuples;
+et cet usage était fondé sur les principes de religion
+que j'ai montrés sommairement. <span class="side"> Xenoph. in
+Cyrop. l. 1,
+p. 25 et 37.</span> On en voit une
+preuve éclatante dans l'endroit de la Cyropédie où
+Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune prince
+de si belles instructions, et si propres à former un
+grand capitaine et un grand roi. Il lui recommande
+<span class="pagenum"><a name="LXXV" id="LXXV">LXXV</a></span>
+sur-tout d'avoir un souverain respect pour les dieux;
+de ne former jamais aucune entreprise, soit petite,
+soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et
+consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui
+sont leurs ministres et les interprètes de leurs volontés;
+mais de ne pas s'y fier ni s'y livrer si aveuglément
+qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui
+regarde la science de la divination, des augures et
+des auspices. Et la raison qu'il rapporte de la dépendance
+où doivent être les princes à l'égard des dieux,
+et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout; c'est
+que, quelque prudents et quelque clairvoyants que
+soient les hommes dans le cours ordinaire des affaires,
+leurs vues sont toujours fort courtes et fort
+bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la Divinité,
+d'un seul regard, embrasse tous les siècles et
+tous les événements. «Comme les dieux sont éternels,
+dit Cambyse à son fils, ils savent tout, et connaissent
+également le passé, le présent et l'avenir.
+Entre ceux qui les consultent, ils donnent des
+avis salutaires à ceux qu'ils veulent favoriser, pour
+leur faire connaître ce qu'il faut faire et ce qu'il
+ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils
+ne donnent pas de semblables conseils à tous les
+hommes, il ne faut pas s'en étonner, puisque nulle
+nécessité ne les oblige de prendre soin des personnes
+sur qui il ne leur plaît pas de répandre
+leurs grâces.»</p>
+
+<p>Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés,
+<span class="pagenum"><a name="LXXVI" id="LXXVI">LXXVI</a></span>
+par rapport aux différentes espèces de divination;
+et il n'est pas étonnant que des historiens qui écrivaient
+l'histoire de ces peuples se soient crus obligés
+de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs
+religion et de leur culte, et qui souvent était l'ame
+de leurs délibérations et la règle de leur conduite.
+J'ai cru, par cette même raison, ne devoir pas entièrement
+supprimer dans l'Histoire que je donne au
+public ce qui regarde cette matière, quoique pourtant
+j'en aie retranché une grande partie.</p>
+
+<p>Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage
+un abrégé chronologique de tous les faits, et une
+table exacte des matières.</p>
+
+<p>Mon guide pour la chronologie est ordinairement
+Ussérius. Dans l'histoire des Carthaginois, je marque
+le plus souvent quatre époques: l'année de la création
+du monde, que je désigne par ces lettres, pour
+abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage
+et de Rome; enfin, l'année qui précède la naissance
+de Jésus-Christ, dont je compte les années depuis
+l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les
+autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de
+quatre ans.</p>
+
+<hr>
+<br><br><br>
+<p><span class="pagenum"><a name="LXXVII" id="LXXVII">LXXVII</a></span></p>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>AVERTISSEMENTS</h2>
+
+<h3>DE L'AUTEUR,</h3>
+
+<h5>RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES,<br>
+
+ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</h5>
+
+<hr>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a>
+ Voulant donner une édition
+complète des œuvres de Rollin, nous
+avons dû conserver ces Avertissements,
+quoiqu'ils semblent maintenant
+inutiles. Comme les volumes de
+notre Édition ne peuvent correspondre
+à ceux de l'édition in-12,
+à la tête desquels ces avertissements
+se trouvaient placés, nous aurions
+eu quelque peine à leur trouver
+une place convenable dans le
+corps de l'ouvrage. Il nous a donc
+semblé préférable de les mettre tous
+ensemble après la Préface, dont ils
+forment en quelque sorte le complément.
+[<i>Note des Éditeurs.</i>]</blockquote>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE TOME TROISIÈME.</h5>
+
+<p>Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume
+jusqu'à la fin de la guerre du Péloponnèse, et de le
+terminer par quelques réflexions sur les mœurs, le
+caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce
+les plus connus. Je me suis trouvé hors d'état de
+tenir ma parole. Les additions que j'ai faites dans le
+cours de l'impression, pour tâcher de ne rien omettre
+d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne
+l'avais prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la
+<span class="pagenum"><a name="LXXVIII" id="LXXVIII">LXXVIII</a></span>
+déroute de l'armée des Athéniens devant Syracuse,
+et à la mort de Nicias, qui arrivent la dix-neuvième
+année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même
+souhaité pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est
+ce qu'il ne m'a pas été possible de faire, quelque
+envie que j'en eusse. L'entreprise des Athéniens
+contre Syracuse étant la plus grande que cette république
+ait jamais faite, et étant devenue la principale
+cause de sa chute, je n'ai pas cru devoir
+couper la narration d'un événement si grand et si lié;
+et il me semble que ç'aurait été tromper l'attente
+du lecteur, si, après l'avoir introduit dans une scène
+pleine d'action et de mouvement, je lui en avais
+dérobé la catastrophe.</p>
+
+<p>J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume
+suivant. Malgré tous ces retranchements, celui-ci
+est demeuré encore très-incommode pour les
+lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les
+ouvriers, qui ne peuvent le relier qu'avec peine; et
+sur-tout pour le libraire, dont la dépense est augmentée
+considérablement par le surcroît de cinq ou
+six feuilles de plus que dans les deux premiers volumes,
+c'est-à-dire de 150 ou de 200 pages. Il m'a
+paru que le public, par rapport à l'impression de ce
+livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des
+caractères, ni de l'exactitude et de la correction, et
+j'ai veillé à ce qu'on y apportât tous les soins possibles.
+Sur la représentation que m'a faite la veuve
+du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son
+<span class="pagenum"><a name="LXXIX" id="LXXIX">LXXIX</a></span>
+mari), que ce troisième volume surpassait de beaucoup
+les deux autres, je n'ai pu lui refuser la grace
+qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une
+justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire,
+mais pour ce volume seulement. Je l'ai priée de continuer
+d'avoir égard aux personnes qui s'adresseront
+à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai
+de meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai
+plus dans le même inconvénient.</p>
+
+<p>Dès que l'impression de ce troisième volume a été
+achevée, on a commencé à réimprimer les deux
+premiers. J'y ai fait quelques corrections et quelques
+légers changements sur les avis que des amis m'ont
+donnés. Je les aurais marqués à la fin de ce volume,
+si je n'avais craint de le trop charger: je le ferai dans
+les volumes suivants, afin que ceux qui ont la
+première édition puissent en faire usage. Ce petit
+recueil de corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées
+ensemble, et mises sous les yeux du lecteur,
+ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre; mais
+il peut être utile au public en rendant le livre moins
+défectueux, et cela doit me suffire. D'ailleurs, en
+matière de littérature, comme dans la morale, les
+fautes reconnues et avouées sincèrement sont oubliées,
+ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.</p>
+
+<p>Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces
+trois volumes des endroits qui leur paraîtront demander
+quelque changement nécessaire, soit pour
+la justesse de l'expression, soit pour la vérité des
+<span class="pagenum"><a name="LXXX" id="LXXX">LXXX</a></span>
+faits, soit pour l'exactitude des dates, soit même
+pour quelques circonstances essentielles que j'aurai
+omises, de vouloir m'en donner avis, en adressant
+leurs lettres chez le libraire. On me permettra de
+n'y faire d'autre réponse que celle que je fais ici par
+avance, en témoignant dès à-présent une très-sincère
+et très-vive reconnaissance à toutes les personnes
+qui voudront bien m'aider de leurs lumières.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE QUATRIÈME VOLUME.</h5>
+
+<p>Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi
+grande étendue qu'est celui de l'Histoire ancienne,
+qu'il n'échappe bien des fautes à un écrivain, quelque
+attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y
+apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même.
+Les avis qu'on m'a donnés, soit dans des
+lettres particulières, soit dans des écrits publics,
+m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les
+corriger toutes dans l'édition suivante de mon Histoire,
+que l'on doit bientôt commencer.</p>
+
+<p>Quand je ne serais pas porté par moi-même à
+profiter des avis qu'on me donne, il me semble que
+l'indulgence, je pourrais presque dire la complaisance,
+que le public témoigne pour mon ouvrage,
+devrait m'engager à faire tous mes efforts pour le
+<span class="pagenum"><a name="LXXXI" id="LXXXI">LXXXI</a></span>
+rendre le moins défectueux qu'il me serait possible.
+Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la critique
+tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne
+s'agit alors que de reconnaître qu'on s'est trompé,
+et de corriger ses fautes. Mais il est une autre sorte
+de critique qui embarrasse et laisse dans l'incertitude,
+parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille
+évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai
+un exemple entre plusieurs autres.</p>
+
+<p>Quelques personnes croient que, dans mon Histoire,
+les réflexions sont trop longues et trop
+fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est point
+sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu
+écarté de la règle que les historiens ont coutume de
+suivre, qui est de laisser pour l'ordinaire au lecteur
+le soin et, en même temps, le plaisir de faire lui-même
+ses réflexions sur les faits qu'on lui présente;
+au lieu qu'en les lui suggérant, il paraît qu'on se
+défie de ses lumières et de sa pénétration. Ce qui
+m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier
+et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage,
+a été de travailler pour les jeunes gens, et
+de ne rien négliger de ce qui me paraîtrait propre
+à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet que
+produisent naturellement les réflexions; et l'on sait
+que la jeunesse en est moins capable par elle-même
+qu'un âge plus avancé, et que, pour lui faire tirer
+de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a lieu d'en
+attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont
+<span class="pagenum"><a name="LXXXII" id="LXXXII">LXXXII</a></span>
+singuliers et remarquables, de lui mettre devant les
+yeux le jugement qu'en ont porté les auteurs de
+l'antiquité les plus sensés et les plus sages, afin de
+lui apprendre à faire par elle-même dans la suite
+de pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.</p>
+
+<p>L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des
+enfants de neuf à dix ans de l'un et de l'autre sexe qui
+la lisent avec plaisir, et le compte exact que je leur
+ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux
+événements, mais de ce qu'il y a de plus solide
+dans les réflexions, m'ont confirmé dans l'opinion
+où j'étais qu'elles pouvaient leur être de quelque
+utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur
+portée. Si effectivement elles étaient propres à accoutumer
+les jeunes gens à saisir dans l'Histoire le
+vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en est le
+grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du
+moins l'intention que j'ai eue de le leur procurer,
+pourrait faire excuser la liberté que j'ai prise de
+m'écarter peut-être un peu trop de la règle ordinaire.
+Cependant je ne suis point attaché à mon
+sentiment, et si je m'apercevais qu'il fût contraire
+à celui du public, j'y renoncerais sans peine.</p>
+
+<p>Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut
+qu'on me le pardonne; car<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> j'avoue que je ne puis
+les perdre de vue, et que tout ce qui peut contribuer
+à leur instruction me touche sensiblement. Il
+<span class="pagenum"><a name="LXXXIII" id="LXXXIII">LXXXIII</a></span>
+va paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour
+titre, <i>le Spectacle de la Nature</i>, ou <i>Entretiens sur
+les particularités de l'Histoire naturelle qui ont paru
+les plus propres à rendre les jeunes gens curieux,
+et à leur former l'esprit</i>. On y développe d'une
+manière agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus
+curieux dans la nature, pour ce qui regarde les
+animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, les
+poissons. S'il m'était permis de juger du succès de
+ce livre par le plaisir que la lecture m'en a causé,
+je pourrais assurer par avance qu'il sera grand. C'est
+à ma prière, et sur mes vives sollicitations, que
+l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup
+augmenté, s'il se trouve au goût du public.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a>
+ «Neque enim me pœnitet ad hoc
+quoque opus meum, et curam susceptorum
+semel adolescentium respicere.»
+(QUINTIL. lib. XI, c. 1.)</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Lettre de monsieur Rousseau.</i></p>
+
+<p>J'espère que le public ne me saura pas mauvais
+gré d'avoir inséré ici une lettre de M. Rousseau,
+dans laquelle, à l'occasion de l'Avertissement qui
+précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des
+personnes qui me conseilleraient de retrancher ou
+d'abréger les réflexions que je répands de temps en
+temps dans mon Histoire. L'autorité d'un écrivain
+aussi généralement estimé pour la justesse et la délicatesse
+du goût que l'est celui dont je parle a été
+pour moi d'un grand poids; et, m'imaginant que
+le public me parlait par sa bouche, je n'ai pas cru
+devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas
+tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon
+<span class="pagenum"><a name="LXXXIV" id="LXXXIV">LXXXIV</a></span>
+Ouvrage, parce que j'ai lieu de craindre que son bon
+cœur n'ait fait illusion à son esprit, et ne l'ait aveuglé
+en faveur d'un ami qu'il considère depuis long-temps.
+L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait
+que, dans l'amitié, elle fût plus commune qu'elle
+n'est.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Vellem in amicitia sic erraremus, et isti</p>
+<p class="i16">Errori nomen virtus posuisset honestum.</p>
+</div></div>
+
+<p class="rig">A Bruxelles, le 27 août 1732.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur,
+de l'agréable présent que vous m'avez fait du
+quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour
+ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction
+qui n'a été interrompue en aucun endroit. Si
+le sentiment peut passer pour bon juge en ces
+matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté
+plus mal fondée que celle que vous dites vous avoir
+été objectée sur la prétendue longueur des réflexions
+dont votre narration est quelquefois
+accompagnée, ni de plus mauvais conseil que
+celui qu'on vous a donné de les abréger. C'est
+vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue
+le plus utilement et même le plus agréablement
+de tant d'autres histoires dont le public se trouve
+inondé, et qui, dépouillées de l'instruction qui
+doit être le but de l'écrivain et le fruit de la lecture,
+méritent plutôt le nom de Gazettes savantes
+que celui d'Histoires. Quelque nécessaires que ces
+réflexions soient aux jeunes gens, vous connaissez
+<span class="pagenum"><a name="LXXXV" id="LXXXV">LXXXV</a></span>
+trop bien les hommes pour ne pas sentir combien
+elles le sont aux personnes avancées en âge, et
+qui passent même pour les plus raisonnables. La
+plupart lisent pour satisfaire leur curiosité, et
+pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous
+même parmi les plus sensés une demi-douzaine
+de lecteurs qui veuillent se donner le temps et la
+peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se
+la donneraient, est-il sûr qu'ils soient capables de
+méditer comme il faut et où il faut? Les uns s'attacheront
+à un mot ou à une expression qui ne
+leur aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque
+point de chronologie ou à quelque fait contesté
+par d'autres auteurs; et à peine dans le
+grand nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se
+mette en peine d'y chercher le véritable et l'unique
+objet de toute lecture sensée, qui est l'instruction.
+C'est pourtant pour le plus grand nombre que
+vous travaillez. Votre but n'est pas d'instruire
+ceux qui sont déjà instruits; et quand ce le serait,
+quelle satisfaction n'est-ce pas pour eux de se
+retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un
+homme comme vous, et de s'assurer par cette
+conformité de la vérité des leurs? Ne faites donc
+point de difficulté, monsieur, de continuer comme
+vous avez commencé. La fonction du philosophe
+et celle de l'historien sont les mêmes. L'un cherche
+à instruire par les préceptes, l'autre par les
+exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés
+<span class="pagenum"><a name="LXXXVI" id="LXXXVI">LXXXVI</a></span>
+de préceptes à propos, ils deviennent la
+plupart du temps inutiles, soit par la paresse,
+soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des
+lecteurs. C'est à vous de leur lever ces obstacles;
+et ils vous en seront d'autant plus obligés, que
+cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile,
+est en même temps la plus agréable, et celle qui
+satisfait plus l'esprit, les réflexions s'y trouvant
+mêlées et comme incorporées aux faits d'une
+manière si naturelle et si éloignée de toute affectation,
+que, si on les en détachait, il semble
+qu'elles laisseraient un vide dans votre narration.
+Ne croyez pas pourtant que mon intention, en
+vous écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en
+donneur de conseils. Je n'ai pas assez de témérité
+pour m'en croire capable; mais, plein comme je
+le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais
+cru me faire tort à moi-même si je vous avais
+caché ma pensée sur ce qui m'a paru de plus important
+dans le plan que vous vous êtes fait, et
+sur ce qui m'a le plus charmé dans la manière
+dont vous l'avez exécuté. Je suis avec beaucoup
+de respect,»</p>
+
+<p>MONSIEUR,</p>
+
+<p class="mid">Votre très-humble et très-obéissant
+serviteur,</p>
+
+<p class="rig">ROUSSEAU.</p><br><br><br><br>
+
+<span class="pagenum"><a name="LXXXVII" id="LXXXVII">LXXXVII</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE TOME CINQUIÈME.</h5>
+
+<p>Quoique le public n'attende pas de moi une apologie
+sur la promptitude avec laquelle je le sers, je
+me crois néanmoins obligé de lui rendre compte
+de mon travail, et de lui expliquer comment, au
+lieu d'un seul volume de mon Histoire, qui est le
+tribut annuel que j'avais coutume de lui payer, je
+me prépare cette année à lui en fournir deux. En
+voici déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le
+mois d'août, il sera suivi d'un autre. Il peut y avoir
+quelque lieu d'en être surpris, et de douter si c'est
+assez respecter le public que de se hâter ainsi de
+lui donner livre sur livre, sans paraître avoir pris
+tout le temps nécessaire pour les travailler et les
+polir comme il convient.</p>
+
+<p>Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille
+négligence, que je regarde comme directement
+contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le serais
+guère moins qu'on attribuât cette promptitude à
+une heureuse fécondité de génie, à une grande facilité
+de composition, à un fonds de connaissances
+amassé de longue main. Je ne me reconnais point,
+ou peu, à tous ces traits.</p>
+
+<p>Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais
+<span class="pagenum"><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII">LXXXVIII</a></span>
+gré de cet aveu, que, pour répondre à son estime
+et à son attente, je me livre tout entier à mon
+ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y
+donne tout mon temps et tous mes soins, et que
+j'écarte sévèrement toute autre occupation, parce
+que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence,
+et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu
+y a donné jusqu'ici, que c'est à quoi il m'appelle,
+et le travail qu'il m'impose.</p>
+
+<p>Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage
+au-delà de la mesure ordinaire, sont les secours
+considérables que j'ai tirés de plusieurs livres, sur
+les principales matières dont traitent les deux volumes
+qui suivent le quatrième. A ce prix, il est
+aisé de devenir auteur, et l'on gagne bien du temps
+quand on trouve une partie de la besogne faite par
+d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter,
+et à en faire usage comme de son bien
+propre. C'est la possession où je me suis mis dès le
+commencement, et dont il semble que le public
+m'a passé titre.</p>
+
+<p>Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne
+sont pas moins importants, dont le public souffrira
+que je lui rende ici compte, parce que ma reconnaissance
+ne peut pas demeurer muette plus longtemps.
+J'ai l'avantage de passer près de quatre mois
+de suite au voisinage de Paris, dans une agréable
+campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer
+et pour le travail, et pour le délassement: la bonne
+<span class="pagenum"><a name="LXXXIX" id="LXXXIX">LXXXIX</a></span>
+compagnie, la conversation, le bon air, la promenade,
+des prairies enchantées, un bord de rivière
+toujours amusant, une vue douce et qui se présente
+toujours avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait
+l'assaisonnement de tout le reste, une pleine et
+entière liberté.</p>
+
+<p>Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld),
+qui se sont tous deux également distingués, chacun
+dans leur profession, par un mérite rare et solide,
+me sont aussi tous deux d'un secours infini pour
+mon ouvrage. L'un, qui a fait et soutenu des siéges,
+et qui s'est trouvé à plusieurs actions (le public sait
+avec quel succès), veut bien que je lui lise les
+principales batailles dont je fais mention dans mon
+Histoire, et par là m'épargne beaucoup de fautes et
+de bévues grossières, telles que Polybe en relève un <span class="side"> Polyb. l. 12,
+p. 662-666.</span>
+grand nombre dans les écrits du philosophe Callisthène,
+qui avait accompagné Alexandre-le-Grand
+dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à
+propos ingéré de décrire les expéditions guerrières
+de ce conquérant, où il n'entendait rien, sans avoir
+pris la précaution de consulter les gens du métier.</p>
+
+<p>L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes
+plus intimes amis, qui, outre la science profonde
+de la théologie, et la connaissance des Écritures,
+où il excelle, possède nos historiens grecs et latins,
+aussi bien qu'aucune personne que je connaisse, et
+qui paraît n'avoir rien oublié de tout ce qu'il a lu,
+a la patience de lire et de relire tous mes Ouvrages
+<span class="pagenum"><a name="XC" id="XC">XC</a></span>
+avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas
+de me donner ses remarques, de me faire part de
+ses vues, de me communiquer ses réflexions; et il
+m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la
+tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps
+entre pour beaucoup dans toutes les peines qu'il
+veut bien se donner pour perfectionner mon Ouvrage;
+mais je lui dois ce témoignage, que l'amour
+du bien public, qui fait l'un des principaux caractères
+de ces deux frères, y a encore plus de part;
+et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance,
+la rend encore plus vive, et j'ose dire
+plus religieuse.</p>
+
+<p>Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas
+être pour moi un séjour agréable et utile en même
+temps. Je voudrais que ce fût encore la coutume,
+comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où
+on les a composés. Je mettrais à la tête des miens:
+DE MA MAISON DE COLOMBE<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>; car le maître de celle-ci
+veut que je la regarde comme mienne. Je lui
+desire, pour récompense, moins la graisse de la
+terre que la rosée du ciel; et je souhaite de tout
+mon cœur, trop heureux si j'y pouvais contribuer
+en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir
+ses aimables enfants croître sous ses yeux de plus
+en plus en sagesse et en grâce devant Dieu et devant
+les hommes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> E Columbano meo.</blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XCI" id="XCI">XCI</a></span></p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE TOME ONZIÈME.</h5>
+
+<p>Ce onzième volume, qui contient huit cents pages,
+s'est trouvé d'une grosseur si énorme, qu'on s'est
+cru obligé de le diviser pour la commodité des lecteurs,
+et de le couper en deux tomes, qui ne seront
+vendus tout reliés que trois livres dix sous.</p>
+
+<p>Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien
+plus loin que je ne pensais, et il occupera encore
+le douzième volume tout entier au moins. Je me
+suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans
+une entreprise qui demanderait un grand nombre
+de connaissances, et même portées à une grande
+perfection, pour donner de chacune une idée juste,
+précise, complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment
+au-dessus de mes forces; et j'ai tâché de
+suppléer à ce qui me manquait, en profitant du
+travail des plus habiles en chaque art pour me conduire
+dans des routes, dont les unes m'étaient peu
+familières, et les autres entièrement inconnues.</p>
+
+<p>J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine
+de mon travail, non pour me livrer à une molle et
+frivole oisiveté, qui ne convient point à un honnête
+homme, et encore moins à un chrétien, mais pour
+jouir d'un tranquille repos, qui me permettrait de
+<span class="pagenum"><a name="XCII" id="XCII">XCII</a></span>
+ne plus employer ce qu'il peut me rester encore de
+jours à vivre qu'à des études et à des lectures
+propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer
+à ce dernier moment qui doit décider pour
+toujours de notre sort. Il me semblait qu'après avoir
+travaillé pour les autres pendant plus de cinquante
+ans, il devait m'être permis de ne plus travailler
+que pour moi, et de renoncer absolument à l'étude
+des auteurs profanes, qui peuvent plaire à l'esprit,
+mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une
+forte inclination me portait à prendre ce parti, qui
+me paraissait tout-à-fait convenable, et presque
+nécessaire.</p>
+
+<p>Cependant les désirs du public, qui ne sont pas
+obscurs sur ce sujet, m'ont fait naître quelque doute.
+Je n'ai pas voulu me déterminer moi-même, ni
+prendre pour règle de ma conduite mon inclination
+seule. J'ai consulté séparément des amis sages et
+éclairés, qui m'ont tous condamné à entreprendre
+l'Histoire romaine, j'entends celle de la république.
+Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a
+frappé; et je n'ai plus eu de peine à me rendre à
+un avis que j'ai regardé comme une marque certaine
+de la volonté de Dieu sur moi.</p>
+
+<p>Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que
+j'aurai achevé l'autre, ce que j'espère qui n'ira pas
+loin. Agé de soixante et seize ans accomplis, je n'ai
+pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte
+de pouvoir le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai
+<span class="pagenum"><a name="XCIII" id="XCIII">XCIII</a></span>
+autant que mes forces et ma santé me le permettront.
+N'ayant entrepris ma première Histoire que
+pour remplir le ministère auquel il me semblait que
+Dieu m'avait appelé, en commençant à former le
+cœur des jeunes gens, à leur donner les premières
+teintures de la vertu par l'exemple des grands
+hommes du paganisme, et à en jeter les premiers
+fondements pour les conduire à des vertus plus solides,
+je me sens plus obligé que jamais à porter les
+mêmes vues dans celle où je suis près d'entrer. Je
+tâcherai de ne point oublier que Dieu, me prenant
+sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre),
+n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit,
+ni s'il aura été reçu avec applaudissement ou non,
+mais si je l'aurai composé uniquement pour lui
+plaire, et pour rendre quelque service au public.
+Cette pensée ne servira qu'à augmenter de plus en
+plus mon ardeur et mon zèle par la vue de celui
+pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de
+nouveaux efforts pour répondre à l'attente publique,
+en profitant de tous les avis qu'on a bien voulu me
+donner sur ma première Histoire.</p>
+
+<p>Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais
+d'autre récompense d'un si long et si pénible travail
+que des louanges humaines. Et qui peut se flatter
+néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de
+la surprise d'une si douce illusion? Les païens ne
+travaillaient que dans cette vue. Aussi est-il écrit
+d'eux: <i>Receperunt mercedem suam. Vani vanam,</i>
+<span class="pagenum"><a name="XCIV" id="XCIV">XCIV</a></span>
+ajoute un Père. <i>Ils ont reçu leur récompense, aussi
+vaine qu'eux</i>. Je dois bien plutôt me proposer pour
+modèle ce serviteur qui emploie toute son industrie
+et toute son application à faire valoir le peu de talents
+que son maître lui a confiés, afin d'entendre
+comme lui, au dernier jour, ces consolantes paroles, <span class="side"> Matth. 25,
+21.</span>
+bien supérieures à toutes les louanges des hommes:
+<i>O bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été
+fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup:
+entrez dans la joie de votre Seigneur.</i> FIAT,
+FIAT.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>POUR LE TREIZIÈME VOLUME.</h5>
+
+<p>Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui
+m'a occupé tout entier pendant plusieurs années. Je
+ne puis m'empêcher, en le finissant, de marquer au
+public ma reconnaissance pour l'accueil favorable
+qu'il lui a fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté
+et une indulgence qui m'ont étonné, et auxquelles
+certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé les
+mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes
+compatriotes, et j'en ai reçu des témoignages d'approbation
+et de bienveillance qui me feraient beaucoup
+d'honneur, s'il m'était permis de les rendre
+publics.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="XCV" id="XCV">XCV</a></span></p>
+
+<p>Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que
+l'Ouvrage ne soit pas mauvais, puisqu'il a eu le bonheur
+de plaire à tant de personnes; mais je dois
+aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient
+pas tout entière. On sait que le fond de tout ce que
+j'ai écrit est tiré d'auteurs anciens tant grecs que
+latins, qui ont fait l'admiration de tous les siècles,
+et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les
+pensées, les tours, et souvent même les expressions,
+par la beauté et l'énergie de celles qu'ils me présentaient.
+Les traductions qu'on a de plusieurs de
+ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont
+épargné beaucoup de peine et de temps, parce
+qu'en les comparant avec les originaux j'y trouvais
+pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je me
+suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne
+m'en a pas su mauvais gré, d'enrichir mon ouvrage
+d'une infinité de beaux morceaux que je trouvais
+dans ceux des Modernes, et qui convenaient au
+mien, et j'en userai de même encore dans l'Histoire
+romaine; mais ce qui m'a le plus aidé dans mon
+travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en
+état de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques
+de quelques amis d'un goût rare et exquis,
+qui ont eu la patience de lire et de critiquer, presque
+en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent,
+et qui m'ont épargné bien des fautes. On voit donc
+que, tout compté et bien examiné, il y a beaucoup
+à rabattre pour moi des louanges que mon Ouvrage
+<span class="pagenum"><a name="XCVI" id="XCVI">XCVI</a></span>
+a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre
+avantage que celui de m'animer de plus en plus
+dans la nouvelle carrière de l'Histoire romaine, où
+je commence à entrer.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On
+trouvera à la fin de ce dernier volume deux tables,
+l'une chronologique, l'autre des matières.</p>
+
+<p><span class="side"> En 1738.</span>
+J'espère donner au public le premier tome de l'Histoire
+romaine avant le mois de septembre prochain.
+Pour en avancer la composition, j'ai cru devoir me
+reposer entièrement du soin des deux tables qui
+terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui
+ont bien voulu s'en charger. Au défaut d'autres
+qualités, je me pique d'être prompt à servir le
+public, et je lui consacre de bon cœur tout mon
+temps, sur lequel il a un droit justement acquis par
+toutes les bontés qu'il me témoigne.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="XCVII" id="XCVII">XCVII</a></span>
+
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2>ÉDITIONS</h2>
+
+<h4>DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS</h4>
+
+<h6>CITÉS</h6>
+
+<h5>DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</h5>
+
+<hr class="short">
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Cette table ne s'applique point
+aux citations qui se trouvent dans
+mes notes. Les éditions récentes dont
+je me suis servi étant presque toutes
+divisées par chapitres, paragraphes
+et numéros, c'est de cette manière
+que j'en indique les citations. Quand
+il m'arrive de me servir d'une édition
+qui n'est pas ainsi divisée, je cite
+la page, en ayant le soin de spécifier
+l'édition que j'ai eue sous les
+yeux; dans ce cas, c'est ordinairement
+la même que celle que Rollin
+a consultée.--L.</blockquote>
+
+<p>HERODOTUS. <i>Francof.</i>, an. 1608.</p>
+
+<p>THUCYDIDES. <i>Apud Henricum Stephanum</i>, an.
+1588.</p>
+
+<p>XENOPHON. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem
+græcarum Editionum</i>, an. 1625.</p>
+
+<p>POLYBIUS. <i>Parisiis</i>, an. 1609.</p>
+
+<p>DIODORUS SICULUS. <i>Hanoviæ, Typis Wechelianis</i>,
+an. 1684.</p>
+
+<p>PLUTARCHUS. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem
+græcarum Editionum</i>, an. 1624.</p>
+
+<p>STRABO. <i>Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis</i>, an.
+1620.</p>
+
+<p>ATHENÆUS. <i>Lugduni</i>, an. 1612.</p>
+
+<p>PAUSANIAS. <i>Hanoviæ, Typis Wechelianis</i>, an.
+1613.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="XCVIII" id="XCVIII">XCVIII</a></span>
+
+<p>APPIANUS ALEXANDRINUS. <i>Apud Henric. Stephan.</i>,
+an. 1592.</p>
+
+<p>PLATO. <i>Ex nova Joannis Serrani interpretatione,
+apud Henricum Stephanum</i>, an. 1578.</p>
+
+<p>ARISTOTELES. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem
+græcarum Editionum</i>, an. 1619.</p>
+
+<p>ISOCRATES. <i>Apud Paulum Stephanum</i>, an. 1604.</p>
+
+<p>DIOGENES LAERTIUS. <i>Apud Henricum Stephanum</i>,
+an. 1594.</p>
+
+<p>DEMOSTHENES. <i>Francof.</i>, an. 1604.</p>
+
+<p>ARRIANUS. <i>Lugd. Batav.</i>, an. 1704.</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p1" id="p1">1</a></span>
+
+<h1>HISTOIRE ANCIENNE</h1>
+
+<h2>DES ÉGYPTIENS,</h2>
+
+<h5>DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,<br>
+
+DES MÈDES ET DES PERSES,</h5>
+
+<h3>DES MACÉDONIENS ET DES GRECS.</h3>
+<br>
+<hr class="full">
+<br><br>
+
+<h3>AVANT-PROPOS.</h3>
+
+<h6>ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT<br>
+
+DES ROYAUMES.</h6>
+
+<p>Pour connaître comment se sont formés les états et
+les royaumes qui ont partagé l'univers, par quels degrés
+ils sont parvenus à ce point de grandeur que
+l'histoire nous montre, par quels liens les familles et
+les villes se sont réunies pour composer un corps de
+société, et pour vivre ensemble sous une même autorité
+et sous des lois communes, il est à propos de remonter,
+pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde,
+et jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes
+contrées après la division des langues, commencèrent
+à peupler la terre.</p>
+
+<p>Dans ces premiers temps, chaque père était le chef
+souverain de sa famille, l'arbitre et le juge des différends
+qui y naissaient, le législateur-né de la petite société
+<span class="pagenum"><a name="p2" id="p2">2</a></span>
+qui lui était soumise, le défenseur et le protecteur
+de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse
+mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui
+rendait les intérêts aussi chers que les siens propres.</p>
+
+<p>Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres,
+ils n'en usaient qu'en pères, c'est-à-dire, avec
+beaucoup de modération. Peu jaloux de leur pouvoir,
+ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à
+décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement
+obligés d'associer les autres à leurs travaux domestiques,
+ils les associaient aussi à leurs délibérations,
+et s'aidaient de leurs conseils dans les affaires. Ainsi
+tout se faisait de concert, et pour le bien commun.</p>
+
+<p>Les lois que la vigilance paternelle établissait dans
+ce petit sénat domestique, étant dictées par le seul
+motif de l'utilité publique, concertées avec les enfants
+les plus âgés, acceptées par les inférieurs avec un libre
+consentement, étaient gardées avec religion, et se conservaient
+dans les familles comme une police héréditaire
+qui en faisait la paix et la sûreté.</p>
+
+<p>Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois.
+L'un, sensible à la joie de la naissance d'un fils qui, le
+premier, l'avait rendu père, songea à le distinguer
+parmi ses frères par une portion plus considérable dans
+ses biens et par une autorité plus grande dans sa famille.
+Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse
+qu'il chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il
+voulait établir, se crut obligé d'assurer leurs droits et
+d'augmenter leurs avantages. La solitude et l'abandon
+d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha davantage
+un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et
+au repos d'une personne qui faisait la douceur de sa vie.
+<span class="pagenum"><a name="p3" id="p3">3</a></span>
+De ces différentes vues, et d'autres pareilles, sont nés
+les différents usages des peuples, et les droits des nations,
+qui varient à l'infini.</p>
+
+<p>A mesure que chaque famille croissait par la naissance
+des enfants et par la multiplicité des alliances,
+leur petit domaine s'étendait, et elles vinrent peu-à-peu
+à former des bourgs et des villes.</p>
+
+<p>Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la
+succession des temps, et les familles s'étant partagées
+en diverses branches, qui avaient chacune leurs chefs,
+et dont les intérêts et les caractères différents pouvaient
+troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le
+gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs
+sous une même autorité, et pour maintenir le repos
+public par une conduite uniforme. L'idée qu'on conservait
+encore du gouvernement paternel, et l'heureuse
+expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée
+de choisir parmi les plus gens de bien et les plus sages
+celui en qui l'on reconnaissait davantage l'esprit et les
+sentiments de père. L'ambition et la brigue n'avaient <span class="side"> Justin. lib. 1,
+cap. 1.</span>
+point de part dans ce choix: la probité seule et la réputation
+de vertu et d'équité en décidaient, et donnaient
+la préférence aux plus dignes<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> «Quos ad fastigium hujus majestatis
+non ambitio popularis, sed
+spectata inter bonos moderatio provehebat.»</blockquote>
+
+<p>Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour
+les mettre plus en état de faire respecter les lois, de se
+consacrer tout entiers au bien public, de défendre l'État
+contre les entreprises des voisins et contre la mauvaise
+volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom
+de <i>roi</i>, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre
+<span class="pagenum"><a name="p4" id="p4">4</a></span>
+en main, on leur fit rendre des hommages, on leur assigna
+des officiers et des gardes, on leur accorda des
+tributs, on leur confia un plein pouvoir pour administrer
+la justice; et, dans cette vue, on les arma du
+glaive pour réprimer les injustices et pour punir les
+crimes.</p>
+
+<p><span class="side"> Justin. lib. 1,
+cap. 1.</span>
+Chaque ville, dans les commencements, avait son
+roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à
+l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du
+pays qui l'avait vu naître<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Les démêlés presque inévitables
+entre des voisins, la jalousie contre un prince
+plus puissant, un esprit remuant et inquiet, des inclinations
+martiales, le désir de s'agrandir et de faire
+éclater ses talents, donnèrent occasion à des guerres,
+qui se terminaient souvent par l'entier assujettissement
+des vaincus, dont les villes passaient sous le pouvoir
+du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son domaine. <span class="side"> Justin. <i>ibid.</i></span>
+De cette sorte, une première victoire servant de degré
+et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus
+puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises,
+plusieurs villes et plusieurs provinces, réunies sous un
+seul monarque, formèrent des royaumes plus ou moins
+étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses conquêtes
+avec plus ou moins de vivacité<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> «Fines imperii tueri magis quàm
+proferre mos erat. Intra suam cuique
+patriam regna finiebantur.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> «Domitis proximis, quum accessione
+virium fortior ad alios transiret,
+et proxima quæque victoria
+instrumentum sequentis esset, totius
+Orientis populos subegit.»</blockquote>
+
+<p>Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition,
+se trouvant trop resserrée dans les limites d'un simple
+royaume, se répandit par-tout comme un torrent et
+comme une mer, engloutit les royaumes et les nations,
+<span class="pagenum"><a name="p5" id="p5">5</a></span>
+et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des
+princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter
+au loin les ravages et les incendies, et à laisser par-tout
+des traces sanglantes de leur passage. Telle a été l'origine
+de ces fameux empires qui embrassaient une grande
+partie du monde.</p>
+
+<p>Les princes usaient diversement de la victoire, selon
+la diversité de leurs caractères ou de leurs intérêts.
+Les uns, se regardant comme absolument maîtres des
+vaincus, et croyant que c'était assez faire pour eux que
+de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs
+enfants de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté;
+les réduisaient à un dur esclavage; les occupaient aux
+arts nécessaires pour la vie, aux plus vils ministères
+de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et
+souvent même les forçaient, par des traitements inhumains,
+à creuser les mines, et à fouiller dans les entrailles
+de la terre pour satisfaire leur avarice; et de là
+le genre humain se trouva partagé comme en deux
+espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et
+d'esclaves.</p>
+
+<p>D'autres introduisirent la coutume de transporter les
+peuples entiers, avec toutes leurs familles, dans de
+nouvelles contrées, où ils les établissaient, et leur donnaient
+des terres à cultiver.</p>
+
+<p>D'autres, encore plus modérés, se contentaient de
+faire racheter aux peuples vaincus leur liberté, et l'usage
+de leurs lois et de leurs privilèges, par des tributs annuels
+qu'ils leur imposaient; et quelquefois même ils
+laissaient les rois sur leur trône, en exigeant d'eux seulement
+quelques hommages.</p>
+
+<p>Les plus sages et les plus habiles en matière de politique
+<span class="pagenum"><a name="p6" id="p6">6</a></span>
+se faisaient un honneur de mettre une espèce
+d'égalité entre les peuples nouvellement conquis et les
+anciens sujets, accordant aux premiers le droit de bourgeoisie,
+et presque tous les mêmes droits et les mêmes
+priviléges dont jouissaient les autres; et par-là, d'un
+grand nombre de nations répandues dans toute la terre,
+ils ne faisaient plus en quelque sorte qu'une ville, ou
+du moins qu'un peuple.</p>
+
+<p>Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire
+du genre humain nous présente, et que je vais
+tâcher d'exposer plus en détail en traitant de chaque
+empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à
+l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains.
+Les Égyptiens, les Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens,
+les Mèdes et les Perses, les Macédoniens,
+les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au
+public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois,
+parce que les premiers sont fort anciens,
+et que les uns et les autres sont plus détachés du reste
+de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus de
+liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.</p>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p7" id="p7">7</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h1>LIVRE PREMIER.</h1>
+
+<hr>
+
+<h3>HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.</h3>
+
+<p>Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les
+Égyptiens. La première renfermera un plan abrégé et
+une courte description des différentes parties de l'Égypte,
+et de ce qu'on y trouve de plus remarquable.
+Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et
+de la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième,
+j'exposerai l'histoire des rois d'Égypte.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE<br>
+
+DE PLUS REMARQUABLE.</h4>
+
+<p><span class="side"> Herod, lib. 2
+cap. 177.</span>
+L'Égypte, dans une étendue assez bornée, renfermait
+autrefois<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> un grand nombre de villes, et une
+multitude incroyable d'habitants<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> On marque que, sous Amasis,
+il y avait en Égypte vingt mille
+villes habitées.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> La population de l'ancienne
+Égypte n'a rien d'incroyable. Seulement
+il faut distinguer, dans les
+textes anciens qui en font mention,
+ceux qui donnent un renseignement
+positif, de ceux qui n'offrent que des
+circonstances vagues dont on croit
+pouvoir conclure la population de
+ce pays.
+
+<p>Diodore de Sicile dit qu'autrefois,
+et de son temps, l'Égypte contenait
+sept millions d'habitants (I, § 31).</p>
+
+<p>Josèphe, environ un siècle après,
+porte la population de ce pays à sept
+millions cinq cent mille ames, sans
+compter celle d'Alexandrie (Jos. <i>Bell.
+Jud.</i> II, c. 16, §4), qui était, selon
+Diodore, de trois cent mille ames.</p>
+
+<p>Il résulte de ces deux passages
+clairs et positifs que, depuis les temps
+anciens jusqu'au règne de Titus, la
+population de l'Égypte était constamment
+restée au-dessous de huit
+millions d'habitants.</p>
+
+<p>Comme la surface habitable de
+ce pays est d'environ deux mille
+deux cents lieues carrées, on voit
+que la population était de trois mille
+quatre cents à trois mille cinq cents
+habitants par lieue carrée de terre
+habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire,
+quand on songe à la
+prospérité de l'ancienne Égypte.</p>
+
+<p>Quant à la population qu'on a voulu
+conclure du nombre d'un million
+de soldats qui sortaient des cent portes
+de Thèbes, ou bien encore des
+dix-sept cents enfants mâles nés, selon
+Diodore de Sicile, le même jour que
+Sésostris (I, § 54), elle serait en
+effet incroyable; car elle monterait
+à quarante ou cinquante millions
+d'individus. Mais, de ces deux faits,
+le premier est fondé sur une erreur
+de mots; le second, sur une erreur
+faite par Diodore de Sicile, ou peut-être
+sur une des exagérations familières
+aux prêtres égyptiens, qui ont
+débité tant de contes aux voyageurs
+grecs. C'est ce que j'établis dans un
+Mémoire dont je n'ai pu présenter ici
+que le principal résultat.--L.</p></blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p8" id="p8">8</a></span>
+
+<p>Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme
+de Suez, au midi par l'Éthiopie, au couchant par la Libye,
+et au nord par la mer Méditerranée. Le Nil parcourt
+du midi au nord toute la longueur du pays dans
+l'espace de près de deux cents lieues<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ce pays se trouve
+resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes,
+qui souvent ne laissent entre elles et le Nil
+qu'une plaine d'une demi-journée de chemin, et quelquefois
+moins.</p>
+
+<p>Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques
+endroits<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> jusqu'à une étendue de vingt-cinq ou trente
+<span class="pagenum"><a name="p9" id="p9">9</a></span>
+lieues. La plus grande largeur de l'Égypte se prend
+d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ cinquante
+lieues<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> La longueur de la vallée de
+l'Égypte, y compris ses sinuosités,
+est de cinq cent soixante-dix milles
+géographiques, ou deux cent trente-sept
+lieues de vingt-cinq au degré,
+et cent quatre-vingt-dix lieues de
+vingt au degré.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">
+(retour) </a> Par exemple, dans la partie de
+l'Égypte moyenne, qu'on appelle le
+<i>Faïoum</i>, ancien nome <i>Arsinoïtes</i>,
+dont le point le plus éloigné du Nil
+en est distant de quarante milles géographiques,
+ou quatorze lieues environ.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> La plus grande largeur se prend
+d'Alexandrie à Péluse: la distance
+est de cent quarante milles, ou quarante-six
+lieues.--L.</blockquote>
+
+<p>L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales
+parties: la haute Égypte, appelée autrement Thébaïde,
+qui était la partie la plus méridionale; l'Égypte du milieu,
+nommée Heptanome, à cause des sept nomes ou
+départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui
+comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce
+qu'il y a de pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la
+<span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 787.</span> mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont
+Casius. Sous Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un
+<span class="side"> [Diod. Sic. I
+§ 54.]</span> seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou
+nomes: dix dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize
+dans le pays qui est entre-deux.</p>
+
+<p>Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte<span class="side"> Tacit. Ann.
+l. 2, c. 61.</span>
+et l'Éthiopie; et, du temps d'Auguste, elles servaient
+ de bornes à l'empire romain: <i>claustra olim romani
+imperii</i>.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h5>THÉBAIDE.</h5>
+
+<p>Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait
+disputer aux plus belles villes de l'univers. Ses cent
+portes chantées par Homère sont connues de tout le
+<span class="pagenum"><a name="p10" id="p10">10</a></span>
+<span class="side"> Hom. II. 1,
+vers. 381.</span>
+monde, et lui font donner le surnom d'Hécatompyle,
+pour la distinguer d'une autre Thèbes située en Béotie.
+Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et on
+a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents<span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 816.</span>
+chariots et dix mille combattants par chacune de ses
+ portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence
+<span class="side"> Tacit. Ann.
+l. 2, c. 60.</span> et sa grandeur, encore qu'ils n'en eussent vu que
+les ruines, tant les restes en étaient augustes.</p>
+
+<p><span class="side"> Voyage de
+Thévenot.</span>
+On a découvert dans la Thébaïde (on l'appelle maintenant
+le Sayd) des temples et des palais encore presque
+entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables.
+On y admire sur-tout un palais dont les restes semblent
+n'avoir subsisté que pour effacer la gloire des plus grands
+ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bornées de
+part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare
+que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues
+à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore
+ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice
+n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont
+pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce
+qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment
+faisait le milieu de ce superbe palais, était soutenue
+de six-vingts colonnes de six brassées de grosseur,
+grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que
+tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait
+étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs
+même, c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir
+du temps, se soutiennent encore parmi les ruines
+de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité:
+tant l'Égypte savait imprimer un caractère d'immortalité
+à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les
+<span class="pagenum"><a name="p11" id="p11">11</a></span>
+<span class="side"> Lib. 17, pag.
+805.</span>
+lieux, fait la description d'un temple qu'il avait vu en
+Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient
+d'être rapporté<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 816.</span>
+Le même auteur, en écrivant les raretés de la Thébaïde,
+parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont
+il avait vu les restes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. On dit que cette statue, lorsqu'elle
+était frappée des premiers rayons du soleil levant,
+rendait un son articulé. En effet Strabon entendit ce
+son; mais il doute qu'il vînt de la statue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Ce temple est celui d'Héliopolis.
+Voyez l'explication que j'en ai donnée
+dans la traduction française,
+tom. V, p. 386 et suiv.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> «Germanicus aliis quoque miraculis
+intendit animum, quorum
+præcipua fuêre Memnonis saxea effigies,
+ubi radiis solis icta est, vocalem
+sonum reddens, etc.» TACIT.
+<i>Annal.</i> lib. 2, cap. 61.
+
+<p>== Cette statue colossale est assise
+et haute de 19 mètres 55 centimètres
+(environ 60 pieds), y compris le piédestal,
+qui a 4 mètres: si la statue était
+debout, elle aurait plus de 60 pieds.
+Ses jambes sont encore toutes couvertes
+d'inscriptions grecques et latines,
+la plupart du temps d'Adrien.
+Elles ont été gravées par des personnes
+qui attestent avoir entendu
+Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski,
+<i>Syntagm.</i> III, <i>de Memn.</i>,
+pag. 57.) On a soupçonné que les
+prêtres, au moyen de conduits souterrains,
+pénétraient dans la statue,
+afin que Memnon n'oubliât point
+de saluer sa mère. M. de Humboldt
+a cherché une explication physique
+du bruit que l'on croyait entendre.
+(<i>Voyages</i>, tom. IV, p. 560.)--L.</p></blockquote>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h5>ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.</h5>
+
+<p>Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis.
+On voyait dans cette ville plusieurs temples magnifiques,
+entre autres celui du dieu Apis, qui y était honoré
+d'une manière particulière. Il en sera parlé dans la
+suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le
+<span class="pagenum"><a name="p12" id="p12">12</a></span>
+voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si
+célèbre. Elle était située sur le bord occidental du Nil.</p>
+
+<p><span class="side"> Voyage de
+Thévenot.</span>
+Le grand Caire, qui semble avoir succédé à Memphis,
+a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du
+Caire est une des choses les plus curieuses qui soient en
+Égypte. Il est situé sur une montagne hors de la ville.
+Il est bâti sur le roc qui lui sert de fondement, et entouré
+de murailles fort hautes et fort épaisses. On
+monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si
+aisé à monter, que les chevaux et les chameaux tout
+chargés y vont facilement. Ce qu'il y a de plus beau et de
+plus rare à voir dans ce château, c'est le puits de Joseph.
+On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se
+plaisent à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont
+chez eux de plus remarquable, soit parce qu'en effet
+cette tradition s'est conservée dans le pays<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. C'est une
+preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement
+il est digne de la magnificence des plus
+puissants rois de l'Égypte. Ce puits est comme à double
+étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur prodigieuse.
+On descend jusqu'au réservoir qui est entre les
+deux puits par un escalier qui a deux cent vingt marches,
+large d'environ sept à huit pieds, dont la descente, douce
+et presque imperceptible, laisse un accès très-facile aux
+bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau. Elle
+vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve
+dans le pays. Les bœufs font tourner continuellement
+une roue où tient une corde à laquelle sont attachés
+plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier puits, qui
+<span class="pagenum"><a name="p13" id="p13">13</a></span>
+est le plus profond, se rend par un petit canal dans
+un réservoir qui fait le fond du second puits, au haut
+duquel elle est portée de la même manière; et de là elle
+se distribue par des canaux en plusieurs endroits du
+château. Comme ce puits passe dans le pays pour être
+fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût
+antique des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver
+sa place parmi les raretés de l'ancienne Égypte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Le nom de <i>puits de Joseph</i> vient
+uniquement de ce que ce puits a été
+construit vers l'an 1176 de notre
+ère, par les ordres du sultan Salah-Eddin
+ou Saladin, qui se nommait
+aussi <i>Joseph</i> (Yousouf).--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 17, pag.
+807.</span>
+Strabon parle d'une machine pareille, qui, par le
+moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau
+du Nil sur une colline fort élevée, avec cette différence
+qu'au lieu de bœufs c'étaient des esclaves, au nombre de
+cent cinquante, qui étaient employés à faire tourner
+ces roues.</p>
+
+<p>La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre
+par plusieurs raretés qui méritent d'être examinées
+chacune en particulier. Je n'en rapporterai que les
+principales: les obélisques, les pyramides, le labyrinthe,
+le lac de Mœris, et ce qui regarde le Nil.</p>
+
+<p class="mid">§ Ier. <i>Obélisques.</i></p>
+
+<p>L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser
+des monuments pour la postérité. Ses obélisques font
+encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par
+leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la
+puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens,
+a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments
+de leurs rois.</p>
+
+<p>Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire,
+menue, haute, et perpendiculairement élevée
+en pointe, pour servir d'ornement à quelque place, et
+qui est souvent chargée d'inscriptions ou d'hiéroglyphes.
+<span class="pagenum"><a name="p14" id="p14">14</a></span>
+On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles
+mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir
+et envelopper les choses sacrées et les mystères de
+leur théologie.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 37.</span>
+Sésostris avait fait élever dans la ville d'Héliopolis
+deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des carrières
+de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte.
+Ils avaient chacun cent-vingt coudées de haut<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, c'est-à-dire,
+trente toises ou cent quatre-vingts pieds. L'empereur
+Auguste, après avoir réduit l'Égypte en province,
+fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont
+l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à
+l'égard d'un troisième, qui était d'une grandeur énorme. <span class="side"> Plin. lib. 36,
+cap. 6 et 8.</span>
+Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait
+eu vingt mille hommes employés à le tailler. Constance,
+plus hardi qu'Auguste, le fit transporter à Rome<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. On y
+voit encore deux de ces obélisques, aussi-bien qu'un
+autre de cent coudées ou vingt-cinq toises de haut, et
+de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César <span class="side"> <i>Ibid.</i> cap. 9.</span>
+l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau d'une fabrique
+si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait
+jamais vu de pareil.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a> Je prends pour la coudée égyptienne
+celle qu'on a trouvée gravée
+dans le nilomètre d'Éléphantine:
+elle est de 0 mètre 527 millimètres.
+Les 120 coudées font 63 mètres
+24 centim., ou 194 pieds 8 pouc.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Les principaux obélisques égyptiens
+qui existent à Rome sont ceux de
+
+<pre>
+ Mètr. Cen.
+St-Jean de Latran, hauteur. 33 3
+Saint-Pierre. 27 7
+Du palais Pamphili. 16 53
+De Sainte-Marie-Majeure. 14 74
+Du Quirinal. 14 74
+De la Porte du Peuple. 24 57
+
+ --L.
+</pre>
+</blockquote>
+
+<p>Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques.
+Ils étaient pour la plupart taillés dans les carrières de
+la haute Égypte, où l'on en trouve encore qui sont à
+demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est
+<span class="pagenum"><a name="p15" id="p15">15</a></span>
+que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque
+dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans
+le temps de son inondation; d'où ensuite ils enlevaient
+les colonnes, les obélisques, et les statues sur des radeaux<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>
+proportionnés à leur poids, pour les conduire
+dans la basse Égypte<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Et, comme le pays était tout
+coupé d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits
+où ils ne pussent transporter facilement ces masses
+énormes, dont le poids aurait fait succomber toute
+autre sorte de machines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Le radeau est un assemblage de
+plusieurs pièces de bois plates, qui
+sert à voiturer des marchandises sur
+une rivière.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Le procédé employé par les
+Égyptiens, et dont Rollin ne donne
+pas une idée assez précise, mérite
+bien d'être rapporté ici. Lorsque
+Ptolémée Philadelphe voulut faire
+transporter à Alexandrie un obélisque
+de 80 coudées (42 mètres 160
+millim.), que le roi Nectanebis avait
+fait tailler autrefois, Callisthène dit
+qu'on creusa d'abord un canal qui,
+partant du Nil, allait passer sous
+l'obélisque qu'on voulait enlever.
+On construisit ensuite deux barques
+qu'on remplit de pierres dont la
+masse était double de celle de l'obélisque.
+Cette pesante charge les fit
+enfoncer dans l'eau assez profondément
+pour qu'elles pussent être
+conduites sous l'obélisque, qui se
+trouvait couché en travers du canal,
+ayant ses extrémités appuyées sur
+les deux bords. Ensuite on vida les
+bâtiments de toutes les pierres qu'ils
+contenaient. Dégagés de ce poids, ils
+soulevèrent nécessairement l'obélisque,
+qu'il fut aisé de conduire au
+lieu de sa destination (lib. 36,
+c. 9.). Ce procédé ingénieux, analogue
+à celui que nous employons
+pour remettre à flot les vaisseaux
+submergés, explique comment les
+Égyptiens ont pu transporter d'un
+bout de l'Égypte à l'autre d'énormes
+fardeaux, tels que les temples
+monolithes, ou d'une seule pierre.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ II. <i>Pyramides.</i></p>
+
+<p>Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a
+une base large et ordinairement carrée, qui se termine
+en pointe.</p>
+
+<p><span class="side"> Herodot.,
+lib. 2, c. 124,
+etc.</span>
+Il y avait en Égypte trois pyramides plus célèbres que
+toutes les autres, qui, selon Diodore de Sicile, ont mérité
+<span class="pagenum"><a name="p16" id="p16">16</a></span>
+<span class="side"> Diod. lib. 1,
+p. 39-41.<br>
+Plin. lib. 36,
+cap. 12.</span>
+d'être mises au nombre des sept merveilles du
+monde. Elles n'étaient pas fort éloignées de la ville de
+Memphis<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. Je ne parlerai ici que de la plus grande des
+trois. Elle était, comme les autres, bâtie sur le roc qui
+lui servait de fondement, de figure carrée par sa base,
+construite au-dehors en forme de degrés<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, et allait
+toujours en diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie
+de pierres d'une grandeur extraordinaire, dont les moindres
+étaient de trente pieds, travaillées avec un art
+merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques.
+Selon plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait
+huit cents pieds de largeur, et autant de hauteur<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. Le
+haut de la pyramide, qui d'en bas semblait être une
+pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de dix
+ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme
+était de seize à dix-sept pieds.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> Elles en étaient à 120 stades
+(DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> Autrefois les degrés étaient recouverts
+et cachés par un revêtement
+qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il
+fort difficile d'arriver au sommet,
+comme Pline le donne à entendre
+(lib. 36, c. 12; cf. Silv. de Sacy,
+<i>Trad. d'Abdallatif</i>, p. 216). J'ai
+expliqué ailleurs ce revêtement (<i>Recherches
+critiques sur Dicuil.</i>, pag.
+101 et suiv.).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> Les anciens ne sont point d'accord
+sur les dimensions de la grande
+pyramide. On peut voir leurs textes
+dans M. Larcher (<i>Traduction d'Hérodote</i>,
+tom. II, pag. 440.).--L.</blockquote>
+
+<p>Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>,
+de l'Académie des Sciences, qui avait été exprès sur les
+lieux en 1693:</p>
+
+<pre>
+Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises.
+Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées.
+Les faces sont des triangles équilatéraux.
+La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4.
+Et la solidité. 313,590 toises cubes.
+</pre>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Les mesures trigonométriques
+prises par M. Nouet diffèrent un
+peu de celles de M. de Chazelles.
+
+<pre>
+ Mètr. Cent.
+
+La base est de 227 25
+La hauteur perpendiculaire
+ jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95
+L'inclinaison des faces sur
+ le plan, de 51° 33' 44"
+</pre>
+
+<p>Au témoignage de Diodore, la
+pyramide n'était pas terminée tout-à-fait
+en pointe: la plate-forme supérieure
+avait six coudées, ou trois
+mètres 162 mill. de côté (DIOD. SIC.
+I, § 63); d'une autre part, on a
+la preuve que le revêtement était de
+2 mètres 710 mill.: on a donc pour
+la base 232 mètres 67 cent., ou
+119 toises; et pour la hauteur 144
+mètres, 60 cent., ou 75 toises. Il
+s'ensuit que la solidité de la pyramide
+est d'environ 2,620,000 mètres
+cubes.</p>
+
+<p>Voici les dimensions des deux
+autres pyramides construites, l'une
+par Mycérinus, l'autre par Chéphren:</p>
+
+<pre>
+ Base. Haut. Solidité.
+
+Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub.
+Chéph. 207 1 132 1,880,000
+</pre>
+
+<p>Ainsi la solidité des trois pyramides
+est égale à 4,690,000 mètres
+cubes. En supposant qu'avec les
+pierres qui entrent dans ces trois
+édifices on voulût construire une
+muraille de trois mètres (environ
+9 pieds) de haut, et de 1/3 de mètre
+(environ 1 pied d'épaisseur), on
+pourrait lui donner 469 myriamètres
+ou 1054 lieues de longueur; c'est-à-dire,
+qu'elle serait assez longue pour
+traverser l'Afrique depuis Alexandrie
+jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs
+sont propres à donner une idée
+de l'immensité du travail que ces
+monuments ont exigé.--L.</p></blockquote>
+
+<p>Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de
+<span class="pagenum"><a name="p17" id="p17">17</a></span>
+trois mois en trois mois un pareil nombre leur succédait.
+Dix années entières furent employées à couper
+les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans l'Éthiopie, et
+à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à construire
+ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité
+de chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide,
+en caractères égyptiens, ce qu'il avait coûté
+simplement pour les aulx, les poireaux, les ognons, et
+autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette
+somme montait à seize cents talents d'argent,<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a> c'est-à-dire,
+quatre millions cinq cent mille livres; d'où il était
+facile de conjecturer combien pour tout le reste la dépense
+était énorme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> 8,800,000 francs, s'il s'agit de
+talents attiques; ce qui est douteux.--L.</blockquote>
+
+<p>Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui,
+<span class="pagenum"><a name="p18" id="p18">18</a></span>
+par leur figure, autant que par leur grandeur, ont
+triomphé du temps et des barbares. Mais, quelque effort
+que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces
+pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore
+aujourd'hui, au milieu de celle qui était la plus grande,
+un sépulcre<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> vide, taillé tout entier d'une seule pierre,
+qui a de largeur et de hauteur environ trois pieds, sur
+un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se
+terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant
+de travaux imposés à des milliers d'hommes pendant
+plusieurs années, à procurer à un prince, dans cette
+vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments, un
+petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti
+ces pyramides n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés,
+et ils n'ont pas joui de leur sépulcre. La haine
+publique qu'on leur portait, à cause des duretés inouïes
+qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant
+de travaux, les obligea de se faire inhumer dans des
+lieux inconnus, afin de dérober leurs corps à la connaissance
+et à la vengeance des peuples.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Strabon parle de ce sépulcre,
+liv. 17, p. 808.
+
+<p>== M. Belzoni, qui vient de pénétrer
+dans la seconde pyramide, y a
+trouvé également un tombeau.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 46.</span>
+Cette dernière circonstance, que les historiens ont
+soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement
+nous devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité.
+Il est raisonnable d'y remarquer et d'y estimer
+le bon goût des Égyptiens par rapport à l'architecture,
+qui les porta dès le commencement, et sans qu'ils eussent
+encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout
+au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter
+jamais d'une noble simplicité, en quoi consiste la
+<span class="pagenum"><a name="p19" id="p19">19</a></span>
+souveraine perfection de l'art. Mais quel cas doit-on
+faire de ces princes qui regardaient comme quelque
+chose de grand de faire construire, à force de bras et
+d'argent, de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser
+leur nom, et qui ne craignaient point de faire
+périr des milliers d'hommes pour satisfaire leur vanité?
+Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui cherchaient
+à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques,
+mais consacrés à l'utilité publique.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 36,
+cap. 12.</span>
+Pline nous donne en peu de mots une juste idée de
+ces pyramides en les appelant une folle ostentation de
+la richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile:
+<i>regum pecuniæ otiosa ac stulta ostentatio</i>; et il ajoute
+que c'est par une juste punition que leur mémoire a été
+ensevelie dans l'oubli, les historiens ne convenant point
+entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs d'ouvrages
+si vains: <i>inter eos non constat à quibus factæ
+sint, justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus</i>.
+En un mot, selon la remarque judicieuse de
+Diodore, autant l'industrie des architectes est louable et
+estimable dans ces pyramides, autant l'entreprise des
+rois est-elle digne de blâme et de mépris.</p>
+
+<p>Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces
+anciens monuments, c'est la preuve certaine et subsistante
+qu'ils nous fournissent de l'habileté des Égyptiens
+dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une science qui
+semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue
+suite d'années et par un grand nombre d'expériences.
+M. de Chazelles, en mesurant la grande pyramide
+dont nous parlons, trouva que les quatre côtés de
+cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre
+régions du monde, et par conséquent marquaient la
+<span class="pagenum"><a name="p20" id="p20">20</a></span>
+véritable méridienne de ce lieu<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>. Or, comme cette exposition
+si juste doit, selon toutes les apparences, avoir
+été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse
+de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que,
+pendant un si long espace de temps, rien n'a changé
+dans le ciel à cet égard, ou (ce qui revient au même)
+dans les pôles de la terre, ni dans les méridiens. C'est
+M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge
+de M. de Chazelles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a>
+ Les savants Français ont trouvé
+que l'orientement de la pyramide
+n'est exact qu'à environ 18' près;
+ce qui est déjà une précision étonnante:
+car nos astronomes reconnaissent
+qu'il est fort difficile de tracer
+une méridienne de plus de 700
+pieds de longueur, à 18' près, quand
+on ne peut se guider que sur des
+alignements. D'ailleurs, la difficulté de
+tracer une parallèle exacte à la base
+de la pyramide, dans l'état où se
+trouve ce monument, laisse encore
+beaucoup d'incertitude sur l'observation
+de M. de Chazelles et sur
+celle de M. Nouet. Toujours est-il
+certain que les Égyptiens savaient
+mettre une grande précision dans
+les travaux de ce genre.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ III. <i>Labyrinthe</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 148.
+Diod. lib. 1,
+pag. 42.
+Plin. l. 36,
+cap. 13.
+Strab. l. 17,
+pag. 811.</span>
+Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on doit
+porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe,
+qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir
+été encore plus surprenant que les pyramides. On l'avait
+bâti à l'extrémité méridionale du lac de Mœris,
+dont nous parlerons bientôt, près de la ville des Crocodiles,
+qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant
+un seul palais qu'un magnifique amas de douze palais
+disposés régulièrement, et qui communiquaient ensemble.
+Quinze cents chambres entremêlées de terrasses
+s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient
+point de sortie à ceux qui s'engageaient à les
+visiter<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Il y avait autant de bâtiments sous terre. Ces
+<span class="pagenum"><a name="p21" id="p21">21</a></span>
+bâtiments souterrains étaient destinés à la sépulture
+des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et
+sans déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à
+nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation d'ailleurs
+si sage faisait ses dieux<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Dans une dissertation spéciale,
+j'ai essayé d'expliquer la construction
+de cet édifice étonnant (<i>trad.
+de Strabon</i>, tom. V, p. 407; et
+<i>Nouv. Annales des Voyages</i>, t. VI,
+pag. 133 et suiv.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Hérodote (II, § 148) dit que
+les souterrains <i>servaient de tombeau</i>
+aux crocodiles sacrés, mais non pas
+qu'on les y nourrissait, ce qui, du
+reste, ne se concevrait pas facilement
+(Voyez Larcher, <i>traduction
+d'Hérodote</i>, tom. II, pag. 494).
+
+<p>L'erreur appartient à Bossuet, que
+Rollin copie en cet endroit: tout le
+paragraphe est tiré du Discours sur
+l'Histoire universelle.--L.</blockquote>
+
+<p>Pour s'engager dans la visite des chambres et des
+salles du labyrinthe, on juge aisément qu'il était nécessaire
+de prendre la même précaution qu'Ariane fit
+prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre
+le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile
+en fait ainsi la description:</p>
+
+<span class="side"> Æneid. l. 5,
+v. 588.</span>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ</p>
+<p class="i10">Parietibus textum cæcis iter ancipitemque</p>
+<p class="i10">Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi</p>
+<p class="i10">Falleret indeprensus et irremeabilis error.</p>
+</div></div>
+
+<span class="side"> Lib. 6, v. 27,
+etc.</span>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error.</p>
+<p class="i10">Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit,</p>
+<p class="i10">Cæca regens filo vestigia.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid">§ IV. <i>Lac de Mœris</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 149.
+Strab. l. 17,
+pag. 787.
+Diod. lib. 1,
+pag. 47.
+Plin. lib. 5,
+cap. 9.
+Pomp. Mela,
+[1. 1.9, 64.]</span>
+Le plus grand et le plus admirable de tous les ouvrages
+des rois d'Égypte était le lac de Mœris: aussi
+Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides
+et du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins
+fertile, selon qu'elle était plus ou moins inondée par
+<span class="pagenum"><a name="p22" id="p22">22</a></span>
+le Nil, et que, dans cette inondation, le trop et le trop
+peu étaient également funestes aux terres, le roi Mœris,
+pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger
+autant qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea
+à faire venir l'art au secours de la nature. Il fit donc
+creuser le lac qui depuis a porté son nom. Ce lac, selon
+Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne s'éloigne
+pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire
+cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois
+cents pieds. Deux pyramides, dont chacune portait
+une statue colossale placée sur un trône, s'élevaient de
+trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient sous
+les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on
+les avait érigées avant que le creux eût été rempli, et
+montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de
+main d'homme sous un seul prince.</p>
+
+<p>Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de
+Mœris, sur la bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet,
+dans son Discours sur l'histoire universelle, rapporte ce
+fait comme incontestable. Pour moi, j'avoue que je n'y
+trouve aucune vraisemblance<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Est-il possible qu'un lac
+<span class="pagenum"><a name="p23" id="p23">23</a></span>
+de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé
+sous un seul prince? Comment et où transporter les
+terres? Pourquoi perdre la surface de tant de terrain?
+Comment remplir ce vaste espace du superflu des eaux
+du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je
+crois donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius
+Mela, ancien géographe, d'autant plus qu'il est
+appuyé par plusieurs relations modernes. Il ne donne
+de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font sept
+ou huit de nos lieues. <span class="side"> Mela, lib. 1.
+[9-64.]</span> <i>Mœris, aliquandò campus,
+nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu
+patens<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.</i></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> Rollin a raison, d'après l'estimation
+donnée par Bossuet. La difficulté
+diminue, si l'on fait attention
+aux mesures dont les anciens se sont
+servis en cette occasion.
+
+<p>Le <i>Birket-el-Kéroun</i>, lac que
+l'on reconnaît maintenant pour être
+l'ancien <i>Lac de Mœris</i>, est un bassin
+naturel, encaissé par des montagnes
+qui l'environnent de toutes parts:
+il a existé de tout temps; et les travaux
+de Mœris n'ont pu avoir pour
+objet que de l'agrandir, ou de le
+rendre plus profond en certains endroits;
+ils n'ont donc pas tout le
+merveilleux que les anciens auteurs
+se sont plu à leur attribuer.</p>
+
+<p>Par sa constitution physique, le
+Birket-el-Kéroun n'a jamais pu
+éprouver d'autre changement dans
+ses dimensions que celui qui provient
+de l'élévation ou de l'abaissement
+des eaux du Nil. Il doit être
+aussi grand de nos jours qu'il l'était
+dans l'antiquité. Dans le temps de
+l'inondation, ce lac n'a que 105
+milles géographiques, ou 35 lieues,
+de circonférence.</p>
+
+<p>Or, les 3,600 stades d'Hérodote,
+dans le module du stade égyptien,
+valent 137 lieues(et non 180, comme
+le dit Rollin, d'après Bossuet), ce
+qui est précisément le quadruple de
+la grandeur véritable: et, comme
+nous voyons dans Strabon qu'en
+Égypte il y avait des schènes de 30,
+60 et 120 stades (STRAB. XIV, pag.
+804), c'est-à-dire, <i>doubles et quadruples</i>
+les uns des autres, on peut supposer
+qu'Hérodote a fait ici quelque
+confusion de dimension, d'où il
+est résulté une mesure trop forte
+dans le rapport de 120 à 30, ou de
+4 à 1. Ce genre de méprise, dont
+on pourrait rapporter ici d'autres
+preuves, explique naturellement une
+difficulté qu'on aurait beaucoup de
+peine à résoudre d'une autre manière.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Au lieu de <i>viginti millia</i>, Ciaconius
+et Isaac Vossius lisent <i>quingenta</i>,
+correction à laquelle conduit
+la leçon <i>quinquaginta</i> que donnent
+des manuscrits et les anciennes éditions.
+Comme, en Égypte, le mille
+comprenait 7 stades 1/2, on voit que
+les 500 milles de Pomponius Mela
+représentent 500 x 7-1/2=3750 stades,
+ce qui revient à-peu-près aux
+3600 stades d'Hérodote.--L.</blockquote>
+
+<p>Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand
+canal, qui avait plus de quatre lieues<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a> de longueur, et
+cinquante pieds de largeur. De grandes écluses ouvraient
+le canal et le lac, ou les fermaient selon le
+besoin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> 85 stades.=Diodore dit 80 stades
+(et non 85) de long (1; § 52);
+ce qui vaut 16,864 mètres; et 3
+plèthres, ou 300 pieds égyptiens
+(105 mètres) de large.--L.</blockquote>
+
+<p>Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante
+talents, c'est-à-dire cinquante mille écus<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>. La pêche
+<span class="pagenum"><a name="p24" id="p24">24</a></span>
+de ce lac valait au prince des sommes immenses; mais
+sa grande utilité était par rapport au débordement du
+Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à craindre
+qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses;
+et les eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient
+sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser.
+Au contraire, quand l'inondation était trop
+basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce même
+lac, par des coupures et des saignées, une quantité
+d'eau suffisante pour arroser les terres. <span class="side"> [lib. 17,
+p. 788.]</span> Par ce moyen
+les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque
+que, de son temps, sous Pétrone, gouverneur
+d'Égypte, lorsque le débordement du Nil montait à
+douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors
+même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se
+faisait point sentir dans le pays: sans doute parce que
+les eaux du lac suppléaient à celles de l'inondation par
+le moyen des coupures et des canaux<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> S'il s'agit du talent attique, les
+50 talents valent, non pas 150,000
+fr., mais environ 300,000 fr.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> Sans doute aussi parce que ce
+gouverneur avait fait curer les canaux
+(GOSSELIN, <i>Notes sur Strabon</i>, t. V,
+p. 316): car Strabon dit qu'avant
+Pétrone la famine se faisait sentir
+lorsque l'élévation du Nil n'allait qu'à
+8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788).
+Probablement ce gouverneur en agit
+ainsi par l'ordre d'Auguste; nous
+voyons en effet dans Aurélius Victor
+que ce prince fit creuser les canaux
+de l'Égypte, encombrés de limon,
+pour assurer la fertilité de ce pays
+(AUREL. VICT. C. I).--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ V. <i>Débordement du Nil</i>.</p>
+
+<p>Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte.
+Comme il y pleut rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute
+par ses débordements réglés, supplée à ce qui lui manque
+de ce côté-là, en lui apportant, en forme de tribut
+annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire ingénieusement
+à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens,
+<span class="pagenum"><a name="p25" id="p25">25</a></span>
+quelque grande que soit la sécheresse, n'implore point
+le secours de Jupiter pour obtenir de la pluie:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Te propter nullos tellus tua postulat imbres,</p>
+<p class="i18"> Arida nec pluvio supplicat herba Jovi<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Sénèque (<i>Nat. Quæst.</i> lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à Ovide;
+mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].</blockquote>
+
+<p>Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte
+était coupée de plusieurs canaux d'une longueur et d'une
+largeur proportionnées aux différentes situations et aux
+différents besoins des terres. Le Nil portait partout la
+fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les villes
+entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge,
+entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du
+royaume, et le fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il
+était tout ensemble et le nourricier et le défenseur de
+l'Égypte. On lui abandonnait la campagne; mais les
+villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant
+comme des îles au milieu des eaux, regardaient
+avec joie de cette hauteur toute la plaine inondée et en
+même temps fertilisée par le Nil.</p>
+
+<p>Voilà une idée générale de la nature et des effets de
+ce fleuve si renommé chez les anciens. Mais une merveille
+si étonnante, et qui dans tous les siècles a fait
+l'objet de la curiosité et de l'admiration des savants,
+semble demander que j'entre ici dans quelque détail.
+J'abrégerai le plus qu'il me sera possible.</p>
+
+<p class="mid"><i>Sources du Nil.</i></p>
+
+<p>Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes
+appelées vulgairement les montagnes de la Lune,
+au dixième degré de latitude méridionale. Mais nos
+<span class="pagenum"><a name="p26" id="p26">26</a></span>
+voyageurs modernes ont découvert que ces sources sont
+vers le douzième degré de latitude septentrionale<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. Ainsi
+ils retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du
+cours que les anciens lui donnaient. Il naît au pied
+d'une grande montagne du royaume de Goïame en
+Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux
+yeux, pour parler comme ceux du pays; le même mot
+en arabe signifiant <i>œil</i> et <i>fontaine</i>. Ces fontaines sont
+éloignées l'une de l'autre de trente pas, chacune de la
+grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse.
+Le Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent
+s'y joindre; et, après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant
+beaucoup, il se rend enfin en Égypte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> Dans la réalité, nous n'en savons
+pas plus à ce sujet que les anciens
+au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait
+deux affluents du Nil (STRAB.
+XVII, pag. 786), l'<i>Astaboras</i>, ou
+<i>Astosaba</i> (Tacazzé), et l'<i>Astapus</i>
+(Abawi): ces rivières entouraient
+l'île de Méroé avant de se jeter dans
+le Nil, qui est évidemment le <i>Bahr-el-Abyad</i>,
+ou rivière Blanche des
+modernes. Cette dernière descend
+des montagnes de <i>Dyre</i> et <i>Tegla</i>,
+qui paraissent faire partie des montagnes
+de la Lune, appelées par les
+Arabes <i>Djebel-al-Qamar</i>. C'est en
+effet le <i>vrai Nil</i>, quoi qu'en aient
+dit les jésuites portugais et Bruce.
+On a maintenant toute raison de
+croire, d'après quelques récits des
+Arabes, qu'il existe une communication
+entre cette rivière et le Niger
+ou Joliba (<i>Annales des Voyages</i>,
+tom. XVIII, p. 342).
+
+<p>La source que décrit ici Rollin
+est celle de l'Abawi, que les jésuites
+ont pris pour le Nil, de même que
+Bruce, qui n'était pas fâché de passer
+pour avoir fait le premier cette
+prétendue découverte.--L.</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Cataractes du Nil.</i></p>
+
+<p>On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des
+chutes, et tombe de dessus des rochers escarpés. Ce
+fleuve<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, qui d'abord coulait paisiblement dans les vastes
+<span class="pagenum"><a name="p27" id="p27">27</a></span>
+solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer en Égypte,
+passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup,
+contre sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux
+où il est resserré et arrêté, après avoir enfin surmonté
+les obstacles qu'il rencontre, il se précipite du haut des
+rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend à trois
+lieues de là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ,
+nobilis insigni spectaculo locus....
+Illic excitatis primùm aquis,
+quas sine tumultu leni alveo duxerat,
+violentus et torrens per malignos
+transitus prosilit, dissimilis sibî....
+tandemque eluctatus obstantia, in
+vastam altitudinem subitò destitutus
+cadit, cum ingenti circumjacentium.
+regionum strepitu, quem perferre
+gens ibi a Persis collocata non potuit,
+obtusis assiduo fragore auribus
+et ob hoc sedibus ad quietiora translatis.
+Inter miracula fluminis incredibilem
+incolarum audaciam accepi.
+Bini parvula navigia conscendunt,
+quorum alter navem regit, alter exhaurit.
+Deindè multùm inter rapidam
+insaniam Nili et reciprocos fluctus
+volutati, tandem tenuissimos canales
+tenent, per quos angusta rupium effugiunt:
+et cum toto flumine effusi,
+navigium ruens manu temperant,
+magnoque spectantium metu in caput
+nixi, quum jam adploraveris,
+mersosque atque obrutos tantâ mole
+credideris, longè ab eo in quem ceciderant
+loco navigant, torrenti
+modo missi. Nec mergit cadens unda,
+sed planis aquis tradit.» SENEC.
+<i>Nat. Quæst.</i> lib. IV, cap. 2 [4].
+
+<p>= Ce passage de Sénèque se sent
+de l'exagération que tous les anciens
+ont mise dans la description des
+cataractes du Nil. Celles de la Nubie
+méritent ce nom; mais les cataractes
+qu'on voit au-dessus d'Éléphantine
+ne sont que des <i>rapides</i>, dont la
+hauteur, dans les basses eaux, n'excède
+pas quatre ou cinq pieds. Au
+reste, ce que Sénèque raconte de la
+hardiesse des naturels prouve assez
+que cette prétendue cataracte n'est
+pas aussi effrayante qu'il le fait entendre.
+Un Anglais, qui voulut tenter,
+il y a quelques années, une pareille
+entreprise à la cataracte du Rhin, n'en
+est point revenu. Le dernier éditeur
+de Sénèque, M. Ruhkopf, doute de
+la réalité du trait, parce que Sénèque
+ne le rapporte que sur ouï-dire;
+il ne s'est pas souvenu que Strabon,
+témoin oculaire, en parle comme
+d'un divertissement que les gens du
+pays donnaient aux gouverneurs,
+quand ils poussaient leur inspection
+jusqu'à Syène (STRAB. XVII, p. 818).</p>
+
+<p>Du reste, les expressions de Sénèque,
+<i>illic excitatis primùm aquis,
+quas sine tumultu leni alvea duxerat</i>,
+prouvent que cet auteur n'avait
+point entendu parler des cataractes
+du Nil en Nubie: cependant
+Diodore de Sicile les connaissait
+(DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi
+qu'Aristide, qui en portait le nombre
+à trente-six, d'après le témoignage
+d'un Éthiopien (ARISTID. <i>in
+Ægyptio</i>, tom. III, p. 581, edit.
+Canter.)--L.</p></blockquote>
+
+<p>Des gens du pays, accoutumés par un long exercice
+à ce petit manége, donnent ici aux passants un spectacle
+plus effrayant encore que divertissant. Ils se mettent
+<span class="pagenum"><a name="p28" id="p28">28</a></span>
+deux dans une petite barque, l'un pour la conduire,
+l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps
+essuyé la violence des flots agités, en conduisant
+toujours avec adresse leur petite barque, ils se laissent
+entraîner par l'impétuosité du torrent, qui les pousse
+comme un trait. Le spectateur tremblant croit qu'ils
+vont être abymés dans le précipice où ils se jettent.
+Mais le Nil, rendu à son cours naturel, les remontre
+sur ses eaux tranquilles et paisibles. C'est Sénèque qui
+fait ce récit, et les voyageurs modernes en parlent de
+même.</p>
+
+<p class="mid"><i>Causes du débordement.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 19-27.<br>
+Diod. lib. 1,
+pag. 35-39.<br>
+Senec. Nat.
+Quæst. l. 4,
+cap. 1 et 2.</span>
+Les anciens ont imaginé plusieurs raisons subtiles du
+grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans
+Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus
+maintenant une matière de problème, et l'on convient
+presque généralement que le débordement du Nil vient
+des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie, d'où
+ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement
+grossir, que l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont
+inondées, et que ce qui n'était d'abord qu'une grosse
+rivière devient comme une petite mer, et couvre toutes
+les campagnes.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 17,
+pag. 789.</span>
+Strabon remarque que les anciens<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> avaient seulement
+conjecturé que le débordement du Nil était causé par
+les pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie;
+et il ajoute que plusieurs voyageurs s'en sont assurés
+depuis par leurs propres yeux, Ptolémée Philadelphe,
+<span class="pagenum"><a name="p29" id="p29">29</a></span>
+qui était fort curieux pour tout ce qui regarde les arts
+et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles
+gens pour examiner ce qui en était, et pour constater
+la cause d'un fait si singulier et si considérable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> Par ces anciens, Strabon paraît
+entendre Eudoxe, Aristote (EUSTATH
+<i>ad Odyss.</i>, p. 1505, l. 18) et Callisthène
+(STRAB. XVII, p. 790).--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Temps et durée du débordement.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 19.<br>
+Diod. lib. 1
+pag. 32.</span>
+Hérodote, et après lui Diodore de Sicile, et plusieurs
+autres, marquent que le Nil commence à croître en
+Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin,
+et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre,
+vers lequel temps environ il s'arrête, et va toujours depuis
+en diminuant pendant les mois d'octobre et de
+novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend
+son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près,
+est conforme à ce qu'on lit sur ce sujet dans toutes les
+relations des modernes, et il est fondé en effet sur la
+cause naturelle du débordement, savoir les pluies qui
+tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant
+de ceux qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent
+à y tomber au mois d'avril, et continuent
+pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au commencement
+de septembre. La crue du Nil en Égypte doit
+donc naturellement commencer trois semaines ou un
+mois après que les pluies ont commencé en Abyssinie;
+et aussi les relations des voyageurs marquent-elles que
+le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais
+d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment
+qu'il ne sort point encore de son lit. L'inondation
+marquée n'arrive que vers la fin de juin, et dure les
+trois mois suivants, comme Hérodote le dit.</p>
+
+<p>Je dois avertir ceux qui consultent les originaux,
+d'une contradiction qui se rencontre ici entre Hérodote
+<span class="pagenum"><a name="p30" id="p30">30</a></span>
+et Diodore d'un côté, et de l'autre, Strabon, Pline et
+Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de
+l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres
+libres après l'espace de trois mois ou de cent jours. Et
+ce qui augmente la difficulté, c'est que Pline semble
+appuyer son sentiment sur l'autorité d'Hérodote: <i>in
+totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ,
+ut tradit Herodotus, centesimo die</i>. Je laisse aux savants
+le soin de concilier cette contradiction<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> Je ne vois nulle contradiction
+entre ces auteurs: il me paraît que
+Rollin ne s'est point assez pénétré
+du sens de leurs textes. Strabon n'a
+parlé que du temps employé par le
+Nil à rentrer dans son lit.
+
+<p>Hérodote dit: «Le Nil commence
+à grossir à partir du solstice d'été,
+et continue ainsi durant cent
+jours.» C'est à-peu-près ce qu'on
+lit dans Diodore de Sicile: «Le Nil
+commence à croître au solstice
+d'été, et s'arrête à l'équinoxe d'automne
+(I, § 36).» Sénèque dit la
+même chose, excepté que, selon lui,
+l'inondation se prolonge au-delà de
+l'équinoxe: «At Nilus ante ortum
+Caniculæ augetur mediis æstibus,
+ultra æquinoctium» (<i>Quæst. Natur.</i>
+IV, II, I). Cela est plus conforme
+à ce que dit Hérodote, et à ce que
+les voyageurs ont observé: car la
+crue s'étend assez ordinairement jusqu'au
+30 septembre, et même jusqu'au
+3 ou 4 octobre.</p>
+
+<p>Voilà pour la crue du Nil. Quant
+à sa décroissance, Hérodote ajoute:
+«Il rétrograde et rentre tout-à-fait
+dans son lit, après le même nombre
+de jours.» Πελάσας δ' ἐς τὸν ἀριθµὸν
+τουτέων τὥν ἡµερέων, ὀπίσω
+ἀπέρχεται ἀπολείπων τὸ ῥέεθρον.
+Car c'est là le vrai sens de ce passage
+entrevu par Laurent Valla et
+Wesseling, et que M. Larcher n'a
+point saisi, s'étant trompé sur le
+sens de πελάσας (SCHWEIGH. <i>ad h.
+loc. Herod.</i>). Hérodote veut dire que
+le Nil <i>ayant mis cent jours à croître,
+met cent autres jours à rentrer tout-à-fait
+dans son lit</i>. Nous lisons la
+même chose dans Strabon: «Le Nil
+(parvenu à sa plus grande hauteur)
+reste stationnaire pendant plus de
+40 jours de l'été; puis il baisse
+peu-à-peu, comme il s'était élevé;
+et 60 jours après, le sol est entièrement
+découvert, et même séché
+(lib. XVII, pag. 789).» Il s'écoule
+donc <i>cent</i> jours, comme dit Hérodote,
+entre le point de la plus
+grande hauteur et celui où le fleuve
+rentre dans son lit. Diodore de Sicile
+(I, § 36), et Aristide (tom. II,
+pag. 338), mettent la même égalité
+dans la durée de la crue et de la décroissance.
+Enfin Pline lui-même,
+au milieu de quelques erreurs légères,
+finit par dire, d'après Hérodote,
+qu'<i>au bout du centième jour,
+le Nil est rentré dans son lit</i>; c'est
+le sens du passage cité par Rollin:
+la seule difficulté est dans les mots
+<i>in Libra</i>, qui ne sont point dans Hérodote,
+et qui d'ailleurs sont une
+grave erreur: car, le Nil croissant
+jusqu'après l'équinoxe, c'est-à-dire,
+jusqu'au temps où le soleil entre
+dans la Balance; lorsqu'il est rentré
+dans son lit, <i>cent jours après</i>, le
+soleil doit se trouver dans le signe
+du Capricorne. L'erreur de Pline consiste
+donc en ce que, citant le témoignage
+d'Hérodote, il a ajouté
+mal-à-propos <i>in Librâ</i>: puisque ce
+signe correspond <i>au commencement</i>,
+et non à la <i>fin</i> de la <i>décroissance</i> des
+eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a
+fait la faute par précipitation, ce
+qui lui arrive souvent; ou les mots
+<i>in Librâ</i> sont une note marginale
+qui a passé dans le texte. La première
+supposition est plus probable,
+attendu que ces mots se trouvent
+dans tous les manuscrits de Pline,
+dans Solin, qui a copié cet auteur,
+et dans un passage de l'Irlandais Dicuil,
+qui écrivait au neuvième siècle.</p>
+
+<p>A cette difficulté près, qui me
+paraît nulle au fond, les textes anciens
+d'Hérodote, de Strabon, de
+Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent,
+sans exception, sur la durée
+de l'inondation du Nil.</p>
+
+<p>Je remarquerai, dans tous les cas,
+que les crues présentent de grandes
+différences entre elles. Ainsi, par
+exemple, celle de 1799 s'éleva à la
+plus grande hauteur le 23 septembre;
+et celle de 1800 n'y parvint que le
+4 oct. (GIRARD, <i>sur l'exhaussement
+de la vallée du Nil</i>, p. 10.)--L.</p></blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p31" id="p31">31</a></span></p>
+
+<p class="mid"><i>Mesure du débordement.</i></p>
+
+<p>La juste grandeur<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a> du débordement, selon Pline, est
+de seize coudées. Quand il n'y en a que douze ou treize,
+on est menacé de famine; et quand l'inondation passe
+<span class="pagenum"><a name="p32" id="p32">32</a></span>
+les seize, elle devient dangereuse. Il faut se souvenir <span class="side"> Juli. ep. 50.</span>
+qu'une coudée est un pied et demi. L'empereur Julien
+marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte,
+que la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée
+de quinze coudées le 20 septembre (en 362). Les anciens
+ne conviennent point entièrement sur la mesure
+du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes:
+mais la différence n'est pas fort considérable, et elle peut
+venir 1º de celle des mesures anciennes et modernes,
+qu'il est difficile d'évaluer sur un pied fixe et certain;
+2º du peu d'exactitude des observateurs et des historiens;
+3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui
+était moins grande lorsqu'on approchait de la mer<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> «Justum incrementum est cubitorum
+XVI. Minores aquæ non omnia
+rigant: ampliores detinent tardiùs
+recedendo. Hæ serendi tempora
+absumunt solo madente: illæ non
+dant sitiente. Utrumque reputat provincia.
+In duodecim cubitis famem
+sentit, in tredecim etiamnum esurit:
+quatuordecim cubita hilaritatem afferunt,
+quindecim securitatem, sexdecim
+delicias.» (Lib. v, c. 9.)
+
+<p>= Ce passage (de même que celui
+d'Hérodote) s'applique sans doute
+à l'Égypte moyenne. Les 16 coudées,
+d'après le module du nilomètre d'Éléphantine,</p>
+
+<pre>
+valent 8 met. 432
+15 coudées 7 905
+14 7 378
+13 6 851
+12 6 324
+
+En 1779, la crue fut au
+
+Caire, de 7 961
+En 1800, seulement de 6 857
+Donc le terme moyen est 7 419.
+</pre>
+
+<p>Il est digne de remarque que cette
+quantité est égale à celle de 14 coudées,
+que Pline semble donner comme
+la crue moyenne. Ce fait, et d'autres
+qu'on pourrait citer, prouvent que
+rien n'est changé en Égypte relativement
+aux inondations du Nil, depuis
+les plus anciens temps. Le sol
+de l'Égypte s'est élevé graduellement;
+mais, comme le lit du fleuve s'est
+élevé dans la même proportion, le
+rapport entre le niveau des basses
+eaux et celui des hautes est resté
+à-peu-près le même.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Nous lisons dans Plutarque (<i>de
+Isid. et Osirid.</i>, pag. 368, B), et
+dans Aristide (tom. II, pag. 361,
+éd. Gebb.), que l'inondation était
+de 28 coudées (grecques) à Éléphantine,
+de 21 à Coptos, de 14 à
+Memphis, de 7 à Mendès.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 35.</span>
+Comme la richesse de l'Égypte dépendait des débordements
+du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les
+circonstances et les différents degrés de ses accroissements;
+et par une longue suite d'observations régulières
+qu'on avait faites pendant plusieurs années, l'inondation
+même faisait connaître quelle devait être la récolte
+de l'année suivante. Les rois avaient fait placer à Memphis
+une mesure où ces différents accroissements étaient
+marqués; <span class="side"> Lib. 17,
+pag. 817.</span> et de là on en donnait avis à tout le reste
+de l'Égypte, qui par ce moyen était avertie de ce qu'elle
+avait à craindre ou à espérer pour la moisson. Strabon
+parle d'un puits bâti sur le bord du Nil, près de la ville
+de Syène, pour le même usage<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> Ce nilomètre est placé par Strabon
+dans l'île d'Éléphantine. Il subsiste
+encore. On a trouvé sur les parois
+l'échelle métrique qui indiquait
+en coudées la hauteur des eaux.
+C'est le module de cette coudée dont
+je me sers pour l'évaluation des mesures
+égyptiennes.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p33" id="p33">33</a></span>
+
+<p>Encore aujourd'hui au grand Caire la même coutume
+s'observe. Il y a dans la cour d'une mosquée une colonne
+où l'on marque les degrés de l'accroissement du
+Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent dans
+tous les quartiers de la ville de combien il est cru<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.
+Le tribut que l'on paie au grand-seigneur pour les
+terres est réglé sur l'inondation. Le jour qu'elle est
+parvenue à un certain degré, il se fait dans la ville une
+fête extraordinaire, accompagnée de festins, de feux
+d'artifice, et de toutes les marques publiques de réjouissance;
+et, dans les temps les plus reculés, l'inondation
+du Nil a toujours causé une joie universelle dans
+toute l'Égypte, dont elle faisait le bonheur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Il s'agit ici du <i>Mékyaz</i>, situé à
+l'extrémité méridionale de l'île de
+Roudah, vis-à-vis le Caire. Ce nilomètre
+fut construit, vers 847 de
+notre ère, par le calife El-Mozouatel.
+La pièce principale consiste en une
+colonne de marbre blanc, érigée au
+milieu d'un réservoir quadrangulaire
+qui communique par un canal
+avec le Nil. Cette colonne est divisée,
+depuis sa base jusqu'à son
+chapiteau, en seize coudées de 24
+doigts, ayant chacune 0 mètre 541
+millimèt. de longueur.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Socrat. l. 1,
+cap. 18.<br>
+Sozam. l. 5,
+cap. 3.</span>
+Les païens attribuaient à leur dieu Sérapis l'inondation
+du Nil; et la colonne qui servait à en marquer
+l'accroissement était gardée religieusement dans le temple
+de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter
+dans l'église d'Alexandrie, ils publièrent que le
+Nil ne monterait plus, à cause de la colère de Sérapis;
+mais il déborda et s'accrut à l'ordinaire les années
+suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zélé de l'idolâtrie,
+fit remettre cette colonne dans le même temple, d'où
+elle fut encore retirée par l'ordre de Théodose.</p>
+
+<p class="mid"><i>Canaux du Nil. Pompes.</i></p>
+
+<p>La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant
+à l'Égypte, n'a pas prétendu que ses habitants
+<span class="pagenum"><a name="p34" id="p34">34</a></span>
+demeurassent oisifs, ni qu'ils profitassent d'une si
+grande faveur sans se donner aucune peine. On comprend
+sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-même
+couvrir toutes les campagnes, il a fallu faire de grands
+travaux pour faciliter l'inondation des terres, et pratiquer
+une infinité de canaux pour porter les eaux de
+tous côtés. Les villages, qui sont en fort grand nombre
+sur les bords du Nil, dans des lieux élevés, ont chacun
+des canaux qu'on ouvre à propos pour faire couler l'eau
+dans la campagne. Les villages plus éloignés en ont
+ménagé d'autres jusqu'aux extrémités de ce royaume.
+Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les
+lieux les plus reculés. Il n'est pas permis de couper les
+tranchées pour y recevoir les eaux, jusqu'à ce que le
+fleuve soit à une certaine hauteur, ni de les ouvrir
+toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-là des
+terres qui seraient trop inondées, et d'autres qui ne le
+seraient pas assez. On commence par les ouvrir dans
+la haute Égypte, ensuite dans la basse, et cela suivant
+un tarif dont on observe exactement toutes les mesures.
+Par ce moyen, on ménage l'eau avec tant de précaution,
+qu'elle se répand dans toutes les terres. Les pays que
+le Nil inonde sont si vastes et si profonds, et le nombre
+des canaux si grand, que de toutes les eaux qui entrent
+en Égypte aux mois de juin, de juillet et d'août, on
+croit qu'il n'en arrive pas la dixième partie dans la mer<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> Pour bien entendre le système
+d'irrigation de l'Égypte, il faut remarquer
+que ces canaux sont dérivés
+de différents points du Nil, sur
+l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils
+en portent les eaux jusqu'au pied
+des collines qui séparent la vallée
+de l'Égypte, du désert: de distance
+en distance, à partir de cette limite,
+chaque canal d'irrigation est
+barré par des digues transversales
+qui coupent obliquement la vallée,
+en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux
+que le canal conduit contre l'une de
+ces digues s'élèvent jusqu'à ce qu'elles
+aient atteint le niveau du Nil, au
+point d'où elles ont été tirées. Ainsi
+tout l'espace compris, dans la vallée,
+entre la prise d'eau et la digue transversale,
+forme, pendant l'inondation,
+un étang plus ou moins étendu. Lorsque
+cet espace est suffisamment submergé,
+on ouvre la digue contre
+laquelle l'inondation s'appuie: les
+eaux se déversent alors dans le
+prolongement du canal au-dessous
+de cette digue; et elles sont arrêtées
+à quelque distance par un second
+barrage, contre lequel elles
+sont obligées de s'élever de nouveau
+pour inonder l'espace renfermé
+entre cette digue et la première.
+
+<p>La vallée de l'Égypte présente
+donc, lors de l'inondation, une
+suite de petits lacs disposés par échelons
+les uns au-dessous des autres,
+de manière que la pente du fleuve,
+entre deux points donnés, se trouve,
+sur les deux rives, distribuée par
+gradins. (GIRARD, <i>sur l'exhaussement
+du sol de l'Égypte</i>, pag. 10.)</p></blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p35" id="p35">35</a></span>
+
+<p><span class="side"> Lib. i, p. 30,
+et lib. 5.
+pag. 313.
+[cf. Vitruv.,
+x. 11; Philon.
+<i>Jud.</i> p. 325;<br>
+D. Strab. 17,
+p. 807-819.]</span>
+Mais comme, malgré tous ces canaux, il reste encore
+bien des terres dans des lieux élevés, qui ne peuvent
+point avoir part à l'inondation du Nil, on y a pourvu
+par le moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait
+tourner par des bœufs pour faire entrer l'eau dans des
+tuyaux qui la conduisent dans ces terres. Diodore parle
+d'une pareille machine, inventée par Archimède dans
+le voyage qu'il fit en Égypte, et qu'on appelle <i>cochlia
+ægyptia</i>.</p>
+
+<p class="mid"><i>Fécondité causée par le Nil.</i></p>
+
+<p>Il n'y a point de pays dans le monde où la terre soit
+plus féconde qu'en Égypte; et c'est au Nil qu'elle doit
+sa fécondité<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Car, au lieu que les autres fleuves emportent
+le suc des terres et les épuisent en les inondant,
+celui-ci, au contraire, par un heureux limon
+qu'il traîne avec lui, les engraisse et les fertilise de telle
+sorte, qu'il suffit pour réparer les forces que la moisson
+précédente leur a fait perdre. Le laboureur, dans ce
+<span class="pagenum"><a name="p36" id="p36">36</a></span>
+pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de la
+charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de
+terre. Dès que le Nil est retiré, il n'a qu'à retourner
+la terre, en y mêlant un peu de sable pour en diminuer
+la force; après quoi il la sème sans peine, et
+presque sans frais. Deux mois après, elle est couverte
+de toutes sortes de grains et de légumes. On sème ordinairement
+dans les mois d'octobre et de novembre,
+à mesure que les eaux se sont écoulées, et on fait la
+moisson dans les mois de mars et d'avril.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> «Quum cæteri amnes abluant
+terras et eviscerent, Nilus adeò nihil
+exedit, nec abradit, ut contrà adjiciat
+vires.... Ita juvat agros duabus
+ex causis, et quòd inundat, et quòd
+oblimat.» SENEC. <i>Nat. Quæst.</i>, l. 4,
+c. 2 [§ 10].
+</blockquote>
+
+<p>Une même terre porte dans une même année trois
+ou quatre sortes de fruits différents. On y sème des
+laitues et des concombres, ensuite du blé; et, après la
+moisson, différents légumes qui sont particuliers à
+l'Égypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême,
+et la pluie très-rare, on conçoit aisément que l'humidité
+de la terre serait bientôt desséchée, les grains et les légumes
+brûlés par une ardeur si vive, sans le secours
+des canaux et des réservoirs dont l'Égypte est toute
+remplie, et qui, par les saignées et les coupures que
+l'on a eu soin d'y faire, fournissent abondamment de
+quoi humecter et rafraîchir les campagnes et les jardins.</p>
+
+<p>Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des
+bestiaux, qui sont une autre source de richesses pour
+l'Égypte. On commence à les mettre au vert au mois
+de novembre, ce qui dure jusqu'à la fin de mars. On
+ne peut exprimer combien les pâturages sont abondants,
+et combien les troupeaux, à qui la douceur de l'air
+permet d'y demeurer nuit et jour, s'engraissent en peu
+de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur donne
+du foin, de la paille hachée, de l'orge, des fèves: c'est
+là leur nourriture ordinaire.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p37" id="p37">37</a></span>
+
+<p><span class="side"> Tome 2.</span>
+On ne peut s'empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans
+ses Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de
+Dieu, qui envoie dans un temps précis des pluies dans
+l'Éthiopie, afin d'humecter l'Égypte, où il ne pleut
+presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le
+plus sec et le plus sablonneux, en fait le pays le plus
+gras et le plus fertile qu'il y ait dans l'univers.</p>
+
+<p>Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer,
+c'est que, selon le témoignage des habitants, au commencement
+de juin et les quatre mois suivants, les vents
+du nord-est soufflent régulièrement<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, afin de repousser
+l'eau, qui s'écoulerait trop tôt, et pour l'empêcher de
+se décharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi
+dire l'entrée. Les anciens n'ont pas omis cette circonstance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> C'est ce que les anciens appelaient
+les vents <i>étésiens</i> ou <i>annuels</i>.
+Thalès croyait même que ces vents,
+qui soufflaient en sens inverse du
+courant du Nil, étaient la seule
+cause de l'inondation. (DIOD. SIC. I,
+§ 38; DIOGEN. LAERT. I, § 37; SENEC.,
+<i>Quæst. Nat.</i> IV, 2, § 21.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Multiformis
+sapientia.<br>
+Eph. 3, 10.</span>
+La même Providence, riche et inépuisable en ressources
+et en merveilles, qu'elle sait varier à l'infini,
+éclatait d'une manière toute différente dans la Palestine,
+en la rendant extrêmement fertile, non par les pluies
+qui tombent pendant le cours de l'année, comme cela
+est ordinaire ailleurs; non par une inondation particulière,
+comme celle du Nil en Égypte; mais par des
+pluies fixes, qu'elle envoyait régulièrement aux deux
+saisons quand son peuple lui était fidèle, afin de lui
+faire mieux sentir la dépendance continuelle où il était
+de son maître. C'est Dieu lui-même qui lui commande<span class="side"> Deuter. 11,
+10-13.</span>
+par la bouche de Moïse de faire cette réflexion: «La
+terre dont vous allez prendre possession n'est pas comme
+<span class="pagenum"><a name="p38" id="p38">38</a></span>
+la terre d'Égypte d'où vous êtes sortis, où, après que
+l'on a jeté la semence, on fait venir l'eau par des canaux
+pour l'arroser, comme on fait dans les jardins:
+mais c'est une terre de montagnes et de plaines, qui
+attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu
+regarde toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrêtés
+depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin.»
+Après cela Dieu s'engage de donner à ce peuple, tant
+qu'il lui sera fidèle, la pluie des deux saisons, <i>temporaneam
+et serotinam</i>: la première dans l'automne,
+nécessaire pour faire lever les blés; la seconde dans le
+printemps et l'été, nécessaire pour les faire croître et
+mûrir.</p>
+
+<p class="mid"><i>Double spectacle causé par le Nil.</i></p>
+
+<p>Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux
+saisons de l'année<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>; car, si l'on monte sur quelque
+montagne, ou sur les grandes pyramides du Caire, vers
+les mois de juillet et d'août, on voit une vaste mer, sur
+laquelle il s'élève une infinité de villes et de villages,
+avec plusieurs chaussées qui conduisent d'un lieu à un
+autre; le tout entre-mêlé de bosquets et d'arbres fruitiers
+dont on ne voit que les têtes, ce qui fait un coup-d'œil
+charmant. Cette perspective est bornée par des
+montagnes et des bois qui, dans l'éloignement, terminent
+le plus agréable horizon qu'on puisse voir. En
+hiver, au contraire, c'est-à-dire vers les mois de janvier
+<span class="pagenum"><a name="p39" id="p39">39</a></span>
+et de février, toute la campagne ressemble à une belle
+prairie, dont la verdure émaillée de fleurs charme les
+yeux. On voit de tous côtés des troupeaux répandus
+dans la plaine, avec une infinité de laboureurs et de
+jardiniers. L'air est alors embaumé par la grande quantité
+de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers,
+et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en
+saurait respirer ni de plus sain, ni de plus agréable:
+en sorte que la nature, qui est alors comme morte dans
+un grand nombre de climats, semble presque n'avoir
+de vie que pour un séjour si charmant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> «Illa faciès pulcherrima est,
+quum jam se in agros Nilus ingessit.
+Latent campi, opertæque sunt valles:
+oppida insularum modo exstant.
+Nullum in mediterraneis, nisi per
+navigia, commercium est: majorque
+est lætitia in gentibus, quò minus
+terrarum suarum vident.» (SENEC.,
+<i>Natur. Quæstion.</i>, lit. 4, cap. 2
+§ 11).</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Canal de communication entre les deux mers par
+le Nil.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 158.
+Strab. l. 17,
+pag. 804.
+Plin. lib. 16,
+cap. 29.
+Diod. lib. 1,
+pag. 29.</span>
+Le canal qui faisait la communication des deux mers,
+savoir de la mer Rouge et de la Méditerranée, doit trouver
+ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages
+que le Nil procurait à l'Égypte. Sésostris, ou, selon
+d'autres, Psammitichus, fut le premier qui en forma
+le dessein, et qui commença l'ouvrage<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. Néchao, successeur
+du dernier, y employa des sommes immenses
+et un grand nombre de troupes. On dit que plus de
+six-vingt mille Égyptiens périrent dans cette entreprise.
+Il l'abandonna, effrayé par un oracle qui lui avait répondu
+<span class="pagenum"><a name="p40" id="p40">40</a></span>
+que c'était ouvrir aux étrangers un chemin dans
+l'Égypte. L'entreprise fut recommencée par Darius,
+premier de ce nom; mais il la quitta aussi, parce qu'on
+lui dit que la mer Rouge, étant plus haute que l'Égypte,
+inonderait tout le pays<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Enfin elle fut achevée sous
+les Ptolémées, qui, par le moyen des écluses, tenaient
+le canal ouvert ou fermé selon leurs besoins. Il commençait
+assez près du Delta<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, vers la ville de Bubaste.
+Il avait de largeur cent coudées<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>, c'est-à-dire vingt-cinq
+toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer
+à l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter
+les plus grands vaisseaux<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">68</sup></a>; et de longueur, plus de
+mille stades, c'est-à-dire plus de cinquante lieues<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>. Ce
+<span class="pagenum"><a name="p41" id="p41">41</a></span>
+canal était d'une grande utilité pour le commerce. Aujourd'hui
+il est presque entièrement comblé, et à peine
+en reste-t-il quelque vestige<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Je ne crois pas qu'aucun auteur
+dise que Psammitichus ait commencé
+ce canal. Cette erreur légère de
+Rollin me paraît tenir à une fausse
+traduction de ce passage de Strabon:
+οἱ δὲ ὑπὸ τοῦ Ψαµµιτίχου παιδός
+que les versions latines rendent par
+<i>a Psammiticho filio</i>, tandis que le
+sens est <i>a Psammitichi filio</i> (par
+le fils de Psammitique), ce qui désigne
+<i>Nécheo</i>, fils et successeur de
+<i>Psammitichus</i>.
+
+<p>Quant à Sésostris, Strabon dit
+en effet que ce prince eut la première
+idée du canal; mais c'est dans
+un endroit différent de celui que
+Rollin a cité: c'est au livre premier
+(pag. 38), et Strabon n'a fait que
+copier Aristote (<i>Meteorol.</i> I, c. 14.)--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Les travaux des modernes prouvent
+que cette opinion des anciens
+était bien fondée. Il résulte des opérations
+de nivellement faites par les
+ingénieurs français entre le fond de
+la mer Rouge et la Méditerranée, à
+Péluse, que la différence de niveau
+des deux mers peut aller à 30 pieds
+6 pouces (9 mètres 907). Le niveau
+des hautes eaux du Nil, au Caire, surpasse
+celui des hautes eaux de la mer
+Rouge, de 9 pieds 1 pouce; et celui
+des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces:
+mais le niveau des basses eaux du
+Nil est surpassé de 8 pieds 6 pouces
+par les basses eaux de la mer
+Rouge, et de 14 pieds 2 pouces
+par les hautes eaux de cette mer.
+
+<p>C'est cette différence de niveau
+qui rendit nécessaire l'établissement
+d'une espèce de sas fermé par des
+écluses, à l'embouchure du canal
+dans la mer Rouge.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Il commençait au Delta même;
+puisque Bubaste, dont les ruines
+subsistent encore à Tell-Bastah,
+était située sur la branche Pélusiaque,
+à environ 50,000 mètres au-dessous
+du sommet du Delta.
+
+<p>Ce canal suivait la vallée de l'Ouadi,
+et allait aboutir à un bassin, appelé
+parles anciens <i>lacs amers</i> (VI,
+29; STRAB. XVII, p. 804); de ce
+bassin, il se prolongeait jusqu'à
+<i>Clysma</i> ou <i>Clisma</i>, lieu situé sur
+la mer Rouge, près d'Héroopolis,
+et dont le nom me semble venir du
+mot Κλεῖσµα, qui a pu désigner
+le barrage fermant le canal à son
+extrémité.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> 52 mètres 70 centimètres.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> L'expression est un peu forte.
+Il y a dans Strabon µυριοφόρος ναῦς,
+ce qui signifie un <i>vaisseau de charge</i>
+et rien de plus.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> La longueur totale du canal,
+depuis Bubaste jusqu'à la mer Rouge,
+était d'environ 80 milles géographiques,
+ou 27 lieues.
+
+<p>La longueur de <i>mille stades</i>, donnée
+par Rollin, est une erreur fondée
+sur ce qu'il applique au canal la
+mesure de l'intervalle qui sépare les
+deux mers entre Péluse et Héroopolis;
+cet intervalle est en effet de
+1000 stades, selon Hérodote (II,
+§ 158--IV, § 41), Strabon (I,
+p. 35, D), et Pline (V, c. 11.)--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> L'utilité de ce canal fixa l'attention
+des Romains; il fut réparé par
+Adrien: j'ai prouvé ailleurs (<i>Rech.
+sur Dicuil</i>, pag. 12), qu'il était
+encore navigable vers l'an 500 de
+notre ère. Les Arabes, sous le calife
+Omar, le réparèrent en 640; il servit
+à la navigation jusqu'en 767,
+époque à laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor
+le fit définitivement
+combler, pour qu'on ne pût
+porter de secours aux révoltés de
+la Mecque et de Médine.--L.</blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h5>BASSE ÉGYPTE.</h5>
+
+<p>Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure,
+qui ressemble à un triangle ou à un (Δ) <i>delta</i>, lui a fait
+donner ce dernier nom, qui est celui d'une lettre grecque.
+La basse Égypte forme une espèce d'île. Elle
+commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands
+canaux, par lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée.
+L'embouchure qui est à droite s'appelle <i>Pélusienne</i>,
+l'autre <i>Canopique</i>, du nom des deux villes dont
+elles sont voisines, <i>Pelusium</i> et <i>Canopus</i>, appelées
+maintenant Damiette et Rosette<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Entre ces deux grandes
+<span class="pagenum"><a name="p42" id="p42">42</a></span>
+branches il y en a cinq autres moins célèbres. Cette
+île est la partie de l'Égypte la plus cultivée, la plus fertile
+et la plus riche. Ses principales villes furent, dans
+les temps les plus reculés, Héliopolis<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>, Héracléopolis,
+Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse; et, dans les
+temps postérieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut
+dans le pays de Tanis que les Israëlites habitèrent<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> Rosette et Damiette ne répondent
+point à <i>Canopus</i> et à <i>Pelusium</i>.
+<i>Canopus</i> était situé à environ 3
+lieues d'Alexandrie, et à 6 lieues de
+Rosette; <i>Pelusium</i> était à plus de
+16 lieues de Damiette.
+
+<p>La branche Pélusiaque est comblée;
+la Canopique l'est aussi dans la partie
+septentrionale. La branche actuelle
+de Rosette répond à la Bolbitine;
+la branche de Damiette, à la <i>Phatmitique</i>.</p>
+
+<p>Les sept branches étaient, à partir,
+de l'Ouest, la <i>Canopique</i>, la <i>Bolbitine</i>,
+la <i>Sébennytique</i>, la <i>Phatmitique</i>,
+la <i>Mendésienne</i>, la <i>Tanitique</i>,
+la <i>Pélusiaque</i>.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> Elle était située à la pointe,
+mais hors du Delta.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Il est au contraire à peu près reconnu
+que les Israëlites habitèrent
+dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar,
+vers l'isthme de Suez.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. de Isid.
+pag. 354.
+[cf. Procl. in
+Tim. p. 30.]</span>
+Il y avait dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on
+croit être la même qu'Isis, avec cette inscription: «Je
+suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera; et
+personne n'a encore percé le voile qui me couvre.»</p>
+
+<p><span class="side"> Strab. l. 7,
+pag. 805.</span>
+Héliopolis, c'est-à-dire ville du soleil, fut ainsi appelée
+à cause d'un temple magnifique qui y était dédié
+au soleil. <span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 73.
+Plin. l. 10,
+cap. 2.
+Tacit. Ann.
+lib. 6, cap.
+28.</span> Hérodote, et après lui d'autres auteurs, racontent
+une chose qui se passait dans ce temple, et qui
+serait bien merveilleuse si elle était vraie: c'est au
+sujet du <i>phénix</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>. Cet oiseau, si l'on en croit les anciens,
+est unique dans son espèce. Il naît dans l'Arabie, et
+vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur d'un
+aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis,
+les plumes du cou dorées, les autres pourprées,
+la queue blanche, mêlée de plumes incarnates, des
+yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque, chargé
+d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de
+bois et de gommes aromatiques, après quoi il meurt.
+De ses os et de sa moelle il naît un ver, d'où il se forme
+un autre phénix. Son premier soin est de rendre à son
+<span class="pagenum"><a name="p43" id="p43">43</a></span>
+père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose
+comme une boule ou un œuf de quantité de parfums
+de myrrhe, du poids qu'il se sent capable de porter,
+et il en fait souvent l'épreuve; puis il le vide en partie,
+y dépose le corps de son père, et en ferme avec soin
+l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums.
+Alors il charge ses épaules de ce précieux fardeau, et
+va le brûler sur l'autel du soleil dans la ville d'Héliopolis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> On peut voir tout ce que les
+anciens ont rapporté sur cet oiseau
+fabuleux, dans un mémoire de
+M. Larcher (<i>Mémoires de l'Institut,
+classe d'histoire</i>, tom. 1, pag. 166
+et suiv.).--L.</blockquote>
+
+<p>Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances
+de ce fait, mais semblent supposer que le
+fond en est vrai. Pline, au contraire, dès le commencement
+du récit qu'il en fait, insinue assez clairement
+que le tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de
+tous les modernes.</p>
+
+<p>Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente,
+a pourtant établi un usage commun dans presque
+toutes les langues, de donner le nom de phénix à
+tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: <i>rara
+avis in terris</i>, dit Juvénal<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>, en parlant de la difficulté
+de trouver une femme accomplie en tout point. Et
+Sénèque en dit autant d'un homme de bien<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> Juvénal dit (Satyr. VI, 165):
+Rara avis in terris, nigroque simillima cycno!
+sorte de proverbe qui n'a point de
+rapport avec le Phénix.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> «Vir bonus tam citò nec fieri
+potest, nec intelligi... tanquam phœnix
+semel anno quingentesimo nascitur.»
+(Epist. 42.)</blockquote>
+
+<p>Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que
+quand ils sont près de mourir, et qu'alors ils chantent
+fort mélodieusement, n'est fondé de même que sur une
+erreur populaire<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, et cependant est employé non-seulement,
+<span class="pagenum"><a name="p44" id="p44">44</a></span>
+<span class="side"> Od. 3, l. 4.
+[ibi not. Mitscherlich.]</span>
+par les poëtes, mais par les orateurs et même
+par les philosophes. <i>O mutis quoque piscibus donatura
+cycni, si libeat, sonum</i>, dit Horace en s'adressant à
+Melpomène. Cicéron compare l'admirable discours que<span class="side"> Lib. 5, de
+Orat. n. 6.</span>
+fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant sa mort,
+à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: <span class="side"> Lib. 1, Tusc.
+Quæst. n. 73.</span> <i>illa tanquam
+cycnea fuit divini hominis vox et oratio</i>. Et Socrate
+disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes,
+qui, sentant, par un instinct secret et une sorte de divination,
+l'avantage qui se trouve dans la mort, meurent
+avec joie et en chantant: <i>providentes quid in morte
+boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur</i>. J'ai cru
+que cette petite digression ne serait pas inutile pour
+les jeunes gens. Je reviens à mon sujet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Cette opinion est cependant
+fondée sur quelque chose de réel.
+Les observations des modernes, et
+particulièrement de M. Mongez, ont
+constaté que les Cygnes sauvages
+sont doués d'une espèce de chant;
+ainsi les anciens ne se sont pas trompés
+en leur attribuant cette faculté;
+ils ont erré seulement en l'attribuant
+à tous les cygnes sans distinction,
+tandis qu'elle est particulière aux
+cygnes sauvages. (Voyez Mongez,
+<i>Dictionnaire des Antiquités</i>, <i>art.</i>
+CYGNES, tom. 11, pag. 281.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 805.</span>
+C'est dans Héliopolis qu'un bœuf, sous le nom de
+Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des
+Perses, exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant
+les temples, renversant les palais, et détruisant
+les plus rares monuments de l'antiquité. On y voit encore
+quelques obélisques qui échappèrent à sa fureur;
+et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont
+ils font encore l'ornement.</p>
+
+<p>Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui
+donna son nom, égala presque la magnificence des anciennes
+villes d'Égypte. Elle est à quatre journées du
+Caire. <span class="side"> Strab. l. 16,
+pag. 781.</span> C'est là principalement que se faisait le commerce
+de l'Orient. On déchargeait les marchandises
+dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge,
+<span class="pagenum"><a name="p45" id="p45">45</a></span>
+nommée <i>Portus Muris</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>; on les conduisait ensuite sur
+des chameaux à une ville de la Thébaïde appelée
+<i>Coptos</i>; et on les voiturait enfin par le Nil jusqu'à
+Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes
+parts.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Μυὸς Ỏρµος. C'est le <i>Vieux-Cosseir</i>.
+La route de Myos-Hormos à
+Coptos n'était que de 6 à 7 journées
+de chemin. Elle fit négliger
+une route plus ancienne, tracée par
+Ptolémée Philadelphe, entre Coptos
+et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815),
+et qui était de 12 journées, et de 258
+milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173, etc.)
+
+<p><i>Coptos</i> est à présent <i>Keft</i>.--L.</p></blockquote>
+
+<p>On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi
+ceux qui l'ont exercé. Ce fut là la principale
+source des trésors incroyables que Salomon amassa, et
+qui servirent à construire le magnifique temple de Jérusalem. <span class="side">2. Reg. 8, 14.</span>
+David, en subjuguant l'Idumée, était devenu
+maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur
+le bord oriental de la mer Rouge. <span class="side"> 3. Reg. 9,
+26-28.</span> C'est de là que Salomon
+envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où
+elles revenaient toujours chargées de richesses immenses.
+Ce commerce, après avoir été quelque temps
+entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent l'Idumée,
+passa en celles des Tyriens. <span class="side"> Strab. 1. 16,
+pag. 781.</span> Ils faisaient venir
+par Rhinocolure, ville maritime située entre l'Égypte
+et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les
+distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit
+extrêmement les Tyriens sous les Perses, par la faveur
+et la protection desquels ils en furent pleinement en
+possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent rendus
+maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans
+leur royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports
+sur la côte occidentale de la mer Rouge qui appartenait
+à l'Égypte. Ils établirent leur principale foire à Alexandrie,
+<span class="pagenum"><a name="p46" id="p46">46</a></span>
+qui par là devint la ville la plus marchande de
+l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge
+et l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs
+siècles le commerce des pays occidentaux avec la Perse,
+les Indes, l'Arabie et les côtes orientales d'Afrique. Depuis
+environ deux cents ans qu'on a découvert une
+route pour aller aux Indes en doublant le cap de Bonne-Espérance,
+les Portugais sont devenus les maîtres de ce
+commerce, qui maintenant est tombé presque entier
+entre les mains des Anglais et des Hollandais. <span class="side"> I. Part. l. 1,
+Pag. 9.</span> C'est de
+M. Prideaux que j'ai tiré cette histoire abrégée du
+commerce des Indes orientales depuis Salomon jusqu'à
+notre temps.</p>
+
+<p><span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 791.
+Plin. l. 36,
+cap. 12.</span>
+Ce fut pour la commodité du commerce que l'on bâtit,
+tout près d'Alexandrie, dans une île appelée Pharos<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>,
+une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de
+cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les
+vaisseaux qui naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils
+et de bancs de sable; et elle a communiqué son nom à
+toutes les autres destinées au même usage: Phare de
+Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie
+par ordre de Ptolémée Philadelphe<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, qui y employa
+huit cents talents<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>. Elle était comptée au nombre des
+<span class="pagenum"><a name="p47" id="p47">47</a></span>
+sept merveilles du monde. Par une<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a> erreur de fait, on
+a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom
+l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour.
+Elle est fort courte et fort simple, selon le goût des anciens:
+<i>Sostratus Cnidius Dexiphanis F. diis servatoribus,
+pro navigantibus</i>; c'est-à-dire: <i>Sostrate le
+Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs,
+pour le bien de ceux qui vont sur mer</i>. Il faudrait en
+effet que Ptolémée eût fait bien peu de cas de cette
+sorte d'immortalité, dont ordinairement les princes sont
+si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas
+même dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>. <span class="side"> De scrib.
+hist. p. 706.</span>
+Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce sujet
+ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait
+assez mal placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate,
+pour avoir seul chez la postérité tout l'honneur de cet
+ouvrage, après avoir fait graver sur le marbre même
+l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi
+<span class="pagenum"><a name="p48" id="p48">48</a></span>
+sur de la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des
+années fit bientôt tomber la chaux, et, au lieu de procurer
+à l'architecte la gloire qu'il s'était promise, ne
+servit qu'à manifester aux siècles futurs sa criminelle
+supercherie et sa ridicule vanité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> Elle était jointe à la ville par
+une chaussée de 7 stades de longueur,
+appelée <i>Heptastade</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Cette tour, qu'Eusèbe (<i>Chron.
+ad Olymp.</i> CXXIV, an. 1) et le
+Syncelle (<i>Chronograph.</i>, pag. 272
+fin.) attribuent à Ptolémée Philadelphe,
+fut bâtie, selon Suidas, lorsque
+Pyrrhus monta sur le trône d'Epire
+(Voce φάρος), ce qui répond à la
+23e année de Ptolémée Soter: il
+est vraisemblable en effet qu'elle fut
+construite par ce prince.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> Huit cent mille écus. = Si ce
+sont des talents attiques, 800 talents
+représentent 4,440,000 francs.--L.
+
+<p>J'ai montré ailleurs, par plusieurs
+rapprochements et plusieurs calculs,
+que cette tour devait avoir de 150
+à 160 pieds de haut. (<i>Trad. de</i>
+STRABON, pag. 332, 334.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> «Magno animo Ptolemæi regis,
+quòd in eâ permiserit Sostrati Cnidii
+architecti structuræ nomen inscribi.»
+[XXXVI. 12. p. 739.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> La manière dont l'inscription
+a été expliquée par d'habiles critiques
+sert à rendre compte du
+fait, sans qu'on ait besoin de recourir
+à l'historiette de Lucien. L'inscription
+portait en grec: Σώσρατος Κνίδιος Δεξιψανοῦς Θεοῖς Σωτῆρσιν
+ὑπὲρ τῶν πλωἳζοµένων. D'après la remarque
+de Spanheim, appuyée sur
+les monuments (<i>Prœst. Numism.</i>,
+pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter
+et sa femme Bérénice étaient appelés
+<i>les Dieux Sauveurs</i>, Θεοί Σωτῆρες.
+Il est donc probable que ce sont
+eux que l'inscription a désignés par
+leur titre, plutôt que par leur nom.
+M. Visconti croit même que le datif
+θεοῖς Σωτῆρσιν ne doit pas s'entendre
+d'une dédicace, mais se rapporte
+à l'ordre de construire le
+monument: dans cette idée, la tournure
+de l'inscription serait tout elliptique;
+et l'on devrait suppléer à-peu-près
+ainsi les ellipses: Σώσρατος
+Κνίδιος Δεξιψανοῦς [τοῦτον τὸν πύργον]
+θεοῖς Σωτῆρσιν [κατεσκέυασεν]
+ὑπὲρ τῶν πλωἳζοµένων,
+c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide,
+fils de Dexiphanes, a construit
+cette tour, par l'ordre des Dieux
+Sauveurs, pour le bien des navigateurs.»
+D'après cette interprétation,
+il ne serait plus douteux que
+le phare eût été construit par Ptolémée
+Soter.--L.</blockquote>
+
+<p>Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire,
+d'introduire dans cette ville le luxe et la licence; <span class="side"> Quint.</span>
+et les délices d'Alexandrie passèrent en proverbe<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. On
+y cultiva aussi beaucoup les arts et les sciences: témoin
+ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les savants
+tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus
+aux dépens du public; et cette fameuse bibliothèque
+que Ptolémée Philadelphe augmenta considérablement,<span class="side"> Plut. In Cæs.
+pag. 731.
+Senec. de
+tranq. anim.
+cap 9.
+[Dion. Cassius.
+XLII.
+§ 38.]</span>
+et que les princes ses successeurs firent enfin
+monter au nombre de sept cent mille volumes. Dans
+la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie
+consuma une partie de cette bibliothèque, qui
+était placée dans le<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a> Bruchium, et qui contenait quatre
+cent mille volumes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> «Ne alexandrinis quidem permittenda
+deliciis.»
+
+<p>= Ce passage de Quintilien (<i>Institut.
+Orat.</i> I, 2) n'a pas tout-à-fait
+le sens que lui donne Rollin: le mot
+<i>deliciæ</i> ne signifie point <i>délices</i>; il
+doit s'entendre des <i>pueri delicati quales
+domi habere solebant divites Romani,
+Ægyptios maxime et Alexandrinos,
+qui jocis suis heros demereri
+deberent</i>. V. la note de Burman
+et de Spalding sur Quintilien. L'expression
+proverbiale, à laquelle
+Rollin fait allusion, se retrouve plutôt
+dans le <i>Alexandrina vita atque
+licentia</i> de Jules César (<i>Bell. civ.</i> III,
+§ 110).--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> C'était un quartier de la ville
+d'Alexandrie.</blockquote>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p49" id="p49">49</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h2>SECONDE PARTIE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS.</h4>
+
+<p>
+L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens
+comme l'école la plus renommée en matière de politique
+et de sagesse, et comme l'origine de la plupart des arts
+et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus bel
+art consistaient à former les hommes. La Grèce en était
+si persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère,
+un Pythagore, un Platon, Lycurgue même et Solon,
+ces deux grands législateurs, et beaucoup d'autres qu'il
+est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte pour
+s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition <span class="side"> Act. 7, 22.</span>
+les plus rares connaissances. Dieu même lui a
+rendu un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir
+été instruit dans toute la sagesse des Égyptiens.»</p>
+
+<p>Pour donner quelque idée des mœurs et des coutumes
+de l'Égypte, je m'arrêterai principalement à ce
+qui regarde les rois et le gouvernement; les prêtres et
+la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les
+arts et les métiers.</p>
+
+<p>Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il
+rencontre quelquefois parmi les coutumes que je rapporte
+une espèce de contradiction. Elle vient, ou de la
+différence des pays et des peuples, qui ne suivaient pas
+<span class="pagenum"><a name="p50" id="p50">50</a></span>
+toujours les mêmes usages, ou de la diversité des sentiments
+de la part des historiens qui me servent de
+guides.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h5>DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT.</h5>
+
+<p>Les Égyptiens sont les premiers qui aient bien connu
+les règles du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse
+comprit d'abord que la vraie fin de la politique
+est de rendre la vie commode et les peuples heureux.</p>
+
+<p>Le royaume était héréditaire; mais, selon Diodore,
+les rois ne se conduisaient pas en Égypte comme il est <span class="side"> Diod. lib. 1
+p. 63, etc.</span>
+assez ordinaire dans les autres monarchies, où le prince
+ne reconnaît d'autres règles de ses actions que sa volonté
+et son bon plaisir. Ils étaient obligés plus que les
+autres à vivre selon les lois. Ils en avaient de particulières
+qu'un roi avait digérées et qui faisaient une partie
+de ce que les Égyptiens appelaient les livres sacrés.
+Ainsi, une coutume ancienne ayant tout réglé, ils ne
+s'avisaient pas de vivre autrement que leurs ancêtres.</p>
+
+<p>Nul esclave<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, nul étranger n'était admis auprès du
+prince pour le servir: cet important emploi n'était confié
+qu'aux personnes les plus distinguées par leur naissance,
+et qu'à celles qui avaient reçu la plus excellente éducation<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>;
+afin qu'ayant le privilège d'approcher jour et
+<span class="pagenum"><a name="p51" id="p51">51</a></span>
+nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien
+d'indigne de la majesté royale, et ne lui inspirassent
+que des sentiments nobles et généreux; car, ajoute Diodore,
+il est rare que les rois se portent à des excès vicieux,
+s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des
+approbateurs de leur dérèglement, et des ministres de
+leurs passions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Le texte dit: <i>nul esclave acheté,
+ou né à la maison</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> Le texte dit: <i>aux fils des prêtres
+les plus distingués: ils devaient
+avoir dépassé 20 ans, et être les
+mieux élevés de tous ceux de leur
+caste.</i>--L.</blockquote>
+
+<p>Les rois d'Égypte souffraient sans peine, non-seulement
+que la qualité des viandes et la mesure du boire
+et du manger leur fussent marquées (car c'était une
+chose ordinaire en Égypte, où tout le monde était sobre,
+et où l'air du pays inspirait la frugalité), mais encore
+que toutes leurs heures et presque toutes leurs actions
+fussent réglées par la loi.</p>
+
+<p>Dès le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est
+le plus net, et les pensées le plus pures, ils lisaient
+leurs lettres, pour prendre une idée plus juste et plus
+véritable des affaires qu'ils avaient à décider.</p>
+
+<p>Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au
+temple. Là, environnés de toute leur cour, et les victimes
+étant à l'autel, ils assistaient à la prière que le
+pontife prononçait à haute voix, et dans laquelle il demandait
+aux dieux, pour le roi, la santé et toutes sortes
+de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses
+peuples avec bonté et avec justice, et suivait exactement
+les lois du royaume. Le pontife entrait dans un
+grand détail de ses vertus royales, marquant qu'il était
+religieux envers les dieux, doux envers les hommes,
+modéré, juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge,
+libéral, maître de lui-même, punissant au-dessous
+du mérite, et récompensant au-dessus. Il parlait
+ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre;
+<span class="pagenum"><a name="p52" id="p52">52</a></span>
+mais il supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par
+surprise et par ignorance, chargeant d'imprécations les
+ministres qui leur donnaient de mauvais conseils et leur
+déguisaient la vérité. Telle était la manière d'instruire
+les rois. On croyait que les reproches ne faisaient qu'aigrir
+leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de
+leur inspirer de la vertu était de leur marquer leurs
+devoirs dans des louanges conformes aux lois, et prononcées
+gravement devant les dieux. Après la prière
+et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints livres,
+les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il
+gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les
+lois qui avaient rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien
+que leurs sujets.</p>
+
+<p>J'ai déjà remarqué que le boire et le manger des rois
+étaient réglés par les lois, tant pour la quantité que pour
+la qualité. On ne servait sur leur table que des mets fort
+communs, parce que le but de leurs repas était, non
+de flatter le goût, mais de satisfaire aux besoins de la
+nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces
+règles avaient été dictées non pas tant par un législateur
+que par un habile médecin, uniquement attentif
+à la santé du prince. <span class="side"> De Isid. et
+Osir. p. 354.</span> Le même goût de simplicité régnait
+dans tout le reste; et on lit dans Plutarque qu'il y avait
+dans un temple de Thèbes une colonne sur laquelle on
+avait gravé des imprécations contre un roi qui, le premier,
+avait introduit la dépense et le luxe parmi les
+Égyptiens.</p>
+
+<p>Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus
+essentielle, est de rendre la justice aux peuples. Aussi
+c'était à quoi les rois d'Égypte donnaient le plus d'attention,
+persuadés que de ce soin dépendait non-seulement
+<span class="pagenum"><a name="p53" id="p53">53</a></span>
+le repos des particuliers, mais le bonheur de l'état,
+qui serait moins un royaume qu'un brigandage, si les
+faibles demeuraient sans protection, et si les puissants
+trouvaient dans leurs richesses et dans leur crédit l'impunité
+de leurs crimes et de leurs violences.</p>
+
+<p>Trente juges étaient tirés des principales villes<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a> pour
+composer la compagnie qui jugeait tout le royaume. Le
+prince, pour remplir ces places, choisissait les plus honnêtes
+gens du pays, et mettait à leur tête<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a> celui qui se
+distinguait le plus par la connaissance et l'amour des
+lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur
+assignait certains revenus, afin qu'affranchis des embarras
+domestiques, ils pussent donner tout leur temps
+à faire observer les lois. Ainsi, entretenus honnêtement
+par la libéralité du prince, ils rendaient gratuitement
+au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui
+doit être également ouverte à tous les sujets, et encore
+plus, en un certain sens, aux pauvres qu'aux riches,
+parce que ceux-ci, par eux-mêmes, trouvent assez d'appui,
+au lieu que les autres, par leur état même, sont
+plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection
+des lois. Pour éviter les surprises, les affaires
+étaient traitées par écrit dans cette assemblée. On y
+craignait la fausse éloquence, qui éblouit les esprits et
+émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée
+d'une manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule
+dominât dans les jugements, parce qu'elle seule devait
+<span class="pagenum"><a name="p54" id="p54">54</a></span>
+être la ressource du riche et du pauvre, du puissant et
+du faible, du savant et de l'ignorant. Le président du
+sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses,
+d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la
+<i>Vérité</i>. Quand il la prenait, c'était le signal pour commencer
+la séance. Il l'appliquait à la partie qui devait
+gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer les
+sentences.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> Diodore dit que Thèbes, Memphis
+et Héliopolis fournissaient chacune
+dix de ces juges.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> Le même auteur dit au contraire
+que les 30 juges élisaient un
+président parmi eux; et que la ville
+à laquelle appartenait l'élu, envoyait
+un autre juge à sa place: de sorte
+qu'il y avait 30 juges, sans compter
+le président.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plat. in Tim.
+pag. 656.</span>
+Ce qu'il y avait de meilleur parmi les lois des Égyptiens,
+c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit
+de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige
+en Égypte: tout s'y faisait toujours de même; et l'exactitude
+qu'on y avait à garder les petites choses maintenait
+les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple
+qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. I,
+pag. 70.</span>
+Le meurtre volontaire était puni de mort, de quelque
+condition que fût celui qui avait été tué, libre ou non:
+en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et
+d'équité que les Romains, qui donnaient aux maîtres
+droit absolu de vie et de mort sur leurs esclaves. L'empereur
+Adrien le leur ôta dans la suite, et crut devoir
+corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé
+qu'il fût par les lois romaines.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 69.</span>
+Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce
+crime attaque en même temps et les dieux, dont on
+méprise la majesté en attestant leur nom par un faux
+serment; et les hommes, en rompant le lien le plus ferme
+de la société humaine, qui est la sincérité et la bonne foi.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span>
+Le calomniateur était impitoyablement condamné au
+même supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était
+trouvé véritable.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span>
+Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le
+<span class="pagenum"><a name="p55" id="p55">55</a></span>
+faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que
+l'assassin. Que si l'on ne pouvait secourir le malheureux,
+il fallait du moins dénoncer l'auteur de la violence; et il
+y avait des peines établies contre ceux qui manquaient
+à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les uns
+des autres, et tout le corps de l'état était uni contre
+les méchants.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1
+pag. 69.</span>
+Il n'était pas permis d'être inutile à l'état<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>: chaque
+particulier était tenu d'inscrire son nom et sa demeure
+sur un registre public qui demeurait entre les mains du
+magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer
+d'où il tirait de quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine
+de mort s'ensuivait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à Athènes
+(Hérodote II, § 177).--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 136.</span>
+Pour empêcher les emprunts, d'où naissent la fainéantise,
+les fraudes, et la chicane, le roi Asychis avait fait
+une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et
+les mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours
+été embarrassés pour trouver un juste tempérament pour
+réprimer la dureté du créancier dans l'exaction de son
+prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou néglige
+de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu,
+qui, sans toucher à la liberté personnelle des citoyens,
+et sans ruiner les familles, pressait continuellement le
+débiteur par la crainte de passer pour infame, s'il manquait
+d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter qu'à
+condition d'engager au créancier le corps de son père,
+que chacun dans l'Égypte faisait embaumer avec soin,
+et conservait avec honneur dans sa maison, comme il
+sera dit dans la suite, et qui pouvait, par cette raison,
+<span class="pagenum"><a name="p56" id="p56">56</a></span>
+être aisément transporté. Or c'était une impiété et une
+infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement
+un gage si précieux; et celui qui mourait sans
+s'être acquitté de ce devoir était privé des honneurs
+qu'on avait coutume de rendre aux morts.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. I,
+pag. 71.</span>
+Diodore remarque une faute qu'avaient commise
+quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on
+pût, par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs,
+leurs chevaux, leurs charrues, et les autres instruments
+dont ils se servaient pour cultiver la terre, parce qu'ils
+trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces pauvres
+gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de
+gagner leur vie: mais en même temps ils permettaient
+d'emprisonner les laboureurs mêmes, qui seuls peuvent
+faire usage de ces instruments; ce qui les exposait aux
+mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à l'état des
+citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires,
+qui travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne
+desquels le particulier n'a aucun droit.</p>
+
+
+<p>La polygamie était permise en Égypte<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, excepté aux<span class="side"> Pag. 72.</span>
+prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De
+quelque condition que fût la femme, libre ou esclave,
+les enfants étaient censés libres et légitimes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient qu'une femme.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Pag. 22.</span>
+Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où étaient
+plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées,
+est de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec
+les sœurs était non-seulement autorisé par les lois, mais
+fondé en quelque sorte sur leur religion même, et sur
+l'exemple des dieux le plus anciennement et le plus généralement
+<span class="pagenum"><a name="p57" id="p57">57</a></span>
+honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l, 2,
+cap. 80.</span>
+Les vieillards étaient fort respectés en Égypte. Les
+jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et
+de leur céder partout la place d'honneur. C'est de là
+que cette loi a passé à Sparte.</p>
+
+<p>La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance.
+La gloire qu'on leur a donnée d'être les plus
+reconnaissants de tous les hommes fait voir qu'ils étaient
+aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le lien de la
+concorde publique et particulière. Qui reconnaît les
+graces aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude,
+le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus
+moyen de n'y être pas sensible. C'était surtout à l'égard
+de leurs rois que les Égyptiens se piquaient de reconnaissance.
+Ils les honoraient pendant leur vie comme des
+images vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après
+leur mort comme les pères communs des peuples. Ce
+sentiment de respect et de tendresse venait de la forte
+persuasion où ils étaient que c'était la Divinité même
+qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant
+si fort du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus
+noble caractère, en réunissant en eux le pouvoir et la
+volonté de faire du bien aux autres.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h5>DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS.</h5>
+
+<p>Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang
+après les rois. Ils avaient de grands priviléges et de grands
+revenus; leurs terres étaient exemptes de toute imposition.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p58" id="p58">58</a></span>
+
+<p><span class="side"> Genes. 47.</span>
+On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la
+Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres
+ne furent point chargées d'une redevance perpétuelle au
+prince comme celles de tous les autres Égyptiens.</p>
+
+<p>Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup
+de part dans sa confiance et dans le gouvernement, parce
+que, de tous les sujets de l'empire, c'étaient eux qui
+avaient été le mieux élevés, qui avaient le plus de lumières,
+et qui étaient le plus dévoués à la personne du
+roi et au bien public. Ils étaient en même temps les
+dépositaires de la religion et des sciences; et c'est ce qui
+leur attirait un si grand respect de la part des habitants
+du pays et des étrangers, qui s'adressaient également
+à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de
+plus sacré dans les mystères et de plus profond dans
+les sciences.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 60.</span>
+Les Égyptiens prétendent être les premiers qui ont
+établi des fêtes et des processions pour honorer les dieux.
+Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait
+de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de
+soixante et dix mille personnes<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>, sans compter les enfants.
+Il y avait une autre fête, surnommée <i>des lumières</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>,
+qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y trouvaient
+pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte,
+de tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs
+maisons.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Il y a dans Hérodote 700,000
+personnes, ἑßδοµήκοντα µυριάδας.
+Cette faute de Rollin, copiée par
+Dupuis, a été relevée par Larcher
+(tom. II, pag. 296).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> Dans le grec, Λυχνοκαΐη qui
+signifie (fête) <i>des lampes allumées</i>.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Cap. 39.</span>
+On immolait différents animaux, selon les différents
+pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement
+<span class="pagenum"><a name="p59" id="p59">59</a></span>
+observée dans tous les sacrifices, d'imposer les
+mains sur la tête de la victime, de la charger d'imprécations,
+et de prier les dieux de détourner sur elle tous
+les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 88.</span>
+C'est de l'Égypte que Pythagore avait emprunté son
+dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens
+croyaient qu'à la mort des hommes leurs ames passaient
+dans d'autres corps humains, et que, si elles avaient été
+vicieuses, elles étaient enfermées dans des corps de
+bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs
+crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de
+nouveau animer d'autres corps humains.</p>
+
+<p>Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés,
+qui renfermaient dans un grand détail et les principes
+du gouvernement et les mystères du culte divin. <span class="side"> Plut. de Is.
+et Osir. pag.
+354.</span> Les
+uns et les autres étaient ordinairement enveloppés de
+symboles et d'énigmes, qui, en voilant la vérité, la
+rendaient plus respectable, et piquaient plus vivement la
+curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les
+sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait
+avertir qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était
+pas permis à tout le monde de pénétrer. Les sphinx,
+qui étaient toujours à l'entrée des temples, donnaient le
+même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides,
+les obélisques, les colonnes, les statues, en un
+mot tous les monuments publics, étaient pour l'ordinaire
+ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire d'écritures symboliques,
+soit que ce fussent des caractères inconnus
+au vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux,
+qui avaient un sens caché et parabolique. <span class="side"> Plut. Sympos.
+lib. 4, p.
+670.</span> Ainsi le lièvre
+signifiait une attention vive et pénétrante, parce que
+cet animal a <span class="side"> Plut. de Isid.
+pag. 355.</span>le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de
+<span class="pagenum"><a name="p60" id="p60">60</a></span>
+
+juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait
+les devoirs de ceux qui exerçaient la judicature.</p>
+
+<p>Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait
+traiter à fond ce qui regarde la religion des Égyptiens;
+mais je me borne à deux articles qui en font la principale
+partie: le culte de différentes divinités, et les cérémonies
+des funérailles.</p>
+
+<p class="mid">§ I. <i>Culte de différentes divinités.</i></p>
+
+<p>Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle
+des Égyptiens. Elle avait un grand nombre de dieux de
+différents ordres et de différents étages, dont je ne parle
+point ici, parce que cette matière appartient plus à la
+fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux
+qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris
+et Isis, qu'on a prétendu être le soleil et la lune: en
+effet, c'est par le culte de ces astres qu'a commencé
+l'idolâtrie.</p>
+
+<p>Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre
+de bêtes, le bœuf, le chien, le loup, l'épervier, le crocodile,
+l'ibis, le chat, etc. Plusieurs de ces bêtes n'étaient
+l'objet de la superstition que de quelques villes
+particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une espèce
+d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en
+abomination. De là les guerres continuelles d'une ville
+contre une autre, effet de la fausse politique d'un de
+leurs rois qui chercha à les amuser par des guerres de
+religion, pour leur ôter le temps et les moyens de
+conspirer contre l'état. J'appelle cette politique fausse
+et mal entendue, parce qu'elle est directement contraire
+au véritable esprit du gouvernement, qui tend à unir
+tous les membres de l'état par les liens les plus étroits,
+<span class="pagenum"><a name="p61" id="p61">61</a></span>
+et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie
+de toutes ses parties.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 1, de
+Nat. deor.
+n. 82.
+Lib. 5, Tuscul.
+Quæst.
+n. 78.
+Herod. l. 2,
+cap. 65.
+Diod. Lib. 1,
+p. 74 et 75.</span>
+Chaque peuple avait un grand zèle pour ses dieux.
+Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de voir des
+temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez
+les Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité
+un crocodile, un ibis, un chat; et ils auraient souffert
+les derniers tourments, plutôt que de commettre un tel
+sacrilége. Il y avait peine de mort contre quiconque aurait
+tué volontairement aucun de ces animaux, et même
+peine contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de
+quelque manière que ce fût, volontairement ou non.
+Diodore rapporte un fait dont il avait été témoin pendant
+son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un
+chat par mégarde et sans dessein, la populace en fureur
+courut à sa maison; et ni l'autorité du roi, qui sur-le-champ
+envoya ses gardes, ni la crainte du nom romain,
+ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les
+porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer
+mieux se manger les uns les autres que de toucher à leurs
+prétendues divinités.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 3,
+cap. 27, etc.
+Diod. lib. 1,
+pag. 76.
+Plin. lib. 8,
+cap, 46.</span>
+De tous ces animaux, le bœuf Apis, nommé par les
+Grecs <i>Epaphus</i>, était le plus célèbre. On lui avait bâti
+des temples magnifiques. On lui rendait des honneurs
+extraordinaires pendant sa vie, et de plus grands encore
+après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un deuil
+général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence
+qu'on a de la peine à croire. Sous Ptolémée
+Lagus, le bœuf Apis étant mort de vieillesse, la dépense
+de son convoi, outre les frais ordinaires, monta à plus
+de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les
+derniers honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver
+<span class="pagenum"><a name="p62" id="p62">62</a></span>
+un successeur, et on le cherchait dans toute l'Égypte.
+On le reconnaissait à certains signes qui le distinguaient
+de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme
+de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la
+langue, celle d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé,
+le deuil faisait place à la joie, et ce n'était plus dans
+toute l'Égypte que festins et réjouissances. On amenait
+le nouveau dieu à Memphis pour y prendre possession
+de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup
+de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse,
+au retour de sa malheureuse expédition contre
+l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en joie à cause qu'on
+avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait à
+son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce
+jeune bœuf, qui ne jouit pas long-temps de sa divinité.</p>
+
+<p>On voit aisément que le veau d'or érigé près de la
+montagne de Sinaï par les Israélites était un fruit de
+leur séjour dans l'Égypte, et une imitation du dieu Apis,
+aussi-bien que ceux qui dans la suite furent érigés aux
+deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam,
+qui lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.</p>
+
+<p>Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de
+l'encens aux animaux: ils portaient la folie jusqu'à attribuer
+la divinité aux légumes de leurs jardins<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. C'est
+ce que leur reproche si ingénieusement le poète satirique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> Il y a sur cette superstition, une
+dissertation curieuse de Schmidt (<i>de
+cepis et alliis apud Ægyptios cultis</i>),
+dans ses <i>Opuscula</i>, p, 71-122.--L.</blockquote>
+
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="side"> Juv. satir.
+15. [init.]</span>
+<p class="i10">Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens</p>
+<p class="i10">Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat</p>
+<p class="i10">Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu.</p>
+<p class="i10">Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,</p>
+<p class="i10">Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ,</p>
+<span class="pagenum"><a name="p63" id="p63">63</a></span>
+
+<p class="i10">Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.</p>
+<p class="i10">Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic</p>
+<p class="i10">Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.</p>
+<p class="i10">Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu.</p>
+<p class="i10">O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis</p>
+<p class="i10">Numina!</p>
+</div></div>
+
+<p>On doit être bien étonné de voir la nation du monde
+qui se piquait le plus de sagesse et de lumières s'abandonner
+si follement aux superstitions les plus grossières
+et les plus ridicules. En effet, rendre à des animaux
+et à de vils insectes un culte religieux, les placer au
+milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands <span class="side"> Lib. 1, p. 76.</span>
+frais,<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a> punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie, les
+embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller
+jusqu'à reconnaître pour dieux des poireaux et des
+ognons, invoquer de pareilles divinités dans ses besoins,
+en attendre du secours et de la protection, ce sont des
+excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont
+néanmoins attestés par toute l'antiquité. <span class="side"> Lucian.
+Imag. [§11.]</span> On entre dans
+un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes
+parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un
+dieu, et n'y trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat
+[et un bouc]: belle image, ajoute-t-il, de beaucoup de
+palais, dont les maîtres ne sont pas le plus bel ornement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> Diodore assure que de son temps
+même ces dépenses n'allaient pas à
+moins de cent mille écus. = Dans le
+texte, 100 talents, ou 550,000 fr.
+Cette somme est donnée par Diodore
+comme le montant des frais d'embaumement
+et de sépulture des animaux
+sacrés (I. § 84.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 1,
+p. 77, etc.</span>
+On rapporte différentes raisons du culte que les
+Égyptiens rendaient aux animaux.</p>
+
+<p><span class="side"> Cf. Ovid.
+Metamorph.
+v. 527; Hyg.
+astron. II, 28;
+Porphyr.
+abstin. III,
+16.</span>La première se tire de la fable. On prétend que les
+dieux, dans une conspiration que firent contre eux les
+hommes, se réfugièrent en Égypte, et s'y cachèrent
+<span class="pagenum"><a name="p64" id="p64">64</a></span>
+sous différentes formes d'animaux; et de là le culte divin
+qui depuis leur a été rendu.</p>
+
+<p>La seconde est tirée<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a> de l'utilité que chacun de ces
+animaux procurait aux hommes: les bœufs, pour le
+labourage; les brebis, par leur laine et leur lait; les
+chiens, pour la chasse et pour la garde des maisons,
+d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une
+tête de chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne,
+parce qu'il donne la chasse à des serpents ailés, qui sans
+cela infesteraient l'Égypte; <span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 68.</span> le crocodile, qui est un animal
+amphibie, c'est-à-dire qui vit également dans l'eau
+et sur la terre, d'une grandeur<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> et d'une force surprenantes,
+parce qu'il défend le pays contre l'incursion
+des voleurs arabes<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>; et l'ichneumon, parce qu'il empêche
+la race des crocodiles de se trop multiplier, ce
+qui deviendrait funeste à l'Égypte. Or cette petite bête
+rend ce service au pays en deux manières: premièrement
+elle observe le temps que le crocodile est absent,
+et elle brise ses œufs sans les manger; en second lieu,
+lorsque le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort
+<span class="pagenum"><a name="p65" id="p65">65</a></span>
+toujours la gueule ouverte, ce petit animal, qui s'était
+tenu caché dans le limon, saute tout d'un coup dans
+sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il ronge,
+puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre,
+dont la peau est fort tendre, et sort impunément vainqueur,
+par sa finesse, de la force d'un si terrible animal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> <i>Ipsi, qui irridentur, Ægyptii
+nullam belluam, nisi ob aliquam
+utilitatem quam ex eâ caperent,
+consecraverunt</i>. (Cic. lib. 1 de Nat.
+deor. n. 101).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> Cette grandeur va jusqu'à plus
+de 17 coudées.
+
+<p>= 17 Coudées valent 8 mètres,
+953. Selon Élien (<i>Hist. Anim.</i> XVII,
+c. 6), on en avait vu un de 25 coudées
+(13 mètres 175), au temps de Psammitichus;
+et un autre de 26 coudées,
+4 palmes (14 mètres 053), sous
+Amasis. Norden en a vu de 50 pieds
+(16 mètres).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> Cela est fort douteux. Cicéron
+dit: <i>Possem, de ichneumone utilitate,
+de crocodilorum, de felium dicere</i>
+(<i>de Nat. Deor.</i> 1, § 36); mais
+il aurait été vraisemblablement assez
+embarrassé pour dire quelle pouvait
+être l'utilité des crocodiles. On a
+prétendu que les hommages des
+Égyptiens s'adressaient particulièrement
+à une espèce de crocodiles
+d'un naturel fort doux: malheureusement
+pour cette explication, on
+lit dans Élien (<i>Hist. Anim.</i> X, c. 21),
+et dans Maxime de Tyr (<i>Dissert.</i>
+XXXVIII), que les crocodiles sacrés
+dévoraient les enfants de leurs
+adorateurs.--L.</blockquote>
+
+<p>Les philosophes, peu contents de raisons si faibles
+pour couvrir de si étranges absurdités qui déshonoraient
+le paganisme, et dont ils rougissaient en secret, ont
+imaginé, surtout depuis l'établissement du christianisme,
+une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient
+aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces
+animaux, mais aux dieux, dont ils étaient les symboles,
+que se terminait ce culte. <span class="side"> Pag. 382.</span> «Les philosophes,» dit Plutarque
+dans le traité même où il examine ce qui regarde
+les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte,
+Isis et Osiris, «les philosophes honorent l'image de
+Dieu, quelque part qu'elle se montre, même dans les
+êtres qui sont sans vie, bien plus encore par conséquent
+dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver,
+non ceux qui adorent ces créatures, mais
+ceux qui, par elles, remontent jusqu'à la Divinité.
+On les doit regarder comme autant de miroirs que
+nous fournit la nature, dans lesquels la Divinité se
+peint d'une manière éclatante; ou comme autant d'instruments
+dont elle se sert pour faire éclore au-dehors
+son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir
+des statues, on entasserait dans un même endroit
+tout l'or et toutes les pierreries du monde, ce n'est
+point à ces statues qu'il faudrait rapporter son culte;
+car la Divinité n'existe point dans des couleurs artistement
+dispensées, ni dans une matière fragile, destituée
+<span class="pagenum"><a name="p66" id="p66">66</a></span>
+<span class="side"> Pag. 377 et
+378.</span>
+de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit,
+dans le même traité, que «comme le soleil, la lune,
+le ciel, la terre, la mer, sont communs à tous les
+hommes, mais ont des noms différents, selon la différence
+des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y
+ait qu'une divinité unique et une providence unique
+qui gouverne l'univers, et qui a sous elle différents
+ministres subalternes, on donne à cette divinité, qui
+est la même, différents noms, et on lui rend différents
+honneurs, selon les lois et les coutumes de
+chaque pays.»</p>
+
+<p>Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de
+plus raisonnable pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles
+bien propres à en couvrir le ridicule? Était-ce relever
+dignement les attributs divins, que de les vouloir
+faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes
+les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile,
+dans un serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt
+dégrader et avilir la Divinité, dont les plus stupides
+ont ordinairement une idée tout autrement grande et
+auguste?</p>
+
+<p>Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si
+fidèles à remonter des êtres sensibles à leur auteur invisible. <span class="side"> Rom. cap. 1,
+v. 21-25.</span>
+L'Écriture nous apprend que ces prétendus
+sages ont mérité, par leur orgueil et par leur ingratitude,
+«d'être livrés à un sens réprouvé, et de devenir
+<i>plus</i> fous <i>que le peuple</i>, pour avoir changé la gloire
+du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre
+pieds, d'oiseaux et de reptiles, et pour avoir adoré la
+créature à la place du Créateur.»</p>
+
+<p>Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même,
+Dieu a permis que le pays de toute la terre, où la sagesse
+<span class="pagenum"><a name="p67" id="p67">67</a></span>
+humaine avait été portée au plus haut degré, fût
+aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la plus
+ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que
+peut la force toute-puissante de sa grâce, il a converti
+les affreux déserts d'Égypte en un paradis terrestre,
+en les peuplant, dans le temps marqué par sa providence,
+d'une troupe innombrable d'illustres solitaires,
+qui, par la ferveur de leur piété et l'austérité de leur
+pénitence, ont fait tant d'honneur au christianisme. Je
+ne puis m'empêcher d'en rapporter un célèbre exemple,
+et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce
+de digression.</p>
+
+<p><span class="side"> Tom. 5, p.
+23 et 26.</span>
+La grande merveille de la basse Thébaïde, dit M. l'abbé
+Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville
+d'Oxirinque<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Elle était peuplée de moines dedans et
+dehors, en sorte qu'il y en avait plus que d'autres habitants.
+Les bâtiments publics et les temples d'idoles
+avaient été convertis en monastères; et on en voyait par
+toute la ville plus que de maisons particulières. Les
+moines logeaient jusque sur les portes et dans les tours.
+Il y avait douze églises pour les assemblées du peuple,
+sans compter les oratoires des monastères. Cette ville
+avait vingt mille vierges et dix mille moines: on y entendait
+jour et nuit retentir de tous côtés les louanges
+de Dieu. Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles
+aux portes pour découvrir les étrangers et les
+pauvres; et c'était à qui les retiendrait le premier pour
+exercer envers eux l'hospitalité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> À-présent Behnécé.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p68" id="p68">68</a></span>
+
+<p class="mid">§ II. <i>Cérémonies des funérailles.</i></p>
+
+<p>Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies
+des funérailles.</p>
+
+<p>Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les
+temps pour les corps morts, et les soins religieux
+qu'ils ont toujours pris des tombeaux, semblent insinuer
+la persuasion où l'on était que ces corps n'y
+étaient mis qu'en dépôt.</p>
+
+<p>Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides,
+avec quelle magnificence étaient construits les
+sépulcres de l'Égypte. C'est qu'outre qu'on les érigeait
+comme des monuments sacrés, pour porter aux siècles
+futurs la mémoire des grands princes, on les regardait
+encore comme des demeures où les corps devaient<span class="side"> Diod. lib. 1,
+pag. 47.</span>
+séjourner pendant le cours d'une longue suite de siècles;
+au lieu que les maisons étaient appelées des <i>hôtelleries</i>,
+où l'on n'était qu'en passant, et pendant une
+vie trop courte pour s'y attacher.</p>
+
+<p>Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous
+les parents et tous les amis quittaient leurs habits
+ordinaires pour en prendre de lugubres, et s'abstenaient
+du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le
+deuil durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment
+selon la qualité des personnes.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 85, etc.
+Diod. lib. 1,
+pag. 81.</span>
+Il y avait trois manières d'embaumer les corps. La
+plus magnifique était pour les personnes les plus considérables;
+et la dépense<span class="side">[A]: 5500 f.--L.</span> montait à un talent d'argent,
+c'est-à-dire à trois mille écus.[A] </p>
+
+<p>Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie.
+Les uns vidaient la cervelle par les narines,
+avec un ferrement fait exprès pour cela; d'autres
+<span class="pagenum"><a name="p69" id="p69">69</a></span>
+vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au
+côté une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante
+comme un rasoir; puis ils remplissaient ces
+vides de parfums et de diverses drogues odoriférantes.
+Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement
+de quelques dissections, semblait avoir quelque chose
+de violent et d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé
+prenaient la fuite quand l'opération était achevée,
+et étaient poursuivis à coups de pierres par les assistants.
+On traitait fort honorablement ceux qui étaient
+chargés d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de
+myrrhe, de cannelle, et de toutes sortes d'aromates.
+Après un certain temps ils l'enveloppaient de bandelettes
+de lin très-fines<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>, qu'ils collaient ensemble avec
+une espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient
+encore des parfums les plus exquis. Par ce moyen on
+prétend que la figure entière du corps, les traits même
+du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des sourcils,
+se conservaient parfaitement. Quand le corps avait
+été ainsi embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient
+dans une espèce d'armoire ouverte, faite sur
+la mesure du mort; puis ils le plaçaient debout et droit
+contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en
+avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle
+<i>momies</i>. Il en vient encore tous les jours d'Égypte, et
+plusieurs curieux en conservent dans leurs cabinets. On
+voit par là quel soin les Égyptiens prenaient des corps
+morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était
+immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs
+<span class="pagenum"><a name="p70" id="p70">70</a></span>
+ancêtres, se souvenaient de leurs vertus, que le public
+avait reconnues, et s'excitaient à aimer les lois qu'ils
+leur avaient laissées. On reconnaît dans les funérailles
+de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont
+je viens de parler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Ou plutôt de coton, qui est le <i>byssus</i> dont parle Hérodote (LARCHER,
+tom. II, pag. 357).--L.</blockquote>
+
+<p>J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des
+morts, parce qu'avant que d'être admis dans l'asyle
+sacré des tombeaux, il fallait qu'ils subissent un jugement
+solennel. Et cette circonstance des funérailles
+chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables
+qui se trouvent dans l'histoire ancienne.</p>
+
+<p>C'était, chez les païens, une consolation en mourant
+de laisser son nom en estime parmi les hommes;
+et ils croyaient que de tous les biens humains c'est
+le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était
+pas permis en Égypte de louer indifféremment tous
+les morts; il fallait avoir cet honneur par un jugement
+public. L'assemblée des juges se tenait au-delà d'un
+lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la
+conduisait s'appelait en langue égyptienne <i>Charon</i>; et
+c'est sur cela que les Grecs, instruits par Orphée,
+qui avait été en Égypte, ont inventé leur fable de la
+barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était mort,
+on l'amenait en jugement. L'accusateur public était
+écouté<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>. S'il prouvait que la conduite du mort eût été
+mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était
+privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir
+des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun,
+<span class="pagenum"><a name="p71" id="p71">71</a></span>
+touché de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire
+et sa famille. Que si le mort n'était convaincu
+d'aucune faute, on l'ensevelissait honorablement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Diodore de Sicile (I, § 92),
+d'où ceci est tiré, ne parle point
+d'<i>accusateur public</i>; il dit: <i>La loi
+permettait à qui le voulait de venir
+l'accuser</i>.--L.</blockquote>
+
+<p>Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête
+publique établie contre les morts, c'est que le trône
+même n'en mettait pas à couvert. Les rois étaient
+épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait
+ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement
+qu'il fallait subir après la mort, et quelques-uns ont
+été privés de la sépulture. Il se passait quelque chose
+de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans
+l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis
+dans les tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils
+apprenaient que, si leur majesté les met pendant leur
+vie au-dessus des jugements humains, ils y reviennent
+enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.</p>
+
+<p>Lors donc que le jugement qui avait été prononcé
+se trouvait favorable au mort, on procédait aux cérémonies
+de l'inhumation. On faisait son panégyrique,
+mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte
+était censée noble. On ne comptait pour louanges
+solides et véritables, que celles qui étaient rendues au
+mérite personnel du mort. On le louait de ce que,
+dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation,
+et de ce que, dans un âge plus avancé, il avait
+cultivé la piété à l'égard des dieux, la justice envers
+les hommes, la douceur, la modestie, la retenue, et
+toutes les autres vertus qui font l'homme de bien.
+Alors tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des
+louanges magnifiques au mort, comme devant être
+associé pour toujours à la compagnie des hommes vertueux
+dans le royaume de Pluton.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p72" id="p72">72</a></span>
+
+<p>En finissant l'article qui regarde les cérémonies des
+funérailles, il n'est pas hors de propos de faire remarquer
+aux jeunes gens les manières différentes dont en
+usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les uns,
+comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les
+avoir embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient
+le spectacle. D'autres les brûlaient sur un
+bûcher; et cette coutume était en usage chez les
+Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre.</p>
+
+<p>Le soin de conserver les corps sans les cacher dans
+les tombeaux paraît injurieux à l'humanité en général,
+et aux personnes en particulier que l'on prétend ainsi
+respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur
+difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse
+prendre, n'offre aux spectateurs que de tristes et
+d'affreux restes de leurs visages. La coutume de brûler
+les morts a quelque chose de cruel et de barbare,
+en se hâtant de détruire ce qui reste des personnes
+les plus chères. Celle d'enterrer les morts est certainement
+la plus ancienne et la plus religieuse. Elle remet
+à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare à
+croire que le corps, qui en a été formé une première
+fois, pourra bien en être tiré une seconde.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h5>DES SOLDATS ET DE LA GUERRE.</h5>
+
+<p><span class="side"> [Herod. 2,
+c. 168.]</span>
+La profession militaire était en grand honneur dans
+l'Égypte. Après les familles sacerdotales, celles qu'on
+<span class="pagenum"><a name="p73" id="p73">73</a></span>
+estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous,
+les familles destinées aux armes. On ne se contentait pas
+de les honorer, on les récompensait libéralement. Les
+soldats avaient douze <i>aroures</i>, exemptes de tout tribut et
+de toute imposition<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. L'<i>aroure</i> était une portion de terre
+labourable, qui répondait à peu près à la moitié d'un
+de nos arpents. Outre ce privilége, on fournissait par
+jour à chacun d'eux<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a> cinq livres de pain, deux livres
+de viande, et une pinte de vin<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. C'était de quoi nourrir
+une partie de leur famille. Par là on les rendait plus
+affectionnés et plus courageux; et l'on trouvait, remarque
+Diodore, que c'eût été manquer contre les règles, <span class="side"> Lib. 1, p. 67.</span>
+non-seulement de la saine politique, mais du bon sens,
+que de confier la défense et la sûreté de l'état à des
+gens qui n'auraient eu aucun intérêt à sa conservation.</p>
+
+<p>
+Quatre cent mille soldats<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a> que l'Égypte entretenait<span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 164-168.</span>
+continuellement étaient ceux de ses citoyens qu'elle
+exerçait avec le plus de soin. On les préparait aux fatigues
+de la guerre par une éducation mâle et robuste. Il
+y a un art de former les corps aussi-bien que les esprits.
+Cet art, que notre nonchalance nous a fait perdre, était
+bien connu des anciens, et l'Égypte l'avait trouvé. La
+course à pied, la course à cheval, la course dans les
+<span class="pagenum"><a name="p74" id="p74">74</a></span>
+chariots, se faisaient en Égypte avec une adresse admirable;
+et il n'y avait point dans tout l'univers de <span class="side"> Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.</span>
+meilleurs hommes de cheval que les Égyptiens. L'Écriture
+vante en plusieurs endroits leur cavalerie.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> L'aroure, selon Hérodote (II,
+168), et Philon (<i>Opp.</i>, p. 224, 225),
+était un carré de 100 coudées (52
+mètres 7) de côté, conséquemment
+de 10,000 coudées de surface, c'est-à-dire
+de 27 ares 77 centiares (ou 54
+perches de l'arpent de Paris).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> Ceci n'est point exact. Ces fournitures,
+selon Hérodote (II, § 168),
+n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats
+auxquels tous les ans on confiait
+la garde du roi: elles ne leur
+étaient faites que pendant leur service.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> Le texte porte: <i>quatre arustères
+de vin</i>. L'arustère, selon Hésychius,
+est égale au cotyle; et le cotyle,
+selon Paucton, vaut 0,24 de la
+pinte de Paris: les 4 arustères reviennent
+donc à 0,96 d'une pinte.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> Hérodote dit 410,000 (II, 165,
+166).--L.</blockquote>
+
+<p>Les lois de la milice se conservaient aisément parmi
+eux, parce que les pères les apprenaient à leurs enfants;
+car la profession de la guerre passait de père en fils
+comme les autres. <span class="side"> [Herod. 2,
+§ 166.]</span>On attachait seulement une note
+d'infamie à ceux qui prenaient la fuite dans le combat, <span class="side"> Diod. p. 70.</span>
+ou qui faisaient paraître de la lâcheté, parce qu'on aimait
+mieux les retenir par un motif d'honneur que
+par la crainte du châtiment.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire pourtant que l'Égypte ait été
+guerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entretenues,
+on a beau les exercer à l'ombre dans les travaux
+militaires et parmi les images des combats, il n'y
+a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent
+les hommes guerriers. L'Égypte aimait la paix parce
+qu'elle aimait la justice, et n'avait de soldats que pour
+sa défense. Contente de son pays, où tout abondait, elle
+ne songeait point à faire des conquêtes. Elle s'étendait
+d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute
+la terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle régnait
+par la sagesse de ses conseils et par la supériorité de
+ses connaissances; et cet empire d'esprit lui parut plus
+noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les
+armes. Elle a cependant formé d'illustres conquérants;
+et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons
+de l'histoire de ses rois.</p>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p75" id="p75">75</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h5>DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS.</h5>
+
+<p>Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le
+tournaient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli
+l'Égypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient
+presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait contribuer
+à perfectionner l'esprit et à rendre la vie commode et
+heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient,
+et de leur vivant, et après leur mort, de dignes récompenses
+de leurs travaux. C'est ce qui a consacré les
+livres de leurs deux Mercures, et les a fait regarder
+comme des livres divins. Le premier de tous les peuples
+où l'on voie des bibliothèques est celui d'Égypte. Le
+titre qu'on leur donnait inspirait l'envie d'y entrer et
+d'en pénétrer les secrets: <span class="side"> Ψυχῆς ἰατρεῖον.</span> on les appelait le <i>trésor des
+remèdes de l'ame</i>. Elle s'y guérissait de l'ignorance, la
+plus dangereuse de ses maladies, et la source de toutes
+les autres.</p>
+
+<p>Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur
+et sans nuages, ils ont été des premiers à observer le
+cours des astres. Ces observations les ont conduits à
+régler le cours<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a> de l'année sur celui du soleil; car chez
+<span class="pagenum"><a name="p76" id="p76">76</a></span>
+eux, comme le remarque Diodore, dans les temps
+les plus reculés, l'année était composée de trois cent
+soixante-cinq jours et six heures.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> On ne sera pas surpris que les
+Égyptiens, les plus anciens observateurs
+du monde, soient parvenus à
+cette connaissance, si l'on fait réflexion
+que l'année lunaire, dont se
+servaient les Grecs et les Romains,
+tout incommode et tout informe
+qu'elle paraît, supposait néanmoins
+la connaissance de l'année solaire,
+telle que Diodore de Sicile l'attribue
+aux Égyptiens. On verra du premier
+coup-d'œil, en calculant leurs intercalations,
+que ceux qui avaient été
+les auteurs de cette forme d'année
+avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq
+jours il fallait ajouter quelques
+heures pour se retrouver avec le
+soleil. Ils se trompaient seulement
+en ce qu'ils croyaient que c'était six
+heures juste, au lieu qu'il s'en faut
+près de onze minutes.
+
+<p>= On doit observer que les Égyptiens,
+dans l'usage ordinaire, ne se
+servaient que de l'année <i>vague</i> de
+365 jours: elle était trop courte de 6
+heures (d'après la durée qu'ils supposaient
+à l'année). Le commencement
+de l'année rétrogradait donc tous les
+ans de 6 heures, ou de 1/4 de jour,
+et après une période de 4 fois 365
+ans, ou de 1461 années vagues, qui
+ne faisaient que 1460 années juliennes
+de 365 jours 6 heures, l'année
+recommençait à-peu-près au même
+point; c'est ce qu'on appelle la <i>période
+caniculaire</i>. L'usage de cette
+année <i>vague</i> subsista en Égypte
+bien long-temps après l'introduction
+de l'année julienne dans l'usage
+civil.</p>
+
+<p>Il paraît certain, quoi qu'on en
+ait dit, que les prêtres de Thèbes
+et d'Héliopolis, connaissaient et
+pratiquaient, avant l'arrivée des
+Romains, l'année bissextile de 365
+jours 6 heures, avec l'intercalation
+d'un jour tous les 4 ans; il l'est également
+que Jules César en fit l'année
+commune chez les Alexandrins.
+Cette année commençait le 1er thot,
+qui répond au 29 août.--L.</p></blockquote>
+
+<p>Pour reconnaître leurs terres, couvertes tous les
+ans par le débordement du Nil, les Égyptiens ont été
+obligés de recourir à l'arpentage, qui leur a bientôt
+appris la géométrie<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>. Ils étaient grands observateurs
+de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un
+soleil si ardent, était forte et féconde. C'est aussi ce
+qui leur a fait inventer ou perfectionner la médecine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> On a la preuve que les Égyptiens,
+à force de recommencer la
+mesure des terres, étaient parvenus
+à connaître les dimensions de leur
+pays avec une singulière exactitude;
+et même qu'ils avaient acquis une connaissance
+assez précise de la grandeur
+d'un degré terrestre. Il y a lieu de
+croire que les cartes géographiques
+ne leur étaient point inconnues; on
+a vu plus haut (pag. 20, n. 1),
+qu'ils savaient tracer une ligne méridienne
+avec une exactitude surprenante.--L.</blockquote>
+
+<p>On n'abandonnait point au caprice des médecins la
+<span class="pagenum"><a name="p77" id="p77">77</a></span>
+manière de traiter les malades. Ils avaient des règles fixes,
+qu'ils étaient obligés de suivre; et ces règles étaient
+les observations anciennes des habiles maîtres, qui étaient
+consignées dans les livres sacrés. En les suivant,
+ils ne répondaient point du succès: autrement, on les
+en rendait responsables, et il y avait contre eux peine
+de mort. Cette loi était utile pour réprimer la témérité
+des charlatans, mais pouvait être un obstacle aux nouvelles
+découvertes et à la perfection de l'art. <span class="side"> Lib. 2, c. 84.</span> Chaque
+médecin, si l'on en croit Hérodote, se renfermait dans
+la cure d'une seule espèce de maladie: les uns pour les
+yeux, d'autres pour les dents, et ainsi du reste.</p>
+
+<p>
+Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe,
+de ce nombre infini d'obélisques, de temples, de palais,
+dont on admire encore les précieux restes dans toute
+l'Égypte, et dans lesquels brillaient à l'envi la magnificence
+des princes qui les avaient construits, l'habileté
+des ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des
+ornements qui y étaient répandus, la justesse des proportions
+et des symétries qui en faisaient la plus grande
+beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est conservée
+jusqu'à nous la vivacité même des couleurs malgré l'injure
+du temps, qui amortit et consume tout à la longue:
+tout cela, dis-je, montre à quel point de perfection <span class="side"> Diod. l. 1,
+pag. 73.</span>
+l'Égypte avait porté l'architecture, la peinture, la sculpture,
+et tous les autres arts<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> Voici le résumé de ce que les nouvelles
+découvertes en Égypte ont fait
+connaître sur l'état de l'industrie et
+des arts chez les anciens Égyptiens.
+
+<p>Ils fabriquaient des toiles de lin
+aussi belles et aussi fines que les nôtres:
+on trouve, dans les enveloppes
+des momies, des toiles de coton d'une
+finesse égale à celle de notre mousseline,
+et d'un tissu très-fort; et l'on
+voit par quelques-unes de leurs peintures
+qu'ils savaient faire des tissus
+aussi transparents que nos gazes, nos
+linons, ou même que nos tulles.</p>
+
+<p>L'art de tanner le cuir leur était
+parfaitement connu; de même que
+celui de le teindre en diverses couleurs,
+comme nos maroquins; et d'y
+imprimer des figures.</p>
+
+<p>Ils savaient fabriquer aussi une
+sorte de verre grossier, avec lequel
+ils faisaient des colliers et autres ornements.</p>
+
+<p>L'art d'émailler, et celui de la dorure,
+étaient portés chez eux à un
+haut degré de perfection: ils savaient
+réduire l'or en feuilles aussi minces
+que les nôtres; et possédaient une
+composition métallique semblable à
+notre plomb, mais un peu plus molle.</p>
+
+<p>Ils avaient porté fort loin l'art de
+vernir: la beauté de la couverte de
+leurs poteries, n'a point été surpassée,
+peut-être même égalée par les
+modernes.</p>
+
+<p>La peinture n'a jamais été très-perfectionnée
+par eux; ils paraissent
+avoir toujours ignoré l'art de donner
+du relief aux figures par le mélange
+des clairs et de l'ombre: mais ils
+disposaient les couleurs avec intelligence;
+et le trait, dans leurs beaux
+ouvrages, est d'une hardiesse et d'une
+pureté extraordinaires. Du reste, ils
+n'entendaient rien à la perspective:
+et presque tous leurs dessins ne
+présentent les objets que de profil:
+l'uniformité des attitudes et des poses
+montre assez qu'en peinture comme
+en sculpture les artistes égyptiens
+étaient forcés de ne point s'écarter
+d'un certain style de convention,
+qui s'est conservé jusques sous les
+derniers empereurs romains.</p>
+
+<p>Il en était de même de l'architecture;
+très-remarquable par la grandeur
+des masses, par la majesté de
+l'ensemble, par le grandiose qui en
+caractérise tous les détails, elle était
+lourde, sans goût dans la disposition
+des parties, dans le choix des
+ornements: il paraît que dès les plus
+anciens temps, ils l'ont portée au plus
+haut degré qu'il leur était donné d'atteindre;
+et qu'elle n'a éprouvé presque
+aucun perfectionnement sensible,
+dans les siècles postérieurs.--L.</p></blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p78" id="p78">78</a></span>
+
+<p>Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la
+gymnastique ou palestre, qui ne tendait point à procurer
+au corps une force solide et une santé robuste<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; ni de
+la musique, qu'ils regardaient comme une occupation
+non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre
+seulement à amollir les esprits<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Τἠν δὲ µουσικὴν νοµίζουσιν οὐ µόνον
+ἄχρησον ὑπαρχειν, ἀλλὰ καὶ ßλαßερὰν,
+ὡς ἂν ἐκθηλύνουσαν τἀς τῶν ἀνδρῶν ψυχάς.. [Diod. 1, § 81.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> «Il faut entendre de même ce
+que cet auteur (Diodore de Sicile),
+dit touchant la musique. Celle
+qu'il fait mépriser aux Égyptiens,
+comme capable de ramollir les courages,
+était sans doute cette musique
+molle et efféminée qui n'inspire
+que les plaisirs et une fausse
+tendresse; car, pour cette musique
+généreuse dont les nobles accords
+élèvent l'esprit et le cœur, les
+Égyptiens n'avaient garde de la
+mépriser, puisque, selon Diodore
+même, leur Mercure l'avait inventée,
+et avait aussi inventé le plus
+grave des instruments de musique.
+Dans la procession solennelle des
+Égyptiens, où l'on portait en cérémonie
+le livre de Trismégiste, on
+voit marcher à la tête le chantre tenant
+en main un symbole de la musique
+(je ne sais pas ce que c'est),
+et le livre des hymnes sacrés.»
+Cette excellente observation de Bossuet
+modifie suffisamment ce que
+l'assertion de Rollin pouvait présenter
+de fautif.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p79" id="p79">79</a></span>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h5>DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS.</h5>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 1,
+pag. 67, 68.</span>
+Les laboureurs, les pasteurs, les artisans, qui formaient
+les trois conditions du bas étage en Égypte,
+ne laissaient pas d'y être fort estimés, surtout les laboureurs
+et les pasteurs. Il fallait qu'il y eût des emplois
+et des personnes plus considérables, comme il faut qu'il
+y ait des yeux dans le corps; mais leur éclat ne fait pas
+mépriser les bras, les mains, les jambes, ni les parties
+les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres,
+les soldats, les savants, avaient des marques d'honneur
+particulières; mais tous les métiers, jusqu'aux moindres,
+étaient en estime, parce qu'on ne croyait pas pouvoir
+sans crime mépriser des citoyens dont les travaux, quels
+qu'ils fussent, contribuaient au bien public.</p>
+
+<p>Une autre raison supérieure leur avait pu d'abord
+inspirer ces sentiments d'équité et de modération, qu'ils
+conservèrent long-temps. Comme ils descendaient tous
+d'un même père, qui était Cham, le souvenir de cette
+origine commune, encore récente, étant présent à l'esprit
+de tous dans les premiers siècles, établit parmi eux
+une espèce d'égalité qui leur faisait dire que toute l'Égypte
+était noble. En effet la différence des conditions,
+et le mépris qu'on fait de celles qui paraissent les plus
+<span class="pagenum"><a name="p80" id="p80">80</a></span>
+basses, ne vient que de l'éloignement de la tige commune,
+qui fait oublier que le dernier des roturiers, si
+l'on veut remonter à la source, descend d'une famille
+aussi noble que les plus grands seigneurs.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, en Égypte nulle profession n'était
+regardée comme basse et sordide. Par ce moyen tous
+les arts venaient à leur perfection. L'honneur, qui les
+nourrit, se mêlait partout. La loi assignait à chacun
+son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne
+pouvait ni en avoir deux, ni changer de profession.
+On faisait mieux ce qu'on avait toujours vu faire, et
+à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance;
+et chacun, ajoutant sa propre expérience à celle de ses
+ancêtres, avait bien plus de facilité à exceller dans son
+art. D'ailleurs cette coutume salutaire, établie anciennement
+dans la nation et dans le pays, éteignait toute
+ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait
+content dans son état, sans aspirer, par des vues
+d'intérêt, de vanité ou de légèreté, à un plus haut
+rang.</p>
+
+<p>C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières
+que chacun imaginait dans son art pour le conduire
+à sa perfection, et pour contribuer ainsi aux
+commodités de la vie et à la facilité du commerce. <span class="side"> Diod. l. 1,
+pag. 67.</span>
+J'avais d'abord regardé comme une fable ce que Diodore
+rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient,
+par une fécondité artificielle, faire éclore des poulets
+sans faire couver les œufs par des poules<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>; mais tous
+<span class="pagenum"><a name="p81" id="p81">81</a></span>
+les voyageurs modernes attestent la vérité de ce fait,
+qui mérite certainement d'être observé, et que l'on dit
+aussi n'être pas inconnu en Europe. Selon leurs relations,
+les Égyptiens mettent les œufs dans des fours
+auxquels ils savent donner un degré de chaleur si tempéré,
+et qui se rapporte si bien à la chaleur naturelle
+des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi
+forts que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps
+propre à cette opération est depuis la fin de décembre
+jusqu'à la fin d'avril, la chaleur étant excessive en
+Égypte tout le reste de l'année. Pendant ces quatre
+mois ils font couver plus de trois cent mille œufs, qui
+ne réussissent pas tous, à la vérité, mais qui ne laissent
+pas de fournir à peu de frais une quantité prodigieuse
+de volailles. L'habileté consiste à donner aux fours un
+degré de chaleur convenable, et qui ne passe pas une
+certaine mesure. On emploie environ dix jours pour
+échauffer ces fours, et autant à peu près pour faire
+éclore les œufs. C'est une chose divertissante, disent
+les relations, que de voir éclore ces poulets, dont les
+uns ne montrent que la tête, les autres sortent de la
+moitié du corps, et les autres tout-à-fait; et, dès qu'ils
+sont sortis, ils courent au travers de ces œufs; <span class="side"> Tom. 2,
+pag. 64.
+Lib. 10,
+c. 54.</span> ce qui
+fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de
+Corneille LeBruyn, ce que les différents voyageurs ont
+écrit sur ce sujet. Pline en fait aussi mention; mais il
+paraît qu'au lieu de fours les Égyptiens anciennement <span class="side"> [V. pl. haut,
+p. 80.]</span>
+faisaient éclore les œufs dans du fumier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Le premier auteur qui en fait mention
+est Aristote (<i>Hist. Anim.</i> VI, c. 2).
+Antigone de Caryste (<i>Hist. Mirab.</i>,
+c. 104), Pline (x, c. 54), s'accordent
+à dire, d'après lui, que ces œufs
+étaient mis dans du fumier. Le procédé
+actuellement en usage paraît
+avoir été inconnu des anciens Égyptiens,
+au moins jusqu'à l'an 133 de
+J.C. (Vopisc. <i>in Saturn.</i>) Pline, il
+est vrai, parle, comme nouvellement
+inventé, d'un procédé analogue à
+celui des Égyptiens modernes (X,
+c. 55); mais il ne dit point que cette
+invention eût été faite en Égypte.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p82" id="p82">82</a></span>
+
+<p>J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient
+soin des troupeaux, étaient fort considérés en
+Égypte, à l'exception de quelques contrées, où les
+derniers n'étaient point soufferts. En effet c'est à ces
+deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence.
+C'est une chose étonnante de voir ce que le travail
+et l'adresse des Égyptiens tiraient d'un pays dont
+l'étendue n'était pas fort considérable, mais dont le fonds
+était devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie
+laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fécondité.</p>
+
+<p>Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l'attention
+de ceux qui gouvernent sera tournée vers le bien
+public. La culture des terres et la nourriture des animaux
+seront une source inépuisable de biens et d'avantages
+par-tout où, comme en Égypte, on se fera un
+devoir de les soutenir et de les protéger par principe
+d'état et de politique: et c'est un grand malheur qu'elles
+soient tombées maintenant dans un mépris général,
+quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et
+même les délices de la vie à toutes les conditions que
+nous regardons comme relevées. «Car,» dit M. l'abbé
+Fleury dans son admirable livre des Mœurs des Israélites,
+où il examine à fond la matière que je traite,
+«c'est le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers
+de justice et de finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques;
+et, de quelque détour que l'on se serve
+pour convertir l'argent en denrées, ou les denrées
+en argent, il faut toujours que tout revienne aux
+fruits de la terre et aux animaux qu'elle nourrit.
+Cependant, quand nous comparons ensemble tous
+ces différents degrés dé conditions, nous mettons au
+dernier rang ceux qui travaillent à la campagne; et
+<span class="pagenum"><a name="p83" id="p83">83</a></span>
+plusieurs estiment plus de gros bourgeois inutiles,
+sans force de corps, sans industrie, sans aucun mérite,
+parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une
+vie plus commode et plus délicieuse.»</p>
+
+<p>«Mais, si nous imaginions un pays où la différence
+des conditions ne fût pas si grande; où vivre
+noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais conserver
+soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être
+sujet qu'aux lois et à la puissance publique, subsister
+de son fonds sans dépendre de personne, et se contenter
+de peu plutôt que de faire quelque bassesse pour
+s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse
+et l'ignorance des choses nécessaires pour la vie,
+et où l'on fît moins de cas du plaisir que de la santé
+et de la force du corps, en ce pays-là il serait bien plus
+honnête de labourer ou de garder un troupeau que
+de jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut
+point recourir à la république de Platon pour trouver
+des hommes en cet état. C'est ainsi qu'a vécu la plus
+grande partie du monde pendant près de quatre mille
+ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens,
+les Grecs, les Romains, c'est-à-dire les nations les plus
+policées, les plus sages, les plus guerrières, les plus
+éclairées en tout genre. Elles nous apprennent toutes
+le cas que nous devrions faire de la culture des terres
+et du soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du
+chanvre et du lin d'où l'on tire les toiles, nous fournit,
+par les grains, les fruits, les légumes, une nourriture
+non-seulement abondante, mais délicieuse; et l'autre,
+outre les viandes exquises dont il couvre nos tables,
+met presque seul en mouvement les manufactures et le
+commerce par le moyen des cuirs et des étoffes.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p84" id="p84">84</a></span>
+
+<p>L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur
+intérêt certainement, est qu'on ménage et qu'on favorise
+les gens de la campagne, qui soutiennent à la lettre le
+poids du jour et de la chaleur, et qui supportent une
+grande partie des charges du royaume; mais les bonnes
+intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable
+et impitoyable avidité de ceux qui sont chargés
+du recouvrement de leurs deniers. L'histoire nous a
+conservé une belle parole de Tibère à ce sujet: Un
+gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire <span class="side"> Diodor. [lis.
+Dio. Cassius]
+l. 57, p. 608.</span>
+de l'Égypte, ayant augmenté l'imposition annuelle
+que payait la province, sans doute pour faire
+sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme
+plus considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses
+premières années, pensait ou du moins parlait bien,
+lui répondit que<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> <i>son intention était qu'on tondît ses
+brebis, et non pas qu'on les écorchât</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Κέιρεσθαι µοῦ τὰ πρόßατα, ἀλλ'
+ουκ ἀποξύρεσθαι ßοὺλοµαι.</blockquote>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h5>DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE.</h5>
+
+<p>Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières
+à l'Égypte, et de l'abondance du blé qui y
+croissait.</p>
+
+<p><i>Papyrus</i><a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>. C'est une plante qui pousse quantité de
+tiges triangulaires, hautes de six ou sept coudées. <span class="side"> Plin. l. 13,
+c. 11.</span> Les
+anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier,
+puis sur des écorces d'arbre, d'où est venu le mot
+<span class="pagenum"><a name="p85" id="p85">85</a></span>
+<i>liber</i>: après cela sur des tablettes enduites de cire, où
+l'on imprimait les caractères avec un poinçon qui avait
+un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour effacer:<span class="side"> Satir. 10,
+lib. 1 [v. 72.]</span>
+ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace,
+</p>
+
+<p class="mid">
+Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint
+Scripturus.
+</p>
+
+<p>qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut
+beaucoup effacer, beaucoup corriger. Enfin on introduisit
+l'usage du papier. C'était des feuilles propres à
+écrire,<span class="side"> Lucan.
+[Pharsal. III,
+v. 222.]</span> faites de l'écorce de la plante dont nous parlons,
+<i>papyrus</i>, appelée autrement <i>byblus</i>:
+</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Nondum flumineas Memphis contexere byblos</p>
+<p class="i10">Nuverat.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> Pour les différents usages du
+papyrus, voyez une dissertation
+de M. de Caylus (<i>Académ. Insc.</i>
+tom. XXVI, pag. 267).--L.</blockquote>
+
+<p>Merveilleuse invention<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, dit Pline, qui est d'un si
+grand usage dans la vie, qui fixe la mémoire des faits,
+et qui immortalise les hommes! Varron l'attribue à
+Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais
+elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre
+plus commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène,
+roi de Pergame, substitua le parchemin au papier,
+par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se piquant
+de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont
+les livres n'étaient que de papier. Le parchemin est
+une peau de mouton ou de bélier préparée pour écrire;
+on l'appelle <i>pergamenum</i>, à cause qu'il a été inventé
+par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits
+sont sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une
+peau de veau plus délicate que le parchemin ordinaire.
+C'est une chose curieuse de voir comment notre papier,
+qui est si blanc et si fin, se fait de vieux haillons
+<span class="pagenum"><a name="p86" id="p86">86</a></span>
+et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La
+plante nommée <i>papyrus</i> servait aussi à faire des voiles
+de vaisseau, des cordages, des habits, des couvertures,
+etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> «Postea promiscuè patuit usus
+rei, quà constat immortalitas hominum...
+Chartæ usu maximè humanitas
+constat in memoria.»</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plin. l. 19,
+cap. 1.</span>
+<i>Linum.</i> Le lin est une plante dont l'écorce est pleine
+de filets qui servent à faire de la toile déliée. On avait
+en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer
+et le travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si
+grande finesse, qu'ils échappaient presque à la vue.
+Les prêtres n'y étaient vêtus que de lin, et jamais de
+laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des personnes
+considérables. On en faisait un grand commerce,
+et il s'en transportait beaucoup dans les pays étrangers.
+Ce travail occupait un grand nombre de personnes en
+Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on le voit
+dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte
+d'une affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les
+travaux: <span class="side"> Is. 19, 9.
+Exod. 9, 31.</span> <i>Confundentur qui operabantur linum, pectentes
+et texentes subtilia</i>. On voit aussi dans l'Écriture
+que l'un des effets de la grêle que Moïse fit tomber en
+Égypte fut de ruiner tout le lin qui commençait déjà
+à monter en graine: c'était au mois de mars.</p>
+
+<p><span class="side"> Plin. <i>Ibid.</i></span>
+<i>Byssus.</i> C'était une autre espèce de lin<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, extrêmement
+fin et délié, qui était souvent teint en pourpre.
+Il était fort cher, et il n'y avait que les gens riches et
+aisés qui s'en vêtissent. Pline, qui donne la première
+place au lin incombustible, met celui-ci après, et<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a> dit
+qu'il servait à la parure et à l'ornement des dames. Il
+paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte
+<span class="pagenum"><a name="p87" id="p87">87</a></span>
+<span class="side"> Ezech. 27.</span>
+sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette
+espèce de lin: <i>byssus varia de Ægypto texta est tibi</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> Forster (<i>de bysso</i>) et Larcher
+ont prouvé que le byssus était le coton.
+(Voyez plus haut, p. 69.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> «Pioximus byssino, mulierum
+maxime deliciis... genito.»</blockquote>
+
+<p>Je ne parle point du <i>lotus</i>, plante fort commune et
+fort estimée en Égypte, dont la graine servait autrefois
+à faire du pain<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Il y avait un autre <i>lotus</i> en Afrique,
+qui a donné son nom aux <i>lotophages</i>, parce qu'ils <span class="side"> Odys. l. 9.
+v. 84-102.</span>
+vivaient du fruit de cet arbre<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, fruit d'un goût si délicieux,
+s'il en faut croire Homère, qu'il faisait oublier
+à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la
+patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie.</p>
+
+<p>En général les légumes et les fruits étaient excellents
+en Égypte, et auraient pu<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, comme Pline le remarque,
+suffire seuls pour la nourriture, tant la bonté et
+l'abondance en étaient grandes; et en effet les ouvriers
+ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit
+dans ceux qui travaillaient aux pyramides.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Et dont on mangeait la racine.
+Le <i>lotus</i> est une plante aquatique,
+espèce de <i>nymphæa</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> Ce lotus est une espèce de jujubier,
+selon M. Desfontaines.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> «Ægyptus frugum quidem fertilissima,
+sed ut propè sola iis carere
+possit, tanta est ciborum ex
+herbis abundantia.» (Plin., lib. 21,
+cap. 15.)</blockquote>
+
+<p>Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche
+et par la nourriture des troupeaux, fournissait la table
+des Égyptiens de poissons exquis de toute espèce, et
+de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit regretter
+si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent
+dans le désert. <span class="side"> Num. 11,
+4, 5.</span> <i>Qui nous donnera de la chair à manger?</i>
+disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. <i>Nous
+nous souvenons des poissons que nous mangions en
+Égypte</i> presque <i>pour rien. Les concombres, les melons,
+les poireaux, les ognons et l'ail nous reviennent dans
+l'esprit.... <span class="side"> Exod. 16, 5.</span> Nous étions assis près des marmites pleines
+de viandes, et nous mangions du pain tant que nous
+voulions</i>.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p88" id="p88">88</a></span>
+
+<p>Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte
+était le blé, qui la mettait en état, même dans des
+temps de famine presque universelle, de nourrir tous
+les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph.
+Dans les temps postérieurs elle fut toujours la ressource
+et le grenier le plus assuré de Rome et de
+Constantinople. On sait que la calomnie inventée contre
+saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé
+d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé
+d'Alexandrie à Constantinople, fit entrer en fureur
+contre ce saint évêque l'empereur Constantin, parce
+qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans
+les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta
+toujours les empereurs romains à prendre un si grand
+soin de l'Égypte, qu'ils regardaient comme la mère
+nourricière de Rome.</p>
+
+<p>Cependant le même fleuve qui a mis cette province
+en état de nourrir et de faire subsister les deux villes
+du monde les plus peuplées, la réduisait quelquefois
+elle-même à une affreuse famine; et il est étonnant
+que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps
+d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des
+années de stérilité, n'ait point appris à ces politiques
+si vantés à se précautionner par une pareille industrie
+contre les variétés et les incertitudes du Nil<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Pline le
+jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une
+peinture admirable de l'extrémité où la famine réduisit
+<span class="pagenum"><a name="p89" id="p89">89</a></span>
+cette province sous cet empereur, et de la généreuse
+libéralité qu'il fit paraître pour la soulager. On ne sera
+pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra moins
+les expressions que les pensées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> Sénèque nous apprend que, pendant
+deux années consécutives, dans
+la dixième et la onzième années du
+règne de Cléopatre, l'inondation du
+Nil trompa l'espérance des laboureurs;
+et que ce malheur arriva pendant
+neuf années, au témoignage de
+Callimaque. (Senec., <i>Quæst. Natur.</i>
+IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque,
+dont Sénèque rappelle le
+sens, a été conservé par le grand
+étymologiste. On le trouve dans
+l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.</blockquote>
+
+<p>L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir
+besoin, pour nourrir et faire croître ses grains, ni des
+pluies, ni du ciel, et qui se croyait assurée pour toujours
+de le disputer aux terres les plus fertiles, fut
+condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste
+stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et
+mesure certaine de l'abondance, beaucoup moins
+étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec la plupart
+des terres<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. Pour-lors elle implora le secours du prince,
+comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve.
+Le délai ne dura que ce qu'il fallut de temps au courrier
+pour porter à Rome cette triste nouvelle; et il
+semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire
+paraître avec plus d'éclat la bonté de César<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. C'était
+une ancienne et commune opinion, que notre ville ne
+pouvait subsister que par les vivres qu'elle tirait d'Égypte.
+Cette nation vaine et fastueuse se vantait de
+nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs,
+d'avoir leur sort entre ses mains, et de régler par son
+fleuve leur bonne ou mauvaise destinée. Nous avons
+rendu au Nil ses moissons, et lui avons renvoyé ses
+convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience,
+qu'elle ne nous est point nécessaire, mais
+<span class="pagenum"><a name="p90" id="p90">90</a></span>
+qu'elle est notre esclave: qu'elle sache que ce n'est pas
+tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un tribut qu'elle
+nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons
+bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne
+peut point se passer de nous. C'en était fait de cette
+province si fertile, si elle eût encore été libre. Elle a
+trouvé un sauveur et un père dans son maître. Étonnée
+de voir ses greniers remplis sans le travail de ses
+laboureurs, elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces
+richesses étrangères et gratuites. La disette de peuples
+si éloignés de nous, et secourus si promptement, n'a
+servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que
+d'être sous notre empire<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>. Le Nil a pu, dans d'autres
+temps, couvrir d'une plus grande inondation les campagnes
+d'Égypte, mais il n'a jamais coulé plus abondamment
+pour la gloire des Romains. Puisse le ciel,
+content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience
+des peuples, et la bonté du prince, rendre pour
+toujours à l'Égypte son ancienne fécondité!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> «Inundatione; id est ubertate
+regio fraudata, sic opem Cæsaris
+invocavit, ut solet amnem suum.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> «Pererebuerat antiquitas, urbem
+nostram nisi opibus Ægypti ali
+sustentarique non posse. Superbiebat
+ventosa et insolens natio, quôd
+victorem quidcm populum pasceret
+tamen, quòdque in suo flumine, in
+suis manibus, vel abundantia nostra
+vel fames esset. Refudimus Nilo suas
+copias. Recepit frumenta quæ miserat,
+deportatasque messes revexit.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam largior
+fluxit.»</blockquote>
+
+<p>Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir
+une vaine et folle complaisance dans les inondations de
+leur Nil, marque un de leurs caractères les plus particuliers,
+et me fait souvenir d'un bel endroit d'Ézéchiel,
+où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: <span class="side"> Ezech. 29,
+v. 3 et 9.</span> «Je
+viens à toi, grand dragon, qui te couches au milieu
+de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est
+moi qui l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.»
+<i>Ecce ego ad te, Pharao, rex Ægypti, draco magne,
+qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis: Meus
+est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum.</i></p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p91" id="p91">91</a></span>
+
+<p>Dieu voyait dans le cœur de ce prince un orgueil insupportable,
+un sentiment de sécurité, de confiance
+dans les inondations du Nil, d'une entière indépendance
+des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les
+heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à
+ses travaux, ou à ceux de ses prédécesseurs: <i>Meus est
+fluvius, et ego feci eum.</i></p>
+
+<p>Avant que de terminer cette seconde partie, qui
+regarde les mœurs des Égyptiens, je crois devoir avertir
+les lecteurs de se rendre attentifs à différents traits
+répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de
+Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une
+partie de ce que nous trouvons dans les auteurs profanes
+sur ce sujet. Ils y remarqueront la police parfaite
+qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le
+reste du royaume; la vigilance du prince, qui était
+averti de tout, qui avait un conseil réglé, des ministres
+choisis, des troupes toujours bien entretenues, et de
+toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en
+guerre; des intendants dans toutes les provinces; des
+gardes des greniers publics, des dispensateurs exacts
+du blé, qui le distribuaient avec grand ordre; une cour
+formée avec tous les officiers de la couronne, capitaine
+des gardes, grand échanson, grand panetier, en un
+mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui
+fait l'éclat d'une cour brillante. <span class="side"> Gen. 12,
+10-20.</span> Ils y admireront plus
+que tout cela encore la crainte des menaces de Dieu,
+inspecteur de toutes les actions, et juge des rois
+mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu comme un
+crime capable de faire périr un royaume.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p92" id="p92">92</a></span>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+<hr class="short">
+
+<h4>HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE.</h4>
+
+<p>Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure
+ni plus incertaine que celle des premiers rois
+d'Égypte. Cette nation fastueuse, et follement entêtée
+de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il était
+beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui <span class="side"> Diod. l. 1,
+p. 41.</span>
+semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en croit, les
+dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la gouvernèrent
+successivement pendant l'espace de plus de
+vingt mille ans<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. On sent assez combien cette prétention
+est vaine et fabuleuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Diodore, cité par Rollin, dit:
+<i>un peu moins de dix-huit mille ans</i>.
+(1, § 44.) Fréret a montré que cette
+antiquité si reculée provient de l'équivoque
+causée par le mot <i>année</i>,
+qui a désigné originairement des saisons
+de trois ou de quatre mois. En
+réduisant les dates égyptiennes, d'après
+cette hypothèse, on reconnaît
+qu'elles se renferment dans les limites
+de la chronologie de l'Écriture
+Sainte.--L.</blockquote>
+
+<p>Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes
+égyptiens, dont Manéthon nous a laissé trente dynasties
+ou principautés. Ce Manéthon était Égyptien, grand-prêtre
+et garde des archives sacrées de l'Égypte; il avait
+été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire
+des Égyptiens, et l'a tirée, à ce qu'il dit, des écrits de
+Mercure, et des autres anciens mémoires conservés dans
+les archives des temples. Il avait composé cet ouvrage
+sous le règne et par l'ordre de Ptolémée Philadelphe.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p93" id="p93">93</a></span>
+
+<p>Si l'on suppose les trente dynasties de Manéthon successives,
+elles composent plus de cinq mille trois cents ans
+jusqu'au règne d'Alexandre, ce qui est manifestement
+convaincu de fausseté. D'ailleurs on voit dans Ératosthène<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>,
+appelé à Alexandrie par Ptolémée Evergète,
+une liste de trente-huit rois thébains, tous différents <span class="side"> Eratosthen.
+ap. Syncell.
+p. 91. c. 147
+D.</span>
+de ceux de Manéthon. Le soin d'éclaircir ces difficultés
+a beaucoup exercé les savants. La voie la plus sûre de
+concilier ces contradictions est de supposer, comme
+le font maintenant presque tous ceux qui traitent cette
+matière, que les rois dont il est parlé dans les différentes
+dynasties ne se sont pas tous succédé les uns aux autres,
+mais que plusieurs ont régné en même temps dans des
+contrées différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties
+principales: celle de Thèbes, celle de Thin, celle
+de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai point ici le
+dénombrement des rois qui y ont régné: l'histoire ne
+nous en a presque conservé que les noms. Je ne rapporterai
+que ce qui me paraîtra propre à éclairer et à
+instruire les jeunes gens, pour qui principalement j'écris;
+et je m'arrêterai sur-tout à ce qu'Hérodote et Diodore
+de Sicile nous apprennent des rois d'Égypte, sans même
+y garder une suite fort exacte, du moins dans les commencements
+de cette histoire, qui sont fort obscurs, et
+sans me mettre en devoir de concilier ces deux historiens.
+Leur dessein, surtout d'Hérodote, a été, non de
+donner une suite exacte des rois d'Égypte, mais seulement
+d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus
+intéressante et plus instructive. Je suivrai le même plan;
+et j'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré de n'être
+<span class="pagenum"><a name="p94" id="p94">94</a></span>
+point entré moi-même, et de n'avoir point engagé avec
+moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficultés
+qui est presque sans issue, et d'où les plus habiles ont
+bien de la peine à se tirer quand ils veulent suivre le
+fil de l'histoire et fixer des dates assurées. Les curieux
+pourront consulter les savants<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> ouvrages où cette matière
+est traitée à fond.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Il était de Cyrène.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> La chronique du chevalier Marsham;
+les ouvrages du P. Pezron;
+les dissertations du P. Tournemine,
+et celles de M. l'abbé Sevin.</blockquote>
+
+<p>Je dois avertir dès le commencement qu'Hérodote,
+sur la foi des prêtres Égyptiens qu'il avait consultés,
+rapporte beaucoup d'oracles et de faits singuliers qu'un
+lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire
+pour des fables.</p>
+
+<p>L'histoire ancienne d'Égypte contient 2158 ans, et
+elle se divise naturellement en trois parties.</p>
+
+<p>La première commence à l'établissement de la monarchie
+égyptienne, fondée par Ménès ou Mesraïm, fils
+de Cham, l'année du monde 1816, et finit à la destruction
+de cette même monarchie par Cambyse, roi de
+Perse, l'an 3479; et cette première partie comprend
+1663 ans.</p>
+
+<p>La seconde partie est mêlée avec l'histoire des Perses
+et des Grecs, et s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre-le-Grand,
+arrivée en 3681, et renferme par conséquent
+202 ans.</p>
+
+<p>La troisième est celle où s'est élevée en Égypte une
+nouvelle monarchie sous les Lagides, c'est-à-dire sous
+les Ptolémées, descendants de Lagus, jusqu'à la mort
+de Cléopatre, dernière reine d'Egypte, en 3974; et
+ce dernier espace renferme 293 ans.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p95" id="p95">95</a></span>
+
+<p>Je ne traiterai ici que la première partie, réservant
+les deux autres pour les temps qui leur sont propres.</p>
+
+<h3>ROIS D'ÉGYPTE.</h3>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 1816
+AV. J.C. 2188</span>
+MÉNÈS. Tous les historiens conviennent que Ménès
+est le premier roi d'Égypte. On prétend, et ce n'est
+point sans fondement, qu'il est le même que Mesraïm,
+fils de Cham.</p>
+
+<p>Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille
+de ce dernier, après la folle entreprise de la tour de
+Babel, se dispersa en différentes contrées, Cham tourna
+du côté de l'Afrique: et c'est lui sans doute qui dans la
+suite y fut honoré comme dieu sous le nom de Jupiter
+Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesraïm, Phuth
+<span class="side"> Gen. 10, 6.</span>
+et Canaan. Chus s'établit en Ethiopie; Mesraïm dans
+l'Égypte, qui, dans l'Écriture, est le plus souvent appelée
+de son nom et de celui de Cham son père; Phuth,
+dans la partie de l'Afrique qui est à l'occident de l'Égypte;
+et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son
+nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple
+que les Grecs nomment presque toujours Phéniciens,
+sans qu'on puisse rendre raison ni de ce nom étranger,
+ni de l'oubli du véritable.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 1,
+cap. 99.
+Diod. lib. 1,
+pag. 42.</span>
+Je reviens à Mesraïm. On convient que c'est le même
+que Ménès, que tous les historiens donnent pour le
+premier roi d'Égypte. Ils disent que c'est lui qui y établit
+le premier le culte des dieux et les cérémonies des
+sacrifices.</p>
+
+<p>BUSIRIS, assez long-temps après, bâtit la fameuse ville
+de Thèbes, et y établit le siège de l'empire<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. Nous avons
+<span class="pagenum"><a name="p96" id="p96">96</a></span>
+parlé ailleurs de la magnificence et des richesses de cette
+ville. Ce n'est pas le Busiris connu par sa cruauté<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> Diodore de Sicile compte deux
+rois de ce nom: le premier a régné
+1400 ans après Ménès; et l'autre est
+le huitième successeur du premier:
+c'est à celui-ci qu'il attribue la fondation
+de Thèbes. (I, § 45.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore
+de Sicile (§ 45 et 88), nient
+l'existence de ce Busiris, et traitent
+de fables tout ce que les Grecs en
+ont dit. Marsham et Newton sont
+de l'avis de ces deux auteurs.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 2,
+pag. 44, 45.</span>
+OSYMANDYAS. Diodore décrit fort au long plusieurs
+édifices magnifiques que ce prince avait fait construire<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>,
+dont l'un entre autres<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> était orné de scupltures et de
+peintures d'une beauté parfaite, qui représentaient son
+expédition contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il
+avait attaqués avec une armée de quatre cent mille
+hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On y voyait,
+dans un autre endroit, une assemblée de juges, dont le
+président portait au cou une image de la Vérité, qui
+avait les yeux fermés, et avait autour de lui un grand
+nombre de livres; symbole énergique, qui marquait que
+les juges devaient être instruits des lois, et juger sans
+acception de personnes.</p>
+
+<p>On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux
+l'or et l'argent qu'il tirait chaque année des mines d'Égypte,
+qui montaient à la somme de seize millions<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> A Thèbes.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> C'était son tombeau.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Trois mille deux cents myriades
+de mines. = Rollin a voulu dire <i>seize
+cent millions</i>; car les trois mille
+deux cents myriades ou 32,000,000
+de mines d'argent, 533,000 talents,
+valent 1,599,000,000 fr., d'après
+l'évaluation du talent, suivie par
+Rollin, ou les talents dont il est
+question ici sont de fort peu de valeur,
+ou les prêtres en ont imposé
+à Diodore de Sicile.--L.</blockquote>
+
+<p>Non loin de là paraissait une magnifique bibliothèque,
+la plus ancienne dont il soit parlé dans l'histoire;
+elle avait pour titre: <i>le trésor des remèdes de
+l'ame</i>. Près de cette bibliothèque on avait placé des
+statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels
+<span class="pagenum"><a name="p97" id="p97">97</a></span>
+le roi offrait des présents convenables; par où il semblait
+vouloir annoncer à la postérité que pendant sa
+vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup
+de piété envers les dieux et de justice envers les
+hommes.</p>
+
+<p>Son tombeau était d'une magnificence extraordinaire.
+Il était environné d'un cercle d'or qui avait une coudée
+de largeur, et trois cent soixante-cinq coudées de
+circuit<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>, sur chacune desquelles étaient marqués le lever
+et le coucher du soleil, de la lune et des autres
+constellations; car dès-lors les Égyptiens divisaient l'année
+en douze mois, chacun de trente jours, et après
+le douzième mois ils ajoutaient chaque année cinq jours <span class="side"> [plus haut,
+p. 76.]</span>
+et six heures. On ne savait ce qu'on devait le plus admirer
+dans ce superbe monument, ou la richesse de la
+matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. p. 46.</span>
+UCHORÉUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, bâtit
+la ville de Memphis<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>. Elle avait cent cinquante stades
+de circuit<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>, c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça
+à la pointe du Delta, à l'endroit où le Nil se partage
+en plusieurs branches. Du côté du midi, il fit une levée
+fort haute. A droite et à gauche, il creusa des fossés
+très-profonds<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a> pour y recevoir le fleuve. Ils étaient revêtus
+de pierres, et, du côté de la ville, rehaussés par de
+fortes chaussées: le tout pour mettre la ville en sûreté
+et contre les inondations du Nil, et contre les attaques
+<span class="pagenum"><a name="p98" id="p98">98</a></span>
+des ennemis. Une ville si avantageusement située, et
+si bien fortifiée, qui était comme la clef du Nil, et qui
+par là dominait sur tout le pays, devint bientôt la demeure
+ordinaire des rois. Elle demeura en possession
+de cet honneur jusqu'au temps où Alexandre-le-Grand
+fit bâtir Alexandrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> Il est permis de douter de l'existence
+de ce merveilleux cercle d'or,
+qui avait 192 mètres (590 pieds)
+de circonférence; car Diodore n'a
+pu le décrire que d'après le récit
+des prêtres, attendu qu'il avait été
+détruit cinq siècles auparavant par
+Cambyse. (I, § 49.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Bâtie par Ménès, selon Hérodote.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> Environ 31,620 mètres, environ
+6 lieues; mais peut-être s'agit-il du
+petit stade (V. plus bas, p. 101):
+dans ce cas, la mesure se réduit à 3
+lieues.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> Diodore dit un <i>lac</i>.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> plus haut,
+p. 22, n. 1.</span>
+MOERIS. C'est lui qui construisit ce lac si fameux qui
+porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 1920
+AV. J.C. 2084.</span>
+L'Égypte avait été long-temps gouvernée par des
+princes nés dans le pays même, lorsque des étrangers,
+qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne <i>hycsos</i>,
+Arabes ou Phéniciens, s'emparèrent d'une grande partie
+de la basse Égypte et de Memphis: mais ils ne furent
+point maîtres de la haute Égypte, et le royaume de
+Thèbes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La
+domination de ces rois étrangers dura environ 260 ans.</p>
+
+<p><span class="side"> Gen. 12,
+20-20.
+AN. M. 2084
+AV. J.C. 1920.</span>
+C'est sous l'un d'eux, appelé dans l'Écriture Pharaon,
+nom commun à tous les rois d'Égypte, qu'Abraham
+passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y
+courut un grand risque, parce que le prince, informé
+de sa rare beauté, et ne la croyant que sœur et non
+épouse d'Abraham, l'avait fait enlever.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2179
+AV. J.C. 1825
+AN. M. 2276
+AV. J.C. 1728.</span>
+TETHMOSIS, ou Amosis, ayant chassé les rois-pasteurs,
+régna dans la basse Égypte.</p>
+
+<p>Long-temps après, Joseph fut mené en Égypte par
+des marchands ismaélites, vendu à Putiphar, et, par une
+suite d'événements merveilleux, conduit à une suprême
+autorité, et élevé à la première place du royaume.
+Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de
+tout le monde. <span class="side"> Justin. l. 36,
+cap. 2.</span> J'avertis seulement que Justin, qui n'a
+fait qu'abréger Trogue Pompée, historien excellent
+du temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier
+<span class="pagenum"><a name="p99" id="p99">99</a></span>
+des enfants de Jacob, que ses frères, par envie, avaient
+vendu à des marchands étrangers, ayant reçu du ciel
+l'intelligence des songes et la connaissance de l'avenir,
+sauva, par sa rare prudence, l'Égypte de la famine dont
+elle était menacée, et fut extrêmement considéré du roi.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2298
+AV. J.C. 1706.</span>
+Jacob y passa aussi avec toute sa famille, qui fut
+toujours bien traitée par les Égyptiens pendant qu'ils
+conservèrent le souvenir des services importants que<span class="side"> Exod. 1-8.</span>
+Joseph leur avait rendus. Mais, dit l'Écriture, après la
+mort de Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph
+était inconnu.</p>
+
+<p></p>
+
+<p>RAMESSÈS-MIAMUN était, selon Ussérius, le nom de
+ce nouveau roi connu dans l'Écriture sous celui de <span class="side"> AN. M. 2427
+AV. J.C. 1577.</span>
+Pharaon. Il régna pendant soixante-six ans, et fit souffrir
+aux Israélites des maux infinis. «Il établit, <i>dit
+l'Écriture</i>, des intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent
+les Hébreux de fardeaux <i>insupportables</i>. <span class="side"> Exod.
+1-11-13-14.</span> Et
+ils bâtirent à Pharaon des villes pour servir de<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a> magasins,
+savoir: Phithom et Ramessès... Les Égyptiens
+haïssaient les enfants d'Israël: ils les affligeaient en leur
+insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse en les
+employant à des travaux pénibles de boue, de mortier
+et de brique, et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont
+ils étaient accablés.» Ce roi avait deux fils, Aménophis
+et Busiris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> Heb. <i>urbes thesaurorum</i>; Sept.
+<i>urbes munitas</i>. Ces villes étaient
+destinées pour y mettre en réserve
+le blé, l'huile et les autres richesses
+de l'Égypte. <i>Vatab.</i> = Dans la Vulgate,
+<i>urbes tabernaculorum</i>.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2494
+AV. J.C. 1510.
+AN. M. 2513
+AV. J.C. 1491,</span>
+AMÉNOPHIS, qui était l'aîné, lui succéda. C'est ce
+Pharaon sous qui les Israélites sortirent d'Égypte, et
+qui fut submergé au passage de la mer Rouge.</p>
+
+<p>Selon le P. Tournemine, Sésostris, dont nous parlerons
+<span class="pagenum"><a name="p100" id="p100">100</a></span>
+bientôt, est celui des rois d'Égypte qui commença
+la persécution contre les Israélites, et qui les accabla
+de travaux pénibles; ce qui est très-conforme à ce que
+Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa dans
+les ouvrages qu'il fit en Égypte que des étrangers. Ainsi
+l'on peut mettre le grand événement du passage de la
+mer Rouge sous<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a> Phéron son fils; et le caractère d'impiété
+que lui donne Hérodote rend cette conjecture
+très-vraisemblable. Le plan que je me suis proposé me
+dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui était commun aux
+rois d'Égypte.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 3, p. 74.</span>
+Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une
+chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet
+historien, dans tout le pays, une ancienne tradition,
+transmise des pères aux enfants depuis plusieurs
+siècles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la
+mer avait été entièrement desséchée, en sorte qu'on
+en voyait le fond, et que bientôt après, les eaux, par
+un flux violent, avaient repris leur première place.
+Il est évident que c'est le passage miraculeux de la
+mer Rouge sous Moïse qui est ici désigné; et j'en fais
+la remarque exprès pour avertir les jeunes gens de ne
+pas laisser échapper, dans la lecture des auteurs, ces
+traces précieuses d'antiquité, sur-tout quand elles ont,
+comme celle-ci, quelque rapport à la religion.</p>
+
+<p>Ussérius dit qu'Aménophis laissa deux fils, l'un
+nommé Séthosis ou Sésostris, l'autre Armaïs. Les Grecs
+l'ont appelé Bélus, et ses deux enfants, Ægyptus et
+Danaüs.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 102-110.</span>
+Sésostris a été non-seulement l'un des plus puissants
+<span class="pagenum"><a name="p101" id="p101">101</a></span>
+<span class="side"> Diod. l. 1,
+p. 48-54.</span>
+rois qu'ait eus l'Égypte, mais l'un des plus grands
+conquérants que vante l'antiquité.</p>
+
+<p>Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme
+le disent les Égyptiens, par l'autorité d'un oracle,
+conçut le dessein de faire de son fils un conquérant. Il
+s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire avec
+grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent
+le même jour que Sésostris furent amenés à la cour
+par ordre du roi. Il les fit élever comme ses enfants,
+et avec les mêmes soins que Sésostris, près duquel ils
+étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles
+ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de
+ses armes. On les accoutuma sur-tout, dès l'âge le
+plus tendre, à une vie dure et laborieuse, pour les
+mettre en état de soutenir un jour avec facilité les fatigues
+de la guerre. On ne leur donnait pas à manger
+qu'auparavant ils n'eussent fait à pied ou à cheval une
+course considérable<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. La chasse était leur exercice le
+plus ordinaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> Diodore dit 180 stades, mesure
+qui a paru si longue à Rollin, qu'il
+n'a pas osé l'exprimer; et pour sauver
+l'invraisemblance, il laisse croire que
+ces jeunes gens faisaient cette route
+<i>ou à pied ou à cheval</i>, quoique
+Diodore parle seulement d'une course
+à pied; il faut voir comme Voltaire
+se moque de l'extravagance de Diodore
+(<i>Philosoph. de l'hist.</i>), à l'occasion
+de ces 180 stades, qu'il évalue
+à 8 lieues. Diodore se sert ici, comme
+plus bas (pag. 106, note 2), du petit
+stade Égyptien (= 105, 4 mètres),
+et les 180 stades valent 18,970 mètres,
+ou seulement 3 lieues 1/2; or,
+il n'y a rien d'invraisemblable à ce
+qu'on exige de jeunes gens, habitués
+à de rudes exercices, qu'ils fassent
+tous les matins 3 lieues 1/2 avant de
+prendre de la nourriture.--L.</blockquote>
+
+<p>
+Élien<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a> remarque que Sésostris fut instruit par Mercure,<span class="side"> Lib. 12, c. 4.</span>
+et qu'il apprit de lui la politique et l'art de
+régner. Ce Mercure est celui que les Grecs ont appelé
+<i>Trismégiste</i>, c'est-à-dire <i>trois fois grand</i><a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. L'Égypte,
+<span class="pagenum"><a name="p102" id="p102">102</a></span>
+où il était né, lui doit l'invention de presque tous les
+arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom
+portent des marques si certaines de nouveauté, qu'il
+n'y a personne qui doute maintenant de leur supposition.
+Il y a encore eu un autre Mercure, fort célèbre chez
+les Égyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup
+plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l'Égypte,
+nous assure que l'usage de ce pays était de mettre sous
+le nom d'Hermès ou Mercure les ouvrages et les inventions
+que l'on donnait au public.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> Τὰ νοήµατα έκµουσωθῆναι.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> <i>Trois fois très-grand.</i>--L.</blockquote>
+
+<p>Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire
+son apprentissage par une guerre contre les Arabes.
+Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif,
+et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La
+jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes
+ses campagnes.</p>
+
+<p>Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête,
+son père le fit tourner vers l'occident de l'Égypte. Il
+attaqua la Libye, et la plus grande partie de cette
+vaste région fut subjuguée.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2513
+AV. J. C. 1491.</span>
+SÉSOSTRIS. En ce temps son père mourut, et le
+laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas
+un moindre dessein que celui de la conquête du monde;
+mais, avant que de sortir de son royaume, il avait
+pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant le cœur de
+tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et
+par des manières douces et populaires. Il n'eut pas
+moins de soin de ménager les officiers et les soldats,
+qui devaient toujours être prêts à répandre leur sang
+pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses
+entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne
+par les liens de l'estime, de l'affection, et même
+<span class="pagenum"><a name="p103" id="p103">103</a></span>
+de l'intérêt. Il divisa tout le pays en trente-six gouvernements
+(on les appelait des <i>nomes</i>), et il les donna
+à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles
+il était assuré.</p>
+
+<p>Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des
+troupes, et leur donnait pour capitaines les officiers
+les plus braves et les plus estimés, et sur-tout les
+jeunes gens que son père avait fait nourrir avec
+lui. Il y en avait dix-sept cents<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, capables d'inspirer
+aux troupes le courage, l'amour de la discipline, et le
+zèle pour le service du prince. Son armée montait à
+six cent mille hommes de pied, et vingt-quatre mille
+chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés
+en guerre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> Ce nombre est beaucoup trop
+fort; il est impossible que l'on vît
+naître en Egypte 1700 mâles en un
+jour. En adoptant la condition la
+plus favorable pour les naissances,
+il en résulte une population d'environ
+29,000,000 d'habitants. Or, on a
+tout lieu de croire que celle de l'Égypte
+n'a jamais excédé 7,500,000
+ames. Ce passage de Diodore a beaucoup
+exercé les savants; j'ai fait voir,
+dans un Mémoire particulier, que
+Diodore a mal compris le renseignement
+que lui ont donné les prêtres
+égyptiens.--L.</blockquote>
+
+<p>Il commença son expédition par l'Éthiopie, située
+au midi de l'Égypte. Il la rendit tributaire, et obligea
+les peuples de lui payer tous les ans une certaine
+quantité d'ébène, d'ivoire et d'or.</p>
+
+<p>Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles.
+L'ayant fait avancer sur la mer Rouge, il se rendit
+maître des îles, et de toutes les villes placées sur le
+bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son
+armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une
+rapidité étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin
+qu'Hercule et que Bacchus, et plus loin que ne fit
+depuis Alexandre, puisqu'il soumit le pays au-delà du
+<span class="pagenum"><a name="p104" id="p104">104</a></span>
+Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>. On peut juger
+par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes,
+jusqu'au Tanaïs lui furent assujettis, aussi-bien que
+l'Arménie et la Cappadoce. Il laissa une colonie dans
+l'ancien royaume de Colchos, situé vers la partie orientale
+de la mer Noire, où les mœurs d'Égypte sont
+toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie
+mineure, d'une mer à l'autre, les monuments de ses
+victoires. On lisait en plusieurs pays cette inscription
+gravée sur des colonnes: <i>Sésostris, le roi des rois et
+le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses
+armes.</i> Il y en avait jusque dans la Thrace, et il étendit
+son empire depuis le Gange jusqu'au Danube. Il y
+eut des peuples qui défendirent courageusement leur
+liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris
+eut soin de marquer dans ses monuments cette différence
+en figures hiéroglyphiques, à la manière des
+Égyptiens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> Les prêtres Égyptiens, en décrivant
+les conquêtes de Sésostris,
+paraissent avoir pris à tâche de
+faire croire qu'il avait été aussi loin
+que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre
+des Grecs.--L.</blockquote>
+
+<p>La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et
+l'empêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. On remarque
+un caractère singulier dans ce conquérant,
+qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa
+domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant
+à la gloire de les avoir assujetties et dépouillées,
+après avoir couru le monde pendant neuf ans, se renferma
+presque dans les anciennes bornes de l'Égypte,
+à l'exception de quelques provinces voisines: car on ne
+voit par aucun vestige que ce nouvel empire ait subsisté,
+ni sous lui, ni sous ses successeurs.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p105" id="p105">105</a></span>
+
+<p>Il revint donc chargé des dépouilles de tous les
+peuples vaincus, traînant après lui une multitude infinie
+de captifs, et couvert de gloire plus que ne l'avait
+jamais été aucun de ses prédécesseurs; j'entends de
+cette gloire qui consiste à faire beaucoup parler de soi,
+à envahir par les armes et par la violence un grand
+nombre de provinces, et souvent à faire bien des malheureux.
+Il récompensa les officiers et les soldats avec
+une magnificence vraiment royale, traitant chacun
+selon sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir,
+et regardait comme un devoir, de mettre les compagnons
+de ses victoires en état de jouir paisiblement le reste
+de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs travaux.</p>
+
+<p>Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation,
+et encore plus du désir de rendre sa puissance utile et
+salutaire à ses peuples, il employa le repos que la paix
+lui laissait, à construire des ouvrages plus propres encore
+à enrichir l'Égypte qu'à immortaliser son nom,
+et où l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus
+admirer que l'immense grandeur des dépenses qu'on y
+avait faites.</p>
+
+<p>Cent temples fameux, érigés en actions de graces
+aux dieux tutélaires de toutes les villes, furent les
+premiers aussi-bien que les plus illustres témoignages
+de ses victoires; et il eut soin de publier par des inscriptions
+que ces grands ouvrages avaient été achevés
+sans fatiguer aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire
+à les ménager, et à ne faire travailler que les captifs
+aux monuments de ses victoires. L'Écriture<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a> remarque
+<span class="pagenum"><a name="p106" id="p106">106</a></span>
+quelque chose de pareil en parlant des bâtiments de
+Salomon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> «Porrò de filiis Israel non posuit ut servirent operibus regis». (2 Paral.
+8, 9.)</blockquote>
+
+<p>Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple
+de Vulcain à Péluse, en reconnaissance de la protection
+qu'il croyait en avoir éprouvée lorsqu'au retour
+de ses expéditions, son frère lui dressa des embûches
+dans cette ville, et voulut le faire périr avec sa femme
+et ses enfants en mettant le feu à l'appartement où il
+était couché.</p>
+
+<p>Son grand travail fut de faire construire dans toute
+l'étendue de l'Égypte un nombre considérable de hautes
+levées<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>, sur lesquelles il bâtit de nouvelles villes,
+afin que les hommes et les bestiaux y pussent être en
+sûreté pendant les débordements du Nil.</p>
+
+<p>Depuis Memphis jusqu'à la mer, il fit creuser des
+deux côtés du fleuve un grand nombre de canaux pour
+faciliter le commerce et le transport des vivres, et
+pour établir une communication aisée entre les villes
+les plus éloignées les unes des autres; outre que par
+là il rendit l'Égypte inaccessible à la cavalerie des
+ennemis, qui avait coutume auparavant de l'infester
+par de fréquentes irruptions.</p>
+
+<p>Il fit plus: pour mettre le pays à l'abri des incursions
+des Syriens et des Arabes, qui en sont fort voisins,
+il fortifia tout le côté de l'Égypte qui est tourné
+vers l'orient, depuis Péluse jusqu'à Héliopolis, c'est-à-dire
+plus de sept lieues en longueur<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Les collines factices dont Rollin
+a parlé plus haut (p. 25.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> 1500 stades.
+
+<p>= Cette distance était, selon Strabon,
+de 750 stades (XVII, pag. 1156
+Almel.); selon Diodore, elle était de
+1500 stades, ce qui est précisément
+le double. Il s'ensuit que Diodore
+se sert ici, comme plus haut (p. 101,
+n. 1), du petit stade égyptien, qui
+était la moitié du grand, égal à
+210,8 mètres. Ainsi les 750 grands
+stades, ou 1500 petits, représentent
+une distance de 158,300 mètres, ou
+environ 28 lieues. C'est précisément
+la distance qui existe entre Péluse
+et Héliopolis, en ligne droite.--L.</p></blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p107" id="p107">107</a></span>
+
+<p>On pourrait regarder Sésostris comme un des héros
+les plus illustres et les plus vantés de l'antiquité, s'il
+n'avait lui-même terni l'éclat de ses exploits guerriers
+et de ses vertus pacifiques par une soif de gloire et par
+une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui
+firent oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs
+des nations subjuguées venaient, dans de certains temps
+marqués, rendre hommage à leur vainqueur, et lui
+payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute
+autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de
+bonté; mais, quand il allait au temple ou qu'il entrait
+dans la ville, il faisait atteler à son char ces rois et ces
+princes quatre à quatre, au lieu de chevaux, et se
+croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les
+maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne
+le plus, c'est que l'historien Diodore mette cette
+folle et inhumaine vanité au nombre de ses plus éclatantes
+actions.</p>
+
+<p>
+Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la
+mort à lui-même, après avoir régné trente-trois ans,
+et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son empire pourtant
+ne passa point la quatrième génération; mais il <span class="side"> Tacit. Annal.
+lib. 2,
+cap. 60.</span>
+restait encore du temps de Tibère des monuments
+magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du
+vivant de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs
+qu'on lui payait.</p>
+
+<p>Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans
+le temps dont je viens de parler, que j'ai omis pour ne
+<span class="pagenum"><a name="p108" id="p108">108</a></span>
+point interrompre le fil de l'histoire, et que je me
+contenterai d'indiquer ici simplement.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2448.</span>
+Vers le temps dont nous parlons, les peuples d'Égypte
+s'établirent dans divers endroits de la terre. La
+colonie que Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes,
+ou plutôt douze bourgs, dont il composa le royaume
+d'Athènes.</p>
+
+<p>Nous avons remarqué que le frère de Sésostris,
+appelé par les Grecs Danaüs<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>, lui avait dressé des
+embûches et avait voulu le faire périr lorsque après
+ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant <span class="side"> 2530.</span>
+pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se retira
+dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos,
+fondé près de quatre cents ans auparavant par Inachus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a> C'est Manéthon qui donne Sésostris
+comme frère de Danaüs. Son
+témoignage à cet égard est vivement
+attaqué par plusieurs chronologistes,
+tels que Périzonius et Larcher.
+(<i>Chronol. d'Hérodote</i>, tom. VII,
+pag. 323.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> 2533.</span>
+Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les
+anciens pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en<span class="side"> [V. plus haut
+p. 96, n. 1.]</span>
+Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement
+tous les étrangers qui abordaient dans le pays:
+ce fut apparemment pendant l'absence de Sésostris.</p>
+
+<p><span class="side"> 2549.</span>
+Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en
+Grèce l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent
+que ces lettres étaient les égyptiennes, et que Cadmus
+lui-même était d'Égypte, et non de Phénicie; et les
+Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui
+vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les
+autres peuples, n'ont pas manqué d'attribuer à leur
+Mercure l'invention des lettres<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. La plupart des savants
+<span class="pagenum"><a name="p109" id="p109">109</a></span>
+conviennent que Cadmus porta en Grèce les lettres
+syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les
+mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient
+qu'un petit peuple, étant compris sous le nom
+général de <i>Syriens</i>. Joseph Scaliger, dans ses notes sur
+la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres grecques,
+et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées,
+tirent leur origine des anciennes lettres phéniciennes,
+qui sont les mêmes que les samaritaines, dont les Juifs
+se sont servis avant la captivité de Babylone. Cadmus
+ne porta que seize lettres<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> en Grèce, auxquelles on en
+ajouta huit autres dans la suite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a> On peut voir sur cette matière
+deux savantes dissertations de M.
+l'abbé Renaudot, insérées dans le
+second volume de <i>l'Histoire de l'Académie
+des Inscriptions</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> Les seize lettres que Cadmus
+porta en Grèce sont: α, ß, γ, δ, ε, ι, κ, λ, µ, ν, ο, π, ρ, σ, τ, υ.
+Palamède, à l'époque de la guerre
+de Troie, c'est-à-dire plus de 250
+ans après Cadmus, ajouta les quatre
+suivantes: ξ, θ, χ, φ; et Simonide,
+long-temps après, inventa les quatre
+autres, qui sont: η, ω, ζ, ψ.
+
+<p>VIII, cap. 57.</p>
+
+<p>= Quelques savants, et entre autres
+M. Larcher, croient que les Grecs
+avaient une écriture alphabétique
+avant l'arrivée de Cadmus, et que ce
+prince apporta seulement quelques
+lettres nouvelles. (LARCHER, <i>sur Hérodote</i>,
+tom. IV, pag. 258.)--L.</p></blockquote>
+
+<p>Je reviens à l'histoire des rois d'Égypte, et je les rangerai
+désormais dans l'ordre qu'Hérodote leur a donné<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> Je ne crois pas devoir entrer
+dans la discussion d'une difficulté
+qui serait fort embarrassante s'il
+fallait concilier ici la suite des rois
+d'Hérodote avec le sentiment d'Ussérius.
+Celui-ci suppose, avec plusieurs
+savants, que Sésostris est le
+fils du roi d'Égypte qui fut submergé
+dans la mer Rouge, dont le règne,
+par conséquent, a commencé l'année
+du monde 1513, et a duré jusqu'à
+l'année 1547, puisque son règne
+est de 33 ans. Quand on donnerait
+50 ans au règne de Phéron, son
+fils, il resterait encore plus de 200
+ans entre Phéron et Protée, qu'Hérodote
+dit avoir succédé immédiatement
+au premier, puisque Protée
+était du temps du siége de Troie,
+dont Ussérius met la prise en 2820.
+Je ne sais pas si c'est parce qu'il a
+senti cette difficulté que, depuis
+Sésostris, il ne parle presque plus
+des rois d'Égypte. Je suppose qu'entre
+Phéron et Protée il y a eu un
+grand vide et un long intervalle.
+En effet Diodore (lib. 1, pag. 54)
+y place plusieurs rois, et il en faut
+dire autant de quelques-uns des rois
+suivants.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p110" id="p110">110</a></span>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2547
+AV. J.C. 1457</span>
+PHÉRON succéda aux états de Sésostris, mais non à
+sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu'une action,
+qui marque combien il avait dégénéré des sentiments
+religieux de son père. Dans un débordement du Nil,<span class="side"> Herod. l. 2,
+c. III.
+Diod. lib. 1,
+pag. 54.</span>
+qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudées,
+indigné du dégât qu'il causerait dans le pays, il lança un
+javelot contre le fleuve, comme pour le châtier; et, s'il
+en faut croire l'historien, il fut puni lui-même sur-le-champ
+de son impiété par la perte de la vue.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 2800
+AV. J.C. 1204.
+Herod. lib. 2,
+c. 112-120.</span>
+PROTÉE. Il était de Memphis, où, du temps d'Hérodote,
+on voyait encore son temple, dans lequel il y
+avait une chapelle dédiée à Vénus l'étrangère: on
+conjecture que c'était Hélène. Du temps de ce roi,
+Pâris le Troyen, retournant chez lui avec Hélène,
+qu'il avait ravie, fut poussé par la tempête à une des
+embouchures du Nil appelée Canopique. De là il fut
+conduit à Memphis devant Protée, qui lui reprocha
+fortement le crime et la lâche perfidie dont il s'était
+rendu coupable en enlevant la femme de son hôte et
+avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa
+maison. Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir,
+comme son crime le méritait, que parce que les Égyptiens
+évitaient de souiller leurs mains dans le sang des
+étrangers; qu'il retiendrait Hélène avec toutes ses richesses,
+pour les restituer à leur légitime possesseur;
+que, pour lui, il eût à sortir de ses états dans l'espace
+de trois jours, faute de quoi il serait traité comme ennemi.
+La chose fut ainsi exécutée. Pâris continua sa route,
+et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de près.
+Elle commença par sommer les Troyens de leur rendre
+Hélène et toutes les richesses qu'on avait emportées
+avec elle. Ils répondirent que ni cette princesse ni ses
+<span class="pagenum"><a name="p111" id="p111">111</a></span>
+biens n'étaient point dans leur ville. Quelle apparence
+en effet, remarque Hérodote, que Priam, ce vieillard
+si sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses
+enfants et sa patrie que de donner aux Grecs une satisfaction
+aussi juste que celle qu'ils lui demandaient?
+Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hélène
+n'était point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on
+se moquait d'eux, persistèrent opiniâtrément à ne les
+point croire: la Divinité, ajoute encore le même historien,
+voulant que les Troyens, par la destruction
+entière de leur ville et de leur empire, apprissent à
+l'univers effrayé<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>, <i>que les dieux vengent les grands
+crimes d'une manière éclatante</i>. Ménélas, à son retour,
+passa en Égypte chez le roi Protée, qui lui rendit
+Hélène avec toutes ses richesses. Hérodote prouve,
+par quelques passages d'Homère, que le voyage de
+Pâris en Égypte n'était point inconnu à ce poëte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> «ᾨς τῶν µεγάλων ἀδικηµάτων µεγάλαι εἰσὶ
+καὶ αἱ τιµορίαι παρὰ τῶν θεῶν. II. § 120 fin.»</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 2,
+c. 121-123.</span>
+RHAMPSINIT. Ce qu'Hérodote raconte du trésor que
+Rhampsinit, le plus riche des rois d'Égypte, fit bâtir,
+et de sa descente dans les enfers, sent trop la fiction
+et le roman pour être rapporté ici.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement
+de l'Égypte quelque ombre de justice et de
+modération; mais, sous les deux règnes suivants, la
+violence et la dureté en prirent la place.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 124-128.
+Diod. lib. 1,
+pag. 57.</span>
+CHÉOPS et CHÉPHREN<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. Ces deux princes, véritablement
+frères par la ressemblance de leurs mœurs, semblaient
+avoir pris à tâche de se signaler à l'envi l'un de
+l'autre par une impiété ouverte à l'égard des dieux, et
+<span class="pagenum"><a name="p112" id="p112">112</a></span>
+par une barbare inhumanité à l'égard des hommes. Le
+premier régna cinquante ans, et l'autre après lui cinquante-six.
+Ils tinrent les temples fermés pendant tout
+le temps de leur règne, et défendirent aux Égyptiens,
+sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre
+côté, ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles
+travaux, et ils firent périr un nombre infini
+d'hommes pour satisfaire la folle ambition qu'ils avaient
+d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une grandeur
+énorme et d'une dépense sans bornes. Il est remarquable
+que ces superbes pyramides<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>, qui ont fait
+l'admiration de l'univers, étaient le fruit de l'irréligion
+et de l'impitoyable dureté de ces princes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Son frère.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Ce sont les deux plus grandes
+(suprà, pag. 17), que les voyageurs
+sont convenus d'appeler <i>Chéops</i> et
+<i>Chéphren</i>, du nom des rois qui les
+ont fait bâtir.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+p. 139-140.
+Diod. p. 58.</span>
+MYCÉRINUS. Il était le fils de Chéops, mais d'un caractère
+bien différent. Loin de marcher sur les traces de
+son père, il détesta sa conduite, et suivit une route tout
+opposée. Il rouvrit les temples des dieux, rétablit les
+sacrifices, s'appliqua à soulager les peuples et à leur
+faire oublier leurs maux passés, et il ne se crut roi que
+pour rendre la justice à ses sujets et pour leur faire
+goûter la douceur d'un règne équitable et paisible. Il
+écoutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait
+leur misère, et se regardait moins comme le maître
+que comme le père des peuples: aussi en était-il
+infiniment chéri. Toute l'Égypte retentissait de ses
+louanges, et son nom était par-tout en vénération.</p>
+
+<p>Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait
+dû lui attirer la protection des dieux. Il en fut tout
+autrement. Ses malheurs commencèrent par la mort
+<span class="pagenum"><a name="p113" id="p113">113</a></span>
+d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et qui faisait
+toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs
+extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hérodote.
+Il dit que dans la ville de Saïs on brûlait pendant
+tout le jour des parfums exquis auprès du tombeau
+de cette princesse, et que pendant la nuit on y conservait
+toujours une lampe allumée.</p>
+
+<p>Il apprit par un oracle qu'il ne régnerait que sept
+ans; et, comme il en fit ses plaintes aux dieux en demandant
+pourquoi le règne de son père et de son oncle,
+tous deux également impies et cruels, avait été si heureux
+et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tâché
+de rendre le plus équitable et le plus doux qu'il lui
+avait été possible, devait être si court et si malheureux,
+il lui fut répondu que cela même en était la cause, parce
+que la volonté des dieux avait été que le peuple d'Égypte,
+en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de
+maux pendant l'espace de cent cinquante ans; et que
+son règne, qui aurait dû être de cinquante ans comme
+les précédents, avait été abrégé parce qu'il avait été
+trop doux. Il bâtit aussi une pyramide, mais bien
+moindre que celle de son père.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 136.</span>
+ASYCIUS. Ce fut lui qui établit la loi sur les emprunts,
+par laquelle il n'est permis à un fils d'emprunter qu'en
+mettant en gage le corps mort de son père. Cette loi
+ajoute que, s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme
+empruntée, il sera privé pour toujours, lui et ses enfants,
+du droit de sépulture.</p>
+
+<p>Il se piqua de surpasser tous ses prédécesseurs par
+la construction d'une pyramide de brique, plus magnifique,
+si l'on en croit, que toutes celles qu'on avait vues
+jusque-là. Il y fit graver cette inscription: DONNEZ-VOUS
+<span class="pagenum"><a name="p114" id="p114">114</a></span>
+BIEN DE GARDE DE ME MÉPRISER EN ME COMPARANT AUX
+AUTRES PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT
+SUPÉRIEURE QUE JUPITER L'EST AUX AUTRES DIEUX.</p>
+
+<p>En supposant que les six règnes précédents, parmi
+lesquels il y en a plusieurs dont Hérodote ne fixe point
+la durée, aient été de cent soixante et dix ans, il reste
+un intervalle de près de trois cents ans jusqu'au règne
+de Sabacus l'Éthiopien. Je place dans cet intervalle deux
+ou trois faits que l'Écriture sainte nous fournit.</p>
+
+<p><span class="side"> 3 Reg. 3, 1.
+AN. M. 2991
+AV. J.C. 1013.</span>
+PHARAON, roi d'Égypte, donna sa fille en mariage à
+Salomon, roi d'Israël, qui la fit venir dans cette partie
+de Jérusalem appelée la <i>ville de David</i>, jusqu'à ce qu'il
+lui eût bâti un palais.</p>
+
+<p>SÉSAC. Il est appelé autrement <i>Sésonchis</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3026
+AV. J.C. 978.
+3, Reg. c. 11,
+40, etc. 12.</span>
+C'est vers lui que se réfugia Jéroboam pour éviter la
+colère de Salomon, qui voulait le faire mourir. Jéroboam
+demeura en Égypte jusqu'à la mort de Salomon, après
+laquelle il retourna à Jérusalem; et, s'étant mis à la
+tête des révoltés, il enleva à Roboam, fils de Salomon,
+dix tribus, dont il se fit déclarer roi.</p>
+
+<p><span class="side"> 2 Paral. 12,
+1, 9.
+AN. M. 3033
+AV. J.C. 971.</span>
+Le même Sésac, la cinquième année du règne de
+Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que les Juifs
+avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze
+cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de
+cavalerie. Le peuple qui était venu avec lui ne pouvait
+se compter; il étaient tous Libyens, Troglodytes et
+Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus fortes places
+du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem.
+Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré
+la miséricorde du Dieu d'Israël, Dieu leur déclara
+par son prophète Séméias que, parce qu'ils s'étaient
+humiliés, il ne les exterminerait point entièrement
+<span class="pagenum"><a name="p115" id="p115">115</a></span>
+comme ils l'avaient mérité, mais qu'ils seraient assujettis
+à Sésac; afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence
+il y a entre me servir et servir les rois de la
+terre: <i>ut sciant distantiam servitutis meæ et servitutis
+regni terrarum</i>. Sésac se retira donc de Jérusalem après
+avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et
+ceux du palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même
+les trois cents boucliers d'or que Salomon avait fait faire.</p>
+
+<p><span class="side"> 2. Paral. 14,
+9-13.
+AN. M. 3063
+AV. J.C. 941.</span>
+ZARA, roi d'Éthiopie, et sans, doute roi d'Égypte en
+même temps, fit la guerre à Asa, roi de Juda. Son
+armée était composée d'un million d'hommes et de trois
+cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui,
+rangea son armée en bataille, et, plein de confiance
+dans le Dieu qu'il servait: «Seigneur, lui dit-il, c'est
+une même chose, à votre égard, de nous secourir avec
+un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous
+nous confions en vous et en votre nom que nous sommes
+venus contre cette multitude. Seigneur, vous êtes
+notre Dieu: ne permettez pas que l'homme l'emporte
+sur vous.» Une prière si pleine de foi fut exaucée.
+Dieu jeta l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent
+la fuite, et furent défaits sans qu'il en restât un seul;
+parce que c'était le Seigneur, dit l'Écriture, qui les
+taillait en pièces pendant que son armée combattait:
+<i>ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cædente
+contriti sunt, et exercitu illius præliante</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 137-140.
+Diod. lib. 1,
+pag. 59.</span>
+ANYSIS. Il était aveugle. Sous son règne,
+SABACUS, roi d'Éthiopie, excité par un oracle, entra
+avec une nombreuse armée en Égypte, et s'en rendit
+maître. Il régna avec beaucoup de douceur et de justice.
+Au lieu de faire mourir les coupables condamnés à
+mort par les juges, il les faisait travailler, chacun dans
+<span class="pagenum"><a name="p116" id="p116">116</a></span>
+leurs villes, aux réparations des levées sur lesquelles
+elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques;
+un entre autres dans la ville de Bubaste, dont
+Hérodote fait une longue et belle description. Après
+avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui
+avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en
+Éthiopie, et laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu <span class="side"> 4. Reg. 17, 4.
+AN. M. 3279.
+AV. J.C. 723.</span>
+caché pendant tout ce temps dans les marais. On croit
+que ce Sabacus est le même que SUA, dont Osée, roi
+d'Israël, implora le secours contre Salmanasar, roi des
+Assyriens.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3285.
+AV. J.C. 719.</span>
+SÉTHON. Il régna quatorze ans. C'est le même<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a> que
+<i>Sévéchus</i>, fils de <i>Sabacon</i> ou <i>Sual</i>, Éthiopien, qui
+avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince, au lieu
+de s'acquitter des fonctions d'un roi, affectait celles
+d'un prêtre, s'étant fait consacrer lui-même souverain-pontife
+de Vulcain. Livré entièrement à la superstition,
+loin de s'appliquer à défendre ses états par les armes, il
+fit peu de cas des gens de guerre; et, persuadé qu'il
+n'aurait jamais besoin de leur secours, il ne se mit point
+en peine de les ménager, leur ôta leurs privilèges, et
+alla jusqu'à les dépouiller des fonds de terre que les rois
+ses prédécesseurs leur avaient assignés.</p>
+
+<p>Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre
+qui lui survint tout-à-coup, et dont il ne se tira que par
+une protection miraculeuse, si l'on s'en rapporte au
+récit qu'en fait Hérodote, qui est mêlé de beaucoup de
+fables. Sannacharib<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a>
+<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>, roi des Arabes et des Assyriens,
+étant entré avec une armée nombreuse en Égypte, les
+officiers et les soldats égyptiens refusèrent de marcher
+<span class="pagenum"><a name="p117" id="p117">117</a></span>
+contre lui. Le prêtre de Vulcain, réduit à une telle extrémité,
+eut recours à son dieu, qui lui dit de ne point
+perdre courage et de marcher hardiment contre les ennemis
+avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le
+fit. Un petit nombre de marchands, d'ouvriers, et de
+gens de la lie du peuple, se joignit à lui. Avec cette
+poignée de soldats, il s'avança jusqu'à Péluse, où Sannacharib
+avait établi son camp. La nuit suivante une
+multitude effroyable de rats se répandit dans le camp
+des Assyriens, et, y ayant rongé toutes les cordes de
+leurs arcs et toutes les courroies de leurs boucliers, les
+mit hors d'état de se défendre. Ainsi désarmés, ils furent
+obligés de prendre la fuite; et ils se retirèrent après
+avoir perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon,
+de retour chez lui, se fit ériger une statue dans le
+temple de Vulcain, où, tenant à sa main droite un rat,
+il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON
+APPRENNE À RESPECTER LES DIEUX <a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
+<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> Rien n'est plus douteux.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154"
+name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154">
+(retour) </a> Hérodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155"
+name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155">
+(retour) </a> Ἐς ἐµέ τις ὀρέων εὺσεßὴς ἕστω.</blockquote>
+
+<p>Il est visible que cette histoire, telle que je la viens
+de raconter et qu'on la lit dans Hérodote, est une altération
+de celle qui est rapportée dans le quatrième livre
+des Rois. On y voit que Sannacharib, roi des Assyriens, <span class="side"> Cap. 17,
+etc.</span>
+après avoir subjugué toutes les nations voisines et s'être
+rendu maître de toutes les autres villes du royaume de
+Juda, prit la résolution d'assiéger Ézéchias dans Jérusalem,
+qui en était la capitale. Les ministres de ce saint
+roi, malgré son opposition et les remontrances du prophète
+Isaïe qui promettait une protection assurée de la
+part de Dieu si l'on ne mettait sa confiance qu'en lui
+seul, mendièrent secrètement le secours des Égyptiens
+et des Éthiopiens. Leurs armées, unies ensemble,
+<span class="pagenum"><a name="p118" id="p118">118</a></span>
+s'avancèrent, dans le temps marqué, vers Jérusalem.
+L'Assyrien marcha à leur rencontre, les défit en bataille
+rangée, poursuivit les vaincus jusque dans l'Égypte et
+la ravagea entièrement. A son retour, la nuit même qui
+précéda le jour où l'on devait donner l'assaut à la ville
+de Jérusalem et où tout paraissait désespéré, l'ange
+exterminateur ravagea le camp des Assyriens, y fit périr
+par l'épée et par le feu cent quatre-vingt-cinq mille
+hommes, et montra qu'on avait raison de se fier, comme
+avait fait Ézéchias, à la parole et aux promesses du
+Dieu d'Israël.</p>
+
+<p>Voilà la vérité du fait; mais, comme elle était peu
+honorable pour les Égyptiens, ils ont tâché de la tourner
+à leur avantage en la déguisant et la corrompant.
+Cependant les traces de cette histoire, quoique défigurées,
+doivent paraître précieuses dans un historien
+d'une aussi haute antiquité et d'un aussi grand poids
+qu'est Hérodote.</p>
+
+<p>Le prophète Isaïe avait prédit à plusieurs reprises
+que cette expédition des Égyptiens, concertée, ce semble,
+avec tant de prudence, conduite avec tant d'habileté,
+et où les forces de deux puissants empires s'étaient réunies
+pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit
+que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem,
+mais tournerait à la ruine de l'Égypte même,
+dont les plus fortes villes seraient prises, les terres ravagées,
+les habitants de tout sexe et de tout âge emmenés
+captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19,
+20, 30, 31, etc.</p>
+
+<p>Ussérius et M. Prideaux croient que c'est dans ce
+temps qu'arriva la ruine de<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a>
+<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> <i>No-Amon</i>, cette fameuse
+<span class="pagenum"><a name="p119" id="p119">119</a></span>
+<span class="side"> Nahum. 3
+8-10.</span>
+ville dont parle le prophète Nahum, et dont il dit que
+les habitants avaient été traînés en captivité, que les
+jeunes enfants avaient été écrasés dans les carrefours
+de ses rues, et que ses plus grands seigneurs, chargés
+de chaînes, avaient été partagés par sort entre les vainqueurs.
+Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur
+elle lorsque <i>l'Égypte et l'Éthiopie étaient sa force</i>; ce
+qui semble désigner assez clairement le temps dont
+nous parlons, où Tharaca et Séthon étaient unis ensemble.
+Ce sentiment n'est point sans difficulté, et est
+contredit par d'habiles gens. Il me suffit d'en avertir
+le lecteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156"
+name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156">
+(retour) </a> La vulgate nomme <i>Alexandrie</i> la ville qui est appelée dans l'hébreu <i>No-Amon</i>, parce qu'Alexandrie fut
+depuis bâtie à la place de cette dernière.
+M. Prideaux, après Bochard,
+croit que c'est <i>Thèbes</i>, surnommée
+<i>Diospolis</i>. En effet, Amon chez les
+Égyptiens est le même que Jupiter;
+mais <i>Thèbes</i> n'est point l'endroit où
+fut bâtie depuis Alexandrie. Il se
+peut faire qu'il y eût là une autre
+ville appelée aussi <i>No-Amon</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Herod. l, 2,
+cap. 142.</span>
+Jusqu'au règne de Séthon, les prêtres égyptiens
+comptaient trois cent quarante et une générations
+d'hommes, ce qui fait onze mille trois cent quarante
+années, en mettant trois générations d'hommes pour
+cent ans. Ils comptaient pareil nombre de prêtres et de
+rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'étaient
+succédé sans interruption sous le nom de <i>piromis</i>, mot
+égyptien qui signifie <i>bon et honnête</i>. Les prêtres égyptiens
+montrèrent à Hérodote trois cent quarante et un
+colosses de bois de ces <i>piromis</i>, rangés tous en ordre
+dans une grande salle. C'était la folie des Égyptiens de se
+perdre dans une antiquité dont aucun autre peuple
+n'approchât.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3299
+AV. J.C. 705.
+Afric. apud
+Syncel. p. 74.</span>
+THARACA. C'est celui-là même qui était venu avec
+une armée d'Éthiopiens au secours de Jérusalem avec
+Séthon. Quand celui-ci fut mort, après avoir occupé
+<span class="pagenum"><a name="p120" id="p120">120</a></span>
+le trône pendant quatorze ans, Tharaca y monta à sa
+place, et le tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des
+rois éthiopiens qui régnèrent dans l'Égypte.</p>
+
+<p>Après sa mort, les Égyptiens, ne pouvant s'accorder
+sur la succession, furent deux ans dans un état
+d'anarchie accompagné de grands désordres.</p>
+
+<h4>DOUZE ROIS<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a>
+<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>.</h4>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157"
+name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157">
+(retour) </a> Jusqu'ici la chronologie égyptienne,
+incertaine et interrompue par
+des lacunes, commence à prendre
+de la suite et de la certitude. D'après
+Hérodote, le règne des douze rois
+est de l'an 673: ils régnèrent 15 ans;
+ainsi Psammitique régna seul, à partir
+de l'an 656, et non pas en 670: ce
+prince mourut, après un règne de 39
+ans; conséquemment son fils Néchao
+lui succéda vers 617, comme l'a marqué
+Rollin (616), p. 124. Les deux
+dates de 685 et de 670 sont donc
+fautives.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3319
+AV. J.C. 685.
+Herod. l. 2,
+cap. 147-152.
+Diod. lib. 1,
+pag. 59.</span>
+Enfin douze des principaux seigneurs, s'étant ligués
+ensemble, se saisirent du royaume, et le partagèrent
+entre eux en douze parties. Ils convinrent de gouverner
+chacun leur district avec un pouvoir et une autorité
+égale, sans que jamais l'un songeât à rien entreprendre
+contre l'autre ni à s'emparer de son gouvernement.
+Ils crurent devoir faire ensemble cet accord, et le
+cimenter par les plus terribles serments, pour éviter
+l'effet d'un oracle qui avait prédit que celui d'entre eux
+qui aurait fait des libations à Vulcain dans un vase
+d'airain deviendrait le maître de l'Égypte. Ils régnèrent
+ensemble pendant quinze ans dans une grande union;
+et, pour en laisser à la postérité un célèbre monument,
+ils bâtirent de concert et à frais communs le fameux
+labyrinthe, qui était un amas de douze grands palais,<span class="side"> [Pag. 20.]</span>
+et qui avait autant de bâtiments sous terre qu'il en
+paraissait au-dehors. J'en ai fait mention précédemment.</p>
+
+<p>Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans
+le temple de Vulcain à un sacrifice solennel qui s'y
+<span class="pagenum"><a name="p121" id="p121">121</a></span>
+faisait régulièrement dans un certain temps marqué,
+les prêtres ayant présenté à chacun d'eux une coupe
+d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de
+manque, et Psammitique, l'un des douze, sans aucun
+dessein prémédité, au lieu de coupe prit son casque
+d'airain, car ils en portaient tous, et s'en servit pour
+faire les libations. Cette circonstance frappa les autres,
+et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont
+j'ai parlé. Ils crurent donc se devoir mettre en sûreté
+contre ses entreprises, et le reléguèrent dans les pays
+marécageux de l'Égypte<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
+<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158"
+name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158">
+(retour) </a> Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches Phatmitique
+et Sébennytique--L.</blockquote>
+
+<p>Après que Psammitique y eut passé quelques années,
+attendant une occasion favorable pour se venger de
+l'affront qu'il avait reçu, un courrier vint lui dire qu'il
+était arrivé en Égypte des hommes d'airain: c'étaient
+des soldats de Grèce, Cariens et Ioniens, que la tempête
+avait jetés sur les côtes d'Égypte, et qui étaient tout
+couverts de casques, de cuirasses et d'autres armes d'airain.
+Psammitique se souvint aussitôt d'un oracle qui
+lui avait répondu que des hommes d'airain viendraient
+du côté de la mer à son secours. Il ne douta point que
+ce n'en fût ici l'accomplissement. Il fit donc amitié avec
+ces étrangers, les engagea par de grandes promesses à
+demeurer avec lui, leva sous main d'autres troupes,
+mit à leur tête ces Grecs, et, ayant attaqué les onze
+rois, il les défit, et demeura seul maître de l'Égypte.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3334
+AV. J.C. 670.
+Herod. l. 2,
+c. 153, 154.</span>
+PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux
+Ioniens et aux Cariens, les établit dans l'Égypte, fermée
+jusqu'alors aux étrangers, et leur y assigna des
+bons fonds de terre et des revenus assurés, qui leur
+firent oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants
+<span class="pagenum"><a name="p122" id="p122">122</a></span>
+égyptiens à élever, à qui ils apprirent leur langue. A
+cette occasion et par ce moyen, les Égyptiens entrèrent
+en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi
+l'histoire d'Égypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses
+par l'artifice des prêtres, commence, selon Hérodote,
+à avoir plus de certitude.</p>
+
+<p>Dès que Psammitique fut affermi sur le trône, il
+entra en guerre avec le roi d'Assyrie au sujet des limites
+des deux empires. Cette guerre dura long-temps.
+Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la
+Palestine, étant le seul pays qui séparât les deux royaumes,
+devint entre eux un sujet continuel de discorde,
+comme elle le fut ensuite entre les Ptolémées et les Séleucides.
+Ce fut à qui des deux l'aurait, et cette province
+devint tour à tour le partage du plus fort. Psammitique,
+se voyant maître paisible de toute l'Égypte et ayant
+remis toutes choses sur<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a>
+<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a> l'ancien pied, crut qu'il était
+temps de penser aux frontières de son royaume, et de
+les mettre en sûreté contre l'Assyrien son voisin, dont
+la puissance augmentait de jour en jour. Il entra pour
+cet effet à la tête d'une armée dans la Palestine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159"
+name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159">
+(retour) </a> Cette révolution arriva environ sept ans après la captivité de Manassé,
+roi de Juda.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 1, p. 61.</span>
+Peut-être faut-il placer au commencement de cette
+guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les Égyptiens,
+indignés de ce que le roi avait placé les Grecs à l'aile
+droite, par préférence à eux, quittèrent le service au
+nombre de plus de deux cent mille, et se retirèrent en
+Éthiopie, où on leur donna un établissement avantageux.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. [l. 2,]
+cap. 157.</span>
+Quoi qu'il en soit, Psammitique entra en Palestine.
+Mais il s'y trouva d'abord arrêté à Azot, une des principales
+villes du pays, qui lui donna tant de peine, que
+<span class="pagenum"><a name="p123" id="p123">123</a></span>
+ce ne fut qu'après un siége de vingt-neuf ans qu'il s'en
+rendit maître. C'est le plus long siége dont il soit parlé
+dans l'histoire ancienne.</p>
+
+<p>Cette place était anciennement une des cinq villes
+capitales des Philistins. Les Égyptiens, quelque temps
+auparavant, s'en étant emparés, la fortifièrent si bien,
+qu'elle devint la plus forte barrière de leur pays de ce
+côté-là; en sorte que Sennachérib ne put entrer en
+Égypte qu'il n'eût premièrement emporté cette place.
+C'est ce qu'il fit par Tarthan, l'un de ses généraux. Les
+Assyriens l'avaient conservée jusqu'à ce temps-ci, et ce
+ne fut qu'après le long siége dont je viens de parler
+qu'elle revint aux Égyptiens.</p>
+
+<p><span class="side"> Isai. 20, 1.
+Herod. l. 1,
+cap. 105.</span>
+En ce temps-là les Scythes, sortis des environs des
+Palus-Méotides, s'étant jetés dans la Médie, défirent
+Cyaxare, qui en était roi, et le dépouillèrent de toute
+la haute Asie, dont ils demeurèrent maîtres pendant
+vingt-huit ans. Ils poussèrent leurs conquêtes dans la
+Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte. Mais Psammitique
+alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses présents et
+par ses prières, qu'ils ne passèrent pas plus avant, et
+délivra ainsi son royaume de ces dangereux ennemis.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 2, 3.</span>
+Jusqu'à son règne les Égyptiens s'étaient toujours
+crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut s'en assurer
+par lui-même, et pour cela il employa une expérience
+fort extraordinaire, si pourtant ce fait doit paraître
+digne de foi. Il fit élever à la campagne, dans une
+cabane fermée, deux enfants nés tout récemment de
+pauvres parents, et il chargea un berger de les faire
+nourrir par des chèvres (d'autres disent que ce furent
+des nourrices à qui l'on avait coupé la langue), avec
+défense de laisser entrer aucune personne dans cette
+<span class="pagenum"><a name="p124" id="p124">124</a></span>
+cabane, ni de prononcer jamais lui-même devant eux
+aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus à
+l'âge de deux ans, un jour que le berger entra pour leur
+donner ce qui leur était nécessaire, ils s'écrièrent tous
+deux, en étendant les mains vers leur père nourricier,
+<i>beccos, beccos</i>. Le berger, surpris de ce langage, nouveau
+pour lui, et qu'ils répétèrent dans la suite plusieurs
+fois, en donna avis au roi, qui se les fit apporter pour
+être témoin lui-même de la vérité du fait; et ils recommencèrent
+tous deux en sa présence à bégayer leur
+petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vérifier chez
+quel peuple ce mot était usité; et il se trouva que c'était
+chez les Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils
+eurent depuis ce temps-là parmi tous les peuples l'honneur
+de l'antiquité, ou plutôt de la primauté, que l'Égypte
+elle-même, quelque jalouse qu'elle en eût toujours
+été, fut obligée de leur céder, malgré sa longue possession.
+Comme on amenait à ces enfants des chèvres
+pour les nourrir, et qu'il n'est point marqué qu'ils fussent<span class="side"> [Schol. Apollon.
+Rhod.
+4. 262.]</span>
+sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'après
+le cri de ces animaux, former ce mot <i>bec</i> ou <i>beccos</i><a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a>
+<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160"
+name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160">
+(retour) </a> Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si cette histoire est
+vraie.--L.</blockquote>
+
+<p>Psammitique mourut l'an vingt-quatrième de Josias,
+roi de Juda. Il eut pour successeur son fils Néchao.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3388
+AV. J.C. 616.</span>
+NÉCHAO. L'Écriture fait souvent mention de ce prince
+sous le nom de <i>Pharaon Néchao</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 1,
+cap. 158.</span>
+Il entreprit de joindre le Nil à la mer Rouge, en
+tirant un canal de l'un à l'autre. L'espace qui les sépare
+est au moins de mille stades, c'est-à-dire de cinquante
+lieues. Après avoir fait périr six vingt mille hommes<span class="side"> [V. plus haut
+p. 40, n. 5.]</span>
+dans ce travail, il fut obligé de l'abandonner. L'oracle,
+<span class="pagenum"><a name="p125" id="p125">125</a></span>
+qu'il avait envoyé consulter, lui répondit que, par
+ce nouveau canal, il ouvrait une entrée aux barbares:
+c'est ainsi que les Égyptiens appelaient tous les autres
+peuples.</p>
+
+<p>Néchao réussit mieux dans une autre entreprise.
+D'habiles mariniers de Phénicie, qu'il avait pris à son <span class="side"> Herod. l. 4,
+cap. 42.</span>
+service, étant partis de la mer Rouge, avec ordre de
+découvrir les côtes d'Afrique, en firent heureusement
+le tour, et retournèrent, la troisième année de leur navigation,
+en Égypte par le détroit de Gibraltar; voyage
+fort extraordinaire pour un temps où l'on n'avait pas encore
+l'usage de la boussole<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a>
+<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Ce voyage fut fait vingt et
+un siècles avant que Vasquez de Gama, Portugais, eût
+trouvé, par la découverte du cap de Bonne-Espérance,
+l'an de notre Seigneur 1497, le même chemin pour
+aller aux Indes, par lequel ces Phéniciens étaient venus
+des Indes dans la mer Méditerranée.</p>
+
+<p><span class="side"> Joseph. Antiq. lib. 10,
+cap. 6.
+4 Reg. 23,
+29, 30.
+2. Paral. 35,
+20-25.</span>
+Les Babyloniens et les Mèdes, ayant détruit Ninive
+et avec elle l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables,
+qu'ils s'attirèrent la jalousie de tous leurs voisins.
+Néchao en fut si alarmé, qu'il s'avança vers l'Euphrate
+à la tête d'une puissante armée pour arrêter leurs progrès.
+Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa
+rare piété, voyant qu'il prenait son chemin au travers
+de la Judée, résolut de s'opposer à son passage. Il amassa
+dans ce dessein toutes les forces de son royaume, et se
+posta dans la vallée de Mageddo. (Cette ville était dans
+la tribu de Manassé, en-deçà du Jourdain; Hérodote
+l'appelle <i>Magdole</i><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a>
+<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.) Néchao lui manda par un héraut
+<span class="pagenum"><a name="p126" id="p126">126</a></span>
+que ce n'était pas à lui qu'il en voulait; qu'il avait d'autres
+ennemis en vue; qu'il entreprenait cette guerre de
+la part de Dieu, qui était avec lui; et qu'il lui conseillait
+de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne
+tournât à son désavantage. Josias ne fut point touché
+de ces raisons. Il voyait qu'une si puissante armée ne
+manquerait pas de ruiner entièrement son pays par ses
+seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'après la défaite
+des Babyloniens le vainqueur ne retombât sur lui,
+et ne lui enlevât une partie de ses états. Il marcha donc
+à sa rencontre. La bataille se donna; et Josias, non-seulement
+fut vaincu, mais reçut encore malheureusement
+une blessure dont il mourut à Jérusalem, où il s'était
+fait transporter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161"
+name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161">
+(retour) </a> On a nié la possibilité et le fait
+de ce voyage. Le récit d'Hérodote
+contient des circonstances qui portent
+le caractère de la vérité. Les
+opinions des savants sont encore
+partagées à cet égard.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162"
+name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162">
+(retour) </a> La ville appelée <i>Magdole</i> par
+Hérodote était située dans la Basse Égypte;
+elle est conséquemment fort
+différente de <i>Mageddo</i>, ville de Palestine.
+On croit qu'Hérodote a été
+trompé par la ressemblance des noms.
+(LARCHER, <i>Chron. d'Hérod.</i> t. VII,
+p. 114, 115.)--L.</blockquote>
+
+<p>Néchao, encouragé par cette victoire, continua sa
+marche et s'avança vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens;
+prit Charcamis, grande ville dans ces quartiers-là;
+et, s'en étant assuré la possession par une bonne
+garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le
+chemin de son royaume.</p>
+
+<p><span class="side"> 4. Reg. 23,
+33-35.
+2. Paral. 36,
+1-4.</span>
+Comme il apprit en chemin que Joachas s'était fait
+déclarer roi à Jérusalem sans lui demander son consentement,
+il lui ordonna de le venir trouver à Rébla
+en Syrie. Ce prince n'y fut pas plus tôt arrivé, que
+Néchao le fit mettre aux fers et l'envoya prisonnier en
+Égypte, où il mourut. De là, poursuivant son chemin,
+il arriva à Jérusalem, où il établit roi Joakim, un des
+autres fils de Josias, à la place de son frère, et imposa sur
+le pays un tribut annuel de cent talents d'argent et un
+<span class="pagenum"><a name="p127" id="p127">127</a></span>
+talent d'or<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a>
+<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. Après quoi il retourna triomphant dans
+son royaume.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163"
+name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163">
+(retour) </a> Cette somme montait à 330,000
+liv.
+
+<p>= 610,000 f.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 2, cap.
+159.</span>
+Hérodote, faisant mention de l'expédition de ce roi
+d'Égypte et de la bataille qu'il gagna à Mageddo, à
+qui il donne le nom de <i>Magdole</i>, dit qu'après la victoire
+il prit la ville de Cadytis, qu'il représente comme
+située dans les montagnes de la Palestine, et de la
+grandeur de Sardes, qui était en ce temps-là, la capitale,
+non-seulement de la Lydie, mais encore de toute
+l'Asie mineure. Cette description ne peut convenir qu'à
+Jérusalem, qui était ainsi située, et qui alors était la
+seule ville de ces quartiers-là qui pût être comparée à
+Sardes. Il paraît d'ailleurs par l'Écriture que Néchao,
+après sa victoire, se rendit maître de cette capitale de
+Judée; car il y était en personne lorsqu'il donna la
+couronne à Joakim. Le nom même de <i>Cadytis</i>, qui en
+hébreu signifie la <i>sainte</i><a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a>
+<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>, désigne clairement la ville
+de Jérusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164"
+name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164">
+(retour) </a> Les Arabes appellent encore
+aujourd'hui la ville de Jérusalem <i>el-Qods</i>,
+la Sainte.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> L. 1. Part. I. 1,
+p. 106, etc.<br>
+AN. M. 3397
+AV. J.C. 607.</span>
+Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis
+la prise de Charcamis par Néchao, toute la Syrie et la
+Palestine s'étaient détachées de son obéissance, son
+âge d'ailleurs et ses infirmités ne lui permettant pas
+d'aller en personne réduire ces rebelles, s'associa à l'empire
+son fils Nabuchodonosor, et l'envoya à la tête d'une
+armée dans ces quartiers-là. Ce jeune prince battit celle <span class="side"> Jerem. 46.
+2, etc.</span>
+de Néchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit
+rentrer dans son obéissance les provinces soulevées,<span class="side"> 4. Reg. 24, 7.<br> A rivo Ægypti.</span>
+comme Jérémie l'avait prédit. Ainsi il enleva aux Égyptiens
+tout ce qu'ils possédaient depuis ce qu'on appelait
+<span class="pagenum"><a name="p128" id="p128">128</a></span>
+le <i>ruisseau d'Égypte</i><a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a>
+<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a> jusqu'à l'Euphrate, ce qui comprend
+toute la Syrie et toute la Palestine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165"
+name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165">
+(retour) </a> Ce ruisseau d'Égypte, dont il est
+si souvent parlé dans l'Écriture,
+comme servant de borne à la terre
+promise du côté d'Égypte, n'était
+pas le Nil, mais une petite rivière
+qui, coulant au travers du désert
+qui est entre ces deux pays, passait
+anciennement pour leur borne commune.
+C'est jusque-là que s'étendait
+le pays qui fut promis à la postérité
+d'Abraham, et qui lui fut ensuite
+divisé par sort.</blockquote>
+
+<p>Néchao, étant mort après avoir régné seize ans,
+laissa son royaume à son fils.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3404
+AV. J.C. 600.
+Herod. l. 2,
+cap. 160.</span>
+PSAMMIS. Son règne fut fort court, et ne dura que
+six ans. L'histoire ne nous en apprend rien de particulier,
+sinon que ce prince fit une expédition en Éthiopie.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span>
+Ce fut vers lui que ceux d'Élide, après avoir établi
+les jeux olympiques<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a>
+<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>, dont ils avaient concerté toutes les
+règles et toutes les circonstances avec tant d'attention,
+qu'ils ne croyaient pas qu'on y pût rien ajouter ni y
+trouver rien à redire, envoyèrent une célèbre ambassade
+pour savoir ce que penseraient de cet établissement
+les Égyptiens, qui passaient pour les hommes les plus
+sages et les plus sensés de tout l'univers. C'était plutôt une
+approbation qu'un conseil qu'ils venaient chercher. Le
+roi assembla les anciens du pays. Après qu'ils eurent
+entendu tout ce qu'on avait à leur dire sur l'institution
+de ces jeux, ils demandèrent aux Éléens s'ils y admettaient
+indifféremment citoyens et étrangers: et comme
+on leur eut répondu que l'entrée en était également ouverte
+à tous, ils ajoutèrent que les règles de la justice
+auraient été mieux observées si l'on n'avait admis à ces
+combats que les étrangers, parce qu'il était fort difficile
+que les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne
+fissent pencher la balance du côté de leurs concitoyens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166"
+name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166">
+(retour) </a> Hérodote dit: <i>Les Éléens qui se
+vantaient d'avoir établi, pour la
+célébration des jeux olympiques,
+les règlements les plus justes, etc.</i>,
+et non pas <i>après avoir établi les jeux
+olympiques</i>.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p129" id="p129">129</a></span>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3410
+AV. J.C. 594.
+Jerem. 44,
+30.</span>
+APRIÈS. Il est appelé dans l'Écriture <i>Pharaon Éphrée</i>,
+ou <i>Ophra</i>. Il succéda à son père Psammis, et régna
+vingt-cinq ans.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 161.
+Diod. lib. 1,
+pag. 62.</span>
+Pendant les premières années de son règne, il fut
+aussi heureux qu'aucun de ses prédécesseurs. Il porta
+ses armes contre l'île de Cypre. Il attaqua par terre et
+par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit maître
+de toute la Phénicie et de toute la Palestine.</p>
+
+<p>De si prompts succès lui enflèrent extrêmement le
+cœur. Hérodote rapporte de lui qu'il était devenu si
+orgueilleux, et tellement infatué de sa grandeur, qu'il
+se vantait qu'il n'était pas au pouvoir des dieux mêmes
+de le détrôner, tant il s'imaginait avoir établi solidement
+sa puissance. C'est par rapport à de tels sentiments
+qu'Ézéchiel lui met à la bouche ces paroles pleines
+d'une vanité folle et impie: <i>La rivière est à moi, c'est <span class="side"> Ezech. 29, 3.</span>
+moi qui l'ai faite</i>. Le vrai Dieu lui fit bien sentir dans
+la suite qu'il avait un maître, et qu'il n'était qu'un
+homme; et il fit prédire par ses prophètes, long-temps
+auparavant, tous les maux dont il avait résolu de
+punir son orgueil.</p>
+
+<p><span class="side"> Ezech. 17, 15.</span>
+Peu de temps après qu'Ophra fut monté sur le trône,
+Sédécias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit
+alliance avec lui; et l'année d'après, rompant le serment
+de fidélité qu'il avait fait au roi de Babylone, il se
+révolta ouvertement contre lui.</p>
+
+<p>Quelques défenses que Dieu eût faites à son peuple
+d'avoir recours aux Égyptiens et de mettre en eux sa
+confiance, et quelque malheureux succès qu'eussent eu
+les différentes tentatives que les Israélites avaient faites
+de ce côté-là, l'Égypte leur paraissait toujours une ressource
+assurée dans leurs dangers, et ils ne pouvaient
+<span class="pagenum"><a name="p130" id="p130">130</a></span>
+s'empêcher d'y recourir. C'est ce qui était déjà arrivé
+sous le saint roi Ézéchias. Isaïe leur disait de la part de
+Dieu: <span class="side"> Is. cap. 31,
+v. 1 et 3.</span> «Malheur à ceux qui vont en Égypte chercher
+du secours, qui mettent leur confiance dans sa cavalerie
+et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point
+sur le Saint d'Israël, et ne cherchent point l'assistance
+du Seigneur!... L'Égyptien est un homme et non pas
+un Dieu: ses chevaux ne sont que chair, et non pas
+esprit. Le Seigneur étendra sa main, et celui qui donnait
+secours sera renversé par terre; celui qui espérait
+d'être secouru tombera avec lui, et une même ruine
+les enveloppera tous.» Ils n'écoutèrent ni le prophète
+ni le roi, et ne reconnurent la vérité des paroles de
+Dieu que par une funeste expérience.</p>
+
+<p>Il en fut de même en cette occasion. Sédécias,
+malgré les remontrances de Jérémie, voulut faire alliance
+avec l'Égyptien. Celui-ci, fier de l'heureux succès
+de ses armes, et ne croyant pas que rien pût résister
+à sa puissance, se déclara le protecteur d'Israël, et lui
+promit de le délivrer des mains de Nabuchodonosor.
+Dieu, irrité qu'un mortel eût osé prendre sa place,
+s'en expliqua ainsi à un autre prophète: <span class="side"> Ezech. 24,
+1-12.</span> «Fils de
+l'homme, tournez le visage contre Pharaon, roi
+d'Égypte, et prophétisez tout ce qui lui doit arriver,
+à lui et à l'Égypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce
+que dit le Seigneur notre Dieu: Je viens à vous,
+Pharaon, roi d'Égypte, grand dragon, qui vous
+couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le
+fleuve est à moi, et c'est moi-même qui me suis créé.
+Je mettrai un frein à vos mâchoires, etc.» Après
+l'avoir comparé à un roseau qui se brise sous celui qui
+s'y appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: «Je
+<span class="pagenum"><a name="p131" id="p131">131</a></span>
+vais faire tomber la guerre sur vous, et je tuerai
+parmi vous les hommes avec les bêtes. Le pays d'Égypte
+sera réduit en un désert et en une solitude; et
+ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce
+que vous avez dit: Le fleuve est à moi, et c'est moi <span class="side"> Cap. 29, 30,
+31, 32.</span>
+qui l'ai fait.» Le même prophète continue, dans plusieurs
+chapitres de suite, à prédire les maux dont
+l'Égypte allait être accablée.</p>
+
+<p>Sédécias était bien éloigné d'ajouter foi à ces prédictions.
+Quand il apprit que l'armée des Égyptiens approchait,
+et qu'il vit Nabuchodonosor lever le siège de
+Jérusalem, il se crut délivré, et triomphait déjà. Sa
+joie fut courte. Les Égyptiens, voyant approcher les
+Chaldéens, n'osèrent en venir aux mains avec une
+armée si nombreuse et si aguerrie. Ils reprirent le<span class="side"> AN. M. 3416
+AV. J.C. 588.
+Jerem. 37,
+6, 7.</span>
+chemin de leur pays, et abandonnèrent Sédécias à tous
+les périls de la guerre où ils l'avaient eux-mêmes engagé.
+Nabuchodonosor revint devant Jérusalem, y remit
+le siège, la prit et la brûla, comme Jérémie l'avait
+prédit.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3430
+AV. J.C. 574.
+Herod. l. 2,
+cap. 161, etc.
+Diod. lib. 1,
+pag. 62.</span>
+Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu
+avait menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à
+tomber sur lui; car les Cyrénéens, colonie des Grecs
+qui s'était établie en Afrique, entre la Libye et l'Égypte,
+ayant pris et partagé entre eux une grande
+partie du pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés
+à se jeter entre les bras de ce prince et à
+implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya une
+grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux
+Cyrénéens; mais, cette armée ayant été défaite et
+presque toute taillée en pièces, les Égyptiens s'imaginèrent
+qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour
+<span class="pagenum"><a name="p132" id="p132">132</a></span>
+l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût
+régner plus despotiquement sur ses sujets. Dans cette
+pensée, ils crurent devoir secouer le joug d'un prince
+qu'ils regardaient comme leur ennemi. Apriès, ayant
+appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses
+officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans
+leur devoir. Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler,
+ils lui mirent sur la tête un casque pour marque
+de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis, ayant
+accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec
+eux, et les confirma dans leur révolte.</p>
+
+<p>Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de
+colère, envoya Patarbémis, un autre de ses officiers
+et l'un des principaux seigneurs de sa cour, pour arrêter
+Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne
+s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu
+de cette armée de révoltés dont il était entouré, fut
+traité à son retour, par Apriès, de la manière la plus
+indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans considérer
+que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait
+pas exécuté sa commission, lui fit couper le nez et les
+oreilles. Un outrage si sanglant fait à un homme de ce
+rang irrita si fort les Égyptiens, que la plupart allèrent
+se joindre aux mécontents et que la révolte devint
+générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea
+Apriès de se sauver dans la haute Égypte, où il se
+maintint pendant quelques années, tandis qu'Amasis
+occupa tout le reste de ses états.</p>
+
+<p>Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion
+favorable à Nabuchodonosor pour l'attaquer, et
+ce fut Dieu lui-même qui lui en inspira le dessein. Ce
+prince, qui, sans le savoir, était l'instrument de la colère
+<span class="pagenum"><a name="p133" id="p133">133</a></span>
+de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier,
+venait de prendre la ville de Tyr, où lui et son armée
+avaient essuyé des fatigues incroyables. Pour les en récompenser,
+Dieu leur abandonna l'Égypte. Il est beau
+de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a
+peu d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que
+celui-ci, et qui fassent mieux comprendre la souveraine
+autorité de Dieu sur tous les princes et sur tous les
+royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est ainsi <span class="side"> Ezech. 29,
+20.</span>
+qu'il parle au prophète Ézéchiel), Nabuchodonosor,
+roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un
+grand service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses
+gens en ont perdu les cheveux, et toutes les épaules
+en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni son armée<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a>
+<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>
+n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils
+m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue
+Dieu) je vais donner à Nabuchodonosor, roi
+de Babylone, le pays d'Égypte. Il en prendra tout
+le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les
+dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense,
+et il sera payé du service qu'il m'a rendu dans le siége
+de cette ville. Je lui ai abandonné l'Égypte, parce
+qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur notre Dieu.»
+Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la
+même facilité qu'un berger se couvre de son manteau.
+Il se chargera ainsi de tout le butin: il mettra ainsi
+<span class="pagenum"><a name="p134" id="p134">134</a></span>
+sur ses épaules, et sur celles de ses soldats, toute la
+dépouille de l'Égypte. <span class="side"> Jerem. 43,
+12.</span> <i>Amicietur terra Ægypti, sicut
+amicitur pastor pallio suo; et egredietur indè in pace</i>:
+nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité
+toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont
+enlevées, quand Dieu le veut, et passent comme un
+manteau à un nouveau maître, qui n'a qu'à le prendre
+et à s'en couvrir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167"
+name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167">
+(retour) </a> Pour bien entendre ce qui est
+dit ici, il faut savoir que Nabuchodonosor
+essuya des fatigues incroyables
+dans le siége de Tyr, et
+que, lorsque les Tyriens se virent
+pressés, les plus nobles de la ville
+montèrent sur des vaisseaux avec
+tout ce qu'ils avaient de plus précieux,
+et se retirèrent en d'autres
+îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant
+pris la ville, n'y trouva rien qui fût
+digne de récompenser les grands
+travaux qu'il avait soufferts dans
+ce siége. (S. HIERON.)</blockquote>
+
+<p>Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines
+où la révolte d'Amasis avait jeté ce royaume,
+marcha de ce côté-là à la tête de son armée. Il subjugua
+l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à
+l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre
+extrémité, vers les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout
+d'horribles ravages, tua un grand nombre d'habitants,
+et réduisit le pays dans une si grande désolation, qu'il
+ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor,
+ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout
+le royaume, en vint à un accommodement avec Amasis;
+et, l'ayant confirmé dans la possession du royaume
+comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.</p>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+c. 163 et 169.
+Diod. lib. 1,
+pag. 62.</span>
+Alors Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança
+vers les côtes de la mer, apparemment du côté de la
+Libye; et, y ayant pris à sa solde une armée de Cariens,
+d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre
+Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a>
+<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>.
+Mais, ayant été battu et fait prisonnier, il fut
+mené à la ville de Saïs, et y fut étranglé dans son
+propre palais<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
+<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168"
+name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168">
+(retour) </a> Lisez: <i>près de la ville de Momemphis</i>;
+elle était située à plus de
+12 lieues au N. de Memphis, sur la
+branche Canopique, comme je l'ai
+fait voir ailleurs. (<i>Trad. de Strabon</i>,
+t. V, p. 372.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169"
+name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169">
+(retour) </a> Amasis voulait lui conserver la
+vie; mais les Égyptiens forcèrent
+ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p135" id="p135">135</a></span>
+
+<p>Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail
+étonnant, toutes les circonstances de ce grand événement.
+C'était lui qui avait brisé la puissance d'Apriès,
+d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la main
+de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet
+orgueilleux. «Je viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, <span class="side"> Ezech. 30,
+ 22-25.</span>
+et j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais
+qui est rompu, et je lui ferai tomber l'épée de la
+main.... Je fortifierai en même temps le bras
+du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre
+ses mains.... Et ils sauront que c'est moi qui suis le
+Seigneur.»</p>
+
+<p><span class="side"> Id. v. 14-17.</span>
+Il fait le dénombrement de toutes les villes qui doivent
+être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse,
+No, appelée dans la Vulgate Alexandrie, Memphis,
+Héliopolis, Bubaste, etc.</p>
+
+<p><span class="side"> Jerem. 44, 30.</span>
+Il marque en particulier la fin malheureuse du roi,
+qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il,
+Pharaon Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains
+de ses ennemis, entre les mains de ceux qui cherchent
+à lui ôter la vie.»</p>
+
+<p>En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens
+seront accablés de toutes sortes de maux, et
+réduits à un état si déplorable, qu'ils n'auront plus à
+l'avenir aucun prince de leur nation: <span class="side"> Ezech. 30, 13.</span> <i>et dux de terrâ
+Ægypti non erit ampliùs</i>. L'événement a justifié cette
+prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents
+temps. Peu de temps après l'expiration de ces
+quarante années, ils devinrent une province des Perses,
+auxquels leurs rois, quoique originaires du pays,
+<span class="pagenum"><a name="p136" id="p136">136</a></span>
+étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à
+s'accomplir. Elle eut son entière exécution à la mort <span class="side"> AN. M. 3654.</span>
+de Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis
+ce temps-là, les Égyptiens ont toujours été gouvernés
+par des étrangers: car, après l'extinction du royaume des
+Perses, ils ont été successivement assujettis aux Macédoniens,
+aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et
+enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres.</p>
+
+<p><span class="side"> Jerem.
+c. 43 et 44.</span>
+Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir ses prédictions
+à l'égard de ceux de son peuple qui, après
+la prise de Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre
+sa défense, et qui y avaient entraîné Jérémie malgré
+lui. Dès qu'ils y furent entrés, et qu'ils furent arrivés
+à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète,
+après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu,
+des pierres dans une grotte qui était près du palais du
+roi, leur déclara que Nabuchodonosor entrerait bientôt
+en Égypte, et que Dieu établirait son trône dans cet
+endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays,
+et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient
+entre les mains de ces cruels ennemis, qui en
+massacreraient une partie, et traîneraient le reste captif
+à Babylone; qu'un très-petit nombre seulement
+échapperait à la désolation commune, et serait enfin
+rétabli dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent
+leur accomplissement dans les temps marqués.</p>
+
+<p><span class="side"> AN M. 3435
+AV. J.C. 569.<br> In Timæo.
+[p. 21, E.]</span>
+AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis devint possesseur
+paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le
+trône pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de
+la ville de Saïs<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a>
+<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170"
+name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170">
+(retour) </a> Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était probablement voisine
+de Saïs.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p137" id="p137">137</a></span>
+
+<p><span class="side"> Herod. l. 2,
+cap. 172.</span>
+Comme il était de basse naissance, les peuples, dans
+le commencement de son règne, en faisaient peu de
+cas, et n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas
+insensible; mais il crut devoir ménager les esprits avec
+adresse, et les rappeler à leur devoir par la douceur
+et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où lui et
+tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds.
+Il la fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa
+à la vénération publique. Les peuples accoururent en
+foule, et rendirent à la nouvelle statue toutes sortes
+d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur exposa
+à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui
+ne les empêchait pas de se prosterner devant elle par
+un culte religieux. L'application de cette parabole était
+aisée à faire: elle eut tout le succès qu'il en pouvait
+attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent pour
+lui tout le respect qui est dû à la majesté royale.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i> c. 173.</span>
+Il donnait régulièrement tout le matin aux affaires,
+pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer
+des jugements, et tenir ses conseils: le reste du
+temps était accordé au plaisir; et comme, dans les repas
+et dans les conversations, il était d'une humeur
+extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la
+gaîté au-delà des justes bornes, les courtisans ayant
+pris la liberté de le lui représenter, il leur répondit
+que l'esprit ne pouvait pas être toujours sérieux et appliqué
+aux affaires, non plus qu'un arc demeurer toujours
+tendu.</p>
+
+<p>Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque
+ville, d'inscrire leur nom chez le magistrat, et de marquer
+de quelle profession ou de quel métier ils vivaient.
+Solon inséra cette loi dans les siennes.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p138" id="p138">138</a></span>
+
+<p>Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement
+à Saïs, qui était le lieu de sa naissance. Hérodote
+y admirait sur-tout une chapelle faite d'une seule pierre,
+qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur
+sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu
+moins en dedans. On l'avait apportée d'Éléphantine;
+et deux mille hommes avaient été occupés pendant
+trois ans à la voiturer sur le Nil<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a>
+<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p>
+
+<p>Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda
+de grands priviléges, et permit à ceux qui voudraient
+s'établir en Égypte d'habiter dans la ville de Naucratis,
+très-renommée pour son port<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a>
+<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>. Lorsqu'il s'agit de rebâtir
+le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé,
+réparation qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire
+à trois cent mille écus<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
+<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>, il fournit à ceux de
+Delphes une somme fort considérable pour les aider à
+payer leur quote-part, qui était le quart de toute la
+dépense.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171"
+name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171">
+(retour) </a> Ce temple <i>monolithe</i> (HEROD.
+II. c. 175) avait en dehors 21 coudées
+de long (11 met. 87 mill.),
+14 de large (7 met. 378 mill.) et
+8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi
+sa solidité était de 344 mètres cubes
+(9990 pieds cubes) environ, dont
+le poids (en supposant à la matière la
+pesanteur spécifique du marbre) était
+de 965,720 kilogrammes (1,972,000
+livres): Hérodote en ayant donné
+les dimensions intérieures, savoir
+18 coudées 20 doigts de long, 12
+de large et 5 de haut, on voit, par
+le calcul, que la partie évidée était
+égale à 165 mètres cubes, pesant
+463,092 kilogrammes; ainsi le poids
+du temple monolithe, probablement
+travaillé dans la carrière même, était
+égal à 502,600 kilogrammes ou plus
+d'un million de livres. Voyez ce que
+j'ai dit plus haut, p. 15, n. 2, des
+moyens de transport.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172"
+name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172">
+(retour) </a> Ville sur la branche Canopique,
+à environ 16 lieues dans les terres
+un peu au S. de Damanhour.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173"
+name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173">
+(retour) </a> 1,650,000 f.--L.</blockquote>
+
+<p>Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux
+une femme.</p>
+
+<p>Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île
+de Cypre, et qui l'ait rendue tributaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p139" id="p139">139</a></span></p>
+
+<p>Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte:
+il lui était recommandé par le célèbre Polycrate, tyran
+de Samos, dont il sera parlé ailleurs, et qui était lié
+d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce philosophe
+fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du
+pays, et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de
+plus secret et de plus important dans leur religion.
+C'est là qu'il puisa sa doctrine de la métempsycose.</p>
+
+<p>Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une
+grande partie de la terre, l'Égypte sans doute avait
+subi le joug comme toutes les autres provinces, et Xénophon
+le dit formellement au commencement de la
+Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante
+années de désolation prédites par le prophète furent
+expirées, l'Égypte commençant un peu à se rétablir,
+Amasis secoua le joug et se remit en liberté.</p>
+
+<p>Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse,
+fils de Cyrus, dès qu'il fut monté sur le trône,
+fut de porter la guerre contre l'Égypte. Quand il y
+arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour
+successeur son fils Psamménit.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3479
+AV. J.C. 525.</span>
+PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain d'une bataille,
+poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea
+la place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le
+roi avec douceur, lui laissa la vie, et lui assigna un
+entretien honorable; mais, ayant appris qu'il prenait
+des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il le
+fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six
+mois. Alors toute l'Égypte se soumit au vainqueur. Je
+rapporterai plus en détail cette histoire lorsque j'exposerai
+celle de Cambyse.</p>
+
+<p>Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce
+<span class="pagenum"><a name="p140" id="p140">140</a></span>
+pays, comme je l'ai déjà remarqué, sera confondue
+avec celle des Perses et des Grecs jusqu'à la mort
+d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie
+d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera
+continuée jusqu'à Cléopatre; et ce dernier espace sera
+environ de 300 ans. Je traiterai chacune de ces matières
+dans son temps.</p>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p141" id="p141">141</a></span>
+
+<hr class="full">
+
+<h1>LIVRE SECOND.</h1>
+
+<hr>
+
+<h3>HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.</h3>
+
+<p>Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les
+Carthaginois. Dans la première, je donnerai une idée
+générale des mœurs de ce peuple, de son caractère, de
+son gouvernement, de sa religion, de sa puissance et de
+ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en
+peu de mots la manière dont Carthage s'établit et s'accrut,
+je rapporterai les guerres qui l'ont rendue si
+célèbre.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT<br>
+
+DES CARTHAGINOIS.</h4>
+
+<p class="mid">§ Ier. <i>Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont<br>
+elle était une colonie.</i></p>
+
+<p>Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement
+leur origine, mais leurs mœurs, leur langage,
+<span class="pagenum"><a name="p142" id="p142">142</a></span>
+leurs usages, leurs lois, leur religion, leur goût et leur
+industrie pour le commerce, comme toute la suite le
+fera connaître. Ils parlaient le même langage que les <span class="side"> Bochard,
+Part. 2, l. 2,
+cap. 16.</span>
+Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les
+Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins
+une langue qui en était entièrement dérivée. Leurs
+noms avaient pour l'ordinaire une signification particulière.
+Hannon signifie <i>gracieux</i>, <i>bienfaisant</i>; Didon,
+<i>aimable</i> ou <i>bien-aimée</i>; Sophonisbe, <i>elle gardera bien
+le secret de son mari</i>. Ils se plaisaient aussi, par esprit
+de religion, à faire entrer le nom de Dieu dans les noms
+qu'ils portaient, selon le génie des Hébreux. Annibal,
+qui répond à Ananias, signifie: <i>Baal</i> (ou <i>le Seigneur</i>)
+<i>m'a fait grace</i>; Asdrubal, qui répond à Azarias, signifie:
+<i>le Seigneur sera notre secours</i>. Il en est ainsi des
+autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc.
+Le mot <i>Pœni</i>, d'où vient <i>punique</i>, est le même que <i>Phœni</i>
+ou <i>Phéniciens</i>, parce qu'ils tiraient leur origine de la
+Phénicie<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
+<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>. On a dans le <i>Pœnulus</i> de Plaute une scène
+en langue punique qui a fort exercé les savants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174"
+name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174">
+(retour) </a> Dans beaucoup de mots, les
+Latins ont changé la diphthongue
+<i>œ</i> en <i>u</i>. Ils disaient originairement
+<i>pœnire</i> pour <i>punire</i>, ce qui s'est conservé
+dans <i>pœna</i>; <i>mœrus</i> pour <i>murus</i>
+comme on le voit par le mot <i>pomœrium</i>;
+<i>mœnire</i> pour <i>munire</i>, ce
+qui s'est conservé dans <i>mœnia</i>. Sur
+les anciennes inscriptions, on lit
+<i>œti</i>, <i>lœdos</i>, <i>cœira</i>, pour <i>uti</i>, <i>ludos</i>,
+<i>cura</i>, etc.: de même, ils ont dit
+<i>Puni</i> au lieu de <i>Pœni</i>.--L.</blockquote>
+
+<p>Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union
+étroite qui a toujours subsisté entré les Phéniciens et <span class="side"> Herod. l. 3,
+c. 17 et 19.</span>
+les Carthaginois<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a>
+<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. Lorsque Cambyse voulut porter la
+guerre contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient
+la principale force de son armée navale, lui déclarèrent
+<span class="pagenum"><a name="p143" id="p143">143</a></span>
+nettement qu'ils ne pouvaient pas le servir contre leurs
+compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer à son
+dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent
+jamais d'où ils étaient sortis et à qui ils devaient leur
+origine. Ils envoyaient régulièrement à Tyr, tous les <span class="side"> Polyb. pag.
+944.
+Q. Curt. l. 4,
+c. 2 et 3.</span>
+ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme
+un cens et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne
+patrie; et ils faisaient offrir un sacrifice annuel aux
+dieux tutélaires du pays, qu'ils regardaient aussi comme
+leurs protecteurs. Ils ne manquaient jamais à y envoyer
+les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme
+des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis,
+pour les offrir à Hercule, une des principales
+divinités de Tyr et de Carthage. Lorsque Tyr fut assiégée
+par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en
+sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à
+Carthage leurs femmes et leurs enfants, qui y furent
+reçus et entretenus, quoique dans le temps d'une
+guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité
+telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des
+mères les plus tendres et les plus opulents. Ces marques
+constantes d'une vive et sincère reconnaissance font
+plus d'honneur à une nation que les plus grandes conquêtes
+et les plus glorieuses victoires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175"
+name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175">
+(retour) </a> L'histoire offre beaucoup d'autres
+exemples de ce genre. Ils tiennent
+au droit des métropoles sur les
+colonies. (V. Heyn. <i>Opusc. Academic.</i>
+t. I, p. 312, seq.)--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ II. <i>Religion des Carthaginois.</i></p>
+
+<p>
+Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage,
+que ses généraux regardaient comme un devoir
+essentiel de commencer et de finir leurs entreprises<span class="side"> Liv. lib. 21,
+n. 1.
+<i>Ibid.</i> n. 21.</span>
+par le culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal,
+avant que d'entrer en Espagne pour y faire la
+guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux dieux. Son
+<span class="pagenum"><a name="p144" id="p144">144</a></span>
+fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de
+l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte
+jusqu'à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il
+avait faits à Hercule, et il lui en fait de nouveaux si
+ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de <span class="side"> Lib. 23,
+n. 11.</span>
+Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse nouvelle à
+Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de
+rendre aux dieux immortels de solennelles actions de
+graces pour toutes les victoires qu'il avait remportées:
+<i>pro his tantis totque victoriis verum esse grates
+diis immortalibus agi haberique</i>.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se
+piquaient ainsi de faire paraître en toute occasion un
+soin religieux d'honorer la Divinité; on voit que c'était
+le génie et le goût de la nation entière.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 7, pag.
+502.</span>
+Polybe nous a conservé un traité de paix entre Philippe,
+fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les Carthaginois,
+où l'on voit d'une manière bien sensible le
+respect de ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion
+que les dieux assistaient et présidaient aux actions
+humaines, et sur-tout aux traités solennels qui
+se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur
+présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres
+différents de divinités; et ce dénombrement paraît bien
+extraordinaire dans un acte public comme est un traité
+de paix entre deux empires. J'en rapporterai les termes
+mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée
+de la théologie des Carthaginois: <i>Ce traité a été conclu
+en présence de Jupiter, de Junon et d'Apollon;
+en présence du démon ou du génie des Carthaginois
+(δαίµονοσ), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars,
+de Neptune, de Triton; en présence des dieux qui</i>
+<span class="pagenum"><a name="p145" id="p145">145</a></span>
+<i>accompagnent l'armée des Carthaginois, et du Soleil,
+de la Lune et de la Terre; en présence des rivières,
+des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux
+qui possèdent Carthage</i>. Que dirions-nous maintenant
+d'un pareil acte, où l'on ferait intervenir les anges et
+les saints, protecteurs d'un royaume?</p>
+
+<p>Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y
+étaient particulièrement adorées, et dont il est à propos
+de dire ici un mot.</p>
+
+<p>La première était la déesse <i>Céleste</i>, appelée aussi <i>Uranie</i>,
+qui est la lune, dont on implorait le secours dans
+les grandes calamités, sur-tout dans les sécheresses, pour
+obtenir de la pluie <i>ista ipsa virgo cœlestis</i>, dit Tertullien, <span class="side"> Tertul.
+Apolog. cap.
+23.</span>
+<i>pluviarum polliciatrix</i>. C'est en parlant de cette
+déesse et d'Esculape que Tertullien fait aux païens de
+son temps un défi bien hardi, mais bien glorieux au
+christianisme, en déclarant que le premier venu des
+chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement
+qu'ils ne sont que des démons; et en consentant qu'on
+fasse mourir sur-le-champ ce chrétien, s'il ne vient à
+bout de tirer cet aveu de la bouche même de leurs
+dieux: <i>nisi se dæmones confessi fuerint christiano
+mentiri non audentes, ibidem illius christiani procacissimi
+sanguinem fundite</i>. Saint Augustin parle souvent
+aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il, autrefois
+régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu
+son règne depuis Jésus-Christ?» <span class="side"> S. August.
+in psalm. 98.</span> <i>Regnum Cœlestis
+quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Cœlestis?</i>
+C'est sans doute la même divinité que Jérémie appelle
+<span class="side"> Jerem. c. 7,
+v. 18; etc. 44
+v. 17-25.</span> <i>la reine du ciel</i>, à laquelle les femmes juives avaient
+grande dévotion, lui adressant des vœux, lui faisant
+des libations, lui offrant des sacrifices, et lui préparant
+<span class="pagenum"><a name="p146" id="p146">146</a></span>
+de leurs propres mains des gâteaux, <i>ut faciant
+placentas reginæ cœli</i>, et dont elles se vantaient d'avoir
+reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient
+exactes à lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il
+avait cessé, elles s'étaient vues accablées de toutes
+sortes de malheurs.</p>
+
+<p>La seconde divinité honorée particulièrement chez
+les Carthaginois, et à qui l'on offrait des victimes humaines,
+c'est <i>Saturne</i>, connu sous le nom de <i>Moloch</i>
+dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à Carthage.
+Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on
+voit que c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes
+calamités, les rois immolassent leurs fils pour apaiser la
+colère des dieux, et que l'un d'eux, qui l'avait fait, fut
+depuis honoré comme un dieu sous le nom de la constellation
+appelée <i>Saturne</i>: ce qui a sans doute donné
+occasion à la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses
+enfants. Les particuliers, quand ils voulaient détourner
+quelque grand malheur, en usaient de même, et n'étaient
+pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte
+que ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient
+des pauvres, pour n'être pas privés du mérite d'un tel
+sacrifice. Cette coutume se conserva long-temps chez
+les Phéniciens et les Cananéens, de qui les Israélites
+l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien
+expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces
+enfants, soit en les jetant au milieu d'un brasier ardent,
+tel qu'étaient ceux de la vallée d'Ennon, dont il
+est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les enfermant
+dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. <span class="side">
+Plut. de superst.
+p. 171.</span>
+Pour étouffer les cris que poussaient ces malheureuses
+victimes, on faisait retentir pendant cette
+<span class="pagenum"><a name="p147" id="p147">147</a></span>
+barbare cérémonie le bruit des tambours et des trompettes.
+Les mères se faisaient un honneur et un point
+de religion d'assister à ce cruel spectacle, l'œil sec et
+sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur échappait
+quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était
+moins agréable à la divinité, et elles en perdaient le
+fruit. <span class="side"> Tertul.
+in Apolog.</span>
+Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la
+dureté et l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et
+baiser leurs enfants pour apaiser leurs cris, de peur
+qu'une victime offerte de mauvaise grâce et au milieu
+des pleurs ne déplût à Saturne: <span class="side"> Minuc. Fel.</span> <i>Blanditiis et osculis
+comprimebant vagitum, ne flebilis hostia immolaretur</i>.
+Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants
+à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs
+endroits de l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.</p>
+
+<p><span class="side"> Q. Curt.
+lib. 4, cap. 3.</span>
+Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur
+ville cette coutume barbare d'offrir à leurs dieux des
+victimes humaines; action qui méritait bien plus le
+nom de <i>sacrilége</i> que de sacrifice: <i>sacrilegium veriùs
+quàm sacrum</i>. Ils la suspendirent seulement pendant
+quelques années, pour ne pas s'attirer la colère et les
+armes de Darius Ier, roi de Perse, qui leur fit défendre
+d'immoler des victimes humaines, et de manger de la
+chair de chien. <span class="side"> Plut. de serâ
+vindicatione
+deor.
+pag. 552.
+[<i>Id.</i> Apopht.
+p. 174-175.]</span> Mais ils revinrent bientôt à leur génie,
+puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius,
+Gélon, tyran de Syracuse, ayant remporté en Sicile
+une victoire considérable sur les Carthaginois, parmi
+les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y inséra
+celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines
+à Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre<span class="side"> Herod. l. 7,
+cap. 167.</span>
+cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique
+dans cette occasion-là même par les Carthaginois;
+<span class="pagenum"><a name="p148" id="p148">148</a></span>
+car pendant tout le combat, qui dura depuis le matin
+jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur général,
+ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout
+vivants, et en grand nombre, en les faisant jeter dans
+un bûcher ardent<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a>
+<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>; et, voyant que ses troupes étaient
+mises en fuite et en déroute, il s'y précipita lui-même
+pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit
+saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre
+par son propre sang ce feu sacrilège qu'il voyait
+ne lui avoir servi de rien.</p>
+
+<p>Dans des temps de peste<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a>
+<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a> ils sacrifiaient à leurs
+dieux un grand nombre d'enfants, sans pitié pour un
+âge qui excite la compassion des ennemis les plus
+cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le
+crime, et usant de barbarie pour attendrir les dieux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176"
+name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176">
+(retour) </a> «In ipsos, quos adolebat, sese
+præcipitavit ignes, ut eos vel
+cruore suo extingueret, quos sibi
+nihil profuisse cognoverat.» (S.
+AMBROS.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177"
+name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177">
+(retour) </a> «Quum peste laborarent, cruentâ
+sacrorum religione et scelere pro
+remedio usi sunt. Quippe homines
+ut victimas immolabant, et impuberes
+(quæ ætas etiam hostium
+misericordiam provocat) aris admovebant,
+pacem deorum sanguine
+eorum exposcentes, pro quorum
+vità dii maximè rogari solent.»
+(JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 20,
+pag. 756.
+[Lactant.
+Institut.
+1, 21.]</span>
+Diodore rapporte un exemple de cette cruauté, qui
+fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle était près de
+mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette
+ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent
+leur malheur à la juste colère de Saturne contre
+eux, parce qu'au lieu des enfants de la première qualité
+qu'on avait coutume de lui sacrifier, on avait mis
+frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et
+d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à
+Saturne deux cents enfants des meilleures maisons de
+Carthage; et, outre cela, plus de trois cents citoyens,
+<span class="pagenum"><a name="p149" id="p149">149</a></span>
+qui se sentaient coupables de ce prétendu crime, s'offrirent
+volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il
+y avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains
+étaient penchées vers la terre, de telle sorte que l'enfant
+qu'on posait sur ces mains tombait aussitôt dans
+une ouverture et une fournaise pleine de feu.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. de superst.
+pag.
+169-171.</span>
+Est-ce là, dit Plutarque, adorer les dieux? Est-ce
+avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup d'honneur,
+que de les supposer avides de carnage, altérés du sang
+humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?<span class="side"> Id. in Camil.
+pag. 132.</span>
+La religion, dit cet auteur sensé, est environnée
+de deux écueils également dangereux à l'homme,
+également injurieux à la Divinité: savoir, de l'impiété
+et de la superstition. L'une, par affectation d'esprit fort,
+ne croit rien; l'autre, par une aveugle faiblesse, croit
+tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte
+qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition,
+pour calmer aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon
+son caprice, non-seulement amis, mais protecteurs et
+modèles du crime. Ne valait-il pas mieux, dit-il encore,<span class="side"> De superstit.
+[pag. 171.]</span>
+que Carthage, dès le commencement, prît pour législateurs
+un Critias, un Diagoras, athées reconnus et se
+donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si
+perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis
+déclarés des dieux, s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils
+pu établir sur la terre des sacrifices plus abominables?</p>
+
+<p>Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois
+tel que nous l'avons rapporté. En effet on ne croirait
+pas le genre humain susceptible d'un tel excès de fureur
+et de frénésie. Les hommes ne portent point communément
+dans leur propre fonds un renversement si
+<span class="pagenum"><a name="p150" id="p150">150</a></span>
+universel de tout ce que la nature a de plus sacré.
+Immoler, égorger soi-même ses propres enfants, et les
+jeter de sang-froid dans un brasier ardent! Des sentiments
+si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par
+des nations entières, et des nations très-policées, par les
+Phéniciens, les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes,
+les Grecs même et les Romains, et consacrés par une
+pratique constante de plusieurs siècles, ne peuvent
+avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès
+le commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation,
+à la misère et à la perte de l'homme.</p>
+
+<p class="mid">§ III. <i>Forme du Gouvernement de Carthage.</i></p>
+
+<p>Le gouvernement de Carthage était fondé sur des
+principes d'une profonde sagesse; et ce n'est point sans <span class="side"> Arist. lib. 2,
+de Rep. c. 11.</span>
+raison qu'Aristote met cette république au nombre de
+celles qui étaient les plus estimées dans l'antiquité, et
+qui pouvaient servir de modèles aux autres. Il appuie
+d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait beaucoup
+d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à
+son temps, c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans,
+il n'y avait eu ni aucune sédition considérable qui en
+eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en eût opprimé
+la liberté. En effet c'est un double inconvénient
+des gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage,
+où le pouvoir est partagé entre le peuple et les
+grands, de dégénérer ou en abus de la liberté par les
+séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire
+à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou
+en oppression de la liberté publique du côté des grands,
+par la tyrannie, comme cela arriva à Athènes, à Syracuse,
+<span class="pagenum"><a name="p151" id="p151">151</a></span>
+à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps
+de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour
+Carthage d'avoir su, par la sagesse de ses lois, et par
+l'heureux concert des différentes parties qui composaient
+son gouvernement, éviter pendant un si long espace
+d'années deux écueils si dangereux et si communs.</p>
+
+<p>Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous
+eût laissé une description exacte et suivie des coutumes
+et des lois de cette fameuse république. Faute de ce secours,
+on n'en peut avoir qu'une idée assez confuse et
+imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve
+épars dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la
+république des lettres Christophe Hendreich<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a>
+<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>. Son ouvrage
+m'a été d'un grand secours.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. lib.
+6, pag. 493.</span>
+Le gouvernement de Carthage réunissait, comme
+celui de Sparte et de Rome, trois autorités différentes
+qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel
+secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés
+<i>suffètes</i><a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a>
+<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>; celle du sénat, et celle du peuple. On
+y ajouta ensuite le tribunal des cent, qui eurent beaucoup
+de crédit dans la république.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178"
+name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178">
+(retour) </a> «<i>Carthago, sive Carthaginiensium
+respublica, etc.</i>» Francofurti
+ad Oderam. An 1664.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179"
+name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179">
+(retour) </a> Ce nom est dérivé d'un mot qui,
+chez les Hébreux et les Phéniciens,
+signifie juges: <i>shophetim</i>.
+
+<p>= C'est l'opinion de Bochart (<i>Chanan
+I. 24</i>) et de Selden (<i>de Diis Syriis.
+Proleg. c. 2</i>); bien plus naturelle
+que celle de Scaliger, qui faisait venir
+ce nom de <i>Tzazaph</i>, il <i>regarde
+d'en haut</i>, dans le même sens que
+ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER,
+<i>in Fest.</i> voce <i>Suffet</i>.)--L.</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Suffètes.</i></p>
+
+<p>Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a>
+<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, et ils
+étaient à Carthage ce que les consuls étaient à Rome<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a>
+<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180"
+name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180">
+(retour) </a> «Ut Romæ consules, sic Carthagine
+quotannis annui bini reges
+creabantur.» (CORN. NEP. <i>in Annib.</i>
+cap. 7.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181"
+name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181">
+(retour) </a> Ou les deux rois à Lacédémone;
+avec cette différence que leurs fonctions
+ne duraient qu'un an, et qu'ils
+étaient pris indifféremment dans les
+plus nobles familles.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p152" id="p152">152</a></span>
+
+<p>Souvent même les auteurs leur donnent les noms
+de <i>rois</i>, de <i>dictateurs</i>, de <i>consuls</i>, parce qu'ils en
+remplissaient l'emploi. L'histoire ne nous apprend point
+par qui ils étaient choisis. Ils avaient droit et étaient
+chargés du soin d'assembler le sénat<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a>
+<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>: ils en étaient les
+présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires et
+recueillaient les suffrages. Ils présidaient<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a>
+<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a> aussi aux jugements
+qui se rendaient sur les affaires importantes.
+Leur autorité n'était pas renfermée dans la ville, ni
+bornée aux affaires civiles; on leur confiait quelquefois
+le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir de
+la dignité de <i>suffètes</i> on les nommait <i>préteurs</i>, qui était
+une charge considérable, puisque, outre le droit de
+présidence dans certains jugements, elle leur donnait
+celui de proposer et de porter de nouvelles lois, et de
+faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du recouvrement <span class="side"> Liv. lib. 33,
+n. 46 et 47.</span>
+des deniers publics, comme on le voit dans
+ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce sujet, et
+que je rapporterai dans la suite<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a>
+<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182"
+name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182">
+(retour) </a>
+ «Senatum itaque suffetes, quod
+velut consulare imperium apud eos
+erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30,
+n. 7.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183"
+name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183">
+(retour) </a>
+ «Quum suffetes ad jus dicendum
+consedissent.» (LIV. lib. 34, n. 62.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184"
+name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184">
+(retour) </a>
+ Un autre magistrat paraît avoir
+eu les mêmes fonctions que le Censeur
+à Rome. (NEPOS, <i>in Hamilcare</i>,
+§ 3.)--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">
+<i>Le sénat.</i></p>
+
+<p>Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur
+expérience, leur naissance, leurs richesses, et sur-tout
+leur mérite, rendaient respectables, formait le conseil
+de l'état, et était comme l'ame de toutes les délibérations
+publiques. On ne sait point précisément quel était
+<span class="pagenum"><a name="p153" id="p153">153</a></span>
+le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on
+voit qu'on en tira cent pour former une compagnie
+particulière, dont j'aurai bientôt lieu de parler.
+C'était dans le sénat que se traitaient les grandes affaires,
+qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait
+les plaintes des provinces, qu'on donnait audience
+aux ambassadeurs, qu'on décidait de la paix ou de la
+guerre, comme on le voit en plusieurs occasions.</p>
+
+<p><span class="side"> Arist. loc.
+cit.</span>
+Quand les sentiments étaient uniformes et que tous
+les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait
+souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait
+partage et qu'on ne convenait point, les affaires étaient
+portées devant le peuple, et dans ce cas le pouvoir de
+décider lui était dévolu<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a>
+<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>. Il est aisé de comprendre
+quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien
+il était propre à arrêter les cabales, à concilier
+les esprits, à appuyer et à faire dominer les bons conseils,
+une compagnie comme celle-là étant extrêmement
+jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément
+à la faire passer à une autre. On en voit un exemple
+mémorable dans Polybe. Lorsque, après la perte de la <span class="side"> Polyb. l. 15,
+p. 706 et 707</span>
+bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre
+punique, on fit dans le sénat la lecture des conditions
+de paix qu'offrait le vainqueur, Annibal, voyant qu'un
+des sénateurs s'y opposait, représenta vivement que,
+s'agissant du salut de la république, il était de la dernière
+importance de se réunir, et de ne point renvoyer
+<span class="pagenum"><a name="p154" id="p154">154</a></span>
+une telle délibération à l'assemblée du peuple; et il
+en vint à bout. Voilà sans doute ce qui, dans les commencements
+de la république, rendit le sénat si puissant,
+et ce qui porta son autorité à un si haut point; <span class="side"> Polyb. l. 6,
+pag. 494.</span>
+et le même auteur remarque, dans un autre endroit,
+que, tant que le sénat fut le maître des affaires, l'état
+fut gouverné avec beaucoup de sagesse, et que toutes
+les entreprises eurent un grand succès.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185"
+name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185">
+(retour) </a> Aristote est plus précis: «Les
+rois avec les sénateurs sont maîtres
+de porter une affaire au peuple,
+ou de ne la point porter, s'ils sont
+<i>tous</i> d'accord [sur cette affaire];
+sinon, le peuple est aussi appelé
+à en décider.» Τοῦ µὲν γὰρ τὸ µὲν προςάγειν, τὸ δὲ µὴ
+προςάγειν πρὸς τὸν δῆµον οἱ ßασιλεἴς κύριοι ΜΕΤẢ
+τῶν γερόντων ἄν ὁµογνοµονῶσι ΠẢΝΤΕΣ
+εἰ δὲ µὴ καὶ τούτων ὀ δῆµος.
+(<i>Polit.</i> II, 8, § 3, éd. Schn.)--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Le peuple.</i></p>
+
+<p>Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici,
+que jusqu'au temps d'Aristote, qui fait une si belle
+peinture et un si magnifique éloge du gouvernement
+de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le
+sénat du soin des affaires publiques, et lui en laissait la
+principale administration: et c'est par là que la république
+devint si puissante. Il n'en fut pas ainsi dans la
+suite. Le peuple, devenu insolent par ses richesses et
+par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en
+était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut
+se mêler aussi du gouvernement, et s'arrogea presque
+tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par cabales et
+par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des principales
+causes de la ruine de l'état.</p>
+
+<p class="mid"><i>Le tribunal des cent.</i></p>
+
+<p>C'était une compagnie composée de cent quatre personnes,
+quoique souvent, pour abréger, il ne soit fait
+mention que de cent. Elle tenait lieu à Carthage, selon
+Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte; par où
+il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir
+des grands et du sénat; mais avec cette différence, que
+<span class="pagenum"><a name="p155" id="p155">155</a></span>
+les éphores n'étaient qu'au nombre de cinq et qu'ils
+ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que ceux-ci
+étaient perpétuels et passaient le nombre de cent.
+On croit que ces centumvirs sont les mêmes que les
+cent juges dont parle Justin, qui furent tirés du sénat,<span class="side"> Lib. 19, c. 2.</span>
+et établis pour faire rendre compte aux généraux de
+leur conduite. Le pouvoir exorbitant de ceux de la
+famille de Magon, <span class="side"> An. M. 3609.
+De Carthage,
+487.</span> qui, occupant les premières places
+et se trouvant à la tête des armées, s'étaient rendus
+maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet établissement.
+On voulut par là mettre un frein à l'autorité
+des généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient
+les troupes, était presque sans bornes et souveraine;
+et on la rendit soumise aux lois par la nécessité qu'on
+leur imposa de rendre compte de leur administration
+à ces juges, au retour de leurs campagnes: <span class="side"> Justin. <i>Ibid.</i></span> <i>ut hoc metu
+ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque
+respicerent</i>. Parmi ces cent quatre juges, il y en
+avait cinq qui avaient une juridiction particulière et
+supérieure à celle des autres: on ne sait pas combien
+elle durait de temps. Ce conseil des cinq était comme
+le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y
+vaquait quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient
+le droit de la remplir. Ils avaient droit aussi de choisir
+ceux qui entraient dans le conseil des cent. Leur autorité
+était fort grande; et c'est pour cela qu'on avait
+soin de ne mettre dans cette place que des hommes
+d'un rare mérite; et l'on ne crut point devoir attacher
+à leur emploi aucune rétribution ni aucune récompense,
+le motif seul du bien public devant être assez fort dans
+l'esprit des gens de bien pour les engager à remplir
+leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant
+<span class="pagenum"><a name="p156" id="p156">156</a></span>
+<span class="side"> Lib. 10,
+pag. 592.</span>
+la prise de Carthagène par Scipion, distingue nettement
+deux compagnies de magistrats établies à Carthage.
+Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans
+Carthagène, il se trouva deux magistrats du corps des
+vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on appelait ainsi la compagnie
+des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς συγκλήτου. <span class="side"> Lib. 26,
+n. 15.
+Lib. 30,
+n. 16.</span>
+Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers
+sénateurs. Mais dans un autre endroit il nomme les
+vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le
+plus respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande
+autorité dans le sénat: <i>Carthaginienses... oratores ad
+pacem petendam mittunt triginta seniorum principes.
+Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad
+ipsum senatum regendum vis</i>.</p>
+
+<p>Les établissements les plus sages et les mieux concertés
+dégénèrent peu-à-peu, et font place enfin au
+désordre et à la licence, qui percent et pénètrent partout.
+Ces juges, qui devaient être la terreur du crime
+et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui
+était presque sans bornes, devinrent autant de petits
+tyrans, comme nous le verrons dans l'histoire du grand
+Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut retourné<span class="side"> AN. M. 3802.
+DE CARTHAGE
+682.</span>
+en Afrique, employa tout son crédit pour réformer un
+abus si criant; et de perpétuelle qu'était l'autorité de
+ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans
+depuis que la compagnie des cent avait été formée.</p>
+
+<p class="mid"><i>Défauts du gouvernement de Carthage.</i></p>
+
+<p>Aristote, entre quelques autres observations qu'il
+fait sur le gouvernement de Carthage, y remarque
+deux grands défauts, fort contraires, selon lui, aux
+<span class="pagenum"><a name="p157" id="p157">157</a></span>
+vues d'un sage législateur et aux règles d'une bonne et
+saine politique.</p>
+
+<p>Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait
+sur la tête d'un même homme plusieurs charges; ce
+qui était considéré à Carthage comme la preuve d'un
+mérite non commun. Aristote regarde cette coutume
+comme très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il,
+lorsqu'un homme n'est chargé que d'un seul emploi,
+il est beaucoup plus en état de s'en bien acquitter, les
+affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin et
+expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas,
+ajoute-t-il, que, ni dans les troupes, ni dans la marine,
+on en use de la sorte: un même officier ne commande
+pas deux corps différents; un même pilote ne conduit
+pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande
+que, pour exciter de l'émulation parmi les gens de
+mérite, les charges et les faveurs soient partagées; au
+lieu que, lorsqu'on les accumule sur un même sujet,
+souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement
+par une distinction si marquée, et excitent toujours
+dans les autres la jalousie, les mécontentements, les
+murmures.</p>
+
+<p>Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement
+de Carthage, c'est que, pour parvenir aux
+premiers postes, il fallait, avec du mérite et de la naissance,
+avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la
+pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce
+qu'il regarde comme un grand mal dans un état: car
+alors, dit-il, la vertu n'étant comptée pour rien, et
+l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, l'admiration
+et la soif des richesses saisit toute une ville et la
+corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne
+<span class="pagenum"><a name="p158" id="p158">158</a></span>
+le deviennent qu'à grands frais, semblent être en droit
+de s'en dédommager ensuite par leurs propres mains.</p>
+
+<p>On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace
+qui marque que les dignités, soit de l'état, soit de la judicature,
+y aient jamais été vénales; et ce que dit ici
+Aristote des dépenses qui se faisaient à Carthage pour
+y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels
+on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les
+charges<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a>
+<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>; ce qui, comme le remarque aussi Polybe,
+était fort ordinaire parmi les Carthaginois<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
+<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>, chez qui
+nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas étonnant
+qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir
+combien les suites peuvent être funestes.</p>
+
+<p>Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans
+les premières dignités les riches et les pauvres, comme
+il semble l'insinuer<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a>
+<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>, son sentiment serait réfuté par
+la pratique générale des républiques les plus sages, qui,
+sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir
+sur ce point donner la préférence aux richesses, parce
+qu'on a lieu de présumer que ceux qui ont du bien ont
+reçu une meilleure éducation, pensent plus noblement,
+sont moins exposés à se laisser corrompre et à faire des
+bassesses; et que la situation même de leurs affaires les
+rend plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir
+la paix et le bon ordre, plus intéressés à en
+écarter toute sédition et toute révolte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186"
+name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186">
+(retour) </a> Le texte d'Aristote me paraît se
+prêter difficilement à cette ingénieuse
+interprétation. Cet auteur parle formellement
+de la vénalité des charges.
+(<i>Polit.</i> II, 8, §7, <i>ed.</i> <i>Schneid.</i>)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187"
+name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187">
+(retour) </a> Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν
+ἀνηκόντων πρὸς κέρδος. (POLYB.
+lib. 6, pag. 497.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188"
+name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188">
+(retour) </a> Aristote semble avoir prévu
+l'objection: «S'il est nécessaire,
+dit-il, de considérer la fortune [en
+nommant aux places], à cause du
+loisir qu'elle procure, il est mal que
+les plus grandes charges de l'état
+soient à vendre.»--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p159" id="p159">159</a></span>
+
+<p>Aristote, en finissant ses réflexions sur la république
+de Carthage, approuve fort la coutume<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a>
+<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a> qui y régnait
+d'envoyer de temps en temps des colonies en différents
+endroits, et de procurer ainsi aux citoyens des établissements
+honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux
+nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les
+riches, membres de l'état; on déchargeait la capitale
+d'une multitude de gens oisifs et fainéants, qui la déshonorent
+et souvent lui deviennent dangereux; on
+prévenait les mouvements et les troubles en éloignant
+ceux qui y donnent lieu pour l'ordinaire, parce que,
+mécontents de leur fortune présente, ils sont toujours
+prêts à remuer et à innover.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189"
+name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189">
+(retour) </a> Cette coutume existait également dans la plupart des républiques
+grecques.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ IV. <i>Commerce de Carthage, première source de<br>
+ses richesses et de sa puissance.</i></p>
+
+<p>Le commerce était, à proprement parler, l'occupation
+de Carthage, l'objet particulier de son industrie,
+son caractère propre et dominant; c'en était la plus
+grande force et le principal soutien: en un mot, le
+commerce peut être regardé comme la source de la
+puissance, des conquêtes, du crédit et de la gloire des
+Carthaginois. Situés au centre de la Méditerranée, et
+prêtant une main à l'orient et l'autre à l'occident, ils
+embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes
+les régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne,
+de la Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit
+et des colonnes d'Hercule. Ils allaient par-tout acheter
+à bon marché le superflu de chaque nation, pour le
+<span class="pagenum"><a name="p160" id="p160">160</a></span>
+convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils
+leur vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte
+le fin lin, le papier, le blé, les voiles et les câbles pour
+les vaisseaux; des côtes de la mer Rouge, les épiceries,
+l'encens, les aromates, les parfums, l'or, les perles
+et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la
+pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles
+somptueux, les tapisseries, et les différents ouvrages
+curieux et d'un travail recherché: en un mot, ils allaient
+chercher en diverses contrées tout ce qui peut fournir
+aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe,
+aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en
+échange le fer, l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes
+occidentales; et par la vente de toutes ces marchandises
+ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les nations,
+et les mettaient à une espèce de contribution
+d'autant plus sûre, qu'elle était plus volontaire.</p>
+
+<p>En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de
+tous les peuples, ils étaient devenus les princes de la
+mer, le lien de l'orient, de l'occident et du midi, et le
+canal nécessaire de leur communication; et avaient
+rendu Carthage la ville commune de toutes les nations
+que la mer avait séparées, et le centre de leur commerce.</p>
+
+<p>Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas
+de faire le négoce; ils s'y appliquaient avec le même
+soin que les moindres citoyens; et leurs grandes richesses
+ne les dégoûtaient jamais de l'assiduité, de la
+patience et du travail nécessaires pour les augmenter.
+C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a
+fait fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de
+le disputer à Rome même, et qui l'a portée à un si
+haut degré de puissance, qu'il fallut aux Romains plus
+<span class="pagenum"><a name="p161" id="p161">161</a></span>
+de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse
+pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante
+ne crut pouvoir l'assujettir et la subjuguer entièrement
+qu'en lui ôtant les ressources qu'elle eût encore
+pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si
+long temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de
+la république.</p>
+
+<p>Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie
+de la première école du monde pour le commerce, je
+veux dire de Tyr, y ait eu un succès si prompt et si
+constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses fondateurs
+en Afrique, après le transport, leur servirent
+pour le négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les
+côtes d'Espagne, dans quelques ports qui leur furent
+ouverts pour y débarquer leurs marchandises. Les
+commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur firent
+naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et
+dans la suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna
+aux Carthaginois en ce pays-là un empire presque égal
+à celui que l'ancienne possédait en Afrique.</p>
+
+<p class="mid">§ V. <i>Mines d'Espagne, seconde source des richesses<br>
+et de la puissance de Carthage.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 4,
+pag. 312, etc.</span>
+Diodore remarque avec raison que les mines d'or et
+d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne
+furent pour eux une source inépuisable de richesses qui
+les mirent en état de soutenir de si longues guerres
+contre les Romains. Les naturels du pays avaient longtemps
+ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre,
+ou du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix.
+<span class="pagenum"><a name="p162" id="p162">162</a></span>
+Les Phéniciens, par l'échange qu'ils faisaient de marchandises
+de peu de valeur avec ces précieux métaux,
+profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et amassèrent
+des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent
+rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre
+plus avant que n'avaient fait les anciens Espagnols, qui
+d'abord apparemment s'étaient contentés de ce qu'ils
+trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils
+eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent
+pas de profiter de leur exemple, et tirèrent de ces
+mines d'or et d'argent de fort grands revenus.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 4,
+p. 312, etc.</span>
+Le travail pour parvenir à ces mines et pour en tirer
+l'or et l'argent était incroyable; car les veines de ces métaux
+paraissent rarement sur la superficie: il fallait les
+chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses,
+où souvent l'on trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait
+tout court les ouvriers, et semblait devoir les rebuter
+pour toujours. Mais la cupidité n'est pas moins
+patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour
+trouver des ressources. Dans la suite, par le moyen des <span class="side"> [plus haut,
+p. 35.]</span>
+pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en
+Égypte, les Romains venaient à bout d'élever en haut
+toute l'eau de ces espèces de puits, et de les mettre à
+sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, il en coûta
+la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec
+la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux
+à coups de bâton, et à qui on ne donnait de repos ni <span class="side"> Strab. l. 3,
+pag. 147.</span>
+jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son
+temps il y avait quarante mille hommes occupés aux
+mines qui étaient dans le voisinage de Carthagène, et
+qu'ils fournissaient chaque jour au peuple romain vingt-cinq
+<span class="pagenum"><a name="p163" id="p163">163</a></span>
+mille drachmes<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a>
+<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>, c'est-à-dire douze mille cinq
+cents livres.</p>
+
+<p>On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois,
+après les plus grandes défaites, mettre en peu de temps
+sur pied de nombreuses armées, équiper de grosses
+flottes, et soutenir pendant plusieurs années des dépenses
+considérables pour les guerres qu'ils faisaient au
+loin. Mais il doit paraître bien surprenant que les Romains
+fissent la même chose, eux dont les revenus
+étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes qui
+leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui
+n'avaient aucune ressource ni du côté du trafic, absolument
+inconnu à Rome, ni du côté des mines d'or et
+d'argent, fort rares en Italie<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a>
+<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>, supposé qu'il y en eût,
+et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé tout
+le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale,
+dans leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du
+peuple pour la patrie, des fonds non moins prompts ni
+moins assurés que ceux de Carthage, mais plus honorables
+à la nation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190"
+name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190">
+(retour) </a> Les drachmes dont parle Polybe
+sont des deniers romains: c'est
+20,460 francs par jour, et par an
+6,138,000 f., en ne comptant que
+300 jours de travail; ce qui donne
+pour le produit du travail de chaque
+esclave 153 f. environ.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191"
+name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191">
+(retour) </a> Selon Pline, aucun pays ne
+l'emporte sur l'Italie par l'abondance
+des mines de tous métaux (III, 20,
+p. 177). Mais son assertion paraît
+hasardée: il faut se souvenir, comme
+d'un fait capital, que Rome n'a eu
+que de la monnaie de cuivre, jusqu'en
+l'année 247 avant J.C. (Voyez mes
+<i>Considérations générales sur l'évaluation
+des monnaies grecques et
+romaines</i>, pag. 108.)--L.</blockquote>
+
+<p class="mid">§ VI. <i>La guerre.</i></p>
+
+<p>Carthage doit être considérée comme une république
+marchande tout ensemble et guerrière. Elle était marchande
+par inclination et par état; elle devint guerrière,
+<span class="pagenum"><a name="p164" id="p164">164</a></span>
+d'abord par la nécessité de se défendre contre les peuples
+voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce
+et d'agrandir son empire. Cette double idée nous
+donne, ce me semble, le vrai plan et le vrai caractère
+de la république carthaginoise. Nous avons parlé du
+commerce.</p>
+
+<p>La puissance militaire de Carthage consistait en rois
+alliés, en peuples tributaires dont elle tirait des milices
+et de l'argent, en quelques troupes composées de
+ses propres citoyens, et en soldats mercenaires qu'elle
+achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les
+lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout
+formés et tout aguerris, choisissant dans chaque pays
+les troupes qui avaient le plus de mérite et de réputation.
+Elle tirait de la Numidie une cavalerie légère,
+hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale
+force de ses armées; des îles Baléares, les plus
+adroits frondeurs de l'univers; de l'Espagne, une infanterie
+ferme et invincible; des côtes de Gênes et des
+Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la
+Grèce même, des soldats également bons pour toutes les
+opérations de la guerre, propres à servir en campagne
+ou dans les villes, à faire des sièges ou à les soutenir.</p>
+
+<p>Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante
+armée, composée de tout ce qu'il y avait de troupes
+d'élite dans l'univers, sans dépeupler ses campagnes ni
+ses villes par de nouvelles levées, sans suspendre les
+manufactures ni troubler les travaux paisibles des artisans,
+sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa
+marine. Par un sang vénal elle s'acquérait la possession
+des provinces et des royaumes, et convertissait les autres
+nations en instruments de sa grandeur et de sa gloire,
+<span class="pagenum"><a name="p165" id="p165">165</a></span>
+sans y rien mettre du sien que de l'argent, que même
+les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce.</p>
+
+<p>Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque
+échec, ces pertes étaient comme des accidents étrangers
+qui ne faisaient qu'effleurer extérieurement le corps de
+l'état sans porter de plaies profondes dans les entrailles
+mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes
+étaient promptement réparées par les sommes qu'un
+commerce florissant fournissait comme un nerf perpétuel
+de la guerre, et comme un restaurant de l'état toujours
+nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes
+à se vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont
+ils étaient les maîtres, il leur était aisé de lever en peu
+de temps tous les matelots et les rameurs dont ils avaient
+besoin pour les manœuvres et le service de la flotte, et
+de trouver d'habiles pilotes et des capitaines expérimentés
+pour la conduire.</p>
+
+<p>Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient
+ensemble par aucun lien naturel, intime, nécessaire;
+aucun intérêt commun et réciproque ne les unissait
+pour en former un corps solide et inaltérable;
+aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des
+affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec
+le même zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec
+le même courage pour une république qu'on regardait
+comme étrangère, et par là comme indifférente, que
+l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le bonheur
+fait celui des citoyens qui la composent.</p>
+
+<p>Dans les grands revers, les rois alliés<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a>
+<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a> pouvaient être
+aisément détachés de Carthage, ou par la jalousie que
+<span class="pagenum"><a name="p166" id="p166">166</a></span>
+cause naturellement la grandeur d'un voisin plus puissant
+que soi, ou par l'espérance de tirer des avantages
+plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte
+d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192"
+name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192">
+(retour) </a> Comme Syphax et Masinissa.</blockquote>
+
+<p>Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la
+honte d'un joug qu'ils portaient impatiemment, se flattaient
+pour l'ordinaire d'en trouver un plus doux en
+changeant de maître: ou, si la servitude était inévitable,
+ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le
+verra par plusieurs exemples que cette histoire nous
+fournira.</p>
+
+<p>Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer
+leur fidélité sur la grandeur ou sur la durée du salaire,
+étaient toujours prêtes, au moindre mécontentement ou
+sur les plus légères promesses d'une plus grosse solde,
+à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre,
+et à tourner leurs armes contre ceux qui les
+avaient appelées à leur secours.</p>
+
+<p>Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait
+que par ces appuis extérieurs, se voyait ébranlée jusque
+dans ses fondements aussitôt qu'ils lui étaient ôtés; et,
+si par-dessus cela son commerce, qui faisait son unique
+ressource, venait à être interrompu par la perte de
+quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine
+et se livrait au découragement et au désespoir, comme il
+parut clairement à la fin de la première guerre punique.</p>
+
+<p>Aristote, dans le livre où il marque les avantages et
+les inconvénients du gouvernement de Carthage, ne la
+reprend point de n'avoir que des milices étrangères; et
+il est à croire qu'elle n'est tombée que long-temps après
+dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers
+temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus
+<span class="pagenum"><a name="p167" id="p167">167</a></span>
+malheureux qu'un état qui ne se soutient que par les
+étrangers, où il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni
+obéissance.</p>
+
+<p>Il n'en était pas ainsi dans la république romaine.
+Comme elle était sans commerce et sans argent, elle
+ne pouvait acheter des secours capables de l'aider à
+pousser ses conquêtes aussi rapidement que Carthage;
+mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que
+toutes les parties de l'état étaient intimement unies ensemble,
+elle avait des ressources plus sûres dans ses
+grands malheurs que n'en avait Carthage dans les
+siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à
+demander la paix après la bataille de Cannes, comme
+celle-ci l'avait demandée dans un danger moins pressant.</p>
+
+<p>Carthage avait de plus un corps de troupes composé
+seulement de ses propres citoyens, mais peu nombreux.
+C'était l'école où la principale noblesse et ceux qui se
+sentaient plus d'élévation, de talents et d'ambition pour
+aspirer aux premières dignités, faisaient l'apprentissage
+de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on
+tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les
+différents corps de troupes, et qui avaient la principale
+autorité dans les armées. Cette nation était trop jalouse
+et trop soupçonneuse pour en confier le commandement
+à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si
+loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens,
+à qui elle donnait un grand pouvoir, ni ses précautions
+contre l'abus qu'ils en pouvaient faire pour opprimer
+leur patrie. Le commandement des armées n'y était
+point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces
+deux autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé
+pendant un long cours d'années, et jusqu'à la fin
+<span class="pagenum"><a name="p168" id="p168">168</a></span>
+de la guerre ou de leur vie, quoiqu'ils demeurassent
+toujours comptables de leurs actions à la république,
+et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute,
+ou un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y
+donnait occasion.</p>
+
+<p class="mid">§ VII. <i>Les sciences et les arts.</i></p>
+
+<p>On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement
+renoncé à la gloire de l'étude et du savoir. Masinissa,
+fils d'un roi<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a>
+<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a> puissant, qui y fut envoyé pour y être
+instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans cette ville
+quelque école propre à donner une bonne éducation. <span class="side"> Corn. Nep.
+in vit. Annib.
+cap. 13.<br>
+Cic. lib. 1
+de Orat. n.
+249.
+Plin. lib. 18,
+cap. 3.</span>
+Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en tout genre,
+n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on
+le verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre,
+n'a pas moins illustré Carthage par ses ouvrages que
+par ses victoires. Il avait écrit vingt-huit volumes sur
+l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de cas,
+qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux
+princes d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent
+(nouvelle preuve que l'érudition n'en était pas absolument
+bannie), il donna ordre qu'on traduisît en latin
+ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà ceux
+que Caton avait composés sur la même matière. <span class="side">
+Voss. de
+hist. græc.
+lib. 4.
+[p. 513.]</span> Nous
+avons encore une version grecque d'un traité composé
+en langue punique<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a>
+<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>, par Hannon, sur le voyage qu'il
+avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable,
+<span class="pagenum"><a name="p169" id="p169">169</a></span>
+autour de l'Afrique, pour y établir différentes
+colonies. On croit cet Hannon plus ancien que celui
+dont il est parlé du temps d'Agathocle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193"
+name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193">
+(retour) </a> Roi des Massyliens en Afrique.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194"
+name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194">
+(retour) </a> Ce qui nous reste d'Hannon est
+moins un <i>traité</i> qu'une espèce d'inscription
+(traduite du punique par
+un auteur inconnu), contenant les
+principaux faits du voyage, et
+qu'Hannon aura fait déposer dans
+un temple à son retour.
+
+<p>Les savants s'accordent assez généralement
+à placer l'époque du Périple
+d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. de
+fortun. Alex.
+pag. 328.
+Diog. Laert.
+in Clitom.
+[IV, §67.]</span>
+<span class="side"> Tuscul.
+Quæst. l. 3,
+n. 54.</span>
+Clitomaque, appelé en langue punique <i>Asdrubal</i>,
+tient un rang considérable parmi les philosophes. Il
+succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître,
+et soutint à Athènes l'honneur de la secte académique.
+Cicéron<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a>
+<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a> lui trouve assez d'esprit pour un Carthaginois,
+et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il composa plusieurs
+livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux
+citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville,
+se trouvaient réduits au triste état de captivité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195"
+name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195">
+(retour) </a> «Clitomachus, homo et acutus
+ut Pœnus, et valdè studiosus ac diligens.»
+(<i>Academ. quæst.</i> lib. II,
+n. 98.)</blockquote>
+
+<p>Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête
+des écrivains qui ont illustré l'Afrique, le célèbre Térence,
+capable de lui faire seul un honneur infini par
+l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que, par
+rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins
+être regardée comme sa patrie que Rome, où il fut
+élevé, et où il puisa cette pureté de style, cette délicatesse,
+cette élégance, qui l'ont rendu l'admiration de
+tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore
+enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans <span class="side">
+Suet. in vit.
+Terent.</span>
+les courses qu'ils faisaient sur les terres des Carthaginois,
+pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux
+peuples depuis la fin de la seconde guerre punique
+jusqu'au commencement de la troisième. On le vendit
+comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur romain,
+qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin,
+l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était
+alors la coutume. Il fut uni d'une amitié très-étroite
+<span class="pagenum"><a name="p170" id="p170">170</a></span>
+avec Scipion l'Africain le second, et avec Lélius; et
+c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands
+hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte,
+loin de se défendre d'un bruit qui lui était si avantageux,
+s'en fit honneur. Il ne nous reste de lui que
+six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone,
+qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où
+il avait fait un voyage, il perdit cent huit pièces qu'il
+avait traduites de Ménandre, et qu'il ne put survivre
+à un accident qui devait lui causer une douleur très-sensible.
+Mais on ne trouve pas que cette particularité
+de la vie de Térence ait un fondement fort solide. Quoi
+qu'il en soit, il mourut l'an de Rome 594, sous le
+consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. Fulvius,
+à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était
+né l'an 560.</p>
+
+<p>Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens
+de dire, que la disette d'hommes savants a toujours été
+grande à Carthage, puisque dans le cours de plus de
+sept siècles cette puissante république fournit à peine
+trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des
+liaisons avec la Grèce et avec les nations les plus policées,
+elle ne s'était pas mise en peine d'en emprunter les
+belles connaissances, dont l'acquisition n'entrait point
+dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie,
+l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe
+carthaginois, parmi les savants, passe presque
+pour un prodige. Que croirait-on d'un géomètre ou
+d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient quelque cas
+de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence,
+si nécessaire à la société.</p>
+
+<p>Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les
+<span class="pagenum"><a name="p171" id="p171">171</a></span>
+ouvrages de l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait
+être que fort imparfaite et fort grossière. A Carthage
+toute l'étude, toute la science des jeunes gens se
+bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à
+dresser un registre, à tenir un comptoir, en un mot
+à ce qui regarde le trafic. Belles-lettres, histoire, philosophie,
+c'étaient toutes choses peu estimées à Carthage.
+Elles furent même, dans la suite des temps, interdites
+par les lois<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a>
+<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>, qui défendaient expressément à tout
+Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur
+que par là il ne se mît en état d'entretenir commerce,
+ou par lettres, ou de vive voix, avec les ennemis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196"
+name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196">
+(retour) </a> «Factum senatusconsultum ne
+quis postea Carthaginiensis, aut litteris
+græcis, aut sermoni studeret;
+ne aut loqui cum hoste, aut scribere
+sine interprete posset.» (JUST. lib.
+2, cap. 5.)</blockquote>
+
+<p>Que pouvait-on attendre d'une telle disposition?
+Aussi ne vit-on jamais parmi eux cette douceur dans la
+conduite, cette facilité de mœurs, ces sentiments de
+vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations
+où elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des
+grands hommes que celle-ci a portés n'aient dû leur
+mérite qu'à un heureux naturel, qu'à des talents singuliers
+et à une longue expérience, sans que la culture
+et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient
+que chez ce peuple le mérite des plus grands hommes est
+terni par de grands défauts, par des vices bas, par des
+passions cruelles; et il est rare d'y voir briller une vertu
+sans tache et sans reproche, noble, généreuse, aimable,
+et soutenue par des principes constants et éclairés,
+telle qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains.
+On sent bien que je ne parle ici que des vertus
+païennes, et selon l'idée qu'en avaient les païens.
+<span class="pagenum"><a name="p172" id="p172">172</a></span>
+Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté
+dans les arts moins élevés et moins nécessaires, comme
+sont la peinture et la sculpture. Je lis qu'ils avaient
+beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages sur les nations
+vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en eussent
+beaucoup fait eux-mêmes.</p>
+
+<p>De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher
+de conclure, que le commerce était le goût
+dominant et le caractère propre de la nation; qu'il
+faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la
+république, et le grand mobile de toutes ses entreprises.
+Les Carthaginois étaient la plupart de bons négociants,
+uniquement occupés de leur trafic, poussés par le désir
+du gain, n'estimant que les richesses, et mettant tous
+leurs talents aussi-bien que leur principale gloire à en
+amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable
+destination, et sans savoir en faire un noble et digne
+usage.</p>
+
+<p class="mid">§ VIII. <i>Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois.</i></p>
+
+<p>Dans le dénombrement<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a>
+<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a> des différentes qualités que
+Cicéron attribue aux différentes nations, et par lesquelles
+il les caractérise, il donne aux Carthaginois,
+pour caractère dominant, la finesse, l'habileté, l'adresse,
+l'industrie, la ruse, <i>calliditas</i>, qui avait lieu
+sans doute dans la guerre, mais qui paraissait encore
+<span class="pagenum"><a name="p173" id="p173">173</a></span>
+davantage dans tout le reste de leur conduite, et
+qui était jointe à une autre qualité fort voisine,
+qui leur était encore moins honorable. La ruse et
+la finesse conduisent naturellement au mensonge, à
+la duplicité, à la mauvaise foi; et en accoutumant insensiblement
+l'esprit à devenir moins délicat sur le
+choix des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent
+à la fourberie et à la perfidie. C'était<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a>
+<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a> encore
+un des caractères des Carthaginois, et il était si marqué
+et si connu, qu'il avait passé en proverbe, et que,
+pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi carthaginoise,
+<i>fides punica</i>; et que, pour marquer un
+esprit fourbe, on n'avait point d'expression ni plus
+propre ni plus énergique que de l'appeler un esprit
+carthaginois, <i>punicum ingenium</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197"
+name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197">
+(retour) </a> «Quam volumus licet ipsi nos
+amemus; tamen nec numero Hispanos,
+nec robore Gallos, nec calliditate
+Pœnos, nec artibus Græcos, nec
+denique hoc ipso hujus gentis ac
+terræ domestico nativoque sensu
+Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac
+religione, atque hâc unâ sapientiâ
+quòd deorum immortalium numine
+omnia regi gubernarique perspeximus,
+omnes gentes nationesque superavimus.»
+(<i>De Arusp. resp.</i> n. 19.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198"
+name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198">
+(retour) </a> «Carthaginienses fraudulenti et
+mendaces... multis et variis mercatorum
+advenarumque sermonibus ad
+studium fallendi quæstûs cupiditate
+vocabantur.» (Cic. <i>orat. 2 in Rull.</i>
+n. 94.)</blockquote>
+
+<p>Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné
+du gain étaient parmi eux une source ordinaire d'injustices
+et de mauvais procédés. Un seul exemple en
+sera la preuve<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
+<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. Pendant une trève que Scipion avait
+accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains
+battus par la tempête, étant arrivés à la vue de
+Carthage, furent arrêtés et saisis par ordre du sénat
+et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si
+belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce
+fût<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a>
+<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. Les habitants de Carthage reconnurent, au rapport
+<span class="pagenum"><a name="p174" id="p174">174</a></span>
+de saint Augustin, dans une occasion assez particulière,
+qu'ils conservaient encore quelque chose de
+ce caractère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199"
+name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199">
+(retour) </a> «Magistratus senatum vocare,
+populus in curiæ vestibulo fremere,
+ne tanta ex oculis manibusque amitteretur
+præda. Consensum est ut,
+etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200"
+name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200">
+(retour) </a> Un charlatan avait promis aux
+habitants de Carthage de leur découvrir
+à tous leurs plus secrètes pensées,
+s'ils venaient un certain jour
+l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés,
+il leur dit qu'ils pensaient
+tous, quand ils vendaient, à vendre
+cher; et, quand ils achetaient, à le
+faire à bon marché. Ils convinrent
+tous en riant que cela était vrai; et
+par conséquent ils reconnurent,
+dit saint Augustin, qu'ils étaient
+injustes. <i>Vili vultis emere et carè
+vendere. In quo dicto levissimi scenici
+omnes tamen conscientias invenerunt
+suas, eique vera et tamen
+improvisa dicenti admirabili favore
+plauserunt.</i> (S. AUGUST. lib. 13, <i>de
+Trinit.</i> cap. 3.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. deger.
+rep. p. 799.</span>
+Ce n'étaient pas là les seuls défauts des Carthaginois.
+Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque
+chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux,
+une sorte de férocité qui, dans le premier feu
+de la colère, n'écoutant ni raison, ni remontrance, se
+portait brutalement aux derniers excès et aux dernières
+violences. Le peuple, timide et rampant dans la
+crainte, fier et cruel dans ses emportements, en même
+temps qu'il tremblait sous ses magistrats, faisait trembler
+à son tour tous ceux qui étaient dans sa dépendance.
+On voit ici quelle différence l'éducation met
+entre une nation et une nation. Le peuple d'Athènes,
+ville qui a toujours été regardée comme le centre de
+l'érudition, était naturellement jaloux de son autorité
+et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de
+bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur
+des autres, et lui faisait souffrir avec douceur et
+patience les fautes de ses conducteurs. Cléon demanda
+un jour qu'on rompît l'assemblée où il présidait, parce
+qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à traiter.
+Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit
+Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 22,
+n. 61.</span>
+Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet de Terentius
+Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille
+<span class="pagenum"><a name="p175" id="p175">175</a></span>
+de Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il
+fut reçu par tous les ordres de l'état, qui allèrent au-devant
+de lui et le remercièrent de ce qu'il n'avait pas
+désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui aurait
+dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été
+général à Carthage, <i>cui, si Carthaginiensium ductor
+fuisset, nihil recusandum supplicii foret</i>. En effet, chez
+eux il y avait un tribunal établi exprès pour faire rendre
+compte aux généraux de leur conduite, et on les
+rendait responsables des événements de la guerre. A
+Carthage, un mauvais succès était puni comme un
+crime d'état, et un commandant qui avait perdu une
+bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie
+à une potence: tant ses habitants étaient d'un caractère
+dur, violent, cruel, barbare, et toujours prêts à
+répandre le sang des citoyens, comme celui des étrangers.
+Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus
+en sont une bonne preuve, et leur histoire nous en
+fournira des exemples qui font frémir.</p>
+<br><br><br>
+<span class="pagenum"><a name="p176" id="p176">176</a></span>
+
+<hr class="full">
+<h2>SECONDE PARTIE.</h2>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.</h4>
+
+<p>Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de
+Carthage jusqu'à sa ruine est de sept cents ans, et peut
+se diviser en deux parties. La première, beaucoup plus
+longue et beaucoup moins connue, comme cela est ordinaire
+pour le commencement de tous les états, s'étend
+jusqu'à la première guerre punique, et renferme cinq
+cent quatre-vingt-deux ans. La seconde, qui se termine
+à la destruction de Carthage, n'est que de cent dix-huit
+ans.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h4>CHAPITRE PREMIER.</h4>
+
+<h5>FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS<br>
+
+JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.</h5>
+
+<p>Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la
+ville du monde la plus renommée pour le commerce<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a>
+<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>.
+Long-temps auparavant, Tyr avait déjà fait passer dans
+<span class="pagenum"><a name="p177" id="p177">177</a></span>
+le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville
+d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on
+appelle ordinairement, pour cette raison, <i>Caton
+d'Utique</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201"
+name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201">
+(retour) </a> «Utica et Carthago, ambæ inclytæ,
+ambæ à Phœnicibus conditæ:
+illa fato Catonis insignis, hæc suo.»
+(POMPON. MEL. lib. 1, cap. 7.)</blockquote>
+
+<p>Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement
+de Carthage. Il est difficile et peu important
+d'entreprendre de les concilier: du moins, pour suivre
+le plan que je me suis proposé dans cet ouvrage, il
+suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette
+ville a été bâtie.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. Epitome,
+lib. 51.</span>
+Carthage a duré un peu plus de sept cents ans. Elle
+a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de
+L. Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde,
+145 ans avant Jésus-Christ. Ainsi sa fondation peut
+être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas
+régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie,
+846 ans avant Jésus-Christ<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
+<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202"
+name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202">
+(retour) </a> Appien place cette fondation 50
+ans avant la guerre de Troie; ce serait
+1150 ans av. J.-C. selon le calcul
+de la chronique de Paros, et même
+1320, suivant le calcul d'Hérodote.
+Eusèbe, d'après Philistus, met la
+fondation de Carthage à l'an 804 depuis
+la vocation d'Abraham (1211
+av. J. C.); le Syncelle en 1037;
+d'autres auteurs, selon Eusèbe, en
+1014 et 1044.
+
+<p>D'un autre côté Timée, place cet
+événement en 814; Velleius Paterculus
+en 818; Justin en 825; Tite-Live
+en 845; Ménandre d'Éphèse,
+en 867; Solin en 884.</p>
+
+<p>On peut diviser ces opinions en
+deux principales: celle qui reporte
+la fondation de Carthage au-dessus
+de l'an 1000; et celle qui la fait
+descendre au-dessous de l'an 900,
+Il est vraisemblable que des différences
+si grandes viennent de ce
+qu'on a confondu l'époque de plusieurs
+fondations successives.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Justin, lib.
+18, c. 4, 5, 6.
+App. de bel.
+pun. pag. 1.
+Strab. l. 17,
+pag. 832.
+Paterc. l. 1,
+cap. 6.</span>
+L'établissement de Carthage est attribué à Élissa,
+princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon.
+Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel,
+nommé dans l'Écriture <i>Ethbaal</i>, était son bisaïeul.
+Elle avait épousé Acerbas, son proche parent, appelé
+<span class="pagenum"><a name="p178" id="p178">178</a></span>
+autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement
+riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr.
+Celui-ci ayant fait mourir Sichée, dans le dessein de
+s'emparer de ses grands biens, Didon trompa la cruelle
+avarice de son frère, s'étant retirée secrètement avec
+tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses, elle
+aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée,
+au golfe où était Utique, dans le pays appelé l'<i>Afrique</i> <span class="side"> Strab. l. 17,
+pag. 832.</span>
+proprement dite, à six lieues de Tunis<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a>
+<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>, ville aujourd'hui
+fort connue par ses corsaires, et s'y établit<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a>
+<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a> avec
+sa petite troupe, ayant acheté un terrain des habitants
+du pays.</p>
+
+<p>Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage,
+invités par l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour
+vendre à ces nouveaux-venus les choses nécessaires
+à la vie, et s'y établirent eux-mêmes peu de temps
+après. De ces habitants ramassés de différents endroits
+se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique,
+qui les regardaient comme leurs compatriotes et
+comme des gens qui avaient avec eux une origine commune,
+leur envoyèrent des députés avec de grands
+présents, et les exhortèrent à construire une ville dans
+l'endroit même où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels
+<span class="pagenum"><a name="p179" id="p179">179</a></span>
+du pays, par un sentiment d'estime et de considération
+assez ordinaire pour les étrangers, en firent
+autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues
+de Didon, elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer
+aux Africains un tribut annuel pour le terrain qu'on
+avait acheté d'eux, et qui fut appelée <i>Carthada</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a>
+<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>,
+Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et
+dans la langue hébraïque, qui sont fort semblables,
+signifie <i>la ville neuve</i>. On dit que, lorsqu'on en creusait
+les fondements, il s'y trouva une tête de cheval;
+ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une
+marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a>
+<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203"
+name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203">
+(retour) </a> 120 stades.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204"
+name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204">
+(retour) </a> Quelques-uns disent que Didon
+usa d'adresse avec les habitants du
+pays, et demanda qu'on voulût bien
+lui vendre, pour l'établissement
+qu'elle méditait, autant de terrain
+qu'en pourrait renfermer une peau
+de bœuf. On ne crut pas devoir lui
+refuser une grâce si petite en apparence.
+Elle divisa cette peau en lanières
+fort étroites, et entoura par
+ce moyen un circuit fort étendu,
+où elle bâtit une citadelle, qui de
+là fut appelée <i>Byrsa</i>. Mais ce petit
+conte du cuir de bœuf divisé en lanières
+est généralement décrié parmi
+les savants, qui font remarquer que
+le mot hébreu <i>bosra</i>, qui signifie
+<i>fortification</i>, a donné lieu au mot
+grec <i>byrsa</i>, qui est le nom de la
+citadelle de Carthage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205"
+name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205">
+(retour) </a> Kartha hadath, <i>ou</i> hadtha.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206"
+name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Effodêre loco signum, quod regia Juno</p>
+<p>Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello</p>
+<p>Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem.</p>
+
+<p class="i16">VIRG. <i>Æn.</i> lib. I, v. 447.</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en
+mariage par Iarbas, roi de Gétulie, qui menaçait de
+lui faire la guerre si elle ne consentait à sa proposition.
+Didon, qui s'était engagée par serment à ne passer
+jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à
+violer la foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du
+temps comme pour délibérer et pour apaiser les
+mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle
+lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle
+monta dessus, et, tirant un poignard qu'elle avait caché
+sous sa robe, elle se donna la mort.</p>
+
+<p>Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire,
+en supposant qu'Énée, son héros, était contemporain
+de Didon, quoiqu'il se soit écoulé près de trois
+siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été bâtie
+près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui
+<span class="pagenum"><a name="p180" id="p180">180</a></span>
+pardonne aisément cette licence<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
+<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>, excusable dans un
+poëte, qui n'est point astreint à l'exactitude scrupuleuse
+d'un historien; et l'on admire avec raison le dessein
+spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa
+poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen
+d'y faire entrer la haine implacable de Carthage et de
+Rome, et en va chercher ingénieusement les semences
+dans l'origine la plus reculée de ces deux villes rivales.</p>
+
+<p>Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements,
+comme nous l'avons dit, s'accrut d'abord peu-à-peu
+dans le pays même; mais sa domination ne demeura
+pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville
+ambitieuse porta ses conquêtes au-dehors, envahit la
+Sardaigne, s'empara d'une grande partie de la Sicile,
+soumit presque toute l'Espagne; et, ayant envoyé de tous
+côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de
+la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état
+qui le pouvait disputer aux plus grands empires du
+monde par son opulence, par son commerce, par ses
+nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et surtout
+par le courage et le mérite de ses capitaines. La
+date et les circonstances de plusieurs de ces conquêtes
+sont peu connues<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a>
+<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>. Je n'en dirai qu'un mot, pour
+mettre le lecteur au fait, et pour lui donner quelque
+idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207"
+name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207">
+(retour) </a> D'après la diversité des opinions
+sur l'époque de la fondation de Carthage,
+on voit que Virgile a pu se
+croire le maître de choisir, entre
+toutes les dates, celle qui s'accommodait
+le mieux avec l'économie de
+son ouvrage: cette date n'est pas
+aussi dénuée de fondement qu'on se
+l'imagine, puisque d'habiles critiques
+donnent la préférence à la date 1255
+avant J.-C., qui est à peu-près celle
+de la guerre de Troie. (GOSSELLIN,
+<i>Géogr. systém.</i> 2, 1, p. 138.) Ainsi
+le <i>choix</i> de Virgile n'est pas une
+<i>licence</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208"
+name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208">
+(retour) </a> Il existe une lacune de près de
+300 ans, dans l'histoire de Carthage,
+après la mort de Didon.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p181" id="p181">181</a></span>
+
+<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Afrique.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Justin. l. 29.
+cap. 1.</span>
+Les premières guerres de Carthage furent pour se
+délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les
+ans aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé.
+Une telle démarche ne lui fait guère d'honneur. Ce
+tribut était le titre primordial de son établissement. Il
+semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en abolissant
+ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas
+pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des
+Africains: le succès répondit à la justice de leur cause,
+et la guerre se termina par le paiement du tribut.</p>
+
+<p><span class="side"> Id. cap. 2.</span>
+Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et les
+Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue
+plus hardie par ces heureux succès, elle secoua
+entièrement le joug du tribut qu'elle payait avec peine,
+et se rendit maîtresse d'une grande partie de l'Afrique.</p>
+
+<p><span class="side"> Sallust. de
+bell. Jugurt.
+[c. 78.]
+Val. Max.
+lib. 5, cap. 6.</span>
+Il y eut vers ce temps-là une grande dispute entre
+Carthage et Cyrène au sujet des limites. Cyrène était
+une ville fort puissante, située sur le bord de la mer
+Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie
+par Battus, Lacédémonien.</p>
+
+<p>On convint de part et d'autre que deux jeunes gens
+partiraient en même temps de chacune des deux villes,
+et que le lieu où ils se rencontreraient servirait de
+limite aux deux états. Les Carthaginois (c'étaient deux
+frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les
+autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et
+qu'ils étaient partis avant l'heure marquée, refusèrent
+de s'en tenir à l'accord, à moins que les deux frères, pour
+écarter tout soupçon de supercherie, ne consentissent
+à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où
+<span class="pagenum"><a name="p182" id="p182">182</a></span>
+s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois
+y élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent
+chez eux les honneurs divins; et depuis ce temps-là
+ce lieu a été appelé les <i>Autels des Philènes</i>, <i>Aræ
+Philænorum</i>, et a servi de borne à l'empire des Carthaginois,
+qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux
+colonnes d'Hercule.</p>
+
+<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Strab. lib. 5,
+pag. 224.
+Diod. lib. 5,
+pag. 296.</span>
+L'histoire ne nous apprend rien de précis, ni du
+temps où les Carthaginois entrèrent en Sardaigne, ni
+de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle fut
+pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs
+guerres, elle leur fournit toujours des vivres en abondance:
+elle n'est séparée de l'île de Corse que par un
+détroit d'environ trois lieues. La partie méridionale, qui
+était la plus fertile, avait pour capitale <i>Caralis</i> ou <i>Calaris</i>
+(maintenant <i>Cagliari</i>). A l'arrivée des Carthaginois,
+les naturels du pays se retirèrent sur les montagnes
+situées vers le nord, qui sont presque inaccessibles,
+et d'où on ne put les faire sortir.</p>
+
+<p>
+Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares,
+appelées maintenant <i>Majorque</i> et <i>Minorque</i>. Le Port-Magon
+(<i>Portus Magonis</i>), qui est dans la dernière,
+fut ainsi appelé du nom d'un général carthaginois qui, <span class="side"> Liv. lib. 28,
+n. 37.</span>
+le premier, en fit usage et le fortifia. On ne sait point
+quel était ce Magon. Il y a assez d'apparence que c'était
+le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port est un
+des plus considérables de la mer Méditerranée.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. lib. 5,
+pag. 298; et
+lib. 19, pag.
+742.</span>
+Ces îles fournissaient aux Carthaginois les plus habiles
+frondeurs de l'univers, qui leur rendaient de grands services,
+et dans les batailles et dans les siéges de villes.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p183" id="p183">183</a></span>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 28,
+n. 37.</span>
+Ils lançaient de grosses pierres du poids de plus d'une
+livre, et quelquefois même des balles de plomb<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
+<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>, avec
+une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les
+casques, les boucliers, les cuirasses les plus fortes; et
+de plus, avec tant d'adresse, que presque jamais ils ne
+manquaient l'endroit qu'ils avaient dessein de frapper.
+On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles Baléares
+à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient
+sur une branche d'arbre élevée le morceau de
+pain destiné au déjeuner des enfants, qui demeuraient à<span class="side"> Strab. lib. 3,
+pag. 167; [et
+14. p. 654.]</span>
+jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu. C'est ce qui a fait
+appeler ces îles par les Grecs, <i>Baleares</i> et <i>Gymnasiæ</i>,
+parce que leurs habitants s'exerçaient de bonne heure
+à lancer des pierres avec leurs frondes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209"
+name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209">
+(retour) </a> «Liquescit excussa glans fundà,
+et attritu aeris, velut igne, distillat.»
+(SENEC. <i>nat. Quæst.</i> lib. 2, c. 57.)
+
+<p>= On trouvera plus bas (liv. IX,
+ch. 11, § v.) une note détaillée sur
+les balles de plomb que lançaient les
+frondeurs des îles Baléares.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Espagne.</i></p>
+
+<p>Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir
+donner une légère idée de l'Espagne.</p>
+
+<p><span class="side"> Cluver.
+lib. 2, cap. 2.</span>
+L'Espagne se divise en trois parties: la Bœtique, la
+Lusitanie, la Tarragonaise.</p>
+
+<p>La BŒTIQUE <a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a>
+<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, ainsi appelée du fleuve Bœtis (le Guadalquivir),
+était au midi, et contenait ce qu'on appelle
+maintenant le royaume de Grenade, l'Andalousie, une
+partie de la nouvelle Castille, et l'Estramadoure. Cadix,
+appelée par les anciens <i>Gades</i> et <i>Gadira</i>, est une ville
+située dans une petite île du même nom, sur la côte
+occidentale de l'Andalousie, à neuf lieues environ de<span class="side"> Strab. lib. 3,
+pag. 171.</span>
+Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là
+ses conquêtes, s'y arrêta, comme étant parvenu au bout
+<span class="pagenum"><a name="p184" id="p184">184</a></span>
+du monde. Il y érigea deux colonnes pour servir de
+monuments à ses victoires, selon la coutume de ces
+temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique
+les colonnes aient été ruinées par l'injure des temps.
+Les sentiments des auteurs sont fort partagés sur l'endroit
+où l'on doit placer ces colonnes. La Bœtique était <span class="side"> Strab. l. 3,
+p. 139-142.</span>
+la partie de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la
+plus peuplée. On y comptait jusqu'à deux cents villes.
+C'était là qu'habitaient les peuples appelés <i>Turdetani</i>,
+ou <i>Turduli</i>. Sur le Bœtis étaient situées trois grandes
+villes: vers la source, <i>Castulo</i>; plus bas, <i>Corduba</i>
+(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Sénèques;
+enfin <i>Hispalis</i> (Séville).</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210"
+name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210">
+(retour) </a> Il faut lire par-tout BÆTIQUE et
+BÆTIS; c'est la véritable orthographe.--L.</blockquote>
+
+<p>La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan,
+au nord par le fleuve <i>Durius</i> (le Duero), et au midi
+par le fleuve <i>Anas</i> (la Guadiana). Entre ces deux
+fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec
+une partie de la nouvelle Castille.</p>
+
+<p>La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne,
+c'est-à-dire, les royaumes de Murcie et de Valence, la
+Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la Biscaye, les Asturies,
+la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande
+partie des deux Castilles. <i>Tarraco</i> (Tarragone), ville
+très-considérable, a donné son nom à cette partie de
+l'Espagne. Assez près de cette ville est <i>Barcino</i> (Barcelone).
+Son nom fait conjecturer qu'elle a été bâtie par
+Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, père du grand Annibal.
+Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient: <span class="side"> Iberus.</span>
+<i>Celtiberi</i>, placés au-delà de l'Èbre; <i>Cantabri</i>, maintenant
+la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède;
+<i>Oretani</i>, etc.</p>
+
+<p>L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et
+<span class="pagenum"><a name="p185" id="p185">185</a></span>
+peuplée d'habitants belliqueux, avait de quoi piquer en
+même temps et l'avarice et l'ambition des Carthaginois,
+plus marchands encore que conquérants par la constitution
+même de leur république. Ils savaient sans doute
+ce que Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, <span class="side"> Diod. lib. 5,
+pag. 312.</span>
+lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où
+étaient encore les Espagnols des richesses immenses cachées
+dans les entrailles de leurs terres, leur enlevèrent
+les premiers ces précieux trésors pour des marchandises
+de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils prévoyaient
+aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs
+lois, il leur fournirait en abondance de bonnes troupes,
+qui leur serviraient à conquérir les autres nations,
+comme cela arriva en effet.</p>
+
+<p><span class="side"> Justin.
+lib. 44, c. 5.
+Diod. lib. 5,
+pag. 300.</span>
+Ce qui donna d'abord occasion aux Carthaginois de
+passer en Espagne, fut le secours qu'ils envoyèrent à
+ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les Espagnols.
+Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique
+et que Carthage, et même plus ancienne que l'une et
+que l'autre. Les Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le
+culte d'Hercule, et y construisirent en son honneur un
+temple magnifique, qui depuis a toujours été fort célèbre.
+L'heureux succès de cette première expédition
+des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs
+armes en Espagne.</p>
+
+<p>
+On ne sait point précisément dans quel temps les
+Carthaginois entrèrent en Espagne, ni jusqu'où d'abord
+ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a de l'apparence
+que, dans ces premiers commencements, elles furent
+fort lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples
+très-belliqueux et qui se défendaient avec beaucoup de <span class="side"> Strab. lib. 3,
+pag. 158.</span>
+courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout,
+<span class="pagenum"><a name="p186" id="p186">186</a></span>
+comme l'observe Strabon, si les Espagnols, réunis tous
+ensemble, avaient formé un corps d'état, et s'étaient
+prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque
+peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans
+avoir avec eux ni commerce ni liaison, il fallait les
+dompter les uns après les autres: ce qui, d'un côté, fut
+la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait traîner
+les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays
+beaucoup plus difficile<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a>
+<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>. Aussi a-t-on remarqué que,
+quoique l'Espagne ait été la première province de celles
+qui sont dans le continent que les Romains aient attaquée,
+elle est la dernière qu'ils aient domptée; et elle
+ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de
+deux cents ans d'une vigoureuse résistance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211"
+name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211">
+(retour) </a> «Hispania, prima Romanis inita
+provinciarum quæ quidem continentis
+sint, postrema omnium perdomita
+est.» (LIV. lib. 28, n. 12.)</blockquote>
+
+<p>Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent
+des guerres d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne,
+dont nous parlerons bientôt, qu'avant ce temps
+les Carthaginois n'y avaient pas fait de grandes conquêtes,
+et qu'il leur restait encore beaucoup de pays
+à subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent
+de s'en rendre presque entièrement maîtres.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 192; et
+lib. 1, pag. 9.</span>
+Dans le temps qu'Annibal partit pour l'Italie, toute
+la côte d'Afrique, depuis les Autels des Philènes (<i>Philænorum
+Aræ</i>), qui sont le long de la grande Syrte,
+jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise
+aux Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué
+toute la côte occidentale de l'Espagne, le long de
+l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte de l'Espagne qui
+est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque entièrement
+subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils
+<span class="pagenum"><a name="p187" id="p187">187</a></span>
+avaient bâti Carthagène; et ils étaient maîtres de tout
+ce pays jusqu'à l'Èbre, qui bornait leur domaine. Voilà
+quelle était pour-lors l'étendue de leur empire. Il était
+resté dans le cœur du pays quelques peuples qu'ils n'avaient
+pu soumettre.</p>
+
+<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Sicile.</i></p>
+
+<p>Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues.
+Je rapporterai ici celles qui se sont faites depuis
+le règne de Xerxès, qui engagea les Carthaginois à
+porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre
+punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt
+ans, depuis l'an du monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le
+commencement de ces guerres, Syracuse, qui était la
+plus considérable et la plus puissante ville de Sicile,
+avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon,
+d'Hiéron, de Thrasybule, trois frères qui se succédèrent
+l'un à l'autre. Après eux, le gouvernement démocratique,
+c'est-à-dire populaire, y fut établi, et subsista
+plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent
+à Syracuse furent les deux Denys, Timoléon
+et Agathocle. Pyrrhus ensuite fut appelé en Sicile, et
+n'en demeura maître que pendant fort peu d'années. Tel
+fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des
+guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas
+peu à faire connaître quelle était la puissance des Carthaginois
+quand ils commencèrent à entrer en guerre
+avec les Romains.</p>
+
+<p>La Sicile est la plus grande et la plus considérable
+de toutes les îles de la mer Méditerranée. Elle est de
+figure triangulaire, et c'est pour cela qu'elle est appelée
+<i>Trinacria</i> et <i>Triquetra</i>. Le côté oriental, qui répond
+<span class="pagenum"><a name="p188" id="p188">188</a></span>
+à la mer Ionienne<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a>
+<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a> ou de Grèce, s'étend depuis le promontoire
+ou cap <i>Pachynum</i> (Passaro) jusqu'à <i>Pelorum</i>
+(le cap de Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette
+côte sont, <i>Syracusæ</i>, <i>Tauromenium</i>, <i>Messana</i><a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a>
+<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. Le
+côté septentrional, qui regarde l'Italie, s'étend depuis
+le cap de Pélore jusqu'au cap <i>Lilybée</i> (le cap Boéo).
+Les villes les plus célèbres sont, <i>Mylæ</i>, <i>Hymera</i>, <i>Panormus</i>,
+<i>Eryx</i>, <i>Motya</i>, <i>Lilybæum</i>. Le côté méridional,
+qui regarde l'Afrique, s'étend depuis le cap Lilybée
+jusqu'à Pachynum. Les villes les plus célèbres sont,
+<i>Selinus</i>, <i>Agrigentum</i>, <i>Gela</i>, <i>Camarina</i>. Cette île est
+séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas
+seulement, qu'on appelle le <span class="side"> Strab. lib. 6,
+pag. 267.</span> <i>phare de Messine</i>, parce
+qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en
+Afrique n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante
+et quinze lieues. Strabon le marque ainsi: mais il faut
+qu'il y ait erreur dans le chiffre; et ce qu'il ajoute
+immédiatement après en est une preuve. Il dit qu'un
+homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de
+la Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port
+de Carthage. Est-il possible que la vue porte jusqu'à 60
+ou 75 lieues? Il faut donc corriger ainsi cet endroit:
+Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25 lieues<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a>
+<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212"
+name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212">
+(retour) </a> Mer de Sicile: c'est le nom de
+la portion de mer qui sépare la Sicile
+de la Grèce. La mer <i>Ionienne</i>
+était plus haut, entre la Grèce et
+l'Italie.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213"
+name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213">
+(retour) </a> Ajoutez: <i>Catana</i>, <i>Megara</i>,
+<i>Naxos</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214"
+name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214">
+(retour) </a> Il ne faut rien changer au texte
+de Strabon, parce que ce texte est
+confirmé par deux autres passages
+du même auteur, dans lesquels la
+distance de Lilybée à Carthage est
+également donnée comme étant de
+1500 stades (II, p. 122; XVII,
+p. 834). La correction que propose
+Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs,
+le trajet de Carthage à Lilybée,
+d'après les observations récentes
+du capitaine Gauthier, que m'a
+communiquées M. Buache, de l'Institut,
+est de 1° 55' 30" de l'échelle
+des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de
+20 au degré; et non 25 lieues,
+comme le dit Rollin: cet intervalle, converti
+en stades, est égal à 1602
+stades de 833-1/3 au degré: ainsi la
+mesure de Strabon pèche plutôt en
+défaut qu'en excès.
+
+<p>Quant à l'impossibilité du fait
+rapporté par Strabon et par d'autres
+auteurs, elle est certaine, à ne considérer
+que la distance des deux
+points. Dans un mémoire lu à l'Institut,
+M. Mongez cherche à l'expliquer,
+en supposant, ce qui est possible, que
+les Carthaginois, au moment où ils
+envoyaient du secours à Lilybée, allumaient
+de grands feux sur les hauteurs
+voisines de Carthage pour avertir
+la garnison de Lilybée; or, on a
+des exemples que la diffusion de la
+lumière dans l'atmosphère rend visibles
+de tels signaux à des distances
+considérables. Dans cette hypothèse,
+on conçoit qu'un homme placé sur
+une vigie élevée, instruit par ces feux
+du départ des vaisseaux, ait voulu
+faire croire qu'il les voyait réellement
+sortir du port de Carthage.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p189" id="p189">189</a></span>
+
+
+
+<p>On ne sait point non plus précisément dans quel
+temps les Carthaginois commencèrent à porter leurs
+armes en Sicile<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a>
+<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>. Il est certain seulement qu'ils en possédaient <span class="side"> AN. M. 3501
+CARTH. 343.
+ROME 245.
+AV. J.C. 503.</span>
+déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les Romains
+un traité, l'année même où les rois furent chassés
+de Rome et les consuls substitués en leur place, vingt-huit
+ans avant que Xerxès attaquât la Grèce. Ce traité,
+qui est le premier dont il soit fait mention entre ces <span class="side"> Polyb. lib. 3,
+pag. 176.</span>
+deux peuples, parle de l'Afrique et de la Sardaigne
+comme appartenant aux Carthaginois, au lieu que,
+pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les
+parties de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité,
+il est marqué expressément que les Romains ni leurs
+alliés ne pourront naviguer au-delà du <i>Beau-Promontoire</i>,
+qui était tout près de Carthage, et que les marchands
+qui aborderont dans cette ville pour le commerce
+ne paieront que certains droits qui y sont fixés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215"
+name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215">
+(retour) </a> Les auteurs de l'Histoire universelle
+(T. XII, p. 17, éd. in 4o)
+trouvent ici une contradiction manifeste
+avec ce que Rollin a dit un
+peu plus haut: <i>ce fut Xerxès qui
+engagea les Carthaginois à porter
+leurs armes en Sicile</i>. La contradiction
+existerait en effet si Rollin avait
+dit: <i>à porter pour la première fois
+leurs armes en Sicile</i>.--L.</blockquote>
+
+<p>Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois
+étaient attentifs à ne donner aux Romains aucune
+<span class="pagenum"><a name="p190" id="p190">190</a></span>
+entrée dans les pays de leur obéissance, ni aucune
+connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors
+les Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance
+naissante des Romains, et qu'ils eussent déjà couvé dans
+leur sein des semences secrètes de la jalousie et de la
+défiance qui devaient un jour éclater par des guerres
+aussi longues que cruelles, et par une animosité et une
+haine de part et d'autre que la ruine seule de l'un des
+deux empires pouvait éteindre.</p>
+
+<p>[Sidenote: Diod. l. II,
+p. 1 et 16-22.
+AN. M. 3520
+AV. J.C. 484.]
+Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois
+firent alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce
+prince, qui ne se proposait rien moins que d'exterminer
+entièrement les Grecs, qu'il regardait comme des
+ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir
+dans son dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois,
+dont la puissance dès-lors était formidable.
+Ceux-ci, qui ne perdaient point de vue le dessein qu'ils
+avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile, saisirent
+avidement l'occasion favorable qui se présentait
+d'en achever la conquête. Le traité fut donc conclu. On
+convint que les Carthaginois attaqueraient avec toutes
+leurs forces les Grecs établis dans la Sicile et dans
+l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait
+contre la Grèce même.</p>
+
+<p>Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans.
+L'armée de terre ne montait pas à moins de trois cent
+mille hommes. La flotte était composée de deux mille
+vaisseaux<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a>
+<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>, et de plus de trois mille petits bâtiments de
+<span class="pagenum"><a name="p191" id="p191">191</a></span>
+charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le
+plus estimé, partit de Carthage avec ce formidable
+appareil. Il aborda à Palerme<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a>
+<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>, et, après y avoir fait
+prendre quelque repos à ses troupes, il marcha contre
+la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort éloignée, et en
+forma le siège. Théron, gouverneur de la place<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a>
+<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>, se
+voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui
+s'en était rendu maître. Il accourut aussitôt à son secours
+avec une armée de cinquante mille hommes de pied,
+et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le courage et
+l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se
+défendirent très-vigoureusement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216"
+name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216">
+(retour) </a> J'ai peine à croire que cette armée
+fût aussi nombreuse que le disent
+Hérodote et Diodore de Sicile. On
+ne voit pas qu'en aucune autre circonstance
+les Carthaginois aient mis
+sur pied une armée de 150,000
+hommes, à plus forte raison de
+300,000: et, quant au nombre de
+2000 vaisseaux de guerre, on peut
+en douter, quand on songe que la
+flotte de Xerxès n'était que de
+1200 vaisseaux.
+
+<p>Hérodote ne paraît pas du reste
+garantir la certitude de ces renseignements;
+il les rapporte sur la foi
+des Siciliens eux-mêmes: λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν
+Σικελίῃ οἰκηµένων (HÉRODOTE, VII, § 165);
+et l'on peut croire que les Siciliens
+ont grossi le nombre de leurs ennemis
+pour augmenter la gloire de leur
+triomphe.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217"
+name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217">
+(retour) </a> Cette ville est appelée en latin
+<i>Panormus</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218"
+name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218">
+(retour) </a> Il était tyran d'Agrigente.--L.</blockquote>
+
+<p>Gélon était fort habile dans le métier de la guerre,
+sur-tout pour les ruses. On lui amena un courrier
+chargé d'une lettre des habitants de Sélinonte, ville de
+Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient avis
+que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée
+arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses
+troupes un pareil nombre, qu'il fit partir vers le temps
+dont on était convenu. Ayant été reçus dans le camp
+des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent
+sur Amilcar, qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux.
+Dans le moment même de leur arrivée, Gélon
+attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, qui se
+défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils
+apprirent la mort de leur général, et qu'ils virent leur
+<span class="pagenum"><a name="p192" id="p192">192</a></span>
+flotte en feu, le courage et les forces leur manquant,
+ils prirent la fuite. Le carnage fut horrible, et il y en
+eut plus de cent cinquante mille de tués. Les autres,
+s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de
+tout, ne purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent
+à discrétion. Ce combat se donna le jour même
+de la célèbre action des Thermopyles, où trois cents
+Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès
+le passage dans la Grèce<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a>
+<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. <span class="side"> Lib. 7, cap.
+167.</span> Hérodote raconte autrement
+la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi
+les Carthaginois était que ce général, voyant la défaite
+entière de ses troupes, pour ne point survivre à sa
+honte, se précipita lui-même dans le bûcher où il avait
+immolé plusieurs victimes humaines.</p>
+
+<p>Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la
+défaite entière de l'armée, la surprise, la douleur, le
+désespoir, y causèrent un trouble et une alarme qui ne
+peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir l'ennemi à
+leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de
+perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent
+aussitôt vers Gélon pour lui demander la paix,
+à quelque condition que ce fût: il les écouta avec bonté.
+La victoire si complète qu'il venait de remporter, loin
+de le rendre fier et intraitable, n'avait fait qu'augmenter
+sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis.
+Il leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils
+payassent pour frais de la guerre deux mille talents; ce
+qui revient à six millions de notre monnaie<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a>
+<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>. Il demanda
+<span class="pagenum"><a name="p193" id="p193">193</a></span>
+aussi qu'ils bâtissent deux temples où l'on exposât
+en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions
+du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était
+point acheter trop cher une paix qui leur était si nécessaire,
+et qu'ils n'avaient presque pas osé espérer. Giscon,
+fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils avaient
+d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre,
+et de leur en faire porter la peine, fut puni du malheur
+de son père, et envoyé en exil. Il passa le reste de sa
+vie à Sélinonte, ville de Sicile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219"
+name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219">
+(retour) </a> Hérodote (II, § 166) et Aristote
+(<i>Poetic.</i> § 23) disent au contraire
+que ce fut le jour même de la
+bataille de Salamine. Leur témoignage
+mérite sans doute la préférence.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220"
+name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220">
+(retour) </a> 11,000,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p>Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple,
+et invita tous les citoyens à venir à l'assemblée avec
+leurs armes. Pour lui, il entra sans armes et sans gardes,
+et rendit compte de toute la conduite de sa vie. Son
+discours ne fut interrompu que par des témoignages
+publics de reconnaissance et d'admiration. Loin d'être
+traité comme un tyran qui eût opprimé la liberté de sa
+patrie, il en fut regardé comme le bienfaiteur et le libérateur.
+Tous, d'un consentement unanime, le proclamèrent
+roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à
+deux de ses frères.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 13,
+p. 169-171,
+et 179-186.
+AN. M. 3592
+CARTH. 434.
+ROM. 336.
+AV. J.C. 412.</span>
+Après la célèbre défaite des Athéniens devant Syracuse,
+où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains,
+qui s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains,
+craignant le ressentiment de leurs ennemis, et se voyant
+déjà attaqués par ceux de Sélinonte, implorèrent le
+secours des Carthaginois, et se mirent, eux et leur ville,
+sous leur protection. On délibéra quelque temps à
+Carthage sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant
+de grandes difficultés. D'un côté les Carthaginois
+désiraient fort se rendre maîtres d'une ville qui était
+tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre ils craignaient la
+<span class="pagenum"><a name="p194" id="p194">194</a></span>
+puissance et les forces des Syracusains, qui venaient
+d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et
+qu'une si grande victoire rendait plus formidables que
+jamais. La passion de s'agrandir l'emporta, et l'on promit
+du secours aux Ségestains.</p>
+
+<p>On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel
+avait pour-lors la première dignité de l'état, c'est-à-dire
+celle de suffète. Il était petit-fils d'Amilcar, qui avait
+été défait par Gélon, et tué devant Hymère, et fils de
+Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit, animé
+d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer
+la honte de la dernière défaite. Son armée et sa
+flotte étaient très-nombreuses<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a>
+<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>. Il aborda à un lieu
+appelé le <i>Puits de Lilybée</i><a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a>
+<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>, qui a donné son nom à
+la ville bâtie depuis dans le même endroit. Sa première
+entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut très-vive,
+et la défense ne le fut pas moins, les femmes
+même montrant un courage beaucoup au-dessus de
+leur sexe. Après une longue résistance, la ville fut prise
+d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur exerça
+les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni
+à l'âge. Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par
+la fuite de demeurer dans la ville, après l'avoir démantelée,
+et de cultiver les terres, à condition de payer
+un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait depuis
+242 ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221"
+name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221">
+(retour) </a> Suivant Éphore, il avait 200,000
+hommes de pied, 4000 cavaliers
+(ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée,
+seulement 100,000 en tout
+(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier
+s'accorde avec Xénophon (<i>Hellen.</i>
+I, c. 1, § 27).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222"
+name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222">
+(retour) </a> Il aborda au cap Lilybée, et
+campa près du puits de ce nom.--L.</blockquote>
+
+<p>Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi
+d'assaut, après avoir été traitée avec encore plus de
+<span class="pagenum"><a name="p195" id="p195">195</a></span>
+cruauté, fut entièrement rasée 240 ans après sa fondation.
+Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de supplices
+à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous
+dans l'endroit même où son grand-père avait été tué par
+les cavaliers de Gélon, pour apaiser et satisfaire ses
+mânes par le sang de ces malheureuses victimes.</p>
+
+<p>Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage.
+Toute la ville sortit au-devant de lui, et le reçut au
+milieu des cris de joie et des applaudissements.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 13,
+p. 201-203,
+206-211, 226-231.</span>
+Ces heureux succès renouvelèrent le désir et le dessein
+qu'avaient toujours eus les Carthaginois de se
+rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après, ils
+nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il
+s'excusait sur son grand âge, et refusait de se charger
+de cette guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon,
+fils d'Hannon, qui était de la même famille. Les préparatifs
+de la guerre furent proportionnés au grand
+dessein que les Carthaginois avaient conçu. La flotte
+et l'armée se trouvèrent bientôt prêtes, et l'on partit
+pour la Sicile. Le nombre des troupes montait, selon
+Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon
+Éphore, à trois cent mille<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a>
+<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. Les ennemis, de leur côté,
+s'étaient mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains
+avaient envoyé chez tous leurs alliés pour y lever
+des troupes, et dans toutes les villes de la Sicile pour
+les exhorter à défendre courageusement leur liberté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223"
+name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223">
+(retour) </a> Timée, presque toujours en opposition
+avec Éphore, mérite beaucoup
+plus de confiance. L'antiquité
+reprochait à ce dernier peu de véracité:
+et ce reproche paraît assez
+confirmé par les passages que Diodore
+cite de lui.--L.</blockquote>
+
+<p>Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques.
+C'était une ville puissamment riche, et environnée de
+<span class="pagenum"><a name="p196" id="p196">196</a></span>
+bonnes fortifications. Elle était située, aussi-bien que
+Sélinonte, sur la côte de Sicile qui regarde l'Afrique.
+En effet, Annibal commença la campagne par le siége
+de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit,
+il tourna tous ses efforts de ce côté-là, fit faire
+des levées et des terrasses qui allaient jusqu'à la hauteur
+des murs, et employa à ces ouvrages les décombres et
+les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la
+ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste
+se mit bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand
+nombre de soldats, et le général même. Les Carthaginois
+crurent que c'était une punition des dieux, qui
+vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs
+même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la
+nuit. On cessa donc de toucher aux tombeaux, on ordonna
+des prières selon le rit observé à Carthage, on
+immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine,
+et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en
+l'honneur de Neptune.</p>
+
+<p>Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs
+avantages, se trouvèrent tellement pressés par la famine,
+que, se voyant sans espérance et sans ressource,
+ils prirent le parti d'abandonner la ville: on marqua la
+nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle
+fut la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner
+leurs maisons, leurs richesses, leur patrie; mais
+la vie leur était plus chère que tout le reste. Jamais
+spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres, on
+voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles
+leurs enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur;
+mais ce qu'il y eut de plus douloureux fut la nécessité
+où l'on se trouva de laisser dans la ville les vieillards et
+<span class="pagenum"><a name="p197" id="p197">197</a></span>
+les malades, à qui leur état ne permettait ni de fuir ni
+de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela,
+qui était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous
+les soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état
+si déplorable.</p>
+
+<p>Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger
+tous ceux qui y étaient restés. Le butin fut immense,
+et tel qu'on peut s'imaginer dans une ville des plus
+opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille habitants,
+et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par
+conséquent de pillage. On y trouva un nombre infini de
+tableaux, de vases, de statues de toutes sortes (car cette
+ville avait un goût exquis pour ces raretés), et entre
+autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé à
+Carthage.</p>
+
+<p>Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y
+fit passer le quartier d'hiver à ses troupes, pour leur
+donner quelque repos, et au commencement du printemps
+il en sortit, après avoir ruiné entièrement la ville.
+Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours
+qu'y mena Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité
+à Syracuse. Imilcon termina la guerre par un traité
+qu'il fit avec Denys, dont les conditions furent que les
+Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la
+Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a>
+<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>, de
+Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui
+de Géla et de Camarine, dont les habitants pourraient
+demeurer dans leurs villes démantelées, en payant tribut
+aux Carthaginois; que les Léontins, les Messéniens, et
+tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et conserveraient
+<span class="pagenum"><a name="p198" id="p198">198</a></span>
+leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les
+Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon,
+après la conclusion de ce traité, retourna à Carthage,
+où la peste fit périr un grand nombre de citoyens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224"
+name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224">
+(retour) </a> Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux peuples
+distingués.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 14,
+p. 268-278.
+AN. M. 3600
+CARTH. 442.
+ROM. 344.
+AV. J.C. 404.</span>
+Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois
+que pour se donner le temps d'affermir son autorité
+naissante, et de travailler aux préparatifs de la guerre
+qu'il méditait contre eux. Comme il savait combien la
+puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien
+pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut
+merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle
+de ses peuples. La réputation de ce prince, le désir de
+s'en faire connaître, l'attrait du gain, et la vue des récompenses
+qu'il promettait à ceux dont l'industrie se
+ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce
+qu'il y avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout
+genre. Syracuse entière était devenue comme un grand
+atelier, où de tous côtés on était occupé à faire des
+épées, des casques, des boucliers, des machines de
+guerre, et à préparer tout ce qui est nécessaire pour la
+construction et pour l'équipement des vaisseaux. L'invention
+de ceux à cinq rangs de rames était toute récente:
+jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois
+rangs de rames, <i>triremes</i>. Denys animait le travail par
+sa présence, par des libéralités et des louanges qu'il
+savait dispenser à propos, et sur-tout par des manières
+populaires et engageantes, moyens encore plus efficaces
+que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des
+ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui
+excellaient dans leur genre<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a>
+<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225"
+name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225">
+(retour) </a> «Honos alit artes.»</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p199" id="p199">199</a></span>
+
+<p>Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents
+pays un grand nombre de troupes, il convoqua l'assemblée
+des Syracusains, leur exposa son dessein, et leur
+représenta que les Carthaginois étaient les ennemis déclarés
+des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que
+d'envahir toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le
+joug toutes les villes grecques, et que, si l'on n'arrêtait
+leurs progrès, Syracuse se verrait bientôt elle-même attaquée;
+que, s'ils ne faisaient point actuellement d'entreprise,
+on devait leur inaction aux ravages que la peste
+avait causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable
+dont il fallait profiter. Quoique la tyrannie et
+le tyran fussent très-odieux aux Syracusains, la haine
+contre les Carthaginois l'emporta; et tout le monde,
+plus touché des motifs d'une politique intéressée que de
+la justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun
+sujet de plaintes, sans déclaration de guerre, il abandonna
+au pillage et à la fureur du peuple les biens et
+la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez grand
+nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient
+le commerce. On courut de tous côtés dans leurs
+maisons; on pilla leurs effets; on prétendit être suffisamment
+autorisé pour leur faire souffrir à eux-mêmes
+toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles
+des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants
+du pays; et ce pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité
+fut suivi dans toute l'étendue de la Sicile. Ce fut
+là comme le signal sanglant de la guerre qu'on leur déclarait.
+Denys, après avoir ainsi commencé par se faire
+justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour
+demander qu'ils rendissent la liberté à toutes les villes
+de la Sicile; qu'autrement ils y seraient traités comme
+<span class="pagenum"><a name="p200" id="p200">200</a></span>
+ennemis. Cette nouvelle y répandit une grande alarme,
+sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient.</p>
+
+<p>Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui
+était la place d'armes des Carthaginois en Sicile, et il
+poussa vivement ce siége, sans qu'Imilcon, qui commandait
+la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit avancer
+ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha
+des murs les tours à six étages qui étaient portées sur
+des roues, et qui égalaient la hauteur des maisons, et de
+là il incommodait fort les assiégés par ses catapultes,
+machines nouvellement inventées, qui lançaient en
+grand nombre et avec grande force des traits et des
+pierres contre les ennemis. La ville enfin, après une
+longue et vigoureuse résistance, fut prise d'assaut, et
+tous les habitants passés au fil de l'épée, excepté ceux
+qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna le
+pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison
+et un gouvernement sûr, retourna à Syracuse.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 14,
+p. 279-295.
+Justin. l. 19,
+c. 2 et 3.</span>
+L'année suivante, Imilcon, que les Carthaginois
+avaient nommé suffète, revint en Sicile avec une armée
+beaucoup plus nombreuse qu'auparavant<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a>
+<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>. Il aborda à
+Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs
+autres villes<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a>
+<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. Animé par ces heureux succès, il marcha
+vers Syracuse pour en former le siége, menant ses troupes
+de pied par terre, pendant que sa flotte, sous la conduite
+de Magon, côtoyait les bords.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226"
+name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226">
+(retour) </a> De 300,000 hommes de pied,
+de 4000 chevaux, et de 400 chariots,
+selon Éphore; et seulement
+de 100,000 hommes, selon Timée.
+(Diod. Sic. XIV, § 54).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227"
+name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227">
+(retour) </a> Entre autres, Messane qu'il rasa,
+et Catane.--L.</blockquote>
+
+<p>L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville.
+Plus de deux cents vaisseaux, ornés des dépouilles des
+<span class="pagenum"><a name="p201" id="p201">201</a></span>
+ennemis, et s'avançant en bon ordre, entrèrent comme
+en triomphe dans le grand port, suivis de cinq cents
+barques<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a>
+<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>. On vit en même temps arriver d'un autre côté
+l'armée de terre, composée, selon quelques auteurs, de
+trois cent mille hommes de pied et de trois mille chevaux.
+Imilcon fit dresser sa tente dans le temple même de
+Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades, c'est-à-dire
+à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en
+étant approché, il présenta la bataille aux habitants,
+qui se donnèrent bien de garde de l'accepter. Content
+d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de leur faiblesse et
+de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne doutant
+point que bientôt il ne dût se rendre maître de la
+ville, et la regardant déjà comme une proie assurée et
+qui ne pouvait lui échapper. Pendant trente jours il fit
+le dégât des terres voisines, et ruina tout le pays. Il se
+rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les temples
+de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp,
+il abattit tous les tombeaux qui étaient autour de la
+ville, et entre autres celui de Gélon et de Démarète sa
+femme, qui était d'une magnificence extraordinaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228"
+name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228">
+(retour) </a> Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.</blockquote>
+
+<p>Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée.
+Tout l'éclat de ce triomphe anticipé s'évanouit en un
+moment, et montra à tous les mortels, dit l'historien,
+que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou
+tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître
+sa faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de
+presque toutes les villes de Sicile, s'attendait à mettre
+le comble à ses victoires par la prise de Syracuse, la
+maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit des
+<span class="pagenum"><a name="p202" id="p202">202</a></span>
+ravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et
+la chaleur, cette année, était très-grande. La contagion
+commença par les Africains, qui mouraient à tas, sans
+qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait les morts;
+mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal
+se communiquant promptement, les cadavres demeurèrent
+sans sépulture, et les malades sans secours. Cette
+peste était accompagnée de symptômes extraordinaires,
+de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de déchirements
+d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps,
+de frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient
+sur quiconque venait à leur rencontre, et le mettaient
+en pièces.</p>
+
+<p>Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable
+d'attaquer les ennemis. Plus qu'à demi vaincus par
+la peste, ils ne firent pas grande résistance. Les vaisseaux
+furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi,
+ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse,
+vieillards, femmes, enfants, sortirent en foule de la ville
+pour être témoins d'un événement qui leur paraissait
+tenir du miracle. Ils levaient les mains au ciel pour remercier
+les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs
+de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement
+par ces barbares. La nuit étant survenue, chacun
+se retira de son côté. Imilcon profita de ce moment de
+relâche, et envoya vers Denys pour lui demander la
+permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui
+lui restait de troupes, en lui offrant trois cents talents<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
+<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>,
+qui étaient tout l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir
+cette permission que pour les seuls Carthaginois,
+<span class="pagenum"><a name="p203" id="p203">203</a></span>
+avec lesquels il se sauva de nuit, laissant tous les autres
+soldats à la discrétion de l'ennemi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229"
+name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229">
+(retour) </a> Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p>Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si
+fier quelques moments auparavant, se retira de Syracuse.
+Plaignant amèrement son sort, et encore plus
+celui de la république, il accusait avec insulte et emportement
+les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car
+l'ennemi, disait-il, peut bien se réjouir de nos maux,
+mais non s'en glorifier. Vainqueurs des Syracusains, la
+peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande douleur, et
+qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu
+à tant de braves guerriers qui étaient morts les armes
+à la main; «mais, ajoutait-il, la suite fera connaître si
+c'est la crainte de la mort, ou le désir de ramener dans
+leur patrie les restes malheureux de mes citoyens, qui
+m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.»
+En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva
+dans une désolation qui ne se peut exprimer, il entra
+dans sa maison, en ferma les portes sur lui sans vouloir
+y admettre personne, pas même ses enfants; et se donna
+la mort par un prétendu courage que les païens admiraient,
+mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait
+dans le fond un véritable désespoir.</p>
+
+<p>Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville
+infortunée. Les Africains, de tout temps pleins de haine
+contre Carthage, mais irrités alors jusqu'à la fureur de
+ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à Syracuse, en
+les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des forcenés,
+sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après
+s'être saisis de Tunis, marchent contre Carthage au
+nombre de plus de deux cent mille hommes. La ville se
+crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un
+<span class="pagenum"><a name="p204" id="p204">204</a></span>
+effet et comme une suite de la colère des dieux, qui
+poursuivait les coupables jusque dans Carthage même.
+Comme ses habitants portaient la superstition à l'excès,
+sur-tout dans les calamités publiques, on songea avant
+tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des
+divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer
+l'outrage qui leur avait été fait par le pillage de leurs
+temples, on leur érigea de magnifiques statues, on leur
+donna pour prêtres les personnes les plus qualifiées de
+la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes selon
+le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir
+leur rendre ces déesses propices. Après ce premier
+soin, on songea à la défense de la ville. Heureusement
+pour les Carthaginois cette armée nombreuse était sans
+chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles
+provisions, nulles machines de guerre; point de discipline
+ni de subordination: chacun voulait commander
+ou se conduire à son gré. La division s'étant donc mise
+parmi ces troupes, et la famine augmentant tous les
+jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son
+pays, et délivrèrent Carthage d'une grande alarme.</p>
+
+<p>Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient
+toujours de nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon,
+leur général, qui était un des deux suffètes, perdit
+une grande bataille, où il fut tué<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a>
+<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>. Les chefs des Carthaginois
+demandèrent la paix, qui leur fut accordée
+à ces conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes
+de la Sicile, et qu'ils paieraient tous les frais de cette
+guerre. Ils parurent les accepter; mais, ayant représenté
+qu'ils ne pouvaient livrer les villes sans l'ordre
+<span class="pagenum"><a name="p205" id="p205">205</a></span>
+de leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour
+envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour
+lever et exercer de nouvelles troupes, à qui l'on donna
+pour chef Magon, fils de celui qui venait d'être tué.
+Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de mérite
+et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que
+le temps de la trève fut expiré, il donna une bataille
+contre Denys, où Leptine, l'un de ses généraux, fut
+tué, et où il demeura sur la place, du côté des Syracusains,
+plus de quatorze mille hommes. Le fruit de
+cette victoire fut une paix honorable, qui laissait les
+Carthaginois en possession de tout ce qu'ils avaient
+dans la Sicile, en y ajoutant même quelques places,
+et qui leur assignait mille talents pour les frais de la
+guerre, c'est-à-dire trois millions de livres<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a>
+<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230"
+name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230">
+(retour) </a> Son armée était de 80,000 hommes.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231"
+name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231">
+(retour) </a> 5,500,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Justin.
+lib. 2, cap. 5.</span>
+Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à l'occasion
+d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à
+Denys pour lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise,
+il fut défendu, par arrêt du sénat, aux
+Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la langue
+grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun
+commerce avec les ennemis, soit par lettre, soit de
+vive voix.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 15,
+pag. 344.</span>
+Carthage eut bientôt après une nouvelle secousse à
+essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de
+grands ravages. Des terreurs paniques et de violents
+transports de frénésie saisissaient tout-à-coup les malades.
+Ils sortaient brusquement de leurs maisons les
+armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de
+la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient
+<span class="pagenum"><a name="p206" id="p206">206</a></span>
+à leur rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne
+voulurent profiter de l'occasion pour secouer
+un joug qu'ils portaient avec peine; mais les uns et les
+autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance.
+Une entreprise que Denys forma en Sicile, dans le
+même temps et par les mêmes vues, ne lui réussit pas
+mieux. Il mourut quelque temps après, et eut pour
+successeur son fils, qui porta le même nom.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 178.</span>
+Nous avons déjà rapporté un premier traité conclu
+entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un
+second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année
+de la fondation de Rome, et par conséquent vers le
+temps dont nous parlons. Ce second traité contenait
+à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté
+que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément
+compris, et joints aux Carthaginois.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 16,
+p. 459-572.
+Plut.
+in Timol.
+AN. M. 3656
+CARTH. 498.
+ROM. 400.
+AV. J.C. 348.</span>
+Après la mort du premier Denys, il y eut de grands
+troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été
+chassé, s'y rétablit à main armée, et y exerça de grandes
+cruautés. Une partie des citoyens implora le secours
+d'Icétès, tyran des Léontins, qui était originaire de
+Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut très-favorable
+aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile,
+et ils y envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité,
+ceux d'entre les Syracusains qui étaient les
+mieux intentionnés eurent recours aux Corinthiens,
+qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et
+qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus
+déclarés contre la tyrannie, et les plus vifs défenseurs
+de la liberté. Les Corinthiens leur envoyèrent Timoléon.
+C'était un homme d'un rare mérite, et qui avait
+signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant
+<span class="pagenum"><a name="p207" id="p207">207</a></span>
+sa patrie du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre
+famille. Il partit avec dix vaisseaux seulement, et,
+étant arrivé à Rhége, il éluda par un heureux stratagème
+la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été
+avertis de son départ et de son dessein par Icétès,
+voulaient l'empêcher de passer en Sicile.</p>
+
+<p>Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui.
+Avec cette poignée de gens, il marche hardiment au
+secours de Syracuse. Sa petite troupe se grossit à mesure
+qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient dans un
+étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils
+voyaient les Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la
+ville; Denys, de la citadelle. Heureusement, dès que
+Timoléon fut arrivé, Denys, qui était sans ressource,
+lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les
+troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva
+par son moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter
+adroitement aux soldats étrangers, qui, selon le
+défaut que nous avons remarqué dans le gouvernement
+de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de
+Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce,
+qu'il était bien étrange que des Grecs travaillassent à
+rendre les barbares maîtres de la Sicile, d'où ils passeraient
+bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on
+s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin
+uniquement pour établir Icétès tyran à Syracuse? Ces
+discours s'étant répandus dans le camp, Magon fut saisi
+de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un prétexte
+pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes
+à le trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du
+port, et cingla vers Carthage. Icétès, après son départ,
+ne put pas tenir long-temps contre les Corinthiens:
+<span class="pagenum"><a name="p208" id="p208">208</a></span>
+ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la ville.</p>
+
+<p>Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son
+procès. Il prévint le supplice par une mort volontaire.
+Son corps fut attaché à une potence, et exposé en
+spectacle au peuple. <span class="side"> Plut. in
+Timoleone,
+p. 248-250.</span> On leva de nouvelles troupes, et
+l'on fit partir pour la Sicile une flotte plus nombreuse
+encore que la précédente. Elle était composée de deux
+cents vaisseaux, sans compter mille barques de transport;
+et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille
+hommes. Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite
+d'Amilcar et d'Annibal, et résolurent d'aller d'abord
+attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les attendit pas,
+et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était
+si grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y
+étaient, il n'y eut que trois mille Syracusains qui le
+suivirent, et quatre mille étrangers; encore de ces derniers
+il y en eut mille qui, par crainte, l'abandonnèrent
+dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant
+exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment
+pour le salut et la liberté de leurs alliés, il les mena
+contre l'ennemi, dont il savait que le rendez-vous était
+près d'une petite rivière appelée Crimise. Il paraissait
+de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec
+quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement,
+et mille chevaux; mais Timoléon, qui savait que la
+bravoure conduite par la prudence l'emporte sur le
+nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui
+paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et
+qui demandaient avec ardeur qu'on les menât contre
+l'ennemi. L'événement justifia ses vues et son espérance.
+La bataille se donna: les Carthaginois furent mis en
+déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommes
+<span class="pagenum"><a name="p209" id="p209">209</a></span>
+de tués, parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens
+de Carthage, ce qui causa dans cette ville un grand
+deuil et une grande consternation. Leur camp fut pris,
+et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un
+grand nombre de prisonniers.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. pag.
+248-250.</span>
+Timoléon, avec les nouvelles de sa victoire, envoya
+à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent parmi
+le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée
+de tous les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la
+seule de toutes les villes de Grèce où les plus beaux
+temples étaient ornés, non de dépouilles grecques, ni
+d'offrandes teintes encore du sang de la nation, et dont
+la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste,
+mais de dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions,
+faisaient connaître en même temps et le courage
+et la reconnaissance religieuse de ceux qui les avaient
+remportées: car elles disaient <i>que les Corinthiens, et
+Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug
+des Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile,
+avaient appendu ces armes dans les temples pour en
+rendre aux dieux des actions de graces immortelles</i>.</p>
+
+<p>Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi
+les troupes étrangères pour achever de piller et de ravager
+toutes les terres des Carthaginois, s'en retourna à
+Syracuse. En arrivant, il bannit de la Sicile les mille
+soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les fit
+sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en
+tirer d'autre vengeance.</p>
+
+<p>Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise
+de plusieurs villes, ce qui obligea les Carthaginois à
+demander la paix.</p>
+
+<p>Autant que les apparences du succès les rendaient
+<span class="pagenum"><a name="p210" id="p210">210</a></span>
+prompts à faire de grands efforts et à mettre sur pied
+de puissantes armées de terre et de mer, et que la prospérité
+leur faisait user de la victoire avec insolence et
+avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait
+dans le découragement, leur faisait perdre tout d'un
+coup de vue toutes leurs ressources, et leur inspirait la
+bassesse d'aller demander quartier à des ennemis peu
+considérables, et d'en accepter sans honte les conditions
+les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur
+imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne
+tiendraient que les terres qui étaient au-delà du fleuve
+Halycus<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a>
+<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>; qu'ils laisseraient la liberté à tous ceux du
+pays d'aller s'établir à Syracuse avec leurs familles et
+leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les tyrans
+ni alliance ni intelligence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232"
+name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232">
+(retour) </a> Cette rivière n'est pas loin
+d'Agrigente; elle est nommée <i>Lycus</i>
+dans Diodore [XVI, § 82] et dans
+Plutarque [in <i>Timol.</i>, p. 252 D.];
+mais on croit que c'est une faute.
+
+<p>= Cela est certain. Diodore donne
+ailleurs le vrai nom de cette rivière
+(XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV,
+§ 1).--L.</p></blockquote>
+
+<p><span class="side"> Justin.
+lib. 21, c. 4.</span>
+Il paraît que c'est à peu près dans le temps dont nous
+venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans
+Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants,
+forma le dessein de se rendre maître de la république,
+en faisant périr tout le sénat. Il choisit pour cette
+cruelle exécution le jour même des noces de sa fille, où
+il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les
+faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On
+n'osa pas punir un crime si horrible, tant était grand le
+crédit du coupable; on se contenta de le prévenir et de
+le détourner par un décret qui défendait en général la
+trop grande magnificence des noces, et mettait certaines
+bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant que
+<span class="pagenum"><a name="p211" id="p211">211</a></span>
+la ruse lui avait mal réussi, il songea à employer la force
+ouverte en armant tous les esclaves. Il fut encore decouvert;
+et, pour éviter la punition, il se retira avec
+vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement
+fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte
+les Africains et le roi des Maures, mais en vain. Il fut
+pris et conduit à Carthage. Après qu'on l'eut battu de
+verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa les bras et
+les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on
+attacha à la potence son corps tout déchiré de coups.
+Ses enfants et tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris
+aucune part à sa conspiration, en eurent à son supplice.
+On les condamna tous à la mort, afin de ne laisser personne
+dans sa famille en état ou d'imiter son crime, ou
+de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage:
+toujours sévère et excessive dans ses punitions, elle les
+portait aux dernières rigueurs, et les étendait jusque
+sur les innocents, sans consulter ni l'équité, ni la modération,
+ni la reconnaissance.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 19,
+p. 651-656,
+710-712-737
+743-760.
+Justin. l. 2,
+cap. 116.
+AN. M. 3685
+CARTH. 527.
+ROM. 429.
+AV. J.C. 319.</span>
+J'ai maintenant à parler des guerres que soutinrent
+les Carthaginois, tant dans la Sicile que dans l'Afrique
+même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années,
+leur donna beaucoup d'exercice.</p>
+
+<p>Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure
+et d'une condition très-basse. Soutenu d'abord par les
+forces des Carthaginois, il avait envahi la souveraine
+autorité dans Syracuse, et en était devenu le tyran.
+Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises,
+et Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui
+mettait la paix dans la Sicile. Mais il n'en garda pas
+long-temps les conditions et il se déclara bientôt contre
+les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite d'Amilcar,
+<span class="pagenum"><a name="p212" id="p212">212</a></span>
+remportèrent sur lui une victoire<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a>
+<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a> considérable,
+après laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse.
+Les Carthaginois l'y poursuivirent, et formèrent
+le siège de cette importante place, dont la prise devait
+les rendre maîtres de toute la Sicile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233"
+name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233">
+(retour) </a> C'était proche du fleuve et de la
+ville d'Hymère.</blockquote>
+
+<p>Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force,
+et qui d'ailleurs se voyait abandonné par tous les alliés
+à cause de sa cruauté inouïe, conçut un dessein si
+hardi et si impraticable selon toutes les apparences,
+que, même après l'exécution et le succès, il paraît
+encore presque incroyable: c'était de porter la guerre
+en Afrique, et d'aller assiéger Carthage, lui qui ne
+pouvait ni se défendre en Sicile, ni soutenir le siége
+de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas
+moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à
+personne sur son dessein, et se contenta de déclarer au
+peuple qu'il avait imaginé un moyen sûr de le tirer du
+péril où il était; qu'il ne s'agissait que de supporter
+avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités
+du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne
+pourraient se résoudre à prendre ce parti la liberté de
+sortir de la ville. Il n'en sortit que seize cents personnes.
+Il y laissa son frère Antandre, avec assez de troupes
+et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda
+la liberté à tous les esclaves qui étaient en âge de porter
+les armes, et, après leur avoir fait prêter serment,
+il les joignit à ses troupes. Il n'emporta que cinquante
+talents<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a>
+<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a> pour les besoins présents, bien assuré de trouver
+dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire.
+Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe
+<span class="pagenum"><a name="p213" id="p213">213</a></span>
+et Héraclide, sans qu'aucun sût où la flotte devait faire
+voile. Ils croyaient tous qu'on les mènerait dans l'Italie
+ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, ou
+vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi,
+pour en faire le dégât. Les Carthaginois, surpris
+d'un départ si inopiné, se mirent en état de l'empêcher;
+mais Agathocle se déroba à leur poursuite, et prit le
+large.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234"
+name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234">
+(retour) </a> Cinquante mille écus.
+= 257,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p>Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé
+en Afrique. Là, ayant assemblé ses troupes, il leur exposa
+ses raisons en peu de mots. Il leur représenta que
+l'unique moyen de délivrer leur patrie était de porter la
+guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui
+étaient aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis
+et énervés par les délices d'une vie oisive et voluptueuse;
+que les habitants du pays, accablés du joug
+d'une servitude également dure et honteuse, au premier
+bruit de leur arrivée, viendraient en foule se
+joindre à eux; que la hardiesse seule de leur projet
+déconcerterait les Carthaginois, qui ne s'attendaient à
+rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin
+jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne
+ferait plus d'honneur que celle-ci, puisque toutes les
+richesses de Carthage seraient la récompense des vainqueurs,
+et que tous les siècles parleraient avec éloge
+et avec admiration de leur courage. Tous les soldats,
+se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à
+son discours. Une seule chose les inquiétait, c'était
+l'éclipse de soleil qui était arrivée précisément à leur
+départ. Les peuples alors, même les plus policés, connaissaient
+peu la cause de ces phénomènes extraordinaires
+de la nature, et étaient accoutumés par leurs
+<span class="pagenum"><a name="p214" id="p214">214</a></span>
+devins à en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires,
+qui servaient souvent à régler les plus grandes
+entreprises. Agathocle rassura ses soldats en leur faisant
+entendre que ces sortes de defaillances des astres
+marquaient toujours un changement dans l'état présent;
+qu'ainsi le bonheur des Carthaginois allait prendre
+fin, et qu'il passerait de leur côté.</p>
+
+<p>Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque
+dans le même temps une seconde entreprise encore
+plus hardie et plus hasardeuse que n'avait été la première,
+par laquelle il les avait transportés en Afrique;
+ce fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait
+amenes. Plusieurs raisons le déterminèrent à prendre
+un parti si extrême. Il n'avait aucun bon port en
+Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les
+Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas
+manque de venir bientôt s'emparer sans résistance de
+sa flotte: s'il avait laissé tout ce qu'il fallait de troupes
+pour la defendre, il aurait trop affaibli son armée,
+d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état
+de tirer aucun avantage de cette diversion inopinée,
+qui dépendait uniquement d'un succès prompt et
+éclatant; enfin, il voulait mettre ses soldats dans la
+nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre ressource
+que la victoire. Il fallait bien du courage pour
+prendre une telle résolution. Il y avait préparé les officiers,
+qui lui étaient tous dévoués, et suivaient en
+tout ses impressions. On le vit donc paraître tout d'un
+coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et
+un habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se
+prépare à une cérémonie de religion. Alors prenant la
+parole: «Lorsque nous partîmes de Syracuse, dit-il, et
+<span class="pagenum"><a name="p215" id="p215">215</a></span>
+que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans cette
+funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à
+Cérès, divinités protectrices de la Sicile, et je leur
+promis, si elles nous délivraient d'un danger si pressant,
+de brûler en leur honneur tous nos vaisseaux
+dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats,
+à m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien
+nous dédommager de ce sacrifice.» En même temps,
+le flambeau à la main, il s'avance à grands pas vers le
+vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous
+les officiers en font autant chacun de leur côté, et sont
+suivis du soldat. Les trompettes sonnaient de toutes
+parts, et toute l'armée retentissait de cris de joie et
+d'applaudissements. En un moment la flotte fut brûlée.
+On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir
+sur la proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle
+et impétueuse les avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils
+furent un peu revenus à eux-mêmes, et que, mesurant
+dans leur esprit cette vaste étendue de mer qui les séparait
+de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi,
+sans ressource et sans aucun moyen d'en sortir,
+une noire tristesse et un morne silence succédèrent à
+ces marques de joie et à ces acclamations qui avaient
+été générales dans toute l'armée.</p>
+
+<p>Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions.
+Il conduisit sur-le-champ son armée vers une
+place qu'on appelait <i>la Grande-Ville</i><a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
+<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>, qui était du domaine
+de Carthage. Le pays qui y conduisait était le lieu
+du monde le plus délicieux et le plus agréable à la vue.
+On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées
+<span class="pagenum"><a name="p216" id="p216">216</a></span>
+de ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes
+de troupeaux; des maisons de campagne bâties avec une
+magnificence extraordinaire; de belles avenues plantées
+d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute espèce;
+des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un
+soin et une propreté qui faisait plaisir à l'œil. Cette vue
+ranima les soldats: ils arrivèrent pleins de courage à la
+Grande-Ville, qu'ils emportèrent d'emblée, et s'y enrichirent
+du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne fit
+pas plus de résistance: cette place n'était pas fort
+éloignée de Carthage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235"
+name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235">
+(retour) </a> <i>Mégalopolis</i>: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme ceux de
+<i>Néapolis</i>, <i>Tripolis</i>, etc.--L.</blockquote>
+
+<p>L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi
+était dans le pays, et avançait à grandes journées vers
+la ville. L'arrivée d'Agathocle fit conclure que les armées
+des Carthaginois avaient été défaites devant Syracuse,
+et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court
+en desordre dans la place publique: le sénat s'assemble
+à la hâte et tumultuairement. On délibère sur les moyens
+de sauver la ville. Il n'y avait point de troupes sur pied
+qu'on pût opposer à l'ennemi, et le danger présent ne
+permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever à
+la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après
+bien des avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes
+monta à quarante mille hommes d'infanterie, mille chevaux
+et deux mille chariots armés en guerre. On en
+donna le commandement à Hannon et à Bomilcar,
+quoique, par des intérêts de famille, ils fussent divisés
+entre eux. Ils marchèrent aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant
+atteint, rangèrent leur armée en bataille. Les troupes
+d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze mille
+hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude.
+Hannon, avec sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes
+<span class="pagenum"><a name="p217" id="p217">217</a></span>
+carthaginoises), soutint long-temps les Grecs, et les
+enfonça même quelquefois; mais enfui, accablé d'une
+grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort.
+Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des
+raisons secrètes et personnelles de ne pas procurer la
+victoire à sa patrie. Ainsi il jugea à propos de se retirer
+avec ses troupes, et il fut suivi du reste de l'armée, qui
+se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi. Agathocle,
+après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint
+sur ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y
+trouva vingt mille paires de menottes, dont ils s'étaient
+fournis, comptant sûrement qu'ils feraient beaucoup de
+prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise d'un grand
+nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants
+du pays qui se joignirent au vainqueur.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 28,
+n. 43.</span>
+Cette descente d'Agathocle en Afrique fit naître sans
+doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la
+même république, et en partant du même lieu, une
+semblable entreprise. Aussi, en répondant à Fabius,
+qui taxait de témérité le dessein qu'il avait de porter
+la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de
+citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent
+l'unique moyen de se débarrasser d'un ennemi trop
+pressant, c'est de passer dans son pays, et qu'on se sent
+un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. l. 17,
+p.519 Quint.
+Curt. lib. 4,
+cap. 3.</span>
+Pendant que les Carthaginois étaient ainsi pressés
+par leurs ennemis, ils reçurent une ambassade de Tyr.
+Elle venait implorer leur secours contre Alexandre-le-Grand,
+qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il
+assiégeait depuis long-temps<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a>
+<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>. L'extrémité où étaient
+<span class="pagenum"><a name="p218" id="p218">218</a></span>
+réduits leurs compatriotes (car ils les appelaient ainsi)
+les toucha aussi vivement que leur propre danger. Étant
+hors d'état de les secourir, ils se crurent au moins obligés
+de les consoler, et députèrent vers eux trente de
+leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur
+où ils étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes
+dans un besoin si pressant. Les Tyriens, déchus de
+l'unique espérance qui leur restait, ne perdirent pourtant
+point courage. Ils remirent entre les mains de
+ces députés leurs femmes, leurs enfants et tous les
+vieillards de la ville; et, délivrés d'inquiétude pour ce
+qu'ils avaient de plus cher au monde, ils ne songèrent
+plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout
+événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec
+toutes les marques possibles d'amitié, et rendit à des
+hôtes si chers et si dignes de compassion tous les services
+qu'ils auraient pu attendre des pères les plus
+affectionnés et des mères les plus tendres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236"
+name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236">
+(retour) </a> Le fait peut être vrai; mais le
+synchronisme est faux. La prise de Tyr
+par Alexandre est de l'an 330 avant
+J.C. et le siège de Carthage par Agathocle
+est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16 ans.
+Quinte-Curce a
+fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.</blockquote>
+
+<p>Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les
+Carthaginois pendant que les Syracusains ravageaient
+l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés jusqu'aux portes
+de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre
+l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr,
+qui lui est antérieur de plus de vingt ans.</p>
+
+<p>Elle songea en même temps à chercher un remède
+aux maux dont elle était elle-même accablée. On regarda
+l'état présent de la république comme un effet de
+la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement
+méritée, sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard
+desquelles on avait manqué aux devoirs prescrits par la
+<span class="pagenum"><a name="p219" id="p219">219</a></span>
+religion, et observés autrefois avec beaucoup d'exactitude.
+C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne
+que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où
+elle tirait son origine, la dîme de tous les revenus de
+la république, et d'en faire une offrande à Hercule, le
+patron et le protecteur des deux villes. Le domaine, et
+par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté
+considérablement depuis un certain temps, on avait diminué
+la portion du dieu, et il s'en fallait bien qu'on
+lui envoyât la dîme en entier. Le scrupule les saisit: ils
+reconnurent et avouèrent publiquement leur mauvaise
+foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute,
+ils envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de
+petites chapelles des dieux, toutes d'or, dont le prix
+montait à une grande somme.</p>
+
+<p>Un autre violement de la religion, qui ne parut pas
+moins considérable à leur superstition inhumaine que
+le premier, causa aussi de grands scrupules. Anciennement
+on immolait à Saturne les enfants des meilleures
+maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué
+de rendre à cette divinité tous les honneurs qu'ils
+lui croyaient dus, et d'avoir usé de fraude et de mauvaise
+foi à son égard en offrant à la place des enfants
+de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves,
+qu'on achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange
+impiété, on immola à ce dieu sanguinaire deux cents
+enfants tirés des plus nobles maisons de la ville; et plus
+de trois cents personnes, qui se sentaient coupables d'un
+crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour
+éteindre par leur sang la colère des dieux.</p>
+
+<p>Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en
+Sicile pour lui porter les nouvelles de ce qui était arrivé
+<span class="pagenum"><a name="p220" id="p220">220</a></span>
+en Afrique, et le presser d'envoyer du secours. Il donna
+ordre aux députés de garder un profond silence sur la
+victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire,
+assurant que ce général avait été entièrement
+défait avec toutes ses troupes, et que sa flotte avait été
+prise par les Carthaginois; et, pour confirmer ce bruit,
+il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu
+soin de lui envoyer. On ne douta point dans la ville
+que cette nouvelle ne fût vraie: le grand nombre songeait
+déjà à se rendre et à capituler, lorsqu'une galère
+à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à la
+hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine
+et sans danger, jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la
+victoire d'Agathocle se répandit bientôt dans toute la
+ville, et rendit la joie et le courage à tous les habitants.
+Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville <span class="side"> Diod. pag.
+767-769.</span>
+d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le siége, et
+envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque
+temps après, ayant repris le siége, et croyant surprendre
+les Syracusains en les attaquant de nuit, son
+dessein fut découvert, et il tomba vif entre les mains
+des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices.
+La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle.
+Il s'approcha aussitôt du camp des ennemis, et y répandit
+une consternation générale en leur montrant la tête
+de ce commandant, qui leur marquait en quel état
+étaient leurs affaires de Sicile.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod.
+p. 779-781.
+Justin.
+lib. 22, c. 7.</span>
+Aux ennemis étrangers s'en joignit un domestique,
+plus dangereux et plus à craindre que les autres: c'était
+Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la
+première magistrature. Il songeait depuis long-temps
+à se faire tyran dans Carthage, et à s'y procurer une
+<span class="pagenum"><a name="p221" id="p221">221</a></span>
+autorité souveraine. Il crut que les troubles présents lui
+en offriraient une occasion favorable. Il entre donc dans
+la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens
+complices de sa révolte, et par une troupe de soldats
+étrangers, il se fait déclarer tyran, et commence en effet
+à montrer qu'il l'était véritablement, en égorgeant sans
+pitié tout ce qu'il rencontre de citoyens dans les rues.
+Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on crut
+d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison:
+mais, lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar,
+la jeunesse s'arma pour repousser le tyran, et du haut
+des toits on accabla ses gens de traits et de pierres.
+Quand il vit une armée en forme marcher contre lui,
+il se retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le
+dessein de s'y bien défendre, et de vendre chèrement
+sa vie. Pour épargner le sang des citoyens, on leur fit
+promettre à tous, sans exception, une amnistie générale,
+s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette
+condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar
+leur chef. Les Carthaginois, sans avoir égard à leur
+serment, le condamnèrent à mort, et l'attachèrent à
+une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels supplices.
+Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il
+harangua le peuple, et se crut en droit de lui reprocher
+avec force son injustice, son ingratitude et sa perfidie,
+en faisant le dénombrement de beaucoup d'illustres
+généraux dont il avait payé les services par une mort infâme.
+Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.</p>
+
+<p><span class="side"> Diod. pag.
+777-779,
+et 791-802.
+Justin. l. 22,
+c. 7 et 8.</span>
+Agathocle avait engagé dans son parti un puissant
+roi de Cyrène, nommé Ophellas, dont il avait flatté
+l'ambition par de magnifiques espérances, en lui faisant
+entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui
+<span class="pagenum"><a name="p222" id="p222">222</a></span>
+laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands
+crimes ne lui coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir
+tirer quelque utilité, dès que ce prince lui eut
+amené son armée, il le fit périr par une perfidie sans
+exemple, afin de se rendre maître de ses troupes.
+Plusieurs peuples étaient entrés dans son alliance. Il
+avait sous son pouvoir un grand nombre de places
+fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il crut
+devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant
+laissé le commandement des troupes à son fils Archagathe.
+Sa renommée et le bruit de ses conquêtes l'y
+avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé,
+plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises
+nouvelles qu'il reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y
+retourner. Son absence avait tout changé; et, quelque
+effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses affaires. Toutes
+ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains
+avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de
+ses troupes; ce qui lui en restait n'était pas en état de
+tenir tête aux Carthaginois, et il ne pouvait les transporter
+en Sicile, parce qu'il manquait de vaisseaux, et
+que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait
+espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il
+avait insultés d'une manière si outrageante, étant le
+premier qui eût osé faire une descente dans leur pays.
+Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à sauver sa
+vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son
+armée, et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait
+à la boucherie, il se déroba par la fuite aux maux qui
+le menaçaient, et arriva avec un petit nombre de personnes
+à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis,
+égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même
+<span class="pagenum"><a name="p223" id="p223">223</a></span>
+fit bientôt après une fin misérable, et termina
+par une mort cruelle une vie remplie de crimes<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a>
+<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237"
+name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237">
+(retour) </a> Il mourut empoisonné par Méganon
+qui fit aussi massacrer Archagathe,
+fils d'Agathocle, et voulut
+ensuite usurper l'autorité à Syracuse.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Justin l. 21,
+cap. 6.</span>
+On peut aussi placer ici un autre fait rapporté par
+Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand
+fit craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner
+ses armes du côté de l'Afrique. Le malheur de Tyr,
+d'où ils tiraient leur origine, et qu'il venait de détruire;
+l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait bâtie sur les
+confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer
+à Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues
+de ce prince, qui ne mettait point de bornes
+ni à son ambition, ni à son bonheur, tout cela leur
+donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses sentiments
+et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus,
+feignant d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales
+de ses ennemis, passa dans le camp d'Alexandre, à
+qui il fut présenté, par le moyen de Parménion, et lui
+offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut
+plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas
+de mander à ses compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir.
+Cependant, quand il fut revenu à Carthage,
+après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un traître
+qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une
+sentence qui prouvait également l'ingratitude et la
+cruauté des Carthaginois.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 180.
+AN. M. 3727
+CARTH. 569.
+ROM. 471.
+AV. J.C. 277.</span>
+Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois
+soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire.
+Les Romains, à qui les desseins de ce prince ambitieux
+n'étaient pas inconnus, pour se fortifier contre les entreprises
+qu'il pourrait faire en Italie, avaient renouvelé
+<span class="pagenum"><a name="p224" id="p224">224</a></span>
+leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté,
+ne craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On
+ajouta aux conditions des traités précédents qu'en cas
+de guerre de la part de Pyrrhus les deux peuples se
+prêteraient mutuellement du secours.</p>
+
+<p><span class="side"> Justin. l. 18,
+cap. 2.</span>
+La prévoyance des Romains n'avait pas été vaine.
+Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta
+plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence
+du dernier traité, se crurent obligés de secourir les
+Romains, et leur envoyèrent une flotte de six-vingts
+vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant
+été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que
+ses maîtres prenaient à la guerre qu'ils avaient appris
+qu'on leur suscitait, et il leur offrit ses services. Le sénat
+témoigna sa reconnaissance pour la bonne volonté des
+Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point
+leur secours.</p>
+
+<p><span class="side"> Ibid.</span>
+Magon, quelques jours après, se transporta près de
+Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au
+nom des Carthaginois, mais en effet pour le sonder et
+pour pressentir ses desseins au sujet de la Sicile, où
+le bruit commun était qu'il avait résolu de passer. Ils
+craignaient également que Pyrrhus ou les Romains ne
+prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y
+fissent passer des troupes.</p>
+
+<p>En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque
+temps par les Carthaginois, avaient envoyé députés sur
+députés vers Pyrrhus pour le presser de venir à leur
+secours. Ce prince avait une raison particulière de
+prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa,
+fille d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre.
+Il partit enfin de Tarente, passa le détroit, et
+<span class="pagenum"><a name="p225" id="p225">225</a></span>
+entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord y furent si rapides,
+qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois, qu'une
+seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais
+il fut bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de
+résistance; et d'ailleurs on le pressait de retourner en
+Italie, où sa présence était absolument nécessaire. Elle
+ne l'était pas moins en Sicile; et, dès qu'il en fut sorti,
+elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit cette
+île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. <span class="side"> Plut.
+in Pyrrh.
+pag. 398.</span> Quand
+il se fut embarqué, tournant les yeux vers la Sicile:<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a>
+<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>
+<i>Oh! le beau champ de bataille</i>, dit-il à ceux qui
+étaient autour de lui, <i>que nous laissons là aux Carthaginois
+et aux Romains</i>! Et sa prédiction se vérifia
+bientôt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238"
+name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238">
+(retour) </a> Ὁίαν ἀπολείποµεν, ὦ φίλοι, Καρχηδονίοις
+καὶ Ῥωµαίοις παλαίσραν.
+Le mot grec est beau. En effet,
+la Sicile fut comme <i>une palestre</i> où
+les Carthaginois et les Romains
+s'exercèrent dans le métier de la
+guerre, et semblèrent, pendant plusieurs
+années, <i>lutter</i> les uns contre
+les autres.</blockquote>
+
+<p>Après son départ, la première magistrature de Syracuse
+fut déférée à Hiéron; et dans la suite on lui
+accorda d'un commun consentement le nom et l'autorité
+de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement.
+Il fut chargé de la guerre contre les Carthaginois,
+et remporta sur eux plusieurs avantages; mais
+des intérêts communs réunirent les Carthaginois et les
+Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait
+à paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux
+autres de vives et de justes alarmes: c'étaient les Romains,
+qui, débarrassés de tous les ennemis qu'ils
+avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même,
+se virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors,
+<span class="pagenum"><a name="p226" id="p226">226</a></span>
+et d'y jeter les fondements de cette vaste domination,
+dont il est vraisemblable que dès-lors ils avaient conçu
+l'idée et formé le projet. La Sicile était trop à leur bienséance
+pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent
+avidement une occasion favorable d'y passer, qui se
+présenta pour-lors à eux, et qui causa leur rupture
+avec les Carthaginois, et donna lieu à la première
+guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au
+long, en rapportant les causes de cette guerre.</p>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h5>HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE<br>
+
+PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION.</h5>
+
+<p>Le plan que je me suis proposé ne me permet pas
+d'entrer dans un détail exact des guerres entre Rome
+et Carthage, ce qui appartient plutôt à l'histoire romaine,
+à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si
+ce n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai
+donc que ce qui me paraîtra le plus propre à donner
+une juste idée de la république dont j'entreprends
+de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde
+les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé
+de plus important en Sicile, en Espagne et en Afrique;
+ce qui ne laisse pas d'avoir une assez grande étendue.</p>
+
+<p>J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre
+punique jusqu'à la destruction de Carthage, il s'était
+écoulé cent dix-huit ans. Tout ce temps peut se diviser
+en cinq parties, ou cinq intervalles.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p227" id="p227">227</a></span>
+
+<pre>
+I. La première guerre punique dure vingt-quatre ans. 24
+II. L'intervalle entre la première et la seconde guerre
+ punique est aussi de vingt-quatre ans. 24
+III. La seconde guerre punique dure dix-sept ans. 17
+IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième est de
+ quarante-neuf ans. 49
+V. La troisième guerre punique, terminée par la destruction
+ de Carthage, ne dure que quatre ans et quelques mois. 4
+ ----
+ 118
+</pre>
+
+<h4>ARTICLE PREMIER.</h4>
+
+<p class="mid"><i>Première guerre punique.</i></p>
+
+<p>Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique.
+Des soldats campaniens, qui étaient à la solde <span class="side"> Polyb. lib. 1
+pag. 5.</span>
+d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis
+dans la ville de Messine, égorgèrent bientôt après une
+partie des citoyens, chassèrent les autres, épousèrent
+leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et demeurèrent
+seuls maîtres de cette place, qui était fort importante.
+Ils prirent le nom de <i>Mamertins</i><a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
+<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. <span class="side"> AN. M. 3724
+ROM. 468.
+AV. J.C. 280.</span> A leur
+exemple, et par leur secours, une légion romaine<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a>
+<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>
+traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis
+de Messine, à l'autre côté du détroit; et ces deux
+<span class="pagenum"><a name="p228" id="p228">228</a></span>
+villes perfides, se soutenant mutuellement dans la suite,
+se rendirent formidables à leurs voisins, sur-tout celle
+de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup
+d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois,
+qui étaient maîtres d'une partie de la Sicile. Dès
+que les Romains se virent délivrés des ennemis qu'ils
+avaient eus jusque-là sur les bras, et surtout de Pyrrhus,
+ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens, qui
+s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si
+cruelle depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et
+tuèrent pendant l'attaque la plus grande partie des habitants,
+que le désespoir avait fait combattre jusqu'à la
+mort. Il n'en resta que trois cents, qui furent conduits
+à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans
+la place publique, furent tous décapités. La vue des Romains,
+dans cette exécution sanglante, était de justifier
+auprès des alliés leur bonne foi et leur innocence. Rhége,
+sur-le-champ, fut restituée à ses véritables maîtres.
+Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la
+chûte de leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient
+soufferts de la part des Syracusains, qui venaient de
+choisir Hiéron pour leur roi, crurent devoir songer à
+leur sûreté; mais la division se mit parmi les habitants.
+Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les
+autres appelèrent à leur secours les Romains, résolus
+de leur livrer la ville.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239"
+name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239">
+(retour) </a> Selon Festus, ce nom venait du
+mot <i>Mamers</i> qui, dans la langue
+campanienne, signifie <i>Mars</i>.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240"
+name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240">
+(retour) </a> Cette légion était composée de
+<i>Campaniens</i>, commandés par Décius
+Jubellus <i>Campanien</i>. Ce fait
+n'est pas indifférent. Il explique la
+révolte de la légion, de concert avec
+les Mamertins de Messine.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 9-11.</span>
+L'affaire fut mise en délibération dans le sénat romain,
+qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y
+trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux
+et indigne de la vertu romaine de prendre ouvertement
+la défense de traîtres et de perfides, qui étaient précisément
+dans le même cas que ceux de Rhége, qu'on
+<span class="pagenum"><a name="p229" id="p229">229</a></span>
+venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était
+de la dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois,
+qui, non contents des conquêtes qu'ils avaient
+faites en Afrique et en Espagne, s'étaient encore rendus
+maîtres de presque toutes les îles de la mer de Sardaigne
+et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement
+de la Sicile entière, si on leur abandonnait Messine:
+or, de là en Italie la distance n'était pas grande; et
+c'était en quelque sorte inviter un ennemi si puissant à
+y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces raisons,
+quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer
+le sénat à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs
+d'honneur et de justice l'emportèrent ici sur ceux de
+l'intérêt et de la politique. <span class="side"> AN. M. 3741
+CARTH. 583.
+ROM. 485.
+AV. J.C. 263.
+Front. [Strateg.
+I. 4. 11.]</span> Mais le peuple ne fut pas si
+délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce sujet, il fut
+résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius
+Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa
+hardiment le détroit, après avoir trompé par une
+ingénieuse ruse la vigilance du général des Carthaginois.
+Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force, furent
+chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise
+entre les mains du consul. Les Carthaginois firent
+pendre leur chef pour avoir livré si facilement la citadelle,
+et ils se préparèrent à assiéger la ville avec toutes
+leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le consul,
+les ayant battus séparément, fit lever le siége et
+ravagea impunément tout le pays voisin, les ennemis
+n'osant plus paraître devant lui. Ce fut là la première
+expédition des Romains hors de l'Italie.</p>
+
+<p>On doute<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a>
+<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a> si les motifs qui portèrent les Romains à
+<span class="pagenum"><a name="p230" id="p230">230</a></span>
+passer en Sicile étaient bien purs et bien conformes à la
+justice. Quoi qu'il en soit, leur passage en Sicile, et le
+secours donné à ceux de Messine, est comme le premier
+pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de
+gloire et de grandeur où ils parvinrent dans la suite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241"
+name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241">
+(retour) </a> M. le chevalier Folard examine
+cette question dans ses Remarques
+sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.)
+
+<p>= Quel doute peut-il y avoir sur les
+motifs de la conduite des Romains
+en cette occasion? Évidemment c'est
+l'ambition qui l'a emporté sur la justice.
+Polybe convient lui-même de
+tous les reproches qu'on peut leur
+faire (III, c. 26, §6).--L.</p></blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 15-19.</span>
+Hiéron s'étant accommodé avec les Romains, et ayant
+fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent tous
+leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses
+armées. Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. <span class="side"> AN. M. 3743.
+ROM. 487.</span>
+Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de
+sept mois et le gain d'une bataille, ils se rendirent
+maîtres de la ville.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 20.</span>
+Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la
+conquête d'une place si importante, ils sentirent bien
+que, tant que les Carthaginois demeureraient maîtres
+de la mer, les villes maritimes de l'île se déclareraient
+toujours pour eux, et que jamais ils ne pourraient venir
+à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient avec
+peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant
+que l'Italie était infestée par les fréquentes incursions
+de l'ennemi. Ils songèrent donc pour la première
+fois à bâtir une flotte et à disputer l'empire de la mer
+aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et pouvait
+sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage
+et la grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient
+pas alors une seule felouque en propre; et, pour passer
+d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés d'emprunter
+des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage
+de la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent
+<span class="pagenum"><a name="p231" id="p231">231</a></span>
+construire des bâtiments; ils ne connaissaient pas même
+la forme des quinquérèmes, c'est-à-dire des galères à
+cinq rangs de rames, qui faisaient alors la force principale
+des flottes. Mais heureusement, l'année précédente,
+ils en avaient pris une, qui leur servit de modèle.
+Ils se mirent donc, avec une ardeur et une industrie
+incroyables, à en bâtir de pareilles; et, pendant qu'ils
+étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait
+des rameurs, on les formait à une manœuvre qui
+jusque-là leur avait été absolument inconnue; et, assis
+sur des bancs au bord de la mer, dans le même ordre
+qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait,
+comme s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et
+qu'ils eussent eu en main des rames, à s'élancer en arrière
+en retirant leurs bras, puis à les repousser en
+avant pour recommencer le même mouvement, et cela
+tous ensemble, de concert, et dans le même instant,
+dès qu'on leur en donnait le signal. On construisit, dans
+l'espace de deux mois, cent galères à cinq rangs de
+rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé
+pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux
+mêmes, la flotte se mit en mer, et alla chercher l'ennemi.
+Elle était commandée par le consul Duilius.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 22.
+AN. M. 3745
+ROM. 489.</span>
+Quand on fut à la vue des Carthaginois, près des
+côtes de Myle, on se prépara au combat. Comme les
+galères des Romains, construites grossièrement et à la
+hâte, n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils
+suppléèrent à cet inconvénient par une machine<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a>
+<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a> qui
+fut inventée sur-le-champ, et que depuis on a appelée
+<span class="pagenum"><a name="p232" id="p232">232</a></span>
+<i>corbeau</i>, par le moyen de laquelle ils accrochaient les
+vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et
+en venaient aussitôt aux mains. On donna le signal du
+combat. La flotte des Carthaginois était composée de
+cent trente vaisseaux, et commandée par Annibal<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a>
+<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>.
+Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait
+appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris
+pour des ennemis à qui la marine était absolument
+inconnue, et qui n'oseraient pas sans doute les attendre,
+s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour
+recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres.
+Ils furent pourtant un peu étonnés de ces machines
+qu'ils voyaient élevées sur la proue de chaque vaisseau,
+et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le furent
+bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout
+d'un coup, et lancées avec force contre leurs vaisseaux,
+les accrochèrent malgré eux, et, changeant la forme
+du combat, les obligèrent à en venir aux mains, comme
+si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque
+des Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois
+perdirent quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était
+celui du général, qui se sauva avec peine dans une
+chaloupe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242"
+name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242">
+(retour) </a> Polybe fait une description fort
+détaillée de cette machine. Il y a
+plusieurs sortes de corbeaux. On
+peut voir la dissertation de M. Folard
+(POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243"
+name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243">
+(retour) </a> Ce n'est pas le grand Annibal.
+</blockquote>
+
+<p>Une victoire si considérable et si inespérée enfla
+extrêmement le courage des Romains, et semblait avoir
+doublé leurs forces pour continuer cette guerre. Ils
+rendirent des honneurs extraordinaires au consul
+Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le
+triomphe naval fut accordé. On lui érigea une colonne
+rostrale<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a>
+<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a> avec une belle inscription: cette colonne subsiste
+encore à Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244"
+name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244">
+(retour) </a> On appelait ces colonnes <i>rostratæ</i>,
+à cause des becs, des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées,
+<i>rostra</i>.
+</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p233" id="p233">233</a></span>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 24.</span>
+Pendant les deux années qui suivirent, les Romains
+se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par
+plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux
+succès qu'ils y eurent. Ils ne les regardaient que
+comme des essais et des préparatifs pour une entreprise
+qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la guerre
+en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans
+leur propre pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent
+davantage; et, pour détourner un coup si dangereux,
+ils résolurent de donner bataille à quelque prix que
+ce fût.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 25.
+AN. M. 3749
+ROM. 493.</span>
+Les Romains avaient nommé pour consuls M. Atilius
+Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois cent
+trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes,
+chaque vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts
+combattants. Celle des Carthaginois, commandée par
+Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de plus, et
+plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se
+trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne
+pouvait envisager deux flottes et deux armées si nombreuses,
+ni être témoin des mouvements extraordinaires
+qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être
+saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient
+courir deux des plus puissants peuples de la
+terre. Comme le courage, aussi-bien que les forces,
+était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et
+le succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois
+furent vaincus. Plus de soixante de leurs vaisseaux
+furent pris, et trente coulés à fond. Les Romains
+<span class="pagenum"><a name="p234" id="p234">234</a></span>
+en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre
+les mains des ennemis.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. lib. 1,
+pag. 30.</span>
+Le fruit de cette victoire fut, comme l'avaient projeté
+les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir
+radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les
+préparatifs nécessaires pour soutenir une longue guerre
+dans un pays étranger. Ils abordèrent heureusement en
+Afrique, et commencèrent par se rendre maîtres d'une
+ville nommée <i>Clypea</i>, qui avait un bon port. De là,
+après avoir dépêché des courriers à Rome pour donner
+avis de leur débarquement et pour recevoir les ordres
+du sénat, ils se répandirent dans le plat pays, y firent
+un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre
+de troupeaux et vingt mille captifs.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3750.
+ROM. 494.</span>
+Le courrier cependant, étant revenu de Rome, apporta
+les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de
+continuer à Régulus, sous la qualité de <i>proconsul</i>, le
+commandement des armées d'Afrique, et de rappeler
+son collègue avec une grande partie de la flotte et des
+troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux,
+quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux.
+C'était renoncer visiblement au fruit que l'on pouvait
+attendre de la descente en Afrique, que de réduire les
+forces du consul à un si petit nombre de vaisseaux et
+de troupes.</p>
+
+<p><span class="side"> Val. Max.
+lib. 4, c. 4.</span>
+On comptait beaucoup à Rome sur l'habileté et le
+courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on
+sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été
+continué. Lui seul en fut affligé lorsqu'il reçut cette
+nouvelle. Il écrivit à Rome pour demander avec instance
+qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale raison
+<span class="pagenum"><a name="p235" id="p235">235</a></span>
+était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un
+de ses mercenaires d'enlever tous les instruments de
+labour, sa présence était nécessaire pour faire valoir ce
+petit fonds de terre, qui seul faisait subsister sa famille.
+Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea de
+faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir
+à la subsistance de sa femme et de ses enfants, de le
+dedommager des pertes qu'il avait faites par le vol du
+mercenaire. Heureux siècle, où la pauvreté était ainsi
+en honneur, et se trouvait jointe au plus rare mérite
+et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé
+des soins domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir
+ceux d'un général.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+p. 31-36.</span>
+Après avoir enlevé plusieurs châteaux, il entreprit
+le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les
+Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât
+ainsi impunément leurs terres, se mirent enfin en campagne,
+et marchèrent vers l'ennemi pour lui faire lever
+le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une
+colline qui commandait le camp des Romains, et d'où
+ils pouvaient fort les incommoder, mais dont la situation
+rendait inutile une partie de leurs troupes; car la
+principale force des Carthaginois consistait dans la
+cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans
+les plaines. Régulus ne leur laissa pas le temps d'y
+descendre; et, pour profiter de la faute essentielle
+qu'avaient faite les généraux carthaginois, les attaqua
+dans ce poste, et, après une faible résistance de leur
+part, les mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous
+les lieux circonvoisins: puis, ayant pris Tunis, place
+importante et qui l'approchait de Carthage, il y fit
+camper son armée.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p236" id="p236">236</a></span>
+
+<p>L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur
+avait mal réussi jusque-là. Ils avaient été battus par
+terre et par mer; plus de deux cents places s'étaient
+rendues au vainqueur. Les Numides faisaient encore
+plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils
+s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans
+la capitale. Les paysans, s'y réfugiant de tous côtés
+avec leurs femmes et leurs enfants pour y chercher leur
+sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre la
+famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un
+successeur ne vînt lui enlever la gloire de ses heureux
+succès, fit faire quelques propositions de paix aux
+vaincus; mais elles leur parurent si dures, qu'ils ne
+purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que
+bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit
+rien; et, par un éblouissement que causent presque
+toujours les succès grands et inopinés, il les traita avec
+hauteur, prétendant qu'ils devaient regarder comme
+une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec
+une sorte d'insulte:<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a>
+<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a> <i>qu'il faut, ou savoir vaincre, ou
+savoir se soumettre au vainqueur</i>. Un traitement si dur
+et si fier les révolta, et ils prirent la résolution de périr
+plutôt les armes à la main que de rien faire qui fût
+indigne de la grandeur de Carthage.</p>
+
+<p>Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort
+à propos de Grèce un renfort de troupes auxiliaires<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
+<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>,
+qui avaient à leur tête Xanthippe, Lacédémonien,
+élevé dans la discipline de Sparte, et qui avait appris
+l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se
+<span class="pagenum"><a name="p237" id="p237">237</a></span>
+fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière
+bataille, qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait
+perdue, qu'il eut connu par lui-même en quoi consistaient
+les principales forces de Carthage, il dit hautement,
+et le répéta souvent dans les conversations qu'il
+eut avec les autres officiers, que, si les Carthaginois
+avaient été vaincus, ils ne devaient s'en prendre qu'à
+l'incapacité de leurs chefs. Ces discours furent rapportés
+au conseil public; on en fut frappé: on le pria de
+vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de
+raisons si fortes et si convaincantes, qu'il rendit palpables
+à tout le monde les fautes qu'avaient commises
+les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en gardant
+une conduite opposée, on pouvait non-seulement
+mettre le pays en sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un
+tel discours fit renaître dans les esprits le courage et
+l'espérance. On le pria, et on le força en quelque sorte
+d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit,
+dans les exercices qu'il fit faire aux troupes tout près
+de la ville, la manière dont il s'y prenait pour les ranger
+en bataille, pour les faire avancer ou reculer au
+premier signal, pour les faire défiler avec ordre et
+promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes
+les évolutions et tous les mouvements que demande
+l'art militaire, on fut tout étonné, et l'on avoua que
+tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles
+chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de
+celui-ci.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245"
+name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245">
+(retour) </a> Δεἴ τοὺς ἀγαθοὺς ἢ νικᾅν, ἢ
+εἴκειν τοἴς ὑπερέχουσιν. [DIODOR.
+<i>Eclog.</i> lib. 23, cap. 3.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246"
+name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246">
+(retour) </a> Troupes qu'ils avaient chargé
+un officier carthaginois de lever en
+Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.</blockquote>
+
+<p>Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et,
+ce qui est bien rare, la jalousie n'en empêcha point
+l'effet, la crainte du danger présent et l'amour de la
+patrie étouffant sans doute dans les esprits tout autre
+<span class="pagenum"><a name="p238" id="p238">238</a></span>
+sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue
+dans les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie
+et l'allégresse. Elles demandaient à grands cris et avec
+empressement qu'on les menât droit à l'ennemi, assurées,
+disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef,
+et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne
+laissa pas refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne
+fit que l'augmenter. Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que
+de douze cents pas, il crut devoir tenir conseil de
+guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois
+en les consultant. Tous, d'un consentement unanime,
+s'en rapportèrent uniquement à son avis: la bataille
+fut donc résolue pour le lendemain.</p>
+
+<p>L'armée des Carthaginois était composée de douze
+mille hommes de pied, de quatre mille chevaux, et
+d'environ cent éléphants. Celle des Romains, autant
+qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe
+ne le marque point ici), avait quinze mille fantassins,
+et trois cents chevaux.</p>
+
+<p>Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses
+comme celles-ci, mais composées de braves
+soldats, et commandées par des généraux très-habiles.
+Dans ces actions tumultueuses où de part et d'autre on
+compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne
+se peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est
+difficile, à travers mille événements, où le hasard,
+pour l'ordinaire, semble avoir plus de part que le conseil,
+de démêler le vrai mérite des commandants et
+les véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe
+à la curiosité du lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance
+des deux armées; qui croit presque entendre
+les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les mouvements
+<span class="pagenum"><a name="p239" id="p239">239</a></span>
+et toutes les démarches des troupes; qui
+touche, pour ainsi dire, au doigt et à l'œil toutes les
+fautes qui se font de part et d'autre, et qui par là est
+en état de juger certainement à quoi l'on doit attribuer
+le gain et la perte de la bataille. Le succès de celle-ci,
+quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit
+nombre des combattants, devait décider du sort de
+Carthage.</p>
+
+<p>Voici quelle était la disposition des deux armées:
+Xanthippe mit à la tête ses éléphants sur une même ligne;
+derrière, à quelque distance, il rangea en phalange,
+qui ne faisait qu'un même corps, l'infanterie composée
+de Carthaginois: pour les troupes étrangères qui étaient
+à leur solde, une partie fut mise à la droite, entre la
+phalange et la cavalerie; et l'autre, composée de soldats
+armés à la légère, fut rangée par pelotons à la
+tête des deux ailes de cavalerie.</p>
+
+<p>Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantait
+le plus était les éléphants, Régulus, pour remédier à
+cet inconvénient, distribua les troupes armées à la légère
+sur une ligne, à la tête des légions; après elles il
+plaça les cohortes les unes derrière les autres, et mit
+sa cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au
+corps de bataille moins de front et plus de profondeur,
+il prenait, à la vérité, de justes mesures contre les éléphants
+(dit Polybe); mais il ne remédiait point à l'inégalité
+de la cavalerie, qui, du côté des ennemis, était
+beaucoup supérieure à la sienne.</p>
+
+<p>Les deux armées, ainsi rangées, n'attendaient que
+le signal. Xanthippe ordonne de faire avancer les éléphants,
+pour enfoncer les rangs des ennemis, et commande
+aux deux ailes de la cavalerie de prendre en
+<span class="pagenum"><a name="p240" id="p240">240</a></span>
+flanc les Romains. Ceux-ci, en même temps, après
+avoir jeté de grands cris selon leur coutume, et fait
+grand bruit avec leurs armes, marchent contre l'ennemi.
+Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle était
+trop inférieure à celle des Carthaginois. L'infanterie
+de la gauche, pour éviter le choc des éléphants, et
+faire voir combien elle craignait peu les soldats étrangers
+qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie,
+l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De
+ceux qui étaient opposés aux éléphants, les premiers
+furent foulés aux pieds et écrasés en se défendant
+vaillamment; le reste du corps de bataille fit ferme
+quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque
+les derniers rangs, enveloppés par la cavalerie, furent
+contraints de tourner face pour faire tête aux ennemis,
+et que ceux qui avaient forcé le passage au travers des
+éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois,
+qui n'avait point encore chargé et qui était en bon
+ordre, les Romains furent mis en déroute de tous côtés,
+et entièrement défaits. La plupart furent écrasés sous
+le poids énorme des éléphants; le reste, sans sortir de
+son rang, fut criblé des traits de la cavalerie. Il n'y en
+eut qu'un petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme
+c'était dans un pays plat, les éléphants et la cavalerie
+en tuèrent une grande partie. Cinq cents ou environ,
+qui fuyaient avec Régulus, furent faits prisonniers. Les
+Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents
+soldats étrangers, qui étaient opposés à l'aile gauche des
+Romains; et, de ceux-ci, il ne se sauva que les deux
+mille qui, en poursuivant l'aile droite des ennemis,
+s'étaient tirés de la mêlée: tout le reste demeura sur la
+place, à l'exception de Régulus et de ceux qui furent
+<span class="pagenum"><a name="p241" id="p241">241</a></span>
+pris avec lui. Les deux mille qui avaient échappé au
+carnage se retirèrent à Clypea, et furent sauvés comme
+par miracle.</p>
+
+<p>Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts,
+rentrèrent triomphants dans Carthage, traînant après
+eux le général des Romains et cinq cents prisonniers.
+Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques jours
+auparavant ils s'étaient vus à deux doigts de leur perte.
+Hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se
+répandirent dans les temples pour rendre aux dieux
+d'immortelles actions de graces; et ce ne furent, pendant
+plusieurs jours, que festins et réjouissances.</p>
+
+<p>Xanthippe, qui avait eu tant de part à cet heureux
+changement, prit le sage parti de se retirer bientôt
+après, et de disparaître, de peur que sa gloire, jusque-là
+pure et entière, après ce premier éclat éblouissant
+qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu-à-peu, et ne le mît
+en butte aux traits de l'envie et de la calomnie, toujours
+dangereux, mais encore plus dans un pays
+étranger, où l'on se trouve seul, sans parents, sans
+amis, et destitué de tout secours.</p>
+
+<p><span class="side"> De bel. pun.
+pag. 30.</span>
+Polybe dit qu'on racontait autrement le départ de
+Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet
+endroit n'est pas parvenu jusqu'à nous. On lit dans
+Appien que les Carthaginois, piqués d'une basse et noire
+jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne pouvant soutenir
+cette pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de
+leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur
+dans sa patrie avec une nombreuse escorte de vaisseaux,
+donnèrent ordre sous main à ceux qui les conduisaient
+de faire périr en chemin le général lacédémonien et
+tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient
+<span class="pagenum"><a name="p242" id="p242">242</a></span>
+pu ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du
+service qu'il leur avait rendu, et la noirceur du crime
+qu'ils commettaient à son égard<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a>
+<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247"
+name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247">
+(retour) </a> Ni Polybe, ni Tite Live, ni
+Florus, ni Eutrope, ne font mention
+de ce trait d'ingratitude, rapporté
+seulement par Appien et par Zonaras
+qui l'a copié; certes, les historiens
+latins, s'ils l'avaient connu, n'auraient
+pas laissé échapper une aussi belle
+occasion de couvrir d'un opprobre
+éternel ces ennemis du nom romain,
+envers lesquels ils montrent
+d'ailleurs une haine si violente et
+presque toujours si injuste.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 1,
+p. 36 et 37.</span>
+Cette bataille, dit Polybe, quoique moins considérable
+que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires
+instructions; et c'est là, ajoute-t-il, le solide fruit
+de l'histoire.</p>
+
+<p>Premièrement, doit-on beaucoup compter sur son
+bonheur après ce qui arrive ici à Régulus? Fier de sa
+victoire, et inexorable à l'égard des vaincus, à peine
+daigne-t-il les écouter; et lui-même bientôt après il
+tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la même
+réflexion à Scipion, lorsqu'il l'exhortait à ne se pas
+laisser éblouir par l'heureux succès de ses armes<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a>
+<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>. Régulus,
+lui disait-il, aurait été un des plus rares modèles
+de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, après
+la victoire qu'il remporta dans le même pays où nous
+sommes, il avait voulu accorder à nos pères la paix
+qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir pas su mettre
+un frein à son ambition, et ne s'être pas contenu dans
+de justes bornes, plus son élévation était grande, plus
+sa chute fut honteuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248"
+name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248">
+(retour) </a> «Inter pauca felicitatis virtutisque
+exempla M. Atilius quondam
+in hâc eâdem terrâ fuisset, si victor
+pacem petentibus dedisset patribus
+nostris. Sed non statuendo tandem
+felicitati modum, nec cohibendo
+efferentem se fortunam, quantò altiùs
+datus erat, eò fœdiùs corruit.»
+(LIV. lib. 30.)</blockquote>
+
+<p>En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce
+que dit Euripide; <i>qu'un sage conseil vaut mieux que</i>
+<span class="pagenum"><a name="p243" id="p243">243</a></span>
+<i>mille bras</i><a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a>
+<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>. Un seul homme, dans cette occasion,
+change toute la face des affaires. D'un côté, il met en
+fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre,
+il rend le courage à une ville et à une armée qu'il avait
+trouvées dans la consternation et dans le désespoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249"
+name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249">
+(retour) </a> Ὡς ἕν σοφὸν ßοὑλευµα
+τὰς πολλὰς χεἵρας νικᾅν.
+
+<p>= C'est ainsi que Polybe a cité.
+Mais le passage de la tragédie d'Antiope
+(maintenant perdu), cité par
+Stobée (<i>Serm.</i> LII), et par Plutarque
+(<i>An seni gerenda sit Resp.</i> p.
+790), est conçu de cette manière:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Σόφον γὰρ ἕν ßοὑλευµα τὰς πολλὰς χέρας</p>
+<p class="i10">Νικᾅ σὺν ὂχλῳ δ' ἀµαθία πλέσν κακόν.</p>
+<p class="i30">--L.
+</div></div>
+</blockquote>
+
+<p>Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de
+ses lectures; car, y ayant deux voies de profiter et d'apprendre,
+l'une par sa propre expérience, et l'autre par
+celle d'autrui, il est bien plus sage et plus utile de s'instruire
+par les fautes des autres que par les siennes.</p>
+
+<p><span class="side"> App. de bel.
+punic. p. 2
+et 3.
+Cic. lib. 3,
+de Off. num.
+99 et 100;
+[Orat. in
+Pison. c. 19.]
+Aul. Gel.
+lib. 6, cap. 4.
+Senec.
+ep. 98.
+AN. M. 3755
+ROM. 499.</span>
+Je reviens à Régulus, pour achever ce qui le regarde,
+dont il est fâcheux que nous ne trouvions plus rien dans
+Polybe<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a>
+<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>. Après avoir été retenu quelques années en
+prison, il fut envoyé à Rome pour y proposer l'échange
+des prisonniers. On lui avait fait prêter serment de revenir
+en cas qu'il ne réussît point. Il exposa au sénat le
+sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son
+avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur,
+ayant perdu cette qualité, aussi-bien que celle
+de citoyen romain, depuis qu'il était tombé entre les
+mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire,
+comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture
+<span class="pagenum"><a name="p244" id="p244">244</a></span>
+était délicate. Tout le monde était touché du malheur
+d'un si grand homme. Il n'avait, dit Cicéron, qu'à prononcer
+un mot pour recouvrer, avec sa liberté, ses biens,
+ses dignités, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce
+mot lui paraissait contraire à l'honneur et au bien de
+l'état. Il déclara donc nettement qu'on ne devait point
+songer à faire l'échange des prisonniers: qu'un tel
+exemple aurait des suites funestes à la république: que
+des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs
+armes à l'ennemi étaient indignes de compassion, et
+incapables de servir leur patrie: que, pour lui, à l'âge
+où il était, on ne devait compter sa perte pour rien;
+au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs généraux
+carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables
+de rendre encore à leur patrie de grands services pendant
+plusieurs années. <span class="side"> Horat. l. 3,
+od. 5. [v. 13,
+seq.]</span> Ce ne fut point sans peine que
+le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans
+exemple. Cet illustre exilé partit donc de Rome pour
+retourner à Carthage, sans être touché, ni de la vive
+douleur de ses amis, ni des larmes de sa femme et de ses
+enfants; et cependant il n'ignorait pas à quels supplices
+il était réservé. En effet, dès que les ennemis le virent
+de retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point
+de tourments que leur barbare cruauté ne lui fît souffrir.
+Ils le tenaient long-temps resserré dans un noir
+cachot, d'où, après lui avoir coupé les paupières, ils
+le faisaient sortir tout-à-coup pour l'exposer au soleil
+le plus vif et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite
+dans une espèce de coffre tout hérissé de pointes, qui
+ne lui laissaient aucun moment de repos ni jour ni nuit.
+Enfin, après l'avoir ainsi long-temps tourmenté par une
+cruelle insomnie, ils l'attachèrent à une croix, qui était
+<span class="pagenum"><a name="p245" id="p245">245</a></span>
+un supplice ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent
+périr. Telle fut la fin de ce grand homme: en lui dérobant
+quelques jours ou quelques années de vie, elle
+couvrit ses ennemis d'une honte éternelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250"
+name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250">
+(retour) </a> Ce silence de Polybe est regardé
+de plusieurs savants comme un préjugé
+contre une grande partie de ce
+qu'on rapporte de Régulus, depuis
+sa prise.
+
+<p>= Voyez à ce sujet une excellente
+note de Paulmier de Grentesmenil
+(<i>Exercit. in auct. Græc.</i> p. 151,
+sq.); il montre assez clairement
+que le supplice de Régulus est un
+conte.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1
+pag. 37.</span>
+L'échec reçu en Afrique ne découragea point les Romains.
+Ils firent de plus grands préparatifs que jamais
+pour réparer cette perte, et mirent en mer, la campagne
+suivante, trois cent soixante vaisseaux. Les Carthaginois
+allèrent à leur rencontre avec une flotte de
+deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat
+qui se donna à la vue de la Sicile, et perdirent cent
+quatorze vaisseaux, qui furent pris par les Romains.
+Ceux-ci passèrent en Afrique pour y recueillir le peu
+de soldats qui avaient échappé à la poursuite des ennemis
+après la défaite de Régulus, et qui s'étaient défendus
+avec beaucoup de courage dans Clypea, où on
+les avait assiégés inutilement.</p>
+
+<p>On est encore ici étonné que les Romains, après une
+victoire si considérable, et avec une flotte si nombreuse,
+viennent en Afrique uniquement pour en tirer une petite
+garnison, au lieu qu'ils auraient pu en tenter la conquête,
+que Régulus, avec beaucoup moins de troupes,
+avait presque entièrement achevée.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 38-40.</span>
+Les Romains, à leur retour, furent accueillis d'une
+horrible tempête, qui fit périr presque toute leur flotte.
+Le même malheur leur arriva encore l'année suivante.
+Ils se consolèrent de cette double perte par le gain d'une
+bataille contre Asdrubal, où ils prirent près de cent<span class="side"> Pag. 41 et 42.</span>
+quarante éléphants<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a>
+<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. Quand cette nouvelle fut portée
+<span class="pagenum"><a name="p246" id="p246">246</a></span>
+à Rome, elle y répandit une grande joie, non-seulement
+parce que la perte des éléphants avait extrêmement
+diminué les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce
+qu'elle avait rendu le courage aux troupes de terre,
+qui, depuis la défaite de Régulus, n'avaient osé tenter
+aucun combat, tant la crainte de ces redoutables animaux
+avait saisi généralement tous les esprits. On crut
+donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais
+pour mettre fin, s'il se pouvait, à une guerre qui durait
+depuis quatorze ans. Les deux consuls partirent avec
+une flotte de deux cents vaisseaux, et, étant arrivés en
+Sicile, ils formèrent le hardi dessein d'attaquer Lilybée.
+C'était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois,
+dont la perte devait entraîner après elle celle de tout
+ce qui leur restait dans l'île, et laisser aux Romains
+un libre passage en Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251"
+name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251">
+(retour) </a> Polybe ne parle que de dix éléphants
+pris avec leurs conducteurs.
+Diodore de Sicile en porte le nombre
+à 60 (lib. XXIII, <i>eclog.</i> xiv.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Pag. 44-50.</span>
+On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et
+d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon
+commandait dans la place: il avait dix mille hommes
+de troupes, sans compter les habitants; et Annibal, fils
+d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de Carthage,
+ayant passé avec un courage intrépide au travers de la
+flotte ennemie, et étant entré heureusement dans le
+port. Les Romains n'avaient point perdu de temps.
+Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent plusieurs
+tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours
+un nouveau terrain, ils allaient toujours en avant, en
+sorte que les assiégés, se trouvant fort serrés, commencèrent
+à craindre. Le commandant sentit bien que
+l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu
+aux machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses
+troupes pour cette entreprise, il les fit sortir dès la
+<span class="pagenum"><a name="p247" id="p247">247</a></span>
+pointe du jour, portant des flambeaux à la main, avec des
+étoupes et toutes sortes de matières combustibles, et attaqua
+en même temps toutes les machines. Les Romains
+firent des efforts extraordinaires pour les repousser:
+le combat fut des plus sanglants. Chacun, de part et
+d'autre, tenait ferme dans son poste, et mourait plutôt
+que de le quitter. Enfin, après une longue résistance
+et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite,
+et laissèrent les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette
+affaire finie, Annibal se mit en mer pendant la nuit, et,
+dérobant sa marche, prit la route de Drépane, où était
+Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place
+avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts
+stades<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a>
+<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a> de Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours
+fort à cœur de conserver.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252"
+name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252">
+(retour) </a> Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.</blockquote>
+
+<p>Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent
+l'attaque avec encore plus d'ardeur
+qu'auparavant, sans que les assiégés osassent penser à
+faire une seconde tentative pour brûler les machines,
+tant la première les avait rebutés par la perte qu'ils y
+avaient faite; mais, un vent très-violent s'étant levé
+tout-à-coup, quelques soldats mercenaires en donnèrent
+avis au commandant, lui représentant que c'était une
+occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux
+machines des assiégeants, d'autant plus que le vent donnait
+de leur côté, et ils s'offrirent pour cette expédition:
+leur offre fut acceptée; on leur fournit tout ce qui était
+nécessaire pour cette entreprise. En un moment le feu
+prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux
+Romains d'y remédier, parce que, dans cet incendie
+qui était devenu presque général en fort peu de temps,
+<span class="pagenum"><a name="p248" id="p248">248</a></span>
+le vent portait dans leurs yeux les étincelles et la fumée,
+et les empêchait de discerner où il fallait appliquer le
+secours; au lieu que les autres voyaient clairement où
+ils devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident
+fit perdre aux Romains l'espérance de pouvoir
+emporter la place de vive force. Ils changèrent donc le
+siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne
+contrevallation, et répandirent leur armée dans tous
+les environs, résolus d'attendre du temps ce qu'ils se
+voyaient hors d'état d'exécuter par une voie plus courte.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 50.</span>
+Quand on apprit à Rome ce qui se passait au siége
+de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri,
+cette fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla
+renouveler l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun
+se hâtait de porter son nom pour se faire enrôler.
+On leva en peu de temps une armée de dix mille
+hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se
+joindre aux assiégeants.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 51.
+AN. M. 3756
+ROM. 500.</span>
+En même temps le consul P. Claudius Pulcher forma
+le dessein d'aller attaquer Adherbal dans Drépane.
+Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après
+la perte que les Romains venaient de faire à
+Lilybée, l'ennemi ne pourrait plus s'imaginer qu'ils
+songeassent à se mettre en mer. Sur cette espérance
+il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son
+dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué,
+dont il ne put tromper la vigilance, et qui ne lui
+laissa pas à lui-même le temps de ranger ses vaisseaux
+en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que la
+flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire
+fut complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa
+de la flotte romaine que trente vaisseaux, qui,
+<span class="pagenum"><a name="p249" id="p249">249</a></span>
+étant auprès du consul, prirent la fuite avec lui, en se
+dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage:
+tout le reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba
+avec l'équipage en la puissance des Carthaginois, à
+l'exception de quelques soldats qui s'étaient sauvés du
+débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez les
+Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la
+valeur d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie
+le consul romain.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 54-59.</span>
+Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus
+heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte.
+Cherchant à couvrir son malheur par quelque exploit
+considérable, il ménagea des intelligences secrètes
+dans Éryx<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a>
+<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>, et se fit livrer la ville. Sur le sommet de
+la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus
+beau sans contredit et le plus riche de tous les temples
+de la Sicile. La ville était située un peu au-dessous de ce
+sommet, et l'on n'y pouvait monter que par un chemin
+très-long et très-escarpé. Junius plaça une partie de
+ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la
+montagne, et crut, après ces précautions, n'avoir rien
+à craindre; mais Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, père du
+fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans la ville,
+qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y
+établir. De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler
+les Romains, ce qui dura pendant deux ans. On
+a peine à concevoir comment les Carthaginois purent
+se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et
+d'en bas, et ne pouvant recevoir de convois que par
+un seul endroit de mer dont ils étaient maîtres. C'est
+par de tels coups, autant et peut-être plus que par le
+<span class="pagenum"><a name="p250" id="p250">250</a></span>
+gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage
+hardiesse d'un commandant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253"
+name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253">
+(retour) </a> Ville et montagne de Sicile.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 59-62.</span>
+Cinq années se passèrent sans que, de part et d'autre,
+il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru
+qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient
+terminer le siège de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait
+en longueur, ils revinrent à leur premier plan,
+et firent des efforts extraordinaires pour armer une
+nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public;
+le zèle des particuliers y suppléa, tant l'amour de la
+patrie dominait dans les esprits: chacun, selon ses
+forces, contribua à la dépense commune, et, sur la foi
+publique, n'hésita point à faire les avances pour une
+expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de
+l'état. L'un équipait seul un vaisseau à ses frais;
+d'autres se joignaient deux ou trois ensemble pour en
+faire autant: en fort peu de temps il y en eut deux
+cents de prêts. On en donna le commandement au <span class="side"> AN. M. 3763
+ROM. 507.</span>
+consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en
+mer. La flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il
+s'empara donc sans peine de tous les postes avantageux
+qui étaient aux environs de Lilybée; et, comme il prévoyait
+qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il
+n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès,
+et employa tout le temps qui lui restait à exercer
+sur mer les soldats et les matelots.</p>
+
+<p>En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait.
+Elle était commandée par Hannon, qui aborda
+à une petite île nommée <i>Hiera</i>, qui était vis-à-vis de
+Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant
+que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses
+vivres, y prendre un renfort de troupes, et faire monter
+<span class="pagenum"><a name="p251" id="p251">251</a></span>
+Barca sur sa flotte, afin que celui-ci le secondât
+dans la bataille qui allait se donner. Mais le consul,
+qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint,
+et, ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures
+troupes, il s'avança vers une petite île, voisine de
+l'autre, qu'on appelait <i>Éguse</i><a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a>
+<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Il indiqua le combat
+pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y prépara.
+Malheureusement le vent était favorable aux ennemis.
+Il hésita quelque temps s'il hasarderait la bataille;
+mais, voyant que la flotte carthaginoise, quand on aurait
+déchargé les vivres, deviendrait plus légère et
+plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait
+considérablement fortifiée par les troupes et par la présence
+de Barca, il prit son parti sur-le-champ, et, malgré
+le mauvais temps, il alla attaquer l'ennemi. Le
+consul avait des troupes d'élite, de bons matelots qui
+avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits
+sur le modèle d'une galère qu'on avait prise quelque
+temps auparavant sur les ennemis, et qui était la plus
+accomplie qu'on eût jamais vue en ce genre. C'était
+tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme,
+depuis quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de
+la mer, et que les Romains n'osaient paraître devant
+eux, ils les comptaient pour rien, et se regardaient eux-mêmes
+comme invincibles. Au premier bruit du mouvement
+que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis
+en mer une flotte équipée à la hâte, et où tout sentait
+la précipitation: soldats et matelots, tous mercenaires,
+de nouvelle levée, sans expérience, sans courage, sans
+zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause
+commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent
+<span class="pagenum"><a name="p252" id="p252">252</a></span>
+pas soutenir la première attaque. Cinquante de leurs
+vaisseaux furent coulés à fond, et soixante-dix furent
+pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur d'un
+vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers
+la petite île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers
+passa dix mille. Le consul s'avança aussitôt
+vers Lilybée, et joignit ses troupes à celles des assiégeants.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254"
+name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254">
+(retour) </a> On appelle aussi ces îles <i>Égates</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 63.</span>
+Quand cette nouvelle fut portée à Carthage, elle y
+causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y
+était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage,
+mais il se voyait absolument hors d'état de continuer
+la guerre. Les Romains tenant la mer, il n'était plus
+possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées de
+Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca,
+qui y commandait, et laissèrent à sa prudence de
+prendre tel parti qu'il jugerait à propos. Tant qu'il
+avait vu quelque rayon d'espérance, il avait fait tout ce
+qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide
+et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant
+plus de ressource, il députa vers le consul pour
+traiter de la paix: la prudence, dit Polybe, consistant
+à savoir et résister et céder à propos. Lutatius savait
+combien le peuple romain était las de cette guerre,
+qui avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait
+pas oublié les malheureuses suites de la hauteur inexorable
+et imprudente de Régulus; il ne se rendit donc
+point difficile, et dicta le traité suivant: <i>Il y aura, si
+le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage,
+aux conditions qui suivent: Les Carthaginois
+évacueront la Sicile; ils ne feront point la guerre à
+Hiéron, et ne porteront point les armes contre les</i>
+<span class="pagenum"><a name="p253" id="p253">253</a></span>
+<i>Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux
+Romains, sans rançon, tous les prisonniers qu'ils ont
+faits sur eux; ils leur paieront, dans l'espace de vingt
+ans, deux mille deux cents talents euboïques d'argent</i><a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a>
+<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>.
+Il est bon de remarquer en passant la simplicité, la
+précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses
+en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous
+les intérêts de deux puissants peuples et de leurs alliés
+sur terre et sur mer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255"
+name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255">
+(retour) </a> Cette somme monte à peu près
+à celle de six millions cent quatre-vingt
+mille livres.
+
+<p>= Le talent euboïque, comme on
+le pense, est le même que le talent
+attique; les 2200 talents euboïques
+valent environ 11,000,000 fr.--L.</p></blockquote>
+
+<p>Quand on eut porté ces conditions à Rome, le
+peuple, ne les approuvant point, envoya dix députés
+sur les lieux pour terminer l'affaire en dernier ressort.
+Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. <span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 182.</span> Ils abrégèrent
+seulement les termes du paiement, en les réduisant
+à dix années, ajoutèrent mille talents à la
+somme qui avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ,
+et exigèrent des Carthaginois qu'ils sortiraient
+de toutes les îles qui sont entre l'Italie et la
+Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle
+leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit
+quelques années après.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3763
+CARTH. 605.
+ROME. 507.
+AV. J.C. 241.</span>
+Ainsi fut terminée une des plus longues guerres dont
+il soit parlé dans l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre
+ans entiers, sans interruption. L'ardeur opiniâtre à
+disputer de l'empire fut égale de part et d'autre: même
+fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets, et
+dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la
+science de la marine, par l'habileté dans la construction
+<span class="pagenum"><a name="p254" id="p254">254</a></span>
+des vaisseaux, par l'adresse et la facilité avec laquelle
+ils faisaient les manœuvres, par l'expérience des pilotes;
+par la connaissance des côtes, des plages, des rades, des
+vents; par l'abondance des richesses capables de fournir
+à toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les
+Romains n'avaient aucun de ces avantages; mais le courage,
+le zèle pour le bien public, l'amour de la patrie,
+une noble émulation pour la gloire, leur tenaient lieu
+de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné
+de les voir, tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont
+dans la marine, non-seulement tenir tête à la nation
+du monde la plus habile et la plus puissante sur mer,
+mais gagner contre elle plusieurs batailles navales.
+Nulles difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de
+les décourager. Ils n'auraient pas fait certainement la
+paix dans les mêmes circonstances où nous venons de
+voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule
+campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent
+point les Romains.</p>
+
+<p>Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de
+Rome et ceux de Carthage, les premiers l'emportant
+infiniment pour le courage. Parmi les chefs, Amilcar,
+surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se
+distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.</p>
+
+<h3>GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE<br>
+LES MERCENAIRES.</h3>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 65-89.</span>
+A la guerre que les Carthaginois soutinrent contre les
+Romains, en succéda<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a>
+<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a> immédiatement une autre bien
+<span class="pagenum"><a name="p255" id="p255">255</a></span>
+moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se
+fit dans le cœur même de l'état, et qui fut accompagnée
+d'une cruauté et d'une barbarie dont on a vu peu
+d'exemples: c'est celle que les Carthaginois eurent à
+soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi
+sous eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la
+guerre d'Afrique ou de Libye. Elle ne dura que trois
+ans et demi, mais elle fut bien sanglante. Voici quelle
+en fut l'occasion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256"
+name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256">
+(retour) </a> La même année que finit la première guerre punique.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 1,
+pag. 66.</span>
+Aussitôt après que le traité avec les Romains eut été
+conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes
+qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa
+à Giscon, gouverneur de la place, le soin de faire passer
+les troupes en Afrique. Celui-ci, comme s'il eût prévu
+ce qui devait arriver, ne les fit pas partir toutes ensemble,
+mais les envoya par petits corps et par bandes,
+afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur
+était dû pour leur solde, on pût les renvoyer chez eux
+avant l'arrivée des autres. Cette conduite marquait
+beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit pas
+tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses
+d'une longue guerre et par la somme de près de trois
+millions qu'il avait fallu payer comptant aux Romains
+en signant le traité de paix, on ne se pressa pas de payer
+les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on crut
+devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir
+d'elles, lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise
+d'une partie de la paie qui leur était due: et ce fut là
+une première faute.</p>
+
+<p>On voit ici le génie d'un état composé de négociants,
+qui connaissent tout le prix de l'argent, mais qui
+connaissent peu le mérite des services de gens de guerre,
+<span class="pagenum"><a name="p256" id="p256">256</a></span>
+qui marchandent le sang des troupes comme tout le
+reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une
+telle république, le besoin passé, nulle reconnaissance
+pour les secours qu'on a reçus.</p>
+
+<p>Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage,
+étant accoutumés à une grande licence, causèrent beaucoup
+de désordre dans la ville: de sorte que, pour y
+remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire tous
+dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur
+fournissant de quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste
+de leurs compagnons étant arrivé, on payât toutes les
+troupes, et qu'on les renvoyât: seconde faute.</p>
+
+<p>Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre
+de laisser à Carthage leurs bagages, leurs femmes et
+leurs enfants, comme ils le demandaient, et qui auraient
+été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les
+forcer malgré eux de les emmener à Sicca.</p>
+
+<p>Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient
+beaucoup de loisir, ils commencèrent à compter les
+paies qu'on leur devait, les faisant monter beaucoup
+plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient aussi
+les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en
+différentes occasions, quand on les exhortait à faire leur
+devoir; et ils prétendaient les faire entrer en ligne de
+compte. Hannon, qui était alors gouverneur de l'Afrique,
+et qu'on leur avait envoyé, leur proposa, vu le
+mauvais état de la république et l'épuisement où elle se
+trouvait, de faire quelque remise sur ce qui leur était
+dû, et de se contenter qu'on leur en payât seulement
+une partie. Il est aisé de juger comment cette proposition
+fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures,
+que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient
+<span class="pagenum"><a name="p257" id="p257">257</a></span>
+composées de différentes nations, qui ne s'entendaient
+point les unes les autres, et à qui il n'était pas possible
+de faire entendre raison quand une fois elles étaient
+mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des
+Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs,
+la plupart transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort
+grand nombre d'Africains. Transportés de colère, ils
+partent sur-le-champ, marchent vers Carthage, au
+nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis,
+qui n'était pas fort loin de la ville.</p>
+
+<p>Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard,
+la faute qu'ils avaient faite. Il n'y eut point de bassesse
+où ils ne descendissent pour tâcher d'adoucir ces furieux,
+et point de perfidie que ceux-ci n'employassent pour
+tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé un
+point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle
+demande. La paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût
+portée au-delà des conventions, il fallait encore les dédommager
+des pertes qu'ils disaient avoir faites, soit
+par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif
+du blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps,
+et leur donner les récompenses qu'on leur avait promises.
+Comme rien ne finissait, les Carthaginois les
+engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à l'avis
+de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en
+Sicile. Ils choisirent Giscon, qui leur était fort agréable,
+et dont ils avaient toujours été contents. Il leur parla
+d'une manière douce et insinuante, les fit souvenir du
+longtemps qu'ils avaient servi sous les Carthaginois,
+des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et
+leur accorda presque toutes leurs demandes.</p>
+
+<p>On était près de conclure le traité, lorsque deux
+<span class="pagenum"><a name="p258" id="p258">258</a></span>
+séditieux remplirent de tumulte tout le camp. L'un
+était Spendius, de Capoue<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a>
+<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>, qui avait été esclave à
+Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une
+grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La
+crainte qu'il avait de retomber entre les mains de son
+maître, qui n'aurait pas manqué de le faire pendre,
+comme c'était la coutume, le porta à rompre l'accord.
+Il était soutenu d'un second, nommé Mathos<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a>
+<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>, qui
+avait beaucoup contribué d'abord à faire soulever les
+troupes. Ils représentèrent aux Africains que, dès que
+leurs compagnons seraient retournés chez eux, se
+trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient les
+victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient
+sur eux de la révolte commune. Il n'en fallut pas
+davantage pour les faire entrer en fureur: ils choisirent
+pour chefs Spendius et Mathos. Quiconque entreprenait
+de leur faire des remontrances était mis à mort.
+Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné
+pour le paiement des troupes, l'entraînent lui-même en
+prison avec tous ceux de sa suite, après les avoir
+traités avec la dernière indignité. Toutes les villes
+d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les
+exhorter à se mettre en liberté, se rangèrent de leur
+parti, excepté deux seulement, Utique et Hippacra<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a>
+<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>,
+dont sur-le-champ ils formèrent le siége.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257"
+name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257">
+(retour) </a> Polybe dit simplement qu'il était
+Campanien, Καµπανός. Rollin a-t-il
+confondu ce mot avec Καπυανός,
+qui signifie <i>de Capoue</i>?--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258"
+name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258">
+(retour) </a> Africain, né libre (Polyb.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259"
+name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259">
+(retour) </a> Le nom de <i>Hippacra</i>, Ίππάκρα,
+est formé par élision de Ἲππου ἄκρα,
+<i>cap du cheval</i>. C'est le nom ancien
+de <i>Hippo-Diarrhytos</i> ou <i>Zarytos</i>,
+appelée aussi <i>Hippône</i>, ville au N.O.
+de Carthage, sur l'emplacement actuel
+de <i>Bona</i> (SCHWEIGH. <i>ad Appian.</i>
+t. III, p. 480).--L.</blockquote>
+
+<p>Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand
+danger. Les Carthaginois tiraient leur subsistance
+<span class="pagenum"><a name="p259" id="p259">259</a></span>
+chacun en particulier du revenu de leurs terres, et les
+dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or
+tout cela leur manquait en même temps, et se tournait
+même contre eux. Ils se trouvaient sans armes, sans
+troupes ni de terre ni de mer, sans aucun des préparatifs
+nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit pour
+équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur
+malheur, sans aucune espérance de secours étranger de
+la part de leurs amis ou de leurs alliés.</p>
+
+<p>Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes
+l'abandonnement où ils se voyaient réduits. Pendant la
+guerre précédente, ils avaient traité avec une extrême
+dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des tributs
+excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres
+et aux plus misérables, témoignant beaucoup d'estime,
+non pour ceux des gouverneurs qui traitaient avec le
+plus de douceur les peuples, mais pour ceux qui en
+tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été Hannon.
+Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les
+Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et
+en un moment devint générale. Les femmes, qui souvent
+avaient eu la douleur de voir emmener en prison
+leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient
+les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de
+tous leurs ornements pour fournir aux frais de la guerre;
+de sorte que les chefs de la sédition, après avoir payé
+aux soldats tout ce qu'ils leur avaient promis, se trouvèrent
+encore dans l'abondance: grand exemple, dit
+Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples,
+en ne songeant pas seulement au présent, mais en prévoyant
+l'avenir.</p>
+
+<p>Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois,
+<span class="pagenum"><a name="p260" id="p260">260</a></span>
+ils ne perdirent pas courage, et firent des efforts
+extraordinaires. Le commandement de l'armée fut donné
+à Hannon.</p>
+
+<p>On leva des troupes de terre et de mer, de pied et
+de cheval; on fit prendre les armes à tous les citoyens
+capables de les porter; on fit venir de tous côtés des
+mercenaires; on équipa tout ce qui restait de vaisseaux
+à la république.</p>
+
+<p>Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins
+d'ardeur. Nous avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége
+des deux seules places qui avaient refusé de se joindre
+à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au nombre de
+soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des détachements
+pour ces deux siéges, ils établirent leur
+camp à Tunis, et jetaient la terreur, approchant fréquemment
+de ses murs, soit le jour, soit la nuit.</p>
+
+<p>Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait
+remporté un avantage considérable, qui aurait pu être
+décisif, s'il en avait su profiter; mais, étant entré dans
+la ville, et ne songeant qu'à s'y divertir, les mercenaires,
+qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine couverte de
+bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un
+coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre,
+prirent et pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce
+qu'on avait apporté de Carthage pour le secours des
+assiégés. Ce ne fut pas la seule faute qu'il commit: et,
+dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus
+funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé
+<i>Barca</i>. Il répondit à l'idée qu'on avait conçue de lui,
+et commença par faire lever aux séditieux le siége
+d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était près
+de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque
+<span class="pagenum"><a name="p261" id="p261">261</a></span>
+tous les postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux
+succès ranimèrent le courage des Carthaginois.</p>
+
+<p>L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase,
+qui, par estime pour la personne et le mérite
+de Barca, vint se joindre à lui avec deux mille Numides,
+lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort,
+il attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un
+vallon, en tua dix mille, et en fit quatre mille prisonniers.
+Le jeune Numide se distingua fort dans ce combat.
+Barca reçut dans ses troupes ceux des prisonniers qui
+voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté
+d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient
+jamais les armes contre les Carthaginois, faute
+de quoi, s'ils étaient jamais pris, ils seraient punis du
+dernier supplice. Cette conduite fait voir la sagesse de
+ce général: il jugea que cet expédient était plus utile
+qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une
+multitude mutinée, dont la plupart ont été entraînés
+par les plus échauffés, ou arrêtés par la crainte des plus
+furieux, la clémence réussit presque toujours.</p>
+
+<p>Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette
+douceur affectée de Barca ne lui fît perdre beaucoup
+de ses gens; il crut donc devoir, par quelque coup éclatant,
+leur ôter toute pensée et toute espérance de rentrer
+en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur
+avoir lu des lettres supposées, où on lui donnait avis
+d'une trahison secrète concertée entre quelques-uns
+de leurs camarades et Giscon, pour le sauver de la
+prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur
+fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et
+tous les autres prisonniers; et quiconque osait proposer
+seulement un parti plus doux était sur-le-champ immolé
+<span class="pagenum"><a name="p262" id="p262">262</a></span>
+à leur fureur. On tire donc de la prison ce chef infortuné,
+avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés
+avec lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon
+est exécuté le premier, et tous les autres de suite. On
+leur coupe les mains, on leur brise les cuisses, on les
+enfouit tout vivants dans une fosse. Les Carthaginois
+envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les
+derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara
+que, si désormais, on envoyait encore quelque héraut
+ou quelque député, il souffrirait le même supplice. En
+effet, sur-le-champ il fut arrêté, par un consentement
+général, que tout Carthaginois qui tomberait entre
+leurs mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés,
+qu'ils seraient renvoyés après qu'on leur aurait coupé les
+mains: et cela fut ponctuellement exécuté dans la suite.</p>
+
+<p>Dans le temps que les Carthaginois commençaient,
+ce semble, à respirer, plusieurs accidents fâcheux les
+replongèrent dans un nouveau danger. La division se
+mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres
+qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un
+extrême besoin. Mais ce qui leur fut le plus sensible,
+fut la défection subite des deux seules villes qui leur
+étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les temps,
+avaient eu un attachement inviolable à la république:
+c'étaient Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup,
+sans aucune raison, sans même aucun prétexte, passèrent
+du côté des révoltés, et, transportées comme
+eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger
+le commandant et la garnison qui étaient venus à leur
+secours, et portèrent l'inhumanité jusqu'à refuser leurs
+corps morts aux Carthaginois qui les redemandaient.</p>
+
+<p>Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent
+<span class="pagenum"><a name="p263" id="p263">263</a></span>
+mettre le siége devant Carthage; mais ils furent
+bientôt obligés de le lever: ils ne laissèrent pas de continuer
+la guerre. Ayant ramassé toutes leurs troupes et
+celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante
+mille hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant
+de se tenir toujours sur les hauteurs et d'éviter les
+plaines, où l'ennemi avait trop d'avantage à cause de
+sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus habile
+qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait
+aucune prise sur lui, profitait de toutes leurs fautes,
+leur enlevait souvent des quartiers, pour peu que leurs
+gens s'écartassent, et les harcelait en mille manières;
+et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient exposés
+aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient
+le moins, et les enferma dans un poste d'où il
+leur fut impossible de se retirer. N'osant hasarder le
+combat, et ne pouvant pas prendre la fuite, ils se mirent
+à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de
+retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus
+formidable les pressait vivement: c'était la faim, qui
+fut telle, qu'ils en vinrent à se manger les uns les autres;
+la divine providence, dit Polybe, vengeant ainsi la barbare
+inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres.
+Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels
+supplices ils étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre
+les mains de l'ennemi. Après les cruautés qu'ils avaient
+commises, il ne leur venait pas même dans l'esprit de
+parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé
+vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander
+du secours, mais inutilement. La famine cependant
+augmentait tous les jours: ils avaient commencé
+par manger les prisonniers, puis les esclaves; enfin, il
+<span class="pagenum"><a name="p264" id="p264">264</a></span>
+ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors les
+chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris
+de la multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se
+rendaient, allèrent eux-mêmes trouver Amilcar, dont
+ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les conditions du
+traité furent que les Carthaginois prendraient à leur
+choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter
+comme il leur plairait, et que les autres seraient renvoyés
+chacun avec un seul habit. Quand le traité fut
+signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et demeurèrent
+entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent
+clairement dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas
+beaucoup de bonne foi. Les révoltés, ayant appris qu'on
+avait arrêté leurs chefs, ne sachant rien de la convention
+qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait
+trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés
+de toutes parts, et ayant fait avancer contre
+eux les éléphants, ils furent tous écrasés ou égorgés au
+nombre de plus de quarante mille.</p>
+
+<p>L'effet de cette victoire fut la réduction de presque
+toutes les villes d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans
+leur devoir. Amilcar, sans perdre de temps, marcha
+contre Tunis, qui, depuis le commencement de la
+guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été
+leur place d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant
+qu'Annibal, qui commandait avec lui, l'assiégeait de
+l'autre: puis, s'approchant des murs, et faisant élever
+des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef
+des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui.
+Mathos, l'autre chef, qui commandait dans la place,
+vit par là ce qui lui était préparé, et il en devint encore
+plus attentif à se bien défendre. S'apercevant
+<span class="pagenum"><a name="p265" id="p265">265</a></span>
+qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout
+fort négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements,
+tue un grand nombre de Carthaginois,
+en fait plusieurs prisonniers, et entre autres Annibal
+leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis,
+détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa
+place Annibal, après lui avoir fait souffrir des tourments
+inouïs, et immole autour du corps de l'autre
+trente des plus considérables citoyens de Carthage,
+comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble
+qu'entre les deux partis il y avait une espèce de défi à
+qui ferait paraître plus de cruauté.</p>
+
+<p>Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp,
+n'avait appris que fort tard le danger de son collègue;
+et d'ailleurs il était hors d'état de courir promptement
+à son secours, parce que le chemin qui séparait les
+deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident
+causa une grande consternation dans Carthage. On a
+pu remarquer, dans tout le cours de cette guerre, une
+alternative continuelle de prospérités et d'adversités,
+de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant
+les événements, de part et d'autre, ont été variés et
+peu constants.</p>
+
+<p>On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort;
+on arma tout ce qui restait de jeunesse capable
+de servir. On envoya Hannon pour collègue à Amilcar,
+et on députa en même temps trente sénateurs pour
+conjurer, au nom de la république, ces deux chefs,
+qui jusque-là avaient été brouillés ensemble, d'oublier
+les querelles passées, et de sacrifier leurs ressentiments
+au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ, s'embrassèrent
+<span class="pagenum"><a name="p266" id="p266">266</a></span>
+mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement
+et de bonne foi.</p>
+
+<p>Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois;
+et Mathos, qui, dans toutes les entreprises
+qu'il avait tentées, avait toujours eu du dessous, crut
+enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on souhaitait
+le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses
+troupes comme pour une action qui allait décider pour
+toujours de leur sort: on en vint aux mains. La victoire
+ne fut pas long-temps disputée; les révoltés cédèrent
+bientôt. Presque tous les Africains furent tués:
+le reste se rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à
+Carthage. Toute l'Afrique aussitôt rentra dans l'obéissance,
+excepté les deux villes perfides qui s'étaient
+révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt
+obligées de se rendre à discrétion.</p>
+
+<p>Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut
+reçue avec les cris de joie et les applaudissements de
+toute la ville. Mathos et les siens, après avoir servi
+d'ornement au triomphe, furent menés au supplice, et
+terminèrent, par une mort également honteuse et douloureuse,
+une vie souillée par les trahisons les plus
+noires et par les cruautés les plus barbares. Ainsi finit
+la guerre contre les mercenaires, après avoir duré trois
+ans et quatre mois. Elle fournit, dit Polybe, une
+grande instruction à tous les peuples, et leur apprend
+à ne pas employer dans les armées un plus grand
+nombre d'étrangers que de citoyens, et à ne pas se
+reposer de la défense de l'état sur des troupes qui n'y
+sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.</p>
+
+<p>J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se
+<span class="pagenum"><a name="p267" id="p267">267</a></span>
+passa en Sardaigne dans le même temps, et qui fut
+comme une dépendance et une suite de la guerre que
+les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les mercenaires.
+On y vit les mêmes secousses de révolte et
+les mêmes excès de cruauté, comme si un vent de discorde
+et de fureur eût soufflé d'Afrique en Sardaigne.</p>
+
+<p>Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et
+Mathos, les mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent,
+à leur exemple, le joug de l'obéissance. Ils
+commencèrent par égorger Bostar, leur commandant,
+et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On
+avait envoyé à sa place un autre général: toutes les
+troupes qu'il avait amenées se rangèrent du côté des
+séditieux, le mirent lui-même en croix; et dans toute
+l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois,
+en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué
+toutes les places l'une après l'autre, ils se rendirent
+en peu de temps maîtres de tout le pays: mais, la division
+s'étant mise entre eux et les habitants de l'île,
+les mercenaires en furent entièrement chassés, et se
+réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois
+perdirent la Sardaigne, île d'une grande importance
+par son étendue, par sa fertilité, et par le grand
+nombre de ses habitants.</p>
+
+<p>Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois,
+s'étaient toujours conduits à leur égard avec
+beaucoup de justice et de modération. Une querelle
+passagère au sujet de quelques marchands romains
+qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient
+des vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les
+Carthaginois, à la première demande, leur ayant renvoyé
+leurs citoyens, les Romains, qui se piquaient en
+<span class="pagenum"><a name="p268" id="p268">268</a></span>
+tout de générosité et de justice, leur avaient rendu
+leur première amitié, les avaient servis en tout ce qui
+dépendait d'eux, avaient défendu à leurs marchands
+de porter des vivres ailleurs que chez les Carthaginois,
+et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille
+aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne,
+qui les invitaient à venir s'emparer de l'île.</p>
+
+<p>Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il
+serait difficile d'appliquer ici le témoignage avantageux
+que César rend à leur bonne foi dans Salluste. «<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a>
+<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>Quoique
+dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il, les Carthaginois
+eussent fait quantité d'actions de mauvaise
+foi pendant la paix et pendant la trève, les Romains
+n'en usèrent jamais de la sorte à leur égard, plus
+attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce que
+la justice leur permettait contre leurs ennemis.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260"
+name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260">
+(retour) </a> «Bellis punicis omnibus, quum
+sæpè Carthaginienses et in pace et
+per inducias multa nefanda facinora
+fecissent, nunquam ipsi per occasionem
+talia fecère: magis quod se
+dignum foret, quam quod in illos
+jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST,
+<i>in bello Catilin</i>.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3767
+CARTH. 609.
+ROM. 511.
+AV. J.C. 237.</span>
+Les mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous
+l'avons dit, en Italie, déterminèrent enfin les Romains
+à passer dans la Sardaigne pour s'en rendre maîtres.
+Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant
+que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste
+titre qu'aux Romains. Ils se mirent donc en état de
+tirer une prompte et juste vengeance de ceux qui
+avaient fait soulever l'île contre eux: mais les Romains,
+sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre
+eux, et non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent
+la guerre. Les Carthaginois, épuisés en
+toutes manières, et qui, à peine, commençaient à respirer,
+<span class="pagenum"><a name="p269" id="p269">269</a></span>
+n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut
+donc s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On
+fit un nouveau traité, par lequel ils abandonnaient la <span class="side"> Polyb. l. III,
+cap. 1, 27,
+§ 7.</span>
+Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer
+de nouveau douze cents talents<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a>
+<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, pour se rédimer de
+la guerre qu'on voulait leur faire; et c'est cette injustice
+de la part des Romains qui fut la véritable cause
+de la seconde guerre punique, comme nous le dirons
+dans la suite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261"
+name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261">
+(retour) </a> Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<h3>SECONDE GUERRE PUNIQUE.</h3>
+
+<p>La seconde guerre punique que j'entreprends de
+traiter est une des plus mémorables dont il soit parlé
+dans l'histoire, et des plus dignes de l'attention d'un
+lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises, <span class="side"> Liv lib. 21
+n. 1.</span>
+et par la sagesse des mesures dans l'exécution; soit par
+l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux, et par
+la promptitude des ressources dans leurs plus grands
+revers; soit par la variété des événements inopinés, et
+par l'incertitude de l'issue d'une longue et cruelle guerre;
+soit enfin par la réunion des plus beaux modèles en
+tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives
+que puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que
+pour la politique et l'art de gouverner. Jamais villes ou
+nations plus puissantes, ou du moins plus belliqueuses,
+ne combattirent ensemble; et jamais celles dont il s'agit
+ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance
+et de gloire. Rome et Carthage étaient alors,
+sans contredit, les deux premières villes du monde.
+Ayant déjà mesuré leurs forces dans la première guerre
+<span class="pagenum"><a name="p270" id="p270">270</a></span>
+punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de
+combattre, elles se connaissaient parfaitement de part
+et d'autre. Dans cette seconde guerre, le sort des armes
+fut tellement balancé, et les succès si mêlés de vicissitudes
+et de variétés, que le parti qui triompha fut
+celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr.
+Quelque grandes que fussent les forces des deux
+peuples, on peut presque dire que leur haine mutuelle
+l'était encore plus: les Romains, d'un côté, ne pouvant
+voir sans indignation que les vaincus osassent les attaquer;
+et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à
+l'excès de la manière également dure et avare dont ils
+prétendaient que le vainqueur en avait usé à leur égard.</p>
+
+<p>Le plan que je me suis proposé ne me permet pas
+d'entrer dans un détail exact de cette guerre, qui eut
+pour théâtre l'Italie, la Sicile, l'Espagne, l'Afrique,
+et qui a plus de rapport encore à l'histoire romaine
+qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement
+à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai
+sur-tout à faire connaître, autant qu'il me
+sera possible, le génie et le caractère d'Annibal, le
+plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais
+été chez les anciens.</p>
+
+<p class="mid"><i>Causes éloignées et prochaines de la seconde<br>
+guerre punique.</i></p>
+
+<p>Avant que de parler de la déclaration de la guerre
+entre les Romains et les Carthaginois, je crois devoir
+en exposer les véritables causes, et marquer comment
+cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 3,
+p. 162-168.</span>
+Ce serait se tromper grossièrement, dit Polybe, que
+<span class="pagenum"><a name="p271" id="p271">271</a></span>
+de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la
+véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret
+qu'eurent les Carthaginois d'avoir cédé trop facilement
+la Sicile par le traité qui termina la première guerre
+punique; l'injustice et la violence des Romains, qui profitèrent
+des troubles excités dans l'Afrique pour enlever
+encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur
+imposer un nouveau tribut; les heureux succès et les
+conquêtes de ces derniers dans l'Espagne: voilà qu'elles
+furent les véritables causes de la rupture du traité<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a>
+<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>,
+comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe,
+l'insinue en peu de mots dès le commencement de son
+histoire de la seconde guerre punique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262"
+name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262">
+(retour) </a> «Angebant ingentis spiritûs
+virum Sicilia Sardiniaque amissæ:
+nam et Siciliam nimis celeri desperatione
+rerum concessam; et Sardiniam
+inter motum Africæ fraude
+Romanorum, stipendio etiam superimposito,
+interceptam.» (LIV. lib.
+21, n. 1.)</blockquote>
+
+<p>En effet Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, souffrait avec
+peine le dernier traité que le malheur des temps avait
+obligé les Carthaginois d'accepter; et il songea à prendre
+de loin de justes mesures pour se mettre en état de le
+rompre à la première occasion favorable.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 2,
+pag. 90.</span>
+Dès que les troubles d'Afrique furent apaisés, il fut
+chargé d'une expédition contre les Numides; et, après
+y avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et
+de son courage, il mérita qu'on lui confiât le commandement
+de l'armée qui devait agir en Espagne. Annibal,
+son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec
+empressement de l'y suivre, et employa pour cela les
+caresses ordinaires à cet âge, langage puissant sur l'esprit
+d'un père qui aimait tendrement son fils. <span class="side"> Id. lib. 3.
+pag. 167.
+Liv. lib. 21,
+n. 1.</span> Amilcar
+ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir
+<span class="pagenum"><a name="p272" id="p272">272</a></span>
+fait prêter serment sur les autels qu'il se déclarerait
+l'ennemi des Romains dès qu'il le pourrait, il l'emmena
+avec lui.</p>
+
+<p>Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général,
+joignant des manières douces et insinuantes à un courage
+invincible et à une prudence consommée. Il soumit
+en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne,
+soit par la force des armes, soit par les charmes de sa
+douceur; et, après y avoir commandé pendant neuf
+ans, il fit une fin digne de lui, en mourant glorieusement
+dans une bataille<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a>
+<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a> pour le service de sa patrie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263"
+name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263">
+(retour) </a> Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, <i>in Hamilc.</i> c. IV,
+§ 2).--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 2,
+pag. 101.
+AN. M. 3776
+ROM. 520.</span>
+Les Carthaginois nommèrent à sa place Adrusbal,
+son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du pays, bâtit une
+ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de
+ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses
+procurée par la facilité du commerce, rendirent une
+des plus considérables villes du monde: il l'appela
+Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui
+Carthagène.</p>
+
+<p>A toutes les démarches de ces deux grands généraux,
+il était aisé de voir qu'ils avaient en tête un grand dessein
+qu'ils ne perdaient point de vue, et pour l'exécution
+duquel ils préparaient tout de loin. Les Romains
+s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes
+la lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus
+comme endormis pendant que l'ennemi faisait en Espagne
+de rapides progrès, qui pourraient un jour
+tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui arracher
+ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la
+crainte d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils
+<span class="pagenum"><a name="p273" id="p273">273</a></span>
+appréhendaient de voir au premier jour à leurs portes
+(c'étaient les Gaulois), ne leur permettait pas d'éclater.
+Ils employèrent donc la voie des négociations, et conclurent
+un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans
+s'expliquer sur le reste de l'Espagne, on se contentait
+de marquer que les Carthaginois ne pourraient point
+s'avancer au-delà de l'Èbre.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 2,
+pag. 123.
+Liv. lib. 21,
+n. 2.</span>
+Asdrubal cependant poussait toujours ses conquêtes,
+mais en se tenant dans les bornes dont on était convenu;
+et, s'attachant à gagner les principaux du pays
+par ses manières honnêtes et engageantes, il avançait
+encore plus les affaires de Carthage par la voie de la
+persuasion que par celle de la force ouverte. Mais malheureusement,
+après avoir gouverné l'Espagne pendant
+huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se
+vengea ainsi de quelque mécontentement particulier
+qu'il en avait reçu.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 21,
+n. 3 et 4.
+AN. M. 3783
+ROM. 530.</span>
+Trois ans avant sa mort, il avait écrit à Carthage
+pour demander qu'on lui envoyât Annibal, qui était
+alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit quelque
+difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes
+factions, qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà
+commencé à suivre des vues opposées dans la conduite
+des affaires de l'état. L'une avait pour chef Hannon, à
+qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de
+l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations
+publiques; et elle était d'avis en toute occasion de
+préférer une paix sûre, et qui conservait toutes les conquêtes
+d'Espagne, aux événements incertains d'une
+guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se
+terminer par la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on
+appelait la faction <i>Barcine</i>, parce qu'elle soutenait les
+<span class="pagenum"><a name="p274" id="p274">274</a></span>
+intérêts de Barca et de ceux de sa famille, avait ajouté
+à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville la réputation
+que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui
+avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour
+la guerre. Quand il s'agit donc de délibérer dans le
+sénat sur la demande d'Asdrubal, Hannon représenta
+qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à
+l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté
+et le caractère impérieux de son père, et qui, par cette
+raison, avait un besoin particulier d'être retenu longtemps
+sous les yeux des magistrats et sous le pouvoir
+des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire
+supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il
+craignait que cette étincelle, qui commençait à s'allumer,
+n'excitât un jour un grand incendie. Ses remontrances
+furent vaines; la faction Barcine l'emporta, et
+Annibal partit pour l'Espagne.</p>
+
+<p>Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de
+toute l'armée, et l'on crut voir revivre en lui Amilcar
+son père. C'était le même feu dans les yeux, la même
+vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes traits
+et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le
+firent encore plus estimer. Il ne lui manquait presque
+rien de ce qui forme les grands hommes: patience invincible
+dans le travail, sobriété étonnante dans le vivre,
+courage intrépide dans les plus grands dangers, présence
+d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce
+qui est surprenant, un génie souple, également propre
+à obéir et à commander; en sorte qu'on ne pouvait dire
+de qui il était plus aimé, des troupes ou du général:
+il servit trois campagnes sous Asdrubal.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 168-169.</span>
+Quand celui-ci fut mort, les suffrages de l'armée et
+<span class="pagenum"><a name="p275" id="p275">275</a></span>
+<span class="side"> Liv. lib. 21,
+n. 3-5.
+AN. M. 3784
+CARTH. 626.
+ROM. 528.</span>
+ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa
+place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce
+temps, la république, pour lui donner plus de crédit
+et d'autorité, ne le nomma pas suffète, qui était la première
+dignité de l'état, et que l'on conférait quelquefois
+aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous apprend<span class="side"> In vita
+Annib. c. 7.</span>
+cette particularité, lorsque, parlant de la préture qui
+fut donnée au même Annibal après son retour à Carthage,
+et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux
+ans depuis qu'il avait été nommé roi: «<i>Hic, ut
+rediit, prætor factus est, postquàm rex fuerat anno
+secundo et vigesimo.</i>»</p>
+
+<p>Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme
+si l'Italie lui fût échue en partage, et qu'il fût déjà chargé
+de porter la guerre contre Rome, il tourna secrètement
+toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit point de temps,
+pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient
+été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs
+villes de force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique
+l'armée ennemie, composée de plus de cent mille hommes,
+passât de beaucoup la sienne, il sut choisir si bien son
+temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en déroute.
+Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il
+ne toucha point encore à Sagonte<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
+<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>, évitant avec soin
+de donner aux Romains aucune occasion de lui déclarer
+la guerre avant qu'il eût pris toutes les mesures qu'il
+<span class="pagenum"><a name="p276" id="p276">276</a></span>
+jugeait nécessaires pour une si grande entreprise: et
+en cela il suivait le conseil que lui avait donné son père.
+Il s'appliqua sur-tout<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a>
+<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a> à gagner le cœur des citoyens et <span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 170-173.
+Liv. lib. 21,
+n. 6-15.</span>
+des alliés, et à s'attirer leur confiance en leur faisant
+part avec largesse du butin qu'il prenait sur l'ennemi,
+en leur payant exactement tout ce qui leur était dû de
+leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne
+manque jamais de produire son effet dans le temps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264"
+name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264">
+(retour) </a> Cette ville était située en-deçà
+de l'Èbre, par rapport aux Carthaginois,
+assez près de l'embouchure
+de cette rivière, dans le pays où il
+était permis aux Carthaginois de
+porter leurs armes; mais Sagonte,
+comme alliée des Romains, était, en
+vertu de ce titre, exceptée par le traité.
+
+<p>= La ville de Sagonte, à 25 lieues
+au S. de l'embouchure de l'Èbre, est
+appelée en latin <i>Saguntum</i>, en grec
+Ζάκανθα, nom dans lequel se conserve
+presque intact celui de Ζάκυνθος,
+<i>Zacynthe</i>, dont cette ville était
+une colonie.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265"
+name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265">
+(retour) </a> «Ibi largè partiendo prædam,
+stipendia præterita cum fide exsolvendo,
+cunctos civium sociorumque
+animos in se firmavit.» (LIV. lib.
+21, n. 5.)</blockquote>
+
+<p>Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger
+dont ils étaient menacés, firent savoir aux Romains
+combien Annibal avançait ses conquêtes. Ceux-ci nommèrent
+des députés pour aller s'informer par eux-mêmes,
+sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre
+de porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent
+à propos, et, supposé qu'il ne leur donnât
+point satisfaction, d'aller à Carthage pour le même sujet.</p>
+
+<p>Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant
+de grands avantages dans la prise de cette ville.
+Il comptait que par là il ôterait toute espérance aux
+Romains de faire la guerre dans l'Espagne; que cette
+nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait
+déjà faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière
+lui, sa marche en serait plus sûre et plus tranquille;
+qu'il amasserait là de l'argent pour l'exécution de ses
+desseins; que le butin que les soldats en remporteraient
+les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre; qu'enfin,
+avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se
+gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces
+grands motifs, il n'épargnait rien pour presser le siége;
+<span class="pagenum"><a name="p277" id="p277">277</a></span>
+il donnait lui-même l'exemple aux troupes, se trouvant
+à tous les travaux, et s'exposant aux plus grands dangers.</p>
+
+<p>On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée.
+Au lieu de voler à son secours, on perdit encore le
+temps en vaines délibérations, et en députations qui
+ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui
+le venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait
+pas le temps de les entendre. Les députés se rendirent
+donc à Carthage, où ils ne furent pas mieux reçus, la
+faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des Romains
+et sur les remontrances d'Hannon.</p>
+
+<p><span class="side"> [Polyb. III,
+c. 17, § 10.
+Diod. sic.
+XXV, ecl. v.
+Appian bell.
+Hispan.
+c. 12.]</span>
+Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations,
+le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins
+étaient réduits à la dernière extrémité, et manquaient
+de tout. On parla d'accommodement; mais les
+conditions qu'on leur proposait leur parurent si dures,
+qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que
+de rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs,
+ayant porté dans la place publique tout leur
+or et leur argent, et celui qui appartenait en commun
+à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient fait allumer
+pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le
+même temps, une tour que les béliers frappaient depuis
+long-temps étant tombée tout-à-coup avec un bruit
+épouvantable, les Carthaginois entrèrent dans la ville
+par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de temps,
+et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter
+les armes. Malgré l'incendie, le butin fut fort grand.
+Annibal ne se réservait rien des richesses que lui procuraient
+ses victoires, mais les appliquait uniquement
+au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il
+que la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du
+<span class="pagenum"><a name="p278" id="p278">278</a></span>
+soldat par la vue du riche butin qu'il venait de faire, et
+par l'espérance de celui qu'il se promettait pour l'avenir;
+et à achever de gagner les principaux de Carthage, par
+les présents qu'il leur fit des dépouilles.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+p. 174-175.
+Liv. lib. 21,
+n. 16 et 17.</span>
+Il est difficile d'exprimer quelle fut à Rome la douleur
+et la consternation, quand on y apprit la triste
+nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La
+compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la
+honte d'avoir manqué à secourir de si fidèles alliés; une
+juste indignation contre les Carthaginois, auteurs de
+tous ces maux; de vives alarmes sur les conquêtes
+d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs
+portes; tous ces sentiments causèrent un si grand
+trouble, qu'il ne fut pas possible, dans les premiers
+moments, de prendre aucune résolution, ni de faire
+autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes
+sur la ruine d'une ville<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a>
+<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a> qui avait été la malheureuse
+victime de son inviolable attachement pour les Romains,
+et de l'imprudente lenteur dont ceux-ci avaient usé à
+son égard. Quand les esprits furent un peu revenus à
+eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre
+contre les Carthaginois y fut résolue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266"
+name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266">
+(retour) </a> «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad perniciem
+suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Déclaration de la guerre.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+pag 187.
+Liv. lib. 21,
+n. 18-19.</span>
+Pour ne manquer à aucune formalité, on envoya des
+députés à Carthage pour savoir si c'était par ordre de
+la république que Sagonte avait été assiégée, et, en ce
+cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander
+qu'on leur livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége
+<span class="pagenum"><a name="p279" id="p279">279</a></span>
+de son autorité. Comme ils virent que dans le sénat on
+ne répondait point précisément à leur demande, l'un
+d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: <i>Je
+porte ici</i>, dit-il d'un ton fier, <i>la paix et la guerre; c'est
+à vous de choisir l'une des deux</i>. Sur la réponse qu'on
+lui fit qu'il pouvait lui-même choisir: <i>Je vous donne
+donc la guerre</i>, dit-il, en déployant le pli de sa robe.
+<i>Nous l'acceptons de bon cœur, et la ferons de même</i>,
+répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi
+commença la seconde guerre punique.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 184 et 185.</span>
+Si l'on en impute la cause à la prise de Sagonte,
+tout le tort, dit Polybe, était du côté des Carthaginois,
+qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable,
+assiéger une ville comprise certainement, comme
+alliée de Rome, dans le traité qui défendait aux deux
+peuples d'attaquer réciproquement leurs alliés. Mais, si
+l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps
+où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois,
+et où, sans aucune raison, on leur imposa un nouveau
+tribut, il faut avouer, remarque le même Polybe, que
+sur ces deux points la conduite des Romains est tout-à-fait
+inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice
+et sur la violence; et que, si les Carthaginois,
+sans chercher de vains circuits et de frivoles prétextes,
+avaient demandé nettement satisfaction sur ces deux
+griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre à Rome,
+toute la raison et toute la justice auraient été de leur
+côté.</p>
+
+<p>L'espace, entre la fin de la première guerre punique
+et le commencement de la seconde, fut de vingt-quatre
+ans.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p280" id="p280">280</a></span>
+
+<p class="mid"><i>Commencement de la seconde guerre punique.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 187.
+Liv. lib. 21,
+n. 20 et 22.
+AN. M. 3787
+CARTH. 629.
+ROM. 531.
+Av. J.C. 217.</span>
+Quand la guerre fut résolue et déclarée de part et
+d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de vingt-six
+ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand
+dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et
+de l'Afrique; et, dans cette vue, il fit passer les troupes
+de l'une dans l'autre, en sorte que les Africains servaient
+en Espagne, et les Espagnols en Afrique. Il en
+usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de
+leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs
+lui demeureraient plus fidèlement attachés, se
+servant comme d'otages les uns aux autres. Les troupes
+qu'il laissa en Afrique montaient environ à quarante
+mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie;
+celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille,
+parmi lesquels il y avait deux mille cinq cent cinquante
+chevaux. Il laissa à son frère Asdrubal le commandement
+des troupes d'Espagne, avec une flotte de près de
+soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna
+de sages conseils sur la manière dont il devait se conduire,
+soit par rapport aux Espagnols, soit par rapport
+aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.</p>
+
+<p>Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live
+remarque qu'il alla à Cadix pour s'acquitter des
+vœux qu'il avait faits à Hercule, et qu'il lui en fît de
+nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la <span class="side"> Lib. 3,
+p. 192 et 193.</span>
+guerre où il allait s'engager. Polybe nous donne en peu
+de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que
+devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On
+compte depuis Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre,
+<span class="pagenum"><a name="p281" id="p281">281</a></span>
+deux mille deux cents stades (110 lieues)<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
+<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>; depuis
+l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime qui sépare
+l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents <span class="side"> Lib. 3,
+pag 199.</span>
+stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage
+du Rhône, pareil espace de seize cents stades (80
+lieues); depuis le passage du Rhône jusqu'aux Alpes,
+quatorze cents stades (70 lieues); depuis les Alpes
+jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades
+(60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie,
+l'espace est de huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre
+cents lieues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267"
+name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267">
+(retour) </a> Polybe dit 2600 stades, ἑξακόσιοι στάδιοι
+προς διχιλίους,
+c'est-à-dire 260 milles géographiques,
+ou 86 lieues 2/3.
+
+<pre>
+ Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1600 53 1/3.
+ Plus 1400 46 2/3.
+ Plus 1200 40 "
+
+Total. 8400 stades, ou 280 lieues.
+</pre>
+
+<p>Polybe donne, en nombre rond,
+<i>environ 9000 stades</i>. Comme cet
+auteur a le soin de dire que la route
+était marquée de 8 en 8 stades par
+des bornes milliaires, on voit que les
+stades dont il est question sont des
+stades grecs, dits olympiques, dont 8
+étaient compris dans un mille romain,
+et 600 dans un degré; conséquemment
+il en faut 10 pour un mille
+géographique, et 30 pour une lieue
+de 20 au degré.--L.</p></blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 188 et 189.</span>
+Annibal avait long-temps auparavant pris de sages
+précautions pour connaître la nature et la situation
+des lieux par où il devait passer; pour pressentir la
+disposition des Gaulois à l'égard des Romains<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
+<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>; pour
+gagner, par des présents, leurs chefs, qu'il savait être
+fort intéressés; et pour s'assurer de l'affection et de la
+fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait pas que
+le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine;
+mais il savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui
+suffisait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268"
+name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268">
+(retour) </a> «Audierunt præoccupatos jam
+ab Annibale Gallorum animos esse:
+sed ne illi quidem ipsi salis mitem
+gentem fore, ni subindè auro, cujus
+avidissima gens est, principum animi
+concilieritur.» (LIV. lib. 21, n. 20.)</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p282" id="p282">282</a></span>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+p. 189 et 190.
+Liv. lib. 21,
+n. 22-24.</span>
+Dès que le printemps fut venu, Annibal se mit en
+marche, et partit de Carthagène, où il avait passé le
+quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était composée
+de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze
+mille de cavalerie: il menait près de quarante éléphants.
+Ayant passé l'Èbre, il subjugua en peu de
+temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche,
+et perdit assez de monde dans cette expédition. Il
+laissa Hannon pour commander dans tout le pays entre
+l'Èbre et les Pyrénées, avec onze mille hommes, et leur
+confia les bagages de ceux qui devaient le suivre. Il en
+renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par
+là de leur bonne volonté quand il aurait besoin de recrues,
+et montrant aux autres une espérance certaine
+de retour quand ils le voudraient. Il passe donc les Pyrénées,
+et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante
+mille hommes de pied et neuf mille chevaux:
+armée formidable, moins par le nombre que par la valeur
+des troupes, qui avaient servi plusieurs années en
+Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre
+sous les plus habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage.</p>
+
+<p class="mid"><i>Passage du Rhône.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 195-200.
+Liv. lib. 21,
+n. 26-28.</span>
+Annibal, arrivé<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a>
+<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a> environ à quatre journées de l'embouchure
+du Rhône, entreprit de le passer, parce qu'en
+cet endroit le fleuve n'avait que la simple largeur de
+son lit. Il acheta des habitants du pays tous les canots
+et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez
+grand nombre à cause de leur commerce; il fit construire
+aussi à la hâte une quantité extraordinaire de bateaux,
+<span class="pagenum"><a name="p283" id="p283">283</a></span>
+de nacelles, de radeaux. A son arrivée il avait trouvé
+les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien disposés a
+lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les attaquer
+de front. Il commanda un détachement considérable
+de ses troupes sous la conduite d'Hannon, fils de
+Bomilcar, pour aller passer le fleuve plus haut; et, afin
+de dérober sa marche et son dessein à la connaissance
+des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit
+comme il l'avait projetée<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a>
+<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>: ils passèrent le fleuve le
+lendemain, sans trouver aucune résistance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269"
+name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269">
+(retour) </a> Un peu au-dessus d'Avignon.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270"
+name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270">
+(retour) </a> On croit que ce fut entre Roquemaure
+et le Pont-Saint-Esprit.
+
+<p>= Un peu au-dessus de Roquemaure,
+à 9 ou 10,000 toises au N.
+d'Avignon. La date de ce passage
+est du 28 au 30 Septembre.--L.</p></blockquote>
+
+<p>Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit
+ils s'avancèrent à petit bruit vers l'ennemi. Le matin,
+quand ils eurent donné les signaux dont on était convenu,
+Annibal se mit en état de tenter le passage. Une
+partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux,
+afin que les cavaliers pussent, à la descente, attaquer
+sur-le-champ les ennemis: les autres passaient à la nage
+aux deux côtés des bateaux, du haut desquels un
+homme seul tenait les brides de trois ou quatre
+chevaux. Les fantassins étaient ou sur des radeaux, ou
+dans de petites barques, et dans des espèces de petites
+gondoles, qui n'étaient autre chose que des troncs d'arbres
+qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé
+les grands bateaux sur une même ligne, au haut du
+courant, pour rompre la rapidité des flots, et rendre le
+passage plus aisé au reste de la petite flotte. Quand les
+Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils poussèrent,
+selon leur coutume, des cris et des hurlements épouvantables,
+heurtèrent leurs boucliers les uns contre les
+<span class="pagenum"><a name="p284" id="p284">284</a></span>
+autres, en les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent
+force traits; mais ils furent bien étonnés quand
+ils entendirent derrière eux un grand bruit, qu'ils
+aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et qu'ils
+se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils
+ne trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent
+dans leurs villages. Le reste des troupes passa
+ensuite fort tranquillement.</p>
+
+<p>Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup
+d'embarras. Voici comme on s'y prit pour les faire
+passer; ce ne fut que le jour suivant. On avança du
+bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux
+cents pieds, et large de cinquante, qui était fortement
+attaché au rivage par de gros câbles, et tout couvert de
+terre, en sorte que ces animaux, en y entrant, s'imaginaient
+marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier
+radeau ils passaient dans un second, construit de la
+même sorte, mais qui n'avait que cent pieds de longueur,
+et qui tenait au premier par des liens faciles à
+délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les
+autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient
+passés dans le second radeau, on le détachait du premier,
+et on le conduisait à l'autre bord en le remorquant par
+le secours des petites barques; puis il venait reprendre
+ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans
+l'eau, mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage,
+sans qu'il s'en noyât un seul.</p>
+
+<p class="mid"><i>Marche qui suivit le passage du Rhône.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 200-202.
+Liv. lib. 21,
+n. 31, 32.</span>
+Les deux consuls romains étaient partis dès le commencement
+du printemps, chacun pour sa province:
+P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux,
+<span class="pagenum"><a name="p285" id="p285">285</a></span>
+deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze
+cents chevaux des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile,
+avec cent soixante vaisseaux, deux légions, seize mille
+hommes d'infanterie et dix-huit cents chevaux des alliés.
+La légion pour-lors, chez les Romains, était de quatre
+mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius
+avait fait des préparatifs extraordinaires à
+Lilybée, ville et port de Sicile, dans le dessein de passer
+tout d'un coup en Afrique. Scipion, pareillement, avait
+compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y
+établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand,
+arrivant à Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord
+du Rhône, et songeait à le passer. Il détacha trois
+cents cavaliers pour aller reconnaître l'ennemi; et
+Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion
+était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même
+effet, cinq cents Numides, pendant qu'on était occupé
+à faire passer les éléphants.</p>
+
+<p>Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée,
+il donna une audience publique, par le moyen d'un
+truchement, à un des princes de la Gaule située vers
+le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on
+l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient
+prêts à se joindre à lui pour marcher contre les Romains:
+et il s'offrait à conduire l'armée par des endroits
+où elle trouverait des vivres en abondance. Quand le
+prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit
+valoir extrêmement cette députation d'une nation gauloise,
+releva par de justes louanges la bravoure qu'elles
+avaient montrée jusque-là, et les exhorta à soutenir
+dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats,
+pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous
+<span class="pagenum"><a name="p286" id="p286">286</a></span>
+ensemble les mains, et témoignèrent qu'ils étaient
+prêts à le suivre par-tout où il les mènerait. Il marqua
+le départ pour le lendemain; et, après avoir fait
+des vœux et des supplications aux dieux pour le salut
+de tous les soldats, il les renvoya, en leur recommandant
+de prendre de la nourriture, et du repos.</p>
+
+<p>Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient
+rencontré le détachement des Romains, et l'avaient
+attaqué. Le choc fut très-rude, et le carnage fort grand,
+eu égard au nombre. Il resta sur la place, du côté des
+Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de
+deux cents; mais l'honneur de cette action demeura
+aux premiers, les Numides ayant cédé le champ de
+bataille, et s'étant retirés<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a>
+<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>. Cette première action fut
+prise comme un présage du sort de cette guerre, et
+elle sembla promettre aux Romains un heureux succès,
+mais qui leur coûterait bien cher, et qui leur
+serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui étaient
+restés du combat, et qui avaient été à la découverte,
+retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des
+nouvelles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271"
+name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271">
+(retour) </a> «Hoc principium simulque omen
+belli, ut summâ rerum prosperum
+eventum, ita haud sanè incruentam
+ancipitisque certaminis victorium
+Romanis portendit.» (LIV. lib. 21,
+n. 29.)</blockquote>
+
+<p>Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré,
+et traversa la Gaule par le milieu des terres,
+en s'avançant vers le septentrion; non que ce chemin
+fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce
+qu'en l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre
+de Scipion, et favorisait le dessein qu'il avait
+d'entrer en Italie avec toutes ses forces, sans les avoir
+affaiblies par aucun combat.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p287" id="p287">287</a></span>
+
+<p>Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit
+où Annibal avait passé le Rhône que trois jours
+après qu'il en était parti. Désespérant de pouvoir l'atteindre,
+il retourna à sa flotte, et se rembarqua, résolu
+de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais,
+afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya
+son frère Cnéius avec la plus grande partie de ses
+troupes, pour faire tête à Asdrubal, et partit aussitôt
+pour Gênes, destinant l'armée qui était dans la Gaule
+vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal.</p>
+
+<p>Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva
+à une espèce d'île formée par le confluent<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
+<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a> de deux
+rivières qui se joignent en cet endroit<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a>
+<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>. Là il fut pris
+<span class="pagenum"><a name="p288" id="p288">288</a></span>
+pour arbitre entre deux frères qui se disputaient le
+royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée
+des vivres, des habits et des armes. C'était le pays
+des Allobroges: on appelait ainsi les peuples qui occupent
+maintenant les diocèses de Genève, de Vienne
+et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à
+ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au
+pied des Alpes sans trouver d'obstacle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272"
+name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272">
+(retour) </a> Le texte de Polybe, tel que nous
+l'avons, et celui de Tite-Live, mettent
+cette île au confluent de la
+Saône et du Rhône, c'est-à-dire à
+l'endroit où Lyon a été bâti. C'est
+une faute visible. Il y avait dans le
+grec Σκώρας, et l'on a substitué à ce
+mot ό Ἅραρος. Jacq. Gronove dit avoir
+vu dans un manuscrit de Tite-Live,
+<i>Bisarar</i>, ce qui montre qu'il faut lire,
+<i>Isara Rhodanusque amnes</i>, au lieu
+de <i>Arar Rhodanusque</i>, et que l'île
+en question est formée par le confluent
+de l'Isère et du Rhône. La situation
+des Allobroges, dont il est
+parlé ici, en est une preuve évidente.
+
+<p>= Les variantes de Polybe sur cet
+important passage donnent τᾕ δὲ
+ΣΚΏΡΑΣ ΣΚΌΡΑΣ, et dans
+quatre manuscrits τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑΣ.
+Lucas Holstenius a dit ingénieusement
+que ΣΚΆΡΑΣ ou CΚΆΡΑC
+est un mot mal lu, pour ΟΙCΑΡΑC,
+les copistes ayant confondu le C
+avec O, ce qui leur arrive souvent,
+et lié ensemble les deux IC, pour
+en former la lettre Κ: cette correction
+est d'autant plus certaine
+que l'article Ό manquait devant le
+mot ΣΚΆΡΑΣ; car on lisait: τᾕ µὲν γὰρ ό Ῥοδανὸς τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑC;
+il est clair qu'il aurait fallu au moins
+τᾕ δὲ ό ΣΚΆΡΑC: or, la correction
+donne ΟΙCΑΡΑC ou ό Ἰσάρας:
+M. Schweighæuser a inséré cette
+correction dans le texte de Polybe.</p>
+
+<p>Quant aux variantes de Tite-Live,
+elles donnent <i>pervernit ibi Ara</i> ou
+<i>Ibique Arar ou ibi Arar</i>, ou <i>Pervenit
+Bisarar</i>: de la comparaison
+de ces variantes il résulte évidemment
+<i>pervenit: ibi Isarar ou Isara</i>,
+qui est la vraie leçon.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273"
+name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273">
+(retour) </a> Sorte de triangle, dit Polybe,
+borné d'un côté par le Rhône, de
+l'autre par l'Isère, assez semblable au
+Delta d'Égypte. Ce pays est maintenant
+occupé en très-grande partie
+par le département de l'Isère; le reste
+par celui de la Drôme, et une portion
+de la Savoie.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Passage des Alpes.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 203-208.
+Liv. lib. 21,
+n. 32-37.</span>
+La vue de ces montagnes, qui semblaient toucher au
+ciel, qui étaient couvertes par-tout de neige; où l'on ne
+découvrait que quelques cabanes informes, dispersées
+ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers inaccessibles;
+que des troupeaux maigres et transis de froid;
+que des hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce:
+cette vue, dis-je, renouvela la frayeur qu'on en
+avait déjà conçue de loin, et glaça de crainte tous les
+soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut
+les montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et
+qui se préparaient à disputer le passage: il fallut s'arrêter.
+S'ils s'étaient cachés dans une embuscade, dit
+Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps
+de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus
+tout d'un coup fondre sur elles, l'armée était perdue sans
+ressource. Annibal apprit qu'ils ne gardaient ces hauteurs
+que de jour, après quoi ils se retiraient: il s'en
+empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand
+matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés
+par l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage.
+Accoutumé à grimper sur ces roches, ils attaquent les
+Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et les harcèlent
+<span class="pagenum"><a name="p289" id="p289">289</a></span>
+de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps
+à combattre contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté
+des lieux, où ils avaient peine à se soutenir; mais
+le grand désordre fut causé par les chevaux, et les bêtes
+de somme chargées du bagage, qui, effrayées des cris
+et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient
+retentir d'une manière horrible, et blessées quelquefois
+par les montagnards, se renversaient sur les
+soldats, et les entraînaient avec elles dans les précipices
+qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la
+perte seule de ses bagages pouvait faire périr son armée,
+vint au secours des troupes en cet endroit, et, ayant
+mis en fuite les ennemis, continua sa marche sans
+trouble et sans danger, et arriva à un château qui était
+la place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître,
+aussi-bien que de tous les bourgs voisins, où il trouva
+de grands amas de blé et beaucoup de bestiaux, qui
+servirent à nourrir son armée pendant trois jours<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a>
+<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274"
+name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274">
+(retour) </a> Annibal côtoya la rive gauche
+de l'Isère, puis la rive gauche du
+Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée
+du département des Hautes-Alpes;
+de là il gagna la Durance,
+qu'il remonta tantôt sur la rive
+droite, tantôt sur la rive gauche,
+jusqu'au-dessus de Briançon; et il
+atteignit le col du mont Genèvre,
+entre le 26 et le 30 octobre. On peut
+voir la discussion de cette route
+dans deux dissertations que j'ai insérées
+au journal des savants (année
+1819, <i>Janvier</i>, p. 22-36; et <i>Décembre</i>,
+p. 733-762).--L.</blockquote>
+
+<p>Après une marche assez paisible, on eut un nouveau
+danger à essuyer. Les Gaulois, feignant de vouloir profiter
+du malheur de leurs voisins, qui s'étaient mal
+trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des
+troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des
+vivres, s'offrirent à lui servir de guides, et lui laissèrent
+des ôtages pour assurance de leur fidélité. Annibal ne
+s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les chevaux
+<span class="pagenum"><a name="p290" id="p290">290</a></span>
+marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie,
+attentif et prenant garde à tout. On arriva
+dans un défilé fort étroit et roide, commandé par une
+hauteur où les Gaulois avaient caché une embuscade.
+Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de
+tous côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur
+énorme. Ils auraient mis l'armée entièrement en
+déroute, si Annibal n'eût fait des efforts extraordinaires
+pour la tirer de ce mauvais pas.</p>
+
+<p>Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des
+Alpes. L'armée y passa deux jours à se reposer et à
+se refaire de ses fatigues, après quoi elle se remit en
+marche. Comme on était déjà en automne, il était
+tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous
+les chemins, ce qui jeta le trouble et le découragement
+parmi les troupes. Annibal s'en aperçut; et, s'étant arrêté
+sur une hauteur d'où l'on découvrait toute l'Italie, il
+leur montra les campagnes fertiles<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
+<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a> arrosées par le Pô,
+auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait
+plus qu'un léger effort pour y arriver. Il leur représenta
+qu'une ou deux batailles allaient finir glorieusement
+leurs travaux, et les enrichir pour toujours en les rendant
+maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce discours,
+plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de
+la vue de l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux
+troupes abattues. On continua donc de marcher; mais
+la route n'en était pas devenue plus aisée: au contraire,
+comme c'était en descendant, la difficulté et le danger
+augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout
+escarpés, étroits, glissants, en sorte que les soldats ne
+pouvaient se soutenir en marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils
+<span class="pagenum"><a name="p291" id="p291">291</a></span>
+avaient fait un mauvais pas, mais tombaient les uns sur
+les autres, et se renversaient mutuellement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275"
+name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275">
+(retour) </a> Du Piémont.</blockquote>
+
+<p>On arriva en un endroit plus difficile que tout ce
+qu'on avait rencontré jusque-là: c'était un sentier déjà
+fort roide par lui-même, et qui, l'étant encore devenu
+davantage par un nouvel éboulement des terres, montrait
+un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur.
+La cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de
+ce retardement, y accourut, et vit qu'en effet il était
+impossible de passer outre. Il songea à prendre un long
+détour et à faire un grand circuit; mais la chose ne se
+trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne
+neige qui était durcie par le temps, il en était tombé
+depuis quelques jours une nouvelle qui n'avait pas beaucoup
+de profondeur, les pieds d'abord, y entrant facilement,
+s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le
+passage des premières troupes et des bêtes de somme,
+fut fondue, on ne marchait que sur la glace, où tout
+était glissant, où les pieds ne trouvaient point de prise,
+et où, pour peu qu'on fît un faux pas et qu'on voulût
+s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne
+rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher.
+Outre cet inconvénient, les chevaux, frappant avec
+effort la glace pour se retenir, et y enfonçant leurs
+pieds, ne pouvaient plus les en retirer, et y demeuraient
+pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher
+un autre expédient.</p>
+
+<p>Annibal prit le parti de faire camper et reposer son
+armée pendant quelque temps sur le sommet de cette
+colline, qui avait assez de largeur, après en avoir fait
+nettoyer le terrain, et ôter toute la neige qui le couvrait,
+tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des peines
+<span class="pagenum"><a name="p292" id="p292">292</a></span>
+infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin
+dans le rocher même, et ce travail fut poussé avec une
+ardeur et une constance étonnantes. Pour ouvrir et
+élargir cette route, on abattit tous les arbres des environs;
+et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé
+autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement
+il faisait un grand vent, qui alluma bientôt une
+flamme ardente: de sorte que la pierre devint aussi
+rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors
+Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en
+dit rien), fit verser dessus une grande quantité de
+vinaigre<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a>
+<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>, qui, s'insinuant dans les veines du rocher
+entr'ouvert par la force du feu, le calcina et l'amollit.
+De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la
+pente fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un
+chemin qui donna un libre passage aux troupes, aux
+bagages, et même aux éléphants. On employa quatre
+jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient
+<span class="pagenum"><a name="p293" id="p293">293</a></span>
+de faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces
+montagnes toutes couvertes de neige. On arriva enfin
+dans des endroits cultivés et fertiles, qui fournirent
+abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes sortes
+de nourritures aux soldats.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276"
+name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276">
+(retour) </a> Plusieurs rejettent ce fait comme
+supposé. Pline ne manque pas d'observer
+la force du vinaigre, pour
+rompre des pierres et des rochers.
+<i>Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit
+ignis antecedens</i> (lib. 23, c. 1).
+C'est pourquoi il appelle le vinaigre
+<i>succus rerum domitor</i> (lib. 33,
+cap. 2). Dion, en parlant du siége
+de la ville d'Éleuthère, dit qu'on
+en fit tomber les murailles par la
+force du vinaigre (lib. 36, pag. 8).
+Apparemment ce qui arrête ici est la
+difficulté, où Annibal dut être, de
+trouver dans ces montagnes la quantité
+de vinaigre nécessaire pour cette
+opération.
+
+<p>=Évidemment c'est en cela que
+consiste la difficulté: car on ne nie
+pas que le vinaigre ne décompose
+la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée
+par le feu: mais cette difficulté
+est insoluble. On a cru que
+cette fable est de l'invention de Tite-Live;
+je ne le pense pas. C'est probablement
+une de ces traditions populaires
+qui durent leur origine à
+l'étonnement dont la marche merveilleuse
+d'Annibal avait frappé tous
+les esprits. Polybe en effet reproche
+aux historiens d'Annibal, d'accueillir
+de ces traditions mensongères pour
+rendre leur narration plus attachante
+et plus dramatique (POLYB. III, c.
+47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne
+pas de rapporter cette fable
+(<i>Bell. Annib.</i> § 4). Il n'est donc
+pas surprenant que Tite-Live l'ait
+insérée dans son histoire.--L.</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Entrée dans l'Italie.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+pag. 209 et
+212-214.
+Liv. lib. 21,
+n. 39.</span>
+L'armée d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était
+beaucoup inférieure en nombre à ce qu'elle était quand
+il partit de l'Espagne, où nous avons vu qu'elle montait
+à près de soixante mille hommes. Sur la route elle
+avait fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il
+fallut soutenir, soit au passage des rivières. En quittant
+le Rhône, elle était encore de trente-huit mille hommes
+de pied et de plus de huit mille chevaux: le passage
+des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait
+plus à Annibal que douze mille Africains, huit mille
+Espagnols d'infanterie, et six mille chevaux: c'est lui-même
+qui l'avait marqué sur une colonne près du promontoire
+Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il
+était parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les
+quinze jours que lui avait coûté le passage des Alpes,
+lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô
+(à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans
+le mois de septembre.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de donner quelque repos à ses
+troupes, qui en avaient un extrême besoin. Lorsqu'il
+les vit en bon état, les peuples du territoire de Turin<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a>
+<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>
+ayant refusé de faire alliance avec lui, il alla camper
+devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois
+<span class="pagenum"><a name="p294" id="p294">294</a></span>
+jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui
+avaient été opposés. Cette expédition jeta une si grande
+terreur parmi les barbares, qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes
+se rendre à discrétion. Le reste des Gaulois en
+aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui
+approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il
+n'y avait point de temps à perdre, qu'il fallait avancer
+dans le pays, et hasarder quelque exploit qui pût
+établir la confiance parmi les peuples qui auraient envie
+de se déclarer pour lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277"
+name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277">
+(retour) </a> Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre, jusqu'aux
+bords du Pô.--L.</blockquote>
+
+<p>Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome,
+et y jeta une grande alarme. Sempronius reçut ordre
+de quitter la Sicile pour venir au secours de sa patrie;
+et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes journées
+vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du
+Tésin<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a>
+<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278"
+name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278">
+(retour) </a> C'est une petite rivière de l'Italie,
+dans la Lombardie.
+
+<p>= C'est une grande rivière qui sort
+du lac Majeur, et se jette dans le Pô.--L.</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Combat de cavalerie près du Tésin.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 214-218.
+Liv. lib. 21,
+n. 39-47.</span>
+Les armées étant en présence, les chefs de part et
+d'autre haranguent leurs soldats avant que d'en venir
+aux mains. Scipion<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a>
+<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, après avoir représenté à ses
+troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs
+ancêtres, les avertit que la victoire est entre leurs mains,
+puisqu'ils n'auront affaire qu'à des Carthaginois, si
+souvent vaincus, réduits à être leurs tributaires pendant
+vingt ans, et accoutumés depuis long-temps à être
+presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remporté
+contre l'élite de la cavalerie carthaginoise<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a>
+<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a> est un
+<span class="pagenum"><a name="p295" id="p295">295</a></span>
+gage assuré du succès du reste de toute la guerre;
+qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de perdre la
+meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste
+est épuisé par la faim, le froid, les fatigues et la misère;
+qu'il leur suffira de se montrer pour mettre en fuite
+des troupes qui ressemblent plus à des spectres qu'à des
+hommes; qu'enfin la victoire est devenue nécessaire,
+non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver
+Rome même, du sort de laquelle le combat va décider,
+et qui n'a point d'autre armée à opposer aux ennemis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279"
+name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279">
+(retour) </a> Il avait débarqué à Pise, en
+Étrurie, ramenant ses troupes de
+Marseille (v. plus haut, p. 287).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280"
+name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280">
+(retour) </a> Scipion veut parler du succès
+des 300 cavaliers romains contre
+les 500 cavaliers numides, envoyés
+par Annibal en reconnaissance, lors
+du passage du Rhône (v. plus haut,
+p. 285).--L.</blockquote>
+
+<p>Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats
+d'un esprit grossier, parle à leurs yeux avant que de
+parler à leurs oreilles, et ne songe à les persuader par
+des raisons qu'après les avoir remués par le spectacle.
+Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards,
+les fait combattre deux à deux à la vue de son
+armée, promettant la liberté et des présents magnifiques
+à ceux qui sortiraient vainqueurs. La joie avec laquelle
+ces barbares courent au combat sur de pareils motifs
+donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses
+gens, par ce qui vient de se passer à leurs yeux, une
+image sensible de leur situation présente, qui, en leur
+ôtant tous les moyens de reculer en arrière, leur impose
+une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour
+éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez
+lâches pour céder aux Romains. Il étale à leurs yeux la
+grandeur des récompenses, la conquête de toute l'Italie,
+le pillage de Rome, cette ville si riche et si opulente,
+une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse
+<span class="pagenum"><a name="p296" id="p296">296</a></span>
+la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point
+éblouir des guerriers comme eux, qui sont venus des
+colonnes d'Hercule jusque dans le cœur de l'Italie, au
+travers des nations les plus féroces. Pour ce qui le regarde
+personnellement, il ne daigne pas se comparer
+avec un Scipion, général de six mois, lui, presque né,
+du moins nourri, dans la tente d'Amilcar son père;
+vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des habitants des
+Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des
+Alpes mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence
+des Romains, qui ont osé demander qu'on le leur
+livrât avec les soldats qui avaient pris Sagonte; et il
+pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces
+maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir,
+et qu'ils ont droit d'imposer des lois à toute la terre.</p>
+
+<p>Après ces discours de part et d'autre, on se prépare
+au combat. Scipion, ayant jeté un pont sur le Tésin,
+fit passer ses troupes. Deux mauvais présages avaient
+jeté le trouble et l'alarme dans son armée. Les Carthaginois
+étaient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de
+nouvelles promesses; et, ayant fendu avec une pierre
+la tête de l'agneau qu'il immolait, il prie Jupiter de
+l'écraser de même, s'il ne donnait à ses soldats les récompenses
+qu'il venait de leur promettre.</p>
+
+<p>Scipion fait marcher à la première ligne les gens
+de trait avec la cavalerie gauloise, forme la seconde
+ligne de l'élite de la cavalerie des alliés, et avance au
+petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec toute
+sa cavalerie, plaçant au centre la cavalerie à frein, et
+la numide<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a>
+<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a> sur les ailes, pour envelopper l'ennemi.
+<span class="pagenum"><a name="p297" id="p297">297</a></span>
+Les chefs et la cavalerie ne demandant qu'à combattre,
+on commence à charger. Au premier choc, les soldats
+de Scipion, armés à la légère, eurent à peine lancé
+leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie
+carthaginoise, qui venait sur eux, et craignant d'être
+foulés aux pieds par les chevaux, ils plièrent, et s'enfuirent
+par les intervalles qui séparaient les escadrons.
+Le combat se soutint long-temps à forces égales: de
+part et d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à
+terre, de sorte que l'action devint d'infanterie comme
+de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides enveloppent
+l'ennemi, et fondent par les derrières sur ces
+gens de trait qui d'abord avaient échappé à la cavalerie,
+et les écrasent sous les pieds de leurs chevaux. Les
+troupes qui étaient au centre des Romains avaient combattu
+jusque-là avec beaucoup de valeur: de part et
+d'autre il était resté sur la place bien du monde, et
+plus même du côté des Carthaginois; mais les troupes
+romaines furent mises en désordre par l'attaque des
+Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la
+blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre:
+ce général fut tiré des mains des ennemis par le courage
+de son fils, qui n'avait pour-lors que dix-sept
+ans, et qui mérita ensuite le surnom d'<i>Africain</i>, pour
+avoir terminé glorieusement cette guerre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281"
+name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281">
+(retour) </a> Les Numides ne mettaient à leurs
+chevaux ni frein, ni bride, ni selle.
+
+<p>= Il paraît que leurs chevaux
+n'avaient qu'une muserolle, à laquelle
+était attachée une bride. C'est là ce que Virgile a entendu par <i>Numidæ
+infreni</i> (<i>Æneid.</i> IV, 41).--L.</p></blockquote>
+
+<p>Le consul, blessé dangereusement, se retira en bon
+ordre, et fut conduit dans son camp par un gros de
+cavaliers qui le couvraient de leurs armes et de leurs
+corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hâta d'arriver
+<span class="pagenum"><a name="p298" id="p298">298</a></span>
+au Pô, le fit passer à son armée, et rompit le pont:
+ce qui empêcha Annibal de l'atteindre.</p>
+
+<p>On convient qu'Annibal dut cette première victoire
+à sa cavalerie, et on jugea dès-lors qu'elle faisait la
+principale force de son armée, et que pour cette raison
+les Romains devaient éviter les plaines larges et découvertes,
+telles que sont celles qui se trouvent entre le
+Pô et les Alpes.</p>
+
+<p>Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois
+du voisinage s'empressèrent à l'envi de venir se rendre
+à Annibal, de le fournir de munitions, et de prendre
+parti dans ses troupes; et ce fut là, comme Polybe l'a
+déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce
+sage et habile général, malgré le petit nombre et la
+faiblesse de ses troupes, de hasarder une bataille, qui
+était devenue pour lui d'une absolue nécessité, dans
+l'impuissance où il était de retourner en arrière quand
+il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille
+qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le
+secours était l'unique ressource qui lui restât dans la
+conjoncture présente.</p>
+
+<p class="mid"><i>Bataille de la Trébie.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 220-227.
+Liv. lib. 21,
+n. 51-56.</span>
+Le consul Sempronius, sur les ordres du sénat, était
+revenu de Sicile à Rimini<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a>
+<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>. De là il marcha vers la
+Trébie, petite rivière de la Lombardie, qui se jette
+dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il joignit
+ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha
+du camp des Romains, dont il n'était plus séparé que
+par la petite rivière. La proximité des armées donnait
+<span class="pagenum"><a name="p299" id="p299">299</a></span>
+lieu à de fréquentes escarmouches, dans l'une desquelles
+Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta
+contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu
+considérable, mais qui augmenta beaucoup la bonne
+opinion que ce général avait naturellement de son mérite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282"
+name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282">
+(retour) </a> Appelée alors <i>Ariminium</i>.--L.</blockquote>
+
+<p>Ce léger succès lui paraissait une victoire complète.
+Il se vantait d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de
+combat où son collègue avait été défait, et d'avoir par
+là relevé le courage abattu des Romains. Déterminé à
+en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour
+la bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva
+d'un avis entièrement contraire au sien. Celui-ci représentait
+que, si l'on donnait aux nouvelles levées le
+temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait plus
+de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement
+légers et inconstants, se détacheraient peu
+à peu d'Annibal; que, sa blessure étant guérie, sa présence
+pourrait être de quelque utilité dans une affaire
+générale: enfin il le priait instamment de ne point
+passer outre.</p>
+
+<p>Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius
+ne put les goûter: il voyait sous ses ordres seize mille
+Romains et vingt mille alliés, sans compter la cavalerie;
+c'était le nombre où montait en ce temps-là une armée
+complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints
+ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil
+nombre. La conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable.
+Il disait hautement que tous demandaient la bataille,
+excepté son collègue, qui, devenu par sa blessure
+plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir
+qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de
+laisser languir tout le monde avec lui? Qu'attendait-il
+<span class="pagenum"><a name="p300" id="p300">300</a></span>
+davantage? Espérait-il qu'un troisième consul et qu'une
+nouvelle armée viendraient à son secours? Il tenait de
+pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans
+la tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux
+généraux, qui approchait, lui faisait craindre qu'on ne
+lui envoyât un successeur avant qu'il eût pu terminer
+la guerre, et il croyait devoir profiter de la maladie de
+son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur
+de la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des
+affaires, dit Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer
+de prendre de mauvaises mesures. Il donna donc ordre
+aux soldats de se tenir prêts à combattre.</p>
+
+<p>C'était tout ce que desirait Annibal, qui avait pour
+maxime qu'un général qui s'est avancé dans un pays
+ennemi ou étranger, et qui a formé une entreprise
+extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours
+les espérances des alliés par quelque nouvel
+exploit: d'ailleurs, sachant qu'il n'aurait affaire qu'à
+des troupes de nouvelle levée, qui étaient sans expérience,
+il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois, qui
+demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à
+qui sa blessure ne permettait pas d'y assister. Il ordonna
+donc à Magon de se mettre en embuscade avec deux
+mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les bords
+escarpés du petit ruisseau<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a>
+<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a> qui séparait les deux camps,
+et de se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient
+en grande quantité. Souvent une embuscade est plus
+sûre dans un terrain plat et uni, mais fourré comme
+était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie
+<span class="pagenum"><a name="p301" id="p301">301</a></span>
+moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides,
+avec ordre de s'avancer dès le point du jour
+jusqu'aux portes du camp des ennemis pour les attirer
+au combat, et de repasser la rivière en se retirant, pour
+engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait
+prévu ne manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius
+envoya d'abord contre les Numides toute sa cavalerie,
+puis six mille hommes de trait, qui furent bientôt
+suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent
+le pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec
+chaleur, et passèrent la Trébie sans résistance, mais
+non sans beaucoup souffrir, ayant de l'eau jusque sous
+les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le ruisseau<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a>
+<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> enflé
+par les torrents qui y étaient tombés des montagnes
+voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice
+d'hiver, c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce
+jour-là même, et faisait un froid glaçant. Les Romains
+étaient sortis à jeun, et sans avoir pris aucune précaution;
+au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal,
+avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient
+mis leurs chevaux en état, s'étaient frottés d'huile, et
+revêtus de leurs armes auprès du feu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283"
+name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283">
+(retour) </a> Il paraît que par le mot Ῥεῖθρον,
+Polybe entend un <i>ravin</i>; c'est
+dans le lit de ce ravin, dont les
+bords étaient élevés, qu'Annibal plaça
+son embuscade.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284"
+name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284">
+(retour) </a> Il s'agit de la Trébie, et non du
+<i>ruisseau</i>. Il semble que Rollin n'a
+pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.</blockquote>
+
+<p>On en vint aux mains en cet état. Les Romains se
+défendirent assez long-temps et avec assez de courage;
+mais la faim, le froid, la fatigue, leur avaient ôté la
+moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise, qui
+surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en
+vigueur, l'enfonça et la mit en fuite. Le désordre se
+mit bientôt aussi dans l'infanterie. L'embuscade, étant
+sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par
+<span class="pagenum"><a name="p302" id="p302">302</a></span>
+les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes,
+au nombre de plus de dix mille hommes, eut le courage
+de se faire jour à travers les Gaulois et les Africains,
+dont ils firent un grand carnage; et, ne pouvant
+ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la
+cavalerie numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient
+pas de reprendre le chemin, ils se retirèrent
+en bon ordre à Plaisance: la plupart des autres qui
+restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés
+par les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent
+échapper allèrent joindre le gros dont nous avons parlé.
+Scipion se rendit aussi à Plaisance la nuit suivante. La
+victoire fut complète du côté des Carthaginois, et la
+perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la pluie,
+la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de
+tous les éléphants on n'en put sauver qu'un seul.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 5,
+p. 228-229.
+Liv. lib. 21,
+n. 60-61.</span>
+Cette campagne et la suivante furent plus heureuses
+pour les Romains en Espagne. Cn. Scipion la subjugua
+jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+pag. 229.</span>
+Annibal profita des quartiers d'hiver pour faire reposer
+ses troupes, et pour gagner les habitants du pays.
+Dans cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers
+qu'il avait faits sur les alliés des Romains qu'il n'était
+pas venu pour leur faire la guerre, mais pour remettre
+les Italiens en liberté, et pour les défendre contre les
+Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur
+patrie.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 21,
+n. 58.</span>
+A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit le chemin de
+la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes
+raisons; la première était pour éviter les effets de la
+mauvaise volonté des Gaulois, qui se lassaient du long
+séjour de l'armée carthaginoise sur leurs terres, et
+<span class="pagenum"><a name="p303" id="p303">303</a></span>
+qui souffraient avec impatience de porter tout le poids
+d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour
+la faire chez leurs ennemis communs; la seconde, pour
+augmenter, par une démarche hardie, la réputation
+de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en portant
+la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et
+pour ranimer l'ardeur de ses troupes et des Gaulois
+ses alliés par le pillage des terres ennemies. Mais il fut
+attaqué au passage de l'Apennin d'une horrible tempête,
+qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid,
+la pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré
+sa ruine, en sorte que ce que les Carthaginois avaient
+souffert au passage des Alpes leur paraissait moins
+affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna
+contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome,
+un second combat: la perte fut à peu près égale de
+part et d'autre.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. <i>Ibid.</i>
+Liv. lib. 22,
+n. 1.
+Appian. in
+bell. Annib.
+pag. 316.</span>
+Ce fut dans ce même quartier d'hiver qu'il s'avisa
+d'un stratagème vraiment carthaginois. Il était environné
+de peuples légers et inconstants; la liaison qu'il
+avait contractée avec eux était encore toute récente;
+il avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions,
+ils ne lui dressassent des piéges, et n'attentassent
+sur sa vie. Pour la mettre en sûreté, il fit faire
+des perruques et des habits pour toutes les différentes
+sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et
+se déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui
+ne le voyaient qu'en passant, mais ses amis même,
+avaient peine à le reconnaître.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 230-231.
+Liv. lib. 22,
+n. 2.</span>
+On avait nommé à Rome pour consuls Cn. Servilius
+et C. Flaminius. Annibal ayant appris que celui-ci était
+déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut devoir
+<span class="pagenum"><a name="p304" id="p304">304</a></span>
+<span class="side"> AN. M. 3788
+ROM. 552.</span>
+hâter sa marche pour l'atteindre au plus tôt. De deux
+chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court, quoiqu'il
+fût très-difficile et presque impraticable, parce
+qu'il fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit
+des fatigues incroyables. Pendant quatre jours et trois
+nuits, elle eut le pied dans l'eau, sans pouvoir prendre
+un moment de sommeil. Annibal lui-même, monté sur
+le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à
+en sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs
+grossières qui s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à
+l'intempérie de la saison, lui firent perdre un œil.<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a>
+<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285"
+name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285">
+(retour) </a> Cette partie de la marche d'Annibal
+a offert aux critiques de grandes
+difficultés: ils ont fait errer ce général
+dans les Apennins, depuis Bologne
+jusqu'à <i>Fesulæ</i>, de la manière la plus
+invraisemblable. Je pense qu'Annibal
+se rendit directement de Plaisance,
+à travers l'Apennin, par
+Pontremoli, Sarzani, Lucques; et
+que les marais dans lesquels il fut
+forcé de s'engager, sont ceux que
+l'Arno formait dans toute la partie
+inférieure de son cours. Ceux qui se
+sont autorisés des ossements d'éléphants
+fossiles qu'on a trouvés dans
+certains lieux des Apennins, pour
+établir qu'Annibal y avait passé,
+n'ont pas songé que, selon Polybe,
+un <i>seul</i> de ses éléphants put échapper
+au froid, lors de la bataille de la
+Trébie.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Bataille de Trasimène.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 231-238.
+Liv. lib. 22.
+n. 3-8.</span>
+Annibal, après être sorti, presque contre toute espérance,
+de ce pas dangereux, et avoir fait prendre
+quelque repos à ses troupes, alla camper entre Arretium
+et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile
+de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le
+caractère de Flaminius, pour tirer avantage de son
+faible; ce qui, selon Polybe, doit faire la principale
+étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un
+homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux,
+avide de gloire. Pour<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
+<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a> le précipiter de plus en
+<span class="pagenum"><a name="p305" id="p305">305</a></span>
+plus dans ces vices, qui lui étaient naturels, il commença
+à irriter sa témérité par le dégât et les incendies
+qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286"
+name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286">
+(retour) </a> «Apparebat ferociter omnia ac
+præproperè acturum. Quòque pronior
+esset in sua vitia, agitare eum
+atque irritare Pœnus parat.» (LIV.
+lib. 22, n. 3.)</blockquote>
+
+<p>Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille
+dans son camp, quand même Annibal serait demeuré
+en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait à ses yeux
+les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour
+lui qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât
+sans trouver de résistance vers les murailles mêmes
+de Rome. Il rejeta avec mépris les sages avis de ceux
+qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de se
+contenter pour le présent d'arrêter les ravages de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Cependant Annibal avançait toujours vers Rome,
+ayant Cortone à sa gauche, et le lac de Trasimène à
+sa droite. Quand il vit que le consul le suivait de près,
+dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans sa
+marche, ayant reconnu que le terrain était propre à
+donner bataille, il ne songea aussi, de son côté, qu'aux
+moyens de la donner. Le lac de Trasimène et les montagnes
+de Cortone forment un défilé fort serré, au-delà
+duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé
+des deux côtés, dans sa longueur, par des hauteurs
+assez grandes, et fermé dans le débouché, qui est à
+l'autre extrémité, par une colline escarpée, et de difficile
+accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla
+camper avec le gros de son armée, après avoir traversé
+tout le vallon, et avoir posté l'infanterie légère en embuscade
+<span class="pagenum"><a name="p306" id="p306">306</a></span>
+sur les collines à droite, et fait couler une
+partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque
+vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement
+passer. En effet, ce général, qui suivait l'ennemi
+avec chaleur pour le combattre, étant arrivé à la
+vue du défilé près du lac, fut obligé de s'y arrêter,
+parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain
+dès la pointe du jour.</p>
+
+<p>Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes
+plus de la moitié du vallon, et voyant l'avant-garde
+des Romains assez près de lui, donna le signal du
+combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur
+embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi
+de tous côtés. On peut juger du trouble des Romains.</p>
+
+<p>Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient
+pas préparé leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés
+par-devant, par-derrière, et par les flancs. Le désordre
+se met en un moment dans tous les rangs. Flaminius,
+seul intrépide dans une consternation si universelle,
+ranime ses soldats de la main et de la voix, et les
+exhorte à se faire un passage par le fer à travers les
+ennemis; mais le tumulte qui règne par-tout, les cris
+affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était élevé,
+empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant,
+lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés
+de tous côtés, ou par les ennemis, ou par le lac, l'impossibilité
+de se sauver par la fuite rappela leur courage,
+et l'on commença à combattre de tous côtés avec
+une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand
+dans les deux armées, que personne ne sentit un tremblement
+de terre qui arriva dans cette contrée, et qui
+<span class="pagenum"><a name="p307" id="p307">307</a></span>
+renversa des villes entières. Dans cette confusion, Flaminius
+ayant été tué par un Gaulois insubrien, les
+Romains commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement
+la fuite. Un grand nombre, cherchant à se
+sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant pris le
+chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu
+des ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement
+s'ouvrirent un passage à travers les vainqueurs, et se
+retirèrent en un lieu de sûreté; mais ils furent arrêtés
+et faits prisonniers le lendemain. Il y eut quinze mille
+Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille
+se rendirent à Rome par différents chemins. Annibal
+renvoya les Latins, alliés des Romains, sans rançon.
+Il fit chercher inutilement le corps de Flaminius pour
+lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en
+quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs
+aux principaux de son armée qui étaient restés
+sur le champ de bataille au nombre de trente. De son
+côté, la perte ne fut en tout que de quinze cents
+hommes, la plupart Gaulois.</p>
+
+<p>Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour
+y porter la nouvelle des heureux succès qu'il avait eus
+jusque-là en Italie. Elle y causa une joie infinie pour
+le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances
+pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens.
+Ils s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre
+des mesures pour envoyer en Italie et en Espagne tous
+les secours capables d'y soutenir les affaires.</p>
+
+<p>A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent
+universelles, quand le préteur, du haut de la tribune
+aux harangues, eut prononcé ces mots en présence du
+peuple: <i>Nous avons perdu une grande bataille</i>. Le
+<span class="pagenum"><a name="p308" id="p308">308</a></span>
+sénat, uniquement occupé du bien public, crut que,
+dans un si grand malheur et dans un danger si pressant,
+il fallait avoir recours à des remèdes extraordinaires.
+On nomma pour dictateur Quintus Fabius,
+personnage aussi distingué par sa sagesse que par sa
+naissance. A Rome, dès qu'on avait nommé un dictateur,
+toute autorité cessait, excepté celle des tribuns du
+peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus
+Minucius. C'était la seconde année de la guerre.</p>
+
+<p class="mid"><i>Conduite d'Annibal par rapport à Fabius.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 239-255.
+Liv. lib. 22,
+n. 9-30.</span>
+Annibal, après la bataille de Trasimène, ne jugeant
+pas encore à propos de s'approcher de Rome, se contenta
+de battre la campagne et de ravager le pays. Il
+traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire
+d'Adria<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a>
+<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>, après dix jours de marche. Il fit dans
+cette route un riche butin. Ennemi implacable des
+Romains, il avait ordonné que l'on fit main-basse sur
+tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les armes;
+et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque
+dans la Pouille, en abandonnant au pillage les pays
+qui se trouvaient sur sa route, et faisant par-tout le
+dégât, pour forcer les peuples à quitter l'alliance des
+Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome
+découragée lui cédait la victoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287"
+name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287">
+(retour) </a> Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.</blockquote>
+
+<p>Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était
+parti de Rome pour aller chercher l'ennemi, mais dans
+la ferme résolution de ne lui donner aucune prise sur
+lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien
+reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille
+qu'il ne fût assuré du succès.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p309" id="p309">309</a></span>
+
+<p>Dès que les deux armées furent en présence, Annibal,
+pour jeter l'épouvante dans les troupes romaines, ne
+manqua pas de leur présenter la bataille en s'avançant
+jusque auprès des retranchements de leur camp; mais,
+quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant
+en apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait
+d'avoir enfin perdu cette valeur martiale si naturelle
+à leurs pères, mais outré au fond de voir qu'il avait
+affaire à un général si différent de Sempronius et de
+Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite,
+avaient enfin trouvé un chef capable de tenir tête
+à Annibal.</p>
+
+<p>Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à
+craindre d'attaques vives et hardies de la part du dictateur,
+mais une conduite prudente et mesurée, qui
+pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait
+à savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté
+pour suivre constamment le plan qu'il paraissait s'être
+tracé. Il essaya donc de l'ébranler par les divers mouvements
+qu'il faisait, par le ravage des terres, par le
+pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des villages.
+Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt
+il s'arrêtait tout d'un coup dans quelque vallon détourné
+pour voir s'il ne pourrait point le surprendre
+en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes
+par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne
+s'approchant jamais assez de l'ennemi pour en venir
+aux mains, mais ne s'en éloignant pas non plus tellement,
+qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses
+soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir
+que pour les fourrages, où il ne les envoyait qu'avec
+de fortes escortes. Il n'engageait que de légères escarmouches,
+<span class="pagenum"><a name="p310" id="p310">310</a></span>
+et avec tant de précaution, que ses troupes
+y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait
+insensiblement au soldat la confiance que la perte de
+trois batailles lui avait ôtée, et il le mettait en état de
+compter comme autrefois sur son courage et sur son
+bonheur.</p>
+
+<p>Annibal, après avoir fait un butin immense dans la
+Campanie, où il était demeuré assez long-temps, décampa
+pour ne point consumer les provisions qu'il
+avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la
+saison où la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne
+pouvait plus demeurer dans un pays de vignobles et
+de vergers, plus agréable pour le spectacle qu'utile
+pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu
+réduit à passer ses quartiers d'hiver entre des marais,
+des rochers et des sables, pendant que les Romains
+auraient tiré abondamment leurs convois de Capoue
+et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le
+parti d'aller s'établir ailleurs.</p>
+
+<p>Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre
+pour son retour le même chemin par lequel il était
+venu, et qu'il serait facile de l'inquiéter dans sa marche.
+Il commence par s'assurer de Casilin, petite ville située
+sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de
+celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez
+considérable: il détache quatre milles hommes pour
+s'emparer du seul défilé par lequel Annibal pouvait
+sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se poster
+avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient
+le chemin.</p>
+
+<p>Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine
+au pied des montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois
+<span class="pagenum"><a name="p311" id="p311">311</a></span>
+tomba dans le même piège qu'il avait tendu à
+Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne
+pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant
+qu'une seule issue, dont les Romains étaient les maîtres.
+Fabius, comptant que sa proie ne pouvait point lui
+échapper, ne délibérait plus que sur la manière de
+s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de
+terminer la guerre par cette seule action; cependant
+il jugea à propos de remettre l'attaque au lendemain.</p>
+
+<p>Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses
+propres artifices<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a>
+<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>. C'est dans de pareilles conjonctures
+qu'un commandant a besoin d'une présence d'esprit et
+d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le
+péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour
+imaginer de sûres et de promptes ressources sans délibérer.
+Le général carthaginois sur-le-champ fait assembler
+une grande quantité de bœufs, jusqu'au nombre
+de deux mille, et commande qu'on attache à leurs
+cornes de petits faisceaux de sarment. Vers le milieu de
+la nuit, y ayant fait mettre le feu, il fait pousser ces
+animaux à grands coups vers le sommet des montagnes
+sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la
+flamme eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la
+douleur rendait furieux, se dispersèrent de tous côtés,
+communiquant le feu aux buissons et aux arbrisseaux
+qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce
+était soutenu par un bon nombre de soldats armés à
+la légère, qui avaient ordre de s'emparer du sommet
+de la montagne, et de charger les ennemis en cas
+qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal
+l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé,
+<span class="pagenum"><a name="p312" id="p312">312</a></span>
+voyant que les feux gagnaient les collines qui les commandaient,
+et croyant que c'était Annibal qui marchait
+de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se sauver,
+quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour
+lui en disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne
+savait que penser de tout ce tumulte, et Fabius lui-même,
+n'osant faire aucun mouvement dans les ténèbres
+de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du
+jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses
+troupes et au butin le défilé qui était sans garde, et
+sauve son armée d'un piége où un peu plus de vivacité
+de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du
+moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir
+tirer avantage de ses fautes mêmes, et de les faire servir
+à sa propre gloire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288"
+name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288">
+(retour) </a> «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)</blockquote>
+
+<p>L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille,
+toujours poursuivie et harcelée par celle des Romains.
+Le dictateur, obligé de faire un voyage à Rome pour
+quelque cérémonie de religion, conjura, avant que de
+partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune
+entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun
+cas ni de ses avis ni de ses prières, et, à la première
+occasion qui se présenta, pendant qu'une partie des
+troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua le
+reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt
+à Rome comme d'une victoire considérable. Cette
+nouvelle, jointe à ce qui était arrivé tout récemment au
+passage des défilés, excita des plaintes et des murmures
+contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin
+la chose en vint à ce point, que le peuple lui égala
+en pouvoir son général de cavalerie; ce qui était sans
+exemple. Il apprit cette nouvelle en chemin; car il était
+<span class="pagenum"><a name="p313" id="p313">313</a></span>
+parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire de
+ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point
+ébranlée<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
+<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>. Il savait bien qu'en partageant l'autorité
+dans le commandement on n'avait pas partagé l'habileté
+dans le métier de la guerre: cela parut bientôt.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289"
+name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289">
+(retour) </a> «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem imperandi æquatam.»
+(LIV. lib. 22, n. 26.)</blockquote>
+
+<p>Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de
+remporter sur son collègue, proposa qu'ils commandassent
+chacun leur jour, ou même un plus long espace
+de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé
+toute l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait
+été commandée par Minucius; il aima mieux
+partager les troupes, pour être en état de conserver
+au moins la partie qui lui serait échue.</p>
+
+<p>Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se
+passait dans le camp romain, eut une grande joie d'apprendre
+la division des deux chefs. Il eut soin de présenter
+un appât et de tendre un piége à la témérité de
+Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête
+baissée, et engagea la bataille sur une colline où l'on
+avait caché une embuscade. Ses troupes furent mises
+en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque
+Fabius, averti par les premiers cris des blessés:
+«Courons, dit-il à ses soldats, au secours de Minucius;
+allons arracher aux ennemis la victoire, et à nos
+citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à propos,
+et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier,
+en se retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps
+paraissait sur le haut des montagnes avait enfin
+crevé avec un grand fracas, et causé un grand
+orage.» Un service si important, et placé dans une
+<span class="pagenum"><a name="p314" id="p314">314</a></span>
+telle conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut
+son tort, rentra sur-le-champ dans le devoir
+et l'obéissance, et montra qu'il est quelquefois plus
+glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point
+commettre.</p>
+
+<p class="mid"><i>État des affaires en Espagne.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 245-250.
+Liv. lib. 22,
+n. 19-22.</span>
+Au commencement de cette même campagne, Cn.
+Scipion, étant venu fondre tout d'un coup sur la flotte
+des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la défit,
+prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin.
+Cette victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient
+donner une attention particulière aux affaires
+d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des secours considérables
+et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent
+une flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion,
+qui, s'étant joint à son frère après son arrivée en
+Espagne, rendit de très-grands services à la république.
+Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre: ils
+avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples
+d'en-deçà, et de la fortifier par des alliances. Mais sous
+Publius ils traversèrent ce fleuve, et portèrent leurs
+armes bien au-delà.</p>
+
+<p>Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut
+la trahison d'un Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y
+avait laissé en dépôt les otages des peuples de l'Espagne:
+c'étaient les enfants des familles les plus distinguées du
+pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada
+à Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer
+ces jeunes gens dans leur patrie, pour attacher par là
+plus fortement les peuples au parti des Carthaginois:
+il fut chargé lui-même de cette commission. Il les conduisit
+<span class="pagenum"><a name="p315" id="p315">315</a></span>
+aux Romains, qui les remirent ensuite entre les
+mains de leurs parents, et gagnèrent leur amitié par
+un présent si agréable.</p>
+
+<p class="mid"><i>Bataille de Cannes.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 255-268.
+Liv. lib. 22,
+n. 34-54.
+AN. M. 3789
+ROM. 533.</span>
+Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls
+C. Térentius Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans
+cette campagne (c'était la troisième de la seconde guerre
+punique) ce qui ne s'était jamais pratiqué jusqu'alors,
+qui fut de composer l'armée de huit légions, chacune
+de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous
+l'avons déjà dit, les Romains ne levaient jamais que
+quatre légions, dont chacune était environ de quatre
+mille hommes et de trois cents<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a>
+<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a> chevaux: ce n'était
+que dans les conjonctures les plus importantes qu'ils y
+mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres.
+Pour les troupes des alliés, leur infanterie était égale
+à celle des légions, mais il y avait trois fois plus de
+cavalerie. On donnait ordinairement à chaque consul
+la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour
+agir séparément; et il était rare que l'on se servît de
+toutes ces forces en même temps pour la même expédition.
+Ici les Romains emploient non-seulement quatre,
+mais huit légions; tant l'affaire leur paraît importante.
+Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année
+précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée
+en qualité de proconsuls; mais le dernier ne le put faire
+à cause de son grand âge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290"
+name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290">
+(retour) </a> Polybe ne met que deux cents
+chevaux dans chaque légion; mais
+Juste-Lipse croit que c'est ou une
+erreur de l'historien, ou une faute
+du copiste.</blockquote>
+
+<p>Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement
+<span class="pagenum"><a name="p316" id="p316">316</a></span>
+que, dès le premier jour qu'il rencontrerait l'ennemi,
+il donnerait le combat, et terminerait la guerre,
+ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on mettrait des
+Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable
+qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près
+de dix-sept cents demeurèrent sur la place, augmenta
+encore sa fierté et sa hardiesse. Annibal regarda cette
+perte comme un véritable gain pour lui, persuadé
+qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du
+consul, et pour l'engager dans une action: il en avait
+un besoin extrême. On sut depuis qu'il était réduit à
+une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas possible
+de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient
+déjà à l'abandonner. C'en était fait de lui et de son
+armée, si sa bonne fortune ne lui eût envoyé Varron.</p>
+
+<p>Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent
+en présence près de Cannes, petite ville située
+dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide. Comme Annibal
+était campé dans une plaine fort unie et toute découverte,
+et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure
+à celle des Romains, Émilius ne jugea pas à propos
+d'engager le combat dans cet endroit: il voulait qu'on
+attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir
+le plus de part à l'action. Son collègue, général sans
+expérience, fut d'un avis contraire; et c'est le grand
+inconvénient d'un commandement partagé par deux
+généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie
+d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère
+de mettre la division.</p>
+
+<p>Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées
+pendant quelque temps de faire de légères escarmouches.
+Enfin, un jour que Varron commandait, car le commandement
+<span class="pagenum"><a name="p317" id="p317">317</a></span>
+roulait de jour à autre entre les deux consuls,
+tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius
+n'avait point été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât
+extrêmement la conduite de son collègue, comme il ne
+pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux qu'il lui
+fut possible.</p>
+
+<p>Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que,
+quand on leur aurait donné le choix d'un terrain propre
+pour combattre, supérieures comme elles étaient en
+cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus favorable:
+«Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il,
+d'avoir amené ici les ennemis pour vous en faire
+triompher; et sachez-moi gré aussi d'avoir réduit les
+Romains à la nécessité de combattre. Après trois
+grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous
+inspirer de la confiance, que le souvenir de vos propres
+exploits? Les combats précédents vous ont rendus
+maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le deviendrez
+de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les richesses
+et de la puissance des Romains. Il n'est plus
+question de parler, il faut agir. J'espère de la protection
+des dieux que vous verrez dans peu l'effet de
+mes promesses.»</p>
+
+<p>Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il
+y avait dans celle des Romains, en comptant les alliés,
+quatre-vingt mille hommes de pied, et un peu plus de
+six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois quarante
+mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix
+mille chevaux. Émilius commandait à la droite des Romains,
+Varron à la gauche; Servilius, l'un des deux
+consuls de l'année précédente, était au centre. Annibal,
+qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que
+<span class="pagenum"><a name="p318" id="p318">318</a></span>
+le vent vulturne, qui se lève dans un certain temps
+réglé, devait souffler directement contre le visage des
+Romains pendant le combat, et les couvrir de poussière;
+et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide
+et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps
+de bataille, en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise
+au centre, et l'infanterie africaine, pesamment armée,
+moitié à leur droite et moitié à leur gauche, sur une
+même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition,
+il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et
+gauloise, et, l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant
+pour commencer le combat, en arrondissant son front
+à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en allongeant
+ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point
+laisser d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne
+composée de l'infanterie pesante, qui ne s'était point
+ébranlée.</p>
+
+<p>On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines
+qui étaient aux deux ailes, voyant leur centre vivement
+attaqué, s'avancèrent pour prendre l'ennemi en
+flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse résistance,
+se voyant pressé de toutes parts, céda au
+nombre, et se retira par l'intervalle qu'il avait laissé
+dans le centre de la ligne. Les Romains l'y ayant suivi
+pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de l'infanterie
+africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre,
+s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées
+vers ce vide dans lequel les Romains, déjà fatigués,
+s'étaient jetés en désordre et en confusion, les chargèrent
+des deux côtés avec vigueur, sans leur donner
+le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain
+pour se former. Cependant les deux ailes de la cavalerie
+<span class="pagenum"><a name="p319" id="p319">319</a></span>
+venaient de battre celles des Romains, qui leur étaient
+fort inférieures; et, n'ayant laissé à la poursuite des
+escadrons rompus et défaits que ce qu'il fallait pour en
+empêcher le ralliement, elles vinrent fondre par-derrière
+sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps
+enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie
+des ennemis, fut toute taillée en pièces, après avoir fait
+des prodiges de valeur. Émilius, qui avait été couvert
+de blessures dans le combat, fut tué ensuite par un
+gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui
+deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs
+hommes consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius,
+consul de l'année précédente, et Minucius, qui
+avait été maître de la cavalerie sous Fabius, et quatre-vingts
+sénateurs. Il demeura sur la place plus de
+soixante-dix mille hommes<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a>
+<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>; et les Carthaginois,
+acharnés contre l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à
+ce qu'Annibal, dans la plus grande ardeur du
+carnage, se fut écrié plusieurs fois: <i>Arrête, soldat;
+épargne le vaincu</i><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a>
+<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>. Dix mille hommes, qui avaient été
+laissés à la garde du camp, se rendirent prisonniers de
+guerre après la bataille. Le consul Varron se retira à
+Venouse, accompagné seulement de soixante-dix cavaliers;
+et quatre mille hommes<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a>
+<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a> environ se sauvèrent
+dans les villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire
+fut complète; et il la dut principalement, aussi-bien
+que les précédentes, à la supériorité de sa cavalerie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291"
+name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291">
+(retour) </a> Tite-Live diminue beaucoup le
+nombre des morts, qu'il ne fait
+monter qu'à quarante-trois mille environ;
+mais Polybe est plus digne de foi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292"
+name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292">
+(retour) </a> «Duo maximi exercitus cæsi ad
+hostium satietatem, donec Annibal
+diceret militi suo: Parce ferro.»
+(FLOR. lib. 1, cap. 6.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293"
+name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293">
+(retour) </a> Le texte de Polybe porte 3000.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p320" id="p320">320</a></span>
+
+<p>Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols
+qu'Africains, et deux cents chevaux.</p>
+
+<p>Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait
+que, sans perdre de temps, l'on marchât droit à Rome,
+promettant à Annibal de le faire souper, à cinq jours
+de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci répliqua
+qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette
+proposition<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a>
+<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, «Je vois bien, dit Maharbal, que les
+dieux n'ont pas donné au même homme tous les talents
+à-la-fois. Vous savez vaincre, Annibal; mais vous
+ne savez pas profiter de la victoire.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294"
+name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294">
+(retour) </a> «Tum Maharbal: Non omnia
+nimirum eidem dii dedêre. Vincere
+scis, Annibal; victoriâ uti nescis.»
+(LIV. lib. 22, n. 51.)</blockquote>
+
+<p>On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire.
+Plusieurs, et Tite-Live entre autres, le reprochent à
+Annibal comme une faute capitale. Quelques-uns sont
+plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner,
+sans des preuves bien claires, un si grand capitaine,
+qui, dans tout le reste, n'a jamais manqué ni de prudence
+pour prendre le bon parti, ni de vivacité et de
+promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par
+l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui,
+en parlant des grandes suites qu'eut cette mémorable
+journée, convient que, parmi les Carthaginois, on conçut
+de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée;
+mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu
+faire à l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement
+aguerrie, bien fortifiée, et défendue par une garnison
+de deux légions; et il ne laisse nulle part entrevoir
+qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort
+de ne l'avoir point tenté.</p>
+
+<p>En effet, en examinant les choses de plus près, on
+<span class="pagenum"><a name="p321" id="p321">321</a></span>
+ne voit pas que les règles communes de la guerre permissent
+de l'entreprendre. Il est constant que toute
+l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait qu'à
+quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille
+hommes qui avaient été tués dans l'action, et d'un plus
+grand nombre sans doute qui avait été blessé et mis
+hors de combat, il ne lui restait que vingt-six ou vingt-sept
+mille hommes de pied en état d'agir, et que ce
+nombre ne pouvait suffire pour faire la circonvallation
+d'une ville aussi étendue que Rome, et coupée par une
+rivière, ni pour l'attaquer dans les formes, n'ayant ni
+machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires
+pour un siége. Par la même raison, Annibal, <span class="side"> Liv. lib. 22,
+n. 9.
+Liv. lib. 23,
+n. 18.</span>
+après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il était,
+avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la
+bataille de Cannes, il avait été contraint de lever le
+siége d'une petite ville sans nom et sans force. On ne
+peut disconvenir que, si, dans l'occasion dont il s'agit,
+il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait
+ruiné sans ressource toutes ses affaires<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
+<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>. Mais il faudrait
+être du métier, et peut-être du temps même de l'action,
+pour juger sainement de ce fait. C'est un ancien
+procès sur lequel il ne sied bien qu'aux connaisseurs
+de prononcer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295"
+name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295">
+(retour) </a> Ces réflexions, pleines de justesse,
+rappellent le jugement de Montesquieu,
+qui justifie également Annibal
+des reproches qu'on avait faits
+à sa conduite. (<i>Grand. et décad.
+des Romains</i>, ch. IV.)--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Liv. 23,
+n. 11-14.</span>
+Annibal, aussitôt après la bataille de Cannes, avait
+dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la
+nouvelle de sa victoire, et pour demander du secours
+afin de terminer la guerre. Lorsque Magon fut arrivé,
+il fit en plein sénat un discours magnifique sur les
+<span class="pagenum"><a name="p322" id="p322">322</a></span>
+exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il
+avait remportés contre les Romains; et, pour faire juger
+de la grandeur de la victoire par quelque chose de sensible,
+en parlant en quelque sorte aux yeux, il fit répandre
+au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or
+qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient
+été tués à la bataille de Cannes. Il termina sa harangue
+par demander de l'argent, des vivres et de nouvelles
+troupes. Tous les assistants ressentirent une joie extraordinaire;
+et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que
+c'était là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de
+la faction contraire, lui demanda s'il était encore mécontent
+de la guerre qu'on avait entreprise contre les
+Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer Annibal.
+Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours
+dans les mêmes sentiments, et que les victoires
+dont on parlait, supposé qu'elles fussent véritables, ne
+lui pouvaient donner de joie qu'autant qu'on s'en servirait
+pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit
+de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner
+si haut n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai
+taillé en pièces, disait-il, en reprenant le discours de
+Magon, les armées romaines: envoyez-moi des soldats.
+Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez été
+vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp
+ennemi, plein apparemment de toutes sortes de provisions:
+envoyez-moi des vivres et de l'argent. Tiendriez-vous
+un autre langage, si vous-même aviez
+perdu votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si
+quelqu'un des peuples latins s'était venu rendre à Annibal,
+si les Romains lui avaient fait quelques propositions
+de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il
+<span class="pagenum"><a name="p323" id="p323">323</a></span>
+n'en était rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la
+guerre dans l'Italie aussi forte que jamais.» Sa conclusion
+fut qu'il ne fallait leur envoyer ni hommes ni
+argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante,
+on n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon,
+qui furent regardées comme l'effet de sa jalousie
+et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait incessamment
+des levées d'hommes et d'argent pour envoyer
+à Annibal les secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ
+pour lever en Espagne vingt-quatre mille
+hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce
+secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre
+côté: tant la faction contraire était appliquée à traverser
+les desseins d'un général qu'elle ne pouvait souffrir<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a>
+<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>.
+Pendant qu'à Rome on remerciait un consul qui avait fui
+de n'avoir pas désespéré de la république, à Carthage
+on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire
+qu'il venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner
+les avantages d'une guerre entreprise contre
+son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses sentiments
+que du bien de l'état, plus ennemi du général des Carthaginois
+que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher
+les succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner
+ceux qu'on avait eus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296"
+name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296">
+(retour) </a> De Saint-Évremond.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 23,
+n. 4 et 18.</span>
+La journée de Cannes soumit à Annibal les plus
+puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de
+la grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha
+des Romains leurs plus anciens alliés, entre lesquels
+<span class="pagenum"><a name="p324" id="p324">324</a></span>
+Capoue tenait le premier rang. C'était une ville que la
+bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la longue
+paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort
+puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite
+ordinaire de l'opulence, avaient corrompu l'esprit de
+tous ses citoyens, déjà portés par leur inclination naturelle
+au plaisir et à la débauche.</p>
+
+<p><a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a>
+<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier
+d'hiver. Ce fut là que cette armée, qui avait essuyé les
+plus grands travaux et bravé les périls les plus affreux
+sans y succomber, fut vaincue par l'abondance et les
+délices, dans lesquelles elle se plongea avec d'autant
+plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs
+courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que,
+s'ils se soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt
+par l'éclat de leurs victoires passées que par leurs forces
+présentes. Quand Annibal tira ses soldats de cette ville,
+on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout différents
+de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer
+dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance
+et dans l'oisiveté, ils ne pouvaient plus souffrir
+la faim, la soif, les longues marches, les veilles, ni
+les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne savaient
+plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder
+aucune discipline.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297"
+name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297">
+(retour) </a> «Ibi partem majorem hiemis
+exercitum in tectis habuit, adversùs
+omnia humana mala, sæpè ae diù
+durantem, bonis inexpertum atque
+insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat
+vis, perdidêre nimia bona ac
+voluptates immodicæ: et eò impensiùs,
+quô avidiùs ex insolentiâ in
+eas se merserant.» (LIV. lib. 23,
+n. 18.)</blockquote>
+
+<p>Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit,
+le séjour de Capoue est, dans la vie d'Annibal, une
+grande tache, et il prétend que ce général fit en cela
+<span class="pagenum"><a name="p325" id="p325">325</a></span>
+une faute incomparablement plus grande que quand,
+après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a>
+<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>;
+car ce délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement
+différé sa victoire, au lieu que cette dernière
+faute le mit absolument hors d'état de vaincre. En un
+mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la suite<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a>
+<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>,
+ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut
+aux Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur
+vertu guerrière et leur attachement à la discipline; là
+disparut et leur gloire passée, et l'espérance presque
+sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce jour,
+les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence,
+la fortune se rangea du côté de la prudence, et la victoire
+sembla s'être réconciliée avec les Romains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298"
+name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298">
+(retour) </a> «Illa enim cunctatio distulisse
+modò victoriam videri potuit, hic
+error vires ademisse ad vincendum.»
+(LIV. lib. 23, n. 18.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299"
+name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299">
+(retour) </a> «Capuam Annibali Cannas fuisse.
+Ibi virtutem bellicam, ibi militarem
+disciplinam, ibi præteriti temporis
+famam, ibi spem futuri extinctam.»
+(LIV. lib. 23, n. 45.)</blockquote>
+
+<p>Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites
+funestes qu'eurent les quartiers d'hiver passés par
+l'armée carthaginoise dans cette ville délicieuse est bien
+juste et bien fondé. Quand on examine avec soin toutes
+les circonstances de cette histoire, on a de la peine à
+se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès
+qu'eurent les armes d'Annibal dans la suite au séjour de
+Capoue: c'en est bien une cause, mais la moins considérable;
+et la bravoure avec laquelle ses troupes battirent
+depuis ce temps-là des consuls et des préteurs,
+prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent
+leurs conquêtes et restèrent encore quatorze ans en
+Italie sans en pouvoir être chassées, tout cela porte
+<span class="pagenum"><a name="p326" id="p326">326</a></span>
+assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux effets
+des délices de Capoue.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 23,
+n. 23.</span>
+La véritable cause de la chute des affaires d'Annibal,
+c'est le défaut de recrues et de secours de la part de
+sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage
+avait jugé nécessaire, pour pousser les conquêtes
+d'Italie, d'y envoyer d'Afrique un renfort considérable
+de cavalerie numide, quarante éléphants, mille talents<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a>
+<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>,
+qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt
+mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en <span class="side"> <i>Ibid.</i> n. 32.</span>
+renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins
+Magon n'en put obtenir que douze mille fantassins,
+avec deux mille cinq cents chevaux; et même, quand
+il fut près de partir pour l'Italie avec cette troupe, si
+fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut
+contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après
+de si grandes promesses, ne reçut donc ni infanterie,
+ni cavalerie, ni éléphants, ni argent, et il fut absolument
+abandonné à ses ressources personnelles: son armée se
+trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à
+neuf mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie,
+pouvoir occuper dans un pays étranger tous les
+postes nécessaires, contenir les nouveaux alliés, maintenir
+les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la
+campagne avec avantage contre deux armées des Romains
+qui se renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable
+cause de la décadence des affaires d'Annibal et de
+la ruine de celles de Carthage. Si nous avions l'endroit
+où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions
+sans doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur
+les délices de Capoue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300"
+name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300">
+(retour) </a> 5,500,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p327" id="p327">327</a></span>
+
+<p class="mid"><i>Affaires d'Espagne et de Sardaigne.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 23,
+n. 26-30 et n.
+32-40, 41.
+AN. M. 3790
+ROM. 534.</span>
+Les deux Scipions avaient toujours le commandement
+de l'Espagne, et y faisaient d'assez grands progrès,
+lorsque Asdrubal, qui seul paraissait capable de
+leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en
+Italie au secours de son frère. Avant que de quitter la
+province, il écrivit au sénat pour lui faire connaître
+la nécessité qu'il y avait d'envoyer en sa place un
+général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya
+Imilcon avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin
+avec la sienne pour aller joindre son frère. La première
+nouvelle de son départ avait rangé la plus grande
+partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces
+deux généraux, animés par un si grand succès, se
+mirent en devoir de lui fermer la sortie de la province.
+Ils considéraient le danger auquel seraient exposés
+les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister
+au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber
+sur les bras avec deux puissantes armées: ils le
+poursuivirent donc dans sa marche, et l'obligèrent,
+malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin
+de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même
+en état de demeurer en sûreté dans l'Espagne.</p>
+
+<p>Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la
+Sardaigne. Prétendant profiter de quelques révoltes
+qu'ils y avaient excitées, il y perdirent douze mille
+hommes dans une bataille contre les Romains, qui
+firent encore un grand nombre de prisonniers, parmi
+lesquels furent Asdrubal, surnommé <i>Calvus</i>; Hannon
+et Magon<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
+<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>, distingués par leur naissance et par leurs
+emplois militaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301"
+name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301">
+(retour) </a> Ce n'était pas le frère d'Annibal.</blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p328" id="p328">328</a></span></p>
+
+<p class="mid"><i>Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue<br>
+et de Rome</i><a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a>
+<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302"
+name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302">
+(retour) </a> Rollin passe sous silence plusieurs
+faits qu'il raconte avec détail
+dans une autre partie de son histoire
+ancienne, et dans l'histoire Romaine
+(livre quinzième).--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3791
+ROM. 535.
+Liv. lib. 23,
+n. 41-46; lib.
+25, n. 22; lib.
+26, n. 5-16.</span>
+Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des
+Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le
+même éclat. M. Marcellus, d'abord comme préteur,
+ensuite comme consul, eut beaucoup de part à ce
+changement. Il harcelait Annibal en toute occasion,
+il lui enlevait des quartiers, il lui faisait lever des
+siéges; il le battit même en plusieurs rencontres, en
+sorte qu'il fut appelé <i>l'épée de Rome</i>, comme Fabius
+en avait été nommé <i>le bouclier</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3793
+ROM. 537.</span>
+Ce qui fut le plus sensible au général carthaginois,
+fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne
+point perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant
+de soutenir ceux qui y tenaient le premier rang, il vola
+au secours de cette ville, en fit approcher ses troupes, <span class="side"> AN. M. 3794
+ROM. 538.</span>
+attaqua les Romains, leur donna plusieurs combats
+pour leur faire lever le siége. Enfin, voyant que toutes
+ses tentatives étaient inutiles, pour faire une puissante
+diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne
+désespérait pas que, s'il pouvait, dans la première surprise,
+s'emparer de quelque quartier de la ville, le
+danger où serait la capitale n'obligeât les généraux romains
+de lever le siège de Capoue pour accourir avec
+toutes leurs troupes au secours de leur patrie: du
+moins il se flattait que, si, pour continuer le siége,
+ils partageaient leurs forces, leur affaiblissement pourrait
+<span class="pagenum"><a name="p329" id="p329">329</a></span>
+faire naître aux assiégés ou à lui quelque occasion
+de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée.
+Sur ce que l'un des sénateurs proposa de rappeler
+toutes les armées au secours de Rome, Fabius<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a>
+<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a> remontra
+qu'il serait honteux de se laisser effrayer et de
+changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal.
+On se contenta de faire revenir, avec une partie
+de l'armée, l'un des deux commandants qui étaient au
+siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal, après
+avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille
+devant la ville, et les consuls en firent autant.
+Chacun se disposait à bien faire son devoir dans un
+combat dont Rome devait être le prix, lorsqu'une
+tempête violente obligea les deux partis de se retirer.
+Ils ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que
+le temps devint calme et serein. La même chose arriva
+plusieurs fois de suite; en sorte qu'Annibal, croyant
+qu'il y avait dans cet événement quelque chose de surnaturel<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a>
+<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>,
+dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la
+fortune, et tantôt la volonté lui manquait pour se
+rendre maître de Rome.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303"
+name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303">
+(retour) </a> «Flagitiosum esse terreri ac circumagi
+ad omnes Annibalis comminationes.»
+(LIV. lib. 26, n. 8.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304"
+name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304">
+(retour) </a> «Audita vox Annibalis fertur,
+Potiundæ sibi urbis Romæ, modò
+mentem non dari, modò fortunam.»
+(LIV. lib. 26, n. 11.)</blockquote>
+
+<p>Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le
+plus, c'est qu'il apprit que, pendant qu'il était campé
+à une des portes de Rome, les Romains avaient fait
+sortir par une autre des recrues pour l'armée d'Espagne,
+et que le champ dans lequel il s'était campé
+avait été vendu dans le même temps, sans que cette
+circonstance eût rien diminué de son prix. Un mépris
+<span class="pagenum"><a name="p330" id="p330">330</a></span>
+si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à
+l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de
+la place publique à Rome. Après cette bravade, il se
+retira, et pilla en passant le riche temple de la déesse
+Féronie.</p>
+
+<p>Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas
+long-temps. Après que ceux de ses sénateurs qui
+avaient eu le plus de part à la révolte, et qui, par
+cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part
+des Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort
+d'une manière tout-à-fait tragique, la ville se rendit
+à discrétion<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
+<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Le succès de ce siége, qui fut décisif
+par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit pleinement
+aux Romains la supériorité sur les Carthaginois,
+montra en même temps combien la puissance
+romaine était formidable quand elle entreprenait de
+punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait
+compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il
+avait reçus sous sa protection.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305"
+name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305">
+(retour) </a> «Confessio expressa hosti,
+quanta vis in Romanis ad expetendas
+pœnas ab infidelibus sociis, et quàm
+nihil in Annibale auxilii ad receptos
+in fidem tuendos esset.» (LIV. lib.
+26, n. 16.)</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Défaite et mort des deux Scipions en Espagne.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib 23,
+n. 32-39.
+AN. M. 3793
+ROM. 537.</span>
+La face des affaires était bien changée en Espagne.
+Les Carthaginois y avaient trois armées: l'une était
+commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par
+Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite
+de Magon, s'était jointe au premier Asdrubal.
+Les deux Scipions, Cnéus et Publius, crurent devoir
+diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis séparément;
+et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils
+<span class="pagenum"><a name="p331" id="p331">331</a></span>
+convinrent que Cnéus, avec un petit nombre de Romains
+et trente mille Celtibériens, irait contre Asdrubal,
+fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le reste
+des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie,
+marcherait contre les deux autres généraux.</p>
+
+<p>Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il
+avait en tête s'était joint Masinissa, fier des victoires
+qu'il venait de remporter contre Syphax, et il devait
+bientôt être suivi par Indibilis, prince puissant en Espagne.
+On en vint aux mains. Les Romains, attaqués
+en même temps de tous côtés, se défendirent courageusement,
+tant qu'ils eurent leur général à leur tête:
+mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait échappé
+au carnage prit la fuite.</p>
+
+<p>Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour
+aller contre Cnéus, et pour terminer la guerre par sa
+défaite. Il était déjà plus qu'à demi vaincu par la désertion
+de ses alliés, qui avaient tous abandonné son
+parti<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a>
+<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>, et qui laissèrent aux chefs romains cette importante
+instruction, de ne souffrir jamais que dans
+leur armée le nombre de leurs propres troupes fût inférieur
+à celui des troupes étrangères. Il eut quelque
+pressentiment de la mort et de la défaite de son frère
+en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il
+ne lui survécut pas long-temps, et fut tué dans le
+combat. Ces deux grands hommes furent également
+pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés, et les
+Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de
+leur modération.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306"
+name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306">
+(retour) </a> «Id quidem cavendum semper
+romanis ducibus erit, exemplaque
+hæc verè pro documentis habenda:
+ne ità externis credant auxiliis, ut
+non plus sui roboris suarumque propriè
+virium in castris habeant.» (LIV.
+n. 33.)</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p332" id="p332">332</a></span>
+
+<p>La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour
+les Romains; mais la valeur d'un simple officier,
+nommé <i>L. Marcius</i>, chevalier romain, les leur conserva.
+Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui
+vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y
+rétablit entièrement les affaires des Romains.</p>
+
+<p class="mid"><i>Défaite et mort d'Asdrubal.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 11,
+p. 622-625.
+Liv. lib. 27,
+n. 35-39-51.
+AN. M. 3798
+ROM. 542.</span>
+Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes
+les mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les
+consuls de cette année, la onzième de la seconde guerre
+punique (car je passe beaucoup d'événements pour
+abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius. Celui-ci
+avait pour département la Gaule cisalpine, où il
+devait s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de
+passer les Alpes: l'autre commandait dans le pays des
+Brutiens et dans la Lucanie, c'est-à-dire dans l'extrémité
+opposée de l'Italie, et là il tenait tête à Annibal.</p>
+
+<p>Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine
+à Asdrubal, parce qu'il trouva le chemin frayé par son
+frère, et tous les peuples disposés à le recevoir. Quelque
+temps après il dépêcha des courriers vers Annibal: ils
+furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils
+étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère
+dans l'Ombrie: il jugea que, dans une conjoncture
+aussi importante qu'était celle-là, d'où dépendait le salut
+de l'état, il était permis de se mettre au-dessus<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a>
+<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a> des
+règles ordinaires pour le service et le bien même de la
+république; et il crut devoir faire un coup hardi et
+imprévu, capable de jeter la terreur dans l'esprit des
+<span class="pagenum"><a name="p333" id="p333">333</a></span>
+ennemis, en se hâtant d'aller joindre son collègue pour
+attaquer brusquement Asdrubal avec leurs forces réunies.
+Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances,
+ne doit pas être facilement taxé d'imprudence:
+c'était sauver l'état que d'empêcher la jonction des deux
+frères. On ne hasardait pas beaucoup, en supposant
+même qu'Annibal dût être informé de l'absence du
+consul. Sur son armée de quarante-deux mille hommes,
+il n'en avait pris que sept mille pour son détachement,
+qui étaient à là vérité l'élite des troupes, mais qui n'en
+faisaient qu'une très-petite partie; le reste était demeuré
+dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à
+craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu
+par trente-cinq mille hommes?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307"
+name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307">
+(retour) </a> Il était défendu à un général de
+sortir de la province qui lui était
+assignée, et de passer dans celle d'un
+autre.</blockquote>
+
+<p>Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein.
+Lorsqu'il eut fait assez de chemin pour le leur découvrir
+sans danger, il leur dit qu'il les menait à une victoire
+certaine: que dans la guerre tout dépendait de la renommée:
+que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait
+les Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout
+l'honneur de cette action.</p>
+
+<p>Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La
+jonction se fit de nuit et sans multiplier les camps,
+pour mieux tromper l'ennemi. Les troupes nouvellement
+arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée du
+préteur Porcius était campée tout près de celle du consul.
+Dès le matin du lendemain on tint conseil. Livius
+était d'avis de donner quelques jours de repos aux
+troupes; Néron le pria de ne point rendre téméraire
+par le délai une entreprise que la promptitude seule
+pouvait faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs
+ennemis, tant absents que présents: on donna donc le
+<span class="pagenum"><a name="p334" id="p334">334</a></span>
+signal pour la bataille. Asdrubal, s'étant avancé aux
+premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il
+était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point
+que ce ne fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura
+qu'il fallait que son frère eût reçu quelque perte
+considérable, et craignit fort d'être venu trop tard à
+son secours.</p>
+
+<p>Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son
+armée se mit en marche avec assez de désordre. La nuit
+survint; et, ses guides l'ayant abandonné, il ne sut
+quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords du
+fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer,
+lorsqu'il fut joint par les trois armées ennemies: il jugea,
+dans cette extrémité, qu'il lui était impossible
+d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on pouvait attendre
+de la présence d'esprit et du courage d'un grand
+capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux,
+et rangea ses troupes dans un terrain étroit, qui lui
+donnait lieu de placer sa gauche, composée des troupes
+les plus faibles, de manière qu'elle ne pouvait être ni
+attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son
+corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que
+de front. Après cette disposition faite à la hâte, il se
+mit au centre, et marcha le premier pour attaquer la
+gauche des ennemis, bien convaincu qu'il s'agissait de
+tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action
+dura long-temps, et on combattit de part et d'autre
+avec beaucoup d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans
+cette journée le comble à la gloire qu'il s'était déjà acquise
+par un grand nombre de belles actions. Il mena
+<span class="pagenum"><a name="p335" id="p335">335</a></span>
+ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre
+un ennemi qui les surpassait en nombre et en confiance;
+il les anima par ses paroles, il les soutint par son
+exemple, il employa les prières et les menaces pour
+ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la
+victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant
+survivre à tant de milliers d'hommes qui avaient quitté
+leur patrie pour le suivre, il se jeta au milieu d'une
+cohorte romaine, où il périt en digne fils d'Amilcar, et
+en digne frère d'Annibal.</p>
+
+<p>Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant
+de toute cette guerre; et, soit par la mort du chef, soit
+par le carnage qui fut fait des troupes carthaginoises,
+il servit comme de représailles pour la journée de
+Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq
+mille hommes<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a>
+<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>, et il y en eut six mille de pris. Les
+Romains perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las
+de tuer, que, quelqu'un étant venu avertir Livius qu'il
+était aisé de tailler en pièces un gros d'ennemis qui s'enfuyait
+«Il est bon, dit-il, qu'il en reste quelques-uns
+pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308"
+name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308">
+(retour) </a> La perte, selon Polybe, fut
+beaucoup moindre, et ne monta qu'à
+dix mille hommes.
+
+<p>= Il ajoute que la perte des Romains
+fut de 2000 hommes (XI, c.
+3, §3).--L.</p></blockquote>
+
+<p>Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit
+le combat. Par-tout où il passait, les cris de joie et les
+applaudissements prirent la place de l'inquiétude et de
+la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il arriva à son
+camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le
+camp des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort
+de son frère. Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune
+<span class="pagenum"><a name="p336" id="p336">336</a></span>
+de Carthage. «C'en est fait, dit-il<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a>
+<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, je ne lui enverrai
+plus de superbes courriers. En perdant Asdrubal,
+je perds toute mon espérance et tout mon
+bonheur.» Il se retira ensuite dans l'extrémité du
+pays des Brutiens, où il ramassa toutes ses troupes, qui
+eurent beaucoup de peine à y subsister, parce qu'il ne
+ne recevait aucun convoi de Carthage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309"
+name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309">
+(retour) </a> Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il décrit cette défaite:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Carthagini jam non ego nuncios</p>
+<p class="i10">Mittam superbos. Occidit, occidit</p>
+<p class="i10">Spes omnis et fortuna nostri</p>
+<p class="i10">Nominis, Asdrubale interempto.</p>
+
+<p class="i30">(HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est<br>
+nommé consul, et passe en Afrique. Annibal y<br>
+est rappelé.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 11,
+p. 650; et
+l. 14, p. 677-687;
+et l. 15,
+p. 689-694.
+Liv. lib. 28,
+n. 1-4, 16,
+38, 40-46; l.
+29, n. 24-36;
+l. 30, n. 20-28.
+AN. M. 3799
+ROM. 543.</span>
+Le sort des armes ne fut pas plus heureux pour les
+Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune
+Scipion y avait rétabli entièrement les affaires des Romains,
+comme la courageuse lenteur de Fabius l'avait
+fait auparavant en Italie. Les trois chefs des Carthaginois,
+qui y commandaient de nombreuses armées,
+savoir Asdrubal, fils de Giscon, Hannon et Magon,
+ayant été défaits en plusieurs rencontres par les troupes
+romaines, Scipion enfin se rendit maître de l'Espagne,
+et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors
+que Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se
+rangea de leur côté: Syphax, au contraire, embrassa
+le parti des Carthaginois.</p>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3800
+ROM. 544.</span>
+Scipion, étant retourné à Rome, y fut nommé consul;
+il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour
+<span class="pagenum"><a name="p337" id="p337">337</a></span>
+collègue P. Licinius Crassus. Le département du premier
+fut la Sicile, avec permission de passer en Afrique,
+s'il le jugeait à propos: il partit le plus promptement
+qu'il put pour sa province. L'autre devait commander
+dans le pays où Annibal s'était retiré.</p>
+
+<p>La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître
+toute la prudence, tout le courage, toute l'habileté
+qu'on peut attendre des plus grands capitaines, et la
+conquête de l'Espagne entière, étaient plus que suffisantes
+pour immortaliser son nom: mais il ne les avait
+regardées que comme des degrés et des préparatifs qui
+devaient le conduire à une plus grande entreprise; c'était
+la conquête de l'Afrique. Il y passa en effet, et y établit
+le théâtre de la guerre.</p>
+
+<p>Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus
+fortes places de l'Afrique, la défaite entière des deux
+armées de Syphax et d'Asdrubal, dont Scipion brûla
+le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui était
+la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela
+les obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour
+cet effet trente des principaux sénateurs, choisis dans
+cette compagnie qui était si puissante à Carthage, et
+qu'on nommait le <i>conseil des cent</i>. Dès qu'ils furent
+admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent
+tous par terre (c'était la coutume du pays), lui
+parlèrent avec beaucoup de soumission, rejetant la
+cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et promirent
+de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce
+qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit
+que, quoiqu'il fût venu dans l'Afrique pour vaincre et
+non pour faire la paix, il la leur accorderait cependant,
+à condition qu'ils rendraient aux Romains leurs prisonniers
+<span class="pagenum"><a name="p338" id="p338">338</a></span>
+et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs armées
+de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus
+en Espagne; qu'ils se retireraient de toutes les îles qui
+sont entre l'Italie et l'Afrique; qu'ils livreraient aux
+vainqueurs tous leurs vaisseaux, excepté vingt; qu'ils
+donneraient cinq cent mille boisseaux<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a>
+<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a> de froment, et
+trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient
+la somme de cinq mille talents<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a>
+<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>, c'est-à-dire quinze
+millions. Que, si ces conditions les accommodaient, ils
+pourraient envoyer des ambassadeurs au sénat. Ils
+feignirent d'y donner les mains; mais en effet ils ne
+cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal.
+On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent
+partir sur-le-champ leurs députés pour Rome, et qui
+envoyèrent en même temps vers Annibal pour lui ordonner
+de revenir en Afrique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310"
+name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310">
+(retour) </a> Boisseaux romains, c. à. d. <i>modius</i>.
+Le modius vaut le quinzième
+de notre setier (v. mes <i>Considérations
+sur les Monnaies</i>, p. 118): il
+s'agit donc ici de 33,333 setiers
+(52,000 hectolitres) de froment; et
+de 20,000 setiers (31,200 hectolitres)
+d'orge.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311"
+name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311">
+(retour) </a> Environ 27,500,000 francs: selon
+d'autres, dit Tite-Live, on leur
+imposa 5,000 livres d'argent, et non
+5,000 talents. La somme est bien différente
+car la livre romaine était la
+80e partie du talent: il ne s'agirait
+donc que de 331,250 francs. Cette
+somme paraît trop faible.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3802
+ROM. 546.</span>
+Il était pour lors retiré dans les extrémités de l'Italie,
+comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui furent
+portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre
+sans pousser des soupirs, et sans presque verser des
+larmes, frémissant de colère de se voir ainsi forcé
+d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus
+de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant
+d'une terre ennemie. Il tourna souvent les yeux vers
+les côtes de l'Italie, accusant les dieux et les hommes
+de son malheur, en prononçant contre lui-même, dit
+<span class="pagenum"><a name="p339" id="p339">339</a></span>
+Tite-Live<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a>
+<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, mille exécrations de ce qu'au sortir de la
+bataille de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses
+soldats encore tout fumants du sang des Romains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312"
+name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312">
+(retour) </a> Tite-Live suppose toujours que
+ce délai était une faute essentielle
+pour Annibal, dont lui-même se repentit
+dans la suite.</blockquote>
+
+<p>A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises
+excuses qu'employaient les députés de Carthage pour
+justifier leur république, et de l'offre absurde qu'ils
+faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius,
+crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui,
+étant sur les lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait
+le bien de l'état.</p>
+
+<p>Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant
+de Sicile en Afrique avec deux cents vaisseaux de charge,
+fut attaqué près de Carthage par une furieuse tempête
+qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, ne
+pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains
+une si riche proie, demande à grands cris qu'on fasse
+sortir la flotte carthaginoise pour s'en emparer. Le
+sénat, après une faible résistance, y consent. Asdrubal,
+étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux
+romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui
+subsistait encore.</p>
+
+<p>Scipion envoya des députés au sénat de Carthage
+pour en faire ses plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche
+d'Annibal leur avait rendu le courage, et leur
+avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en fallut
+peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils
+demandèrent une escorte pour s'en retourner en sûreté;
+elle leur fut accordée, et deux vaisseaux de la république
+les accompagnèrent. Mais les magistrats, qui ne voulaient
+point de paix, et qui étaient déterminés à recommencer
+<span class="pagenum"><a name="p340" id="p340">340</a></span>
+la guerre, firent dire sous main à Asdrubal,
+qui était avec sa flotte près d'Utique, de faire attaquer
+la galère romaine lorsqu'elle serait arrivée au fleuve
+Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte
+avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les
+ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant,
+non sans peine ni sans danger.</p>
+
+<p>Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux
+peuples, plus animés, ou plutôt plus acharnés que jamais
+l'un contre l'autre: les Romains, par le désir de
+venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la
+persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à
+attendre pour eux.</p>
+
+<p>Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés
+des pleins pouvoirs que le sénat et le peuple romain
+envoyaient à Scipion, arrivent au camp, et avec eux
+les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement
+rompu la trêve, mais violé le droit des gens dans
+la personne des ambassadeurs romains, il était naturel
+d'user de représailles contre les députés carthaginois.
+Mais Scipion<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a>
+<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>, considérant plus ce que demandait la
+générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise,
+pour ne point s'éloigner des principes de
+sa nation ni de son propre caractère, renvoya les députés
+sans leur faire aucun mal. Une modération si
+étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit
+rougir Carthage même, et donna à Annibal une nouvelle
+estime pour un chef qui n'opposait à la mauvaise
+<span class="pagenum"><a name="p341" id="p341">341</a></span>
+foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse
+d'ame encore plus dignes d'admiration que toutes ses
+vertus guerrières.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313"
+name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313">
+(retour) </a> Ἐσκοπεῖτο παρ' αủτῷ συλλογιζόµενος,
+οὐχ οὕτω τὶ δέον παθεῖν
+Καρχηδονίους, ὡς τὶ δέον ἦν πράξαι
+Ῥωµαίους. (POLYB. lib. 15, p. 693.)
+
+<p>«Dixit Scipio se nihil nec institutis
+populi romani nec suis moribus
+indignum in iis facturum.» (LIV.
+lib. 30, n. 25.)</p></blockquote>
+
+<p>Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait
+dans le pays. Il arriva à Zama, qui est à cinq
+journées de Carthage, et il y fit camper ses troupes:
+il envoya de là des espions pour observer la contenance
+des Romains. Scipion, les ayant surpris, loin
+de les punir, les fit promener par tout son camp; et,
+après leur en avoir fait remarquer soigneusement toute
+la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait
+bien d'où partait une si noble assurance; après tout ce
+qui lui était arrivé, il ne comptait plus sur le retour
+de sa fortune. Pendant que tout, le monde l'exhortait
+à donner la bataille, il était le seul qui songeât à la
+paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables,
+se trouvant à la tête d'une armée, et le sort
+des armes pouvant encore paraître incertain. Il envoya
+donc demander une entrevue à Scipion: on convint
+du temps et du lieu.</p>
+
+<p class="mid"><i>Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique,<br>
+suivie du combat.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 15,
+p. 694-703.
+Liv. lib. 30,
+p. 29-35.
+AN. M. 3803
+ROM. 547.</span>
+Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres
+de leur temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec
+ce qu'il y avait jamais eu de plus grands princes et de
+plus fameux généraux, s'étant rendus au lieu marqué,
+demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés
+à la vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une
+mutuelle admiration. Enfin Annibal prit le premier la
+parole, et, après avoir loué Scipion d'une manière
+<span class="pagenum"><a name="p342" id="p342">342</a></span>
+fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres
+de la guerre, et des maux qu'elle avait causés
+tant aux victorieux qu'aux vaincus: il l'exhorta à ne
+pas se laisser éblouir par l'éclat de ses victoires. Il lui
+représenta que, quelque heureux qu'il eût été jusque-là,
+il devait appréhender l'inconstance de la fortune;
+que, sans en chercher bien loin des exemples, il en
+était lui-même, qui lui parlait, une preuve éclatante;
+que Scipion était alors ce qu'Annibal avait été à Trasimène
+et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux
+qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un
+temps où il était maître des conditions. Il finit en déclarant
+que les Carthaginois voulaient bien céder aux
+Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et toutes
+les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait
+bien se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient
+ainsi, à se renfermer dans les bords de l'Afrique, tandis
+qu'ils verraient les Romains faire respecter leurs
+lois jusque dans les régions les plus éloignées.</p>
+
+<p>Scipion répondit en moins de paroles, mais avec
+non moins de dignité. Il reprocha aux Carthaginois la
+perfidie avec laquelle ils venaient de piller quelques
+galères romaines avant que la trêve fût expirée: il rejeta
+sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux
+qu'avaient entraînés les deux guerres. Après avoir
+remercié Annibal des conseils qu'il lui donnait sur l'incertitude
+des événements humains, il finit en l'avertissant
+de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux
+accepter les conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles
+néanmoins on en ajouterait encore quelques-unes
+pour punir les Carthaginois d'avoir rompu la trêve.</p>
+
+<p>Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions,
+<span class="pagenum"><a name="p343" id="p343">343</a></span>
+et on se sépara dans le dessein de décider du sort de
+Carthage par une action générale. Chacun des généraux
+exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment.
+Annibal faisait le dénombrement des victoires
+qu'il avait remportées sur les Romains, des chefs qu'il
+avait tués, des armées qu'il avait taillées en pièces.
+Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes,
+les succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu
+que les ennemis faisaient de leur faiblesse en venant
+demander la paix;<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a>
+<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a> et il disait tout cela d'un air et
+d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus
+puissants pour porter des troupes à bien combattre.
+Ce jour allait mettre le comble à la gloire de l'un ou
+de l'autre des chefs, et décider qui de Rome ou de
+Carthage donnerait la loi aux nations.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314"
+name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314">
+(retour) </a> «Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam crederes,
+dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)</blockquote>
+
+<p>Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille
+ni la valeur des deux armées. Il est aisé d'imaginer
+que deux capitaines si expérimentés n'oublièrent rien
+de ce qui pouvait contribuer à la victoire. Les Carthaginois,
+après un combat fort opiniâtre, furent enfin
+obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des
+leurs sur le champ de bataille; et les Romains firent
+un pareil nombre de prisonniers. Annibal se sauva
+pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage,
+il avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la
+ville n'avait plus d'autre parti à prendre que de demander
+la paix, à quelques conditions que ce fût. Scipion
+lui donna de grands éloges, principalement sur
+son habileté à prendre les avantages, à disposer son
+armée, à donner ses ordres dans le combat; et il assura
+<span class="pagenum"><a name="p344" id="p344">344</a></span>
+qu'Annibal s'était surpassé lui-même dans cette
+journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son
+courage ni à sa prudence.</p>
+
+<p>Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la
+consternation des ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants
+de mener son armée de terre à Carthage, pendant
+que lui-même allait y conduire la flotte.</p>
+
+<p>Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau
+couvert de banderoles et de branches d'olivier,
+qui portait dix ambassadeurs, choisis d'entre les plus
+considérables de la ville, et chargés d'aller implorer sa
+clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le
+venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés
+de Carthage vinrent au nombre de trente trouver
+Scipion au lieu marqué, et lui demandèrent la paix
+en des termes très-soumis. Il assembla son conseil: la
+plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage,
+et qu'il en traitât les habitants avec la dernière sévérité;
+mais la vue du temps que durerait le siége d'une
+ville si bien fortifiée, et la crainte qu'avait Scipion
+qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait
+occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur.</p>
+
+<p class="mid"><i>Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains.<br>
+Fin de la seconde guerre punique.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 15,
+p.
+704-707.
+Liv. lib. 30,
+n. 36-44.</span>
+Les conditions de paix qu'il leur dicta furent, que
+les Carthaginois vivraient libres en conservant leurs
+lois, aussi-bien que les villes et les terres qu'ils possédaient
+en Afrique avant cette guerre; qu'ils rendraient
+aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les
+prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient
+<span class="pagenum"><a name="p345" id="p345">345</a></span>
+tous leurs vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs
+de rames; qu'ils livreraient aussi tous les éléphants
+qu'ils avaient alors, et qu'ils n'en dresseraient plus dorénavant
+pour la guerre; que toute guerre hors de
+l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans
+l'Afrique même, ils ne pourraient la faire sans la permission
+du peuple romain; qu'ils restitueraient à Masinissa
+tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou sur ses
+ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la
+solde aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce
+que leurs députés fussent de retour de Rome; qu'ils
+paieraient aux Romains dix mille talents euboïques<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a>
+<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>
+d'argent, en cinquante paiements d'année en année;
+qu'ils donneraient cent ôtages<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a>
+<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a> au choix de Scipion.
+Pour leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint
+de leur accorder une trêve, à condition qu'ils
+rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à l'occasion
+de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni
+trêve ni paix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315"
+name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315">
+(retour) </a> Dix mille talents attiques feraient
+trente millions. Dix mille talents
+euboïques font un peu plus de
+vingt-huit millions trente-trois mille
+livres; parce que, selon Budée, le
+talent euboïque ne vaut que cinquante-six
+mines, et quelque chose
+de plus; au lieu que le talent attique
+vaut soixante mines.
+
+<p>= 10,000 talents euboïques valent
+55,000,000 francs. Le cinquantième,
+que les Carthaginois s'engageaient
+à payer annuellement, est
+de 1,100,000 francs.--L.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316"
+name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316">
+(retour) </a> Ils ne devaient pas avoir moins
+de 14 ans, ni plus de 30: on trouve
+une circonstance analogue dans le
+traité des Romains avec les Étoliens.
+(POLYB. XXII, 15, 10.)--L.</blockquote>
+
+<p>Quand les députés furent de retour à Carthage, ils
+exposèrent au sénat les conditions que Scipion leur
+avait dictées. Alors Giscon, qui les trouvait insupportables,
+se leva, et fit un discours pour détourner ses
+citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on
+<span class="pagenum"><a name="p346" id="p346">346</a></span>
+écoutât tranquillement un tel harangueur, prit Giscon
+par le bras, et le jeta en bas de son siége. Une démarche
+si violente, et bien éloignée du goût d'une ville libre
+comme était Carthage, excita un murmure universel.
+Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti
+de cette ville à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y
+étant revenu qu'après trente-six ans d'absence, j'ai eu
+tout le temps de m'instruire dans l'art militaire, et je
+me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos lois et
+vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les
+ignore; et c'est de vous que je veux les apprendre.»
+Il s'étendit ensuite sur la nécessité indispensable où ils
+étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on devait remercier
+les dieux de ce que les Romains voulaient bien l'accorder,
+même à ces conditions; et il leur montra de quelle
+importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne
+point donner lieu, par le partage des sentiments, à
+porter devant le peuple une affaire de cette nature. Tout
+le monde revint à son avis, et la paix fut acceptée. Le
+sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait redemandés;
+et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois
+mois, il fit partir des ambassadeurs pour Rome.</p>
+
+<p>Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience;
+ils étaient tous recommandables par leur âge et
+leur dignité. Asdrubal, surnommé <i>Hœdus</i>, toujours
+ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier; et,
+après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage,
+en rejetant la rupture du traité sur l'ambition
+de quelques particuliers, il ajouta, que si les Carthaginois
+eussent voulu suivre ses conseils et ceux d'Hannon, ils
+auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient obligés
+de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare
+<span class="pagenum"><a name="p347" id="p347">347</a></span>
+que la prospérité et la modération se rencontrent
+ensemble, et qu'il soit donné aux hommes d'être en
+même temps heureux et sages. Le peuple romain est
+invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par
+la bonne fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait
+autrement: car la prospérité ne transporte de joie et
+n'éblouit que ceux pour qui elle est nouvelle; au lieu
+que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils
+ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause
+la victoire, et qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils
+ont en un sens plus augmenté leur empire en traitant
+les vaincus avec bonté qu'en remportant des victoires<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a>
+<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.»
+Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en
+représentant le triste état où Carthage allait être réduite,
+après s'être vue au comble de la grandeur et de
+la puissance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317"
+name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317">
+(retour) </a> «Rarò simul hominibus bonam
+fortunam bonamque mentem dari.
+Populum romanum eo invictum esse,
+quòd in secundis rebus sapere et
+consulere menunerit. Et herculè mirandum
+fuisse, si aliter facerent. Ex
+insolentiâ, quibus nova bona fortuna
+sit, impotentes lætiliæ insanire:
+populo romano usitata ac
+propè obsoleta ex victoria gaudia
+esse; ac plus penè parcendo victis,
+quàm vincendo, imperium auxisse.»
+(LIV. lib. 30, n. 42.)
+</blockquote>
+
+<p>Le sénat et le peuple, qui étaient également portés
+à la paix, donnèrent un plein pouvoir à Scipion pour
+en traiter, le laissèrent maître des conditions, et lui
+permirent de ramener son armée après la conclusion
+du traité.</p>
+
+<p>Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer
+dans la ville, et de racheter quelques-uns de leurs prisonniers.
+Il s'en trouva environ deux cents qu'ils souhaitaient
+recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour
+les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût.
+<span class="pagenum"><a name="p348" id="p348">348</a></span>
+Les Carthaginois, après le retour de leurs ambassadeurs,
+firent la paix avec Scipion aux conditions
+qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq
+cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage:
+spectacle bien triste pour les habitants de cette malheureuse
+ville! Il fit trancher la tête aux alliés du nom
+latin, et pendre<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a>
+<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a> les citoyens romains, qui lui furent
+rendus comme transfuges.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318"
+name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318">
+(retour) </a> <i>Mettre en croix.</i>--L.</blockquote>
+
+<p>Quand on procéda au premier paiement de la taxe
+imposée par le traité, comme les fonds de l'état étaient
+épuisés par les dépenses d'une si longue guerre, la difficulté
+de ramasser cette somme causa une grande
+tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir
+leurs larmes: on dit qu'Annibal alors se mit à rire.
+Asdrubal Hœdus lui faisant de vifs reproches de ce qu'il
+insultait ainsi à l'affliction publique, dont il était la
+cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond
+de mon cœur et en démêler les dispositions comme
+on voit ce qui se passe sur mon visage, on reconnaîtrait
+bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est
+pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport
+que me causent les maux publics; et ce ris,
+après tout, est-il plus hors de saison que ces larmes
+que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous a
+ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on
+nous a interdit toute guerre contre les étrangers;
+c'était alors qu'il fallait pleurer, car voilà le coup et
+la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne
+sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent
+personnellement; et ce qu'ils ont pour nous
+de plus affligeant et de plus douloureux, est la perte
+<span class="pagenum"><a name="p349" id="p349">349</a></span>
+de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on enlevait à
+Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait
+sans armes et sans défense au milieu de tant de peuples
+d'Afrique puissants et armés, personne de vous n'a
+poussé un soupir; et maintenant, parce qu'il faut
+contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez
+comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de
+craindre que ce qui vous arrache aujourd'hui tant de
+larmes ne vous paraisse bientôt le moindre de vos
+malheurs!»</p>
+
+<p>Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour
+repasser en Italie. Il arriva à Rome à travers une multitude
+infinie de peuples que la curiosité attirait sur son
+passage. On lui décerna le triomphe le plus magnifique <span class="side"> AN. M. 3804
+CARTH. 646.
+ROM. 548.
+AV. J.-C. 200.</span>
+qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom
+d'<i>Africain</i>, honneur inouï jusque-là, personne avant
+lui n'ayant pris le nom d'une nation vaincue. Ainsi fut
+terminée la seconde guerre punique, après avoir duré
+dix-sept ans.</p>
+
+<p class="mid"><i>Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage<br>
+au temps de la seconde guerre punique.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 6,
+p. 493, 494.</span>
+Je finirai ce qui regarde la seconde guerre punique
+par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir
+à faire connaître la différence des deux républiques dont
+nous parlons. Au commencement de la seconde guerre
+punique, et du temps d'Annibal, on peut dire en quelque
+sorte que Carthage était sur le retour: sa jeunesse,
+sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait
+commencé à déchoir de sa première élévation; et elle
+penchait vers sa ruine; au lieu que Rome alors était,
+<span class="pagenum"><a name="p350" id="p350">350</a></span>
+<span class="side"> Liv. lib. 24,
+n. 8 et 9.</span>
+pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et
+s'avançait à grands pas vers la conquête de l'univers.
+La raison que Polybe rend de la décadence de l'une et
+de l'accroissement de l'autre est tirée de la différente
+manière dont étaient gouvernées ces deux républiques
+dans le temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois,
+le peuple s'était emparé de la principale autorité dans
+les affaires publiques; on n'écoutait plus les avis des
+vieillards et des magistrats; tout se conduisait par cabales
+et par intrigues. Sans parler de ce que la faction
+contraire à Annibal fit contre lui pendant tout le temps
+de son commandement, le seul fait des vaisseaux romains
+pillés pendant un temps de trève, perfidie à laquelle
+le peuple força le sénat de prendre part et de
+prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que
+dit ici Polybe. Au contraire, à Rome c'était le temps
+où le sénat, c'est-à-dire cette compagnie composée
+d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais, et
+où les anciens étaient écoutés et respectés comme des
+oracles. On sait combien le peuple romain était jaloux
+de son autorité, sur-tout dans ce qui regarde l'élection <span class="side"> Liv. lib. 24,
+n. 8 et 9.</span>
+des magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à
+qui il était échu par le sort de donner la première son
+suffrage, qui entraînait ordinairement celui de toutes
+les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple
+remontrance de Fabius<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
+<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>, qui représenta au peuple que,
+dans un temps de tempête et d'orage comme était celui
+<span class="pagenum"><a name="p351" id="p351">351</a></span>
+où l'on se trouvait pour lors, on ne pouvait choisir de
+trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau de la république,
+la centurie retourna aux suffrages, et nomma
+d'autres consuls. De cette différence de gouvernement,
+Polybe conclut qu'il était nécessaire qu'un peuple conduit
+par la prudence des anciens l'emportât sur un état
+gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome
+en effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut
+enfin le dessus dans le gros de la guerre, quoi qu'en
+détail elle eût eu du désavantage dans plusieurs combats;
+et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les ruines
+de sa rivale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319"
+name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319">
+(retour) </a> «Quilibet nautarum rectorumque
+tranquillo mari gubernare potest:
+ubi sæva orta tempestas est, ac turbato
+mari rapitur vento navis, tum
+viro et gubernatore opus est. Non
+tranquillo navigamus, sed jam aliquot
+procellis submersi penè sumus.
+Itaque quis ad gubernacula sedeat,
+summâ curâ providendum ac præcavendum
+nobis est.»</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Intervalle entre la seconde et la troisième<br> guerre
+punique.</i></p>
+
+<p>Cet intervalle, quoique assez considérable pour la
+durée, puisqu'il est de plus de cinquante ans, l'est fort
+peu par rapport aux événements qui regardent Carthage.
+On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne
+la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques
+différents particuliers entre les Carthaginois et Masinissa,
+roi des Numides. Nous les traiterons séparément,
+mais sans leur donner beaucoup d'étendue.</p>
+
+<p class="mid">§ I. <i>Suite de l'histoire d'Annibal.</i></p>
+
+<p>Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par
+le traité de paix conclu avec Scipion, Annibal avait
+quarante-cinq ans, comme il le dit lui-même en plein
+sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme
+comprend un espace de vingt-cinq ans.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p352" id="p352">352</a></span>
+
+<p class="mid"><i>Annibal entreprend et vient à bout de réformer à<br>
+Carthage la justice et les finances.</i></p>
+
+<p>
+Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort
+considéré à Carthage, du moins dans le commencement,
+et il y exerça les premiers emplois de la république avec
+honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandement <span class="side"> Corn. Nep.
+in Annib.
+c. 7.</span>
+des troupes dans quelques guerres que les Carthaginois
+eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à qui
+le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir
+tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la
+main, en firent des plaintes, et il fut rappelé à Carthage.</p>
+
+<p>A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que
+cette charge était très-considérable, et donnait beaucoup
+d'autorité. Carthage va donc être pour lui un
+nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des
+qualités d'un genre tout différent de celles qui nous
+l'ont fait admirer jusqu'ici et qui achèveront de nous
+donner de ce grand homme une juste et parfaite idée.</p>
+
+<p>Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa
+patrie désolée, il comprit que les deux plus puissants
+moyens pour faire fleurir un état, sont une grande
+exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une
+grande fidélité dans le maniement des finances: l'une,
+en maintenant l'égalité entre les citoyens, et en les faisant
+jouir d'une liberté tranquille sous la protection des
+lois qui mettent en sûreté leurs biens, leur honneur et
+leur vie, lie plus étroitement les particuliers entre eux,
+et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent
+la conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus
+précieux; l'autre, en ménageant avec fidélité les fonds
+<span class="pagenum"><a name="p353" id="p353">353</a></span>
+publics, fournit ponctuellement à toutes les dépenses
+de l'état, tient en réserve des ressources toujours prêtes
+pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples
+l'imposition de nouvelles charges, que la dissipation
+rend nécessaires, et qui contribuent le plus à indisposer
+les esprits contre le gouvernement.</p>
+
+<p>Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait
+également dans l'administration de la justice et dans le
+maniement des finances. Quand on l'eut nommé préteur,
+comme son amour pour l'ordre lui faisait regarder avec
+peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout
+tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre
+la réforme de ce double abus, qui en entraînait une
+infinité d'autres; sans craindre l'animosité de l'ancienne
+faction qui lui était opposée, ni les nouvelles inimitiés
+que son zèle pour la république ne manquerait pas de
+lui attirer.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 33,
+n. 46</span>
+L'ordre des juges exerçait impunément les concussions
+les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans,
+qui disposaient à leur gré des biens et de la vie des
+citoyens, sans qu'il fût possible de se mettre à l'abri
+de leurs violences, parce que leurs charges étaient à
+vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal, en
+qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette
+compagnie, qui abusait apparemment de son pouvoir:
+Tite-Live dit qu'il était questeur. Cet officier, qui était
+de la faction opposée à Annibal, et qui avait déjà tout
+l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre desquels
+il devait passer en sortant de la questure, refusa
+insolemment d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère
+à souffrir tranquillement une telle injure. Il le fit saisir
+<span class="pagenum"><a name="p354" id="p354">354</a></span>
+par un licteur, et le traduisit devant le peuple. Là,
+non content de s'en prendre à cet officier particulier,
+il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil insupportable
+et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte
+des lois, ni par le respect des magistrats; et, comme
+il s'aperçut qu'on l'écoutait favorablement, et que les
+plus faibles d'entre le peuple témoignaient ne pouvoir
+plus souffrir l'insolente fierté de ces juges, qui semblait
+en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer
+une loi qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de
+nouveaux juges sans qu'aucun pût être continué au-delà
+de ce terme. Autant que par cette loi il gagna
+l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus
+grand nombre des puissants et des nobles.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 33
+n. 46 et 47.</span>
+Il entreprit une autre réforme qui ne lui fit pas
+moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers
+publics, ou étaient dissipés par la négligence de ceux
+qui les maniaient, ou devenaient la proie et le butin
+des principaux de la ville et des magistrats; en sorte
+que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir chaque
+année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains,
+on était près d'imposer une taxe sur les particuliers.
+Annibal, entrant dans un fort grand détail, se
+fit rendre un compte exact des revenus de la république,
+de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses
+ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet
+examen qu'une grande partie des fonds publics était
+détournée par la mauvaise foi des gens d'affaires, il
+déclara et promit en pleine assemblée du peuple que,
+sans imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la
+république serait désormais en état de payer le tribut
+<span class="pagenum"><a name="p355" id="p355">355</a></span>
+aux Romains: et il accomplit sa promesse.<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a>
+<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a> Les fermiers-généraux,
+dont il avait dévoilé au peuple les vols
+et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des
+deniers publics, jetèrent alors les hauts cris, comme
+si c'eût été leur ravir leur bien, et non arracher de
+leurs mains avares celui qu'ils avaient volé à l'état.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320"
+name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320">
+(retour) </a> «Tum verò isti, quos paverat
+per aliquot annos publions peculatus,
+velut bonis ereptis, non furto
+eorum manibus extorto, infensi et
+irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Retraite et mort d'Annibal.</i></p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 33,
+n. 45-46.</span>
+Cette double réforme fit beaucoup crier contre Annibal.
+Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux
+premiers de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes
+intelligences avec Antiochus, roi de Syrie; qu'il
+recevait souvent des courriers, et que ce prince lui
+avait envoyé sous main des députés pour prendre avec
+lui de justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que,
+comme il y a des animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent
+jamais, ainsi cet homme, d'un esprit inquiet
+et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que tôt
+ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à
+Rome; et ce qui s'était passé dans la guerre précédente,
+dont il avait été presque seul l'auteur et le
+promoteur, y donnait une grande vraisemblance. Scipion
+s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions
+qu'on voulait prendre sur ce sujet, en représentant
+qu'il n'était point de la dignité du peuple romain de
+prêter son nom à la haine et aux accusations des ennemis
+d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes
+passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans
+le sein de sa patrie, comme si c'eût été trop peu pour
+<span class="pagenum"><a name="p356" id="p356">356</a></span>
+les Romains de l'avoir vaincu dans la guerre les armes
+à la main.</p>
+
+<p>Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma
+trois commissaires, et les chargea de porter leurs
+plaintes à Carthage, et de demander qu'on leur livrât
+Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent
+leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit
+bien que c'était à lui seul qu'on en voulait. Il se sauva
+vers le soir sur un vaisseau qu'il avait fait préparer secrètement,
+déplorant le sort de sa patrie encore plus
+que le sien: <i>sæpius patriæ quàm suorum</i><a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a>
+<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a> <i>eventus
+miseratus.</i> C'était la huitième année depuis la conclusion
+de la paix. La première ville où il aborda fut Tyr.
+Il y fut reçu comme dans une seconde patrie, et on lui
+rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation. <span class="side"> AN. M. 3809
+ROM. 556.</span>
+Après s'y être arrêté quelques jours, il partit
+pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le
+trouver à Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite
+lui fit grand plaisir, et ne contribua pas peu à le déterminer
+à la guerre contre les Romains; car jusque-là
+il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti
+qu'il devait prendre. <span class="side"> Cic. lib. 2,
+de Orat. n.
+75 et 76.</span> C'est dans cette ville qu'un philosophe,
+qui passait pour le plus beau discoureur de
+l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en
+présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée,
+et sur les règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut
+charmé de son éloquence. Comme on demanda au Carthaginois
+ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des vieillards,
+dit-il, qui manquaient de sens et de jugement;
+mais je n'en ai point vu de moins sensé et de moins
+judicieux que celui-ci.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321"
+name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321">
+(retour) </a> Il paraît qu'il faut lire <i>suos</i>.</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p357" id="p357">357</a></span>
+
+<p>Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de
+s'attirer les armes romaines, ne manquèrent pas de
+faire savoir à Rome qu'Annibal s'était retiré près d'Antiochus.
+Ce fut un grand sujet d'inquiétude pour les
+Romains; et ce pouvait être une grande ressource
+pour ce roi, s'il en eût su profiter.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 34,
+n. 60.</span>
+Le premier conseil qu'Annibal lui donna pour-lors,
+et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de
+porter la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue
+que dans l'Italie même. Il demandait cent vaisseaux,
+avec onze ou douze mille hommes de débarquement,
+et s'offrait de commander la flotte, de passer
+en Afrique pour engager les Carthaginois à entrer dans
+cette guerre, et d'aller ensuite faire une descente en
+Italie pendant que le roi demeurerait en Grèce avec
+son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie
+lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y
+eût à prendre, et le roi d'abord goûta fort cet avis.</p>
+
+<p><span class="side"> <i>Ibid.</i> n. 61.</span>
+Annibal crut devoir prévenir et préparer les amis
+qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans
+ses desseins. Outre que des lettres sont peu sûres,
+elles ne peuvent s'expliquer suffisamment, ni entrer
+dans un assez grand détail. Il envoie donc un homme
+de confiance, et lui donne ses instructions. A peine
+est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui
+l'y amène. On l'épie, on le fait suivre, et enfin on
+donne des ordres pour l'arrêter; mais il les prévient,
+et se sauve de nuit, après avoir fait afficher en plusieurs
+endroits des placards où il déclarait nettement
+le sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna
+avis aux Romains de ce qui s'était passé.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 35,
+n. 14.</span>
+Villius, l'un des députés qui avaient été envoyés
+<span class="pagenum"><a name="p358" id="p358">358</a></span>
+<span class="side"> Polyb. l. 3,
+p. 166 et 167.
+AN. M. 3813
+ROM. 557.</span>
+en Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires,
+et pour découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient
+les desseins d'Antiochus, rencontra Annibal à Ephèse.
+Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui rendit plusieurs
+visites, et affecta de lui témoigner par-tout une considération
+particulière. Sa principale vue était de diminuer
+son crédit auprès du roi en le lui rendant suspect:
+et en effet il y réussit.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 35,
+n. 14.
+Plut. in vit.
+Flamin. etc.</span>
+Il y a quelques auteurs qui assurent que Scipion était
+de cette ambassade, et qui rapportent même l'entretien
+qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le Romain lui
+ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de
+tous les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand,
+parce qu'avec une poignée de Macédoniens il
+avait défait des armées innombrables, et porté ses conquêtes
+dans des pays si éloignés, qu'à peine paraissait-il
+possible d'y aller même en voyageant. Interrogé ensuite
+à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à
+Pyrrhus; que ce prince avait été le premier qui avait,
+enseigné à camper avantageusement; que personne
+n'avait jamais mieux su choisir ses postes ni ranger, ses
+troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour
+se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux
+d'Italie auraient mieux aimé l'avoir pour maître, tout
+étranger qu'il était, que les Romains, établis depuis si
+long-temps dans le pays. Scipion continuant à l'interroger
+pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit
+point de difficulté de se donner cette place à lui-même.
+Scipion ne put s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous
+donc, lui dit-il, si vous m'aviez vaincu? Je me mettrais,
+reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre, de
+Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.»</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p359" id="p359">359</a></span>
+
+<p>Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate
+et si fine, à laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le
+mettant hors de pair, semblait insinuer que nul capitaine
+ne méritait d'entrer en parallèle avec lui. <span class="side"> Plut.
+in Pyrrho,
+pag. 687.</span> La réponse
+dans Plutarque est moins spirituelle et moins
+vraisemblable. Annibal met au premier rang Pyrrhus,
+au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la
+troisième place.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 35,
+n. 19.</span>
+Annibal, s'étant aperçu du refroidissement d'Antiochus
+pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec
+Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et
+ferma les yeux; mais enfin il jugea plus à propos d'avoir
+un éclaircissement avec le roi, et de s'expliquer nettement
+avec lui. «Ma haine contre les Romains, lui dit-il,
+est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé
+par serment dès ma plus tendre enfance. C'est cette
+haine qui a armé mes mains contre eux pendant
+trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a
+fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir
+chercher un asyle dans vos états. Toujours conduit et
+animé par cette haine, si je vois ici mes espérances
+frustrées, j'irai par toute la terre chercher et susciter
+des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai
+toujours mortellement: ils me haïssent de même.
+Tant que vous serez déterminé à leur faire la guerre,
+vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos
+meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à
+la paix, je vous le déclare une fois pour toutes,
+cherchez d'autres conseils que les miens.» Un tel discours,
+qui partait du cœur, et dont la sincérité se
+faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses
+<span class="pagenum"><a name="p360" id="p360">360</a></span>
+soupçons. Il résolut de lui donner le commandement
+d'une partie de sa flotte.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 35,
+n. 32 et 43.</span>
+Mais quels ravages ne fait point la flatterie dans la
+cour et dans l'esprit des princes! On représenta à celui-ci
+qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal;
+que c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune
+ou son génie pouvaient suggérer dans un même
+jour mille projets différents; que d'ailleurs cette réputation
+même qu'il avait acquise dans la guerre, et qui
+faisait comme son apanage, était trop grande pour un
+simple lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul
+général; qu'il devait seul attirer sur lui les yeux et l'attention;
+au lieu que, si Annibal était employé, cet
+étranger aurait seul la gloire de tous les heureux succès.
+<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a>
+<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles
+de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à
+leur naissance et à leur rang; parce qu'alors tout mérite
+leur devient odieux, par cette raison seule qu'il leur est
+étranger. Cela parut bien clairement dans cette occasion.
+On avait su prendre Antiochus par son faible. Un
+sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut
+des petits esprits, étouffa en lui toute autre pensée
+et toute autre réflexion. Il ne fit plus aucun cas ni
+aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien celui-ci,
+et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir
+son cœur à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés
+des flatteurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322"
+name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322">
+(retour) </a> «Nulla ingenia tam prona ad invidiam
+sunt, quàm eorum qui genus
+ac fortunam suam animis non æquant:
+quia virtutem et bonum alienum oderunt.»
+Il semble qu'on pourrait lire,
+<i>ut bonum alienum</i>.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 36,
+n. 7.</span>
+Dans un conseil qui se tint quelque temps après, où
+Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son
+<span class="pagenum"><a name="p361" id="p361">361</a></span>
+rang de parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver
+qu'il fallait, à quelque prix que ce fût, engager dans
+l'alliance d'Antiochus Philippe et la Macédoine, ce qui
+n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait. «Pour la
+manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours
+à mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru
+d'abord, on entendrait dire maintenant que la Toscane
+et la Ligurie sont en feu, et, ce qui fait la
+terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand
+je ne serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement
+apprendre par mes bons et mes mauvais
+succès comment il leur faut faire la guerre. Je ne puis
+que vous donner mes conseils et vous offrir mes services.
+Puissent les dieux faire réussir le parti que vous
+prendrez, quel qu'il soit!» On applaudit à Annibal,
+mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait proposé.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 36.
+n. 41.</span>
+Antiochus, trompé et endormi par ses flatteurs, demeurait
+tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la
+Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que
+ceux-ci songeassent à le venir attaquer dans son propre
+pays. Annibal, qui pour-lors était rentré en faveur, lui
+répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait la
+guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait
+qu'il se résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir
+tête à un peuple qui voulait se rendre maître de toute
+la terre. Ces discours réveillèrent un peu le roi de son
+assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais,
+comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après
+plusieurs pertes considérables, la guerre se termina
+par une paix honteuse, dont une des conditions fut qu'il
+livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne lui en laissa
+<span class="pagenum"><a name="p362" id="p362">362</a></span>
+pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète
+pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.</p>
+
+<p><span class="side"> Corn. Nep.
+in Annib.,
+c. 9 et 10.
+Justin. l. 32,
+cap. 4.</span>
+Les richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont
+on eut quelque connaissance dans l'île, pensèrent l'y
+faire périr. Les ruses ne manquaient pas à Annibal. Il
+en fit usage ici pour sauver ses trésors et pour se sauver
+lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu,
+couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les
+mit en dépôt dans le temple de Diane en présence des
+Crétois, à la bonne foi desquels il confiait toutes ses
+richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là autour
+du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal,
+de qui l'on croyait tenir les trésors. <span class="side"> AN. M. 3820
+ROM. 564.</span> Il les avait cachés
+dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours
+avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit,
+et alla chercher un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.</p>
+
+<p><span class="side"> Corn. Nep.
+ibid. cap. 10
+et 11.
+Justin. l. 33,
+cap. 4.</span>
+Il paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce
+prince, qui entra bientôt en guerre contre Eumène,
+roi de Pergame, ami déclaré des Romains. Annibal fit
+remporter aux troupes de Prusias plusieurs victoires,
+tant sur terre que sur mer.</p>
+
+<p><span class="side"> Justin. l. 32,
+cap. 4.
+Corn. Nep.
+in vit. Annib.</span>
+Il employa un stratagème assez extraordinaire dans
+un combat naval. La flotte des ennemis étant plus nombreuse
+que la sienne, il appela à son secours la ruse. Il
+fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de
+serpents, et donna ordre de jeter ces pots dans les
+vaisseaux des ennemis. Son principal dessein était de
+faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du vaisseau qu'il
+montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe
+sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela
+il commanda aux officiers de ses vaisseaux de s'attacher
+<span class="pagenum"><a name="p363" id="p363">363</a></span>
+principalement à celui d'Eumène. Ils le firent, et ils
+l'auraient pris, s'il ne s'était retiré à force de voiles.
+Les autres vaisseaux de Pergame se battirent vigoureusement
+jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre.
+D'abord ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât
+contre eux de telles armes; mais, quand ils se
+virent environnés des serpents qui sortaient de ces pots
+cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent en désordre,
+et cédèrent la victoire à l'ennemi.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 39
+n. 51.
+AN. M. 3822
+ROM. 566.</span>
+Des services si importants semblaient assurer pour
+toujours à Annibal un asyle chez ce roi. Mais les Romains
+ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent
+Quintius Flaminius<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
+<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a> vers ce roi, pour se plaindre de
+ce qu'il lui donnait une retraite. Il ne fut pas difficile
+à Annibal de deviner le sujet de cette ambassade, et il
+n'attendit pas qu'on le livrât à ses ennemis. D'abord il
+essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut que
+les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais
+étaient occupées par les soldats de Prusias, qui voulait
+faire sa cour aux Romains, en trahissant son hôte. Il
+se fit donc apporter le poison qu'il gardait depuis longtemps
+pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant
+entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain
+d'une inquiétude qui le tourmente depuis long-temps,
+puisqu'il n'a pas la patience d'attendre la mort d'un
+vieillard. La victoire que remporte Flaminius sur un
+homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup
+d'honneur. Ce jour seul fait voir combien les Romains
+ont dégénéré. Leurs pères avertirent Pyrrhus de se
+garder d'un traître qui voulait l'empoisonner, et cela
+<span class="pagenum"><a name="p364" id="p364">364</a></span>
+dans le temps que ce prince leur faisait la guerre
+dans le cœur de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un
+homme consulaire pour engager Prusias à faire mourir
+par un crime abominable son ami et son hôte.»
+Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et
+invoqué contre lui les dieux protecteurs et vengeurs
+des droits sacrés de l'hospitalité, il avala le poison, et
+mourut âgé de soixante-dix ans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323"
+name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323">
+(retour) </a> Son vrai nom est <i>Flamininus</i>; ce point sera discuté dans les notes
+sur l'Histoire Romaine.--L.</blockquote>
+
+<p>Cette année fut célèbre par la mort de trois grands
+hommes, Annibal, Philopémen et Scipion, qui eurent
+cela de commun, qu'ils terminèrent tous trois leur vie
+hors de leur patrie, par un genre de mort qui répondait
+peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers
+périrent par le poison, Annibal ayant été trahi par
+son hôte, et Philopémen fait prisonnier dans un combat
+par les Messéniens, et ensuite jeté dans un cachot,
+où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il
+se condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter
+une accusation injuste qu'on lui intentait à Rome; et
+il y mourut dans une sorte d'obscurité.</p>
+
+<p class="mid"><i>Éloge et caractère d'Annibal.</i></p>
+
+<p>Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes
+qualités d'Annibal, qui a fait tant d'honneur à Carthage; <span class="side"> 2e vol. de la
+man. d'étud.</span>
+mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le
+caractère et d'en donner une juste idée en le comparant
+avec Scipion, je ne crois pas devoir beaucoup
+m'étendre sur son éloge.</p>
+
+<p>Les personnes destinées à la profession des armes
+ne peuvent trop étudier ce grand homme, que les
+connaisseurs regardent comme le capitaine le plus accompli
+presque en tout genre, qui ait jamais été.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p365" id="p365">365</a></span></p>
+
+<p>Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre,
+on ne lui reproche que deux fautes<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a>
+<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>: la première, de
+n'avoir pas, aussitôt après la bataille de Cannes, mené
+ses troupes victorieuses vers Rome pour en former le
+siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage
+dans les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue:
+fautes qui montrent seulement que, les grands
+hommes ne le sont pas en tout: <span class="side"> Quintil.</span> <i>summi enim sunt,
+homines tamen</i>; et qui peut-être même peuvent être
+excusées en partie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324"
+name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324">
+(retour) </a> Ici Rollin contredit ce qu'il avait
+avancé plus haut (p. 121) pour justifier
+Annibal de ces deux prétendues
+fautes.--L.</blockquote>
+
+<p>Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités
+dans Annibal! quelle étendue de vues et de desseins,
+même dès sa plus tendre jeunesse! quelle grandeur
+d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit
+dans le feu même de l'action, pour savoir profiter de
+tout! quelle dextérité à manier les esprits, en sorte
+que parmi tant de nations différentes, qui manquaient
+souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune
+sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun
+de ses généraux! quelle équité, quelle modération
+dut-il faire paraître à l'égard des nouveaux alliés, pour
+être venu à bout de les tenir inviolablement attachés
+à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter
+presque tout le poids de la guerre par les séjours de
+son armée, et par les contributions qu'il en tirait!
+Enfin quelle fécondité de ressources pour soutenir si
+long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré
+une puissante faction domestique, qui lui refusait tout
+et le traversait en tout! On peut dire que, pendant le
+cours d'une si longue guerre, Annibal parut seul le
+<span class="pagenum"><a name="p366" id="p366">366</a></span>
+soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des Carthaginois, qui
+ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus,
+jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même
+qu'il l'était.</p>
+
+<p>Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne
+le considérer qu'à la tête des armées. Ce que l'histoire
+nous apprend des intelligences secrètes qu'il entretenait
+avec Philippe, roi de Macédoine; des sages conseils
+qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double
+réforme qu'il mit à Carthage dans l'administration des
+finances et dans celle de la justice, montre qu'il était
+un grand homme d'état en toutes manières. Son génie
+supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les
+parties du gouvernement, et ses talents naturels le
+rendaient capable d'en remplir avec gloire toutes les
+fonctions. Il était aussi grand politique que grand
+guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux militaires;
+en un mot, il réunissait les différents mérites
+de toutes les professions, de l'épée, de la robe, et des
+finances.</p>
+
+<p>Il n'était pas même sans érudition<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a>
+<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>; et, tout occupé
+qu'il fut des travaux militaires et d'une infinité de
+guerres, qu'il eut à soutenir, il trouva des moments
+pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties spirituelles
+d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent
+qu'il avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna
+par la meilleure éducation qu'on pouvait recevoir
+dans ce temps, et dans une république telle
+qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le
+grec, et avait même écrit quelques livres en cette
+<span class="pagenum"><a name="p367" id="p367">367</a></span>
+langue. Il avait eu pour maître un Lacédémonien
+nommé <i>Sosile</i>, qui l'accompagna toujours dans ses
+expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre
+Lacédémonien<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a>
+<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>: ils travaillaient tous deux à l'histoire
+de ce grand capitaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325"
+name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325">
+(retour) </a> «Atque hic tantus vir, tantisque
+bellis districtus, nonnihil temporis
+tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP.
+<i>in vit. Annib.</i> cap. 13.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326"
+name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326">
+(retour) </a> <i>Philænius</i>, dans Cornélius Népos
+et Cicéron (<i>Divin.</i> I, c. 49);
+<i>Philinus</i>, dans Polybe et Diodore.
+Il était d'Agrigente (DIODOR. SIC.
+XXIII, <i>eclog.</i> VIII) et non de Lacédémone,
+comme le dit Rollin;
+trompé peut-être par ces mots de
+Cornélius Népos,... <i>Philænius et
+Sosilus Lacedæmonius</i>, où il aura
+lu, par mégarde, <i>Lacedæmonii</i> (<i>in
+Annib.</i> c. 13, § 3). Le jugement
+de Polybe n'est pas très-favorable à
+ce Philinus (III, c. 14).--L.</blockquote>
+
+<p>Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il
+n'était point tout-à-fait tel que Tite-Live nous le <span class="side"> Lib. 21, n. 4.</span> représente,
+d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie
+plus que carthaginoise; sans respect pour la vérité,
+pour la probité, pour la sainteté du serment; sans
+crainte des dieux, sans religion. <i>Inhumana crudelitas,
+perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti,
+nullus deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a>
+<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>.<span class="side"> Excerpt. è
+Polyb. p. 33.</span>
+Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition
+cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie,
+qui était de manger de la chair humaine, parce que
+les vivres lui manquaient. <span class="side"> Excerpt. è
+Diod. p. 282.
+Liv. lib. 15,
+n. 17.</span> Quelques années après, loin
+de sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre
+de Sempronius Gracchus, que Magon lui avait envoyé,
+il lui fit rendre les derniers honneurs à la vue de toute
+son armée. <span class="side"> Lib. 32. c. 4.</span> Nous l'avons vu en plusieurs occasions
+marquer un grand respect pour les dieux, et Justin,
+qui écrivait d'après un auteur<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a>
+<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a> bien digne de foi, remarque
+qu'il fit toujours paraître beaucoup de sagesse
+et de modération parmi le grand nombre de femmes
+<span class="pagenum"><a name="p368" id="p368">368</a></span>
+qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si longue
+guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en
+Afrique, où l'incontinence était le vice du pays et de
+la nation: <i>pudicitiamque eum tantam inter tot captivas
+habuisse, ut in Africâ natum quivis negaret</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327"
+name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327">
+(retour) </a> La passion perce dans tout ce
+que Tite-Live a écrit d'Annibal et
+des Carthaginois.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328"
+name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328">
+(retour) </a> Trogue Pompée.</blockquote>
+
+<p>Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions
+de s'enrichir par les dépouilles des villes qu'il prenait
+et des peuples qu'il domptait, nous marque qu'il savait
+le véritable usage qu'un général doit faire des
+richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de
+s'attacher les alliés en faisant à propos des largesses,
+et n'épargnant point les récompenses: qualité bien
+importante pour un commandant, et qui n'est pas
+commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour
+acheter les succès, bien persuadé qu'un homme qui
+est à la tête des affaires trouve tout le reste dans la
+gloire de réussir.</p>
+
+<p><a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a>
+<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>Il mena toujours une vie dure et sobre, même en
+temps de paix, et au milieu de Carthage, lorsqu'il y
+occupait la première dignité, où l'histoire remarque
+qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme
+c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de
+vin. Une vie si réglée et si uniforme est un grand
+exemple pour nos guerriers, qui mettent souvent parmi
+les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs des
+officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les
+délices.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329"
+name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329">
+(retour) </a> «Cibi potionisque desiderio naturali,
+non voluptate, modus finitus.»
+(LIV. lib. 21, n. 4.)
+
+<p>«Constat Annibalem, nec tùm
+quum romano tonantem bello Italia
+contremuit, nec quum reversus Carthaginem
+summum imperium tenuit,
+aut cubantem cœnasse, aut plus
+quàm sextario vini induisisse.»
+(JUSTIN. lib. 32, cap. 4.)</blockquote>
+
+<p>Je ne prétends pas cependant justifier pleinement
+<span class="pagenum"><a name="p369" id="p369">369</a></span>
+Annibal de tous les reproches qu'on lui a faits. Au
+milieu de ces grandes qualités que nous avons rapportées,
+on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque
+chose du caractère et des vices de sa nation, et qu'il
+y a dans sa vie des actions et des circonstances qu'il
+serait difficile d'excuser. Polybe remarque qu'il était <span class="side"> Excerpt. è
+Polyb. p. 34
+et 37.</span>
+accusé d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome:
+il ajoute en même temps que les sentiments étaient partagés
+sur son sujet; et il ne serait pas étonnant que les
+ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre de
+ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa
+réputation. En supposant même que les faits qu'on lui
+impute fussent vrais, Polybe est porté à croire qu'ils
+venaient moins de son naturel et de son fonds que de
+la difficulté des temps et des affaires pendant une longue
+et pénible guerre, et de la complaisance qu'il était
+forcé d'avoir pour des officiers-généraux, qui étaient
+absolument nécessaires à l'exécution de ses entreprises,
+et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que
+les soldats qui servaient sous eux.</p>
+
+<p class="mid">§ II. <i>Différends entre les Carthaginois et Masinissa,<br>
+roi de Numidie.</i></p>
+
+<p>Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois,
+il y en avait une qui portait qu'ils rendraient à
+Masinissa toutes les terres et les villes qui lui avaient
+appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion, pour
+récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître
+à l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine
+tout ce qui était de celui de Syphax. Ce présent fut
+<span class="pagenum"><a name="p370" id="p370">370</a></span>
+dans la suite une source de disputes et de divisions
+entre les Carthaginois et les Numides.</p>
+
+<p>Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient
+tous deux en Numidie, mais sur différents peuples.
+Ceux qui obéissaient au premier s'appelaient <i>Massæsyli</i>,
+et avaient pour capitale Cirta; les autres se nommaient
+<i>Massyli</i>; les uns et les autres sont plus connus
+sous le nom de <i>Numides</i>, qui leur est commun. <span class="side"> Æneid.
+lib. 4, v. 41.
+[V. pl. haut,
+p. 296.]</span> Leur
+principale force était la cavalerie. Ils se tenaient à
+cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient
+sans bride, d'où vient que Virgile les appelle <i>Numidæ
+infreni</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 24,
+n. 48 et 49.</span>
+Au commencement de la seconde guerre punique,
+Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père
+de Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si
+puissant, crut devoir embrasser le parti des Carthaginois,
+et envoya contre lui une armée nombreuse
+sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de
+dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on
+dit qu'il y eut trente mille hommes de tués, se sauva
+en Mauritanie; mais dans la suite les choses changèrent
+bien de face.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 29,
+n. 29-34.</span>
+Masinissa, ayant perdu son père, se trouva plusieurs
+fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son
+royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par
+Syphax, près à chaque moment de tomber entre les
+mains de ses ennemis, sans troupes, sans argent, sans
+ressources. Il était alors allié des Romains et ami de
+Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne.
+Ses malheurs ne lui laissèrent pas le moyen d'amener
+de grands secours à ce général. Quand Lélius arriva
+en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une petite
+<span class="pagenum"><a name="p371" id="p371">371</a></span>
+troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura
+toujours inviolablement attaché au parti des Romains.
+Syphax, au contraire, ayant épousé la fameuse Sophonisbe, <span class="side"> Liv. lib. 29,
+n. 23.</span>
+fille d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.</p>
+
+<p><span class="side"> Lib. 30,
+n. 11 et 12.</span>
+Le sort des deux princes changea encore une fois,
+mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et
+tombe vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa,
+vainqueur, attaque Cirta, capitale de son royaume, et
+s'en rend maître; mais il y trouve un danger plus
+grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et
+aux caresses de laquelle il ne peut résister. Pour la
+mettre en sûreté, il l'épouse; mais il est bientôt obligé,
+pour présent nuptial, de lui envoyer du poison, n'imaginant
+point d'autre voie de lui tenir sa parole et de
+la soustraire au pouvoir des Romains<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a>
+<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330"
+name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330">
+(retour) </a> On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements, dans l'histoire
+romaine de Rollin.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Lib. 30,
+n. 44.</span>
+C'était une faute considérable en elle-même, et qui
+d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement
+à une nation fort jalouse de son autorité. Ce
+jeune prince la répara avantageusement par les services
+signalés qu'il rendit depuis à Scipion. Nous avons dit
+qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en
+possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois
+furent obligés de lui restituer tout ce qui lui
+appartenait. C'est ce qui donna lieu aux contestations
+dont il nous reste à parler.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 34,
+n. 62.</span>
+Un territoire situé vers le bord de la mer, près de
+la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays très-fertile
+et très-riche; la preuve en est, que la seule
+ville de Leptis, qui y était située, payait chaque jour
+<span class="pagenum"><a name="p372" id="p372">372</a></span>
+aux Carthaginois pour tribut un talent<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
+<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>, c'est-à-dire
+mille écus. Masinissa s'était emparé d'une partie de ce
+territoire. De part et d'autre on envoya des députés à
+Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat.
+On jugea à propos d'envoyer sur les lieux Scipion
+l'Africain et deux autres commissaires pour examiner
+l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé de jugement,
+et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils
+ainsi par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser
+Masinissa, qui était en possession du territoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331"
+name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331">
+(retour) </a> C'est par an 1,980,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 40,
+n. 17.
+AN. M. 3823
+ROM. 567.</span>
+Dix ans après, de nouveaux commissaires, nommés
+pour examiner la même affaire, en usèrent comme les
+premiers, et ne décidèrent rien.</p>
+
+<p><span class="side"> Liv. lib. 42,
+n. 23 et 24.
+AN. M. 3833
+ROM. 577.</span>
+Après un pareil espace de temps, les Carthaginois
+portèrent encore leurs plaintes devant le sénat, mais
+avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils représentèrent
+qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord,
+Masinissa, dans les deux années précédentes, avait
+usurpé sur eux plus de soixante-dix places ou châteaux;
+qu'ils avaient les mains liées par l'article du
+dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à
+aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient
+plus soutenir la fierté, l'avarice, la cruauté de ce
+prince; qu'ils étaient envoyés pour demander au peuple
+romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses l'une:
+ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat;
+ou qu'il leur serait permis de repousser la force par la
+force, et de se défendre par la voie des armes; ou que,
+si la faveur l'emportait sur la justice, il plût au peuple
+romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il voulait
+qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient
+<span class="pagenum"><a name="p373" id="p373">373</a></span>
+aux Carthaginois; qu'au moins ils sauraient
+désormais à quoi s'en tenir, et que le peuple romain
+garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que ce
+prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions
+que son insatiable avidité. Les députés finirent par demander
+que si, depuis la conclusion de la paix, les
+Romains avaient quelque faute à leur reprocher, ils la
+punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner
+à la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté
+et la vie insupportables. Après ce discours, pénétrés
+de douleur, et versant des larmes en abondance, ils
+se prosternèrent par terre; spectacle qui toucha de
+compassion tous les assistants, et rendit Masinissa extrêmement
+odieux. On demanda à Gulussa son fils,
+qui était présent, ce qu'il avait à répliquer. Il répondit
+que le roi son père ne lui avait donné aucune
+instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il
+priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait
+la haine de Carthage, était l'inviolable fidélité
+qu'il avait toujours gardée à leur égard. Le sénat,
+après les avoir entendus, répondit qu'il était disposé à
+rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due;
+que Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir
+Masinissa d'envoyer au plus tôt des députés avec ceux
+de Carthage; que les Romains feraient pour lui tout
+ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres;
+qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et
+que l'intention du peuple romain n'était pas que pendant
+la paix on enlevât par violence aux Carthaginois
+les terres et les villes qui leur avaient été laissées par
+le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre,
+après leur avoir fait les présents ordinaires.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="p374" id="p374">374</a></span></p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+Pag. 951.</span>
+Tout cela n'était que des paroles. Il est visible qu'à
+Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire
+les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on
+y traînait exprès cette affaire en longueur, pour laisser
+à Masinissa le temps de s'affermir dans ses usurpations
+et d'affaiblir ses ennemis.</p>
+
+<p><span class="side"> App. de bel.
+pun. p. 37.
+AN M. 3848
+ROM. 592.</span>
+On ordonna une nouvelle députation pour aller sur
+les lieux faire de nouvelles enquêtes. Caton était du
+nombre des commissaires. Quand ils furent arrivés, ils
+demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter
+à leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les
+Carthaginois répondirent qu'ils avaient une règle fixe à
+laquelle ils s'en tenaient, qui était le traité conclu par
+Scipion, et demandèrent à être jugés en rigueur: on
+ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout
+le pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la
+ville de Carthage; et ils furent étonnés de la voir, si
+peu de temps après le malheur qui lui était arrivé, rétablie
+au point de grandeur et de puissance où elle était.
+A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre
+compte au sénat, déclarant que Rome ne serait jamais
+en sûreté tant que Carthage subsisterait; et depuis ce
+temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât dans le
+sénat, Caton ajoutait dans son avis, <i>et je conclus de
+plus qu'il faut détruire Carthage</i>; sans que ce grave
+sénateur se mît en peine de prouver que les seuls ombrages
+de la puissance d'un voisin soient des titres suffisants
+pour détruire une ville contre la foi des traités.
+Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de
+cette ville entraînerait celle de la république, parce
+que Rome, n'ayant plus de rivale à craindre, quitterait
+ses anciennes mœurs, et s'abandonnerait absolument au
+<span class="pagenum"><a name="p375" id="p375">375</a></span>
+luxe et aux délices, qui sont la peste certaine des états
+les plus florissants.</p>
+
+<p><span class="side"> App. de bel.
+pun. p. 38.</span>
+Cependant la division se mit dans Carthage. La
+faction populaire, étant devenue supérieure à celle des
+grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit
+prêter serment au peuple que jamais il ne souffrirait
+qu'on parlât de rappeler les exilés. Ceux-ci se retirèrent
+chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux de ses fils,
+Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement.
+On leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même
+fut vivement poursuivi par Amilcar, l'un des généraux
+de la république. Nouveau sujet de guerre: on lève une
+armée de part et d'autre. La bataille se donne. Scipion
+le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur.
+Il était venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui
+faisait la guerre en Espagne, et sous qui il servait, pour
+lui demander des éléphants. Pendant tout le combat il
+se tint sur le haut d'une colline qui était tout près du
+lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa,
+âgé pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru
+sur un cheval, selon la coutume du pays, donner partout
+des ordres comme un jeune officier, et soutenir les
+fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre,
+et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les
+Carthaginois plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il
+avait assisté à bien des batailles, mais que nulle ne lui
+avait fait tant de plaisir que celle-ci, où, tranquille et
+de sang-froid, il avait vu plus de cent mille hommes en
+venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la
+victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture
+d'Homère, il ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait
+été donné qu'à Jupiter et à Neptune de jouir d'un pareil
+<span class="pagenum"><a name="p376" id="p376">376</a></span>
+spectacle, lorsque l'un du haut du mont Ida, l'autre
+du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir <span class="side"> [Hom. Iliad.
+XIII, V. 12.]</span>
+un combat entre les Grecs et les Troyens. Je ne sais
+si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent la
+gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut
+subsister avec le sentiment d'humanité qui nous est
+naturel.</p>
+
+<p><span class="side"> App. de bell.
+pun. p. 40.</span>
+Les Carthaginois, après le combat, prièrent Scipion
+de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa.
+Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à
+céder le territoire d'Emporium<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a>
+<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>, qui avait fait le premier
+sujet du procès; à payer actuellement à Masinissa
+deux cents talents d'argent, et à y en ajouter dans la
+suite huit cents<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a>
+<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>, en différents termes dont on conviendrait:
+mais, comme Masinissa demandait le rétablissement
+des exilés, les Carthaginois n'ayant point
+voulu écouter cette proposition, on se sépara sans rien
+conclure. Scipion, après avoir fait ses compliments et
+ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants
+qu'il y était venu chercher.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332"
+name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332">
+(retour) </a> D'après la manière dont Rollin
+s'exprime ici, il semblerait qu'<i>Emporium</i>
+était une ville. On appelait <i>Emporium</i>
+ou plutôt <i>Emporia</i> (τὰ Ἐµπόρια)
+une région d'Afrique, située
+le long de la petite Syrte, et d'une
+extrême fertilité, dont <i>Leptis</i> était
+la ville la plus considérable. (V.
+POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV.
+XXXIV, c. 62, XXIX, c. 25; APPIAN.
+<i>Bell. Pun.</i> c. 72.) V. plus
+haut ce qui a été dit de <i>Leptis</i>, p.
+371, 372.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333"
+name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333">
+(retour) </a> C'est-à-dire 1,100,000 francs,
+et 4,400,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. de bell.
+pun. p. 40.</span>
+Le roi, depuis le combat, tenait le camp des ennemis
+enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver
+ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des
+députés de Rome. Ils avaient ordre, en cas que Masinissa
+eût eu du dessous, de terminer l'affaire; autrement, de
+ne rien décider, et de donner de bonnes espérances au
+<span class="pagenum"><a name="p377" id="p377">377</a></span>
+roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant
+la famine augmentait tous les jours dans le camp des
+ennemis; et, pour surcroît de malheur, la peste s'y
+joignit et fit un horrible ravage. Réduits à la dernière
+extrémité, ils se rendirent, avec promesse de livrer à
+Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents
+d'argent<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a>
+<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a> dans l'espace de cinquante années, et de rétablir
+les exilés malgré le serment qu'ils avaient fait
+au contraire. Les soldats furent tous passés sous le joug,
+et renvoyés chacun avec un habit seulement. Gulussa,
+pour se venger du mauvais traitement que nous avons
+dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un
+corps de cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque,
+ni soutenir le choc, dans l'état de faiblesse où
+ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille hommes il en
+retourna fort peu à Carthage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334"
+name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334">
+(retour) </a> C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.</blockquote>
+<br>
+
+<h3>TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.</h3>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3855
+CARTH. 697.
+ROM. 599.
+AV. J.C. 149.</span>
+La troisième guerre punique, moins considérable que
+les deux premières par le nombre et la grandeur des
+combats, et par la durée, qui ne fut guère que de quatre
+ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement,
+puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de
+Carthage.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 41,
+42.</span>
+Cette ville sentit bien, depuis sa dernière défaite, ce
+qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait
+toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes
+les fois qu'elle s'était adressée à eux dans ses démêlés
+avec Masinissa. Pour en prévenir l'effet, les Carthaginois
+déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal et Carthalon,
+<span class="pagenum"><a name="p378" id="p378">378</a></span>
+qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a>
+<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>
+commandant des troupes auxiliaires, coupables de
+crime d'état, comme étant les auteurs de la guerre
+contre le roi de Numidie; puis ils députèrent à Rome
+pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait d'eux.
+On leur répondit froidement que c'était au sénat et au
+peuple de Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient
+aux Romains.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335"
+name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335">
+(retour) </a> Les troupes étrangères avaient
+chacune des chefs de leur nation,
+qui, tous ensemble, étaient commandés
+par un officier carthaginois
+qu'Appien appelle ßοήθαρχος.</blockquote>
+
+<p>N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement
+par une seconde députation, ils entrèrent dans
+une grande inquiétude; et, saisis d'une vive crainte par
+le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà voir
+l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les
+suites funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. in vit.
+Cat. p. 352.</span>
+Cependant à Rome on délibérait dans le sénat sur le
+parti que devait prendre la république; et les disputes
+entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient
+tout différemment sur ce sujet, se renouvelèrent. Le
+premier, à son retour d'Afrique, avait déjà représenté
+vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans l'état où
+les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens,
+affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une
+florissante jeunesse, d'une quantité immense d'or et
+d'argent, d'un prodigieux amas de toutes sortes d'armes,
+et d'un riche appareil de guerre; et si fière et si pleine
+de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y
+avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition
+et ses espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce
+discours il jeta au milieu du sénat des figues d'Afrique
+qu'il avait dans le pan de sa robe; et que, comme les
+<span class="pagenum"><a name="p379" id="p379">379</a></span>
+<span class="side"> Plin. lib. 15,
+cap. 18.</span>
+sénateurs en admiraient la beauté et la grosseur, il leur
+dit: <i>Sachez qu'il n'y a que trois jours que ces fruits
+ont été cueillis. Telle est la distance qui nous sépare
+de l'ennemi</i>.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. in vit.
+Caton. p. 352</span>
+Caton et Nasica avaient tous deux leurs raisons pour
+opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le peuple
+était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes
+sortes d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités,
+il ne pouvait plus être retenu par le sénat même, et
+que sa puissance était parvenue à un point, qu'il était
+en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis
+qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette
+vue, voulait lui laisser la crainte de Carthage comme
+un frein, pour modérer et réprimer son audace; car il
+pensait que les Carthaginois étaient trop faibles pour
+subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts
+pour en être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que,
+par rapport à un peuple devenu fier et insolent par
+ses victoires, et qu'une licence sans bornes précipitait
+dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de
+plus dangereux que de lui laisser pour rivale et pour
+ennemie une ville jusque-là toujours puissante, mais
+devenue par ses malheurs mêmes plus sage et plus
+précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement
+toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans
+tous les moyens de se porter aux derniers excès.</p>
+
+<p>Mettant à part pour un moment les lois de l'équité,
+je laisse au lecteur à décider qui de ces deux grands
+hommes pensait plus juste selon les règles d'une politique
+éclairée, et par rapport aux véritables intérêts
+de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a>
+<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a> historiens
+<span class="pagenum"><a name="p380" id="p380">380</a></span>
+ont remarqué que, depuis la destruction de Carthage,
+le changement de conduite et de gouvernement
+fut sensible à Rome; que ce ne fut plus timidement
+et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais
+qu'il leva la tête, et saisit avec une rapidité étonnante
+tous les ordres de la république, et qu'on se livra sans
+réserve, et sans plus garder de mesures, au luxe et
+aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est
+inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a>
+<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>Le premier
+Scipion, dit Paterculus en parlant des Romains,
+avait jeté les fondements de leur grandeur future;
+le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes
+sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que
+Carthage, qui tenait Rome en haleine en lui disputant
+l'empire, eut été entièrement détruite, la décadence
+des mœurs n'alla plus lentement, ni par degrés,
+mais fut prompte et précipitée.»</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 42.</span>
+Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat qu'on
+déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons
+ou les prétextes qu'on en apporta furent que, contre
+la teneur du traité, ils avaient conservé des vaisseaux,
+conduit une armée hors de leurs terres contre un prince
+allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans
+le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur
+romain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336"
+name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336">
+(retour) </a> «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia
+cœpit.» (SALLUST. <i>in bell. Catil.</i>)
+[c. 10.
+
+<p>«Ante Carthaginem deletam, populus
+et senatus romanus placide
+modestèque inter se rempublicam
+tractabant... metus hostilis in bonis
+artibus civitatem retinebat; sed ubi
+formido illa mentibus decessit, ilicet
+ea, quæ secundæ res amant, lascivia
+atque superbia incessère.» (Id. <i>in
+bell. Jugurth.</i>) [c. 41.]</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337"
+name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337">
+(retour) </a> «Potentiæ Romanorum prior
+Scipio viam aperuerat; luxuriæ posterior
+aperuit. Quippè remoto Carthaginis
+metu, sublatàque imperii
+æmulà; non gradu, sed præcipiti
+cursu a virtute descitum, ad vitia
+transcursum.» (VELL. PATERC. lib.
+2, cap. 1.)</blockquote>
+
+<span class="pagenum"><a name="p381" id="p381">381</a></span>
+
+<p><span class="side"> App. bell.
+pun. pag. 42.
+AN. M. 3856
+ROM. 600.</span>
+Un événement, que le hasard fit tomber heureusement
+dans le temps qu'on délibérait sur l'affaire de
+Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire
+prendre cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés
+d'Utique, qui venaient se mettre, eux, leurs biens,
+leurs terres et leur ville, entre les mains des Romains.
+Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la
+seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente,
+qui avait un port également spacieux et commode, qui
+n'était éloignée de Carthage que de soixante stades<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a>
+<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>, et
+qui pouvait servir de place d'armes pour l'attaquer. On
+n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans
+les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus
+promptement qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius
+et L. Marcius Censorinus. Ils reçurent du sénat un
+ordre secret de ne terminer la guerre que par la destruction
+de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent
+à Lilybée en Sicile. La flotte était considérable;
+elle portait quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et
+environ quatre mille de cavalerie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338"
+name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338">
+(retour) </a>Trois lieues. = Deux lieues.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. excerpt.
+légat.
+pag. 972.</span>
+Carthage ne savait point encore ce qui avait été
+résolu à Rome. La réponse que les députés en avaient
+rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et
+l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on
+dit, à voir par où ils pouvaient satisfaire les Romains.
+Il ne savaient quel parti prendre. Enfin ils envoient
+encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir
+de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à
+quoi ils n'avaient jamais pu se résoudre dans les guerres
+précédentes) de déclarer que les Carthaginois s'abandonnaient,
+eux et tout ce qui leur appartenait, à la
+<span class="pagenum"><a name="p382" id="p382">382</a></span>
+discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette
+formule, <i>se suaque eorum arbitrio permittere</i>, les
+rendre maîtres absolus de leur sort, et se reconnaître
+pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point cependant
+un grand succès de cette démarche, quelque humiliante
+qu'elle fût pour eux, parce que ceux d'Utique,
+les ayant prévenus, leur avaient enlevé le mérite d'une
+prompte et volontaire soumission.</p>
+
+<p>En arrivant à Rome, les députés apprirent que la
+guerre était déclarée, et que l'armée était partie. Rome
+avait dépêché un courrier à Carthage, qui y porta le
+décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte
+était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se
+remirent, eux et tout ce qui leur appartenait, entre les
+mains des Romains. En conséquence de cette démarche,
+il leur fut répondu que, parce qu'enfin ils avaient pris
+le bon parti, le sénat leur accordait la liberté, l'usage
+de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens
+que possédaient, soit les particuliers, soit la république,
+à condition que, dans l'espace de trente jours, ils enverraient
+en ôtage à Lilybée trois cents des jeunes gens
+les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient ce que
+leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta
+dans une étrange inquiétude: mais le trouble où ils
+étaient ne leur permit pas de rien répliquer, ni de demander
+aucune explication; et ç'aurait été bien inutilement.
+Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent
+compte de leur députation.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+excerp. legat.
+pag. 972.</span>
+Tous les articles du traité étaient affligeants: mais
+le silence gardé sur les villes, dont il n'était point fait
+mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait
+bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant
+<span class="pagenum"><a name="p383" id="p383">383</a></span>
+il ne leur restait autre chose à faire que d'obéir:
+après les pertes anciennes et récentes qu'ils avaient
+faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête à un tel
+ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa;
+troupes, vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait,
+l'espérance et le courage encore plus que tout le reste.</p>
+
+<p>Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du
+terme de trente jours qui leur avait été accordé: mais,
+pour tâcher de fléchir l'ennemi par la promptitude de
+leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas
+s'en flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages;
+c'était l'élite et toute l'espérance des plus nobles familles
+de Carthage. Jamais spectacle ne fut plus touchant:
+on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. Tout
+retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout
+les mères éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient
+les cheveux, se frappaient la poitrine, et,
+comme forcenées par la douleur et le désespoir, jetaient
+des hurlements capables de toucher les cœurs les plus
+durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment
+fatal de la séparation, lorsque, après les avoir conduits
+jusqu'au bord du vaisseau, elles leur faisaient les derniers
+adieux, ne comptant plus les revoir jamais, les
+baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les
+embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs
+bras sans pouvoir consentir à leur départ, en sorte qu'il
+fallut les leur arracher par force, ce qui était plus dur
+pour elles que si on leur eût arraché leurs propres entrailles.
+Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer
+les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés
+que, quand il seraient à Utique, ils leur feraient savoir
+les ordres de la république.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p384" id="p384">384</a></span>
+
+<p><span class="side"> Polyb.
+pag. 975.
+App.
+pag. 44-46.</span>
+Dans de pareilles conjonctures il n'y a rien de plus
+cruel qu'une affreuse incertitude, qui, sans rien montrer
+en détail, laisse envisager tous les maux. Dès qu'on sut
+que la flotte était arrivée à Utique, les députés se
+rendirent au camp des Romains, marquant qu'ils venaient
+au nom de l'état pour recevoir leurs ordres,
+auxquels on était prêt à obéir en tout. Le consul,
+après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance,
+leur ordonna de lui livrer sans fraude et sans
+délai généralement toutes leurs armes. Ils y consentirent;
+mais ils le prièrent de faire réflexion à quel
+état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui
+n'était devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite
+soumission aux ordres des Romains, était presque à
+leurs portes avec une armée de vingt mille hommes:
+on leur répondit que Rome y pourvoirait.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 46.</span>
+Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver
+dans le camp une longue file de chariots chargés de
+tous les préparatifs de guerre qui étaient dans Carthage:
+deux cent mille armures complètes, un nombre
+infini de traits et de javelots, deux mille machines
+propres à lancer des pierres et des dards. Suivaient les
+députés de Carthage, accompagnés de ce que le sénat
+avait de plus respectables vieillards, et la religion de
+prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la
+compassion les Romains dans ce moment critique où
+l'on allait prononcer leur sentence et décider en dernier
+lieu de leur sort. Le consul Censorinus, car ce fut
+toujours lui qui porta la parole, se leva un moment à
+leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de
+douceur; puis, reprenant tout-à-coup un air grave et
+sévère: «Je ne puis pas, leur dit-il, ne point louer
+<span class="pagenum"><a name="p385" id="p385">385</a></span>
+votre promptitude à exécuter les ordres du sénat. Il
+m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté
+est que vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de
+détruire, et que vous transportiez votre demeure dans
+quel endroit il vous plaira de votre domaine, pourvu
+que ce soit à quatre-vingts stades<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a>
+<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a> de la mer!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339"
+name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339">
+(retour) </a> Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App.
+pag. 46-53.</span>
+Quand le consul eut prononcé cet arrêt foudroyant,
+ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois.
+Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit
+sur-le-champ, ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce
+qu'ils faisaient. Ils se roulaient dans la poussière, déchirant
+leurs habits, et ne s'expliquant que par des
+gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus
+un peu à eux, ils tendaient leurs mains suppliantes,
+tantôt vers les dieux, tantôt vers les Romains, et imploraient
+leur miséricorde et leur justice pour un
+peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme
+tout était sourd à leurs prières, ils les convertirent
+bientôt en reproches et en imprécations, les faisant
+ressouvenir qu'il y avait des dieux vengeurs aussi-bien
+que témoins des crimes et de la perfidie. Les Romains
+ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant;
+mais leur parti était pris: les députés ne purent même
+obtenir qu'on sursît l'exécution de l'ordre jusqu'à ce
+qu'ils se fussent encore présentés au sénat pour tâcher
+d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et porter la
+réponse à Carthage.</p>
+
+<p><span class="side"> App.
+pag. 53-54.</span>
+On les y attendait avec une impatience et un tremblement
+qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien
+de la peine à percer la foule qui s'empressait autour
+d'eux pour savoir la réponse, qu'il n'était que trop aisé
+<span class="pagenum"><a name="p386" id="p386">386</a></span>
+de lire sur leurs visages. Quand ils furent arrivés dans
+le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils
+avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel
+était son sort; et dès ce moment ce ne fut plus dans
+toute la ville que hurlements, que désespoir, que rage
+et que fureur.</p>
+
+<p>Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour
+faire quelque attention sur la conduite des Romains.
+Je ne puis assez regretter que le fragment de Polybe
+où cette députation est rapportée finisse précisément
+dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et
+j'estimerais beaucoup plus une courte réflexion d'un
+auteur si judicieux, que les longues harangues qu'Appien
+met dans la bouche des députés et dans celle du consul.
+Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens,
+de raison et d'équité comme il était, eût pu approuver,
+dans l'occasion dont il s'agit, le procédé des Romains<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a>
+<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>.
+On n'y reconnaît point, ce me semble, leur ancien
+caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse, cette
+droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des
+déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme
+il est dit quelque part, du génie romain: <i>minime
+romanis artibus</i>. Pourquoi ne point attaquer les Carthaginois
+à force ouverte? Pourquoi leur déclarer
+nettement par un traité, qui est une chose sacrée,
+qu'on leur accorde la liberté et l'usage de leurs lois,
+en sous-entendant des conditions qui en sont la ruine
+entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du
+mot de <i>ville</i>, dans ce traité, le perfide dessein de
+détruire Carthage; comme si, à l'ombre de cette équivoque,
+<span class="pagenum"><a name="p387" id="p387">387</a></span>
+ils le pouvaient faire avec justice? Pourquoi
+enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après avoir
+tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs
+armes, c'est-à-dire après les avoir mis absolument
+hors d'état de leur rien refuser? N'est-il pas visible que
+Carthage, après tant de pertes, tant de défaites, tout
+affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler les
+Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter
+par la voie des armes? Il est bien dangereux d'être
+assez puissant pour commettre impunément l'injustice,
+et pour en espérer même de grands avantages. L'expérience
+de tous les empires nous apprend qu'on ne
+manque guère de la commettre quand on la croit
+utile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340"
+name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340">
+(retour) </a> Rollin me paraît s'exprimer ici
+avec trop de réserve: il n'a pas dépeint
+sous des couleurs assez noires
+l'infame conduite des Romains.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Polyb. l. 13,
+p. 671, 672.</span>
+L'éloge magnifique que Polybe fait des Achéens est
+bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples,
+dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à
+l'égard de leurs alliés pour augmenter leur puissance,
+ne croyaient pas même qu'il leur fût permis d'en user
+contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide et
+glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à
+la main par le courage et la bravoure. Il avoue, dans
+le même endroit, qu'il ne reste plus chez les Romains
+que de légères traces de l'ancienne générosité de leurs
+pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette remarque
+contre un principe devenu fort commun de son temps
+parmi ceux qui étaient chargés du gouvernement, qui
+croyaient que la bonne foi n'est point compatible avec
+la bonne politique, et qu'il est impossible de réussir
+dans l'administration des affaires publiques, soit en
+guerre, soit en paix, sans employer quelquefois la
+fraude et la tromperie.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p388" id="p388">388</a></span>
+
+<p><span class="side"> App. p. 55.
+Strab. l. 17,
+pag. 833.</span>
+Je reviens à mon sujet. Les consuls ne se hâtèrent
+pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant pas
+qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On
+y profita de ce délai pour se mettre en état de défense;
+car il fut résolu d'un commun accord de ne point
+abandonner la ville. On nomma pour général, au-dehors,
+Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes,
+vers qui l'on députa pour le prier d'oublier en faveur
+de la patrie l'injustice qu'on lui avait faite par la crainte
+des Romains: on donna le commandement des troupes,
+dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa:
+puis on fabriqua des armes avec une promptitude
+incroyable. Les temples, les palais, les places publiques,
+furent changés en autant d'ateliers: hommes
+et femmes y travaillaient jour et nuit. On faisait chaque
+jour cent quarante boucliers, trois cents épées, cinq
+cents piques ou javelots, mille traits, et un grand
+nombre de machines propres à les lancer; et, parce
+qu'on manquait de matières pour faire les cordes, les
+femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent
+abondamment.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 55.</span>
+Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il avait
+extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les
+Romains venaient profiter de sa victoire, sans même
+qu'ils lui eussent fait part en aucune sorte de leur dessein;
+ce qui causa entre eux quelque refroidissement.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 55-58.</span>
+Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour
+en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien
+moins qu'à y trouver une vigoureuse résistance; et la
+hardiesse incroyable des assiégés les jeta dans un grand
+étonnement. Ce n'étaient que sorties fréquentes et vives
+pour repousser les assiégeants, pour brûler les machines,
+<span class="pagenum"><a name="p389" id="p389">389</a></span>
+pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait
+la ville d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion,
+surnommé depuis l'<i>Africain</i>, servait alors en qualité
+de tribun, et se distinguait parmi tous les officiers
+autant par sa prudence que par sa bravoure. Le consul
+sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir
+pas voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les
+troupes de plusieurs mauvais pas où l'imprudence des
+chefs les avait engagées. Un célèbre Phaméas, chef de
+la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et incommodait
+beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en
+campagne quand le tour de Scipion était venu pour
+les soutenir; tant il savait contenir ses troupes dans
+l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et
+si générale réputation lui attira de l'envie; mais,
+comme il se conduisait en tout avec beaucoup de modestie
+et de retenue, elle se changea bientôt en admiration;
+de sorte que, quand le sénat envoya des députés
+dans le camp pour s'informer de l'état du siége,
+toute l'armée se réunit pour lui rendre un témoignage
+favorable, soldats, officiers, généraux même, et ce ne
+fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune Scipion:
+tant il est important d'amortir, pour parler
+ainsi, l'éclat d'une gloire naissante par des manières
+douces et modestes, et de ne pas irriter la jalousie
+par des airs de hauteur et de suffisance, dont l'effet
+naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre,
+et de rendre la vertu même odieuse.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 63.
+AN. M. 3857
+ROM. 601.</span>
+Dans le même temps Masinissa, se voyant près de
+mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre
+une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein
+pouvoir de disposer comme il le jugerait à propos de
+<span class="pagenum"><a name="p390" id="p390">390</a></span>
+son royaume et de ses biens en faveur des enfants qu'il
+laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce prince leur avait
+commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes
+choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour
+père et pour tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus
+d'étendue de la famille et de la postérité de Masinissa,
+pour ne point interrompre trop long-temps l'histoire de
+Carthage.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 65.</span>
+L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion
+l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser
+celui des Romains. Il vint se rendre à lui avec
+plus de deux mille cavaliers, et il fut dans la suite d'un
+grand secours aux assiégeants.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 66.</span>
+Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son lieutenant,
+arrivèrent en Afrique au commencement du
+printemps. La campagne se passa sans qu'ils fissent
+rien de considérable; ils eurent même du dessous en
+plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que lentement
+le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient
+repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement;
+ils faisaient tous les jours de nouveaux alliés.
+Ils envoyèrent jusque dans la Macédoine vers le faux
+Philippe<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a>
+<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, qui se faisait passer pour le fils de Persée,
+et qui faisait pour lors la guerre aux Romains, l'exhortant
+de la presser vivement, et lui promettant de lui
+fournir de l'argent et des vaisseaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341"
+name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341">
+(retour) </a> Andriscus.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 68.</span>
+Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On
+commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait
+de jour en jour plus douteuse et plus importante
+qu'on ne se l'était d'abord imaginé. Autant qu'on était
+<span class="pagenum"><a name="p391" id="p391">391</a></span>
+mécontent de la lenteur des généraux, et qu'on parlait
+mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du
+jeune Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu
+à Rome pour demander l'édilité. Dès qu'il parut dans
+l'assemblée, son nom, son visage, sa réputation, la
+croyance commune que les dieux le destinaient pour
+terminer la troisième guerre punique, comme le premier
+Scipion, son grand-père adoptif, avait terminé la seconde,
+tout cela frappa extrêmement le peuple; et,
+quoique la chose fût contre les lois, et que par cette
+raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité
+qu'il demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant <span class="side"> AN. M. 3858
+ROM. 602.</span>
+dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût
+l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au
+sort comme c'était la coutume, et comme Drusus son
+collègue demandait qu'on le fît.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 69.</span>
+Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit pour
+la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à
+propos pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était
+engagé témérairement dans un poste où les ennemis
+le tenaient enfermé, et où ils allaient le tailler en pièces
+le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en arrivant
+le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit
+ses troupes dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son
+secours.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 70.</span>
+Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de
+rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva
+entièrement ruinée: nul ordre, nulle subordination,
+nulle obéissance; on ne songeait qu'à piller, qu'à faire
+bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du camp
+toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes
+que les vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut
+<span class="pagenum"><a name="p392" id="p392">392</a></span>
+point d'autres que de simples et de militaires, écartant
+avec soin tout ce qui sentait le luxe et les délices.</p>
+
+<p>Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui
+coûta pas beaucoup de temps ni de peine, parce qu'il
+donnait l'exemple aux autres, il compta pour lors avoir
+des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége.
+Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers
+et des échelles, il les conduisit de nuit, en grand
+silence, vers une partie de la ville appelée <i>Mégare</i>; et,
+ayant fait jeter tout d'un coup de grands cris, il l'attaqua
+fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient
+pas à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés;
+mais ils se défendirent avec beaucoup de courage, et
+Scipion ne put point escalader les murs. Mais, ayant
+aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était hors
+de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre
+de soldats hardis et déterminés, qui, par le moyen des
+pontons, passèrent de la tour sur les murs, entrèrent
+dans Mégare, et en brisèrent les portes. Scipion y
+entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis,
+qui, troublés par cette attaque imprévue, et croyant
+que toute la ville avait été prise, s'enfuirent dans la
+citadelle, et y furent suivis par ces troupes mêmes qui
+campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur
+camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre
+en sûreté.</p>
+
+<p>
+Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque
+idée de la situation et de la grandeur de Carthage, <span class="side"> App. p. 56
+et 57.
+Strab. l. 17,
+pag. 832.</span>
+qui contenait, au commencement de la guerre contre
+les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située
+dans le fond d'un golfe, environnée de mer en forme
+d'une presqu'île, dont le col, c'est-à-dire l'isthme qui
+<span class="pagenum"><a name="p393" id="p393">393</a></span>
+la joignait au continent, était large d'une lieue et un
+quart (vingt-cinq stades)<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a>
+<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>. La presqu'île avait de circuit
+dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté
+de l'occident il en sortait une longue pointe de terre,
+large à peu près de douze toises (un demi stade<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a>
+<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>),
+qui, s'avançant dans la mer, la séparait d'avec le marais,
+et était fermée de tous côtés de rochers et d'une simple
+muraille<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a>
+<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>. Du côté du midi et du continent, où était
+la citadelle, appelée <i>Byrsa</i>, la ville était close d'une
+triple muraille haute de trente coudées<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a>
+<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>, sans les parapets
+et les tours qui la flanquaient tout à l'entour par
+égales distances, éloignées l'une de l'autre de quatre-vingts
+toises. Chaque tour avait quatre étages: les
+murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées,
+et dans le bas il y avait des étables pour mettre trois
+cents éléphants, avec les choses nécessaires pour leur
+<span class="pagenum"><a name="p394" id="p394">394</a></span>
+subsistance, et des écuries au-dessus pour quatre mille
+chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y
+trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et
+quatre mille cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre
+était renfermé dans les seules murailles<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
+<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. Il n'y avait
+qu'un seul endroit de la ville dont les murs fussent
+faibles et bas; c'était un angle négligé, qui commençait
+à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait
+jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y
+en avait deux qui se communiquaient l'un à l'autre,
+mais qui n'avaient qu'une seule entrée, large de
+soixante-dix pieds<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a>
+<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, et fermée avec des chaînes. Le
+premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs
+et diverses demeures pour les matelots; l'autre
+était le port intérieur pour les navires de guerre, au
+milieu duquel on voyait une île, nommée <i>Cothon</i><a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a>
+<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>,
+bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais
+où il y avait des loges séparées pour mettre à couvert
+deux cent vingt navires, et des magasins au-dessus, où
+l'on gardait tout ce qui est nécessaire à l'armement et
+à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de chacune de
+ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée
+de deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de
+sorte que tant le port que l'île représentaient des deux
+côtés deux magnifiques galeries. Dans cette île était le
+palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de
+l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui
+se passait dans la mer, sans que de la mer on pût rien
+<span class="pagenum"><a name="p395" id="p395">395</a></span>
+voir de ce qui se faisait dans l'intérieur du port. Les
+marchands de même n'avaient aucune vue sur les vaisseaux
+de guerre, les deux ports étant séparés par une
+double muraille; et il y avait dans chacun une porte
+particulière pour entrer dans la ville, sans passer par
+l'autre port. On peut donc distinguer trois parties dans <span class="side"> Boch. in
+Phal. p. 512.</span>
+Carthage: le port, qui était double, appelé quelquefois
+<i>Cothon</i>, à cause de la petite île de ce nom; la citadelle,
+appelée <i>Byrsa</i>; la ville proprement dite, où
+demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle,
+et était nommée <i>Mégara</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342"
+name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342">
+(retour) </a> 25 stades, selon Appien (<i>Bell.
+pun.</i> § 95) et Polybe (I, c. 73,
+§ 5); mais Strabon dit 60 stades
+(XVII, p. 832). Au lieu de 360
+stades, mesure que cet auteur
+donne à la circonférence de la presqu'île,
+Tite-Live ne lui donne que
+23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV.
+<i>Épit. lib.</i> LI), ou la moitié
+environ: comme les mesures de
+Strabon sont ici le double environ
+de celles des autres auteurs, il est
+vraisemblable que cette différence
+provient de ce qu'elles sont exprimées
+dans un stade dont le module
+était de moitié plus court. D'après
+cette hypothèse, prenant les mesures
+de Tite-Live, de Polybe et d'Appien
+pour base, on trouve que Carthage
+avait 6 lieues 4/10 de tour; et
+que la largeur de l'isthme était de 5/6
+de lieue.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343"
+name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343">
+(retour) </a> Un demi-stade équivaut à 92 mètres
+ou 47 toises; et non pas à <i>douze</i>
+toises.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344"
+name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344">
+(retour) </a> Le texte que Rollin avait sous
+les yeux est altéré; il y existe une
+lacune que M. Schweighæuser a très-bien
+remplie: ταινία στενὴ καὶ ἐπιµήκης,
+ήµισταδίου µάλιστα τὸ πλάτος,
+ἐπὶ δυσµὰς ἐχώρει, µέση λίµνης
+τε καὶ τῆς Θαλάσσης..... ἁπλῶ
+τείχει περίκρηµνα ὄντα. (<i>Bell. pun.</i>
+§ 95). Cet habile éditeur propose
+de lire: καὶ περιτετείχιστο τῆς πόλεως
+τὰ µὲν πρὸς Θαλάσσης ἁπλῶ
+τείχει περίκρηµνα ὄντα., c. à. d. «la
+partie qui regarde la mer était
+entourée d'un mur simple, parce
+que des escarpements la bordaient
+de toutes parts.»--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345"
+name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345">
+(retour) </a> C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346"
+name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346">
+(retour) </a> Le texte dit à 2 plèthres de
+distance les unes des autres, ou un
+tiers de stade, c'est 61 mètr. 7,
+ou un peu plus de 32 toises.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347"
+name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347">
+(retour) </a> 21 mètr. 56.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348"
+name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348">
+(retour) </a> J'ai dressé un plan de ce port
+<i>Cothon</i>, pour la traduction de Strabon
+(T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 72.</span>
+Asdrubal<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a>
+<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>, au point du jour, voyant la honteuse
+déroute de ses troupes, pour se venger des Romains,
+et en même temps pour ôter aux habitants toute espérance
+d'accommodement et de pardon, fit avancer sur le
+mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en
+sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée.
+Là, il n'y eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir:
+on leur crevait les yeux; on leur coupait le nez,
+les oreilles, les doigts; on leur arrachait toute la peau
+de dessus le corps avec des peignes de fer; et, après
+les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut
+des murs en bas. Un traitement si cruel fit horreur
+aux Carthaginois; mais il ne les épargnait pas eux-mêmes,
+et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui
+osèrent s'opposer à sa tyrannie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349"
+name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349">
+(retour) </a> C'est celui qui commandait
+hors de la ville, et qui, ayant fait
+périr un autre Asdrubal, petit-fils
+de Masinissa, s'était fait donner le
+commandement dans la ville même.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Pag. 73.</span>
+Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla
+le camp que les ennemis avaient abandonné, et en
+construisit un nouveau pour ses troupes. Il était de
+<span class="pagenum"><a name="p396" id="p396">396</a></span>
+forme carrée, environné de grands et de profonds retranchements
+armés de bonnes palissades. Du côté des
+Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds,
+flanqué, d'espace en espace, de tours et de redoutes;
+et sur la tour qui était au milieu s'en élevait une autre
+de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui se
+passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur
+de l'isthme, c'est-à-dire vingt-cinq stades<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a>
+<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>. Les ennemis,
+qui étaient à portée du trait, firent tous leurs
+efforts pour empêcher cet ouvrage; mais, comme toute
+l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut
+achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double
+avantage: premièrement, parce que ses troupes étaient
+logées plus sûrement et plus commodément; en
+second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres
+aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que
+par mer, ce qui souffrait de très-grandes difficultés,
+tant à cause que la mer de ce côté-là est souvent orageuse,
+que par la garde exacte que faisait la flotte romaine.
+Et ce fut là une des principales causes de la
+famine qui se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs
+Asdrubal ne distribuait le blé qui lui arrivait qu'aux
+trente mille hommes de troupes qui servaient sous lui,
+se mettant peu en peine du reste de la multitude.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350"
+name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350">
+(retour) </a> Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 74.</span>
+Pour leur couper encore davantage les vivres, Scipion
+entreprit de fermer l'entrée du port par une
+levée qui commençait à cette langue de terre dont
+nous avons parlé, laquelle était assez près du port.
+L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et ils insultaient
+aux travailleurs; mais, quand ils virent que
+l'ouvrage avançait extraordinairement chaque jour, ils
+<span class="pagenum"><a name="p397" id="p397">397</a></span>
+commencèrent véritablement à craindre, et songèrent
+à prendre des mesures pour le rendre inutile: femmes
+et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec
+un tel secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre
+par les prisonniers de guerre, qui rapportaient seulement
+qu'on entendait beaucoup de bruit dans le port,
+mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt,
+les Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle
+entrée d'un autre côté du port, et parurent en mer <span class="side"> [Strab. XVII,
+p. 833.]</span>
+avec une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout
+récemment de construire des vieux matériaux qui se
+trouvèrent dans les magasins. On convient que, s'ils
+avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils
+s'en seraient infailliblement rendus maîtres, parce que,
+comme on ne s'attendait à rien de tel, et que tout le
+monde était occupé ailleurs, ils l'auraient trouvée sans
+rameurs, sans soldats, sans officiers; mais, dit l'historien,
+il était arrêté que Carthage serait détruite: ils
+se contentèrent donc de faire comme une insulte et
+une bravade aux Romains, et rentrèrent dans le port.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 75.</span>
+Deux jours après ils firent avancer leurs vaisseaux
+pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi
+bien disposé. Cette bataille devait décider du sort des
+deux partis; elle fut longue et opiniâtre, les troupes de
+côté et d'autre faisant des efforts extraordinaires, celles-là
+pour sauver leur patrie réduite aux abois, celles-ci
+pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins
+des Carthaginois, se coulant par-dessous le bord
+des grands vaisseaux des Romains, leur rompaient
+tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt les
+rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient
+avec une promptitude merveilleuse pour revenir incontinent
+<span class="pagenum"><a name="p398" id="p398">398</a></span>
+à la charge. Enfin, les deux armées ayant combattu
+avec égal avantage jusqu'au soleil couchant, les
+Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils
+se comptassent vaincus, mais pour recommencer le
+lendemain. Une partie de leurs vaisseaux, ne pouvant
+entrer assez promptement dans le port, parce que l'entrée
+en était trop étroite, se retira, devant une terrasse
+fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles
+pour y descendre les marchandises, sur le bord de laquelle
+on avait élevé un petit rempart durant cette
+guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent. Là
+le combat recommença encore plus vivement que jamais,
+et dura bien avant dans la nuit: les Carthaginois
+y souffrirent beaucoup, et ce qui leur resta de
+vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu,
+Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître
+avec beaucoup de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y
+fit faire une muraille de brique du côté de la ville, fort
+proche des murs, et de pareille hauteur. Quand elle
+fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes, avec
+ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les
+ennemis, qui en étaient fort incommodés, à cause que,
+les deux murs étant d'une hauteur égale, ils ne jetaient
+presque aucun trait inutilement. Ainsi fut terminée
+cette campagne.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 78.</span>
+Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à
+se débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient
+fort ses convois, et facilitaient ceux qu'on envoyait
+aux assiégés. Pour cela il attaqua une place
+voisine, nommée <i>Néphéris</i>, qui leur servait de retraite.
+Dans une dernière action, il périt du côté des ennemis
+plus de soixante-dix mille hommes, tant soldats que
+<span class="pagenum"><a name="p399" id="p399">399</a></span>
+paysans ramassés; et la place fut emportée avec beaucoup
+de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette
+prise fut suivie de la reddition de presque toutes les
+places d'Afrique, et contribua beaucoup à la prise
+même de Carthage, où depuis ce temps-là il n'était
+presque plus possible de faire entrer des vivres.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 79.
+AN. M. 3859.
+ROM. 603.</span>
+Au commencement du printemps, Scipion attaqua
+en même temps le port appelé <i>Cothon</i> et la citadelle.
+S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce
+port, il se jeta dans la grande place de la ville, qui en
+était proche, d'où l'on montait à la citadelle par trois
+rues en pente, bordées de côté et d'autre d'un grand
+nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une
+grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints,
+avant que de passer outre, de forcer les premières maisons,
+et de s'y poster, pour pouvoir de là chasser ceux
+qui combattaient des maisons voisines. Le combat au
+haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et
+le carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en
+faciliter le passage aux troupes, on tirait avec des
+crocs les corps des habitants qu'on avait tués ou précipités
+du haut des maisons, et on les jetait dans des
+fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce
+travail, qui dura six jours et six nuits, les soldats
+étaient relevés de temps en temps par d'autres tout
+frais, sans quoi ils auraient succombé à la fatigue:
+il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là
+ne dormit point, donnant partout les ordres, et s'accordant
+à peine le temps de prendre quelque nourriture.</p>
+
+<p><span class="side"> Pag. 81.</span>
+Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait
+encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais
+le septième jour on vit paraître des hommes en habits de
+<span class="pagenum"><a name="p400" id="p400">400</a></span>
+suppliants, qui demandaient pour toute composition
+qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux
+qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut
+accordé, à la réserve seulement des transfuges. Il sortit
+cinquante mille tant hommes que femmes, qu'on fit
+passer vers les champs avec bonne garde. Les transfuges,
+qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait
+point de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent
+dans le temple d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et
+ses deux enfants, où, quoiqu'ils fussent en petit nombre,
+ils pouvaient se défendre long-temps, parce que
+le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on
+y montait par soixante degrés: mais enfin, pressés de
+la faim, des veilles et de la crainte, et voyant leur perte
+prochaine, l'impatience les saisit, et, abandonnant le bas
+du temple, ils se retirèrent au dernier étage, résolus
+de ne le quitter qu'avec la vie.</p>
+
+<p>Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne,
+descendit secrètement vers Scipion, portant en main
+une branche d'olivier, et se jeta à ses pieds. Scipion
+le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés
+de fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures,
+et mirent le feu au temple. Pendant qu'on l'allumait,
+on dit que la femme d'Asdrubal se para le mieux qu'elle
+put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses deux
+enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne
+fais point d'imprécations contre toi, ô Romain, car
+tu ne fais qu'user des droits de la guerre; mais
+puissent les dieux de Carthage, et toi de concert avec
+eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi
+sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants!» Puis,
+adressant la parole à Asdrubal: «Scélérat, dit-elle,
+<span class="pagenum"><a name="p401" id="p401">401</a></span>
+perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu va
+nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne
+capitaine de Carthage, va orner le triomphe de ton
+vainqueur, et subir à la vue de Rome la peine que tu
+mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses enfants,
+les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous
+les transfuges en firent autant.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 82.</span>
+Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si
+florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus
+grands empires par l'étendue de sa domination sur mer
+et sur terre, par ses armées nombreuses, par ses flottes,
+par ses éléphants, par ses richesses; supérieure même
+aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame;
+qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux,
+lui avait fait soutenir pendant trois années
+entières toutes les misères d'un long siége: voyant,
+dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il
+ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de
+Carthage. Il considérait que les villes, les peuples, les
+empires, sont sujets aux révolutions aussi-bien que les
+hommes en particulier; que la même disgrâce était
+arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux Assyriens,
+aux Mèdes, aux Perses, dont la domination
+s'étendait si loin; et tout récemment encore aux
+Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si grand éclat.
+Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers
+d'Homère, dont le sens est:<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a>
+<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a> <i>Il viendra un temps
+où la ville sacrée de Troie et le belliqueux Priam et
+son peuple périront</i>; désignant par ces vers le sort futur
+<span class="pagenum"><a name="p402" id="p402">402</a></span>
+de Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en
+demanda l'explication.</p>
+
+<p>S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il <span class="side"> Eccl. 10, 8.</span>
+aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un
+royaume est transféré d'un peuple à un autre à cause
+des injustices, des violences, des outrages qui s'y
+commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en
+différentes manières.» Carthage est détruite parce
+que l'avarice, la perfidie, la cruauté, y étaient montées
+à leur comble. Rome aura le même sort, lorsque son
+luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes usurpations,
+palliées sous le faux dehors de vertu et de justice,
+auront forcé le souverain maître et distributeur des
+empires à donner par sa chute une grande leçon à
+l'univers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351"
+name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351">
+(retour) </a>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i10">Ἔσσεται ἤµαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,</p>
+<p class="i10">Καὶ Πρίαµος, καὶ λαὸς ἐὔµµελίω Πριάµοιο.</p>
+
+<p class="i30"><i>Iliad</i>, lib. VI [v. 448].</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 83.
+AN. M. 3859.
+CARTH. 701.
+ROM. 603.
+AV. J.C. 145.</span>
+Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en
+abandonna le pillage aux soldats pendant quelques
+jours, à la réserve de l'or, de l'argent, des statues, et
+des autres offrandes qui se trouveraient dans les temples.
+Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires,
+aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient
+sur-tout distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui
+les premiers avaient escaladé le mur. Il fit parer des
+dépouilles des ennemis un navire fort léger, et l'envoya
+à Rome porter la nouvelle de la victoire.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 83.</span>
+En même temps, il fit savoir aux habitants de la
+Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre
+les tableaux et les statues que les Carthaginois
+leur avaient enlevés dans les guerres précédentes; et,
+en rendant à ceux d'Agrigente<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a>
+<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a> le fameux taureau de
+<span class="pagenum"><a name="p403" id="p403">403</a></span>
+Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en même
+temps un monument de la cruauté de leurs anciens
+rois et de la bonté de leurs nouveaux maîtres, devait
+leur apprendre s'il leur serait plus avantageux d'être
+sous le joug des Siciliens que sous le gouvernement du
+peuple romain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352"
+name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352">
+(retour) </a> «Quem taurum Scipio quum redderet
+Agrigentinis, dixisse dicitur,
+æquum esse illos cogitare utrùm
+esset Siculis utilius, suisne servire, an
+populo romano obtemperare, quum
+idem monumentum et domesticæ crudelitatis,
+et nostræ mansuetudinis
+haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.)
+</blockquote>
+
+<p>Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on
+avait trouvées à Carthage, il fit de sévères défenses à ses
+gens de rien prendre, ni même de rien acheter de ces
+dépouilles, tant il était attentif à écarter de sa personne
+et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 83.</span>
+Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut arrivée
+à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la
+joie la plus vive, comme si ce n'eût été que de ce moment
+que le repos public fût assuré. On repassait dans son
+esprit tous les maux qu'on avait soufferts de la part
+des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en
+Italie pendant seize ans consécutifs, durant lesquels
+Annibal avait saccagé quatre cents villes, fait périr en
+diverses rencontres trois cent mille hommes, et réduit
+Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir
+de ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était
+donc bien vrai que Carthage fût ruinée. Tous les ordres
+témoignèrent à l'envi leur reconnaissance envers les
+dieux, et la ville, pendant plusieurs jours, ne fut occupée
+que de sacrifices solennels, de prières publiques,
+de jeux et de spectacles.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 84.</span>
+Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la religion,
+le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en
+régler l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec
+<span class="pagenum"><a name="p404" id="p404">404</a></span>
+Scipion. Le premier de leurs soins fut de faire démolir
+tout ce qui restait de Carthage. Rome<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
+<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>, déjà maîtresse
+du monde presque entier, ne crut pas pouvoir être en
+sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant
+une haine invétérée, et nourrie par de longues et de
+cruelles guerres, dure au-delà même du temps où l'on
+a à craindre, et ne cesse de subsister que lorsque l'objet
+qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au
+nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec
+d'horribles imprécations contre ceux qui, au préjudice
+de cet interdit, entreprendraient d'y rebâtir quelque
+chose, et principalement le lieu nommé <i>Byrsa</i>, et la place
+appelée <i>Mégare</i><a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a>
+<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>. Au reste on n'en défendait l'entrée à
+personne, Scipion<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a>
+<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a> n'étant pas fâché qu'on vît les
+tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire
+avec Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes
+qui, dans cette guerre, avaient tenu le parti des ennemis
+seraient toutes rasées, et donnèrent leur territoire
+aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent
+en particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est
+entre Carthage et Hippone. Ils rendirent tout le reste
+tributaire, et en firent une province de l'empire romain
+où l'on enverrait tous les ans un préteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353"
+name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353">
+(retour) </a> «Neque se Roma, jam terrarum
+orbe superato, securam speravit
+fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis,
+adeò odium certaminibus
+ortum ultra metum durat, et ne in
+victis quidem deponitur, neque ante
+invisum esse desinit, quàm esse desiit.»
+(VELL. PATERC. lib. 1, c. 12.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354"
+name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354">
+(retour) </a> Il semble que par le mot <i>Megara</i>
+on entendait la <i>cité</i> proprement
+dite, <i>le lieu où étaient les maisons</i>,
+selon le sens qu'a ce mot en
+phénicien. (BOCHART. <i>de Phœnic.
+colon</i>, cap. 24.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355"
+name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355">
+(retour) </a> «Ut ipse locus eorum, qui cum
+hac urbe de imperio certârunt, vestigia
+calamitatis ostenderet.» (CIC.
+<i>Agrar.</i> 2, n. 50.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 84.</span>
+Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où
+il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si
+<span class="pagenum"><a name="p405" id="p405">405</a></span>
+éclatant; car ce n'étaient que statues, que raretés, que
+pièces curieuses et d'un prix inestimable, que les Carthaginois,
+pendant le cours d'un grand nombre d'années,
+avaient apportées en Afrique, sans compter
+l'argent qui fut porté dans le trésor public, et qui
+montait à de très-grandes sommes.</p>
+
+<p><span class="side"> App. p. 85.
+Plut. in vit.
+Gracch.
+p. 839.</span>
+Quelques précautions qu'on eût prises pour empêcher
+que jamais on ne pût songer à rétablir Carthage, moins
+de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un
+des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit
+de la repeupler, et y conduisit une colonie composée
+de six mille citoyens. Le sénat, ayant appris que plusieurs
+signes funestes avaient répandu la terreur parmi
+les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait
+les fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir
+l'exécution; mais le tribun, peu délicat sur la religion
+et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage malgré tous ces
+présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut
+là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie.</p>
+
+<p>On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes,
+puisque, <a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
+<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>lorsque Marius dans sa fuite en
+Afrique s'y retira, il est dit qu'il menait une vie pauvre
+sur les ruines et les débris de Carthage, se consolant
+par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi,
+en quelque sorte, par son état, servir de consolation à
+cette ville infortunée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356"
+name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356">
+(retour) </a> «Marius cursum in Africam direxit,
+inopemque vitam in tugurio
+ruinarum carthaginensium toleravit:
+quum Marius aspiciens Carthaginem,
+illa intuens Marium, alter alteri possent
+esse solatio.» (VELL. PATERC.
+lib. 2, cap. 19.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> App. p. 85.</span>
+Appien rapporte que Jules César, après la mort de
+Pompée, étant passé en Afrique, vit en songe une
+<span class="pagenum"><a name="p406" id="p406">406</a></span>
+grande armée qui l'appelait en versant des larmes; et
+que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le
+dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir
+Carthage et Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt
+après par les conjurés, César Auguste, son fils adoptif,
+qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit rétablir
+la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne,
+pour ne pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées,
+lorsqu'elle fut démolie, contre quiconque
+oserait la rebâtir.</p>
+
+<p>Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte
+Appien; mais nous voyons dans Strabon que Carthage <span class="side"> App. l. 17,
+pag. 833.</span>
+fut rétablie en même temps que Corinthe par César<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a>
+<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>,
+à qui il donne le nom de dieu, par où, un peu auparavant, <span class="side"> App. p. 83.<br> Pag. 733.</span>
+il avait clairement désigné Jules Césa<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a>
+<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>; et
+Plutarque, dans sa vie, lui attribue en termes formels
+l'établissement de ces deux colonies, et remarque que
+ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes, c'est que,
+comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et
+détruites toutes deux en même temps, il leur arriva
+aussi à toutes deux d'être en même temps rebâties et
+repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon assure que de
+son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre
+ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs
+suivants, la capitale de toute l'Afrique. Elle a encore
+<span class="pagenum"><a name="p407" id="p407">407</a></span>
+subsisté avec éclat pendant environ sept cents ans; mais
+elle a été enfin entièrement détruite par les Sarrasins,
+au commencement du septième siècle, sans que dans
+le pays même on en connaisse le nom ni les vestiges.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357"
+name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357">
+(retour) </a> Outre l'autorité de Strabon qui
+est formelle, et celle de Plutarque
+qui ne l'est pas moins, on peut citer
+le témoignage de Dion Cassius (lib.
+XLIII, § 50) pour prouver la réalité
+du rétablissement de Carthage
+par Jules César. Ce qui paraît avoir
+trompé Appien, c'est qu'en effet
+Auguste y envoya également une colonie
+en 725 de Rome, au témoignage
+de Dion Cassius (lib. LII,
+§ 43), confirmé d'ailleurs par les
+médailles de ce prince. (HARDUIN.
+<i>Num. urb. illustr.</i> p. 117.).--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358"
+name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358">
+(retour) </a> Strabon, par les mots Θεὸς Καῖσαρ,
+ne peut en effet désigner
+que Jules César.--L.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Digression sur les mœurs et le caractère du second<br>
+Scipion l'Africain.</i></p>
+
+<p>Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils
+du fameux Paul Émile qui vainquit Persée, dernier
+roi de Macédoine, et par conséquent petit-fils de cet
+autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes.
+Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et
+nommé <i>Scipio Æmilianus</i>; ce qui, selon la loi des
+adoptions, réunissait les noms des deux familles. Il en
+soutint également l'honneur par toutes les grandes
+qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant
+tout le cours de sa vie, dit un historien, on ne vit rien
+en lui que de louable: actions, discours, sentiments<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a>
+<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>.
+Il se distingua particulièrement (éloge bien rare maintenant
+dans les gens de guerre!) par un goût exquis
+pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences,
+et par l'estime singulière qu'il faisait des personnes
+lettrées et savantes. Tout le monde sait qu'on lui attribuait
+les comédies de Térence, ouvrage le plus achevé
+que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la
+finesse<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a>
+<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>. On dit à sa louange que personne ne savait
+<span class="pagenum"><a name="p408" id="p408">408</a></span>
+mieux que lui entremêler le repos et l'action, ni mettre
+à profit avec plus de délicatesse et de goût les vides que
+lui laissaient les affaires. Partagé entre les armes et les
+livres, entre les travaux militaires du camp et les occupations
+paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps
+par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit
+par l'étude des sciences. Il montra par là que rien n'est
+plus capable de faire honneur à un homme de qualité,
+dans quelque profession qu'il se trouve, que les belles
+connaissances. Cicéron<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
+<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a> dit de lui qu'il avait toujours
+entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins
+d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la
+politique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359"
+name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359">
+(retour) </a> «P. Scipio Æmilianus, vir avitis
+P. Africani paternisque L. Pauli virtutibus
+simillimus, omnibus belli ac
+togæ dotibus, ingeniique ac studiorum
+eminentissimus seculi sui, qui
+nihil in vita nisi laudandum aut fecit,
+aut dixit, ac sensit.» (VELL.
+PATERC. lib. 1, cap. 12.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360"
+name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360">
+(retour) </a> «Neque enim quisquam hoc Scipione
+elegantiùs intervalla negotiorum
+otio dispunxit; semperque aut
+belli aut pacis serviit artibus, semper
+inter arma ac studia versatus, aut
+corpus periculis, aut animum disciplinis
+exercuit.» (Ibid. cap. 13.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361"
+name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361">
+(retour) </a> «Africanus semper socraticum
+Xenophontem in manibus habebat.»
+(TUSC. <i>Quæst.</i> lib. 2, n. 62.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. invit.
+Æmil. Paul.</span>
+Ce goût exquis pour les belles-lettres et pour les
+sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul
+Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire
+par les plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant
+pour cela aucune dépense, quoiqu'il n'eût
+qu'un bien très-médiocre; et il assistait à tous leurs
+exercices autant que les affaires publiques le lui permettaient,
+voulant par là devenir lui-même leur premier
+maître.</p>
+
+<p><span class="side"> Excerpt.
+e Polyb.
+p. 147-163.</span>
+L'union intime de notre Scipion avec Polybe acheva
+de perfectionner en lui les rares qualités qu'un heureux
+naturel et une excellente éducation y faisaient déjà
+admirer. Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui
+étaient devenus suspects aux Romains pendant la guerre
+de Persée, était retenu à Rome, où son mérite le fit
+bientôt connaître et rechercher par les personnes de
+<span class="pagenum"><a name="p409" id="p409">409</a></span>
+la ville les plus distinguées. Scipion, âgé à peine de
+dix-huit ans, se livra tout entier à lui, et regarda comme
+le plus grand bonheur de sa vie de pouvoir être formé
+par un tel maître, dont il préférait l'entretien à tous
+les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait
+pour les jeunes gens.</p>
+
+<p>Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême
+pour ces plaisirs également dangereux et honteux
+auxquels s'abandonnait la jeunesse romaine, déjà presque
+généralement déréglée et corrompue par le luxe et
+la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes
+avaient introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq
+premières années qu'il fut à une si excellente école, sut
+bien profiter des leçons qu'il y recevait; et, se mettant
+au-dessus des railleries et du mauvais exemple des
+jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans
+toute la ville comme un modèle de retenue et de sagesse.</p>
+
+<p>De là il fut aisé de le faire passer à la générosité,
+au noble désintéressement, au bel usage des richesses,
+vertus si nécessaires aux personnes d'une grande naissance,
+et que Scipion porta à un suprême degré, comme
+on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte,
+qui sont bien dignes d'admiration.</p>
+
+<p><span class="side"> Polyb. 32,
+c. xii, seq.</span>
+<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a>
+<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>Émilie, femme du premier Scipion l'Africain, et
+mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle
+ici Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une
+riche succession. Cette dame, outre les diamants, les
+pierreries, et les autres bijoux qui composent la parure
+des personnes de son rang, avait une grande quantité
+de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un
+train magnifique, des chars, des équipages, un nombre
+<span class="pagenum"><a name="p410" id="p410">410</a></span>
+considérable d'esclaves de l'un et de l'autre sexe; le tout
+proportionné à l'opulence de la maison où elle était
+entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna tout
+ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée,
+il y avait déjà quelque temps, par Paul Émile,
+et n'ayant pas de quoi soutenir la splendeur de sa naissance,
+menait une vie obscure, et ne paraissait plus
+dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques.
+Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique
+libéralité fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout
+parmi les dames, qui ne s'en turent pas, et dans
+une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas volontiers
+de son bien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362"
+name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362">
+(retour) </a> Elle était sœur de Paul Émile, père du second Scipion l'Africain.</blockquote>
+
+<p>Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion.
+Il était obligé, en conséquence de la succession
+qui lui était échue par la mort de sa grand'mère, de
+payer, en trois termes différents, aux deux filles de
+Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot,
+qui montait à cinquante mille écus<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a>
+<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>. A l'échéance du
+premier terme, Scipion fit remettre entre les mains du
+banquier la somme entière. Tibérius Gracchus et Scipion
+Nasica, qui avaient épousé ces deux sœurs, croyant
+que Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui
+représentèrent que les lois lui laissaient l'espace de trois
+ans pour fournir cette somme en trois différents paiements.
+Le jeune Scipion répondit qu'il n'ignorait pas la
+disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la rigueur
+avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des
+amis il convenait d'en user avec plus de simplicité et
+<span class="pagenum"><a name="p411" id="p411">411</a></span>
+de noblesse; et il les pria d'agréer que la somme entière
+leur fût payée. Ils s'en retournèrent pleins d'admiration
+pour la générosité de leur parent, et<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a>
+<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a> se reprochant à
+eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport
+à l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et
+les plus estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant
+plus admirable, dit Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir
+payer cinquante mille écus avant l'échéance du terme,
+personne n'aurait voulu en payer mille avant le jour
+préfix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363"
+name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363">
+(retour) </a> Il y a dans Polybe (XXXII,
+c. 13, § 10) 50 talents; ce qui doit
+s'entendre en cet endroit de 50 fois
+6000 deniers romains, ou de 300,000
+deniers, valant alors 245,500 francs.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364"
+name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364">
+(retour) </a> Κατεγνωκότες τῆς αὐτῶν [forte αὑτῶν]
+µικρολογίας. [POLYB. XXXII,
+c. 13, 16.</blockquote>
+
+<p>Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul
+Émile son beau-père étant mort, il céda à son frère
+Fabius, qui était moins riche que lui, la part qu'il
+avait dans la succession de leur père, laquelle montait
+à plus de soixante mille écus<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a>
+<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>, afin de corriger
+ainsi l'inégalité de biens qui se trouvait entre les deux
+frères.</p>
+
+<p>Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle
+de gladiateurs après la mort de son père, pour honorer
+sa mémoire, comme c'était alors la coutume, et ne
+pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui
+allait fort loin, Scipion donna quinze mille écus<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a>
+<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a> pour
+en supporter du moins la moitié.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365"
+name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365">
+(retour) </a> Dans Polybe, 60 talents ou
+360,000 deniers ou 294,000 francs.--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366"
+name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366">
+(retour) </a> 15 talents ou 73,500 francs.--L.</blockquote>
+
+<p>Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à
+sa mère Papiria, lui revenaient de plein droit après sa
+mort; et ses sœurs, selon l'usage de ce temps, n'y pouvaient
+rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer
+et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc
+à ses sœurs tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce
+<span class="pagenum"><a name="p412" id="p412">412</a></span>
+qui montait à une somme fort considérable, et il s'attira
+de nouveaux applaudissements par cette nouvelle
+preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre
+amitié pour sa famille.</p>
+
+<p>Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble,
+montaient à de très-grandes sommes, tiraient, ce
+semble, un nouveau prix de l'âge où il les faisait, car
+il était très-jeune, et encore plus des circonstances du
+temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses
+et obligeantes dont il savait les assaisonner.</p>
+
+<p>Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos
+mœurs, qu'il y aurait lieu de craindre qu'on ne les
+regardât comme une exagération outrée d'un historien
+prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait que
+le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était
+un grand amour de la vérité et un extrême éloignement
+de toute flatterie. Dans l'endroit même d'où j'ai
+tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques précautions
+par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses
+et des rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses
+écrits devant être lus par les Romains, qui étaient
+parfaitement instruits de tout ce qui regarde ce grand
+homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux
+s'il osait avancer quelque chose qui fût contraire à la
+vérité; affront auquel il n'est pas vraisemblable qu'un
+auteur qui a quelque soin de sa réputation voulût
+s'exposer gratuitement.</p>
+
+<p>Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris
+aucune part aux dérèglements et aux débauches qui
+régnaient alors presque généralement parmi la jeunesse
+romaine. Il fut avantageusement dédommagé et récompensé
+de cette privation volontaire des plaisirs, par
+<span class="pagenum"><a name="p413" id="p413">413</a></span>
+la santé ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour
+tout le reste de sa vie, qui le mit en état de goûter
+des plaisirs bien plus purs, et de faire ces grandes actions
+qui lui acquirent tant de gloire.</p>
+
+<p>Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait
+extrêmement, contribuèrent aussi beaucoup à rendre
+son corps robuste, et capable de soutenir les plus rudes
+fatigues. La Macédoine, où il suivit son père, lui
+fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination,
+parce que la chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire
+des rois, ayant été suspendue depuis quelques années
+à cause de la guerre, il y trouva une quantité
+incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif
+à procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le
+dégoûter et le détourner de ceux que la raison lui interdisait,
+lui laissa goûter avec une pleine liberté celui
+de la chasse pendant tout le temps que les troupes romaines
+demeurèrent dans le pays, depuis la victoire
+qu'il avait remportée sur Persée. Le jeune homme
+employa son loisir à cet exercice si convenable à son
+âge et à son inclination, et il n'eut pas moins de succès
+dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de
+Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il
+avait faite contre les habitants de ce pays.</p>
+
+<p>C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva
+Polybe à Rome, et lia avec lui cette étroite amitié qui
+devint si utile à ce jeune Romain, et qui ne lui a guère
+moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses
+conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait
+avec les deux frères. Un jour que Scipion se trouva
+seul avec lui, il lui ouvrit son cœur avec une pleine
+effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce et
+<span class="pagenum"><a name="p414" id="p414">414</a></span>
+tendre<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a>
+<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>, de ce que Polybe, dans les conversations
+qu'on avait à table, adressait toujours la parole à son
+frère Fabius et jamais à lui. «Je sens bien, lui dit-il,
+que cette indifférence vient de la pensée où vous
+êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune
+homme inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne
+aujourd'hui dans Rome, parce qu'on ne voit pas que
+je m'attache aux exercices du barreau, et que je
+m'applique au talent de la parole. Mais comment le
+ferais-je? On me dit perpétuellement que ce n'est
+point un orateur que l'on attend de la maison des
+Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue,
+pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous
+parle, que votre indifférence pour moi me touche et
+m'afflige sensiblement.» Polybe, surpris de ce discours,
+auquel il ne s'attendait point, le consola du
+mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement
+la parole à son frère, ce n'était point du tout
+faute d'estime pour lui, mais uniquement parce que
+Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que les
+deux frères pensaient de même, il avait cru que parler
+à l'un, c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait
+de tout son cœur à son service, et qu'il pouvait disposer
+absolument de sa personne: que, par rapport aux
+sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de goût,
+il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre
+de savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome;
+mais que, pour le métier de la guerre, qui était proprement
+sa profession aussi-bien que sa passion, il
+pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui
+<span class="pagenum"><a name="p415" id="p415">415</a></span>
+prenant les mains et les serrant avec les siennes:
+«Oh, dit-il, quand verrai-je cet heureux jour où,
+libre de tout autre engagement et vivant avec moi,
+vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit
+et le cœur! C'est alors que je me croirai digne de
+mes ancêtres.» Depuis ce temps-là, Polybe, charmé
+et attendri de voir dans un jeune homme<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a>
+<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a> de si nobles
+sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion,
+qui le respecta toujours dans la suite comme son
+propre père.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367"
+name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367">
+(retour) </a> Polybe ajoute ce trait charmant,
+et en rougissant un peu: καὶ τῷ
+χρώµατι γενόµενος ἐνερευθής (POLYB.
+XXXII, c. 9, § 8.)--L.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368"
+name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368">
+(retour) </a> Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10, § 1).--L.</blockquote>
+
+<p>La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion
+estimât dans Polybe; il faisait bien plus de cas et
+d'usage de celles de grand capitaine et de grand politique.
+Aussi il le consultait en tout, et ne se conduisait
+que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des
+troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations
+de la campagne, tous les mouvements de l'armée,
+toutes les entreprises contre l'ennemi, et toutes les <span class="side">
+Pausan. in
+Arcad. l. 8
+[c. 30]
+pag. 505.</span>
+mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion
+constante était que ce Romain n'avait rien fait de
+bon dont il n'eût l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait
+de fautes que lorsqu'il agissait sans le consulter.</p>
+
+<p>Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression,
+qui peut paraître étrangère à mon sujet
+puisque je ne traite point de l'histoire romaine, mais
+qui m'a paru si propre au dessein que je me propose
+en général dans cet ouvrage, de former la jeunesse,
+que je n'ai pu m'empêcher de l'insérer ici, quoique je
+sentisse bien que ce n'était pas tout-à-fait sa place. En
+effet, on y voit de quelle importance est la bonne éducation,
+et combien il est avantageux aux jeunes gens de se
+<span class="pagenum"><a name="p416" id="p416">416</a></span>
+lier de bonne heure avec des personnes de mérite;
+car ce furent là les fondements de cette gloire et de
+cette réputation qui ont rendu le nom de Scipion si
+illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle,
+où souvent les plus légers intérêts divisent les frères
+et les sœurs, et troublent la paix des familles, que ce
+généreux désintéressement de Scipion, à qui les sommes
+les plus considérables ne coûtaient rien quand il s'agissait
+d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe
+m'avait échappé, parce qu'il ne se trouve point dans
+l'édition <i>in-folio</i> que nous en avons. Sa place naturelle
+était le lieu où, traitant du goût de la solide gloire,
+j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens
+faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser
+de rendre ici aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me
+reprocher de leur avoir, en quelque sorte, alors dérobé.</p>
+
+<p class="mid"><i>Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa.</i></p>
+
+<p>J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde
+la république de Carthage, de revenir à la famille et
+à la postérité de Masinissa. Ce point d'histoire fait une
+partie considérable de celle d'Afrique, et, par cette
+raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet.</p>
+
+<p><span class="side"> App. [Bell.
+pun.] p. 63.
+[c. 105.]
+Val. Max.
+lib. 5, cap. 2.
+AN. M. 3857
+ROM. 601.</span>
+Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut
+embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré
+dans cette honorable alliance avec un zèle et
+une fidélité qui ont peu d'exemples. Se voyant près de
+mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui servait
+alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir
+bien le lui envoyer, ajoutant qu'il mourrait content
+s'il pouvait expirer entre ses bras, après l'avoir rendu
+le dépositaire de ses dernières volontés. Mais, sentant
+<span class="pagenum"><a name="p417" id="p417">417</a></span>
+que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette consolation,
+il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit
+qu'il ne connaissait dans toute la terre que le seul peuple
+romain, et parmi ce peuple, que la seule famille des
+Scipions; qu'il laissait en mourant un pouvoir suprême
+à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de partager
+son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que
+tout ce qu'il aurait décidé fût exécuté ponctuellement,
+comme si lui-même l'avait arrêté par son testament.
+Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de plus de
+quatre-vingt-dix ans.</p>
+
+<p>Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé
+d'étranges malheurs, s'étant vu dépouillé de son royaume,
+obligé de fuir de province en province, et près mille
+fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien, par la
+protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une <span class="side"> App. p. 63.</span>
+suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue
+par aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra
+son royaume, mais il y ajouta celui de Syphax son ennemi;
+et, maître de tout le pays depuis la Mauritanie
+jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de
+toute l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une
+santé très-robuste, qu'il dut sans doute et à l'extrême
+sobriété dont il usa toujours pour le boire et le manger,
+et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche au
+travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il
+faisait encore tous les exercices d'un jeune homme, et
+se tenait à cheval sans selle; et Polybe fait remarquer <span class="side">
+An seni
+gerenda sit
+Resp.
+pag. 791.</span>
+(c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque)
+que, le lendemain d'une grande victoire remportée
+contre les Carthaginois, on l'avait trouvé devant sa tente
+faisant son repas d'un morceau de pain bis.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p418" id="p418">418</a></span>
+
+<p>Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois
+seulement étaient d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, <span class="side"> App. p. 63.
+Val. Max.
+lib. 5, cap. 2.</span>
+Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le
+royaume entre ces trois derniers, et donna aux autres
+des revenus considérables; mais bientôt après Micipsa
+demeura seul possesseur de ces vastes états par la
+mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et
+Hiempsal; et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
+<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a>
+son neveu, fils de Mastanabal, et en prit autant
+de soin que de ses propres enfants. Ce dernier
+avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une
+estime générale. Bien fait de sa personne, beau de
+visage, plein d'esprit et de sens, il ne donna point,
+comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans le luxe
+et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la
+course, à lancer le javelot, à monter à cheval; et,
+supérieur à tous, il savait pourtant s'en faire aimer. La
+chasse était son unique plaisir, mais la chasse contre
+les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son
+éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même:
+<i>plurimùm facere, et minimùm ipse de se loqui</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369"
+name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369">
+(retour) </a> Toute l'histoire de Jugurtha est
+tirée de Salluste.</blockquote>
+
+<p>Un mérite si éclatant et si généralement approuvé
+commença à donner de l'inquiétude à Micipsa. Il se
+voyait âgé, et ses enfants fort jeunes. <a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a>
+<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>Il savait de
+quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un trône;
+et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait
+Jugurtha, il est aisé de se laisser entraîner à une tentation
+si délicate, sur-tout quand elle est aidée de circonstances
+<span class="pagenum"><a name="p419" id="p419">419</a></span>
+si favorables. Afin d'éloigner un compétiteur
+si dangereux pour ses enfants, il lui donna le
+commandement des troupes qu'il envoyait au secours
+des Romains, occupés alors au siège de Numance, sous
+la conduite de Scipion. Il se flattait que Jugurtha,
+brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à
+propos dans quelque action périlleuse, et y laisser la
+vie; mais il se trompa. <a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a>
+<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>Ce jeune prince à un courage
+intrépide joignait un grand sang-froid; et, ce qui est
+fort rare à cet âge, il était également éloigné et d'une
+prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il gagna
+dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée.
+Scipion le renvoya avec des lettres de recommandation
+pour son oncle, et des témoignages fort avantageux,
+après lui avoir donné pourtant de sages avis sur
+la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il
+était à connaître les hommes, il avait apparemment
+entrevu dans ce jeune prince une ambition dont il
+craignait les suites.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370"
+name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370">
+(retour) </a> «Terrebat eum natura mortalium
+avida imperii, et præceps ad
+explendum animi cupidinem: prætereà
+opportunitas suæ liberorumque
+ætatis, quæ etiam mediocres
+viros spe prædæ transversos agit.»
+SALLUST. [c. 6.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371"
+name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371">
+(retour) </a> «Ac sanè, quod difficillimum
+imprimis est, et prælio strenuus
+erat, et bonus consilio: quorum alterum
+ex providentia timorem, alterum
+ex audacia temeritatem adferre
+plerumque solet.» [c. 7.]</blockquote>
+
+<p>Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait
+de son neveu, changea de disposition à son égard, et
+ne songea plus qu'à le gagner à force de bienfaits. Il
+l'adopta, et par son testament le fit son héritier
+comme ses deux autres enfants. Se voyant près de
+mourir, il les manda tous trois ensemble, et les fit approcher
+de son lit. Là, en présence de toute la cour,
+il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait
+en sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre
+<span class="pagenum"><a name="p420" id="p420">420</a></span>
+et de protéger toujours ses enfants, qui, de
+proches qu'ils lui étaient par le sang, étaient devenus
+ses frères par son bienfait. <a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
+<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>Il lui représenta que ce
+n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la
+force d'un royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent
+ni par les armes, ni par l'or, mais par des services
+réels, et par une fidélité inviolable. Or peut-on trouver
+de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut
+faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de
+ses proches? Il exhorta ses enfants à ménager avec
+grand soin et à respecter Jugurtha, et à n'avoir d'autre
+dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et
+même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il
+finit en leur recommandant à tous de demeurer fidèlement
+attachés au peuple romain, et de le regarder
+toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur
+maître. Micipsa mourut peu de jours après.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372"
+name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372">
+(retour) </a> «Non exercitus, neque thesauri,
+præsidia regni sunt, verùm
+amici: quos neque armis cogere,
+neque auro parare queas; officio et
+fide pariuntur. Quis autem amicior
+quàm frater fratri? aut quem alienum
+fidum invenies, si tuis hostis
+fueris?» [c. 9.]</blockquote>
+
+<p><span class="side"> AN. M. 3887
+ROM. 631.</span>
+Jugurtha ne se contraignit pas long-temps. Il commença
+par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé
+avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal
+vit par-là ce qu'il avait à craindre pour lui-même. <span class="side"> AN. M. 3888
+ROM. 632.</span> La
+Numidie se divise et prend parti entre les deux frères.
+On lève de part et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal,
+après avoir perdu la plupart de ses places, est
+vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à Rome.
+Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque
+tout y était vénal. Il y envoie donc des députés, avec
+<span class="pagenum"><a name="p421" id="p421">421</a></span>
+ordre de corrompre à force de présents les principaux
+des sénateurs. Dans la première audience qu'on leur
+donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se
+trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha,
+le meurtre de son frère, la perte de presque toutes
+ses places, et il insista principalement sur les derniers
+ordres que son père, en mourant, lui avait donnés, de
+mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain,
+dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un
+appui plus ferme et plus sûr que toutes les troupes et
+tous les trésors du monde. Son discours fut long et
+pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en
+peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides
+à cause de sa cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur,
+et qu'après avoir été vaincu il venait se plaindre de
+n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait souhaité; que
+leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en
+Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de
+compter plus sur ses actions que sur les accusations de
+ses ennemis. Ils avaient employé en secret une éloquence
+plus efficace que celle des paroles; et elle eut tout son
+effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui
+conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et
+n'étaient pas vendus à l'injustice, tout le reste pencha
+du côté de Jugurtha. Il fut résolu qu'on enverrait sur
+les lieux des commissaires pour partager également les
+provinces entre les deux frères. On peut bien juger que
+Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait
+entièrement à son avantage, en gardant néanmoins
+quelque apparence d'équité.</p>
+
+<p>Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa
+hardiesse. Il attaque son frère à force ouverte; et, pendant
+<span class="pagenum"><a name="p422" id="p422">422</a></span>
+que celui-ci s'amuse à envoyer vers les Romains,
+il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses
+conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége
+lui-même dans Cirta, capitale de son royaume. Cependant
+surviennent des députés de Rome, avec ordre de
+déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du
+peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire
+cesser toute hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de
+son profond respect et de sa parfaite soumission pour
+les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne croyait pas
+que son intention fût de l'empêcher de défendre sa
+propre vie contre les embûches de son frère: qu'au
+reste, il enverrait au plus tôt à Rome pour informer le
+sénat de sa conduite. Par cette réponse vague, il éluda
+les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés
+la liberté d'aller trouver Adherbal.</p>
+
+<p>Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le
+moyen d'écrire à Rome pour implorer le secours du
+peuple romain contre un frère qui le tenait assiégé depuis
+cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques
+sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on
+déclarât la guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta
+encore, et l'on se contenta d'ordonner une députation
+composée de sénateurs de grand poids, du nombre desquels
+était Émilius Scaurus, homme puissant dans la
+noblesse, factieux, et qui cachait de grands vices sous
+une apparence de probité. Jugurtha fut d'abord effrayé,
+mais il sut éluder aussi leur demande, et les renvoya
+sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune
+ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve;
+mais il fut égorgé sur-le-champ, et un grand nombre
+de Numides avec lui.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p423" id="p423">423</a></span>
+
+<p>Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome,
+l'argent de Jugurtha lui fit encore trouver des défenseurs
+dans le sénat. Mais C. Memmius, tribun du
+peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea
+le peuple à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât
+impuni. La guerre fut donc déclarée à Jugurtha. <span class="side"> AN. M. 3894
+ROM. 638.
+AV. J. C. 110.</span>
+Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a>
+<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a> Il avait
+d'excellentes qualités; mais elles étaient gâtées et
+rendues inutiles par son avarice. Scaurus partit avec
+lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais
+l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a>
+<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>; Scaurus
+même, qui jusque-là avait paru fort vif contre ce
+prince, ne put résister à une attaque si violente. On fit
+un traité. Jugurtha parut se rendre au peuple romain.
+Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme
+d'argent fort médiocre, furent remis entre les mains du
+questeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373"
+name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373">
+(retour) </a> «Multæ bonæque artes animi et
+corporis erant, quas omnes avaritia
+præpediebat.» [c. 28.]</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374"
+name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374">
+(retour) </a> «Magnitudine pecuniæ a bono
+honestoque in pravum abstractus
+est.»</blockquote>
+
+<p>L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le
+tribun Memmius échauffa les esprits par ses discours.
+Il fit nommer Cassius, qui était préteur, pour aller
+trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous
+la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on
+examinât qui étaient ceux qui avaient reçu de l'argent.
+Il ne put se dispenser de s'y rendre. Sa vue ranima la
+colère du peuple; mais un tribun, corrompu à force de
+présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la
+dissipa. Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui
+se nommait Massiva, et était pour-lors à Rome, fut
+conseillé de demander le royaume de Jugurtha. Celui-ci
+<span class="pagenum"><a name="p424" id="p424">424</a></span>
+le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le
+meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice;
+et Jugurtha eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce
+fut pour-lors que, sortant de la ville, et tournant plusieurs
+fois ses regards de ce côté-là, il dit "<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
+<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>que Rome
+n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle
+périrait s'il s'en trouvait un."</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375"
+name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375">
+(retour) </a> «Postquam Romà egressus est,
+fertur sæpè tacitus eò respiciens,
+postremò dixisse, <i>Urbem venalem
+et maturè perituram, si emptorem
+invenerit</i>.» [c. 35.]</blockquote>
+
+<p>La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit
+fort mal, d'abord par la nonchalance, et peut-être par
+la connivence du consul Albinus; puis, lorsqu'il fut
+retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par
+l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée
+dans un défilé d'où elle ne pouvait sortir, se rendit
+honteusement à l'ennemi, qui fit passer les Romains
+sous le joug, et leur fit promettre qu'ils sortiraient de
+Numidie dans l'espace de dix jours.</p>
+
+<p>Il est aisé de juger comment une paix si ignominieuse,
+conclue sans l'autorité du peuple, fut regardée
+à Rome. On n'y conçut de bonnes espérances pour le
+succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut confié
+au consul L. Métellus.<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a>
+<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a> A toutes les autres vertus d'un
+excellent général il joignait un parfait désintéressement,
+qualité la plus essentielle alors contre un ennemi tel
+que Jugurtha, qui jusque-là, pour vaincre, avait moins
+employé l'épée que l'argent. Il trouva Métellus invincible
+de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc
+payer de sa personne et de son courage, au défaut de
+<span class="pagenum"><a name="p425" id="p425">425</a></span>
+cette ressource qui commença à lui manquer. Aussi
+fit-il des efforts extraordinaires; et tout ce qu'on peut
+attendre de la bravoure, de l'habileté, de l'attention
+d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de nouvelles
+forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans
+cette campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il
+avait affaire à un consul à qui il n'échappait aucune
+faute, et qui ne manquait aucune occasion de prendre
+avantage sur son ennemi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376"
+name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376">
+(retour) </a> «In Numidiam proficiscitur,
+magnâ spe civium, quum propter
+artes bonas, tùm maximè quòd adversùm
+divitias invictum animum
+gerebat.» [c. 43.</blockquote>
+
+<p>La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à
+couvert du côté des traîtres: Depuis qu'il eut su que
+Bomilcar, en qui il avait une entière confiance, avait
+songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de
+repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la
+nuit, le citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout
+le faisait trembler; il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée,
+changeant même souvent de lit sans garder les
+bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en
+sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris,
+tant la crainte le troublait et l'agitait comme un forcené.</p>
+
+<p>Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus.
+Dévoré d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le
+décrier dans l'esprit des soldats: et, devenu bientôt
+l'ennemi déclaré et le calomniateur de son général, il
+vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et
+de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre
+contre Jugurtha.<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a>
+<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a> Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs
+Métellus, il fut abattu par ce coup imprévu, qui lui
+<span class="pagenum"><a name="p426" id="p426">426</a></span>
+arracha des larmes et des discours peu dignes d'un
+grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le
+procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre
+clairement ce que c'est que l'ambition, et comment elle
+est capable d'étouffer dans quiconque s'y livre tout sentiment
+d'honneur et de probité. Métellus, ayant pris
+soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule
+vue aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à
+Rome, où il fut reçu avec un applaudissement général.<span class="side"> AN. M. 3898
+ROM. 642.</span>
+L'honneur du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom
+de <i>Numidicus</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377"
+name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377">
+(retour) </a> «Quibus rebus supra bonum
+atque honestum perculsus, neque
+lacrymas tenere, neque moderari
+linguam: vir egregius in aliis artibus,
+nimis molliter ægritudinem
+pati.» [c. 81.]</blockquote>
+
+<p>J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le
+détail des actions particulières qui se sont passées en
+Afrique sous Métellus et sous Marius, dont Salluste
+nous a laissé un récit fort circonstancié dans son admirable
+histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin
+de cette guerre.</p>
+
+<p>Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu
+recours à Bocchus, roi des Maures, dont il avait épousé
+la fille. La Mauritanie est un pays qui s'étend depuis
+la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui
+répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple
+romain y était-il connu; et cette nation, de son côté,
+était absolument inconnue aussi aux Romains. Jugurtha
+fit entendre à son beau-père que, s'il laissait subjuguer
+la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort,
+d'autant plus que les Romains, ennemis déclarés de la
+royauté, semblaient avoir juré la ruine de tous les
+trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en ligue avec
+lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des
+secours fort considérables.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p427" id="p427">427</a></span>
+
+<p>Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée
+que sur l'intérêt, n'avait jamais été bien ferme entre
+eux. Une dernière défaite de Jugurtha acheva d'en
+rompre tous les nœuds. Bocchus conçut le noir dessein
+de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il
+avait écrit à Marius de lui envoyer un homme de confiance.
+Sylla lui parut fort propre pour cette négociation.
+C'était un jeune officier d'un rare mérite, qui servait
+sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit point de
+se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand
+il fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation,
+ne se piquait pas beaucoup de fidélité, et qui de moment
+à autre changeait de dessein, délibère s'il ne le livrerait
+pas lui-même à Jugurtha. Il demeura long-temps dans
+cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées
+toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait
+sur son visage, dans son air, dans tout son maintien,
+marquait assez ce qui se passait dans son esprit. Enfin,
+revenant à son premier dessein, il fit ses conditions
+avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui
+fut conduit aussitôt à Marius.</p>
+
+<p><span class="side"> Plut. in vit.
+Marii. [c. 10]</span>
+<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a>
+<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>Sylla, dit Plutarque, se conduisit dans cette occasion
+en jeune homme avide et altéré de gloire, dont il
+commençait tout récemment à goûter la douceur. Au
+lieu d'attribuer à son général l'honneur de cet événement,
+comme son devoir l'y obligeait, et comme ce
+doit être une règle inviolable, il s'en réserva la plus
+grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait
+toujours, où il était représenté recevant Jugurtha
+<span class="pagenum"><a name="p428" id="p428">428</a></span>
+des mains de Bocchus, et il affecta dans la suite de s'en
+servir toujours pour son cachet. Marius, piqué jusqu'au
+vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna jamais.
+Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable
+qui éclata depuis entre ces deux Romains, et
+qui coûta tant de sang à la république.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378"
+name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378">
+(retour) </a> Οἷα νέος φιλότιµος, ἄρτι δόξης
+γεγευµένος, οủκ ἤνεγκε µετρίως τὸ
+εὐτύχηµα (PLUT. Præcept. reip.
+ger. p. 806.)</blockquote>
+
+<p><span class="side"> Plut. ibid.
+AN. M. 3901
+ROM. 645.
+AV. J. C. 103.</span>
+Marius entra en triomphe dans Rome, faisant voir
+aux Romains un spectacle qu'ils avaient de la peine à
+croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet
+ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait
+osé espérer de voir la fin de cette guerre, tant son
+courage était mêlé de ruses et de finesses, et son génie
+fertile en nouvelles ressources au milieu des malheurs
+les plus désespérés. On dit que dans la marche du
+triomphe il perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut
+mené en prison, et que les sergents, se hâtant d'avoir
+sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe, et lui
+arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les
+pendants qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu
+et plein d'effroi dans une fosse profonde, où il passa
+six jours entiers à lutter contre la faim et contre la
+crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au
+dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin,
+ajoute Plutarque, digne récompense de ses forfaits,
+s'étant toujours cru tout permis pour assouvir son
+ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons,
+cruautés sanglantes et barbares.</p>
+
+<p>Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux
+lettres et aux sciences pour être entièrement omis dans
+l'histoire de la famille de Masinissa, dont son père,
+nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et petit-fils
+<span class="pagenum"><a name="p429" id="p429">429</a></span>
+de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre
+César et Pompée par son attachement inviolable au
+parti du dernier. Il se donna la mort après la bataille <span class="side"> AN. M. 3959
+ROM. 703.</span>
+de Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent
+entièrement défaites. Juba son fils, encore enfant, fut
+livré au vainqueur, qui en fit un des principaux ornements
+de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin
+de son éducation à Rome, où il acquit des lumières
+qui dans la suite l'égalèrent aux plus savants hommes
+qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne quitta le séjour de cette
+ville que pour aller prendre possession des états de son
+père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort <span class="side"> AN. M. 3974
+ROM. 719.
+AV. J. C. 30.</span>
+d'Antoine, il se vit le maître absolu de disposer des
+provinces de l'empire. Juba, par la douceur de son règne,
+gagna le cœur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits,
+ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias <span class="side"> [Pausan.
+Attic. c. 17.]</span>
+parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée.
+Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée
+aux Muses donnât des marques publiques de son estime
+à un roi qui tenait un rang illustre parmi les savants.
+Suidas<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
+<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a> attribue à ce prince plusieurs ouvrages, dont
+aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait
+écrit<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a>
+<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a> de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie,
+des antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de
+celle de la peinture et des peintres, de la nature et des
+propriétés de différents animaux, de la grammaire,
+et d'autres matières semblables<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a>
+<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>, dont on peut
+<span class="pagenum"><a name="p430" id="p430">430</a></span>
+voir le dénombrement dans la petite dissertation de
+M. l'abbé Sevin sur la vie et sur les ouvrages de Juba
+le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en ai dit ici.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379"
+name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379">
+(retour) </a> In voce Ἰόßας.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380"
+name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380">
+(retour) </a> Tom. IV des Mémoires de l'Académie
+des Belles-Lettres, p. 457.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381"
+name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381">
+(retour) </a> Il ne faut pas oublier ses Commentaires
+sur l'Afrique, tirés principalement
+des livres carthaginois.
+(AMM. MARCELL. XII, c. 15.)
+
+<p>Ajoutons, comme un fait important,
+que ce prince, s'occupant avec
+ardeur des progrès de la géographie,
+avait fait reconnaître par ses
+vaisseaux les îles <i>Fortunées</i>, actuellement
+les îles <i>Canaries</i>.--L.</p></blockquote>
+
+<p>FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.</p>
+
+<span class="pagenum"><a name="p431" id="p431">431</a></span>
+<br><br><br>
+<hr class="full">
+
+<h1>TABLE DES MATIÈRES</h1>
+
+<h6>CONTENUES</h6>
+
+<h4>DANS LE TOME PREMIER.</h4>
+
+<hr class="full">
+
+
+<pre>
+
+
+Avertissement de l'auteur des observations et
+éclaircissements historiques joints à cette édition. <a href="#V">V</a>
+Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. <a href="#XIII">XIII</a>
+Épitre dédicatoire. <a href="#XXXVII">XXXVII</a>
+
+PRÉFACE.
+
+§ I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à
+la religion. <a href="#XLIII">XLIII</a>
+§ II. Observations particulières sur cet ouvrage. <a href="#LXVI">LXVI</a>
+Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en
+différents tomes, et réunis ici tous ensemble. <a href="#LXXVII">LXXVII</a>
+Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist.
+ancienne. <a href="#XCVII">XCVII</a>
+
+AVANT-PROPOS.
+
+Origine et progrès de l'établissement des royaumes. <a href="#p1">1</a>
+
+LIVRE PREMIER.
+
+HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus
+remarquable. <a href="#p7">7</a>
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Thébaïde. <a href="#p9">9</a>
+
+CHAPITRE II.
+
+Égypte du milieu ou Heptanome. <a href="#p11">11</a>
+ § I. Obélisques. <a href="#p13">13</a>
+ § II. Pyramides. <a href="#p15">15</a>
+ § III. Labyrinthe. <a href="#p20">20</a>
+ § IV. Lac de Mœris. <a href="#p21">21</a>
+ § V. Débordement du Nil. <a href="#p24">24</a>
+
+1. Sources du Nil. <a href="#p25">25</a>
+2. Cataractes du Nil. <a href="#p26">26</a>
+3. Causes du débordement. <a href="#p28">28</a>
+4. Temps et durée du débordement. <a href="#p29">29</a>
+5. Mesure du débordement. <a href="#p31">31</a>
+<span class="pagenum"><a name="p432" id="p432">432</a></span>
+6. Canaux du Nil. Pompes. P. <a href="#p33">33</a>
+7. Fécondité causée par le Nil. <a href="#p35">35</a>
+8. Double spectacle causé par le Nil. <a href="#p38">38</a>
+9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. <a href="#p39">39</a>
+
+CHAPITRE III.
+
+Basse Égypte. <a href="#p41">41</a>
+
+SECONDE PARTIE.
+
+Des mœurs et coutumes des Égyptiens. <a href="#p49">49</a>
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+De ce qui regarde les rois et le gouvernement. <a href="#p50">50</a>
+
+CHAPITRE II.
+
+Des prêtres et de la religion des Égyptiens. <a href="#p57">57</a>
+§ I. Culte de différentes divinités. <a href="#p60">60</a>
+§ II. Cérémonies des funérailles. <a href="#p68">68</a>
+
+CHAPITRE III.
+
+Des soldats et de la guerre. <a href="#p72">72</a>
+
+CHAPITRE IV.
+
+De ce qui regarde les sciences et les arts. <a href="#p75">75</a>
+
+CHAPITRE V.
+
+Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. <a href="#p79">79</a>
+
+CHAPITRE VI.
+
+De la fécondité de l'Égypte. <a href="#p84">84</a>
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+Histoire des rois d'Égypte. <a href="#p92">92</a>
+Rois d'Égypte. <a href="#p95">95</a>
+
+LIVRE SECOND.
+
+HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+Caractère, mœurs, religion et gouvernement des
+Carthaginois. <a href="#p141">141</a>
+
+§ I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était
+une colonie. <a href="#p141">141</a>
+§ II. Religion des Carthaginois. <a href="#p143">143</a>
+§ III. Forme du gouvernement de Carthage. <a href="#p150">150</a>
+
+Suffètes. <a href="#p151">151</a>
+Le sénat. <a href="#p152">152</a>
+Le peuple. <a href="#p154">154</a>
+Le tribunal des cent. <a href="#p154">154</a>
+Défauts du gouvernement de Carthage. <a href="#p156">156</a>
+
+§ IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses
+et de sa puissance. <a href="#p159">159</a>
+§ V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la
+puissance de Carthage. <a href="#p161">161</a>
+§ VI. La guerre. <a href="#p163">163</a>
+§ VII. Les sciences et les arts. <a href="#p168">168</a>
+§ VIII. Caractère, mœurs, qualités des Carthaginois. <a href="#p172">172</a>
+
+SECONDE PARTIE.
+
+Histoire des Carthaginois. <a href="#p176">176</a>
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la
+première guerre punique. <a href="#p176">176</a>
+Conquêtes des Carthaginois en Afrique. <a href="#p181">181</a>
+<span class="pagenum"><a name="p433" id="p433">433</a></span>
+Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. <a href="#p182">182</a>
+Conquêtes des Carthaginois en Espagne. <a href="#p183">183</a>
+Conquêtes des Carthaginois en Sicile. <a href="#p187">187</a>
+
+CHAPITRE II.
+
+Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique
+jusqu'à sa destruction. <a href="#p226">226</a>
+Article I. Première guerre punique. <a href="#p227">227</a>
+Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. <a href="#p254">254</a>
+Art. III. Seconde guerre punique. <a href="#p269">269</a>
+Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. <a href="#p270">270</a>
+Déclaration de la guerre. <a href="#p278">278</a>
+Commencement de la seconde guerre punique. <a href="#p280">280</a>
+Passage du Rhône. <a href="#p282">282</a>
+Marche qui suivit le passage du Rhône. <a href="#p284">284</a>
+Passage des Alpes. <a href="#p288">288</a>
+Entrée dans l'Italie. <a href="#p293">293</a>
+Combat de cavalerie près du Tésin. <a href="#p294">294</a>
+Bataille de la Trébie. <a href="#p298">298</a>
+Bataille de Trasimène. <a href="#p304">304</a>
+Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. <a href="#p308">308</a>
+État des affaires en Espagne. <a href="#p314">314</a>
+Bataille de Cannes. <a href="#p315">315</a>
+Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. <a href="#p323">323</a>
+Affaires d'Espagne et de Sardaigne. <a href="#p327">327</a>
+Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. <a href="#p328">328</a>
+Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. <a href="#p330">330</a>
+Défaite et mort d'Asdrubal. <a href="#p332">332</a>
+Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé
+consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. <a href="#p336">336</a>
+Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. <a href="#p341">341</a>
+Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la
+seconde guerre punique. <a href="#p344">344</a>
+Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de
+la seconde guerre punique. <a href="#p349">349</a>
+Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. <a href="#p351">351</a>
+§ I. Suite de l'histoire d'Annibal. <a href="#p351">351</a>
+Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la
+justice et les finances. <a href="#p352">352</a>
+Retraite et mort d'Annibal. <a href="#p355">355</a>
+Éloge et caractère d'Annibal. <a href="#p364">364</a>
+§ II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi
+de Numidie. <a href="#p369">369</a>
+
+Art. IV. Troisième guerre punique. <a href="#p377">377</a>
+Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion
+l'Africain. <a href="#p407">407</a>
+Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. <a href="#p416">416</a>
+</pre>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
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+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by
+Charles Rollin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 ***
+
+***** This file should be named 27694-h.htm or 27694-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+</pre>
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