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diff --git a/27694-h/27694-h.htm b/27694-h/27694-h.htm new file mode 100644 index 0000000..532a3e1 --- /dev/null +++ b/27694-h/27694-h.htm @@ -0,0 +1,23183 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Histoire ancienne Tome I, par Rollin</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; text-align: left; color: #0d5b75;} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.linenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.pagenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by Charles Rollin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 + Histoire Ancienne Tome 1 + +Author: Charles Rollin + +Editor: Jean-Antoine Letronne + +Release Date: January 3, 2009 [EBook #27694] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + +<h2>ŒUVRES</h2> + +<h5>COMPLÈTES</h5> + +<h1>DE ROLLIN.</h1> + +<h4>NOUVELLE ÉDITION,</h4> + +<h5>ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES,</h5> + +<h3>PAR M. LETRONNE,</h3> + +<h5>MEMBRE DE L'INSTITUT</h5> + +<h6>(ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).</h6> + +<hr class="short"> + +<h3>HISTOIRE ANCIENNE.</h3> + +<h3>TOME I.</h3> +<br><br> + +<p class="mid">PARIS,<br> + +DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,</p> + +<h5>IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.</h5> +<hr class="short"> + +<h4>M DCCC XXI.</h4> + +<br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="III" id="III">III</a></span></p> + +<h3>ŒUVRES</h3> + +<h6>COMPLÈTES</h6> + +<h2>DE ROLLIN.</h2> + +<hr class="short"> + +<h5>TOME PREMIER.</h5> + +<p><span class="pagenum"><a name="IV" id="IV">IV</a></span></p> + +<pre> + + À PARIS, + + { FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires, + { rue Jacob, no 24; +CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59; + { BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6; + { VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25. +</pre> + +<br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="V" id="V">V</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<h4>DE L'AUTEUR</h4> + +<h5>DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES</h5> + +<h6>JOINTS À CETTE ÉDITION.</h6> + +<hr> + +<p>Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une +édition critique des œuvres historiques de Rollin. +Il est en effet reconnu que Rollin n'a point également +soigné toutes les parties du grand ensemble +d'histoire dont il a fait présent à la France. Ne +pouvant examiner avec assez d'attention le sens de +certains passages difficiles qui auraient exigé un +examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois +à des versions inexactes. Le temps lui a +manqué pour remonter toujours à la source des +faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage +les résultats des travaux de ses prédécesseurs, sans +les soumettre à l'épreuve d'un nouvel examen: c'est +ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une +candeur admirables.</p> + +<p>On ne saurait donc être surpris de ce que ses +ouvrages historiques renferment quelques erreurs +<span class="pagenum"><a name="VI" id="VI">VI</a></span> +de détail, dont une critique malveillante s'est servie +pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans +le siècle dernier, Rollin a été violemment attaqué +par des pédants jaloux du succès de son Histoire +ancienne, ou par des hommes qui ne lui pardonnaient +point d'avoir composé un livre d'histoire +dicté par l'amour de la religion. Les critiques +pointilleuses et mesquines d'un abbé Bellanger, +qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un +mot de grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés +par mille échos, ont contribué à répandre l'opinion, +nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne +et l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, +et sont remplies d'erreurs de tout genre, de +réflexions niaises et puériles, de contes rassemblés +sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner +la lecture; mais ils en ont diminué l'autorité +et le poids, en exagérant le nombre des fautes qui +peuvent s'y trouver.</p> + +<p>Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre +à ces ouvrages une grande partie de l'autorité +qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever +dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les +lecteurs prévenus, ou qui manquent du loisir nécessaire +pour examiner les faits par eux-mêmes; +c'était de réduire à leur juste valeur les critiques +dont les écrits de Rollin ont été l'objet, en publiant +<span class="pagenum"><a name="VII" id="VII">VII</a></span> +pour la première fois une édition qui offrît, +sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications +et les éclaircissements nécessaires.</p> + +<p>Le traducteur<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> italien de l'Histoire ancienne avait +déjà essayé de suppléer à quelques défauts qu'il +avait cru remarquer dans cette histoire; mais nous +n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie, +d'insérer une multitude d'additions dans le texte +même: à l'inconvénient d'être diffuses et fort insignifiantes, +ces additions joignent celui de dénaturer +l'ouvrage original.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> <i>Storia Antica</i> di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.</blockquote> + +<p>Notre méthode est entièrement différente. En +premier lieu, nous conservons absolument intact +le texte original, pour lequel nous avons suivi +l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur; +toutes les citations, les notes, ont été textuellement +reproduites; nous ne nous sommes permis de changements +que pour corriger les nombreuses inexactitudes +qui s'étaient glissées dans l'orthographe de +certains noms propres, dans l'indication des auteurs +cités; ou les fautes qui défiguraient plusieurs +citations de textes grecs et latins.</p> + +<p>Nos observations sont rejetées au bas des pages, +et se trouvent ainsi entièrement séparées du texte. +Il y avait, dans cette méthode même, un écueil à +redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les +<span class="pagenum"><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></span> +notes et les observations, au point de faire réellement +un ouvrage à côté de celui de Rollin, et de +surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait +déplacé, qui eût brisé continuellement la narration, +et en eût détruit l'intérêt. Nous croyons +avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans les +limites indiquées par la nature même de l'ouvrage. +Nos observations, bornées à ce qu'il y a d'essentiel, +sont de deux espèces: les unes ont pour objet de +rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; +les autres contiennent, soit l'indication d'une particularité +négligée par l'historien, mais nécessaire +pour la connaissance parfaite du trait historique qu'il +rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut +avoir de douter des faits qu'il a présentés comme +certains, ou de croire à quelques autres qu'il a +donnés comme douteux. Ces notes sont en général +fort courtes et précises: quelques-unes, en petit +nombre, ont plus d'étendue; mais l'importance ou +l'intérêt du sujet rendait nécessaires de plus grands +développements.</p> + +<p>Il est presque inutile d'avertir que nos observations +ne portent que sur des faits matériels, jamais +sur des opinions: les digressions de l'auteur, ses réflexions, +sa manière de voir et de juger les choses, +de saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire +sacrée, constituent son caractère particulier, +<span class="pagenum"><a name="IX" id="IX">IX</a></span> +pour ainsi dire sa physionomie; et nous en avons +scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il +nous eût été facile de mettre quelquefois notre +opinion en regard de celle de l'auteur; mais quelle +eût été la plus vraie des deux?</p> + +<p>Nous nous sommes également interdit des discussions +générales sur la chronologie de l'ancienne +Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a sur-tout +évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il +s'est contenté de suivre principalement Ussérius et +Fréret: il a le soin d'en prévenir ses lecteurs. Que +les systèmes de ces hommes habiles prêtent à quelques +difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul +doute: il faudrait de longues discussions pour les faire +ressortir, et sur-tout pour les lever; et, quand on +y parviendrait, serait-on sûr de ne les avoir point +remplacées par d'autres difficultés plus grandes +encore? En de telles matières, où l'on voit autant +d'opinions différentes qu'il y a de gens qui s'en +occupent, le difficile n'est pas de faire un système, +c'est d'en faire un plus probable de tous points que +celui qu'on a la prétention de détruire. Nous nous +sommes donc contentés de donner quelques observations +de détail.</p> + +<p>Nous en dirons autant des notions géographiques +par lesquelles Rollin a commencé l'histoire de +chaque pays: ces notions sont toujours incomplètes, +<span class="pagenum"><a name="X" id="X">X</a></span> +mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage; +il le pouvait sans peine. Nous nous sommes +donc bornés à quelques notes sur ce qui pouvait +s'y trouver d'inexact, sans insister davantage; d'autant +plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre +de géographie qui ne renferme plus de détails sur +ce sujet.</p> + +<p>Un article important, et qui avait besoin de rectifications +continuelles, est celui de l'évaluation +des mesures et des monnaies anciennes: les recherches +qu'on a faites depuis Rollin ont modifié +sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les +mesures itinéraires, nous nous sommes servis des +travaux les plus récents. L'évaluation des monnaies +grecques et romaines a été établie sur les bases +dont nous avons démontré la certitude dans un +ouvrage spécial<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. A la fin de l'histoire romaine, +nous placerons un exposé des principes sur lesquels +reposent ces diverses évaluations, et des +tableaux dressés d'après ces principes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> <i>Considérations générales sur +l'évaluation des monnaies grecques +et romaines et sur la valeur de l'or +et de l'argent avant la découverte +de l'Amérique</i>, chez F. Didot.</blockquote> + +<p>Toutes les notes qui nous appartiennent sont +suivies de la lettre--L.</p> + +<p>Quand il nous arrive de compléter une note de +l'auteur, par une addition qui nous paraît nécessaire, +<span class="pagenum"><a name="XI" id="XI">XI</a></span> +cette addition est précédée des deux traits ==, et +suivie de la même lettre--L.</p> + +<p>Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre +en marge une citation qui avait échappé à l'auteur; +ou l'indication du livre et de la page, quand il ne +l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées +entre crochets [].</p> + +<p>Nous ferons quelques modifications et additions +à l'atlas de d'Anville qu'on joint ordinairement aux +œuvres de Rollin: elles seront spécifiées dans un +avertissement particulier qui sera mis en tête de cet +atlas.</p> + +<p class="rig">L.</p><br> + +<p>Paris, 20 décembre 1820.</p> + +<hr class="short"> +<br><br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>ÉLOGE</h2> + +<h1>DE ROLLIN,</h1> + +<h4>DISCOURS</h4> + +<h6>QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE</h6> + +<h5>DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE,</h5> + +<h6>DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818;</h6> + +<h4>PAR SAINT-ALBIN BERVILLE,</h4> + +<h6>AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS.</h6> + +<hr class="short"> + +<p class="rig">Nocturnâ versate manu, versate diurnâ. +HORAT.</p><br><br> + +<p>La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève. +Par elle, ses facultés deviennent des talents; ses penchants, +des vertus; par elle se perpétuent d'âge en âge, +avec les traditions de la science, les leçons de la sagesse. +Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter +constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs. +Lycurgue fonde sur son pouvoir les lois qu'il +donne à son peuple; Platon, le code qu'a rêvé son génie; +magistrat et père à-la-fois, Caton honore la pourpre +consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il +<span class="pagenum"><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></span> +est un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se +propose pour objet la perfection de l'homme: art aussi +grand dans son but qu'immense dans ses détails; d'autant +plus noble, qu'il n'offre point, pour les soins qu'il +commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement +flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat, +qu'il faut montrer la vérité à des yeux faibles encore, +éclairer l'intelligence sans instruire les passions, et préparer +les triomphes de la vertu sans altérer la sécurité +de l'innocence!</p> + +<p>Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora +sa carrière par des talents et des vertus. Pour le louer, +il suffit de raconter ce qu'il a fait, de montrer ce qu'il +a été. Je n'offenserai point, par le faste de mes louanges, +la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa gloire; +mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son +ombre ne repoussera point cet éloge.</p> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE.</h3> + +<p>Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette +belle partie de l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait +aux Romains, les écrits des anciens y conservèrent +le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce germe resta +long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient +une barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples +n'existaient que pour la servitude, les grands n'existaient +que pour les combats; l'instruction était renfermée dans +les cloîtres, et plusieurs siècles dûrent s'écouler avant +qu'elle pût se répandre dans les rangs de la société. +Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique +une révolution salutaire, les études commencèrent +à refleurir: c'est alors qu'un établissement dont l'origine +se perd dans la nuit des âges, l'Université, exerça sur +l'enseignement une utile influence. L'éducation, auparavant +<span class="pagenum"><a name="XV" id="XV">XV</a></span> +livrée au hasard, prit dans son sein une forme +régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté +parmi les générations naissantes; les traditions de +l'antiquité hâtèrent, en se propageant, le retour des lumières; +et la raison humaine s'affranchit par degrés des +liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.</p> + +<p>Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé +dans les leçons des Gerson, des Hersan, les saines doctrines +de l'enseignement, et cet amour de l'antiquité, +qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme +dans les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été +de leurs succès: des réformes salutaires, de sages innovations, +avaient marqué sa carrière. Une disgrâce vient +arrêter le cours de ses travaux: l'homme de paix renonce +sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi +de faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: +il lègue à l'enseignement public les fruits de sa +longue expérience; il éclaire comme écrivain ceux qu'il +ne lui est plus permis de guider comme instituteur.</p> + +<p>Rollin, dans le <i>Traité des Études</i>, n'a point prétendu, +ainsi qu'un philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de +nouvelles bases; il n'a voulu que rassembler des traditions +consacrées par l'usage. Toutefois, s'il n'a point cette +audacieuse indépendance de l'auteur d'<i>Émile</i>, qui remonte +par la pensée à la source de nos institutions pour +leur imprimer, du haut de son génie, une direction +nouvelle, il s'éloigne également de cette superstition du +passé, qui subroge l'usage aux droits de la raison, et +compte les années au lieu de peser les avantages. Rousseau, +dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation +des principes; mais, dominé par une imagination +impérieuse, il a quelquefois abusé de la vérité. +Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but plutôt que +de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver +<span class="pagenum"><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></span> +des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle +point les réformes, mais il les accepte des mains +de l'expérience. Un autre écrivain, qui souvent a servi +de guide à l'auteur du Traité des Études; qui, en voulant +former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme +de bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu, +Quintilien, interdit aux soins paternels l'ouvrage de +l'éducation. Il veut développer par l'émulation nos facultés +naissantes, et paraît craindre qu'amollis par les +douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son ressort +et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant +cette exclusion rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez +rendu justice à cette éducation qui ne sépare point ceux +qu'unit la nature; qui permet de chercher la convenance +la plus parfaite entre les moyens de l'élève et le caractère +de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une +vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois +en danger de se ralentir: peut-être, en voulant +transporter de l'ordre politique dans l'ordre moral le +mobile puissant, mais délicat, de l'émulation, n'a-t-il +pas assez considéré le danger d'éveiller les passions avant +d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi qu'il +en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère; +d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois +le zèle de l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté +ces liens d'affection mutuelle, qui, formés au sein +de la famille par l'habitude et l'intimité, préparent à +l'ordre social la garantie des vertus domestiques.</p> + +<p>Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son +objet est invariable. Éclairer l'esprit par la science, la +raison par la morale, l'ame par la religion, tels sont les +soins que Rollin lui impose: c'est à la vertu de consacrer +le savoir; c'est à la piété de consacrer la vertu.</p> + +<p>Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent +<span class="pagenum"><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></span> +fixé la langue française, l'enseignement dut chercher +dans les langues anciennes des formes régulières et des +modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la France, +grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut +devenue à son tour une terre classique; l'usage, qui +devrait être l'expression de la raison universelle, et qui +n'est souvent que celle des erreurs dominantes, continua +de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits +venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il +en développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles +de l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde +une précision, une clarté que l'antiquité n'avait point +connue. Bientôt il nous transporte par l'étude loin de +la terre natale; il veut agrandir notre intelligence en +nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres mœurs, +d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les +rivages de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés +de cette langue, dépositaire des plus nobles créations de +l'esprit humain, et qui fut la langue du génie, parce +qu'elle fut celle de la liberté. De là il nous ramène vers +l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine +de nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois +la souveraine du monde, aujourd'hui le lien des +peuples civilisés: elle ne transmet plus les décrets des +vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les +paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez +belle encore.</p> + +<p>Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication +entre les hommes, devint un art, lorsque +ces communications, en se multipliant, eurent étendu +son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia +les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les +découvertes de la science, les destinées des hommes et +des peuples: la poésie l'arrondit en mètres harmonieux, +<span class="pagenum"><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></span> +l'orna de brillantes images. Fille de la religion et des passions +peut-être, la poésie peut se vanter d'une ancienne +origine et nous offre les premiers monuments que le génie +de la parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité +des âges, elle nous apparaît sous la majestueuse +figure d'Homère, d'Homère qui, pareil aux dieux qu'il +a chantés, semble avoir en partage une éternelle jeunesse. +A sa suite, se présente l'antiquité tout entière, +avec ce cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous +un ciel riant, l'influence d'une société vierge encore. +Combien l'on aime à retrouver, dans ces tableaux des +vieux âges, l'empreinte de la nature, presque effacée de +nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature, +principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir +ses premiers traits, la peindre dans sa pureté native, +et leur goût, en la retraçant, sut l'embellir encore. C'est +elle que Rollin chérit dans leurs ouvrages; c'est elle qui +en relève le prix aux yeux de l'homme simple et sensible: +s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore touché +de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la +médiocrité, toujours impuissante et toujours téméraire, +osa secouer le joug d'une légitime admiration: le génie +moderne resta fidèle au génie de l'antiquité, et les Despréaux, +les Racine, ne rougirent point de s'avouer les disciples +de ceux dont peut-être ils avaient droit de se +déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs +ont voulu fonder en poésie une religion nouvelle, +ils ont tenté de nous éblouir par le prestige de +quelques beautés originales recueillies dans la littérature +informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu +ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos +écrivains une source où l'imagination puisera quelquefois +des couleurs; mais le goût ira toujours chercher ses modèles +parmi ces hommes des siècles éloignés, qui furent +<span class="pagenum"><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></span> +nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter, +parce qu'ils n'ont imité que la nature.</p> + +<p>Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point +l'adorateur de leurs défauts: il sait voir des taches dans +leurs écrits: les anciens n'étaient-ils pas des hommes? +mais ses principes, ses remarques, son style même, révèlent +encore en lui le sentiment profond, le sûr discernement +de leurs beautés. Ce même discernement ne +brille pas moins dans les jugements qu'il porte sur ses +contemporains; et ce n'est pas son moindre titre de +gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de Bossuet.</p> + +<p>Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette +fille de la liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents +la tribune de Rome et d'Athènes. Parmi nous, lorsque +la liberté, encore écartée du corps politique, s'était +réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire évangélique +lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, +dans le caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, +cette indépendance que les Cicéron et les Démosthène +avaient trouvée dans les institutions de leur patrie. +Mais la tribune aux harangues resta fermée pour elle, et, +dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on cherche +en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle +de la patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si +noble sujet des inspirations dignes d'un si noble théâtre. +Un tel oubli, qui accuse les institutions contemporaines, +ne serait plus possible aujourd'hui. Français, une gloire +nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos Massillon ont +illustré par les triomphes du génie leur auguste ministère: +à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, +et ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples +libres, après le culte de la Divinité, il est encore une +religion, celle de la Patrie.</p> + +<p>En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de +<span class="pagenum"><a name="XX" id="XX">XX</a></span> +l'éloquence, Rollin n'oublie pas des études plus austères, +mais non moins utiles. Puisque l'éducation ne peut embrasser +le cercle entier des connaissances humaines, +forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à +celle qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; +l'histoire, cette perpétuelle allégorie qui, sous les +traits du passé, nous montre le présent et l'avenir. Il +jette en passant un regard sur la fable, dont les riants +mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont +l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce +luxe indigent de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; +il ne veut point fatiguer l'esprit d'une instruction +stérile, et c'est au profit de la raison qu'il cultive le +savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner des trésors +dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se +propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. +Le savoir n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche +de la vertu, ou qu'un instrument dont elle doit +diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et de l'humanité. +Comptables envers la société, comme envers la nature, +de l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en +régler le cours, et de nous faire aimer le bien en nous +facilitant les moyens de l'accomplir. Des études que +Rollin nous prescrit, la première est celle de nos devoirs. +En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout +à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour +éclairant l'exemple par le précepte, autorisant le +précepte par l'exemple, il appelle au secours de la morale +l'expérience des siècles passés. Les fastes de l'antiquité +sont pour lui un répertoire inépuisable de salutaires instructions: +c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat l'avarice; +avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour +de la patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, +il examine la vertu dans son alliance avec le +<span class="pagenum"><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></span> +pouvoir, préparant le bonheur des hommes et la prospérité +des états. Il ne sépare point la politique de la justice: +comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la +morale à la science du gouvernement, et peut-être ce +vœu de la vertu est-il aussi un conseil de la sagesse.</p> + +<p>Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, +que j'aimerais à rappeler ces pages éloquentes de +raison et de bonté, où le vertueux recteur, en exposant +les devoirs des hommes qui président à l'instruction publique, +fait, sans y songer, sa propre histoire, et se +peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus +beau traité de morale que ces instructions où respire une +si tendre sollicitude, une onction si pénétrante, une si +touchante modestie, un respect si vrai pour les mœurs, +pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est +facile encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux +hommes, il me semble que ce serait là son langage.</p> + +<p>C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, +et c'est par la philosophie qu'il veut nous y +conduire; car la vraie religion est sœur de la vraie philosophie. +Rollin ne veut point fonder sur les ruines de +la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui +l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme +est à ses yeux la perfection de la morale, et, s'il +évoque les vertus du paganisme, ce n'est point pour leur +insulter par un injuste dédain, mais pour apprendre au +chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien éloigné +sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion +de douceur et de paix, fait une religion de terreur, +apprend le remords à l'innocence même et précipite +dans l'incrédulité par le désespoir, il dit ses bienfaits et +non ses vengeances; il rassure l'homme et ne l'effraie +pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré +trop rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits +<span class="pagenum"><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></span> +si semblables à ceux de la vertu! Sans doute, il est plus +pur, cet héroïsme qui se montre supérieur à l'éloge même +et n'écoute point le retentissement de ses actions dans +l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la +louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur, +respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle +et les Démosthène, les Décius et les Émile.</p> + +<p>Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la +manière d'étudier l'histoire: elle va maintenant devenir +l'objet de ses travaux. Il n'interroge point les annales +des temps modernes, trop peu fécondes en nobles souvenirs; +il nous montre le genre humain sortant des mains +de la nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation +naissante. Héritières d'une société dégénérée, les +sociétés modernes n'ont pu répudier entièrement cette +funeste succession: trop long-temps leurs fastes ne présentent +que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la +corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire +de l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands +sujets d'étude, les institutions et les hommes. Les anciens +furent nos maîtres dans la liberté, et cette éducation +n'est pas leur moindre titre à notre reconnaissance. +C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière +qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé +le germe de cette belle constitution, digne d'être enviée +de Sparte même, et qui, balançant les pouvoirs les uns +par les autres, leur impose à tous l'heureuse nécessité +de la modération. C'est encore chez eux que nous admirons +ces grandes proportions de la nature humaine, +qui, en étonnant l'imagination, élèvent l'ame et sont +pour la morale ce que sont pour les arts les modèles du +beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau de la +religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est +plutôt fait pour être médité par l'âge mûr, que pour +<span class="pagenum"><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></span> +instruire la jeunesse. Dans son vol sublime, il plane sur +toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur les hauteurs, +pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La +rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails +sont l'instruction elle-même, quand c'est le discernement +qui les choisit.</p> + +<p>Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les +peuples les plus célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour +ont fleuri sur la terre. Au fond de ce mouvant +tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier berceau +de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse +entrevoir au loin comme une statue à demi voilée, et +cache dans la nuit des temps son origine inconnue, ses +obscures antiquités, ses douteuses traditions, sa religion +mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage, +un instant la rivale de Rome, et dont les destinées +vinrent échouer contre la puissance qui devait envahir +le monde. Ni ses nombreux vaisseaux, ni l'or que le +commerce attirait dans son sein, ni ces peuples qu'elle +attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces +bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu +balancer le double ascendant du patriotisme et du courage. +Un jour, une grande infortune viendra s'asseoir +sur ses ruines et sera consolée. Ici, j'entends, à travers +le silence des âges, le bruit lointain des empires qui +s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur +les bords de l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes +débris s'élève l'empire des Perses. Fondé par la discipline +et la valeur, bientôt avili par le despotisme, énervé par +la mollesse, à peine laisserait-il dans l'histoire un souvenir +de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à sa +suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le +char des triomphateurs.</p> + +<p>Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé +<span class="pagenum"><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></span> +la nôtre, l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce +sont les archives de nos ancêtres, que Rollin met sous +nos yeux. Originaire des contrées orientales, mais semblable +pour elles à ces germes qui se développent loin +de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter +ses racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent +sur un espace étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, +aux rayons de la liberté, le génie et la vertu. +Athènes nous montre cette liberté, portée trop loin +peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent +orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses +erreurs du prestige des talents et de l'héroïsme. +Sparte, tempérant la démocratie par le pouvoir monarchique +et la monarchie par les lois, nous offre la +première trace de cette constitution ingénieuse, où +l'alliance de la royauté, de l'aristocratie et du gouvernement +populaire produit l'égalité sans confusion, l'indépendance +sans anarchie, et la subordination sans +esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève contre +ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce +colosse d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain +de la liberté. C'est un beau spectacle que cette lutte +entre la puissance et la vertu, où la vertu remporte la +victoire!</p> + +<p>Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que +l'ambition produit la servitude, et qu'aspirer à la domination, +c'est courir à l'esclavage. Deux cités rivales se +disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu les +descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant +un satrape les lauriers de Marathon et les cyprès des +Thermopyles. Bientôt s'élève dans son sein une puissance +nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce, abattue +par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous +Alexandre, et ratifie aux champs d'Arbelles le traité +<span class="pagenum"><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></span> +imposé par la victoire dans les plaines de Chéronée. Le +Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de sa liberté +le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes +qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, +nous la verrons briser ses fers, mais pour en reprendre +de nouveaux. La politique romaine ne l'affranchit un +instant que pour mieux l'asservir, et la Grèce, à son +tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots engloutiront +l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans +sa défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus +une civilisation nouvelle, et triomphants par les armes, +ils sont conquis par les mœurs. Rome, subjuguée par +les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son +orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et +ses orateurs vont perfectionner sur les rivages de la +Grèce une éloquence qui décidera des destinées du +monde.</p> + +<p>Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: +bien différent des Grecs, mais non moins admirable, +profond dans sa politique, immuable dans ses desseins, +sage dans les succès, inébranlable aux revers. La Grèce, +sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus +héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé +ses annales de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une +ambition, ce fut de régner sur l'univers. Dans la Grèce, +j'admire les hommes; chez les Romains, c'est le peuple +que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même, +respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et +le sang des citoyens, toujours uni contre l'ennemi du +dehors, suivant, à travers les révolutions de son gouvernement +et les vicissitudes de la fortune, un système +invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène +sans exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé +chez lui le pouvoir monarchique; le gouvernement +<span class="pagenum"><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></span> +populaire a succédé à l'aristocratie; mais si la constitution +change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces variations, +le peuple romain marche à son but, appuyé sur +la force de ses mœurs et sur la sagesse de sa politique. +Il grandit, il s'élance, il renverse tout ce qui résiste: sa +force s'accroît des succès de Pyrrhus, des triomphes +d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses portes: +Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; +elle n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. +Ses commencements ont été la rapine et le pillage: son +terme ne sera que l'empire du monde.</p> + +<p>Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans +mélange! si la politique n'avait souvent fait taire la justice, +et le patriotisme l'humanité! Mais ces citoyens si +généreux oublièrent trop qu'ils étaient des hommes. Et +qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde, +conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? +une brillante erreur, une faute imposante. Combien +Sparte fut plus sage! ainsi que Rome, instituée pour +la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome fit +l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en +abandonnant son principe; l'autre devait périr par son +principe même. Quel fruit recueillit-elle de sept cents +ans de victoires? l'esclavage. En dévorant l'univers, elle +engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une +proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès +vers la décadence, chaque triomphe un pas vers la +servitude. Son abaissement fut égal à sa grandeur, et +ses maux ont vengé les nations qu'elle avait opprimées. +Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau +énergique, retracé cette grande expiation: Rollin a jeté +un voile sur cette partie du tableau: non que les prestiges +de la prospérité, les séductions même de l'héroïsme +aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour +<span class="pagenum"><a name="XXVII" id="XXVII">XXVII</a></span> +l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux, +il en est une sur-tout que la sagesse elle-même doit +respecter, celle de la vertu.</p> + +<p>En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, +Rollin ne veut pas toutefois qu'un enthousiasme légitime +pour l'antiquité nous rende indifférents pour nos propres +annales. Peut-être va-t-il même trop loin, lorsqu'il +laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient, +sous la main du talent, balancer les brillants souvenirs +de la Grèce et de l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du +moins d'avoir revendiqué pour l'histoire nationale le +rang qui lui appartient dans le système des études. Ces +anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos +maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était +de graver dans les cœurs l'amour de la patrie: en parlant +aux enfants de la gloire de leurs pères, elle élevait leur +courage, et les avertissait de ne point dégénérer. Aux +jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une +émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi +les peuples cette force morale qui contraint la fortune +à respecter le malheur, et l'orateur d'Athènes consolait +par les trophées de Salamine les désastres de Chéronée. +Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin, +ramenons quelquefois nos regards sur les monuments +de notre histoire. Ils nous révéleront des destinées assez +brillantes. Il sied bien à une nation d'être orgueilleuse +d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa patrie; et cet +orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la +France.</p> + +<h3>DEUXIÈME PARTIE.</h3> + +<p>C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: +content d'être utile, il n'aspirait point à la renommée; +et cependant la renommée a proclamé ses travaux. Des +<span class="pagenum"><a name="XXVIII" id="XXVIII">XXVIII</a></span> +mains de l'adolescence, ses écrits ont passé dans celles +de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus +dans le monde. Quel charme les recommandait? la +bonté. C'est elle qui fait leur éloquence, et cette éloquence +vaut bien celle du génie: si elle fait goûter le +livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui, en lisant +Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses +paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur +et de simplicité! Ce n'est point la naïveté souvent hardie +de Montaigne, la bonhomie parfois maligne de La Fontaine; +la candeur, chez Rollin, tient à la pureté de +l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son +lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se +livre à vous avec tant d'abandon! Il aime le bien de si +bonne foi! Découvrez-vous en lui quelques prétentions? +Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point pour lui +qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il +n'impose point par un fastueux langage; il ne cherche +point à nous éblouir par l'éclat d'une pompeuse éloquence; +sa force est dans la raison: il n'entraîne point, +il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer. Un +tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, +et sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un +triomphe passager, quand elle a le talent pour auxiliaire; +mais elle ne garde point ses conquêtes. On subjugue +l'imagination, on séduit même le jugement; mais la +conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette +conviction trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits, +se réfugie souvent au fond de nos cœurs.</p> + +<p>Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me +répondrait sans doute que ce mérite suppose la hardiesse +de la pensée, l'énergie et la nouveauté de l'expression. +Rarement l'homme sans passion rencontre ces tours vifs, +ces traits frappants qui donnent au style une couleur prononcée. +<span class="pagenum"><a name="XXIX" id="XXIX">XXIX</a></span> +Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les +révèle que lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on +dans les écrits de Rollin ces paroles foudroyantes de +Pascal et de Bossuet, ces surprises de La Bruyère: également +éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de +la mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de +la douceur de Fénélon et du grand sens de Plutarque. +Cependant, sa manière n'est point d'emprunt: la bonté +lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il ressemble, +il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en +lisant ses ouvrages, je me figure entendre un de ces +vieillards des premiers âges du monde, assis au milieu +de sa nombreuse postérité, raconter à sa famille attentive +les faits des temps passés, lui révéler avec une simplicité +grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner +la vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le +respect pour la vieillesse. Le style de Rollin favorise cette +illusion; il a, pour ainsi dire, un parfum d'antiquité. Sa +clarté, son abondance harmonieuse et facile, rappellent +les beaux siècles de la littérature grecque et romaine, en +même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité +naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin, +n'exclut point cependant l'élégance; car l'élégance, +qui n'est qu'un choix fait par le goût dans les formes +du langage, a plus d'un caractère. Travaillée chez Fléchier, +riche et noble chez Massillon, attique et précise +chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement +fleurie dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans +ce style tempéré, qui peut-être est le plus difficile, parce +qu'il est le plus voisin des brillants défauts qui séduisent +le goût et corrompent le talent. Mais ce n'est pas lui +que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a +quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais +il n'imite ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe +<span class="pagenum"><a name="XXX" id="XXX">XXX</a></span> +de Pline le Jeune. Il s'occupe moins de parer l'expression +que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent les +ornements du style; Rollin se les permet.</p> + +<p>L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses +époques de la littérature. D'abord féconde en +tours oratoires, en riches développements, elle se resserre +et s'observe davantage, à mesure que les esprits, +plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus +difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors +à l'éloquence philosophique; le langage prend des formes +plus sévères; l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision, +la clarté à la profondeur. Le goût a changé sans +dégénérer encore: seulement le style, en voulant être +plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses +graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins +de franchise et de naïveté. C'est le temps des Tacite, +c'est celui des Montesquieu. Quelquefois cependant, le +génie ou les études d'un écrivain lui font devancer son +siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi +Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de +Bossuet, appartiennent par leur manières à l'époque suivante, +tandis que Rollin, écrivant dans le XVIIIe siècle, +rappelle dans toute sa pureté l'école de Fénélon. Ce caractère, +il le doit à l'imitation des écrivains du siècle +d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles, +et l'on reconnaît aisément qu'il s'est formé sur +eux. C'est même un phénomène assez remarquable que +Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir cultivé +l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant +élevé dans la littérature française au rang des classiques. +C'est qu'il avait étudié les anciens, non pour +devenir leur rival, mais pour épurer son goût, et pour +transporter dans une langue vivante les tours heureux, +la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes +<span class="pagenum"><a name="XXXI" id="XXXI">XXXI</a></span> +de l'antiquité. C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle +des chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV. Aussi, malgré +la juste estime qu'ont obtenue ses essais dans la langue +de Virgile, je les considère moins comme des titres littéraires +que comme de savantes études. Inventer est la +première condition de l'art d'écrire: comment cet art +pourrait-il exister quand la source de l'invention est +tarie, quand le langage, frappé d'immobilité, ne peut +plus seconder par les créations du style les créations de +la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie +des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique +Ausonie les idées que la société fait éclore sous le +ciel de la Gaule moderne? Rollin imita ces anciens philosophes +qui, pour instruire leur patrie, commençaient +par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez +eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité +et la sagesse.</p> + +<p>Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles +pour la manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans +un autre but, son talent a dû prendre un autre caractère. +L'austérité de Thucydide, l'énergique pénétration +de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin +a tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois, +en se mettant à sa portée, il ne descend point à son +niveau: sous des formes agréables, il cache une instruction +solide, et s'il tend la main à ses jeunes lecteurs, ce +n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les +élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité +trop facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est +crédule, c'est sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva +dans son ame les raisons de cette confiance. Et peut-on +le blâmer d'avoir environné de nobles illusions les +exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait +à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est +<span class="pagenum"><a name="XXXII" id="XXXII">XXXII</a></span> +laissée quelquefois surprendre à de fabuleux récits, s'il +n'a pas toujours porté le flambeau d'une critique sévère +sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées d'autorités +imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons +les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine, +et sur-tout n'oublions pas qu'il nous avait armés contre +la séduction avant de se laisser séduire. Jamais du moins +il ne permit à la partialité d'égarer sa plume et d'altérer +les révélations de l'histoire: il juge avec une constante +équité les institutions et les hommes, et son exemple est +une leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples +en retraçant leurs annales. Malheur à l'écrivain qui +suborne l'histoire au gré de ses passions! sa gloire n'est +jamais qu'une brillante ignominie, et son talent, en immortalisant +ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte.</p> + +<p>Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses +écrits, je pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut +en même temps un sage, un bienfaiteur de l'humanité; +je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut plus utile que +brillante; elle offre moins d'événements que de vertus. +Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières +dignités de l'enseignement public. Long-temps +il se dévoue à ce noble ministère: il consacre ses talents +à former des hommes pour la société, des citoyens pour +la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien +l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant +des devoirs d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices, +elle punit ce que la conscience pardonne, et +n'accepte pas la vertu même pour garant de l'innocence! +Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se soumet +sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution +a troublé sa destinée, sans altérer son ame. Il +emporte dans sa retraite l'estime publique, la paix du +<span class="pagenum"><a name="XXXIII" id="XXXIII">XXXIII</a></span> +cœur et les consolations de l'étude; il y trouve encore +des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les +regards des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait +sans doute davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs; +l'amitié, que la divinité a mise sur la terre pour +être la récompense de la vertu. Rollin était fait pour la +connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait satisfait +tous ses vœux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire +à sa vieillesse.</p> + +<p>Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer: +elle réconcilie avec la destinée. Hélas! la vie de +l'homme de lettres est si souvent troublée par des orages! +il y a si peu d'intelligence entre le talent et le bonheur! +Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la +fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un +philosophe a fait le devoir du législateur, et dont la religion +fait le devoir de tous les hommes, la modération.</p> + +<p>Essaierai-je ici d'établir un parallèle entre deux +hommes chers à notre mémoire? Je crains qu'on ne +m'accuse d'appeler à mon secours les lieux communs +d'une trop facile éloquence. Cependant, en faisant l'éloge +de Rollin, pourrais-je être blâmé de prononcer le nom +de Fénélon? Ne voyons-nous pas des deux côtés même +modestie, même douceur de sentiments et de style, +même sagesse dans les desirs, même charité dans le +cœur? Si nous voulons peindre un talent formé à l'école +de l'antiquité, la morale la plus pure, alliée à la plus +aimable indulgence, la vertu méconnue, mais résignée, +se consolant par son propre témoignage des rigueurs +du pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir +de modèles? Tous deux ont défendu la religion, et tous +deux, par leur vie, plus encore que par leurs écrits, +ont rendu témoignage des vérités qu'ils avaient enseignées. +<span class="pagenum"><a name="XXXIV" id="XXXIV">XXXIV</a></span> +Le monde rit de ces hommes du siècle, que l'amour +des vanités traîne au pied des autels, et qui, en +présence de la divinité, n'adorent que la fortune et le +pouvoir. Mais l'incrédulité même s'incline avec respect +devant la piété se dévouant à l'instruction de l'adolescence, +ou gravant dans le cœur des rois les leçons de +l'humanité. Peut-être, entre ces deux hommes vénérables, +ne peut-on remarquer qu'une seule différence: +l'ame de Fénélon fut plus tendre, celle de Rollin fut +plus paisible; l'imagination sensible et passionnée du +premier répandit plus d'éclat sur ses ouvrages; la raison +toujours calme du second répandit plus de bonheur sur +sa vie.</p> + +<p>Au moment où l'Europe, régénérée par les lumières, +dépouille enfin les derniers vestiges d'une longue barbarie, +où l'esprit humain achève la plus noble des conquêtes, +celle de la liberté, où les rois et les peuples, +éclairés par la philosophie, conspirent à fonder ces institutions +tutélaires dont les uns attendent leur gloire, +les autres leur bonheur, la France devait un hommage +public aux sages qui, en l'éclairant, ont préparé ses +nouvelles destinées, et l'homme dont les travaux eurent +pour objet, pendant soixante ans, la science de l'éducation, +n'était pas le moins digne de sa reconnaissance. +Aujourd'hui, cette science acquiert un caractère encore +plus solennel: chez les peuples libres, le ministère de +l'éducation n'est plus seulement une fonction honorable, +il devient un auguste sacerdoce. C'est elle qui affermira +nos institutions naissantes; c'est par elle que la génération +qui se prépare s'élèvera pour la liberté et pour +la patrie. Liberté! Patrie! noms chers et sacrés, soutiens +des mœurs et principes des vertus, les sentiments +<span class="pagenum"><a name="XXXV" id="XXXV">XXXV</a></span> +dont vous remplirez tous les cœurs y resteront +gravés en traits ineffaçables: vous frapperez, au sortir +du berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous +mêler aux études, aux plaisirs de l'adolescence; vous +ferez l'orgueil de l'âge mûr, et la consolation de la +vieillesse.</p> + +<hr class="short"> +<br><br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="XXXVII" id="XXXVII">XXXVII</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>A SON ALTESSE</h2> + +<h5>SÉRÉNISSIME</h5> + +<h3>MONSEIGNEUR</h3> + +<h5>LE DUC</h5> + +<h2>DE CHARTRES.</h2> + + +<hr> +<br> + +<p>Monseigneur,</p> + +<p>Lorsque je commençai l'Histoire Ancienne, +VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME était encore dans les +premières années de l'enfance, et ni l'ouvrage ni +l'auteur n'avaient l'avantage d'être connus de vous. +Souffrez que je fasse maintenant ce que je n'ai pu +faire alors, et qu'en finissant mon travail, il me soit +permis de le décorer du nom de VOTRE ALTESSE.</p> + +<p>Depuis que Monseigneur le duc d'Orléans a souhaité +que j'eusse l'honneur d'assister quelquefois à +<span class="pagenum"><a name="XXXVIII" id="XXXVIII">XXXVIII</a></span> +vos études, j'ai été témoin par moi-même du compte +exact que vous avez rendu, presque toujours en sa +présence, de toute la suite de cette histoire; et ç'a +été pour moi une grande satisfaction de voir que +mon ouvrage, destiné principalement pour l'instruction +de la jeunesse, fût de quelque utilité à un +Prince dont l'éducation intéresse si vivement le +public. A-présent que vous êtes entré dans l'Histoire +Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de +guide; et vous y marchez à pas si rapides, que je +ne puis pas même vous suivre: mais j'ai du moins +le plaisir de voir et d'admirer vos progrès.</p> + +<p>Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer +des sentiments dignes de votre naissance, on a +eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner une +préférence marquée à l'Histoire sur tous les autres +exercices de littérature. C'est là proprement l'étude +des princes, capable plus qu'aucune autre de leur +former l'esprit et le cœur. Outre qu'elle leur présente +d'illustres modèles de toutes les vertus qui leur +conviennent, elle est en possession de leur dire la +vérité dans tous les temps, et de leur montrer jusqu'à +leurs fautes mêmes, sans craindre de blesser +la délicatesse de leur amour-propre. Comme la censure +qu'elle fait des vices ne leur est point personnelle, +elle n'a rien pour eux d'amer ni d'offensant. +Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre +son fils des défauts bas et indignes, qui ont terni +l'éclat de leurs belles actions et déshonoré leurs +<span class="pagenum"><a name="XXXIX" id="XXXIX">XXXIX</a></span> +règnes, ne sont-ce pas autant de leçons pour tous +les princes qui auraient le malheur de s'abandonner +aux mêmes excès?</p> + +<p>La timide vérité, rarement admise dans les palais +des grands, n'oserait leur faire des leçons à visage +découvert; elle emprunte la voix de l'Histoire, et, +cachée sous l'ombre de son nom, elle donne aux +princes, avec assurance, des avis que peut-être ils +ne recevraient jamais d'aucune autre part, tant on +craint de s'attirer leur disgrâce par de salutaires, +mais dangereuses, remontrances.</p> + +<p>Vous détestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. +Vous ne souffrez qu'avec peine les plus +justes louanges. Vous aimez sincèrement la vérité, +lors même qu'elle pourrait ne vous être pas agréable. +Je n'oublierai jamais la sage réponse que vous +me fîtes dans une occasion où j'usais de la liberté +que vous m'aviez donnée de vous représenter tout +ce que je croirais pouvoir vous être utile. Bien loin +de vous en tenir offensé, vous daignâtes vous récrier +qu'à cette marque vous reconnaissiez que j'étais +de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il +me soit permis de le répéter après vous), vos bons +et solides amis seront ceux qui auront le courage de +vous dire la vérité, au péril même de vous déplaire; +mais malheureusement le nombre en sera toujours +fort petit.</p> + +<p>A leur défaut, l'Histoire, qui aura contracté de +bonne heure avec vous une espèce de familiarité, +<span class="pagenum"><a name="XL" id="XL">XL</a></span> +vous en fournira plusieurs, et d'un grand nom: un +Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, +un Trajan, et tant d'autres qui vous sont connus. +Que de belles choses, MONSEIGNEUR, ces grands +hommes auront à vous dire sur tout ce qui peut +rendre un prince véritablement estimable et aimable? +Quel facile accès ne trouveront-ils pas dans un cœur +comme le vôtre, bon, compatissant, docile, sans +hauteur et sans fierté! Nos Grecs et nos Romains +sont bien propres, MONSEIGNEUR, à détromper les +grands des fausses idées que souvent ils se forment +de la gloire et de la grandeur. On la fait consister +pour l'ordinaire dans un vain éclat d'actions brillantes, +ou dans le frivole appareil du faste et du +luxe: au lieu que ces héros de l'antiquité, tout +païens qu'ils étaient, n'avaient que du mépris pour +les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, +et ne se croyaient revêtus de la puissance que pour +faire du bien, et pour rendre les peuples heureux.</p> + +<p>Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, +quelque éclatantes qu'elles fussent, manquaient de +ce qui leur est le plus essentiel; et quoique un gouvernement +semblable à celui d'un Cyrus ou d'un +Trajan fût capable de faire en un sens le bonheur +des peuples, les princes seraient bien malheureux +eux-mêmes, s'ils se contentaient de ces fantômes de +vertus qui étaient sans ame et sans vie. Or cette ame +et cette vie, MONSEIGNEUR, c'est la piété, c'est la +crainte de Dieu, sans laquelle tout ce qu'il y a de +<span class="pagenum"><a name="XLI" id="XLI">XLI</a></span> +plus grand dans le monde n'est qu'un pur néant.</p> + +<p>Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, +MONSEIGNEUR, vous avez l'avantage de le trouver +sous vos yeux et à chaque instant dans la personne +d'un père en qui la piété relève toutes ses autres +excellentes qualités, et qui estime infiniment plus +le bonheur d'être chrétien, que le haut rang de +premier prince du sang de France. Puissiez-vous, +MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et même (je ne +crains point qu'il s'en trouve choqué) les surpasser! +Ce sont les vœux que je ne cesserai de faire pour +VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, et qu'elle agréera sans +doute beaucoup plus que tous les éloges dont je la +pourrais combler. Je suis avec un profond respect +et un parfait dévouement,</p> + +<p>MONSEIGNEUR,</p> + +<p class="mid">DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME</p> + +<p class="rig">Le très-humble et très-obéissant<br> +serviteur,</p><br><br><br><br> + +<p class="rig">C. ROLLIN.</p><br><br><br> + +<p><span class="pagenum"><a name="XLIII" id="XLIII">XLIII</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>PRÉFACE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>PARAGRAPHE PREMIER.</h4> + +<p class="mid"><i>Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport<br> +à la Religion.</i></p> + +<p><span class="side">Observer +dans l'Histoire, +outre les faits et la +chronologie:</span> + +L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point +qu'on y donnât une attention sérieuse et un temps +considérable, si elle se bornait à la stérile connaissance +des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche +des dates et des années où chaque événement s'est +passé. Il nous importe peu de savoir qu'il y a eu dans +le monde un Alexandre, un César, un Aristide, un +Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que +l'empire des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens, +et ce dernier à l'empire des Mèdes et des +Perses, qui ont été ensuite subjugués eux-mêmes +par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains.</p> + +<p><span class="side"> 1. La cause +de +l'élévation et +de la chute +des empires.</span> +Mais il est d'une grande importance de connaître +comment ces empires se sont établis, par quels degrés +et par quels moyens ils sont arrivés à ce point +de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur +solide gloire et leur véritable bonheur, et quelles +<span class="pagenum"><a name="XLIV" id="XLIV">XLIV</a></span> +ont été les causes de leur décadence et de leur +chute.</p> + +<p><span class="side">Le génie +et le +caractère +des peuples +et des grands +hommes:</span> +Il n'est pas moins important d'étudier avec soin +les mœurs des peuples, leur génie, leurs lois, leurs +usages, leurs coutumes; et sur-tout de bien remarquer +le caractère, les talents, les vertus, les vices +même de ceux qui les ont gouvernés, et qui, par +leurs bonnes ou mauvaises qualités, ont contribué +à l'élévation ou à l'abaissement des États qui les ont +eus pour conducteurs et pour maîtres.</p> + +<p>Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire +Ancienne, en faisant passer comme en revue +devant nous tous les royaumes et tous les empires +de l'univers, et en même temps tous les grands +hommes qui s'y sont distingués de quelque manière +que ce soit, et en nous instruisant, moins par des +leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde +l'art de régner, la science de la guerre, les +principes du gouvernement, les règles de la politique, +les maximes de la société civile et de la conduite +de la vie pour tous les âges et pour toutes les +conditions.</p> + +<p><span class="side">3. L'origine +et le progrès +des arts et +des sciences.</span> +On y apprend aussi, et ce ne doit point être une +chose indifférente pour quiconque a du goût et de +la disposition pour les belles connaissances; on y +apprend comment les sciences et les arts ont été +inventés, cultivés, perfectionnés; on y reconnaît, +et l'on y suit comme de l'œil, leur origine et leurs +progrès; et l'on voit avec admiration que plus on +<span class="pagenum"><a name="XLV" id="XLV">XLV</a></span> +s'approche des lieux où les enfants de Noé ont +vécu, plus on y trouve les sciences et les arts dans +leur perfection: au lieu qu'ils paraissent oubliés ou +négligés à proportion que les peuples en ont été +dans un plus grand éloignement; de sorte que quand +on a voulu les rétablir, il a fallu remonter à l'origine +d'où ils étaient partis.</p> + +<p>Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets, +quelque importants qu'ils soient, parce que je les +ai traités ailleurs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> avec étendue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Second volume de la <i>Manière d'étudier</i>.</blockquote> + +<p><span class="side">4. Observer +principalement +ce qui +a rapport +à la religion.</span> +Mais un autre objet, infiniment plus intéressant, +doit attirer notre attention. Car quoique l'histoire +profane ne nous parle que de peuples abandonnés +à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés +à tous les déréglements dont la nature humaine, +depuis la chute du premier homme, est devenue +capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu, +sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable +avec laquelle sa providence conduit tout +l'univers.</p> + +<p>Si<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> l'intime conviction de cette dernière vérité +élevait, selon la remarque de Cicéron, le peuple +romain au-dessus de tous les peuples de la terre, +on peut assurer de même que rien ne relève plus +l'Histoire au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, +<span class="pagenum"><a name="XLVI" id="XLVI">XLVI</a></span> +que d'y trouver empreintes presque à chaque +page des traces précieuses et des preuves éclatantes +de cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en +maître souverain; que c'est lui qui fixe et le sort +des princes, et la durée des empires; et<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> qu'il transporte +les royaumes d'un peuple à un autre pour +punir les injustices et les violences qui s'y commettent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> «Pietate ac religione, atque hàc +uni sapientiâ quòd Deorum immortalium +numine omnia regi gubernarique +perspeximus, omnes gentes +nationesque superavimus.» (Orat. <i>de +Arusp. respons</i>. n. 19.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> «Regnum a gente in gentem +transfertur propter injustitias, et injurias, +et contumelias, et diversos +dolos.» (<i>Eccl</i>. 10, 8.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Dieu a pris +un soin plus +particulier +de +son peuple.</span> +Il faut avouer qu'en comparant la manière attentive, +bienfaisante, sensible dont il gouvernait +autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes +les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci +lui ont été indifférentes et étrangères. Dieu regardait +la nation sainte comme son domaine propre, +et comme son héritage. Il y demeurait comme un +maître dans sa maison, et comme un père dans sa +famille. Israël était son fils, et son fils premier-né. Il +avait pris plaisir à le former dès son enfance, et à +l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui +par ses oracles; il le gouvernait par des hommes +miraculeux; il le protégeait par les merveilles les plus +étonnantes. A la vue de tant de glorieux priviléges, +qui ne s'écrierait avec le Prophète: <span class="side"> Isaï. 33, 21.</span> «Ce n'est que +dans Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et +sa magnificence!» <i>Solummodò ibi magnificus est +Dominus noster.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="XLVII" id="XLVII">XLVII</a></span></p> + +<p><span class="side"> Mais il veille +sur tous les +peuples +de la terre.]</span> + +<p>Cependant ce même Dieu, quoique oublié par les +nations, et quoiqu'il parût les avoir oubliées, exerçait +toujours sur elles un empire souverain, qui, +pour être caché sous le voile des événements ordinaires +et d'une conduite purement humaine, n'en +était ni moins réel, ni moins divin. <span class="side"> Ps. 23, 1.</span> Toute la terre +est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les hommes +qui la remplissent sont également son ouvrage; et +il n'a garde de le négliger. Ce serait une erreur bien +injurieuse à Dieu, que de penser qu'il n'est le maître +que d'une seule famille, et non le maître de toutes +les nations.</p> + +<p><span class="side"> Il a présidé à +la dispersion +des hommes +après +le déluge.</span> +On reconnaît cette importante vérité en remontant +jusqu'à l'antiquité la plus reculée, et jusqu'à +l'origine primitive de l'histoire profane, je veux dire +jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans +les différentes contrées de la terre où ils s'établirent. +La liberté, le hasard, les vues d'intérêt, le goût pour +certains pays, et d'autres motifs pareils, furent, ce +semble, les seules causes des choix différents que +firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend +qu'au milieu de la confusion et du trouble qui suivirent +le changement subit qui se fit dans le langage +des descendants de Noé, Dieu présida invisiblement +à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations, +que rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut +lui qui conduisit<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> et plaça tous les hommes selon les +<span class="pagenum"><a name="XLVIII" id="XLVIII">XLVIII</a></span> +<span class="side"> Genes. 11, +8 et 9.</span> +règles de sa miséricorde et de sa justice: <i>Dispersit +et divisit eos Dominus in universas terras.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Les Anciens même, au rapport +de Pindare (<i>Olymp.</i> Od. 7), avaient +retenu quelque idée que la dispersion +des hommes ne s'était point faite au +hasard, et qu'ils avaient été placés +par les ordres de la Providence.</blockquote> + +<p>Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention +particulière sur le peuple qu'il devait un jour s'attacher. +Il marqua la place qu'il lui destinait. Il la fit +garder par un autre peuple laborieux, qui s'appliqua +à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage +futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles +qu'il en mit alors en possession, sur le nombre des +familles d'Israël quand il serait temps de le lui +rendre; et il ne permit à aucune des nations qui +n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par +Noé contre Chanaan, d'entrer dans un héritage qui +devait être restitué tout entier aux Israélites. <span class="side"> [Deuteron. +xxxii. 8.]</span> <i>Quando +dividebat Altissimus gentes, quando separabat +filios Adam, constituit terminos populorum juxta +numerum filiorum Israel.</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a> Mais cette attention particulière +de Dieu sur son peuple futur n'est point +contraire à celle qu'il eut sur tous les autres peuples, +attestée clairement par les deux passages de l'Écriture +que j'ai cités, qui nous apprennent que toute +la suite des siècles lui est présente, qu'il n'arrive +rien dans le monde que par son ordre, et que d'âge +en âge il en règle tous les événements. <span class="side"> [Eccles. 39, +19, 22, 25.]</span> <i>Tu es Deus +conspector seculorum... A seculo usque in seculum +respicis.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> «Quand le Très-Haut a fait la +division des peuples, quand il a +séparé les enfants d'Adam, il a +marqué les limites des peuples selon +le nombre des enfants d'Israël +(qu'il avait en vue).» C'est un des +sens qu'on donne à ce passage, et +qui paraît fort naturel.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="XLIX" id="XLIX">XLIX</a></span> + +<p><span class="side"> Dieu seul a +réglé le sort +de tous les +empires, soit +par rapport +à son peuple, +soit par +rapport au +règne +de son Fils.</span> +Il faut donc regarder comme un principe incontestable, +et qui doit servir de base et de fondement +à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence +divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné +l'établissement, la durée, la destruction des +royaumes et des empires, soit par rapport au plan +général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui +met un ordre et une harmonie merveilleuse dans +toutes les parties qui le composent; soit en particulier +par rapport au peuple d'Israël, et encorevue: +plus par rapport au Messie, et à l'établissement de +l'Église, qui est sa grande œuvre, et le but de tous<span class="side"> Act. 15, 18.</span> +ses autres ouvrages, toujours présent à sa +<i>Notum a seculo est Domino opus suum</i>.</p> + +<p>Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures +une partie des liaisons que plusieurs peuples +de la terre ont eues avec le sien; et le peu qu'il +nous en a découvert répand une grande lumière +sur l'histoire de ces peuples, dont on ne connaît +que la surface et l'écorce, si l'on ne pénètre plus +avant par le secours de la révélation. C'est elle qui +expose au grand jour les pensées secrètes des princes, +leurs projets insensés, leur fol orgueil, leur impie +et cruelle ambition; qui manifeste les véritables +causes, et les ressorts cachés des victoires et des défaites +des armées, de l'agrandissement et de la décadence +des peuples, de l'élévation et de la ruine +des États; et, ce qui est le principal fruit de l'Histoire, +c'est elle qui nous apprend le jugement que Dieu +<span class="pagenum"><a name="L" id="L">L</a></span> +porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par +conséquent l'idée que nous devons nous en former.</p> + +<p><span class="side"> Rois +puissants, +employés +pour punir +ou pour protéger +Israël.</span> +Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord +servit comme de berceau à la nation sainte; qui se +changea ensuite pour elle<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> en une dure prison et +en une fournaise ardente, et qui devint enfin le +théâtre des plus étonnantes merveilles que Dieu ait +opérées en faveur d'Israël: les grands empires de +Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves +de la vérité que j'établis ici.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> + «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum +(<i>Exod.</i>, 6, 6). De fornace +ferrea Ægypti.» (<i>Deuteronom.</i> 4, +20.)</blockquote> + +<p>Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar, +Salmanasar, Sennachérib, Nabuchodonosor, et plusieurs +autres, étaient entre les mains de Dieu comme +autant d'instruments dont il se servait pour punir +les prévarications de son peuple. <span class="side"> Isaï. 5, 25-30, +10, 28-34, +13, 4 et 5.</span> Il les appelait, +selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités de la +terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait +lui-même l'épée en main; il réglait leur marche jour +par jour; il remplissait leurs soldats de courage et +d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables et invincibles, +répandait à leur approche la terreur et +l'effroi.</p> + +<p>La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire +entrevoir la main invisible qui les conduisait; mais,<span class="side"> Sennacherib</span> +dit l'un d'entre eux au nom de tous les autres: «C'est +par la force de mon bras que j'ai fait ces grandes +choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé.</p> + +<span class="pagenum"><a name="LI" id="LI">LI</a></span> + +<p>J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai +pillé les trésors des princes, et, comme un conquérant, +j'ai arraché les rois de leurs trônes. Les +peuples les plus redoutables ont été pour moi +comme un nid de petits oiseaux qui s'est trouvé +sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous +les peuples de la terre, comme on ramasse quelques +œufs (que la mère a abandonnés); et il ne s'est +trouvé personne qui osât seulement remuer l'aile, +ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.»</p> + +<p>Mais ce prince si grand et si sage à ses propres +yeux, qu'était-il à ceux de Dieu? Un ministre +subalterne, un serviteur mandé par son maître, une +verge et un bâton dans sa main: <span class="side"> Isaï. 10, 5.</span> <i>Virga furoris mei +et baculus ipse est.</i> Le dessein de Dieu était de corriger +ses enfants, et non de les exterminer. Mais +Sennachérib avait résolu de tout perdre et de tout +détruire: <span class="side"> Isaï. 10, 7.</span> <i>Ipse autem non sic arbitrabitur, sed ad +conterendum erit cor ejus.</i> Que deviendra donc cette +espèce de combat entre les desseins de Dieu et +ceux de ce prince? Lorsqu'il se croyait déjà maître <span class="side"> Isaï. 10, 12.</span> +de Jérusalem, le Seigneur d'un souffle seul dissipe +toutes ses pensées fastueuses, fait périr en une nuit +cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son armée, +<i>et, lui<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> mettant un cercle au nez et un mors à la +bouche</i>, comme à une bête féroce, le ramène dans +<span class="pagenum"><a name="LII" id="LII">LII</a></span> +ses États, couvert d'opprobre, à travers ces mêmes +peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein +d'orgueil et de fierté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> «Insanisti in me, et superbia tua +ascendit in aures meas: ponam itaque +circulum in naribus tuis, et camum +in labiis tuis, et reducam te in viam +per quam venisti.» (<i>4 Reg.</i> 19, 28.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Nabuchodonosor.</span> +Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore +plus visiblement régi par une Providence qu'il +ignore, mais qui préside à ses délibérations, et qui +détermine toutes ses démarches.</p> + +<p><span class="side"> Ezech. 21. +19-23.</span> +Arrivé avec son armée à la tête de deux chemins, +dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath, +capitale des Ammonites, ce prince, incertain et +flottant, délibère lequel il prendra, et jette le sort: +Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir +les menaces qu'il avait faites à cette ville de la +détruire, de brûler le temple, et d'emmener son +peuple en captivité.</p> + +<p><span class="side"> Ezech. cap. +26, 27 et 28.</span> +Des raisons seules de politique semblaient déterminer +ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas +laisser derrière soi une ville si puissante et si bien +fortifiée. Mais le siége de cette place était ordonné +par une volonté supérieure. Dieu voulait d'un côté +humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant +plus éclairé que Daniel dont la réputation était +répandue dans tout l'Orient, n'attribuant qu'à sa +rare prudence l'étendue de son domaine et la grandeur +de ses richesses, se considérait en lui-même +comme un dieu; de l'autre, il voulait aussi punir +le luxe, les délices, l'arrogance de ces fiers négociants, +qui se regardaient comme les princes de la +mer et les maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette +<span class="pagenum"><a name="LIII" id="LIII">LIII</a></span> +joie inhumaine de Tyr qui lui faisait trouver son +agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa +rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit +Nabuchodonosor à Tyr, lui faisant exécuter +ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO <i>ecce</i> EGO +ADDUCAM <i>ad Tyrum Nabuchodonosor</i>.</p> + +<p><span class="side"> Ezech. 29, +18-10.</span> +Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa +solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise +de Tyr (c'est Dieu lui-même qui s'exprime ainsi), +et pour dédommager les troupes babyloniennes, +épuisées par un siége de treize ans, il leur donne +toutes les contrées de l'Égypte, comme des quartiers +de rafraîchissement, et leur en abandonne les +richesses et les dépouilles<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Ce fait est plus détaillé dans +l'histoire des Égyptiens sous le règne +d'Amasis. [p. 133.]</blockquote> + +<p><span class="side"> Dan. c. 4, +vers. 1-34.</span> +Le même Nabuchodonosor, plein du desir d'immortaliser +son nom par toutes sortes de voies, +voulut ajouter à la gloire des conquêtes celle de +la magnificence, en embellissant la capitale de son +empire par de superbes bâtiments, et par les ornements +les plus somptueux; mais pendant qu'une +cour flatteuse, qu'il comblait de richesses et d'honneurs, +fait retentir par-tout ses louanges<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, il se +forme un sénat auguste des esprits surveillants, +qui pèse dans la balance de la vérité les actions des +Princes, et prononce sur leur sort des arrêts sans +appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où +préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance +<span class="pagenum"><a name="LIV" id="LIV">LIV</a></span> +à qui rien n'échappe, et une sainteté qui ne peut +rien souffrir contre l'ordre: <i>vigil et sanctus</i>. Toutes +ses actions, qui faisaient l'objet de l'admiration publique, +y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille +jusqu'au fond de son cœur pour en découvrir les +pensées les plus cachées. Où se terminera ce redoutable +appareil? Dans le moment même où Nabuchodonosor, +se promenant dans son palais, et +repassant avec une secrète complaisance ses exploits, +sa grandeur, sa magnificence, se disait à lui-même: +<i>N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait +le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la +grandeur de ma puissance et dans l'éclat de ma +gloire?</i> c'est dans ce moment précis, où, se flattant +de ne tenir que de lui seul sa puissance et son +royaume, il usurpait la place de Dieu, qu'une voix +du ciel lui signifie sa sentence, et lui déclare que +son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé +de la compagnie des hommes, et réduit à la condition +des bêtes, jusqu'à ce qu'il reconnaisse que <i>le Très-Haut +a un pouvoir absolu sur les royaumes des +hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> «In sententia vigilum decretum +est, et sermo sanctorum et petitio, +etc.» (DAN. 4, 14.)</blockquote> + +<p>Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, +a prononcé le même jugement sur ces fameux conquérants, +sur ces héros du paganisme, qui se regardaient, +aussi-bien que Nabuchodonosor, comme +les seuls artisans de leur haute fortune, comme +indépendants de toute autre autorité, et comme ne +relevant que d'eux-mêmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="LV" id="LV">LV</a></span></p> + +<p><span class="side"> Cyrus.</span> +Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de +ses vengeances, il en a rendu d'autres les ministres +de sa bonté. Il destine Cyrus à être le libérateur +de son peuple, et, pour le mettre en état de soutenir +dignement un si noble ministère, il le remplit +de toutes les qualités qui forment les grands capitaines +et les grands princes, et lui fait donner cette +excellente éducation que les païens ont tant admirée, +mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la +véritable cause.</p> + +<p>On voit dans les historiens profanes l'étendue et +la rapidité de ses conquêtes, l'intrépidité de son +courage, la sagesse de ses vues et de ses desseins, +sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection +véritablement paternelle pour les peuples, et, +du côté des peuples, un retour d'amour et de tendresse +qui le leur faisait regarder moins comme +leur maître que comme leur protecteur et leur père. +On voit tout cela dans les historiens profanes; mais +on n'y voit point le principe secret de toutes ces +grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait +en mouvement.</p> + +<p>Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes +dignes de la grandeur et de la majesté du Dieu qui +le faisait parler<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Il le représente, ce Dieu des armées +<span class="pagenum"><a name="LVI" id="LVI">LVI</a></span> +tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, +qui marche devant lui, qui le conduit de ville en +ville et de province en province, qui lui assujettit +les nations, qui humilie en sa présence les grands +de la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, +qui fait tomber les murs et les remparts des villes, +et lui en abandonne toutes les richesses et tous les +trésors.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> «Hæc dicit Dominus christo +meo Cyro, cujus apprehendi dexteram, +ut subjiciam ante faciem ejus +gentes, et dorsa regum vertam, et +aperiam coram eo januas, et portæ +non claudentur. Ego ante te ibo, et +gloriosos terræ humiliabo: portas +æreas conteram, et vectes ferreos +confringam. Et dabo tibi thesauros +absconditos, et arcana secretorum; +ut scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45, 1-3.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Isaï. 45, 13 +et 4.</span> +Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer les +motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir +Babylone et pour affranchir Juda que Dieu conduit +Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir toutes ses entreprises: +<i>Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes +vias ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, +et Israel electum meum</i>. Mais ce prince aveugle et +ingrat ne connaît point son maître, et oublie son +bienfaiteur. <span class="side"> Isaï. 45, 4, 5.</span> <i>Vocavi te nomine tuo, et non cognovisti +me: accinxi te, et non cognovisti me</i>.</p> + +<p><span class="side"> Belle image +de +la royauté.</span> +Il est rare qu'on juge sainement de la vraie gloire +et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient +qu'à l'Écriture de nous en donner une juste +idée; et elle le fait d'une manière admirable dans <span class="side"> Dan. 4, 7-9.</span> +un arbre grand et fort, dont la hauteur monte +jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux extrémités +de la terre. Couvert de feuilles et chargé +de fruits, il fait l'ornement et le bonheur de la campagne. +Il fournit une ombre agréable et une retraite +<span class="pagenum"><a name="LVII" id="LVII">LVII</a></span> +assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les +bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du +ciel habitent sur ses branches, et tout ce qui a vie +trouve de quoi s'y nourrir.</p> + +<p>Est-il une idée plus juste et plus instructive de la +royauté, dont la véritable grandeur et la solide +gloire ne consistent point dans cet éclat, cette +pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni +dans ces respects et ces hommages extérieurs qui lui +sont rendus par les sujets, et qui lui sont dus, +mais dans les services réels et les avantages effectifs +qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par +sa nature et par son institution, le soutien, la défense, +la sûreté, l'asyle; en un mot, source féconde +de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux +petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son +ombre et sous sa protection une paix et une tranquillité +que rien ne puisse troubler, pendant que +le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul +les orages et les tempêtes dont il met les autres à +l'abri?</p> + +<p>Il me semble voir, à la religion près, la réalité de +cette noble image et l'exécution de ce beau plan +dans le gouvernement de Cyrus, dont Xénophon +nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire +de ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un +grand nombre de peuples, séparés les uns des autres +par de vastes espaces, et encore plus par la diversité +des mœurs, des coutumes, du langage, mais réunis +<span class="pagenum"><a name="LVIII" id="LVIII">LVIII</a></span> +tous ensemble par les mêmes sentiments d'estime, +de respect et d'amour pour un prince<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> dont ils auraient +souhaité que le gouvernement eût pu durer +toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles +sous son empire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Ἐδυνήθη [δέ] έπιθυµίαν έµßαλεἴν +τοσαύτην τοῦ πάντας αủτῳ χαρίζεσθαι ὤστε άεί τᾕ αủτοῦ γνώµῃ +ἀξιοῦν κυßερνᾶσθαι. [Cyrop. I. 5]</blockquote> + +<p><span class="side"> Juste idée +des anciens conquérants.</span> +A ce gouvernement si aimable et si salutaire opposons +l'idée que la même Écriture nous donne de +ces empires et de ces conquérants si vantés dans +l'antiquité, qui, au lieu de ne se proposer pour fin +que le bien public, n'ont suivi que les vues particulières +de leur intérêt et de leur ambition. <span class="side"> Dan. cap. 7.</span> Le +Saint-Esprit les représente sous les symboles de +monstres nés de l'agitation de la mer, du trouble, +de la confusion, du choc des vagues; et sous l'image +de bêtes cruelles et féroces, qui répandent partout +la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent +que de meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, +léopards. Quel tableau! Quelle peinture!</p> + +<p>C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on +emprunte souvent les règles de l'éducation qu'on +donne aux enfants des grands; c'est à ces ravageurs +de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on +se propose de les faire ressembler. En excitant en +eux des sentiments d'une ambition démesurée et +l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon +l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que +l'on accoutume de bonne heure et que l'on dresse de +<span class="pagenum"><a name="LVIX" id="LVIX">LVIX</a></span> +<span class="side"> Ezech. 19, +2-7.</span> +loin à piller, à dévorer les hommes, à faire des +veuves et des malheureux, à dépeupler les villes. +MATER LEÆNA <i>in medio leunculorum ENUTRIVIT catulos +suos.....</i> DIDICIT <i>prædam capere, et homines +devorare....</i> DIDICIT <i>viduas facere, et civitates in desertum +adducere.</i> Et quand avec l'âge ce lionceau +est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit de +ses exploits et la renommée de ses victoires n'est +qu'un affreux rugissement qui porte partout l'effroi +et la désolation. <i>Et leo factus est, et desolata est +terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius.</i></p> + +<p>Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés +de l'histoire des Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, +des Perses, prouvent suffisamment le souverain +domaine que Dieu exerce sur tous les empires, +et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre +les autres peuples de la terre et celui qu'il s'est attaché +en particulier. La même vérité paraît encore +aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, +successeurs d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire +desquels on sait que celle du peuple de Dieu a une +liaison particulière sous les Machabées.</p> + +<p>A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter +encore un, connu de tout le monde, mais qui n'en +est pas moins remarquable; c'est la prise de Jérusalem +par Tite. <span class="side"> Joseph. I. 3, +cap. 46. +[Bell. Jud. vi, +cap. 9, § 1.]</span> Quand il fut entré dans la ville, et qu'il +en eut considéré les fortifications, ce prince, tout +païen qu'il était, reconnut le bras tout-puissant du +Dieu d'Israël, et plein d'admiration il s'écria: «Il +<span class="pagenum"><a name="LX" id="LX">LX</a></span> +paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a +chassé les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point +de forces humaines ni de machines qui fussent +capables de les y forcer.»</p> + +<p><span class="side"> Dieu a toujours +réglé +les +événements +humains par +rapport au +règne +du Messie.</span> Outre ce rapport de l'Histoire profane avec +l'Histoire sacrée, qui est visible, et qui se montre +sensiblement, il y en a un autre plus secret et plus +éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement duquel +Dieu, qui a toujours eu son œuvre devant les yeux, +a préparé les hommes de loin par l'état même +d'ignorance et de déréglement où il a permis que le +genre humain demeurât pendant quatre mille ans. +C'est pour nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, +que Dieu a laissé si long-temps les nations marcher +dans leurs voies, sans que les lumières de la +raison, ni les instructions de la philosophie, aient +pu ou dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs +inclinations.</p> + +<p>Quand on envisage la grandeur des empires, la +majesté des princes, les belles actions des grands +hommes, l'ordre des sociétés policées et l'harmonie +des différents membres qui les composent, la +sagesse des législateurs, les lumières des philosophes, +la terre semble n'offrir rien aux yeux des hommes +que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de Dieu +elle était stérile et inculte, comme au premier instant +de sa création, <span class="side"> Gen. 1, 2.</span> <i>inanis et vacua</i>; c'est peut dire, elle +était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir +que je parle ici des païens), et n'était devant +<span class="pagenum"><a name="LXI" id="LXI">LXI</a></span> +<span class="side"> Gen. 6, 11.</span> +lui qu'une retraite d'hommes ingrats et perfides, +comme au temps du déluge: <i>Corrupta est terra +coram Deo, et repleta est iniquitate</i>.</p> + +<p>Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui +dispense, selon les règles de sa sagesse, la lumière +et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes au +torrent des passions, n'a pas permis que la nature +humaine, livrée à toute sa corruption, dégénérât en +une barbarie absolue, et s'abrutît entièrement par +l'obscurcissement des premiers principes de la loi +naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs +nations sauvages. Cet obstacle aurait trop +retardé le cours rapide qu'il avait promis aux premiers +prédicateurs de la doctrine de son Fils.</p> + +<p>Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences +de plusieurs grandes vérités, pour les disposer +à en recevoir d'autres plus importantes. Il les +a préparés aux instructions de l'Évangile par celles +des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a +permis que dans leurs écoles ils examinassent plusieurs +questions, et établissent plusieurs principes, +qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y +rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs +disputes. On sait que les philosophes enseignent +partout dans leurs livres l'existence d'un Dieu, la +nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement +du monde, l'immortalité de l'ame, la dernière +fin de l'homme, la récompense des bons et la punition +des méchants, la nature des devoirs qui sont +<span class="pagenum"><a name="LXII" id="LXII">LXII</a></span> +le lien de la société, le caractère des vertus qui font +la base de la morale, comme la prudence, la justice, +la force, la tempérance, et d'autres pareilles vérités, +qui n'étaient pas capables de conduire l'homme à +la justice, mais qui servaient à écarter certains +nuages, et à dissiper certaines obscurités.</p> + +<p>C'est par un effet de la même Providence, qui +de loin préparait les voies à l'Évangile, que, lorsque +le Messie vint au monde, Dieu avait réuni un grand +nombre de nations par les deux langues grecque et +latine, et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis +l'Océan jusqu'à l'Euphrate, tous les peuples que le +langage n'unissait point, pour donner un cours +plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de +l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement +et maturité, doit nous conduire à ces réflexions, et +nous montrer comment Dieu fait servir les empires +de la terre à l'établissement du règne de son Fils.</p> + +<p><span class="side"> Talents +extérieurs +accordés +aux païens.</span> +Elle doit aussi nous apprendre le cas qu'il faut +faire de tout ce qu'il y a de plus brillant dans le +monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. +Courage, bravoure, habileté dans l'art de gouverner, +profonde politique, mérite de la magistrature, +pénétration pour les sciences les plus abstruses, +beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, +succès parfait dans tous les arts: voilà ce que l'Histoire +profane nous montre, et ce qui fait l'objet de +notre admiration, et souvent de notre envie. Mais +en même temps cette même histoire doit nous faire +<span class="pagenum"><a name="LXIII" id="LXIII">LXIII</a></span> +souvenir que, depuis le commencement du monde, +Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités brillantes +que le siècle estime, et dont il fait beaucoup +de bruit; au lieu qu'il les refuse souvent à ses plus +fidèles serviteurs, à qui il donne des choses d'une +autre importance et d'un autre prix, mais que le<span class="side"> Ps. 143, 15.</span> +monde ne connaît et ne désire point. <i>Beatum dixerunt +populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus +dominus Deus ejus</i>.</p> + +<p><span class="side"> Être sobre +dans +les louanges +qu'on +leur donne.</span> +Une dernière réflexion, qui suit naturellement de +ce que j'ai dit jusqu'ici, terminera cette première +partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que tous +ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, +ont eu le malheur d'ignorer le vrai Dieu et de +lui déplaire, il faut être sobre et circonspect dans +les louanges qu'on leur donne. S. Augustin<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>, dans +le livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop +élevé et d'avoir trop fait valoir Platon et les philosophes +platoniciens, parce qu'après tout, dit-il, +ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, +en plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> «Laus ipsa, quâ Platonem vel +platonicos seu academicos philosophos +tantùm extuli, quantùm impios +homines non oportuit, non immeritò +mihi displicuit: præsertim quorum +contra errores magnos defendenda +est christiana doctrina.» +(<i>Retract</i>, lib. I, cap. 1.)</blockquote> + +<p>Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin +ait cru qu'il ne fût pas permis d'admirer ou de +louer ce qu'il y a de beau dans les actions et +de vrai dans les maximes des païens. Il veut<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> qu'on +<span class="pagenum"><a name="LXIV" id="LXIV">LXIV</a></span> +y corrige ce qui se trouve de défectueux, et qu'on +y approuve ce qu'elles ont de conforme à la règle. +Il loue les Romains en plusieurs occasions, et surtout +dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est +l'un de ses derniers et de ses plus beaux ouvrages. <span class="side"> Lib. 5, c. 19 +et 21, etc.</span> +Il y fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs +des peuples, et maîtres d'une grande partie +de la terre, à cause de la modération et de l'équité +de leur gouvernement (il parle des beaux temps +de la république); accordant à des vertus purement +humaines des récompenses qui l'étaient aussi, +dont cette nation, aveugle en ce point, quoique +fort éclairée sur d'autres, avait le malheur de se +contenter. Ce ne sont donc point les louanges des +païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, +que Saint Augustin condamne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> «Id in quoque corrigendum, +quod pravum est; quod autem rectum +est, approbandum.» (<i>De Bapt. +cont. Donat.</i> lib. 7, cap. 16.)</blockquote> + +<p>Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par +l'engagement même de notre profession, sommes +continuellement nourris de la lecture des auteurs +païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, +sans presque nous en apercevoir, leurs sentiments +en louant leurs héros, et de donner dans des excès +qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne +connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, +dont j'estime l'amitié, comme je le dois, et +dont je respecte les lumières, ont trouvé ce défaut +dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné +au public sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru +que j'avais poussé trop loin la louange des grands +<span class="pagenum"><a name="LXV" id="LXV">LXV</a></span> +hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il +m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et +qui ne sont pas assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait +d'avoir inséré dans chacun des deux volumes +qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans +qu'il fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en +différents endroits les principes que les pères nous +fournissent sur cette matière, en déclarant, avec +saint Augustin, que, sans la véritable piété, c'est-à-dire, +sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a +point de véritable vertu, et qu'elle ne peut être +telle quand elle a pour objet la gloire humaine; +vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue +par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. <span class="side"> De Civit. +Dei, lib. 5, +cap. 19.</span> +<i>Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem +sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram +posse habere virtutem; nec eam veram esse, quando +gloriæ servit humanæ</i>.</p> + +<p><span class="side"> Tom. 2, +pag. 344.</span> +Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le courage +de se donner la mort, je n'ai point prétendu +justifier la pratique des païens, qui croyaient qu'il +leur était permis de se faire mourir eux-mêmes, +mais simplement rapporter un fait, et le jugement +qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, +ajouté à ce récit, aurait ôté toute équivoque et tout +lieu de plainte.</p> + +<p>L'ostracisme employé à Athènes contre les plus +gens de bien, le vol permis, ce semble, par Lycurgue +à Sparte, l'égalité des biens établie dans la +<span class="pagenum"><a name="LXVI" id="LXVI">LXVI</a></span> +même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits +semblables, peuvent souffrir quelques difficultés. +J'y ferai une attention particulière dans le temps, +lorsque la suite de l'Histoire me donnera lieu d'en +parler, et je profiterai avec joie des lumières que +des personnes éclairées et sans prévention voudront +bien me communiquer.</p> + +<p>Dans un ouvrage comme celui que je commence +à donner au public, destiné particulièrement à +l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter +qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression +qui pût porter dans leur esprit des principes +faux ou dangereux. En le composant, je me suis +proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance: +mais je suis bien éloigné de croire que j'y +aie toujours été fidèle, quoique ç'ait été mon intention; +et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup +d'autres choses, de l'indulgence des lecteurs.</p> + +<h4>PARAGRAPHE II.</h4> + +<p class="mid"><i>Observations particulières sur cet ouvrage.</i></p> + +<p>Le volume que je donne ici au public est le commencement +d'un ouvrage où je me propose d'exposer +l'Histoire ancienne des Égyptiens, des Carthaginois, +des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des +Mèdes et des Perses, des Macédoniens et des différents +états de la Grèce.</p> + +<p>Comme j'écris principalement pour les jeunes +<span class="pagenum"><a name="LXVII" id="LXVII">LXVII</a></span> +gens, et pour des personnes qui ne songent point à +faire une étude profonde de l'Histoire ancienne, je +ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui +pourrait naturellement y entrer, mais qui ne convient +point au but que je me propose. Mon dessein est, +en donnant une histoire suivie de l'antiquité, de +prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me +paraîtra de plus intéressant pour les faits, et de plus +instructif pour les réflexions.</p> + +<p>Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et +la stérile sécheresse des abrégés, qui ne donnent +aucune idée distincte, et l'ennuyeuse exactitude des +longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens +bien qu'il est difficile de prendre un juste milieu, +qui s'écarte également des deux extrémités; et quoique, +dans les deux parties d'histoire qui font la +moitié de ce premier volume, j'aie retranché une +grande partie de ce qui se rencontre dans les Anciens, +je ne sais si on ne les trouvera pas encore trop étendues: +mais j'ai craint d'étrangler les matières en +cherchant trop à les abréger. Le goût du public +deviendra ma règle, et je tâcherai dans la suite de +m'y conformer.</p> + +<p>J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le +premier ouvrage que j'ai composé. Je souhaiterais +bien que celui-ci eût un pareil succès, mais je n'oserais +l'espérer. La matière que je traitais dans le +premier, belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux +d'histoire choisis et détachés, m'a laissé la +<span class="pagenum"><a name="LXVIII" id="LXVIII">LXVIII</a></span> +liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il y a dans +les auteurs anciens et modernes de plus beau, de +plus frappant, de plus délicat, de plus solide, tant +pour les expressions que pour les pensées et les +sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes +que j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou +plus indulgent sur la manière dont elles lui étaient +présentées; et d'ailleurs, la variété des matières a +tenu lieu de l'agrément que le style et la composition +auraient dû y jeter.</p> + +<p>Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas +tout-à-fait le maître du choix. Dans une histoire +suivie, on est obligé de rapporter bien des choses +qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout +pour ce qui regarde l'origine et le commencement +des empires; et ces sortes d'endroits, pour l'ordinaire, +sont mêlés de beaucoup d'épines, et présentent +peu de fleurs. La suite fournira des matières +plus agréables, et des événements qui attachent +davantage; et je ne manquerai pas de faire usage des +précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous +offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se +souvenir que dans une grande et belle contrée tout +n'est pas riches moissons, beaux vignobles, riantes +prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre quelquefois +des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, +pour me servir d'une autre comparaison tirée de +Pline, parmi les arbres<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, il y en a qui, au printemps, +<span class="pagenum"><a name="LXIX" id="LXIX">LXIX</a></span> +étalent à l'envi une quantité infinie de fleurs, +et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les +vives couleurs flattent agréablement la vue, annoncent +une heureuse abondance pour une saison +plus reculée: il y en a d'autres<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a> qui sont plus tristes, +et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas +l'agrément des fleurs, et semblent ne prendre point +de part à la joie de la nature renaissante. Il est aisé +d'appliquer cette image à la composition de l'Histoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> «Arborum flos est pleni veris +indicium et anni renascentis; flos +gaudium arborum. Tunc se novas, +aliasque quàm sunt, ostendunt: tunc +variis colorum picturis in certamen +usque luxuriant. Sed hoc negatum +plerisque. Non enim omnes florent, +et sunt tristes quædam, quæque non +sentiunt gaudia annorum; nec ullo +flore exhilarantur, natalesve pomorum +recursus annuos versicolori nuntio +promittunt.» (PLIN. <i>Hist. nat.</i> +lib. XVI, cap. 25.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Comme les figuiers.</blockquote> + +<p>Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare +que je ne me fais point un scrupule ni une honte de +piller par-tout, souvent même sans citer les auteurs +que je copie, parce que quelquefois je me donne la +liberté d'y faire quelques changements. Je profite, +autant que je puis, des solides réflexions que l'on +trouve dans la seconde et la troisième partie de l'Histoire +universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus +beaux et des plus utiles ouvrages que nous ayons. +Je tire aussi de grands secours de l'Histoire des Juifs, +du savant M. Prideaux, Anglais, où il a merveilleusement +approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire +ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera +sous la main, dont je ferai tout l'usage qui pourra +convenir à la composition de mon livre, et contribuer +à sa perfection.</p> + +<p>Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter +<span class="pagenum"><a name="LXX" id="LXX">LXX</a></span> +ainsi du travail d'autrui, et que c'est en quelque sorte +renoncer à la qualité d'auteur; mais je n'en suis pas +fort jaloux, et je serais très-content, et me tiendrais +très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur, +et fournir une histoire passable à mes lecteurs, +qui ne se mettront pas beaucoup en peine si elle +vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur +plaise.</p> + +<p>Je ne puis pas dire précisément de combien de +volumes sera composé mon ouvrage; mais j'entrevois +qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des +écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront +faire aisément cette lecture en particulier dans le +cours d'une année, sans que leurs autres études en +souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde +à cette lecture: c'est une classe où les jeunes gens +sont capables d'en profiter, et d'y trouver quelque +plaisir; et je réserverais l'Histoire romaine pour la +Rhétorique.</p> + +<p>Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner +à mes lecteurs quelque idée et quelque connaissance +des auteurs anciens d'où je tire les faits que je rapporte +ici. La suite même de l'Histoire me donnera +lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion +naturelle.</p> + +<p><span class="side"> Jugement +qu'il faut +porter sur les +augures, les +prodiges, les +oracles +des anciens.</span> +En attendant, je crois devoir dire ici quelque +chose par avance sur la crédulité superstitieuse +qu'on reproche à la plupart de ces auteurs dans ce +qui regarde les augures, les auspices, les prodiges, +<span class="pagenum"><a name="LXXI" id="LXXI">LXXI</a></span> +les songes, les oracles. En effet, on est blessé de +voir des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire +un devoir et une loi de les rapporter avec une +exactitude scrupuleuse, et d'insister sérieusement +sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies, +du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des +signes marqués dans les entrailles fumantes des animaux, +de l'avidité plus ou moins grande des poulets +en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles.</p> + +<p>Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir +sans étonnement que les hommes de l'antiquité les +plus estimés pour le savoir et pour la prudence, les +capitaines les plus élevés au-dessus des opinions +populaires et les mieux instruits de la nécessité de +profiter des moments favorables, les conseils les plus +sages des princes consommés dans l'art de régner, +les plus augustes assemblées de graves sénateurs, en +un mot, les nations les plus puissantes et les plus +éclairées, aient pu, dans tous les siècles, faire dépendre +de ces petites pratiques et de ces vaines observances +la décision des plus grandes affaires, +comme de déclarer une guerre, de livrer une bataille, +de poursuivre une victoire; délibérations qui +étaient de la dernière importance, et d'où souvent +dépendaient la destinée et le salut des États.</p> + +<p>Mais il faut en même temps avoir l'équité de +reconnaître que les mœurs, les coutumes, les lois, +ne permettaient point alors de s'écarter de ces usages; +que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale, +<span class="pagenum"><a name="LXXII" id="LXXII">LXXII</a></span> +la persuasion et le consentement universel des +nations, les préceptes et l'exemple même des philosophes, +leur rendaient ces pratiques respectables; +et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles +nous paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient +chez les Anciens partie de la religion et du culte +public.</p> + +<p>Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu; +mais le principe en était louable, et fondé +sur la nature. C'était un ruisseau corrompu qui partait +d'une bonne source. L'homme, par ses propres +lumières, ne connaît rien au-delà du présent: l'avenir +est pour lui un abyme fermé à la sagacité la plus vive +et la plus perçante, qui ne lui montre rien de certain +sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. +Du côté de l'exécution, il n'est pas moins +faible et moins impuissant. Il sent qu'il est dans une +dépendance entière d'une main souveraine, qui +dispose avec une autorité absolue de tous les événements, +et qui, malgré tous ses efforts, malgré la +sagesse des mesures le mieux concertées, le réduit, +par les moindres obstacles et par les plus légers +contre-temps, à l'impossibilité d'exécuter ses projets.</p> + +<p>Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir +à une lumière et à une puissance supérieure. Il est +forcé par son propre besoin, et par le vif désir qu'il +a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser +à celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance +de l'avenir et le pouvoir d'en disposer. Il +<span class="pagenum"><a name="LXXIII" id="LXXIII">LXXIII</a></span> +offre des prières, il fait des vœux, il présente des +sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise +de s'expliquer ou par des oracles, ou par des +songes, ou par d'autres signes qui manifestent sa +volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver que +ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de +la connaître, afin de pouvoir s'y conformer.</p> + +<p>Ce principe religieux de dépendance et de respect +à l'égard de l'Être suprême est naturel à l'homme; +il le porte gravé dans son cœur; il en est averti par +le sentiment intérieur de son indigence, et par tout +ce qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que +ce recours continuel à la Divinité, est un des premiers +fondements de la religion, et le plus ferme +lien qui attache l'homme au Créateur.</p> + +<p>Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai +Dieu, et d'être choisis pour former son peuple, n'ont +point manqué de s'adresser à lui, dans leurs besoins +et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et +pour connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester +à eux; et les conduire par des apparitions, +par des songes, par des oracles, par des prophéties, +et les protéger par des prodiges éclatants.</p> + +<p>Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer +le mensonge à la vérité se sont adressés, pour obtenir +le même secours, à des divinités fausses et trompeuses, +qui n'ont pu répondre à leur attente, et +payer l'hommage qu'on leur rendait, que par l'erreur +<span class="pagenum"><a name="LXXIV" id="LXXIV">LXXIV</a></span> +et l'illusion, et par une frauduleuse imitation de la +conduite du vrai Dieu.</p> + +<p>De là sont nées les vaines observations des songes, +qu'une superstition crédule leur faisait prendre pour +des avertissements salutaires du ciel; ces réponses +obscures ou équivoques des oracles, sous le voile +desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur +ignorance, et par une ambiguité étudiée se ménageaient +une issue, quel que dût être l'événement. +De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on +se flattait de trouver dans les entrailles des bêtes, +dans le vol et le chant des oiseaux, dans l'aspect des +astres, dans les rencontres fortuites, dans les caprices +du sort; ces prodiges effrayants qui répandaient +la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne +pouvoir expier que par des cérémonies lugubres, et +quelquefois même par l'effusion du sang humain; +enfin, ces noires inventions de la magie, les prestiges, +les enchantements, les sortilèges, les évocations des +morts, et beaucoup d'autres espèces de divination.</p> + +<p>Tout ce que je viens de rapporter était un usage +reçu et observé généralement parmi tous les peuples; +et cet usage était fondé sur les principes de religion +que j'ai montrés sommairement. <span class="side"> Xenoph. in +Cyrop. l. 1, +p. 25 et 37.</span> On en voit une +preuve éclatante dans l'endroit de la Cyropédie où +Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune prince +de si belles instructions, et si propres à former un +grand capitaine et un grand roi. Il lui recommande +<span class="pagenum"><a name="LXXV" id="LXXV">LXXV</a></span> +sur-tout d'avoir un souverain respect pour les dieux; +de ne former jamais aucune entreprise, soit petite, +soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et +consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui +sont leurs ministres et les interprètes de leurs volontés; +mais de ne pas s'y fier ni s'y livrer si aveuglément +qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui +regarde la science de la divination, des augures et +des auspices. Et la raison qu'il rapporte de la dépendance +où doivent être les princes à l'égard des dieux, +et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout; c'est +que, quelque prudents et quelque clairvoyants que +soient les hommes dans le cours ordinaire des affaires, +leurs vues sont toujours fort courtes et fort +bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la Divinité, +d'un seul regard, embrasse tous les siècles et +tous les événements. «Comme les dieux sont éternels, +dit Cambyse à son fils, ils savent tout, et connaissent +également le passé, le présent et l'avenir. +Entre ceux qui les consultent, ils donnent des +avis salutaires à ceux qu'ils veulent favoriser, pour +leur faire connaître ce qu'il faut faire et ce qu'il +ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils +ne donnent pas de semblables conseils à tous les +hommes, il ne faut pas s'en étonner, puisque nulle +nécessité ne les oblige de prendre soin des personnes +sur qui il ne leur plaît pas de répandre +leurs grâces.»</p> + +<p>Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés, +<span class="pagenum"><a name="LXXVI" id="LXXVI">LXXVI</a></span> +par rapport aux différentes espèces de divination; +et il n'est pas étonnant que des historiens qui écrivaient +l'histoire de ces peuples se soient crus obligés +de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs +religion et de leur culte, et qui souvent était l'ame +de leurs délibérations et la règle de leur conduite. +J'ai cru, par cette même raison, ne devoir pas entièrement +supprimer dans l'Histoire que je donne au +public ce qui regarde cette matière, quoique pourtant +j'en aie retranché une grande partie.</p> + +<p>Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage +un abrégé chronologique de tous les faits, et une +table exacte des matières.</p> + +<p>Mon guide pour la chronologie est ordinairement +Ussérius. Dans l'histoire des Carthaginois, je marque +le plus souvent quatre époques: l'année de la création +du monde, que je désigne par ces lettres, pour +abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage +et de Rome; enfin, l'année qui précède la naissance +de Jésus-Christ, dont je compte les années depuis +l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les +autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de +quatre ans.</p> + +<hr> +<br><br><br> +<p><span class="pagenum"><a name="LXXVII" id="LXXVII">LXXVII</a></span></p> + +<hr class="full"> + +<h2>AVERTISSEMENTS</h2> + +<h3>DE L'AUTEUR,</h3> + +<h5>RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES,<br> + +ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>.</h5> + +<hr> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> + Voulant donner une édition +complète des œuvres de Rollin, nous +avons dû conserver ces Avertissements, +quoiqu'ils semblent maintenant +inutiles. Comme les volumes de +notre Édition ne peuvent correspondre +à ceux de l'édition in-12, +à la tête desquels ces avertissements +se trouvaient placés, nous aurions +eu quelque peine à leur trouver +une place convenable dans le +corps de l'ouvrage. Il nous a donc +semblé préférable de les mettre tous +ensemble après la Préface, dont ils +forment en quelque sorte le complément. +[<i>Note des Éditeurs.</i>]</blockquote> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE TOME TROISIÈME.</h5> + +<p>Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume +jusqu'à la fin de la guerre du Péloponnèse, et de le +terminer par quelques réflexions sur les mœurs, le +caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce +les plus connus. Je me suis trouvé hors d'état de +tenir ma parole. Les additions que j'ai faites dans le +cours de l'impression, pour tâcher de ne rien omettre +d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne +l'avais prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la +<span class="pagenum"><a name="LXXVIII" id="LXXVIII">LXXVIII</a></span> +déroute de l'armée des Athéniens devant Syracuse, +et à la mort de Nicias, qui arrivent la dix-neuvième +année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même +souhaité pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est +ce qu'il ne m'a pas été possible de faire, quelque +envie que j'en eusse. L'entreprise des Athéniens +contre Syracuse étant la plus grande que cette république +ait jamais faite, et étant devenue la principale +cause de sa chute, je n'ai pas cru devoir +couper la narration d'un événement si grand et si lié; +et il me semble que ç'aurait été tromper l'attente +du lecteur, si, après l'avoir introduit dans une scène +pleine d'action et de mouvement, je lui en avais +dérobé la catastrophe.</p> + +<p>J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume +suivant. Malgré tous ces retranchements, celui-ci +est demeuré encore très-incommode pour les +lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les +ouvriers, qui ne peuvent le relier qu'avec peine; et +sur-tout pour le libraire, dont la dépense est augmentée +considérablement par le surcroît de cinq ou +six feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, +c'est-à-dire de 150 ou de 200 pages. Il m'a +paru que le public, par rapport à l'impression de ce +livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des +caractères, ni de l'exactitude et de la correction, et +j'ai veillé à ce qu'on y apportât tous les soins possibles. +Sur la représentation que m'a faite la veuve +du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son +<span class="pagenum"><a name="LXXIX" id="LXXIX">LXXIX</a></span> +mari), que ce troisième volume surpassait de beaucoup +les deux autres, je n'ai pu lui refuser la grace +qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une +justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, +mais pour ce volume seulement. Je l'ai priée de continuer +d'avoir égard aux personnes qui s'adresseront +à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai +de meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai +plus dans le même inconvénient.</p> + +<p>Dès que l'impression de ce troisième volume a été +achevée, on a commencé à réimprimer les deux +premiers. J'y ai fait quelques corrections et quelques +légers changements sur les avis que des amis m'ont +donnés. Je les aurais marqués à la fin de ce volume, +si je n'avais craint de le trop charger: je le ferai dans +les volumes suivants, afin que ceux qui ont la +première édition puissent en faire usage. Ce petit +recueil de corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées +ensemble, et mises sous les yeux du lecteur, +ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre; mais +il peut être utile au public en rendant le livre moins +défectueux, et cela doit me suffire. D'ailleurs, en +matière de littérature, comme dans la morale, les +fautes reconnues et avouées sincèrement sont oubliées, +ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.</p> + +<p>Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces +trois volumes des endroits qui leur paraîtront demander +quelque changement nécessaire, soit pour +la justesse de l'expression, soit pour la vérité des +<span class="pagenum"><a name="LXXX" id="LXXX">LXXX</a></span> +faits, soit pour l'exactitude des dates, soit même +pour quelques circonstances essentielles que j'aurai +omises, de vouloir m'en donner avis, en adressant +leurs lettres chez le libraire. On me permettra de +n'y faire d'autre réponse que celle que je fais ici par +avance, en témoignant dès à-présent une très-sincère +et très-vive reconnaissance à toutes les personnes +qui voudront bien m'aider de leurs lumières.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE QUATRIÈME VOLUME.</h5> + +<p>Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi +grande étendue qu'est celui de l'Histoire ancienne, +qu'il n'échappe bien des fautes à un écrivain, quelque +attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y +apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même. +Les avis qu'on m'a donnés, soit dans des +lettres particulières, soit dans des écrits publics, +m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les +corriger toutes dans l'édition suivante de mon Histoire, +que l'on doit bientôt commencer.</p> + +<p>Quand je ne serais pas porté par moi-même à +profiter des avis qu'on me donne, il me semble que +l'indulgence, je pourrais presque dire la complaisance, +que le public témoigne pour mon ouvrage, +devrait m'engager à faire tous mes efforts pour le +<span class="pagenum"><a name="LXXXI" id="LXXXI">LXXXI</a></span> +rendre le moins défectueux qu'il me serait possible. +Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la critique +tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne +s'agit alors que de reconnaître qu'on s'est trompé, +et de corriger ses fautes. Mais il est une autre sorte +de critique qui embarrasse et laisse dans l'incertitude, +parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille +évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai +un exemple entre plusieurs autres.</p> + +<p>Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, +les réflexions sont trop longues et trop +fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est point +sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu +écarté de la règle que les historiens ont coutume de +suivre, qui est de laisser pour l'ordinaire au lecteur +le soin et, en même temps, le plaisir de faire lui-même +ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; +au lieu qu'en les lui suggérant, il paraît qu'on se +défie de ses lumières et de sa pénétration. Ce qui +m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier +et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, +a été de travailler pour les jeunes gens, et +de ne rien négliger de ce qui me paraîtrait propre +à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet que +produisent naturellement les réflexions; et l'on sait +que la jeunesse en est moins capable par elle-même +qu'un âge plus avancé, et que, pour lui faire tirer +de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a lieu d'en +attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont +<span class="pagenum"><a name="LXXXII" id="LXXXII">LXXXII</a></span> +singuliers et remarquables, de lui mettre devant les +yeux le jugement qu'en ont porté les auteurs de +l'antiquité les plus sensés et les plus sages, afin de +lui apprendre à faire par elle-même dans la suite +de pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.</p> + +<p>L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des +enfants de neuf à dix ans de l'un et de l'autre sexe qui +la lisent avec plaisir, et le compte exact que je leur +ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux +événements, mais de ce qu'il y a de plus solide +dans les réflexions, m'ont confirmé dans l'opinion +où j'étais qu'elles pouvaient leur être de quelque +utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur +portée. Si effectivement elles étaient propres à accoutumer +les jeunes gens à saisir dans l'Histoire le +vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en est le +grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du +moins l'intention que j'ai eue de le leur procurer, +pourrait faire excuser la liberté que j'ai prise de +m'écarter peut-être un peu trop de la règle ordinaire. +Cependant je ne suis point attaché à mon +sentiment, et si je m'apercevais qu'il fût contraire +à celui du public, j'y renoncerais sans peine.</p> + +<p>Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut +qu'on me le pardonne; car<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> j'avoue que je ne puis +les perdre de vue, et que tout ce qui peut contribuer +à leur instruction me touche sensiblement. Il +<span class="pagenum"><a name="LXXXIII" id="LXXXIII">LXXXIII</a></span> +va paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour +titre, <i>le Spectacle de la Nature</i>, ou <i>Entretiens sur +les particularités de l'Histoire naturelle qui ont paru +les plus propres à rendre les jeunes gens curieux, +et à leur former l'esprit</i>. On y développe d'une +manière agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus +curieux dans la nature, pour ce qui regarde les +animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, les +poissons. S'il m'était permis de juger du succès de +ce livre par le plaisir que la lecture m'en a causé, +je pourrais assurer par avance qu'il sera grand. C'est +à ma prière, et sur mes vives sollicitations, que +l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup +augmenté, s'il se trouve au goût du public.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> + «Neque enim me pœnitet ad hoc +quoque opus meum, et curam susceptorum +semel adolescentium respicere.» +(QUINTIL. lib. XI, c. 1.)</blockquote> + +<p class="mid"><i>Lettre de monsieur Rousseau.</i></p> + +<p>J'espère que le public ne me saura pas mauvais +gré d'avoir inséré ici une lettre de M. Rousseau, +dans laquelle, à l'occasion de l'Avertissement qui +précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des +personnes qui me conseilleraient de retrancher ou +d'abréger les réflexions que je répands de temps en +temps dans mon Histoire. L'autorité d'un écrivain +aussi généralement estimé pour la justesse et la délicatesse +du goût que l'est celui dont je parle a été +pour moi d'un grand poids; et, m'imaginant que +le public me parlait par sa bouche, je n'ai pas cru +devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas +tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon +<span class="pagenum"><a name="LXXXIV" id="LXXXIV">LXXXIV</a></span> +Ouvrage, parce que j'ai lieu de craindre que son bon +cœur n'ait fait illusion à son esprit, et ne l'ait aveuglé +en faveur d'un ami qu'il considère depuis long-temps. +L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait +que, dans l'amitié, elle fût plus commune qu'elle +n'est.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Vellem in amicitia sic erraremus, et isti</p> +<p class="i16">Errori nomen virtus posuisset honestum.</p> +</div></div> + +<p class="rig">A Bruxelles, le 27 août 1732.</p><br><br> + +<p>«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, +de l'agréable présent que vous m'avez fait du +quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour +ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction +qui n'a été interrompue en aucun endroit. Si +le sentiment peut passer pour bon juge en ces +matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté +plus mal fondée que celle que vous dites vous avoir +été objectée sur la prétendue longueur des réflexions +dont votre narration est quelquefois +accompagnée, ni de plus mauvais conseil que +celui qu'on vous a donné de les abréger. C'est +vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue +le plus utilement et même le plus agréablement +de tant d'autres histoires dont le public se trouve +inondé, et qui, dépouillées de l'instruction qui +doit être le but de l'écrivain et le fruit de la lecture, +méritent plutôt le nom de Gazettes savantes +que celui d'Histoires. Quelque nécessaires que ces +réflexions soient aux jeunes gens, vous connaissez +<span class="pagenum"><a name="LXXXV" id="LXXXV">LXXXV</a></span> +trop bien les hommes pour ne pas sentir combien +elles le sont aux personnes avancées en âge, et +qui passent même pour les plus raisonnables. La +plupart lisent pour satisfaire leur curiosité, et +pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous +même parmi les plus sensés une demi-douzaine +de lecteurs qui veuillent se donner le temps et la +peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se +la donneraient, est-il sûr qu'ils soient capables de +méditer comme il faut et où il faut? Les uns s'attacheront +à un mot ou à une expression qui ne +leur aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque +point de chronologie ou à quelque fait contesté +par d'autres auteurs; et à peine dans le +grand nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se +mette en peine d'y chercher le véritable et l'unique +objet de toute lecture sensée, qui est l'instruction. +C'est pourtant pour le plus grand nombre que +vous travaillez. Votre but n'est pas d'instruire +ceux qui sont déjà instruits; et quand ce le serait, +quelle satisfaction n'est-ce pas pour eux de se +retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un +homme comme vous, et de s'assurer par cette +conformité de la vérité des leurs? Ne faites donc +point de difficulté, monsieur, de continuer comme +vous avez commencé. La fonction du philosophe +et celle de l'historien sont les mêmes. L'un cherche +à instruire par les préceptes, l'autre par les +exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés +<span class="pagenum"><a name="LXXXVI" id="LXXXVI">LXXXVI</a></span> +de préceptes à propos, ils deviennent la +plupart du temps inutiles, soit par la paresse, +soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des +lecteurs. C'est à vous de leur lever ces obstacles; +et ils vous en seront d'autant plus obligés, que +cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile, +est en même temps la plus agréable, et celle qui +satisfait plus l'esprit, les réflexions s'y trouvant +mêlées et comme incorporées aux faits d'une +manière si naturelle et si éloignée de toute affectation, +que, si on les en détachait, il semble +qu'elles laisseraient un vide dans votre narration. +Ne croyez pas pourtant que mon intention, en +vous écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en +donneur de conseils. Je n'ai pas assez de témérité +pour m'en croire capable; mais, plein comme je +le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais +cru me faire tort à moi-même si je vous avais +caché ma pensée sur ce qui m'a paru de plus important +dans le plan que vous vous êtes fait, et +sur ce qui m'a le plus charmé dans la manière +dont vous l'avez exécuté. Je suis avec beaucoup +de respect,»</p> + +<p>MONSIEUR,</p> + +<p class="mid">Votre très-humble et très-obéissant +serviteur,</p> + +<p class="rig">ROUSSEAU.</p><br><br><br><br> + +<span class="pagenum"><a name="LXXXVII" id="LXXXVII">LXXXVII</a></span> + +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE TOME CINQUIÈME.</h5> + +<p>Quoique le public n'attende pas de moi une apologie +sur la promptitude avec laquelle je le sers, je +me crois néanmoins obligé de lui rendre compte +de mon travail, et de lui expliquer comment, au +lieu d'un seul volume de mon Histoire, qui est le +tribut annuel que j'avais coutume de lui payer, je +me prépare cette année à lui en fournir deux. En +voici déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le +mois d'août, il sera suivi d'un autre. Il peut y avoir +quelque lieu d'en être surpris, et de douter si c'est +assez respecter le public que de se hâter ainsi de +lui donner livre sur livre, sans paraître avoir pris +tout le temps nécessaire pour les travailler et les +polir comme il convient.</p> + +<p>Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille +négligence, que je regarde comme directement +contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le serais +guère moins qu'on attribuât cette promptitude à +une heureuse fécondité de génie, à une grande facilité +de composition, à un fonds de connaissances +amassé de longue main. Je ne me reconnais point, +ou peu, à tous ces traits.</p> + +<p>Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais +<span class="pagenum"><a name="LXXXVIII" id="LXXXVIII">LXXXVIII</a></span> +gré de cet aveu, que, pour répondre à son estime +et à son attente, je me livre tout entier à mon +ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y +donne tout mon temps et tous mes soins, et que +j'écarte sévèrement toute autre occupation, parce +que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence, +et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu +y a donné jusqu'ici, que c'est à quoi il m'appelle, +et le travail qu'il m'impose.</p> + +<p>Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage +au-delà de la mesure ordinaire, sont les secours +considérables que j'ai tirés de plusieurs livres, sur +les principales matières dont traitent les deux volumes +qui suivent le quatrième. A ce prix, il est +aisé de devenir auteur, et l'on gagne bien du temps +quand on trouve une partie de la besogne faite par +d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, +et à en faire usage comme de son bien +propre. C'est la possession où je me suis mis dès le +commencement, et dont il semble que le public +m'a passé titre.</p> + +<p>Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne +sont pas moins importants, dont le public souffrira +que je lui rende ici compte, parce que ma reconnaissance +ne peut pas demeurer muette plus longtemps. +J'ai l'avantage de passer près de quatre mois +de suite au voisinage de Paris, dans une agréable +campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer +et pour le travail, et pour le délassement: la bonne +<span class="pagenum"><a name="LXXXIX" id="LXXXIX">LXXXIX</a></span> +compagnie, la conversation, le bon air, la promenade, +des prairies enchantées, un bord de rivière +toujours amusant, une vue douce et qui se présente +toujours avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait +l'assaisonnement de tout le reste, une pleine et +entière liberté.</p> + +<p>Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), +qui se sont tous deux également distingués, chacun +dans leur profession, par un mérite rare et solide, +me sont aussi tous deux d'un secours infini pour +mon ouvrage. L'un, qui a fait et soutenu des siéges, +et qui s'est trouvé à plusieurs actions (le public sait +avec quel succès), veut bien que je lui lise les +principales batailles dont je fais mention dans mon +Histoire, et par là m'épargne beaucoup de fautes et +de bévues grossières, telles que Polybe en relève un <span class="side"> Polyb. l. 12, +p. 662-666.</span> +grand nombre dans les écrits du philosophe Callisthène, +qui avait accompagné Alexandre-le-Grand +dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à +propos ingéré de décrire les expéditions guerrières +de ce conquérant, où il n'entendait rien, sans avoir +pris la précaution de consulter les gens du métier.</p> + +<p>L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes +plus intimes amis, qui, outre la science profonde +de la théologie, et la connaissance des Écritures, +où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, +aussi bien qu'aucune personne que je connaisse, et +qui paraît n'avoir rien oublié de tout ce qu'il a lu, +a la patience de lire et de relire tous mes Ouvrages +<span class="pagenum"><a name="XC" id="XC">XC</a></span> +avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas +de me donner ses remarques, de me faire part de +ses vues, de me communiquer ses réflexions; et il +m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la +tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps +entre pour beaucoup dans toutes les peines qu'il +veut bien se donner pour perfectionner mon Ouvrage; +mais je lui dois ce témoignage, que l'amour +du bien public, qui fait l'un des principaux caractères +de ces deux frères, y a encore plus de part; +et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, +la rend encore plus vive, et j'ose dire +plus religieuse.</p> + +<p>Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas +être pour moi un séjour agréable et utile en même +temps. Je voudrais que ce fût encore la coutume, +comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où +on les a composés. Je mettrais à la tête des miens: +DE MA MAISON DE COLOMBE<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>; car le maître de celle-ci +veut que je la regarde comme mienne. Je lui +desire, pour récompense, moins la graisse de la +terre que la rosée du ciel; et je souhaite de tout +mon cœur, trop heureux si j'y pouvais contribuer +en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir +ses aimables enfants croître sous ses yeux de plus +en plus en sagesse et en grâce devant Dieu et devant +les hommes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> E Columbano meo.</blockquote> + +<p><span class="pagenum"><a name="XCI" id="XCI">XCI</a></span></p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE TOME ONZIÈME.</h5> + +<p>Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, +s'est trouvé d'une grosseur si énorme, qu'on s'est +cru obligé de le diviser pour la commodité des lecteurs, +et de le couper en deux tomes, qui ne seront +vendus tout reliés que trois livres dix sous.</p> + +<p>Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien +plus loin que je ne pensais, et il occupera encore +le douzième volume tout entier au moins. Je me +suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans +une entreprise qui demanderait un grand nombre +de connaissances, et même portées à une grande +perfection, pour donner de chacune une idée juste, +précise, complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment +au-dessus de mes forces; et j'ai tâché de +suppléer à ce qui me manquait, en profitant du +travail des plus habiles en chaque art pour me conduire +dans des routes, dont les unes m'étaient peu +familières, et les autres entièrement inconnues.</p> + +<p>J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine +de mon travail, non pour me livrer à une molle et +frivole oisiveté, qui ne convient point à un honnête +homme, et encore moins à un chrétien, mais pour +jouir d'un tranquille repos, qui me permettrait de +<span class="pagenum"><a name="XCII" id="XCII">XCII</a></span> +ne plus employer ce qu'il peut me rester encore de +jours à vivre qu'à des études et à des lectures +propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer +à ce dernier moment qui doit décider pour +toujours de notre sort. Il me semblait qu'après avoir +travaillé pour les autres pendant plus de cinquante +ans, il devait m'être permis de ne plus travailler +que pour moi, et de renoncer absolument à l'étude +des auteurs profanes, qui peuvent plaire à l'esprit, +mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une +forte inclination me portait à prendre ce parti, qui +me paraissait tout-à-fait convenable, et presque +nécessaire.</p> + +<p>Cependant les désirs du public, qui ne sont pas +obscurs sur ce sujet, m'ont fait naître quelque doute. +Je n'ai pas voulu me déterminer moi-même, ni +prendre pour règle de ma conduite mon inclination +seule. J'ai consulté séparément des amis sages et +éclairés, qui m'ont tous condamné à entreprendre +l'Histoire romaine, j'entends celle de la république. +Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a +frappé; et je n'ai plus eu de peine à me rendre à +un avis que j'ai regardé comme une marque certaine +de la volonté de Dieu sur moi.</p> + +<p>Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que +j'aurai achevé l'autre, ce que j'espère qui n'ira pas +loin. Agé de soixante et seize ans accomplis, je n'ai +pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte +de pouvoir le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai +<span class="pagenum"><a name="XCIII" id="XCIII">XCIII</a></span> +autant que mes forces et ma santé me le permettront. +N'ayant entrepris ma première Histoire que +pour remplir le ministère auquel il me semblait que +Dieu m'avait appelé, en commençant à former le +cœur des jeunes gens, à leur donner les premières +teintures de la vertu par l'exemple des grands +hommes du paganisme, et à en jeter les premiers +fondements pour les conduire à des vertus plus solides, +je me sens plus obligé que jamais à porter les +mêmes vues dans celle où je suis près d'entrer. Je +tâcherai de ne point oublier que Dieu, me prenant +sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre), +n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, +ni s'il aura été reçu avec applaudissement ou non, +mais si je l'aurai composé uniquement pour lui +plaire, et pour rendre quelque service au public. +Cette pensée ne servira qu'à augmenter de plus en +plus mon ardeur et mon zèle par la vue de celui +pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de +nouveaux efforts pour répondre à l'attente publique, +en profitant de tous les avis qu'on a bien voulu me +donner sur ma première Histoire.</p> + +<p>Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais +d'autre récompense d'un si long et si pénible travail +que des louanges humaines. Et qui peut se flatter +néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de +la surprise d'une si douce illusion? Les païens ne +travaillaient que dans cette vue. Aussi est-il écrit +d'eux: <i>Receperunt mercedem suam. Vani vanam,</i> +<span class="pagenum"><a name="XCIV" id="XCIV">XCIV</a></span> +ajoute un Père. <i>Ils ont reçu leur récompense, aussi +vaine qu'eux</i>. Je dois bien plutôt me proposer pour +modèle ce serviteur qui emploie toute son industrie +et toute son application à faire valoir le peu de talents +que son maître lui a confiés, afin d'entendre +comme lui, au dernier jour, ces consolantes paroles, <span class="side"> Matth. 25, +21.</span> +bien supérieures à toutes les louanges des hommes: +<i>O bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été +fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup: +entrez dans la joie de votre Seigneur.</i> FIAT, +FIAT.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>POUR LE TREIZIÈME VOLUME.</h5> + +<p>Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui +m'a occupé tout entier pendant plusieurs années. Je +ne puis m'empêcher, en le finissant, de marquer au +public ma reconnaissance pour l'accueil favorable +qu'il lui a fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté +et une indulgence qui m'ont étonné, et auxquelles +certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé les +mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes +compatriotes, et j'en ai reçu des témoignages d'approbation +et de bienveillance qui me feraient beaucoup +d'honneur, s'il m'était permis de les rendre +publics.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="XCV" id="XCV">XCV</a></span></p> + +<p>Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que +l'Ouvrage ne soit pas mauvais, puisqu'il a eu le bonheur +de plaire à tant de personnes; mais je dois +aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient +pas tout entière. On sait que le fond de tout ce que +j'ai écrit est tiré d'auteurs anciens tant grecs que +latins, qui ont fait l'admiration de tous les siècles, +et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les +pensées, les tours, et souvent même les expressions, +par la beauté et l'énergie de celles qu'ils me présentaient. +Les traductions qu'on a de plusieurs de +ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont +épargné beaucoup de peine et de temps, parce +qu'en les comparant avec les originaux j'y trouvais +pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je me +suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne +m'en a pas su mauvais gré, d'enrichir mon ouvrage +d'une infinité de beaux morceaux que je trouvais +dans ceux des Modernes, et qui convenaient au +mien, et j'en userai de même encore dans l'Histoire +romaine; mais ce qui m'a le plus aidé dans mon +travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en +état de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques +de quelques amis d'un goût rare et exquis, +qui ont eu la patience de lire et de critiquer, presque +en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent, +et qui m'ont épargné bien des fautes. On voit donc +que, tout compté et bien examiné, il y a beaucoup +à rabattre pour moi des louanges que mon Ouvrage +<span class="pagenum"><a name="XCVI" id="XCVI">XCVI</a></span> +a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre +avantage que celui de m'animer de plus en plus +dans la nouvelle carrière de l'Histoire romaine, où +je commence à entrer.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On +trouvera à la fin de ce dernier volume deux tables, +l'une chronologique, l'autre des matières.</p> + +<p><span class="side"> En 1738.</span> +J'espère donner au public le premier tome de l'Histoire +romaine avant le mois de septembre prochain. +Pour en avancer la composition, j'ai cru devoir me +reposer entièrement du soin des deux tables qui +terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui +ont bien voulu s'en charger. Au défaut d'autres +qualités, je me pique d'être prompt à servir le +public, et je lui consacre de bon cœur tout mon +temps, sur lequel il a un droit justement acquis par +toutes les bontés qu'il me témoigne.</p> + +<span class="pagenum"><a name="XCVII" id="XCVII">XCVII</a></span> + +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h2>ÉDITIONS</h2> + +<h4>DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS</h4> + +<h6>CITÉS</h6> + +<h5>DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</h5> + +<hr class="short"> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Cette table ne s'applique point +aux citations qui se trouvent dans +mes notes. Les éditions récentes dont +je me suis servi étant presque toutes +divisées par chapitres, paragraphes +et numéros, c'est de cette manière +que j'en indique les citations. Quand +il m'arrive de me servir d'une édition +qui n'est pas ainsi divisée, je cite +la page, en ayant le soin de spécifier +l'édition que j'ai eue sous les +yeux; dans ce cas, c'est ordinairement +la même que celle que Rollin +a consultée.--L.</blockquote> + +<p>HERODOTUS. <i>Francof.</i>, an. 1608.</p> + +<p>THUCYDIDES. <i>Apud Henricum Stephanum</i>, an. +1588.</p> + +<p>XENOPHON. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem +græcarum Editionum</i>, an. 1625.</p> + +<p>POLYBIUS. <i>Parisiis</i>, an. 1609.</p> + +<p>DIODORUS SICULUS. <i>Hanoviæ, Typis Wechelianis</i>, +an. 1684.</p> + +<p>PLUTARCHUS. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem +græcarum Editionum</i>, an. 1624.</p> + +<p>STRABO. <i>Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis</i>, an. +1620.</p> + +<p>ATHENÆUS. <i>Lugduni</i>, an. 1612.</p> + +<p>PAUSANIAS. <i>Hanoviæ, Typis Wechelianis</i>, an. +1613.</p> + +<span class="pagenum"><a name="XCVIII" id="XCVIII">XCVIII</a></span> + +<p>APPIANUS ALEXANDRINUS. <i>Apud Henric. Stephan.</i>, +an. 1592.</p> + +<p>PLATO. <i>Ex nova Joannis Serrani interpretatione, +apud Henricum Stephanum</i>, an. 1578.</p> + +<p>ARISTOTELES. <i>Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem +græcarum Editionum</i>, an. 1619.</p> + +<p>ISOCRATES. <i>Apud Paulum Stephanum</i>, an. 1604.</p> + +<p>DIOGENES LAERTIUS. <i>Apud Henricum Stephanum</i>, +an. 1594.</p> + +<p>DEMOSTHENES. <i>Francof.</i>, an. 1604.</p> + +<p>ARRIANUS. <i>Lugd. Batav.</i>, an. 1704.</p> + +<hr class="short"> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p1" id="p1">1</a></span> + +<h1>HISTOIRE ANCIENNE</h1> + +<h2>DES ÉGYPTIENS,</h2> + +<h5>DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,<br> + +DES MÈDES ET DES PERSES,</h5> + +<h3>DES MACÉDONIENS ET DES GRECS.</h3> +<br> +<hr class="full"> +<br><br> + +<h3>AVANT-PROPOS.</h3> + +<h6>ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT<br> + +DES ROYAUMES.</h6> + +<p>Pour connaître comment se sont formés les états et +les royaumes qui ont partagé l'univers, par quels degrés +ils sont parvenus à ce point de grandeur que +l'histoire nous montre, par quels liens les familles et +les villes se sont réunies pour composer un corps de +société, et pour vivre ensemble sous une même autorité +et sous des lois communes, il est à propos de remonter, +pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde, +et jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes +contrées après la division des langues, commencèrent +à peupler la terre.</p> + +<p>Dans ces premiers temps, chaque père était le chef +souverain de sa famille, l'arbitre et le juge des différends +qui y naissaient, le législateur-né de la petite société +<span class="pagenum"><a name="p2" id="p2">2</a></span> +qui lui était soumise, le défenseur et le protecteur +de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse +mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui +rendait les intérêts aussi chers que les siens propres.</p> + +<p>Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres, +ils n'en usaient qu'en pères, c'est-à-dire, avec +beaucoup de modération. Peu jaloux de leur pouvoir, +ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à +décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement +obligés d'associer les autres à leurs travaux domestiques, +ils les associaient aussi à leurs délibérations, +et s'aidaient de leurs conseils dans les affaires. Ainsi +tout se faisait de concert, et pour le bien commun.</p> + +<p>Les lois que la vigilance paternelle établissait dans +ce petit sénat domestique, étant dictées par le seul +motif de l'utilité publique, concertées avec les enfants +les plus âgés, acceptées par les inférieurs avec un libre +consentement, étaient gardées avec religion, et se conservaient +dans les familles comme une police héréditaire +qui en faisait la paix et la sûreté.</p> + +<p>Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois. +L'un, sensible à la joie de la naissance d'un fils qui, le +premier, l'avait rendu père, songea à le distinguer +parmi ses frères par une portion plus considérable dans +ses biens et par une autorité plus grande dans sa famille. +Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse +qu'il chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il +voulait établir, se crut obligé d'assurer leurs droits et +d'augmenter leurs avantages. La solitude et l'abandon +d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha davantage +un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et +au repos d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. +<span class="pagenum"><a name="p3" id="p3">3</a></span> +De ces différentes vues, et d'autres pareilles, sont nés +les différents usages des peuples, et les droits des nations, +qui varient à l'infini.</p> + +<p>A mesure que chaque famille croissait par la naissance +des enfants et par la multiplicité des alliances, +leur petit domaine s'étendait, et elles vinrent peu-à-peu +à former des bourgs et des villes.</p> + +<p>Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la +succession des temps, et les familles s'étant partagées +en diverses branches, qui avaient chacune leurs chefs, +et dont les intérêts et les caractères différents pouvaient +troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le +gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs +sous une même autorité, et pour maintenir le repos +public par une conduite uniforme. L'idée qu'on conservait +encore du gouvernement paternel, et l'heureuse +expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée +de choisir parmi les plus gens de bien et les plus sages +celui en qui l'on reconnaissait davantage l'esprit et les +sentiments de père. L'ambition et la brigue n'avaient <span class="side"> Justin. lib. 1, +cap. 1.</span> +point de part dans ce choix: la probité seule et la réputation +de vertu et d'équité en décidaient, et donnaient +la préférence aux plus dignes<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> «Quos ad fastigium hujus majestatis +non ambitio popularis, sed +spectata inter bonos moderatio provehebat.»</blockquote> + +<p>Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour +les mettre plus en état de faire respecter les lois, de se +consacrer tout entiers au bien public, de défendre l'État +contre les entreprises des voisins et contre la mauvaise +volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom +de <i>roi</i>, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre +<span class="pagenum"><a name="p4" id="p4">4</a></span> +en main, on leur fit rendre des hommages, on leur assigna +des officiers et des gardes, on leur accorda des +tributs, on leur confia un plein pouvoir pour administrer +la justice; et, dans cette vue, on les arma du +glaive pour réprimer les injustices et pour punir les +crimes.</p> + +<p><span class="side"> Justin. lib. 1, +cap. 1.</span> +Chaque ville, dans les commencements, avait son +roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à +l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du +pays qui l'avait vu naître<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. Les démêlés presque inévitables +entre des voisins, la jalousie contre un prince +plus puissant, un esprit remuant et inquiet, des inclinations +martiales, le désir de s'agrandir et de faire +éclater ses talents, donnèrent occasion à des guerres, +qui se terminaient souvent par l'entier assujettissement +des vaincus, dont les villes passaient sous le pouvoir +du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son domaine. <span class="side"> Justin. <i>ibid.</i></span> +De cette sorte, une première victoire servant de degré +et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus +puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, +plusieurs villes et plusieurs provinces, réunies sous un +seul monarque, formèrent des royaumes plus ou moins +étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses conquêtes +avec plus ou moins de vivacité<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> «Fines imperii tueri magis quàm +proferre mos erat. Intra suam cuique +patriam regna finiebantur.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> «Domitis proximis, quum accessione +virium fortior ad alios transiret, +et proxima quæque victoria +instrumentum sequentis esset, totius +Orientis populos subegit.»</blockquote> + +<p>Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, +se trouvant trop resserrée dans les limites d'un simple +royaume, se répandit par-tout comme un torrent et +comme une mer, engloutit les royaumes et les nations, +<span class="pagenum"><a name="p5" id="p5">5</a></span> +et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des +princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter +au loin les ravages et les incendies, et à laisser par-tout +des traces sanglantes de leur passage. Telle a été l'origine +de ces fameux empires qui embrassaient une grande +partie du monde.</p> + +<p>Les princes usaient diversement de la victoire, selon +la diversité de leurs caractères ou de leurs intérêts. +Les uns, se regardant comme absolument maîtres des +vaincus, et croyant que c'était assez faire pour eux que +de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs +enfants de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; +les réduisaient à un dur esclavage; les occupaient aux +arts nécessaires pour la vie, aux plus vils ministères +de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et +souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, +à creuser les mines, et à fouiller dans les entrailles +de la terre pour satisfaire leur avarice; et de là +le genre humain se trouva partagé comme en deux +espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et +d'esclaves.</p> + +<p>D'autres introduisirent la coutume de transporter les +peuples entiers, avec toutes leurs familles, dans de +nouvelles contrées, où ils les établissaient, et leur donnaient +des terres à cultiver.</p> + +<p>D'autres, encore plus modérés, se contentaient de +faire racheter aux peuples vaincus leur liberté, et l'usage +de leurs lois et de leurs privilèges, par des tributs annuels +qu'ils leur imposaient; et quelquefois même ils +laissaient les rois sur leur trône, en exigeant d'eux seulement +quelques hommages.</p> + +<p>Les plus sages et les plus habiles en matière de politique +<span class="pagenum"><a name="p6" id="p6">6</a></span> +se faisaient un honneur de mettre une espèce +d'égalité entre les peuples nouvellement conquis et les +anciens sujets, accordant aux premiers le droit de bourgeoisie, +et presque tous les mêmes droits et les mêmes +priviléges dont jouissaient les autres; et par-là, d'un +grand nombre de nations répandues dans toute la terre, +ils ne faisaient plus en quelque sorte qu'une ville, ou +du moins qu'un peuple.</p> + +<p>Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire +du genre humain nous présente, et que je vais +tâcher d'exposer plus en détail en traitant de chaque +empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à +l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. +Les Égyptiens, les Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, +les Mèdes et les Perses, les Macédoniens, +les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au +public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, +parce que les premiers sont fort anciens, +et que les uns et les autres sont plus détachés du reste +de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus de +liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.</p> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p7" id="p7">7</a></span> + +<hr class="full"> + +<h1>LIVRE PREMIER.</h1> + +<hr> + +<h3>HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.</h3> + +<p>Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les +Égyptiens. La première renfermera un plan abrégé et +une courte description des différentes parties de l'Égypte, +et de ce qu'on y trouve de plus remarquable. +Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et +de la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième, +j'exposerai l'histoire des rois d'Égypte.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE<br> + +DE PLUS REMARQUABLE.</h4> + +<p><span class="side"> Herod, lib. 2 +cap. 177.</span> +L'Égypte, dans une étendue assez bornée, renfermait +autrefois<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> un grand nombre de villes, et une +multitude incroyable d'habitants<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> On marque que, sous Amasis, +il y avait en Égypte vingt mille +villes habitées.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> La population de l'ancienne +Égypte n'a rien d'incroyable. Seulement +il faut distinguer, dans les +textes anciens qui en font mention, +ceux qui donnent un renseignement +positif, de ceux qui n'offrent que des +circonstances vagues dont on croit +pouvoir conclure la population de +ce pays. + +<p>Diodore de Sicile dit qu'autrefois, +et de son temps, l'Égypte contenait +sept millions d'habitants (I, § 31).</p> + +<p>Josèphe, environ un siècle après, +porte la population de ce pays à sept +millions cinq cent mille ames, sans +compter celle d'Alexandrie (Jos. <i>Bell. +Jud.</i> II, c. 16, §4), qui était, selon +Diodore, de trois cent mille ames.</p> + +<p>Il résulte de ces deux passages +clairs et positifs que, depuis les temps +anciens jusqu'au règne de Titus, la +population de l'Égypte était constamment +restée au-dessous de huit +millions d'habitants.</p> + +<p>Comme la surface habitable de +ce pays est d'environ deux mille +deux cents lieues carrées, on voit +que la population était de trois mille +quatre cents à trois mille cinq cents +habitants par lieue carrée de terre +habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, +quand on songe à la +prospérité de l'ancienne Égypte.</p> + +<p>Quant à la population qu'on a voulu +conclure du nombre d'un million +de soldats qui sortaient des cent portes +de Thèbes, ou bien encore des +dix-sept cents enfants mâles nés, selon +Diodore de Sicile, le même jour que +Sésostris (I, § 54), elle serait en +effet incroyable; car elle monterait +à quarante ou cinquante millions +d'individus. Mais, de ces deux faits, +le premier est fondé sur une erreur +de mots; le second, sur une erreur +faite par Diodore de Sicile, ou peut-être +sur une des exagérations familières +aux prêtres égyptiens, qui ont +débité tant de contes aux voyageurs +grecs. C'est ce que j'établis dans un +Mémoire dont je n'ai pu présenter ici +que le principal résultat.--L.</p></blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p8" id="p8">8</a></span> + +<p>Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme +de Suez, au midi par l'Éthiopie, au couchant par la Libye, +et au nord par la mer Méditerranée. Le Nil parcourt +du midi au nord toute la longueur du pays dans +l'espace de près de deux cents lieues<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ce pays se trouve +resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes, +qui souvent ne laissent entre elles et le Nil +qu'une plaine d'une demi-journée de chemin, et quelquefois +moins.</p> + +<p>Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques +endroits<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a> jusqu'à une étendue de vingt-cinq ou trente +<span class="pagenum"><a name="p9" id="p9">9</a></span> +lieues. La plus grande largeur de l'Égypte se prend +d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ cinquante +lieues<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> La longueur de la vallée de +l'Égypte, y compris ses sinuosités, +est de cinq cent soixante-dix milles +géographiques, ou deux cent trente-sept +lieues de vingt-cinq au degré, +et cent quatre-vingt-dix lieues de +vingt au degré.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> Par exemple, dans la partie de +l'Égypte moyenne, qu'on appelle le +<i>Faïoum</i>, ancien nome <i>Arsinoïtes</i>, +dont le point le plus éloigné du Nil +en est distant de quarante milles géographiques, +ou quatorze lieues environ.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> La plus grande largeur se prend +d'Alexandrie à Péluse: la distance +est de cent quarante milles, ou quarante-six +lieues.--L.</blockquote> + +<p>L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales +parties: la haute Égypte, appelée autrement Thébaïde, +qui était la partie la plus méridionale; l'Égypte du milieu, +nommée Heptanome, à cause des sept nomes ou +départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui +comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce +qu'il y a de pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la +<span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 787.</span> mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont +Casius. Sous Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un +<span class="side"> [Diod. Sic. I +§ 54.]</span> seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou +nomes: dix dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize +dans le pays qui est entre-deux.</p> + +<p>Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte<span class="side"> Tacit. Ann. +l. 2, c. 61.</span> +et l'Éthiopie; et, du temps d'Auguste, elles servaient + de bornes à l'empire romain: <i>claustra olim romani +imperii</i>.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h5>THÉBAIDE.</h5> + +<p>Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait +disputer aux plus belles villes de l'univers. Ses cent +portes chantées par Homère sont connues de tout le +<span class="pagenum"><a name="p10" id="p10">10</a></span> +<span class="side"> Hom. II. 1, +vers. 381.</span> +monde, et lui font donner le surnom d'Hécatompyle, +pour la distinguer d'une autre Thèbes située en Béotie. +Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et on +a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents<span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 816.</span> +chariots et dix mille combattants par chacune de ses + portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence +<span class="side"> Tacit. Ann. +l. 2, c. 60.</span> et sa grandeur, encore qu'ils n'en eussent vu que +les ruines, tant les restes en étaient augustes.</p> + +<p><span class="side"> Voyage de +Thévenot.</span> +On a découvert dans la Thébaïde (on l'appelle maintenant +le Sayd) des temples et des palais encore presque +entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables. +On y admire sur-tout un palais dont les restes semblent +n'avoir subsisté que pour effacer la gloire des plus grands +ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bornées de +part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare +que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues +à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore +ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice +n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont +pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce +qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment +faisait le milieu de ce superbe palais, était soutenue +de six-vingts colonnes de six brassées de grosseur, +grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que +tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait +étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs +même, c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir +du temps, se soutiennent encore parmi les ruines +de cet admirable édifice, et y conservent leur vivacité: +tant l'Égypte savait imprimer un caractère d'immortalité +à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les +<span class="pagenum"><a name="p11" id="p11">11</a></span> +<span class="side"> Lib. 17, pag. +805.</span> +lieux, fait la description d'un temple qu'il avait vu en +Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient +d'être rapporté<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 816.</span> +Le même auteur, en écrivant les raretés de la Thébaïde, +parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont +il avait vu les restes<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>. On dit que cette statue, lorsqu'elle +était frappée des premiers rayons du soleil levant, +rendait un son articulé. En effet Strabon entendit ce +son; mais il doute qu'il vînt de la statue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Ce temple est celui d'Héliopolis. +Voyez l'explication que j'en ai donnée +dans la traduction française, +tom. V, p. 386 et suiv.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> «Germanicus aliis quoque miraculis +intendit animum, quorum +præcipua fuêre Memnonis saxea effigies, +ubi radiis solis icta est, vocalem +sonum reddens, etc.» TACIT. +<i>Annal.</i> lib. 2, cap. 61. + +<p>== Cette statue colossale est assise +et haute de 19 mètres 55 centimètres +(environ 60 pieds), y compris le piédestal, +qui a 4 mètres: si la statue était +debout, elle aurait plus de 60 pieds. +Ses jambes sont encore toutes couvertes +d'inscriptions grecques et latines, +la plupart du temps d'Adrien. +Elles ont été gravées par des personnes +qui attestent avoir entendu +Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, +<i>Syntagm.</i> III, <i>de Memn.</i>, +pag. 57.) On a soupçonné que les +prêtres, au moyen de conduits souterrains, +pénétraient dans la statue, +afin que Memnon n'oubliât point +de saluer sa mère. M. de Humboldt +a cherché une explication physique +du bruit que l'on croyait entendre. +(<i>Voyages</i>, tom. IV, p. 560.)--L.</p></blockquote> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h5>ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.</h5> + +<p>Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis. +On voyait dans cette ville plusieurs temples magnifiques, +entre autres celui du dieu Apis, qui y était honoré +d'une manière particulière. Il en sera parlé dans la +suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le +<span class="pagenum"><a name="p12" id="p12">12</a></span> +voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si +célèbre. Elle était située sur le bord occidental du Nil.</p> + +<p><span class="side"> Voyage de +Thévenot.</span> +Le grand Caire, qui semble avoir succédé à Memphis, +a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du +Caire est une des choses les plus curieuses qui soient en +Égypte. Il est situé sur une montagne hors de la ville. +Il est bâti sur le roc qui lui sert de fondement, et entouré +de murailles fort hautes et fort épaisses. On +monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si +aisé à monter, que les chevaux et les chameaux tout +chargés y vont facilement. Ce qu'il y a de plus beau et de +plus rare à voir dans ce château, c'est le puits de Joseph. +On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se +plaisent à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont +chez eux de plus remarquable, soit parce qu'en effet +cette tradition s'est conservée dans le pays<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. C'est une +preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement +il est digne de la magnificence des plus +puissants rois de l'Égypte. Ce puits est comme à double +étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur prodigieuse. +On descend jusqu'au réservoir qui est entre les +deux puits par un escalier qui a deux cent vingt marches, +large d'environ sept à huit pieds, dont la descente, douce +et presque imperceptible, laisse un accès très-facile aux +bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau. Elle +vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve +dans le pays. Les bœufs font tourner continuellement +une roue où tient une corde à laquelle sont attachés +plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier puits, qui +<span class="pagenum"><a name="p13" id="p13">13</a></span> +est le plus profond, se rend par un petit canal dans +un réservoir qui fait le fond du second puits, au haut +duquel elle est portée de la même manière; et de là elle +se distribue par des canaux en plusieurs endroits du +château. Comme ce puits passe dans le pays pour être +fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût +antique des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver +sa place parmi les raretés de l'ancienne Égypte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Le nom de <i>puits de Joseph</i> vient +uniquement de ce que ce puits a été +construit vers l'an 1176 de notre +ère, par les ordres du sultan Salah-Eddin +ou Saladin, qui se nommait +aussi <i>Joseph</i> (Yousouf).--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 17, pag. +807.</span> +Strabon parle d'une machine pareille, qui, par le +moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau +du Nil sur une colline fort élevée, avec cette différence +qu'au lieu de bœufs c'étaient des esclaves, au nombre de +cent cinquante, qui étaient employés à faire tourner +ces roues.</p> + +<p>La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre +par plusieurs raretés qui méritent d'être examinées +chacune en particulier. Je n'en rapporterai que les +principales: les obélisques, les pyramides, le labyrinthe, +le lac de Mœris, et ce qui regarde le Nil.</p> + +<p class="mid">§ Ier. <i>Obélisques.</i></p> + +<p>L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser +des monuments pour la postérité. Ses obélisques font +encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par +leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la +puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, +a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments +de leurs rois.</p> + +<p>Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, +menue, haute, et perpendiculairement élevée +en pointe, pour servir d'ornement à quelque place, et +qui est souvent chargée d'inscriptions ou d'hiéroglyphes. +<span class="pagenum"><a name="p14" id="p14">14</a></span> +On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles +mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir +et envelopper les choses sacrées et les mystères de +leur théologie.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 37.</span> +Sésostris avait fait élever dans la ville d'Héliopolis +deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des carrières +de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte. +Ils avaient chacun cent-vingt coudées de haut<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, c'est-à-dire, +trente toises ou cent quatre-vingts pieds. L'empereur +Auguste, après avoir réduit l'Égypte en province, +fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont +l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à +l'égard d'un troisième, qui était d'une grandeur énorme. <span class="side"> Plin. lib. 36, +cap. 6 et 8.</span> +Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait +eu vingt mille hommes employés à le tailler. Constance, +plus hardi qu'Auguste, le fit transporter à Rome<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>. On y +voit encore deux de ces obélisques, aussi-bien qu'un +autre de cent coudées ou vingt-cinq toises de haut, et +de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César <span class="side"> <i>Ibid.</i> cap. 9.</span> +l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau d'une fabrique +si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait +jamais vu de pareil.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> Je prends pour la coudée égyptienne +celle qu'on a trouvée gravée +dans le nilomètre d'Éléphantine: +elle est de 0 mètre 527 millimètres. +Les 120 coudées font 63 mètres +24 centim., ou 194 pieds 8 pouc.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Les principaux obélisques égyptiens +qui existent à Rome sont ceux de + +<pre> + Mètr. Cen. +St-Jean de Latran, hauteur. 33 3 +Saint-Pierre. 27 7 +Du palais Pamphili. 16 53 +De Sainte-Marie-Majeure. 14 74 +Du Quirinal. 14 74 +De la Porte du Peuple. 24 57 + + --L. +</pre> +</blockquote> + +<p>Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques. +Ils étaient pour la plupart taillés dans les carrières de +la haute Égypte, où l'on en trouve encore qui sont à +demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est +<span class="pagenum"><a name="p15" id="p15">15</a></span> +que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque +dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans +le temps de son inondation; d'où ensuite ils enlevaient +les colonnes, les obélisques, et les statues sur des radeaux<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a> +proportionnés à leur poids, pour les conduire +dans la basse Égypte<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Et, comme le pays était tout +coupé d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits +où ils ne pussent transporter facilement ces masses +énormes, dont le poids aurait fait succomber toute +autre sorte de machines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Le radeau est un assemblage de +plusieurs pièces de bois plates, qui +sert à voiturer des marchandises sur +une rivière.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Le procédé employé par les +Égyptiens, et dont Rollin ne donne +pas une idée assez précise, mérite +bien d'être rapporté ici. Lorsque +Ptolémée Philadelphe voulut faire +transporter à Alexandrie un obélisque +de 80 coudées (42 mètres 160 +millim.), que le roi Nectanebis avait +fait tailler autrefois, Callisthène dit +qu'on creusa d'abord un canal qui, +partant du Nil, allait passer sous +l'obélisque qu'on voulait enlever. +On construisit ensuite deux barques +qu'on remplit de pierres dont la +masse était double de celle de l'obélisque. +Cette pesante charge les fit +enfoncer dans l'eau assez profondément +pour qu'elles pussent être +conduites sous l'obélisque, qui se +trouvait couché en travers du canal, +ayant ses extrémités appuyées sur +les deux bords. Ensuite on vida les +bâtiments de toutes les pierres qu'ils +contenaient. Dégagés de ce poids, ils +soulevèrent nécessairement l'obélisque, +qu'il fut aisé de conduire au +lieu de sa destination (lib. 36, +c. 9.). Ce procédé ingénieux, analogue +à celui que nous employons +pour remettre à flot les vaisseaux +submergés, explique comment les +Égyptiens ont pu transporter d'un +bout de l'Égypte à l'autre d'énormes +fardeaux, tels que les temples +monolithes, ou d'une seule pierre.--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ II. <i>Pyramides.</i></p> + +<p>Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a +une base large et ordinairement carrée, qui se termine +en pointe.</p> + +<p><span class="side"> Herodot., +lib. 2, c. 124, +etc.</span> +Il y avait en Égypte trois pyramides plus célèbres que +toutes les autres, qui, selon Diodore de Sicile, ont mérité +<span class="pagenum"><a name="p16" id="p16">16</a></span> +<span class="side"> Diod. lib. 1, +p. 39-41.<br> +Plin. lib. 36, +cap. 12.</span> +d'être mises au nombre des sept merveilles du +monde. Elles n'étaient pas fort éloignées de la ville de +Memphis<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. Je ne parlerai ici que de la plus grande des +trois. Elle était, comme les autres, bâtie sur le roc qui +lui servait de fondement, de figure carrée par sa base, +construite au-dehors en forme de degrés<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, et allait +toujours en diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie +de pierres d'une grandeur extraordinaire, dont les moindres +étaient de trente pieds, travaillées avec un art +merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques. +Selon plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait +huit cents pieds de largeur, et autant de hauteur<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. Le +haut de la pyramide, qui d'en bas semblait être une +pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de dix +ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme +était de seize à dix-sept pieds.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Elles en étaient à 120 stades +(DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Autrefois les degrés étaient recouverts +et cachés par un revêtement +qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il +fort difficile d'arriver au sommet, +comme Pline le donne à entendre +(lib. 36, c. 12; cf. Silv. de Sacy, +<i>Trad. d'Abdallatif</i>, p. 216). J'ai +expliqué ailleurs ce revêtement (<i>Recherches +critiques sur Dicuil.</i>, pag. +101 et suiv.).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Les anciens ne sont point d'accord +sur les dimensions de la grande +pyramide. On peut voir leurs textes +dans M. Larcher (<i>Traduction d'Hérodote</i>, +tom. II, pag. 440.).--L.</blockquote> + +<p>Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, +de l'Académie des Sciences, qui avait été exprès sur les +lieux en 1693:</p> + +<pre> +Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises. +Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées. +Les faces sont des triangles équilatéraux. +La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4. +Et la solidité. 313,590 toises cubes. +</pre> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Les mesures trigonométriques +prises par M. Nouet diffèrent un +peu de celles de M. de Chazelles. + +<pre> + Mètr. Cent. + +La base est de 227 25 +La hauteur perpendiculaire + jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95 +L'inclinaison des faces sur + le plan, de 51° 33' 44" +</pre> + +<p>Au témoignage de Diodore, la +pyramide n'était pas terminée tout-à-fait +en pointe: la plate-forme supérieure +avait six coudées, ou trois +mètres 162 mill. de côté (DIOD. SIC. +I, § 63); d'une autre part, on a +la preuve que le revêtement était de +2 mètres 710 mill.: on a donc pour +la base 232 mètres 67 cent., ou +119 toises; et pour la hauteur 144 +mètres, 60 cent., ou 75 toises. Il +s'ensuit que la solidité de la pyramide +est d'environ 2,620,000 mètres +cubes.</p> + +<p>Voici les dimensions des deux +autres pyramides construites, l'une +par Mycérinus, l'autre par Chéphren:</p> + +<pre> + Base. Haut. Solidité. + +Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub. +Chéph. 207 1 132 1,880,000 +</pre> + +<p>Ainsi la solidité des trois pyramides +est égale à 4,690,000 mètres +cubes. En supposant qu'avec les +pierres qui entrent dans ces trois +édifices on voulût construire une +muraille de trois mètres (environ +9 pieds) de haut, et de 1/3 de mètre +(environ 1 pied d'épaisseur), on +pourrait lui donner 469 myriamètres +ou 1054 lieues de longueur; c'est-à-dire, +qu'elle serait assez longue pour +traverser l'Afrique depuis Alexandrie +jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs +sont propres à donner une idée +de l'immensité du travail que ces +monuments ont exigé.--L.</p></blockquote> + +<p>Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de +<span class="pagenum"><a name="p17" id="p17">17</a></span> +trois mois en trois mois un pareil nombre leur succédait. +Dix années entières furent employées à couper +les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans l'Éthiopie, et +à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à construire +ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité +de chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide, +en caractères égyptiens, ce qu'il avait coûté +simplement pour les aulx, les poireaux, les ognons, et +autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette +somme montait à seize cents talents d'argent,<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a> c'est-à-dire, +quatre millions cinq cent mille livres; d'où il était +facile de conjecturer combien pour tout le reste la dépense +était énorme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> 8,800,000 francs, s'il s'agit de +talents attiques; ce qui est douteux.--L.</blockquote> + +<p>Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui, +<span class="pagenum"><a name="p18" id="p18">18</a></span> +par leur figure, autant que par leur grandeur, ont +triomphé du temps et des barbares. Mais, quelque effort +que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces +pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore +aujourd'hui, au milieu de celle qui était la plus grande, +un sépulcre<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a> vide, taillé tout entier d'une seule pierre, +qui a de largeur et de hauteur environ trois pieds, sur +un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se +terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant +de travaux imposés à des milliers d'hommes pendant +plusieurs années, à procurer à un prince, dans cette +vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments, un +petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti +ces pyramides n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, +et ils n'ont pas joui de leur sépulcre. La haine +publique qu'on leur portait, à cause des duretés inouïes +qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant +de travaux, les obligea de se faire inhumer dans des +lieux inconnus, afin de dérober leurs corps à la connaissance +et à la vengeance des peuples.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Strabon parle de ce sépulcre, +liv. 17, p. 808. + +<p>== M. Belzoni, qui vient de pénétrer +dans la seconde pyramide, y a +trouvé également un tombeau.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 46.</span> +Cette dernière circonstance, que les historiens ont +soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement +nous devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité. +Il est raisonnable d'y remarquer et d'y estimer +le bon goût des Égyptiens par rapport à l'architecture, +qui les porta dès le commencement, et sans qu'ils eussent +encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout +au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter +jamais d'une noble simplicité, en quoi consiste la +<span class="pagenum"><a name="p19" id="p19">19</a></span> +souveraine perfection de l'art. Mais quel cas doit-on +faire de ces princes qui regardaient comme quelque +chose de grand de faire construire, à force de bras et +d'argent, de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser +leur nom, et qui ne craignaient point de faire +périr des milliers d'hommes pour satisfaire leur vanité? +Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui cherchaient +à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, +mais consacrés à l'utilité publique.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 36, +cap. 12.</span> +Pline nous donne en peu de mots une juste idée de +ces pyramides en les appelant une folle ostentation de +la richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile: +<i>regum pecuniæ otiosa ac stulta ostentatio</i>; et il ajoute +que c'est par une juste punition que leur mémoire a été +ensevelie dans l'oubli, les historiens ne convenant point +entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs d'ouvrages +si vains: <i>inter eos non constat à quibus factæ +sint, justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus</i>. +En un mot, selon la remarque judicieuse de +Diodore, autant l'industrie des architectes est louable et +estimable dans ces pyramides, autant l'entreprise des +rois est-elle digne de blâme et de mépris.</p> + +<p>Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces +anciens monuments, c'est la preuve certaine et subsistante +qu'ils nous fournissent de l'habileté des Égyptiens +dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une science qui +semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue +suite d'années et par un grand nombre d'expériences. +M. de Chazelles, en mesurant la grande pyramide +dont nous parlons, trouva que les quatre côtés de +cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre +régions du monde, et par conséquent marquaient la +<span class="pagenum"><a name="p20" id="p20">20</a></span> +véritable méridienne de ce lieu<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>. Or, comme cette exposition +si juste doit, selon toutes les apparences, avoir +été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse +de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, +pendant un si long espace de temps, rien n'a changé +dans le ciel à cet égard, ou (ce qui revient au même) +dans les pôles de la terre, ni dans les méridiens. C'est +M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge +de M. de Chazelles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> + Les savants Français ont trouvé +que l'orientement de la pyramide +n'est exact qu'à environ 18' près; +ce qui est déjà une précision étonnante: +car nos astronomes reconnaissent +qu'il est fort difficile de tracer +une méridienne de plus de 700 +pieds de longueur, à 18' près, quand +on ne peut se guider que sur des +alignements. D'ailleurs, la difficulté de +tracer une parallèle exacte à la base +de la pyramide, dans l'état où se +trouve ce monument, laisse encore +beaucoup d'incertitude sur l'observation +de M. de Chazelles et sur +celle de M. Nouet. Toujours est-il +certain que les Égyptiens savaient +mettre une grande précision dans +les travaux de ce genre.</blockquote> + +<p class="mid">§ III. <i>Labyrinthe</i>.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 148. +Diod. lib. 1, +pag. 42. +Plin. l. 36, +cap. 13. +Strab. l. 17, +pag. 811.</span> +Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on doit +porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe, +qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir +été encore plus surprenant que les pyramides. On l'avait +bâti à l'extrémité méridionale du lac de Mœris, +dont nous parlerons bientôt, près de la ville des Crocodiles, +qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant +un seul palais qu'un magnifique amas de douze palais +disposés régulièrement, et qui communiquaient ensemble. +Quinze cents chambres entremêlées de terrasses +s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient +point de sortie à ceux qui s'engageaient à les +visiter<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. Il y avait autant de bâtiments sous terre. Ces +<span class="pagenum"><a name="p21" id="p21">21</a></span> +bâtiments souterrains étaient destinés à la sépulture +des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et +sans déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à +nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation d'ailleurs +si sage faisait ses dieux<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Dans une dissertation spéciale, +j'ai essayé d'expliquer la construction +de cet édifice étonnant (<i>trad. +de Strabon</i>, tom. V, p. 407; et +<i>Nouv. Annales des Voyages</i>, t. VI, +pag. 133 et suiv.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Hérodote (II, § 148) dit que +les souterrains <i>servaient de tombeau</i> +aux crocodiles sacrés, mais non pas +qu'on les y nourrissait, ce qui, du +reste, ne se concevrait pas facilement +(Voyez Larcher, <i>traduction +d'Hérodote</i>, tom. II, pag. 494). + +<p>L'erreur appartient à Bossuet, que +Rollin copie en cet endroit: tout le +paragraphe est tiré du Discours sur +l'Histoire universelle.--L.</blockquote> + +<p>Pour s'engager dans la visite des chambres et des +salles du labyrinthe, on juge aisément qu'il était nécessaire +de prendre la même précaution qu'Ariane fit +prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre +le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile +en fait ainsi la description:</p> + +<span class="side"> Æneid. l. 5, +v. 588.</span> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ</p> +<p class="i10">Parietibus textum cæcis iter ancipitemque</p> +<p class="i10">Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi</p> +<p class="i10">Falleret indeprensus et irremeabilis error.</p> +</div></div> + +<span class="side"> Lib. 6, v. 27, +etc.</span> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error.</p> +<p class="i10">Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit,</p> +<p class="i10">Cæca regens filo vestigia.</p> +</div></div> + +<p class="mid">§ IV. <i>Lac de Mœris</i>.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 149. +Strab. l. 17, +pag. 787. +Diod. lib. 1, +pag. 47. +Plin. lib. 5, +cap. 9. +Pomp. Mela, +[1. 1.9, 64.]</span> +Le plus grand et le plus admirable de tous les ouvrages +des rois d'Égypte était le lac de Mœris: aussi +Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides +et du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins +fertile, selon qu'elle était plus ou moins inondée par +<span class="pagenum"><a name="p22" id="p22">22</a></span> +le Nil, et que, dans cette inondation, le trop et le trop +peu étaient également funestes aux terres, le roi Mœris, +pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger +autant qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea +à faire venir l'art au secours de la nature. Il fit donc +creuser le lac qui depuis a porté son nom. Ce lac, selon +Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne s'éloigne +pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire +cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois +cents pieds. Deux pyramides, dont chacune portait +une statue colossale placée sur un trône, s'élevaient de +trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient sous +les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on +les avait érigées avant que le creux eût été rempli, et +montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de +main d'homme sous un seul prince.</p> + +<p>Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de +Mœris, sur la bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, +dans son Discours sur l'histoire universelle, rapporte ce +fait comme incontestable. Pour moi, j'avoue que je n'y +trouve aucune vraisemblance<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Est-il possible qu'un lac +<span class="pagenum"><a name="p23" id="p23">23</a></span> +de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé +sous un seul prince? Comment et où transporter les +terres? Pourquoi perdre la surface de tant de terrain? +Comment remplir ce vaste espace du superflu des eaux +du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je +crois donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius +Mela, ancien géographe, d'autant plus qu'il est +appuyé par plusieurs relations modernes. Il ne donne +de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font sept +ou huit de nos lieues. <span class="side"> Mela, lib. 1. +[9-64.]</span> <i>Mœris, aliquandò campus, +nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu +patens<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>.</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Rollin a raison, d'après l'estimation +donnée par Bossuet. La difficulté +diminue, si l'on fait attention +aux mesures dont les anciens se sont +servis en cette occasion. + +<p>Le <i>Birket-el-Kéroun</i>, lac que +l'on reconnaît maintenant pour être +l'ancien <i>Lac de Mœris</i>, est un bassin +naturel, encaissé par des montagnes +qui l'environnent de toutes parts: +il a existé de tout temps; et les travaux +de Mœris n'ont pu avoir pour +objet que de l'agrandir, ou de le +rendre plus profond en certains endroits; +ils n'ont donc pas tout le +merveilleux que les anciens auteurs +se sont plu à leur attribuer.</p> + +<p>Par sa constitution physique, le +Birket-el-Kéroun n'a jamais pu +éprouver d'autre changement dans +ses dimensions que celui qui provient +de l'élévation ou de l'abaissement +des eaux du Nil. Il doit être +aussi grand de nos jours qu'il l'était +dans l'antiquité. Dans le temps de +l'inondation, ce lac n'a que 105 +milles géographiques, ou 35 lieues, +de circonférence.</p> + +<p>Or, les 3,600 stades d'Hérodote, +dans le module du stade égyptien, +valent 137 lieues(et non 180, comme +le dit Rollin, d'après Bossuet), ce +qui est précisément le quadruple de +la grandeur véritable: et, comme +nous voyons dans Strabon qu'en +Égypte il y avait des schènes de 30, +60 et 120 stades (STRAB. XIV, pag. +804), c'est-à-dire, <i>doubles et quadruples</i> +les uns des autres, on peut supposer +qu'Hérodote a fait ici quelque +confusion de dimension, d'où il +est résulté une mesure trop forte +dans le rapport de 120 à 30, ou de +4 à 1. Ce genre de méprise, dont +on pourrait rapporter ici d'autres +preuves, explique naturellement une +difficulté qu'on aurait beaucoup de +peine à résoudre d'une autre manière.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Au lieu de <i>viginti millia</i>, Ciaconius +et Isaac Vossius lisent <i>quingenta</i>, +correction à laquelle conduit +la leçon <i>quinquaginta</i> que donnent +des manuscrits et les anciennes éditions. +Comme, en Égypte, le mille +comprenait 7 stades 1/2, on voit que +les 500 milles de Pomponius Mela +représentent 500 x 7-1/2=3750 stades, +ce qui revient à-peu-près aux +3600 stades d'Hérodote.--L.</blockquote> + +<p>Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand +canal, qui avait plus de quatre lieues<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a> de longueur, et +cinquante pieds de largeur. De grandes écluses ouvraient +le canal et le lac, ou les fermaient selon le +besoin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> 85 stades.=Diodore dit 80 stades +(et non 85) de long (1; § 52); +ce qui vaut 16,864 mètres; et 3 +plèthres, ou 300 pieds égyptiens +(105 mètres) de large.--L.</blockquote> + +<p>Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante +talents, c'est-à-dire cinquante mille écus<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>. La pêche +<span class="pagenum"><a name="p24" id="p24">24</a></span> +de ce lac valait au prince des sommes immenses; mais +sa grande utilité était par rapport au débordement du +Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à craindre +qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses; +et les eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient +sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. +Au contraire, quand l'inondation était trop +basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce même +lac, par des coupures et des saignées, une quantité +d'eau suffisante pour arroser les terres. <span class="side"> [lib. 17, +p. 788.]</span> Par ce moyen +les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque +que, de son temps, sous Pétrone, gouverneur +d'Égypte, lorsque le débordement du Nil montait à +douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors +même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se +faisait point sentir dans le pays: sans doute parce que +les eaux du lac suppléaient à celles de l'inondation par +le moyen des coupures et des canaux<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> S'il s'agit du talent attique, les +50 talents valent, non pas 150,000 +fr., mais environ 300,000 fr.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> Sans doute aussi parce que ce +gouverneur avait fait curer les canaux +(GOSSELIN, <i>Notes sur Strabon</i>, t. V, +p. 316): car Strabon dit qu'avant +Pétrone la famine se faisait sentir +lorsque l'élévation du Nil n'allait qu'à +8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788). +Probablement ce gouverneur en agit +ainsi par l'ordre d'Auguste; nous +voyons en effet dans Aurélius Victor +que ce prince fit creuser les canaux +de l'Égypte, encombrés de limon, +pour assurer la fertilité de ce pays +(AUREL. VICT. C. I).--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ V. <i>Débordement du Nil</i>.</p> + +<p>Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte. +Comme il y pleut rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute +par ses débordements réglés, supplée à ce qui lui manque +de ce côté-là, en lui apportant, en forme de tribut +annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire ingénieusement +à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens, +<span class="pagenum"><a name="p25" id="p25">25</a></span> +quelque grande que soit la sécheresse, n'implore point +le secours de Jupiter pour obtenir de la pluie:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Te propter nullos tellus tua postulat imbres,</p> +<p class="i18"> Arida nec pluvio supplicat herba Jovi<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> Sénèque (<i>Nat. Quæst.</i> lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à Ovide; +mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].</blockquote> + +<p>Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte +était coupée de plusieurs canaux d'une longueur et d'une +largeur proportionnées aux différentes situations et aux +différents besoins des terres. Le Nil portait partout la +fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les villes +entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge, +entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du +royaume, et le fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il +était tout ensemble et le nourricier et le défenseur de +l'Égypte. On lui abandonnait la campagne; mais les +villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant +comme des îles au milieu des eaux, regardaient +avec joie de cette hauteur toute la plaine inondée et en +même temps fertilisée par le Nil.</p> + +<p>Voilà une idée générale de la nature et des effets de +ce fleuve si renommé chez les anciens. Mais une merveille +si étonnante, et qui dans tous les siècles a fait +l'objet de la curiosité et de l'admiration des savants, +semble demander que j'entre ici dans quelque détail. +J'abrégerai le plus qu'il me sera possible.</p> + +<p class="mid"><i>Sources du Nil.</i></p> + +<p>Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes +appelées vulgairement les montagnes de la Lune, +au dixième degré de latitude méridionale. Mais nos +<span class="pagenum"><a name="p26" id="p26">26</a></span> +voyageurs modernes ont découvert que ces sources sont +vers le douzième degré de latitude septentrionale<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. Ainsi +ils retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du +cours que les anciens lui donnaient. Il naît au pied +d'une grande montagne du royaume de Goïame en +Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux +yeux, pour parler comme ceux du pays; le même mot +en arabe signifiant <i>œil</i> et <i>fontaine</i>. Ces fontaines sont +éloignées l'une de l'autre de trente pas, chacune de la +grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse. +Le Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent +s'y joindre; et, après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant +beaucoup, il se rend enfin en Égypte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> Dans la réalité, nous n'en savons +pas plus à ce sujet que les anciens +au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait +deux affluents du Nil (STRAB. +XVII, pag. 786), l'<i>Astaboras</i>, ou +<i>Astosaba</i> (Tacazzé), et l'<i>Astapus</i> +(Abawi): ces rivières entouraient +l'île de Méroé avant de se jeter dans +le Nil, qui est évidemment le <i>Bahr-el-Abyad</i>, +ou rivière Blanche des +modernes. Cette dernière descend +des montagnes de <i>Dyre</i> et <i>Tegla</i>, +qui paraissent faire partie des montagnes +de la Lune, appelées par les +Arabes <i>Djebel-al-Qamar</i>. C'est en +effet le <i>vrai Nil</i>, quoi qu'en aient +dit les jésuites portugais et Bruce. +On a maintenant toute raison de +croire, d'après quelques récits des +Arabes, qu'il existe une communication +entre cette rivière et le Niger +ou Joliba (<i>Annales des Voyages</i>, +tom. XVIII, p. 342). + +<p>La source que décrit ici Rollin +est celle de l'Abawi, que les jésuites +ont pris pour le Nil, de même que +Bruce, qui n'était pas fâché de passer +pour avoir fait le premier cette +prétendue découverte.--L.</p></blockquote> + +<p class="mid"><i>Cataractes du Nil.</i></p> + +<p>On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des +chutes, et tombe de dessus des rochers escarpés. Ce +fleuve<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, qui d'abord coulait paisiblement dans les vastes +<span class="pagenum"><a name="p27" id="p27">27</a></span> +solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer en Égypte, +passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, +contre sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux +où il est resserré et arrêté, après avoir enfin surmonté +les obstacles qu'il rencontre, il se précipite du haut des +rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend à trois +lieues de là.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ, +nobilis insigni spectaculo locus.... +Illic excitatis primùm aquis, +quas sine tumultu leni alveo duxerat, +violentus et torrens per malignos +transitus prosilit, dissimilis sibî.... +tandemque eluctatus obstantia, in +vastam altitudinem subitò destitutus +cadit, cum ingenti circumjacentium. +regionum strepitu, quem perferre +gens ibi a Persis collocata non potuit, +obtusis assiduo fragore auribus +et ob hoc sedibus ad quietiora translatis. +Inter miracula fluminis incredibilem +incolarum audaciam accepi. +Bini parvula navigia conscendunt, +quorum alter navem regit, alter exhaurit. +Deindè multùm inter rapidam +insaniam Nili et reciprocos fluctus +volutati, tandem tenuissimos canales +tenent, per quos angusta rupium effugiunt: +et cum toto flumine effusi, +navigium ruens manu temperant, +magnoque spectantium metu in caput +nixi, quum jam adploraveris, +mersosque atque obrutos tantâ mole +credideris, longè ab eo in quem ceciderant +loco navigant, torrenti +modo missi. Nec mergit cadens unda, +sed planis aquis tradit.» SENEC. +<i>Nat. Quæst.</i> lib. IV, cap. 2 [4]. + +<p>= Ce passage de Sénèque se sent +de l'exagération que tous les anciens +ont mise dans la description des +cataractes du Nil. Celles de la Nubie +méritent ce nom; mais les cataractes +qu'on voit au-dessus d'Éléphantine +ne sont que des <i>rapides</i>, dont la +hauteur, dans les basses eaux, n'excède +pas quatre ou cinq pieds. Au +reste, ce que Sénèque raconte de la +hardiesse des naturels prouve assez +que cette prétendue cataracte n'est +pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. +Un Anglais, qui voulut tenter, +il y a quelques années, une pareille +entreprise à la cataracte du Rhin, n'en +est point revenu. Le dernier éditeur +de Sénèque, M. Ruhkopf, doute de +la réalité du trait, parce que Sénèque +ne le rapporte que sur ouï-dire; +il ne s'est pas souvenu que Strabon, +témoin oculaire, en parle comme +d'un divertissement que les gens du +pays donnaient aux gouverneurs, +quand ils poussaient leur inspection +jusqu'à Syène (STRAB. XVII, p. 818).</p> + +<p>Du reste, les expressions de Sénèque, +<i>illic excitatis primùm aquis, +quas sine tumultu leni alvea duxerat</i>, +prouvent que cet auteur n'avait +point entendu parler des cataractes +du Nil en Nubie: cependant +Diodore de Sicile les connaissait +(DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi +qu'Aristide, qui en portait le nombre +à trente-six, d'après le témoignage +d'un Éthiopien (ARISTID. <i>in +Ægyptio</i>, tom. III, p. 581, edit. +Canter.)--L.</p></blockquote> + +<p>Des gens du pays, accoutumés par un long exercice +à ce petit manége, donnent ici aux passants un spectacle +plus effrayant encore que divertissant. Ils se mettent +<span class="pagenum"><a name="p28" id="p28">28</a></span> +deux dans une petite barque, l'un pour la conduire, +l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps +essuyé la violence des flots agités, en conduisant +toujours avec adresse leur petite barque, ils se laissent +entraîner par l'impétuosité du torrent, qui les pousse +comme un trait. Le spectateur tremblant croit qu'ils +vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. +Mais le Nil, rendu à son cours naturel, les remontre +sur ses eaux tranquilles et paisibles. C'est Sénèque qui +fait ce récit, et les voyageurs modernes en parlent de +même.</p> + +<p class="mid"><i>Causes du débordement.</i></p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 19-27.<br> +Diod. lib. 1, +pag. 35-39.<br> +Senec. Nat. +Quæst. l. 4, +cap. 1 et 2.</span> +Les anciens ont imaginé plusieurs raisons subtiles du +grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans +Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus +maintenant une matière de problème, et l'on convient +presque généralement que le débordement du Nil vient +des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie, d'où +ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement +grossir, que l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont +inondées, et que ce qui n'était d'abord qu'une grosse +rivière devient comme une petite mer, et couvre toutes +les campagnes.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 17, +pag. 789.</span> +Strabon remarque que les anciens<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a> avaient seulement +conjecturé que le débordement du Nil était causé par +les pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie; +et il ajoute que plusieurs voyageurs s'en sont assurés +depuis par leurs propres yeux, Ptolémée Philadelphe, +<span class="pagenum"><a name="p29" id="p29">29</a></span> +qui était fort curieux pour tout ce qui regarde les arts +et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles +gens pour examiner ce qui en était, et pour constater +la cause d'un fait si singulier et si considérable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> Par ces anciens, Strabon paraît +entendre Eudoxe, Aristote (EUSTATH +<i>ad Odyss.</i>, p. 1505, l. 18) et Callisthène +(STRAB. XVII, p. 790).--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Temps et durée du débordement.</i></p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 19.<br> +Diod. lib. 1 +pag. 32.</span> +Hérodote, et après lui Diodore de Sicile, et plusieurs +autres, marquent que le Nil commence à croître en +Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin, +et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre, +vers lequel temps environ il s'arrête, et va toujours depuis +en diminuant pendant les mois d'octobre et de +novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend +son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près, +est conforme à ce qu'on lit sur ce sujet dans toutes les +relations des modernes, et il est fondé en effet sur la +cause naturelle du débordement, savoir les pluies qui +tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant +de ceux qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent +à y tomber au mois d'avril, et continuent +pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au commencement +de septembre. La crue du Nil en Égypte doit +donc naturellement commencer trois semaines ou un +mois après que les pluies ont commencé en Abyssinie; +et aussi les relations des voyageurs marquent-elles que +le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais +d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment +qu'il ne sort point encore de son lit. L'inondation +marquée n'arrive que vers la fin de juin, et dure les +trois mois suivants, comme Hérodote le dit.</p> + +<p>Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, +d'une contradiction qui se rencontre ici entre Hérodote +<span class="pagenum"><a name="p30" id="p30">30</a></span> +et Diodore d'un côté, et de l'autre, Strabon, Pline et +Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de +l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres +libres après l'espace de trois mois ou de cent jours. Et +ce qui augmente la difficulté, c'est que Pline semble +appuyer son sentiment sur l'autorité d'Hérodote: <i>in +totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ, +ut tradit Herodotus, centesimo die</i>. Je laisse aux savants +le soin de concilier cette contradiction<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> Je ne vois nulle contradiction +entre ces auteurs: il me paraît que +Rollin ne s'est point assez pénétré +du sens de leurs textes. Strabon n'a +parlé que du temps employé par le +Nil à rentrer dans son lit. + +<p>Hérodote dit: «Le Nil commence +à grossir à partir du solstice d'été, +et continue ainsi durant cent +jours.» C'est à-peu-près ce qu'on +lit dans Diodore de Sicile: «Le Nil +commence à croître au solstice +d'été, et s'arrête à l'équinoxe d'automne +(I, § 36).» Sénèque dit la +même chose, excepté que, selon lui, +l'inondation se prolonge au-delà de +l'équinoxe: «At Nilus ante ortum +Caniculæ augetur mediis æstibus, +ultra æquinoctium» (<i>Quæst. Natur.</i> +IV, II, I). Cela est plus conforme +à ce que dit Hérodote, et à ce que +les voyageurs ont observé: car la +crue s'étend assez ordinairement jusqu'au +30 septembre, et même jusqu'au +3 ou 4 octobre.</p> + +<p>Voilà pour la crue du Nil. Quant +à sa décroissance, Hérodote ajoute: +«Il rétrograde et rentre tout-à-fait +dans son lit, après le même nombre +de jours.» Πελάσας δ' ἐς τὸν ἀριθµὸν +τουτέων τὥν ἡµερέων, ὀπίσω +ἀπέρχεται ἀπολείπων τὸ ῥέεθρον. +Car c'est là le vrai sens de ce passage +entrevu par Laurent Valla et +Wesseling, et que M. Larcher n'a +point saisi, s'étant trompé sur le +sens de πελάσας (SCHWEIGH. <i>ad h. +loc. Herod.</i>). Hérodote veut dire que +le Nil <i>ayant mis cent jours à croître, +met cent autres jours à rentrer tout-à-fait +dans son lit</i>. Nous lisons la +même chose dans Strabon: «Le Nil +(parvenu à sa plus grande hauteur) +reste stationnaire pendant plus de +40 jours de l'été; puis il baisse +peu-à-peu, comme il s'était élevé; +et 60 jours après, le sol est entièrement +découvert, et même séché +(lib. XVII, pag. 789).» Il s'écoule +donc <i>cent</i> jours, comme dit Hérodote, +entre le point de la plus +grande hauteur et celui où le fleuve +rentre dans son lit. Diodore de Sicile +(I, § 36), et Aristide (tom. II, +pag. 338), mettent la même égalité +dans la durée de la crue et de la décroissance. +Enfin Pline lui-même, +au milieu de quelques erreurs légères, +finit par dire, d'après Hérodote, +qu'<i>au bout du centième jour, +le Nil est rentré dans son lit</i>; c'est +le sens du passage cité par Rollin: +la seule difficulté est dans les mots +<i>in Libra</i>, qui ne sont point dans Hérodote, +et qui d'ailleurs sont une +grave erreur: car, le Nil croissant +jusqu'après l'équinoxe, c'est-à-dire, +jusqu'au temps où le soleil entre +dans la Balance; lorsqu'il est rentré +dans son lit, <i>cent jours après</i>, le +soleil doit se trouver dans le signe +du Capricorne. L'erreur de Pline consiste +donc en ce que, citant le témoignage +d'Hérodote, il a ajouté +mal-à-propos <i>in Librâ</i>: puisque ce +signe correspond <i>au commencement</i>, +et non à la <i>fin</i> de la <i>décroissance</i> des +eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a +fait la faute par précipitation, ce +qui lui arrive souvent; ou les mots +<i>in Librâ</i> sont une note marginale +qui a passé dans le texte. La première +supposition est plus probable, +attendu que ces mots se trouvent +dans tous les manuscrits de Pline, +dans Solin, qui a copié cet auteur, +et dans un passage de l'Irlandais Dicuil, +qui écrivait au neuvième siècle.</p> + +<p>A cette difficulté près, qui me +paraît nulle au fond, les textes anciens +d'Hérodote, de Strabon, de +Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent, +sans exception, sur la durée +de l'inondation du Nil.</p> + +<p>Je remarquerai, dans tous les cas, +que les crues présentent de grandes +différences entre elles. Ainsi, par +exemple, celle de 1799 s'éleva à la +plus grande hauteur le 23 septembre; +et celle de 1800 n'y parvint que le +4 oct. (GIRARD, <i>sur l'exhaussement +de la vallée du Nil</i>, p. 10.)--L.</p></blockquote> + +<p><span class="pagenum"><a name="p31" id="p31">31</a></span></p> + +<p class="mid"><i>Mesure du débordement.</i></p> + +<p>La juste grandeur<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a> du débordement, selon Pline, est +de seize coudées. Quand il n'y en a que douze ou treize, +on est menacé de famine; et quand l'inondation passe +<span class="pagenum"><a name="p32" id="p32">32</a></span> +les seize, elle devient dangereuse. Il faut se souvenir <span class="side"> Juli. ep. 50.</span> +qu'une coudée est un pied et demi. L'empereur Julien +marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte, +que la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée +de quinze coudées le 20 septembre (en 362). Les anciens +ne conviennent point entièrement sur la mesure +du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes: +mais la différence n'est pas fort considérable, et elle peut +venir 1º de celle des mesures anciennes et modernes, +qu'il est difficile d'évaluer sur un pied fixe et certain; +2º du peu d'exactitude des observateurs et des historiens; +3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui +était moins grande lorsqu'on approchait de la mer<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> «Justum incrementum est cubitorum +XVI. Minores aquæ non omnia +rigant: ampliores detinent tardiùs +recedendo. Hæ serendi tempora +absumunt solo madente: illæ non +dant sitiente. Utrumque reputat provincia. +In duodecim cubitis famem +sentit, in tredecim etiamnum esurit: +quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, +quindecim securitatem, sexdecim +delicias.» (Lib. v, c. 9.) + +<p>= Ce passage (de même que celui +d'Hérodote) s'applique sans doute +à l'Égypte moyenne. Les 16 coudées, +d'après le module du nilomètre d'Éléphantine,</p> + +<pre> +valent 8 met. 432 +15 coudées 7 905 +14 7 378 +13 6 851 +12 6 324 + +En 1779, la crue fut au + +Caire, de 7 961 +En 1800, seulement de 6 857 +Donc le terme moyen est 7 419. +</pre> + +<p>Il est digne de remarque que cette +quantité est égale à celle de 14 coudées, +que Pline semble donner comme +la crue moyenne. Ce fait, et d'autres +qu'on pourrait citer, prouvent que +rien n'est changé en Égypte relativement +aux inondations du Nil, depuis +les plus anciens temps. Le sol +de l'Égypte s'est élevé graduellement; +mais, comme le lit du fleuve s'est +élevé dans la même proportion, le +rapport entre le niveau des basses +eaux et celui des hautes est resté +à-peu-près le même.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Nous lisons dans Plutarque (<i>de +Isid. et Osirid.</i>, pag. 368, B), et +dans Aristide (tom. II, pag. 361, +éd. Gebb.), que l'inondation était +de 28 coudées (grecques) à Éléphantine, +de 21 à Coptos, de 14 à +Memphis, de 7 à Mendès.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 35.</span> +Comme la richesse de l'Égypte dépendait des débordements +du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les +circonstances et les différents degrés de ses accroissements; +et par une longue suite d'observations régulières +qu'on avait faites pendant plusieurs années, l'inondation +même faisait connaître quelle devait être la récolte +de l'année suivante. Les rois avaient fait placer à Memphis +une mesure où ces différents accroissements étaient +marqués; <span class="side"> Lib. 17, +pag. 817.</span> et de là on en donnait avis à tout le reste +de l'Égypte, qui par ce moyen était avertie de ce qu'elle +avait à craindre ou à espérer pour la moisson. Strabon +parle d'un puits bâti sur le bord du Nil, près de la ville +de Syène, pour le même usage<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Ce nilomètre est placé par Strabon +dans l'île d'Éléphantine. Il subsiste +encore. On a trouvé sur les parois +l'échelle métrique qui indiquait +en coudées la hauteur des eaux. +C'est le module de cette coudée dont +je me sers pour l'évaluation des mesures +égyptiennes.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p33" id="p33">33</a></span> + +<p>Encore aujourd'hui au grand Caire la même coutume +s'observe. Il y a dans la cour d'une mosquée une colonne +où l'on marque les degrés de l'accroissement du +Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent dans +tous les quartiers de la ville de combien il est cru<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>. +Le tribut que l'on paie au grand-seigneur pour les +terres est réglé sur l'inondation. Le jour qu'elle est +parvenue à un certain degré, il se fait dans la ville une +fête extraordinaire, accompagnée de festins, de feux +d'artifice, et de toutes les marques publiques de réjouissance; +et, dans les temps les plus reculés, l'inondation +du Nil a toujours causé une joie universelle dans +toute l'Égypte, dont elle faisait le bonheur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Il s'agit ici du <i>Mékyaz</i>, situé à +l'extrémité méridionale de l'île de +Roudah, vis-à-vis le Caire. Ce nilomètre +fut construit, vers 847 de +notre ère, par le calife El-Mozouatel. +La pièce principale consiste en une +colonne de marbre blanc, érigée au +milieu d'un réservoir quadrangulaire +qui communique par un canal +avec le Nil. Cette colonne est divisée, +depuis sa base jusqu'à son +chapiteau, en seize coudées de 24 +doigts, ayant chacune 0 mètre 541 +millimèt. de longueur.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Socrat. l. 1, +cap. 18.<br> +Sozam. l. 5, +cap. 3.</span> +Les païens attribuaient à leur dieu Sérapis l'inondation +du Nil; et la colonne qui servait à en marquer +l'accroissement était gardée religieusement dans le temple +de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter +dans l'église d'Alexandrie, ils publièrent que le +Nil ne monterait plus, à cause de la colère de Sérapis; +mais il déborda et s'accrut à l'ordinaire les années +suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zélé de l'idolâtrie, +fit remettre cette colonne dans le même temple, d'où +elle fut encore retirée par l'ordre de Théodose.</p> + +<p class="mid"><i>Canaux du Nil. Pompes.</i></p> + +<p>La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant +à l'Égypte, n'a pas prétendu que ses habitants +<span class="pagenum"><a name="p34" id="p34">34</a></span> +demeurassent oisifs, ni qu'ils profitassent d'une si +grande faveur sans se donner aucune peine. On comprend +sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-même +couvrir toutes les campagnes, il a fallu faire de grands +travaux pour faciliter l'inondation des terres, et pratiquer +une infinité de canaux pour porter les eaux de +tous côtés. Les villages, qui sont en fort grand nombre +sur les bords du Nil, dans des lieux élevés, ont chacun +des canaux qu'on ouvre à propos pour faire couler l'eau +dans la campagne. Les villages plus éloignés en ont +ménagé d'autres jusqu'aux extrémités de ce royaume. +Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les +lieux les plus reculés. Il n'est pas permis de couper les +tranchées pour y recevoir les eaux, jusqu'à ce que le +fleuve soit à une certaine hauteur, ni de les ouvrir +toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-là des +terres qui seraient trop inondées, et d'autres qui ne le +seraient pas assez. On commence par les ouvrir dans +la haute Égypte, ensuite dans la basse, et cela suivant +un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. +Par ce moyen, on ménage l'eau avec tant de précaution, +qu'elle se répand dans toutes les terres. Les pays que +le Nil inonde sont si vastes et si profonds, et le nombre +des canaux si grand, que de toutes les eaux qui entrent +en Égypte aux mois de juin, de juillet et d'août, on +croit qu'il n'en arrive pas la dixième partie dans la mer<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Pour bien entendre le système +d'irrigation de l'Égypte, il faut remarquer +que ces canaux sont dérivés +de différents points du Nil, sur +l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils +en portent les eaux jusqu'au pied +des collines qui séparent la vallée +de l'Égypte, du désert: de distance +en distance, à partir de cette limite, +chaque canal d'irrigation est +barré par des digues transversales +qui coupent obliquement la vallée, +en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux +que le canal conduit contre l'une de +ces digues s'élèvent jusqu'à ce qu'elles +aient atteint le niveau du Nil, au +point d'où elles ont été tirées. Ainsi +tout l'espace compris, dans la vallée, +entre la prise d'eau et la digue transversale, +forme, pendant l'inondation, +un étang plus ou moins étendu. Lorsque +cet espace est suffisamment submergé, +on ouvre la digue contre +laquelle l'inondation s'appuie: les +eaux se déversent alors dans le +prolongement du canal au-dessous +de cette digue; et elles sont arrêtées +à quelque distance par un second +barrage, contre lequel elles +sont obligées de s'élever de nouveau +pour inonder l'espace renfermé +entre cette digue et la première. + +<p>La vallée de l'Égypte présente +donc, lors de l'inondation, une +suite de petits lacs disposés par échelons +les uns au-dessous des autres, +de manière que la pente du fleuve, +entre deux points donnés, se trouve, +sur les deux rives, distribuée par +gradins. (GIRARD, <i>sur l'exhaussement +du sol de l'Égypte</i>, pag. 10.)</p></blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p35" id="p35">35</a></span> + +<p><span class="side"> Lib. i, p. 30, +et lib. 5. +pag. 313. +[cf. Vitruv., +x. 11; Philon. +<i>Jud.</i> p. 325;<br> +D. Strab. 17, +p. 807-819.]</span> +Mais comme, malgré tous ces canaux, il reste encore +bien des terres dans des lieux élevés, qui ne peuvent +point avoir part à l'inondation du Nil, on y a pourvu +par le moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait +tourner par des bœufs pour faire entrer l'eau dans des +tuyaux qui la conduisent dans ces terres. Diodore parle +d'une pareille machine, inventée par Archimède dans +le voyage qu'il fit en Égypte, et qu'on appelle <i>cochlia +ægyptia</i>.</p> + +<p class="mid"><i>Fécondité causée par le Nil.</i></p> + +<p>Il n'y a point de pays dans le monde où la terre soit +plus féconde qu'en Égypte; et c'est au Nil qu'elle doit +sa fécondité<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Car, au lieu que les autres fleuves emportent +le suc des terres et les épuisent en les inondant, +celui-ci, au contraire, par un heureux limon +qu'il traîne avec lui, les engraisse et les fertilise de telle +sorte, qu'il suffit pour réparer les forces que la moisson +précédente leur a fait perdre. Le laboureur, dans ce +<span class="pagenum"><a name="p36" id="p36">36</a></span> +pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de la +charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de +terre. Dès que le Nil est retiré, il n'a qu'à retourner +la terre, en y mêlant un peu de sable pour en diminuer +la force; après quoi il la sème sans peine, et +presque sans frais. Deux mois après, elle est couverte +de toutes sortes de grains et de légumes. On sème ordinairement +dans les mois d'octobre et de novembre, +à mesure que les eaux se sont écoulées, et on fait la +moisson dans les mois de mars et d'avril.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> «Quum cæteri amnes abluant +terras et eviscerent, Nilus adeò nihil +exedit, nec abradit, ut contrà adjiciat +vires.... Ita juvat agros duabus +ex causis, et quòd inundat, et quòd +oblimat.» SENEC. <i>Nat. Quæst.</i>, l. 4, +c. 2 [§ 10]. +</blockquote> + +<p>Une même terre porte dans une même année trois +ou quatre sortes de fruits différents. On y sème des +laitues et des concombres, ensuite du blé; et, après la +moisson, différents légumes qui sont particuliers à +l'Égypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême, +et la pluie très-rare, on conçoit aisément que l'humidité +de la terre serait bientôt desséchée, les grains et les légumes +brûlés par une ardeur si vive, sans le secours +des canaux et des réservoirs dont l'Égypte est toute +remplie, et qui, par les saignées et les coupures que +l'on a eu soin d'y faire, fournissent abondamment de +quoi humecter et rafraîchir les campagnes et les jardins.</p> + +<p>Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des +bestiaux, qui sont une autre source de richesses pour +l'Égypte. On commence à les mettre au vert au mois +de novembre, ce qui dure jusqu'à la fin de mars. On +ne peut exprimer combien les pâturages sont abondants, +et combien les troupeaux, à qui la douceur de l'air +permet d'y demeurer nuit et jour, s'engraissent en peu +de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur donne +du foin, de la paille hachée, de l'orge, des fèves: c'est +là leur nourriture ordinaire.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p37" id="p37">37</a></span> + +<p><span class="side"> Tome 2.</span> +On ne peut s'empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans +ses Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de +Dieu, qui envoie dans un temps précis des pluies dans +l'Éthiopie, afin d'humecter l'Égypte, où il ne pleut +presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le +plus sec et le plus sablonneux, en fait le pays le plus +gras et le plus fertile qu'il y ait dans l'univers.</p> + +<p>Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, +c'est que, selon le témoignage des habitants, au commencement +de juin et les quatre mois suivants, les vents +du nord-est soufflent régulièrement<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>, afin de repousser +l'eau, qui s'écoulerait trop tôt, et pour l'empêcher de +se décharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi +dire l'entrée. Les anciens n'ont pas omis cette circonstance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> C'est ce que les anciens appelaient +les vents <i>étésiens</i> ou <i>annuels</i>. +Thalès croyait même que ces vents, +qui soufflaient en sens inverse du +courant du Nil, étaient la seule +cause de l'inondation. (DIOD. SIC. I, +§ 38; DIOGEN. LAERT. I, § 37; SENEC., +<i>Quæst. Nat.</i> IV, 2, § 21.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Multiformis +sapientia.<br> +Eph. 3, 10.</span> +La même Providence, riche et inépuisable en ressources +et en merveilles, qu'elle sait varier à l'infini, +éclatait d'une manière toute différente dans la Palestine, +en la rendant extrêmement fertile, non par les pluies +qui tombent pendant le cours de l'année, comme cela +est ordinaire ailleurs; non par une inondation particulière, +comme celle du Nil en Égypte; mais par des +pluies fixes, qu'elle envoyait régulièrement aux deux +saisons quand son peuple lui était fidèle, afin de lui +faire mieux sentir la dépendance continuelle où il était +de son maître. C'est Dieu lui-même qui lui commande<span class="side"> Deuter. 11, +10-13.</span> +par la bouche de Moïse de faire cette réflexion: «La +terre dont vous allez prendre possession n'est pas comme +<span class="pagenum"><a name="p38" id="p38">38</a></span> +la terre d'Égypte d'où vous êtes sortis, où, après que +l'on a jeté la semence, on fait venir l'eau par des canaux +pour l'arroser, comme on fait dans les jardins: +mais c'est une terre de montagnes et de plaines, qui +attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu +regarde toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrêtés +depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin.» +Après cela Dieu s'engage de donner à ce peuple, tant +qu'il lui sera fidèle, la pluie des deux saisons, <i>temporaneam +et serotinam</i>: la première dans l'automne, +nécessaire pour faire lever les blés; la seconde dans le +printemps et l'été, nécessaire pour les faire croître et +mûrir.</p> + +<p class="mid"><i>Double spectacle causé par le Nil.</i></p> + +<p>Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux +saisons de l'année<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>; car, si l'on monte sur quelque +montagne, ou sur les grandes pyramides du Caire, vers +les mois de juillet et d'août, on voit une vaste mer, sur +laquelle il s'élève une infinité de villes et de villages, +avec plusieurs chaussées qui conduisent d'un lieu à un +autre; le tout entre-mêlé de bosquets et d'arbres fruitiers +dont on ne voit que les têtes, ce qui fait un coup-d'œil +charmant. Cette perspective est bornée par des +montagnes et des bois qui, dans l'éloignement, terminent +le plus agréable horizon qu'on puisse voir. En +hiver, au contraire, c'est-à-dire vers les mois de janvier +<span class="pagenum"><a name="p39" id="p39">39</a></span> +et de février, toute la campagne ressemble à une belle +prairie, dont la verdure émaillée de fleurs charme les +yeux. On voit de tous côtés des troupeaux répandus +dans la plaine, avec une infinité de laboureurs et de +jardiniers. L'air est alors embaumé par la grande quantité +de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers, +et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en +saurait respirer ni de plus sain, ni de plus agréable: +en sorte que la nature, qui est alors comme morte dans +un grand nombre de climats, semble presque n'avoir +de vie que pour un séjour si charmant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> «Illa faciès pulcherrima est, +quum jam se in agros Nilus ingessit. +Latent campi, opertæque sunt valles: +oppida insularum modo exstant. +Nullum in mediterraneis, nisi per +navigia, commercium est: majorque +est lætitia in gentibus, quò minus +terrarum suarum vident.» (SENEC., +<i>Natur. Quæstion.</i>, lit. 4, cap. 2 +§ 11).</blockquote> + +<p class="mid"><i>Canal de communication entre les deux mers par +le Nil.</i></p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 158. +Strab. l. 17, +pag. 804. +Plin. lib. 16, +cap. 29. +Diod. lib. 1, +pag. 29.</span> +Le canal qui faisait la communication des deux mers, +savoir de la mer Rouge et de la Méditerranée, doit trouver +ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages +que le Nil procurait à l'Égypte. Sésostris, ou, selon +d'autres, Psammitichus, fut le premier qui en forma +le dessein, et qui commença l'ouvrage<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. Néchao, successeur +du dernier, y employa des sommes immenses +et un grand nombre de troupes. On dit que plus de +six-vingt mille Égyptiens périrent dans cette entreprise. +Il l'abandonna, effrayé par un oracle qui lui avait répondu +<span class="pagenum"><a name="p40" id="p40">40</a></span> +que c'était ouvrir aux étrangers un chemin dans +l'Égypte. L'entreprise fut recommencée par Darius, +premier de ce nom; mais il la quitta aussi, parce qu'on +lui dit que la mer Rouge, étant plus haute que l'Égypte, +inonderait tout le pays<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>. Enfin elle fut achevée sous +les Ptolémées, qui, par le moyen des écluses, tenaient +le canal ouvert ou fermé selon leurs besoins. Il commençait +assez près du Delta<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, vers la ville de Bubaste. +Il avait de largeur cent coudées<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>, c'est-à-dire vingt-cinq +toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer +à l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter +les plus grands vaisseaux<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">68</sup></a>; et de longueur, plus de +mille stades, c'est-à-dire plus de cinquante lieues<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>. Ce +<span class="pagenum"><a name="p41" id="p41">41</a></span> +canal était d'une grande utilité pour le commerce. Aujourd'hui +il est presque entièrement comblé, et à peine +en reste-t-il quelque vestige<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Je ne crois pas qu'aucun auteur +dise que Psammitichus ait commencé +ce canal. Cette erreur légère de +Rollin me paraît tenir à une fausse +traduction de ce passage de Strabon: +οἱ δὲ ὑπὸ τοῦ Ψαµµιτίχου παιδός +que les versions latines rendent par +<i>a Psammiticho filio</i>, tandis que le +sens est <i>a Psammitichi filio</i> (par +le fils de Psammitique), ce qui désigne +<i>Nécheo</i>, fils et successeur de +<i>Psammitichus</i>. + +<p>Quant à Sésostris, Strabon dit +en effet que ce prince eut la première +idée du canal; mais c'est dans +un endroit différent de celui que +Rollin a cité: c'est au livre premier +(pag. 38), et Strabon n'a fait que +copier Aristote (<i>Meteorol.</i> I, c. 14.)--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Les travaux des modernes prouvent +que cette opinion des anciens +était bien fondée. Il résulte des opérations +de nivellement faites par les +ingénieurs français entre le fond de +la mer Rouge et la Méditerranée, à +Péluse, que la différence de niveau +des deux mers peut aller à 30 pieds +6 pouces (9 mètres 907). Le niveau +des hautes eaux du Nil, au Caire, surpasse +celui des hautes eaux de la mer +Rouge, de 9 pieds 1 pouce; et celui +des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: +mais le niveau des basses eaux du +Nil est surpassé de 8 pieds 6 pouces +par les basses eaux de la mer +Rouge, et de 14 pieds 2 pouces +par les hautes eaux de cette mer. + +<p>C'est cette différence de niveau +qui rendit nécessaire l'établissement +d'une espèce de sas fermé par des +écluses, à l'embouchure du canal +dans la mer Rouge.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Il commençait au Delta même; +puisque Bubaste, dont les ruines +subsistent encore à Tell-Bastah, +était située sur la branche Pélusiaque, +à environ 50,000 mètres au-dessous +du sommet du Delta. + +<p>Ce canal suivait la vallée de l'Ouadi, +et allait aboutir à un bassin, appelé +parles anciens <i>lacs amers</i> (VI, +29; STRAB. XVII, p. 804); de ce +bassin, il se prolongeait jusqu'à +<i>Clysma</i> ou <i>Clisma</i>, lieu situé sur +la mer Rouge, près d'Héroopolis, +et dont le nom me semble venir du +mot Κλεῖσµα, qui a pu désigner +le barrage fermant le canal à son +extrémité.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> 52 mètres 70 centimètres.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> L'expression est un peu forte. +Il y a dans Strabon µυριοφόρος ναῦς, +ce qui signifie un <i>vaisseau de charge</i> +et rien de plus.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> La longueur totale du canal, +depuis Bubaste jusqu'à la mer Rouge, +était d'environ 80 milles géographiques, +ou 27 lieues. + +<p>La longueur de <i>mille stades</i>, donnée +par Rollin, est une erreur fondée +sur ce qu'il applique au canal la +mesure de l'intervalle qui sépare les +deux mers entre Péluse et Héroopolis; +cet intervalle est en effet de +1000 stades, selon Hérodote (II, +§ 158--IV, § 41), Strabon (I, +p. 35, D), et Pline (V, c. 11.)--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> L'utilité de ce canal fixa l'attention +des Romains; il fut réparé par +Adrien: j'ai prouvé ailleurs (<i>Rech. +sur Dicuil</i>, pag. 12), qu'il était +encore navigable vers l'an 500 de +notre ère. Les Arabes, sous le calife +Omar, le réparèrent en 640; il servit +à la navigation jusqu'en 767, +époque à laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor +le fit définitivement +combler, pour qu'on ne pût +porter de secours aux révoltés de +la Mecque et de Médine.--L.</blockquote> + +<br><br><br> + +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h5>BASSE ÉGYPTE.</h5> + +<p>Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure, +qui ressemble à un triangle ou à un (Δ) <i>delta</i>, lui a fait +donner ce dernier nom, qui est celui d'une lettre grecque. +La basse Égypte forme une espèce d'île. Elle +commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands +canaux, par lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée. +L'embouchure qui est à droite s'appelle <i>Pélusienne</i>, +l'autre <i>Canopique</i>, du nom des deux villes dont +elles sont voisines, <i>Pelusium</i> et <i>Canopus</i>, appelées +maintenant Damiette et Rosette<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Entre ces deux grandes +<span class="pagenum"><a name="p42" id="p42">42</a></span> +branches il y en a cinq autres moins célèbres. Cette +île est la partie de l'Égypte la plus cultivée, la plus fertile +et la plus riche. Ses principales villes furent, dans +les temps les plus reculés, Héliopolis<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>, Héracléopolis, +Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse; et, dans les +temps postérieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut +dans le pays de Tanis que les Israëlites habitèrent<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> Rosette et Damiette ne répondent +point à <i>Canopus</i> et à <i>Pelusium</i>. +<i>Canopus</i> était situé à environ 3 +lieues d'Alexandrie, et à 6 lieues de +Rosette; <i>Pelusium</i> était à plus de +16 lieues de Damiette. + +<p>La branche Pélusiaque est comblée; +la Canopique l'est aussi dans la partie +septentrionale. La branche actuelle +de Rosette répond à la Bolbitine; +la branche de Damiette, à la <i>Phatmitique</i>.</p> + +<p>Les sept branches étaient, à partir, +de l'Ouest, la <i>Canopique</i>, la <i>Bolbitine</i>, +la <i>Sébennytique</i>, la <i>Phatmitique</i>, +la <i>Mendésienne</i>, la <i>Tanitique</i>, +la <i>Pélusiaque</i>.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> Elle était située à la pointe, +mais hors du Delta.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> Il est au contraire à peu près reconnu +que les Israëlites habitèrent +dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar, +vers l'isthme de Suez.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. de Isid. +pag. 354. +[cf. Procl. in +Tim. p. 30.]</span> +Il y avait dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on +croit être la même qu'Isis, avec cette inscription: «Je +suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera; et +personne n'a encore percé le voile qui me couvre.»</p> + +<p><span class="side"> Strab. l. 7, +pag. 805.</span> +Héliopolis, c'est-à-dire ville du soleil, fut ainsi appelée +à cause d'un temple magnifique qui y était dédié +au soleil. <span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 73. +Plin. l. 10, +cap. 2. +Tacit. Ann. +lib. 6, cap. +28.</span> Hérodote, et après lui d'autres auteurs, racontent +une chose qui se passait dans ce temple, et qui +serait bien merveilleuse si elle était vraie: c'est au +sujet du <i>phénix</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>. Cet oiseau, si l'on en croit les anciens, +est unique dans son espèce. Il naît dans l'Arabie, et +vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur d'un +aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis, +les plumes du cou dorées, les autres pourprées, +la queue blanche, mêlée de plumes incarnates, des +yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque, chargé +d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de +bois et de gommes aromatiques, après quoi il meurt. +De ses os et de sa moelle il naît un ver, d'où il se forme +un autre phénix. Son premier soin est de rendre à son +<span class="pagenum"><a name="p43" id="p43">43</a></span> +père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose +comme une boule ou un œuf de quantité de parfums +de myrrhe, du poids qu'il se sent capable de porter, +et il en fait souvent l'épreuve; puis il le vide en partie, +y dépose le corps de son père, et en ferme avec soin +l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. +Alors il charge ses épaules de ce précieux fardeau, et +va le brûler sur l'autel du soleil dans la ville d'Héliopolis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> On peut voir tout ce que les +anciens ont rapporté sur cet oiseau +fabuleux, dans un mémoire de +M. Larcher (<i>Mémoires de l'Institut, +classe d'histoire</i>, tom. 1, pag. 166 +et suiv.).--L.</blockquote> + +<p>Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances +de ce fait, mais semblent supposer que le +fond en est vrai. Pline, au contraire, dès le commencement +du récit qu'il en fait, insinue assez clairement +que le tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de +tous les modernes.</p> + +<p>Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente, +a pourtant établi un usage commun dans presque +toutes les langues, de donner le nom de phénix à +tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: <i>rara +avis in terris</i>, dit Juvénal<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>, en parlant de la difficulté +de trouver une femme accomplie en tout point. Et +Sénèque en dit autant d'un homme de bien<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> Juvénal dit (Satyr. VI, 165): +Rara avis in terris, nigroque simillima cycno! +sorte de proverbe qui n'a point de +rapport avec le Phénix.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> «Vir bonus tam citò nec fieri +potest, nec intelligi... tanquam phœnix +semel anno quingentesimo nascitur.» +(Epist. 42.)</blockquote> + +<p>Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que +quand ils sont près de mourir, et qu'alors ils chantent +fort mélodieusement, n'est fondé de même que sur une +erreur populaire<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, et cependant est employé non-seulement, +<span class="pagenum"><a name="p44" id="p44">44</a></span> +<span class="side"> Od. 3, l. 4. +[ibi not. Mitscherlich.]</span> +par les poëtes, mais par les orateurs et même +par les philosophes. <i>O mutis quoque piscibus donatura +cycni, si libeat, sonum</i>, dit Horace en s'adressant à +Melpomène. Cicéron compare l'admirable discours que<span class="side"> Lib. 5, de +Orat. n. 6.</span> +fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant sa mort, +à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: <span class="side"> Lib. 1, Tusc. +Quæst. n. 73.</span> <i>illa tanquam +cycnea fuit divini hominis vox et oratio</i>. Et Socrate +disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, +qui, sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, +l'avantage qui se trouve dans la mort, meurent +avec joie et en chantant: <i>providentes quid in morte +boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur</i>. J'ai cru +que cette petite digression ne serait pas inutile pour +les jeunes gens. Je reviens à mon sujet.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Cette opinion est cependant +fondée sur quelque chose de réel. +Les observations des modernes, et +particulièrement de M. Mongez, ont +constaté que les Cygnes sauvages +sont doués d'une espèce de chant; +ainsi les anciens ne se sont pas trompés +en leur attribuant cette faculté; +ils ont erré seulement en l'attribuant +à tous les cygnes sans distinction, +tandis qu'elle est particulière aux +cygnes sauvages. (Voyez Mongez, +<i>Dictionnaire des Antiquités</i>, <i>art.</i> +CYGNES, tom. 11, pag. 281.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 805.</span> +C'est dans Héliopolis qu'un bœuf, sous le nom de +Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des +Perses, exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant +les temples, renversant les palais, et détruisant +les plus rares monuments de l'antiquité. On y voit encore +quelques obélisques qui échappèrent à sa fureur; +et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont +ils font encore l'ornement.</p> + +<p>Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui +donna son nom, égala presque la magnificence des anciennes +villes d'Égypte. Elle est à quatre journées du +Caire. <span class="side"> Strab. l. 16, +pag. 781.</span> C'est là principalement que se faisait le commerce +de l'Orient. On déchargeait les marchandises +dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge, +<span class="pagenum"><a name="p45" id="p45">45</a></span> +nommée <i>Portus Muris</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>; on les conduisait ensuite sur +des chameaux à une ville de la Thébaïde appelée +<i>Coptos</i>; et on les voiturait enfin par le Nil jusqu'à +Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes +parts.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Μυὸς Ỏρµος. C'est le <i>Vieux-Cosseir</i>. +La route de Myos-Hormos à +Coptos n'était que de 6 à 7 journées +de chemin. Elle fit négliger +une route plus ancienne, tracée par +Ptolémée Philadelphe, entre Coptos +et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815), +et qui était de 12 journées, et de 258 +milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173, etc.) + +<p><i>Coptos</i> est à présent <i>Keft</i>.--L.</p></blockquote> + +<p>On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi +ceux qui l'ont exercé. Ce fut là la principale +source des trésors incroyables que Salomon amassa, et +qui servirent à construire le magnifique temple de Jérusalem. <span class="side">2. Reg. 8, 14.</span> +David, en subjuguant l'Idumée, était devenu +maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur +le bord oriental de la mer Rouge. <span class="side"> 3. Reg. 9, +26-28.</span> C'est de là que Salomon +envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où +elles revenaient toujours chargées de richesses immenses. +Ce commerce, après avoir été quelque temps +entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent l'Idumée, +passa en celles des Tyriens. <span class="side"> Strab. 1. 16, +pag. 781.</span> Ils faisaient venir +par Rhinocolure, ville maritime située entre l'Égypte +et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les +distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit +extrêmement les Tyriens sous les Perses, par la faveur +et la protection desquels ils en furent pleinement en +possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent rendus +maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans +leur royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports +sur la côte occidentale de la mer Rouge qui appartenait +à l'Égypte. Ils établirent leur principale foire à Alexandrie, +<span class="pagenum"><a name="p46" id="p46">46</a></span> +qui par là devint la ville la plus marchande de +l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge +et l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs +siècles le commerce des pays occidentaux avec la Perse, +les Indes, l'Arabie et les côtes orientales d'Afrique. Depuis +environ deux cents ans qu'on a découvert une +route pour aller aux Indes en doublant le cap de Bonne-Espérance, +les Portugais sont devenus les maîtres de ce +commerce, qui maintenant est tombé presque entier +entre les mains des Anglais et des Hollandais. <span class="side"> I. Part. l. 1, +Pag. 9.</span> C'est de +M. Prideaux que j'ai tiré cette histoire abrégée du +commerce des Indes orientales depuis Salomon jusqu'à +notre temps.</p> + +<p><span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 791. +Plin. l. 36, +cap. 12.</span> +Ce fut pour la commodité du commerce que l'on bâtit, +tout près d'Alexandrie, dans une île appelée Pharos<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>, +une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de +cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les +vaisseaux qui naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils +et de bancs de sable; et elle a communiqué son nom à +toutes les autres destinées au même usage: Phare de +Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie +par ordre de Ptolémée Philadelphe<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, qui y employa +huit cents talents<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>. Elle était comptée au nombre des +<span class="pagenum"><a name="p47" id="p47">47</a></span> +sept merveilles du monde. Par une<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a> erreur de fait, on +a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom +l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour. +Elle est fort courte et fort simple, selon le goût des anciens: +<i>Sostratus Cnidius Dexiphanis F. diis servatoribus, +pro navigantibus</i>; c'est-à-dire: <i>Sostrate le +Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, +pour le bien de ceux qui vont sur mer</i>. Il faudrait en +effet que Ptolémée eût fait bien peu de cas de cette +sorte d'immortalité, dont ordinairement les princes sont +si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas +même dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>. <span class="side"> De scrib. +hist. p. 706.</span> +Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce sujet +ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait +assez mal placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate, +pour avoir seul chez la postérité tout l'honneur de cet +ouvrage, après avoir fait graver sur le marbre même +l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi +<span class="pagenum"><a name="p48" id="p48">48</a></span> +sur de la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des +années fit bientôt tomber la chaux, et, au lieu de procurer +à l'architecte la gloire qu'il s'était promise, ne +servit qu'à manifester aux siècles futurs sa criminelle +supercherie et sa ridicule vanité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> Elle était jointe à la ville par +une chaussée de 7 stades de longueur, +appelée <i>Heptastade</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Cette tour, qu'Eusèbe (<i>Chron. +ad Olymp.</i> CXXIV, an. 1) et le +Syncelle (<i>Chronograph.</i>, pag. 272 +fin.) attribuent à Ptolémée Philadelphe, +fut bâtie, selon Suidas, lorsque +Pyrrhus monta sur le trône d'Epire +(Voce φάρος), ce qui répond à la +23e année de Ptolémée Soter: il +est vraisemblable en effet qu'elle fut +construite par ce prince.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> Huit cent mille écus. = Si ce +sont des talents attiques, 800 talents +représentent 4,440,000 francs.--L. + +<p>J'ai montré ailleurs, par plusieurs +rapprochements et plusieurs calculs, +que cette tour devait avoir de 150 +à 160 pieds de haut. (<i>Trad. de</i> +STRABON, pag. 332, 334.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> «Magno animo Ptolemæi regis, +quòd in eâ permiserit Sostrati Cnidii +architecti structuræ nomen inscribi.» +[XXXVI. 12. p. 739.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> La manière dont l'inscription +a été expliquée par d'habiles critiques +sert à rendre compte du +fait, sans qu'on ait besoin de recourir +à l'historiette de Lucien. L'inscription +portait en grec: Σώσρατος Κνίδιος Δεξιψανοῦς Θεοῖς Σωτῆρσιν +ὑπὲρ τῶν πλωἳζοµένων. D'après la remarque +de Spanheim, appuyée sur +les monuments (<i>Prœst. Numism.</i>, +pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter +et sa femme Bérénice étaient appelés +<i>les Dieux Sauveurs</i>, Θεοί Σωτῆρες. +Il est donc probable que ce sont +eux que l'inscription a désignés par +leur titre, plutôt que par leur nom. +M. Visconti croit même que le datif +θεοῖς Σωτῆρσιν ne doit pas s'entendre +d'une dédicace, mais se rapporte +à l'ordre de construire le +monument: dans cette idée, la tournure +de l'inscription serait tout elliptique; +et l'on devrait suppléer à-peu-près +ainsi les ellipses: Σώσρατος +Κνίδιος Δεξιψανοῦς [τοῦτον τὸν πύργον] +θεοῖς Σωτῆρσιν [κατεσκέυασεν] +ὑπὲρ τῶν πλωἳζοµένων, +c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide, +fils de Dexiphanes, a construit +cette tour, par l'ordre des Dieux +Sauveurs, pour le bien des navigateurs.» +D'après cette interprétation, +il ne serait plus douteux que +le phare eût été construit par Ptolémée +Soter.--L.</blockquote> + +<p>Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire, +d'introduire dans cette ville le luxe et la licence; <span class="side"> Quint.</span> +et les délices d'Alexandrie passèrent en proverbe<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>. On +y cultiva aussi beaucoup les arts et les sciences: témoin +ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les savants +tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus +aux dépens du public; et cette fameuse bibliothèque +que Ptolémée Philadelphe augmenta considérablement,<span class="side"> Plut. In Cæs. +pag. 731. +Senec. de +tranq. anim. +cap 9. +[Dion. Cassius. +XLII. +§ 38.]</span> +et que les princes ses successeurs firent enfin +monter au nombre de sept cent mille volumes. Dans +la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie +consuma une partie de cette bibliothèque, qui +était placée dans le<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a> Bruchium, et qui contenait quatre +cent mille volumes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> «Ne alexandrinis quidem permittenda +deliciis.» + +<p>= Ce passage de Quintilien (<i>Institut. +Orat.</i> I, 2) n'a pas tout-à-fait +le sens que lui donne Rollin: le mot +<i>deliciæ</i> ne signifie point <i>délices</i>; il +doit s'entendre des <i>pueri delicati quales +domi habere solebant divites Romani, +Ægyptios maxime et Alexandrinos, +qui jocis suis heros demereri +deberent</i>. V. la note de Burman +et de Spalding sur Quintilien. L'expression +proverbiale, à laquelle +Rollin fait allusion, se retrouve plutôt +dans le <i>Alexandrina vita atque +licentia</i> de Jules César (<i>Bell. civ.</i> III, +§ 110).--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> C'était un quartier de la ville +d'Alexandrie.</blockquote> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p49" id="p49">49</a></span> + +<hr class="full"> + +<h2>SECONDE PARTIE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS.</h4> + +<p> +L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens +comme l'école la plus renommée en matière de politique +et de sagesse, et comme l'origine de la plupart des arts +et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus bel +art consistaient à former les hommes. La Grèce en était +si persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, +un Pythagore, un Platon, Lycurgue même et Solon, +ces deux grands législateurs, et beaucoup d'autres qu'il +est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte pour +s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition <span class="side"> Act. 7, 22.</span> +les plus rares connaissances. Dieu même lui a +rendu un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir +été instruit dans toute la sagesse des Égyptiens.»</p> + +<p>Pour donner quelque idée des mœurs et des coutumes +de l'Égypte, je m'arrêterai principalement à ce +qui regarde les rois et le gouvernement; les prêtres et +la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les +arts et les métiers.</p> + +<p>Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il +rencontre quelquefois parmi les coutumes que je rapporte +une espèce de contradiction. Elle vient, ou de la +différence des pays et des peuples, qui ne suivaient pas +<span class="pagenum"><a name="p50" id="p50">50</a></span> +toujours les mêmes usages, ou de la diversité des sentiments +de la part des historiens qui me servent de +guides.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h5>DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT.</h5> + +<p>Les Égyptiens sont les premiers qui aient bien connu +les règles du gouvernement. Cette nation grave et sérieuse +comprit d'abord que la vraie fin de la politique +est de rendre la vie commode et les peuples heureux.</p> + +<p>Le royaume était héréditaire; mais, selon Diodore, +les rois ne se conduisaient pas en Égypte comme il est <span class="side"> Diod. lib. 1 +p. 63, etc.</span> +assez ordinaire dans les autres monarchies, où le prince +ne reconnaît d'autres règles de ses actions que sa volonté +et son bon plaisir. Ils étaient obligés plus que les +autres à vivre selon les lois. Ils en avaient de particulières +qu'un roi avait digérées et qui faisaient une partie +de ce que les Égyptiens appelaient les livres sacrés. +Ainsi, une coutume ancienne ayant tout réglé, ils ne +s'avisaient pas de vivre autrement que leurs ancêtres.</p> + +<p>Nul esclave<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, nul étranger n'était admis auprès du +prince pour le servir: cet important emploi n'était confié +qu'aux personnes les plus distinguées par leur naissance, +et qu'à celles qui avaient reçu la plus excellente éducation<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>; +afin qu'ayant le privilège d'approcher jour et +<span class="pagenum"><a name="p51" id="p51">51</a></span> +nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien +d'indigne de la majesté royale, et ne lui inspirassent +que des sentiments nobles et généreux; car, ajoute Diodore, +il est rare que les rois se portent à des excès vicieux, +s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des +approbateurs de leur dérèglement, et des ministres de +leurs passions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Le texte dit: <i>nul esclave acheté, +ou né à la maison</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> Le texte dit: <i>aux fils des prêtres +les plus distingués: ils devaient +avoir dépassé 20 ans, et être les +mieux élevés de tous ceux de leur +caste.</i>--L.</blockquote> + +<p>Les rois d'Égypte souffraient sans peine, non-seulement +que la qualité des viandes et la mesure du boire +et du manger leur fussent marquées (car c'était une +chose ordinaire en Égypte, où tout le monde était sobre, +et où l'air du pays inspirait la frugalité), mais encore +que toutes leurs heures et presque toutes leurs actions +fussent réglées par la loi.</p> + +<p>Dès le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est +le plus net, et les pensées le plus pures, ils lisaient +leurs lettres, pour prendre une idée plus juste et plus +véritable des affaires qu'ils avaient à décider.</p> + +<p>Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au +temple. Là, environnés de toute leur cour, et les victimes +étant à l'autel, ils assistaient à la prière que le +pontife prononçait à haute voix, et dans laquelle il demandait +aux dieux, pour le roi, la santé et toutes sortes +de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses +peuples avec bonté et avec justice, et suivait exactement +les lois du royaume. Le pontife entrait dans un +grand détail de ses vertus royales, marquant qu'il était +religieux envers les dieux, doux envers les hommes, +modéré, juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge, +libéral, maître de lui-même, punissant au-dessous +du mérite, et récompensant au-dessus. Il parlait +ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; +<span class="pagenum"><a name="p52" id="p52">52</a></span> +mais il supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par +surprise et par ignorance, chargeant d'imprécations les +ministres qui leur donnaient de mauvais conseils et leur +déguisaient la vérité. Telle était la manière d'instruire +les rois. On croyait que les reproches ne faisaient qu'aigrir +leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de +leur inspirer de la vertu était de leur marquer leurs +devoirs dans des louanges conformes aux lois, et prononcées +gravement devant les dieux. Après la prière +et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints livres, +les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il +gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les +lois qui avaient rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien +que leurs sujets.</p> + +<p>J'ai déjà remarqué que le boire et le manger des rois +étaient réglés par les lois, tant pour la quantité que pour +la qualité. On ne servait sur leur table que des mets fort +communs, parce que le but de leurs repas était, non +de flatter le goût, mais de satisfaire aux besoins de la +nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces +règles avaient été dictées non pas tant par un législateur +que par un habile médecin, uniquement attentif +à la santé du prince. <span class="side"> De Isid. et +Osir. p. 354.</span> Le même goût de simplicité régnait +dans tout le reste; et on lit dans Plutarque qu'il y avait +dans un temple de Thèbes une colonne sur laquelle on +avait gravé des imprécations contre un roi qui, le premier, +avait introduit la dépense et le luxe parmi les +Égyptiens.</p> + +<p>Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus +essentielle, est de rendre la justice aux peuples. Aussi +c'était à quoi les rois d'Égypte donnaient le plus d'attention, +persuadés que de ce soin dépendait non-seulement +<span class="pagenum"><a name="p53" id="p53">53</a></span> +le repos des particuliers, mais le bonheur de l'état, +qui serait moins un royaume qu'un brigandage, si les +faibles demeuraient sans protection, et si les puissants +trouvaient dans leurs richesses et dans leur crédit l'impunité +de leurs crimes et de leurs violences.</p> + +<p>Trente juges étaient tirés des principales villes<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a> pour +composer la compagnie qui jugeait tout le royaume. Le +prince, pour remplir ces places, choisissait les plus honnêtes +gens du pays, et mettait à leur tête<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a> celui qui se +distinguait le plus par la connaissance et l'amour des +lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur +assignait certains revenus, afin qu'affranchis des embarras +domestiques, ils pussent donner tout leur temps +à faire observer les lois. Ainsi, entretenus honnêtement +par la libéralité du prince, ils rendaient gratuitement +au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui +doit être également ouverte à tous les sujets, et encore +plus, en un certain sens, aux pauvres qu'aux riches, +parce que ceux-ci, par eux-mêmes, trouvent assez d'appui, +au lieu que les autres, par leur état même, sont +plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection +des lois. Pour éviter les surprises, les affaires +étaient traitées par écrit dans cette assemblée. On y +craignait la fausse éloquence, qui éblouit les esprits et +émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée +d'une manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule +dominât dans les jugements, parce qu'elle seule devait +<span class="pagenum"><a name="p54" id="p54">54</a></span> +être la ressource du riche et du pauvre, du puissant et +du faible, du savant et de l'ignorant. Le président du +sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses, +d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la +<i>Vérité</i>. Quand il la prenait, c'était le signal pour commencer +la séance. Il l'appliquait à la partie qui devait +gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer les +sentences.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> Diodore dit que Thèbes, Memphis +et Héliopolis fournissaient chacune +dix de ces juges.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> Le même auteur dit au contraire +que les 30 juges élisaient un +président parmi eux; et que la ville +à laquelle appartenait l'élu, envoyait +un autre juge à sa place: de sorte +qu'il y avait 30 juges, sans compter +le président.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Plat. in Tim. +pag. 656.</span> +Ce qu'il y avait de meilleur parmi les lois des Égyptiens, +c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit +de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige +en Égypte: tout s'y faisait toujours de même; et l'exactitude +qu'on y avait à garder les petites choses maintenait +les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple +qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. I, +pag. 70.</span> +Le meurtre volontaire était puni de mort, de quelque +condition que fût celui qui avait été tué, libre ou non: +en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et +d'équité que les Romains, qui donnaient aux maîtres +droit absolu de vie et de mort sur leurs esclaves. L'empereur +Adrien le leur ôta dans la suite, et crut devoir +corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé +qu'il fût par les lois romaines.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 69.</span> +Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce +crime attaque en même temps et les dieux, dont on +méprise la majesté en attestant leur nom par un faux +serment; et les hommes, en rompant le lien le plus ferme +de la société humaine, qui est la sincérité et la bonne foi.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span> +Le calomniateur était impitoyablement condamné au +même supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était +trouvé véritable.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span> +Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le +<span class="pagenum"><a name="p55" id="p55">55</a></span> +faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que +l'assassin. Que si l'on ne pouvait secourir le malheureux, +il fallait du moins dénoncer l'auteur de la violence; et il +y avait des peines établies contre ceux qui manquaient +à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les uns +des autres, et tout le corps de l'état était uni contre +les méchants.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1 +pag. 69.</span> +Il n'était pas permis d'être inutile à l'état<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>: chaque +particulier était tenu d'inscrire son nom et sa demeure +sur un registre public qui demeurait entre les mains du +magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer +d'où il tirait de quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine +de mort s'ensuivait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à Athènes +(Hérodote II, § 177).--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 136.</span> +Pour empêcher les emprunts, d'où naissent la fainéantise, +les fraudes, et la chicane, le roi Asychis avait fait +une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et +les mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours +été embarrassés pour trouver un juste tempérament pour +réprimer la dureté du créancier dans l'exaction de son +prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou néglige +de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu, +qui, sans toucher à la liberté personnelle des citoyens, +et sans ruiner les familles, pressait continuellement le +débiteur par la crainte de passer pour infame, s'il manquait +d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter qu'à +condition d'engager au créancier le corps de son père, +que chacun dans l'Égypte faisait embaumer avec soin, +et conservait avec honneur dans sa maison, comme il +sera dit dans la suite, et qui pouvait, par cette raison, +<span class="pagenum"><a name="p56" id="p56">56</a></span> +être aisément transporté. Or c'était une impiété et une +infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement +un gage si précieux; et celui qui mourait sans +s'être acquitté de ce devoir était privé des honneurs +qu'on avait coutume de rendre aux morts.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. I, +pag. 71.</span> +Diodore remarque une faute qu'avaient commise +quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on +pût, par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs, +leurs chevaux, leurs charrues, et les autres instruments +dont ils se servaient pour cultiver la terre, parce qu'ils +trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces pauvres +gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de +gagner leur vie: mais en même temps ils permettaient +d'emprisonner les laboureurs mêmes, qui seuls peuvent +faire usage de ces instruments; ce qui les exposait aux +mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à l'état des +citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires, +qui travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne +desquels le particulier n'a aucun droit.</p> + + +<p>La polygamie était permise en Égypte<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, excepté aux<span class="side"> Pag. 72.</span> +prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De +quelque condition que fût la femme, libre ou esclave, +les enfants étaient censés libres et légitimes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient qu'une femme.</blockquote> + +<p><span class="side"> Pag. 22.</span> +Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où étaient +plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées, +est de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec +les sœurs était non-seulement autorisé par les lois, mais +fondé en quelque sorte sur leur religion même, et sur +l'exemple des dieux le plus anciennement et le plus généralement +<span class="pagenum"><a name="p57" id="p57">57</a></span> +honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l, 2, +cap. 80.</span> +Les vieillards étaient fort respectés en Égypte. Les +jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et +de leur céder partout la place d'honneur. C'est de là +que cette loi a passé à Sparte.</p> + +<p>La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance. +La gloire qu'on leur a donnée d'être les plus +reconnaissants de tous les hommes fait voir qu'ils étaient +aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le lien de la +concorde publique et particulière. Qui reconnaît les +graces aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude, +le plaisir de faire du bien demeure si pur, qu'il n'y a plus +moyen de n'y être pas sensible. C'était surtout à l'égard +de leurs rois que les Égyptiens se piquaient de reconnaissance. +Ils les honoraient pendant leur vie comme des +images vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après +leur mort comme les pères communs des peuples. Ce +sentiment de respect et de tendresse venait de la forte +persuasion où ils étaient que c'était la Divinité même +qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant +si fort du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus +noble caractère, en réunissant en eux le pouvoir et la +volonté de faire du bien aux autres.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h5>DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS.</h5> + +<p>Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang +après les rois. Ils avaient de grands priviléges et de grands +revenus; leurs terres étaient exemptes de toute imposition.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p58" id="p58">58</a></span> + +<p><span class="side"> Genes. 47.</span> +On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la +Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres +ne furent point chargées d'une redevance perpétuelle au +prince comme celles de tous les autres Égyptiens.</p> + +<p>Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup +de part dans sa confiance et dans le gouvernement, parce +que, de tous les sujets de l'empire, c'étaient eux qui +avaient été le mieux élevés, qui avaient le plus de lumières, +et qui étaient le plus dévoués à la personne du +roi et au bien public. Ils étaient en même temps les +dépositaires de la religion et des sciences; et c'est ce qui +leur attirait un si grand respect de la part des habitants +du pays et des étrangers, qui s'adressaient également +à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de +plus sacré dans les mystères et de plus profond dans +les sciences.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 60.</span> +Les Égyptiens prétendent être les premiers qui ont +établi des fêtes et des processions pour honorer les dieux. +Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait +de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de +soixante et dix mille personnes<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>, sans compter les enfants. +Il y avait une autre fête, surnommée <i>des lumières</i><a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, +qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y trouvaient +pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte, +de tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs +maisons.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> Il y a dans Hérodote 700,000 +personnes, ἑßδοµήκοντα µυριάδας. +Cette faute de Rollin, copiée par +Dupuis, a été relevée par Larcher +(tom. II, pag. 296).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> Dans le grec, Λυχνοκαΐη qui +signifie (fête) <i>des lampes allumées</i>.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Cap. 39.</span> +On immolait différents animaux, selon les différents +pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement +<span class="pagenum"><a name="p59" id="p59">59</a></span> +observée dans tous les sacrifices, d'imposer les +mains sur la tête de la victime, de la charger d'imprécations, +et de prier les dieux de détourner sur elle tous +les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 88.</span> +C'est de l'Égypte que Pythagore avait emprunté son +dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens +croyaient qu'à la mort des hommes leurs ames passaient +dans d'autres corps humains, et que, si elles avaient été +vicieuses, elles étaient enfermées dans des corps de +bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs +crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de +nouveau animer d'autres corps humains.</p> + +<p>Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, +qui renfermaient dans un grand détail et les principes +du gouvernement et les mystères du culte divin. <span class="side"> Plut. de Is. +et Osir. pag. +354.</span> Les +uns et les autres étaient ordinairement enveloppés de +symboles et d'énigmes, qui, en voilant la vérité, la +rendaient plus respectable, et piquaient plus vivement la +curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les +sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait +avertir qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était +pas permis à tout le monde de pénétrer. Les sphinx, +qui étaient toujours à l'entrée des temples, donnaient le +même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides, +les obélisques, les colonnes, les statues, en un +mot tous les monuments publics, étaient pour l'ordinaire +ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire d'écritures symboliques, +soit que ce fussent des caractères inconnus +au vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, +qui avaient un sens caché et parabolique. <span class="side"> Plut. Sympos. +lib. 4, p. +670.</span> Ainsi le lièvre +signifiait une attention vive et pénétrante, parce que +cet animal a <span class="side"> Plut. de Isid. +pag. 355.</span>le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de +<span class="pagenum"><a name="p60" id="p60">60</a></span> + +juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait +les devoirs de ceux qui exerçaient la judicature.</p> + +<p>Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait +traiter à fond ce qui regarde la religion des Égyptiens; +mais je me borne à deux articles qui en font la principale +partie: le culte de différentes divinités, et les cérémonies +des funérailles.</p> + +<p class="mid">§ I. <i>Culte de différentes divinités.</i></p> + +<p>Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle +des Égyptiens. Elle avait un grand nombre de dieux de +différents ordres et de différents étages, dont je ne parle +point ici, parce que cette matière appartient plus à la +fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux +qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris +et Isis, qu'on a prétendu être le soleil et la lune: en +effet, c'est par le culte de ces astres qu'a commencé +l'idolâtrie.</p> + +<p>Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre +de bêtes, le bœuf, le chien, le loup, l'épervier, le crocodile, +l'ibis, le chat, etc. Plusieurs de ces bêtes n'étaient +l'objet de la superstition que de quelques villes +particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une espèce +d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en +abomination. De là les guerres continuelles d'une ville +contre une autre, effet de la fausse politique d'un de +leurs rois qui chercha à les amuser par des guerres de +religion, pour leur ôter le temps et les moyens de +conspirer contre l'état. J'appelle cette politique fausse +et mal entendue, parce qu'elle est directement contraire +au véritable esprit du gouvernement, qui tend à unir +tous les membres de l'état par les liens les plus étroits, +<span class="pagenum"><a name="p61" id="p61">61</a></span> +et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie +de toutes ses parties.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 1, de +Nat. deor. +n. 82. +Lib. 5, Tuscul. +Quæst. +n. 78. +Herod. l. 2, +cap. 65. +Diod. Lib. 1, +p. 74 et 75.</span> +Chaque peuple avait un grand zèle pour ses dieux. +Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de voir des +temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez +les Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité +un crocodile, un ibis, un chat; et ils auraient souffert +les derniers tourments, plutôt que de commettre un tel +sacrilége. Il y avait peine de mort contre quiconque aurait +tué volontairement aucun de ces animaux, et même +peine contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de +quelque manière que ce fût, volontairement ou non. +Diodore rapporte un fait dont il avait été témoin pendant +son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un +chat par mégarde et sans dessein, la populace en fureur +courut à sa maison; et ni l'autorité du roi, qui sur-le-champ +envoya ses gardes, ni la crainte du nom romain, +ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les +porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer +mieux se manger les uns les autres que de toucher à leurs +prétendues divinités.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 3, +cap. 27, etc. +Diod. lib. 1, +pag. 76. +Plin. lib. 8, +cap, 46.</span> +De tous ces animaux, le bœuf Apis, nommé par les +Grecs <i>Epaphus</i>, était le plus célèbre. On lui avait bâti +des temples magnifiques. On lui rendait des honneurs +extraordinaires pendant sa vie, et de plus grands encore +après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un deuil +général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence +qu'on a de la peine à croire. Sous Ptolémée +Lagus, le bœuf Apis étant mort de vieillesse, la dépense +de son convoi, outre les frais ordinaires, monta à plus +de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les +derniers honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver +<span class="pagenum"><a name="p62" id="p62">62</a></span> +un successeur, et on le cherchait dans toute l'Égypte. +On le reconnaissait à certains signes qui le distinguaient +de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme +de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la +langue, celle d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, +le deuil faisait place à la joie, et ce n'était plus dans +toute l'Égypte que festins et réjouissances. On amenait +le nouveau dieu à Memphis pour y prendre possession +de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup +de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse, +au retour de sa malheureuse expédition contre +l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en joie à cause qu'on +avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait à +son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce +jeune bœuf, qui ne jouit pas long-temps de sa divinité.</p> + +<p>On voit aisément que le veau d'or érigé près de la +montagne de Sinaï par les Israélites était un fruit de +leur séjour dans l'Égypte, et une imitation du dieu Apis, +aussi-bien que ceux qui dans la suite furent érigés aux +deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam, +qui lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.</p> + +<p>Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de +l'encens aux animaux: ils portaient la folie jusqu'à attribuer +la divinité aux légumes de leurs jardins<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>. C'est +ce que leur reproche si ingénieusement le poète satirique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> Il y a sur cette superstition, une +dissertation curieuse de Schmidt (<i>de +cepis et alliis apud Ægyptios cultis</i>), +dans ses <i>Opuscula</i>, p, 71-122.--L.</blockquote> + + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="side"> Juv. satir. +15. [init.]</span> +<p class="i10">Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens</p> +<p class="i10">Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat</p> +<p class="i10">Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu.</p> +<p class="i10">Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,</p> +<p class="i10">Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ,</p> +<span class="pagenum"><a name="p63" id="p63">63</a></span> + +<p class="i10">Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.</p> +<p class="i10">Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic</p> +<p class="i10">Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.</p> +<p class="i10">Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu.</p> +<p class="i10">O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis</p> +<p class="i10">Numina!</p> +</div></div> + +<p>On doit être bien étonné de voir la nation du monde +qui se piquait le plus de sagesse et de lumières s'abandonner +si follement aux superstitions les plus grossières +et les plus ridicules. En effet, rendre à des animaux +et à de vils insectes un culte religieux, les placer au +milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands <span class="side"> Lib. 1, p. 76.</span> +frais,<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a> punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie, les +embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller +jusqu'à reconnaître pour dieux des poireaux et des +ognons, invoquer de pareilles divinités dans ses besoins, +en attendre du secours et de la protection, ce sont des +excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont +néanmoins attestés par toute l'antiquité. <span class="side"> Lucian. +Imag. [§11.]</span> On entre dans +un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes +parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un +dieu, et n'y trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat +[et un bouc]: belle image, ajoute-t-il, de beaucoup de +palais, dont les maîtres ne sont pas le plus bel ornement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> Diodore assure que de son temps +même ces dépenses n'allaient pas à +moins de cent mille écus. = Dans le +texte, 100 talents, ou 550,000 fr. +Cette somme est donnée par Diodore +comme le montant des frais d'embaumement +et de sépulture des animaux +sacrés (I. § 84.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 1, +p. 77, etc.</span> +On rapporte différentes raisons du culte que les +Égyptiens rendaient aux animaux.</p> + +<p><span class="side"> Cf. Ovid. +Metamorph. +v. 527; Hyg. +astron. II, 28; +Porphyr. +abstin. III, +16.</span>La première se tire de la fable. On prétend que les +dieux, dans une conspiration que firent contre eux les +hommes, se réfugièrent en Égypte, et s'y cachèrent +<span class="pagenum"><a name="p64" id="p64">64</a></span> +sous différentes formes d'animaux; et de là le culte divin +qui depuis leur a été rendu.</p> + +<p>La seconde est tirée<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a> de l'utilité que chacun de ces +animaux procurait aux hommes: les bœufs, pour le +labourage; les brebis, par leur laine et leur lait; les +chiens, pour la chasse et pour la garde des maisons, +d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une +tête de chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne, +parce qu'il donne la chasse à des serpents ailés, qui sans +cela infesteraient l'Égypte; <span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 68.</span> le crocodile, qui est un animal +amphibie, c'est-à-dire qui vit également dans l'eau +et sur la terre, d'une grandeur<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> et d'une force surprenantes, +parce qu'il défend le pays contre l'incursion +des voleurs arabes<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>; et l'ichneumon, parce qu'il empêche +la race des crocodiles de se trop multiplier, ce +qui deviendrait funeste à l'Égypte. Or cette petite bête +rend ce service au pays en deux manières: premièrement +elle observe le temps que le crocodile est absent, +et elle brise ses œufs sans les manger; en second lieu, +lorsque le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort +<span class="pagenum"><a name="p65" id="p65">65</a></span> +toujours la gueule ouverte, ce petit animal, qui s'était +tenu caché dans le limon, saute tout d'un coup dans +sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il ronge, +puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, +dont la peau est fort tendre, et sort impunément vainqueur, +par sa finesse, de la force d'un si terrible animal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> <i>Ipsi, qui irridentur, Ægyptii +nullam belluam, nisi ob aliquam +utilitatem quam ex eâ caperent, +consecraverunt</i>. (Cic. lib. 1 de Nat. +deor. n. 101).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> Cette grandeur va jusqu'à plus +de 17 coudées. + +<p>= 17 Coudées valent 8 mètres, +953. Selon Élien (<i>Hist. Anim.</i> XVII, +c. 6), on en avait vu un de 25 coudées +(13 mètres 175), au temps de Psammitichus; +et un autre de 26 coudées, +4 palmes (14 mètres 053), sous +Amasis. Norden en a vu de 50 pieds +(16 mètres).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> Cela est fort douteux. Cicéron +dit: <i>Possem, de ichneumone utilitate, +de crocodilorum, de felium dicere</i> +(<i>de Nat. Deor.</i> 1, § 36); mais +il aurait été vraisemblablement assez +embarrassé pour dire quelle pouvait +être l'utilité des crocodiles. On a +prétendu que les hommages des +Égyptiens s'adressaient particulièrement +à une espèce de crocodiles +d'un naturel fort doux: malheureusement +pour cette explication, on +lit dans Élien (<i>Hist. Anim.</i> X, c. 21), +et dans Maxime de Tyr (<i>Dissert.</i> +XXXVIII), que les crocodiles sacrés +dévoraient les enfants de leurs +adorateurs.--L.</blockquote> + +<p>Les philosophes, peu contents de raisons si faibles +pour couvrir de si étranges absurdités qui déshonoraient +le paganisme, et dont ils rougissaient en secret, ont +imaginé, surtout depuis l'établissement du christianisme, +une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient +aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces +animaux, mais aux dieux, dont ils étaient les symboles, +que se terminait ce culte. <span class="side"> Pag. 382.</span> «Les philosophes,» dit Plutarque +dans le traité même où il examine ce qui regarde +les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte, +Isis et Osiris, «les philosophes honorent l'image de +Dieu, quelque part qu'elle se montre, même dans les +êtres qui sont sans vie, bien plus encore par conséquent +dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver, +non ceux qui adorent ces créatures, mais +ceux qui, par elles, remontent jusqu'à la Divinité. +On les doit regarder comme autant de miroirs que +nous fournit la nature, dans lesquels la Divinité se +peint d'une manière éclatante; ou comme autant d'instruments +dont elle se sert pour faire éclore au-dehors +son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir +des statues, on entasserait dans un même endroit +tout l'or et toutes les pierreries du monde, ce n'est +point à ces statues qu'il faudrait rapporter son culte; +car la Divinité n'existe point dans des couleurs artistement +dispensées, ni dans une matière fragile, destituée +<span class="pagenum"><a name="p66" id="p66">66</a></span> +<span class="side"> Pag. 377 et +378.</span> +de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit, +dans le même traité, que «comme le soleil, la lune, +le ciel, la terre, la mer, sont communs à tous les +hommes, mais ont des noms différents, selon la différence +des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y +ait qu'une divinité unique et une providence unique +qui gouverne l'univers, et qui a sous elle différents +ministres subalternes, on donne à cette divinité, qui +est la même, différents noms, et on lui rend différents +honneurs, selon les lois et les coutumes de +chaque pays.»</p> + +<p>Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de +plus raisonnable pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles +bien propres à en couvrir le ridicule? Était-ce relever +dignement les attributs divins, que de les vouloir +faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes +les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile, +dans un serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt +dégrader et avilir la Divinité, dont les plus stupides +ont ordinairement une idée tout autrement grande et +auguste?</p> + +<p>Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si +fidèles à remonter des êtres sensibles à leur auteur invisible. <span class="side"> Rom. cap. 1, +v. 21-25.</span> +L'Écriture nous apprend que ces prétendus +sages ont mérité, par leur orgueil et par leur ingratitude, +«d'être livrés à un sens réprouvé, et de devenir +<i>plus</i> fous <i>que le peuple</i>, pour avoir changé la gloire +du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre +pieds, d'oiseaux et de reptiles, et pour avoir adoré la +créature à la place du Créateur.»</p> + +<p>Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, +Dieu a permis que le pays de toute la terre, où la sagesse +<span class="pagenum"><a name="p67" id="p67">67</a></span> +humaine avait été portée au plus haut degré, fût +aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la plus +ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que +peut la force toute-puissante de sa grâce, il a converti +les affreux déserts d'Égypte en un paradis terrestre, +en les peuplant, dans le temps marqué par sa providence, +d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, +qui, par la ferveur de leur piété et l'austérité de leur +pénitence, ont fait tant d'honneur au christianisme. Je +ne puis m'empêcher d'en rapporter un célèbre exemple, +et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce +de digression.</p> + +<p><span class="side"> Tom. 5, p. +23 et 26.</span> +La grande merveille de la basse Thébaïde, dit M. l'abbé +Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville +d'Oxirinque<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Elle était peuplée de moines dedans et +dehors, en sorte qu'il y en avait plus que d'autres habitants. +Les bâtiments publics et les temples d'idoles +avaient été convertis en monastères; et on en voyait par +toute la ville plus que de maisons particulières. Les +moines logeaient jusque sur les portes et dans les tours. +Il y avait douze églises pour les assemblées du peuple, +sans compter les oratoires des monastères. Cette ville +avait vingt mille vierges et dix mille moines: on y entendait +jour et nuit retentir de tous côtés les louanges +de Dieu. Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles +aux portes pour découvrir les étrangers et les +pauvres; et c'était à qui les retiendrait le premier pour +exercer envers eux l'hospitalité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> À-présent Behnécé.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p68" id="p68">68</a></span> + +<p class="mid">§ II. <i>Cérémonies des funérailles.</i></p> + +<p>Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies +des funérailles.</p> + +<p>Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les +temps pour les corps morts, et les soins religieux +qu'ils ont toujours pris des tombeaux, semblent insinuer +la persuasion où l'on était que ces corps n'y +étaient mis qu'en dépôt.</p> + +<p>Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, +avec quelle magnificence étaient construits les +sépulcres de l'Égypte. C'est qu'outre qu'on les érigeait +comme des monuments sacrés, pour porter aux siècles +futurs la mémoire des grands princes, on les regardait +encore comme des demeures où les corps devaient<span class="side"> Diod. lib. 1, +pag. 47.</span> +séjourner pendant le cours d'une longue suite de siècles; +au lieu que les maisons étaient appelées des <i>hôtelleries</i>, +où l'on n'était qu'en passant, et pendant une +vie trop courte pour s'y attacher.</p> + +<p>Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous +les parents et tous les amis quittaient leurs habits +ordinaires pour en prendre de lugubres, et s'abstenaient +du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le +deuil durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment +selon la qualité des personnes.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 85, etc. +Diod. lib. 1, +pag. 81.</span> +Il y avait trois manières d'embaumer les corps. La +plus magnifique était pour les personnes les plus considérables; +et la dépense<span class="side">[A]: 5500 f.--L.</span> montait à un talent d'argent, +c'est-à-dire à trois mille écus.[A] </p> + +<p>Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. +Les uns vidaient la cervelle par les narines, +avec un ferrement fait exprès pour cela; d'autres +<span class="pagenum"><a name="p69" id="p69">69</a></span> +vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au +côté une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante +comme un rasoir; puis ils remplissaient ces +vides de parfums et de diverses drogues odoriférantes. +Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement +de quelques dissections, semblait avoir quelque chose +de violent et d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé +prenaient la fuite quand l'opération était achevée, +et étaient poursuivis à coups de pierres par les assistants. +On traitait fort honorablement ceux qui étaient +chargés d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de +myrrhe, de cannelle, et de toutes sortes d'aromates. +Après un certain temps ils l'enveloppaient de bandelettes +de lin très-fines<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>, qu'ils collaient ensemble avec +une espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient +encore des parfums les plus exquis. Par ce moyen on +prétend que la figure entière du corps, les traits même +du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des sourcils, +se conservaient parfaitement. Quand le corps avait +été ainsi embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient +dans une espèce d'armoire ouverte, faite sur +la mesure du mort; puis ils le plaçaient debout et droit +contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en +avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle +<i>momies</i>. Il en vient encore tous les jours d'Égypte, et +plusieurs curieux en conservent dans leurs cabinets. On +voit par là quel soin les Égyptiens prenaient des corps +morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était +immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs +<span class="pagenum"><a name="p70" id="p70">70</a></span> +ancêtres, se souvenaient de leurs vertus, que le public +avait reconnues, et s'excitaient à aimer les lois qu'ils +leur avaient laissées. On reconnaît dans les funérailles +de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont +je viens de parler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Ou plutôt de coton, qui est le <i>byssus</i> dont parle Hérodote (LARCHER, +tom. II, pag. 357).--L.</blockquote> + +<p>J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des +morts, parce qu'avant que d'être admis dans l'asyle +sacré des tombeaux, il fallait qu'ils subissent un jugement +solennel. Et cette circonstance des funérailles +chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables +qui se trouvent dans l'histoire ancienne.</p> + +<p>C'était, chez les païens, une consolation en mourant +de laisser son nom en estime parmi les hommes; +et ils croyaient que de tous les biens humains c'est +le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n'était +pas permis en Égypte de louer indifféremment tous +les morts; il fallait avoir cet honneur par un jugement +public. L'assemblée des juges se tenait au-delà d'un +lac, qu'ils passaient dans une barque. Celui qui la +conduisait s'appelait en langue égyptienne <i>Charon</i>; et +c'est sur cela que les Grecs, instruits par Orphée, +qui avait été en Égypte, ont inventé leur fable de la +barque de Charon. Aussitôt qu'un homme était mort, +on l'amenait en jugement. L'accusateur public était +écouté<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>. S'il prouvait que la conduite du mort eût été +mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était +privé de la sépulture. Le peuple admirait le pouvoir +des lois, qui s'étendait jusqu'après la mort; et chacun, +<span class="pagenum"><a name="p71" id="p71">71</a></span> +touché de l'exemple, craignait de déshonorer sa mémoire +et sa famille. Que si le mort n'était convaincu +d'aucune faute, on l'ensevelissait honorablement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Diodore de Sicile (I, § 92), +d'où ceci est tiré, ne parle point +d'<i>accusateur public</i>; il dit: <i>La loi +permettait à qui le voulait de venir +l'accuser</i>.--L.</blockquote> + +<p>Ce qu'il y avait de plus étonnant dans cette enquête +publique établie contre les morts, c'est que le trône +même n'en mettait pas à couvert. Les rois étaient +épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait +ainsi; mais ils n'étaient pas exempts du jugement +qu'il fallait subir après la mort, et quelques-uns ont +été privés de la sépulture. Il se passait quelque chose +de semblable chez les Israélites. Nous voyons dans +l'Écriture que les méchants rois n'étaient point ensevelis +dans les tombeaux de leurs ancêtres. Par là ils +apprenaient que, si leur majesté les met pendant leur +vie au-dessus des jugements humains, ils y reviennent +enfin quand la mort les a égalés aux autres hommes.</p> + +<p>Lors donc que le jugement qui avait été prononcé +se trouvait favorable au mort, on procédait aux cérémonies +de l'inhumation. On faisait son panégyrique, +mais sans y rien mêler de sa naissance; toute l'Égypte +était censée noble. On ne comptait pour louanges +solides et véritables, que celles qui étaient rendues au +mérite personnel du mort. On le louait de ce que, +dans sa jeunesse, il avait eu une excellente éducation, +et de ce que, dans un âge plus avancé, il avait +cultivé la piété à l'égard des dieux, la justice envers +les hommes, la douceur, la modestie, la retenue, et +toutes les autres vertus qui font l'homme de bien. +Alors tout le peuple applaudissait, et donnait aussi des +louanges magnifiques au mort, comme devant être +associé pour toujours à la compagnie des hommes vertueux +dans le royaume de Pluton.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p72" id="p72">72</a></span> + +<p>En finissant l'article qui regarde les cérémonies des +funérailles, il n'est pas hors de propos de faire remarquer +aux jeunes gens les manières différentes dont en +usaient les anciens à l'égard des corps morts. Les uns, +comme nous l'avons déjà dit des Égyptiens, après les +avoir embaumés, les exposaient en vue, et en conservaient +le spectacle. D'autres les brûlaient sur un +bûcher; et cette coutume était en usage chez les +Romains. D'autres enfin les déposaient dans la terre.</p> + +<p>Le soin de conserver les corps sans les cacher dans +les tombeaux paraît injurieux à l'humanité en général, +et aux personnes en particulier que l'on prétend ainsi +respecter; parce qu'il rend leur humiliation et leur +difformité visibles, et, quelque soin qu'on en puisse +prendre, n'offre aux spectateurs que de tristes et +d'affreux restes de leurs visages. La coutume de brûler +les morts a quelque chose de cruel et de barbare, +en se hâtant de détruire ce qui reste des personnes +les plus chères. Celle d'enterrer les morts est certainement +la plus ancienne et la plus religieuse. Elle remet +à la terre ce qui en a été tiré, et nous prépare à +croire que le corps, qui en a été formé une première +fois, pourra bien en être tiré une seconde.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<h5>DES SOLDATS ET DE LA GUERRE.</h5> + +<p><span class="side"> [Herod. 2, +c. 168.]</span> +La profession militaire était en grand honneur dans +l'Égypte. Après les familles sacerdotales, celles qu'on +<span class="pagenum"><a name="p73" id="p73">73</a></span> +estimait les plus illustres étaient, comme parmi nous, +les familles destinées aux armes. On ne se contentait pas +de les honorer, on les récompensait libéralement. Les +soldats avaient douze <i>aroures</i>, exemptes de tout tribut et +de toute imposition<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. L'<i>aroure</i> était une portion de terre +labourable, qui répondait à peu près à la moitié d'un +de nos arpents. Outre ce privilége, on fournissait par +jour à chacun d'eux<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a> cinq livres de pain, deux livres +de viande, et une pinte de vin<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>. C'était de quoi nourrir +une partie de leur famille. Par là on les rendait plus +affectionnés et plus courageux; et l'on trouvait, remarque +Diodore, que c'eût été manquer contre les règles, <span class="side"> Lib. 1, p. 67.</span> +non-seulement de la saine politique, mais du bon sens, +que de confier la défense et la sûreté de l'état à des +gens qui n'auraient eu aucun intérêt à sa conservation.</p> + +<p> +Quatre cent mille soldats<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a> que l'Égypte entretenait<span class="side"> Herod. l. 2, +c. 164-168.</span> +continuellement étaient ceux de ses citoyens qu'elle +exerçait avec le plus de soin. On les préparait aux fatigues +de la guerre par une éducation mâle et robuste. Il +y a un art de former les corps aussi-bien que les esprits. +Cet art, que notre nonchalance nous a fait perdre, était +bien connu des anciens, et l'Égypte l'avait trouvé. La +course à pied, la course à cheval, la course dans les +<span class="pagenum"><a name="p74" id="p74">74</a></span> +chariots, se faisaient en Égypte avec une adresse admirable; +et il n'y avait point dans tout l'univers de <span class="side"> Cant. 1, 8, Isai. 36, 9.</span> +meilleurs hommes de cheval que les Égyptiens. L'Écriture +vante en plusieurs endroits leur cavalerie.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> L'aroure, selon Hérodote (II, +168), et Philon (<i>Opp.</i>, p. 224, 225), +était un carré de 100 coudées (52 +mètres 7) de côté, conséquemment +de 10,000 coudées de surface, c'est-à-dire +de 27 ares 77 centiares (ou 54 +perches de l'arpent de Paris).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> Ceci n'est point exact. Ces fournitures, +selon Hérodote (II, § 168), +n'avaient lieu que pour les 2,000 soldats +auxquels tous les ans on confiait +la garde du roi: elles ne leur +étaient faites que pendant leur service.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> Le texte porte: <i>quatre arustères +de vin</i>. L'arustère, selon Hésychius, +est égale au cotyle; et le cotyle, +selon Paucton, vaut 0,24 de la +pinte de Paris: les 4 arustères reviennent +donc à 0,96 d'une pinte.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> Hérodote dit 410,000 (II, 165, +166).--L.</blockquote> + +<p>Les lois de la milice se conservaient aisément parmi +eux, parce que les pères les apprenaient à leurs enfants; +car la profession de la guerre passait de père en fils +comme les autres. <span class="side"> [Herod. 2, +§ 166.]</span>On attachait seulement une note +d'infamie à ceux qui prenaient la fuite dans le combat, <span class="side"> Diod. p. 70.</span> +ou qui faisaient paraître de la lâcheté, parce qu'on aimait +mieux les retenir par un motif d'honneur que +par la crainte du châtiment.</p> + +<p>Je ne veux pas dire pourtant que l'Égypte ait été +guerrière. On a beau avoir des troupes réglées et entretenues, +on a beau les exercer à l'ombre dans les travaux +militaires et parmi les images des combats, il n'y +a jamais que la guerre et les combats effectifs qui fassent +les hommes guerriers. L'Égypte aimait la paix parce +qu'elle aimait la justice, et n'avait de soldats que pour +sa défense. Contente de son pays, où tout abondait, elle +ne songeait point à faire des conquêtes. Elle s'étendait +d'une autre sorte, en envoyant ses colonies par toute +la terre, et avec elles la politesse et les lois. Elle régnait +par la sagesse de ses conseils et par la supériorité de +ses connaissances; et cet empire d'esprit lui parut plus +noble et plus glorieux que celui qu'on établit par les +armes. Elle a cependant formé d'illustres conquérants; +et nous en parlerons dans la suite, quand nous traiterons +de l'histoire de ses rois.</p> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p75" id="p75">75</a></span> + +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<h5>DE CE QUI REGARDE LES SCIENCES ET LES ARTS.</h5> + +<p>Les Égyptiens avaient l'esprit inventif, mais ils le +tournaient aux choses utiles. Leurs Mercures ont rempli +l'Égypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient +presque rien laissé ignorer de ce qui pouvait contribuer +à perfectionner l'esprit et à rendre la vie commode et +heureuse. Les inventeurs de choses utiles recevaient, +et de leur vivant, et après leur mort, de dignes récompenses +de leurs travaux. C'est ce qui a consacré les +livres de leurs deux Mercures, et les a fait regarder +comme des livres divins. Le premier de tous les peuples +où l'on voie des bibliothèques est celui d'Égypte. Le +titre qu'on leur donnait inspirait l'envie d'y entrer et +d'en pénétrer les secrets: <span class="side"> Ψυχῆς ἰατρεῖον.</span> on les appelait le <i>trésor des +remèdes de l'ame</i>. Elle s'y guérissait de l'ignorance, la +plus dangereuse de ses maladies, et la source de toutes +les autres.</p> + +<p>Comme leur pays était uni, et leur ciel toujours pur +et sans nuages, ils ont été des premiers à observer le +cours des astres. Ces observations les ont conduits à +régler le cours<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a> de l'année sur celui du soleil; car chez +<span class="pagenum"><a name="p76" id="p76">76</a></span> +eux, comme le remarque Diodore, dans les temps +les plus reculés, l'année était composée de trois cent +soixante-cinq jours et six heures.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> On ne sera pas surpris que les +Égyptiens, les plus anciens observateurs +du monde, soient parvenus à +cette connaissance, si l'on fait réflexion +que l'année lunaire, dont se +servaient les Grecs et les Romains, +tout incommode et tout informe +qu'elle paraît, supposait néanmoins +la connaissance de l'année solaire, +telle que Diodore de Sicile l'attribue +aux Égyptiens. On verra du premier +coup-d'œil, en calculant leurs intercalations, +que ceux qui avaient été +les auteurs de cette forme d'année +avaient su qu'aux trois cent soixante-cinq +jours il fallait ajouter quelques +heures pour se retrouver avec le +soleil. Ils se trompaient seulement +en ce qu'ils croyaient que c'était six +heures juste, au lieu qu'il s'en faut +près de onze minutes. + +<p>= On doit observer que les Égyptiens, +dans l'usage ordinaire, ne se +servaient que de l'année <i>vague</i> de +365 jours: elle était trop courte de 6 +heures (d'après la durée qu'ils supposaient +à l'année). Le commencement +de l'année rétrogradait donc tous les +ans de 6 heures, ou de 1/4 de jour, +et après une période de 4 fois 365 +ans, ou de 1461 années vagues, qui +ne faisaient que 1460 années juliennes +de 365 jours 6 heures, l'année +recommençait à-peu-près au même +point; c'est ce qu'on appelle la <i>période +caniculaire</i>. L'usage de cette +année <i>vague</i> subsista en Égypte +bien long-temps après l'introduction +de l'année julienne dans l'usage +civil.</p> + +<p>Il paraît certain, quoi qu'on en +ait dit, que les prêtres de Thèbes +et d'Héliopolis, connaissaient et +pratiquaient, avant l'arrivée des +Romains, l'année bissextile de 365 +jours 6 heures, avec l'intercalation +d'un jour tous les 4 ans; il l'est également +que Jules César en fit l'année +commune chez les Alexandrins. +Cette année commençait le 1er thot, +qui répond au 29 août.--L.</p></blockquote> + +<p>Pour reconnaître leurs terres, couvertes tous les +ans par le débordement du Nil, les Égyptiens ont été +obligés de recourir à l'arpentage, qui leur a bientôt +appris la géométrie<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>. Ils étaient grands observateurs +de la nature, qui, dans un pays si serein, et sous un +soleil si ardent, était forte et féconde. C'est aussi ce +qui leur a fait inventer ou perfectionner la médecine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> On a la preuve que les Égyptiens, +à force de recommencer la +mesure des terres, étaient parvenus +à connaître les dimensions de leur +pays avec une singulière exactitude; +et même qu'ils avaient acquis une connaissance +assez précise de la grandeur +d'un degré terrestre. Il y a lieu de +croire que les cartes géographiques +ne leur étaient point inconnues; on +a vu plus haut (pag. 20, n. 1), +qu'ils savaient tracer une ligne méridienne +avec une exactitude surprenante.--L.</blockquote> + +<p>On n'abandonnait point au caprice des médecins la +<span class="pagenum"><a name="p77" id="p77">77</a></span> +manière de traiter les malades. Ils avaient des règles fixes, +qu'ils étaient obligés de suivre; et ces règles étaient +les observations anciennes des habiles maîtres, qui étaient +consignées dans les livres sacrés. En les suivant, +ils ne répondaient point du succès: autrement, on les +en rendait responsables, et il y avait contre eux peine +de mort. Cette loi était utile pour réprimer la témérité +des charlatans, mais pouvait être un obstacle aux nouvelles +découvertes et à la perfection de l'art. <span class="side"> Lib. 2, c. 84.</span> Chaque +médecin, si l'on en croit Hérodote, se renfermait dans +la cure d'une seule espèce de maladie: les uns pour les +yeux, d'autres pour les dents, et ainsi du reste.</p> + +<p> +Ce que nous avons dit des pyramides, du labyrinthe, +de ce nombre infini d'obélisques, de temples, de palais, +dont on admire encore les précieux restes dans toute +l'Égypte, et dans lesquels brillaient à l'envi la magnificence +des princes qui les avaient construits, l'habileté +des ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des +ornements qui y étaient répandus, la justesse des proportions +et des symétries qui en faisaient la plus grande +beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est conservée +jusqu'à nous la vivacité même des couleurs malgré l'injure +du temps, qui amortit et consume tout à la longue: +tout cela, dis-je, montre à quel point de perfection <span class="side"> Diod. l. 1, +pag. 73.</span> +l'Égypte avait porté l'architecture, la peinture, la sculpture, +et tous les autres arts<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> Voici le résumé de ce que les nouvelles +découvertes en Égypte ont fait +connaître sur l'état de l'industrie et +des arts chez les anciens Égyptiens. + +<p>Ils fabriquaient des toiles de lin +aussi belles et aussi fines que les nôtres: +on trouve, dans les enveloppes +des momies, des toiles de coton d'une +finesse égale à celle de notre mousseline, +et d'un tissu très-fort; et l'on +voit par quelques-unes de leurs peintures +qu'ils savaient faire des tissus +aussi transparents que nos gazes, nos +linons, ou même que nos tulles.</p> + +<p>L'art de tanner le cuir leur était +parfaitement connu; de même que +celui de le teindre en diverses couleurs, +comme nos maroquins; et d'y +imprimer des figures.</p> + +<p>Ils savaient fabriquer aussi une +sorte de verre grossier, avec lequel +ils faisaient des colliers et autres ornements.</p> + +<p>L'art d'émailler, et celui de la dorure, +étaient portés chez eux à un +haut degré de perfection: ils savaient +réduire l'or en feuilles aussi minces +que les nôtres; et possédaient une +composition métallique semblable à +notre plomb, mais un peu plus molle.</p> + +<p>Ils avaient porté fort loin l'art de +vernir: la beauté de la couverte de +leurs poteries, n'a point été surpassée, +peut-être même égalée par les +modernes.</p> + +<p>La peinture n'a jamais été très-perfectionnée +par eux; ils paraissent +avoir toujours ignoré l'art de donner +du relief aux figures par le mélange +des clairs et de l'ombre: mais ils +disposaient les couleurs avec intelligence; +et le trait, dans leurs beaux +ouvrages, est d'une hardiesse et d'une +pureté extraordinaires. Du reste, ils +n'entendaient rien à la perspective: +et presque tous leurs dessins ne +présentent les objets que de profil: +l'uniformité des attitudes et des poses +montre assez qu'en peinture comme +en sculpture les artistes égyptiens +étaient forcés de ne point s'écarter +d'un certain style de convention, +qui s'est conservé jusques sous les +derniers empereurs romains.</p> + +<p>Il en était de même de l'architecture; +très-remarquable par la grandeur +des masses, par la majesté de +l'ensemble, par le grandiose qui en +caractérise tous les détails, elle était +lourde, sans goût dans la disposition +des parties, dans le choix des +ornements: il paraît que dès les plus +anciens temps, ils l'ont portée au plus +haut degré qu'il leur était donné d'atteindre; +et qu'elle n'a éprouvé presque +aucun perfectionnement sensible, +dans les siècles postérieurs.--L.</p></blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p78" id="p78">78</a></span> + +<p>Ils ne faisaient pas grand cas ni de cette partie de la +gymnastique ou palestre, qui ne tendait point à procurer +au corps une force solide et une santé robuste<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; ni de +la musique, qu'ils regardaient comme une occupation +non-seulement inutile, mais dangereuse, et propre +seulement à amollir les esprits<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Τἠν δὲ µουσικὴν νοµίζουσιν οὐ µόνον +ἄχρησον ὑπαρχειν, ἀλλὰ καὶ ßλαßερὰν, +ὡς ἂν ἐκθηλύνουσαν τἀς τῶν ἀνδρῶν ψυχάς.. [Diod. 1, § 81.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> «Il faut entendre de même ce +que cet auteur (Diodore de Sicile), +dit touchant la musique. Celle +qu'il fait mépriser aux Égyptiens, +comme capable de ramollir les courages, +était sans doute cette musique +molle et efféminée qui n'inspire +que les plaisirs et une fausse +tendresse; car, pour cette musique +généreuse dont les nobles accords +élèvent l'esprit et le cœur, les +Égyptiens n'avaient garde de la +mépriser, puisque, selon Diodore +même, leur Mercure l'avait inventée, +et avait aussi inventé le plus +grave des instruments de musique. +Dans la procession solennelle des +Égyptiens, où l'on portait en cérémonie +le livre de Trismégiste, on +voit marcher à la tête le chantre tenant +en main un symbole de la musique +(je ne sais pas ce que c'est), +et le livre des hymnes sacrés.» +Cette excellente observation de Bossuet +modifie suffisamment ce que +l'assertion de Rollin pouvait présenter +de fautif.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p79" id="p79">79</a></span> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h5>DES LABOUREURS, DES PASTEURS, DES ARTISANS.</h5> + +<p><span class="side"> Diod. l. 1, +pag. 67, 68.</span> +Les laboureurs, les pasteurs, les artisans, qui formaient +les trois conditions du bas étage en Égypte, +ne laissaient pas d'y être fort estimés, surtout les laboureurs +et les pasteurs. Il fallait qu'il y eût des emplois +et des personnes plus considérables, comme il faut qu'il +y ait des yeux dans le corps; mais leur éclat ne fait pas +mépriser les bras, les mains, les jambes, ni les parties +les plus basses. Ainsi, parmi les Égyptiens, les prêtres, +les soldats, les savants, avaient des marques d'honneur +particulières; mais tous les métiers, jusqu'aux moindres, +étaient en estime, parce qu'on ne croyait pas pouvoir +sans crime mépriser des citoyens dont les travaux, quels +qu'ils fussent, contribuaient au bien public.</p> + +<p>Une autre raison supérieure leur avait pu d'abord +inspirer ces sentiments d'équité et de modération, qu'ils +conservèrent long-temps. Comme ils descendaient tous +d'un même père, qui était Cham, le souvenir de cette +origine commune, encore récente, étant présent à l'esprit +de tous dans les premiers siècles, établit parmi eux +une espèce d'égalité qui leur faisait dire que toute l'Égypte +était noble. En effet la différence des conditions, +et le mépris qu'on fait de celles qui paraissent les plus +<span class="pagenum"><a name="p80" id="p80">80</a></span> +basses, ne vient que de l'éloignement de la tige commune, +qui fait oublier que le dernier des roturiers, si +l'on veut remonter à la source, descend d'une famille +aussi noble que les plus grands seigneurs.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, en Égypte nulle profession n'était +regardée comme basse et sordide. Par ce moyen tous +les arts venaient à leur perfection. L'honneur, qui les +nourrit, se mêlait partout. La loi assignait à chacun +son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On ne +pouvait ni en avoir deux, ni changer de profession. +On faisait mieux ce qu'on avait toujours vu faire, et +à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance; +et chacun, ajoutant sa propre expérience à celle de ses +ancêtres, avait bien plus de facilité à exceller dans son +art. D'ailleurs cette coutume salutaire, établie anciennement +dans la nation et dans le pays, éteignait toute +ambition mal entendue, et faisait que chacun demeurait +content dans son état, sans aspirer, par des vues +d'intérêt, de vanité ou de légèreté, à un plus haut +rang.</p> + +<p>C'était là la source d'une infinité d'inventions singulières +que chacun imaginait dans son art pour le conduire +à sa perfection, et pour contribuer ainsi aux +commodités de la vie et à la facilité du commerce. <span class="side"> Diod. l. 1, +pag. 67.</span> +J'avais d'abord regardé comme une fable ce que Diodore +rapporte de l'industrie des Égyptiens, qui savaient, +par une fécondité artificielle, faire éclore des poulets +sans faire couver les œufs par des poules<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>; mais tous +<span class="pagenum"><a name="p81" id="p81">81</a></span> +les voyageurs modernes attestent la vérité de ce fait, +qui mérite certainement d'être observé, et que l'on dit +aussi n'être pas inconnu en Europe. Selon leurs relations, +les Égyptiens mettent les œufs dans des fours +auxquels ils savent donner un degré de chaleur si tempéré, +et qui se rapporte si bien à la chaleur naturelle +des poules, que les poulets qui en viennent sont aussi +forts que ceux qui sont couvés à l'ordinaire. Le temps +propre à cette opération est depuis la fin de décembre +jusqu'à la fin d'avril, la chaleur étant excessive en +Égypte tout le reste de l'année. Pendant ces quatre +mois ils font couver plus de trois cent mille œufs, qui +ne réussissent pas tous, à la vérité, mais qui ne laissent +pas de fournir à peu de frais une quantité prodigieuse +de volailles. L'habileté consiste à donner aux fours un +degré de chaleur convenable, et qui ne passe pas une +certaine mesure. On emploie environ dix jours pour +échauffer ces fours, et autant à peu près pour faire +éclore les œufs. C'est une chose divertissante, disent +les relations, que de voir éclore ces poulets, dont les +uns ne montrent que la tête, les autres sortent de la +moitié du corps, et les autres tout-à-fait; et, dès qu'ils +sont sortis, ils courent au travers de ces œufs; <span class="side"> Tom. 2, +pag. 64. +Lib. 10, +c. 54.</span> ce qui +fait un vrai plaisir. On peut voir, dans les Voyages de +Corneille LeBruyn, ce que les différents voyageurs ont +écrit sur ce sujet. Pline en fait aussi mention; mais il +paraît qu'au lieu de fours les Égyptiens anciennement <span class="side"> [V. pl. haut, +p. 80.]</span> +faisaient éclore les œufs dans du fumier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Le premier auteur qui en fait mention +est Aristote (<i>Hist. Anim.</i> VI, c. 2). +Antigone de Caryste (<i>Hist. Mirab.</i>, +c. 104), Pline (x, c. 54), s'accordent +à dire, d'après lui, que ces œufs +étaient mis dans du fumier. Le procédé +actuellement en usage paraît +avoir été inconnu des anciens Égyptiens, +au moins jusqu'à l'an 133 de +J.C. (Vopisc. <i>in Saturn.</i>) Pline, il +est vrai, parle, comme nouvellement +inventé, d'un procédé analogue à +celui des Égyptiens modernes (X, +c. 55); mais il ne dit point que cette +invention eût été faite en Égypte.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p82" id="p82">82</a></span> + +<p>J'ai dit que les laboureurs sur-tout, et ceux qui prenaient +soin des troupeaux, étaient fort considérés en +Égypte, à l'exception de quelques contrées, où les +derniers n'étaient point soufferts. En effet c'est à ces +deux professions qu'elle devait ses richesses et son opulence. +C'est une chose étonnante de voir ce que le travail +et l'adresse des Égyptiens tiraient d'un pays dont +l'étendue n'était pas fort considérable, mais dont le fonds +était devenu, par le bienfait du Nil et par l'industrie +laborieuse des habitants, d'une merveilleuse fécondité.</p> + +<p>Il en sera toujours ainsi de tout royaume où l'attention +de ceux qui gouvernent sera tournée vers le bien +public. La culture des terres et la nourriture des animaux +seront une source inépuisable de biens et d'avantages +par-tout où, comme en Égypte, on se fera un +devoir de les soutenir et de les protéger par principe +d'état et de politique: et c'est un grand malheur qu'elles +soient tombées maintenant dans un mépris général, +quoique ce soient elles qui fournissent les besoins et +même les délices de la vie à toutes les conditions que +nous regardons comme relevées. «Car,» dit M. l'abbé +Fleury dans son admirable livre des Mœurs des Israélites, +où il examine à fond la matière que je traite, +«c'est le paysan qui nourrit les bourgeois, les officiers +de justice et de finance, les gentilshommes, les ecclésiastiques; +et, de quelque détour que l'on se serve +pour convertir l'argent en denrées, ou les denrées +en argent, il faut toujours que tout revienne aux +fruits de la terre et aux animaux qu'elle nourrit. +Cependant, quand nous comparons ensemble tous +ces différents degrés dé conditions, nous mettons au +dernier rang ceux qui travaillent à la campagne; et +<span class="pagenum"><a name="p83" id="p83">83</a></span> +plusieurs estiment plus de gros bourgeois inutiles, +sans force de corps, sans industrie, sans aucun mérite, +parce qu'ayant plus d'argent ils mènent une +vie plus commode et plus délicieuse.»</p> + +<p>«Mais, si nous imaginions un pays où la différence +des conditions ne fût pas si grande; où vivre +noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais conserver +soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être +sujet qu'aux lois et à la puissance publique, subsister +de son fonds sans dépendre de personne, et se contenter +de peu plutôt que de faire quelque bassesse pour +s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse +et l'ignorance des choses nécessaires pour la vie, +et où l'on fît moins de cas du plaisir que de la santé +et de la force du corps, en ce pays-là il serait bien plus +honnête de labourer ou de garder un troupeau que +de jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut +point recourir à la république de Platon pour trouver +des hommes en cet état. C'est ainsi qu'a vécu la plus +grande partie du monde pendant près de quatre mille +ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens, +les Grecs, les Romains, c'est-à-dire les nations les plus +policées, les plus sages, les plus guerrières, les plus +éclairées en tout genre. Elles nous apprennent toutes +le cas que nous devrions faire de la culture des terres +et du soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du +chanvre et du lin d'où l'on tire les toiles, nous fournit, +par les grains, les fruits, les légumes, une nourriture +non-seulement abondante, mais délicieuse; et l'autre, +outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, +met presque seul en mouvement les manufactures et le +commerce par le moyen des cuirs et des étoffes.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p84" id="p84">84</a></span> + +<p>L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur +intérêt certainement, est qu'on ménage et qu'on favorise +les gens de la campagne, qui soutiennent à la lettre le +poids du jour et de la chaleur, et qui supportent une +grande partie des charges du royaume; mais les bonnes +intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable +et impitoyable avidité de ceux qui sont chargés +du recouvrement de leurs deniers. L'histoire nous a +conservé une belle parole de Tibère à ce sujet: Un +gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire <span class="side"> Diodor. [lis. +Dio. Cassius] +l. 57, p. 608.</span> +de l'Égypte, ayant augmenté l'imposition annuelle +que payait la province, sans doute pour faire +sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme +plus considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses +premières années, pensait ou du moins parlait bien, +lui répondit que<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> <i>son intention était qu'on tondît ses +brebis, et non pas qu'on les écorchât</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Κέιρεσθαι µοῦ τὰ πρόßατα, ἀλλ' +ουκ ἀποξύρεσθαι ßοὺλοµαι.</blockquote> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<h5>DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE.</h5> + +<p>Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières +à l'Égypte, et de l'abondance du blé qui y +croissait.</p> + +<p><i>Papyrus</i><a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>. C'est une plante qui pousse quantité de +tiges triangulaires, hautes de six ou sept coudées. <span class="side"> Plin. l. 13, +c. 11.</span> Les +anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier, +puis sur des écorces d'arbre, d'où est venu le mot +<span class="pagenum"><a name="p85" id="p85">85</a></span> +<i>liber</i>: après cela sur des tablettes enduites de cire, où +l'on imprimait les caractères avec un poinçon qui avait +un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour effacer:<span class="side"> Satir. 10, +lib. 1 [v. 72.]</span> +ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace, +</p> + +<p class="mid"> +Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint +Scripturus. +</p> + +<p>qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut +beaucoup effacer, beaucoup corriger. Enfin on introduisit +l'usage du papier. C'était des feuilles propres à +écrire,<span class="side"> Lucan. +[Pharsal. III, +v. 222.]</span> faites de l'écorce de la plante dont nous parlons, +<i>papyrus</i>, appelée autrement <i>byblus</i>: +</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Nondum flumineas Memphis contexere byblos</p> +<p class="i10">Nuverat.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> Pour les différents usages du +papyrus, voyez une dissertation +de M. de Caylus (<i>Académ. Insc.</i> +tom. XXVI, pag. 267).--L.</blockquote> + +<p>Merveilleuse invention<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, dit Pline, qui est d'un si +grand usage dans la vie, qui fixe la mémoire des faits, +et qui immortalise les hommes! Varron l'attribue à +Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais +elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre +plus commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène, +roi de Pergame, substitua le parchemin au papier, +par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se piquant +de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont +les livres n'étaient que de papier. Le parchemin est +une peau de mouton ou de bélier préparée pour écrire; +on l'appelle <i>pergamenum</i>, à cause qu'il a été inventé +par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits +sont sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une +peau de veau plus délicate que le parchemin ordinaire. +C'est une chose curieuse de voir comment notre papier, +qui est si blanc et si fin, se fait de vieux haillons +<span class="pagenum"><a name="p86" id="p86">86</a></span> +et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La +plante nommée <i>papyrus</i> servait aussi à faire des voiles +de vaisseau, des cordages, des habits, des couvertures, +etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> «Postea promiscuè patuit usus +rei, quà constat immortalitas hominum... +Chartæ usu maximè humanitas +constat in memoria.»</blockquote> + +<p><span class="side"> Plin. l. 19, +cap. 1.</span> +<i>Linum.</i> Le lin est une plante dont l'écorce est pleine +de filets qui servent à faire de la toile déliée. On avait +en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer +et le travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si +grande finesse, qu'ils échappaient presque à la vue. +Les prêtres n'y étaient vêtus que de lin, et jamais de +laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des personnes +considérables. On en faisait un grand commerce, +et il s'en transportait beaucoup dans les pays étrangers. +Ce travail occupait un grand nombre de personnes en +Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on le voit +dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte +d'une affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les +travaux: <span class="side"> Is. 19, 9. +Exod. 9, 31.</span> <i>Confundentur qui operabantur linum, pectentes +et texentes subtilia</i>. On voit aussi dans l'Écriture +que l'un des effets de la grêle que Moïse fit tomber en +Égypte fut de ruiner tout le lin qui commençait déjà +à monter en graine: c'était au mois de mars.</p> + +<p><span class="side"> Plin. <i>Ibid.</i></span> +<i>Byssus.</i> C'était une autre espèce de lin<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, extrêmement +fin et délié, qui était souvent teint en pourpre. +Il était fort cher, et il n'y avait que les gens riches et +aisés qui s'en vêtissent. Pline, qui donne la première +place au lin incombustible, met celui-ci après, et<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a> dit +qu'il servait à la parure et à l'ornement des dames. Il +paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte +<span class="pagenum"><a name="p87" id="p87">87</a></span> +<span class="side"> Ezech. 27.</span> +sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette +espèce de lin: <i>byssus varia de Ægypto texta est tibi</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> Forster (<i>de bysso</i>) et Larcher +ont prouvé que le byssus était le coton. +(Voyez plus haut, p. 69.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> «Pioximus byssino, mulierum +maxime deliciis... genito.»</blockquote> + +<p>Je ne parle point du <i>lotus</i>, plante fort commune et +fort estimée en Égypte, dont la graine servait autrefois +à faire du pain<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Il y avait un autre <i>lotus</i> en Afrique, +qui a donné son nom aux <i>lotophages</i>, parce qu'ils <span class="side"> Odys. l. 9. +v. 84-102.</span> +vivaient du fruit de cet arbre<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, fruit d'un goût si délicieux, +s'il en faut croire Homère, qu'il faisait oublier +à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la +patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie.</p> + +<p>En général les légumes et les fruits étaient excellents +en Égypte, et auraient pu<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, comme Pline le remarque, +suffire seuls pour la nourriture, tant la bonté et +l'abondance en étaient grandes; et en effet les ouvriers +ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit +dans ceux qui travaillaient aux pyramides.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Et dont on mangeait la racine. +Le <i>lotus</i> est une plante aquatique, +espèce de <i>nymphæa</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> Ce lotus est une espèce de jujubier, +selon M. Desfontaines.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> «Ægyptus frugum quidem fertilissima, +sed ut propè sola iis carere +possit, tanta est ciborum ex +herbis abundantia.» (Plin., lib. 21, +cap. 15.)</blockquote> + +<p>Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche +et par la nourriture des troupeaux, fournissait la table +des Égyptiens de poissons exquis de toute espèce, et +de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit regretter +si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent +dans le désert. <span class="side"> Num. 11, +4, 5.</span> <i>Qui nous donnera de la chair à manger?</i> +disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. <i>Nous +nous souvenons des poissons que nous mangions en +Égypte</i> presque <i>pour rien. Les concombres, les melons, +les poireaux, les ognons et l'ail nous reviennent dans +l'esprit.... <span class="side"> Exod. 16, 5.</span> Nous étions assis près des marmites pleines +de viandes, et nous mangions du pain tant que nous +voulions</i>.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p88" id="p88">88</a></span> + +<p>Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte +était le blé, qui la mettait en état, même dans des +temps de famine presque universelle, de nourrir tous +les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. +Dans les temps postérieurs elle fut toujours la ressource +et le grenier le plus assuré de Rome et de +Constantinople. On sait que la calomnie inventée contre +saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé +d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé +d'Alexandrie à Constantinople, fit entrer en fureur +contre ce saint évêque l'empereur Constantin, parce +qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans +les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta +toujours les empereurs romains à prendre un si grand +soin de l'Égypte, qu'ils regardaient comme la mère +nourricière de Rome.</p> + +<p>Cependant le même fleuve qui a mis cette province +en état de nourrir et de faire subsister les deux villes +du monde les plus peuplées, la réduisait quelquefois +elle-même à une affreuse famine; et il est étonnant +que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps +d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des +années de stérilité, n'ait point appris à ces politiques +si vantés à se précautionner par une pareille industrie +contre les variétés et les incertitudes du Nil<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>. Pline le +jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une +peinture admirable de l'extrémité où la famine réduisit +<span class="pagenum"><a name="p89" id="p89">89</a></span> +cette province sous cet empereur, et de la généreuse +libéralité qu'il fit paraître pour la soulager. On ne sera +pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra moins +les expressions que les pensées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> Sénèque nous apprend que, pendant +deux années consécutives, dans +la dixième et la onzième années du +règne de Cléopatre, l'inondation du +Nil trompa l'espérance des laboureurs; +et que ce malheur arriva pendant +neuf années, au témoignage de +Callimaque. (Senec., <i>Quæst. Natur.</i> +IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque, +dont Sénèque rappelle le +sens, a été conservé par le grand +étymologiste. On le trouve dans +l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.</blockquote> + +<p>L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir +besoin, pour nourrir et faire croître ses grains, ni des +pluies, ni du ciel, et qui se croyait assurée pour toujours +de le disputer aux terres les plus fertiles, fut +condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste +stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et +mesure certaine de l'abondance, beaucoup moins +étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec la plupart +des terres<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>. Pour-lors elle implora le secours du prince, +comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. +Le délai ne dura que ce qu'il fallut de temps au courrier +pour porter à Rome cette triste nouvelle; et il +semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire +paraître avec plus d'éclat la bonté de César<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>. C'était +une ancienne et commune opinion, que notre ville ne +pouvait subsister que par les vivres qu'elle tirait d'Égypte. +Cette nation vaine et fastueuse se vantait de +nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs, +d'avoir leur sort entre ses mains, et de régler par son +fleuve leur bonne ou mauvaise destinée. Nous avons +rendu au Nil ses moissons, et lui avons renvoyé ses +convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience, +qu'elle ne nous est point nécessaire, mais +<span class="pagenum"><a name="p90" id="p90">90</a></span> +qu'elle est notre esclave: qu'elle sache que ce n'est pas +tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un tribut qu'elle +nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons +bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne +peut point se passer de nous. C'en était fait de cette +province si fertile, si elle eût encore été libre. Elle a +trouvé un sauveur et un père dans son maître. Étonnée +de voir ses greniers remplis sans le travail de ses +laboureurs, elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces +richesses étrangères et gratuites. La disette de peuples +si éloignés de nous, et secourus si promptement, n'a +servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que +d'être sous notre empire<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>. Le Nil a pu, dans d'autres +temps, couvrir d'une plus grande inondation les campagnes +d'Égypte, mais il n'a jamais coulé plus abondamment +pour la gloire des Romains. Puisse le ciel, +content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience +des peuples, et la bonté du prince, rendre pour +toujours à l'Égypte son ancienne fécondité!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> «Inundatione; id est ubertate +regio fraudata, sic opem Cæsaris +invocavit, ut solet amnem suum.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> «Pererebuerat antiquitas, urbem +nostram nisi opibus Ægypti ali +sustentarique non posse. Superbiebat +ventosa et insolens natio, quôd +victorem quidcm populum pasceret +tamen, quòdque in suo flumine, in +suis manibus, vel abundantia nostra +vel fames esset. Refudimus Nilo suas +copias. Recepit frumenta quæ miserat, +deportatasque messes revexit.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam largior +fluxit.»</blockquote> + +<p>Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir +une vaine et folle complaisance dans les inondations de +leur Nil, marque un de leurs caractères les plus particuliers, +et me fait souvenir d'un bel endroit d'Ézéchiel, +où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: <span class="side"> Ezech. 29, +v. 3 et 9.</span> «Je +viens à toi, grand dragon, qui te couches au milieu +de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est +moi qui l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.» +<i>Ecce ego ad te, Pharao, rex Ægypti, draco magne, +qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis: Meus +est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum.</i></p> + +<span class="pagenum"><a name="p91" id="p91">91</a></span> + +<p>Dieu voyait dans le cœur de ce prince un orgueil insupportable, +un sentiment de sécurité, de confiance +dans les inondations du Nil, d'une entière indépendance +des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les +heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à +ses travaux, ou à ceux de ses prédécesseurs: <i>Meus est +fluvius, et ego feci eum.</i></p> + +<p>Avant que de terminer cette seconde partie, qui +regarde les mœurs des Égyptiens, je crois devoir avertir +les lecteurs de se rendre attentifs à différents traits +répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de +Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une +partie de ce que nous trouvons dans les auteurs profanes +sur ce sujet. Ils y remarqueront la police parfaite +qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le +reste du royaume; la vigilance du prince, qui était +averti de tout, qui avait un conseil réglé, des ministres +choisis, des troupes toujours bien entretenues, et de +toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en +guerre; des intendants dans toutes les provinces; des +gardes des greniers publics, des dispensateurs exacts +du blé, qui le distribuaient avec grand ordre; une cour +formée avec tous les officiers de la couronne, capitaine +des gardes, grand échanson, grand panetier, en un +mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui +fait l'éclat d'une cour brillante. <span class="side"> Gen. 12, +10-20.</span> Ils y admireront plus +que tout cela encore la crainte des menaces de Dieu, +inspecteur de toutes les actions, et juge des rois +mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu comme un +crime capable de faire périr un royaume.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p92" id="p92">92</a></span> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2> +<hr class="short"> + +<h4>HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE.</h4> + +<p>Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure +ni plus incertaine que celle des premiers rois +d'Égypte. Cette nation fastueuse, et follement entêtée +de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il était +beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui <span class="side"> Diod. l. 1, +p. 41.</span> +semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en croit, les +dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la gouvernèrent +successivement pendant l'espace de plus de +vingt mille ans<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>. On sent assez combien cette prétention +est vaine et fabuleuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> Diodore, cité par Rollin, dit: +<i>un peu moins de dix-huit mille ans</i>. +(1, § 44.) Fréret a montré que cette +antiquité si reculée provient de l'équivoque +causée par le mot <i>année</i>, +qui a désigné originairement des saisons +de trois ou de quatre mois. En +réduisant les dates égyptiennes, d'après +cette hypothèse, on reconnaît +qu'elles se renferment dans les limites +de la chronologie de l'Écriture +Sainte.--L.</blockquote> + +<p>Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes +égyptiens, dont Manéthon nous a laissé trente dynasties +ou principautés. Ce Manéthon était Égyptien, grand-prêtre +et garde des archives sacrées de l'Égypte; il avait +été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire +des Égyptiens, et l'a tirée, à ce qu'il dit, des écrits de +Mercure, et des autres anciens mémoires conservés dans +les archives des temples. Il avait composé cet ouvrage +sous le règne et par l'ordre de Ptolémée Philadelphe.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p93" id="p93">93</a></span> + +<p>Si l'on suppose les trente dynasties de Manéthon successives, +elles composent plus de cinq mille trois cents ans +jusqu'au règne d'Alexandre, ce qui est manifestement +convaincu de fausseté. D'ailleurs on voit dans Ératosthène<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>, +appelé à Alexandrie par Ptolémée Evergète, +une liste de trente-huit rois thébains, tous différents <span class="side"> Eratosthen. +ap. Syncell. +p. 91. c. 147 +D.</span> +de ceux de Manéthon. Le soin d'éclaircir ces difficultés +a beaucoup exercé les savants. La voie la plus sûre de +concilier ces contradictions est de supposer, comme +le font maintenant presque tous ceux qui traitent cette +matière, que les rois dont il est parlé dans les différentes +dynasties ne se sont pas tous succédé les uns aux autres, +mais que plusieurs ont régné en même temps dans des +contrées différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties +principales: celle de Thèbes, celle de Thin, celle +de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai point ici le +dénombrement des rois qui y ont régné: l'histoire ne +nous en a presque conservé que les noms. Je ne rapporterai +que ce qui me paraîtra propre à éclairer et à +instruire les jeunes gens, pour qui principalement j'écris; +et je m'arrêterai sur-tout à ce qu'Hérodote et Diodore +de Sicile nous apprennent des rois d'Égypte, sans même +y garder une suite fort exacte, du moins dans les commencements +de cette histoire, qui sont fort obscurs, et +sans me mettre en devoir de concilier ces deux historiens. +Leur dessein, surtout d'Hérodote, a été, non de +donner une suite exacte des rois d'Égypte, mais seulement +d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus +intéressante et plus instructive. Je suivrai le même plan; +et j'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré de n'être +<span class="pagenum"><a name="p94" id="p94">94</a></span> +point entré moi-même, et de n'avoir point engagé avec +moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficultés +qui est presque sans issue, et d'où les plus habiles ont +bien de la peine à se tirer quand ils veulent suivre le +fil de l'histoire et fixer des dates assurées. Les curieux +pourront consulter les savants<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> ouvrages où cette matière +est traitée à fond.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Il était de Cyrène.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> La chronique du chevalier Marsham; +les ouvrages du P. Pezron; +les dissertations du P. Tournemine, +et celles de M. l'abbé Sevin.</blockquote> + +<p>Je dois avertir dès le commencement qu'Hérodote, +sur la foi des prêtres Égyptiens qu'il avait consultés, +rapporte beaucoup d'oracles et de faits singuliers qu'un +lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire +pour des fables.</p> + +<p>L'histoire ancienne d'Égypte contient 2158 ans, et +elle se divise naturellement en trois parties.</p> + +<p>La première commence à l'établissement de la monarchie +égyptienne, fondée par Ménès ou Mesraïm, fils +de Cham, l'année du monde 1816, et finit à la destruction +de cette même monarchie par Cambyse, roi de +Perse, l'an 3479; et cette première partie comprend +1663 ans.</p> + +<p>La seconde partie est mêlée avec l'histoire des Perses +et des Grecs, et s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre-le-Grand, +arrivée en 3681, et renferme par conséquent +202 ans.</p> + +<p>La troisième est celle où s'est élevée en Égypte une +nouvelle monarchie sous les Lagides, c'est-à-dire sous +les Ptolémées, descendants de Lagus, jusqu'à la mort +de Cléopatre, dernière reine d'Egypte, en 3974; et +ce dernier espace renferme 293 ans.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p95" id="p95">95</a></span> + +<p>Je ne traiterai ici que la première partie, réservant +les deux autres pour les temps qui leur sont propres.</p> + +<h3>ROIS D'ÉGYPTE.</h3> + +<p><span class="side"> AN. M. 1816 +AV. J.C. 2188</span> +MÉNÈS. Tous les historiens conviennent que Ménès +est le premier roi d'Égypte. On prétend, et ce n'est +point sans fondement, qu'il est le même que Mesraïm, +fils de Cham.</p> + +<p>Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille +de ce dernier, après la folle entreprise de la tour de +Babel, se dispersa en différentes contrées, Cham tourna +du côté de l'Afrique: et c'est lui sans doute qui dans la +suite y fut honoré comme dieu sous le nom de Jupiter +Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesraïm, Phuth +<span class="side"> Gen. 10, 6.</span> +et Canaan. Chus s'établit en Ethiopie; Mesraïm dans +l'Égypte, qui, dans l'Écriture, est le plus souvent appelée +de son nom et de celui de Cham son père; Phuth, +dans la partie de l'Afrique qui est à l'occident de l'Égypte; +et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son +nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple +que les Grecs nomment presque toujours Phéniciens, +sans qu'on puisse rendre raison ni de ce nom étranger, +ni de l'oubli du véritable.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 1, +cap. 99. +Diod. lib. 1, +pag. 42.</span> +Je reviens à Mesraïm. On convient que c'est le même +que Ménès, que tous les historiens donnent pour le +premier roi d'Égypte. Ils disent que c'est lui qui y établit +le premier le culte des dieux et les cérémonies des +sacrifices.</p> + +<p>BUSIRIS, assez long-temps après, bâtit la fameuse ville +de Thèbes, et y établit le siège de l'empire<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>. Nous avons +<span class="pagenum"><a name="p96" id="p96">96</a></span> +parlé ailleurs de la magnificence et des richesses de cette +ville. Ce n'est pas le Busiris connu par sa cruauté<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> Diodore de Sicile compte deux +rois de ce nom: le premier a régné +1400 ans après Ménès; et l'autre est +le huitième successeur du premier: +c'est à celui-ci qu'il attribue la fondation +de Thèbes. (I, § 45.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore +de Sicile (§ 45 et 88), nient +l'existence de ce Busiris, et traitent +de fables tout ce que les Grecs en +ont dit. Marsham et Newton sont +de l'avis de ces deux auteurs.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 2, +pag. 44, 45.</span> +OSYMANDYAS. Diodore décrit fort au long plusieurs +édifices magnifiques que ce prince avait fait construire<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>, +dont l'un entre autres<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> était orné de scupltures et de +peintures d'une beauté parfaite, qui représentaient son +expédition contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il +avait attaqués avec une armée de quatre cent mille +hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On y voyait, +dans un autre endroit, une assemblée de juges, dont le +président portait au cou une image de la Vérité, qui +avait les yeux fermés, et avait autour de lui un grand +nombre de livres; symbole énergique, qui marquait que +les juges devaient être instruits des lois, et juger sans +acception de personnes.</p> + +<p>On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux +l'or et l'argent qu'il tirait chaque année des mines d'Égypte, +qui montaient à la somme de seize millions<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> A Thèbes.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> C'était son tombeau.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Trois mille deux cents myriades +de mines. = Rollin a voulu dire <i>seize +cent millions</i>; car les trois mille +deux cents myriades ou 32,000,000 +de mines d'argent, 533,000 talents, +valent 1,599,000,000 fr., d'après +l'évaluation du talent, suivie par +Rollin, ou les talents dont il est +question ici sont de fort peu de valeur, +ou les prêtres en ont imposé +à Diodore de Sicile.--L.</blockquote> + +<p>Non loin de là paraissait une magnifique bibliothèque, +la plus ancienne dont il soit parlé dans l'histoire; +elle avait pour titre: <i>le trésor des remèdes de +l'ame</i>. Près de cette bibliothèque on avait placé des +statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels +<span class="pagenum"><a name="p97" id="p97">97</a></span> +le roi offrait des présents convenables; par où il semblait +vouloir annoncer à la postérité que pendant sa +vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup +de piété envers les dieux et de justice envers les +hommes.</p> + +<p>Son tombeau était d'une magnificence extraordinaire. +Il était environné d'un cercle d'or qui avait une coudée +de largeur, et trois cent soixante-cinq coudées de +circuit<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>, sur chacune desquelles étaient marqués le lever +et le coucher du soleil, de la lune et des autres +constellations; car dès-lors les Égyptiens divisaient l'année +en douze mois, chacun de trente jours, et après +le douzième mois ils ajoutaient chaque année cinq jours <span class="side"> [plus haut, +p. 76.]</span> +et six heures. On ne savait ce qu'on devait le plus admirer +dans ce superbe monument, ou la richesse de la +matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers.</p> + +<p><span class="side"> Diod. p. 46.</span> +UCHORÉUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, bâtit +la ville de Memphis<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>. Elle avait cent cinquante stades +de circuit<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>, c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça +à la pointe du Delta, à l'endroit où le Nil se partage +en plusieurs branches. Du côté du midi, il fit une levée +fort haute. A droite et à gauche, il creusa des fossés +très-profonds<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a> pour y recevoir le fleuve. Ils étaient revêtus +de pierres, et, du côté de la ville, rehaussés par de +fortes chaussées: le tout pour mettre la ville en sûreté +et contre les inondations du Nil, et contre les attaques +<span class="pagenum"><a name="p98" id="p98">98</a></span> +des ennemis. Une ville si avantageusement située, et +si bien fortifiée, qui était comme la clef du Nil, et qui +par là dominait sur tout le pays, devint bientôt la demeure +ordinaire des rois. Elle demeura en possession +de cet honneur jusqu'au temps où Alexandre-le-Grand +fit bâtir Alexandrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> Il est permis de douter de l'existence +de ce merveilleux cercle d'or, +qui avait 192 mètres (590 pieds) +de circonférence; car Diodore n'a +pu le décrire que d'après le récit +des prêtres, attendu qu'il avait été +détruit cinq siècles auparavant par +Cambyse. (I, § 49.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Bâtie par Ménès, selon Hérodote.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> Environ 31,620 mètres, environ +6 lieues; mais peut-être s'agit-il du +petit stade (V. plus bas, p. 101): +dans ce cas, la mesure se réduit à 3 +lieues.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> Diodore dit un <i>lac</i>.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> plus haut, +p. 22, n. 1.</span> +MOERIS. C'est lui qui construisit ce lac si fameux qui +porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 1920 +AV. J.C. 2084.</span> +L'Égypte avait été long-temps gouvernée par des +princes nés dans le pays même, lorsque des étrangers, +qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne <i>hycsos</i>, +Arabes ou Phéniciens, s'emparèrent d'une grande partie +de la basse Égypte et de Memphis: mais ils ne furent +point maîtres de la haute Égypte, et le royaume de +Thèbes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La +domination de ces rois étrangers dura environ 260 ans.</p> + +<p><span class="side"> Gen. 12, +20-20. +AN. M. 2084 +AV. J.C. 1920.</span> +C'est sous l'un d'eux, appelé dans l'Écriture Pharaon, +nom commun à tous les rois d'Égypte, qu'Abraham +passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y +courut un grand risque, parce que le prince, informé +de sa rare beauté, et ne la croyant que sœur et non +épouse d'Abraham, l'avait fait enlever.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2179 +AV. J.C. 1825 +AN. M. 2276 +AV. J.C. 1728.</span> +TETHMOSIS, ou Amosis, ayant chassé les rois-pasteurs, +régna dans la basse Égypte.</p> + +<p>Long-temps après, Joseph fut mené en Égypte par +des marchands ismaélites, vendu à Putiphar, et, par une +suite d'événements merveilleux, conduit à une suprême +autorité, et élevé à la première place du royaume. +Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de +tout le monde. <span class="side"> Justin. l. 36, +cap. 2.</span> J'avertis seulement que Justin, qui n'a +fait qu'abréger Trogue Pompée, historien excellent +du temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier +<span class="pagenum"><a name="p99" id="p99">99</a></span> +des enfants de Jacob, que ses frères, par envie, avaient +vendu à des marchands étrangers, ayant reçu du ciel +l'intelligence des songes et la connaissance de l'avenir, +sauva, par sa rare prudence, l'Égypte de la famine dont +elle était menacée, et fut extrêmement considéré du roi.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2298 +AV. J.C. 1706.</span> +Jacob y passa aussi avec toute sa famille, qui fut +toujours bien traitée par les Égyptiens pendant qu'ils +conservèrent le souvenir des services importants que<span class="side"> Exod. 1-8.</span> +Joseph leur avait rendus. Mais, dit l'Écriture, après la +mort de Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph +était inconnu.</p> + +<p></p> + +<p>RAMESSÈS-MIAMUN était, selon Ussérius, le nom de +ce nouveau roi connu dans l'Écriture sous celui de <span class="side"> AN. M. 2427 +AV. J.C. 1577.</span> +Pharaon. Il régna pendant soixante-six ans, et fit souffrir +aux Israélites des maux infinis. «Il établit, <i>dit +l'Écriture</i>, des intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent +les Hébreux de fardeaux <i>insupportables</i>. <span class="side"> Exod. +1-11-13-14.</span> Et +ils bâtirent à Pharaon des villes pour servir de<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a> magasins, +savoir: Phithom et Ramessès... Les Égyptiens +haïssaient les enfants d'Israël: ils les affligeaient en leur +insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse en les +employant à des travaux pénibles de boue, de mortier +et de brique, et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont +ils étaient accablés.» Ce roi avait deux fils, Aménophis +et Busiris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> Heb. <i>urbes thesaurorum</i>; Sept. +<i>urbes munitas</i>. Ces villes étaient +destinées pour y mettre en réserve +le blé, l'huile et les autres richesses +de l'Égypte. <i>Vatab.</i> = Dans la Vulgate, +<i>urbes tabernaculorum</i>.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 2494 +AV. J.C. 1510. +AN. M. 2513 +AV. J.C. 1491,</span> +AMÉNOPHIS, qui était l'aîné, lui succéda. C'est ce +Pharaon sous qui les Israélites sortirent d'Égypte, et +qui fut submergé au passage de la mer Rouge.</p> + +<p>Selon le P. Tournemine, Sésostris, dont nous parlerons +<span class="pagenum"><a name="p100" id="p100">100</a></span> +bientôt, est celui des rois d'Égypte qui commença +la persécution contre les Israélites, et qui les accabla +de travaux pénibles; ce qui est très-conforme à ce que +Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa dans +les ouvrages qu'il fit en Égypte que des étrangers. Ainsi +l'on peut mettre le grand événement du passage de la +mer Rouge sous<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a> Phéron son fils; et le caractère d'impiété +que lui donne Hérodote rend cette conjecture +très-vraisemblable. Le plan que je me suis proposé me +dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui était commun aux +rois d'Égypte.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 3, p. 74.</span> +Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une +chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet +historien, dans tout le pays, une ancienne tradition, +transmise des pères aux enfants depuis plusieurs +siècles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la +mer avait été entièrement desséchée, en sorte qu'on +en voyait le fond, et que bientôt après, les eaux, par +un flux violent, avaient repris leur première place. +Il est évident que c'est le passage miraculeux de la +mer Rouge sous Moïse qui est ici désigné; et j'en fais +la remarque exprès pour avertir les jeunes gens de ne +pas laisser échapper, dans la lecture des auteurs, ces +traces précieuses d'antiquité, sur-tout quand elles ont, +comme celle-ci, quelque rapport à la religion.</p> + +<p>Ussérius dit qu'Aménophis laissa deux fils, l'un +nommé Séthosis ou Sésostris, l'autre Armaïs. Les Grecs +l'ont appelé Bélus, et ses deux enfants, Ægyptus et +Danaüs.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +c. 102-110.</span> +Sésostris a été non-seulement l'un des plus puissants +<span class="pagenum"><a name="p101" id="p101">101</a></span> +<span class="side"> Diod. l. 1, +p. 48-54.</span> +rois qu'ait eus l'Égypte, mais l'un des plus grands +conquérants que vante l'antiquité.</p> + +<p>Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme +le disent les Égyptiens, par l'autorité d'un oracle, +conçut le dessein de faire de son fils un conquérant. Il +s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire avec +grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent +le même jour que Sésostris furent amenés à la cour +par ordre du roi. Il les fit élever comme ses enfants, +et avec les mêmes soins que Sésostris, près duquel ils +étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles +ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de +ses armes. On les accoutuma sur-tout, dès l'âge le +plus tendre, à une vie dure et laborieuse, pour les +mettre en état de soutenir un jour avec facilité les fatigues +de la guerre. On ne leur donnait pas à manger +qu'auparavant ils n'eussent fait à pied ou à cheval une +course considérable<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>. La chasse était leur exercice le +plus ordinaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> Diodore dit 180 stades, mesure +qui a paru si longue à Rollin, qu'il +n'a pas osé l'exprimer; et pour sauver +l'invraisemblance, il laisse croire que +ces jeunes gens faisaient cette route +<i>ou à pied ou à cheval</i>, quoique +Diodore parle seulement d'une course +à pied; il faut voir comme Voltaire +se moque de l'extravagance de Diodore +(<i>Philosoph. de l'hist.</i>), à l'occasion +de ces 180 stades, qu'il évalue +à 8 lieues. Diodore se sert ici, comme +plus bas (pag. 106, note 2), du petit +stade Égyptien (= 105, 4 mètres), +et les 180 stades valent 18,970 mètres, +ou seulement 3 lieues 1/2; or, +il n'y a rien d'invraisemblable à ce +qu'on exige de jeunes gens, habitués +à de rudes exercices, qu'ils fassent +tous les matins 3 lieues 1/2 avant de +prendre de la nourriture.--L.</blockquote> + +<p> +Élien<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a> remarque que Sésostris fut instruit par Mercure,<span class="side"> Lib. 12, c. 4.</span> +et qu'il apprit de lui la politique et l'art de +régner. Ce Mercure est celui que les Grecs ont appelé +<i>Trismégiste</i>, c'est-à-dire <i>trois fois grand</i><a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>. L'Égypte, +<span class="pagenum"><a name="p102" id="p102">102</a></span> +où il était né, lui doit l'invention de presque tous les +arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom +portent des marques si certaines de nouveauté, qu'il +n'y a personne qui doute maintenant de leur supposition. +Il y a encore eu un autre Mercure, fort célèbre chez +les Égyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup +plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l'Égypte, +nous assure que l'usage de ce pays était de mettre sous +le nom d'Hermès ou Mercure les ouvrages et les inventions +que l'on donnait au public.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> Τὰ νοήµατα έκµουσωθῆναι.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> <i>Trois fois très-grand.</i>--L.</blockquote> + +<p>Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire +son apprentissage par une guerre contre les Arabes. +Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, +et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La +jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes +ses campagnes.</p> + +<p>Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, +son père le fit tourner vers l'occident de l'Égypte. Il +attaqua la Libye, et la plus grande partie de cette +vaste région fut subjuguée.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2513 +AV. J. C. 1491.</span> +SÉSOSTRIS. En ce temps son père mourut, et le +laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas +un moindre dessein que celui de la conquête du monde; +mais, avant que de sortir de son royaume, il avait +pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant le cœur de +tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et +par des manières douces et populaires. Il n'eut pas +moins de soin de ménager les officiers et les soldats, +qui devaient toujours être prêts à répandre leur sang +pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses +entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne +par les liens de l'estime, de l'affection, et même +<span class="pagenum"><a name="p103" id="p103">103</a></span> +de l'intérêt. Il divisa tout le pays en trente-six gouvernements +(on les appelait des <i>nomes</i>), et il les donna +à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles +il était assuré.</p> + +<p>Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des +troupes, et leur donnait pour capitaines les officiers +les plus braves et les plus estimés, et sur-tout les +jeunes gens que son père avait fait nourrir avec +lui. Il y en avait dix-sept cents<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, capables d'inspirer +aux troupes le courage, l'amour de la discipline, et le +zèle pour le service du prince. Son armée montait à +six cent mille hommes de pied, et vingt-quatre mille +chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés +en guerre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> Ce nombre est beaucoup trop +fort; il est impossible que l'on vît +naître en Egypte 1700 mâles en un +jour. En adoptant la condition la +plus favorable pour les naissances, +il en résulte une population d'environ +29,000,000 d'habitants. Or, on a +tout lieu de croire que celle de l'Égypte +n'a jamais excédé 7,500,000 +ames. Ce passage de Diodore a beaucoup +exercé les savants; j'ai fait voir, +dans un Mémoire particulier, que +Diodore a mal compris le renseignement +que lui ont donné les prêtres +égyptiens.--L.</blockquote> + +<p>Il commença son expédition par l'Éthiopie, située +au midi de l'Égypte. Il la rendit tributaire, et obligea +les peuples de lui payer tous les ans une certaine +quantité d'ébène, d'ivoire et d'or.</p> + +<p>Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles. +L'ayant fait avancer sur la mer Rouge, il se rendit +maître des îles, et de toutes les villes placées sur le +bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son +armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une +rapidité étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin +qu'Hercule et que Bacchus, et plus loin que ne fit +depuis Alexandre, puisqu'il soumit le pays au-delà du +<span class="pagenum"><a name="p104" id="p104">104</a></span> +Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>. On peut juger +par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes, +jusqu'au Tanaïs lui furent assujettis, aussi-bien que +l'Arménie et la Cappadoce. Il laissa une colonie dans +l'ancien royaume de Colchos, situé vers la partie orientale +de la mer Noire, où les mœurs d'Égypte sont +toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie +mineure, d'une mer à l'autre, les monuments de ses +victoires. On lisait en plusieurs pays cette inscription +gravée sur des colonnes: <i>Sésostris, le roi des rois et +le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses +armes.</i> Il y en avait jusque dans la Thrace, et il étendit +son empire depuis le Gange jusqu'au Danube. Il y +eut des peuples qui défendirent courageusement leur +liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris +eut soin de marquer dans ses monuments cette différence +en figures hiéroglyphiques, à la manière des +Égyptiens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> Les prêtres Égyptiens, en décrivant +les conquêtes de Sésostris, +paraissent avoir pris à tâche de +faire croire qu'il avait été aussi loin +que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre +des Grecs.--L.</blockquote> + +<p>La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et +l'empêcha d'entrer plus avant dans l'Europe. On remarque +un caractère singulier dans ce conquérant, +qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa +domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant +à la gloire de les avoir assujetties et dépouillées, +après avoir couru le monde pendant neuf ans, se renferma +presque dans les anciennes bornes de l'Égypte, +à l'exception de quelques provinces voisines: car on ne +voit par aucun vestige que ce nouvel empire ait subsisté, +ni sous lui, ni sous ses successeurs.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p105" id="p105">105</a></span> + +<p>Il revint donc chargé des dépouilles de tous les +peuples vaincus, traînant après lui une multitude infinie +de captifs, et couvert de gloire plus que ne l'avait +jamais été aucun de ses prédécesseurs; j'entends de +cette gloire qui consiste à faire beaucoup parler de soi, +à envahir par les armes et par la violence un grand +nombre de provinces, et souvent à faire bien des malheureux. +Il récompensa les officiers et les soldats avec +une magnificence vraiment royale, traitant chacun +selon sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir, +et regardait comme un devoir, de mettre les compagnons +de ses victoires en état de jouir paisiblement le reste +de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs travaux.</p> + +<p>Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation, +et encore plus du désir de rendre sa puissance utile et +salutaire à ses peuples, il employa le repos que la paix +lui laissait, à construire des ouvrages plus propres encore +à enrichir l'Égypte qu'à immortaliser son nom, +et où l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus +admirer que l'immense grandeur des dépenses qu'on y +avait faites.</p> + +<p>Cent temples fameux, érigés en actions de graces +aux dieux tutélaires de toutes les villes, furent les +premiers aussi-bien que les plus illustres témoignages +de ses victoires; et il eut soin de publier par des inscriptions +que ces grands ouvrages avaient été achevés +sans fatiguer aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire +à les ménager, et à ne faire travailler que les captifs +aux monuments de ses victoires. L'Écriture<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a> remarque +<span class="pagenum"><a name="p106" id="p106">106</a></span> +quelque chose de pareil en parlant des bâtiments de +Salomon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> «Porrò de filiis Israel non posuit ut servirent operibus regis». (2 Paral. +8, 9.)</blockquote> + +<p>Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple +de Vulcain à Péluse, en reconnaissance de la protection +qu'il croyait en avoir éprouvée lorsqu'au retour +de ses expéditions, son frère lui dressa des embûches +dans cette ville, et voulut le faire périr avec sa femme +et ses enfants en mettant le feu à l'appartement où il +était couché.</p> + +<p>Son grand travail fut de faire construire dans toute +l'étendue de l'Égypte un nombre considérable de hautes +levées<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>, sur lesquelles il bâtit de nouvelles villes, +afin que les hommes et les bestiaux y pussent être en +sûreté pendant les débordements du Nil.</p> + +<p>Depuis Memphis jusqu'à la mer, il fit creuser des +deux côtés du fleuve un grand nombre de canaux pour +faciliter le commerce et le transport des vivres, et +pour établir une communication aisée entre les villes +les plus éloignées les unes des autres; outre que par +là il rendit l'Égypte inaccessible à la cavalerie des +ennemis, qui avait coutume auparavant de l'infester +par de fréquentes irruptions.</p> + +<p>Il fit plus: pour mettre le pays à l'abri des incursions +des Syriens et des Arabes, qui en sont fort voisins, +il fortifia tout le côté de l'Égypte qui est tourné +vers l'orient, depuis Péluse jusqu'à Héliopolis, c'est-à-dire +plus de sept lieues en longueur<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> Les collines factices dont Rollin +a parlé plus haut (p. 25.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> 1500 stades. + +<p>= Cette distance était, selon Strabon, +de 750 stades (XVII, pag. 1156 +Almel.); selon Diodore, elle était de +1500 stades, ce qui est précisément +le double. Il s'ensuit que Diodore +se sert ici, comme plus haut (p. 101, +n. 1), du petit stade égyptien, qui +était la moitié du grand, égal à +210,8 mètres. Ainsi les 750 grands +stades, ou 1500 petits, représentent +une distance de 158,300 mètres, ou +environ 28 lieues. C'est précisément +la distance qui existe entre Péluse +et Héliopolis, en ligne droite.--L.</p></blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p107" id="p107">107</a></span> + +<p>On pourrait regarder Sésostris comme un des héros +les plus illustres et les plus vantés de l'antiquité, s'il +n'avait lui-même terni l'éclat de ses exploits guerriers +et de ses vertus pacifiques par une soif de gloire et par +une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui +firent oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs +des nations subjuguées venaient, dans de certains temps +marqués, rendre hommage à leur vainqueur, et lui +payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute +autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de +bonté; mais, quand il allait au temple ou qu'il entrait +dans la ville, il faisait atteler à son char ces rois et ces +princes quatre à quatre, au lieu de chevaux, et se +croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les +maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne +le plus, c'est que l'historien Diodore mette cette +folle et inhumaine vanité au nombre de ses plus éclatantes +actions.</p> + +<p> +Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la +mort à lui-même, après avoir régné trente-trois ans, +et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son empire pourtant +ne passa point la quatrième génération; mais il <span class="side"> Tacit. Annal. +lib. 2, +cap. 60.</span> +restait encore du temps de Tibère des monuments +magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du +vivant de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs +qu'on lui payait.</p> + +<p>Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans +le temps dont je viens de parler, que j'ai omis pour ne +<span class="pagenum"><a name="p108" id="p108">108</a></span> +point interrompre le fil de l'histoire, et que je me +contenterai d'indiquer ici simplement.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2448.</span> +Vers le temps dont nous parlons, les peuples d'Égypte +s'établirent dans divers endroits de la terre. La +colonie que Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes, +ou plutôt douze bourgs, dont il composa le royaume +d'Athènes.</p> + +<p>Nous avons remarqué que le frère de Sésostris, +appelé par les Grecs Danaüs<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>, lui avait dressé des +embûches et avait voulu le faire périr lorsque après +ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant <span class="side"> 2530.</span> +pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se retira +dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos, +fondé près de quatre cents ans auparavant par Inachus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> C'est Manéthon qui donne Sésostris +comme frère de Danaüs. Son +témoignage à cet égard est vivement +attaqué par plusieurs chronologistes, +tels que Périzonius et Larcher. +(<i>Chronol. d'Hérodote</i>, tom. VII, +pag. 323.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> 2533.</span> +Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les +anciens pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en<span class="side"> [V. plus haut +p. 96, n. 1.]</span> +Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement +tous les étrangers qui abordaient dans le pays: +ce fut apparemment pendant l'absence de Sésostris.</p> + +<p><span class="side"> 2549.</span> +Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en +Grèce l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent +que ces lettres étaient les égyptiennes, et que Cadmus +lui-même était d'Égypte, et non de Phénicie; et les +Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui +vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les +autres peuples, n'ont pas manqué d'attribuer à leur +Mercure l'invention des lettres<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. La plupart des savants +<span class="pagenum"><a name="p109" id="p109">109</a></span> +conviennent que Cadmus porta en Grèce les lettres +syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les +mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient +qu'un petit peuple, étant compris sous le nom +général de <i>Syriens</i>. Joseph Scaliger, dans ses notes sur +la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres grecques, +et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées, +tirent leur origine des anciennes lettres phéniciennes, +qui sont les mêmes que les samaritaines, dont les Juifs +se sont servis avant la captivité de Babylone. Cadmus +ne porta que seize lettres<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> en Grèce, auxquelles on en +ajouta huit autres dans la suite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> On peut voir sur cette matière +deux savantes dissertations de M. +l'abbé Renaudot, insérées dans le +second volume de <i>l'Histoire de l'Académie +des Inscriptions</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> Les seize lettres que Cadmus +porta en Grèce sont: α, ß, γ, δ, ε, ι, κ, λ, µ, ν, ο, π, ρ, σ, τ, υ. +Palamède, à l'époque de la guerre +de Troie, c'est-à-dire plus de 250 +ans après Cadmus, ajouta les quatre +suivantes: ξ, θ, χ, φ; et Simonide, +long-temps après, inventa les quatre +autres, qui sont: η, ω, ζ, ψ. + +<p>VIII, cap. 57.</p> + +<p>= Quelques savants, et entre autres +M. Larcher, croient que les Grecs +avaient une écriture alphabétique +avant l'arrivée de Cadmus, et que ce +prince apporta seulement quelques +lettres nouvelles. (LARCHER, <i>sur Hérodote</i>, +tom. IV, pag. 258.)--L.</p></blockquote> + +<p>Je reviens à l'histoire des rois d'Égypte, et je les rangerai +désormais dans l'ordre qu'Hérodote leur a donné<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> Je ne crois pas devoir entrer +dans la discussion d'une difficulté +qui serait fort embarrassante s'il +fallait concilier ici la suite des rois +d'Hérodote avec le sentiment d'Ussérius. +Celui-ci suppose, avec plusieurs +savants, que Sésostris est le +fils du roi d'Égypte qui fut submergé +dans la mer Rouge, dont le règne, +par conséquent, a commencé l'année +du monde 1513, et a duré jusqu'à +l'année 1547, puisque son règne +est de 33 ans. Quand on donnerait +50 ans au règne de Phéron, son +fils, il resterait encore plus de 200 +ans entre Phéron et Protée, qu'Hérodote +dit avoir succédé immédiatement +au premier, puisque Protée +était du temps du siége de Troie, +dont Ussérius met la prise en 2820. +Je ne sais pas si c'est parce qu'il a +senti cette difficulté que, depuis +Sésostris, il ne parle presque plus +des rois d'Égypte. Je suppose qu'entre +Phéron et Protée il y a eu un +grand vide et un long intervalle. +En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) +y place plusieurs rois, et il en faut +dire autant de quelques-uns des rois +suivants.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p110" id="p110">110</a></span> + +<p><span class="side"> AN. M. 2547 +AV. J.C. 1457</span> +PHÉRON succéda aux états de Sésostris, mais non à +sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu'une action, +qui marque combien il avait dégénéré des sentiments +religieux de son père. Dans un débordement du Nil,<span class="side"> Herod. l. 2, +c. III. +Diod. lib. 1, +pag. 54.</span> +qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudées, +indigné du dégât qu'il causerait dans le pays, il lança un +javelot contre le fleuve, comme pour le châtier; et, s'il +en faut croire l'historien, il fut puni lui-même sur-le-champ +de son impiété par la perte de la vue.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 2800 +AV. J.C. 1204. +Herod. lib. 2, +c. 112-120.</span> +PROTÉE. Il était de Memphis, où, du temps d'Hérodote, +on voyait encore son temple, dans lequel il y +avait une chapelle dédiée à Vénus l'étrangère: on +conjecture que c'était Hélène. Du temps de ce roi, +Pâris le Troyen, retournant chez lui avec Hélène, +qu'il avait ravie, fut poussé par la tempête à une des +embouchures du Nil appelée Canopique. De là il fut +conduit à Memphis devant Protée, qui lui reprocha +fortement le crime et la lâche perfidie dont il s'était +rendu coupable en enlevant la femme de son hôte et +avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa +maison. Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, +comme son crime le méritait, que parce que les Égyptiens +évitaient de souiller leurs mains dans le sang des +étrangers; qu'il retiendrait Hélène avec toutes ses richesses, +pour les restituer à leur légitime possesseur; +que, pour lui, il eût à sortir de ses états dans l'espace +de trois jours, faute de quoi il serait traité comme ennemi. +La chose fut ainsi exécutée. Pâris continua sa route, +et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de près. +Elle commença par sommer les Troyens de leur rendre +Hélène et toutes les richesses qu'on avait emportées +avec elle. Ils répondirent que ni cette princesse ni ses +<span class="pagenum"><a name="p111" id="p111">111</a></span> +biens n'étaient point dans leur ville. Quelle apparence +en effet, remarque Hérodote, que Priam, ce vieillard +si sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses +enfants et sa patrie que de donner aux Grecs une satisfaction +aussi juste que celle qu'ils lui demandaient? +Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hélène +n'était point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on +se moquait d'eux, persistèrent opiniâtrément à ne les +point croire: la Divinité, ajoute encore le même historien, +voulant que les Troyens, par la destruction +entière de leur ville et de leur empire, apprissent à +l'univers effrayé<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>, <i>que les dieux vengent les grands +crimes d'une manière éclatante</i>. Ménélas, à son retour, +passa en Égypte chez le roi Protée, qui lui rendit +Hélène avec toutes ses richesses. Hérodote prouve, +par quelques passages d'Homère, que le voyage de +Pâris en Égypte n'était point inconnu à ce poëte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> «ᾨς τῶν µεγάλων ἀδικηµάτων µεγάλαι εἰσὶ +καὶ αἱ τιµορίαι παρὰ τῶν θεῶν. II. § 120 fin.»</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 2, +c. 121-123.</span> +RHAMPSINIT. Ce qu'Hérodote raconte du trésor que +Rhampsinit, le plus riche des rois d'Égypte, fit bâtir, +et de sa descente dans les enfers, sent trop la fiction +et le roman pour être rapporté ici.</p> + +<p>Jusqu'à ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement +de l'Égypte quelque ombre de justice et de +modération; mais, sous les deux règnes suivants, la +violence et la dureté en prirent la place.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +c. 124-128. +Diod. lib. 1, +pag. 57.</span> +CHÉOPS et CHÉPHREN<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>. Ces deux princes, véritablement +frères par la ressemblance de leurs mœurs, semblaient +avoir pris à tâche de se signaler à l'envi l'un de +l'autre par une impiété ouverte à l'égard des dieux, et +<span class="pagenum"><a name="p112" id="p112">112</a></span> +par une barbare inhumanité à l'égard des hommes. Le +premier régna cinquante ans, et l'autre après lui cinquante-six. +Ils tinrent les temples fermés pendant tout +le temps de leur règne, et défendirent aux Égyptiens, +sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre +côté, ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles +travaux, et ils firent périr un nombre infini +d'hommes pour satisfaire la folle ambition qu'ils avaient +d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une grandeur +énorme et d'une dépense sans bornes. Il est remarquable +que ces superbes pyramides<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>, qui ont fait +l'admiration de l'univers, étaient le fruit de l'irréligion +et de l'impitoyable dureté de ces princes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Son frère.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Ce sont les deux plus grandes +(suprà, pag. 17), que les voyageurs +sont convenus d'appeler <i>Chéops</i> et +<i>Chéphren</i>, du nom des rois qui les +ont fait bâtir.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +p. 139-140. +Diod. p. 58.</span> +MYCÉRINUS. Il était le fils de Chéops, mais d'un caractère +bien différent. Loin de marcher sur les traces de +son père, il détesta sa conduite, et suivit une route tout +opposée. Il rouvrit les temples des dieux, rétablit les +sacrifices, s'appliqua à soulager les peuples et à leur +faire oublier leurs maux passés, et il ne se crut roi que +pour rendre la justice à ses sujets et pour leur faire +goûter la douceur d'un règne équitable et paisible. Il +écoutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait +leur misère, et se regardait moins comme le maître +que comme le père des peuples: aussi en était-il +infiniment chéri. Toute l'Égypte retentissait de ses +louanges, et son nom était par-tout en vénération.</p> + +<p>Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait +dû lui attirer la protection des dieux. Il en fut tout +autrement. Ses malheurs commencèrent par la mort +<span class="pagenum"><a name="p113" id="p113">113</a></span> +d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et qui faisait +toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs +extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hérodote. +Il dit que dans la ville de Saïs on brûlait pendant +tout le jour des parfums exquis auprès du tombeau +de cette princesse, et que pendant la nuit on y conservait +toujours une lampe allumée.</p> + +<p>Il apprit par un oracle qu'il ne régnerait que sept +ans; et, comme il en fit ses plaintes aux dieux en demandant +pourquoi le règne de son père et de son oncle, +tous deux également impies et cruels, avait été si heureux +et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tâché +de rendre le plus équitable et le plus doux qu'il lui +avait été possible, devait être si court et si malheureux, +il lui fut répondu que cela même en était la cause, parce +que la volonté des dieux avait été que le peuple d'Égypte, +en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de +maux pendant l'espace de cent cinquante ans; et que +son règne, qui aurait dû être de cinquante ans comme +les précédents, avait été abrégé parce qu'il avait été +trop doux. Il bâtit aussi une pyramide, mais bien +moindre que celle de son père.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 136.</span> +ASYCIUS. Ce fut lui qui établit la loi sur les emprunts, +par laquelle il n'est permis à un fils d'emprunter qu'en +mettant en gage le corps mort de son père. Cette loi +ajoute que, s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme +empruntée, il sera privé pour toujours, lui et ses enfants, +du droit de sépulture.</p> + +<p>Il se piqua de surpasser tous ses prédécesseurs par +la construction d'une pyramide de brique, plus magnifique, +si l'on en croit, que toutes celles qu'on avait vues +jusque-là. Il y fit graver cette inscription: DONNEZ-VOUS +<span class="pagenum"><a name="p114" id="p114">114</a></span> +BIEN DE GARDE DE ME MÉPRISER EN ME COMPARANT AUX +AUTRES PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT +SUPÉRIEURE QUE JUPITER L'EST AUX AUTRES DIEUX.</p> + +<p>En supposant que les six règnes précédents, parmi +lesquels il y en a plusieurs dont Hérodote ne fixe point +la durée, aient été de cent soixante et dix ans, il reste +un intervalle de près de trois cents ans jusqu'au règne +de Sabacus l'Éthiopien. Je place dans cet intervalle deux +ou trois faits que l'Écriture sainte nous fournit.</p> + +<p><span class="side"> 3 Reg. 3, 1. +AN. M. 2991 +AV. J.C. 1013.</span> +PHARAON, roi d'Égypte, donna sa fille en mariage à +Salomon, roi d'Israël, qui la fit venir dans cette partie +de Jérusalem appelée la <i>ville de David</i>, jusqu'à ce qu'il +lui eût bâti un palais.</p> + +<p>SÉSAC. Il est appelé autrement <i>Sésonchis</i>.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3026 +AV. J.C. 978. +3, Reg. c. 11, +40, etc. 12.</span> +C'est vers lui que se réfugia Jéroboam pour éviter la +colère de Salomon, qui voulait le faire mourir. Jéroboam +demeura en Égypte jusqu'à la mort de Salomon, après +laquelle il retourna à Jérusalem; et, s'étant mis à la +tête des révoltés, il enleva à Roboam, fils de Salomon, +dix tribus, dont il se fit déclarer roi.</p> + +<p><span class="side"> 2 Paral. 12, +1, 9. +AN. M. 3033 +AV. J.C. 971.</span> +Le même Sésac, la cinquième année du règne de +Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que les Juifs +avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze +cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de +cavalerie. Le peuple qui était venu avec lui ne pouvait +se compter; il étaient tous Libyens, Troglodytes et +Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus fortes places +du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem. +Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré +la miséricorde du Dieu d'Israël, Dieu leur déclara +par son prophète Séméias que, parce qu'ils s'étaient +humiliés, il ne les exterminerait point entièrement +<span class="pagenum"><a name="p115" id="p115">115</a></span> +comme ils l'avaient mérité, mais qu'ils seraient assujettis +à Sésac; afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence +il y a entre me servir et servir les rois de la +terre: <i>ut sciant distantiam servitutis meæ et servitutis +regni terrarum</i>. Sésac se retira donc de Jérusalem après +avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et +ceux du palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même +les trois cents boucliers d'or que Salomon avait fait faire.</p> + +<p><span class="side"> 2. Paral. 14, +9-13. +AN. M. 3063 +AV. J.C. 941.</span> +ZARA, roi d'Éthiopie, et sans, doute roi d'Égypte en +même temps, fit la guerre à Asa, roi de Juda. Son +armée était composée d'un million d'hommes et de trois +cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, +rangea son armée en bataille, et, plein de confiance +dans le Dieu qu'il servait: «Seigneur, lui dit-il, c'est +une même chose, à votre égard, de nous secourir avec +un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous +nous confions en vous et en votre nom que nous sommes +venus contre cette multitude. Seigneur, vous êtes +notre Dieu: ne permettez pas que l'homme l'emporte +sur vous.» Une prière si pleine de foi fut exaucée. +Dieu jeta l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent +la fuite, et furent défaits sans qu'il en restât un seul; +parce que c'était le Seigneur, dit l'Écriture, qui les +taillait en pièces pendant que son armée combattait: +<i>ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cædente +contriti sunt, et exercitu illius præliante</i>.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +c. 137-140. +Diod. lib. 1, +pag. 59.</span> +ANYSIS. Il était aveugle. Sous son règne, +SABACUS, roi d'Éthiopie, excité par un oracle, entra +avec une nombreuse armée en Égypte, et s'en rendit +maître. Il régna avec beaucoup de douceur et de justice. +Au lieu de faire mourir les coupables condamnés à +mort par les juges, il les faisait travailler, chacun dans +<span class="pagenum"><a name="p116" id="p116">116</a></span> +leurs villes, aux réparations des levées sur lesquelles +elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques; +un entre autres dans la ville de Bubaste, dont +Hérodote fait une longue et belle description. Après +avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui +avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en +Éthiopie, et laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu <span class="side"> 4. Reg. 17, 4. +AN. M. 3279. +AV. J.C. 723.</span> +caché pendant tout ce temps dans les marais. On croit +que ce Sabacus est le même que SUA, dont Osée, roi +d'Israël, implora le secours contre Salmanasar, roi des +Assyriens.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3285. +AV. J.C. 719.</span> +SÉTHON. Il régna quatorze ans. C'est le même<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a> que +<i>Sévéchus</i>, fils de <i>Sabacon</i> ou <i>Sual</i>, Éthiopien, qui +avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince, au lieu +de s'acquitter des fonctions d'un roi, affectait celles +d'un prêtre, s'étant fait consacrer lui-même souverain-pontife +de Vulcain. Livré entièrement à la superstition, +loin de s'appliquer à défendre ses états par les armes, il +fit peu de cas des gens de guerre; et, persuadé qu'il +n'aurait jamais besoin de leur secours, il ne se mit point +en peine de les ménager, leur ôta leurs privilèges, et +alla jusqu'à les dépouiller des fonds de terre que les rois +ses prédécesseurs leur avaient assignés.</p> + +<p>Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre +qui lui survint tout-à-coup, et dont il ne se tira que par +une protection miraculeuse, si l'on s'en rapporte au +récit qu'en fait Hérodote, qui est mêlé de beaucoup de +fables. Sannacharib<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>, roi des Arabes et des Assyriens, +étant entré avec une armée nombreuse en Égypte, les +officiers et les soldats égyptiens refusèrent de marcher +<span class="pagenum"><a name="p117" id="p117">117</a></span> +contre lui. Le prêtre de Vulcain, réduit à une telle extrémité, +eut recours à son dieu, qui lui dit de ne point +perdre courage et de marcher hardiment contre les ennemis +avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le +fit. Un petit nombre de marchands, d'ouvriers, et de +gens de la lie du peuple, se joignit à lui. Avec cette +poignée de soldats, il s'avança jusqu'à Péluse, où Sannacharib +avait établi son camp. La nuit suivante une +multitude effroyable de rats se répandit dans le camp +des Assyriens, et, y ayant rongé toutes les cordes de +leurs arcs et toutes les courroies de leurs boucliers, les +mit hors d'état de se défendre. Ainsi désarmés, ils furent +obligés de prendre la fuite; et ils se retirèrent après +avoir perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon, +de retour chez lui, se fit ériger une statue dans le +temple de Vulcain, où, tenant à sa main droite un rat, +il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON +APPRENNE À RESPECTER LES DIEUX <a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> Rien n'est plus douteux.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> Hérodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> Ἐς ἐµέ τις ὀρέων εὺσεßὴς ἕστω.</blockquote> + +<p>Il est visible que cette histoire, telle que je la viens +de raconter et qu'on la lit dans Hérodote, est une altération +de celle qui est rapportée dans le quatrième livre +des Rois. On y voit que Sannacharib, roi des Assyriens, <span class="side"> Cap. 17, +etc.</span> +après avoir subjugué toutes les nations voisines et s'être +rendu maître de toutes les autres villes du royaume de +Juda, prit la résolution d'assiéger Ézéchias dans Jérusalem, +qui en était la capitale. Les ministres de ce saint +roi, malgré son opposition et les remontrances du prophète +Isaïe qui promettait une protection assurée de la +part de Dieu si l'on ne mettait sa confiance qu'en lui +seul, mendièrent secrètement le secours des Égyptiens +et des Éthiopiens. Leurs armées, unies ensemble, +<span class="pagenum"><a name="p118" id="p118">118</a></span> +s'avancèrent, dans le temps marqué, vers Jérusalem. +L'Assyrien marcha à leur rencontre, les défit en bataille +rangée, poursuivit les vaincus jusque dans l'Égypte et +la ravagea entièrement. A son retour, la nuit même qui +précéda le jour où l'on devait donner l'assaut à la ville +de Jérusalem et où tout paraissait désespéré, l'ange +exterminateur ravagea le camp des Assyriens, y fit périr +par l'épée et par le feu cent quatre-vingt-cinq mille +hommes, et montra qu'on avait raison de se fier, comme +avait fait Ézéchias, à la parole et aux promesses du +Dieu d'Israël.</p> + +<p>Voilà la vérité du fait; mais, comme elle était peu +honorable pour les Égyptiens, ils ont tâché de la tourner +à leur avantage en la déguisant et la corrompant. +Cependant les traces de cette histoire, quoique défigurées, +doivent paraître précieuses dans un historien +d'une aussi haute antiquité et d'un aussi grand poids +qu'est Hérodote.</p> + +<p>Le prophète Isaïe avait prédit à plusieurs reprises +que cette expédition des Égyptiens, concertée, ce semble, +avec tant de prudence, conduite avec tant d'habileté, +et où les forces de deux puissants empires s'étaient réunies +pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit +que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem, +mais tournerait à la ruine de l'Égypte même, +dont les plus fortes villes seraient prises, les terres ravagées, +les habitants de tout sexe et de tout âge emmenés +captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, +20, 30, 31, etc.</p> + +<p>Ussérius et M. Prideaux croient que c'est dans ce +temps qu'arriva la ruine de<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> <i>No-Amon</i>, cette fameuse +<span class="pagenum"><a name="p119" id="p119">119</a></span> +<span class="side"> Nahum. 3 +8-10.</span> +ville dont parle le prophète Nahum, et dont il dit que +les habitants avaient été traînés en captivité, que les +jeunes enfants avaient été écrasés dans les carrefours +de ses rues, et que ses plus grands seigneurs, chargés +de chaînes, avaient été partagés par sort entre les vainqueurs. +Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur +elle lorsque <i>l'Égypte et l'Éthiopie étaient sa force</i>; ce +qui semble désigner assez clairement le temps dont +nous parlons, où Tharaca et Séthon étaient unis ensemble. +Ce sentiment n'est point sans difficulté, et est +contredit par d'habiles gens. Il me suffit d'en avertir +le lecteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> La vulgate nomme <i>Alexandrie</i> la ville qui est appelée dans l'hébreu <i>No-Amon</i>, parce qu'Alexandrie fut +depuis bâtie à la place de cette dernière. +M. Prideaux, après Bochard, +croit que c'est <i>Thèbes</i>, surnommée +<i>Diospolis</i>. En effet, Amon chez les +Égyptiens est le même que Jupiter; +mais <i>Thèbes</i> n'est point l'endroit où +fut bâtie depuis Alexandrie. Il se +peut faire qu'il y eût là une autre +ville appelée aussi <i>No-Amon</i>.</blockquote> + +<p><span class="side"> Herod. l, 2, +cap. 142.</span> +Jusqu'au règne de Séthon, les prêtres égyptiens +comptaient trois cent quarante et une générations +d'hommes, ce qui fait onze mille trois cent quarante +années, en mettant trois générations d'hommes pour +cent ans. Ils comptaient pareil nombre de prêtres et de +rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'étaient +succédé sans interruption sous le nom de <i>piromis</i>, mot +égyptien qui signifie <i>bon et honnête</i>. Les prêtres égyptiens +montrèrent à Hérodote trois cent quarante et un +colosses de bois de ces <i>piromis</i>, rangés tous en ordre +dans une grande salle. C'était la folie des Égyptiens de se +perdre dans une antiquité dont aucun autre peuple +n'approchât.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3299 +AV. J.C. 705. +Afric. apud +Syncel. p. 74.</span> +THARACA. C'est celui-là même qui était venu avec +une armée d'Éthiopiens au secours de Jérusalem avec +Séthon. Quand celui-ci fut mort, après avoir occupé +<span class="pagenum"><a name="p120" id="p120">120</a></span> +le trône pendant quatorze ans, Tharaca y monta à sa +place, et le tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des +rois éthiopiens qui régnèrent dans l'Égypte.</p> + +<p>Après sa mort, les Égyptiens, ne pouvant s'accorder +sur la succession, furent deux ans dans un état +d'anarchie accompagné de grands désordres.</p> + +<h4>DOUZE ROIS<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>.</h4> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> Jusqu'ici la chronologie égyptienne, +incertaine et interrompue par +des lacunes, commence à prendre +de la suite et de la certitude. D'après +Hérodote, le règne des douze rois +est de l'an 673: ils régnèrent 15 ans; +ainsi Psammitique régna seul, à partir +de l'an 656, et non pas en 670: ce +prince mourut, après un règne de 39 +ans; conséquemment son fils Néchao +lui succéda vers 617, comme l'a marqué +Rollin (616), p. 124. Les deux +dates de 685 et de 670 sont donc +fautives.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3319 +AV. J.C. 685. +Herod. l. 2, +cap. 147-152. +Diod. lib. 1, +pag. 59.</span> +Enfin douze des principaux seigneurs, s'étant ligués +ensemble, se saisirent du royaume, et le partagèrent +entre eux en douze parties. Ils convinrent de gouverner +chacun leur district avec un pouvoir et une autorité +égale, sans que jamais l'un songeât à rien entreprendre +contre l'autre ni à s'emparer de son gouvernement. +Ils crurent devoir faire ensemble cet accord, et le +cimenter par les plus terribles serments, pour éviter +l'effet d'un oracle qui avait prédit que celui d'entre eux +qui aurait fait des libations à Vulcain dans un vase +d'airain deviendrait le maître de l'Égypte. Ils régnèrent +ensemble pendant quinze ans dans une grande union; +et, pour en laisser à la postérité un célèbre monument, +ils bâtirent de concert et à frais communs le fameux +labyrinthe, qui était un amas de douze grands palais,<span class="side"> [Pag. 20.]</span> +et qui avait autant de bâtiments sous terre qu'il en +paraissait au-dehors. J'en ai fait mention précédemment.</p> + +<p>Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans +le temple de Vulcain à un sacrifice solennel qui s'y +<span class="pagenum"><a name="p121" id="p121">121</a></span> +faisait régulièrement dans un certain temps marqué, +les prêtres ayant présenté à chacun d'eux une coupe +d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de +manque, et Psammitique, l'un des douze, sans aucun +dessein prémédité, au lieu de coupe prit son casque +d'airain, car ils en portaient tous, et s'en servit pour +faire les libations. Cette circonstance frappa les autres, +et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont +j'ai parlé. Ils crurent donc se devoir mettre en sûreté +contre ses entreprises, et le reléguèrent dans les pays +marécageux de l'Égypte<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches Phatmitique +et Sébennytique--L.</blockquote> + +<p>Après que Psammitique y eut passé quelques années, +attendant une occasion favorable pour se venger de +l'affront qu'il avait reçu, un courrier vint lui dire qu'il +était arrivé en Égypte des hommes d'airain: c'étaient +des soldats de Grèce, Cariens et Ioniens, que la tempête +avait jetés sur les côtes d'Égypte, et qui étaient tout +couverts de casques, de cuirasses et d'autres armes d'airain. +Psammitique se souvint aussitôt d'un oracle qui +lui avait répondu que des hommes d'airain viendraient +du côté de la mer à son secours. Il ne douta point que +ce n'en fût ici l'accomplissement. Il fit donc amitié avec +ces étrangers, les engagea par de grandes promesses à +demeurer avec lui, leva sous main d'autres troupes, +mit à leur tête ces Grecs, et, ayant attaqué les onze +rois, il les défit, et demeura seul maître de l'Égypte.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3334 +AV. J.C. 670. +Herod. l. 2, +c. 153, 154.</span> +PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux +Ioniens et aux Cariens, les établit dans l'Égypte, fermée +jusqu'alors aux étrangers, et leur y assigna des +bons fonds de terre et des revenus assurés, qui leur +firent oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants +<span class="pagenum"><a name="p122" id="p122">122</a></span> +égyptiens à élever, à qui ils apprirent leur langue. A +cette occasion et par ce moyen, les Égyptiens entrèrent +en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi +l'histoire d'Égypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses +par l'artifice des prêtres, commence, selon Hérodote, +à avoir plus de certitude.</p> + +<p>Dès que Psammitique fut affermi sur le trône, il +entra en guerre avec le roi d'Assyrie au sujet des limites +des deux empires. Cette guerre dura long-temps. +Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la +Palestine, étant le seul pays qui séparât les deux royaumes, +devint entre eux un sujet continuel de discorde, +comme elle le fut ensuite entre les Ptolémées et les Séleucides. +Ce fut à qui des deux l'aurait, et cette province +devint tour à tour le partage du plus fort. Psammitique, +se voyant maître paisible de toute l'Égypte et ayant +remis toutes choses sur<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a> l'ancien pied, crut qu'il était +temps de penser aux frontières de son royaume, et de +les mettre en sûreté contre l'Assyrien son voisin, dont +la puissance augmentait de jour en jour. Il entra pour +cet effet à la tête d'une armée dans la Palestine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> Cette révolution arriva environ sept ans après la captivité de Manassé, +roi de Juda.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 1, p. 61.</span> +Peut-être faut-il placer au commencement de cette +guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les Égyptiens, +indignés de ce que le roi avait placé les Grecs à l'aile +droite, par préférence à eux, quittèrent le service au +nombre de plus de deux cent mille, et se retirèrent en +Éthiopie, où on leur donna un établissement avantageux.</p> + +<p><span class="side"> Herod. [l. 2,] +cap. 157.</span> +Quoi qu'il en soit, Psammitique entra en Palestine. +Mais il s'y trouva d'abord arrêté à Azot, une des principales +villes du pays, qui lui donna tant de peine, que +<span class="pagenum"><a name="p123" id="p123">123</a></span> +ce ne fut qu'après un siége de vingt-neuf ans qu'il s'en +rendit maître. C'est le plus long siége dont il soit parlé +dans l'histoire ancienne.</p> + +<p>Cette place était anciennement une des cinq villes +capitales des Philistins. Les Égyptiens, quelque temps +auparavant, s'en étant emparés, la fortifièrent si bien, +qu'elle devint la plus forte barrière de leur pays de ce +côté-là; en sorte que Sennachérib ne put entrer en +Égypte qu'il n'eût premièrement emporté cette place. +C'est ce qu'il fit par Tarthan, l'un de ses généraux. Les +Assyriens l'avaient conservée jusqu'à ce temps-ci, et ce +ne fut qu'après le long siége dont je viens de parler +qu'elle revint aux Égyptiens.</p> + +<p><span class="side"> Isai. 20, 1. +Herod. l. 1, +cap. 105.</span> +En ce temps-là les Scythes, sortis des environs des +Palus-Méotides, s'étant jetés dans la Médie, défirent +Cyaxare, qui en était roi, et le dépouillèrent de toute +la haute Asie, dont ils demeurèrent maîtres pendant +vingt-huit ans. Ils poussèrent leurs conquêtes dans la +Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte. Mais Psammitique +alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses présents et +par ses prières, qu'ils ne passèrent pas plus avant, et +délivra ainsi son royaume de ces dangereux ennemis.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 2, 3.</span> +Jusqu'à son règne les Égyptiens s'étaient toujours +crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut s'en assurer +par lui-même, et pour cela il employa une expérience +fort extraordinaire, si pourtant ce fait doit paraître +digne de foi. Il fit élever à la campagne, dans une +cabane fermée, deux enfants nés tout récemment de +pauvres parents, et il chargea un berger de les faire +nourrir par des chèvres (d'autres disent que ce furent +des nourrices à qui l'on avait coupé la langue), avec +défense de laisser entrer aucune personne dans cette +<span class="pagenum"><a name="p124" id="p124">124</a></span> +cabane, ni de prononcer jamais lui-même devant eux +aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus à +l'âge de deux ans, un jour que le berger entra pour leur +donner ce qui leur était nécessaire, ils s'écrièrent tous +deux, en étendant les mains vers leur père nourricier, +<i>beccos, beccos</i>. Le berger, surpris de ce langage, nouveau +pour lui, et qu'ils répétèrent dans la suite plusieurs +fois, en donna avis au roi, qui se les fit apporter pour +être témoin lui-même de la vérité du fait; et ils recommencèrent +tous deux en sa présence à bégayer leur +petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vérifier chez +quel peuple ce mot était usité; et il se trouva que c'était +chez les Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils +eurent depuis ce temps-là parmi tous les peuples l'honneur +de l'antiquité, ou plutôt de la primauté, que l'Égypte +elle-même, quelque jalouse qu'elle en eût toujours +été, fut obligée de leur céder, malgré sa longue possession. +Comme on amenait à ces enfants des chèvres +pour les nourrir, et qu'il n'est point marqué qu'ils fussent<span class="side"> [Schol. Apollon. +Rhod. +4. 262.]</span> +sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'après +le cri de ces animaux, former ce mot <i>bec</i> ou <i>beccos</i><a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a> Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si cette histoire est +vraie.--L.</blockquote> + +<p>Psammitique mourut l'an vingt-quatrième de Josias, +roi de Juda. Il eut pour successeur son fils Néchao.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3388 +AV. J.C. 616.</span> +NÉCHAO. L'Écriture fait souvent mention de ce prince +sous le nom de <i>Pharaon Néchao</i>.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 1, +cap. 158.</span> +Il entreprit de joindre le Nil à la mer Rouge, en +tirant un canal de l'un à l'autre. L'espace qui les sépare +est au moins de mille stades, c'est-à-dire de cinquante +lieues. Après avoir fait périr six vingt mille hommes<span class="side"> [V. plus haut +p. 40, n. 5.]</span> +dans ce travail, il fut obligé de l'abandonner. L'oracle, +<span class="pagenum"><a name="p125" id="p125">125</a></span> +qu'il avait envoyé consulter, lui répondit que, par +ce nouveau canal, il ouvrait une entrée aux barbares: +c'est ainsi que les Égyptiens appelaient tous les autres +peuples.</p> + +<p>Néchao réussit mieux dans une autre entreprise. +D'habiles mariniers de Phénicie, qu'il avait pris à son <span class="side"> Herod. l. 4, +cap. 42.</span> +service, étant partis de la mer Rouge, avec ordre de +découvrir les côtes d'Afrique, en firent heureusement +le tour, et retournèrent, la troisième année de leur navigation, +en Égypte par le détroit de Gibraltar; voyage +fort extraordinaire pour un temps où l'on n'avait pas encore +l'usage de la boussole<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>. Ce voyage fut fait vingt et +un siècles avant que Vasquez de Gama, Portugais, eût +trouvé, par la découverte du cap de Bonne-Espérance, +l'an de notre Seigneur 1497, le même chemin pour +aller aux Indes, par lequel ces Phéniciens étaient venus +des Indes dans la mer Méditerranée.</p> + +<p><span class="side"> Joseph. Antiq. lib. 10, +cap. 6. +4 Reg. 23, +29, 30. +2. Paral. 35, +20-25.</span> +Les Babyloniens et les Mèdes, ayant détruit Ninive +et avec elle l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, +qu'ils s'attirèrent la jalousie de tous leurs voisins. +Néchao en fut si alarmé, qu'il s'avança vers l'Euphrate +à la tête d'une puissante armée pour arrêter leurs progrès. +Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa +rare piété, voyant qu'il prenait son chemin au travers +de la Judée, résolut de s'opposer à son passage. Il amassa +dans ce dessein toutes les forces de son royaume, et se +posta dans la vallée de Mageddo. (Cette ville était dans +la tribu de Manassé, en-deçà du Jourdain; Hérodote +l'appelle <i>Magdole</i><a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>.) Néchao lui manda par un héraut +<span class="pagenum"><a name="p126" id="p126">126</a></span> +que ce n'était pas à lui qu'il en voulait; qu'il avait d'autres +ennemis en vue; qu'il entreprenait cette guerre de +la part de Dieu, qui était avec lui; et qu'il lui conseillait +de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne +tournât à son désavantage. Josias ne fut point touché +de ces raisons. Il voyait qu'une si puissante armée ne +manquerait pas de ruiner entièrement son pays par ses +seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'après la défaite +des Babyloniens le vainqueur ne retombât sur lui, +et ne lui enlevât une partie de ses états. Il marcha donc +à sa rencontre. La bataille se donna; et Josias, non-seulement +fut vaincu, mais reçut encore malheureusement +une blessure dont il mourut à Jérusalem, où il s'était +fait transporter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> On a nié la possibilité et le fait +de ce voyage. Le récit d'Hérodote +contient des circonstances qui portent +le caractère de la vérité. Les +opinions des savants sont encore +partagées à cet égard.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162"> +(retour) </a> La ville appelée <i>Magdole</i> par +Hérodote était située dans la Basse Égypte; +elle est conséquemment fort +différente de <i>Mageddo</i>, ville de Palestine. +On croit qu'Hérodote a été +trompé par la ressemblance des noms. +(LARCHER, <i>Chron. d'Hérod.</i> t. VII, +p. 114, 115.)--L.</blockquote> + +<p>Néchao, encouragé par cette victoire, continua sa +marche et s'avança vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; +prit Charcamis, grande ville dans ces quartiers-là; +et, s'en étant assuré la possession par une bonne +garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le +chemin de son royaume.</p> + +<p><span class="side"> 4. Reg. 23, +33-35. +2. Paral. 36, +1-4.</span> +Comme il apprit en chemin que Joachas s'était fait +déclarer roi à Jérusalem sans lui demander son consentement, +il lui ordonna de le venir trouver à Rébla +en Syrie. Ce prince n'y fut pas plus tôt arrivé, que +Néchao le fit mettre aux fers et l'envoya prisonnier en +Égypte, où il mourut. De là, poursuivant son chemin, +il arriva à Jérusalem, où il établit roi Joakim, un des +autres fils de Josias, à la place de son frère, et imposa sur +le pays un tribut annuel de cent talents d'argent et un +<span class="pagenum"><a name="p127" id="p127">127</a></span> +talent d'or<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>. Après quoi il retourna triomphant dans +son royaume.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> Cette somme montait à 330,000 +liv. + +<p>= 610,000 f.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 2, cap. +159.</span> +Hérodote, faisant mention de l'expédition de ce roi +d'Égypte et de la bataille qu'il gagna à Mageddo, à +qui il donne le nom de <i>Magdole</i>, dit qu'après la victoire +il prit la ville de Cadytis, qu'il représente comme +située dans les montagnes de la Palestine, et de la +grandeur de Sardes, qui était en ce temps-là, la capitale, +non-seulement de la Lydie, mais encore de toute +l'Asie mineure. Cette description ne peut convenir qu'à +Jérusalem, qui était ainsi située, et qui alors était la +seule ville de ces quartiers-là qui pût être comparée à +Sardes. Il paraît d'ailleurs par l'Écriture que Néchao, +après sa victoire, se rendit maître de cette capitale de +Judée; car il y était en personne lorsqu'il donna la +couronne à Joakim. Le nom même de <i>Cadytis</i>, qui en +hébreu signifie la <i>sainte</i><a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>, désigne clairement la ville +de Jérusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> Les Arabes appellent encore +aujourd'hui la ville de Jérusalem <i>el-Qods</i>, +la Sainte.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> L. 1. Part. I. 1, +p. 106, etc.<br> +AN. M. 3397 +AV. J.C. 607.</span> +Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis +la prise de Charcamis par Néchao, toute la Syrie et la +Palestine s'étaient détachées de son obéissance, son +âge d'ailleurs et ses infirmités ne lui permettant pas +d'aller en personne réduire ces rebelles, s'associa à l'empire +son fils Nabuchodonosor, et l'envoya à la tête d'une +armée dans ces quartiers-là. Ce jeune prince battit celle <span class="side"> Jerem. 46. +2, etc.</span> +de Néchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit +rentrer dans son obéissance les provinces soulevées,<span class="side"> 4. Reg. 24, 7.<br> A rivo Ægypti.</span> +comme Jérémie l'avait prédit. Ainsi il enleva aux Égyptiens +tout ce qu'ils possédaient depuis ce qu'on appelait +<span class="pagenum"><a name="p128" id="p128">128</a></span> +le <i>ruisseau d'Égypte</i><a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a> jusqu'à l'Euphrate, ce qui comprend +toute la Syrie et toute la Palestine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> Ce ruisseau d'Égypte, dont il est +si souvent parlé dans l'Écriture, +comme servant de borne à la terre +promise du côté d'Égypte, n'était +pas le Nil, mais une petite rivière +qui, coulant au travers du désert +qui est entre ces deux pays, passait +anciennement pour leur borne commune. +C'est jusque-là que s'étendait +le pays qui fut promis à la postérité +d'Abraham, et qui lui fut ensuite +divisé par sort.</blockquote> + +<p>Néchao, étant mort après avoir régné seize ans, +laissa son royaume à son fils.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3404 +AV. J.C. 600. +Herod. l. 2, +cap. 160.</span> +PSAMMIS. Son règne fut fort court, et ne dura que +six ans. L'histoire ne nous en apprend rien de particulier, +sinon que ce prince fit une expédition en Éthiopie.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i></span> +Ce fut vers lui que ceux d'Élide, après avoir établi +les jeux olympiques<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>, dont ils avaient concerté toutes les +règles et toutes les circonstances avec tant d'attention, +qu'ils ne croyaient pas qu'on y pût rien ajouter ni y +trouver rien à redire, envoyèrent une célèbre ambassade +pour savoir ce que penseraient de cet établissement +les Égyptiens, qui passaient pour les hommes les plus +sages et les plus sensés de tout l'univers. C'était plutôt une +approbation qu'un conseil qu'ils venaient chercher. Le +roi assembla les anciens du pays. Après qu'ils eurent +entendu tout ce qu'on avait à leur dire sur l'institution +de ces jeux, ils demandèrent aux Éléens s'ils y admettaient +indifféremment citoyens et étrangers: et comme +on leur eut répondu que l'entrée en était également ouverte +à tous, ils ajoutèrent que les règles de la justice +auraient été mieux observées si l'on n'avait admis à ces +combats que les étrangers, parce qu'il était fort difficile +que les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne +fissent pencher la balance du côté de leurs concitoyens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> Hérodote dit: <i>Les Éléens qui se +vantaient d'avoir établi, pour la +célébration des jeux olympiques, +les règlements les plus justes, etc.</i>, +et non pas <i>après avoir établi les jeux +olympiques</i>.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p129" id="p129">129</a></span> + +<p><span class="side"> AN. M. 3410 +AV. J.C. 594. +Jerem. 44, +30.</span> +APRIÈS. Il est appelé dans l'Écriture <i>Pharaon Éphrée</i>, +ou <i>Ophra</i>. Il succéda à son père Psammis, et régna +vingt-cinq ans.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 161. +Diod. lib. 1, +pag. 62.</span> +Pendant les premières années de son règne, il fut +aussi heureux qu'aucun de ses prédécesseurs. Il porta +ses armes contre l'île de Cypre. Il attaqua par terre et +par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit maître +de toute la Phénicie et de toute la Palestine.</p> + +<p>De si prompts succès lui enflèrent extrêmement le +cœur. Hérodote rapporte de lui qu'il était devenu si +orgueilleux, et tellement infatué de sa grandeur, qu'il +se vantait qu'il n'était pas au pouvoir des dieux mêmes +de le détrôner, tant il s'imaginait avoir établi solidement +sa puissance. C'est par rapport à de tels sentiments +qu'Ézéchiel lui met à la bouche ces paroles pleines +d'une vanité folle et impie: <i>La rivière est à moi, c'est <span class="side"> Ezech. 29, 3.</span> +moi qui l'ai faite</i>. Le vrai Dieu lui fit bien sentir dans +la suite qu'il avait un maître, et qu'il n'était qu'un +homme; et il fit prédire par ses prophètes, long-temps +auparavant, tous les maux dont il avait résolu de +punir son orgueil.</p> + +<p><span class="side"> Ezech. 17, 15.</span> +Peu de temps après qu'Ophra fut monté sur le trône, +Sédécias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit +alliance avec lui; et l'année d'après, rompant le serment +de fidélité qu'il avait fait au roi de Babylone, il se +révolta ouvertement contre lui.</p> + +<p>Quelques défenses que Dieu eût faites à son peuple +d'avoir recours aux Égyptiens et de mettre en eux sa +confiance, et quelque malheureux succès qu'eussent eu +les différentes tentatives que les Israélites avaient faites +de ce côté-là, l'Égypte leur paraissait toujours une ressource +assurée dans leurs dangers, et ils ne pouvaient +<span class="pagenum"><a name="p130" id="p130">130</a></span> +s'empêcher d'y recourir. C'est ce qui était déjà arrivé +sous le saint roi Ézéchias. Isaïe leur disait de la part de +Dieu: <span class="side"> Is. cap. 31, +v. 1 et 3.</span> «Malheur à ceux qui vont en Égypte chercher +du secours, qui mettent leur confiance dans sa cavalerie +et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point +sur le Saint d'Israël, et ne cherchent point l'assistance +du Seigneur!... L'Égyptien est un homme et non pas +un Dieu: ses chevaux ne sont que chair, et non pas +esprit. Le Seigneur étendra sa main, et celui qui donnait +secours sera renversé par terre; celui qui espérait +d'être secouru tombera avec lui, et une même ruine +les enveloppera tous.» Ils n'écoutèrent ni le prophète +ni le roi, et ne reconnurent la vérité des paroles de +Dieu que par une funeste expérience.</p> + +<p>Il en fut de même en cette occasion. Sédécias, +malgré les remontrances de Jérémie, voulut faire alliance +avec l'Égyptien. Celui-ci, fier de l'heureux succès +de ses armes, et ne croyant pas que rien pût résister +à sa puissance, se déclara le protecteur d'Israël, et lui +promit de le délivrer des mains de Nabuchodonosor. +Dieu, irrité qu'un mortel eût osé prendre sa place, +s'en expliqua ainsi à un autre prophète: <span class="side"> Ezech. 24, +1-12.</span> «Fils de +l'homme, tournez le visage contre Pharaon, roi +d'Égypte, et prophétisez tout ce qui lui doit arriver, +à lui et à l'Égypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce +que dit le Seigneur notre Dieu: Je viens à vous, +Pharaon, roi d'Égypte, grand dragon, qui vous +couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le +fleuve est à moi, et c'est moi-même qui me suis créé. +Je mettrai un frein à vos mâchoires, etc.» Après +l'avoir comparé à un roseau qui se brise sous celui qui +s'y appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: «Je +<span class="pagenum"><a name="p131" id="p131">131</a></span> +vais faire tomber la guerre sur vous, et je tuerai +parmi vous les hommes avec les bêtes. Le pays d'Égypte +sera réduit en un désert et en une solitude; et +ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce +que vous avez dit: Le fleuve est à moi, et c'est moi <span class="side"> Cap. 29, 30, +31, 32.</span> +qui l'ai fait.» Le même prophète continue, dans plusieurs +chapitres de suite, à prédire les maux dont +l'Égypte allait être accablée.</p> + +<p>Sédécias était bien éloigné d'ajouter foi à ces prédictions. +Quand il apprit que l'armée des Égyptiens approchait, +et qu'il vit Nabuchodonosor lever le siège de +Jérusalem, il se crut délivré, et triomphait déjà. Sa +joie fut courte. Les Égyptiens, voyant approcher les +Chaldéens, n'osèrent en venir aux mains avec une +armée si nombreuse et si aguerrie. Ils reprirent le<span class="side"> AN. M. 3416 +AV. J.C. 588. +Jerem. 37, +6, 7.</span> +chemin de leur pays, et abandonnèrent Sédécias à tous +les périls de la guerre où ils l'avaient eux-mêmes engagé. +Nabuchodonosor revint devant Jérusalem, y remit +le siège, la prit et la brûla, comme Jérémie l'avait +prédit.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3430 +AV. J.C. 574. +Herod. l. 2, +cap. 161, etc. +Diod. lib. 1, +pag. 62.</span> +Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu +avait menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à +tomber sur lui; car les Cyrénéens, colonie des Grecs +qui s'était établie en Afrique, entre la Libye et l'Égypte, +ayant pris et partagé entre eux une grande +partie du pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés +à se jeter entre les bras de ce prince et à +implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya une +grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux +Cyrénéens; mais, cette armée ayant été défaite et +presque toute taillée en pièces, les Égyptiens s'imaginèrent +qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour +<span class="pagenum"><a name="p132" id="p132">132</a></span> +l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût +régner plus despotiquement sur ses sujets. Dans cette +pensée, ils crurent devoir secouer le joug d'un prince +qu'ils regardaient comme leur ennemi. Apriès, ayant +appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses +officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans +leur devoir. Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler, +ils lui mirent sur la tête un casque pour marque +de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis, ayant +accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec +eux, et les confirma dans leur révolte.</p> + +<p>Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de +colère, envoya Patarbémis, un autre de ses officiers +et l'un des principaux seigneurs de sa cour, pour arrêter +Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne +s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu +de cette armée de révoltés dont il était entouré, fut +traité à son retour, par Apriès, de la manière la plus +indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans considérer +que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait +pas exécuté sa commission, lui fit couper le nez et les +oreilles. Un outrage si sanglant fait à un homme de ce +rang irrita si fort les Égyptiens, que la plupart allèrent +se joindre aux mécontents et que la révolte devint +générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea +Apriès de se sauver dans la haute Égypte, où il se +maintint pendant quelques années, tandis qu'Amasis +occupa tout le reste de ses états.</p> + +<p>Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion +favorable à Nabuchodonosor pour l'attaquer, et +ce fut Dieu lui-même qui lui en inspira le dessein. Ce +prince, qui, sans le savoir, était l'instrument de la colère +<span class="pagenum"><a name="p133" id="p133">133</a></span> +de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier, +venait de prendre la ville de Tyr, où lui et son armée +avaient essuyé des fatigues incroyables. Pour les en récompenser, +Dieu leur abandonna l'Égypte. Il est beau +de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a +peu d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que +celui-ci, et qui fassent mieux comprendre la souveraine +autorité de Dieu sur tous les princes et sur tous les +royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est ainsi <span class="side"> Ezech. 29, +20.</span> +qu'il parle au prophète Ézéchiel), Nabuchodonosor, +roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un +grand service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses +gens en ont perdu les cheveux, et toutes les épaules +en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni son armée<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a> +n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils +m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue +Dieu) je vais donner à Nabuchodonosor, roi +de Babylone, le pays d'Égypte. Il en prendra tout +le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les +dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense, +et il sera payé du service qu'il m'a rendu dans le siége +de cette ville. Je lui ai abandonné l'Égypte, parce +qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur notre Dieu.» +Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la +même facilité qu'un berger se couvre de son manteau. +Il se chargera ainsi de tout le butin: il mettra ainsi +<span class="pagenum"><a name="p134" id="p134">134</a></span> +sur ses épaules, et sur celles de ses soldats, toute la +dépouille de l'Égypte. <span class="side"> Jerem. 43, +12.</span> <i>Amicietur terra Ægypti, sicut +amicitur pastor pallio suo; et egredietur indè in pace</i>: +nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité +toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont +enlevées, quand Dieu le veut, et passent comme un +manteau à un nouveau maître, qui n'a qu'à le prendre +et à s'en couvrir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> Pour bien entendre ce qui est +dit ici, il faut savoir que Nabuchodonosor +essuya des fatigues incroyables +dans le siége de Tyr, et +que, lorsque les Tyriens se virent +pressés, les plus nobles de la ville +montèrent sur des vaisseaux avec +tout ce qu'ils avaient de plus précieux, +et se retirèrent en d'autres +îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant +pris la ville, n'y trouva rien qui fût +digne de récompenser les grands +travaux qu'il avait soufferts dans +ce siége. (S. HIERON.)</blockquote> + +<p>Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines +où la révolte d'Amasis avait jeté ce royaume, +marcha de ce côté-là à la tête de son armée. Il subjugua +l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à +l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre +extrémité, vers les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout +d'horribles ravages, tua un grand nombre d'habitants, +et réduisit le pays dans une si grande désolation, qu'il +ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor, +ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout +le royaume, en vint à un accommodement avec Amasis; +et, l'ayant confirmé dans la possession du royaume +comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.</p> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +c. 163 et 169. +Diod. lib. 1, +pag. 62.</span> +Alors Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança +vers les côtes de la mer, apparemment du côté de la +Libye; et, y ayant pris à sa solde une armée de Cariens, +d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre +Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. +Mais, ayant été battu et fait prisonnier, il fut +mené à la ville de Saïs, et y fut étranglé dans son +propre palais<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> Lisez: <i>près de la ville de Momemphis</i>; +elle était située à plus de +12 lieues au N. de Memphis, sur la +branche Canopique, comme je l'ai +fait voir ailleurs. (<i>Trad. de Strabon</i>, +t. V, p. 372.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> Amasis voulait lui conserver la +vie; mais les Égyptiens forcèrent +ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p135" id="p135">135</a></span> + +<p>Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail +étonnant, toutes les circonstances de ce grand événement. +C'était lui qui avait brisé la puissance d'Apriès, +d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la main +de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet +orgueilleux. «Je viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, <span class="side"> Ezech. 30, + 22-25.</span> +et j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais +qui est rompu, et je lui ferai tomber l'épée de la +main.... Je fortifierai en même temps le bras +du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre +ses mains.... Et ils sauront que c'est moi qui suis le +Seigneur.»</p> + +<p><span class="side"> Id. v. 14-17.</span> +Il fait le dénombrement de toutes les villes qui doivent +être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse, +No, appelée dans la Vulgate Alexandrie, Memphis, +Héliopolis, Bubaste, etc.</p> + +<p><span class="side"> Jerem. 44, 30.</span> +Il marque en particulier la fin malheureuse du roi, +qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il, +Pharaon Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains +de ses ennemis, entre les mains de ceux qui cherchent +à lui ôter la vie.»</p> + +<p>En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens +seront accablés de toutes sortes de maux, et +réduits à un état si déplorable, qu'ils n'auront plus à +l'avenir aucun prince de leur nation: <span class="side"> Ezech. 30, 13.</span> <i>et dux de terrâ +Ægypti non erit ampliùs</i>. L'événement a justifié cette +prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents +temps. Peu de temps après l'expiration de ces +quarante années, ils devinrent une province des Perses, +auxquels leurs rois, quoique originaires du pays, +<span class="pagenum"><a name="p136" id="p136">136</a></span> +étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à +s'accomplir. Elle eut son entière exécution à la mort <span class="side"> AN. M. 3654.</span> +de Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis +ce temps-là, les Égyptiens ont toujours été gouvernés +par des étrangers: car, après l'extinction du royaume des +Perses, ils ont été successivement assujettis aux Macédoniens, +aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et +enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres.</p> + +<p><span class="side"> Jerem. +c. 43 et 44.</span> +Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir ses prédictions +à l'égard de ceux de son peuple qui, après +la prise de Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre +sa défense, et qui y avaient entraîné Jérémie malgré +lui. Dès qu'ils y furent entrés, et qu'ils furent arrivés +à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète, +après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu, +des pierres dans une grotte qui était près du palais du +roi, leur déclara que Nabuchodonosor entrerait bientôt +en Égypte, et que Dieu établirait son trône dans cet +endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays, +et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient +entre les mains de ces cruels ennemis, qui en +massacreraient une partie, et traîneraient le reste captif +à Babylone; qu'un très-petit nombre seulement +échapperait à la désolation commune, et serait enfin +rétabli dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent +leur accomplissement dans les temps marqués.</p> + +<p><span class="side"> AN M. 3435 +AV. J.C. 569.<br> In Timæo. +[p. 21, E.]</span> +AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis devint possesseur +paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le +trône pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de +la ville de Saïs<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était probablement voisine +de Saïs.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p137" id="p137">137</a></span> + +<p><span class="side"> Herod. l. 2, +cap. 172.</span> +Comme il était de basse naissance, les peuples, dans +le commencement de son règne, en faisaient peu de +cas, et n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas +insensible; mais il crut devoir ménager les esprits avec +adresse, et les rappeler à leur devoir par la douceur +et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où lui et +tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds. +Il la fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa +à la vénération publique. Les peuples accoururent en +foule, et rendirent à la nouvelle statue toutes sortes +d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur exposa +à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui +ne les empêchait pas de se prosterner devant elle par +un culte religieux. L'application de cette parabole était +aisée à faire: elle eut tout le succès qu'il en pouvait +attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent pour +lui tout le respect qui est dû à la majesté royale.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i> c. 173.</span> +Il donnait régulièrement tout le matin aux affaires, +pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer +des jugements, et tenir ses conseils: le reste du +temps était accordé au plaisir; et comme, dans les repas +et dans les conversations, il était d'une humeur +extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la +gaîté au-delà des justes bornes, les courtisans ayant +pris la liberté de le lui représenter, il leur répondit +que l'esprit ne pouvait pas être toujours sérieux et appliqué +aux affaires, non plus qu'un arc demeurer toujours +tendu.</p> + +<p>Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque +ville, d'inscrire leur nom chez le magistrat, et de marquer +de quelle profession ou de quel métier ils vivaient. +Solon inséra cette loi dans les siennes.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p138" id="p138">138</a></span> + +<p>Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement +à Saïs, qui était le lieu de sa naissance. Hérodote +y admirait sur-tout une chapelle faite d'une seule pierre, +qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur +sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu +moins en dedans. On l'avait apportée d'Éléphantine; +et deux mille hommes avaient été occupés pendant +trois ans à la voiturer sur le Nil<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p> + +<p>Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda +de grands priviléges, et permit à ceux qui voudraient +s'établir en Égypte d'habiter dans la ville de Naucratis, +très-renommée pour son port<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>. Lorsqu'il s'agit de rebâtir +le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé, +réparation qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire +à trois cent mille écus<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>, il fournit à ceux de +Delphes une somme fort considérable pour les aider à +payer leur quote-part, qui était le quart de toute la +dépense.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> Ce temple <i>monolithe</i> (HEROD. +II. c. 175) avait en dehors 21 coudées +de long (11 met. 87 mill.), +14 de large (7 met. 378 mill.) et +8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi +sa solidité était de 344 mètres cubes +(9990 pieds cubes) environ, dont +le poids (en supposant à la matière la +pesanteur spécifique du marbre) était +de 965,720 kilogrammes (1,972,000 +livres): Hérodote en ayant donné +les dimensions intérieures, savoir +18 coudées 20 doigts de long, 12 +de large et 5 de haut, on voit, par +le calcul, que la partie évidée était +égale à 165 mètres cubes, pesant +463,092 kilogrammes; ainsi le poids +du temple monolithe, probablement +travaillé dans la carrière même, était +égal à 502,600 kilogrammes ou plus +d'un million de livres. Voyez ce que +j'ai dit plus haut, p. 15, n. 2, des +moyens de transport.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> Ville sur la branche Canopique, +à environ 16 lieues dans les terres +un peu au S. de Damanhour.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> 1,650,000 f.--L.</blockquote> + +<p>Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux +une femme.</p> + +<p>Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île +de Cypre, et qui l'ait rendue tributaire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="p139" id="p139">139</a></span></p> + +<p>Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte: +il lui était recommandé par le célèbre Polycrate, tyran +de Samos, dont il sera parlé ailleurs, et qui était lié +d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce philosophe +fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du +pays, et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de +plus secret et de plus important dans leur religion. +C'est là qu'il puisa sa doctrine de la métempsycose.</p> + +<p>Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une +grande partie de la terre, l'Égypte sans doute avait +subi le joug comme toutes les autres provinces, et Xénophon +le dit formellement au commencement de la +Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante +années de désolation prédites par le prophète furent +expirées, l'Égypte commençant un peu à se rétablir, +Amasis secoua le joug et se remit en liberté.</p> + +<p>Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, +fils de Cyrus, dès qu'il fut monté sur le trône, +fut de porter la guerre contre l'Égypte. Quand il y +arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour +successeur son fils Psamménit.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3479 +AV. J.C. 525.</span> +PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain d'une bataille, +poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea +la place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le +roi avec douceur, lui laissa la vie, et lui assigna un +entretien honorable; mais, ayant appris qu'il prenait +des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il le +fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six +mois. Alors toute l'Égypte se soumit au vainqueur. Je +rapporterai plus en détail cette histoire lorsque j'exposerai +celle de Cambyse.</p> + +<p>Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce +<span class="pagenum"><a name="p140" id="p140">140</a></span> +pays, comme je l'ai déjà remarqué, sera confondue +avec celle des Perses et des Grecs jusqu'à la mort +d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie +d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera +continuée jusqu'à Cléopatre; et ce dernier espace sera +environ de 300 ans. Je traiterai chacune de ces matières +dans son temps.</p> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p141" id="p141">141</a></span> + +<hr class="full"> + +<h1>LIVRE SECOND.</h1> + +<hr> + +<h3>HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.</h3> + +<p>Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les +Carthaginois. Dans la première, je donnerai une idée +générale des mœurs de ce peuple, de son caractère, de +son gouvernement, de sa religion, de sa puissance et de +ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en +peu de mots la manière dont Carthage s'établit et s'accrut, +je rapporterai les guerres qui l'ont rendue si +célèbre.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>CARACTÈRE, MŒURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT<br> + +DES CARTHAGINOIS.</h4> + +<p class="mid">§ Ier. <i>Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont<br> +elle était une colonie.</i></p> + +<p>Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement +leur origine, mais leurs mœurs, leur langage, +<span class="pagenum"><a name="p142" id="p142">142</a></span> +leurs usages, leurs lois, leur religion, leur goût et leur +industrie pour le commerce, comme toute la suite le +fera connaître. Ils parlaient le même langage que les <span class="side"> Bochard, +Part. 2, l. 2, +cap. 16.</span> +Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens et les +Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins +une langue qui en était entièrement dérivée. Leurs +noms avaient pour l'ordinaire une signification particulière. +Hannon signifie <i>gracieux</i>, <i>bienfaisant</i>; Didon, +<i>aimable</i> ou <i>bien-aimée</i>; Sophonisbe, <i>elle gardera bien +le secret de son mari</i>. Ils se plaisaient aussi, par esprit +de religion, à faire entrer le nom de Dieu dans les noms +qu'ils portaient, selon le génie des Hébreux. Annibal, +qui répond à Ananias, signifie: <i>Baal</i> (ou <i>le Seigneur</i>) +<i>m'a fait grace</i>; Asdrubal, qui répond à Azarias, signifie: +<i>le Seigneur sera notre secours</i>. Il en est ainsi des +autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. +Le mot <i>Pœni</i>, d'où vient <i>punique</i>, est le même que <i>Phœni</i> +ou <i>Phéniciens</i>, parce qu'ils tiraient leur origine de la +Phénicie<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>. On a dans le <i>Pœnulus</i> de Plaute une scène +en langue punique qui a fort exercé les savants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> Dans beaucoup de mots, les +Latins ont changé la diphthongue +<i>œ</i> en <i>u</i>. Ils disaient originairement +<i>pœnire</i> pour <i>punire</i>, ce qui s'est conservé +dans <i>pœna</i>; <i>mœrus</i> pour <i>murus</i> +comme on le voit par le mot <i>pomœrium</i>; +<i>mœnire</i> pour <i>munire</i>, ce +qui s'est conservé dans <i>mœnia</i>. Sur +les anciennes inscriptions, on lit +<i>œti</i>, <i>lœdos</i>, <i>cœira</i>, pour <i>uti</i>, <i>ludos</i>, +<i>cura</i>, etc.: de même, ils ont dit +<i>Puni</i> au lieu de <i>Pœni</i>.--L.</blockquote> + +<p>Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union +étroite qui a toujours subsisté entré les Phéniciens et <span class="side"> Herod. l. 3, +c. 17 et 19.</span> +les Carthaginois<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a>. Lorsque Cambyse voulut porter la +guerre contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient +la principale force de son armée navale, lui déclarèrent +<span class="pagenum"><a name="p143" id="p143">143</a></span> +nettement qu'ils ne pouvaient pas le servir contre leurs +compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer à son +dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent +jamais d'où ils étaient sortis et à qui ils devaient leur +origine. Ils envoyaient régulièrement à Tyr, tous les <span class="side"> Polyb. pag. +944. +Q. Curt. l. 4, +c. 2 et 3.</span> +ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme +un cens et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne +patrie; et ils faisaient offrir un sacrifice annuel aux +dieux tutélaires du pays, qu'ils regardaient aussi comme +leurs protecteurs. Ils ne manquaient jamais à y envoyer +les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme +des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, +pour les offrir à Hercule, une des principales +divinités de Tyr et de Carthage. Lorsque Tyr fut assiégée +par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en +sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à +Carthage leurs femmes et leurs enfants, qui y furent +reçus et entretenus, quoique dans le temps d'une +guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité +telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des +mères les plus tendres et les plus opulents. Ces marques +constantes d'une vive et sincère reconnaissance font +plus d'honneur à une nation que les plus grandes conquêtes +et les plus glorieuses victoires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> L'histoire offre beaucoup d'autres +exemples de ce genre. Ils tiennent +au droit des métropoles sur les +colonies. (V. Heyn. <i>Opusc. Academic.</i> +t. I, p. 312, seq.)--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ II. <i>Religion des Carthaginois.</i></p> + +<p> +Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, +que ses généraux regardaient comme un devoir +essentiel de commencer et de finir leurs entreprises<span class="side"> Liv. lib. 21, +n. 1. +<i>Ibid.</i> n. 21.</span> +par le culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, +avant que d'entrer en Espagne pour y faire la +guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux dieux. Son +<span class="pagenum"><a name="p144" id="p144">144</a></span> +fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de +l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte +jusqu'à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il +avait faits à Hercule, et il lui en fait de nouveaux si +ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille de <span class="side"> Lib. 23, +n. 11.</span> +Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse nouvelle à +Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de +rendre aux dieux immortels de solennelles actions de +graces pour toutes les victoires qu'il avait remportées: +<i>pro his tantis totque victoriis verum esse grates +diis immortalibus agi haberique</i>.</p> + +<p>Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se +piquaient ainsi de faire paraître en toute occasion un +soin religieux d'honorer la Divinité; on voit que c'était +le génie et le goût de la nation entière.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 7, pag. +502.</span> +Polybe nous a conservé un traité de paix entre Philippe, +fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les Carthaginois, +où l'on voit d'une manière bien sensible le +respect de ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion +que les dieux assistaient et présidaient aux actions +humaines, et sur-tout aux traités solennels qui +se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur +présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres +différents de divinités; et ce dénombrement paraît bien +extraordinaire dans un acte public comme est un traité +de paix entre deux empires. J'en rapporterai les termes +mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée +de la théologie des Carthaginois: <i>Ce traité a été conclu +en présence de Jupiter, de Junon et d'Apollon; +en présence du démon ou du génie des Carthaginois +(δαίµονοσ), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de Mars, +de Neptune, de Triton; en présence des dieux qui</i> +<span class="pagenum"><a name="p145" id="p145">145</a></span> +<i>accompagnent l'armée des Carthaginois, et du Soleil, +de la Lune et de la Terre; en présence des rivières, +des prairies et des eaux; en présence de tous les dieux +qui possèdent Carthage</i>. Que dirions-nous maintenant +d'un pareil acte, où l'on ferait intervenir les anges et +les saints, protecteurs d'un royaume?</p> + +<p>Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y +étaient particulièrement adorées, et dont il est à propos +de dire ici un mot.</p> + +<p>La première était la déesse <i>Céleste</i>, appelée aussi <i>Uranie</i>, +qui est la lune, dont on implorait le secours dans +les grandes calamités, sur-tout dans les sécheresses, pour +obtenir de la pluie <i>ista ipsa virgo cœlestis</i>, dit Tertullien, <span class="side"> Tertul. +Apolog. cap. +23.</span> +<i>pluviarum polliciatrix</i>. C'est en parlant de cette +déesse et d'Esculape que Tertullien fait aux païens de +son temps un défi bien hardi, mais bien glorieux au +christianisme, en déclarant que le premier venu des +chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement +qu'ils ne sont que des démons; et en consentant qu'on +fasse mourir sur-le-champ ce chrétien, s'il ne vient à +bout de tirer cet aveu de la bouche même de leurs +dieux: <i>nisi se dæmones confessi fuerint christiano +mentiri non audentes, ibidem illius christiani procacissimi +sanguinem fundite</i>. Saint Augustin parle souvent +aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il, autrefois +régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu +son règne depuis Jésus-Christ?» <span class="side"> S. August. +in psalm. 98.</span> <i>Regnum Cœlestis +quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Cœlestis?</i> +C'est sans doute la même divinité que Jérémie appelle +<span class="side"> Jerem. c. 7, +v. 18; etc. 44 +v. 17-25.</span> <i>la reine du ciel</i>, à laquelle les femmes juives avaient +grande dévotion, lui adressant des vœux, lui faisant +des libations, lui offrant des sacrifices, et lui préparant +<span class="pagenum"><a name="p146" id="p146">146</a></span> +de leurs propres mains des gâteaux, <i>ut faciant +placentas reginæ cœli</i>, et dont elles se vantaient d'avoir +reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient +exactes à lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il +avait cessé, elles s'étaient vues accablées de toutes +sortes de malheurs.</p> + +<p>La seconde divinité honorée particulièrement chez +les Carthaginois, et à qui l'on offrait des victimes humaines, +c'est <i>Saturne</i>, connu sous le nom de <i>Moloch</i> +dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à Carthage. +Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on +voit que c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes +calamités, les rois immolassent leurs fils pour apaiser la +colère des dieux, et que l'un d'eux, qui l'avait fait, fut +depuis honoré comme un dieu sous le nom de la constellation +appelée <i>Saturne</i>: ce qui a sans doute donné +occasion à la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses +enfants. Les particuliers, quand ils voulaient détourner +quelque grand malheur, en usaient de même, et n'étaient +pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte +que ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient +des pauvres, pour n'être pas privés du mérite d'un tel +sacrifice. Cette coutume se conserva long-temps chez +les Phéniciens et les Cananéens, de qui les Israélites +l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien +expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces +enfants, soit en les jetant au milieu d'un brasier ardent, +tel qu'étaient ceux de la vallée d'Ennon, dont il +est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les enfermant +dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. <span class="side"> +Plut. de superst. +p. 171.</span> +Pour étouffer les cris que poussaient ces malheureuses +victimes, on faisait retentir pendant cette +<span class="pagenum"><a name="p147" id="p147">147</a></span> +barbare cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. +Les mères se faisaient un honneur et un point +de religion d'assister à ce cruel spectacle, l'œil sec et +sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur échappait +quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était +moins agréable à la divinité, et elles en perdaient le +fruit. <span class="side"> Tertul. +in Apolog.</span> +Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la +dureté et l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et +baiser leurs enfants pour apaiser leurs cris, de peur +qu'une victime offerte de mauvaise grâce et au milieu +des pleurs ne déplût à Saturne: <span class="side"> Minuc. Fel.</span> <i>Blanditiis et osculis +comprimebant vagitum, ne flebilis hostia immolaretur</i>. +Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants +à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs +endroits de l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.</p> + +<p><span class="side"> Q. Curt. +lib. 4, cap. 3.</span> +Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur +ville cette coutume barbare d'offrir à leurs dieux des +victimes humaines; action qui méritait bien plus le +nom de <i>sacrilége</i> que de sacrifice: <i>sacrilegium veriùs +quàm sacrum</i>. Ils la suspendirent seulement pendant +quelques années, pour ne pas s'attirer la colère et les +armes de Darius Ier, roi de Perse, qui leur fit défendre +d'immoler des victimes humaines, et de manger de la +chair de chien. <span class="side"> Plut. de serâ +vindicatione +deor. +pag. 552. +[<i>Id.</i> Apopht. +p. 174-175.]</span> Mais ils revinrent bientôt à leur génie, +puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, +Gélon, tyran de Syracuse, ayant remporté en Sicile +une victoire considérable sur les Carthaginois, parmi +les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y inséra +celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines +à Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre<span class="side"> Herod. l. 7, +cap. 167.</span> +cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique +dans cette occasion-là même par les Carthaginois; +<span class="pagenum"><a name="p148" id="p148">148</a></span> +car pendant tout le combat, qui dura depuis le matin +jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur général, +ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout +vivants, et en grand nombre, en les faisant jeter dans +un bûcher ardent<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>; et, voyant que ses troupes étaient +mises en fuite et en déroute, il s'y précipita lui-même +pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit +saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre +par son propre sang ce feu sacrilège qu'il voyait +ne lui avoir servi de rien.</p> + +<p>Dans des temps de peste<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a> ils sacrifiaient à leurs +dieux un grand nombre d'enfants, sans pitié pour un +âge qui excite la compassion des ennemis les plus +cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le +crime, et usant de barbarie pour attendrir les dieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> «In ipsos, quos adolebat, sese +præcipitavit ignes, ut eos vel +cruore suo extingueret, quos sibi +nihil profuisse cognoverat.» (S. +AMBROS.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> «Quum peste laborarent, cruentâ +sacrorum religione et scelere pro +remedio usi sunt. Quippe homines +ut victimas immolabant, et impuberes +(quæ ætas etiam hostium +misericordiam provocat) aris admovebant, +pacem deorum sanguine +eorum exposcentes, pro quorum +vità dii maximè rogari solent.» +(JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 20, +pag. 756. +[Lactant. +Institut. +1, 21.]</span> +Diodore rapporte un exemple de cette cruauté, qui +fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle était près de +mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette +ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent +leur malheur à la juste colère de Saturne contre +eux, parce qu'au lieu des enfants de la première qualité +qu'on avait coutume de lui sacrifier, on avait mis +frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et +d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à +Saturne deux cents enfants des meilleures maisons de +Carthage; et, outre cela, plus de trois cents citoyens, +<span class="pagenum"><a name="p149" id="p149">149</a></span> +qui se sentaient coupables de ce prétendu crime, s'offrirent +volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il +y avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains +étaient penchées vers la terre, de telle sorte que l'enfant +qu'on posait sur ces mains tombait aussitôt dans +une ouverture et une fournaise pleine de feu.</p> + +<p><span class="side"> Plut. de superst. +pag. +169-171.</span> +Est-ce là, dit Plutarque, adorer les dieux? Est-ce +avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup d'honneur, +que de les supposer avides de carnage, altérés du sang +humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?<span class="side"> Id. in Camil. +pag. 132.</span> +La religion, dit cet auteur sensé, est environnée +de deux écueils également dangereux à l'homme, +également injurieux à la Divinité: savoir, de l'impiété +et de la superstition. L'une, par affectation d'esprit fort, +ne croit rien; l'autre, par une aveugle faiblesse, croit +tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte +qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, +pour calmer aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon +son caprice, non-seulement amis, mais protecteurs et +modèles du crime. Ne valait-il pas mieux, dit-il encore,<span class="side"> De superstit. +[pag. 171.]</span> +que Carthage, dès le commencement, prît pour législateurs +un Critias, un Diagoras, athées reconnus et se +donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si +perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis +déclarés des dieux, s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils +pu établir sur la terre des sacrifices plus abominables?</p> + +<p>Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois +tel que nous l'avons rapporté. En effet on ne croirait +pas le genre humain susceptible d'un tel excès de fureur +et de frénésie. Les hommes ne portent point communément +dans leur propre fonds un renversement si +<span class="pagenum"><a name="p150" id="p150">150</a></span> +universel de tout ce que la nature a de plus sacré. +Immoler, égorger soi-même ses propres enfants, et les +jeter de sang-froid dans un brasier ardent! Des sentiments +si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par +des nations entières, et des nations très-policées, par les +Phéniciens, les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, +les Grecs même et les Romains, et consacrés par une +pratique constante de plusieurs siècles, ne peuvent +avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès +le commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, +à la misère et à la perte de l'homme.</p> + +<p class="mid">§ III. <i>Forme du Gouvernement de Carthage.</i></p> + +<p>Le gouvernement de Carthage était fondé sur des +principes d'une profonde sagesse; et ce n'est point sans <span class="side"> Arist. lib. 2, +de Rep. c. 11.</span> +raison qu'Aristote met cette république au nombre de +celles qui étaient les plus estimées dans l'antiquité, et +qui pouvaient servir de modèles aux autres. Il appuie +d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait beaucoup +d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à +son temps, c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, +il n'y avait eu ni aucune sédition considérable qui en +eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en eût opprimé +la liberté. En effet c'est un double inconvénient +des gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, +où le pouvoir est partagé entre le peuple et les +grands, de dégénérer ou en abus de la liberté par les +séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire +à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou +en oppression de la liberté publique du côté des grands, +par la tyrannie, comme cela arriva à Athènes, à Syracuse, +<span class="pagenum"><a name="p151" id="p151">151</a></span> +à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps +de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour +Carthage d'avoir su, par la sagesse de ses lois, et par +l'heureux concert des différentes parties qui composaient +son gouvernement, éviter pendant un si long espace +d'années deux écueils si dangereux et si communs.</p> + +<p>Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous +eût laissé une description exacte et suivie des coutumes +et des lois de cette fameuse république. Faute de ce secours, +on n'en peut avoir qu'une idée assez confuse et +imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve +épars dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la +république des lettres Christophe Hendreich<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a>. Son ouvrage +m'a été d'un grand secours.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. lib. +6, pag. 493.</span> +Le gouvernement de Carthage réunissait, comme +celui de Sparte et de Rome, trois autorités différentes +qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel +secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés +<i>suffètes</i><a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>; celle du sénat, et celle du peuple. On +y ajouta ensuite le tribunal des cent, qui eurent beaucoup +de crédit dans la république.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> «<i>Carthago, sive Carthaginiensium +respublica, etc.</i>» Francofurti +ad Oderam. An 1664.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> Ce nom est dérivé d'un mot qui, +chez les Hébreux et les Phéniciens, +signifie juges: <i>shophetim</i>. + +<p>= C'est l'opinion de Bochart (<i>Chanan +I. 24</i>) et de Selden (<i>de Diis Syriis. +Proleg. c. 2</i>); bien plus naturelle +que celle de Scaliger, qui faisait venir +ce nom de <i>Tzazaph</i>, il <i>regarde +d'en haut</i>, dans le même sens que +ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER, +<i>in Fest.</i> voce <i>Suffet</i>.)--L.</p></blockquote> + +<p class="mid"><i>Suffètes.</i></p> + +<p>Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, et ils +étaient à Carthage ce que les consuls étaient à Rome<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> «Ut Romæ consules, sic Carthagine +quotannis annui bini reges +creabantur.» (CORN. NEP. <i>in Annib.</i> +cap. 7.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> Ou les deux rois à Lacédémone; +avec cette différence que leurs fonctions +ne duraient qu'un an, et qu'ils +étaient pris indifféremment dans les +plus nobles familles.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p152" id="p152">152</a></span> + +<p>Souvent même les auteurs leur donnent les noms +de <i>rois</i>, de <i>dictateurs</i>, de <i>consuls</i>, parce qu'ils en +remplissaient l'emploi. L'histoire ne nous apprend point +par qui ils étaient choisis. Ils avaient droit et étaient +chargés du soin d'assembler le sénat<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>: ils en étaient les +présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires et +recueillaient les suffrages. Ils présidaient<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a> aussi aux jugements +qui se rendaient sur les affaires importantes. +Leur autorité n'était pas renfermée dans la ville, ni +bornée aux affaires civiles; on leur confiait quelquefois +le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir de +la dignité de <i>suffètes</i> on les nommait <i>préteurs</i>, qui était +une charge considérable, puisque, outre le droit de +présidence dans certains jugements, elle leur donnait +celui de proposer et de porter de nouvelles lois, et de +faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du recouvrement <span class="side"> Liv. lib. 33, +n. 46 et 47.</span> +des deniers publics, comme on le voit dans +ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce sujet, et +que je rapporterai dans la suite<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> + «Senatum itaque suffetes, quod +velut consulare imperium apud eos +erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, +n. 7.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> + «Quum suffetes ad jus dicendum +consedissent.» (LIV. lib. 34, n. 62.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> + Un autre magistrat paraît avoir +eu les mêmes fonctions que le Censeur +à Rome. (NEPOS, <i>in Hamilcare</i>, +§ 3.)--L.</blockquote> + +<p class="mid"> +<i>Le sénat.</i></p> + +<p>Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur +expérience, leur naissance, leurs richesses, et sur-tout +leur mérite, rendaient respectables, formait le conseil +de l'état, et était comme l'ame de toutes les délibérations +publiques. On ne sait point précisément quel était +<span class="pagenum"><a name="p153" id="p153">153</a></span> +le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on +voit qu'on en tira cent pour former une compagnie +particulière, dont j'aurai bientôt lieu de parler. +C'était dans le sénat que se traitaient les grandes affaires, +qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait +les plaintes des provinces, qu'on donnait audience +aux ambassadeurs, qu'on décidait de la paix ou de la +guerre, comme on le voit en plusieurs occasions.</p> + +<p><span class="side"> Arist. loc. +cit.</span> +Quand les sentiments étaient uniformes et que tous +les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait +souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait +partage et qu'on ne convenait point, les affaires étaient +portées devant le peuple, et dans ce cas le pouvoir de +décider lui était dévolu<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>. Il est aisé de comprendre +quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien +il était propre à arrêter les cabales, à concilier +les esprits, à appuyer et à faire dominer les bons conseils, +une compagnie comme celle-là étant extrêmement +jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément +à la faire passer à une autre. On en voit un exemple +mémorable dans Polybe. Lorsque, après la perte de la <span class="side"> Polyb. l. 15, +p. 706 et 707</span> +bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre +punique, on fit dans le sénat la lecture des conditions +de paix qu'offrait le vainqueur, Annibal, voyant qu'un +des sénateurs s'y opposait, représenta vivement que, +s'agissant du salut de la république, il était de la dernière +importance de se réunir, et de ne point renvoyer +<span class="pagenum"><a name="p154" id="p154">154</a></span> +une telle délibération à l'assemblée du peuple; et il +en vint à bout. Voilà sans doute ce qui, dans les commencements +de la république, rendit le sénat si puissant, +et ce qui porta son autorité à un si haut point; <span class="side"> Polyb. l. 6, +pag. 494.</span> +et le même auteur remarque, dans un autre endroit, +que, tant que le sénat fut le maître des affaires, l'état +fut gouverné avec beaucoup de sagesse, et que toutes +les entreprises eurent un grand succès.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> Aristote est plus précis: «Les +rois avec les sénateurs sont maîtres +de porter une affaire au peuple, +ou de ne la point porter, s'ils sont +<i>tous</i> d'accord [sur cette affaire]; +sinon, le peuple est aussi appelé +à en décider.» Τοῦ µὲν γὰρ τὸ µὲν προςάγειν, τὸ δὲ µὴ +προςάγειν πρὸς τὸν δῆµον οἱ ßασιλεἴς κύριοι ΜΕΤẢ +τῶν γερόντων ἄν ὁµογνοµονῶσι ΠẢΝΤΕΣ +εἰ δὲ µὴ καὶ τούτων ὀ δῆµος. +(<i>Polit.</i> II, 8, § 3, éd. Schn.)--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Le peuple.</i></p> + +<p>Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, +que jusqu'au temps d'Aristote, qui fait une si belle +peinture et un si magnifique éloge du gouvernement +de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le +sénat du soin des affaires publiques, et lui en laissait la +principale administration: et c'est par là que la république +devint si puissante. Il n'en fut pas ainsi dans la +suite. Le peuple, devenu insolent par ses richesses et +par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en +était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut +se mêler aussi du gouvernement, et s'arrogea presque +tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par cabales et +par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des principales +causes de la ruine de l'état.</p> + +<p class="mid"><i>Le tribunal des cent.</i></p> + +<p>C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, +quoique souvent, pour abréger, il ne soit fait +mention que de cent. Elle tenait lieu à Carthage, selon +Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte; par où +il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir +des grands et du sénat; mais avec cette différence, que +<span class="pagenum"><a name="p155" id="p155">155</a></span> +les éphores n'étaient qu'au nombre de cinq et qu'ils +ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que ceux-ci +étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. +On croit que ces centumvirs sont les mêmes que les +cent juges dont parle Justin, qui furent tirés du sénat,<span class="side"> Lib. 19, c. 2.</span> +et établis pour faire rendre compte aux généraux de +leur conduite. Le pouvoir exorbitant de ceux de la +famille de Magon, <span class="side"> An. M. 3609. +De Carthage, +487.</span> qui, occupant les premières places +et se trouvant à la tête des armées, s'étaient rendus +maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet établissement. +On voulut par là mettre un frein à l'autorité +des généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient +les troupes, était presque sans bornes et souveraine; +et on la rendit soumise aux lois par la nécessité qu'on +leur imposa de rendre compte de leur administration +à ces juges, au retour de leurs campagnes: <span class="side"> Justin. <i>Ibid.</i></span> <i>ut hoc metu +ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque +respicerent</i>. Parmi ces cent quatre juges, il y en +avait cinq qui avaient une juridiction particulière et +supérieure à celle des autres: on ne sait pas combien +elle durait de temps. Ce conseil des cinq était comme +le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y +vaquait quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient +le droit de la remplir. Ils avaient droit aussi de choisir +ceux qui entraient dans le conseil des cent. Leur autorité +était fort grande; et c'est pour cela qu'on avait +soin de ne mettre dans cette place que des hommes +d'un rare mérite; et l'on ne crut point devoir attacher +à leur emploi aucune rétribution ni aucune récompense, +le motif seul du bien public devant être assez fort dans +l'esprit des gens de bien pour les engager à remplir +leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant +<span class="pagenum"><a name="p156" id="p156">156</a></span> +<span class="side"> Lib. 10, +pag. 592.</span> +la prise de Carthagène par Scipion, distingue nettement +deux compagnies de magistrats établies à Carthage. +Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans +Carthagène, il se trouva deux magistrats du corps des +vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on appelait ainsi la compagnie +des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς συγκλήτου. <span class="side"> Lib. 26, +n. 15. +Lib. 30, +n. 16.</span> +Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers +sénateurs. Mais dans un autre endroit il nomme les +vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le +plus respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande +autorité dans le sénat: <i>Carthaginienses... oratores ad +pacem petendam mittunt triginta seniorum principes. +Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad +ipsum senatum regendum vis</i>.</p> + +<p>Les établissements les plus sages et les mieux concertés +dégénèrent peu-à-peu, et font place enfin au +désordre et à la licence, qui percent et pénètrent partout. +Ces juges, qui devaient être la terreur du crime +et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui +était presque sans bornes, devinrent autant de petits +tyrans, comme nous le verrons dans l'histoire du grand +Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut retourné<span class="side"> AN. M. 3802. +DE CARTHAGE +682.</span> +en Afrique, employa tout son crédit pour réformer un +abus si criant; et de perpétuelle qu'était l'autorité de +ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans +depuis que la compagnie des cent avait été formée.</p> + +<p class="mid"><i>Défauts du gouvernement de Carthage.</i></p> + +<p>Aristote, entre quelques autres observations qu'il +fait sur le gouvernement de Carthage, y remarque +deux grands défauts, fort contraires, selon lui, aux +<span class="pagenum"><a name="p157" id="p157">157</a></span> +vues d'un sage législateur et aux règles d'une bonne et +saine politique.</p> + +<p>Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait +sur la tête d'un même homme plusieurs charges; ce +qui était considéré à Carthage comme la preuve d'un +mérite non commun. Aristote regarde cette coutume +comme très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, +lorsqu'un homme n'est chargé que d'un seul emploi, +il est beaucoup plus en état de s'en bien acquitter, les +affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin et +expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, +ajoute-t-il, que, ni dans les troupes, ni dans la marine, +on en use de la sorte: un même officier ne commande +pas deux corps différents; un même pilote ne conduit +pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande +que, pour exciter de l'émulation parmi les gens de +mérite, les charges et les faveurs soient partagées; au +lieu que, lorsqu'on les accumule sur un même sujet, +souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement +par une distinction si marquée, et excitent toujours +dans les autres la jalousie, les mécontentements, les +murmures.</p> + +<p>Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement +de Carthage, c'est que, pour parvenir aux +premiers postes, il fallait, avec du mérite et de la naissance, +avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la +pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce +qu'il regarde comme un grand mal dans un état: car +alors, dit-il, la vertu n'étant comptée pour rien, et +l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, l'admiration +et la soif des richesses saisit toute une ville et la +corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne +<span class="pagenum"><a name="p158" id="p158">158</a></span> +le deviennent qu'à grands frais, semblent être en droit +de s'en dédommager ensuite par leurs propres mains.</p> + +<p>On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace +qui marque que les dignités, soit de l'état, soit de la judicature, +y aient jamais été vénales; et ce que dit ici +Aristote des dépenses qui se faisaient à Carthage pour +y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels +on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les +charges<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>; ce qui, comme le remarque aussi Polybe, +était fort ordinaire parmi les Carthaginois<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>, chez qui +nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas étonnant +qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir +combien les suites peuvent être funestes.</p> + +<p>Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans +les premières dignités les riches et les pauvres, comme +il semble l'insinuer<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>, son sentiment serait réfuté par +la pratique générale des républiques les plus sages, qui, +sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir +sur ce point donner la préférence aux richesses, parce +qu'on a lieu de présumer que ceux qui ont du bien ont +reçu une meilleure éducation, pensent plus noblement, +sont moins exposés à se laisser corrompre et à faire des +bassesses; et que la situation même de leurs affaires les +rend plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir +la paix et le bon ordre, plus intéressés à en +écarter toute sédition et toute révolte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> Le texte d'Aristote me paraît se +prêter difficilement à cette ingénieuse +interprétation. Cet auteur parle formellement +de la vénalité des charges. +(<i>Polit.</i> II, 8, §7, <i>ed.</i> <i>Schneid.</i>)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν +ἀνηκόντων πρὸς κέρδος. (POLYB. +lib. 6, pag. 497.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> Aristote semble avoir prévu +l'objection: «S'il est nécessaire, +dit-il, de considérer la fortune [en +nommant aux places], à cause du +loisir qu'elle procure, il est mal que +les plus grandes charges de l'état +soient à vendre.»--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p159" id="p159">159</a></span> + +<p>Aristote, en finissant ses réflexions sur la république +de Carthage, approuve fort la coutume<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a> qui y régnait +d'envoyer de temps en temps des colonies en différents +endroits, et de procurer ainsi aux citoyens des établissements +honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux +nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les +riches, membres de l'état; on déchargeait la capitale +d'une multitude de gens oisifs et fainéants, qui la déshonorent +et souvent lui deviennent dangereux; on +prévenait les mouvements et les troubles en éloignant +ceux qui y donnent lieu pour l'ordinaire, parce que, +mécontents de leur fortune présente, ils sont toujours +prêts à remuer et à innover.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> Cette coutume existait également dans la plupart des républiques +grecques.--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ IV. <i>Commerce de Carthage, première source de<br> +ses richesses et de sa puissance.</i></p> + +<p>Le commerce était, à proprement parler, l'occupation +de Carthage, l'objet particulier de son industrie, +son caractère propre et dominant; c'en était la plus +grande force et le principal soutien: en un mot, le +commerce peut être regardé comme la source de la +puissance, des conquêtes, du crédit et de la gloire des +Carthaginois. Situés au centre de la Méditerranée, et +prêtant une main à l'orient et l'autre à l'occident, ils +embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes +les régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, +de la Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit +et des colonnes d'Hercule. Ils allaient par-tout acheter +à bon marché le superflu de chaque nation, pour le +<span class="pagenum"><a name="p160" id="p160">160</a></span> +convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils +leur vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte +le fin lin, le papier, le blé, les voiles et les câbles pour +les vaisseaux; des côtes de la mer Rouge, les épiceries, +l'encens, les aromates, les parfums, l'or, les perles +et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la +pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles +somptueux, les tapisseries, et les différents ouvrages +curieux et d'un travail recherché: en un mot, ils allaient +chercher en diverses contrées tout ce qui peut fournir +aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe, +aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en +échange le fer, l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes +occidentales; et par la vente de toutes ces marchandises +ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les nations, +et les mettaient à une espèce de contribution +d'autant plus sûre, qu'elle était plus volontaire.</p> + +<p>En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de +tous les peuples, ils étaient devenus les princes de la +mer, le lien de l'orient, de l'occident et du midi, et le +canal nécessaire de leur communication; et avaient +rendu Carthage la ville commune de toutes les nations +que la mer avait séparées, et le centre de leur commerce.</p> + +<p>Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas +de faire le négoce; ils s'y appliquaient avec le même +soin que les moindres citoyens; et leurs grandes richesses +ne les dégoûtaient jamais de l'assiduité, de la +patience et du travail nécessaires pour les augmenter. +C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a +fait fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de +le disputer à Rome même, et qui l'a portée à un si +haut degré de puissance, qu'il fallut aux Romains plus +<span class="pagenum"><a name="p161" id="p161">161</a></span> +de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse +pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante +ne crut pouvoir l'assujettir et la subjuguer entièrement +qu'en lui ôtant les ressources qu'elle eût encore +pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si +long temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de +la république.</p> + +<p>Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie +de la première école du monde pour le commerce, je +veux dire de Tyr, y ait eu un succès si prompt et si +constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses fondateurs +en Afrique, après le transport, leur servirent +pour le négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les +côtes d'Espagne, dans quelques ports qui leur furent +ouverts pour y débarquer leurs marchandises. Les +commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur firent +naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et +dans la suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna +aux Carthaginois en ce pays-là un empire presque égal +à celui que l'ancienne possédait en Afrique.</p> + +<p class="mid">§ V. <i>Mines d'Espagne, seconde source des richesses<br> +et de la puissance de Carthage.</i></p> + +<p><span class="side"> Lib. 4, +pag. 312, etc.</span> +Diodore remarque avec raison que les mines d'or et +d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne +furent pour eux une source inépuisable de richesses qui +les mirent en état de soutenir de si longues guerres +contre les Romains. Les naturels du pays avaient longtemps +ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, +ou du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. +<span class="pagenum"><a name="p162" id="p162">162</a></span> +Les Phéniciens, par l'échange qu'ils faisaient de marchandises +de peu de valeur avec ces précieux métaux, +profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et amassèrent +des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent +rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre +plus avant que n'avaient fait les anciens Espagnols, qui +d'abord apparemment s'étaient contentés de ce qu'ils +trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils +eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent +pas de profiter de leur exemple, et tirèrent de ces +mines d'or et d'argent de fort grands revenus.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 4, +p. 312, etc.</span> +Le travail pour parvenir à ces mines et pour en tirer +l'or et l'argent était incroyable; car les veines de ces métaux +paraissent rarement sur la superficie: il fallait les +chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, +où souvent l'on trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait +tout court les ouvriers, et semblait devoir les rebuter +pour toujours. Mais la cupidité n'est pas moins +patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour +trouver des ressources. Dans la suite, par le moyen des <span class="side"> [plus haut, +p. 35.]</span> +pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en +Égypte, les Romains venaient à bout d'élever en haut +toute l'eau de ces espèces de puits, et de les mettre à +sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, il en coûta +la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec +la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux +à coups de bâton, et à qui on ne donnait de repos ni <span class="side"> Strab. l. 3, +pag. 147.</span> +jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son +temps il y avait quarante mille hommes occupés aux +mines qui étaient dans le voisinage de Carthagène, et +qu'ils fournissaient chaque jour au peuple romain vingt-cinq +<span class="pagenum"><a name="p163" id="p163">163</a></span> +mille drachmes<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>, c'est-à-dire douze mille cinq +cents livres.</p> + +<p>On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, +après les plus grandes défaites, mettre en peu de temps +sur pied de nombreuses armées, équiper de grosses +flottes, et soutenir pendant plusieurs années des dépenses +considérables pour les guerres qu'ils faisaient au +loin. Mais il doit paraître bien surprenant que les Romains +fissent la même chose, eux dont les revenus +étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes qui +leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui +n'avaient aucune ressource ni du côté du trafic, absolument +inconnu à Rome, ni du côté des mines d'or et +d'argent, fort rares en Italie<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>, supposé qu'il y en eût, +et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé tout +le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, +dans leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du +peuple pour la patrie, des fonds non moins prompts ni +moins assurés que ceux de Carthage, mais plus honorables +à la nation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> Les drachmes dont parle Polybe +sont des deniers romains: c'est +20,460 francs par jour, et par an +6,138,000 f., en ne comptant que +300 jours de travail; ce qui donne +pour le produit du travail de chaque +esclave 153 f. environ.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> Selon Pline, aucun pays ne +l'emporte sur l'Italie par l'abondance +des mines de tous métaux (III, 20, +p. 177). Mais son assertion paraît +hasardée: il faut se souvenir, comme +d'un fait capital, que Rome n'a eu +que de la monnaie de cuivre, jusqu'en +l'année 247 avant J.C. (Voyez mes +<i>Considérations générales sur l'évaluation +des monnaies grecques et +romaines</i>, pag. 108.)--L.</blockquote> + +<p class="mid">§ VI. <i>La guerre.</i></p> + +<p>Carthage doit être considérée comme une république +marchande tout ensemble et guerrière. Elle était marchande +par inclination et par état; elle devint guerrière, +<span class="pagenum"><a name="p164" id="p164">164</a></span> +d'abord par la nécessité de se défendre contre les peuples +voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce +et d'agrandir son empire. Cette double idée nous +donne, ce me semble, le vrai plan et le vrai caractère +de la république carthaginoise. Nous avons parlé du +commerce.</p> + +<p>La puissance militaire de Carthage consistait en rois +alliés, en peuples tributaires dont elle tirait des milices +et de l'argent, en quelques troupes composées de +ses propres citoyens, et en soldats mercenaires qu'elle +achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les +lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout +formés et tout aguerris, choisissant dans chaque pays +les troupes qui avaient le plus de mérite et de réputation. +Elle tirait de la Numidie une cavalerie légère, +hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale +force de ses armées; des îles Baléares, les plus +adroits frondeurs de l'univers; de l'Espagne, une infanterie +ferme et invincible; des côtes de Gênes et des +Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la +Grèce même, des soldats également bons pour toutes les +opérations de la guerre, propres à servir en campagne +ou dans les villes, à faire des sièges ou à les soutenir.</p> + +<p>Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante +armée, composée de tout ce qu'il y avait de troupes +d'élite dans l'univers, sans dépeupler ses campagnes ni +ses villes par de nouvelles levées, sans suspendre les +manufactures ni troubler les travaux paisibles des artisans, +sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa +marine. Par un sang vénal elle s'acquérait la possession +des provinces et des royaumes, et convertissait les autres +nations en instruments de sa grandeur et de sa gloire, +<span class="pagenum"><a name="p165" id="p165">165</a></span> +sans y rien mettre du sien que de l'argent, que même +les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce.</p> + +<p>Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque +échec, ces pertes étaient comme des accidents étrangers +qui ne faisaient qu'effleurer extérieurement le corps de +l'état sans porter de plaies profondes dans les entrailles +mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes +étaient promptement réparées par les sommes qu'un +commerce florissant fournissait comme un nerf perpétuel +de la guerre, et comme un restaurant de l'état toujours +nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes +à se vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont +ils étaient les maîtres, il leur était aisé de lever en peu +de temps tous les matelots et les rameurs dont ils avaient +besoin pour les manœuvres et le service de la flotte, et +de trouver d'habiles pilotes et des capitaines expérimentés +pour la conduire.</p> + +<p>Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient +ensemble par aucun lien naturel, intime, nécessaire; +aucun intérêt commun et réciproque ne les unissait +pour en former un corps solide et inaltérable; +aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des +affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec +le même zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec +le même courage pour une république qu'on regardait +comme étrangère, et par là comme indifférente, que +l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le bonheur +fait celui des citoyens qui la composent.</p> + +<p>Dans les grands revers, les rois alliés<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a> pouvaient être +aisément détachés de Carthage, ou par la jalousie que +<span class="pagenum"><a name="p166" id="p166">166</a></span> +cause naturellement la grandeur d'un voisin plus puissant +que soi, ou par l'espérance de tirer des avantages +plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte +d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" +name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192"> +(retour) </a> Comme Syphax et Masinissa.</blockquote> + +<p>Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la +honte d'un joug qu'ils portaient impatiemment, se flattaient +pour l'ordinaire d'en trouver un plus doux en +changeant de maître: ou, si la servitude était inévitable, +ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le +verra par plusieurs exemples que cette histoire nous +fournira.</p> + +<p>Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer +leur fidélité sur la grandeur ou sur la durée du salaire, +étaient toujours prêtes, au moindre mécontentement ou +sur les plus légères promesses d'une plus grosse solde, +à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, +et à tourner leurs armes contre ceux qui les +avaient appelées à leur secours.</p> + +<p>Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait +que par ces appuis extérieurs, se voyait ébranlée jusque +dans ses fondements aussitôt qu'ils lui étaient ôtés; et, +si par-dessus cela son commerce, qui faisait son unique +ressource, venait à être interrompu par la perte de +quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine +et se livrait au découragement et au désespoir, comme il +parut clairement à la fin de la première guerre punique.</p> + +<p>Aristote, dans le livre où il marque les avantages et +les inconvénients du gouvernement de Carthage, ne la +reprend point de n'avoir que des milices étrangères; et +il est à croire qu'elle n'est tombée que long-temps après +dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers +temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus +<span class="pagenum"><a name="p167" id="p167">167</a></span> +malheureux qu'un état qui ne se soutient que par les +étrangers, où il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni +obéissance.</p> + +<p>Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. +Comme elle était sans commerce et sans argent, elle +ne pouvait acheter des secours capables de l'aider à +pousser ses conquêtes aussi rapidement que Carthage; +mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que +toutes les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, +elle avait des ressources plus sûres dans ses +grands malheurs que n'en avait Carthage dans les +siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à +demander la paix après la bataille de Cannes, comme +celle-ci l'avait demandée dans un danger moins pressant.</p> + +<p>Carthage avait de plus un corps de troupes composé +seulement de ses propres citoyens, mais peu nombreux. +C'était l'école où la principale noblesse et ceux qui se +sentaient plus d'élévation, de talents et d'ambition pour +aspirer aux premières dignités, faisaient l'apprentissage +de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on +tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les +différents corps de troupes, et qui avaient la principale +autorité dans les armées. Cette nation était trop jalouse +et trop soupçonneuse pour en confier le commandement +à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si +loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, +à qui elle donnait un grand pouvoir, ni ses précautions +contre l'abus qu'ils en pouvaient faire pour opprimer +leur patrie. Le commandement des armées n'y était +point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces +deux autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé +pendant un long cours d'années, et jusqu'à la fin +<span class="pagenum"><a name="p168" id="p168">168</a></span> +de la guerre ou de leur vie, quoiqu'ils demeurassent +toujours comptables de leurs actions à la république, +et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, +ou un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y +donnait occasion.</p> + +<p class="mid">§ VII. <i>Les sciences et les arts.</i></p> + +<p>On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement +renoncé à la gloire de l'étude et du savoir. Masinissa, +fils d'un roi<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a> puissant, qui y fut envoyé pour y être +instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans cette ville +quelque école propre à donner une bonne éducation. <span class="side"> Corn. Nep. +in vit. Annib. +cap. 13.<br> +Cic. lib. 1 +de Orat. n. +249. +Plin. lib. 18, +cap. 3.</span> +Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en tout genre, +n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on +le verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, +n'a pas moins illustré Carthage par ses ouvrages que +par ses victoires. Il avait écrit vingt-huit volumes sur +l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de cas, +qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux +princes d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent +(nouvelle preuve que l'érudition n'en était pas absolument +bannie), il donna ordre qu'on traduisît en latin +ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà ceux +que Caton avait composés sur la même matière. <span class="side"> +Voss. de +hist. græc. +lib. 4. +[p. 513.]</span> Nous +avons encore une version grecque d'un traité composé +en langue punique<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>, par Hannon, sur le voyage qu'il +avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable, +<span class="pagenum"><a name="p169" id="p169">169</a></span> +autour de l'Afrique, pour y établir différentes +colonies. On croit cet Hannon plus ancien que celui +dont il est parlé du temps d'Agathocle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" +name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193"> +(retour) </a> Roi des Massyliens en Afrique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" +name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194"> +(retour) </a> Ce qui nous reste d'Hannon est +moins un <i>traité</i> qu'une espèce d'inscription +(traduite du punique par +un auteur inconnu), contenant les +principaux faits du voyage, et +qu'Hannon aura fait déposer dans +un temple à son retour. + +<p>Les savants s'accordent assez généralement +à placer l'époque du Périple +d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. de +fortun. Alex. +pag. 328. +Diog. Laert. +in Clitom. +[IV, §67.]</span> +<span class="side"> Tuscul. +Quæst. l. 3, +n. 54.</span> +Clitomaque, appelé en langue punique <i>Asdrubal</i>, +tient un rang considérable parmi les philosophes. Il +succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, +et soutint à Athènes l'honneur de la secte académique. +Cicéron<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a> lui trouve assez d'esprit pour un Carthaginois, +et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il composa plusieurs +livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux +citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, +se trouvaient réduits au triste état de captivité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" +name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195"> +(retour) </a> «Clitomachus, homo et acutus +ut Pœnus, et valdè studiosus ac diligens.» +(<i>Academ. quæst.</i> lib. II, +n. 98.)</blockquote> + +<p>Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête +des écrivains qui ont illustré l'Afrique, le célèbre Térence, +capable de lui faire seul un honneur infini par +l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que, par +rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins +être regardée comme sa patrie que Rome, où il fut +élevé, et où il puisa cette pureté de style, cette délicatesse, +cette élégance, qui l'ont rendu l'admiration de +tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore +enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans <span class="side"> +Suet. in vit. +Terent.</span> +les courses qu'ils faisaient sur les terres des Carthaginois, +pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux +peuples depuis la fin de la seconde guerre punique +jusqu'au commencement de la troisième. On le vendit +comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur romain, +qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin, +l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était +alors la coutume. Il fut uni d'une amitié très-étroite +<span class="pagenum"><a name="p170" id="p170">170</a></span> +avec Scipion l'Africain le second, et avec Lélius; et +c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands +hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, +loin de se défendre d'un bruit qui lui était si avantageux, +s'en fit honneur. Il ne nous reste de lui que +six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone, +qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où +il avait fait un voyage, il perdit cent huit pièces qu'il +avait traduites de Ménandre, et qu'il ne put survivre +à un accident qui devait lui causer une douleur très-sensible. +Mais on ne trouve pas que cette particularité +de la vie de Térence ait un fondement fort solide. Quoi +qu'il en soit, il mourut l'an de Rome 594, sous le +consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. Fulvius, +à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était +né l'an 560.</p> + +<p>Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens +de dire, que la disette d'hommes savants a toujours été +grande à Carthage, puisque dans le cours de plus de +sept siècles cette puissante république fournit à peine +trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des +liaisons avec la Grèce et avec les nations les plus policées, +elle ne s'était pas mise en peine d'en emprunter les +belles connaissances, dont l'acquisition n'entrait point +dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie, +l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe +carthaginois, parmi les savants, passe presque +pour un prodige. Que croirait-on d'un géomètre ou +d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient quelque cas +de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence, +si nécessaire à la société.</p> + +<p>Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les +<span class="pagenum"><a name="p171" id="p171">171</a></span> +ouvrages de l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait +être que fort imparfaite et fort grossière. A Carthage +toute l'étude, toute la science des jeunes gens se +bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à +dresser un registre, à tenir un comptoir, en un mot +à ce qui regarde le trafic. Belles-lettres, histoire, philosophie, +c'étaient toutes choses peu estimées à Carthage. +Elles furent même, dans la suite des temps, interdites +par les lois<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>, qui défendaient expressément à tout +Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur +que par là il ne se mît en état d'entretenir commerce, +ou par lettres, ou de vive voix, avec les ennemis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" +name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196"> +(retour) </a> «Factum senatusconsultum ne +quis postea Carthaginiensis, aut litteris +græcis, aut sermoni studeret; +ne aut loqui cum hoste, aut scribere +sine interprete posset.» (JUST. lib. +2, cap. 5.)</blockquote> + +<p>Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? +Aussi ne vit-on jamais parmi eux cette douceur dans la +conduite, cette facilité de mœurs, ces sentiments de +vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations +où elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des +grands hommes que celle-ci a portés n'aient dû leur +mérite qu'à un heureux naturel, qu'à des talents singuliers +et à une longue expérience, sans que la culture +et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient +que chez ce peuple le mérite des plus grands hommes est +terni par de grands défauts, par des vices bas, par des +passions cruelles; et il est rare d'y voir briller une vertu +sans tache et sans reproche, noble, généreuse, aimable, +et soutenue par des principes constants et éclairés, +telle qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. +On sent bien que je ne parle ici que des vertus +païennes, et selon l'idée qu'en avaient les païens. +<span class="pagenum"><a name="p172" id="p172">172</a></span> +Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté +dans les arts moins élevés et moins nécessaires, comme +sont la peinture et la sculpture. Je lis qu'ils avaient +beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages sur les nations +vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en eussent +beaucoup fait eux-mêmes.</p> + +<p>De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher +de conclure, que le commerce était le goût +dominant et le caractère propre de la nation; qu'il +faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la +république, et le grand mobile de toutes ses entreprises. +Les Carthaginois étaient la plupart de bons négociants, +uniquement occupés de leur trafic, poussés par le désir +du gain, n'estimant que les richesses, et mettant tous +leurs talents aussi-bien que leur principale gloire à en +amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable +destination, et sans savoir en faire un noble et digne +usage.</p> + +<p class="mid">§ VIII. <i>Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois.</i></p> + +<p>Dans le dénombrement<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a> des différentes qualités que +Cicéron attribue aux différentes nations, et par lesquelles +il les caractérise, il donne aux Carthaginois, +pour caractère dominant, la finesse, l'habileté, l'adresse, +l'industrie, la ruse, <i>calliditas</i>, qui avait lieu +sans doute dans la guerre, mais qui paraissait encore +<span class="pagenum"><a name="p173" id="p173">173</a></span> +davantage dans tout le reste de leur conduite, et +qui était jointe à une autre qualité fort voisine, +qui leur était encore moins honorable. La ruse et +la finesse conduisent naturellement au mensonge, à +la duplicité, à la mauvaise foi; et en accoutumant insensiblement +l'esprit à devenir moins délicat sur le +choix des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent +à la fourberie et à la perfidie. C'était<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a> encore +un des caractères des Carthaginois, et il était si marqué +et si connu, qu'il avait passé en proverbe, et que, +pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi carthaginoise, +<i>fides punica</i>; et que, pour marquer un +esprit fourbe, on n'avait point d'expression ni plus +propre ni plus énergique que de l'appeler un esprit +carthaginois, <i>punicum ingenium</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" +name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197"> +(retour) </a> «Quam volumus licet ipsi nos +amemus; tamen nec numero Hispanos, +nec robore Gallos, nec calliditate +Pœnos, nec artibus Græcos, nec +denique hoc ipso hujus gentis ac +terræ domestico nativoque sensu +Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac +religione, atque hâc unâ sapientiâ +quòd deorum immortalium numine +omnia regi gubernarique perspeximus, +omnes gentes nationesque superavimus.» +(<i>De Arusp. resp.</i> n. 19.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" +name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198"> +(retour) </a> «Carthaginienses fraudulenti et +mendaces... multis et variis mercatorum +advenarumque sermonibus ad +studium fallendi quæstûs cupiditate +vocabantur.» (Cic. <i>orat. 2 in Rull.</i> +n. 94.)</blockquote> + +<p>Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné +du gain étaient parmi eux une source ordinaire d'injustices +et de mauvais procédés. Un seul exemple en +sera la preuve<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. Pendant une trève que Scipion avait +accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains +battus par la tempête, étant arrivés à la vue de +Carthage, furent arrêtés et saisis par ordre du sénat +et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si +belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce +fût<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. Les habitants de Carthage reconnurent, au rapport +<span class="pagenum"><a name="p174" id="p174">174</a></span> +de saint Augustin, dans une occasion assez particulière, +qu'ils conservaient encore quelque chose de +ce caractère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" +name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199"> +(retour) </a> «Magistratus senatum vocare, +populus in curiæ vestibulo fremere, +ne tanta ex oculis manibusque amitteretur +præda. Consensum est ut, +etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" +name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200"> +(retour) </a> Un charlatan avait promis aux +habitants de Carthage de leur découvrir +à tous leurs plus secrètes pensées, +s'ils venaient un certain jour +l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés, +il leur dit qu'ils pensaient +tous, quand ils vendaient, à vendre +cher; et, quand ils achetaient, à le +faire à bon marché. Ils convinrent +tous en riant que cela était vrai; et +par conséquent ils reconnurent, +dit saint Augustin, qu'ils étaient +injustes. <i>Vili vultis emere et carè +vendere. In quo dicto levissimi scenici +omnes tamen conscientias invenerunt +suas, eique vera et tamen +improvisa dicenti admirabili favore +plauserunt.</i> (S. AUGUST. lib. 13, <i>de +Trinit.</i> cap. 3.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. deger. +rep. p. 799.</span> +Ce n'étaient pas là les seuls défauts des Carthaginois. +Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque +chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, +une sorte de férocité qui, dans le premier feu +de la colère, n'écoutant ni raison, ni remontrance, se +portait brutalement aux derniers excès et aux dernières +violences. Le peuple, timide et rampant dans la +crainte, fier et cruel dans ses emportements, en même +temps qu'il tremblait sous ses magistrats, faisait trembler +à son tour tous ceux qui étaient dans sa dépendance. +On voit ici quelle différence l'éducation met +entre une nation et une nation. Le peuple d'Athènes, +ville qui a toujours été regardée comme le centre de +l'érudition, était naturellement jaloux de son autorité +et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de +bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur +des autres, et lui faisait souffrir avec douceur et +patience les fautes de ses conducteurs. Cléon demanda +un jour qu'on rompît l'assemblée où il présidait, parce +qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à traiter. +Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit +Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 22, +n. 61.</span> +Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet de Terentius +Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille +<span class="pagenum"><a name="p175" id="p175">175</a></span> +de Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il +fut reçu par tous les ordres de l'état, qui allèrent au-devant +de lui et le remercièrent de ce qu'il n'avait pas +désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui aurait +dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été +général à Carthage, <i>cui, si Carthaginiensium ductor +fuisset, nihil recusandum supplicii foret</i>. En effet, chez +eux il y avait un tribunal établi exprès pour faire rendre +compte aux généraux de leur conduite, et on les +rendait responsables des événements de la guerre. A +Carthage, un mauvais succès était puni comme un +crime d'état, et un commandant qui avait perdu une +bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie +à une potence: tant ses habitants étaient d'un caractère +dur, violent, cruel, barbare, et toujours prêts à +répandre le sang des citoyens, comme celui des étrangers. +Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus +en sont une bonne preuve, et leur histoire nous en +fournira des exemples qui font frémir.</p> +<br><br><br> +<span class="pagenum"><a name="p176" id="p176">176</a></span> + +<hr class="full"> +<h2>SECONDE PARTIE.</h2> + +<hr class="short"> + +<h4>HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.</h4> + +<p>Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de +Carthage jusqu'à sa ruine est de sept cents ans, et peut +se diviser en deux parties. La première, beaucoup plus +longue et beaucoup moins connue, comme cela est ordinaire +pour le commencement de tous les états, s'étend +jusqu'à la première guerre punique, et renferme cinq +cent quatre-vingt-deux ans. La seconde, qui se termine +à la destruction de Carthage, n'est que de cent dix-huit +ans.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h4>CHAPITRE PREMIER.</h4> + +<h5>FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS<br> + +JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.</h5> + +<p>Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la +ville du monde la plus renommée pour le commerce<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. +Long-temps auparavant, Tyr avait déjà fait passer dans +<span class="pagenum"><a name="p177" id="p177">177</a></span> +le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville +d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on +appelle ordinairement, pour cette raison, <i>Caton +d'Utique</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" +name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201"> +(retour) </a> «Utica et Carthago, ambæ inclytæ, +ambæ à Phœnicibus conditæ: +illa fato Catonis insignis, hæc suo.» +(POMPON. MEL. lib. 1, cap. 7.)</blockquote> + +<p>Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement +de Carthage. Il est difficile et peu important +d'entreprendre de les concilier: du moins, pour suivre +le plan que je me suis proposé dans cet ouvrage, il +suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette +ville a été bâtie.</p> + +<p><span class="side"> Liv. Epitome, +lib. 51.</span> +Carthage a duré un peu plus de sept cents ans. Elle +a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de +L. Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde, +145 ans avant Jésus-Christ. Ainsi sa fondation peut +être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas +régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie, +846 ans avant Jésus-Christ<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" +name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202"> +(retour) </a> Appien place cette fondation 50 +ans avant la guerre de Troie; ce serait +1150 ans av. J.-C. selon le calcul +de la chronique de Paros, et même +1320, suivant le calcul d'Hérodote. +Eusèbe, d'après Philistus, met la +fondation de Carthage à l'an 804 depuis +la vocation d'Abraham (1211 +av. J. C.); le Syncelle en 1037; +d'autres auteurs, selon Eusèbe, en +1014 et 1044. + +<p>D'un autre côté Timée, place cet +événement en 814; Velleius Paterculus +en 818; Justin en 825; Tite-Live +en 845; Ménandre d'Éphèse, +en 867; Solin en 884.</p> + +<p>On peut diviser ces opinions en +deux principales: celle qui reporte +la fondation de Carthage au-dessus +de l'an 1000; et celle qui la fait +descendre au-dessous de l'an 900, +Il est vraisemblable que des différences +si grandes viennent de ce +qu'on a confondu l'époque de plusieurs +fondations successives.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Justin, lib. +18, c. 4, 5, 6. +App. de bel. +pun. pag. 1. +Strab. l. 17, +pag. 832. +Paterc. l. 1, +cap. 6.</span> +L'établissement de Carthage est attribué à Élissa, +princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon. +Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel, +nommé dans l'Écriture <i>Ethbaal</i>, était son bisaïeul. +Elle avait épousé Acerbas, son proche parent, appelé +<span class="pagenum"><a name="p178" id="p178">178</a></span> +autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement +riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. +Celui-ci ayant fait mourir Sichée, dans le dessein de +s'emparer de ses grands biens, Didon trompa la cruelle +avarice de son frère, s'étant retirée secrètement avec +tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses, elle +aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée, +au golfe où était Utique, dans le pays appelé l'<i>Afrique</i> <span class="side"> Strab. l. 17, +pag. 832.</span> +proprement dite, à six lieues de Tunis<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>, ville aujourd'hui +fort connue par ses corsaires, et s'y établit<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a> avec +sa petite troupe, ayant acheté un terrain des habitants +du pays.</p> + +<p>Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, +invités par l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour +vendre à ces nouveaux-venus les choses nécessaires +à la vie, et s'y établirent eux-mêmes peu de temps +après. De ces habitants ramassés de différents endroits +se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, +qui les regardaient comme leurs compatriotes et +comme des gens qui avaient avec eux une origine commune, +leur envoyèrent des députés avec de grands +présents, et les exhortèrent à construire une ville dans +l'endroit même où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels +<span class="pagenum"><a name="p179" id="p179">179</a></span> +du pays, par un sentiment d'estime et de considération +assez ordinaire pour les étrangers, en firent +autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues +de Didon, elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer +aux Africains un tribut annuel pour le terrain qu'on +avait acheté d'eux, et qui fut appelée <i>Carthada</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>, +Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et +dans la langue hébraïque, qui sont fort semblables, +signifie <i>la ville neuve</i>. On dit que, lorsqu'on en creusait +les fondements, il s'y trouva une tête de cheval; +ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une +marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> +<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" +name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203"> +(retour) </a> 120 stades.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" +name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204"> +(retour) </a> Quelques-uns disent que Didon +usa d'adresse avec les habitants du +pays, et demanda qu'on voulût bien +lui vendre, pour l'établissement +qu'elle méditait, autant de terrain +qu'en pourrait renfermer une peau +de bœuf. On ne crut pas devoir lui +refuser une grâce si petite en apparence. +Elle divisa cette peau en lanières +fort étroites, et entoura par +ce moyen un circuit fort étendu, +où elle bâtit une citadelle, qui de +là fut appelée <i>Byrsa</i>. Mais ce petit +conte du cuir de bœuf divisé en lanières +est généralement décrié parmi +les savants, qui font remarquer que +le mot hébreu <i>bosra</i>, qui signifie +<i>fortification</i>, a donné lieu au mot +grec <i>byrsa</i>, qui est le nom de la +citadelle de Carthage.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" +name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205"> +(retour) </a> Kartha hadath, <i>ou</i> hadtha.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" +name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Effodêre loco signum, quod regia Juno</p> +<p>Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello</p> +<p>Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem.</p> + +<p class="i16">VIRG. <i>Æn.</i> lib. I, v. 447.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en +mariage par Iarbas, roi de Gétulie, qui menaçait de +lui faire la guerre si elle ne consentait à sa proposition. +Didon, qui s'était engagée par serment à ne passer +jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à +violer la foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du +temps comme pour délibérer et pour apaiser les +mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle +lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle +monta dessus, et, tirant un poignard qu'elle avait caché +sous sa robe, elle se donna la mort.</p> + +<p>Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, +en supposant qu'Énée, son héros, était contemporain +de Didon, quoiqu'il se soit écoulé près de trois +siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été bâtie +près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui +<span class="pagenum"><a name="p180" id="p180">180</a></span> +pardonne aisément cette licence<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> +<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>, excusable dans un +poëte, qui n'est point astreint à l'exactitude scrupuleuse +d'un historien; et l'on admire avec raison le dessein +spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa +poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen +d'y faire entrer la haine implacable de Carthage et de +Rome, et en va chercher ingénieusement les semences +dans l'origine la plus reculée de ces deux villes rivales.</p> + +<p>Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements, +comme nous l'avons dit, s'accrut d'abord peu-à-peu +dans le pays même; mais sa domination ne demeura +pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville +ambitieuse porta ses conquêtes au-dehors, envahit la +Sardaigne, s'empara d'une grande partie de la Sicile, +soumit presque toute l'Espagne; et, ayant envoyé de tous +côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de +la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état +qui le pouvait disputer aux plus grands empires du +monde par son opulence, par son commerce, par ses +nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et surtout +par le courage et le mérite de ses capitaines. La +date et les circonstances de plusieurs de ces conquêtes +sont peu connues<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a> +<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>. Je n'en dirai qu'un mot, pour +mettre le lecteur au fait, et pour lui donner quelque +idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" +name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207"> +(retour) </a> D'après la diversité des opinions +sur l'époque de la fondation de Carthage, +on voit que Virgile a pu se +croire le maître de choisir, entre +toutes les dates, celle qui s'accommodait +le mieux avec l'économie de +son ouvrage: cette date n'est pas +aussi dénuée de fondement qu'on se +l'imagine, puisque d'habiles critiques +donnent la préférence à la date 1255 +avant J.-C., qui est à peu-près celle +de la guerre de Troie. (GOSSELLIN, +<i>Géogr. systém.</i> 2, 1, p. 138.) Ainsi +le <i>choix</i> de Virgile n'est pas une +<i>licence</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" +name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208"> +(retour) </a> Il existe une lacune de près de +300 ans, dans l'histoire de Carthage, +après la mort de Didon.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p181" id="p181">181</a></span> + +<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Afrique.</i></p> + +<p><span class="side"> Justin. l. 29. +cap. 1.</span> +Les premières guerres de Carthage furent pour se +délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les +ans aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. +Une telle démarche ne lui fait guère d'honneur. Ce +tribut était le titre primordial de son établissement. Il +semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en abolissant +ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas +pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des +Africains: le succès répondit à la justice de leur cause, +et la guerre se termina par le paiement du tribut.</p> + +<p><span class="side"> Id. cap. 2.</span> +Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et les +Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue +plus hardie par ces heureux succès, elle secoua +entièrement le joug du tribut qu'elle payait avec peine, +et se rendit maîtresse d'une grande partie de l'Afrique.</p> + +<p><span class="side"> Sallust. de +bell. Jugurt. +[c. 78.] +Val. Max. +lib. 5, cap. 6.</span> +Il y eut vers ce temps-là une grande dispute entre +Carthage et Cyrène au sujet des limites. Cyrène était +une ville fort puissante, située sur le bord de la mer +Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie +par Battus, Lacédémonien.</p> + +<p>On convint de part et d'autre que deux jeunes gens +partiraient en même temps de chacune des deux villes, +et que le lieu où ils se rencontreraient servirait de +limite aux deux états. Les Carthaginois (c'étaient deux +frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les +autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et +qu'ils étaient partis avant l'heure marquée, refusèrent +de s'en tenir à l'accord, à moins que les deux frères, pour +écarter tout soupçon de supercherie, ne consentissent +à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où +<span class="pagenum"><a name="p182" id="p182">182</a></span> +s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois +y élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent +chez eux les honneurs divins; et depuis ce temps-là +ce lieu a été appelé les <i>Autels des Philènes</i>, <i>Aræ +Philænorum</i>, et a servi de borne à l'empire des Carthaginois, +qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux +colonnes d'Hercule.</p> + +<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc.</i></p> + +<p><span class="side"> Strab. lib. 5, +pag. 224. +Diod. lib. 5, +pag. 296.</span> +L'histoire ne nous apprend rien de précis, ni du +temps où les Carthaginois entrèrent en Sardaigne, ni +de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle fut +pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs +guerres, elle leur fournit toujours des vivres en abondance: +elle n'est séparée de l'île de Corse que par un +détroit d'environ trois lieues. La partie méridionale, qui +était la plus fertile, avait pour capitale <i>Caralis</i> ou <i>Calaris</i> +(maintenant <i>Cagliari</i>). A l'arrivée des Carthaginois, +les naturels du pays se retirèrent sur les montagnes +situées vers le nord, qui sont presque inaccessibles, +et d'où on ne put les faire sortir.</p> + +<p> +Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, +appelées maintenant <i>Majorque</i> et <i>Minorque</i>. Le Port-Magon +(<i>Portus Magonis</i>), qui est dans la dernière, +fut ainsi appelé du nom d'un général carthaginois qui, <span class="side"> Liv. lib. 28, +n. 37.</span> +le premier, en fit usage et le fortifia. On ne sait point +quel était ce Magon. Il y a assez d'apparence que c'était +le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port est un +des plus considérables de la mer Méditerranée.</p> + +<p><span class="side"> Diod. lib. 5, +pag. 298; et +lib. 19, pag. +742.</span> +Ces îles fournissaient aux Carthaginois les plus habiles +frondeurs de l'univers, qui leur rendaient de grands services, +et dans les batailles et dans les siéges de villes.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p183" id="p183">183</a></span> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 28, +n. 37.</span> +Ils lançaient de grosses pierres du poids de plus d'une +livre, et quelquefois même des balles de plomb<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> +<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>, avec +une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les +casques, les boucliers, les cuirasses les plus fortes; et +de plus, avec tant d'adresse, que presque jamais ils ne +manquaient l'endroit qu'ils avaient dessein de frapper. +On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles Baléares +à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient +sur une branche d'arbre élevée le morceau de +pain destiné au déjeuner des enfants, qui demeuraient à<span class="side"> Strab. lib. 3, +pag. 167; [et +14. p. 654.]</span> +jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu. C'est ce qui a fait +appeler ces îles par les Grecs, <i>Baleares</i> et <i>Gymnasiæ</i>, +parce que leurs habitants s'exerçaient de bonne heure +à lancer des pierres avec leurs frondes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" +name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209"> +(retour) </a> «Liquescit excussa glans fundà, +et attritu aeris, velut igne, distillat.» +(SENEC. <i>nat. Quæst.</i> lib. 2, c. 57.) + +<p>= On trouvera plus bas (liv. IX, +ch. 11, § v.) une note détaillée sur +les balles de plomb que lançaient les +frondeurs des îles Baléares.--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Espagne.</i></p> + +<p>Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir +donner une légère idée de l'Espagne.</p> + +<p><span class="side"> Cluver. +lib. 2, cap. 2.</span> +L'Espagne se divise en trois parties: la Bœtique, la +Lusitanie, la Tarragonaise.</p> + +<p>La BŒTIQUE <a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> +<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>, ainsi appelée du fleuve Bœtis (le Guadalquivir), +était au midi, et contenait ce qu'on appelle +maintenant le royaume de Grenade, l'Andalousie, une +partie de la nouvelle Castille, et l'Estramadoure. Cadix, +appelée par les anciens <i>Gades</i> et <i>Gadira</i>, est une ville +située dans une petite île du même nom, sur la côte +occidentale de l'Andalousie, à neuf lieues environ de<span class="side"> Strab. lib. 3, +pag. 171.</span> +Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là +ses conquêtes, s'y arrêta, comme étant parvenu au bout +<span class="pagenum"><a name="p184" id="p184">184</a></span> +du monde. Il y érigea deux colonnes pour servir de +monuments à ses victoires, selon la coutume de ces +temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique +les colonnes aient été ruinées par l'injure des temps. +Les sentiments des auteurs sont fort partagés sur l'endroit +où l'on doit placer ces colonnes. La Bœtique était <span class="side"> Strab. l. 3, +p. 139-142.</span> +la partie de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la +plus peuplée. On y comptait jusqu'à deux cents villes. +C'était là qu'habitaient les peuples appelés <i>Turdetani</i>, +ou <i>Turduli</i>. Sur le Bœtis étaient situées trois grandes +villes: vers la source, <i>Castulo</i>; plus bas, <i>Corduba</i> +(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Sénèques; +enfin <i>Hispalis</i> (Séville).</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" +name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210"> +(retour) </a> Il faut lire par-tout BÆTIQUE et +BÆTIS; c'est la véritable orthographe.--L.</blockquote> + +<p>La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan, +au nord par le fleuve <i>Durius</i> (le Duero), et au midi +par le fleuve <i>Anas</i> (la Guadiana). Entre ces deux +fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec +une partie de la nouvelle Castille.</p> + +<p>La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, +c'est-à-dire, les royaumes de Murcie et de Valence, la +Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la Biscaye, les Asturies, +la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande +partie des deux Castilles. <i>Tarraco</i> (Tarragone), ville +très-considérable, a donné son nom à cette partie de +l'Espagne. Assez près de cette ville est <i>Barcino</i> (Barcelone). +Son nom fait conjecturer qu'elle a été bâtie par +Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, père du grand Annibal. +Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient: <span class="side"> Iberus.</span> +<i>Celtiberi</i>, placés au-delà de l'Èbre; <i>Cantabri</i>, maintenant +la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède; +<i>Oretani</i>, etc.</p> + +<p>L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et +<span class="pagenum"><a name="p185" id="p185">185</a></span> +peuplée d'habitants belliqueux, avait de quoi piquer en +même temps et l'avarice et l'ambition des Carthaginois, +plus marchands encore que conquérants par la constitution +même de leur république. Ils savaient sans doute +ce que Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, <span class="side"> Diod. lib. 5, +pag. 312.</span> +lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où +étaient encore les Espagnols des richesses immenses cachées +dans les entrailles de leurs terres, leur enlevèrent +les premiers ces précieux trésors pour des marchandises +de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils prévoyaient +aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs +lois, il leur fournirait en abondance de bonnes troupes, +qui leur serviraient à conquérir les autres nations, +comme cela arriva en effet.</p> + +<p><span class="side"> Justin. +lib. 44, c. 5. +Diod. lib. 5, +pag. 300.</span> +Ce qui donna d'abord occasion aux Carthaginois de +passer en Espagne, fut le secours qu'ils envoyèrent à +ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les Espagnols. +Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique +et que Carthage, et même plus ancienne que l'une et +que l'autre. Les Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le +culte d'Hercule, et y construisirent en son honneur un +temple magnifique, qui depuis a toujours été fort célèbre. +L'heureux succès de cette première expédition +des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs +armes en Espagne.</p> + +<p> +On ne sait point précisément dans quel temps les +Carthaginois entrèrent en Espagne, ni jusqu'où d'abord +ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a de l'apparence +que, dans ces premiers commencements, elles furent +fort lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples +très-belliqueux et qui se défendaient avec beaucoup de <span class="side"> Strab. lib. 3, +pag. 158.</span> +courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout, +<span class="pagenum"><a name="p186" id="p186">186</a></span> +comme l'observe Strabon, si les Espagnols, réunis tous +ensemble, avaient formé un corps d'état, et s'étaient +prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque +peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans +avoir avec eux ni commerce ni liaison, il fallait les +dompter les uns après les autres: ce qui, d'un côté, fut +la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait traîner +les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays +beaucoup plus difficile<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a> +<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>. Aussi a-t-on remarqué que, +quoique l'Espagne ait été la première province de celles +qui sont dans le continent que les Romains aient attaquée, +elle est la dernière qu'ils aient domptée; et elle +ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de +deux cents ans d'une vigoureuse résistance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" +name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211"> +(retour) </a> «Hispania, prima Romanis inita +provinciarum quæ quidem continentis +sint, postrema omnium perdomita +est.» (LIV. lib. 28, n. 12.)</blockquote> + +<p>Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent +des guerres d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, +dont nous parlerons bientôt, qu'avant ce temps +les Carthaginois n'y avaient pas fait de grandes conquêtes, +et qu'il leur restait encore beaucoup de pays +à subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent +de s'en rendre presque entièrement maîtres.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 192; et +lib. 1, pag. 9.</span> +Dans le temps qu'Annibal partit pour l'Italie, toute +la côte d'Afrique, depuis les Autels des Philènes (<i>Philænorum +Aræ</i>), qui sont le long de la grande Syrte, +jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise +aux Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué +toute la côte occidentale de l'Espagne, le long de +l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte de l'Espagne qui +est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque entièrement +subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils +<span class="pagenum"><a name="p187" id="p187">187</a></span> +avaient bâti Carthagène; et ils étaient maîtres de tout +ce pays jusqu'à l'Èbre, qui bornait leur domaine. Voilà +quelle était pour-lors l'étendue de leur empire. Il était +resté dans le cœur du pays quelques peuples qu'ils n'avaient +pu soumettre.</p> + +<p class="mid"><i>Conquêtes des Carthaginois en Sicile.</i></p> + +<p>Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. +Je rapporterai ici celles qui se sont faites depuis +le règne de Xerxès, qui engagea les Carthaginois à +porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre +punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt +ans, depuis l'an du monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le +commencement de ces guerres, Syracuse, qui était la +plus considérable et la plus puissante ville de Sicile, +avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, +d'Hiéron, de Thrasybule, trois frères qui se succédèrent +l'un à l'autre. Après eux, le gouvernement démocratique, +c'est-à-dire populaire, y fut établi, et subsista +plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent +à Syracuse furent les deux Denys, Timoléon +et Agathocle. Pyrrhus ensuite fut appelé en Sicile, et +n'en demeura maître que pendant fort peu d'années. Tel +fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des +guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas +peu à faire connaître quelle était la puissance des Carthaginois +quand ils commencèrent à entrer en guerre +avec les Romains.</p> + +<p>La Sicile est la plus grande et la plus considérable +de toutes les îles de la mer Méditerranée. Elle est de +figure triangulaire, et c'est pour cela qu'elle est appelée +<i>Trinacria</i> et <i>Triquetra</i>. Le côté oriental, qui répond +<span class="pagenum"><a name="p188" id="p188">188</a></span> +à la mer Ionienne<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a> +<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a> ou de Grèce, s'étend depuis le promontoire +ou cap <i>Pachynum</i> (Passaro) jusqu'à <i>Pelorum</i> +(le cap de Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette +côte sont, <i>Syracusæ</i>, <i>Tauromenium</i>, <i>Messana</i><a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> +<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>. Le +côté septentrional, qui regarde l'Italie, s'étend depuis +le cap de Pélore jusqu'au cap <i>Lilybée</i> (le cap Boéo). +Les villes les plus célèbres sont, <i>Mylæ</i>, <i>Hymera</i>, <i>Panormus</i>, +<i>Eryx</i>, <i>Motya</i>, <i>Lilybæum</i>. Le côté méridional, +qui regarde l'Afrique, s'étend depuis le cap Lilybée +jusqu'à Pachynum. Les villes les plus célèbres sont, +<i>Selinus</i>, <i>Agrigentum</i>, <i>Gela</i>, <i>Camarina</i>. Cette île est +séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas +seulement, qu'on appelle le <span class="side"> Strab. lib. 6, +pag. 267.</span> <i>phare de Messine</i>, parce +qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en +Afrique n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante +et quinze lieues. Strabon le marque ainsi: mais il faut +qu'il y ait erreur dans le chiffre; et ce qu'il ajoute +immédiatement après en est une preuve. Il dit qu'un +homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de +la Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port +de Carthage. Est-il possible que la vue porte jusqu'à 60 +ou 75 lieues? Il faut donc corriger ainsi cet endroit: +Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25 lieues<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a> +<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" +name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212"> +(retour) </a> Mer de Sicile: c'est le nom de +la portion de mer qui sépare la Sicile +de la Grèce. La mer <i>Ionienne</i> +était plus haut, entre la Grèce et +l'Italie.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" +name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213"> +(retour) </a> Ajoutez: <i>Catana</i>, <i>Megara</i>, +<i>Naxos</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" +name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214"> +(retour) </a> Il ne faut rien changer au texte +de Strabon, parce que ce texte est +confirmé par deux autres passages +du même auteur, dans lesquels la +distance de Lilybée à Carthage est +également donnée comme étant de +1500 stades (II, p. 122; XVII, +p. 834). La correction que propose +Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, +le trajet de Carthage à Lilybée, +d'après les observations récentes +du capitaine Gauthier, que m'a +communiquées M. Buache, de l'Institut, +est de 1° 55' 30" de l'échelle +des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de +20 au degré; et non 25 lieues, +comme le dit Rollin: cet intervalle, converti +en stades, est égal à 1602 +stades de 833-1/3 au degré: ainsi la +mesure de Strabon pèche plutôt en +défaut qu'en excès. + +<p>Quant à l'impossibilité du fait +rapporté par Strabon et par d'autres +auteurs, elle est certaine, à ne considérer +que la distance des deux +points. Dans un mémoire lu à l'Institut, +M. Mongez cherche à l'expliquer, +en supposant, ce qui est possible, que +les Carthaginois, au moment où ils +envoyaient du secours à Lilybée, allumaient +de grands feux sur les hauteurs +voisines de Carthage pour avertir +la garnison de Lilybée; or, on a +des exemples que la diffusion de la +lumière dans l'atmosphère rend visibles +de tels signaux à des distances +considérables. Dans cette hypothèse, +on conçoit qu'un homme placé sur +une vigie élevée, instruit par ces feux +du départ des vaisseaux, ait voulu +faire croire qu'il les voyait réellement +sortir du port de Carthage.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p189" id="p189">189</a></span> + + + +<p>On ne sait point non plus précisément dans quel +temps les Carthaginois commencèrent à porter leurs +armes en Sicile<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> +<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>. Il est certain seulement qu'ils en possédaient <span class="side"> AN. M. 3501 +CARTH. 343. +ROME 245. +AV. J.C. 503.</span> +déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les Romains +un traité, l'année même où les rois furent chassés +de Rome et les consuls substitués en leur place, vingt-huit +ans avant que Xerxès attaquât la Grèce. Ce traité, +qui est le premier dont il soit fait mention entre ces <span class="side"> Polyb. lib. 3, +pag. 176.</span> +deux peuples, parle de l'Afrique et de la Sardaigne +comme appartenant aux Carthaginois, au lieu que, +pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les +parties de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, +il est marqué expressément que les Romains ni leurs +alliés ne pourront naviguer au-delà du <i>Beau-Promontoire</i>, +qui était tout près de Carthage, et que les marchands +qui aborderont dans cette ville pour le commerce +ne paieront que certains droits qui y sont fixés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" +name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215"> +(retour) </a> Les auteurs de l'Histoire universelle +(T. XII, p. 17, éd. in 4o) +trouvent ici une contradiction manifeste +avec ce que Rollin a dit un +peu plus haut: <i>ce fut Xerxès qui +engagea les Carthaginois à porter +leurs armes en Sicile</i>. La contradiction +existerait en effet si Rollin avait +dit: <i>à porter pour la première fois +leurs armes en Sicile</i>.--L.</blockquote> + +<p>Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois +étaient attentifs à ne donner aux Romains aucune +<span class="pagenum"><a name="p190" id="p190">190</a></span> +entrée dans les pays de leur obéissance, ni aucune +connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors +les Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance +naissante des Romains, et qu'ils eussent déjà couvé dans +leur sein des semences secrètes de la jalousie et de la +défiance qui devaient un jour éclater par des guerres +aussi longues que cruelles, et par une animosité et une +haine de part et d'autre que la ruine seule de l'un des +deux empires pouvait éteindre.</p> + +<p>[Sidenote: Diod. l. II, +p. 1 et 16-22. +AN. M. 3520 +AV. J.C. 484.] +Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois +firent alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce +prince, qui ne se proposait rien moins que d'exterminer +entièrement les Grecs, qu'il regardait comme des +ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir +dans son dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, +dont la puissance dès-lors était formidable. +Ceux-ci, qui ne perdaient point de vue le dessein qu'ils +avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile, saisirent +avidement l'occasion favorable qui se présentait +d'en achever la conquête. Le traité fut donc conclu. On +convint que les Carthaginois attaqueraient avec toutes +leurs forces les Grecs établis dans la Sicile et dans +l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait +contre la Grèce même.</p> + +<p>Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. +L'armée de terre ne montait pas à moins de trois cent +mille hommes. La flotte était composée de deux mille +vaisseaux<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a> +<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>, et de plus de trois mille petits bâtiments de +<span class="pagenum"><a name="p191" id="p191">191</a></span> +charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le +plus estimé, partit de Carthage avec ce formidable +appareil. Il aborda à Palerme<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a> +<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>, et, après y avoir fait +prendre quelque repos à ses troupes, il marcha contre +la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort éloignée, et en +forma le siège. Théron, gouverneur de la place<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a> +<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>, se +voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui +s'en était rendu maître. Il accourut aussitôt à son secours +avec une armée de cinquante mille hommes de pied, +et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le courage et +l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se +défendirent très-vigoureusement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" +name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216"> +(retour) </a> J'ai peine à croire que cette armée +fût aussi nombreuse que le disent +Hérodote et Diodore de Sicile. On +ne voit pas qu'en aucune autre circonstance +les Carthaginois aient mis +sur pied une armée de 150,000 +hommes, à plus forte raison de +300,000: et, quant au nombre de +2000 vaisseaux de guerre, on peut +en douter, quand on songe que la +flotte de Xerxès n'était que de +1200 vaisseaux. + +<p>Hérodote ne paraît pas du reste +garantir la certitude de ces renseignements; +il les rapporte sur la foi +des Siciliens eux-mêmes: λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν +Σικελίῃ οἰκηµένων (HÉRODOTE, VII, § 165); +et l'on peut croire que les Siciliens +ont grossi le nombre de leurs ennemis +pour augmenter la gloire de leur +triomphe.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" +name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217"> +(retour) </a> Cette ville est appelée en latin +<i>Panormus</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" +name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218"> +(retour) </a> Il était tyran d'Agrigente.--L.</blockquote> + +<p>Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, +sur-tout pour les ruses. On lui amena un courrier +chargé d'une lettre des habitants de Sélinonte, ville de +Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient avis +que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée +arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses +troupes un pareil nombre, qu'il fit partir vers le temps +dont on était convenu. Ayant été reçus dans le camp +des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent +sur Amilcar, qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. +Dans le moment même de leur arrivée, Gélon +attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, qui se +défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils +apprirent la mort de leur général, et qu'ils virent leur +<span class="pagenum"><a name="p192" id="p192">192</a></span> +flotte en feu, le courage et les forces leur manquant, +ils prirent la fuite. Le carnage fut horrible, et il y en +eut plus de cent cinquante mille de tués. Les autres, +s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de +tout, ne purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent +à discrétion. Ce combat se donna le jour même +de la célèbre action des Thermopyles, où trois cents +Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès +le passage dans la Grèce<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a> +<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>. <span class="side"> Lib. 7, cap. +167.</span> Hérodote raconte autrement +la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi +les Carthaginois était que ce général, voyant la défaite +entière de ses troupes, pour ne point survivre à sa +honte, se précipita lui-même dans le bûcher où il avait +immolé plusieurs victimes humaines.</p> + +<p>Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la +défaite entière de l'armée, la surprise, la douleur, le +désespoir, y causèrent un trouble et une alarme qui ne +peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir l'ennemi à +leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de +perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent +aussitôt vers Gélon pour lui demander la paix, +à quelque condition que ce fût: il les écouta avec bonté. +La victoire si complète qu'il venait de remporter, loin +de le rendre fier et intraitable, n'avait fait qu'augmenter +sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis. +Il leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils +payassent pour frais de la guerre deux mille talents; ce +qui revient à six millions de notre monnaie<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> +<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>. Il demanda +<span class="pagenum"><a name="p193" id="p193">193</a></span> +aussi qu'ils bâtissent deux temples où l'on exposât +en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions +du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était +point acheter trop cher une paix qui leur était si nécessaire, +et qu'ils n'avaient presque pas osé espérer. Giscon, +fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils avaient +d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, +et de leur en faire porter la peine, fut puni du malheur +de son père, et envoyé en exil. Il passa le reste de sa +vie à Sélinonte, ville de Sicile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" +name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219"> +(retour) </a> Hérodote (II, § 166) et Aristote +(<i>Poetic.</i> § 23) disent au contraire +que ce fut le jour même de la +bataille de Salamine. Leur témoignage +mérite sans doute la préférence.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" +name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220"> +(retour) </a> 11,000,000 francs.--L.</blockquote> + +<p>Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple, +et invita tous les citoyens à venir à l'assemblée avec +leurs armes. Pour lui, il entra sans armes et sans gardes, +et rendit compte de toute la conduite de sa vie. Son +discours ne fut interrompu que par des témoignages +publics de reconnaissance et d'admiration. Loin d'être +traité comme un tyran qui eût opprimé la liberté de sa +patrie, il en fut regardé comme le bienfaiteur et le libérateur. +Tous, d'un consentement unanime, le proclamèrent +roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à +deux de ses frères.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 13, +p. 169-171, +et 179-186. +AN. M. 3592 +CARTH. 434. +ROM. 336. +AV. J.C. 412.</span> +Après la célèbre défaite des Athéniens devant Syracuse, +où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains, +qui s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, +craignant le ressentiment de leurs ennemis, et se voyant +déjà attaqués par ceux de Sélinonte, implorèrent le +secours des Carthaginois, et se mirent, eux et leur ville, +sous leur protection. On délibéra quelque temps à +Carthage sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant +de grandes difficultés. D'un côté les Carthaginois +désiraient fort se rendre maîtres d'une ville qui était +tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre ils craignaient la +<span class="pagenum"><a name="p194" id="p194">194</a></span> +puissance et les forces des Syracusains, qui venaient +d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et +qu'une si grande victoire rendait plus formidables que +jamais. La passion de s'agrandir l'emporta, et l'on promit +du secours aux Ségestains.</p> + +<p>On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel +avait pour-lors la première dignité de l'état, c'est-à-dire +celle de suffète. Il était petit-fils d'Amilcar, qui avait +été défait par Gélon, et tué devant Hymère, et fils de +Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit, animé +d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer +la honte de la dernière défaite. Son armée et sa +flotte étaient très-nombreuses<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a> +<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>. Il aborda à un lieu +appelé le <i>Puits de Lilybée</i><a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a> +<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>, qui a donné son nom à +la ville bâtie depuis dans le même endroit. Sa première +entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut très-vive, +et la défense ne le fut pas moins, les femmes +même montrant un courage beaucoup au-dessus de +leur sexe. Après une longue résistance, la ville fut prise +d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur exerça +les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni +à l'âge. Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par +la fuite de demeurer dans la ville, après l'avoir démantelée, +et de cultiver les terres, à condition de payer +un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait depuis +242 ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" +name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221"> +(retour) </a> Suivant Éphore, il avait 200,000 +hommes de pied, 4000 cavaliers +(ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée, +seulement 100,000 en tout +(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier +s'accorde avec Xénophon (<i>Hellen.</i> +I, c. 1, § 27).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" +name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222"> +(retour) </a> Il aborda au cap Lilybée, et +campa près du puits de ce nom.--L.</blockquote> + +<p>Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi +d'assaut, après avoir été traitée avec encore plus de +<span class="pagenum"><a name="p195" id="p195">195</a></span> +cruauté, fut entièrement rasée 240 ans après sa fondation. +Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de supplices +à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous +dans l'endroit même où son grand-père avait été tué par +les cavaliers de Gélon, pour apaiser et satisfaire ses +mânes par le sang de ces malheureuses victimes.</p> + +<p>Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. +Toute la ville sortit au-devant de lui, et le reçut au +milieu des cris de joie et des applaudissements.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 13, +p. 201-203, +206-211, 226-231.</span> +Ces heureux succès renouvelèrent le désir et le dessein +qu'avaient toujours eus les Carthaginois de se +rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après, ils +nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il +s'excusait sur son grand âge, et refusait de se charger +de cette guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon, +fils d'Hannon, qui était de la même famille. Les préparatifs +de la guerre furent proportionnés au grand +dessein que les Carthaginois avaient conçu. La flotte +et l'armée se trouvèrent bientôt prêtes, et l'on partit +pour la Sicile. Le nombre des troupes montait, selon +Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon +Éphore, à trois cent mille<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> +<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>. Les ennemis, de leur côté, +s'étaient mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains +avaient envoyé chez tous leurs alliés pour y lever +des troupes, et dans toutes les villes de la Sicile pour +les exhorter à défendre courageusement leur liberté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" +name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223"> +(retour) </a> Timée, presque toujours en opposition +avec Éphore, mérite beaucoup +plus de confiance. L'antiquité +reprochait à ce dernier peu de véracité: +et ce reproche paraît assez +confirmé par les passages que Diodore +cite de lui.--L.</blockquote> + +<p>Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. +C'était une ville puissamment riche, et environnée de +<span class="pagenum"><a name="p196" id="p196">196</a></span> +bonnes fortifications. Elle était située, aussi-bien que +Sélinonte, sur la côte de Sicile qui regarde l'Afrique. +En effet, Annibal commença la campagne par le siége +de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, +il tourna tous ses efforts de ce côté-là, fit faire +des levées et des terrasses qui allaient jusqu'à la hauteur +des murs, et employa à ces ouvrages les décombres et +les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la +ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste +se mit bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand +nombre de soldats, et le général même. Les Carthaginois +crurent que c'était une punition des dieux, qui +vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs +même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la +nuit. On cessa donc de toucher aux tombeaux, on ordonna +des prières selon le rit observé à Carthage, on +immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine, +et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en +l'honneur de Neptune.</p> + +<p>Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs +avantages, se trouvèrent tellement pressés par la famine, +que, se voyant sans espérance et sans ressource, +ils prirent le parti d'abandonner la ville: on marqua la +nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle +fut la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner +leurs maisons, leurs richesses, leur patrie; mais +la vie leur était plus chère que tout le reste. Jamais +spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres, on +voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles +leurs enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur; +mais ce qu'il y eut de plus douloureux fut la nécessité +où l'on se trouva de laisser dans la ville les vieillards et +<span class="pagenum"><a name="p197" id="p197">197</a></span> +les malades, à qui leur état ne permettait ni de fuir ni +de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela, +qui était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous +les soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état +si déplorable.</p> + +<p>Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger +tous ceux qui y étaient restés. Le butin fut immense, +et tel qu'on peut s'imaginer dans une ville des plus +opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille habitants, +et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par +conséquent de pillage. On y trouva un nombre infini de +tableaux, de vases, de statues de toutes sortes (car cette +ville avait un goût exquis pour ces raretés), et entre +autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé à +Carthage.</p> + +<p>Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y +fit passer le quartier d'hiver à ses troupes, pour leur +donner quelque repos, et au commencement du printemps +il en sortit, après avoir ruiné entièrement la ville. +Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours +qu'y mena Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité +à Syracuse. Imilcon termina la guerre par un traité +qu'il fit avec Denys, dont les conditions furent que les +Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la +Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a> +<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>, de +Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui +de Géla et de Camarine, dont les habitants pourraient +demeurer dans leurs villes démantelées, en payant tribut +aux Carthaginois; que les Léontins, les Messéniens, et +tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et conserveraient +<span class="pagenum"><a name="p198" id="p198">198</a></span> +leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les +Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, +après la conclusion de ce traité, retourna à Carthage, +où la peste fit périr un grand nombre de citoyens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" +name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224"> +(retour) </a> Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux peuples +distingués.</blockquote> + +<p><span class="side"> Diod. l. 14, +p. 268-278. +AN. M. 3600 +CARTH. 442. +ROM. 344. +AV. J.C. 404.</span> +Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois +que pour se donner le temps d'affermir son autorité +naissante, et de travailler aux préparatifs de la guerre +qu'il méditait contre eux. Comme il savait combien la +puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien +pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut +merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle +de ses peuples. La réputation de ce prince, le désir de +s'en faire connaître, l'attrait du gain, et la vue des récompenses +qu'il promettait à ceux dont l'industrie se +ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce +qu'il y avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout +genre. Syracuse entière était devenue comme un grand +atelier, où de tous côtés on était occupé à faire des +épées, des casques, des boucliers, des machines de +guerre, et à préparer tout ce qui est nécessaire pour la +construction et pour l'équipement des vaisseaux. L'invention +de ceux à cinq rangs de rames était toute récente: +jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois +rangs de rames, <i>triremes</i>. Denys animait le travail par +sa présence, par des libéralités et des louanges qu'il +savait dispenser à propos, et sur-tout par des manières +populaires et engageantes, moyens encore plus efficaces +que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des +ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui +excellaient dans leur genre<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> +<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" +name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225"> +(retour) </a> «Honos alit artes.»</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p199" id="p199">199</a></span> + +<p>Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents +pays un grand nombre de troupes, il convoqua l'assemblée +des Syracusains, leur exposa son dessein, et leur +représenta que les Carthaginois étaient les ennemis déclarés +des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que +d'envahir toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le +joug toutes les villes grecques, et que, si l'on n'arrêtait +leurs progrès, Syracuse se verrait bientôt elle-même attaquée; +que, s'ils ne faisaient point actuellement d'entreprise, +on devait leur inaction aux ravages que la peste +avait causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable +dont il fallait profiter. Quoique la tyrannie et +le tyran fussent très-odieux aux Syracusains, la haine +contre les Carthaginois l'emporta; et tout le monde, +plus touché des motifs d'une politique intéressée que de +la justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun +sujet de plaintes, sans déclaration de guerre, il abandonna +au pillage et à la fureur du peuple les biens et +la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez grand +nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient +le commerce. On courut de tous côtés dans leurs +maisons; on pilla leurs effets; on prétendit être suffisamment +autorisé pour leur faire souffrir à eux-mêmes +toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles +des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants +du pays; et ce pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité +fut suivi dans toute l'étendue de la Sicile. Ce fut +là comme le signal sanglant de la guerre qu'on leur déclarait. +Denys, après avoir ainsi commencé par se faire +justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour +demander qu'ils rendissent la liberté à toutes les villes +de la Sicile; qu'autrement ils y seraient traités comme +<span class="pagenum"><a name="p200" id="p200">200</a></span> +ennemis. Cette nouvelle y répandit une grande alarme, +sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient.</p> + +<p>Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui +était la place d'armes des Carthaginois en Sicile, et il +poussa vivement ce siége, sans qu'Imilcon, qui commandait +la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit avancer +ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha +des murs les tours à six étages qui étaient portées sur +des roues, et qui égalaient la hauteur des maisons, et de +là il incommodait fort les assiégés par ses catapultes, +machines nouvellement inventées, qui lançaient en +grand nombre et avec grande force des traits et des +pierres contre les ennemis. La ville enfin, après une +longue et vigoureuse résistance, fut prise d'assaut, et +tous les habitants passés au fil de l'épée, excepté ceux +qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna le +pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison +et un gouvernement sûr, retourna à Syracuse.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 14, +p. 279-295. +Justin. l. 19, +c. 2 et 3.</span> +L'année suivante, Imilcon, que les Carthaginois +avaient nommé suffète, revint en Sicile avec une armée +beaucoup plus nombreuse qu'auparavant<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> +<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>. Il aborda à +Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs +autres villes<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> +<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. Animé par ces heureux succès, il marcha +vers Syracuse pour en former le siége, menant ses troupes +de pied par terre, pendant que sa flotte, sous la conduite +de Magon, côtoyait les bords.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" +name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226"> +(retour) </a> De 300,000 hommes de pied, +de 4000 chevaux, et de 400 chariots, +selon Éphore; et seulement +de 100,000 hommes, selon Timée. +(Diod. Sic. XIV, § 54).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" +name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227"> +(retour) </a> Entre autres, Messane qu'il rasa, +et Catane.--L.</blockquote> + +<p>L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. +Plus de deux cents vaisseaux, ornés des dépouilles des +<span class="pagenum"><a name="p201" id="p201">201</a></span> +ennemis, et s'avançant en bon ordre, entrèrent comme +en triomphe dans le grand port, suivis de cinq cents +barques<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> +<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a>. On vit en même temps arriver d'un autre côté +l'armée de terre, composée, selon quelques auteurs, de +trois cent mille hommes de pied et de trois mille chevaux. +Imilcon fit dresser sa tente dans le temple même de +Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades, c'est-à-dire +à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en +étant approché, il présenta la bataille aux habitants, +qui se donnèrent bien de garde de l'accepter. Content +d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de leur faiblesse et +de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne doutant +point que bientôt il ne dût se rendre maître de la +ville, et la regardant déjà comme une proie assurée et +qui ne pouvait lui échapper. Pendant trente jours il fit +le dégât des terres voisines, et ruina tout le pays. Il se +rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les temples +de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp, +il abattit tous les tombeaux qui étaient autour de la +ville, et entre autres celui de Gélon et de Démarète sa +femme, qui était d'une magnificence extraordinaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" +name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228"> +(retour) </a> Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.</blockquote> + +<p>Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée. +Tout l'éclat de ce triomphe anticipé s'évanouit en un +moment, et montra à tous les mortels, dit l'historien, +que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou +tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître +sa faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de +presque toutes les villes de Sicile, s'attendait à mettre +le comble à ses victoires par la prise de Syracuse, la +maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit des +<span class="pagenum"><a name="p202" id="p202">202</a></span> +ravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et +la chaleur, cette année, était très-grande. La contagion +commença par les Africains, qui mouraient à tas, sans +qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait les morts; +mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal +se communiquant promptement, les cadavres demeurèrent +sans sépulture, et les malades sans secours. Cette +peste était accompagnée de symptômes extraordinaires, +de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de déchirements +d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps, +de frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient +sur quiconque venait à leur rencontre, et le mettaient +en pièces.</p> + +<p>Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable +d'attaquer les ennemis. Plus qu'à demi vaincus par +la peste, ils ne firent pas grande résistance. Les vaisseaux +furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi, +ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse, +vieillards, femmes, enfants, sortirent en foule de la ville +pour être témoins d'un événement qui leur paraissait +tenir du miracle. Ils levaient les mains au ciel pour remercier +les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs +de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement +par ces barbares. La nuit étant survenue, chacun +se retira de son côté. Imilcon profita de ce moment de +relâche, et envoya vers Denys pour lui demander la +permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui +lui restait de troupes, en lui offrant trois cents talents<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> +<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>, +qui étaient tout l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir +cette permission que pour les seuls Carthaginois, +<span class="pagenum"><a name="p203" id="p203">203</a></span> +avec lesquels il se sauva de nuit, laissant tous les autres +soldats à la discrétion de l'ennemi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" +name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229"> +(retour) </a> Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.</blockquote> + +<p>Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si +fier quelques moments auparavant, se retira de Syracuse. +Plaignant amèrement son sort, et encore plus +celui de la république, il accusait avec insulte et emportement +les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car +l'ennemi, disait-il, peut bien se réjouir de nos maux, +mais non s'en glorifier. Vainqueurs des Syracusains, la +peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande douleur, et +qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu +à tant de braves guerriers qui étaient morts les armes +à la main; «mais, ajoutait-il, la suite fera connaître si +c'est la crainte de la mort, ou le désir de ramener dans +leur patrie les restes malheureux de mes citoyens, qui +m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.» +En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva +dans une désolation qui ne se peut exprimer, il entra +dans sa maison, en ferma les portes sur lui sans vouloir +y admettre personne, pas même ses enfants; et se donna +la mort par un prétendu courage que les païens admiraient, +mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait +dans le fond un véritable désespoir.</p> + +<p>Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville +infortunée. Les Africains, de tout temps pleins de haine +contre Carthage, mais irrités alors jusqu'à la fureur de +ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à Syracuse, en +les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des forcenés, +sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après +s'être saisis de Tunis, marchent contre Carthage au +nombre de plus de deux cent mille hommes. La ville se +crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un +<span class="pagenum"><a name="p204" id="p204">204</a></span> +effet et comme une suite de la colère des dieux, qui +poursuivait les coupables jusque dans Carthage même. +Comme ses habitants portaient la superstition à l'excès, +sur-tout dans les calamités publiques, on songea avant +tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des +divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer +l'outrage qui leur avait été fait par le pillage de leurs +temples, on leur érigea de magnifiques statues, on leur +donna pour prêtres les personnes les plus qualifiées de +la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes selon +le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir +leur rendre ces déesses propices. Après ce premier +soin, on songea à la défense de la ville. Heureusement +pour les Carthaginois cette armée nombreuse était sans +chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles +provisions, nulles machines de guerre; point de discipline +ni de subordination: chacun voulait commander +ou se conduire à son gré. La division s'étant donc mise +parmi ces troupes, et la famine augmentant tous les +jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son +pays, et délivrèrent Carthage d'une grande alarme.</p> + +<p>Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient +toujours de nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, +leur général, qui était un des deux suffètes, perdit +une grande bataille, où il fut tué<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> +<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>. Les chefs des Carthaginois +demandèrent la paix, qui leur fut accordée +à ces conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes +de la Sicile, et qu'ils paieraient tous les frais de cette +guerre. Ils parurent les accepter; mais, ayant représenté +qu'ils ne pouvaient livrer les villes sans l'ordre +<span class="pagenum"><a name="p205" id="p205">205</a></span> +de leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour +envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour +lever et exercer de nouvelles troupes, à qui l'on donna +pour chef Magon, fils de celui qui venait d'être tué. +Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de mérite +et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que +le temps de la trève fut expiré, il donna une bataille +contre Denys, où Leptine, l'un de ses généraux, fut +tué, et où il demeura sur la place, du côté des Syracusains, +plus de quatorze mille hommes. Le fruit de +cette victoire fut une paix honorable, qui laissait les +Carthaginois en possession de tout ce qu'ils avaient +dans la Sicile, en y ajoutant même quelques places, +et qui leur assignait mille talents pour les frais de la +guerre, c'est-à-dire trois millions de livres<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> +<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" +name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230"> +(retour) </a> Son armée était de 80,000 hommes.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" +name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231"> +(retour) </a> 5,500,000 francs.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Justin. +lib. 2, cap. 5.</span> +Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à l'occasion +d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à +Denys pour lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise, +il fut défendu, par arrêt du sénat, aux +Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la langue +grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun +commerce avec les ennemis, soit par lettre, soit de +vive voix.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 15, +pag. 344.</span> +Carthage eut bientôt après une nouvelle secousse à +essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de +grands ravages. Des terreurs paniques et de violents +transports de frénésie saisissaient tout-à-coup les malades. +Ils sortaient brusquement de leurs maisons les +armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de +la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient +<span class="pagenum"><a name="p206" id="p206">206</a></span> +à leur rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne +voulurent profiter de l'occasion pour secouer +un joug qu'ils portaient avec peine; mais les uns et les +autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance. +Une entreprise que Denys forma en Sicile, dans le +même temps et par les mêmes vues, ne lui réussit pas +mieux. Il mourut quelque temps après, et eut pour +successeur son fils, qui porta le même nom.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 178.</span> +Nous avons déjà rapporté un premier traité conclu +entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un +second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année +de la fondation de Rome, et par conséquent vers le +temps dont nous parlons. Ce second traité contenait +à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté +que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément +compris, et joints aux Carthaginois.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 16, +p. 459-572. +Plut. +in Timol. +AN. M. 3656 +CARTH. 498. +ROM. 400. +AV. J.C. 348.</span> +Après la mort du premier Denys, il y eut de grands +troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été +chassé, s'y rétablit à main armée, et y exerça de grandes +cruautés. Une partie des citoyens implora le secours +d'Icétès, tyran des Léontins, qui était originaire de +Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut très-favorable +aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, +et ils y envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité, +ceux d'entre les Syracusains qui étaient les +mieux intentionnés eurent recours aux Corinthiens, +qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et +qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus +déclarés contre la tyrannie, et les plus vifs défenseurs +de la liberté. Les Corinthiens leur envoyèrent Timoléon. +C'était un homme d'un rare mérite, et qui avait +signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant +<span class="pagenum"><a name="p207" id="p207">207</a></span> +sa patrie du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre +famille. Il partit avec dix vaisseaux seulement, et, +étant arrivé à Rhége, il éluda par un heureux stratagème +la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été +avertis de son départ et de son dessein par Icétès, +voulaient l'empêcher de passer en Sicile.</p> + +<p>Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. +Avec cette poignée de gens, il marche hardiment au +secours de Syracuse. Sa petite troupe se grossit à mesure +qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient dans un +étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils +voyaient les Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la +ville; Denys, de la citadelle. Heureusement, dès que +Timoléon fut arrivé, Denys, qui était sans ressource, +lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les +troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva +par son moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter +adroitement aux soldats étrangers, qui, selon le +défaut que nous avons remarqué dans le gouvernement +de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de +Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce, +qu'il était bien étrange que des Grecs travaillassent à +rendre les barbares maîtres de la Sicile, d'où ils passeraient +bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on +s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin +uniquement pour établir Icétès tyran à Syracuse? Ces +discours s'étant répandus dans le camp, Magon fut saisi +de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un prétexte +pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes +à le trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du +port, et cingla vers Carthage. Icétès, après son départ, +ne put pas tenir long-temps contre les Corinthiens: +<span class="pagenum"><a name="p208" id="p208">208</a></span> +ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la ville.</p> + +<p>Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son +procès. Il prévint le supplice par une mort volontaire. +Son corps fut attaché à une potence, et exposé en +spectacle au peuple. <span class="side"> Plut. in +Timoleone, +p. 248-250.</span> On leva de nouvelles troupes, et +l'on fit partir pour la Sicile une flotte plus nombreuse +encore que la précédente. Elle était composée de deux +cents vaisseaux, sans compter mille barques de transport; +et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille +hommes. Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite +d'Amilcar et d'Annibal, et résolurent d'aller d'abord +attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les attendit pas, +et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était +si grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y +étaient, il n'y eut que trois mille Syracusains qui le +suivirent, et quatre mille étrangers; encore de ces derniers +il y en eut mille qui, par crainte, l'abandonnèrent +dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant +exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment +pour le salut et la liberté de leurs alliés, il les mena +contre l'ennemi, dont il savait que le rendez-vous était +près d'une petite rivière appelée Crimise. Il paraissait +de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec +quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, +et mille chevaux; mais Timoléon, qui savait que la +bravoure conduite par la prudence l'emporte sur le +nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui +paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et +qui demandaient avec ardeur qu'on les menât contre +l'ennemi. L'événement justifia ses vues et son espérance. +La bataille se donna: les Carthaginois furent mis en +déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommes +<span class="pagenum"><a name="p209" id="p209">209</a></span> +de tués, parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens +de Carthage, ce qui causa dans cette ville un grand +deuil et une grande consternation. Leur camp fut pris, +et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un +grand nombre de prisonniers.</p> + +<p><span class="side"> Plut. pag. +248-250.</span> +Timoléon, avec les nouvelles de sa victoire, envoya +à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent parmi +le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée +de tous les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la +seule de toutes les villes de Grèce où les plus beaux +temples étaient ornés, non de dépouilles grecques, ni +d'offrandes teintes encore du sang de la nation, et dont +la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, +mais de dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, +faisaient connaître en même temps et le courage +et la reconnaissance religieuse de ceux qui les avaient +remportées: car elles disaient <i>que les Corinthiens, et +Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug +des Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile, +avaient appendu ces armes dans les temples pour en +rendre aux dieux des actions de graces immortelles</i>.</p> + +<p>Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi +les troupes étrangères pour achever de piller et de ravager +toutes les terres des Carthaginois, s'en retourna à +Syracuse. En arrivant, il bannit de la Sicile les mille +soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les fit +sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en +tirer d'autre vengeance.</p> + +<p>Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise +de plusieurs villes, ce qui obligea les Carthaginois à +demander la paix.</p> + +<p>Autant que les apparences du succès les rendaient +<span class="pagenum"><a name="p210" id="p210">210</a></span> +prompts à faire de grands efforts et à mettre sur pied +de puissantes armées de terre et de mer, et que la prospérité +leur faisait user de la victoire avec insolence et +avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait +dans le découragement, leur faisait perdre tout d'un +coup de vue toutes leurs ressources, et leur inspirait la +bassesse d'aller demander quartier à des ennemis peu +considérables, et d'en accepter sans honte les conditions +les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur +imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne +tiendraient que les terres qui étaient au-delà du fleuve +Halycus<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a> +<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>; qu'ils laisseraient la liberté à tous ceux du +pays d'aller s'établir à Syracuse avec leurs familles et +leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les tyrans +ni alliance ni intelligence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" +name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232"> +(retour) </a> Cette rivière n'est pas loin +d'Agrigente; elle est nommée <i>Lycus</i> +dans Diodore [XVI, § 82] et dans +Plutarque [in <i>Timol.</i>, p. 252 D.]; +mais on croit que c'est une faute. + +<p>= Cela est certain. Diodore donne +ailleurs le vrai nom de cette rivière +(XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, +§ 1).--L.</p></blockquote> + +<p><span class="side"> Justin. +lib. 21, c. 4.</span> +Il paraît que c'est à peu près dans le temps dont nous +venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans +Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, +forma le dessein de se rendre maître de la république, +en faisant périr tout le sénat. Il choisit pour cette +cruelle exécution le jour même des noces de sa fille, où +il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les +faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On +n'osa pas punir un crime si horrible, tant était grand le +crédit du coupable; on se contenta de le prévenir et de +le détourner par un décret qui défendait en général la +trop grande magnificence des noces, et mettait certaines +bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant que +<span class="pagenum"><a name="p211" id="p211">211</a></span> +la ruse lui avait mal réussi, il songea à employer la force +ouverte en armant tous les esclaves. Il fut encore decouvert; +et, pour éviter la punition, il se retira avec +vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement +fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte +les Africains et le roi des Maures, mais en vain. Il fut +pris et conduit à Carthage. Après qu'on l'eut battu de +verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa les bras et +les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on +attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. +Ses enfants et tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris +aucune part à sa conspiration, en eurent à son supplice. +On les condamna tous à la mort, afin de ne laisser personne +dans sa famille en état ou d'imiter son crime, ou +de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage: +toujours sévère et excessive dans ses punitions, elle les +portait aux dernières rigueurs, et les étendait jusque +sur les innocents, sans consulter ni l'équité, ni la modération, +ni la reconnaissance.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 19, +p. 651-656, +710-712-737 +743-760. +Justin. l. 2, +cap. 116. +AN. M. 3685 +CARTH. 527. +ROM. 429. +AV. J.C. 319.</span> +J'ai maintenant à parler des guerres que soutinrent +les Carthaginois, tant dans la Sicile que dans l'Afrique +même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années, +leur donna beaucoup d'exercice.</p> + +<p>Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure +et d'une condition très-basse. Soutenu d'abord par les +forces des Carthaginois, il avait envahi la souveraine +autorité dans Syracuse, et en était devenu le tyran. +Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises, +et Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui +mettait la paix dans la Sicile. Mais il n'en garda pas +long-temps les conditions et il se déclara bientôt contre +les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite d'Amilcar, +<span class="pagenum"><a name="p212" id="p212">212</a></span> +remportèrent sur lui une victoire<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> +<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a> considérable, +après laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse. +Les Carthaginois l'y poursuivirent, et formèrent +le siège de cette importante place, dont la prise devait +les rendre maîtres de toute la Sicile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" +name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233"> +(retour) </a> C'était proche du fleuve et de la +ville d'Hymère.</blockquote> + +<p>Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, +et qui d'ailleurs se voyait abandonné par tous les alliés +à cause de sa cruauté inouïe, conçut un dessein si +hardi et si impraticable selon toutes les apparences, +que, même après l'exécution et le succès, il paraît +encore presque incroyable: c'était de porter la guerre +en Afrique, et d'aller assiéger Carthage, lui qui ne +pouvait ni se défendre en Sicile, ni soutenir le siége +de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas +moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à +personne sur son dessein, et se contenta de déclarer au +peuple qu'il avait imaginé un moyen sûr de le tirer du +péril où il était; qu'il ne s'agissait que de supporter +avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités +du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne +pourraient se résoudre à prendre ce parti la liberté de +sortir de la ville. Il n'en sortit que seize cents personnes. +Il y laissa son frère Antandre, avec assez de troupes +et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda +la liberté à tous les esclaves qui étaient en âge de porter +les armes, et, après leur avoir fait prêter serment, +il les joignit à ses troupes. Il n'emporta que cinquante +talents<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a> +<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a> pour les besoins présents, bien assuré de trouver +dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire. +Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe +<span class="pagenum"><a name="p213" id="p213">213</a></span> +et Héraclide, sans qu'aucun sût où la flotte devait faire +voile. Ils croyaient tous qu'on les mènerait dans l'Italie +ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, ou +vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, +pour en faire le dégât. Les Carthaginois, surpris +d'un départ si inopiné, se mirent en état de l'empêcher; +mais Agathocle se déroba à leur poursuite, et prit le +large.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" +name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234"> +(retour) </a> Cinquante mille écus. += 257,000 francs.--L.</blockquote> + +<p>Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé +en Afrique. Là, ayant assemblé ses troupes, il leur exposa +ses raisons en peu de mots. Il leur représenta que +l'unique moyen de délivrer leur patrie était de porter la +guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui +étaient aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis +et énervés par les délices d'une vie oisive et voluptueuse; +que les habitants du pays, accablés du joug +d'une servitude également dure et honteuse, au premier +bruit de leur arrivée, viendraient en foule se +joindre à eux; que la hardiesse seule de leur projet +déconcerterait les Carthaginois, qui ne s'attendaient à +rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin +jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne +ferait plus d'honneur que celle-ci, puisque toutes les +richesses de Carthage seraient la récompense des vainqueurs, +et que tous les siècles parleraient avec éloge +et avec admiration de leur courage. Tous les soldats, +se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à +son discours. Une seule chose les inquiétait, c'était +l'éclipse de soleil qui était arrivée précisément à leur +départ. Les peuples alors, même les plus policés, connaissaient +peu la cause de ces phénomènes extraordinaires +de la nature, et étaient accoutumés par leurs +<span class="pagenum"><a name="p214" id="p214">214</a></span> +devins à en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, +qui servaient souvent à régler les plus grandes +entreprises. Agathocle rassura ses soldats en leur faisant +entendre que ces sortes de defaillances des astres +marquaient toujours un changement dans l'état présent; +qu'ainsi le bonheur des Carthaginois allait prendre +fin, et qu'il passerait de leur côté.</p> + +<p>Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque +dans le même temps une seconde entreprise encore +plus hardie et plus hasardeuse que n'avait été la première, +par laquelle il les avait transportés en Afrique; +ce fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait +amenes. Plusieurs raisons le déterminèrent à prendre +un parti si extrême. Il n'avait aucun bon port en +Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les +Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas +manque de venir bientôt s'emparer sans résistance de +sa flotte: s'il avait laissé tout ce qu'il fallait de troupes +pour la defendre, il aurait trop affaibli son armée, +d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état +de tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, +qui dépendait uniquement d'un succès prompt et +éclatant; enfin, il voulait mettre ses soldats dans la +nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre ressource +que la victoire. Il fallait bien du courage pour +prendre une telle résolution. Il y avait préparé les officiers, +qui lui étaient tous dévoués, et suivaient en +tout ses impressions. On le vit donc paraître tout d'un +coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et +un habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se +prépare à une cérémonie de religion. Alors prenant la +parole: «Lorsque nous partîmes de Syracuse, dit-il, et +<span class="pagenum"><a name="p215" id="p215">215</a></span> +que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans cette +funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à +Cérès, divinités protectrices de la Sicile, et je leur +promis, si elles nous délivraient d'un danger si pressant, +de brûler en leur honneur tous nos vaisseaux +dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, +à m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien +nous dédommager de ce sacrifice.» En même temps, +le flambeau à la main, il s'avance à grands pas vers le +vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous +les officiers en font autant chacun de leur côté, et sont +suivis du soldat. Les trompettes sonnaient de toutes +parts, et toute l'armée retentissait de cris de joie et +d'applaudissements. En un moment la flotte fut brûlée. +On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir +sur la proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle +et impétueuse les avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils +furent un peu revenus à eux-mêmes, et que, mesurant +dans leur esprit cette vaste étendue de mer qui les séparait +de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, +sans ressource et sans aucun moyen d'en sortir, +une noire tristesse et un morne silence succédèrent à +ces marques de joie et à ces acclamations qui avaient +été générales dans toute l'armée.</p> + +<p>Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. +Il conduisit sur-le-champ son armée vers une +place qu'on appelait <i>la Grande-Ville</i><a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> +<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>, qui était du domaine +de Carthage. Le pays qui y conduisait était le lieu +du monde le plus délicieux et le plus agréable à la vue. +On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées +<span class="pagenum"><a name="p216" id="p216">216</a></span> +de ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes +de troupeaux; des maisons de campagne bâties avec une +magnificence extraordinaire; de belles avenues plantées +d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute espèce; +des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un +soin et une propreté qui faisait plaisir à l'œil. Cette vue +ranima les soldats: ils arrivèrent pleins de courage à la +Grande-Ville, qu'ils emportèrent d'emblée, et s'y enrichirent +du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne fit +pas plus de résistance: cette place n'était pas fort +éloignée de Carthage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" +name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a href="#footnotetag235"> +(retour) </a> <i>Mégalopolis</i>: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme ceux de +<i>Néapolis</i>, <i>Tripolis</i>, etc.--L.</blockquote> + +<p>L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi +était dans le pays, et avançait à grandes journées vers +la ville. L'arrivée d'Agathocle fit conclure que les armées +des Carthaginois avaient été défaites devant Syracuse, +et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court +en desordre dans la place publique: le sénat s'assemble +à la hâte et tumultuairement. On délibère sur les moyens +de sauver la ville. Il n'y avait point de troupes sur pied +qu'on pût opposer à l'ennemi, et le danger présent ne +permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever à +la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après +bien des avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes +monta à quarante mille hommes d'infanterie, mille chevaux +et deux mille chariots armés en guerre. On en +donna le commandement à Hannon et à Bomilcar, +quoique, par des intérêts de famille, ils fussent divisés +entre eux. Ils marchèrent aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant +atteint, rangèrent leur armée en bataille. Les troupes +d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze mille +hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude. +Hannon, avec sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes +<span class="pagenum"><a name="p217" id="p217">217</a></span> +carthaginoises), soutint long-temps les Grecs, et les +enfonça même quelquefois; mais enfui, accablé d'une +grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort. +Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des +raisons secrètes et personnelles de ne pas procurer la +victoire à sa patrie. Ainsi il jugea à propos de se retirer +avec ses troupes, et il fut suivi du reste de l'armée, qui +se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi. Agathocle, +après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint +sur ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y +trouva vingt mille paires de menottes, dont ils s'étaient +fournis, comptant sûrement qu'ils feraient beaucoup de +prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise d'un grand +nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants +du pays qui se joignirent au vainqueur.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 28, +n. 43.</span> +Cette descente d'Agathocle en Afrique fit naître sans +doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la +même république, et en partant du même lieu, une +semblable entreprise. Aussi, en répondant à Fabius, +qui taxait de témérité le dessein qu'il avait de porter +la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de +citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent +l'unique moyen de se débarrasser d'un ennemi trop +pressant, c'est de passer dans son pays, et qu'on se sent +un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.</p> + +<p><span class="side"> Diod. l. 17, +p.519 Quint. +Curt. lib. 4, +cap. 3.</span> +Pendant que les Carthaginois étaient ainsi pressés +par leurs ennemis, ils reçurent une ambassade de Tyr. +Elle venait implorer leur secours contre Alexandre-le-Grand, +qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il +assiégeait depuis long-temps<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> +<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>. L'extrémité où étaient +<span class="pagenum"><a name="p218" id="p218">218</a></span> +réduits leurs compatriotes (car ils les appelaient ainsi) +les toucha aussi vivement que leur propre danger. Étant +hors d'état de les secourir, ils se crurent au moins obligés +de les consoler, et députèrent vers eux trente de +leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur +où ils étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes +dans un besoin si pressant. Les Tyriens, déchus de +l'unique espérance qui leur restait, ne perdirent pourtant +point courage. Ils remirent entre les mains de +ces députés leurs femmes, leurs enfants et tous les +vieillards de la ville; et, délivrés d'inquiétude pour ce +qu'ils avaient de plus cher au monde, ils ne songèrent +plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout +événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec +toutes les marques possibles d'amitié, et rendit à des +hôtes si chers et si dignes de compassion tous les services +qu'ils auraient pu attendre des pères les plus +affectionnés et des mères les plus tendres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" +name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236"> +(retour) </a> Le fait peut être vrai; mais le +synchronisme est faux. La prise de Tyr +par Alexandre est de l'an 330 avant +J.C. et le siège de Carthage par Agathocle +est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16 ans. +Quinte-Curce a +fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.</blockquote> + +<p>Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les +Carthaginois pendant que les Syracusains ravageaient +l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés jusqu'aux portes +de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre +l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr, +qui lui est antérieur de plus de vingt ans.</p> + +<p>Elle songea en même temps à chercher un remède +aux maux dont elle était elle-même accablée. On regarda +l'état présent de la république comme un effet de +la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement +méritée, sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard +desquelles on avait manqué aux devoirs prescrits par la +<span class="pagenum"><a name="p219" id="p219">219</a></span> +religion, et observés autrefois avec beaucoup d'exactitude. +C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne +que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où +elle tirait son origine, la dîme de tous les revenus de +la république, et d'en faire une offrande à Hercule, le +patron et le protecteur des deux villes. Le domaine, et +par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté +considérablement depuis un certain temps, on avait diminué +la portion du dieu, et il s'en fallait bien qu'on +lui envoyât la dîme en entier. Le scrupule les saisit: ils +reconnurent et avouèrent publiquement leur mauvaise +foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute, +ils envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de +petites chapelles des dieux, toutes d'or, dont le prix +montait à une grande somme.</p> + +<p>Un autre violement de la religion, qui ne parut pas +moins considérable à leur superstition inhumaine que +le premier, causa aussi de grands scrupules. Anciennement +on immolait à Saturne les enfants des meilleures +maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué +de rendre à cette divinité tous les honneurs qu'ils +lui croyaient dus, et d'avoir usé de fraude et de mauvaise +foi à son égard en offrant à la place des enfants +de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, +qu'on achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange +impiété, on immola à ce dieu sanguinaire deux cents +enfants tirés des plus nobles maisons de la ville; et plus +de trois cents personnes, qui se sentaient coupables d'un +crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour +éteindre par leur sang la colère des dieux.</p> + +<p>Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en +Sicile pour lui porter les nouvelles de ce qui était arrivé +<span class="pagenum"><a name="p220" id="p220">220</a></span> +en Afrique, et le presser d'envoyer du secours. Il donna +ordre aux députés de garder un profond silence sur la +victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire, +assurant que ce général avait été entièrement +défait avec toutes ses troupes, et que sa flotte avait été +prise par les Carthaginois; et, pour confirmer ce bruit, +il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu +soin de lui envoyer. On ne douta point dans la ville +que cette nouvelle ne fût vraie: le grand nombre songeait +déjà à se rendre et à capituler, lorsqu'une galère +à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à la +hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine +et sans danger, jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la +victoire d'Agathocle se répandit bientôt dans toute la +ville, et rendit la joie et le courage à tous les habitants. +Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville <span class="side"> Diod. pag. +767-769.</span> +d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le siége, et +envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque +temps après, ayant repris le siége, et croyant surprendre +les Syracusains en les attaquant de nuit, son +dessein fut découvert, et il tomba vif entre les mains +des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices. +La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle. +Il s'approcha aussitôt du camp des ennemis, et y répandit +une consternation générale en leur montrant la tête +de ce commandant, qui leur marquait en quel état +étaient leurs affaires de Sicile.</p> + +<p><span class="side"> Diod. +p. 779-781. +Justin. +lib. 22, c. 7.</span> +Aux ennemis étrangers s'en joignit un domestique, +plus dangereux et plus à craindre que les autres: c'était +Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la +première magistrature. Il songeait depuis long-temps +à se faire tyran dans Carthage, et à s'y procurer une +<span class="pagenum"><a name="p221" id="p221">221</a></span> +autorité souveraine. Il crut que les troubles présents lui +en offriraient une occasion favorable. Il entre donc dans +la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens +complices de sa révolte, et par une troupe de soldats +étrangers, il se fait déclarer tyran, et commence en effet +à montrer qu'il l'était véritablement, en égorgeant sans +pitié tout ce qu'il rencontre de citoyens dans les rues. +Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on crut +d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison: +mais, lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar, +la jeunesse s'arma pour repousser le tyran, et du haut +des toits on accabla ses gens de traits et de pierres. +Quand il vit une armée en forme marcher contre lui, +il se retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le +dessein de s'y bien défendre, et de vendre chèrement +sa vie. Pour épargner le sang des citoyens, on leur fit +promettre à tous, sans exception, une amnistie générale, +s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette +condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar +leur chef. Les Carthaginois, sans avoir égard à leur +serment, le condamnèrent à mort, et l'attachèrent à +une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels supplices. +Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il +harangua le peuple, et se crut en droit de lui reprocher +avec force son injustice, son ingratitude et sa perfidie, +en faisant le dénombrement de beaucoup d'illustres +généraux dont il avait payé les services par une mort infâme. +Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.</p> + +<p><span class="side"> Diod. pag. +777-779, +et 791-802. +Justin. l. 22, +c. 7 et 8.</span> +Agathocle avait engagé dans son parti un puissant +roi de Cyrène, nommé Ophellas, dont il avait flatté +l'ambition par de magnifiques espérances, en lui faisant +entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui +<span class="pagenum"><a name="p222" id="p222">222</a></span> +laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands +crimes ne lui coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir +tirer quelque utilité, dès que ce prince lui eut +amené son armée, il le fit périr par une perfidie sans +exemple, afin de se rendre maître de ses troupes. +Plusieurs peuples étaient entrés dans son alliance. Il +avait sous son pouvoir un grand nombre de places +fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il crut +devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant +laissé le commandement des troupes à son fils Archagathe. +Sa renommée et le bruit de ses conquêtes l'y +avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé, +plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises +nouvelles qu'il reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y +retourner. Son absence avait tout changé; et, quelque +effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses affaires. Toutes +ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains +avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de +ses troupes; ce qui lui en restait n'était pas en état de +tenir tête aux Carthaginois, et il ne pouvait les transporter +en Sicile, parce qu'il manquait de vaisseaux, et +que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait +espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il +avait insultés d'une manière si outrageante, étant le +premier qui eût osé faire une descente dans leur pays. +Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à sauver sa +vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son +armée, et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait +à la boucherie, il se déroba par la fuite aux maux qui +le menaçaient, et arriva avec un petit nombre de personnes +à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis, +égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même +<span class="pagenum"><a name="p223" id="p223">223</a></span> +fit bientôt après une fin misérable, et termina +par une mort cruelle une vie remplie de crimes<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a> +<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" +name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237"> +(retour) </a> Il mourut empoisonné par Méganon +qui fit aussi massacrer Archagathe, +fils d'Agathocle, et voulut +ensuite usurper l'autorité à Syracuse.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Justin l. 21, +cap. 6.</span> +On peut aussi placer ici un autre fait rapporté par +Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand +fit craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner +ses armes du côté de l'Afrique. Le malheur de Tyr, +d'où ils tiraient leur origine, et qu'il venait de détruire; +l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait bâtie sur les +confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer +à Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues +de ce prince, qui ne mettait point de bornes +ni à son ambition, ni à son bonheur, tout cela leur +donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses sentiments +et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus, +feignant d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales +de ses ennemis, passa dans le camp d'Alexandre, à +qui il fut présenté, par le moyen de Parménion, et lui +offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut +plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas +de mander à ses compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir. +Cependant, quand il fut revenu à Carthage, +après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un traître +qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une +sentence qui prouvait également l'ingratitude et la +cruauté des Carthaginois.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 180. +AN. M. 3727 +CARTH. 569. +ROM. 471. +AV. J.C. 277.</span> +Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois +soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire. +Les Romains, à qui les desseins de ce prince ambitieux +n'étaient pas inconnus, pour se fortifier contre les entreprises +qu'il pourrait faire en Italie, avaient renouvelé +<span class="pagenum"><a name="p224" id="p224">224</a></span> +leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté, +ne craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On +ajouta aux conditions des traités précédents qu'en cas +de guerre de la part de Pyrrhus les deux peuples se +prêteraient mutuellement du secours.</p> + +<p><span class="side"> Justin. l. 18, +cap. 2.</span> +La prévoyance des Romains n'avait pas été vaine. +Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta +plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence +du dernier traité, se crurent obligés de secourir les +Romains, et leur envoyèrent une flotte de six-vingts +vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant +été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que +ses maîtres prenaient à la guerre qu'ils avaient appris +qu'on leur suscitait, et il leur offrit ses services. Le sénat +témoigna sa reconnaissance pour la bonne volonté des +Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point +leur secours.</p> + +<p><span class="side"> Ibid.</span> +Magon, quelques jours après, se transporta près de +Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au +nom des Carthaginois, mais en effet pour le sonder et +pour pressentir ses desseins au sujet de la Sicile, où +le bruit commun était qu'il avait résolu de passer. Ils +craignaient également que Pyrrhus ou les Romains ne +prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y +fissent passer des troupes.</p> + +<p>En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque +temps par les Carthaginois, avaient envoyé députés sur +députés vers Pyrrhus pour le presser de venir à leur +secours. Ce prince avait une raison particulière de +prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa, +fille d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre. +Il partit enfin de Tarente, passa le détroit, et +<span class="pagenum"><a name="p225" id="p225">225</a></span> +entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord y furent si rapides, +qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois, qu'une +seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais +il fut bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de +résistance; et d'ailleurs on le pressait de retourner en +Italie, où sa présence était absolument nécessaire. Elle +ne l'était pas moins en Sicile; et, dès qu'il en fut sorti, +elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit cette +île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. <span class="side"> Plut. +in Pyrrh. +pag. 398.</span> Quand +il se fut embarqué, tournant les yeux vers la Sicile:<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a> +<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a> +<i>Oh! le beau champ de bataille</i>, dit-il à ceux qui +étaient autour de lui, <i>que nous laissons là aux Carthaginois +et aux Romains</i>! Et sa prédiction se vérifia +bientôt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" +name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238"> +(retour) </a> Ὁίαν ἀπολείποµεν, ὦ φίλοι, Καρχηδονίοις +καὶ Ῥωµαίοις παλαίσραν. +Le mot grec est beau. En effet, +la Sicile fut comme <i>une palestre</i> où +les Carthaginois et les Romains +s'exercèrent dans le métier de la +guerre, et semblèrent, pendant plusieurs +années, <i>lutter</i> les uns contre +les autres.</blockquote> + +<p>Après son départ, la première magistrature de Syracuse +fut déférée à Hiéron; et dans la suite on lui +accorda d'un commun consentement le nom et l'autorité +de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. +Il fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, +et remporta sur eux plusieurs avantages; mais +des intérêts communs réunirent les Carthaginois et les +Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait +à paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux +autres de vives et de justes alarmes: c'étaient les Romains, +qui, débarrassés de tous les ennemis qu'ils +avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même, +se virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors, +<span class="pagenum"><a name="p226" id="p226">226</a></span> +et d'y jeter les fondements de cette vaste domination, +dont il est vraisemblable que dès-lors ils avaient conçu +l'idée et formé le projet. La Sicile était trop à leur bienséance +pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent +avidement une occasion favorable d'y passer, qui se +présenta pour-lors à eux, et qui causa leur rupture +avec les Carthaginois, et donna lieu à la première +guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au +long, en rapportant les causes de cette guerre.</p> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h3>CHAPITRE II.</h3> + +<h5>HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE<br> + +PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION.</h5> + +<p>Le plan que je me suis proposé ne me permet pas +d'entrer dans un détail exact des guerres entre Rome +et Carthage, ce qui appartient plutôt à l'histoire romaine, +à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si +ce n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai +donc que ce qui me paraîtra le plus propre à donner +une juste idée de la république dont j'entreprends +de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde +les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé +de plus important en Sicile, en Espagne et en Afrique; +ce qui ne laisse pas d'avoir une assez grande étendue.</p> + +<p>J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre +punique jusqu'à la destruction de Carthage, il s'était +écoulé cent dix-huit ans. Tout ce temps peut se diviser +en cinq parties, ou cinq intervalles.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p227" id="p227">227</a></span> + +<pre> +I. La première guerre punique dure vingt-quatre ans. 24 +II. L'intervalle entre la première et la seconde guerre + punique est aussi de vingt-quatre ans. 24 +III. La seconde guerre punique dure dix-sept ans. 17 +IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième est de + quarante-neuf ans. 49 +V. La troisième guerre punique, terminée par la destruction + de Carthage, ne dure que quatre ans et quelques mois. 4 + ---- + 118 +</pre> + +<h4>ARTICLE PREMIER.</h4> + +<p class="mid"><i>Première guerre punique.</i></p> + +<p>Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique. +Des soldats campaniens, qui étaient à la solde <span class="side"> Polyb. lib. 1 +pag. 5.</span> +d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis +dans la ville de Messine, égorgèrent bientôt après une +partie des citoyens, chassèrent les autres, épousèrent +leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et demeurèrent +seuls maîtres de cette place, qui était fort importante. +Ils prirent le nom de <i>Mamertins</i><a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> +<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. <span class="side"> AN. M. 3724 +ROM. 468. +AV. J.C. 280.</span> A leur +exemple, et par leur secours, une légion romaine<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> +<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a> +traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis +de Messine, à l'autre côté du détroit; et ces deux +<span class="pagenum"><a name="p228" id="p228">228</a></span> +villes perfides, se soutenant mutuellement dans la suite, +se rendirent formidables à leurs voisins, sur-tout celle +de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup +d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, +qui étaient maîtres d'une partie de la Sicile. Dès +que les Romains se virent délivrés des ennemis qu'ils +avaient eus jusque-là sur les bras, et surtout de Pyrrhus, +ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens, qui +s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si +cruelle depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et +tuèrent pendant l'attaque la plus grande partie des habitants, +que le désespoir avait fait combattre jusqu'à la +mort. Il n'en resta que trois cents, qui furent conduits +à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans +la place publique, furent tous décapités. La vue des Romains, +dans cette exécution sanglante, était de justifier +auprès des alliés leur bonne foi et leur innocence. Rhége, +sur-le-champ, fut restituée à ses véritables maîtres. +Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la +chûte de leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient +soufferts de la part des Syracusains, qui venaient de +choisir Hiéron pour leur roi, crurent devoir songer à +leur sûreté; mais la division se mit parmi les habitants. +Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les +autres appelèrent à leur secours les Romains, résolus +de leur livrer la ville.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" +name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239"> +(retour) </a> Selon Festus, ce nom venait du +mot <i>Mamers</i> qui, dans la langue +campanienne, signifie <i>Mars</i>.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" +name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240"> +(retour) </a> Cette légion était composée de +<i>Campaniens</i>, commandés par Décius +Jubellus <i>Campanien</i>. Ce fait +n'est pas indifférent. Il explique la +révolte de la légion, de concert avec +les Mamertins de Messine.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 9-11.</span> +L'affaire fut mise en délibération dans le sénat romain, +qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y +trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux +et indigne de la vertu romaine de prendre ouvertement +la défense de traîtres et de perfides, qui étaient précisément +dans le même cas que ceux de Rhége, qu'on +<span class="pagenum"><a name="p229" id="p229">229</a></span> +venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était +de la dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois, +qui, non contents des conquêtes qu'ils avaient +faites en Afrique et en Espagne, s'étaient encore rendus +maîtres de presque toutes les îles de la mer de Sardaigne +et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement +de la Sicile entière, si on leur abandonnait Messine: +or, de là en Italie la distance n'était pas grande; et +c'était en quelque sorte inviter un ennemi si puissant à +y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces raisons, +quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer +le sénat à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs +d'honneur et de justice l'emportèrent ici sur ceux de +l'intérêt et de la politique. <span class="side"> AN. M. 3741 +CARTH. 583. +ROM. 485. +AV. J.C. 263. +Front. [Strateg. +I. 4. 11.]</span> Mais le peuple ne fut pas si +délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce sujet, il fut +résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius +Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa +hardiment le détroit, après avoir trompé par une +ingénieuse ruse la vigilance du général des Carthaginois. +Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force, furent +chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise +entre les mains du consul. Les Carthaginois firent +pendre leur chef pour avoir livré si facilement la citadelle, +et ils se préparèrent à assiéger la ville avec toutes +leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le consul, +les ayant battus séparément, fit lever le siége et +ravagea impunément tout le pays voisin, les ennemis +n'osant plus paraître devant lui. Ce fut là la première +expédition des Romains hors de l'Italie.</p> + +<p>On doute<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> +<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a> si les motifs qui portèrent les Romains à +<span class="pagenum"><a name="p230" id="p230">230</a></span> +passer en Sicile étaient bien purs et bien conformes à la +justice. Quoi qu'il en soit, leur passage en Sicile, et le +secours donné à ceux de Messine, est comme le premier +pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de +gloire et de grandeur où ils parvinrent dans la suite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" +name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241"> +(retour) </a> M. le chevalier Folard examine +cette question dans ses Remarques +sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.) + +<p>= Quel doute peut-il y avoir sur les +motifs de la conduite des Romains +en cette occasion? Évidemment c'est +l'ambition qui l'a emporté sur la justice. +Polybe convient lui-même de +tous les reproches qu'on peut leur +faire (III, c. 26, §6).--L.</p></blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 15-19.</span> +Hiéron s'étant accommodé avec les Romains, et ayant +fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent tous +leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses +armées. Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. <span class="side"> AN. M. 3743. +ROM. 487.</span> +Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de +sept mois et le gain d'une bataille, ils se rendirent +maîtres de la ville.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 20.</span> +Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la +conquête d'une place si importante, ils sentirent bien +que, tant que les Carthaginois demeureraient maîtres +de la mer, les villes maritimes de l'île se déclareraient +toujours pour eux, et que jamais ils ne pourraient venir +à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient avec +peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant +que l'Italie était infestée par les fréquentes incursions +de l'ennemi. Ils songèrent donc pour la première +fois à bâtir une flotte et à disputer l'empire de la mer +aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et pouvait +sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage +et la grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient +pas alors une seule felouque en propre; et, pour passer +d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés d'emprunter +des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage +de la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent +<span class="pagenum"><a name="p231" id="p231">231</a></span> +construire des bâtiments; ils ne connaissaient pas même +la forme des quinquérèmes, c'est-à-dire des galères à +cinq rangs de rames, qui faisaient alors la force principale +des flottes. Mais heureusement, l'année précédente, +ils en avaient pris une, qui leur servit de modèle. +Ils se mirent donc, avec une ardeur et une industrie +incroyables, à en bâtir de pareilles; et, pendant qu'ils +étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait +des rameurs, on les formait à une manœuvre qui +jusque-là leur avait été absolument inconnue; et, assis +sur des bancs au bord de la mer, dans le même ordre +qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, +comme s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et +qu'ils eussent eu en main des rames, à s'élancer en arrière +en retirant leurs bras, puis à les repousser en +avant pour recommencer le même mouvement, et cela +tous ensemble, de concert, et dans le même instant, +dès qu'on leur en donnait le signal. On construisit, dans +l'espace de deux mois, cent galères à cinq rangs de +rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé +pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux +mêmes, la flotte se mit en mer, et alla chercher l'ennemi. +Elle était commandée par le consul Duilius.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 22. +AN. M. 3745 +ROM. 489.</span> +Quand on fut à la vue des Carthaginois, près des +côtes de Myle, on se prépara au combat. Comme les +galères des Romains, construites grossièrement et à la +hâte, n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils +suppléèrent à cet inconvénient par une machine<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a> +<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a> qui +fut inventée sur-le-champ, et que depuis on a appelée +<span class="pagenum"><a name="p232" id="p232">232</a></span> +<i>corbeau</i>, par le moyen de laquelle ils accrochaient les +vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et +en venaient aussitôt aux mains. On donna le signal du +combat. La flotte des Carthaginois était composée de +cent trente vaisseaux, et commandée par Annibal<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> +<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>. +Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait +appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris +pour des ennemis à qui la marine était absolument +inconnue, et qui n'oseraient pas sans doute les attendre, +s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour +recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. +Ils furent pourtant un peu étonnés de ces machines +qu'ils voyaient élevées sur la proue de chaque vaisseau, +et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le furent +bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout +d'un coup, et lancées avec force contre leurs vaisseaux, +les accrochèrent malgré eux, et, changeant la forme +du combat, les obligèrent à en venir aux mains, comme +si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque +des Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois +perdirent quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était +celui du général, qui se sauva avec peine dans une +chaloupe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" +name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242"> +(retour) </a> Polybe fait une description fort +détaillée de cette machine. Il y a +plusieurs sortes de corbeaux. On +peut voir la dissertation de M. Folard +(POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.). +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" +name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243"> +(retour) </a> Ce n'est pas le grand Annibal. +</blockquote> + +<p>Une victoire si considérable et si inespérée enfla +extrêmement le courage des Romains, et semblait avoir +doublé leurs forces pour continuer cette guerre. Ils +rendirent des honneurs extraordinaires au consul +Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le +triomphe naval fut accordé. On lui érigea une colonne +rostrale<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> +<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a> avec une belle inscription: cette colonne subsiste +encore à Rome.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" +name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244"> +(retour) </a> On appelait ces colonnes <i>rostratæ</i>, +à cause des becs, des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées, +<i>rostra</i>. +</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p233" id="p233">233</a></span> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 24.</span> +Pendant les deux années qui suivirent, les Romains +se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par +plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux +succès qu'ils y eurent. Ils ne les regardaient que +comme des essais et des préparatifs pour une entreprise +qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la guerre +en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans +leur propre pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent +davantage; et, pour détourner un coup si dangereux, +ils résolurent de donner bataille à quelque prix que +ce fût.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 25. +AN. M. 3749 +ROM. 493.</span> +Les Romains avaient nommé pour consuls M. Atilius +Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois cent +trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, +chaque vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts +combattants. Celle des Carthaginois, commandée par +Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de plus, et +plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se +trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne +pouvait envisager deux flottes et deux armées si nombreuses, +ni être témoin des mouvements extraordinaires +qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être +saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient +courir deux des plus puissants peuples de la +terre. Comme le courage, aussi-bien que les forces, +était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et +le succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois +furent vaincus. Plus de soixante de leurs vaisseaux +furent pris, et trente coulés à fond. Les Romains +<span class="pagenum"><a name="p234" id="p234">234</a></span> +en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre +les mains des ennemis.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. lib. 1, +pag. 30.</span> +Le fruit de cette victoire fut, comme l'avaient projeté +les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir +radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les +préparatifs nécessaires pour soutenir une longue guerre +dans un pays étranger. Ils abordèrent heureusement en +Afrique, et commencèrent par se rendre maîtres d'une +ville nommée <i>Clypea</i>, qui avait un bon port. De là, +après avoir dépêché des courriers à Rome pour donner +avis de leur débarquement et pour recevoir les ordres +du sénat, ils se répandirent dans le plat pays, y firent +un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre +de troupeaux et vingt mille captifs.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3750. +ROM. 494.</span> +Le courrier cependant, étant revenu de Rome, apporta +les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de +continuer à Régulus, sous la qualité de <i>proconsul</i>, le +commandement des armées d'Afrique, et de rappeler +son collègue avec une grande partie de la flotte et des +troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux, +quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. +C'était renoncer visiblement au fruit que l'on pouvait +attendre de la descente en Afrique, que de réduire les +forces du consul à un si petit nombre de vaisseaux et +de troupes.</p> + +<p><span class="side"> Val. Max. +lib. 4, c. 4.</span> +On comptait beaucoup à Rome sur l'habileté et le +courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on +sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été +continué. Lui seul en fut affligé lorsqu'il reçut cette +nouvelle. Il écrivit à Rome pour demander avec instance +qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale raison +<span class="pagenum"><a name="p235" id="p235">235</a></span> +était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un +de ses mercenaires d'enlever tous les instruments de +labour, sa présence était nécessaire pour faire valoir ce +petit fonds de terre, qui seul faisait subsister sa famille. +Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea de +faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir +à la subsistance de sa femme et de ses enfants, de le +dedommager des pertes qu'il avait faites par le vol du +mercenaire. Heureux siècle, où la pauvreté était ainsi +en honneur, et se trouvait jointe au plus rare mérite +et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé +des soins domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir +ceux d'un général.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +p. 31-36.</span> +Après avoir enlevé plusieurs châteaux, il entreprit +le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les +Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât +ainsi impunément leurs terres, se mirent enfin en campagne, +et marchèrent vers l'ennemi pour lui faire lever +le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une +colline qui commandait le camp des Romains, et d'où +ils pouvaient fort les incommoder, mais dont la situation +rendait inutile une partie de leurs troupes; car la +principale force des Carthaginois consistait dans la +cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans +les plaines. Régulus ne leur laissa pas le temps d'y +descendre; et, pour profiter de la faute essentielle +qu'avaient faite les généraux carthaginois, les attaqua +dans ce poste, et, après une faible résistance de leur +part, les mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous +les lieux circonvoisins: puis, ayant pris Tunis, place +importante et qui l'approchait de Carthage, il y fit +camper son armée.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p236" id="p236">236</a></span> + +<p>L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur +avait mal réussi jusque-là. Ils avaient été battus par +terre et par mer; plus de deux cents places s'étaient +rendues au vainqueur. Les Numides faisaient encore +plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils +s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans +la capitale. Les paysans, s'y réfugiant de tous côtés +avec leurs femmes et leurs enfants pour y chercher leur +sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre la +famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un +successeur ne vînt lui enlever la gloire de ses heureux +succès, fit faire quelques propositions de paix aux +vaincus; mais elles leur parurent si dures, qu'ils ne +purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que +bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit +rien; et, par un éblouissement que causent presque +toujours les succès grands et inopinés, il les traita avec +hauteur, prétendant qu'ils devaient regarder comme +une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec +une sorte d'insulte:<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> +<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a> <i>qu'il faut, ou savoir vaincre, ou +savoir se soumettre au vainqueur</i>. Un traitement si dur +et si fier les révolta, et ils prirent la résolution de périr +plutôt les armes à la main que de rien faire qui fût +indigne de la grandeur de Carthage.</p> + +<p>Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort +à propos de Grèce un renfort de troupes auxiliaires<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> +<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>, +qui avaient à leur tête Xanthippe, Lacédémonien, +élevé dans la discipline de Sparte, et qui avait appris +l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se +<span class="pagenum"><a name="p237" id="p237">237</a></span> +fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière +bataille, qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait +perdue, qu'il eut connu par lui-même en quoi consistaient +les principales forces de Carthage, il dit hautement, +et le répéta souvent dans les conversations qu'il +eut avec les autres officiers, que, si les Carthaginois +avaient été vaincus, ils ne devaient s'en prendre qu'à +l'incapacité de leurs chefs. Ces discours furent rapportés +au conseil public; on en fut frappé: on le pria de +vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de +raisons si fortes et si convaincantes, qu'il rendit palpables +à tout le monde les fautes qu'avaient commises +les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en gardant +une conduite opposée, on pouvait non-seulement +mettre le pays en sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un +tel discours fit renaître dans les esprits le courage et +l'espérance. On le pria, et on le força en quelque sorte +d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit, +dans les exercices qu'il fit faire aux troupes tout près +de la ville, la manière dont il s'y prenait pour les ranger +en bataille, pour les faire avancer ou reculer au +premier signal, pour les faire défiler avec ordre et +promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes +les évolutions et tous les mouvements que demande +l'art militaire, on fut tout étonné, et l'on avoua que +tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles +chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de +celui-ci.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" +name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245"> +(retour) </a> Δεἴ τοὺς ἀγαθοὺς ἢ νικᾅν, ἢ +εἴκειν τοἴς ὑπερέχουσιν. [DIODOR. +<i>Eclog.</i> lib. 23, cap. 3.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" +name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246"> +(retour) </a> Troupes qu'ils avaient chargé +un officier carthaginois de lever en +Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.</blockquote> + +<p>Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et, +ce qui est bien rare, la jalousie n'en empêcha point +l'effet, la crainte du danger présent et l'amour de la +patrie étouffant sans doute dans les esprits tout autre +<span class="pagenum"><a name="p238" id="p238">238</a></span> +sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue +dans les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie +et l'allégresse. Elles demandaient à grands cris et avec +empressement qu'on les menât droit à l'ennemi, assurées, +disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef, +et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne +laissa pas refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne +fit que l'augmenter. Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que +de douze cents pas, il crut devoir tenir conseil de +guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois +en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, +s'en rapportèrent uniquement à son avis: la bataille +fut donc résolue pour le lendemain.</p> + +<p>L'armée des Carthaginois était composée de douze +mille hommes de pied, de quatre mille chevaux, et +d'environ cent éléphants. Celle des Romains, autant +qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe +ne le marque point ici), avait quinze mille fantassins, +et trois cents chevaux.</p> + +<p>Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses +comme celles-ci, mais composées de braves +soldats, et commandées par des généraux très-habiles. +Dans ces actions tumultueuses où de part et d'autre on +compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne +se peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est +difficile, à travers mille événements, où le hasard, +pour l'ordinaire, semble avoir plus de part que le conseil, +de démêler le vrai mérite des commandants et +les véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe +à la curiosité du lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance +des deux armées; qui croit presque entendre +les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les mouvements +<span class="pagenum"><a name="p239" id="p239">239</a></span> +et toutes les démarches des troupes; qui +touche, pour ainsi dire, au doigt et à l'œil toutes les +fautes qui se font de part et d'autre, et qui par là est +en état de juger certainement à quoi l'on doit attribuer +le gain et la perte de la bataille. Le succès de celle-ci, +quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit +nombre des combattants, devait décider du sort de +Carthage.</p> + +<p>Voici quelle était la disposition des deux armées: +Xanthippe mit à la tête ses éléphants sur une même ligne; +derrière, à quelque distance, il rangea en phalange, +qui ne faisait qu'un même corps, l'infanterie composée +de Carthaginois: pour les troupes étrangères qui étaient +à leur solde, une partie fut mise à la droite, entre la +phalange et la cavalerie; et l'autre, composée de soldats +armés à la légère, fut rangée par pelotons à la +tête des deux ailes de cavalerie.</p> + +<p>Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantait +le plus était les éléphants, Régulus, pour remédier à +cet inconvénient, distribua les troupes armées à la légère +sur une ligne, à la tête des légions; après elles il +plaça les cohortes les unes derrière les autres, et mit +sa cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au +corps de bataille moins de front et plus de profondeur, +il prenait, à la vérité, de justes mesures contre les éléphants +(dit Polybe); mais il ne remédiait point à l'inégalité +de la cavalerie, qui, du côté des ennemis, était +beaucoup supérieure à la sienne.</p> + +<p>Les deux armées, ainsi rangées, n'attendaient que +le signal. Xanthippe ordonne de faire avancer les éléphants, +pour enfoncer les rangs des ennemis, et commande +aux deux ailes de la cavalerie de prendre en +<span class="pagenum"><a name="p240" id="p240">240</a></span> +flanc les Romains. Ceux-ci, en même temps, après +avoir jeté de grands cris selon leur coutume, et fait +grand bruit avec leurs armes, marchent contre l'ennemi. +Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle était +trop inférieure à celle des Carthaginois. L'infanterie +de la gauche, pour éviter le choc des éléphants, et +faire voir combien elle craignait peu les soldats étrangers +qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie, +l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De +ceux qui étaient opposés aux éléphants, les premiers +furent foulés aux pieds et écrasés en se défendant +vaillamment; le reste du corps de bataille fit ferme +quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque +les derniers rangs, enveloppés par la cavalerie, furent +contraints de tourner face pour faire tête aux ennemis, +et que ceux qui avaient forcé le passage au travers des +éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois, +qui n'avait point encore chargé et qui était en bon +ordre, les Romains furent mis en déroute de tous côtés, +et entièrement défaits. La plupart furent écrasés sous +le poids énorme des éléphants; le reste, sans sortir de +son rang, fut criblé des traits de la cavalerie. Il n'y en +eut qu'un petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme +c'était dans un pays plat, les éléphants et la cavalerie +en tuèrent une grande partie. Cinq cents ou environ, +qui fuyaient avec Régulus, furent faits prisonniers. Les +Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents +soldats étrangers, qui étaient opposés à l'aile gauche des +Romains; et, de ceux-ci, il ne se sauva que les deux +mille qui, en poursuivant l'aile droite des ennemis, +s'étaient tirés de la mêlée: tout le reste demeura sur la +place, à l'exception de Régulus et de ceux qui furent +<span class="pagenum"><a name="p241" id="p241">241</a></span> +pris avec lui. Les deux mille qui avaient échappé au +carnage se retirèrent à Clypea, et furent sauvés comme +par miracle.</p> + +<p>Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts, +rentrèrent triomphants dans Carthage, traînant après +eux le général des Romains et cinq cents prisonniers. +Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques jours +auparavant ils s'étaient vus à deux doigts de leur perte. +Hommes et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se +répandirent dans les temples pour rendre aux dieux +d'immortelles actions de graces; et ce ne furent, pendant +plusieurs jours, que festins et réjouissances.</p> + +<p>Xanthippe, qui avait eu tant de part à cet heureux +changement, prit le sage parti de se retirer bientôt +après, et de disparaître, de peur que sa gloire, jusque-là +pure et entière, après ce premier éclat éblouissant +qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu-à-peu, et ne le mît +en butte aux traits de l'envie et de la calomnie, toujours +dangereux, mais encore plus dans un pays +étranger, où l'on se trouve seul, sans parents, sans +amis, et destitué de tout secours.</p> + +<p><span class="side"> De bel. pun. +pag. 30.</span> +Polybe dit qu'on racontait autrement le départ de +Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet +endroit n'est pas parvenu jusqu'à nous. On lit dans +Appien que les Carthaginois, piqués d'une basse et noire +jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne pouvant soutenir +cette pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de +leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur +dans sa patrie avec une nombreuse escorte de vaisseaux, +donnèrent ordre sous main à ceux qui les conduisaient +de faire périr en chemin le général lacédémonien et +tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient +<span class="pagenum"><a name="p242" id="p242">242</a></span> +pu ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du +service qu'il leur avait rendu, et la noirceur du crime +qu'ils commettaient à son égard<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> +<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" +name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247"> +(retour) </a> Ni Polybe, ni Tite Live, ni +Florus, ni Eutrope, ne font mention +de ce trait d'ingratitude, rapporté +seulement par Appien et par Zonaras +qui l'a copié; certes, les historiens +latins, s'ils l'avaient connu, n'auraient +pas laissé échapper une aussi belle +occasion de couvrir d'un opprobre +éternel ces ennemis du nom romain, +envers lesquels ils montrent +d'ailleurs une haine si violente et +presque toujours si injuste.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 1, +p. 36 et 37.</span> +Cette bataille, dit Polybe, quoique moins considérable +que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires +instructions; et c'est là, ajoute-t-il, le solide fruit +de l'histoire.</p> + +<p>Premièrement, doit-on beaucoup compter sur son +bonheur après ce qui arrive ici à Régulus? Fier de sa +victoire, et inexorable à l'égard des vaincus, à peine +daigne-t-il les écouter; et lui-même bientôt après il +tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la même +réflexion à Scipion, lorsqu'il l'exhortait à ne se pas +laisser éblouir par l'heureux succès de ses armes<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> +<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>. Régulus, +lui disait-il, aurait été un des plus rares modèles +de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, après +la victoire qu'il remporta dans le même pays où nous +sommes, il avait voulu accorder à nos pères la paix +qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir pas su mettre +un frein à son ambition, et ne s'être pas contenu dans +de justes bornes, plus son élévation était grande, plus +sa chute fut honteuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" +name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248"> +(retour) </a> «Inter pauca felicitatis virtutisque +exempla M. Atilius quondam +in hâc eâdem terrâ fuisset, si victor +pacem petentibus dedisset patribus +nostris. Sed non statuendo tandem +felicitati modum, nec cohibendo +efferentem se fortunam, quantò altiùs +datus erat, eò fœdiùs corruit.» +(LIV. lib. 30.)</blockquote> + +<p>En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce +que dit Euripide; <i>qu'un sage conseil vaut mieux que</i> +<span class="pagenum"><a name="p243" id="p243">243</a></span> +<i>mille bras</i><a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> +<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>. Un seul homme, dans cette occasion, +change toute la face des affaires. D'un côté, il met en +fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, +il rend le courage à une ville et à une armée qu'il avait +trouvées dans la consternation et dans le désespoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" +name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249"> +(retour) </a> Ὡς ἕν σοφὸν ßοὑλευµα +τὰς πολλὰς χεἵρας νικᾅν. + +<p>= C'est ainsi que Polybe a cité. +Mais le passage de la tragédie d'Antiope +(maintenant perdu), cité par +Stobée (<i>Serm.</i> LII), et par Plutarque +(<i>An seni gerenda sit Resp.</i> p. +790), est conçu de cette manière:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Σόφον γὰρ ἕν ßοὑλευµα τὰς πολλὰς χέρας</p> +<p class="i10">Νικᾅ σὺν ὂχλῳ δ' ἀµαθία πλέσν κακόν.</p> +<p class="i30">--L. +</div></div> +</blockquote> + +<p>Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de +ses lectures; car, y ayant deux voies de profiter et d'apprendre, +l'une par sa propre expérience, et l'autre par +celle d'autrui, il est bien plus sage et plus utile de s'instruire +par les fautes des autres que par les siennes.</p> + +<p><span class="side"> App. de bel. +punic. p. 2 +et 3. +Cic. lib. 3, +de Off. num. +99 et 100; +[Orat. in +Pison. c. 19.] +Aul. Gel. +lib. 6, cap. 4. +Senec. +ep. 98. +AN. M. 3755 +ROM. 499.</span> +Je reviens à Régulus, pour achever ce qui le regarde, +dont il est fâcheux que nous ne trouvions plus rien dans +Polybe<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a> +<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>. Après avoir été retenu quelques années en +prison, il fut envoyé à Rome pour y proposer l'échange +des prisonniers. On lui avait fait prêter serment de revenir +en cas qu'il ne réussît point. Il exposa au sénat le +sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son +avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur, +ayant perdu cette qualité, aussi-bien que celle +de citoyen romain, depuis qu'il était tombé entre les +mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire, +comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture +<span class="pagenum"><a name="p244" id="p244">244</a></span> +était délicate. Tout le monde était touché du malheur +d'un si grand homme. Il n'avait, dit Cicéron, qu'à prononcer +un mot pour recouvrer, avec sa liberté, ses biens, +ses dignités, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce +mot lui paraissait contraire à l'honneur et au bien de +l'état. Il déclara donc nettement qu'on ne devait point +songer à faire l'échange des prisonniers: qu'un tel +exemple aurait des suites funestes à la république: que +des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs +armes à l'ennemi étaient indignes de compassion, et +incapables de servir leur patrie: que, pour lui, à l'âge +où il était, on ne devait compter sa perte pour rien; +au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs généraux +carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables +de rendre encore à leur patrie de grands services pendant +plusieurs années. <span class="side"> Horat. l. 3, +od. 5. [v. 13, +seq.]</span> Ce ne fut point sans peine que +le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans +exemple. Cet illustre exilé partit donc de Rome pour +retourner à Carthage, sans être touché, ni de la vive +douleur de ses amis, ni des larmes de sa femme et de ses +enfants; et cependant il n'ignorait pas à quels supplices +il était réservé. En effet, dès que les ennemis le virent +de retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point +de tourments que leur barbare cruauté ne lui fît souffrir. +Ils le tenaient long-temps resserré dans un noir +cachot, d'où, après lui avoir coupé les paupières, ils +le faisaient sortir tout-à-coup pour l'exposer au soleil +le plus vif et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite +dans une espèce de coffre tout hérissé de pointes, qui +ne lui laissaient aucun moment de repos ni jour ni nuit. +Enfin, après l'avoir ainsi long-temps tourmenté par une +cruelle insomnie, ils l'attachèrent à une croix, qui était +<span class="pagenum"><a name="p245" id="p245">245</a></span> +un supplice ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent +périr. Telle fut la fin de ce grand homme: en lui dérobant +quelques jours ou quelques années de vie, elle +couvrit ses ennemis d'une honte éternelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" +name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250"> +(retour) </a> Ce silence de Polybe est regardé +de plusieurs savants comme un préjugé +contre une grande partie de ce +qu'on rapporte de Régulus, depuis +sa prise. + +<p>= Voyez à ce sujet une excellente +note de Paulmier de Grentesmenil +(<i>Exercit. in auct. Græc.</i> p. 151, +sq.); il montre assez clairement +que le supplice de Régulus est un +conte.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1 +pag. 37.</span> +L'échec reçu en Afrique ne découragea point les Romains. +Ils firent de plus grands préparatifs que jamais +pour réparer cette perte, et mirent en mer, la campagne +suivante, trois cent soixante vaisseaux. Les Carthaginois +allèrent à leur rencontre avec une flotte de +deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat +qui se donna à la vue de la Sicile, et perdirent cent +quatorze vaisseaux, qui furent pris par les Romains. +Ceux-ci passèrent en Afrique pour y recueillir le peu +de soldats qui avaient échappé à la poursuite des ennemis +après la défaite de Régulus, et qui s'étaient défendus +avec beaucoup de courage dans Clypea, où on +les avait assiégés inutilement.</p> + +<p>On est encore ici étonné que les Romains, après une +victoire si considérable, et avec une flotte si nombreuse, +viennent en Afrique uniquement pour en tirer une petite +garnison, au lieu qu'ils auraient pu en tenter la conquête, +que Régulus, avec beaucoup moins de troupes, +avait presque entièrement achevée.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 38-40.</span> +Les Romains, à leur retour, furent accueillis d'une +horrible tempête, qui fit périr presque toute leur flotte. +Le même malheur leur arriva encore l'année suivante. +Ils se consolèrent de cette double perte par le gain d'une +bataille contre Asdrubal, où ils prirent près de cent<span class="side"> Pag. 41 et 42.</span> +quarante éléphants<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> +<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>. Quand cette nouvelle fut portée +<span class="pagenum"><a name="p246" id="p246">246</a></span> +à Rome, elle y répandit une grande joie, non-seulement +parce que la perte des éléphants avait extrêmement +diminué les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce +qu'elle avait rendu le courage aux troupes de terre, +qui, depuis la défaite de Régulus, n'avaient osé tenter +aucun combat, tant la crainte de ces redoutables animaux +avait saisi généralement tous les esprits. On crut +donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais +pour mettre fin, s'il se pouvait, à une guerre qui durait +depuis quatorze ans. Les deux consuls partirent avec +une flotte de deux cents vaisseaux, et, étant arrivés en +Sicile, ils formèrent le hardi dessein d'attaquer Lilybée. +C'était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, +dont la perte devait entraîner après elle celle de tout +ce qui leur restait dans l'île, et laisser aux Romains +un libre passage en Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" +name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251"> +(retour) </a> Polybe ne parle que de dix éléphants +pris avec leurs conducteurs. +Diodore de Sicile en porte le nombre +à 60 (lib. XXIII, <i>eclog.</i> xiv.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Pag. 44-50.</span> +On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et +d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon +commandait dans la place: il avait dix mille hommes +de troupes, sans compter les habitants; et Annibal, fils +d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de Carthage, +ayant passé avec un courage intrépide au travers de la +flotte ennemie, et étant entré heureusement dans le +port. Les Romains n'avaient point perdu de temps. +Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent plusieurs +tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours +un nouveau terrain, ils allaient toujours en avant, en +sorte que les assiégés, se trouvant fort serrés, commencèrent +à craindre. Le commandant sentit bien que +l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu +aux machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses +troupes pour cette entreprise, il les fit sortir dès la +<span class="pagenum"><a name="p247" id="p247">247</a></span> +pointe du jour, portant des flambeaux à la main, avec des +étoupes et toutes sortes de matières combustibles, et attaqua +en même temps toutes les machines. Les Romains +firent des efforts extraordinaires pour les repousser: +le combat fut des plus sanglants. Chacun, de part et +d'autre, tenait ferme dans son poste, et mourait plutôt +que de le quitter. Enfin, après une longue résistance +et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite, +et laissèrent les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette +affaire finie, Annibal se mit en mer pendant la nuit, et, +dérobant sa marche, prit la route de Drépane, où était +Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place +avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts +stades<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a> +<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a> de Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours +fort à cœur de conserver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" +name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252"> +(retour) </a> Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.</blockquote> + +<p>Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent +l'attaque avec encore plus d'ardeur +qu'auparavant, sans que les assiégés osassent penser à +faire une seconde tentative pour brûler les machines, +tant la première les avait rebutés par la perte qu'ils y +avaient faite; mais, un vent très-violent s'étant levé +tout-à-coup, quelques soldats mercenaires en donnèrent +avis au commandant, lui représentant que c'était une +occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux +machines des assiégeants, d'autant plus que le vent donnait +de leur côté, et ils s'offrirent pour cette expédition: +leur offre fut acceptée; on leur fournit tout ce qui était +nécessaire pour cette entreprise. En un moment le feu +prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux +Romains d'y remédier, parce que, dans cet incendie +qui était devenu presque général en fort peu de temps, +<span class="pagenum"><a name="p248" id="p248">248</a></span> +le vent portait dans leurs yeux les étincelles et la fumée, +et les empêchait de discerner où il fallait appliquer le +secours; au lieu que les autres voyaient clairement où +ils devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident +fit perdre aux Romains l'espérance de pouvoir +emporter la place de vive force. Ils changèrent donc le +siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne +contrevallation, et répandirent leur armée dans tous +les environs, résolus d'attendre du temps ce qu'ils se +voyaient hors d'état d'exécuter par une voie plus courte.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 50.</span> +Quand on apprit à Rome ce qui se passait au siége +de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri, +cette fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla +renouveler l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun +se hâtait de porter son nom pour se faire enrôler. +On leva en peu de temps une armée de dix mille +hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se +joindre aux assiégeants.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 51. +AN. M. 3756 +ROM. 500.</span> +En même temps le consul P. Claudius Pulcher forma +le dessein d'aller attaquer Adherbal dans Drépane. +Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après +la perte que les Romains venaient de faire à +Lilybée, l'ennemi ne pourrait plus s'imaginer qu'ils +songeassent à se mettre en mer. Sur cette espérance +il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son +dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, +dont il ne put tromper la vigilance, et qui ne lui +laissa pas à lui-même le temps de ranger ses vaisseaux +en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que la +flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire +fut complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa +de la flotte romaine que trente vaisseaux, qui, +<span class="pagenum"><a name="p249" id="p249">249</a></span> +étant auprès du consul, prirent la fuite avec lui, en se +dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: +tout le reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba +avec l'équipage en la puissance des Carthaginois, à +l'exception de quelques soldats qui s'étaient sauvés du +débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez les +Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la +valeur d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie +le consul romain.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 54-59.</span> +Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus +heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. +Cherchant à couvrir son malheur par quelque exploit +considérable, il ménagea des intelligences secrètes +dans Éryx<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> +<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>, et se fit livrer la ville. Sur le sommet de +la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus +beau sans contredit et le plus riche de tous les temples +de la Sicile. La ville était située un peu au-dessous de ce +sommet, et l'on n'y pouvait monter que par un chemin +très-long et très-escarpé. Junius plaça une partie de +ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la +montagne, et crut, après ces précautions, n'avoir rien +à craindre; mais Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, père du +fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans la ville, +qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y +établir. De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler +les Romains, ce qui dura pendant deux ans. On +a peine à concevoir comment les Carthaginois purent +se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et +d'en bas, et ne pouvant recevoir de convois que par +un seul endroit de mer dont ils étaient maîtres. C'est +par de tels coups, autant et peut-être plus que par le +<span class="pagenum"><a name="p250" id="p250">250</a></span> +gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage +hardiesse d'un commandant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" +name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253"> +(retour) </a> Ville et montagne de Sicile.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 59-62.</span> +Cinq années se passèrent sans que, de part et d'autre, +il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru +qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient +terminer le siège de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait +en longueur, ils revinrent à leur premier plan, +et firent des efforts extraordinaires pour armer une +nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public; +le zèle des particuliers y suppléa, tant l'amour de la +patrie dominait dans les esprits: chacun, selon ses +forces, contribua à la dépense commune, et, sur la foi +publique, n'hésita point à faire les avances pour une +expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de +l'état. L'un équipait seul un vaisseau à ses frais; +d'autres se joignaient deux ou trois ensemble pour en +faire autant: en fort peu de temps il y en eut deux +cents de prêts. On en donna le commandement au <span class="side"> AN. M. 3763 +ROM. 507.</span> +consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en +mer. La flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il +s'empara donc sans peine de tous les postes avantageux +qui étaient aux environs de Lilybée; et, comme il prévoyait +qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il +n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès, +et employa tout le temps qui lui restait à exercer +sur mer les soldats et les matelots.</p> + +<p>En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. +Elle était commandée par Hannon, qui aborda +à une petite île nommée <i>Hiera</i>, qui était vis-à-vis de +Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant +que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses +vivres, y prendre un renfort de troupes, et faire monter +<span class="pagenum"><a name="p251" id="p251">251</a></span> +Barca sur sa flotte, afin que celui-ci le secondât +dans la bataille qui allait se donner. Mais le consul, +qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint, +et, ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures +troupes, il s'avança vers une petite île, voisine de +l'autre, qu'on appelait <i>Éguse</i><a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> +<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. Il indiqua le combat +pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y prépara. +Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. +Il hésita quelque temps s'il hasarderait la bataille; +mais, voyant que la flotte carthaginoise, quand on aurait +déchargé les vivres, deviendrait plus légère et +plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait +considérablement fortifiée par les troupes et par la présence +de Barca, il prit son parti sur-le-champ, et, malgré +le mauvais temps, il alla attaquer l'ennemi. Le +consul avait des troupes d'élite, de bons matelots qui +avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits +sur le modèle d'une galère qu'on avait prise quelque +temps auparavant sur les ennemis, et qui était la plus +accomplie qu'on eût jamais vue en ce genre. C'était +tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme, +depuis quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de +la mer, et que les Romains n'osaient paraître devant +eux, ils les comptaient pour rien, et se regardaient eux-mêmes +comme invincibles. Au premier bruit du mouvement +que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis +en mer une flotte équipée à la hâte, et où tout sentait +la précipitation: soldats et matelots, tous mercenaires, +de nouvelle levée, sans expérience, sans courage, sans +zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause +commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent +<span class="pagenum"><a name="p252" id="p252">252</a></span> +pas soutenir la première attaque. Cinquante de leurs +vaisseaux furent coulés à fond, et soixante-dix furent +pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur d'un +vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers +la petite île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers +passa dix mille. Le consul s'avança aussitôt +vers Lilybée, et joignit ses troupes à celles des assiégeants.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" +name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254"> +(retour) </a> On appelle aussi ces îles <i>Égates</i>.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 63.</span> +Quand cette nouvelle fut portée à Carthage, elle y +causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y +était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, +mais il se voyait absolument hors d'état de continuer +la guerre. Les Romains tenant la mer, il n'était plus +possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées de +Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, +qui y commandait, et laissèrent à sa prudence de +prendre tel parti qu'il jugerait à propos. Tant qu'il +avait vu quelque rayon d'espérance, il avait fait tout ce +qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide +et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant +plus de ressource, il députa vers le consul pour +traiter de la paix: la prudence, dit Polybe, consistant +à savoir et résister et céder à propos. Lutatius savait +combien le peuple romain était las de cette guerre, +qui avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait +pas oublié les malheureuses suites de la hauteur inexorable +et imprudente de Régulus; il ne se rendit donc +point difficile, et dicta le traité suivant: <i>Il y aura, si +le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, +aux conditions qui suivent: Les Carthaginois +évacueront la Sicile; ils ne feront point la guerre à +Hiéron, et ne porteront point les armes contre les</i> +<span class="pagenum"><a name="p253" id="p253">253</a></span> +<i>Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux +Romains, sans rançon, tous les prisonniers qu'ils ont +faits sur eux; ils leur paieront, dans l'espace de vingt +ans, deux mille deux cents talents euboïques d'argent</i><a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a> +<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>. +Il est bon de remarquer en passant la simplicité, la +précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses +en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous +les intérêts de deux puissants peuples et de leurs alliés +sur terre et sur mer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" +name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255"> +(retour) </a> Cette somme monte à peu près +à celle de six millions cent quatre-vingt +mille livres. + +<p>= Le talent euboïque, comme on +le pense, est le même que le talent +attique; les 2200 talents euboïques +valent environ 11,000,000 fr.--L.</p></blockquote> + +<p>Quand on eut porté ces conditions à Rome, le +peuple, ne les approuvant point, envoya dix députés +sur les lieux pour terminer l'affaire en dernier ressort. +Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. <span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 182.</span> Ils abrégèrent +seulement les termes du paiement, en les réduisant +à dix années, ajoutèrent mille talents à la +somme qui avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, +et exigèrent des Carthaginois qu'ils sortiraient +de toutes les îles qui sont entre l'Italie et la +Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle +leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit +quelques années après.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3763 +CARTH. 605. +ROME. 507. +AV. J.C. 241.</span> +Ainsi fut terminée une des plus longues guerres dont +il soit parlé dans l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre +ans entiers, sans interruption. L'ardeur opiniâtre à +disputer de l'empire fut égale de part et d'autre: même +fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets, et +dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la +science de la marine, par l'habileté dans la construction +<span class="pagenum"><a name="p254" id="p254">254</a></span> +des vaisseaux, par l'adresse et la facilité avec laquelle +ils faisaient les manœuvres, par l'expérience des pilotes; +par la connaissance des côtes, des plages, des rades, des +vents; par l'abondance des richesses capables de fournir +à toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les +Romains n'avaient aucun de ces avantages; mais le courage, +le zèle pour le bien public, l'amour de la patrie, +une noble émulation pour la gloire, leur tenaient lieu +de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné +de les voir, tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont +dans la marine, non-seulement tenir tête à la nation +du monde la plus habile et la plus puissante sur mer, +mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. +Nulles difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de +les décourager. Ils n'auraient pas fait certainement la +paix dans les mêmes circonstances où nous venons de +voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule +campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent +point les Romains.</p> + +<p>Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de +Rome et ceux de Carthage, les premiers l'emportant +infiniment pour le courage. Parmi les chefs, Amilcar, +surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se +distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.</p> + +<h3>GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE<br> +LES MERCENAIRES.</h3> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 65-89.</span> +A la guerre que les Carthaginois soutinrent contre les +Romains, en succéda<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a> +<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a> immédiatement une autre bien +<span class="pagenum"><a name="p255" id="p255">255</a></span> +moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se +fit dans le cœur même de l'état, et qui fut accompagnée +d'une cruauté et d'une barbarie dont on a vu peu +d'exemples: c'est celle que les Carthaginois eurent à +soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi +sous eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la +guerre d'Afrique ou de Libye. Elle ne dura que trois +ans et demi, mais elle fut bien sanglante. Voici quelle +en fut l'occasion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" +name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256"> +(retour) </a> La même année que finit la première guerre punique.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 1, +pag. 66.</span> +Aussitôt après que le traité avec les Romains eut été +conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes +qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa +à Giscon, gouverneur de la place, le soin de faire passer +les troupes en Afrique. Celui-ci, comme s'il eût prévu +ce qui devait arriver, ne les fit pas partir toutes ensemble, +mais les envoya par petits corps et par bandes, +afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur +était dû pour leur solde, on pût les renvoyer chez eux +avant l'arrivée des autres. Cette conduite marquait +beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit pas +tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses +d'une longue guerre et par la somme de près de trois +millions qu'il avait fallu payer comptant aux Romains +en signant le traité de paix, on ne se pressa pas de payer +les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on crut +devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir +d'elles, lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise +d'une partie de la paie qui leur était due: et ce fut là +une première faute.</p> + +<p>On voit ici le génie d'un état composé de négociants, +qui connaissent tout le prix de l'argent, mais qui +connaissent peu le mérite des services de gens de guerre, +<span class="pagenum"><a name="p256" id="p256">256</a></span> +qui marchandent le sang des troupes comme tout le +reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une +telle république, le besoin passé, nulle reconnaissance +pour les secours qu'on a reçus.</p> + +<p>Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, +étant accoutumés à une grande licence, causèrent beaucoup +de désordre dans la ville: de sorte que, pour y +remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire tous +dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur +fournissant de quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste +de leurs compagnons étant arrivé, on payât toutes les +troupes, et qu'on les renvoyât: seconde faute.</p> + +<p>Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre +de laisser à Carthage leurs bagages, leurs femmes et +leurs enfants, comme ils le demandaient, et qui auraient +été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les +forcer malgré eux de les emmener à Sicca.</p> + +<p>Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient +beaucoup de loisir, ils commencèrent à compter les +paies qu'on leur devait, les faisant monter beaucoup +plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient aussi +les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en +différentes occasions, quand on les exhortait à faire leur +devoir; et ils prétendaient les faire entrer en ligne de +compte. Hannon, qui était alors gouverneur de l'Afrique, +et qu'on leur avait envoyé, leur proposa, vu le +mauvais état de la république et l'épuisement où elle se +trouvait, de faire quelque remise sur ce qui leur était +dû, et de se contenter qu'on leur en payât seulement +une partie. Il est aisé de juger comment cette proposition +fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures, +que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient +<span class="pagenum"><a name="p257" id="p257">257</a></span> +composées de différentes nations, qui ne s'entendaient +point les unes les autres, et à qui il n'était pas possible +de faire entendre raison quand une fois elles étaient +mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des +Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs, +la plupart transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort +grand nombre d'Africains. Transportés de colère, ils +partent sur-le-champ, marchent vers Carthage, au +nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis, +qui n'était pas fort loin de la ville.</p> + +<p>Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, +la faute qu'ils avaient faite. Il n'y eut point de bassesse +où ils ne descendissent pour tâcher d'adoucir ces furieux, +et point de perfidie que ceux-ci n'employassent pour +tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé un +point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle +demande. La paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût +portée au-delà des conventions, il fallait encore les dédommager +des pertes qu'ils disaient avoir faites, soit +par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif +du blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps, +et leur donner les récompenses qu'on leur avait promises. +Comme rien ne finissait, les Carthaginois les +engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à l'avis +de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en +Sicile. Ils choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, +et dont ils avaient toujours été contents. Il leur parla +d'une manière douce et insinuante, les fit souvenir du +longtemps qu'ils avaient servi sous les Carthaginois, +des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et +leur accorda presque toutes leurs demandes.</p> + +<p>On était près de conclure le traité, lorsque deux +<span class="pagenum"><a name="p258" id="p258">258</a></span> +séditieux remplirent de tumulte tout le camp. L'un +était Spendius, de Capoue<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> +<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a>, qui avait été esclave à +Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une +grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La +crainte qu'il avait de retomber entre les mains de son +maître, qui n'aurait pas manqué de le faire pendre, +comme c'était la coutume, le porta à rompre l'accord. +Il était soutenu d'un second, nommé Mathos<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a> +<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>, qui +avait beaucoup contribué d'abord à faire soulever les +troupes. Ils représentèrent aux Africains que, dès que +leurs compagnons seraient retournés chez eux, se +trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient les +victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient +sur eux de la révolte commune. Il n'en fallut pas +davantage pour les faire entrer en fureur: ils choisirent +pour chefs Spendius et Mathos. Quiconque entreprenait +de leur faire des remontrances était mis à mort. +Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné +pour le paiement des troupes, l'entraînent lui-même en +prison avec tous ceux de sa suite, après les avoir +traités avec la dernière indignité. Toutes les villes +d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les +exhorter à se mettre en liberté, se rangèrent de leur +parti, excepté deux seulement, Utique et Hippacra<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> +<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a>, +dont sur-le-champ ils formèrent le siége.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" +name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257"> +(retour) </a> Polybe dit simplement qu'il était +Campanien, Καµπανός. Rollin a-t-il +confondu ce mot avec Καπυανός, +qui signifie <i>de Capoue</i>?--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" +name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258"> +(retour) </a> Africain, né libre (Polyb.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" +name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259"> +(retour) </a> Le nom de <i>Hippacra</i>, Ίππάκρα, +est formé par élision de Ἲππου ἄκρα, +<i>cap du cheval</i>. C'est le nom ancien +de <i>Hippo-Diarrhytos</i> ou <i>Zarytos</i>, +appelée aussi <i>Hippône</i>, ville au N.O. +de Carthage, sur l'emplacement actuel +de <i>Bona</i> (SCHWEIGH. <i>ad Appian.</i> +t. III, p. 480).--L.</blockquote> + +<p>Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand +danger. Les Carthaginois tiraient leur subsistance +<span class="pagenum"><a name="p259" id="p259">259</a></span> +chacun en particulier du revenu de leurs terres, et les +dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or +tout cela leur manquait en même temps, et se tournait +même contre eux. Ils se trouvaient sans armes, sans +troupes ni de terre ni de mer, sans aucun des préparatifs +nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit pour +équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur +malheur, sans aucune espérance de secours étranger de +la part de leurs amis ou de leurs alliés.</p> + +<p>Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes +l'abandonnement où ils se voyaient réduits. Pendant la +guerre précédente, ils avaient traité avec une extrême +dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des tributs +excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres +et aux plus misérables, témoignant beaucoup d'estime, +non pour ceux des gouverneurs qui traitaient avec le +plus de douceur les peuples, mais pour ceux qui en +tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été Hannon. +Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les +Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et +en un moment devint générale. Les femmes, qui souvent +avaient eu la douleur de voir emmener en prison +leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient +les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de +tous leurs ornements pour fournir aux frais de la guerre; +de sorte que les chefs de la sédition, après avoir payé +aux soldats tout ce qu'ils leur avaient promis, se trouvèrent +encore dans l'abondance: grand exemple, dit +Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples, +en ne songeant pas seulement au présent, mais en prévoyant +l'avenir.</p> + +<p>Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois, +<span class="pagenum"><a name="p260" id="p260">260</a></span> +ils ne perdirent pas courage, et firent des efforts +extraordinaires. Le commandement de l'armée fut donné +à Hannon.</p> + +<p>On leva des troupes de terre et de mer, de pied et +de cheval; on fit prendre les armes à tous les citoyens +capables de les porter; on fit venir de tous côtés des +mercenaires; on équipa tout ce qui restait de vaisseaux +à la république.</p> + +<p>Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins +d'ardeur. Nous avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége +des deux seules places qui avaient refusé de se joindre +à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au nombre de +soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des détachements +pour ces deux siéges, ils établirent leur +camp à Tunis, et jetaient la terreur, approchant fréquemment +de ses murs, soit le jour, soit la nuit.</p> + +<p>Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait +remporté un avantage considérable, qui aurait pu être +décisif, s'il en avait su profiter; mais, étant entré dans +la ville, et ne songeant qu'à s'y divertir, les mercenaires, +qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine couverte de +bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un +coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre, +prirent et pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce +qu'on avait apporté de Carthage pour le secours des +assiégés. Ce ne fut pas la seule faute qu'il commit: et, +dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus +funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé +<i>Barca</i>. Il répondit à l'idée qu'on avait conçue de lui, +et commença par faire lever aux séditieux le siége +d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était près +de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque +<span class="pagenum"><a name="p261" id="p261">261</a></span> +tous les postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux +succès ranimèrent le courage des Carthaginois.</p> + +<p>L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase, +qui, par estime pour la personne et le mérite +de Barca, vint se joindre à lui avec deux mille Numides, +lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort, +il attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un +vallon, en tua dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. +Le jeune Numide se distingua fort dans ce combat. +Barca reçut dans ses troupes ceux des prisonniers qui +voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté +d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient +jamais les armes contre les Carthaginois, faute +de quoi, s'ils étaient jamais pris, ils seraient punis du +dernier supplice. Cette conduite fait voir la sagesse de +ce général: il jugea que cet expédient était plus utile +qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une +multitude mutinée, dont la plupart ont été entraînés +par les plus échauffés, ou arrêtés par la crainte des plus +furieux, la clémence réussit presque toujours.</p> + +<p>Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette +douceur affectée de Barca ne lui fît perdre beaucoup +de ses gens; il crut donc devoir, par quelque coup éclatant, +leur ôter toute pensée et toute espérance de rentrer +en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur +avoir lu des lettres supposées, où on lui donnait avis +d'une trahison secrète concertée entre quelques-uns +de leurs camarades et Giscon, pour le sauver de la +prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur +fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et +tous les autres prisonniers; et quiconque osait proposer +seulement un parti plus doux était sur-le-champ immolé +<span class="pagenum"><a name="p262" id="p262">262</a></span> +à leur fureur. On tire donc de la prison ce chef infortuné, +avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés +avec lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon +est exécuté le premier, et tous les autres de suite. On +leur coupe les mains, on leur brise les cuisses, on les +enfouit tout vivants dans une fosse. Les Carthaginois +envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les +derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara +que, si désormais, on envoyait encore quelque héraut +ou quelque député, il souffrirait le même supplice. En +effet, sur-le-champ il fut arrêté, par un consentement +général, que tout Carthaginois qui tomberait entre +leurs mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés, +qu'ils seraient renvoyés après qu'on leur aurait coupé les +mains: et cela fut ponctuellement exécuté dans la suite.</p> + +<p>Dans le temps que les Carthaginois commençaient, +ce semble, à respirer, plusieurs accidents fâcheux les +replongèrent dans un nouveau danger. La division se +mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres +qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un +extrême besoin. Mais ce qui leur fut le plus sensible, +fut la défection subite des deux seules villes qui leur +étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les temps, +avaient eu un attachement inviolable à la république: +c'étaient Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, +sans aucune raison, sans même aucun prétexte, passèrent +du côté des révoltés, et, transportées comme +eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger +le commandant et la garnison qui étaient venus à leur +secours, et portèrent l'inhumanité jusqu'à refuser leurs +corps morts aux Carthaginois qui les redemandaient.</p> + +<p>Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent +<span class="pagenum"><a name="p263" id="p263">263</a></span> +mettre le siége devant Carthage; mais ils furent +bientôt obligés de le lever: ils ne laissèrent pas de continuer +la guerre. Ayant ramassé toutes leurs troupes et +celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante +mille hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant +de se tenir toujours sur les hauteurs et d'éviter les +plaines, où l'ennemi avait trop d'avantage à cause de +sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus habile +qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait +aucune prise sur lui, profitait de toutes leurs fautes, +leur enlevait souvent des quartiers, pour peu que leurs +gens s'écartassent, et les harcelait en mille manières; +et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient exposés +aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient +le moins, et les enferma dans un poste d'où il +leur fut impossible de se retirer. N'osant hasarder le +combat, et ne pouvant pas prendre la fuite, ils se mirent +à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de +retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus +formidable les pressait vivement: c'était la faim, qui +fut telle, qu'ils en vinrent à se manger les uns les autres; +la divine providence, dit Polybe, vengeant ainsi la barbare +inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres. +Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels +supplices ils étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre +les mains de l'ennemi. Après les cruautés qu'ils avaient +commises, il ne leur venait pas même dans l'esprit de +parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé +vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander +du secours, mais inutilement. La famine cependant +augmentait tous les jours: ils avaient commencé +par manger les prisonniers, puis les esclaves; enfin, il +<span class="pagenum"><a name="p264" id="p264">264</a></span> +ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors les +chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris +de la multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se +rendaient, allèrent eux-mêmes trouver Amilcar, dont +ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les conditions du +traité furent que les Carthaginois prendraient à leur +choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter +comme il leur plairait, et que les autres seraient renvoyés +chacun avec un seul habit. Quand le traité fut +signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et demeurèrent +entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent +clairement dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas +beaucoup de bonne foi. Les révoltés, ayant appris qu'on +avait arrêté leurs chefs, ne sachant rien de la convention +qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait +trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés +de toutes parts, et ayant fait avancer contre +eux les éléphants, ils furent tous écrasés ou égorgés au +nombre de plus de quarante mille.</p> + +<p>L'effet de cette victoire fut la réduction de presque +toutes les villes d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans +leur devoir. Amilcar, sans perdre de temps, marcha +contre Tunis, qui, depuis le commencement de la +guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été +leur place d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant +qu'Annibal, qui commandait avec lui, l'assiégeait de +l'autre: puis, s'approchant des murs, et faisant élever +des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef +des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui. +Mathos, l'autre chef, qui commandait dans la place, +vit par là ce qui lui était préparé, et il en devint encore +plus attentif à se bien défendre. S'apercevant +<span class="pagenum"><a name="p265" id="p265">265</a></span> +qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout +fort négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, +tue un grand nombre de Carthaginois, +en fait plusieurs prisonniers, et entre autres Annibal +leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis, +détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa +place Annibal, après lui avoir fait souffrir des tourments +inouïs, et immole autour du corps de l'autre +trente des plus considérables citoyens de Carthage, +comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble +qu'entre les deux partis il y avait une espèce de défi à +qui ferait paraître plus de cruauté.</p> + +<p>Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp, +n'avait appris que fort tard le danger de son collègue; +et d'ailleurs il était hors d'état de courir promptement +à son secours, parce que le chemin qui séparait les +deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident +causa une grande consternation dans Carthage. On a +pu remarquer, dans tout le cours de cette guerre, une +alternative continuelle de prospérités et d'adversités, +de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant +les événements, de part et d'autre, ont été variés et +peu constants.</p> + +<p>On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; +on arma tout ce qui restait de jeunesse capable +de servir. On envoya Hannon pour collègue à Amilcar, +et on députa en même temps trente sénateurs pour +conjurer, au nom de la république, ces deux chefs, +qui jusque-là avaient été brouillés ensemble, d'oublier +les querelles passées, et de sacrifier leurs ressentiments +au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ, s'embrassèrent +<span class="pagenum"><a name="p266" id="p266">266</a></span> +mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement +et de bonne foi.</p> + +<p>Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois; +et Mathos, qui, dans toutes les entreprises +qu'il avait tentées, avait toujours eu du dessous, crut +enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on souhaitait +le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses +troupes comme pour une action qui allait décider pour +toujours de leur sort: on en vint aux mains. La victoire +ne fut pas long-temps disputée; les révoltés cédèrent +bientôt. Presque tous les Africains furent tués: +le reste se rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à +Carthage. Toute l'Afrique aussitôt rentra dans l'obéissance, +excepté les deux villes perfides qui s'étaient +révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt +obligées de se rendre à discrétion.</p> + +<p>Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut +reçue avec les cris de joie et les applaudissements de +toute la ville. Mathos et les siens, après avoir servi +d'ornement au triomphe, furent menés au supplice, et +terminèrent, par une mort également honteuse et douloureuse, +une vie souillée par les trahisons les plus +noires et par les cruautés les plus barbares. Ainsi finit +la guerre contre les mercenaires, après avoir duré trois +ans et quatre mois. Elle fournit, dit Polybe, une +grande instruction à tous les peuples, et leur apprend +à ne pas employer dans les armées un plus grand +nombre d'étrangers que de citoyens, et à ne pas se +reposer de la défense de l'état sur des troupes qui n'y +sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.</p> + +<p>J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se +<span class="pagenum"><a name="p267" id="p267">267</a></span> +passa en Sardaigne dans le même temps, et qui fut +comme une dépendance et une suite de la guerre que +les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les mercenaires. +On y vit les mêmes secousses de révolte et +les mêmes excès de cruauté, comme si un vent de discorde +et de fureur eût soufflé d'Afrique en Sardaigne.</p> + +<p>Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et +Mathos, les mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent, +à leur exemple, le joug de l'obéissance. Ils +commencèrent par égorger Bostar, leur commandant, +et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On +avait envoyé à sa place un autre général: toutes les +troupes qu'il avait amenées se rangèrent du côté des +séditieux, le mirent lui-même en croix; et dans toute +l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois, +en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué +toutes les places l'une après l'autre, ils se rendirent +en peu de temps maîtres de tout le pays: mais, la division +s'étant mise entre eux et les habitants de l'île, +les mercenaires en furent entièrement chassés, et se +réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois +perdirent la Sardaigne, île d'une grande importance +par son étendue, par sa fertilité, et par le grand +nombre de ses habitants.</p> + +<p>Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, +s'étaient toujours conduits à leur égard avec +beaucoup de justice et de modération. Une querelle +passagère au sujet de quelques marchands romains +qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient +des vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les +Carthaginois, à la première demande, leur ayant renvoyé +leurs citoyens, les Romains, qui se piquaient en +<span class="pagenum"><a name="p268" id="p268">268</a></span> +tout de générosité et de justice, leur avaient rendu +leur première amitié, les avaient servis en tout ce qui +dépendait d'eux, avaient défendu à leurs marchands +de porter des vivres ailleurs que chez les Carthaginois, +et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille +aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne, +qui les invitaient à venir s'emparer de l'île.</p> + +<p>Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il +serait difficile d'appliquer ici le témoignage avantageux +que César rend à leur bonne foi dans Salluste. «<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> +<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>Quoique +dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il, les Carthaginois +eussent fait quantité d'actions de mauvaise +foi pendant la paix et pendant la trève, les Romains +n'en usèrent jamais de la sorte à leur égard, plus +attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce que +la justice leur permettait contre leurs ennemis.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" +name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260"> +(retour) </a> «Bellis punicis omnibus, quum +sæpè Carthaginienses et in pace et +per inducias multa nefanda facinora +fecissent, nunquam ipsi per occasionem +talia fecère: magis quod se +dignum foret, quam quod in illos +jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST, +<i>in bello Catilin</i>.)</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3767 +CARTH. 609. +ROM. 511. +AV. J.C. 237.</span> +Les mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous +l'avons dit, en Italie, déterminèrent enfin les Romains +à passer dans la Sardaigne pour s'en rendre maîtres. +Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant +que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste +titre qu'aux Romains. Ils se mirent donc en état de +tirer une prompte et juste vengeance de ceux qui +avaient fait soulever l'île contre eux: mais les Romains, +sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre +eux, et non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent +la guerre. Les Carthaginois, épuisés en +toutes manières, et qui, à peine, commençaient à respirer, +<span class="pagenum"><a name="p269" id="p269">269</a></span> +n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut +donc s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On +fit un nouveau traité, par lequel ils abandonnaient la <span class="side"> Polyb. l. III, +cap. 1, 27, +§ 7.</span> +Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer +de nouveau douze cents talents<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> +<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, pour se rédimer de +la guerre qu'on voulait leur faire; et c'est cette injustice +de la part des Romains qui fut la véritable cause +de la seconde guerre punique, comme nous le dirons +dans la suite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" +name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261"> +(retour) </a> Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.</blockquote> + +<h3>SECONDE GUERRE PUNIQUE.</h3> + +<p>La seconde guerre punique que j'entreprends de +traiter est une des plus mémorables dont il soit parlé +dans l'histoire, et des plus dignes de l'attention d'un +lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises, <span class="side"> Liv lib. 21 +n. 1.</span> +et par la sagesse des mesures dans l'exécution; soit par +l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux, et par +la promptitude des ressources dans leurs plus grands +revers; soit par la variété des événements inopinés, et +par l'incertitude de l'issue d'une longue et cruelle guerre; +soit enfin par la réunion des plus beaux modèles en +tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives +que puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que +pour la politique et l'art de gouverner. Jamais villes ou +nations plus puissantes, ou du moins plus belliqueuses, +ne combattirent ensemble; et jamais celles dont il s'agit +ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance +et de gloire. Rome et Carthage étaient alors, +sans contredit, les deux premières villes du monde. +Ayant déjà mesuré leurs forces dans la première guerre +<span class="pagenum"><a name="p270" id="p270">270</a></span> +punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de +combattre, elles se connaissaient parfaitement de part +et d'autre. Dans cette seconde guerre, le sort des armes +fut tellement balancé, et les succès si mêlés de vicissitudes +et de variétés, que le parti qui triompha fut +celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr. +Quelque grandes que fussent les forces des deux +peuples, on peut presque dire que leur haine mutuelle +l'était encore plus: les Romains, d'un côté, ne pouvant +voir sans indignation que les vaincus osassent les attaquer; +et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à +l'excès de la manière également dure et avare dont ils +prétendaient que le vainqueur en avait usé à leur égard.</p> + +<p>Le plan que je me suis proposé ne me permet pas +d'entrer dans un détail exact de cette guerre, qui eut +pour théâtre l'Italie, la Sicile, l'Espagne, l'Afrique, +et qui a plus de rapport encore à l'histoire romaine +qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement +à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai +sur-tout à faire connaître, autant qu'il me +sera possible, le génie et le caractère d'Annibal, le +plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais +été chez les anciens.</p> + +<p class="mid"><i>Causes éloignées et prochaines de la seconde<br> +guerre punique.</i></p> + +<p>Avant que de parler de la déclaration de la guerre +entre les Romains et les Carthaginois, je crois devoir +en exposer les véritables causes, et marquer comment +cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 3, +p. 162-168.</span> +Ce serait se tromper grossièrement, dit Polybe, que +<span class="pagenum"><a name="p271" id="p271">271</a></span> +de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la +véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret +qu'eurent les Carthaginois d'avoir cédé trop facilement +la Sicile par le traité qui termina la première guerre +punique; l'injustice et la violence des Romains, qui profitèrent +des troubles excités dans l'Afrique pour enlever +encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur +imposer un nouveau tribut; les heureux succès et les +conquêtes de ces derniers dans l'Espagne: voilà qu'elles +furent les véritables causes de la rupture du traité<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> +<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>, +comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe, +l'insinue en peu de mots dès le commencement de son +histoire de la seconde guerre punique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" +name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262"> +(retour) </a> «Angebant ingentis spiritûs +virum Sicilia Sardiniaque amissæ: +nam et Siciliam nimis celeri desperatione +rerum concessam; et Sardiniam +inter motum Africæ fraude +Romanorum, stipendio etiam superimposito, +interceptam.» (LIV. lib. +21, n. 1.)</blockquote> + +<p>En effet Amilcar, surnommé <i>Barca</i>, souffrait avec +peine le dernier traité que le malheur des temps avait +obligé les Carthaginois d'accepter; et il songea à prendre +de loin de justes mesures pour se mettre en état de le +rompre à la première occasion favorable.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 2, +pag. 90.</span> +Dès que les troubles d'Afrique furent apaisés, il fut +chargé d'une expédition contre les Numides; et, après +y avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et +de son courage, il mérita qu'on lui confiât le commandement +de l'armée qui devait agir en Espagne. Annibal, +son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec +empressement de l'y suivre, et employa pour cela les +caresses ordinaires à cet âge, langage puissant sur l'esprit +d'un père qui aimait tendrement son fils. <span class="side"> Id. lib. 3. +pag. 167. +Liv. lib. 21, +n. 1.</span> Amilcar +ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir +<span class="pagenum"><a name="p272" id="p272">272</a></span> +fait prêter serment sur les autels qu'il se déclarerait +l'ennemi des Romains dès qu'il le pourrait, il l'emmena +avec lui.</p> + +<p>Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général, +joignant des manières douces et insinuantes à un courage +invincible et à une prudence consommée. Il soumit +en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne, +soit par la force des armes, soit par les charmes de sa +douceur; et, après y avoir commandé pendant neuf +ans, il fit une fin digne de lui, en mourant glorieusement +dans une bataille<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> +<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a> pour le service de sa patrie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" +name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263"> +(retour) </a> Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, <i>in Hamilc.</i> c. IV, +§ 2).--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 2, +pag. 101. +AN. M. 3776 +ROM. 520.</span> +Les Carthaginois nommèrent à sa place Adrusbal, +son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du pays, bâtit une +ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de +ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses +procurée par la facilité du commerce, rendirent une +des plus considérables villes du monde: il l'appela +Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui +Carthagène.</p> + +<p>A toutes les démarches de ces deux grands généraux, +il était aisé de voir qu'ils avaient en tête un grand dessein +qu'ils ne perdaient point de vue, et pour l'exécution +duquel ils préparaient tout de loin. Les Romains +s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes +la lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus +comme endormis pendant que l'ennemi faisait en Espagne +de rapides progrès, qui pourraient un jour +tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui arracher +ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la +crainte d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils +<span class="pagenum"><a name="p273" id="p273">273</a></span> +appréhendaient de voir au premier jour à leurs portes +(c'étaient les Gaulois), ne leur permettait pas d'éclater. +Ils employèrent donc la voie des négociations, et conclurent +un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans +s'expliquer sur le reste de l'Espagne, on se contentait +de marquer que les Carthaginois ne pourraient point +s'avancer au-delà de l'Èbre.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 2, +pag. 123. +Liv. lib. 21, +n. 2.</span> +Asdrubal cependant poussait toujours ses conquêtes, +mais en se tenant dans les bornes dont on était convenu; +et, s'attachant à gagner les principaux du pays +par ses manières honnêtes et engageantes, il avançait +encore plus les affaires de Carthage par la voie de la +persuasion que par celle de la force ouverte. Mais malheureusement, +après avoir gouverné l'Espagne pendant +huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se +vengea ainsi de quelque mécontentement particulier +qu'il en avait reçu.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 21, +n. 3 et 4. +AN. M. 3783 +ROM. 530.</span> +Trois ans avant sa mort, il avait écrit à Carthage +pour demander qu'on lui envoyât Annibal, qui était +alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit quelque +difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes +factions, qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà +commencé à suivre des vues opposées dans la conduite +des affaires de l'état. L'une avait pour chef Hannon, à +qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de +l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations +publiques; et elle était d'avis en toute occasion de +préférer une paix sûre, et qui conservait toutes les conquêtes +d'Espagne, aux événements incertains d'une +guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se +terminer par la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on +appelait la faction <i>Barcine</i>, parce qu'elle soutenait les +<span class="pagenum"><a name="p274" id="p274">274</a></span> +intérêts de Barca et de ceux de sa famille, avait ajouté +à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville la réputation +que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui +avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour +la guerre. Quand il s'agit donc de délibérer dans le +sénat sur la demande d'Asdrubal, Hannon représenta +qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à +l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté +et le caractère impérieux de son père, et qui, par cette +raison, avait un besoin particulier d'être retenu longtemps +sous les yeux des magistrats et sous le pouvoir +des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire +supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il +craignait que cette étincelle, qui commençait à s'allumer, +n'excitât un jour un grand incendie. Ses remontrances +furent vaines; la faction Barcine l'emporta, et +Annibal partit pour l'Espagne.</p> + +<p>Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de +toute l'armée, et l'on crut voir revivre en lui Amilcar +son père. C'était le même feu dans les yeux, la même +vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes traits +et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le +firent encore plus estimer. Il ne lui manquait presque +rien de ce qui forme les grands hommes: patience invincible +dans le travail, sobriété étonnante dans le vivre, +courage intrépide dans les plus grands dangers, présence +d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce +qui est surprenant, un génie souple, également propre +à obéir et à commander; en sorte qu'on ne pouvait dire +de qui il était plus aimé, des troupes ou du général: +il servit trois campagnes sous Asdrubal.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 168-169.</span> +Quand celui-ci fut mort, les suffrages de l'armée et +<span class="pagenum"><a name="p275" id="p275">275</a></span> +<span class="side"> Liv. lib. 21, +n. 3-5. +AN. M. 3784 +CARTH. 626. +ROM. 528.</span> +ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa +place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce +temps, la république, pour lui donner plus de crédit +et d'autorité, ne le nomma pas suffète, qui était la première +dignité de l'état, et que l'on conférait quelquefois +aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous apprend<span class="side"> In vita +Annib. c. 7.</span> +cette particularité, lorsque, parlant de la préture qui +fut donnée au même Annibal après son retour à Carthage, +et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux +ans depuis qu'il avait été nommé roi: «<i>Hic, ut +rediit, prætor factus est, postquàm rex fuerat anno +secundo et vigesimo.</i>»</p> + +<p>Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme +si l'Italie lui fût échue en partage, et qu'il fût déjà chargé +de porter la guerre contre Rome, il tourna secrètement +toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit point de temps, +pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient +été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs +villes de force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique +l'armée ennemie, composée de plus de cent mille hommes, +passât de beaucoup la sienne, il sut choisir si bien son +temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en déroute. +Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il +ne toucha point encore à Sagonte<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> +<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>, évitant avec soin +de donner aux Romains aucune occasion de lui déclarer +la guerre avant qu'il eût pris toutes les mesures qu'il +<span class="pagenum"><a name="p276" id="p276">276</a></span> +jugeait nécessaires pour une si grande entreprise: et +en cela il suivait le conseil que lui avait donné son père. +Il s'appliqua sur-tout<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> +<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a> à gagner le cœur des citoyens et <span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 170-173. +Liv. lib. 21, +n. 6-15.</span> +des alliés, et à s'attirer leur confiance en leur faisant +part avec largesse du butin qu'il prenait sur l'ennemi, +en leur payant exactement tout ce qui leur était dû de +leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne +manque jamais de produire son effet dans le temps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" +name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264"> +(retour) </a> Cette ville était située en-deçà +de l'Èbre, par rapport aux Carthaginois, +assez près de l'embouchure +de cette rivière, dans le pays où il +était permis aux Carthaginois de +porter leurs armes; mais Sagonte, +comme alliée des Romains, était, en +vertu de ce titre, exceptée par le traité. + +<p>= La ville de Sagonte, à 25 lieues +au S. de l'embouchure de l'Èbre, est +appelée en latin <i>Saguntum</i>, en grec +Ζάκανθα, nom dans lequel se conserve +presque intact celui de Ζάκυνθος, +<i>Zacynthe</i>, dont cette ville était +une colonie.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" +name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265"> +(retour) </a> «Ibi largè partiendo prædam, +stipendia præterita cum fide exsolvendo, +cunctos civium sociorumque +animos in se firmavit.» (LIV. lib. +21, n. 5.)</blockquote> + +<p>Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger +dont ils étaient menacés, firent savoir aux Romains +combien Annibal avançait ses conquêtes. Ceux-ci nommèrent +des députés pour aller s'informer par eux-mêmes, +sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre +de porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent +à propos, et, supposé qu'il ne leur donnât +point satisfaction, d'aller à Carthage pour le même sujet.</p> + +<p>Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant +de grands avantages dans la prise de cette ville. +Il comptait que par là il ôterait toute espérance aux +Romains de faire la guerre dans l'Espagne; que cette +nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait +déjà faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière +lui, sa marche en serait plus sûre et plus tranquille; +qu'il amasserait là de l'argent pour l'exécution de ses +desseins; que le butin que les soldats en remporteraient +les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre; qu'enfin, +avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se +gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces +grands motifs, il n'épargnait rien pour presser le siége; +<span class="pagenum"><a name="p277" id="p277">277</a></span> +il donnait lui-même l'exemple aux troupes, se trouvant +à tous les travaux, et s'exposant aux plus grands dangers.</p> + +<p>On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée. +Au lieu de voler à son secours, on perdit encore le +temps en vaines délibérations, et en députations qui +ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui +le venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait +pas le temps de les entendre. Les députés se rendirent +donc à Carthage, où ils ne furent pas mieux reçus, la +faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des Romains +et sur les remontrances d'Hannon.</p> + +<p><span class="side"> [Polyb. III, +c. 17, § 10. +Diod. sic. +XXV, ecl. v. +Appian bell. +Hispan. +c. 12.]</span> +Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations, +le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins +étaient réduits à la dernière extrémité, et manquaient +de tout. On parla d'accommodement; mais les +conditions qu'on leur proposait leur parurent si dures, +qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que +de rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs, +ayant porté dans la place publique tout leur +or et leur argent, et celui qui appartenait en commun +à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient fait allumer +pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le +même temps, une tour que les béliers frappaient depuis +long-temps étant tombée tout-à-coup avec un bruit +épouvantable, les Carthaginois entrèrent dans la ville +par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de temps, +et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter +les armes. Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. +Annibal ne se réservait rien des richesses que lui procuraient +ses victoires, mais les appliquait uniquement +au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il +que la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du +<span class="pagenum"><a name="p278" id="p278">278</a></span> +soldat par la vue du riche butin qu'il venait de faire, et +par l'espérance de celui qu'il se promettait pour l'avenir; +et à achever de gagner les principaux de Carthage, par +les présents qu'il leur fit des dépouilles.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. +p. 174-175. +Liv. lib. 21, +n. 16 et 17.</span> +Il est difficile d'exprimer quelle fut à Rome la douleur +et la consternation, quand on y apprit la triste +nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La +compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la +honte d'avoir manqué à secourir de si fidèles alliés; une +juste indignation contre les Carthaginois, auteurs de +tous ces maux; de vives alarmes sur les conquêtes +d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs +portes; tous ces sentiments causèrent un si grand +trouble, qu'il ne fut pas possible, dans les premiers +moments, de prendre aucune résolution, ni de faire +autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes +sur la ruine d'une ville<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a> +<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a> qui avait été la malheureuse +victime de son inviolable attachement pour les Romains, +et de l'imprudente lenteur dont ceux-ci avaient usé à +son égard. Quand les esprits furent un peu revenus à +eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre +contre les Carthaginois y fut résolue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" +name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266"> +(retour) </a> «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad perniciem +suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)</blockquote> + +<p class="mid"><i>Déclaration de la guerre.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. +pag 187. +Liv. lib. 21, +n. 18-19.</span> +Pour ne manquer à aucune formalité, on envoya des +députés à Carthage pour savoir si c'était par ordre de +la république que Sagonte avait été assiégée, et, en ce +cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander +qu'on leur livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége +<span class="pagenum"><a name="p279" id="p279">279</a></span> +de son autorité. Comme ils virent que dans le sénat on +ne répondait point précisément à leur demande, l'un +d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: <i>Je +porte ici</i>, dit-il d'un ton fier, <i>la paix et la guerre; c'est +à vous de choisir l'une des deux</i>. Sur la réponse qu'on +lui fit qu'il pouvait lui-même choisir: <i>Je vous donne +donc la guerre</i>, dit-il, en déployant le pli de sa robe. +<i>Nous l'acceptons de bon cœur, et la ferons de même</i>, +répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi +commença la seconde guerre punique.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 184 et 185.</span> +Si l'on en impute la cause à la prise de Sagonte, +tout le tort, dit Polybe, était du côté des Carthaginois, +qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable, +assiéger une ville comprise certainement, comme +alliée de Rome, dans le traité qui défendait aux deux +peuples d'attaquer réciproquement leurs alliés. Mais, si +l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps +où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, +et où, sans aucune raison, on leur imposa un nouveau +tribut, il faut avouer, remarque le même Polybe, que +sur ces deux points la conduite des Romains est tout-à-fait +inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice +et sur la violence; et que, si les Carthaginois, +sans chercher de vains circuits et de frivoles prétextes, +avaient demandé nettement satisfaction sur ces deux +griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre à Rome, +toute la raison et toute la justice auraient été de leur +côté.</p> + +<p>L'espace, entre la fin de la première guerre punique +et le commencement de la seconde, fut de vingt-quatre +ans.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p280" id="p280">280</a></span> + +<p class="mid"><i>Commencement de la seconde guerre punique.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 187. +Liv. lib. 21, +n. 20 et 22. +AN. M. 3787 +CARTH. 629. +ROM. 531. +Av. J.C. 217.</span> +Quand la guerre fut résolue et déclarée de part et +d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de vingt-six +ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand +dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et +de l'Afrique; et, dans cette vue, il fit passer les troupes +de l'une dans l'autre, en sorte que les Africains servaient +en Espagne, et les Espagnols en Afrique. Il en +usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de +leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs +lui demeureraient plus fidèlement attachés, se +servant comme d'otages les uns aux autres. Les troupes +qu'il laissa en Afrique montaient environ à quarante +mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie; +celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille, +parmi lesquels il y avait deux mille cinq cent cinquante +chevaux. Il laissa à son frère Asdrubal le commandement +des troupes d'Espagne, avec une flotte de près de +soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna +de sages conseils sur la manière dont il devait se conduire, +soit par rapport aux Espagnols, soit par rapport +aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.</p> + +<p>Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live +remarque qu'il alla à Cadix pour s'acquitter des +vœux qu'il avait faits à Hercule, et qu'il lui en fît de +nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la <span class="side"> Lib. 3, +p. 192 et 193.</span> +guerre où il allait s'engager. Polybe nous donne en peu +de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que +devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On +compte depuis Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre, +<span class="pagenum"><a name="p281" id="p281">281</a></span> +deux mille deux cents stades (110 lieues)<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> +<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>; depuis +l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime qui sépare +l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents <span class="side"> Lib. 3, +pag 199.</span> +stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage +du Rhône, pareil espace de seize cents stades (80 +lieues); depuis le passage du Rhône jusqu'aux Alpes, +quatorze cents stades (70 lieues); depuis les Alpes +jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades +(60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie, +l'espace est de huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre +cents lieues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" +name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267"> +(retour) </a> Polybe dit 2600 stades, ἑξακόσιοι στάδιοι +προς διχιλίους, +c'est-à-dire 260 milles géographiques, +ou 86 lieues 2/3. + +<pre> + Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1600 53 1/3. + Plus 1400 46 2/3. + Plus 1200 40 " + +Total. 8400 stades, ou 280 lieues. +</pre> + +<p>Polybe donne, en nombre rond, +<i>environ 9000 stades</i>. Comme cet +auteur a le soin de dire que la route +était marquée de 8 en 8 stades par +des bornes milliaires, on voit que les +stades dont il est question sont des +stades grecs, dits olympiques, dont 8 +étaient compris dans un mille romain, +et 600 dans un degré; conséquemment +il en faut 10 pour un mille +géographique, et 30 pour une lieue +de 20 au degré.--L.</p></blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 188 et 189.</span> +Annibal avait long-temps auparavant pris de sages +précautions pour connaître la nature et la situation +des lieux par où il devait passer; pour pressentir la +disposition des Gaulois à l'égard des Romains<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> +<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>; pour +gagner, par des présents, leurs chefs, qu'il savait être +fort intéressés; et pour s'assurer de l'affection et de la +fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait pas que +le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine; +mais il savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui +suffisait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" +name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268"> +(retour) </a> «Audierunt præoccupatos jam +ab Annibale Gallorum animos esse: +sed ne illi quidem ipsi salis mitem +gentem fore, ni subindè auro, cujus +avidissima gens est, principum animi +concilieritur.» (LIV. lib. 21, n. 20.)</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p282" id="p282">282</a></span> + +<p><span class="side"> Polyb. +p. 189 et 190. +Liv. lib. 21, +n. 22-24.</span> +Dès que le printemps fut venu, Annibal se mit en +marche, et partit de Carthagène, où il avait passé le +quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était composée +de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze +mille de cavalerie: il menait près de quarante éléphants. +Ayant passé l'Èbre, il subjugua en peu de +temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche, +et perdit assez de monde dans cette expédition. Il +laissa Hannon pour commander dans tout le pays entre +l'Èbre et les Pyrénées, avec onze mille hommes, et leur +confia les bagages de ceux qui devaient le suivre. Il en +renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par +là de leur bonne volonté quand il aurait besoin de recrues, +et montrant aux autres une espérance certaine +de retour quand ils le voudraient. Il passe donc les Pyrénées, +et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante +mille hommes de pied et neuf mille chevaux: +armée formidable, moins par le nombre que par la valeur +des troupes, qui avaient servi plusieurs années en +Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre +sous les plus habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage.</p> + +<p class="mid"><i>Passage du Rhône.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 195-200. +Liv. lib. 21, +n. 26-28.</span> +Annibal, arrivé<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> +<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a> environ à quatre journées de l'embouchure +du Rhône, entreprit de le passer, parce qu'en +cet endroit le fleuve n'avait que la simple largeur de +son lit. Il acheta des habitants du pays tous les canots +et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez +grand nombre à cause de leur commerce; il fit construire +aussi à la hâte une quantité extraordinaire de bateaux, +<span class="pagenum"><a name="p283" id="p283">283</a></span> +de nacelles, de radeaux. A son arrivée il avait trouvé +les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien disposés a +lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les attaquer +de front. Il commanda un détachement considérable +de ses troupes sous la conduite d'Hannon, fils de +Bomilcar, pour aller passer le fleuve plus haut; et, afin +de dérober sa marche et son dessein à la connaissance +des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit +comme il l'avait projetée<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a> +<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>: ils passèrent le fleuve le +lendemain, sans trouver aucune résistance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" +name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269"> +(retour) </a> Un peu au-dessus d'Avignon.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" +name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270"> +(retour) </a> On croit que ce fut entre Roquemaure +et le Pont-Saint-Esprit. + +<p>= Un peu au-dessus de Roquemaure, +à 9 ou 10,000 toises au N. +d'Avignon. La date de ce passage +est du 28 au 30 Septembre.--L.</p></blockquote> + +<p>Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit +ils s'avancèrent à petit bruit vers l'ennemi. Le matin, +quand ils eurent donné les signaux dont on était convenu, +Annibal se mit en état de tenter le passage. Une +partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux, +afin que les cavaliers pussent, à la descente, attaquer +sur-le-champ les ennemis: les autres passaient à la nage +aux deux côtés des bateaux, du haut desquels un +homme seul tenait les brides de trois ou quatre +chevaux. Les fantassins étaient ou sur des radeaux, ou +dans de petites barques, et dans des espèces de petites +gondoles, qui n'étaient autre chose que des troncs d'arbres +qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé +les grands bateaux sur une même ligne, au haut du +courant, pour rompre la rapidité des flots, et rendre le +passage plus aisé au reste de la petite flotte. Quand les +Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils poussèrent, +selon leur coutume, des cris et des hurlements épouvantables, +heurtèrent leurs boucliers les uns contre les +<span class="pagenum"><a name="p284" id="p284">284</a></span> +autres, en les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent +force traits; mais ils furent bien étonnés quand +ils entendirent derrière eux un grand bruit, qu'ils +aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et qu'ils +se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils +ne trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent +dans leurs villages. Le reste des troupes passa +ensuite fort tranquillement.</p> + +<p>Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup +d'embarras. Voici comme on s'y prit pour les faire +passer; ce ne fut que le jour suivant. On avança du +bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux +cents pieds, et large de cinquante, qui était fortement +attaché au rivage par de gros câbles, et tout couvert de +terre, en sorte que ces animaux, en y entrant, s'imaginaient +marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier +radeau ils passaient dans un second, construit de la +même sorte, mais qui n'avait que cent pieds de longueur, +et qui tenait au premier par des liens faciles à +délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les +autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient +passés dans le second radeau, on le détachait du premier, +et on le conduisait à l'autre bord en le remorquant par +le secours des petites barques; puis il venait reprendre +ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans +l'eau, mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage, +sans qu'il s'en noyât un seul.</p> + +<p class="mid"><i>Marche qui suivit le passage du Rhône.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 200-202. +Liv. lib. 21, +n. 31, 32.</span> +Les deux consuls romains étaient partis dès le commencement +du printemps, chacun pour sa province: +P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux, +<span class="pagenum"><a name="p285" id="p285">285</a></span> +deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze +cents chevaux des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile, +avec cent soixante vaisseaux, deux légions, seize mille +hommes d'infanterie et dix-huit cents chevaux des alliés. +La légion pour-lors, chez les Romains, était de quatre +mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius +avait fait des préparatifs extraordinaires à +Lilybée, ville et port de Sicile, dans le dessein de passer +tout d'un coup en Afrique. Scipion, pareillement, avait +compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y +établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, +arrivant à Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord +du Rhône, et songeait à le passer. Il détacha trois +cents cavaliers pour aller reconnaître l'ennemi; et +Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion +était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même +effet, cinq cents Numides, pendant qu'on était occupé +à faire passer les éléphants.</p> + +<p>Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée, +il donna une audience publique, par le moyen d'un +truchement, à un des princes de la Gaule située vers +le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on +l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient +prêts à se joindre à lui pour marcher contre les Romains: +et il s'offrait à conduire l'armée par des endroits +où elle trouverait des vivres en abondance. Quand le +prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit +valoir extrêmement cette députation d'une nation gauloise, +releva par de justes louanges la bravoure qu'elles +avaient montrée jusque-là, et les exhorta à soutenir +dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats, +pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous +<span class="pagenum"><a name="p286" id="p286">286</a></span> +ensemble les mains, et témoignèrent qu'ils étaient +prêts à le suivre par-tout où il les mènerait. Il marqua +le départ pour le lendemain; et, après avoir fait +des vœux et des supplications aux dieux pour le salut +de tous les soldats, il les renvoya, en leur recommandant +de prendre de la nourriture, et du repos.</p> + +<p>Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient +rencontré le détachement des Romains, et l'avaient +attaqué. Le choc fut très-rude, et le carnage fort grand, +eu égard au nombre. Il resta sur la place, du côté des +Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de +deux cents; mais l'honneur de cette action demeura +aux premiers, les Numides ayant cédé le champ de +bataille, et s'étant retirés<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a> +<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>. Cette première action fut +prise comme un présage du sort de cette guerre, et +elle sembla promettre aux Romains un heureux succès, +mais qui leur coûterait bien cher, et qui leur +serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui étaient +restés du combat, et qui avaient été à la découverte, +retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des +nouvelles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" +name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271"> +(retour) </a> «Hoc principium simulque omen +belli, ut summâ rerum prosperum +eventum, ita haud sanè incruentam +ancipitisque certaminis victorium +Romanis portendit.» (LIV. lib. 21, +n. 29.)</blockquote> + +<p>Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré, +et traversa la Gaule par le milieu des terres, +en s'avançant vers le septentrion; non que ce chemin +fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce +qu'en l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre +de Scipion, et favorisait le dessein qu'il avait +d'entrer en Italie avec toutes ses forces, sans les avoir +affaiblies par aucun combat.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p287" id="p287">287</a></span> + +<p>Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit +où Annibal avait passé le Rhône que trois jours +après qu'il en était parti. Désespérant de pouvoir l'atteindre, +il retourna à sa flotte, et se rembarqua, résolu +de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais, +afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya +son frère Cnéius avec la plus grande partie de ses +troupes, pour faire tête à Asdrubal, et partit aussitôt +pour Gênes, destinant l'armée qui était dans la Gaule +vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal.</p> + +<p>Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva +à une espèce d'île formée par le confluent<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> +<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a> de deux +rivières qui se joignent en cet endroit<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> +<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>. Là il fut pris +<span class="pagenum"><a name="p288" id="p288">288</a></span> +pour arbitre entre deux frères qui se disputaient le +royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée +des vivres, des habits et des armes. C'était le pays +des Allobroges: on appelait ainsi les peuples qui occupent +maintenant les diocèses de Genève, de Vienne +et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à +ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au +pied des Alpes sans trouver d'obstacle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" +name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272"> +(retour) </a> Le texte de Polybe, tel que nous +l'avons, et celui de Tite-Live, mettent +cette île au confluent de la +Saône et du Rhône, c'est-à-dire à +l'endroit où Lyon a été bâti. C'est +une faute visible. Il y avait dans le +grec Σκώρας, et l'on a substitué à ce +mot ό Ἅραρος. Jacq. Gronove dit avoir +vu dans un manuscrit de Tite-Live, +<i>Bisarar</i>, ce qui montre qu'il faut lire, +<i>Isara Rhodanusque amnes</i>, au lieu +de <i>Arar Rhodanusque</i>, et que l'île +en question est formée par le confluent +de l'Isère et du Rhône. La situation +des Allobroges, dont il est +parlé ici, en est une preuve évidente. + +<p>= Les variantes de Polybe sur cet +important passage donnent τᾕ δὲ +ΣΚΏΡΑΣ ΣΚΌΡΑΣ, et dans +quatre manuscrits τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑΣ. +Lucas Holstenius a dit ingénieusement +que ΣΚΆΡΑΣ ou CΚΆΡΑC +est un mot mal lu, pour ΟΙCΑΡΑC, +les copistes ayant confondu le C +avec O, ce qui leur arrive souvent, +et lié ensemble les deux IC, pour +en former la lettre Κ: cette correction +est d'autant plus certaine +que l'article Ό manquait devant le +mot ΣΚΆΡΑΣ; car on lisait: τᾕ µὲν γὰρ ό Ῥοδανὸς τᾕ δὲ ΣΚΆΡΑC; +il est clair qu'il aurait fallu au moins +τᾕ δὲ ό ΣΚΆΡΑC: or, la correction +donne ΟΙCΑΡΑC ou ό Ἰσάρας: +M. Schweighæuser a inséré cette +correction dans le texte de Polybe.</p> + +<p>Quant aux variantes de Tite-Live, +elles donnent <i>pervernit ibi Ara</i> ou +<i>Ibique Arar ou ibi Arar</i>, ou <i>Pervenit +Bisarar</i>: de la comparaison +de ces variantes il résulte évidemment +<i>pervenit: ibi Isarar ou Isara</i>, +qui est la vraie leçon.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" +name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273"> +(retour) </a> Sorte de triangle, dit Polybe, +borné d'un côté par le Rhône, de +l'autre par l'Isère, assez semblable au +Delta d'Égypte. Ce pays est maintenant +occupé en très-grande partie +par le département de l'Isère; le reste +par celui de la Drôme, et une portion +de la Savoie.--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Passage des Alpes.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 203-208. +Liv. lib. 21, +n. 32-37.</span> +La vue de ces montagnes, qui semblaient toucher au +ciel, qui étaient couvertes par-tout de neige; où l'on ne +découvrait que quelques cabanes informes, dispersées +ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers inaccessibles; +que des troupeaux maigres et transis de froid; +que des hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce: +cette vue, dis-je, renouvela la frayeur qu'on en +avait déjà conçue de loin, et glaça de crainte tous les +soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut +les montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et +qui se préparaient à disputer le passage: il fallut s'arrêter. +S'ils s'étaient cachés dans une embuscade, dit +Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps +de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus +tout d'un coup fondre sur elles, l'armée était perdue sans +ressource. Annibal apprit qu'ils ne gardaient ces hauteurs +que de jour, après quoi ils se retiraient: il s'en +empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand +matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés +par l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. +Accoutumé à grimper sur ces roches, ils attaquent les +Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et les harcèlent +<span class="pagenum"><a name="p289" id="p289">289</a></span> +de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps +à combattre contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté +des lieux, où ils avaient peine à se soutenir; mais +le grand désordre fut causé par les chevaux, et les bêtes +de somme chargées du bagage, qui, effrayées des cris +et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient +retentir d'une manière horrible, et blessées quelquefois +par les montagnards, se renversaient sur les +soldats, et les entraînaient avec elles dans les précipices +qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la +perte seule de ses bagages pouvait faire périr son armée, +vint au secours des troupes en cet endroit, et, ayant +mis en fuite les ennemis, continua sa marche sans +trouble et sans danger, et arriva à un château qui était +la place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître, +aussi-bien que de tous les bourgs voisins, où il trouva +de grands amas de blé et beaucoup de bestiaux, qui +servirent à nourrir son armée pendant trois jours<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a> +<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" +name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274"> +(retour) </a> Annibal côtoya la rive gauche +de l'Isère, puis la rive gauche du +Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée +du département des Hautes-Alpes; +de là il gagna la Durance, +qu'il remonta tantôt sur la rive +droite, tantôt sur la rive gauche, +jusqu'au-dessus de Briançon; et il +atteignit le col du mont Genèvre, +entre le 26 et le 30 octobre. On peut +voir la discussion de cette route +dans deux dissertations que j'ai insérées +au journal des savants (année +1819, <i>Janvier</i>, p. 22-36; et <i>Décembre</i>, +p. 733-762).--L.</blockquote> + +<p>Après une marche assez paisible, on eut un nouveau +danger à essuyer. Les Gaulois, feignant de vouloir profiter +du malheur de leurs voisins, qui s'étaient mal +trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des +troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des +vivres, s'offrirent à lui servir de guides, et lui laissèrent +des ôtages pour assurance de leur fidélité. Annibal ne +s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les chevaux +<span class="pagenum"><a name="p290" id="p290">290</a></span> +marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie, +attentif et prenant garde à tout. On arriva +dans un défilé fort étroit et roide, commandé par une +hauteur où les Gaulois avaient caché une embuscade. +Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de +tous côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur +énorme. Ils auraient mis l'armée entièrement en +déroute, si Annibal n'eût fait des efforts extraordinaires +pour la tirer de ce mauvais pas.</p> + +<p>Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des +Alpes. L'armée y passa deux jours à se reposer et à +se refaire de ses fatigues, après quoi elle se remit en +marche. Comme on était déjà en automne, il était +tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous +les chemins, ce qui jeta le trouble et le découragement +parmi les troupes. Annibal s'en aperçut; et, s'étant arrêté +sur une hauteur d'où l'on découvrait toute l'Italie, il +leur montra les campagnes fertiles<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> +<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a> arrosées par le Pô, +auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait +plus qu'un léger effort pour y arriver. Il leur représenta +qu'une ou deux batailles allaient finir glorieusement +leurs travaux, et les enrichir pour toujours en les rendant +maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce discours, +plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de +la vue de l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux +troupes abattues. On continua donc de marcher; mais +la route n'en était pas devenue plus aisée: au contraire, +comme c'était en descendant, la difficulté et le danger +augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout +escarpés, étroits, glissants, en sorte que les soldats ne +pouvaient se soutenir en marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils +<span class="pagenum"><a name="p291" id="p291">291</a></span> +avaient fait un mauvais pas, mais tombaient les uns sur +les autres, et se renversaient mutuellement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" +name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275"> +(retour) </a> Du Piémont.</blockquote> + +<p>On arriva en un endroit plus difficile que tout ce +qu'on avait rencontré jusque-là: c'était un sentier déjà +fort roide par lui-même, et qui, l'étant encore devenu +davantage par un nouvel éboulement des terres, montrait +un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. +La cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de +ce retardement, y accourut, et vit qu'en effet il était +impossible de passer outre. Il songea à prendre un long +détour et à faire un grand circuit; mais la chose ne se +trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne +neige qui était durcie par le temps, il en était tombé +depuis quelques jours une nouvelle qui n'avait pas beaucoup +de profondeur, les pieds d'abord, y entrant facilement, +s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le +passage des premières troupes et des bêtes de somme, +fut fondue, on ne marchait que sur la glace, où tout +était glissant, où les pieds ne trouvaient point de prise, +et où, pour peu qu'on fît un faux pas et qu'on voulût +s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne +rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. +Outre cet inconvénient, les chevaux, frappant avec +effort la glace pour se retenir, et y enfonçant leurs +pieds, ne pouvaient plus les en retirer, et y demeuraient +pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher +un autre expédient.</p> + +<p>Annibal prit le parti de faire camper et reposer son +armée pendant quelque temps sur le sommet de cette +colline, qui avait assez de largeur, après en avoir fait +nettoyer le terrain, et ôter toute la neige qui le couvrait, +tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des peines +<span class="pagenum"><a name="p292" id="p292">292</a></span> +infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin +dans le rocher même, et ce travail fut poussé avec une +ardeur et une constance étonnantes. Pour ouvrir et +élargir cette route, on abattit tous les arbres des environs; +et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé +autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement +il faisait un grand vent, qui alluma bientôt une +flamme ardente: de sorte que la pierre devint aussi +rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors +Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en +dit rien), fit verser dessus une grande quantité de +vinaigre<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a> +<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>, qui, s'insinuant dans les veines du rocher +entr'ouvert par la force du feu, le calcina et l'amollit. +De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la +pente fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un +chemin qui donna un libre passage aux troupes, aux +bagages, et même aux éléphants. On employa quatre +jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient +<span class="pagenum"><a name="p293" id="p293">293</a></span> +de faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces +montagnes toutes couvertes de neige. On arriva enfin +dans des endroits cultivés et fertiles, qui fournirent +abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes sortes +de nourritures aux soldats.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" +name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276"> +(retour) </a> Plusieurs rejettent ce fait comme +supposé. Pline ne manque pas d'observer +la force du vinaigre, pour +rompre des pierres et des rochers. +<i>Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit +ignis antecedens</i> (lib. 23, c. 1). +C'est pourquoi il appelle le vinaigre +<i>succus rerum domitor</i> (lib. 33, +cap. 2). Dion, en parlant du siége +de la ville d'Éleuthère, dit qu'on +en fit tomber les murailles par la +force du vinaigre (lib. 36, pag. 8). +Apparemment ce qui arrête ici est la +difficulté, où Annibal dut être, de +trouver dans ces montagnes la quantité +de vinaigre nécessaire pour cette +opération. + +<p>=Évidemment c'est en cela que +consiste la difficulté: car on ne nie +pas que le vinaigre ne décompose +la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée +par le feu: mais cette difficulté +est insoluble. On a cru que +cette fable est de l'invention de Tite-Live; +je ne le pense pas. C'est probablement +une de ces traditions populaires +qui durent leur origine à +l'étonnement dont la marche merveilleuse +d'Annibal avait frappé tous +les esprits. Polybe en effet reproche +aux historiens d'Annibal, d'accueillir +de ces traditions mensongères pour +rendre leur narration plus attachante +et plus dramatique (POLYB. III, c. +47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne +pas de rapporter cette fable +(<i>Bell. Annib.</i> § 4). Il n'est donc +pas surprenant que Tite-Live l'ait +insérée dans son histoire.--L.</p></blockquote> + +<p class="mid"><i>Entrée dans l'Italie.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +pag. 209 et +212-214. +Liv. lib. 21, +n. 39.</span> +L'armée d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était +beaucoup inférieure en nombre à ce qu'elle était quand +il partit de l'Espagne, où nous avons vu qu'elle montait +à près de soixante mille hommes. Sur la route elle +avait fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il +fallut soutenir, soit au passage des rivières. En quittant +le Rhône, elle était encore de trente-huit mille hommes +de pied et de plus de huit mille chevaux: le passage +des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait +plus à Annibal que douze mille Africains, huit mille +Espagnols d'infanterie, et six mille chevaux: c'est lui-même +qui l'avait marqué sur une colonne près du promontoire +Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il +était parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les +quinze jours que lui avait coûté le passage des Alpes, +lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô +(à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans +le mois de septembre.</p> + +<p>Son premier soin fut de donner quelque repos à ses +troupes, qui en avaient un extrême besoin. Lorsqu'il +les vit en bon état, les peuples du territoire de Turin<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a> +<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a> +ayant refusé de faire alliance avec lui, il alla camper +devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois +<span class="pagenum"><a name="p294" id="p294">294</a></span> +jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui +avaient été opposés. Cette expédition jeta une si grande +terreur parmi les barbares, qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes +se rendre à discrétion. Le reste des Gaulois en +aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui +approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il +n'y avait point de temps à perdre, qu'il fallait avancer +dans le pays, et hasarder quelque exploit qui pût +établir la confiance parmi les peuples qui auraient envie +de se déclarer pour lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" +name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277"> +(retour) </a> Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre, jusqu'aux +bords du Pô.--L.</blockquote> + +<p>Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome, +et y jeta une grande alarme. Sempronius reçut ordre +de quitter la Sicile pour venir au secours de sa patrie; +et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes journées +vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du +Tésin<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a> +<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" +name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278"> +(retour) </a> C'est une petite rivière de l'Italie, +dans la Lombardie. + +<p>= C'est une grande rivière qui sort +du lac Majeur, et se jette dans le Pô.--L.</p></blockquote> + +<p class="mid"><i>Combat de cavalerie près du Tésin.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 214-218. +Liv. lib. 21, +n. 39-47.</span> +Les armées étant en présence, les chefs de part et +d'autre haranguent leurs soldats avant que d'en venir +aux mains. Scipion<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> +<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, après avoir représenté à ses +troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs +ancêtres, les avertit que la victoire est entre leurs mains, +puisqu'ils n'auront affaire qu'à des Carthaginois, si +souvent vaincus, réduits à être leurs tributaires pendant +vingt ans, et accoutumés depuis long-temps à être +presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remporté +contre l'élite de la cavalerie carthaginoise<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a> +<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a> est un +<span class="pagenum"><a name="p295" id="p295">295</a></span> +gage assuré du succès du reste de toute la guerre; +qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de perdre la +meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste +est épuisé par la faim, le froid, les fatigues et la misère; +qu'il leur suffira de se montrer pour mettre en fuite +des troupes qui ressemblent plus à des spectres qu'à des +hommes; qu'enfin la victoire est devenue nécessaire, +non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver +Rome même, du sort de laquelle le combat va décider, +et qui n'a point d'autre armée à opposer aux ennemis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" +name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279"> +(retour) </a> Il avait débarqué à Pise, en +Étrurie, ramenant ses troupes de +Marseille (v. plus haut, p. 287).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" +name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280"> +(retour) </a> Scipion veut parler du succès +des 300 cavaliers romains contre +les 500 cavaliers numides, envoyés +par Annibal en reconnaissance, lors +du passage du Rhône (v. plus haut, +p. 285).--L.</blockquote> + +<p>Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats +d'un esprit grossier, parle à leurs yeux avant que de +parler à leurs oreilles, et ne songe à les persuader par +des raisons qu'après les avoir remués par le spectacle. +Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards, +les fait combattre deux à deux à la vue de son +armée, promettant la liberté et des présents magnifiques +à ceux qui sortiraient vainqueurs. La joie avec laquelle +ces barbares courent au combat sur de pareils motifs +donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses +gens, par ce qui vient de se passer à leurs yeux, une +image sensible de leur situation présente, qui, en leur +ôtant tous les moyens de reculer en arrière, leur impose +une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour +éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez +lâches pour céder aux Romains. Il étale à leurs yeux la +grandeur des récompenses, la conquête de toute l'Italie, +le pillage de Rome, cette ville si riche et si opulente, +une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse +<span class="pagenum"><a name="p296" id="p296">296</a></span> +la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point +éblouir des guerriers comme eux, qui sont venus des +colonnes d'Hercule jusque dans le cœur de l'Italie, au +travers des nations les plus féroces. Pour ce qui le regarde +personnellement, il ne daigne pas se comparer +avec un Scipion, général de six mois, lui, presque né, +du moins nourri, dans la tente d'Amilcar son père; +vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des habitants des +Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des +Alpes mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence +des Romains, qui ont osé demander qu'on le leur +livrât avec les soldats qui avaient pris Sagonte; et il +pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces +maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir, +et qu'ils ont droit d'imposer des lois à toute la terre.</p> + +<p>Après ces discours de part et d'autre, on se prépare +au combat. Scipion, ayant jeté un pont sur le Tésin, +fit passer ses troupes. Deux mauvais présages avaient +jeté le trouble et l'alarme dans son armée. Les Carthaginois +étaient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de +nouvelles promesses; et, ayant fendu avec une pierre +la tête de l'agneau qu'il immolait, il prie Jupiter de +l'écraser de même, s'il ne donnait à ses soldats les récompenses +qu'il venait de leur promettre.</p> + +<p>Scipion fait marcher à la première ligne les gens +de trait avec la cavalerie gauloise, forme la seconde +ligne de l'élite de la cavalerie des alliés, et avance au +petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec toute +sa cavalerie, plaçant au centre la cavalerie à frein, et +la numide<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a> +<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a> sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. +<span class="pagenum"><a name="p297" id="p297">297</a></span> +Les chefs et la cavalerie ne demandant qu'à combattre, +on commence à charger. Au premier choc, les soldats +de Scipion, armés à la légère, eurent à peine lancé +leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie +carthaginoise, qui venait sur eux, et craignant d'être +foulés aux pieds par les chevaux, ils plièrent, et s'enfuirent +par les intervalles qui séparaient les escadrons. +Le combat se soutint long-temps à forces égales: de +part et d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à +terre, de sorte que l'action devint d'infanterie comme +de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides enveloppent +l'ennemi, et fondent par les derrières sur ces +gens de trait qui d'abord avaient échappé à la cavalerie, +et les écrasent sous les pieds de leurs chevaux. Les +troupes qui étaient au centre des Romains avaient combattu +jusque-là avec beaucoup de valeur: de part et +d'autre il était resté sur la place bien du monde, et +plus même du côté des Carthaginois; mais les troupes +romaines furent mises en désordre par l'attaque des +Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la +blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre: +ce général fut tiré des mains des ennemis par le courage +de son fils, qui n'avait pour-lors que dix-sept +ans, et qui mérita ensuite le surnom d'<i>Africain</i>, pour +avoir terminé glorieusement cette guerre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" +name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281"> +(retour) </a> Les Numides ne mettaient à leurs +chevaux ni frein, ni bride, ni selle. + +<p>= Il paraît que leurs chevaux +n'avaient qu'une muserolle, à laquelle +était attachée une bride. C'est là ce que Virgile a entendu par <i>Numidæ +infreni</i> (<i>Æneid.</i> IV, 41).--L.</p></blockquote> + +<p>Le consul, blessé dangereusement, se retira en bon +ordre, et fut conduit dans son camp par un gros de +cavaliers qui le couvraient de leurs armes et de leurs +corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hâta d'arriver +<span class="pagenum"><a name="p298" id="p298">298</a></span> +au Pô, le fit passer à son armée, et rompit le pont: +ce qui empêcha Annibal de l'atteindre.</p> + +<p>On convient qu'Annibal dut cette première victoire +à sa cavalerie, et on jugea dès-lors qu'elle faisait la +principale force de son armée, et que pour cette raison +les Romains devaient éviter les plaines larges et découvertes, +telles que sont celles qui se trouvent entre le +Pô et les Alpes.</p> + +<p>Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois +du voisinage s'empressèrent à l'envi de venir se rendre +à Annibal, de le fournir de munitions, et de prendre +parti dans ses troupes; et ce fut là, comme Polybe l'a +déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce +sage et habile général, malgré le petit nombre et la +faiblesse de ses troupes, de hasarder une bataille, qui +était devenue pour lui d'une absolue nécessité, dans +l'impuissance où il était de retourner en arrière quand +il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille +qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le +secours était l'unique ressource qui lui restât dans la +conjoncture présente.</p> + +<p class="mid"><i>Bataille de la Trébie.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 220-227. +Liv. lib. 21, +n. 51-56.</span> +Le consul Sempronius, sur les ordres du sénat, était +revenu de Sicile à Rimini<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> +<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a>. De là il marcha vers la +Trébie, petite rivière de la Lombardie, qui se jette +dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il joignit +ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha +du camp des Romains, dont il n'était plus séparé que +par la petite rivière. La proximité des armées donnait +<span class="pagenum"><a name="p299" id="p299">299</a></span> +lieu à de fréquentes escarmouches, dans l'une desquelles +Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta +contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu +considérable, mais qui augmenta beaucoup la bonne +opinion que ce général avait naturellement de son mérite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" +name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282"> +(retour) </a> Appelée alors <i>Ariminium</i>.--L.</blockquote> + +<p>Ce léger succès lui paraissait une victoire complète. +Il se vantait d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de +combat où son collègue avait été défait, et d'avoir par +là relevé le courage abattu des Romains. Déterminé à +en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour +la bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva +d'un avis entièrement contraire au sien. Celui-ci représentait +que, si l'on donnait aux nouvelles levées le +temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait plus +de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement +légers et inconstants, se détacheraient peu +à peu d'Annibal; que, sa blessure étant guérie, sa présence +pourrait être de quelque utilité dans une affaire +générale: enfin il le priait instamment de ne point +passer outre.</p> + +<p>Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius +ne put les goûter: il voyait sous ses ordres seize mille +Romains et vingt mille alliés, sans compter la cavalerie; +c'était le nombre où montait en ce temps-là une armée +complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints +ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil +nombre. La conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable. +Il disait hautement que tous demandaient la bataille, +excepté son collègue, qui, devenu par sa blessure +plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir +qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de +laisser languir tout le monde avec lui? Qu'attendait-il +<span class="pagenum"><a name="p300" id="p300">300</a></span> +davantage? Espérait-il qu'un troisième consul et qu'une +nouvelle armée viendraient à son secours? Il tenait de +pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans +la tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux +généraux, qui approchait, lui faisait craindre qu'on ne +lui envoyât un successeur avant qu'il eût pu terminer +la guerre, et il croyait devoir profiter de la maladie de +son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur +de la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des +affaires, dit Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer +de prendre de mauvaises mesures. Il donna donc ordre +aux soldats de se tenir prêts à combattre.</p> + +<p>C'était tout ce que desirait Annibal, qui avait pour +maxime qu'un général qui s'est avancé dans un pays +ennemi ou étranger, et qui a formé une entreprise +extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours +les espérances des alliés par quelque nouvel +exploit: d'ailleurs, sachant qu'il n'aurait affaire qu'à +des troupes de nouvelle levée, qui étaient sans expérience, +il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois, qui +demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à +qui sa blessure ne permettait pas d'y assister. Il ordonna +donc à Magon de se mettre en embuscade avec deux +mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les bords +escarpés du petit ruisseau<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> +<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a> qui séparait les deux camps, +et de se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient +en grande quantité. Souvent une embuscade est plus +sûre dans un terrain plat et uni, mais fourré comme +était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie +<span class="pagenum"><a name="p301" id="p301">301</a></span> +moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, +avec ordre de s'avancer dès le point du jour +jusqu'aux portes du camp des ennemis pour les attirer +au combat, et de repasser la rivière en se retirant, pour +engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait +prévu ne manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius +envoya d'abord contre les Numides toute sa cavalerie, +puis six mille hommes de trait, qui furent bientôt +suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent +le pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec +chaleur, et passèrent la Trébie sans résistance, mais +non sans beaucoup souffrir, ayant de l'eau jusque sous +les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le ruisseau<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> +<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> enflé +par les torrents qui y étaient tombés des montagnes +voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice +d'hiver, c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce +jour-là même, et faisait un froid glaçant. Les Romains +étaient sortis à jeun, et sans avoir pris aucune précaution; +au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal, +avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient +mis leurs chevaux en état, s'étaient frottés d'huile, et +revêtus de leurs armes auprès du feu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" +name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283"> +(retour) </a> Il paraît que par le mot Ῥεῖθρον, +Polybe entend un <i>ravin</i>; c'est +dans le lit de ce ravin, dont les +bords étaient élevés, qu'Annibal plaça +son embuscade.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" +name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284"> +(retour) </a> Il s'agit de la Trébie, et non du +<i>ruisseau</i>. Il semble que Rollin n'a +pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.</blockquote> + +<p>On en vint aux mains en cet état. Les Romains se +défendirent assez long-temps et avec assez de courage; +mais la faim, le froid, la fatigue, leur avaient ôté la +moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise, qui +surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en +vigueur, l'enfonça et la mit en fuite. Le désordre se +mit bientôt aussi dans l'infanterie. L'embuscade, étant +sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par +<span class="pagenum"><a name="p302" id="p302">302</a></span> +les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes, +au nombre de plus de dix mille hommes, eut le courage +de se faire jour à travers les Gaulois et les Africains, +dont ils firent un grand carnage; et, ne pouvant +ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la +cavalerie numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient +pas de reprendre le chemin, ils se retirèrent +en bon ordre à Plaisance: la plupart des autres qui +restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés +par les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent +échapper allèrent joindre le gros dont nous avons parlé. +Scipion se rendit aussi à Plaisance la nuit suivante. La +victoire fut complète du côté des Carthaginois, et la +perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la pluie, +la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de +tous les éléphants on n'en put sauver qu'un seul.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 5, +p. 228-229. +Liv. lib. 21, +n. 60-61.</span> +Cette campagne et la suivante furent plus heureuses +pour les Romains en Espagne. Cn. Scipion la subjugua +jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. +pag. 229.</span> +Annibal profita des quartiers d'hiver pour faire reposer +ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. +Dans cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers +qu'il avait faits sur les alliés des Romains qu'il n'était +pas venu pour leur faire la guerre, mais pour remettre +les Italiens en liberté, et pour les défendre contre les +Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur +patrie.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 21, +n. 58.</span> +A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit le chemin de +la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes +raisons; la première était pour éviter les effets de la +mauvaise volonté des Gaulois, qui se lassaient du long +séjour de l'armée carthaginoise sur leurs terres, et +<span class="pagenum"><a name="p303" id="p303">303</a></span> +qui souffraient avec impatience de porter tout le poids +d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour +la faire chez leurs ennemis communs; la seconde, pour +augmenter, par une démarche hardie, la réputation +de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en portant +la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et +pour ranimer l'ardeur de ses troupes et des Gaulois +ses alliés par le pillage des terres ennemies. Mais il fut +attaqué au passage de l'Apennin d'une horrible tempête, +qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, +la pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré +sa ruine, en sorte que ce que les Carthaginois avaient +souffert au passage des Alpes leur paraissait moins +affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna +contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome, +un second combat: la perte fut à peu près égale de +part et d'autre.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. <i>Ibid.</i> +Liv. lib. 22, +n. 1. +Appian. in +bell. Annib. +pag. 316.</span> +Ce fut dans ce même quartier d'hiver qu'il s'avisa +d'un stratagème vraiment carthaginois. Il était environné +de peuples légers et inconstants; la liaison qu'il +avait contractée avec eux était encore toute récente; +il avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions, +ils ne lui dressassent des piéges, et n'attentassent +sur sa vie. Pour la mettre en sûreté, il fit faire +des perruques et des habits pour toutes les différentes +sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et +se déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui +ne le voyaient qu'en passant, mais ses amis même, +avaient peine à le reconnaître.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 230-231. +Liv. lib. 22, +n. 2.</span> +On avait nommé à Rome pour consuls Cn. Servilius +et C. Flaminius. Annibal ayant appris que celui-ci était +déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut devoir +<span class="pagenum"><a name="p304" id="p304">304</a></span> +<span class="side"> AN. M. 3788 +ROM. 552.</span> +hâter sa marche pour l'atteindre au plus tôt. De deux +chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court, quoiqu'il +fût très-difficile et presque impraticable, parce +qu'il fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit +des fatigues incroyables. Pendant quatre jours et trois +nuits, elle eut le pied dans l'eau, sans pouvoir prendre +un moment de sommeil. Annibal lui-même, monté sur +le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à +en sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs +grossières qui s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à +l'intempérie de la saison, lui firent perdre un œil.<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> +<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" +name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285"> +(retour) </a> Cette partie de la marche d'Annibal +a offert aux critiques de grandes +difficultés: ils ont fait errer ce général +dans les Apennins, depuis Bologne +jusqu'à <i>Fesulæ</i>, de la manière la plus +invraisemblable. Je pense qu'Annibal +se rendit directement de Plaisance, +à travers l'Apennin, par +Pontremoli, Sarzani, Lucques; et +que les marais dans lesquels il fut +forcé de s'engager, sont ceux que +l'Arno formait dans toute la partie +inférieure de son cours. Ceux qui se +sont autorisés des ossements d'éléphants +fossiles qu'on a trouvés dans +certains lieux des Apennins, pour +établir qu'Annibal y avait passé, +n'ont pas songé que, selon Polybe, +un <i>seul</i> de ses éléphants put échapper +au froid, lors de la bataille de la +Trébie.--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Bataille de Trasimène.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 231-238. +Liv. lib. 22. +n. 3-8.</span> +Annibal, après être sorti, presque contre toute espérance, +de ce pas dangereux, et avoir fait prendre +quelque repos à ses troupes, alla camper entre Arretium +et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile +de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le +caractère de Flaminius, pour tirer avantage de son +faible; ce qui, selon Polybe, doit faire la principale +étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un +homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux, +avide de gloire. Pour<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> +<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a> le précipiter de plus en +<span class="pagenum"><a name="p305" id="p305">305</a></span> +plus dans ces vices, qui lui étaient naturels, il commença +à irriter sa témérité par le dégât et les incendies +qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" +name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286"> +(retour) </a> «Apparebat ferociter omnia ac +præproperè acturum. Quòque pronior +esset in sua vitia, agitare eum +atque irritare Pœnus parat.» (LIV. +lib. 22, n. 3.)</blockquote> + +<p>Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille +dans son camp, quand même Annibal serait demeuré +en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait à ses yeux +les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour +lui qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât +sans trouver de résistance vers les murailles mêmes +de Rome. Il rejeta avec mépris les sages avis de ceux +qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de se +contenter pour le présent d'arrêter les ravages de +l'ennemi.</p> + +<p>Cependant Annibal avançait toujours vers Rome, +ayant Cortone à sa gauche, et le lac de Trasimène à +sa droite. Quand il vit que le consul le suivait de près, +dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans sa +marche, ayant reconnu que le terrain était propre à +donner bataille, il ne songea aussi, de son côté, qu'aux +moyens de la donner. Le lac de Trasimène et les montagnes +de Cortone forment un défilé fort serré, au-delà +duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé +des deux côtés, dans sa longueur, par des hauteurs +assez grandes, et fermé dans le débouché, qui est à +l'autre extrémité, par une colline escarpée, et de difficile +accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla +camper avec le gros de son armée, après avoir traversé +tout le vallon, et avoir posté l'infanterie légère en embuscade +<span class="pagenum"><a name="p306" id="p306">306</a></span> +sur les collines à droite, et fait couler une +partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque +vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement +passer. En effet, ce général, qui suivait l'ennemi +avec chaleur pour le combattre, étant arrivé à la +vue du défilé près du lac, fut obligé de s'y arrêter, +parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain +dès la pointe du jour.</p> + +<p>Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes +plus de la moitié du vallon, et voyant l'avant-garde +des Romains assez près de lui, donna le signal du +combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur +embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi +de tous côtés. On peut juger du trouble des Romains.</p> + +<p>Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient +pas préparé leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés +par-devant, par-derrière, et par les flancs. Le désordre +se met en un moment dans tous les rangs. Flaminius, +seul intrépide dans une consternation si universelle, +ranime ses soldats de la main et de la voix, et les +exhorte à se faire un passage par le fer à travers les +ennemis; mais le tumulte qui règne par-tout, les cris +affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était élevé, +empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant, +lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés +de tous côtés, ou par les ennemis, ou par le lac, l'impossibilité +de se sauver par la fuite rappela leur courage, +et l'on commença à combattre de tous côtés avec +une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand +dans les deux armées, que personne ne sentit un tremblement +de terre qui arriva dans cette contrée, et qui +<span class="pagenum"><a name="p307" id="p307">307</a></span> +renversa des villes entières. Dans cette confusion, Flaminius +ayant été tué par un Gaulois insubrien, les +Romains commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement +la fuite. Un grand nombre, cherchant à se +sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant pris le +chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu +des ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement +s'ouvrirent un passage à travers les vainqueurs, et se +retirèrent en un lieu de sûreté; mais ils furent arrêtés +et faits prisonniers le lendemain. Il y eut quinze mille +Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille +se rendirent à Rome par différents chemins. Annibal +renvoya les Latins, alliés des Romains, sans rançon. +Il fit chercher inutilement le corps de Flaminius pour +lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en +quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs +aux principaux de son armée qui étaient restés +sur le champ de bataille au nombre de trente. De son +côté, la perte ne fut en tout que de quinze cents +hommes, la plupart Gaulois.</p> + +<p>Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour +y porter la nouvelle des heureux succès qu'il avait eus +jusque-là en Italie. Elle y causa une joie infinie pour +le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances +pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. +Ils s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre +des mesures pour envoyer en Italie et en Espagne tous +les secours capables d'y soutenir les affaires.</p> + +<p>A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent +universelles, quand le préteur, du haut de la tribune +aux harangues, eut prononcé ces mots en présence du +peuple: <i>Nous avons perdu une grande bataille</i>. Le +<span class="pagenum"><a name="p308" id="p308">308</a></span> +sénat, uniquement occupé du bien public, crut que, +dans un si grand malheur et dans un danger si pressant, +il fallait avoir recours à des remèdes extraordinaires. +On nomma pour dictateur Quintus Fabius, +personnage aussi distingué par sa sagesse que par sa +naissance. A Rome, dès qu'on avait nommé un dictateur, +toute autorité cessait, excepté celle des tribuns du +peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus +Minucius. C'était la seconde année de la guerre.</p> + +<p class="mid"><i>Conduite d'Annibal par rapport à Fabius.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 239-255. +Liv. lib. 22, +n. 9-30.</span> +Annibal, après la bataille de Trasimène, ne jugeant +pas encore à propos de s'approcher de Rome, se contenta +de battre la campagne et de ravager le pays. Il +traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire +d'Adria<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> +<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a>, après dix jours de marche. Il fit dans +cette route un riche butin. Ennemi implacable des +Romains, il avait ordonné que l'on fit main-basse sur +tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les armes; +et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque +dans la Pouille, en abandonnant au pillage les pays +qui se trouvaient sur sa route, et faisant par-tout le +dégât, pour forcer les peuples à quitter l'alliance des +Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome +découragée lui cédait la victoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" +name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287"> +(retour) </a> Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.</blockquote> + +<p>Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était +parti de Rome pour aller chercher l'ennemi, mais dans +la ferme résolution de ne lui donner aucune prise sur +lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien +reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille +qu'il ne fût assuré du succès.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p309" id="p309">309</a></span> + +<p>Dès que les deux armées furent en présence, Annibal, +pour jeter l'épouvante dans les troupes romaines, ne +manqua pas de leur présenter la bataille en s'avançant +jusque auprès des retranchements de leur camp; mais, +quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant +en apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait +d'avoir enfin perdu cette valeur martiale si naturelle +à leurs pères, mais outré au fond de voir qu'il avait +affaire à un général si différent de Sempronius et de +Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite, +avaient enfin trouvé un chef capable de tenir tête +à Annibal.</p> + +<p>Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à +craindre d'attaques vives et hardies de la part du dictateur, +mais une conduite prudente et mesurée, qui +pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait +à savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté +pour suivre constamment le plan qu'il paraissait s'être +tracé. Il essaya donc de l'ébranler par les divers mouvements +qu'il faisait, par le ravage des terres, par le +pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des villages. +Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt +il s'arrêtait tout d'un coup dans quelque vallon détourné +pour voir s'il ne pourrait point le surprendre +en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes +par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne +s'approchant jamais assez de l'ennemi pour en venir +aux mains, mais ne s'en éloignant pas non plus tellement, +qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses +soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir +que pour les fourrages, où il ne les envoyait qu'avec +de fortes escortes. Il n'engageait que de légères escarmouches, +<span class="pagenum"><a name="p310" id="p310">310</a></span> +et avec tant de précaution, que ses troupes +y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait +insensiblement au soldat la confiance que la perte de +trois batailles lui avait ôtée, et il le mettait en état de +compter comme autrefois sur son courage et sur son +bonheur.</p> + +<p>Annibal, après avoir fait un butin immense dans la +Campanie, où il était demeuré assez long-temps, décampa +pour ne point consumer les provisions qu'il +avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la +saison où la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne +pouvait plus demeurer dans un pays de vignobles et +de vergers, plus agréable pour le spectacle qu'utile +pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu +réduit à passer ses quartiers d'hiver entre des marais, +des rochers et des sables, pendant que les Romains +auraient tiré abondamment leurs convois de Capoue +et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le +parti d'aller s'établir ailleurs.</p> + +<p>Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre +pour son retour le même chemin par lequel il était +venu, et qu'il serait facile de l'inquiéter dans sa marche. +Il commence par s'assurer de Casilin, petite ville située +sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de +celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez +considérable: il détache quatre milles hommes pour +s'emparer du seul défilé par lequel Annibal pouvait +sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se poster +avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient +le chemin.</p> + +<p>Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine +au pied des montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois +<span class="pagenum"><a name="p311" id="p311">311</a></span> +tomba dans le même piège qu'il avait tendu à +Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne +pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant +qu'une seule issue, dont les Romains étaient les maîtres. +Fabius, comptant que sa proie ne pouvait point lui +échapper, ne délibérait plus que sur la manière de +s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de +terminer la guerre par cette seule action; cependant +il jugea à propos de remettre l'attaque au lendemain.</p> + +<p>Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses +propres artifices<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a> +<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>. C'est dans de pareilles conjonctures +qu'un commandant a besoin d'une présence d'esprit et +d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le +péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour +imaginer de sûres et de promptes ressources sans délibérer. +Le général carthaginois sur-le-champ fait assembler +une grande quantité de bœufs, jusqu'au nombre +de deux mille, et commande qu'on attache à leurs +cornes de petits faisceaux de sarment. Vers le milieu de +la nuit, y ayant fait mettre le feu, il fait pousser ces +animaux à grands coups vers le sommet des montagnes +sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la +flamme eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la +douleur rendait furieux, se dispersèrent de tous côtés, +communiquant le feu aux buissons et aux arbrisseaux +qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce +était soutenu par un bon nombre de soldats armés à +la légère, qui avaient ordre de s'emparer du sommet +de la montagne, et de charger les ennemis en cas +qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal +l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé, +<span class="pagenum"><a name="p312" id="p312">312</a></span> +voyant que les feux gagnaient les collines qui les commandaient, +et croyant que c'était Annibal qui marchait +de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se sauver, +quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour +lui en disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne +savait que penser de tout ce tumulte, et Fabius lui-même, +n'osant faire aucun mouvement dans les ténèbres +de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du +jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses +troupes et au butin le défilé qui était sans garde, et +sauve son armée d'un piége où un peu plus de vivacité +de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du +moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir +tirer avantage de ses fautes mêmes, et de les faire servir +à sa propre gloire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" +name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288"> +(retour) </a> «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)</blockquote> + +<p>L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, +toujours poursuivie et harcelée par celle des Romains. +Le dictateur, obligé de faire un voyage à Rome pour +quelque cérémonie de religion, conjura, avant que de +partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune +entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun +cas ni de ses avis ni de ses prières, et, à la première +occasion qui se présenta, pendant qu'une partie des +troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua le +reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt +à Rome comme d'une victoire considérable. Cette +nouvelle, jointe à ce qui était arrivé tout récemment au +passage des défilés, excita des plaintes et des murmures +contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin +la chose en vint à ce point, que le peuple lui égala +en pouvoir son général de cavalerie; ce qui était sans +exemple. Il apprit cette nouvelle en chemin; car il était +<span class="pagenum"><a name="p313" id="p313">313</a></span> +parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire de +ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point +ébranlée<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> +<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>. Il savait bien qu'en partageant l'autorité +dans le commandement on n'avait pas partagé l'habileté +dans le métier de la guerre: cela parut bientôt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" +name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289"> +(retour) </a> «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem imperandi æquatam.» +(LIV. lib. 22, n. 26.)</blockquote> + +<p>Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de +remporter sur son collègue, proposa qu'ils commandassent +chacun leur jour, ou même un plus long espace +de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé +toute l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait +été commandée par Minucius; il aima mieux +partager les troupes, pour être en état de conserver +au moins la partie qui lui serait échue.</p> + +<p>Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se +passait dans le camp romain, eut une grande joie d'apprendre +la division des deux chefs. Il eut soin de présenter +un appât et de tendre un piége à la témérité de +Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête +baissée, et engagea la bataille sur une colline où l'on +avait caché une embuscade. Ses troupes furent mises +en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque +Fabius, averti par les premiers cris des blessés: +«Courons, dit-il à ses soldats, au secours de Minucius; +allons arracher aux ennemis la victoire, et à nos +citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à propos, +et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, +en se retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps +paraissait sur le haut des montagnes avait enfin +crevé avec un grand fracas, et causé un grand +orage.» Un service si important, et placé dans une +<span class="pagenum"><a name="p314" id="p314">314</a></span> +telle conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut +son tort, rentra sur-le-champ dans le devoir +et l'obéissance, et montra qu'il est quelquefois plus +glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point +commettre.</p> + +<p class="mid"><i>État des affaires en Espagne.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 245-250. +Liv. lib. 22, +n. 19-22.</span> +Au commencement de cette même campagne, Cn. +Scipion, étant venu fondre tout d'un coup sur la flotte +des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la défit, +prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. +Cette victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient +donner une attention particulière aux affaires +d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des secours considérables +et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent +une flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion, +qui, s'étant joint à son frère après son arrivée en +Espagne, rendit de très-grands services à la république. +Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre: ils +avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples +d'en-deçà, et de la fortifier par des alliances. Mais sous +Publius ils traversèrent ce fleuve, et portèrent leurs +armes bien au-delà.</p> + +<p>Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut +la trahison d'un Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y +avait laissé en dépôt les otages des peuples de l'Espagne: +c'étaient les enfants des familles les plus distinguées du +pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada +à Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer +ces jeunes gens dans leur patrie, pour attacher par là +plus fortement les peuples au parti des Carthaginois: +il fut chargé lui-même de cette commission. Il les conduisit +<span class="pagenum"><a name="p315" id="p315">315</a></span> +aux Romains, qui les remirent ensuite entre les +mains de leurs parents, et gagnèrent leur amitié par +un présent si agréable.</p> + +<p class="mid"><i>Bataille de Cannes.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 255-268. +Liv. lib. 22, +n. 34-54. +AN. M. 3789 +ROM. 533.</span> +Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls +C. Térentius Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans +cette campagne (c'était la troisième de la seconde guerre +punique) ce qui ne s'était jamais pratiqué jusqu'alors, +qui fut de composer l'armée de huit légions, chacune +de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous +l'avons déjà dit, les Romains ne levaient jamais que +quatre légions, dont chacune était environ de quatre +mille hommes et de trois cents<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a> +<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a> chevaux: ce n'était +que dans les conjonctures les plus importantes qu'ils y +mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. +Pour les troupes des alliés, leur infanterie était égale +à celle des légions, mais il y avait trois fois plus de +cavalerie. On donnait ordinairement à chaque consul +la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour +agir séparément; et il était rare que l'on se servît de +toutes ces forces en même temps pour la même expédition. +Ici les Romains emploient non-seulement quatre, +mais huit légions; tant l'affaire leur paraît importante. +Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année +précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée +en qualité de proconsuls; mais le dernier ne le put faire +à cause de son grand âge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" +name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290"> +(retour) </a> Polybe ne met que deux cents +chevaux dans chaque légion; mais +Juste-Lipse croit que c'est ou une +erreur de l'historien, ou une faute +du copiste.</blockquote> + +<p>Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement +<span class="pagenum"><a name="p316" id="p316">316</a></span> +que, dès le premier jour qu'il rencontrerait l'ennemi, +il donnerait le combat, et terminerait la guerre, +ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on mettrait des +Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable +qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près +de dix-sept cents demeurèrent sur la place, augmenta +encore sa fierté et sa hardiesse. Annibal regarda cette +perte comme un véritable gain pour lui, persuadé +qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du +consul, et pour l'engager dans une action: il en avait +un besoin extrême. On sut depuis qu'il était réduit à +une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas possible +de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient +déjà à l'abandonner. C'en était fait de lui et de son +armée, si sa bonne fortune ne lui eût envoyé Varron.</p> + +<p>Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent +en présence près de Cannes, petite ville située +dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide. Comme Annibal +était campé dans une plaine fort unie et toute découverte, +et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure +à celle des Romains, Émilius ne jugea pas à propos +d'engager le combat dans cet endroit: il voulait qu'on +attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir +le plus de part à l'action. Son collègue, général sans +expérience, fut d'un avis contraire; et c'est le grand +inconvénient d'un commandement partagé par deux +généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie +d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère +de mettre la division.</p> + +<p>Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées +pendant quelque temps de faire de légères escarmouches. +Enfin, un jour que Varron commandait, car le commandement +<span class="pagenum"><a name="p317" id="p317">317</a></span> +roulait de jour à autre entre les deux consuls, +tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius +n'avait point été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât +extrêmement la conduite de son collègue, comme il ne +pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux qu'il lui +fut possible.</p> + +<p>Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que, +quand on leur aurait donné le choix d'un terrain propre +pour combattre, supérieures comme elles étaient en +cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus favorable: +«Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il, +d'avoir amené ici les ennemis pour vous en faire +triompher; et sachez-moi gré aussi d'avoir réduit les +Romains à la nécessité de combattre. Après trois +grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous +inspirer de la confiance, que le souvenir de vos propres +exploits? Les combats précédents vous ont rendus +maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le deviendrez +de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les richesses +et de la puissance des Romains. Il n'est plus +question de parler, il faut agir. J'espère de la protection +des dieux que vous verrez dans peu l'effet de +mes promesses.»</p> + +<p>Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il +y avait dans celle des Romains, en comptant les alliés, +quatre-vingt mille hommes de pied, et un peu plus de +six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois quarante +mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix +mille chevaux. Émilius commandait à la droite des Romains, +Varron à la gauche; Servilius, l'un des deux +consuls de l'année précédente, était au centre. Annibal, +qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que +<span class="pagenum"><a name="p318" id="p318">318</a></span> +le vent vulturne, qui se lève dans un certain temps +réglé, devait souffler directement contre le visage des +Romains pendant le combat, et les couvrir de poussière; +et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide +et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps +de bataille, en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise +au centre, et l'infanterie africaine, pesamment armée, +moitié à leur droite et moitié à leur gauche, sur une +même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition, +il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et +gauloise, et, l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant +pour commencer le combat, en arrondissant son front +à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en allongeant +ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point +laisser d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne +composée de l'infanterie pesante, qui ne s'était point +ébranlée.</p> + +<p>On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines +qui étaient aux deux ailes, voyant leur centre vivement +attaqué, s'avancèrent pour prendre l'ennemi en +flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse résistance, +se voyant pressé de toutes parts, céda au +nombre, et se retira par l'intervalle qu'il avait laissé +dans le centre de la ligne. Les Romains l'y ayant suivi +pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de l'infanterie +africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre, +s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées +vers ce vide dans lequel les Romains, déjà fatigués, +s'étaient jetés en désordre et en confusion, les chargèrent +des deux côtés avec vigueur, sans leur donner +le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain +pour se former. Cependant les deux ailes de la cavalerie +<span class="pagenum"><a name="p319" id="p319">319</a></span> +venaient de battre celles des Romains, qui leur étaient +fort inférieures; et, n'ayant laissé à la poursuite des +escadrons rompus et défaits que ce qu'il fallait pour en +empêcher le ralliement, elles vinrent fondre par-derrière +sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps +enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie +des ennemis, fut toute taillée en pièces, après avoir fait +des prodiges de valeur. Émilius, qui avait été couvert +de blessures dans le combat, fut tué ensuite par un +gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui +deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs +hommes consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, +consul de l'année précédente, et Minucius, qui +avait été maître de la cavalerie sous Fabius, et quatre-vingts +sénateurs. Il demeura sur la place plus de +soixante-dix mille hommes<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a> +<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>; et les Carthaginois, +acharnés contre l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à +ce qu'Annibal, dans la plus grande ardeur du +carnage, se fut écrié plusieurs fois: <i>Arrête, soldat; +épargne le vaincu</i><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a> +<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>. Dix mille hommes, qui avaient été +laissés à la garde du camp, se rendirent prisonniers de +guerre après la bataille. Le consul Varron se retira à +Venouse, accompagné seulement de soixante-dix cavaliers; +et quatre mille hommes<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a> +<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a> environ se sauvèrent +dans les villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire +fut complète; et il la dut principalement, aussi-bien +que les précédentes, à la supériorité de sa cavalerie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" +name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291"> +(retour) </a> Tite-Live diminue beaucoup le +nombre des morts, qu'il ne fait +monter qu'à quarante-trois mille environ; +mais Polybe est plus digne de foi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" +name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292"> +(retour) </a> «Duo maximi exercitus cæsi ad +hostium satietatem, donec Annibal +diceret militi suo: Parce ferro.» +(FLOR. lib. 1, cap. 6.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" +name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293"> +(retour) </a> Le texte de Polybe porte 3000.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p320" id="p320">320</a></span> + +<p>Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols +qu'Africains, et deux cents chevaux.</p> + +<p>Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait +que, sans perdre de temps, l'on marchât droit à Rome, +promettant à Annibal de le faire souper, à cinq jours +de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci répliqua +qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette +proposition<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a> +<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, «Je vois bien, dit Maharbal, que les +dieux n'ont pas donné au même homme tous les talents +à-la-fois. Vous savez vaincre, Annibal; mais vous +ne savez pas profiter de la victoire.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" +name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294"> +(retour) </a> «Tum Maharbal: Non omnia +nimirum eidem dii dedêre. Vincere +scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» +(LIV. lib. 22, n. 51.)</blockquote> + +<p>On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. +Plusieurs, et Tite-Live entre autres, le reprochent à +Annibal comme une faute capitale. Quelques-uns sont +plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner, +sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, +qui, dans tout le reste, n'a jamais manqué ni de prudence +pour prendre le bon parti, ni de vivacité et de +promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par +l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, +en parlant des grandes suites qu'eut cette mémorable +journée, convient que, parmi les Carthaginois, on conçut +de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée; +mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu +faire à l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement +aguerrie, bien fortifiée, et défendue par une garnison +de deux légions; et il ne laisse nulle part entrevoir +qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort +de ne l'avoir point tenté.</p> + +<p>En effet, en examinant les choses de plus près, on +<span class="pagenum"><a name="p321" id="p321">321</a></span> +ne voit pas que les règles communes de la guerre permissent +de l'entreprendre. Il est constant que toute +l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait qu'à +quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille +hommes qui avaient été tués dans l'action, et d'un plus +grand nombre sans doute qui avait été blessé et mis +hors de combat, il ne lui restait que vingt-six ou vingt-sept +mille hommes de pied en état d'agir, et que ce +nombre ne pouvait suffire pour faire la circonvallation +d'une ville aussi étendue que Rome, et coupée par une +rivière, ni pour l'attaquer dans les formes, n'ayant ni +machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires +pour un siége. Par la même raison, Annibal, <span class="side"> Liv. lib. 22, +n. 9. +Liv. lib. 23, +n. 18.</span> +après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il était, +avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la +bataille de Cannes, il avait été contraint de lever le +siége d'une petite ville sans nom et sans force. On ne +peut disconvenir que, si, dans l'occasion dont il s'agit, +il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait +ruiné sans ressource toutes ses affaires<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> +<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>. Mais il faudrait +être du métier, et peut-être du temps même de l'action, +pour juger sainement de ce fait. C'est un ancien +procès sur lequel il ne sied bien qu'aux connaisseurs +de prononcer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" +name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295"> +(retour) </a> Ces réflexions, pleines de justesse, +rappellent le jugement de Montesquieu, +qui justifie également Annibal +des reproches qu'on avait faits +à sa conduite. (<i>Grand. et décad. +des Romains</i>, ch. IV.)--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Liv. 23, +n. 11-14.</span> +Annibal, aussitôt après la bataille de Cannes, avait +dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la +nouvelle de sa victoire, et pour demander du secours +afin de terminer la guerre. Lorsque Magon fut arrivé, +il fit en plein sénat un discours magnifique sur les +<span class="pagenum"><a name="p322" id="p322">322</a></span> +exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il +avait remportés contre les Romains; et, pour faire juger +de la grandeur de la victoire par quelque chose de sensible, +en parlant en quelque sorte aux yeux, il fit répandre +au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or +qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient +été tués à la bataille de Cannes. Il termina sa harangue +par demander de l'argent, des vivres et de nouvelles +troupes. Tous les assistants ressentirent une joie extraordinaire; +et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que +c'était là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de +la faction contraire, lui demanda s'il était encore mécontent +de la guerre qu'on avait entreprise contre les +Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer Annibal. +Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours +dans les mêmes sentiments, et que les victoires +dont on parlait, supposé qu'elles fussent véritables, ne +lui pouvaient donner de joie qu'autant qu'on s'en servirait +pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit +de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner +si haut n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai +taillé en pièces, disait-il, en reprenant le discours de +Magon, les armées romaines: envoyez-moi des soldats. +Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez été +vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp +ennemi, plein apparemment de toutes sortes de provisions: +envoyez-moi des vivres et de l'argent. Tiendriez-vous +un autre langage, si vous-même aviez +perdu votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si +quelqu'un des peuples latins s'était venu rendre à Annibal, +si les Romains lui avaient fait quelques propositions +de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il +<span class="pagenum"><a name="p323" id="p323">323</a></span> +n'en était rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la +guerre dans l'Italie aussi forte que jamais.» Sa conclusion +fut qu'il ne fallait leur envoyer ni hommes ni +argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, +on n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, +qui furent regardées comme l'effet de sa jalousie +et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait incessamment +des levées d'hommes et d'argent pour envoyer +à Annibal les secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ +pour lever en Espagne vingt-quatre mille +hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce +secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre +côté: tant la faction contraire était appliquée à traverser +les desseins d'un général qu'elle ne pouvait souffrir<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a> +<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>. +Pendant qu'à Rome on remerciait un consul qui avait fui +de n'avoir pas désespéré de la république, à Carthage +on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire +qu'il venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner +les avantages d'une guerre entreprise contre +son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses sentiments +que du bien de l'état, plus ennemi du général des Carthaginois +que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher +les succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner +ceux qu'on avait eus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" +name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296"> +(retour) </a> De Saint-Évremond.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal.</i></p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 23, +n. 4 et 18.</span> +La journée de Cannes soumit à Annibal les plus +puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de +la grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha +des Romains leurs plus anciens alliés, entre lesquels +<span class="pagenum"><a name="p324" id="p324">324</a></span> +Capoue tenait le premier rang. C'était une ville que la +bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la longue +paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort +puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite +ordinaire de l'opulence, avaient corrompu l'esprit de +tous ses citoyens, déjà portés par leur inclination naturelle +au plaisir et à la débauche.</p> + +<p><a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a> +<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier +d'hiver. Ce fut là que cette armée, qui avait essuyé les +plus grands travaux et bravé les périls les plus affreux +sans y succomber, fut vaincue par l'abondance et les +délices, dans lesquelles elle se plongea avec d'autant +plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs +courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, +s'ils se soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt +par l'éclat de leurs victoires passées que par leurs forces +présentes. Quand Annibal tira ses soldats de cette ville, +on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout différents +de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer +dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance +et dans l'oisiveté, ils ne pouvaient plus souffrir +la faim, la soif, les longues marches, les veilles, ni +les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne savaient +plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder +aucune discipline.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" +name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297"> +(retour) </a> «Ibi partem majorem hiemis +exercitum in tectis habuit, adversùs +omnia humana mala, sæpè ae diù +durantem, bonis inexpertum atque +insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat +vis, perdidêre nimia bona ac +voluptates immodicæ: et eò impensiùs, +quô avidiùs ex insolentiâ in +eas se merserant.» (LIV. lib. 23, +n. 18.)</blockquote> + +<p>Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, +le séjour de Capoue est, dans la vie d'Annibal, une +grande tache, et il prétend que ce général fit en cela +<span class="pagenum"><a name="p325" id="p325">325</a></span> +une faute incomparablement plus grande que quand, +après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> +<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a>; +car ce délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement +différé sa victoire, au lieu que cette dernière +faute le mit absolument hors d'état de vaincre. En un +mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la suite<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> +<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>, +ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut +aux Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur +vertu guerrière et leur attachement à la discipline; là +disparut et leur gloire passée, et l'espérance presque +sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce jour, +les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, +la fortune se rangea du côté de la prudence, et la victoire +sembla s'être réconciliée avec les Romains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" +name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298"> +(retour) </a> «Illa enim cunctatio distulisse +modò victoriam videri potuit, hic +error vires ademisse ad vincendum.» +(LIV. lib. 23, n. 18.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" +name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299"> +(retour) </a> «Capuam Annibali Cannas fuisse. +Ibi virtutem bellicam, ibi militarem +disciplinam, ibi præteriti temporis +famam, ibi spem futuri extinctam.» +(LIV. lib. 23, n. 45.)</blockquote> + +<p>Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites +funestes qu'eurent les quartiers d'hiver passés par +l'armée carthaginoise dans cette ville délicieuse est bien +juste et bien fondé. Quand on examine avec soin toutes +les circonstances de cette histoire, on a de la peine à +se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès +qu'eurent les armes d'Annibal dans la suite au séjour de +Capoue: c'en est bien une cause, mais la moins considérable; +et la bravoure avec laquelle ses troupes battirent +depuis ce temps-là des consuls et des préteurs, +prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent +leurs conquêtes et restèrent encore quatorze ans en +Italie sans en pouvoir être chassées, tout cela porte +<span class="pagenum"><a name="p326" id="p326">326</a></span> +assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux effets +des délices de Capoue.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 23, +n. 23.</span> +La véritable cause de la chute des affaires d'Annibal, +c'est le défaut de recrues et de secours de la part de +sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage +avait jugé nécessaire, pour pousser les conquêtes +d'Italie, d'y envoyer d'Afrique un renfort considérable +de cavalerie numide, quarante éléphants, mille talents<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> +<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a>, +qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt +mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en <span class="side"> <i>Ibid.</i> n. 32.</span> +renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins +Magon n'en put obtenir que douze mille fantassins, +avec deux mille cinq cents chevaux; et même, quand +il fut près de partir pour l'Italie avec cette troupe, si +fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut +contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après +de si grandes promesses, ne reçut donc ni infanterie, +ni cavalerie, ni éléphants, ni argent, et il fut absolument +abandonné à ses ressources personnelles: son armée se +trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à +neuf mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, +pouvoir occuper dans un pays étranger tous les +postes nécessaires, contenir les nouveaux alliés, maintenir +les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la +campagne avec avantage contre deux armées des Romains +qui se renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable +cause de la décadence des affaires d'Annibal et de +la ruine de celles de Carthage. Si nous avions l'endroit +où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions +sans doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur +les délices de Capoue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" +name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300"> +(retour) </a> 5,500,000 francs.--L.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p327" id="p327">327</a></span> + +<p class="mid"><i>Affaires d'Espagne et de Sardaigne.</i></p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 23, +n. 26-30 et n. +32-40, 41. +AN. M. 3790 +ROM. 534.</span> +Les deux Scipions avaient toujours le commandement +de l'Espagne, et y faisaient d'assez grands progrès, +lorsque Asdrubal, qui seul paraissait capable de +leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en +Italie au secours de son frère. Avant que de quitter la +province, il écrivit au sénat pour lui faire connaître +la nécessité qu'il y avait d'envoyer en sa place un +général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya +Imilcon avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin +avec la sienne pour aller joindre son frère. La première +nouvelle de son départ avait rangé la plus grande +partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces +deux généraux, animés par un si grand succès, se +mirent en devoir de lui fermer la sortie de la province. +Ils considéraient le danger auquel seraient exposés +les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister +au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber +sur les bras avec deux puissantes armées: ils le +poursuivirent donc dans sa marche, et l'obligèrent, +malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin +de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même +en état de demeurer en sûreté dans l'Espagne.</p> + +<p>Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la +Sardaigne. Prétendant profiter de quelques révoltes +qu'ils y avaient excitées, il y perdirent douze mille +hommes dans une bataille contre les Romains, qui +firent encore un grand nombre de prisonniers, parmi +lesquels furent Asdrubal, surnommé <i>Calvus</i>; Hannon +et Magon<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> +<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>, distingués par leur naissance et par leurs +emplois militaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" +name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301"> +(retour) </a> Ce n'était pas le frère d'Annibal.</blockquote> + +<p><span class="pagenum"><a name="p328" id="p328">328</a></span></p> + +<p class="mid"><i>Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue<br> +et de Rome</i><a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a> +<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" +name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302"> +(retour) </a> Rollin passe sous silence plusieurs +faits qu'il raconte avec détail +dans une autre partie de son histoire +ancienne, et dans l'histoire Romaine +(livre quinzième).--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3791 +ROM. 535. +Liv. lib. 23, +n. 41-46; lib. +25, n. 22; lib. +26, n. 5-16.</span> +Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des +Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le +même éclat. M. Marcellus, d'abord comme préteur, +ensuite comme consul, eut beaucoup de part à ce +changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, +il lui enlevait des quartiers, il lui faisait lever des +siéges; il le battit même en plusieurs rencontres, en +sorte qu'il fut appelé <i>l'épée de Rome</i>, comme Fabius +en avait été nommé <i>le bouclier</i>.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3793 +ROM. 537.</span> +Ce qui fut le plus sensible au général carthaginois, +fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne +point perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant +de soutenir ceux qui y tenaient le premier rang, il vola +au secours de cette ville, en fit approcher ses troupes, <span class="side"> AN. M. 3794 +ROM. 538.</span> +attaqua les Romains, leur donna plusieurs combats +pour leur faire lever le siége. Enfin, voyant que toutes +ses tentatives étaient inutiles, pour faire une puissante +diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne +désespérait pas que, s'il pouvait, dans la première surprise, +s'emparer de quelque quartier de la ville, le +danger où serait la capitale n'obligeât les généraux romains +de lever le siège de Capoue pour accourir avec +toutes leurs troupes au secours de leur patrie: du +moins il se flattait que, si, pour continuer le siége, +ils partageaient leurs forces, leur affaiblissement pourrait +<span class="pagenum"><a name="p329" id="p329">329</a></span> +faire naître aux assiégés ou à lui quelque occasion +de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée. +Sur ce que l'un des sénateurs proposa de rappeler +toutes les armées au secours de Rome, Fabius<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> +<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a> remontra +qu'il serait honteux de se laisser effrayer et de +changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. +On se contenta de faire revenir, avec une partie +de l'armée, l'un des deux commandants qui étaient au +siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal, après +avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille +devant la ville, et les consuls en firent autant. +Chacun se disposait à bien faire son devoir dans un +combat dont Rome devait être le prix, lorsqu'une +tempête violente obligea les deux partis de se retirer. +Ils ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que +le temps devint calme et serein. La même chose arriva +plusieurs fois de suite; en sorte qu'Annibal, croyant +qu'il y avait dans cet événement quelque chose de surnaturel<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> +<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>, +dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la +fortune, et tantôt la volonté lui manquait pour se +rendre maître de Rome.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" +name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303"> +(retour) </a> «Flagitiosum esse terreri ac circumagi +ad omnes Annibalis comminationes.» +(LIV. lib. 26, n. 8.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" +name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304"> +(retour) </a> «Audita vox Annibalis fertur, +Potiundæ sibi urbis Romæ, modò +mentem non dari, modò fortunam.» +(LIV. lib. 26, n. 11.)</blockquote> + +<p>Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le +plus, c'est qu'il apprit que, pendant qu'il était campé +à une des portes de Rome, les Romains avaient fait +sortir par une autre des recrues pour l'armée d'Espagne, +et que le champ dans lequel il s'était campé +avait été vendu dans le même temps, sans que cette +circonstance eût rien diminué de son prix. Un mépris +<span class="pagenum"><a name="p330" id="p330">330</a></span> +si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à +l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de +la place publique à Rome. Après cette bravade, il se +retira, et pilla en passant le riche temple de la déesse +Féronie.</p> + +<p>Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas +long-temps. Après que ceux de ses sénateurs qui +avaient eu le plus de part à la révolte, et qui, par +cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part +des Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort +d'une manière tout-à-fait tragique, la ville se rendit +à discrétion<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> +<a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Le succès de ce siége, qui fut décisif +par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit pleinement +aux Romains la supériorité sur les Carthaginois, +montra en même temps combien la puissance +romaine était formidable quand elle entreprenait de +punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait +compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il +avait reçus sous sa protection.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" +name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a href="#footnotetag305"> +(retour) </a> «Confessio expressa hosti, +quanta vis in Romanis ad expetendas +pœnas ab infidelibus sociis, et quàm +nihil in Annibale auxilii ad receptos +in fidem tuendos esset.» (LIV. lib. +26, n. 16.)</blockquote> + +<p class="mid"><i>Défaite et mort des deux Scipions en Espagne.</i></p> + +<p><span class="side"> Liv. lib 23, +n. 32-39. +AN. M. 3793 +ROM. 537.</span> +La face des affaires était bien changée en Espagne. +Les Carthaginois y avaient trois armées: l'une était +commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par +Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite +de Magon, s'était jointe au premier Asdrubal. +Les deux Scipions, Cnéus et Publius, crurent devoir +diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis séparément; +et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils +<span class="pagenum"><a name="p331" id="p331">331</a></span> +convinrent que Cnéus, avec un petit nombre de Romains +et trente mille Celtibériens, irait contre Asdrubal, +fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le reste +des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie, +marcherait contre les deux autres généraux.</p> + +<p>Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il +avait en tête s'était joint Masinissa, fier des victoires +qu'il venait de remporter contre Syphax, et il devait +bientôt être suivi par Indibilis, prince puissant en Espagne. +On en vint aux mains. Les Romains, attaqués +en même temps de tous côtés, se défendirent courageusement, +tant qu'ils eurent leur général à leur tête: +mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait échappé +au carnage prit la fuite.</p> + +<p>Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour +aller contre Cnéus, et pour terminer la guerre par sa +défaite. Il était déjà plus qu'à demi vaincu par la désertion +de ses alliés, qui avaient tous abandonné son +parti<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> +<a href="#footnote306"><sup class="sml">306</sup></a>, et qui laissèrent aux chefs romains cette importante +instruction, de ne souffrir jamais que dans +leur armée le nombre de leurs propres troupes fût inférieur +à celui des troupes étrangères. Il eut quelque +pressentiment de la mort et de la défaite de son frère +en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il +ne lui survécut pas long-temps, et fut tué dans le +combat. Ces deux grands hommes furent également +pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés, et les +Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de +leur modération.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" +name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a href="#footnotetag306"> +(retour) </a> «Id quidem cavendum semper +romanis ducibus erit, exemplaque +hæc verè pro documentis habenda: +ne ità externis credant auxiliis, ut +non plus sui roboris suarumque propriè +virium in castris habeant.» (LIV. +n. 33.)</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p332" id="p332">332</a></span> + +<p>La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour +les Romains; mais la valeur d'un simple officier, +nommé <i>L. Marcius</i>, chevalier romain, les leur conserva. +Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui +vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y +rétablit entièrement les affaires des Romains.</p> + +<p class="mid"><i>Défaite et mort d'Asdrubal.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 11, +p. 622-625. +Liv. lib. 27, +n. 35-39-51. +AN. M. 3798 +ROM. 542.</span> +Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes +les mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les +consuls de cette année, la onzième de la seconde guerre +punique (car je passe beaucoup d'événements pour +abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius. Celui-ci +avait pour département la Gaule cisalpine, où il +devait s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de +passer les Alpes: l'autre commandait dans le pays des +Brutiens et dans la Lucanie, c'est-à-dire dans l'extrémité +opposée de l'Italie, et là il tenait tête à Annibal.</p> + +<p>Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine +à Asdrubal, parce qu'il trouva le chemin frayé par son +frère, et tous les peuples disposés à le recevoir. Quelque +temps après il dépêcha des courriers vers Annibal: ils +furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils +étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère +dans l'Ombrie: il jugea que, dans une conjoncture +aussi importante qu'était celle-là, d'où dépendait le salut +de l'état, il était permis de se mettre au-dessus<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a> +<a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a> des +règles ordinaires pour le service et le bien même de la +république; et il crut devoir faire un coup hardi et +imprévu, capable de jeter la terreur dans l'esprit des +<span class="pagenum"><a name="p333" id="p333">333</a></span> +ennemis, en se hâtant d'aller joindre son collègue pour +attaquer brusquement Asdrubal avec leurs forces réunies. +Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances, +ne doit pas être facilement taxé d'imprudence: +c'était sauver l'état que d'empêcher la jonction des deux +frères. On ne hasardait pas beaucoup, en supposant +même qu'Annibal dût être informé de l'absence du +consul. Sur son armée de quarante-deux mille hommes, +il n'en avait pris que sept mille pour son détachement, +qui étaient à là vérité l'élite des troupes, mais qui n'en +faisaient qu'une très-petite partie; le reste était demeuré +dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à +craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu +par trente-cinq mille hommes?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" +name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a href="#footnotetag307"> +(retour) </a> Il était défendu à un général de +sortir de la province qui lui était +assignée, et de passer dans celle d'un +autre.</blockquote> + +<p>Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein. +Lorsqu'il eut fait assez de chemin pour le leur découvrir +sans danger, il leur dit qu'il les menait à une victoire +certaine: que dans la guerre tout dépendait de la renommée: +que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait +les Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout +l'honneur de cette action.</p> + +<p>Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La +jonction se fit de nuit et sans multiplier les camps, +pour mieux tromper l'ennemi. Les troupes nouvellement +arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée du +préteur Porcius était campée tout près de celle du consul. +Dès le matin du lendemain on tint conseil. Livius +était d'avis de donner quelques jours de repos aux +troupes; Néron le pria de ne point rendre téméraire +par le délai une entreprise que la promptitude seule +pouvait faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs +ennemis, tant absents que présents: on donna donc le +<span class="pagenum"><a name="p334" id="p334">334</a></span> +signal pour la bataille. Asdrubal, s'étant avancé aux +premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il +était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point +que ce ne fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura +qu'il fallait que son frère eût reçu quelque perte +considérable, et craignit fort d'être venu trop tard à +son secours.</p> + +<p>Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son +armée se mit en marche avec assez de désordre. La nuit +survint; et, ses guides l'ayant abandonné, il ne sut +quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords du +fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer, +lorsqu'il fut joint par les trois armées ennemies: il jugea, +dans cette extrémité, qu'il lui était impossible +d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on pouvait attendre +de la présence d'esprit et du courage d'un grand +capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, +et rangea ses troupes dans un terrain étroit, qui lui +donnait lieu de placer sa gauche, composée des troupes +les plus faibles, de manière qu'elle ne pouvait être ni +attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son +corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que +de front. Après cette disposition faite à la hâte, il se +mit au centre, et marcha le premier pour attaquer la +gauche des ennemis, bien convaincu qu'il s'agissait de +tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action +dura long-temps, et on combattit de part et d'autre +avec beaucoup d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans +cette journée le comble à la gloire qu'il s'était déjà acquise +par un grand nombre de belles actions. Il mena +<span class="pagenum"><a name="p335" id="p335">335</a></span> +ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre +un ennemi qui les surpassait en nombre et en confiance; +il les anima par ses paroles, il les soutint par son +exemple, il employa les prières et les menaces pour +ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la +victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant +survivre à tant de milliers d'hommes qui avaient quitté +leur patrie pour le suivre, il se jeta au milieu d'une +cohorte romaine, où il périt en digne fils d'Amilcar, et +en digne frère d'Annibal.</p> + +<p>Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant +de toute cette guerre; et, soit par la mort du chef, soit +par le carnage qui fut fait des troupes carthaginoises, +il servit comme de représailles pour la journée de +Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq +mille hommes<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> +<a href="#footnote308"><sup class="sml">308</sup></a>, et il y en eut six mille de pris. Les +Romains perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las +de tuer, que, quelqu'un étant venu avertir Livius qu'il +était aisé de tailler en pièces un gros d'ennemis qui s'enfuyait +«Il est bon, dit-il, qu'il en reste quelques-uns +pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" +name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a href="#footnotetag308"> +(retour) </a> La perte, selon Polybe, fut +beaucoup moindre, et ne monta qu'à +dix mille hommes. + +<p>= Il ajoute que la perte des Romains +fut de 2000 hommes (XI, c. +3, §3).--L.</p></blockquote> + +<p>Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit +le combat. Par-tout où il passait, les cris de joie et les +applaudissements prirent la place de l'inquiétude et de +la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il arriva à son +camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le +camp des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort +de son frère. Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune +<span class="pagenum"><a name="p336" id="p336">336</a></span> +de Carthage. «C'en est fait, dit-il<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a> +<a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, je ne lui enverrai +plus de superbes courriers. En perdant Asdrubal, +je perds toute mon espérance et tout mon +bonheur.» Il se retira ensuite dans l'extrémité du +pays des Brutiens, où il ramassa toutes ses troupes, qui +eurent beaucoup de peine à y subsister, parce qu'il ne +ne recevait aucun convoi de Carthage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" +name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a href="#footnotetag309"> +(retour) </a> Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il décrit cette défaite: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Carthagini jam non ego nuncios</p> +<p class="i10">Mittam superbos. Occidit, occidit</p> +<p class="i10">Spes omnis et fortuna nostri</p> +<p class="i10">Nominis, Asdrubale interempto.</p> + +<p class="i30">(HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p class="mid"><i>Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est<br> +nommé consul, et passe en Afrique. Annibal y<br> +est rappelé.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 11, +p. 650; et +l. 14, p. 677-687; +et l. 15, +p. 689-694. +Liv. lib. 28, +n. 1-4, 16, +38, 40-46; l. +29, n. 24-36; +l. 30, n. 20-28. +AN. M. 3799 +ROM. 543.</span> +Le sort des armes ne fut pas plus heureux pour les +Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune +Scipion y avait rétabli entièrement les affaires des Romains, +comme la courageuse lenteur de Fabius l'avait +fait auparavant en Italie. Les trois chefs des Carthaginois, +qui y commandaient de nombreuses armées, +savoir Asdrubal, fils de Giscon, Hannon et Magon, +ayant été défaits en plusieurs rencontres par les troupes +romaines, Scipion enfin se rendit maître de l'Espagne, +et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors +que Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se +rangea de leur côté: Syphax, au contraire, embrassa +le parti des Carthaginois.</p> + +<p><span class="side"> AN. M. 3800 +ROM. 544.</span> +Scipion, étant retourné à Rome, y fut nommé consul; +il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour +<span class="pagenum"><a name="p337" id="p337">337</a></span> +collègue P. Licinius Crassus. Le département du premier +fut la Sicile, avec permission de passer en Afrique, +s'il le jugeait à propos: il partit le plus promptement +qu'il put pour sa province. L'autre devait commander +dans le pays où Annibal s'était retiré.</p> + +<p>La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître +toute la prudence, tout le courage, toute l'habileté +qu'on peut attendre des plus grands capitaines, et la +conquête de l'Espagne entière, étaient plus que suffisantes +pour immortaliser son nom: mais il ne les avait +regardées que comme des degrés et des préparatifs qui +devaient le conduire à une plus grande entreprise; c'était +la conquête de l'Afrique. Il y passa en effet, et y établit +le théâtre de la guerre.</p> + +<p>Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus +fortes places de l'Afrique, la défaite entière des deux +armées de Syphax et d'Asdrubal, dont Scipion brûla +le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui était +la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela +les obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour +cet effet trente des principaux sénateurs, choisis dans +cette compagnie qui était si puissante à Carthage, et +qu'on nommait le <i>conseil des cent</i>. Dès qu'ils furent +admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent +tous par terre (c'était la coutume du pays), lui +parlèrent avec beaucoup de soumission, rejetant la +cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et promirent +de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce +qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit +que, quoiqu'il fût venu dans l'Afrique pour vaincre et +non pour faire la paix, il la leur accorderait cependant, +à condition qu'ils rendraient aux Romains leurs prisonniers +<span class="pagenum"><a name="p338" id="p338">338</a></span> +et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs armées +de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus +en Espagne; qu'ils se retireraient de toutes les îles qui +sont entre l'Italie et l'Afrique; qu'ils livreraient aux +vainqueurs tous leurs vaisseaux, excepté vingt; qu'ils +donneraient cinq cent mille boisseaux<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a> +<a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a> de froment, et +trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient +la somme de cinq mille talents<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a> +<a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>, c'est-à-dire quinze +millions. Que, si ces conditions les accommodaient, ils +pourraient envoyer des ambassadeurs au sénat. Ils +feignirent d'y donner les mains; mais en effet ils ne +cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal. +On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent +partir sur-le-champ leurs députés pour Rome, et qui +envoyèrent en même temps vers Annibal pour lui ordonner +de revenir en Afrique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" +name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a href="#footnotetag310"> +(retour) </a> Boisseaux romains, c. à. d. <i>modius</i>. +Le modius vaut le quinzième +de notre setier (v. mes <i>Considérations +sur les Monnaies</i>, p. 118): il +s'agit donc ici de 33,333 setiers +(52,000 hectolitres) de froment; et +de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) +d'orge.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" +name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a href="#footnotetag311"> +(retour) </a> Environ 27,500,000 francs: selon +d'autres, dit Tite-Live, on leur +imposa 5,000 livres d'argent, et non +5,000 talents. La somme est bien différente +car la livre romaine était la +80e partie du talent: il ne s'agirait +donc que de 331,250 francs. Cette +somme paraît trop faible.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3802 +ROM. 546.</span> +Il était pour lors retiré dans les extrémités de l'Italie, +comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui furent +portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre +sans pousser des soupirs, et sans presque verser des +larmes, frémissant de colère de se voir ainsi forcé +d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus +de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant +d'une terre ennemie. Il tourna souvent les yeux vers +les côtes de l'Italie, accusant les dieux et les hommes +de son malheur, en prononçant contre lui-même, dit +<span class="pagenum"><a name="p339" id="p339">339</a></span> +Tite-Live<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> +<a href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, mille exécrations de ce qu'au sortir de la +bataille de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses +soldats encore tout fumants du sang des Romains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" +name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a href="#footnotetag312"> +(retour) </a> Tite-Live suppose toujours que +ce délai était une faute essentielle +pour Annibal, dont lui-même se repentit +dans la suite.</blockquote> + +<p>A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises +excuses qu'employaient les députés de Carthage pour +justifier leur république, et de l'offre absurde qu'ils +faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius, +crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui, +étant sur les lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait +le bien de l'état.</p> + +<p>Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant +de Sicile en Afrique avec deux cents vaisseaux de charge, +fut attaqué près de Carthage par une furieuse tempête +qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, ne +pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains +une si riche proie, demande à grands cris qu'on fasse +sortir la flotte carthaginoise pour s'en emparer. Le +sénat, après une faible résistance, y consent. Asdrubal, +étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux +romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui +subsistait encore.</p> + +<p>Scipion envoya des députés au sénat de Carthage +pour en faire ses plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche +d'Annibal leur avait rendu le courage, et leur +avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en fallut +peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils +demandèrent une escorte pour s'en retourner en sûreté; +elle leur fut accordée, et deux vaisseaux de la république +les accompagnèrent. Mais les magistrats, qui ne voulaient +point de paix, et qui étaient déterminés à recommencer +<span class="pagenum"><a name="p340" id="p340">340</a></span> +la guerre, firent dire sous main à Asdrubal, +qui était avec sa flotte près d'Utique, de faire attaquer +la galère romaine lorsqu'elle serait arrivée au fleuve +Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte +avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les +ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant, +non sans peine ni sans danger.</p> + +<p>Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux +peuples, plus animés, ou plutôt plus acharnés que jamais +l'un contre l'autre: les Romains, par le désir de +venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la +persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à +attendre pour eux.</p> + +<p>Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés +des pleins pouvoirs que le sénat et le peuple romain +envoyaient à Scipion, arrivent au camp, et avec eux +les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement +rompu la trêve, mais violé le droit des gens dans +la personne des ambassadeurs romains, il était naturel +d'user de représailles contre les députés carthaginois. +Mais Scipion<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> +<a href="#footnote313"><sup class="sml">313</sup></a>, considérant plus ce que demandait la +générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise, +pour ne point s'éloigner des principes de +sa nation ni de son propre caractère, renvoya les députés +sans leur faire aucun mal. Une modération si +étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit +rougir Carthage même, et donna à Annibal une nouvelle +estime pour un chef qui n'opposait à la mauvaise +<span class="pagenum"><a name="p341" id="p341">341</a></span> +foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse +d'ame encore plus dignes d'admiration que toutes ses +vertus guerrières.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" +name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a href="#footnotetag313"> +(retour) </a> Ἐσκοπεῖτο παρ' αủτῷ συλλογιζόµενος, +οὐχ οὕτω τὶ δέον παθεῖν +Καρχηδονίους, ὡς τὶ δέον ἦν πράξαι +Ῥωµαίους. (POLYB. lib. 15, p. 693.) + +<p>«Dixit Scipio se nihil nec institutis +populi romani nec suis moribus +indignum in iis facturum.» (LIV. +lib. 30, n. 25.)</p></blockquote> + +<p>Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait +dans le pays. Il arriva à Zama, qui est à cinq +journées de Carthage, et il y fit camper ses troupes: +il envoya de là des espions pour observer la contenance +des Romains. Scipion, les ayant surpris, loin +de les punir, les fit promener par tout son camp; et, +après leur en avoir fait remarquer soigneusement toute +la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait +bien d'où partait une si noble assurance; après tout ce +qui lui était arrivé, il ne comptait plus sur le retour +de sa fortune. Pendant que tout, le monde l'exhortait +à donner la bataille, il était le seul qui songeât à la +paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables, +se trouvant à la tête d'une armée, et le sort +des armes pouvant encore paraître incertain. Il envoya +donc demander une entrevue à Scipion: on convint +du temps et du lieu.</p> + +<p class="mid"><i>Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique,<br> +suivie du combat.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 15, +p. 694-703. +Liv. lib. 30, +p. 29-35. +AN. M. 3803 +ROM. 547.</span> +Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres +de leur temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec +ce qu'il y avait jamais eu de plus grands princes et de +plus fameux généraux, s'étant rendus au lieu marqué, +demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés +à la vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une +mutuelle admiration. Enfin Annibal prit le premier la +parole, et, après avoir loué Scipion d'une manière +<span class="pagenum"><a name="p342" id="p342">342</a></span> +fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres +de la guerre, et des maux qu'elle avait causés +tant aux victorieux qu'aux vaincus: il l'exhorta à ne +pas se laisser éblouir par l'éclat de ses victoires. Il lui +représenta que, quelque heureux qu'il eût été jusque-là, +il devait appréhender l'inconstance de la fortune; +que, sans en chercher bien loin des exemples, il en +était lui-même, qui lui parlait, une preuve éclatante; +que Scipion était alors ce qu'Annibal avait été à Trasimène +et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux +qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un +temps où il était maître des conditions. Il finit en déclarant +que les Carthaginois voulaient bien céder aux +Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et toutes +les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait +bien se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient +ainsi, à se renfermer dans les bords de l'Afrique, tandis +qu'ils verraient les Romains faire respecter leurs +lois jusque dans les régions les plus éloignées.</p> + +<p>Scipion répondit en moins de paroles, mais avec +non moins de dignité. Il reprocha aux Carthaginois la +perfidie avec laquelle ils venaient de piller quelques +galères romaines avant que la trêve fût expirée: il rejeta +sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux +qu'avaient entraînés les deux guerres. Après avoir +remercié Annibal des conseils qu'il lui donnait sur l'incertitude +des événements humains, il finit en l'avertissant +de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux +accepter les conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles +néanmoins on en ajouterait encore quelques-unes +pour punir les Carthaginois d'avoir rompu la trêve.</p> + +<p>Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions, +<span class="pagenum"><a name="p343" id="p343">343</a></span> +et on se sépara dans le dessein de décider du sort de +Carthage par une action générale. Chacun des généraux +exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment. +Annibal faisait le dénombrement des victoires +qu'il avait remportées sur les Romains, des chefs qu'il +avait tués, des armées qu'il avait taillées en pièces. +Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, +les succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu +que les ennemis faisaient de leur faiblesse en venant +demander la paix;<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a> +<a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a> et il disait tout cela d'un air et +d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus +puissants pour porter des troupes à bien combattre. +Ce jour allait mettre le comble à la gloire de l'un ou +de l'autre des chefs, et décider qui de Rome ou de +Carthage donnerait la loi aux nations.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" +name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a href="#footnotetag314"> +(retour) </a> «Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam crederes, +dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)</blockquote> + +<p>Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille +ni la valeur des deux armées. Il est aisé d'imaginer +que deux capitaines si expérimentés n'oublièrent rien +de ce qui pouvait contribuer à la victoire. Les Carthaginois, +après un combat fort opiniâtre, furent enfin +obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des +leurs sur le champ de bataille; et les Romains firent +un pareil nombre de prisonniers. Annibal se sauva +pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage, +il avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la +ville n'avait plus d'autre parti à prendre que de demander +la paix, à quelques conditions que ce fût. Scipion +lui donna de grands éloges, principalement sur +son habileté à prendre les avantages, à disposer son +armée, à donner ses ordres dans le combat; et il assura +<span class="pagenum"><a name="p344" id="p344">344</a></span> +qu'Annibal s'était surpassé lui-même dans cette +journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son +courage ni à sa prudence.</p> + +<p>Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la +consternation des ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants +de mener son armée de terre à Carthage, pendant +que lui-même allait y conduire la flotte.</p> + +<p>Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau +couvert de banderoles et de branches d'olivier, +qui portait dix ambassadeurs, choisis d'entre les plus +considérables de la ville, et chargés d'aller implorer sa +clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le +venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés +de Carthage vinrent au nombre de trente trouver +Scipion au lieu marqué, et lui demandèrent la paix +en des termes très-soumis. Il assembla son conseil: la +plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage, +et qu'il en traitât les habitants avec la dernière sévérité; +mais la vue du temps que durerait le siége d'une +ville si bien fortifiée, et la crainte qu'avait Scipion +qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait +occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur.</p> + +<p class="mid"><i>Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains.<br> +Fin de la seconde guerre punique.</i></p> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 15, +p. +704-707. +Liv. lib. 30, +n. 36-44.</span> +Les conditions de paix qu'il leur dicta furent, que +les Carthaginois vivraient libres en conservant leurs +lois, aussi-bien que les villes et les terres qu'ils possédaient +en Afrique avant cette guerre; qu'ils rendraient +aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les +prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient +<span class="pagenum"><a name="p345" id="p345">345</a></span> +tous leurs vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs +de rames; qu'ils livreraient aussi tous les éléphants +qu'ils avaient alors, et qu'ils n'en dresseraient plus dorénavant +pour la guerre; que toute guerre hors de +l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans +l'Afrique même, ils ne pourraient la faire sans la permission +du peuple romain; qu'ils restitueraient à Masinissa +tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou sur ses +ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la +solde aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce +que leurs députés fussent de retour de Rome; qu'ils +paieraient aux Romains dix mille talents euboïques<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a> +<a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a> +d'argent, en cinquante paiements d'année en année; +qu'ils donneraient cent ôtages<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a> +<a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a> au choix de Scipion. +Pour leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint +de leur accorder une trêve, à condition qu'ils +rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à l'occasion +de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni +trêve ni paix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" +name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a href="#footnotetag315"> +(retour) </a> Dix mille talents attiques feraient +trente millions. Dix mille talents +euboïques font un peu plus de +vingt-huit millions trente-trois mille +livres; parce que, selon Budée, le +talent euboïque ne vaut que cinquante-six +mines, et quelque chose +de plus; au lieu que le talent attique +vaut soixante mines. + +<p>= 10,000 talents euboïques valent +55,000,000 francs. Le cinquantième, +que les Carthaginois s'engageaient +à payer annuellement, est +de 1,100,000 francs.--L.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" +name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a href="#footnotetag316"> +(retour) </a> Ils ne devaient pas avoir moins +de 14 ans, ni plus de 30: on trouve +une circonstance analogue dans le +traité des Romains avec les Étoliens. +(POLYB. XXII, 15, 10.)--L.</blockquote> + +<p>Quand les députés furent de retour à Carthage, ils +exposèrent au sénat les conditions que Scipion leur +avait dictées. Alors Giscon, qui les trouvait insupportables, +se leva, et fit un discours pour détourner ses +citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on +<span class="pagenum"><a name="p346" id="p346">346</a></span> +écoutât tranquillement un tel harangueur, prit Giscon +par le bras, et le jeta en bas de son siége. Une démarche +si violente, et bien éloignée du goût d'une ville libre +comme était Carthage, excita un murmure universel. +Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti +de cette ville à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y +étant revenu qu'après trente-six ans d'absence, j'ai eu +tout le temps de m'instruire dans l'art militaire, et je +me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos lois et +vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les +ignore; et c'est de vous que je veux les apprendre.» +Il s'étendit ensuite sur la nécessité indispensable où ils +étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on devait remercier +les dieux de ce que les Romains voulaient bien l'accorder, +même à ces conditions; et il leur montra de quelle +importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne +point donner lieu, par le partage des sentiments, à +porter devant le peuple une affaire de cette nature. Tout +le monde revint à son avis, et la paix fut acceptée. Le +sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait redemandés; +et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois +mois, il fit partir des ambassadeurs pour Rome.</p> + +<p>Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience; +ils étaient tous recommandables par leur âge et +leur dignité. Asdrubal, surnommé <i>Hœdus</i>, toujours +ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier; et, +après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage, +en rejetant la rupture du traité sur l'ambition +de quelques particuliers, il ajouta, que si les Carthaginois +eussent voulu suivre ses conseils et ceux d'Hannon, ils +auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient obligés +de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare +<span class="pagenum"><a name="p347" id="p347">347</a></span> +que la prospérité et la modération se rencontrent +ensemble, et qu'il soit donné aux hommes d'être en +même temps heureux et sages. Le peuple romain est +invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par +la bonne fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait +autrement: car la prospérité ne transporte de joie et +n'éblouit que ceux pour qui elle est nouvelle; au lieu +que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils +ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause +la victoire, et qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils +ont en un sens plus augmenté leur empire en traitant +les vaincus avec bonté qu'en remportant des victoires<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> +<a href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>.» +Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en +représentant le triste état où Carthage allait être réduite, +après s'être vue au comble de la grandeur et de +la puissance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" +name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a href="#footnotetag317"> +(retour) </a> «Rarò simul hominibus bonam +fortunam bonamque mentem dari. +Populum romanum eo invictum esse, +quòd in secundis rebus sapere et +consulere menunerit. Et herculè mirandum +fuisse, si aliter facerent. Ex +insolentiâ, quibus nova bona fortuna +sit, impotentes lætiliæ insanire: +populo romano usitata ac +propè obsoleta ex victoria gaudia +esse; ac plus penè parcendo victis, +quàm vincendo, imperium auxisse.» +(LIV. lib. 30, n. 42.) +</blockquote> + +<p>Le sénat et le peuple, qui étaient également portés +à la paix, donnèrent un plein pouvoir à Scipion pour +en traiter, le laissèrent maître des conditions, et lui +permirent de ramener son armée après la conclusion +du traité.</p> + +<p>Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer +dans la ville, et de racheter quelques-uns de leurs prisonniers. +Il s'en trouva environ deux cents qu'ils souhaitaient +recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour +les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût. +<span class="pagenum"><a name="p348" id="p348">348</a></span> +Les Carthaginois, après le retour de leurs ambassadeurs, +firent la paix avec Scipion aux conditions +qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq +cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage: +spectacle bien triste pour les habitants de cette malheureuse +ville! Il fit trancher la tête aux alliés du nom +latin, et pendre<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a> +<a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a> les citoyens romains, qui lui furent +rendus comme transfuges.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" +name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a href="#footnotetag318"> +(retour) </a> <i>Mettre en croix.</i>--L.</blockquote> + +<p>Quand on procéda au premier paiement de la taxe +imposée par le traité, comme les fonds de l'état étaient +épuisés par les dépenses d'une si longue guerre, la difficulté +de ramasser cette somme causa une grande +tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir +leurs larmes: on dit qu'Annibal alors se mit à rire. +Asdrubal Hœdus lui faisant de vifs reproches de ce qu'il +insultait ainsi à l'affliction publique, dont il était la +cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond +de mon cœur et en démêler les dispositions comme +on voit ce qui se passe sur mon visage, on reconnaîtrait +bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est +pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport +que me causent les maux publics; et ce ris, +après tout, est-il plus hors de saison que ces larmes +que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous a +ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on +nous a interdit toute guerre contre les étrangers; +c'était alors qu'il fallait pleurer, car voilà le coup et +la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne +sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent +personnellement; et ce qu'ils ont pour nous +de plus affligeant et de plus douloureux, est la perte +<span class="pagenum"><a name="p349" id="p349">349</a></span> +de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on enlevait à +Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait +sans armes et sans défense au milieu de tant de peuples +d'Afrique puissants et armés, personne de vous n'a +poussé un soupir; et maintenant, parce qu'il faut +contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez +comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de +craindre que ce qui vous arrache aujourd'hui tant de +larmes ne vous paraisse bientôt le moindre de vos +malheurs!»</p> + +<p>Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour +repasser en Italie. Il arriva à Rome à travers une multitude +infinie de peuples que la curiosité attirait sur son +passage. On lui décerna le triomphe le plus magnifique <span class="side"> AN. M. 3804 +CARTH. 646. +ROM. 548. +AV. J.-C. 200.</span> +qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom +d'<i>Africain</i>, honneur inouï jusque-là, personne avant +lui n'ayant pris le nom d'une nation vaincue. Ainsi fut +terminée la seconde guerre punique, après avoir duré +dix-sept ans.</p> + +<p class="mid"><i>Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage<br> +au temps de la seconde guerre punique.</i></p> + +<p><span class="side"> Lib. 6, +p. 493, 494.</span> +Je finirai ce qui regarde la seconde guerre punique +par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir +à faire connaître la différence des deux républiques dont +nous parlons. Au commencement de la seconde guerre +punique, et du temps d'Annibal, on peut dire en quelque +sorte que Carthage était sur le retour: sa jeunesse, +sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait +commencé à déchoir de sa première élévation; et elle +penchait vers sa ruine; au lieu que Rome alors était, +<span class="pagenum"><a name="p350" id="p350">350</a></span> +<span class="side"> Liv. lib. 24, +n. 8 et 9.</span> +pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et +s'avançait à grands pas vers la conquête de l'univers. +La raison que Polybe rend de la décadence de l'une et +de l'accroissement de l'autre est tirée de la différente +manière dont étaient gouvernées ces deux républiques +dans le temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, +le peuple s'était emparé de la principale autorité dans +les affaires publiques; on n'écoutait plus les avis des +vieillards et des magistrats; tout se conduisait par cabales +et par intrigues. Sans parler de ce que la faction +contraire à Annibal fit contre lui pendant tout le temps +de son commandement, le seul fait des vaisseaux romains +pillés pendant un temps de trève, perfidie à laquelle +le peuple força le sénat de prendre part et de +prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que +dit ici Polybe. Au contraire, à Rome c'était le temps +où le sénat, c'est-à-dire cette compagnie composée +d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais, et +où les anciens étaient écoutés et respectés comme des +oracles. On sait combien le peuple romain était jaloux +de son autorité, sur-tout dans ce qui regarde l'élection <span class="side"> Liv. lib. 24, +n. 8 et 9.</span> +des magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à +qui il était échu par le sort de donner la première son +suffrage, qui entraînait ordinairement celui de toutes +les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple +remontrance de Fabius<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> +<a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>, qui représenta au peuple que, +dans un temps de tempête et d'orage comme était celui +<span class="pagenum"><a name="p351" id="p351">351</a></span> +où l'on se trouvait pour lors, on ne pouvait choisir de +trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau de la république, +la centurie retourna aux suffrages, et nomma +d'autres consuls. De cette différence de gouvernement, +Polybe conclut qu'il était nécessaire qu'un peuple conduit +par la prudence des anciens l'emportât sur un état +gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome +en effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut +enfin le dessus dans le gros de la guerre, quoi qu'en +détail elle eût eu du désavantage dans plusieurs combats; +et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les ruines +de sa rivale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" +name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a href="#footnotetag319"> +(retour) </a> «Quilibet nautarum rectorumque +tranquillo mari gubernare potest: +ubi sæva orta tempestas est, ac turbato +mari rapitur vento navis, tum +viro et gubernatore opus est. Non +tranquillo navigamus, sed jam aliquot +procellis submersi penè sumus. +Itaque quis ad gubernacula sedeat, +summâ curâ providendum ac præcavendum +nobis est.»</blockquote> + +<p class="mid"><i>Intervalle entre la seconde et la troisième<br> guerre +punique.</i></p> + +<p>Cet intervalle, quoique assez considérable pour la +durée, puisqu'il est de plus de cinquante ans, l'est fort +peu par rapport aux événements qui regardent Carthage. +On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne +la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques +différents particuliers entre les Carthaginois et Masinissa, +roi des Numides. Nous les traiterons séparément, +mais sans leur donner beaucoup d'étendue.</p> + +<p class="mid">§ I. <i>Suite de l'histoire d'Annibal.</i></p> + +<p>Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par +le traité de paix conclu avec Scipion, Annibal avait +quarante-cinq ans, comme il le dit lui-même en plein +sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme +comprend un espace de vingt-cinq ans.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p352" id="p352">352</a></span> + +<p class="mid"><i>Annibal entreprend et vient à bout de réformer à<br> +Carthage la justice et les finances.</i></p> + +<p> +Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort +considéré à Carthage, du moins dans le commencement, +et il y exerça les premiers emplois de la république avec +honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandement <span class="side"> Corn. Nep. +in Annib. +c. 7.</span> +des troupes dans quelques guerres que les Carthaginois +eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à qui +le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir +tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la +main, en firent des plaintes, et il fut rappelé à Carthage.</p> + +<p>A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que +cette charge était très-considérable, et donnait beaucoup +d'autorité. Carthage va donc être pour lui un +nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des +qualités d'un genre tout différent de celles qui nous +l'ont fait admirer jusqu'ici et qui achèveront de nous +donner de ce grand homme une juste et parfaite idée.</p> + +<p>Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa +patrie désolée, il comprit que les deux plus puissants +moyens pour faire fleurir un état, sont une grande +exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une +grande fidélité dans le maniement des finances: l'une, +en maintenant l'égalité entre les citoyens, et en les faisant +jouir d'une liberté tranquille sous la protection des +lois qui mettent en sûreté leurs biens, leur honneur et +leur vie, lie plus étroitement les particuliers entre eux, +et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent +la conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus +précieux; l'autre, en ménageant avec fidélité les fonds +<span class="pagenum"><a name="p353" id="p353">353</a></span> +publics, fournit ponctuellement à toutes les dépenses +de l'état, tient en réserve des ressources toujours prêtes +pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples +l'imposition de nouvelles charges, que la dissipation +rend nécessaires, et qui contribuent le plus à indisposer +les esprits contre le gouvernement.</p> + +<p>Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait +également dans l'administration de la justice et dans le +maniement des finances. Quand on l'eut nommé préteur, +comme son amour pour l'ordre lui faisait regarder avec +peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout +tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre +la réforme de ce double abus, qui en entraînait une +infinité d'autres; sans craindre l'animosité de l'ancienne +faction qui lui était opposée, ni les nouvelles inimitiés +que son zèle pour la république ne manquerait pas de +lui attirer.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 33, +n. 46</span> +L'ordre des juges exerçait impunément les concussions +les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans, +qui disposaient à leur gré des biens et de la vie des +citoyens, sans qu'il fût possible de se mettre à l'abri +de leurs violences, parce que leurs charges étaient à +vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal, en +qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette +compagnie, qui abusait apparemment de son pouvoir: +Tite-Live dit qu'il était questeur. Cet officier, qui était +de la faction opposée à Annibal, et qui avait déjà tout +l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre desquels +il devait passer en sortant de la questure, refusa +insolemment d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère +à souffrir tranquillement une telle injure. Il le fit saisir +<span class="pagenum"><a name="p354" id="p354">354</a></span> +par un licteur, et le traduisit devant le peuple. Là, +non content de s'en prendre à cet officier particulier, +il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil insupportable +et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte +des lois, ni par le respect des magistrats; et, comme +il s'aperçut qu'on l'écoutait favorablement, et que les +plus faibles d'entre le peuple témoignaient ne pouvoir +plus souffrir l'insolente fierté de ces juges, qui semblait +en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer +une loi qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de +nouveaux juges sans qu'aucun pût être continué au-delà +de ce terme. Autant que par cette loi il gagna +l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus +grand nombre des puissants et des nobles.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 33 +n. 46 et 47.</span> +Il entreprit une autre réforme qui ne lui fit pas +moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers +publics, ou étaient dissipés par la négligence de ceux +qui les maniaient, ou devenaient la proie et le butin +des principaux de la ville et des magistrats; en sorte +que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir chaque +année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, +on était près d'imposer une taxe sur les particuliers. +Annibal, entrant dans un fort grand détail, se +fit rendre un compte exact des revenus de la république, +de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses +ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet +examen qu'une grande partie des fonds publics était +détournée par la mauvaise foi des gens d'affaires, il +déclara et promit en pleine assemblée du peuple que, +sans imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la +république serait désormais en état de payer le tribut +<span class="pagenum"><a name="p355" id="p355">355</a></span> +aux Romains: et il accomplit sa promesse.<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> +<a href="#footnote320"><sup class="sml">320</sup></a> Les fermiers-généraux, +dont il avait dévoilé au peuple les vols +et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des +deniers publics, jetèrent alors les hauts cris, comme +si c'eût été leur ravir leur bien, et non arracher de +leurs mains avares celui qu'ils avaient volé à l'état.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" +name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a href="#footnotetag320"> +(retour) </a> «Tum verò isti, quos paverat +per aliquot annos publions peculatus, +velut bonis ereptis, non furto +eorum manibus extorto, infensi et +irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)</blockquote> + +<p class="mid"><i>Retraite et mort d'Annibal.</i></p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 33, +n. 45-46.</span> +Cette double réforme fit beaucoup crier contre Annibal. +Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux +premiers de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes +intelligences avec Antiochus, roi de Syrie; qu'il +recevait souvent des courriers, et que ce prince lui +avait envoyé sous main des députés pour prendre avec +lui de justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que, +comme il y a des animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent +jamais, ainsi cet homme, d'un esprit inquiet +et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que tôt +ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à +Rome; et ce qui s'était passé dans la guerre précédente, +dont il avait été presque seul l'auteur et le +promoteur, y donnait une grande vraisemblance. Scipion +s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions +qu'on voulait prendre sur ce sujet, en représentant +qu'il n'était point de la dignité du peuple romain de +prêter son nom à la haine et aux accusations des ennemis +d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes +passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans +le sein de sa patrie, comme si c'eût été trop peu pour +<span class="pagenum"><a name="p356" id="p356">356</a></span> +les Romains de l'avoir vaincu dans la guerre les armes +à la main.</p> + +<p>Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma +trois commissaires, et les chargea de porter leurs +plaintes à Carthage, et de demander qu'on leur livrât +Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent +leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit +bien que c'était à lui seul qu'on en voulait. Il se sauva +vers le soir sur un vaisseau qu'il avait fait préparer secrètement, +déplorant le sort de sa patrie encore plus +que le sien: <i>sæpius patriæ quàm suorum</i><a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a> +<a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a> <i>eventus +miseratus.</i> C'était la huitième année depuis la conclusion +de la paix. La première ville où il aborda fut Tyr. +Il y fut reçu comme dans une seconde patrie, et on lui +rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation. <span class="side"> AN. M. 3809 +ROM. 556.</span> +Après s'y être arrêté quelques jours, il partit +pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le +trouver à Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite +lui fit grand plaisir, et ne contribua pas peu à le déterminer +à la guerre contre les Romains; car jusque-là +il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti +qu'il devait prendre. <span class="side"> Cic. lib. 2, +de Orat. n. +75 et 76.</span> C'est dans cette ville qu'un philosophe, +qui passait pour le plus beau discoureur de +l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en +présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée, +et sur les règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut +charmé de son éloquence. Comme on demanda au Carthaginois +ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des vieillards, +dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; +mais je n'en ai point vu de moins sensé et de moins +judicieux que celui-ci.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" +name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a href="#footnotetag321"> +(retour) </a> Il paraît qu'il faut lire <i>suos</i>.</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p357" id="p357">357</a></span> + +<p>Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de +s'attirer les armes romaines, ne manquèrent pas de +faire savoir à Rome qu'Annibal s'était retiré près d'Antiochus. +Ce fut un grand sujet d'inquiétude pour les +Romains; et ce pouvait être une grande ressource +pour ce roi, s'il en eût su profiter.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 34, +n. 60.</span> +Le premier conseil qu'Annibal lui donna pour-lors, +et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de +porter la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue +que dans l'Italie même. Il demandait cent vaisseaux, +avec onze ou douze mille hommes de débarquement, +et s'offrait de commander la flotte, de passer +en Afrique pour engager les Carthaginois à entrer dans +cette guerre, et d'aller ensuite faire une descente en +Italie pendant que le roi demeurerait en Grèce avec +son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie +lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y +eût à prendre, et le roi d'abord goûta fort cet avis.</p> + +<p><span class="side"> <i>Ibid.</i> n. 61.</span> +Annibal crut devoir prévenir et préparer les amis +qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans +ses desseins. Outre que des lettres sont peu sûres, +elles ne peuvent s'expliquer suffisamment, ni entrer +dans un assez grand détail. Il envoie donc un homme +de confiance, et lui donne ses instructions. A peine +est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui +l'y amène. On l'épie, on le fait suivre, et enfin on +donne des ordres pour l'arrêter; mais il les prévient, +et se sauve de nuit, après avoir fait afficher en plusieurs +endroits des placards où il déclarait nettement +le sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna +avis aux Romains de ce qui s'était passé.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 35, +n. 14.</span> +Villius, l'un des députés qui avaient été envoyés +<span class="pagenum"><a name="p358" id="p358">358</a></span> +<span class="side"> Polyb. l. 3, +p. 166 et 167. +AN. M. 3813 +ROM. 557.</span> +en Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires, +et pour découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient +les desseins d'Antiochus, rencontra Annibal à Ephèse. +Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui rendit plusieurs +visites, et affecta de lui témoigner par-tout une considération +particulière. Sa principale vue était de diminuer +son crédit auprès du roi en le lui rendant suspect: +et en effet il y réussit.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 35, +n. 14. +Plut. in vit. +Flamin. etc.</span> +Il y a quelques auteurs qui assurent que Scipion était +de cette ambassade, et qui rapportent même l'entretien +qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le Romain lui +ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de +tous les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand, +parce qu'avec une poignée de Macédoniens il +avait défait des armées innombrables, et porté ses conquêtes +dans des pays si éloignés, qu'à peine paraissait-il +possible d'y aller même en voyageant. Interrogé ensuite +à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à +Pyrrhus; que ce prince avait été le premier qui avait, +enseigné à camper avantageusement; que personne +n'avait jamais mieux su choisir ses postes ni ranger, ses +troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour +se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux +d'Italie auraient mieux aimé l'avoir pour maître, tout +étranger qu'il était, que les Romains, établis depuis si +long-temps dans le pays. Scipion continuant à l'interroger +pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit +point de difficulté de se donner cette place à lui-même. +Scipion ne put s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous +donc, lui dit-il, si vous m'aviez vaincu? Je me mettrais, +reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre, de +Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.»</p> + +<span class="pagenum"><a name="p359" id="p359">359</a></span> + +<p>Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate +et si fine, à laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le +mettant hors de pair, semblait insinuer que nul capitaine +ne méritait d'entrer en parallèle avec lui. <span class="side"> Plut. +in Pyrrho, +pag. 687.</span> La réponse +dans Plutarque est moins spirituelle et moins +vraisemblable. Annibal met au premier rang Pyrrhus, +au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la +troisième place.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 35, +n. 19.</span> +Annibal, s'étant aperçu du refroidissement d'Antiochus +pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec +Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et +ferma les yeux; mais enfin il jugea plus à propos d'avoir +un éclaircissement avec le roi, et de s'expliquer nettement +avec lui. «Ma haine contre les Romains, lui dit-il, +est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé +par serment dès ma plus tendre enfance. C'est cette +haine qui a armé mes mains contre eux pendant +trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a +fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir +chercher un asyle dans vos états. Toujours conduit et +animé par cette haine, si je vois ici mes espérances +frustrées, j'irai par toute la terre chercher et susciter +des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai +toujours mortellement: ils me haïssent de même. +Tant que vous serez déterminé à leur faire la guerre, +vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos +meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à +la paix, je vous le déclare une fois pour toutes, +cherchez d'autres conseils que les miens.» Un tel discours, +qui partait du cœur, et dont la sincérité se +faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses +<span class="pagenum"><a name="p360" id="p360">360</a></span> +soupçons. Il résolut de lui donner le commandement +d'une partie de sa flotte.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 35, +n. 32 et 43.</span> +Mais quels ravages ne fait point la flatterie dans la +cour et dans l'esprit des princes! On représenta à celui-ci +qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; +que c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune +ou son génie pouvaient suggérer dans un même +jour mille projets différents; que d'ailleurs cette réputation +même qu'il avait acquise dans la guerre, et qui +faisait comme son apanage, était trop grande pour un +simple lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul +général; qu'il devait seul attirer sur lui les yeux et l'attention; +au lieu que, si Annibal était employé, cet +étranger aurait seul la gloire de tous les heureux succès. +<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> +<a href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles +de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à +leur naissance et à leur rang; parce qu'alors tout mérite +leur devient odieux, par cette raison seule qu'il leur est +étranger. Cela parut bien clairement dans cette occasion. +On avait su prendre Antiochus par son faible. Un +sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut +des petits esprits, étouffa en lui toute autre pensée +et toute autre réflexion. Il ne fit plus aucun cas ni +aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien celui-ci, +et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir +son cœur à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés +des flatteurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" +name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a href="#footnotetag322"> +(retour) </a> «Nulla ingenia tam prona ad invidiam +sunt, quàm eorum qui genus +ac fortunam suam animis non æquant: +quia virtutem et bonum alienum oderunt.» +Il semble qu'on pourrait lire, +<i>ut bonum alienum</i>.</blockquote> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 36, +n. 7.</span> +Dans un conseil qui se tint quelque temps après, où +Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son +<span class="pagenum"><a name="p361" id="p361">361</a></span> +rang de parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver +qu'il fallait, à quelque prix que ce fût, engager dans +l'alliance d'Antiochus Philippe et la Macédoine, ce qui +n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait. «Pour la +manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours +à mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru +d'abord, on entendrait dire maintenant que la Toscane +et la Ligurie sont en feu, et, ce qui fait la +terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand +je ne serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement +apprendre par mes bons et mes mauvais +succès comment il leur faut faire la guerre. Je ne puis +que vous donner mes conseils et vous offrir mes services. +Puissent les dieux faire réussir le parti que vous +prendrez, quel qu'il soit!» On applaudit à Annibal, +mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait proposé.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 36. +n. 41.</span> +Antiochus, trompé et endormi par ses flatteurs, demeurait +tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la +Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que +ceux-ci songeassent à le venir attaquer dans son propre +pays. Annibal, qui pour-lors était rentré en faveur, lui +répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait la +guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait +qu'il se résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir +tête à un peuple qui voulait se rendre maître de toute +la terre. Ces discours réveillèrent un peu le roi de son +assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais, +comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après +plusieurs pertes considérables, la guerre se termina +par une paix honteuse, dont une des conditions fut qu'il +livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne lui en laissa +<span class="pagenum"><a name="p362" id="p362">362</a></span> +pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète +pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.</p> + +<p><span class="side"> Corn. Nep. +in Annib., +c. 9 et 10. +Justin. l. 32, +cap. 4.</span> +Les richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont +on eut quelque connaissance dans l'île, pensèrent l'y +faire périr. Les ruses ne manquaient pas à Annibal. Il +en fit usage ici pour sauver ses trésors et pour se sauver +lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu, +couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les +mit en dépôt dans le temple de Diane en présence des +Crétois, à la bonne foi desquels il confiait toutes ses +richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là autour +du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, +de qui l'on croyait tenir les trésors. <span class="side"> AN. M. 3820 +ROM. 564.</span> Il les avait cachés +dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours +avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, +et alla chercher un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.</p> + +<p><span class="side"> Corn. Nep. +ibid. cap. 10 +et 11. +Justin. l. 33, +cap. 4.</span> +Il paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce +prince, qui entra bientôt en guerre contre Eumène, +roi de Pergame, ami déclaré des Romains. Annibal fit +remporter aux troupes de Prusias plusieurs victoires, +tant sur terre que sur mer.</p> + +<p><span class="side"> Justin. l. 32, +cap. 4. +Corn. Nep. +in vit. Annib.</span> +Il employa un stratagème assez extraordinaire dans +un combat naval. La flotte des ennemis étant plus nombreuse +que la sienne, il appela à son secours la ruse. Il +fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de +serpents, et donna ordre de jeter ces pots dans les +vaisseaux des ennemis. Son principal dessein était de +faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du vaisseau qu'il +montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe +sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela +il commanda aux officiers de ses vaisseaux de s'attacher +<span class="pagenum"><a name="p363" id="p363">363</a></span> +principalement à celui d'Eumène. Ils le firent, et ils +l'auraient pris, s'il ne s'était retiré à force de voiles. +Les autres vaisseaux de Pergame se battirent vigoureusement +jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre. +D'abord ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât +contre eux de telles armes; mais, quand ils se +virent environnés des serpents qui sortaient de ces pots +cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent en désordre, +et cédèrent la victoire à l'ennemi.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 39 +n. 51. +AN. M. 3822 +ROM. 566.</span> +Des services si importants semblaient assurer pour +toujours à Annibal un asyle chez ce roi. Mais les Romains +ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent +Quintius Flaminius<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> +<a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a> vers ce roi, pour se plaindre de +ce qu'il lui donnait une retraite. Il ne fut pas difficile +à Annibal de deviner le sujet de cette ambassade, et il +n'attendit pas qu'on le livrât à ses ennemis. D'abord il +essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut que +les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais +étaient occupées par les soldats de Prusias, qui voulait +faire sa cour aux Romains, en trahissant son hôte. Il +se fit donc apporter le poison qu'il gardait depuis longtemps +pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant +entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain +d'une inquiétude qui le tourmente depuis long-temps, +puisqu'il n'a pas la patience d'attendre la mort d'un +vieillard. La victoire que remporte Flaminius sur un +homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup +d'honneur. Ce jour seul fait voir combien les Romains +ont dégénéré. Leurs pères avertirent Pyrrhus de se +garder d'un traître qui voulait l'empoisonner, et cela +<span class="pagenum"><a name="p364" id="p364">364</a></span> +dans le temps que ce prince leur faisait la guerre +dans le cœur de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un +homme consulaire pour engager Prusias à faire mourir +par un crime abominable son ami et son hôte.» +Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et +invoqué contre lui les dieux protecteurs et vengeurs +des droits sacrés de l'hospitalité, il avala le poison, et +mourut âgé de soixante-dix ans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" +name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a href="#footnotetag323"> +(retour) </a> Son vrai nom est <i>Flamininus</i>; ce point sera discuté dans les notes +sur l'Histoire Romaine.--L.</blockquote> + +<p>Cette année fut célèbre par la mort de trois grands +hommes, Annibal, Philopémen et Scipion, qui eurent +cela de commun, qu'ils terminèrent tous trois leur vie +hors de leur patrie, par un genre de mort qui répondait +peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers +périrent par le poison, Annibal ayant été trahi par +son hôte, et Philopémen fait prisonnier dans un combat +par les Messéniens, et ensuite jeté dans un cachot, +où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il +se condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter +une accusation injuste qu'on lui intentait à Rome; et +il y mourut dans une sorte d'obscurité.</p> + +<p class="mid"><i>Éloge et caractère d'Annibal.</i></p> + +<p>Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes +qualités d'Annibal, qui a fait tant d'honneur à Carthage; <span class="side"> 2e vol. de la +man. d'étud.</span> +mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le +caractère et d'en donner une juste idée en le comparant +avec Scipion, je ne crois pas devoir beaucoup +m'étendre sur son éloge.</p> + +<p>Les personnes destinées à la profession des armes +ne peuvent trop étudier ce grand homme, que les +connaisseurs regardent comme le capitaine le plus accompli +presque en tout genre, qui ait jamais été.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="p365" id="p365">365</a></span></p> + +<p>Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, +on ne lui reproche que deux fautes<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> +<a href="#footnote324"><sup class="sml">324</sup></a>: la première, de +n'avoir pas, aussitôt après la bataille de Cannes, mené +ses troupes victorieuses vers Rome pour en former le +siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage +dans les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue: +fautes qui montrent seulement que, les grands +hommes ne le sont pas en tout: <span class="side"> Quintil.</span> <i>summi enim sunt, +homines tamen</i>; et qui peut-être même peuvent être +excusées en partie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" +name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a href="#footnotetag324"> +(retour) </a> Ici Rollin contredit ce qu'il avait +avancé plus haut (p. 121) pour justifier +Annibal de ces deux prétendues +fautes.--L.</blockquote> + +<p>Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités +dans Annibal! quelle étendue de vues et de desseins, +même dès sa plus tendre jeunesse! quelle grandeur +d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit +dans le feu même de l'action, pour savoir profiter de +tout! quelle dextérité à manier les esprits, en sorte +que parmi tant de nations différentes, qui manquaient +souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune +sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun +de ses généraux! quelle équité, quelle modération +dut-il faire paraître à l'égard des nouveaux alliés, pour +être venu à bout de les tenir inviolablement attachés +à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter +presque tout le poids de la guerre par les séjours de +son armée, et par les contributions qu'il en tirait! +Enfin quelle fécondité de ressources pour soutenir si +long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré +une puissante faction domestique, qui lui refusait tout +et le traversait en tout! On peut dire que, pendant le +cours d'une si longue guerre, Annibal parut seul le +<span class="pagenum"><a name="p366" id="p366">366</a></span> +soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des Carthaginois, qui +ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus, +jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même +qu'il l'était.</p> + +<p>Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne +le considérer qu'à la tête des armées. Ce que l'histoire +nous apprend des intelligences secrètes qu'il entretenait +avec Philippe, roi de Macédoine; des sages conseils +qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double +réforme qu'il mit à Carthage dans l'administration des +finances et dans celle de la justice, montre qu'il était +un grand homme d'état en toutes manières. Son génie +supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les +parties du gouvernement, et ses talents naturels le +rendaient capable d'en remplir avec gloire toutes les +fonctions. Il était aussi grand politique que grand +guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux militaires; +en un mot, il réunissait les différents mérites +de toutes les professions, de l'épée, de la robe, et des +finances.</p> + +<p>Il n'était pas même sans érudition<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a> +<a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>; et, tout occupé +qu'il fut des travaux militaires et d'une infinité de +guerres, qu'il eut à soutenir, il trouva des moments +pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties spirituelles +d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent +qu'il avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna +par la meilleure éducation qu'on pouvait recevoir +dans ce temps, et dans une république telle +qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le +grec, et avait même écrit quelques livres en cette +<span class="pagenum"><a name="p367" id="p367">367</a></span> +langue. Il avait eu pour maître un Lacédémonien +nommé <i>Sosile</i>, qui l'accompagna toujours dans ses +expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre +Lacédémonien<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> +<a href="#footnote326"><sup class="sml">326</sup></a>: ils travaillaient tous deux à l'histoire +de ce grand capitaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" +name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a href="#footnotetag325"> +(retour) </a> «Atque hic tantus vir, tantisque +bellis districtus, nonnihil temporis +tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. +<i>in vit. Annib.</i> cap. 13.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" +name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a href="#footnotetag326"> +(retour) </a> <i>Philænius</i>, dans Cornélius Népos +et Cicéron (<i>Divin.</i> I, c. 49); +<i>Philinus</i>, dans Polybe et Diodore. +Il était d'Agrigente (DIODOR. SIC. +XXIII, <i>eclog.</i> VIII) et non de Lacédémone, +comme le dit Rollin; +trompé peut-être par ces mots de +Cornélius Népos,... <i>Philænius et +Sosilus Lacedæmonius</i>, où il aura +lu, par mégarde, <i>Lacedæmonii</i> (<i>in +Annib.</i> c. 13, § 3). Le jugement +de Polybe n'est pas très-favorable à +ce Philinus (III, c. 14).--L.</blockquote> + +<p>Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il +n'était point tout-à-fait tel que Tite-Live nous le <span class="side"> Lib. 21, n. 4.</span> représente, +d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie +plus que carthaginoise; sans respect pour la vérité, +pour la probité, pour la sainteté du serment; sans +crainte des dieux, sans religion. <i>Inhumana crudelitas, +perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, +nullus deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio</i><a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a> +<a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>.<span class="side"> Excerpt. è +Polyb. p. 33.</span> +Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition +cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, +qui était de manger de la chair humaine, parce que +les vivres lui manquaient. <span class="side"> Excerpt. è +Diod. p. 282. +Liv. lib. 15, +n. 17.</span> Quelques années après, loin +de sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre +de Sempronius Gracchus, que Magon lui avait envoyé, +il lui fit rendre les derniers honneurs à la vue de toute +son armée. <span class="side"> Lib. 32. c. 4.</span> Nous l'avons vu en plusieurs occasions +marquer un grand respect pour les dieux, et Justin, +qui écrivait d'après un auteur<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> +<a href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a> bien digne de foi, remarque +qu'il fit toujours paraître beaucoup de sagesse +et de modération parmi le grand nombre de femmes +<span class="pagenum"><a name="p368" id="p368">368</a></span> +qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si longue +guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en +Afrique, où l'incontinence était le vice du pays et de +la nation: <i>pudicitiamque eum tantam inter tot captivas +habuisse, ut in Africâ natum quivis negaret</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" +name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a href="#footnotetag327"> +(retour) </a> La passion perce dans tout ce +que Tite-Live a écrit d'Annibal et +des Carthaginois.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" +name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a href="#footnotetag328"> +(retour) </a> Trogue Pompée.</blockquote> + +<p>Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions +de s'enrichir par les dépouilles des villes qu'il prenait +et des peuples qu'il domptait, nous marque qu'il savait +le véritable usage qu'un général doit faire des +richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de +s'attacher les alliés en faisant à propos des largesses, +et n'épargnant point les récompenses: qualité bien +importante pour un commandant, et qui n'est pas +commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour +acheter les succès, bien persuadé qu'un homme qui +est à la tête des affaires trouve tout le reste dans la +gloire de réussir.</p> + +<p><a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> +<a href="#footnote329"><sup class="sml">329</sup></a>Il mena toujours une vie dure et sobre, même en +temps de paix, et au milieu de Carthage, lorsqu'il y +occupait la première dignité, où l'histoire remarque +qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme +c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de +vin. Une vie si réglée et si uniforme est un grand +exemple pour nos guerriers, qui mettent souvent parmi +les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs des +officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les +délices.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" +name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a href="#footnotetag329"> +(retour) </a> «Cibi potionisque desiderio naturali, +non voluptate, modus finitus.» +(LIV. lib. 21, n. 4.) + +<p>«Constat Annibalem, nec tùm +quum romano tonantem bello Italia +contremuit, nec quum reversus Carthaginem +summum imperium tenuit, +aut cubantem cœnasse, aut plus +quàm sextario vini induisisse.» +(JUSTIN. lib. 32, cap. 4.)</blockquote> + +<p>Je ne prétends pas cependant justifier pleinement +<span class="pagenum"><a name="p369" id="p369">369</a></span> +Annibal de tous les reproches qu'on lui a faits. Au +milieu de ces grandes qualités que nous avons rapportées, +on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque +chose du caractère et des vices de sa nation, et qu'il +y a dans sa vie des actions et des circonstances qu'il +serait difficile d'excuser. Polybe remarque qu'il était <span class="side"> Excerpt. è +Polyb. p. 34 +et 37.</span> +accusé d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome: +il ajoute en même temps que les sentiments étaient partagés +sur son sujet; et il ne serait pas étonnant que les +ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre de +ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa +réputation. En supposant même que les faits qu'on lui +impute fussent vrais, Polybe est porté à croire qu'ils +venaient moins de son naturel et de son fonds que de +la difficulté des temps et des affaires pendant une longue +et pénible guerre, et de la complaisance qu'il était +forcé d'avoir pour des officiers-généraux, qui étaient +absolument nécessaires à l'exécution de ses entreprises, +et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que +les soldats qui servaient sous eux.</p> + +<p class="mid">§ II. <i>Différends entre les Carthaginois et Masinissa,<br> +roi de Numidie.</i></p> + +<p>Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois, +il y en avait une qui portait qu'ils rendraient à +Masinissa toutes les terres et les villes qui lui avaient +appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion, pour +récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître +à l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine +tout ce qui était de celui de Syphax. Ce présent fut +<span class="pagenum"><a name="p370" id="p370">370</a></span> +dans la suite une source de disputes et de divisions +entre les Carthaginois et les Numides.</p> + +<p>Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient +tous deux en Numidie, mais sur différents peuples. +Ceux qui obéissaient au premier s'appelaient <i>Massæsyli</i>, +et avaient pour capitale Cirta; les autres se nommaient +<i>Massyli</i>; les uns et les autres sont plus connus +sous le nom de <i>Numides</i>, qui leur est commun. <span class="side"> Æneid. +lib. 4, v. 41. +[V. pl. haut, +p. 296.]</span> Leur +principale force était la cavalerie. Ils se tenaient à +cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient +sans bride, d'où vient que Virgile les appelle <i>Numidæ +infreni</i>.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 24, +n. 48 et 49.</span> +Au commencement de la seconde guerre punique, +Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père +de Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si +puissant, crut devoir embrasser le parti des Carthaginois, +et envoya contre lui une armée nombreuse +sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de +dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on +dit qu'il y eut trente mille hommes de tués, se sauva +en Mauritanie; mais dans la suite les choses changèrent +bien de face.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 29, +n. 29-34.</span> +Masinissa, ayant perdu son père, se trouva plusieurs +fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son +royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par +Syphax, près à chaque moment de tomber entre les +mains de ses ennemis, sans troupes, sans argent, sans +ressources. Il était alors allié des Romains et ami de +Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. +Ses malheurs ne lui laissèrent pas le moyen d'amener +de grands secours à ce général. Quand Lélius arriva +en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une petite +<span class="pagenum"><a name="p371" id="p371">371</a></span> +troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura +toujours inviolablement attaché au parti des Romains. +Syphax, au contraire, ayant épousé la fameuse Sophonisbe, <span class="side"> Liv. lib. 29, +n. 23.</span> +fille d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.</p> + +<p><span class="side"> Lib. 30, +n. 11 et 12.</span> +Le sort des deux princes changea encore une fois, +mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et +tombe vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, +vainqueur, attaque Cirta, capitale de son royaume, et +s'en rend maître; mais il y trouve un danger plus +grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et +aux caresses de laquelle il ne peut résister. Pour la +mettre en sûreté, il l'épouse; mais il est bientôt obligé, +pour présent nuptial, de lui envoyer du poison, n'imaginant +point d'autre voie de lui tenir sa parole et de +la soustraire au pouvoir des Romains<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a> +<a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" +name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a href="#footnotetag330"> +(retour) </a> On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements, dans l'histoire +romaine de Rollin.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Lib. 30, +n. 44.</span> +C'était une faute considérable en elle-même, et qui +d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement +à une nation fort jalouse de son autorité. Ce +jeune prince la répara avantageusement par les services +signalés qu'il rendit depuis à Scipion. Nous avons dit +qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en +possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois +furent obligés de lui restituer tout ce qui lui +appartenait. C'est ce qui donna lieu aux contestations +dont il nous reste à parler.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 34, +n. 62.</span> +Un territoire situé vers le bord de la mer, près de +la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays très-fertile +et très-riche; la preuve en est, que la seule +ville de Leptis, qui y était située, payait chaque jour +<span class="pagenum"><a name="p372" id="p372">372</a></span> +aux Carthaginois pour tribut un talent<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> +<a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a>, c'est-à-dire +mille écus. Masinissa s'était emparé d'une partie de ce +territoire. De part et d'autre on envoya des députés à +Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat. +On jugea à propos d'envoyer sur les lieux Scipion +l'Africain et deux autres commissaires pour examiner +l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé de jugement, +et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils +ainsi par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser +Masinissa, qui était en possession du territoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" +name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a href="#footnotetag331"> +(retour) </a> C'est par an 1,980,000 francs.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 40, +n. 17. +AN. M. 3823 +ROM. 567.</span> +Dix ans après, de nouveaux commissaires, nommés +pour examiner la même affaire, en usèrent comme les +premiers, et ne décidèrent rien.</p> + +<p><span class="side"> Liv. lib. 42, +n. 23 et 24. +AN. M. 3833 +ROM. 577.</span> +Après un pareil espace de temps, les Carthaginois +portèrent encore leurs plaintes devant le sénat, mais +avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils représentèrent +qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord, +Masinissa, dans les deux années précédentes, avait +usurpé sur eux plus de soixante-dix places ou châteaux; +qu'ils avaient les mains liées par l'article du +dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à +aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient +plus soutenir la fierté, l'avarice, la cruauté de ce +prince; qu'ils étaient envoyés pour demander au peuple +romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses l'une: +ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat; +ou qu'il leur serait permis de repousser la force par la +force, et de se défendre par la voie des armes; ou que, +si la faveur l'emportait sur la justice, il plût au peuple +romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il voulait +qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient +<span class="pagenum"><a name="p373" id="p373">373</a></span> +aux Carthaginois; qu'au moins ils sauraient +désormais à quoi s'en tenir, et que le peuple romain +garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que ce +prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions +que son insatiable avidité. Les députés finirent par demander +que si, depuis la conclusion de la paix, les +Romains avaient quelque faute à leur reprocher, ils la +punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner +à la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté +et la vie insupportables. Après ce discours, pénétrés +de douleur, et versant des larmes en abondance, ils +se prosternèrent par terre; spectacle qui toucha de +compassion tous les assistants, et rendit Masinissa extrêmement +odieux. On demanda à Gulussa son fils, +qui était présent, ce qu'il avait à répliquer. Il répondit +que le roi son père ne lui avait donné aucune +instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il +priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait +la haine de Carthage, était l'inviolable fidélité +qu'il avait toujours gardée à leur égard. Le sénat, +après les avoir entendus, répondit qu'il était disposé à +rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due; +que Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir +Masinissa d'envoyer au plus tôt des députés avec ceux +de Carthage; que les Romains feraient pour lui tout +ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres; +qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et +que l'intention du peuple romain n'était pas que pendant +la paix on enlevât par violence aux Carthaginois +les terres et les villes qui leur avaient été laissées par +le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre, +après leur avoir fait les présents ordinaires.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="p374" id="p374">374</a></span></p> + +<p><span class="side"> Polyb. +Pag. 951.</span> +Tout cela n'était que des paroles. Il est visible qu'à +Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire +les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on +y traînait exprès cette affaire en longueur, pour laisser +à Masinissa le temps de s'affermir dans ses usurpations +et d'affaiblir ses ennemis.</p> + +<p><span class="side"> App. de bel. +pun. p. 37. +AN M. 3848 +ROM. 592.</span> +On ordonna une nouvelle députation pour aller sur +les lieux faire de nouvelles enquêtes. Caton était du +nombre des commissaires. Quand ils furent arrivés, ils +demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter +à leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les +Carthaginois répondirent qu'ils avaient une règle fixe à +laquelle ils s'en tenaient, qui était le traité conclu par +Scipion, et demandèrent à être jugés en rigueur: on +ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout +le pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la +ville de Carthage; et ils furent étonnés de la voir, si +peu de temps après le malheur qui lui était arrivé, rétablie +au point de grandeur et de puissance où elle était. +A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre +compte au sénat, déclarant que Rome ne serait jamais +en sûreté tant que Carthage subsisterait; et depuis ce +temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât dans le +sénat, Caton ajoutait dans son avis, <i>et je conclus de +plus qu'il faut détruire Carthage</i>; sans que ce grave +sénateur se mît en peine de prouver que les seuls ombrages +de la puissance d'un voisin soient des titres suffisants +pour détruire une ville contre la foi des traités. +Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de +cette ville entraînerait celle de la république, parce +que Rome, n'ayant plus de rivale à craindre, quitterait +ses anciennes mœurs, et s'abandonnerait absolument au +<span class="pagenum"><a name="p375" id="p375">375</a></span> +luxe et aux délices, qui sont la peste certaine des états +les plus florissants.</p> + +<p><span class="side"> App. de bel. +pun. p. 38.</span> +Cependant la division se mit dans Carthage. La +faction populaire, étant devenue supérieure à celle des +grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit +prêter serment au peuple que jamais il ne souffrirait +qu'on parlât de rappeler les exilés. Ceux-ci se retirèrent +chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux de ses fils, +Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement. +On leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même +fut vivement poursuivi par Amilcar, l'un des généraux +de la république. Nouveau sujet de guerre: on lève une +armée de part et d'autre. La bataille se donne. Scipion +le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. +Il était venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui +faisait la guerre en Espagne, et sous qui il servait, pour +lui demander des éléphants. Pendant tout le combat il +se tint sur le haut d'une colline qui était tout près du +lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa, +âgé pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru +sur un cheval, selon la coutume du pays, donner partout +des ordres comme un jeune officier, et soutenir les +fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre, +et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les +Carthaginois plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il +avait assisté à bien des batailles, mais que nulle ne lui +avait fait tant de plaisir que celle-ci, où, tranquille et +de sang-froid, il avait vu plus de cent mille hommes en +venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la +victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture +d'Homère, il ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait +été donné qu'à Jupiter et à Neptune de jouir d'un pareil +<span class="pagenum"><a name="p376" id="p376">376</a></span> +spectacle, lorsque l'un du haut du mont Ida, l'autre +du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir <span class="side"> [Hom. Iliad. +XIII, V. 12.]</span> +un combat entre les Grecs et les Troyens. Je ne sais +si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent la +gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut +subsister avec le sentiment d'humanité qui nous est +naturel.</p> + +<p><span class="side"> App. de bell. +pun. p. 40.</span> +Les Carthaginois, après le combat, prièrent Scipion +de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa. +Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à +céder le territoire d'Emporium<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a> +<a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>, qui avait fait le premier +sujet du procès; à payer actuellement à Masinissa +deux cents talents d'argent, et à y en ajouter dans la +suite huit cents<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> +<a href="#footnote333"><sup class="sml">333</sup></a>, en différents termes dont on conviendrait: +mais, comme Masinissa demandait le rétablissement +des exilés, les Carthaginois n'ayant point +voulu écouter cette proposition, on se sépara sans rien +conclure. Scipion, après avoir fait ses compliments et +ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants +qu'il y était venu chercher.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" +name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a href="#footnotetag332"> +(retour) </a> D'après la manière dont Rollin +s'exprime ici, il semblerait qu'<i>Emporium</i> +était une ville. On appelait <i>Emporium</i> +ou plutôt <i>Emporia</i> (τὰ Ἐµπόρια) +une région d'Afrique, située +le long de la petite Syrte, et d'une +extrême fertilité, dont <i>Leptis</i> était +la ville la plus considérable. (V. +POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV. +XXXIV, c. 62, XXIX, c. 25; APPIAN. +<i>Bell. Pun.</i> c. 72.) V. plus +haut ce qui a été dit de <i>Leptis</i>, p. +371, 372.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" +name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a href="#footnotetag333"> +(retour) </a> C'est-à-dire 1,100,000 francs, +et 4,400,000 francs.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. de bell. +pun. p. 40.</span> +Le roi, depuis le combat, tenait le camp des ennemis +enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver +ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des +députés de Rome. Ils avaient ordre, en cas que Masinissa +eût eu du dessous, de terminer l'affaire; autrement, de +ne rien décider, et de donner de bonnes espérances au +<span class="pagenum"><a name="p377" id="p377">377</a></span> +roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant +la famine augmentait tous les jours dans le camp des +ennemis; et, pour surcroît de malheur, la peste s'y +joignit et fit un horrible ravage. Réduits à la dernière +extrémité, ils se rendirent, avec promesse de livrer à +Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents +d'argent<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> +<a href="#footnote334"><sup class="sml">334</sup></a> dans l'espace de cinquante années, et de rétablir +les exilés malgré le serment qu'ils avaient fait +au contraire. Les soldats furent tous passés sous le joug, +et renvoyés chacun avec un habit seulement. Gulussa, +pour se venger du mauvais traitement que nous avons +dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un +corps de cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque, +ni soutenir le choc, dans l'état de faiblesse où +ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille hommes il en +retourna fort peu à Carthage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" +name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a href="#footnotetag334"> +(retour) </a> C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.</blockquote> +<br> + +<h3>TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.</h3> + +<p><span class="side"> AN. M. 3855 +CARTH. 697. +ROM. 599. +AV. J.C. 149.</span> +La troisième guerre punique, moins considérable que +les deux premières par le nombre et la grandeur des +combats, et par la durée, qui ne fut guère que de quatre +ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement, +puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de +Carthage.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 41, +42.</span> +Cette ville sentit bien, depuis sa dernière défaite, ce +qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait +toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes +les fois qu'elle s'était adressée à eux dans ses démêlés +avec Masinissa. Pour en prévenir l'effet, les Carthaginois +déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal et Carthalon, +<span class="pagenum"><a name="p378" id="p378">378</a></span> +qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> +<a href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a> +commandant des troupes auxiliaires, coupables de +crime d'état, comme étant les auteurs de la guerre +contre le roi de Numidie; puis ils députèrent à Rome +pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait d'eux. +On leur répondit froidement que c'était au sénat et au +peuple de Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient +aux Romains.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" +name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a href="#footnotetag335"> +(retour) </a> Les troupes étrangères avaient +chacune des chefs de leur nation, +qui, tous ensemble, étaient commandés +par un officier carthaginois +qu'Appien appelle ßοήθαρχος.</blockquote> + +<p>N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement +par une seconde députation, ils entrèrent dans +une grande inquiétude; et, saisis d'une vive crainte par +le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà voir +l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les +suites funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut.</p> + +<p><span class="side"> Plut. in vit. +Cat. p. 352.</span> +Cependant à Rome on délibérait dans le sénat sur le +parti que devait prendre la république; et les disputes +entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient +tout différemment sur ce sujet, se renouvelèrent. Le +premier, à son retour d'Afrique, avait déjà représenté +vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans l'état où +les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens, +affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une +florissante jeunesse, d'une quantité immense d'or et +d'argent, d'un prodigieux amas de toutes sortes d'armes, +et d'un riche appareil de guerre; et si fière et si pleine +de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y +avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition +et ses espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce +discours il jeta au milieu du sénat des figues d'Afrique +qu'il avait dans le pan de sa robe; et que, comme les +<span class="pagenum"><a name="p379" id="p379">379</a></span> +<span class="side"> Plin. lib. 15, +cap. 18.</span> +sénateurs en admiraient la beauté et la grosseur, il leur +dit: <i>Sachez qu'il n'y a que trois jours que ces fruits +ont été cueillis. Telle est la distance qui nous sépare +de l'ennemi</i>.</p> + +<p><span class="side"> Plut. in vit. +Caton. p. 352</span> +Caton et Nasica avaient tous deux leurs raisons pour +opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le peuple +était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes +sortes d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités, +il ne pouvait plus être retenu par le sénat même, et +que sa puissance était parvenue à un point, qu'il était +en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis +qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette +vue, voulait lui laisser la crainte de Carthage comme +un frein, pour modérer et réprimer son audace; car il +pensait que les Carthaginois étaient trop faibles pour +subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts +pour en être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que, +par rapport à un peuple devenu fier et insolent par +ses victoires, et qu'une licence sans bornes précipitait +dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de +plus dangereux que de lui laisser pour rivale et pour +ennemie une ville jusque-là toujours puissante, mais +devenue par ses malheurs mêmes plus sage et plus +précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement +toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans +tous les moyens de se porter aux derniers excès.</p> + +<p>Mettant à part pour un moment les lois de l'équité, +je laisse au lecteur à décider qui de ces deux grands +hommes pensait plus juste selon les règles d'une politique +éclairée, et par rapport aux véritables intérêts +de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> +<a href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a> historiens +<span class="pagenum"><a name="p380" id="p380">380</a></span> +ont remarqué que, depuis la destruction de Carthage, +le changement de conduite et de gouvernement +fut sensible à Rome; que ce ne fut plus timidement +et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais +qu'il leva la tête, et saisit avec une rapidité étonnante +tous les ordres de la république, et qu'on se livra sans +réserve, et sans plus garder de mesures, au luxe et +aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est +inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a> +<a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>Le premier +Scipion, dit Paterculus en parlant des Romains, +avait jeté les fondements de leur grandeur future; +le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes +sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que +Carthage, qui tenait Rome en haleine en lui disputant +l'empire, eut été entièrement détruite, la décadence +des mœurs n'alla plus lentement, ni par degrés, +mais fut prompte et précipitée.»</p> + +<p><span class="side"> App. p. 42.</span> +Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat qu'on +déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons +ou les prétextes qu'on en apporta furent que, contre +la teneur du traité, ils avaient conservé des vaisseaux, +conduit une armée hors de leurs terres contre un prince +allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans +le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur +romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" +name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a href="#footnotetag336"> +(retour) </a> «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia +cœpit.» (SALLUST. <i>in bell. Catil.</i>) +[c. 10. + +<p>«Ante Carthaginem deletam, populus +et senatus romanus placide +modestèque inter se rempublicam +tractabant... metus hostilis in bonis +artibus civitatem retinebat; sed ubi +formido illa mentibus decessit, ilicet +ea, quæ secundæ res amant, lascivia +atque superbia incessère.» (Id. <i>in +bell. Jugurth.</i>) [c. 41.]</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" +name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a href="#footnotetag337"> +(retour) </a> «Potentiæ Romanorum prior +Scipio viam aperuerat; luxuriæ posterior +aperuit. Quippè remoto Carthaginis +metu, sublatàque imperii +æmulà; non gradu, sed præcipiti +cursu a virtute descitum, ad vitia +transcursum.» (VELL. PATERC. lib. +2, cap. 1.)</blockquote> + +<span class="pagenum"><a name="p381" id="p381">381</a></span> + +<p><span class="side"> App. bell. +pun. pag. 42. +AN. M. 3856 +ROM. 600.</span> +Un événement, que le hasard fit tomber heureusement +dans le temps qu'on délibérait sur l'affaire de +Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire +prendre cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés +d'Utique, qui venaient se mettre, eux, leurs biens, +leurs terres et leur ville, entre les mains des Romains. +Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la +seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, +qui avait un port également spacieux et commode, qui +n'était éloignée de Carthage que de soixante stades<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a> +<a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>, et +qui pouvait servir de place d'armes pour l'attaquer. On +n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans +les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus +promptement qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius +et L. Marcius Censorinus. Ils reçurent du sénat un +ordre secret de ne terminer la guerre que par la destruction +de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent +à Lilybée en Sicile. La flotte était considérable; +elle portait quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et +environ quatre mille de cavalerie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" +name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a href="#footnotetag338"> +(retour) </a>Trois lieues. = Deux lieues.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. excerpt. +légat. +pag. 972.</span> +Carthage ne savait point encore ce qui avait été +résolu à Rome. La réponse que les députés en avaient +rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et +l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on +dit, à voir par où ils pouvaient satisfaire les Romains. +Il ne savaient quel parti prendre. Enfin ils envoient +encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir +de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à +quoi ils n'avaient jamais pu se résoudre dans les guerres +précédentes) de déclarer que les Carthaginois s'abandonnaient, +eux et tout ce qui leur appartenait, à la +<span class="pagenum"><a name="p382" id="p382">382</a></span> +discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette +formule, <i>se suaque eorum arbitrio permittere</i>, les +rendre maîtres absolus de leur sort, et se reconnaître +pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point cependant +un grand succès de cette démarche, quelque humiliante +qu'elle fût pour eux, parce que ceux d'Utique, +les ayant prévenus, leur avaient enlevé le mérite d'une +prompte et volontaire soumission.</p> + +<p>En arrivant à Rome, les députés apprirent que la +guerre était déclarée, et que l'armée était partie. Rome +avait dépêché un courrier à Carthage, qui y porta le +décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte +était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se +remirent, eux et tout ce qui leur appartenait, entre les +mains des Romains. En conséquence de cette démarche, +il leur fut répondu que, parce qu'enfin ils avaient pris +le bon parti, le sénat leur accordait la liberté, l'usage +de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens +que possédaient, soit les particuliers, soit la république, +à condition que, dans l'espace de trente jours, ils enverraient +en ôtage à Lilybée trois cents des jeunes gens +les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient ce que +leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta +dans une étrange inquiétude: mais le trouble où ils +étaient ne leur permit pas de rien répliquer, ni de demander +aucune explication; et ç'aurait été bien inutilement. +Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent +compte de leur députation.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. +excerp. legat. +pag. 972.</span> +Tous les articles du traité étaient affligeants: mais +le silence gardé sur les villes, dont il n'était point fait +mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait +bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant +<span class="pagenum"><a name="p383" id="p383">383</a></span> +il ne leur restait autre chose à faire que d'obéir: +après les pertes anciennes et récentes qu'ils avaient +faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête à un tel +ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa; +troupes, vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, +l'espérance et le courage encore plus que tout le reste.</p> + +<p>Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du +terme de trente jours qui leur avait été accordé: mais, +pour tâcher de fléchir l'ennemi par la promptitude de +leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas +s'en flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages; +c'était l'élite et toute l'espérance des plus nobles familles +de Carthage. Jamais spectacle ne fut plus touchant: +on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. Tout +retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout +les mères éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient +les cheveux, se frappaient la poitrine, et, +comme forcenées par la douleur et le désespoir, jetaient +des hurlements capables de toucher les cœurs les plus +durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment +fatal de la séparation, lorsque, après les avoir conduits +jusqu'au bord du vaisseau, elles leur faisaient les derniers +adieux, ne comptant plus les revoir jamais, les +baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les +embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs +bras sans pouvoir consentir à leur départ, en sorte qu'il +fallut les leur arracher par force, ce qui était plus dur +pour elles que si on leur eût arraché leurs propres entrailles. +Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer +les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés +que, quand il seraient à Utique, ils leur feraient savoir +les ordres de la république.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p384" id="p384">384</a></span> + +<p><span class="side"> Polyb. +pag. 975. +App. +pag. 44-46.</span> +Dans de pareilles conjonctures il n'y a rien de plus +cruel qu'une affreuse incertitude, qui, sans rien montrer +en détail, laisse envisager tous les maux. Dès qu'on sut +que la flotte était arrivée à Utique, les députés se +rendirent au camp des Romains, marquant qu'ils venaient +au nom de l'état pour recevoir leurs ordres, +auxquels on était prêt à obéir en tout. Le consul, +après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, +leur ordonna de lui livrer sans fraude et sans +délai généralement toutes leurs armes. Ils y consentirent; +mais ils le prièrent de faire réflexion à quel +état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui +n'était devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite +soumission aux ordres des Romains, était presque à +leurs portes avec une armée de vingt mille hommes: +on leur répondit que Rome y pourvoirait.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 46.</span> +Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver +dans le camp une longue file de chariots chargés de +tous les préparatifs de guerre qui étaient dans Carthage: +deux cent mille armures complètes, un nombre +infini de traits et de javelots, deux mille machines +propres à lancer des pierres et des dards. Suivaient les +députés de Carthage, accompagnés de ce que le sénat +avait de plus respectables vieillards, et la religion de +prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la +compassion les Romains dans ce moment critique où +l'on allait prononcer leur sentence et décider en dernier +lieu de leur sort. Le consul Censorinus, car ce fut +toujours lui qui porta la parole, se leva un moment à +leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de +douceur; puis, reprenant tout-à-coup un air grave et +sévère: «Je ne puis pas, leur dit-il, ne point louer +<span class="pagenum"><a name="p385" id="p385">385</a></span> +votre promptitude à exécuter les ordres du sénat. Il +m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté +est que vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de +détruire, et que vous transportiez votre demeure dans +quel endroit il vous plaira de votre domaine, pourvu +que ce soit à quatre-vingts stades<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> +<a href="#footnote339"><sup class="sml">339</sup></a> de la mer!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" +name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a href="#footnotetag339"> +(retour) </a> Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. +pag. 46-53.</span> +Quand le consul eut prononcé cet arrêt foudroyant, +ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois. +Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit +sur-le-champ, ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce +qu'ils faisaient. Ils se roulaient dans la poussière, déchirant +leurs habits, et ne s'expliquant que par des +gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus +un peu à eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, +tantôt vers les dieux, tantôt vers les Romains, et imploraient +leur miséricorde et leur justice pour un +peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme +tout était sourd à leurs prières, ils les convertirent +bientôt en reproches et en imprécations, les faisant +ressouvenir qu'il y avait des dieux vengeurs aussi-bien +que témoins des crimes et de la perfidie. Les Romains +ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant; +mais leur parti était pris: les députés ne purent même +obtenir qu'on sursît l'exécution de l'ordre jusqu'à ce +qu'ils se fussent encore présentés au sénat pour tâcher +d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et porter la +réponse à Carthage.</p> + +<p><span class="side"> App. +pag. 53-54.</span> +On les y attendait avec une impatience et un tremblement +qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien +de la peine à percer la foule qui s'empressait autour +d'eux pour savoir la réponse, qu'il n'était que trop aisé +<span class="pagenum"><a name="p386" id="p386">386</a></span> +de lire sur leurs visages. Quand ils furent arrivés dans +le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils +avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel +était son sort; et dès ce moment ce ne fut plus dans +toute la ville que hurlements, que désespoir, que rage +et que fureur.</p> + +<p>Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour +faire quelque attention sur la conduite des Romains. +Je ne puis assez regretter que le fragment de Polybe +où cette députation est rapportée finisse précisément +dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et +j'estimerais beaucoup plus une courte réflexion d'un +auteur si judicieux, que les longues harangues qu'Appien +met dans la bouche des députés et dans celle du consul. +Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, +de raison et d'équité comme il était, eût pu approuver, +dans l'occasion dont il s'agit, le procédé des Romains<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a> +<a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>. +On n'y reconnaît point, ce me semble, leur ancien +caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse, cette +droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des +déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme +il est dit quelque part, du génie romain: <i>minime +romanis artibus</i>. Pourquoi ne point attaquer les Carthaginois +à force ouverte? Pourquoi leur déclarer +nettement par un traité, qui est une chose sacrée, +qu'on leur accorde la liberté et l'usage de leurs lois, +en sous-entendant des conditions qui en sont la ruine +entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du +mot de <i>ville</i>, dans ce traité, le perfide dessein de +détruire Carthage; comme si, à l'ombre de cette équivoque, +<span class="pagenum"><a name="p387" id="p387">387</a></span> +ils le pouvaient faire avec justice? Pourquoi +enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après avoir +tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs +armes, c'est-à-dire après les avoir mis absolument +hors d'état de leur rien refuser? N'est-il pas visible que +Carthage, après tant de pertes, tant de défaites, tout +affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler les +Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter +par la voie des armes? Il est bien dangereux d'être +assez puissant pour commettre impunément l'injustice, +et pour en espérer même de grands avantages. L'expérience +de tous les empires nous apprend qu'on ne +manque guère de la commettre quand on la croit +utile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" +name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a href="#footnotetag340"> +(retour) </a> Rollin me paraît s'exprimer ici +avec trop de réserve: il n'a pas dépeint +sous des couleurs assez noires +l'infame conduite des Romains.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Polyb. l. 13, +p. 671, 672.</span> +L'éloge magnifique que Polybe fait des Achéens est +bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples, +dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à +l'égard de leurs alliés pour augmenter leur puissance, +ne croyaient pas même qu'il leur fût permis d'en user +contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide et +glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à +la main par le courage et la bravoure. Il avoue, dans +le même endroit, qu'il ne reste plus chez les Romains +que de légères traces de l'ancienne générosité de leurs +pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette remarque +contre un principe devenu fort commun de son temps +parmi ceux qui étaient chargés du gouvernement, qui +croyaient que la bonne foi n'est point compatible avec +la bonne politique, et qu'il est impossible de réussir +dans l'administration des affaires publiques, soit en +guerre, soit en paix, sans employer quelquefois la +fraude et la tromperie.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p388" id="p388">388</a></span> + +<p><span class="side"> App. p. 55. +Strab. l. 17, +pag. 833.</span> +Je reviens à mon sujet. Les consuls ne se hâtèrent +pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant pas +qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On +y profita de ce délai pour se mettre en état de défense; +car il fut résolu d'un commun accord de ne point +abandonner la ville. On nomma pour général, au-dehors, +Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes, +vers qui l'on députa pour le prier d'oublier en faveur +de la patrie l'injustice qu'on lui avait faite par la crainte +des Romains: on donna le commandement des troupes, +dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa: +puis on fabriqua des armes avec une promptitude +incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, +furent changés en autant d'ateliers: hommes +et femmes y travaillaient jour et nuit. On faisait chaque +jour cent quarante boucliers, trois cents épées, cinq +cents piques ou javelots, mille traits, et un grand +nombre de machines propres à les lancer; et, parce +qu'on manquait de matières pour faire les cordes, les +femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent +abondamment.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 55.</span> +Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il avait +extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les +Romains venaient profiter de sa victoire, sans même +qu'ils lui eussent fait part en aucune sorte de leur dessein; +ce qui causa entre eux quelque refroidissement.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 55-58.</span> +Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour +en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien +moins qu'à y trouver une vigoureuse résistance; et la +hardiesse incroyable des assiégés les jeta dans un grand +étonnement. Ce n'étaient que sorties fréquentes et vives +pour repousser les assiégeants, pour brûler les machines, +<span class="pagenum"><a name="p389" id="p389">389</a></span> +pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait +la ville d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion, +surnommé depuis l'<i>Africain</i>, servait alors en qualité +de tribun, et se distinguait parmi tous les officiers +autant par sa prudence que par sa bravoure. Le consul +sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir +pas voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les +troupes de plusieurs mauvais pas où l'imprudence des +chefs les avait engagées. Un célèbre Phaméas, chef de +la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et incommodait +beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en +campagne quand le tour de Scipion était venu pour +les soutenir; tant il savait contenir ses troupes dans +l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et +si générale réputation lui attira de l'envie; mais, +comme il se conduisait en tout avec beaucoup de modestie +et de retenue, elle se changea bientôt en admiration; +de sorte que, quand le sénat envoya des députés +dans le camp pour s'informer de l'état du siége, +toute l'armée se réunit pour lui rendre un témoignage +favorable, soldats, officiers, généraux même, et ce ne +fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune Scipion: +tant il est important d'amortir, pour parler +ainsi, l'éclat d'une gloire naissante par des manières +douces et modestes, et de ne pas irriter la jalousie +par des airs de hauteur et de suffisance, dont l'effet +naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre, +et de rendre la vertu même odieuse.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 63. +AN. M. 3857 +ROM. 601.</span> +Dans le même temps Masinissa, se voyant près de +mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre +une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein +pouvoir de disposer comme il le jugerait à propos de +<span class="pagenum"><a name="p390" id="p390">390</a></span> +son royaume et de ses biens en faveur des enfants qu'il +laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce prince leur avait +commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes +choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour +père et pour tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus +d'étendue de la famille et de la postérité de Masinissa, +pour ne point interrompre trop long-temps l'histoire de +Carthage.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 65.</span> +L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion +l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser +celui des Romains. Il vint se rendre à lui avec +plus de deux mille cavaliers, et il fut dans la suite d'un +grand secours aux assiégeants.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 66.</span> +Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son lieutenant, +arrivèrent en Afrique au commencement du +printemps. La campagne se passa sans qu'ils fissent +rien de considérable; ils eurent même du dessous en +plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que lentement +le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient +repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement; +ils faisaient tous les jours de nouveaux alliés. +Ils envoyèrent jusque dans la Macédoine vers le faux +Philippe<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> +<a href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, qui se faisait passer pour le fils de Persée, +et qui faisait pour lors la guerre aux Romains, l'exhortant +de la presser vivement, et lui promettant de lui +fournir de l'argent et des vaisseaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" +name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a href="#footnotetag341"> +(retour) </a> Andriscus.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 68.</span> +Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On +commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait +de jour en jour plus douteuse et plus importante +qu'on ne se l'était d'abord imaginé. Autant qu'on était +<span class="pagenum"><a name="p391" id="p391">391</a></span> +mécontent de la lenteur des généraux, et qu'on parlait +mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du +jeune Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu +à Rome pour demander l'édilité. Dès qu'il parut dans +l'assemblée, son nom, son visage, sa réputation, la +croyance commune que les dieux le destinaient pour +terminer la troisième guerre punique, comme le premier +Scipion, son grand-père adoptif, avait terminé la seconde, +tout cela frappa extrêmement le peuple; et, +quoique la chose fût contre les lois, et que par cette +raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité +qu'il demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant <span class="side"> AN. M. 3858 +ROM. 602.</span> +dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût +l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au +sort comme c'était la coutume, et comme Drusus son +collègue demandait qu'on le fît.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 69.</span> +Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit pour +la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à +propos pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était +engagé témérairement dans un poste où les ennemis +le tenaient enfermé, et où ils allaient le tailler en pièces +le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en arrivant +le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit +ses troupes dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son +secours.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 70.</span> +Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de +rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva +entièrement ruinée: nul ordre, nulle subordination, +nulle obéissance; on ne songeait qu'à piller, qu'à faire +bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du camp +toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes +que les vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut +<span class="pagenum"><a name="p392" id="p392">392</a></span> +point d'autres que de simples et de militaires, écartant +avec soin tout ce qui sentait le luxe et les délices.</p> + +<p>Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui +coûta pas beaucoup de temps ni de peine, parce qu'il +donnait l'exemple aux autres, il compta pour lors avoir +des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége. +Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers +et des échelles, il les conduisit de nuit, en grand +silence, vers une partie de la ville appelée <i>Mégare</i>; et, +ayant fait jeter tout d'un coup de grands cris, il l'attaqua +fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient +pas à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés; +mais ils se défendirent avec beaucoup de courage, et +Scipion ne put point escalader les murs. Mais, ayant +aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était hors +de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre +de soldats hardis et déterminés, qui, par le moyen des +pontons, passèrent de la tour sur les murs, entrèrent +dans Mégare, et en brisèrent les portes. Scipion y +entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, +qui, troublés par cette attaque imprévue, et croyant +que toute la ville avait été prise, s'enfuirent dans la +citadelle, et y furent suivis par ces troupes mêmes qui +campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur +camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre +en sûreté.</p> + +<p> +Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque +idée de la situation et de la grandeur de Carthage, <span class="side"> App. p. 56 +et 57. +Strab. l. 17, +pag. 832.</span> +qui contenait, au commencement de la guerre contre +les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située +dans le fond d'un golfe, environnée de mer en forme +d'une presqu'île, dont le col, c'est-à-dire l'isthme qui +<span class="pagenum"><a name="p393" id="p393">393</a></span> +la joignait au continent, était large d'une lieue et un +quart (vingt-cinq stades)<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> +<a href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>. La presqu'île avait de circuit +dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté +de l'occident il en sortait une longue pointe de terre, +large à peu près de douze toises (un demi stade<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> +<a href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>), +qui, s'avançant dans la mer, la séparait d'avec le marais, +et était fermée de tous côtés de rochers et d'une simple +muraille<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a> +<a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>. Du côté du midi et du continent, où était +la citadelle, appelée <i>Byrsa</i>, la ville était close d'une +triple muraille haute de trente coudées<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a> +<a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>, sans les parapets +et les tours qui la flanquaient tout à l'entour par +égales distances, éloignées l'une de l'autre de quatre-vingts +toises. Chaque tour avait quatre étages: les +murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées, +et dans le bas il y avait des étables pour mettre trois +cents éléphants, avec les choses nécessaires pour leur +<span class="pagenum"><a name="p394" id="p394">394</a></span> +subsistance, et des écuries au-dessus pour quatre mille +chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y +trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et +quatre mille cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre +était renfermé dans les seules murailles<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> +<a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. Il n'y avait +qu'un seul endroit de la ville dont les murs fussent +faibles et bas; c'était un angle négligé, qui commençait +à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait +jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y +en avait deux qui se communiquaient l'un à l'autre, +mais qui n'avaient qu'une seule entrée, large de +soixante-dix pieds<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a> +<a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, et fermée avec des chaînes. Le +premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs +et diverses demeures pour les matelots; l'autre +était le port intérieur pour les navires de guerre, au +milieu duquel on voyait une île, nommée <i>Cothon</i><a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> +<a href="#footnote348"><sup class="sml">348</sup></a>, +bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais +où il y avait des loges séparées pour mettre à couvert +deux cent vingt navires, et des magasins au-dessus, où +l'on gardait tout ce qui est nécessaire à l'armement et +à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de chacune de +ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée +de deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de +sorte que tant le port que l'île représentaient des deux +côtés deux magnifiques galeries. Dans cette île était le +palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de +l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui +se passait dans la mer, sans que de la mer on pût rien +<span class="pagenum"><a name="p395" id="p395">395</a></span> +voir de ce qui se faisait dans l'intérieur du port. Les +marchands de même n'avaient aucune vue sur les vaisseaux +de guerre, les deux ports étant séparés par une +double muraille; et il y avait dans chacun une porte +particulière pour entrer dans la ville, sans passer par +l'autre port. On peut donc distinguer trois parties dans <span class="side"> Boch. in +Phal. p. 512.</span> +Carthage: le port, qui était double, appelé quelquefois +<i>Cothon</i>, à cause de la petite île de ce nom; la citadelle, +appelée <i>Byrsa</i>; la ville proprement dite, où +demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, +et était nommée <i>Mégara</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" +name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a href="#footnotetag342"> +(retour) </a> 25 stades, selon Appien (<i>Bell. +pun.</i> § 95) et Polybe (I, c. 73, +§ 5); mais Strabon dit 60 stades +(XVII, p. 832). Au lieu de 360 +stades, mesure que cet auteur +donne à la circonférence de la presqu'île, +Tite-Live ne lui donne que +23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV. +<i>Épit. lib.</i> LI), ou la moitié +environ: comme les mesures de +Strabon sont ici le double environ +de celles des autres auteurs, il est +vraisemblable que cette différence +provient de ce qu'elles sont exprimées +dans un stade dont le module +était de moitié plus court. D'après +cette hypothèse, prenant les mesures +de Tite-Live, de Polybe et d'Appien +pour base, on trouve que Carthage +avait 6 lieues 4/10 de tour; et +que la largeur de l'isthme était de 5/6 +de lieue.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" +name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a href="#footnotetag343"> +(retour) </a> Un demi-stade équivaut à 92 mètres +ou 47 toises; et non pas à <i>douze</i> +toises.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" +name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a href="#footnotetag344"> +(retour) </a> Le texte que Rollin avait sous +les yeux est altéré; il y existe une +lacune que M. Schweighæuser a très-bien +remplie: ταινία στενὴ καὶ ἐπιµήκης, +ήµισταδίου µάλιστα τὸ πλάτος, +ἐπὶ δυσµὰς ἐχώρει, µέση λίµνης +τε καὶ τῆς Θαλάσσης..... ἁπλῶ +τείχει περίκρηµνα ὄντα. (<i>Bell. pun.</i> +§ 95). Cet habile éditeur propose +de lire: καὶ περιτετείχιστο τῆς πόλεως +τὰ µὲν πρὸς Θαλάσσης ἁπλῶ +τείχει περίκρηµνα ὄντα., c. à. d. «la +partie qui regarde la mer était +entourée d'un mur simple, parce +que des escarpements la bordaient +de toutes parts.»--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" +name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a href="#footnotetag345"> +(retour) </a> C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" +name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a href="#footnotetag346"> +(retour) </a> Le texte dit à 2 plèthres de +distance les unes des autres, ou un +tiers de stade, c'est 61 mètr. 7, +ou un peu plus de 32 toises.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" +name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a href="#footnotetag347"> +(retour) </a> 21 mètr. 56.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" +name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a href="#footnotetag348"> +(retour) </a> J'ai dressé un plan de ce port +<i>Cothon</i>, pour la traduction de Strabon +(T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 72.</span> +Asdrubal<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> +<a href="#footnote349"><sup class="sml">349</sup></a>, au point du jour, voyant la honteuse +déroute de ses troupes, pour se venger des Romains, +et en même temps pour ôter aux habitants toute espérance +d'accommodement et de pardon, fit avancer sur le +mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en +sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée. +Là, il n'y eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir: +on leur crevait les yeux; on leur coupait le nez, +les oreilles, les doigts; on leur arrachait toute la peau +de dessus le corps avec des peignes de fer; et, après +les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut +des murs en bas. Un traitement si cruel fit horreur +aux Carthaginois; mais il ne les épargnait pas eux-mêmes, +et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui +osèrent s'opposer à sa tyrannie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" +name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a href="#footnotetag349"> +(retour) </a> C'est celui qui commandait +hors de la ville, et qui, ayant fait +périr un autre Asdrubal, petit-fils +de Masinissa, s'était fait donner le +commandement dans la ville même.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> Pag. 73.</span> +Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla +le camp que les ennemis avaient abandonné, et en +construisit un nouveau pour ses troupes. Il était de +<span class="pagenum"><a name="p396" id="p396">396</a></span> +forme carrée, environné de grands et de profonds retranchements +armés de bonnes palissades. Du côté des +Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds, +flanqué, d'espace en espace, de tours et de redoutes; +et sur la tour qui était au milieu s'en élevait une autre +de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui se +passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur +de l'isthme, c'est-à-dire vingt-cinq stades<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> +<a href="#footnote350"><sup class="sml">350</sup></a>. Les ennemis, +qui étaient à portée du trait, firent tous leurs +efforts pour empêcher cet ouvrage; mais, comme toute +l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut +achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double +avantage: premièrement, parce que ses troupes étaient +logées plus sûrement et plus commodément; en +second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres +aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que +par mer, ce qui souffrait de très-grandes difficultés, +tant à cause que la mer de ce côté-là est souvent orageuse, +que par la garde exacte que faisait la flotte romaine. +Et ce fut là une des principales causes de la +famine qui se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs +Asdrubal ne distribuait le blé qui lui arrivait qu'aux +trente mille hommes de troupes qui servaient sous lui, +se mettant peu en peine du reste de la multitude.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" +name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a href="#footnotetag350"> +(retour) </a> Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 74.</span> +Pour leur couper encore davantage les vivres, Scipion +entreprit de fermer l'entrée du port par une +levée qui commençait à cette langue de terre dont +nous avons parlé, laquelle était assez près du port. +L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et ils insultaient +aux travailleurs; mais, quand ils virent que +l'ouvrage avançait extraordinairement chaque jour, ils +<span class="pagenum"><a name="p397" id="p397">397</a></span> +commencèrent véritablement à craindre, et songèrent +à prendre des mesures pour le rendre inutile: femmes +et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec +un tel secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre +par les prisonniers de guerre, qui rapportaient seulement +qu'on entendait beaucoup de bruit dans le port, +mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt, +les Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle +entrée d'un autre côté du port, et parurent en mer <span class="side"> [Strab. XVII, +p. 833.]</span> +avec une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout +récemment de construire des vieux matériaux qui se +trouvèrent dans les magasins. On convient que, s'ils +avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils +s'en seraient infailliblement rendus maîtres, parce que, +comme on ne s'attendait à rien de tel, et que tout le +monde était occupé ailleurs, ils l'auraient trouvée sans +rameurs, sans soldats, sans officiers; mais, dit l'historien, +il était arrêté que Carthage serait détruite: ils +se contentèrent donc de faire comme une insulte et +une bravade aux Romains, et rentrèrent dans le port.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 75.</span> +Deux jours après ils firent avancer leurs vaisseaux +pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi +bien disposé. Cette bataille devait décider du sort des +deux partis; elle fut longue et opiniâtre, les troupes de +côté et d'autre faisant des efforts extraordinaires, celles-là +pour sauver leur patrie réduite aux abois, celles-ci +pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins +des Carthaginois, se coulant par-dessous le bord +des grands vaisseaux des Romains, leur rompaient +tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt les +rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient +avec une promptitude merveilleuse pour revenir incontinent +<span class="pagenum"><a name="p398" id="p398">398</a></span> +à la charge. Enfin, les deux armées ayant combattu +avec égal avantage jusqu'au soleil couchant, les +Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils +se comptassent vaincus, mais pour recommencer le +lendemain. Une partie de leurs vaisseaux, ne pouvant +entrer assez promptement dans le port, parce que l'entrée +en était trop étroite, se retira, devant une terrasse +fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles +pour y descendre les marchandises, sur le bord de laquelle +on avait élevé un petit rempart durant cette +guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent. Là +le combat recommença encore plus vivement que jamais, +et dura bien avant dans la nuit: les Carthaginois +y souffrirent beaucoup, et ce qui leur resta de +vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu, +Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître +avec beaucoup de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y +fit faire une muraille de brique du côté de la ville, fort +proche des murs, et de pareille hauteur. Quand elle +fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes, avec +ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les +ennemis, qui en étaient fort incommodés, à cause que, +les deux murs étant d'une hauteur égale, ils ne jetaient +presque aucun trait inutilement. Ainsi fut terminée +cette campagne.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 78.</span> +Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à +se débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient +fort ses convois, et facilitaient ceux qu'on envoyait +aux assiégés. Pour cela il attaqua une place +voisine, nommée <i>Néphéris</i>, qui leur servait de retraite. +Dans une dernière action, il périt du côté des ennemis +plus de soixante-dix mille hommes, tant soldats que +<span class="pagenum"><a name="p399" id="p399">399</a></span> +paysans ramassés; et la place fut emportée avec beaucoup +de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette +prise fut suivie de la reddition de presque toutes les +places d'Afrique, et contribua beaucoup à la prise +même de Carthage, où depuis ce temps-là il n'était +presque plus possible de faire entrer des vivres.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 79. +AN. M. 3859. +ROM. 603.</span> +Au commencement du printemps, Scipion attaqua +en même temps le port appelé <i>Cothon</i> et la citadelle. +S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce +port, il se jeta dans la grande place de la ville, qui en +était proche, d'où l'on montait à la citadelle par trois +rues en pente, bordées de côté et d'autre d'un grand +nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une +grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints, +avant que de passer outre, de forcer les premières maisons, +et de s'y poster, pour pouvoir de là chasser ceux +qui combattaient des maisons voisines. Le combat au +haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et +le carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en +faciliter le passage aux troupes, on tirait avec des +crocs les corps des habitants qu'on avait tués ou précipités +du haut des maisons, et on les jetait dans des +fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce +travail, qui dura six jours et six nuits, les soldats +étaient relevés de temps en temps par d'autres tout +frais, sans quoi ils auraient succombé à la fatigue: +il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là +ne dormit point, donnant partout les ordres, et s'accordant +à peine le temps de prendre quelque nourriture.</p> + +<p><span class="side"> Pag. 81.</span> +Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait +encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais +le septième jour on vit paraître des hommes en habits de +<span class="pagenum"><a name="p400" id="p400">400</a></span> +suppliants, qui demandaient pour toute composition +qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux +qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut +accordé, à la réserve seulement des transfuges. Il sortit +cinquante mille tant hommes que femmes, qu'on fit +passer vers les champs avec bonne garde. Les transfuges, +qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait +point de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent +dans le temple d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et +ses deux enfants, où, quoiqu'ils fussent en petit nombre, +ils pouvaient se défendre long-temps, parce que +le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on +y montait par soixante degrés: mais enfin, pressés de +la faim, des veilles et de la crainte, et voyant leur perte +prochaine, l'impatience les saisit, et, abandonnant le bas +du temple, ils se retirèrent au dernier étage, résolus +de ne le quitter qu'avec la vie.</p> + +<p>Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne, +descendit secrètement vers Scipion, portant en main +une branche d'olivier, et se jeta à ses pieds. Scipion +le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés +de fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, +et mirent le feu au temple. Pendant qu'on l'allumait, +on dit que la femme d'Asdrubal se para le mieux qu'elle +put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses deux +enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne +fais point d'imprécations contre toi, ô Romain, car +tu ne fais qu'user des droits de la guerre; mais +puissent les dieux de Carthage, et toi de concert avec +eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi +sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants!» Puis, +adressant la parole à Asdrubal: «Scélérat, dit-elle, +<span class="pagenum"><a name="p401" id="p401">401</a></span> +perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu va +nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne +capitaine de Carthage, va orner le triomphe de ton +vainqueur, et subir à la vue de Rome la peine que tu +mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses enfants, +les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous +les transfuges en firent autant.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 82.</span> +Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si +florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus +grands empires par l'étendue de sa domination sur mer +et sur terre, par ses armées nombreuses, par ses flottes, +par ses éléphants, par ses richesses; supérieure même +aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame; +qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux, +lui avait fait soutenir pendant trois années +entières toutes les misères d'un long siége: voyant, +dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il +ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de +Carthage. Il considérait que les villes, les peuples, les +empires, sont sujets aux révolutions aussi-bien que les +hommes en particulier; que la même disgrâce était +arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux Assyriens, +aux Mèdes, aux Perses, dont la domination +s'étendait si loin; et tout récemment encore aux +Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si grand éclat. +Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers +d'Homère, dont le sens est:<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> +<a href="#footnote351"><sup class="sml">351</sup></a> <i>Il viendra un temps +où la ville sacrée de Troie et le belliqueux Priam et +son peuple périront</i>; désignant par ces vers le sort futur +<span class="pagenum"><a name="p402" id="p402">402</a></span> +de Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en +demanda l'explication.</p> + +<p>S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il <span class="side"> Eccl. 10, 8.</span> +aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un +royaume est transféré d'un peuple à un autre à cause +des injustices, des violences, des outrages qui s'y +commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en +différentes manières.» Carthage est détruite parce +que l'avarice, la perfidie, la cruauté, y étaient montées +à leur comble. Rome aura le même sort, lorsque son +luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes usurpations, +palliées sous le faux dehors de vertu et de justice, +auront forcé le souverain maître et distributeur des +empires à donner par sa chute une grande leçon à +l'univers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" +name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a href="#footnotetag351"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10">Ἔσσεται ἤµαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,</p> +<p class="i10">Καὶ Πρίαµος, καὶ λαὸς ἐὔµµελίω Πριάµοιο.</p> + +<p class="i30"><i>Iliad</i>, lib. VI [v. 448].</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 83. +AN. M. 3859. +CARTH. 701. +ROM. 603. +AV. J.C. 145.</span> +Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en +abandonna le pillage aux soldats pendant quelques +jours, à la réserve de l'or, de l'argent, des statues, et +des autres offrandes qui se trouveraient dans les temples. +Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires, +aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient +sur-tout distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui +les premiers avaient escaladé le mur. Il fit parer des +dépouilles des ennemis un navire fort léger, et l'envoya +à Rome porter la nouvelle de la victoire.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 83.</span> +En même temps, il fit savoir aux habitants de la +Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre +les tableaux et les statues que les Carthaginois +leur avaient enlevés dans les guerres précédentes; et, +en rendant à ceux d'Agrigente<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a> +<a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a> le fameux taureau de +<span class="pagenum"><a name="p403" id="p403">403</a></span> +Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en même +temps un monument de la cruauté de leurs anciens +rois et de la bonté de leurs nouveaux maîtres, devait +leur apprendre s'il leur serait plus avantageux d'être +sous le joug des Siciliens que sous le gouvernement du +peuple romain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" +name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a href="#footnotetag352"> +(retour) </a> «Quem taurum Scipio quum redderet +Agrigentinis, dixisse dicitur, +æquum esse illos cogitare utrùm +esset Siculis utilius, suisne servire, an +populo romano obtemperare, quum +idem monumentum et domesticæ crudelitatis, +et nostræ mansuetudinis +haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.) +</blockquote> + +<p>Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on +avait trouvées à Carthage, il fit de sévères défenses à ses +gens de rien prendre, ni même de rien acheter de ces +dépouilles, tant il était attentif à écarter de sa personne +et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 83.</span> +Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut arrivée +à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la +joie la plus vive, comme si ce n'eût été que de ce moment +que le repos public fût assuré. On repassait dans son +esprit tous les maux qu'on avait soufferts de la part +des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en +Italie pendant seize ans consécutifs, durant lesquels +Annibal avait saccagé quatre cents villes, fait périr en +diverses rencontres trois cent mille hommes, et réduit +Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir +de ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était +donc bien vrai que Carthage fût ruinée. Tous les ordres +témoignèrent à l'envi leur reconnaissance envers les +dieux, et la ville, pendant plusieurs jours, ne fut occupée +que de sacrifices solennels, de prières publiques, +de jeux et de spectacles.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 84.</span> +Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la religion, +le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en +régler l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec +<span class="pagenum"><a name="p404" id="p404">404</a></span> +Scipion. Le premier de leurs soins fut de faire démolir +tout ce qui restait de Carthage. Rome<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> +<a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a>, déjà maîtresse +du monde presque entier, ne crut pas pouvoir être en +sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant +une haine invétérée, et nourrie par de longues et de +cruelles guerres, dure au-delà même du temps où l'on +a à craindre, et ne cesse de subsister que lorsque l'objet +qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au +nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec +d'horribles imprécations contre ceux qui, au préjudice +de cet interdit, entreprendraient d'y rebâtir quelque +chose, et principalement le lieu nommé <i>Byrsa</i>, et la place +appelée <i>Mégare</i><a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> +<a href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>. Au reste on n'en défendait l'entrée à +personne, Scipion<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> +<a href="#footnote355"><sup class="sml">355</sup></a> n'étant pas fâché qu'on vît les +tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire +avec Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes +qui, dans cette guerre, avaient tenu le parti des ennemis +seraient toutes rasées, et donnèrent leur territoire +aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent +en particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est +entre Carthage et Hippone. Ils rendirent tout le reste +tributaire, et en firent une province de l'empire romain +où l'on enverrait tous les ans un préteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" +name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a href="#footnotetag353"> +(retour) </a> «Neque se Roma, jam terrarum +orbe superato, securam speravit +fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis, +adeò odium certaminibus +ortum ultra metum durat, et ne in +victis quidem deponitur, neque ante +invisum esse desinit, quàm esse desiit.» +(VELL. PATERC. lib. 1, c. 12.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" +name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a href="#footnotetag354"> +(retour) </a> Il semble que par le mot <i>Megara</i> +on entendait la <i>cité</i> proprement +dite, <i>le lieu où étaient les maisons</i>, +selon le sens qu'a ce mot en +phénicien. (BOCHART. <i>de Phœnic. +colon</i>, cap. 24.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" +name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a href="#footnotetag355"> +(retour) </a> «Ut ipse locus eorum, qui cum +hac urbe de imperio certârunt, vestigia +calamitatis ostenderet.» (CIC. +<i>Agrar.</i> 2, n. 50.)</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 84.</span> +Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où +il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si +<span class="pagenum"><a name="p405" id="p405">405</a></span> +éclatant; car ce n'étaient que statues, que raretés, que +pièces curieuses et d'un prix inestimable, que les Carthaginois, +pendant le cours d'un grand nombre d'années, +avaient apportées en Afrique, sans compter +l'argent qui fut porté dans le trésor public, et qui +montait à de très-grandes sommes.</p> + +<p><span class="side"> App. p. 85. +Plut. in vit. +Gracch. +p. 839.</span> +Quelques précautions qu'on eût prises pour empêcher +que jamais on ne pût songer à rétablir Carthage, moins +de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un +des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit +de la repeupler, et y conduisit une colonie composée +de six mille citoyens. Le sénat, ayant appris que plusieurs +signes funestes avaient répandu la terreur parmi +les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait +les fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir +l'exécution; mais le tribun, peu délicat sur la religion +et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage malgré tous ces +présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut +là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie.</p> + +<p>On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes, +puisque, <a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> +<a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>lorsque Marius dans sa fuite en +Afrique s'y retira, il est dit qu'il menait une vie pauvre +sur les ruines et les débris de Carthage, se consolant +par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi, +en quelque sorte, par son état, servir de consolation à +cette ville infortunée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" +name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a href="#footnotetag356"> +(retour) </a> «Marius cursum in Africam direxit, +inopemque vitam in tugurio +ruinarum carthaginensium toleravit: +quum Marius aspiciens Carthaginem, +illa intuens Marium, alter alteri possent +esse solatio.» (VELL. PATERC. +lib. 2, cap. 19.)</blockquote> + +<p><span class="side"> App. p. 85.</span> +Appien rapporte que Jules César, après la mort de +Pompée, étant passé en Afrique, vit en songe une +<span class="pagenum"><a name="p406" id="p406">406</a></span> +grande armée qui l'appelait en versant des larmes; et +que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le +dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir +Carthage et Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt +après par les conjurés, César Auguste, son fils adoptif, +qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit rétablir +la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne, +pour ne pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées, +lorsqu'elle fut démolie, contre quiconque +oserait la rebâtir.</p> + +<p>Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte +Appien; mais nous voyons dans Strabon que Carthage <span class="side"> App. l. 17, +pag. 833.</span> +fut rétablie en même temps que Corinthe par César<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> +<a href="#footnote357"><sup class="sml">357</sup></a>, +à qui il donne le nom de dieu, par où, un peu auparavant, <span class="side"> App. p. 83.<br> Pag. 733.</span> +il avait clairement désigné Jules Césa<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a> +<a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>; et +Plutarque, dans sa vie, lui attribue en termes formels +l'établissement de ces deux colonies, et remarque que +ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes, c'est que, +comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et +détruites toutes deux en même temps, il leur arriva +aussi à toutes deux d'être en même temps rebâties et +repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon assure que de +son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre +ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs +suivants, la capitale de toute l'Afrique. Elle a encore +<span class="pagenum"><a name="p407" id="p407">407</a></span> +subsisté avec éclat pendant environ sept cents ans; mais +elle a été enfin entièrement détruite par les Sarrasins, +au commencement du septième siècle, sans que dans +le pays même on en connaisse le nom ni les vestiges.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" +name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a href="#footnotetag357"> +(retour) </a> Outre l'autorité de Strabon qui +est formelle, et celle de Plutarque +qui ne l'est pas moins, on peut citer +le témoignage de Dion Cassius (lib. +XLIII, § 50) pour prouver la réalité +du rétablissement de Carthage +par Jules César. Ce qui paraît avoir +trompé Appien, c'est qu'en effet +Auguste y envoya également une colonie +en 725 de Rome, au témoignage +de Dion Cassius (lib. LII, +§ 43), confirmé d'ailleurs par les +médailles de ce prince. (HARDUIN. +<i>Num. urb. illustr.</i> p. 117.).--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" +name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a href="#footnotetag358"> +(retour) </a> Strabon, par les mots Θεὸς Καῖσαρ, +ne peut en effet désigner +que Jules César.--L.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Digression sur les mœurs et le caractère du second<br> +Scipion l'Africain.</i></p> + +<p>Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils +du fameux Paul Émile qui vainquit Persée, dernier +roi de Macédoine, et par conséquent petit-fils de cet +autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes. +Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et +nommé <i>Scipio Æmilianus</i>; ce qui, selon la loi des +adoptions, réunissait les noms des deux familles. Il en +soutint également l'honneur par toutes les grandes +qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant +tout le cours de sa vie, dit un historien, on ne vit rien +en lui que de louable: actions, discours, sentiments<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> +<a href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>. +Il se distingua particulièrement (éloge bien rare maintenant +dans les gens de guerre!) par un goût exquis +pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, +et par l'estime singulière qu'il faisait des personnes +lettrées et savantes. Tout le monde sait qu'on lui attribuait +les comédies de Térence, ouvrage le plus achevé +que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la +finesse<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> +<a href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>. On dit à sa louange que personne ne savait +<span class="pagenum"><a name="p408" id="p408">408</a></span> +mieux que lui entremêler le repos et l'action, ni mettre +à profit avec plus de délicatesse et de goût les vides que +lui laissaient les affaires. Partagé entre les armes et les +livres, entre les travaux militaires du camp et les occupations +paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps +par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit +par l'étude des sciences. Il montra par là que rien n'est +plus capable de faire honneur à un homme de qualité, +dans quelque profession qu'il se trouve, que les belles +connaissances. Cicéron<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> +<a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a> dit de lui qu'il avait toujours +entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins +d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la +politique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" +name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a href="#footnotetag359"> +(retour) </a> «P. Scipio Æmilianus, vir avitis +P. Africani paternisque L. Pauli virtutibus +simillimus, omnibus belli ac +togæ dotibus, ingeniique ac studiorum +eminentissimus seculi sui, qui +nihil in vita nisi laudandum aut fecit, +aut dixit, ac sensit.» (VELL. +PATERC. lib. 1, cap. 12.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" +name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a href="#footnotetag360"> +(retour) </a> «Neque enim quisquam hoc Scipione +elegantiùs intervalla negotiorum +otio dispunxit; semperque aut +belli aut pacis serviit artibus, semper +inter arma ac studia versatus, aut +corpus periculis, aut animum disciplinis +exercuit.» (Ibid. cap. 13.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" +name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a href="#footnotetag361"> +(retour) </a> «Africanus semper socraticum +Xenophontem in manibus habebat.» +(TUSC. <i>Quæst.</i> lib. 2, n. 62.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. invit. +Æmil. Paul.</span> +Ce goût exquis pour les belles-lettres et pour les +sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul +Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire +par les plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant +pour cela aucune dépense, quoiqu'il n'eût +qu'un bien très-médiocre; et il assistait à tous leurs +exercices autant que les affaires publiques le lui permettaient, +voulant par là devenir lui-même leur premier +maître.</p> + +<p><span class="side"> Excerpt. +e Polyb. +p. 147-163.</span> +L'union intime de notre Scipion avec Polybe acheva +de perfectionner en lui les rares qualités qu'un heureux +naturel et une excellente éducation y faisaient déjà +admirer. Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui +étaient devenus suspects aux Romains pendant la guerre +de Persée, était retenu à Rome, où son mérite le fit +bientôt connaître et rechercher par les personnes de +<span class="pagenum"><a name="p409" id="p409">409</a></span> +la ville les plus distinguées. Scipion, âgé à peine de +dix-huit ans, se livra tout entier à lui, et regarda comme +le plus grand bonheur de sa vie de pouvoir être formé +par un tel maître, dont il préférait l'entretien à tous +les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait +pour les jeunes gens.</p> + +<p>Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême +pour ces plaisirs également dangereux et honteux +auxquels s'abandonnait la jeunesse romaine, déjà presque +généralement déréglée et corrompue par le luxe et +la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes +avaient introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq +premières années qu'il fut à une si excellente école, sut +bien profiter des leçons qu'il y recevait; et, se mettant +au-dessus des railleries et du mauvais exemple des +jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans +toute la ville comme un modèle de retenue et de sagesse.</p> + +<p>De là il fut aisé de le faire passer à la générosité, +au noble désintéressement, au bel usage des richesses, +vertus si nécessaires aux personnes d'une grande naissance, +et que Scipion porta à un suprême degré, comme +on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte, +qui sont bien dignes d'admiration.</p> + +<p><span class="side"> Polyb. 32, +c. xii, seq.</span> +<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> +<a href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a>Émilie, femme du premier Scipion l'Africain, et +mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle +ici Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une +riche succession. Cette dame, outre les diamants, les +pierreries, et les autres bijoux qui composent la parure +des personnes de son rang, avait une grande quantité +de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un +train magnifique, des chars, des équipages, un nombre +<span class="pagenum"><a name="p410" id="p410">410</a></span> +considérable d'esclaves de l'un et de l'autre sexe; le tout +proportionné à l'opulence de la maison où elle était +entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna tout +ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée, +il y avait déjà quelque temps, par Paul Émile, +et n'ayant pas de quoi soutenir la splendeur de sa naissance, +menait une vie obscure, et ne paraissait plus +dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques. +Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique +libéralité fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout +parmi les dames, qui ne s'en turent pas, et dans +une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas volontiers +de son bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" +name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a href="#footnotetag362"> +(retour) </a> Elle était sœur de Paul Émile, père du second Scipion l'Africain.</blockquote> + +<p>Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. +Il était obligé, en conséquence de la succession +qui lui était échue par la mort de sa grand'mère, de +payer, en trois termes différents, aux deux filles de +Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot, +qui montait à cinquante mille écus<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> +<a href="#footnote363"><sup class="sml">363</sup></a>. A l'échéance du +premier terme, Scipion fit remettre entre les mains du +banquier la somme entière. Tibérius Gracchus et Scipion +Nasica, qui avaient épousé ces deux sœurs, croyant +que Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui +représentèrent que les lois lui laissaient l'espace de trois +ans pour fournir cette somme en trois différents paiements. +Le jeune Scipion répondit qu'il n'ignorait pas la +disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la rigueur +avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des +amis il convenait d'en user avec plus de simplicité et +<span class="pagenum"><a name="p411" id="p411">411</a></span> +de noblesse; et il les pria d'agréer que la somme entière +leur fût payée. Ils s'en retournèrent pleins d'admiration +pour la générosité de leur parent, et<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> +<a href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a> se reprochant à +eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport +à l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et +les plus estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant +plus admirable, dit Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir +payer cinquante mille écus avant l'échéance du terme, +personne n'aurait voulu en payer mille avant le jour +préfix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" +name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a href="#footnotetag363"> +(retour) </a> Il y a dans Polybe (XXXII, +c. 13, § 10) 50 talents; ce qui doit +s'entendre en cet endroit de 50 fois +6000 deniers romains, ou de 300,000 +deniers, valant alors 245,500 francs.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" +name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a href="#footnotetag364"> +(retour) </a> Κατεγνωκότες τῆς αὐτῶν [forte αὑτῶν] +µικρολογίας. [POLYB. XXXII, +c. 13, 16.</blockquote> + +<p>Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul +Émile son beau-père étant mort, il céda à son frère +Fabius, qui était moins riche que lui, la part qu'il +avait dans la succession de leur père, laquelle montait +à plus de soixante mille écus<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> +<a href="#footnote365"><sup class="sml">365</sup></a>, afin de corriger +ainsi l'inégalité de biens qui se trouvait entre les deux +frères.</p> + +<p>Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle +de gladiateurs après la mort de son père, pour honorer +sa mémoire, comme c'était alors la coutume, et ne +pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui +allait fort loin, Scipion donna quinze mille écus<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> +<a href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a> pour +en supporter du moins la moitié.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" +name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a href="#footnotetag365"> +(retour) </a> Dans Polybe, 60 talents ou +360,000 deniers ou 294,000 francs.--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" +name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a href="#footnotetag366"> +(retour) </a> 15 talents ou 73,500 francs.--L.</blockquote> + +<p>Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à +sa mère Papiria, lui revenaient de plein droit après sa +mort; et ses sœurs, selon l'usage de ce temps, n'y pouvaient +rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer +et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc +à ses sœurs tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce +<span class="pagenum"><a name="p412" id="p412">412</a></span> +qui montait à une somme fort considérable, et il s'attira +de nouveaux applaudissements par cette nouvelle +preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre +amitié pour sa famille.</p> + +<p>Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble, +montaient à de très-grandes sommes, tiraient, ce +semble, un nouveau prix de l'âge où il les faisait, car +il était très-jeune, et encore plus des circonstances du +temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses +et obligeantes dont il savait les assaisonner.</p> + +<p>Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos +mœurs, qu'il y aurait lieu de craindre qu'on ne les +regardât comme une exagération outrée d'un historien +prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait que +le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était +un grand amour de la vérité et un extrême éloignement +de toute flatterie. Dans l'endroit même d'où j'ai +tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques précautions +par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses +et des rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses +écrits devant être lus par les Romains, qui étaient +parfaitement instruits de tout ce qui regarde ce grand +homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux +s'il osait avancer quelque chose qui fût contraire à la +vérité; affront auquel il n'est pas vraisemblable qu'un +auteur qui a quelque soin de sa réputation voulût +s'exposer gratuitement.</p> + +<p>Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris +aucune part aux dérèglements et aux débauches qui +régnaient alors presque généralement parmi la jeunesse +romaine. Il fut avantageusement dédommagé et récompensé +de cette privation volontaire des plaisirs, par +<span class="pagenum"><a name="p413" id="p413">413</a></span> +la santé ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour +tout le reste de sa vie, qui le mit en état de goûter +des plaisirs bien plus purs, et de faire ces grandes actions +qui lui acquirent tant de gloire.</p> + +<p>Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait +extrêmement, contribuèrent aussi beaucoup à rendre +son corps robuste, et capable de soutenir les plus rudes +fatigues. La Macédoine, où il suivit son père, lui +fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, +parce que la chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire +des rois, ayant été suspendue depuis quelques années +à cause de la guerre, il y trouva une quantité +incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif +à procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le +dégoûter et le détourner de ceux que la raison lui interdisait, +lui laissa goûter avec une pleine liberté celui +de la chasse pendant tout le temps que les troupes romaines +demeurèrent dans le pays, depuis la victoire +qu'il avait remportée sur Persée. Le jeune homme +employa son loisir à cet exercice si convenable à son +âge et à son inclination, et il n'eut pas moins de succès +dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de +Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il +avait faite contre les habitants de ce pays.</p> + +<p>C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva +Polybe à Rome, et lia avec lui cette étroite amitié qui +devint si utile à ce jeune Romain, et qui ne lui a guère +moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses +conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait +avec les deux frères. Un jour que Scipion se trouva +seul avec lui, il lui ouvrit son cœur avec une pleine +effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce et +<span class="pagenum"><a name="p414" id="p414">414</a></span> +tendre<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> +<a href="#footnote367"><sup class="sml">367</sup></a>, de ce que Polybe, dans les conversations +qu'on avait à table, adressait toujours la parole à son +frère Fabius et jamais à lui. «Je sens bien, lui dit-il, +que cette indifférence vient de la pensée où vous +êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune +homme inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne +aujourd'hui dans Rome, parce qu'on ne voit pas que +je m'attache aux exercices du barreau, et que je +m'applique au talent de la parole. Mais comment le +ferais-je? On me dit perpétuellement que ce n'est +point un orateur que l'on attend de la maison des +Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue, +pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous +parle, que votre indifférence pour moi me touche et +m'afflige sensiblement.» Polybe, surpris de ce discours, +auquel il ne s'attendait point, le consola du +mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement +la parole à son frère, ce n'était point du tout +faute d'estime pour lui, mais uniquement parce que +Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que les +deux frères pensaient de même, il avait cru que parler +à l'un, c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait +de tout son cœur à son service, et qu'il pouvait disposer +absolument de sa personne: que, par rapport aux +sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de goût, +il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre +de savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome; +mais que, pour le métier de la guerre, qui était proprement +sa profession aussi-bien que sa passion, il +pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui +<span class="pagenum"><a name="p415" id="p415">415</a></span> +prenant les mains et les serrant avec les siennes: +«Oh, dit-il, quand verrai-je cet heureux jour où, +libre de tout autre engagement et vivant avec moi, +vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit +et le cœur! C'est alors que je me croirai digne de +mes ancêtres.» Depuis ce temps-là, Polybe, charmé +et attendri de voir dans un jeune homme<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a> +<a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a> de si nobles +sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion, +qui le respecta toujours dans la suite comme son +propre père.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" +name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a href="#footnotetag367"> +(retour) </a> Polybe ajoute ce trait charmant, +et en rougissant un peu: καὶ τῷ +χρώµατι γενόµενος ἐνερευθής (POLYB. +XXXII, c. 9, § 8.)--L.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" +name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a href="#footnotetag368"> +(retour) </a> Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10, § 1).--L.</blockquote> + +<p>La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion +estimât dans Polybe; il faisait bien plus de cas et +d'usage de celles de grand capitaine et de grand politique. +Aussi il le consultait en tout, et ne se conduisait +que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des +troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations +de la campagne, tous les mouvements de l'armée, +toutes les entreprises contre l'ennemi, et toutes les <span class="side"> +Pausan. in +Arcad. l. 8 +[c. 30] +pag. 505.</span> +mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion +constante était que ce Romain n'avait rien fait de +bon dont il n'eût l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait +de fautes que lorsqu'il agissait sans le consulter.</p> + +<p>Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, +qui peut paraître étrangère à mon sujet +puisque je ne traite point de l'histoire romaine, mais +qui m'a paru si propre au dessein que je me propose +en général dans cet ouvrage, de former la jeunesse, +que je n'ai pu m'empêcher de l'insérer ici, quoique je +sentisse bien que ce n'était pas tout-à-fait sa place. En +effet, on y voit de quelle importance est la bonne éducation, +et combien il est avantageux aux jeunes gens de se +<span class="pagenum"><a name="p416" id="p416">416</a></span> +lier de bonne heure avec des personnes de mérite; +car ce furent là les fondements de cette gloire et de +cette réputation qui ont rendu le nom de Scipion si +illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle, +où souvent les plus légers intérêts divisent les frères +et les sœurs, et troublent la paix des familles, que ce +généreux désintéressement de Scipion, à qui les sommes +les plus considérables ne coûtaient rien quand il s'agissait +d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe +m'avait échappé, parce qu'il ne se trouve point dans +l'édition <i>in-folio</i> que nous en avons. Sa place naturelle +était le lieu où, traitant du goût de la solide gloire, +j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens +faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser +de rendre ici aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me +reprocher de leur avoir, en quelque sorte, alors dérobé.</p> + +<p class="mid"><i>Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa.</i></p> + +<p>J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde +la république de Carthage, de revenir à la famille et +à la postérité de Masinissa. Ce point d'histoire fait une +partie considérable de celle d'Afrique, et, par cette +raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet.</p> + +<p><span class="side"> App. [Bell. +pun.] p. 63. +[c. 105.] +Val. Max. +lib. 5, cap. 2. +AN. M. 3857 +ROM. 601.</span> +Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut +embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré +dans cette honorable alliance avec un zèle et +une fidélité qui ont peu d'exemples. Se voyant près de +mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui servait +alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir +bien le lui envoyer, ajoutant qu'il mourrait content +s'il pouvait expirer entre ses bras, après l'avoir rendu +le dépositaire de ses dernières volontés. Mais, sentant +<span class="pagenum"><a name="p417" id="p417">417</a></span> +que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette consolation, +il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit +qu'il ne connaissait dans toute la terre que le seul peuple +romain, et parmi ce peuple, que la seule famille des +Scipions; qu'il laissait en mourant un pouvoir suprême +à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de partager +son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que +tout ce qu'il aurait décidé fût exécuté ponctuellement, +comme si lui-même l'avait arrêté par son testament. +Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de plus de +quatre-vingt-dix ans.</p> + +<p>Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé +d'étranges malheurs, s'étant vu dépouillé de son royaume, +obligé de fuir de province en province, et près mille +fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien, par la +protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une <span class="side"> App. p. 63.</span> +suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue +par aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra +son royaume, mais il y ajouta celui de Syphax son ennemi; +et, maître de tout le pays depuis la Mauritanie +jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de +toute l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une +santé très-robuste, qu'il dut sans doute et à l'extrême +sobriété dont il usa toujours pour le boire et le manger, +et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche au +travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il +faisait encore tous les exercices d'un jeune homme, et +se tenait à cheval sans selle; et Polybe fait remarquer <span class="side"> +An seni +gerenda sit +Resp. +pag. 791.</span> +(c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque) +que, le lendemain d'une grande victoire remportée +contre les Carthaginois, on l'avait trouvé devant sa tente +faisant son repas d'un morceau de pain bis.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p418" id="p418">418</a></span> + +<p>Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois +seulement étaient d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, <span class="side"> App. p. 63. +Val. Max. +lib. 5, cap. 2.</span> +Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le +royaume entre ces trois derniers, et donna aux autres +des revenus considérables; mais bientôt après Micipsa +demeura seul possesseur de ces vastes états par la +mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et +Hiempsal; et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> +<a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a> +son neveu, fils de Mastanabal, et en prit autant +de soin que de ses propres enfants. Ce dernier +avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une +estime générale. Bien fait de sa personne, beau de +visage, plein d'esprit et de sens, il ne donna point, +comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans le luxe +et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la +course, à lancer le javelot, à monter à cheval; et, +supérieur à tous, il savait pourtant s'en faire aimer. La +chasse était son unique plaisir, mais la chasse contre +les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son +éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même: +<i>plurimùm facere, et minimùm ipse de se loqui</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" +name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a href="#footnotetag369"> +(retour) </a> Toute l'histoire de Jugurtha est +tirée de Salluste.</blockquote> + +<p>Un mérite si éclatant et si généralement approuvé +commença à donner de l'inquiétude à Micipsa. Il se +voyait âgé, et ses enfants fort jeunes. <a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> +<a href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a>Il savait de +quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un trône; +et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait +Jugurtha, il est aisé de se laisser entraîner à une tentation +si délicate, sur-tout quand elle est aidée de circonstances +<span class="pagenum"><a name="p419" id="p419">419</a></span> +si favorables. Afin d'éloigner un compétiteur +si dangereux pour ses enfants, il lui donna le +commandement des troupes qu'il envoyait au secours +des Romains, occupés alors au siège de Numance, sous +la conduite de Scipion. Il se flattait que Jugurtha, +brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à +propos dans quelque action périlleuse, et y laisser la +vie; mais il se trompa. <a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> +<a href="#footnote371"><sup class="sml">371</sup></a>Ce jeune prince à un courage +intrépide joignait un grand sang-froid; et, ce qui est +fort rare à cet âge, il était également éloigné et d'une +prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il gagna +dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée. +Scipion le renvoya avec des lettres de recommandation +pour son oncle, et des témoignages fort avantageux, +après lui avoir donné pourtant de sages avis sur +la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il +était à connaître les hommes, il avait apparemment +entrevu dans ce jeune prince une ambition dont il +craignait les suites.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" +name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a href="#footnotetag370"> +(retour) </a> «Terrebat eum natura mortalium +avida imperii, et præceps ad +explendum animi cupidinem: prætereà +opportunitas suæ liberorumque +ætatis, quæ etiam mediocres +viros spe prædæ transversos agit.» +SALLUST. [c. 6.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" +name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a href="#footnotetag371"> +(retour) </a> «Ac sanè, quod difficillimum +imprimis est, et prælio strenuus +erat, et bonus consilio: quorum alterum +ex providentia timorem, alterum +ex audacia temeritatem adferre +plerumque solet.» [c. 7.]</blockquote> + +<p>Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait +de son neveu, changea de disposition à son égard, et +ne songea plus qu'à le gagner à force de bienfaits. Il +l'adopta, et par son testament le fit son héritier +comme ses deux autres enfants. Se voyant près de +mourir, il les manda tous trois ensemble, et les fit approcher +de son lit. Là, en présence de toute la cour, +il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait +en sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre +<span class="pagenum"><a name="p420" id="p420">420</a></span> +et de protéger toujours ses enfants, qui, de +proches qu'ils lui étaient par le sang, étaient devenus +ses frères par son bienfait. <a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> +<a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>Il lui représenta que ce +n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la +force d'un royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent +ni par les armes, ni par l'or, mais par des services +réels, et par une fidélité inviolable. Or peut-on trouver +de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut +faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de +ses proches? Il exhorta ses enfants à ménager avec +grand soin et à respecter Jugurtha, et à n'avoir d'autre +dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et +même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il +finit en leur recommandant à tous de demeurer fidèlement +attachés au peuple romain, et de le regarder +toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur +maître. Micipsa mourut peu de jours après.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" +name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a href="#footnotetag372"> +(retour) </a> «Non exercitus, neque thesauri, +præsidia regni sunt, verùm +amici: quos neque armis cogere, +neque auro parare queas; officio et +fide pariuntur. Quis autem amicior +quàm frater fratri? aut quem alienum +fidum invenies, si tuis hostis +fueris?» [c. 9.]</blockquote> + +<p><span class="side"> AN. M. 3887 +ROM. 631.</span> +Jugurtha ne se contraignit pas long-temps. Il commença +par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé +avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal +vit par-là ce qu'il avait à craindre pour lui-même. <span class="side"> AN. M. 3888 +ROM. 632.</span> La +Numidie se divise et prend parti entre les deux frères. +On lève de part et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, +après avoir perdu la plupart de ses places, est +vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à Rome. +Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque +tout y était vénal. Il y envoie donc des députés, avec +<span class="pagenum"><a name="p421" id="p421">421</a></span> +ordre de corrompre à force de présents les principaux +des sénateurs. Dans la première audience qu'on leur +donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se +trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, +le meurtre de son frère, la perte de presque toutes +ses places, et il insista principalement sur les derniers +ordres que son père, en mourant, lui avait donnés, de +mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain, +dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un +appui plus ferme et plus sûr que toutes les troupes et +tous les trésors du monde. Son discours fut long et +pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en +peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides +à cause de sa cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur, +et qu'après avoir été vaincu il venait se plaindre de +n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait souhaité; que +leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en +Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de +compter plus sur ses actions que sur les accusations de +ses ennemis. Ils avaient employé en secret une éloquence +plus efficace que celle des paroles; et elle eut tout son +effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui +conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et +n'étaient pas vendus à l'injustice, tout le reste pencha +du côté de Jugurtha. Il fut résolu qu'on enverrait sur +les lieux des commissaires pour partager également les +provinces entre les deux frères. On peut bien juger que +Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait +entièrement à son avantage, en gardant néanmoins +quelque apparence d'équité.</p> + +<p>Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa +hardiesse. Il attaque son frère à force ouverte; et, pendant +<span class="pagenum"><a name="p422" id="p422">422</a></span> +que celui-ci s'amuse à envoyer vers les Romains, +il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses +conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége +lui-même dans Cirta, capitale de son royaume. Cependant +surviennent des députés de Rome, avec ordre de +déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du +peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire +cesser toute hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de +son profond respect et de sa parfaite soumission pour +les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne croyait pas +que son intention fût de l'empêcher de défendre sa +propre vie contre les embûches de son frère: qu'au +reste, il enverrait au plus tôt à Rome pour informer le +sénat de sa conduite. Par cette réponse vague, il éluda +les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés +la liberté d'aller trouver Adherbal.</p> + +<p>Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le +moyen d'écrire à Rome pour implorer le secours du +peuple romain contre un frère qui le tenait assiégé depuis +cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques +sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on +déclarât la guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta +encore, et l'on se contenta d'ordonner une députation +composée de sénateurs de grand poids, du nombre desquels +était Émilius Scaurus, homme puissant dans la +noblesse, factieux, et qui cachait de grands vices sous +une apparence de probité. Jugurtha fut d'abord effrayé, +mais il sut éluder aussi leur demande, et les renvoya +sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune +ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve; +mais il fut égorgé sur-le-champ, et un grand nombre +de Numides avec lui.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p423" id="p423">423</a></span> + +<p>Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome, +l'argent de Jugurtha lui fit encore trouver des défenseurs +dans le sénat. Mais C. Memmius, tribun du +peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea +le peuple à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât +impuni. La guerre fut donc déclarée à Jugurtha. <span class="side"> AN. M. 3894 +ROM. 638. +AV. J. C. 110.</span> +Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a> +<a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a> Il avait +d'excellentes qualités; mais elles étaient gâtées et +rendues inutiles par son avarice. Scaurus partit avec +lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais +l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a> +<a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>; Scaurus +même, qui jusque-là avait paru fort vif contre ce +prince, ne put résister à une attaque si violente. On fit +un traité. Jugurtha parut se rendre au peuple romain. +Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme +d'argent fort médiocre, furent remis entre les mains du +questeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" +name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a href="#footnotetag373"> +(retour) </a> «Multæ bonæque artes animi et +corporis erant, quas omnes avaritia +præpediebat.» [c. 28.]</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" +name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a href="#footnotetag374"> +(retour) </a> «Magnitudine pecuniæ a bono +honestoque in pravum abstractus +est.»</blockquote> + +<p>L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le +tribun Memmius échauffa les esprits par ses discours. +Il fit nommer Cassius, qui était préteur, pour aller +trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous +la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on +examinât qui étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. +Il ne put se dispenser de s'y rendre. Sa vue ranima la +colère du peuple; mais un tribun, corrompu à force de +présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la +dissipa. Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui +se nommait Massiva, et était pour-lors à Rome, fut +conseillé de demander le royaume de Jugurtha. Celui-ci +<span class="pagenum"><a name="p424" id="p424">424</a></span> +le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le +meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice; +et Jugurtha eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce +fut pour-lors que, sortant de la ville, et tournant plusieurs +fois ses regards de ce côté-là, il dit "<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> +<a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>que Rome +n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle +périrait s'il s'en trouvait un."</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" +name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a href="#footnotetag375"> +(retour) </a> «Postquam Romà egressus est, +fertur sæpè tacitus eò respiciens, +postremò dixisse, <i>Urbem venalem +et maturè perituram, si emptorem +invenerit</i>.» [c. 35.]</blockquote> + +<p>La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit +fort mal, d'abord par la nonchalance, et peut-être par +la connivence du consul Albinus; puis, lorsqu'il fut +retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par +l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée +dans un défilé d'où elle ne pouvait sortir, se rendit +honteusement à l'ennemi, qui fit passer les Romains +sous le joug, et leur fit promettre qu'ils sortiraient de +Numidie dans l'espace de dix jours.</p> + +<p>Il est aisé de juger comment une paix si ignominieuse, +conclue sans l'autorité du peuple, fut regardée +à Rome. On n'y conçut de bonnes espérances pour le +succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut confié +au consul L. Métellus.<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a> +<a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a> A toutes les autres vertus d'un +excellent général il joignait un parfait désintéressement, +qualité la plus essentielle alors contre un ennemi tel +que Jugurtha, qui jusque-là, pour vaincre, avait moins +employé l'épée que l'argent. Il trouva Métellus invincible +de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc +payer de sa personne et de son courage, au défaut de +<span class="pagenum"><a name="p425" id="p425">425</a></span> +cette ressource qui commença à lui manquer. Aussi +fit-il des efforts extraordinaires; et tout ce qu'on peut +attendre de la bravoure, de l'habileté, de l'attention +d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de nouvelles +forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans +cette campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il +avait affaire à un consul à qui il n'échappait aucune +faute, et qui ne manquait aucune occasion de prendre +avantage sur son ennemi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" +name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a href="#footnotetag376"> +(retour) </a> «In Numidiam proficiscitur, +magnâ spe civium, quum propter +artes bonas, tùm maximè quòd adversùm +divitias invictum animum +gerebat.» [c. 43.</blockquote> + +<p>La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à +couvert du côté des traîtres: Depuis qu'il eut su que +Bomilcar, en qui il avait une entière confiance, avait +songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de +repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la +nuit, le citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout +le faisait trembler; il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée, +changeant même souvent de lit sans garder les +bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en +sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, +tant la crainte le troublait et l'agitait comme un forcené.</p> + +<p>Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus. +Dévoré d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le +décrier dans l'esprit des soldats: et, devenu bientôt +l'ennemi déclaré et le calomniateur de son général, il +vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et +de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre +contre Jugurtha.<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> +<a href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a> Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs +Métellus, il fut abattu par ce coup imprévu, qui lui +<span class="pagenum"><a name="p426" id="p426">426</a></span> +arracha des larmes et des discours peu dignes d'un +grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le +procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre +clairement ce que c'est que l'ambition, et comment elle +est capable d'étouffer dans quiconque s'y livre tout sentiment +d'honneur et de probité. Métellus, ayant pris +soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule +vue aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à +Rome, où il fut reçu avec un applaudissement général.<span class="side"> AN. M. 3898 +ROM. 642.</span> +L'honneur du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom +de <i>Numidicus</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" +name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a href="#footnotetag377"> +(retour) </a> «Quibus rebus supra bonum +atque honestum perculsus, neque +lacrymas tenere, neque moderari +linguam: vir egregius in aliis artibus, +nimis molliter ægritudinem +pati.» [c. 81.]</blockquote> + +<p>J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le +détail des actions particulières qui se sont passées en +Afrique sous Métellus et sous Marius, dont Salluste +nous a laissé un récit fort circonstancié dans son admirable +histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin +de cette guerre.</p> + +<p>Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu +recours à Bocchus, roi des Maures, dont il avait épousé +la fille. La Mauritanie est un pays qui s'étend depuis +la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui +répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple +romain y était-il connu; et cette nation, de son côté, +était absolument inconnue aussi aux Romains. Jugurtha +fit entendre à son beau-père que, s'il laissait subjuguer +la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort, +d'autant plus que les Romains, ennemis déclarés de la +royauté, semblaient avoir juré la ruine de tous les +trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en ligue avec +lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des +secours fort considérables.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p427" id="p427">427</a></span> + +<p>Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée +que sur l'intérêt, n'avait jamais été bien ferme entre +eux. Une dernière défaite de Jugurtha acheva d'en +rompre tous les nœuds. Bocchus conçut le noir dessein +de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il +avait écrit à Marius de lui envoyer un homme de confiance. +Sylla lui parut fort propre pour cette négociation. +C'était un jeune officier d'un rare mérite, qui servait +sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit point de +se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand +il fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation, +ne se piquait pas beaucoup de fidélité, et qui de moment +à autre changeait de dessein, délibère s'il ne le livrerait +pas lui-même à Jugurtha. Il demeura long-temps dans +cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées +toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait +sur son visage, dans son air, dans tout son maintien, +marquait assez ce qui se passait dans son esprit. Enfin, +revenant à son premier dessein, il fit ses conditions +avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui +fut conduit aussitôt à Marius.</p> + +<p><span class="side"> Plut. in vit. +Marii. [c. 10]</span> +<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> +<a href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>Sylla, dit Plutarque, se conduisit dans cette occasion +en jeune homme avide et altéré de gloire, dont il +commençait tout récemment à goûter la douceur. Au +lieu d'attribuer à son général l'honneur de cet événement, +comme son devoir l'y obligeait, et comme ce +doit être une règle inviolable, il s'en réserva la plus +grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait +toujours, où il était représenté recevant Jugurtha +<span class="pagenum"><a name="p428" id="p428">428</a></span> +des mains de Bocchus, et il affecta dans la suite de s'en +servir toujours pour son cachet. Marius, piqué jusqu'au +vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna jamais. +Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable +qui éclata depuis entre ces deux Romains, et +qui coûta tant de sang à la république.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" +name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a href="#footnotetag378"> +(retour) </a> Οἷα νέος φιλότιµος, ἄρτι δόξης +γεγευµένος, οủκ ἤνεγκε µετρίως τὸ +εὐτύχηµα (PLUT. Præcept. reip. +ger. p. 806.)</blockquote> + +<p><span class="side"> Plut. ibid. +AN. M. 3901 +ROM. 645. +AV. J. C. 103.</span> +Marius entra en triomphe dans Rome, faisant voir +aux Romains un spectacle qu'ils avaient de la peine à +croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet +ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait +osé espérer de voir la fin de cette guerre, tant son +courage était mêlé de ruses et de finesses, et son génie +fertile en nouvelles ressources au milieu des malheurs +les plus désespérés. On dit que dans la marche du +triomphe il perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut +mené en prison, et que les sergents, se hâtant d'avoir +sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe, et lui +arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les +pendants qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu +et plein d'effroi dans une fosse profonde, où il passa +six jours entiers à lutter contre la faim et contre la +crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au +dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin, +ajoute Plutarque, digne récompense de ses forfaits, +s'étant toujours cru tout permis pour assouvir son +ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, +cruautés sanglantes et barbares.</p> + +<p>Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux +lettres et aux sciences pour être entièrement omis dans +l'histoire de la famille de Masinissa, dont son père, +nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et petit-fils +<span class="pagenum"><a name="p429" id="p429">429</a></span> +de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre +César et Pompée par son attachement inviolable au +parti du dernier. Il se donna la mort après la bataille <span class="side"> AN. M. 3959 +ROM. 703.</span> +de Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent +entièrement défaites. Juba son fils, encore enfant, fut +livré au vainqueur, qui en fit un des principaux ornements +de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin +de son éducation à Rome, où il acquit des lumières +qui dans la suite l'égalèrent aux plus savants hommes +qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne quitta le séjour de cette +ville que pour aller prendre possession des états de son +père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort <span class="side"> AN. M. 3974 +ROM. 719. +AV. J. C. 30.</span> +d'Antoine, il se vit le maître absolu de disposer des +provinces de l'empire. Juba, par la douceur de son règne, +gagna le cœur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits, +ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias <span class="side"> [Pausan. +Attic. c. 17.]</span> +parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée. +Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée +aux Muses donnât des marques publiques de son estime +à un roi qui tenait un rang illustre parmi les savants. +Suidas<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> +<a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a> attribue à ce prince plusieurs ouvrages, dont +aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait +écrit<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> +<a href="#footnote380"><sup class="sml">380</sup></a> de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie, +des antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de +celle de la peinture et des peintres, de la nature et des +propriétés de différents animaux, de la grammaire, +et d'autres matières semblables<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a> +<a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>, dont on peut +<span class="pagenum"><a name="p430" id="p430">430</a></span> +voir le dénombrement dans la petite dissertation de +M. l'abbé Sevin sur la vie et sur les ouvrages de Juba +le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en ai dit ici.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" +name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a href="#footnotetag379"> +(retour) </a> In voce Ἰόßας.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" +name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a href="#footnotetag380"> +(retour) </a> Tom. IV des Mémoires de l'Académie +des Belles-Lettres, p. 457.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" +name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a href="#footnotetag381"> +(retour) </a> Il ne faut pas oublier ses Commentaires +sur l'Afrique, tirés principalement +des livres carthaginois. +(AMM. MARCELL. XII, c. 15.) + +<p>Ajoutons, comme un fait important, +que ce prince, s'occupant avec +ardeur des progrès de la géographie, +avait fait reconnaître par ses +vaisseaux les îles <i>Fortunées</i>, actuellement +les îles <i>Canaries</i>.--L.</p></blockquote> + +<p>FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.</p> + +<span class="pagenum"><a name="p431" id="p431">431</a></span> +<br><br><br> +<hr class="full"> + +<h1>TABLE DES MATIÈRES</h1> + +<h6>CONTENUES</h6> + +<h4>DANS LE TOME PREMIER.</h4> + +<hr class="full"> + + +<pre> + + +Avertissement de l'auteur des observations et +éclaircissements historiques joints à cette édition. <a href="#V">V</a> +Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. <a href="#XIII">XIII</a> +Épitre dédicatoire. <a href="#XXXVII">XXXVII</a> + +PRÉFACE. + +§ I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à +la religion. <a href="#XLIII">XLIII</a> +§ II. Observations particulières sur cet ouvrage. <a href="#LXVI">LXVI</a> +Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en +différents tomes, et réunis ici tous ensemble. <a href="#LXXVII">LXXVII</a> +Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist. +ancienne. <a href="#XCVII">XCVII</a> + +AVANT-PROPOS. + +Origine et progrès de l'établissement des royaumes. <a href="#p1">1</a> + +LIVRE PREMIER. + +HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS. + +PREMIÈRE PARTIE. + +Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus +remarquable. <a href="#p7">7</a> + +CHAPITRE PREMIER. + +Thébaïde. <a href="#p9">9</a> + +CHAPITRE II. + +Égypte du milieu ou Heptanome. <a href="#p11">11</a> + § I. Obélisques. <a href="#p13">13</a> + § II. Pyramides. <a href="#p15">15</a> + § III. Labyrinthe. <a href="#p20">20</a> + § IV. Lac de Mœris. <a href="#p21">21</a> + § V. Débordement du Nil. <a href="#p24">24</a> + +1. Sources du Nil. <a href="#p25">25</a> +2. Cataractes du Nil. <a href="#p26">26</a> +3. Causes du débordement. <a href="#p28">28</a> +4. Temps et durée du débordement. <a href="#p29">29</a> +5. Mesure du débordement. <a href="#p31">31</a> +<span class="pagenum"><a name="p432" id="p432">432</a></span> +6. Canaux du Nil. Pompes. P. <a href="#p33">33</a> +7. Fécondité causée par le Nil. <a href="#p35">35</a> +8. Double spectacle causé par le Nil. <a href="#p38">38</a> +9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. <a href="#p39">39</a> + +CHAPITRE III. + +Basse Égypte. <a href="#p41">41</a> + +SECONDE PARTIE. + +Des mœurs et coutumes des Égyptiens. <a href="#p49">49</a> + +CHAPITRE PREMIER. + +De ce qui regarde les rois et le gouvernement. <a href="#p50">50</a> + +CHAPITRE II. + +Des prêtres et de la religion des Égyptiens. <a href="#p57">57</a> +§ I. Culte de différentes divinités. <a href="#p60">60</a> +§ II. Cérémonies des funérailles. <a href="#p68">68</a> + +CHAPITRE III. + +Des soldats et de la guerre. <a href="#p72">72</a> + +CHAPITRE IV. + +De ce qui regarde les sciences et les arts. <a href="#p75">75</a> + +CHAPITRE V. + +Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. <a href="#p79">79</a> + +CHAPITRE VI. + +De la fécondité de l'Égypte. <a href="#p84">84</a> + +TROISIÈME PARTIE. + +Histoire des rois d'Égypte. <a href="#p92">92</a> +Rois d'Égypte. <a href="#p95">95</a> + +LIVRE SECOND. + +HISTOIRE DES CARTHAGINOIS. + +PREMIÈRE PARTIE. + +Caractère, mœurs, religion et gouvernement des +Carthaginois. <a href="#p141">141</a> + +§ I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était +une colonie. <a href="#p141">141</a> +§ II. Religion des Carthaginois. <a href="#p143">143</a> +§ III. Forme du gouvernement de Carthage. <a href="#p150">150</a> + +Suffètes. <a href="#p151">151</a> +Le sénat. <a href="#p152">152</a> +Le peuple. <a href="#p154">154</a> +Le tribunal des cent. <a href="#p154">154</a> +Défauts du gouvernement de Carthage. <a href="#p156">156</a> + +§ IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses +et de sa puissance. <a href="#p159">159</a> +§ V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la +puissance de Carthage. <a href="#p161">161</a> +§ VI. La guerre. <a href="#p163">163</a> +§ VII. Les sciences et les arts. <a href="#p168">168</a> +§ VIII. Caractère, mœurs, qualités des Carthaginois. <a href="#p172">172</a> + +SECONDE PARTIE. + +Histoire des Carthaginois. <a href="#p176">176</a> + +CHAPITRE PREMIER. + +Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la +première guerre punique. <a href="#p176">176</a> +Conquêtes des Carthaginois en Afrique. <a href="#p181">181</a> +<span class="pagenum"><a name="p433" id="p433">433</a></span> +Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. <a href="#p182">182</a> +Conquêtes des Carthaginois en Espagne. <a href="#p183">183</a> +Conquêtes des Carthaginois en Sicile. <a href="#p187">187</a> + +CHAPITRE II. + +Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique +jusqu'à sa destruction. <a href="#p226">226</a> +Article I. Première guerre punique. <a href="#p227">227</a> +Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. <a href="#p254">254</a> +Art. III. Seconde guerre punique. <a href="#p269">269</a> +Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. <a href="#p270">270</a> +Déclaration de la guerre. <a href="#p278">278</a> +Commencement de la seconde guerre punique. <a href="#p280">280</a> +Passage du Rhône. <a href="#p282">282</a> +Marche qui suivit le passage du Rhône. <a href="#p284">284</a> +Passage des Alpes. <a href="#p288">288</a> +Entrée dans l'Italie. <a href="#p293">293</a> +Combat de cavalerie près du Tésin. <a href="#p294">294</a> +Bataille de la Trébie. <a href="#p298">298</a> +Bataille de Trasimène. <a href="#p304">304</a> +Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. <a href="#p308">308</a> +État des affaires en Espagne. <a href="#p314">314</a> +Bataille de Cannes. <a href="#p315">315</a> +Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. <a href="#p323">323</a> +Affaires d'Espagne et de Sardaigne. <a href="#p327">327</a> +Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. <a href="#p328">328</a> +Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. <a href="#p330">330</a> +Défaite et mort d'Asdrubal. <a href="#p332">332</a> +Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé +consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. <a href="#p336">336</a> +Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. <a href="#p341">341</a> +Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la +seconde guerre punique. <a href="#p344">344</a> +Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de +la seconde guerre punique. <a href="#p349">349</a> +Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. <a href="#p351">351</a> +§ I. Suite de l'histoire d'Annibal. <a href="#p351">351</a> +Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la +justice et les finances. <a href="#p352">352</a> +Retraite et mort d'Annibal. <a href="#p355">355</a> +Éloge et caractère d'Annibal. <a href="#p364">364</a> +§ II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi +de Numidie. <a href="#p369">369</a> + +Art. IV. Troisième guerre punique. <a href="#p377">377</a> +Digression sur les mœurs et le caractère du second Scipion +l'Africain. <a href="#p407">407</a> +Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. <a href="#p416">416</a> +</pre> + +<p>FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p> + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres Completes de Rollin Tome 1, by +Charles Rollin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ROLLIN TOME 1 *** + +***** This file should be named 27694-h.htm or 27694-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/6/9/27694/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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